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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Première Croisade

 

2 - Croisade populaire dite aussi la croisade des pauvres
Pierre l'Ermit et Gauthier Sans-Avoir.

Départ et marche des croisés dans l'Empire Grec et à travers l'Asie Mineure. 1096-1097.

LESTANG-PARADE Léon de PIERRE L'ERMITE (?-1115) La foule des chrétiens qui avaient pris la croix dans la plupart des contrées de l'Europe, suffisait pour former plusieurs grandes armées. Les princes et les capitaines qui devaient les conduire, convinrent entre eux qu'ils ne partiraient point tous en même temps, qu'ils suivraient des routes différentes et se réuniraient à Constantinople.

[1096.] Tandis que les princes s'occupaient des préparatifs de leur départ, la multitude qui suivait Pierre l'Ermite dans ses prédications se montra impatiente de devancer les autres croisés. Comme elle était sans chef, elle jeta les yeux sur celui qu'elle regardait comme un envoyé du ciel, et choisit Pierre l'Ermite pour la conduire en Asie. Le cénobite, trompé par l'excès de son zèle, crut que l'enthousiasme pouvait seul répondre de tous les succès de la guerre et qu'il lui serait facile de conduire une troupe indisciplinée qui avait pris les armes à sa voix. Il se rendit aux prières de la multitude, et, couvert de son manteau de laine, un froc sur la tête, des sandales aux pieds, n'ayant pour monture que la mule avec laquelle il avait parcouru l'Europe, il prit possession du commandement. Sa troupe, qui partit des bords de la Meuse et de la Moselle, se dirigea vers l'Allemagne, et se grossit en chemin d'une foule de pèlerins accourus de la Champagne, de la Bourgogne et des provinces voisines. Pierre vit bientôt quatre-vingts ou cent mille hommes sous ses drapeaux. Ces premiers croisés, traînant à leur suite des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, se mettaient en marche sur la foi des promesses miraculeuses de leur chef. Dans la persuasion où ils étaient que Dieu les appelait à défendre sa cause, ils espéraient que les fleuves s'ouvriraient devant leurs bataillons et que la manne tomberait du ciel pour les nourrir.

L'armée de Pierre l'Ermite était divisée en deux corps ; l'avant-garde marchait sous les ordres de Gauthier sans avoir (1), dont le surnom, conservé par l'histoire, prouve que les chefs étaient aussi misérables que les soldats. Cette avant-garde ne comptait que huit cavaliers; tout le reste allait à la conquête de l'Orient en demandant l'aumône. Tant que les croisés furent sur le territoire français, la charité des fidèles qui accouraient sur leur passage pourvut à leurs besoins. Ils échauffèrent le zèle des Allemands, parmi lesquels on n'avait point encore prêché la croisade. Leur troupe, qu'on regardait partout comme le peuple de Dieu, ne trouva point d'ennemis sur les bords du Rhin ; mais de nouveaux Amalécites, les Hongrois et les Bulgares, les attendaient sur les rives de la Save et du Danube.
Les Hongrois, sortis de la Scythie (2), comme tous les peuples d'origine slave (3), avaient une origine commune avec les Turcs, et, comme eux, s'étaient rendus formidables aux chrétiens. Dans le dixième siècle, ils avaient envahi la Pannonie et porté les ravages de la guerre dans les plus riches contrées de l'Europe. Les peuples, effrayés du progrès de leurs armes, les regardaient comme un fléau avant-coureur de la fin du monde. Vers le commencement du onzième siècle, ils embrassèrent le christianisme, qu'ils avaient persécuté. Soumis à la foi de l'Evangile, ils commencèrent à bâtir des villes et à cultiver les terres, ils connurent une patrie, et cessèrent d'être la terreur de leurs voisins. A l'époque de la première croisade, les Hongrois se glorifiaient d'avoir un saint parmi leurs monarques, saint Etienne. Pierre l'Ermite, s'étant arrêté en Hongrie à son retour de la Palestine, avait touché vivement le roi Ladislas I par la peinture des souffrances des chrétiens dans la terre sainte : ce prince fit voeu d'aller en personne les secourir; mais il mourut en 1095 avec le regret de n'avoir pu tenir son pieux serment. Les chroniques hongroises prétendent qu'après le concile de Plaisance, des envoyés de France, d'Angleterre et d'Espagne, offrirent à Ladislas le commandement de la croisade. Cette assertion est peu vraisemblable, et nous pensons que le roi de Hongrie, dont les états devaient être traversés par l'armée de la croix, fut seulement invité à prendre part à l'expédition. Coloman, successeur de Ladislas, entretint avec Urbain II des relations amicales ; toutefois il ne montrait, ni lui ni ses peuples, aucun n'enthousiasme pour la guerre sacrée.

Les Bulgares, venus des bords du Volga ou Bolga, avaient tour à tour protégé et ravagé l'empire de Constantinople. Leurs guerriers avaient tué Nicéphore dans une bataille, et le crâne d'un empereur, enchâssé dans de l'or, servit longtemps de coupe à leurs chefs dans les orgies de la victoire. Ils furent ensuite vaincus par Basile, qui fît crever les yeux à quinze mille prisonniers et par cet acte de barbarie souleva toute la nation contre la Grèce. Au temps de la croisade, la Bulgarie était soumise à l'empire grec, mais elle méprisait les lois et la puissance de ses maîtres. Le peuple bulgare, répandu sur les rives méridionales du Danube, au milieu de forêts inaccessibles, conservait sa sauvage indépendance et ne reconnaissait les empereurs d'Orient qu'à la vue de leurs armées. Quoiqu'ils eussent embrassé le christianisme, les Bulgares ne regardaient point les chrétiens comme leurs frères; ils ne respectaient ni le droit des gens ni les lois de l'hospitalité ; et, pendant les deux siècles qui précédèrent les croisades, ils furent la terreur des pèlerins de l'Occident qui se rendaient à Jérusalem (4).
Tels étaient les peuples dont les croisés allaient traverser le territoire. Lorsque l'avant-garde de Pierre entra dans la Hongrie, elle ne fut troublée dans sa marche que par quelques insultes, que Gauthier supporta avec résignation et dont il laissa la punition au Dieu qu'il servait ; mais, à mesure que les croisés s'avançaient dans des pays inconnus, la misère s'accroissait, et avec elle la licence et l'oubli des vertus pacifiques. Arrivés dans la Bulgarie, les pèlerins manquèrent tout à fait de vivres, et, le gouverneur de Belgrade ayant refusé de leur en fournir, ils se répandirent dans les campagnes, enlevèrent les troupeaux, brûlèrent les maisons, massacrèrent quelques-uns des habitants qui s'opposaient à leurs violences. Les Bulgares irrités coururent aux armes, et fondirent sur les soldats de Gauthier, chargés de butin. Soixante croisés périrent au milieu des flammes, dans une église où ils avaient cru trouver un asile ; les autres cherchèrent leur salut dans la fuite. Après cette défaite, qu'il n'entreprit point de réparer, Gauthier pressa sa marche à travers les forets et les déserts, poursuivi par la faim et traînant les débris de son armée. Il se présenta en suppliant devant le gouverneur de Nissa, qui fut touché de la misère des croisés et leur fit donner des vivres, des armes et des vêtements.

Gauthier-sans-Avoir
AUVRAY Félix (?) DEVOUEMENT DE GAUTHIER SANS-AVOIR Les soldats de Gauthier, persuadés que leurs revers étaient une punition du ciel, furent ramenés à la discipline par la crainte de Dieu. Ils passèrent le mont Hémus, traversèrent Philippopolis et Andrinople sans commettre de désordres et sans éprouver de nouveaux malheurs. Après deux mois de fatigues et de misère, ils arrivèrent sous les murs de Constantinople, où l'empereur Alexis leur permit d'attendre l'armée de Pierre l'Ermite.
Cette armée, qui avait traversé la Bavière et l'Autriche (5), devait être bientôt plus maltraitée que son avant-garde. Elle séjourna aux portes de la cité appelée Sempronius par les Romains, et Soprony par les Hongrois ; nos chroniqueurs en ont fait « Cyperon. » Cette ville, nommée aujourd'hui OEdenburg, chef-lieu du comitat de ce nom, limitrophe de l'Autriche, s'élève dans une plaine entourée de coteaux couronnés de vignobles, près du lac de Neusiedler, le plus grand de la Hongrie, après le Balaton. La cité, dont la population actuelle est de dix-huit mille habitants, est bien bâtie et fait un riche commerce ; ses marchés sont couverts de bestiaux d'une belle race. C'est de là que Pierre l'Ermite envoya au roi Coloman des députés pour demander le libre passage à travers la Hongrie ; il l'obtint sous la condition que la troupe chrétienne suivrait paisiblement son chemin et qu'elle achèterait les vivres dont elle aurait besoin. L'armée de Pierre continua sa marche vers la pointe occidentale du grand lac Balaton, descendit dans la vallée de la Drave, et puis, marchant le long du Danube, arriva sans obstacle à Semlin. Nos vieux chroniqueurs ont appelé cette ville « Malle Villa » (ville du malheur), d'abord parce qu'ils n'en savaient pas le nom, ensuite parce qu'elle avait été funeste aux croisés. Semlin a pris, depuis le commencement du dernier siècle, une importance qu'elle n'avait pas à l'époque du passage de l'armée de Pierre l'Ermite. Sa position au continent du Danube et de la Save en a fait le principal entrepôt du commerce entre l'Autriche, les Turcs et les Serviens.
Au lieu de chercher à maintenir dans sa troupe la discipline, seul moyen de salut, Pierre, à qui des bruits sinistres avaient annoncé un complot contre lui et contre son armée, ne craignit point d'enflammer les passions de cette multitude (6); dans l'impatience de venger des malheurs passés, il provoqua de nouveaux périls. Les armes et les dépouilles de seize croisés avaient été suspendues à la porte de Semlin. A cette vue, le cénobite ne peut contenir son indignation, et donne le signal de la guerre. La trompette sonne, les soldats courent au carnage, la terreur les a précédés dans la ville; à leur première attaque, tout le peuple prend la fuite et se réfugie sur une colline défendue d'un côté par des bois et des rochers, de l'autre par le Danube; il est poursuivi et forcé dans ce dernier asile par la multitude furieuse des croisés ; plus de quatre mille des habitants de Semlin tombent sous les coups du vainqueur ; les cadavres emportés par le fleuve vont annoncer cette horrible victoire jusque dans Belgrade.
A cette nouvelle, les Hongrois irrités se rassemblent en armes ; les croisés étaient dans Semlin, se livrant à la joie de leurs triomphes et s'emparant de toutes es richesses des habitants, lorsqu'on leur annonça l'arrivée de Coloman, roi de Hongrie, et de cent mille le ses sujets, impatients de venger le massacre d'une population désarmée. Les soldats de la croix, qu'animait une aveugle fureur, manquaient du véritable courage, et leur chef avait plus d'enthousiasme que de vertus guerrières. N'osant point attendre l'armée de Coloman, ils quittèrent tout à coup Semlin, la ville du malheur (7) ; ils parvinrent à passer la Save malgré sa largeur, et se dirigèrent vers Belgrade.

En arrivant sur les terres de la Bulgarie, les croisés trouvèrent les villages et les villes abandonnés ; Belgrade (8), la capitale, était restée sans habitants ; tout le peuple avait fui dans les forêts et dans les montagnes. Les soldats de Pierre, après une marche pénible, manquant de vivres et trouvant à peine des guides pour les conduire, arrivèrent enfin aux portes de Nissa, place assez bien fortifiée pour être à l'abri d'une première attaque. Les Bulgares se montrant sur les remparts, et les croisés s'appuyant sur leurs armes, s'inspirèrent une crainte mutuelle. Cette crainte prévint d'abord les hostilités ; mais l'harmonie ne pouvait durer longtemps entre une armée sans discipline et un peuple que les violences des croisés avaient irrité.

Les pèlerins, après avoir obtenu des vivres, venaient de se remettre en marche, lorsqu'une querelle entre les habitants et quelques soldats fît éclater la guerre. Cent croisés allemands, que Guillaume de Tyr appelle des « enfants de Bélial » et qui avaient à se plaindre de quelques marchands, voulurent se venger et mirent le feu à sept moulins placés sur la Nissava. A l'aspect de l'incendie, les habitants de Nissa se précipitèrent hors de leurs remparts, tombèrent sur l'arrière-garde de Pierre, massacrèrent tout ce qui se rencontra sur leur passage, enlevèrent deux mille chariots, et firent un grand nombre de prisonniers (9). Pierre, qui avait déjà quitté le territoire de Nissa, averti du désastre de ses compagnons, revient sur ses pas avec son armée. Les croisés, en revenant vers la ville, entendent les plaintes de ceux qui ont échappé au carnage ; ils voient partout les cadavres de leurs amis et de leurs frères étendus sur les chemins ; leur troupe irritée ne respire que la vengeance : mais le cénobite Pierre, craignant de nouveaux revers, a recours aux négociations: des députés vont dans Nissa réclamer les prisonniers et les bagages de l'armée, enlevés par les Bulgares. Ces députés représentent au gouverneur que les pèlerins ont pris la croix et qu'ils vont combattre en Orient les ennemis de Jésus-Christ. Le gouverneur leur rappelle avec colère leur manque de foi, leurs violences, et surtout le massacre des habitants de Semlin ; il se montre inexorable à leurs prières.

Au retour des députés dans le camp, les croisés n'écoutent plus que leur indignation ou leur désespoir. En vain le cénobite veut calmer les esprits et tenter de nouveaux moyens de conciliation : les plus ardents volent aux armes ; de toutes parts on n'entend que des plaintes et des menaces ; chacun des croisés ne prend des ordres que de lui-même. Tandis que Pierre essayait de ramener le gouverneur de Nissa à des sentiments pacifiques, deux mille pèlerins, armés du glaive, s'approchent des remparts et s'efforcent de les escalader : ils sont repoussés par les Bulgares et soutenus par un grand nombre de leurs compagnons. Le combat devient général, et le feu du carnage s'allume autour des chefs, qui parlaient encore des conditions de la paix. Vainement l'ermite Pierre a recours aux supplications pour arrêter ses soldats ; vainement il se place entre les combattants : sa voix, si connue des croisés, se perd dans le bruit des armes. Les pèlerins, qui combattaient en désordre, sont mis en fuite : les uns périssent dans les marais, les autres tombent sous le fer des Bulgares. Les femmes, les enfants qui les suivaient, leurs chevaux, leurs bêtes de somme, la caisse de l'armée qui contenait les nombreuses aumônes des fidèles, tout devient la proie d'un ennemi enivré de sa victoire. L'ermite Pierre se réfugia avec les débris de sa troupe sur une colline du voisinage ; il passa la nuit au milieu des alarmes, déplorant sa défaite et les suites funestes des violences dont il avait lui-même donné le signal et l'exemple chez les Hongrois. Il n'avait plus autour de lui que cinq cents hommes. Les trompettes et les clairons ne cessèrent de retentir pour rappeler ceux qui avaient échappé au carnage et qui s'étaient égarés dans leur fuite. Soit que les croisés ne pussent trouver de salut que sous leurs drapeaux, soit qu'ils se ressouvinssent encore de leur serment, aucun d'eux ne songea à retourner dans ses foyers. Le lendemain de leur défaite, sept mille fugitifs vinrent rejoindre leur chef. Peu de jours après, Pierre vit encore sous ses ordres trente mille combattants. Dix mille avaient péri sous les murs de Nissa. L'armée des croisés, réduite à un état déplorable, s'avança tristement vers les frontières de la Thrace ; elle était sans moyens de subsister et de combattre ; elle avait à craindre une nouvelle déroute si elle rencontrait les Bulgares, et toutes les horreurs de la famine (10) si elle trouvait un pays désert. Les soldats de Pierre se repentirent alors de leurs excès. Le malheur les rendit plus dociles et leur inspira des sentiments de modération. La pitié qu'on eut pour leur misère les servit mieux que la terreur qu'ils avaient voulu répandre. Lorsqu'on cessa de les redouter, on vint à leur secours. Comme ils entraient sur le territoire de la Thrace, l'empereur grec leur envoya des députés pour se plaindre de leurs désordres et leur annoncer en même temps sa clémence. Pierre, qui craignait de nouveaux désastres, pleura de joie en apprenant qu'il avait trouvé grâce auprès d'Alexis. Plein de confiance et d'espoir, il poursuivit sa marche, et les croisés qu'il commandait, portant des palmes dans leurs mains, arrivèrent sans obstacles sous les murs de Constantinople.

Les Grecs, qui n'aimaient pas les Latins, applaudissaient en secret au courage des Bulgares, et contemplaient avec joie les guerriers de l'Occident, couverts des lambeaux de l'indigence. L'empereur voulut voir l'homme extraordinaire qui avait soulevé le monde chrétien par son éloquence. Pierre fut admis à l'audience d'Alexis, et raconta sa mission et ses revers (11). En présence de toute sa cour, l'empereur vanta le zèle du prédicateur de la croisade, et, comme il n'avait rien à craindre de l'ambition d'un ermite, il le combla de présents, lit distribuer à son armée de l'argent et des vivres, et lui conseilla d'attendre, pour commencer la guerre, l'arrivée des princes et des illustres capitaines qui avaient pris la croix (12). Ce conseil était salutaire ; mais les héros les plus renommés de la croisade n'étaient point encore prêts à quitter l'Europe : ils devaient être précédés de nouvelles troupes de croisés, qui, marchant sans prévoyance et sans discipline sur les traces de l'armée de Pierre, allaient commettre les mêmes excès et s'exposer aux mêmes revers.

Un prêtre du Palatinat avait prêché la croisade dans plusieurs provinces de l'Allemagne. A sa voix, quinze ou vingt mille hommes avaient fait le serment de combattre les infidèles, et s'étaient rassemblés en corps d'armée. Comme les prédicateurs de la guerre sainte passaient pour des hommes inspirés de Dieu, le peuple croyait obéir à la voix du ciel en les prenant pour chefs de la croisade. Cotschalk obtint le même honneur que Pierre l'Ermite, et fut choisi pour général par ceux qu'il avait entraînés à prendre les armes. Cette armée arriva en Hongrie vers la fin de l'été. La récolte, qui était abondante, fournit aux Allemands une occasion facile de se livrer à l'intempérance. Au milieu des scènes tumultueuses de la débauche, ils oublièrent Constantinople, Jérusalem, et Jésus-Christ lui-même, dont ils allaient défendre le culte et les lois. Le pillage, le viol, le meurtre, marquèrent partout leur passage. Coloman, qui, dans un corps faible et contrefait, sous des traits repoussants, portait une âme forte, assembla des troupes pour châtier la licence des croisés et pour leur rappeler les maximes de la justice et les lois de l'hospitalité. Les soldats de Cotschalk étaient pleins de bravoure ; ils se défendirent d'abord avec avantage. Leur résistance inspira même de sérieuses alarmes aux Hongrois, qui résolurent d'employer la ruse pour les réduire. Le général de Coloman feignit de désirer la paix. Les chefs des Hongrois se présentèrent dans le camp des croisés, non plus comme des ennemis, mais comme des frères. A force de protestations et de caresses, ils leur persuadèrent de se laisser désarmer. Les Allemands, livrés aux passions les plus brutales, mais simples et crédules, s'abandonnèrent aux promesses d'un peuple chrétien, et montrèrent une aveugle confiance dont ils furent bientôt les victimes. A peine eurent-ils déposé leurs armes, que le chef des Hongrois donna le signal du carnage. Les prières, les pleurs des croisés, le signe révéré qu'ils portaient sur la poitrine, ne purent arrêter les coups d'un ennemi perfide et barbare. Leur sort fut digne de pitié, et l'histoire leur eût donné des larmes s'ils avaient eux-mêmes respecté les lois de l'humanité.

On s'étonne moins sans doute des excès de ces premiers croisés, lorsqu'on sait qu'ils appartenaient à la dernière classe du peuple, toujours aveugle et toujours prête à abuser des noms et des choses les plus saintes, si elle n'est point contenue par l'autorité des lois et des chefs. Les guerres civiles qui troublèrent longtemps l'Europe avaient augmenté le nombre des vagabonds et des aventuriers. L'Allemagne, plus troublée que les autres pays de l'Occident, était pleine de ces hommes élevés dans le brigandage et devenus le fléau de la société. Ils s'enrôlèrent presque tous sous les drapeaux de la croisade, et portèrent avec eux, dans la nouvelle expédition, l'esprit de licence et de révolte dont ils étaient animés.

Il s'assembla sur les bords du Rhin et de la Moselle une nouvelle troupe de croisés, plus séditieuse, plus indisciplinée que celles de Pierre et de Cotschalk. On leur avait dit que la croisade devait racheter tous les péchés, et, dans cette persuasion, ils commettaient les plus grands crimes avec sécurité. Animés d'un fanatique orgueil, ils se crurent en droit de mépriser et de maltraiter tous ceux qui ne les suivaient point dans la sainte expédition. La guerre qu'ils allaient faire leur paraissait si agréable à Dieu, ils croyaient rendre un si grand service à l'église, que tous les biens de la terre pouvaient à peine suffire à payer leur dévouement. Tout ce qui tombait entre leurs mains leur semblait une conquête sur les infidèles et devait être le juste prix de leurs travaux.
Aucun capitaine n'osait se mettre à la tête de cette troupe furieuse (13), qui errait en désordre et n'obéissait qu'à ceux qui partageaient son délire. Un prêtre nommé Volkmar, et un comte Emicon qui croyait expier les dérèglements de sa jeunesse en exagérant les sentiments et les opinions de la multitude, attirèrent par leurs déclamations l'attention et la confiance des nouveaux croisés. Ces deux chefs s'étonnèrent qu'on allât faire la guerre aux musulmans qui retenaient sous leur loi le tombeau de Jésus-Christ, tandis qu'on laissait en paix un peuple qui avait crucifié son Dieu. Pour enflammer les passions, ils eurent soin de faire parler le ciel et d'appuyer leur opinion de visions miraculeuses. Le peuple, pour qui les juifs étaient partout un objet de haine et d'horreur, ne se montrait déjà que trop disposé à les persécuter (14). Le commerce qu'ils faisaient presque seuls, avait mis entre leurs mains une grande partie de l'or qui circulait en Europe. La vue de leurs richesses devait irriter les croisés, qui étaient la plupart réduits à implorer la charité des fidèles pour accomplir leur pèlerinage. Il est probable aussi que les juifs insultèrent par leurs railleries à l'enthousiasme des chrétiens pour la croisade. Tous ces motifs, réunis à la soif du pillage, allumèrent le feu de la persécution. émicon et Volkmar donnèrent le signal et l'exemple. A leur voix une multitude furieuse se répandit dans les villes voisines du Rhin et de la Moselle ; elle massacra impitoyablement tous les juifs qu'elle rencontra sur son passage (15). Dans leur désespoir, un grand nombre de ces victimes aimèrent mieux se donner la mort que de la recevoir de leurs ennemis. Plusieurs s'enfermèrent dans leurs maisons, et périrent au milieu des flammes qu'ils avaient allumées ; quelques-uns attachaient de grosses pierres à leurs vêtements, et se précipitaient avec leurs trésors dans le Rhin et dans la Moselle. Les mères étouffaient leurs enfants à la mamelle, en disant qu'elles aimaient mieux les envoyer dans le sein d'Abraham, que de les voir livrés à la fureur des chrétiens. Les femmes, les vieillards, sollicitaient la pitié pour les aider à mourir (16). Tous ces malheureux imploraient le trépas, comme les autres hommes demandent la vie. Au milieu de ces scènes de désolation, l'histoire se plaît à célébrer le zèle éclairé des évêques de Worms, de Trêves, de Mayence, de Spire, qui firent entendre la voix de la religion et de l'humanité et dont les palais furent des asiles ouverts aux juifs contre la poursuite des meurtriers et des bourreaux.

Les soldats d'Emicon s'applaudissaient de leurs exploits, et les scènes de carnage les enivraient d'orgueil. Fiers comme s'ils eussent vaincu les Sarrasins, ils se mirent en marche chargés de butin, invoquant le ciel qu'ils avaient si cruellement outragé. Ils étaient livrés à la plus brutale superstition, et se faisaient précéder d'une chèvre ou d'une oie, auxquelles ils attribuaient quelque chose de divin (17). Ces vils animaux, à la tête des bataillons, étaient comme leurs chefs, et partageaient le respect et la confiance de la multitude avec tous ceux qui donnaient l'exemple des plus horribles excès. Les peuples fuyaient à l'approche des redoutables champions de la croix. Les chrétiens que ceux-ci rencontraient sur leur route étaient forcés d'applaudir à leur zèle et tremblaient d'en être les victimes. Cette multitude effrénée, sans connaître les peuples et les contrées qu'elle avait à traverser, ignorant même les désastres de ceux qui l'avaient précédée dans cette périlleuse carrière, s'avançait comme un violent orage vers les plaines de la Hongrie. Moseburg leur ferma ses portes, et leur refusa des vivres. Ils s'indignèrent qu'on eût si peu d'égards pour les soldats de Jésus-Christ, et se mirent en devoir de traiter les Hongrois comme ils avaient traité les juifs.

Moseburg, et non point Mersebourg, comme l'ont appelée nos chroniqueurs et tous nos historiens français, sans doute par la similitude du nom avec la ville saxonne, est bâtis à l'embouchure de la Leitha dans le Danube, près de la grande île de Schutt; de vastes marais formés par les deux fleuves entourent et défendent la place. Connue des Romains sous le nom de « Ad flexum », elle s'appelle aujourd'hui en allemand « Altenburg », en hongrois « Ovar », en slave « Stare-Hrady. » Quelques-uns de nos chroniqueurs ont appelé cette ville « Moisson », nom qui se retrouve encore dans la dénomination hongroise de « Mosoms », donnée à Wieselbourg, la principale cité du comitat, très voisine d'Altemburg ou Moseburg. Ce n'est plus qu'un bourg de dix-huit cents habitants. Les croisés jetèrent sur la Leitha un pont qui les conduisit jusque sous les murs de la place. Après quelques préparatifs, le signal est donné; les échelles sont dressées contre les remparts ; on livre un assaut général. Les assiégés opposent une vive résistance, et font pleuvoir sur les ennemis une grêle de traits et de pierres, et des torrents d'huile bouillante. Les croisés redoublent de fureur, s'encouragent les uns les autres. La victoire allait se déclarer pour eux, lorsque tout à coup quelques échelles fléchissent sous le poids des assaillants et entraînent dans leur chute les créneaux et les débris des tours que les béliers avaient ébranlées. Les cris des blessés, le fracas des ruines, répandent une terreur panique parmi les croisés. Ils abandonnent les remparts à demi ruinés, derrière lesquels tremblaient leurs ennemis, et se retirent dans le plus grand désordre.

 »Dieu lui-même, dit Guillaume de Tyr, répandit l'effroi dans leurs rangs pour châtier leurs crimes et pour accomplir cette parole du sage : l'impie fuit sans qu'on le poursuive. »
Les habitants de Moseburg, étonnés de leur victoire, sortent enfin de leurs remparts, et trouvent la campagne couverte de fuyards qui avaient jeté leurs armes. Un grand nombre de ces furieux, à qui rien jusqu'alors n'avait pu résister, se laissent égorger sans défense. Plusieurs périssent engloutis dans les marais. Les eaux du Danube et de la Leytha sont rougies de leur sang et couvertes de leurs cadavres. Emicon put se sauver en Allemagne, où il finit ses jours. Les anciennes légendes du pays racontent qu'après leur mort Emicon et plusieurs de ses compagnons revenaient la nuit autour de Worms, théâtre de leurs excès, revêtus d'armures de fer, poussant d'affreux gémissements et demandant des prières pour le soulagement de leurs âmes.

L'avant-garde de cette armée éprouva le même sort chez les Bulgares, sur le territoire desquels elle était parvenue. Dans les villes, dans les campagnes, ces indignes croisés trouvèrent partout des hommes qui étaient, comme eux, féroces et implacables, et qui semblaient, pour rappeler ici l'esprit des historiens du temps, avoir été placés sur le passage des pèlerins, comme des instruments de la colère divine. Parmi le petit nombre de ceux qui trouvèrent leur salut dans la fuite, les uns retournèrent dans leurs pays, où ils furent accueillis par les railleries (18) de leurs compatriotes, les autres arrivèrent jusqu'à Constantinople, où les Grecs apprirent les nouveaux désastres des Latins avec d'autant plus de joie, qu'ils avaient eu beaucoup à souffrir des excès auxquels s'était livrée l'armée de Pierre l'Ermite.

Cette armée, réunie à la troupe de Gauthier, avait reçu sous ses drapeaux des Pisans, des Vénitiens et des Génois ; elle pouvait compter cent mille combattants. Le souvenir de leur misère leur fit respecter quelque temps les ordres de l'empereur et les lois de l'hospitalité; mais l'abondance, l'oisiveté, la vue des richesses de Constantinople, ramenèrent dans leur camp la licence, l'indiscipline et la soif du brigandage. Impatients de recevoir le signal de la guerre, ils pillèrent les maisons, les palais et même les églises des faubourgs de Byzance. Pour délivrer sa capitale de ces hôtes destructeurs, Alexis leur fournit des vaisseaux et les fit transporter au delà du Bosphore. br />
On ne devait rien attendre d'une troupe, mélange confus de toutes les nations, et des débris de plusieurs armées indisciplinées. Un grand nombre de croisés, en quittant leur patrie, n'avaient songé qu'à accomplir leur voeu et ne soupiraient qu'après le bonheur de voir Jérusalem; mais ces pieuses dispositions s'étaient évanouies dans la route. Quel que soit le motif qui les rassemble, lorsque les hommes ne sont contenus par aucun frein, les plus corrompus sont ceux qui ont le plus d'empire, et les mauvais exemples font la loi. Aussitôt que les soldats de Pierre eurent passé le détroit, tous ceux qu'ils rencontrèrent dans leur marche furent des ennemis, et les sujets de l'empereur grec eurent plus à souffrir que les Turcs de leurs premiers exploits. Dans leur aveuglement ils alliaient la superstition à la licence, et, sous les bannières, de la croix, commettaient des crimes qui font frémir la nature (19). Bientôt la discorde éclata parmi eux, et leur rendit tous les maux qu'ils avaient faits aux chrétiens.

Les pèlerins allèrent camper sur le golfe de Moundania, dans les environs de Civitot, l'ancienne Cius. Cette ville venait d'être rebâtie par Alexis Comnène, pour y recevoir les Anglais qui, après la conquête de l'Angleterre, dit Orderic Vital, ne purent « supporter la face de Guillaume », et s'enfuirent jusqu'en Orient. Civitot a fait place dans les temps modernes au bourg de Ghemlik, habité par des Grecs et des Turcs, et l'un des principaux chantiers de la marine ottomane. Ghemlik est situé à l'extrémité orientale des montagnes d'Arganthon qui s'étendent le long de la mer jusqu'à Nicomédie ; derrière le bourg un vallon se prolonge sur une étendue de deux lieues, et va toucher au lac Ascanius. C'est dans ce vallon couvert d'oliviers, d'orangers et de chênes verts, que furent dressées les tentes des pèlerins. On leur avait recommandé de respecter l'hospitalité envers les Grecs, et surtout de ne pas commencer la guerre avec les Turcs ; ils se conduisirent paisiblement pendant quelques semaines; mais l'oisiveté des camps et la vue d'un pays fertile leur firent peu à peu oublier la discipline et dédaigner les conseils de leurs chefs. Les plus indociles firent des excursions dans le voisinage et revinrent chargés de butin: la jalousie, la discorde, la licence entrèrent dans le camp avec les dépouilles des Grecs ; chaque jour était marqué par de nouveaux désordres.

Cette multitude présomptueuse s'étonna bientôt qu'on laissât en paix les Turcs ; trois mille croisés allemands, lombards et liguriens, sous la conduite d'un chef nommé Renaud (20), se séparaient de l'armée, et marchèrent droit vers le château « d'Exerogorgon », bâti à quelques lieues de Civitot, sur le penchant oriental de l'Arganthon (21) ; ils en chassèrent d'abord la garnison musulmane ; mais ils ne tardèrent pas à se trouver assiégés par une armée de Turcs venus de Nicée. Comment ils manquaient de vivres et qu'on avait intercepté les eaux, ils se virent réduits à toutes les extrémités de la faim et de la soif; pour calmer l'ardeur qui les dévorait, ils cédèrent à la nécessité affreuse de boire leur urine et le sang de leurs chevaux et de leurs ânes. Leur bravoure ne pouvait les défendre ; ces malheureux se rendirent à un ennemi sans pitié ; les uns furent décapités, les autres envoyés en captivité dans le Korazan. Leur chef Renaud racheta sa vie en livrant ses compagnons et en reniant la foi du Christ.

Quand cette nouvelle vint au camp des croisés, elle y jeta une horrible confusion. Toute l'armée sort du camp au nombre de vingt-cinq mille hommes de pied et de cinq cents cavaliers couverts de cuirasses ; elle s'avance du côté de Nicée en suivant le flanc boisé des montagnes. Dans le même temps, le sultan de Nicée, à la tête d'une nombreuse armée, s'était mis en marche pour attaquer les pèlerins dans leur camp. A peine les croisés avaient-ils fait trois ou quatre milles de chemin, que le sultan en est averti ; il revient sur ses pas, quitte la forêt où il était entré, et va ranger son armée en bataille dans la plaine où l'armée chrétienne devait passer (22). Les croisés poursuivaient leur route sans se douter que l'ennemi fût aussi près d'eux. Aussitôt que les deux armées sont en présence, la bataille se livre ; mais les chrétiens n'avaient pu rallier leurs bataillons ; ils sont accablés par le nombre. Jamais les soldats de la croix, disent les chroniques, ne combattirent plus vaillamment; aucun d'eux ne regarda derrière lui et ne songea à prendre la fuite. Dès les premiers moments du combat, ils perdirent leurs principaux chefs ; Gauthier Sans Avoir tomba percé de sept flèches. Le carnage fut effroyable. Ce sanglant combat dut se livrer à six lieues à l'ouest de Nicée, sur l'espace compris aujourd'hui entre le village turc de Basar-Keui et le lac Ascanius ; cet espace d'une lieue d'étendue est maintenant couvert de vignes, d'oliviers et de grenadiers. Le sultan de Nicée, après cette victoire, marche vers le camp des croisés, où il n'était resté que des moines, des femmes, des enfants et des malades ; le vainqueur épargna seulement les jeunes garçons et les jeunes filles, qui furent emmenés en esclavage. A l'exception de trois mille fugitifs délivrés par les Grecs, toute l'armée chrétienne disparut en un jour, et ne présenta plus que des monceaux d'ossements entassés dans le vallon de Civitot et sur la route de Nicée : déplorable monument qui devait montrer aux autres croisés le chemin de la terre sainte !

Tel fut le sort de cette multitude de pèlerins qui menaçaient l'Asie et ne purent voir les lieux qu'ils allaient conquérir. Par leurs excès, ils avaient prévenu toute la Grèce contre l'entreprise des croisades, et, par leur manière de combattre, ils avaient appris aux Turcs à mépriser les armes des chrétiens de l'Occident.

Pierre, qui était revenu à Constantinople avant la bataille et qui depuis longtemps avait perdu son autorité parmi les croisés, déclama contre leur indocilité et leur orgueil, (23) et ne vit plus en eux que des brigands que Dieu avait jugés indignes de contempler et d'adorer le tombeau de son fils. Dès lors tout le monde put voir que l'apôtre passionné de la guerre sainte n'avait rien de ce qu'il fallait pour en être le chef. Le sang-froid, la prudence, la fermeté, pouvaient seuls conduire une multitude que tant de passions faisaient agir et qui n'avait d'abord obéi qu'à l'enthousiasme. Le cénobite Pierre, après avoir préparé les grands événements de la croisade par son éloquence, perdu dans la foule des pèlerins, ne joua plus qu'un rôle ordinaire, et, dans la suite, fut à peine aperçu au milieu d'une guerre qui était son ouvrage.

L'Europe apprit sans doute avec effroi la fin malheureuse de trois cent mille croisés qu'elle avait vus partir ; mais ceux qui devaient les suivre ne furent point découragés, et résolurent de profiter des leçons que les désastres de leurs compagnons leur avaient données. L'Occident vit bientôt sur pied des armées plus régulières et plus formidables que celles qui venaient d'être dispersées et détruites sur les bords du Danube et dans les plaines de la Bithynie.

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Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
 Pierre Ermit, parfois appelé Pierre le Petit, Pierre d'Achères ou Pierre d'Amiens, ascète, fondateur d'un monastère, croisé, et prédicateur dont l'influence fut considérable ; on le considère comme l'un des principaux instigateurs de la première croisade. On rapporte qu'il se rendit en Terre sainte vers 1093, avant toute croisade. Lorsque Urbain II proclama la croisade au concile de Clermont, en novembre 1095, Pierre commença à la prêcher populaire.

 Gautier-sans-Avoir, seigneur de Poissy, mort en 1096. Un des chefs de la première Croisade, succéda à son oncle, Gautier de Pexejo, chevalier espagnol, mort en Bulgarie, dans le commandement de l'avant-garde de l'armée de Pierre l'Ermite. Il périt avec tous ses compagnons devant Nicée, victime d'une entreprise présomptueuse à laquelle il s'était opposé en vain.

1. Guillaume de Tyr désigne Gauthier par le surnom de Sensaveir: Quidam Gualterus, cognomento Sensaveir, vir nobills et in armis strenuus (Lib. 1, apud Bongars, p. 642). Les autres historiens emploient pour le désigner les mots sine habere, sine pecuniâ. Les vieilles chroniques françaises l'appellent sens avehor, senz aveir. Il ne faut pas croire que ce surnom fût alors très-rare. Orderic Vital le donne à un certain Hugues qui se croisa en 1106 (Hist. de France, de Dom Bouquet, t. XII, p. 667). Peut-être ce fut là le surnom de tous ceux qui, n'ayant plus de fief, étaient considérés comme sans avoir dans le système féodal. Gauthier était un gentilhomme bourguignon. Quelques historiens disent qu'un oncle de Gauthier sans avoir, fut nommé lieutenant de Pierre, et que Gauthier n'eut le commandement qu'après la mort de son oncle, en entrant sur le territoire des Bulgares.

2. Le, mot skytha en slave signifie nomade. L'étymologie du nom des Scythes serait ainsi prise dans leurs moeurs.

3. Un tiers de la population de l'Europe est slave. La moitié des habitants des états d'Autriche est de cette origine. On compte en Autriche sept principales races slaves, qui elles-mêmes se divisent en vingt-six branches secondaires : la plupart ont un dialecte différent.

4. L'origine des Bulgares et leur histoire jusqu'au temps des croisades font l'objet de 54 chapitres de l'Histoire de la décadence du Bas-Empire, de Gibbon. Jean Gotthelf Stritter a traduit en latin et compilé tous les passages de l'Histoire Byzantine qui ont rapport à ces barbares ; cette compilation a pour titre : memorioe populorum ad Danubum, Pontum-Euxinum, etc., etc. (Petro-pol., 1771, 1779). On trouve dans le pèlerinage de Lietbert quelques détails précieux sur les moeurs de ces peuplades.

5. Anne Comnène suppose, par erreur, que l'armée de Pierre l'Ermite traversa la mer Adriatique et se rendit ensuite à Constantinople par la Hongrie.

6. Guibert, qui veut peindre toute l'Insolence des pèlerins, après avoir raconté qu'ils violaient les femmes et pillaient les habitants, ajoute qu'ils arrachaient le poil de la barbe à leurs hôtes, « suis hospitibus barbas vellebant » (Bibliothèque des Croisades, t. 1).

7. Tous les historiens français qui avaient parlé des croisades avaient traduit Malle Villa par Malleville.

8. Voici sur Belgrade une note de M. le comte de Montbel :
 »M. le duc de Bordeaux a visité Belgrade, et nous avons pu avoir une idée de la position qu'occupa Pierre l'Ermite. Mais cette ville a bien changé depuis cette époque éloignée. Successivement grecque, servienne, quatre fois turque, trois fois autrichienne, elle était, quand nous la vîmes, sous la domination simultanée d'Iussuf pacha, le vainqueur de Missolunghi, le vaincu de Varna, et du prince Milosch. A la veille d'être renversé, chassé de ses états par une révolution, le prince servien termina presque sa carrière politique en recevant avec honneur le descendant de nos anciens rois banni de la terre de France. »
La ville servienne se peuple d'habitations élégantes. Une église grecque se terminait, du moins à l'extérieur. On construisait de belles maisons pour les consuls de Russie et d'Angleterre, un grand palais pour Milosch, qui ne devait jamais l'habiter, Une population active , de beaux hommes en costume oriental, des femmes couvertes de caftans de soie brillante, de chaînes, de colliers, de bracelets, de larges boucles d'oreilles d'or, de perles et de pierreries; des militaires parfaitement tenus en uniforme à peu près russe, maniant les armes avec dextérité et manoeuvrant avec précision : ce tableau formait un contraste frappant avec la ville turque, sale, silencieuse et délabrée ; tout y tombe, maisons, mosquées, fortifications ; l'herbe croît sur les remparts; les Turcs ne soignent et ne réparent rien. Assis en silence, les jambes croisées, devant leurs boutiques ou dans leurs obscurs bazars, ils ne nous regardaient même pas.
Des mendiantes, hideusement voilées, furent les seules femmes que nous aperçûmes dans la ville turque. La présence des femmes d'Iussuf nous fut révélée par l'apparition, à la porte drapée de leur appartement, d'un monstrueux eunuque noir au regard sinistre et tenant dans sa main un cimeterre nu. Au milieu de ces masures aussi tristement habitées, d'ornement les nobles ruines d'un palais que s'était fait construire, en 1717, le vainqueur de Belgrade, le prince Eugène de Savoie.
Vue du fleuve avec les grands accidents du terrain sur lequel elle repose, avec ses longues lignes de remparts, son château élevé, ses tours massives, ses sveltes minarets, ses dômes grecs, ses croissants et ses croix, Belgrade produit un effet digne des souvenirs de toutes les terribles luttes dont elle fut le théâtre.

9. Albert d'Aix dit que plusieurs années après, dans le temps où il écrivait son histoire, les femmes et les enfants de ces pèlerins étaient encore retenus chez les Bulgares.

10. Albert d'Aix dit que les croisés faisaient rôtir les blés mûrs qui couvraient les campagnes voisines de Belgrade.

11. Anne Comnène dit qu'il était très-prodigue de paroles ; elle fait généralement ce reproche aux croisés français, et c'était un des ennuis d'Alexis (Voyez, dans la Bibliothèque des Croisades, t. III, l'extrait d'Anne Comnène).

12. La partie la plus intéressante de l'histoire d'Anne Comnène, par rapport aux croisades, est celle qu'elle a consacrée au séjour des pèlerins à Constantinople. Son récit, toujours plein d'exagération, a besoin cependant d'être comparé avec celui d'Albert d'Aix. Ces deux historiens se trouvent dans la Bibliothèque des Croisades.

13. Au milieu de cette multitude confuse, on distinguait Thomas de Feii, Guillaume Charpentier, un comte Herman, Clérambault de Vendeuil. Après la déroute de Mersbourg, la plupart de ces chefs se réfugièrent en Italie, où ils rejoignirent le comte de Vermandois, qui s'embarqua l'année suivante à Barri.

14. L'abbé Guibert fait dire à un croisé : « Quoi ! Nous allons chercher les ennemis de Dieu outre mer, tandis que les juifs, ses plus cruels ennemis, sont près de nous ? »

15. Les massacres des juifs sont racontés avec de grands détails par la chronique intitulée : « Gesta Archiepiscop. Trevirensium », analysée dans la Bibliothèque des Croisades, t. I.

16. Albert d'Aix s'élève contre le massacre des juifs, et rappelle à ses lecteurs que Dieu n'ordonne point de faire entrer qui que ce soit, malgré lui et par force, sous le joug de la foi catholique. Cependant, ajoute-t-il, je ne sais pas si ce fut par un jugement de Dieu ou par une erreur de leur esprit que les croisés s'élevèrent ainsi contre les juifs. Lib. I.

17. Albert d'Aix, en parlant de cette superstition des croisés pour une chèvre et une oie, ajoute gravement que le Seigneur Jésus ne veut point que le sépulcre où il reposa soit visité par des bêtes brutes et que ces bêtes guident ceux pour lesquels il a donné son sang : le peuple chrétien, dit-il encore avec la même naïveté, ne doit avoir pour chefs que les évêques et les abbés, et non des animaux brutes et privés de raison. Lib. I.

18. Le peuple leur disait qu'ils revenaient de la moisson, faisant allusion au nom de la ville devant laquelle ils avaient été dispersés.

19. Il y avait dans l'armée de l'ermite Pierre, dit Anne Comnène, dix mille Normands, qui commirent d'horribles violences aux environs de Nicée. Ils hachèrent des enfants; ils en mirent d'autres à la broche, et exercèrent toutes sortes de cruautés envers des personnes plus âgées. Nous n'avons pas besoin de dire ici qu'il faut se défier de l'exagération d'Anne Comnène, toujours prête à accuser les croisés (Bibliothèque des Croisades, t. II).

20. Ce Renaud, dont on ne sait autre chose, si ce n'est qu'il était italien , est le seul personnage ainsi appelé qui ait attaché son nom à un événement important de la première croisade. Le Tasse, qui a pris la plupart de ses personnages dans l'histoire, n'a pu trouver que dans son imagination le personnage et le caractère de Renaud de la Jérusalem délivrée.

21. Les restes du château d'Exerogorgon portent aujourd'hui le nom de EsU-Kaleh (vieux château), que les gens du pays donnent à toutes les ruines de forteresses. Ces restes se trouvent à quatre heures et demie de Civitot ou Ghemlik, à huit heures au nord-ouest de Nicée, à une demi-heure au nord d'un bourg turc appelé Basar-Keui, Le véritable emplacement d'Exerogorgon a été fixé par M. Baptistin Poujoulat.

22. Anne Comnène attribue au sultan de Nicée un stratagème pour attirer les chrétiens dans une position défavorable : elle suppose que le sultan envoya deux espions pour répandre adroitement dans le camp des fidèles le bruit que les Normands s'étaient emparés de Nicée et qu'ils pillaient toutes les richesses qui y étaient rassemblées. « A cette nouvelle, dit la princesse, les Latins brûlent de se mettre en marche; il n'est plus d'ordre, plus de discipline qui puisse les contenir ; car, dès que le pillage et le butin les appellent, il est difficile de contenir les Latins. » (Bibliothèque des Croisades, t. II).

23. Au lieu de reconnaître sa faute, dit Anne Comnène , il la rejeta sur ceux qui avaient désobéi à ses ordres et qui avaient voulu se conduire par eux-mêmes, les appelant des voleurs et des brigands, que Dieu avait jugés indignes de voir et d'adorer le tombeau de son fils (Voyez l'Alexiade analysée, Bibliothèque des Croisades, t. II).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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