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Procès des Templiers par
M. Lavocat, Raymond Oursel, SÈVE Roger et Anne-Marie
FARVREAU Robert. Divers actes

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L’AFFAIRE DES TEMPLIERS. Un Grand Procès

AVANT-PROPOS
Si on met à part quelques ouvrages spécialisés, tes manuels d’histoire ne consacrent que quelques lignes à l’histoire des Templiers ; et pourtant ces moines-soldats ont eu une influence considérable en France et dans toute l’Europe. Ils ont été, pendant deux siècles, (es soldats les plus intrépides et les gendarmes les plus valeureux de ta Chrétienté. Ils ont été les plus grands propriétaires terriens du pays, les financiers des papes et des rois. Ils jouissaient de privilèges temporels et spirituels tels que personne n’en eût jamais de pareils. Ils étaient devenus un État dans l’État et une Eglise dans l’Église.

D’où vient donc que leur histoire soit si peu connue du grand public ? Cela tient :
1° A la rareté des documents.
2° A ce que ces documents soient restes longtemps cachés.
3° A ce que les papes aussi bien que les rois n’avaient pas intérêt à ce que les dessous de ce procès soient dévoilés et cela an nom des intérêts supérieurs de la papauté et de la royauté. Les catholiques disaient : Il ne faut pas que le procès des Templiers serine de thème aux déclamations des incrédules contre le Saint Siège. Les apologistes de la monarchie absolue toujours prête à justifier les actes de l’Autorité pensaient de même. Four des historiens comme Dupuy les Templiers étaient coupables car Philippe le Bel était incapable de commettre un crime. Les francs-maçons et les rose-croix ont glorifié au contraire les Templiers et accablé le roi Philippe le Bel et le Pape Clément V. Cependant la lumière n’a pu se faire que dans les temps modernes après la publient ion par J. Michelet des textes du procès.

ORIGINE DE L’ORDRE DES TEMPLIERS
La première Croisade entreprise par les chrétiens pour arracher les lieux saints des mains des infidèles (1096-1099) qui avait été prêchée par Pierre l’Ermite, et décidée au Concile de Clermont venait de se terminer. Les armées féodales s’étaient emparées de Nicée de la Tarse d’Antioche et de Jérusalem dont Godefroi de Bouillon venait d’être proclamé roi.

Parmi les soldats qui s’étaient le plus distingués figuraient ceux qui s’étaient battus sous les ordres de Payens de la famille des Comtes de Champagne. Ils s’étaient nommés eux-mêmes « Les pauvres chevaliers du Christ. » Ils s’étaient montré au combat les plus disciplinés, les plus intrépides et toujours au premier rang.
Aussi pour les récompenser, Hugues de Payens et huit de ses chevaliers songèrent à créer pour eux un Ordre des Chevaliers du Christ avec pour mission de défendre la chrétienté, de combattra partout les infidèles, de protéger les pèlerins se rendant en terre sainte, et enfin, mission sacrée, d’assurer la garde du Saint-Sépulcre.

Un peu plus tard te roi Baudouin II leur attribua pour demeure un palais attenant aux ruines du temple de Salomon. C’est à celle circonstance qu’ils doivent leur nom de Templiers.
A l’origine les Templiers furent d’abord militaires à la différence des Hospitaliers de Saint Jean qui ne devinrent militaires qu’occasionnellement mais étaient avant tout religieux.
Pondant les neuf premières années, après leur fondation, les Templiers vécurent en commun remplissant les devoirs qu’ils s’étaient imposés, mais sans règle fixe et sans porter l’habit monastique.
Cependant le roi Beaudouin continuait d’être attaqué de toutes parts par les ennemis de la chrétienté qui quoique vaincus n’avaient pas désarmé. Il avait même été fait prisonnier. Mais en raison de la crainte inspirée par la valeur des soldats chrétiens, il avait pu traiter sa rançon et être libéré à des conditions honorables.

Persuadé qu’il ne pouvait résister aux assauts de ses nombreux ennemis, il chargea Hugues de Payens et huit de ses chevaliers d’une mission auprès du pape afin d’obtenir une nouvelle croisade ou une nouvelle armée.
Après s’être acquitté de sa mission, Hugues de Payens demanda au pape de créer, pour ses chevaliers du Temple un Ordre militaire et religieux analogue à celui des Hospitaliers. Le Souverain Pontife l’adressa pour plaider sa cause aux pères du concile qui tenaient leur assemblée à Troyes. Les pères connaissant les exploits valeureux des chevaliers du Temple approuvèrent la fondation de cet Ordre, estimant que cette entreprise était, en somme une croisade perpétuelle, et ils chargèrent le frère Bernard, le réformateur de Cîteaux de prescrire une règle et de créer un costume pour les chevaliers de l’Ordre du Temple, Ce concile avait eu lieu en 1111.

Hugues de Payens ayant obtenu ce qu’il désirait retourna à Rome pour obtenir du pape la confirmation de son Ordre. A la suite de cela de nombreux gentilshommes de France s’enrôlèrent dans ce nouvel Ordre. Cette milice s’accrut très rapidement et c’est une nouvelle armée qui partit avec Hugues de Payens pour la Palestine.

CONSTITUTION DE L’ORDRE DES TEMPLIERS
C’est donc le grand Saint Bernard de Clairvaux qui dicta la constitution de l’Ordre des Templiers calquée sur la règle de Cîteaux mais plus rigoureuse. En plus des trois vœux prononcés par les Cisterciens « pauvreté, chasteté et obéissance » ils en formulaient un quatrième ; celui de combattre en tous lieux les infidèles, de ne point refuser le combat devant trois ennemis, de n’avancer ou de reculer que sur l’ordre des chefs.
Le grand nombre de Chevaliers de toutes les nations chrétiennes entrés dès les premières années dans l’ordre du Temple obligea de le diviser en provinces.
De même que les Hospitaliers étaient divisés en sept langues, les Templiers le furent en 9 provinces, savoir ; France, Portugal, Castille et Léon, Aragon, Majorque, Allemagne, Italie, Pouilles et Sicile.
Le centre de l’Ordre fut dès les premières années el pendant longtemps en Palestine. Ce n’est que beaucoup plus tard, après la prise de Jérusalem par Saladin qu’il fut transféré en France au Temple de Paris, et toutes les autres provinces reconnurent sa suzeraineté.

A la tête de l’Ordre il y avait le Grand Maître qui était élu par le chapitre et qui ne reconnaissait d’autre supérieur que le Pape.
Ensuite dans chaque province il y avait les hauts dignitaires d’abord : les grands Prieurs puis au-dessous les Précepteurs, puis les Visiteurs et enfin les Commandeurs avec sous leurs ordres les Militaires et les Religieux.
Les Militaires comprenaient les Chevaliers qui devaient être nobles et avaient droit à trois chevaux et trois écuyers et des frères lais.
Les religieux comprenaient les chapelains et les prêtres.

REGLES DE L’ORDRE
L’Ordre était d’abord militaire. Il fallait être noble pour y être admis. Cependant ne pouvait y entrer qui le voulait, ainsi ni le roi Philippe le Bel ni le pape Clément V, ne purent malgré leur désir entrer dans l’Ordre des Templiers. Pour être admis il fallait être exempt des cinq (B) c’est-à-dire : n’être ni boiteux, ni Bossu, ni Borgne, ni Bègue, ni Bancal.

La règle était dure et sévère. Au point de vue religieux ils devaient suivre les offices divins de jour et de nuit quand ils n’étaient pas au combat. Ils devaient réciter 12 paters à matines sept à chacune des petites heures, 9 à Vêpres.
Quand un Templier mourait chaque membre de l’ordre devait dire cent pater par jour pendant sept jours.
Ils devaient faire maigre quatre jours par semaine.
Ils ne mangeaient de la viande que trois jours par semaine.
Les jours d’abstinence on pouvait leur servir trois plats.
Il fallait qu’ils mangent bien car il est nécessaire qu’ils soient vigoureux.
Les abstinences immodérées leur sont interdites.
Ils devaient communier au moins trois fois l’an, entendre la messe trois fois par semaine, distribuer aux pauvres des aumônes trois fois par semaine.
Ils adoraient la croix solennellement à trois époques de l’année.
On flagellait par trois fois en plein chapitre ceux, qui avait mérité cette correction.
Ce nombre trois prescrit par Saint Bernard sans doute en l’honneur de la sainte Trinité, devint un nombre mystérieux et symbolique dans l’ordre du Temple ainsi que le nombre neuf qui en est le carré.

Saint Bernard a dit : « Les Templiers vivent d’une existence frugale, sans femme, sans enfants, sans avoir rien en propre, pas même leur volonté. Quand ils ne sont pas en campagne contre les infidèles, ils raccommodent leurs armes et leurs harnais. Ils obéissent en tout temps et en tous lieux. Ils sont commandés si sévèrement qu’une parole insolente, un rire immodéré, la moindre révolte sont passibles d’une sévère correction. Ils se baignent rarement. Ils ont des armes solides mais simples. Ni or ni argent dans leur habillement. Par-dessus leur cotte de mailles ils portent un grand manteau, blanc pour les chevaliers, noir ou roussâtre pour les sergents ou les écuyers et une grande croix rouge sur leur manteau. L’Ordre doit pourvoir chacun de ses membres de tout ce qui lui est nécessaire, car il ne possède aucune chose personnelle.
Leur étendard appelé Beaucéant est blanc et noir.
Leur devise est inscrite sur cet étendard : Non nobis Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam : Ce n’est pas à nous, seigneur, ce n’est pas à nous, c’est à votre nom seul qu’il faut accorder la gloire.

En résumé la vie des premiers Templiers était confortable, active, disciplinée et vertueuse. C’était la vie de soldats pieux mais simples et débarrassés de tous soucis, et quand ils n’étaient pas en guerre c’était la vie monastique. La faveur spéciale que leur avait octroyée Saint Bernard ainsi que leur esprit chevaleresque leur valut un afflux considérable de recrues et l’Ordre prit un essor foudroyant. Les dons en espèces et en terres affluèrent de toutes parts ; du Portugal, d’Espagne, d’Angleterre et de France. Les donations étaient considérables, car les Templiers étaient les meilleurs défenseurs de la Chrétienté.

LEURS PRIVILÈGES
En 1139, le pape Innocent II, dans sa bulle Omne datum optimum, donnait aux Templiers le droit de construire des oratoires dans tous les lieux rattachés aux temples afin, mentionnait-il que « vous et vos familiers y puissiez entendre l’office et y être enterrés, car il est indécent et périlleux aux âmes que les frères profès en allant à l’église puissent se mêler à la tourbe des pêcheurs et des fréquenteurs de femmes »

Une autre bulle en 1145 « Militia Dei » vînt confirmer ce droit que le clergé séculier leur avait contesté, parce qu’il avait permis aux Templiers de leur enlever nombre de fidèles, d’autant plus qu’à ce moment les Templiers se mirent à construire une quantité considérable de petites chapelles. Tout d’abord ces oratoires étaient réservés à leur seul usage ; mais à partir de 1145 les fidèles qui offraient des aumônes eurent le droit de participer aux offices de l’Ordre et de se faire enterrer dans les cimetières des Templiers, ce qui amenait évidemment des disputes entre séculiers et Templiers. Mais ces derniers avaient en plus des privilèges que n’avaient pas les séculiers, notamment une indépendance absolue vis à vis des évêques, car ils ne relevaient que du pape. Ils avaient le droit de posséder des églises à eux, droit d’accueillir parmi eux des clercs et des prêtres qui alors ne dépendaient plus des évêques. Ils avaient encore une indépendance temporelle vis à vis de quiconque, et droit de percevoir des dîmes, Les Templiers avaient donc rapidement acquis en raison des privilèges qu’ils avaient conquis ou qu’ils s’étaient arrogés, une situation particulièrement forte et inviolable.

LES CHAPELLES DES TEMPLIERS
Dans la Marche les chapelles des Templiers, d’après ce qu’il en reste, étaient construites sur le même modèle. Elles étaient de faible grandeur et dessinées dans un rectangle. Nef unique à trois travées la dernière formant chœur. Celui-ci éclairé soit par une seule ouverture longue et étroite, soit par un triplet d’ouvertures longues et étroites, celle du milieu plus longue que les deux autres. Il y avait généralement deux autres baies semblables une dans chaque travée sud. Toutes ces baies étaient fortement ébrasées pour distribuer plus de lumière. Il y avait aussi une petite baie ronde au-dessus du portail ouest. A l’extérieur comme à l’intérieur simplicité ornementale réduite au minimum. Le portail n’avait d’autre ornement que des voussures avec boudins retombant sur des colonnettes avec ou sans chapiteaux. Le pignon de la façade terminé par un clocher mur en grand appareil contenant une, deux ou trois cloches. Le chevet droit en grand appareil terminé par un pignon triangulaire. Des contreforts plats, larges et épais épaulaient l’édifice sur les côtés et sur les angles. Malgré cela les voûtes en pierre finissaient par s’écrouler. Partout on retrouvait dans l’édifice la même simplicité avec peu d’ornements sans doute pour se conformer à la Règle sévère, il est vrai que le matériau, granit très dur, ne se prêtait, guère à la décoration. La construction suivait le style roman.

L’ORDRE FINANCIER
Louis VII fit appel aux Templiers pour venir en aide aux troupes de la deuxième croisade qui avaient subi des revers. Les Templiers eurent la charge de financer la croisade, tâche très lourde qu’ils étaient à peu près les seuls à en supporter le poids. Comme ils étaient d’excellents administrateurs, ils étaient rapidement devenus les plus grands financiers du royaume et les banquiers de la chrétienté. Les rois, les princes et les particuliers empruntaient à leur trésor ou leur confiaient leurs capitaux pour les faire fructifier. Ils avaient remplacé les Juifs et les Lombards pourtant maîtres es finances.

Cela était du à plusieurs raisons. D’abord les Templiers possédaient des maisons disséminées dans toute la Chrétienté, en occident et en orient. Ils étaient une sorte de Société à Succursales multiples avantage que ne pouvait offrir aucune autre société bancaire. Puis ils présentaient une sécurité pour les fonds qui étaient bien gardés dans leurs forteresses inexpugnables. Enfin ils pouvaient transporter l’argent d’un lieu à un autre soit au moyen d’une escorte solide soit par un simple jeu d’écritures.

On a découvert seulement à la fin du XIXe siècle comment les Templiers tenaient leur comptabilité (1). Voici grosso modo leur façon d’opérer. Ils avaient une sorte de comptabilité en partie double. Les fonds étaient inscrits au fur et à mesure de leur entrée ou de leur sortie sur un livre de caisse journalier puis reportés sur un grand livre au compte de chaque client de sorte que celui-ci pouvait savoir à chaque instant quel était crédit ou son débit.
1. Revue de l’Histoire de l’Eglise de France, Tome XXVII, n° 11, page 84.

Philippe le Bel fut le plus gros client des Templiers. Il avait toujours besoin d’argent. Aussi il savait manipuler habilement les finances, car en créant l’affaiblissement de la monnaie il pouvait payer ses dettes. Il retirait de ces manipulations de grosses ressources pour le trésor. On l’accusa de faire de la fausse monnaie, le terme était impropre, il avait inventé la dévaluation qui depuis a été pratiquée sur une grande échelle. Le pape les avait chargés d’administrer les sommes prélevées pour le denier de Saint-Pierre et pour les croisades. Les Templiers de Paris furent les banquiers de Blanche de Castille, d’Alphonse de Poitiers, de Robert d’Artois, et d’une foule d’autres personnages. Jean sans Peur, Henri III faisaient verser au Temple de Londres le produit des Contributions publiques.

PUISSANCE DE L’ORDRE
Les Templiers étaient devenus si riches qu’en 1288, ils avaient trouvé dans leurs coffres suffisamment d’or pour acheter à l’Angleterre le royaume de Chypre. Ils possédaient en France plus de 10.000 manoirs. Chaque commanderie possédait des châteaux, des manoirs, des propriétés, des fermes, de nombreuses églises, chapelles ou annexes. Avec de telles possessions et de tels privilèges acquis en si peu de temps il leur était difficile de rester humbles et de n’avoir pas une pointe d’orgueil. Ils s’étaient élevés si haut et si rapidement !

Richard Cœur de Lion aurait dit en mourant : Je laisse mon avarice aux moines de Cîteaux, ma luxure aux moines gris et ma superbe aux Templiers.
Les Templiers avaient conscience de leur puissance. Ceux d’Angleterre avaient osé faire cette menace non déguisée au roi Henri III : Vous resterez roi tant que vous resterez juste, c’est-à-dire tant que nous vous permettrons de rester roi.
Ils bravaient les rois et refusaient de payer les taxes.
Enfin leur bravoure et même leur témérité au combat (ils avaient laissé plus de 20,000 chevaliers tombés en Palestine) avaient fortement impressionné ceux qui les avaient vus combattre. Cela ne manquait pas de les rendre encore plus puissants, mais en retour cela commençait à inspirer une certaine crainte à tous ceux qui possédaient le pouvoir et devenait une menace permanente pour les rois et pour la papauté.

CHAPITRE DEUXIÈME

Liste des Grands Maîtres
Mon propos, dans ce chapitre, n’est pas de retracer l’histoire des croisades qui est bien connue, mais de marquer à travers l’histoire des Grands Maîtres du Temple, par quelques faits, le comportement des Chevaliers et de l’Ordre du Temple pendant les croisades.
Voici donc d’après le livre : l’art de vérifier les dates des faits historiques par les religieux de la congrégation de Saint-Maur de l’Ordre de Saint-Benoît en 1770, quelle serait la liste exacte et connue, sinon complète des grands Maîtres de l’Ordre depuis sa fondation jusqu’à sa dissolution, ainsi que leurs faits principaux.

1° — Hugues de Payens (1118-1137)
Hugues de Payens fut le fondateur et le premier Grand Maître de l’Ordre des Templiers dont le siège était à Jérusalem. Il guerroyait avec Godefroy de Bouillon quand avec 8 Chevaliers il eut l’idée de fonder cet ordre. Nous avons déjà raconté dans quelles circonstances il avait réussi. Il parcourut la France, l’Angleterre, l’Espagne et l’Italie où il recruta des fonds et des soldats pour les besoins de la guerre en terre sainte, il ramena ainsi en Palestine une nombreuse et brillante armée portant le nouvel habit des Templiers. Cela le consola de n’avoir pu obtenir du pape la nouvelle croisade que sollicitait le roi de Jérusalem.
L’an 1137 c’est l’année de la fondation de la plus ancienne maison de l’Ordre en France dans un endroit appelé la Nogerade (plutôt La Nougarède) située en Languedoc. C’est cette même année que mourut Hugues de Payens.

2° — Robert dit le Bourguignon (1137-1147)
Il était fils de Renaud, II, seigneur de Craon. Il avait épousé Ronchèze dont il avait eu plusieurs enfants tous morts en bas-âge, sauf l’aîné Anselme qui se consacra au service des autels dans l’église de Cantorbéry en Angleterre. Après avoir consulté le Prélat, Robert quitta sa femme et partit pour la Terre Sainte en 1136. Le roi de Jérusalem venait d’organiser une expédition, avec presque toutes ses troupes contre une forteresse située au-delà du Jourdain sur le mont Galaad, repaire de brigands qui désolaient toute la contrée, apprenant cela les Turc trouvèrent l’occasion favorable pour s’emparer de Jérusalem, pendant que le roi et son armée étaient absents, ils s’avancèrent jusqu’à Thécia, ville des prophètes qu’ils avaient prise. En bon chevalier de l’Ordre du Temple, Robert n’hésita pas. Il réunit tous les Templiers qu’il put trouver ainsi que quelques autres soldats.
Il tomba sur le gouverneur à Alep, le battit et le mit en fuite. Mais tandis que ses soldats vainqueurs se livraient au pillage au lieu de continuer la poursuite, le gouverneur battu revient après avoir rassemblé ses troupes et met en pièces les Templiers. Cet épisode montre la faiblesse du royaume de Jérusalem, mais aussi la bravoure et la témérité des Templiers toujours prêts à se sacrifier pour les autres.
En 1139 on retrouve Robert le Bourguignon devant Lisbonne, il échoue et est mis en déroute. En 1142, il s’associe avec les Hospitaliers et commence cette expédition contre les Maures qui dura 10 ans.
Robert mourut en 1147.

3°. — Evrard des Barres (1148-1149)
En 1142, Evrard était précepteur de l’Ordre en France. II partit en Palestine à la suite des revers des Chrétiens. En raison de sa bravoure il fut nommé en 1148 Grand Maître de l’Ordre pour succéder à Robert le Bourguignon.
Deux armées, l’une allemande sous les ordres de l’empereur Conrad, l’autre Française sous les ordres de Louis VII dit le Jeune étaient attendues en Terre Sainte. La première avait été presque anéantie par les Turcs. L’armée française avait débarqué à Antioche. Evrard avait été envoyé à sa rencontre pour lui servir de guide et d’escorte. Il arriva à temps au secours du roi Louis VII dont l’armée risquait d’être anéantie comme celle de Conrad. Il avait perdu presque le quart de l’armée qu’il avait amenée de France. Après ces revers subis par les Français et les Allemands Louis VII plus préoccupé de religion que de combats décida de rentrer en France.
Evrard des Barres l’accompagna pour le protéger. Il se rendit à l’abbaye de Clairvaux où il abdiqua son titre de Grand Maître en 1149 et resta moine à l’abbaye.

4°. — Bernard de Trémelal (1149-1153)
Bertrand de Tramelay ou de Tremelal était né dans le Comté de Bourgogne, il était le fils de Humbert de Tremelal. Il fut élu vers la fin de 1149 Grand Maître du Temple. Or, à la suite des revers sérieux subis par les Chrétiens, Noureddine profitant de leur désarroi et de leur retraite entra à la tête de son armée dans Antioche dont les habitants et ceux d’autres villes du Comté d’Edesse fuyaient protégés par les Templiers en retraite.
Le roi Beaudoin III était parti de Jérusalem à leur rencontre. Pendant qu’il était loin de la ville sainte, deux princes turcs partirent de Damas avec leur armée pour s’emparer de Jérusalem. Ils vinrent camper sur le Mont des Oliviers avant de donner l’assaut. Mais ce qui restait des Templiers et des Hospitaliers n’attendit pas l’attaque. Secondés par la population ils attaquèrent par surprise et de nuit les musulmans qui dormaient et les mirent en fuite.
En 1153, Bernard avec ses Templiers et les troupes du roi était au siège d’Ascalon qui durait depuis plus de cinq ans. Les Templiers avaient réussi à faire une brèche dans les fortifications.
Mais, dit Guillaume de Tyr, historien contemporain de cette époque, dans leur hâte de vouloir entrer les premiers par cette brèche sans attendre le gros de l’armée, afin de s’assurer pour eux seuls le butin, se répandirent dans l’enceinte de la ville et ne s’aperçurent pas qu’on en refermait la brèche derrière eux.
Cela leur coûta cher, des 40 templiers qui étaient entrés, aucun n’en réchappa, y compris le Grand Maître Bernard qui eut la tête tranchée comme les autres.
C’était un usage observé comme une loi chez les chrétiens que dans toutes les villes prises de force, ce que les soldats pouvaient enlever pour leur compte était acquis de droit à perpétuité à eux ou à leurs héritiers.

5° — Bertrand de Blanquefort (1154-1168)
Il était fils de Godefroi, seigneur de Blanquefort en Guyenne.
En 1155, les Templiers qui occupaient Gaza, surprirent dans sa fuite le meurtrier de Dafer, calife d’Egypte, ils le tuèrent, firent son fils prisonnier et s’emparèrent de ses trésors puis vendirent le fils aux Egyptiens.
En 1156, Bertrand tomba dans une embuscade tendue par Nouredinne et fut fait prisonnier avec 87 de ses chevaliers.
En 1159, il recouvra la liberté avec ses compagnons et 600 autres captifs, grâce au secours que lui apporta Manuel, empereur de Constantinople.
Comme les croisés étaient partis guerroyer en Egypte, Nourredine s’apprêtait à occuper Antioche. Mais une nouvelle armée venant du Poitou et d’Aquitaine, conduite par Geoffroi, frère du duc d’Angoulême et par Hugues de Lusignan et ses deux fils était signalée. En voyant ces renforts, le frère André de Laci, précepteur du Temple les engagea à marcher sous sa bannière contre Nourredine. Ils subirent une cruelle défaite à la bataille de Harenc. Le comte de Tripoli, sire de Lusignan fut tué et un grand nombre de chevaliers furent faits prisonniers.
Bertrand de Blanquefort meurt en 1168.

6° — Philippe de Naplouse (1168-1171)
Philippe était né à Naplouse (Neapolis) en Syrie, mais sa famille était d’origine française de Picardie.
Il avait été marié et avait eu deux filles, mais après la mort de sa femme il se fit Templier.
En Palestine, il défendit Gaza avec un plein succès.
Sa brillante conduite lui valut d’être nommé Grand Maître.
Mais il ne conserva pas longtemps cette première dignité de l’Ordre puisqu’il démissionna en 1171.

7° — Odon de Saint-Amand (1171-1179)
Odon de Saint-Amand, Chevalier français, maréchal de Jérusalem avant de se faire Templier, succéda à Philippe de Naplouse.
L’Ordre avait besoin, dans les circonstances difficiles où l’on se trouvait, d’un chef intelligent, actif et courageux. Odon réunissait toutes ces qualités, c’est pourquoi il fut élu Grand Maître.
il eut d’abord la douleur de voir un Templier félon nommé Melier s’emparer par traîtrise des états de son frère, faire la guerre aux chrétiens, et vendre aux infidèles les prisonniers qui tombaient entre ses mains.
Odon gagne en 1177 la bataille de Ramla où d’Ascalon contre Saladin qui avait succédé à Nourredine. Mais l’année suivante Saladin a sa revanche. Odon tombe dans un guet-apens. Il est fait prisonnier ainsi que de nombreux chevaliers. Les plus distingués sont envoyés à Damas, les autres sont sciés par le milieu sur le champ de bataille. Saladin propose à Odon de l’échanger contre un Emir prisonnier des Templiers. Odon refuse en déclarant : Un Templier doit vaincre ou mourir. Il ne peut donner pour sa rançon que son poignard ou sa ceinture.
Après quelque temps de captivité, il meurt en 1179.

8° — Arnaud de Tologe (1179-1184)
Après avoir occupé les premières places dans l’Ordre au-delà des mers, Arnaud fut élu Grand Maître pour succéder à Odon de Saint-Amand.
En 1180, la paix est signée entre Saladin et les chrétiens.
Des luttes intestines commencèrent à se livrer entre les Templiers et les Hospitaliers, luttes de préséance, de prestige et de gloriole. Le pape fut obligé d’intervenir, mais son succès sur les deux ordres fut plus apparent que réel. Sur ce, un certain Renaud, Templier, rompît la trêve de deux ans conclue avec Saladin, qui se fâcha et prépara une armée pour chasser les chrétiens de Palestine. Devant cette menace, on envoya le patriarche Héraclius et les deux Grands Maîtres Arnaud de Toroge, du Temple et Roger de Moulins, des Hospitaliers, sollicitèrent du pape une nouvelle croisade.
Ces députés arrivèrent en Italie en 1184. Le pape Lucius promit des secours qu’il n’envoya point.
Il leur donna des lettres pressantes pour le roi de France et le roi d’Angleterre.
Sur ces entrefaites Arnaud meurt à Vérone en 1184.

9° — Terric ou Thierry (1184-1188)
Terric est élu en 1184 pour succéder à Arnaud comme Grand Maître des Templiers.
Sa famille et son pays ne sont pas connus.
Les pourparlers engagés en Europe pour obtenir des soldats continuent sans succès.
Philippe II nouvellement monté sur le trône de France ne peut en ce moment s’éloigner de France car il a trop d’embarras, Henri II, roi d’Angleterre est trop vieux pour tenter une expédition. Ce dernier offre une somme d’argent.
Mais l’argent ne peut remplacer les soldats et les chefs. On ne put donc emmener en Palestine que des hommes non aguerris, mais il n’y avait ni princes, ni chefs capables de commander et de faire obéir. Jamais l’avenir ne s’était présenté si sombre.
Le roi de Jérusalem mourant, son fils et successeur âgé de six ans, un régent ambitieux désirant la succession, la désunion entre les Templiers et les Hospitaliers, l’extrême licence des mœurs adoptée au contact des infidèles et les attaques incessantes des musulmans contre les chrétiens, tout faisait présager une lutte sans merci.
En effet, Saladin envoie son fils Afdhal et une forte armée contre les chrétiens. Les Templiers, de concert avec le Grand Maître des Hospitaliers vont au-devant de cette armée et l’attaquent.
Cinq cents chrétiens doivent lutter contre cinq mille musulmans, aussi les chevaliers périrent presque tous. Cette action est du premier Mai. Le cinq Juillet suivant eut lieu la grande bataille de Tibériade où les armées chrétiennes commirent les plus grosses fautes militaires.
Les Templiers percèrent les premiers rangs des infidèles mais ne furent pas suivis par le gros de la troupe ; ils furent encerclés et décimés. A ceux qui restèrent prisonniers on proposa la liberté à condition qu’ils embrassent la religion mahométane. Tous refusèrent et eurent la tête tranchée.
Terric fut gracié après avoir prêté serment de ne plus jamais porter les armes contre Saladin.
Pour n’avoir pas à trahir son serment il démissionna de son titre de Grand Maître de l’Ordre.

10° — Gérard de Ridefort (1188-1190)
On conçoit la consternation qui s’empara de toute la Palestine à la nouvelle du désastre de la bataille de Tibériade. Saladin voulut en profiter sans attendre. Il s’empara presque sans coup férir de Saint-Jean d’Acre, Naplouse, Jaffa, Jéricho, Ramlah, Césarée et Beyrouth. Il ne resta bientôt plus aux chrétiens que Tyr et Jérusalem. Eprouvant quelque résistance il n’insista pas, il se tourna vers Ascalon qu’il emporta ainsi que Gaza, forteresse des Templiers. Les défenseurs de Jérusalem proposèrent une capitulation.
Saladin accepta en 1188. Il proposa la vie sauve à tous ceux qui pourraient payer une rançon de 10 pièces d’or pour les hommes, cinq pour les femmes et deux pour les enfants. Les Templiers qui restaient firent montre de leur charité en rachetant un grand nombre de pauvres.
Ainsi Jérusalem, quatre-vingt-huit ans après sa conquête par les croisés, retombait aux mains des musulmans. Il ne restait plus aux chrétiens que quelques possessions sur la côte qu’ils conservèrent encore plus d’un siècle dans l’espoir de reconquérir un jour la ville sainte.
Après ces désastres et la démission de Terric, ce fut Gérard de Ridefort qui accepta sa succession.
Le 4 Octobre 1189, il commande une troupe d’environ 8.000 hommes contre Saladin. Au premier choc les Templiers culbutent l’aile droite des ennemis. Cet échec jeta le désarroi dans le reste des musulmans qui s’enfuirent. Mais les Francs, au lieu de poursuivre l’ennemi se livrent au pillage. S’apercevant de cela, Saladin rassemble ses hommes et revient en force. Tous les chrétiens auraient péri sans la résistance opiniâtre des Templiers.
Le Grand Maître Gérard de Ridefort périt dans cette bataille.
Après sa mort, le siège de Grand Maître resta vacant pendant 18 mois. C’est alors que l’Angleterre qui avait conquis l’île de Chypre la vendit aux Templiers pour la somme de vingt-cinq mille marcs d’argent.

11° — Robert de Sablé (1191-1196)
Sa vaillante conduite dans les combats en Espagne et ailleurs avaient désigné Robert de Sablé pour être élu Grand Maître de l’Ordre.
En 1191, sous la conduite du roi d’Angleterre, Robert et ses chevaliers gagnent une bataille contre Saladin. Mais les chrétiens aussi bien que les musulmans paraissent également fatigués de la guerre, des négociations s’engagent avec Saladin qui se terminent par l’adoption d’une trêve de trois ans. On convint que Jérusalem serait ouverte à la dévotion des chrétiens et que ceux-ci posséderaient toute la côte maritime depuis Jaffa jusqu’à
Tyr. Après ces arrangements Saladin se retira à Damas où il mourut le 13 Mars 1193. Cette victoire permit aux croisés de réparer leurs places fortes maritimes et les Templiers revendirent Chypre aux Anglais. Robert de Sablé mourut en 1196. C’est sous son magistère qu’on voit naître un nouvel ordre militaire celui des Chevaliers teutoniques.

12°. — Gilbert Horal (1196-1201)
Gilbert qui était précepteur de France est élu Grand Maître de l’Ordre à la mort de Robert de Sablé.
En 1197, les chevaliers du Temple refusent de combattre les musulmans car ils avaient juré et signé la trêve conclue par le roi d’Angleterre avec l’ennemi.
En 1199, une grande querelle s’éleva entre les Templiers et les Hospitaliers. On en vint même aux mains. Ils envoyèrent des députés au pape pour trancher le litige. Le pape blâma les deux Ordres et les renvoya tous deux aux évêques d’Orient qui condamnèrent les Templiers, mais ces derniers qui, par privilège spécial, ne relevaient que de l’autorité du pape n’acceptèrent pas cette sentence.
Gilbert de Horal mourut en 1201.

13° — Philippe de Plessier (1201-1217)
En cette année 1201 qui vit l’accession de Philippe de Plessier à la suprême magistrature de l’Ordre des Templiers, le roi d’Arménie avait enlevé aux Templiers le fort Gaston.
En 1202, le nouveau Grand Maître fait déployer Beauceant l’étendard noir et blanc de l’ordre, et les troupes s’avancent pour obliger le roi à évacuer la place. Mais la place est bien défendue, et devant une impuissance réciproque des armées en présence d’obtenir un résultat on convint d’une suspension d’armes. Ce démêlé ne se termina qu’en 1223 à l’avantage des Templiers.
Pendant ce temps le pape avait adressé une lettre de blâme aux Templiers pour leur désobéissance à l’encontre des évêques. Les Templiers, en effet, forts de leurs privilèges ne reconnaissaient pas l’autorité des évêques. Cette indiscipline augmenta par la suite car la puissance, la richesse de l’Ordre et l’orgueil des Templiers les incitaient à se mettre au-dessus des lois.
Entre 1213 et 1217 on ignore s’il y eut des Grands Maîtres de l’Ordre et qui ils étaient.

14° — Guillaume de Chartres (1217-1219)
Guillaume de Chartres était issu de la maison des Comtes de Blois. Il fut nommé Grand Maître de l’Ordre au moment de la construction du fameux château des pèlerins bâti sur la pointe d’un rocher près de la mer, qui devait se montrer d’une si grande utilité parce qu’il était imprenable. Ce fort, à lui seul, causa plus de pertes aux infidèles que toute une armée.
Ainsi en 1218 les Templiers étant partis combattre à Damiette, les Musulmans crurent qu’ils pourraient s’en emparer facilement et vinrent l’attaquer, mais il résista à tous les assauts.
Guillaume ne resta pas longtemps à la tête des Templiers car il mourut devant Damiette, non d’une blessure, mais de la peste qui fit des ravages considérables dans toute la région.

15° — Pierre de Montaigu (1219-1223)
Pierre fut élu grand Maître de l’Ordre pendant que les Templiers assiégeaient Damiette.
Son magistère fut assez long.
Cependant il n’y eut pas de grands faits saillants. Damiette tomba au pouvoir des Chrétiens ; ceux-ci, profitant de leur victoire, poursuivirent l’armée en déroute jusqu’en Egypte.
Le sultan demanda la paix, mais le cardinal Pelage la refusa.
L’armée des Croisés s’avance imprudemment ; elle est surprise par l’inondation provoquée par le sultan qui fit ouvrir les digues du Nil. Les soldats francs ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Ils étaient condamnés à mourir de faim ou à périr de noyade. Il fallait donc demander la paix.
Les Templiers, retournèrent tristement en Palestine, en abandonnant Damiette.
On ne sait si Pierre de Montaigu mourut ou démissionna.

16° — Armand de Périgord (1223-1247)
Armand ou Herman était précepteur de Calabre et de Sicile quand il remplaça en 1223 le grand Maître Montaigu.
A l’expiration d’une trêve conclue entre la principauté d’Antioche et le sultan d’Alep, les Templiers livrèrent bataille aux sarrazins près d’Alep. Ils furent battus. Presque tous les soldats du Temple sont tués, sauf Armand.
Dans cette action, les Templiers perdirent leur étendard Beauceant. Celui qui le portait se nommait Guillaume d’Argenton, il eut les deux bras et les deux jambes coupées.
En 1244 les Francs sont encore battus, 112 chevaliers et 324 servants d’armes sont abattus sur le terrain.
Suivant les uns le Grand Maître fut tué ; suivant d’autres il mourut de ses blessures en prison.

17° — Guillaume de Sonac (1247-1250)
Né d’une famille distinguée du Languedoc Guillaume est élu Grand Maître du Temple en 1247.
Saint-Louis arrive à Chypre avec une troupe de Templiers en 1249.
Guillaume de Sonac va le rejoindre devant Damiette et se distingue à ses côtés au siège de cette place.
En 1250, Saint-Louis confie l’avant-garde de son armée aux Templiers avec ordre au Comte d’Artois d’obéir à Guillaume de Sonac. Le comte ayant désobéi et refusé de suivre les avis de Sonac fut cause de la défaite des Francs à Mansourah où le comte fut tué et où Sonac perdit un œil. Trois jours plus tard, dans une nouvelle action, Saint-Louis est fait prisonnier et Sonac est tué.

18° — Renaud de Vichiers (1250-1256)
Champenois de naissance, précepteur de France de l’Ordre des Templiers, puis grand maréchal de l’Ordre, Renaud de Vichiers fut élu Grand Maître de l’Ordre en 1250 pour succéder à Sonac.
Saint-Louis avait payé une rançon pour prix de sa liberté. Rappelé en France par Blanche de Castille, mais Renaud lui dépeint la précocité de la situation des Croisés en Palestine, il consent à prolonger son séjour en Syrie jusqu’en 1252.
Renaud mourut en 1256.

19° — Thomas Béraut (1256-1273)
Thomas fut élu Grand Maitre en 1256, à la mort de Renaud.
En 1259, il eut à soutenir une attaque violente des évêques devant le pape. C’était à cause des privilèges et des immunités dont jouissaient les Templiers. Thomas sut habilement défendre et avoir gain de cause.
En 1260 les affaires militaires vont mal pour les Templiers. Ils sont battus en Palestine, dispersés ou faits prisonniers par Bibars ou Bandochar, sultan d’Egypte.
En 1264 le pape Urbain IV, furieux contre Siffi maréchal de l’Ordre des Templiers le destitue de sa charge de Maréchal.
C’est une entreprise osée après la décision du pape. Siffi excipe des privilèges qui ont été accordés à l’Ordre lors de sa fondation et confirmés par la suite. Puis il fait de très humbles remontrances au pape qui l’excommunie. L’Ordre des Templiers ne s’incline pas il prend fait de cause pour Siffi. Urbain meurt, son successeur Clément IV absout Siffi.
En 1266 Bandochar assiège avec toutes ses troupes Sephed, place forte de la Basse-Galilée, sur les bords du Jourdain. Cette forteresse, construite par les Templiers, était à peine terminée et avait coûté fort cher.
Les Templiers furent obligés de capituler, car une partie de la garnison, qui n’appartenait pas à l’Ordre, se déclara contre les Templiers et voulait se rendre. Le siège avait duré 42 jours.
Bandochar accepta la reddition. Les soldats auraient la vie sauve, ils pourraient se retirer où ils voudraient, mais ne pourraient emporter que leurs habits. Quant Bandochar fut maître de la place forte, il renia ses promesses, fit charger de chaînes les Templiers, les désarma et leur donna le choix entre la mort ou devenir mahométans. Sur trois mille chevaliers prisonniers huit seulement apostasièrent.
Les succès de Bandochar occasionnèrent une nouvelle croisade.
Mais la terre sainte resta sans grand secours autre que celui des Templiers.
Béraut mourut le 25 Février 1273.

20° — Guillaume de Beaujeu (1273-1291)
Guillaume de Beaujeu était bourguignon. Il était Commandeur des Pouilles quand il fut élu grand Maître le 13 Mai 1273.
En 1274, il assiste au concile de Lyon. Il se rend en Palestine où il arrive le 28 Septembre 1274.
Il trouve la terre sainte désolée par tant de batailles, de massacres et de pillages, les chevaliers du Temple sans cesse harcelés par les infidèles, retranchés sur les montagnes avec le roi de Chypre Hugues de Lusignan, réduits à la défensive en raison de leur infériorité numérique devant un ennemi dont les forces étaient sans cesse renouvelées.
Devant cet état de choses on fut contraint de demander la paix.
On n’accorda qu’une trêve de deux ans.
En 1291 Guillaume de Beaujeu (meurt à la suite d’une blessure par une flèche empoisonné).

21° — Le Moine Gaudini (1291-1298)
Le moine Gaudini était lieutenant de Guillaume de Beaujeu quand, à la mort de ce dernier, il fut élu pour le remplacer.
Il acceptait une lourde responsabilité. Il se retrancha dans Jérusalem, dans la forteresse du Temple. Il s’y défendit avec vigueur. Le sultan lui offrit des conditions de paix honorables.
Il accepta. Le sultan envoya trois cents soldats pour prendre possession de la forteresse. Ceux-ci devaient se cantonner dans la tour du Grand Maître ou s’étaient réfugiées toutes les femmes et les enfants.
A peine entrés ils violèrent les femmes. Voyant cela les Templiers égorgèrent les trois cents soldats. L’assaut reprit contre le dernier asile des Templiers la plus forte tour.
Les chevaliers résistèrent encore plusieurs jours, mais le sultan fit miner la tour qui s’écrasa aussi bien contre ceux qui la défendaient que ceux qui l’attaquaient.
Comment le grand Maîtres et dix de ses chevaliers purent-ils échapper au massacre et emporter tous leurs trésors ? C’est ce qu’on ne peut expliquer.

22° — Jacques de Molay (1298-1314)
Jacques de Molay fut le dernier grand Maître de l’Ordre des chevaliers du Temple.
Il était né à Molay (Haute-Saône). Il était de la maison des sires de Longvic et de Raon.
Il prit le commandement de l’Ordre avec beaucoup de courage car, en Palestine, après la prise de Jérusalem et de Ptolémaïs, toutes les autres villes chrétiennes : Tyr, Sidon, Beyrouth, etc., ouvrirent leurs portes aux vainqueurs. Toutes furent démantelées et brûlées en sorte que, vers l’an 1291, il ne restait pas une parcelle de terrain appartenant aux chrétiens en Palestine.
D’autre part, en France, les Templiers étaient en but à la malveillance du peuple, du clergé, des seigneurs et du roi Philippe le Bel. Il eut à subir un procès dont la procédure fut inique. Il mourut courageusement sur l’échafaud en 1314.
On verra comment il se comporta au cours du procès de l’Ordre.
Molay arrive en Palestine. Cazan, roi des Tartares mongols, voulant conquérir l’Egypte, proposa aux Templiers et aux Hospitaliers de leur rendre la terre sainte s’ils voulaient combattre avec lui leur ennemi commun. Les chevaliers acceptèrent et ils remportèrent une grande victoire contre le sultan d’Egypte, les Templiers et les Hospitaliers rentrent en terre sainte sans trouver d’obstacles. Ils trouvent le pays ouvert mais sans fortifications : tout avait été rasé par les Sarrasins. Mais Cazan avait été obligé de rentrer dans son royaume en Perse où une révolte avait éclaté. Les chrétiens, livrés à leurs seules forces, n’étaient pas assez nombreux pour résister à la forte armée du sultan d’Egypte.
Les Hospitaliers s’emparèrent de l’île de Rhodes qu’ils tinrent solidement.
Quant aux Templiers, ils partirent pour la Sicile où le roi les employa à une expédition contre la Grèce.
Ils en rapportèrent des richesses laissant au roi de Sicile les possessions conquises. Puis ils vinrent s’établir en France avec tous leurs trésors. Leur opulence, leur luxe, leur oisiveté, leur attira la jalousie et la haine dans cette France exsangue et ruinée par toutes ces guerres entreprises depuis trois siècles.
C’était la fin des croisades.
On verra plus loin comment se comporteront les Templiers.
J’ai relevé quelques erreurs dans la liste des Grands-Maîtres. Je n’ai pas changé les textes de ce travail. Alors, attention à certaines affirmations.

CHAPITRE III

L’Ordre des Templiers dans la Marche
Dans la Marche, les Templiers possédaient plus de cent maisons, plus ou moins fortifiées. Ils y étaient très puissants, parce que, nous dit Monsieur Nouillac dans son livre (Le Limousin et la Marche, page 54) au XIIe siècle les Chevaliers Marchois qui s’étaient enrôlés nombreux pour les croisades étaient devenus presque tous Templiers.
Nous ne connaissons pas de documents qui permettent d’établir une liste précise et complète des Commanderies et de leurs dépendances dans la Marche. Il a fallu chercher dans les écrits des Messieurs Duval, Tardieu, Langlade, Lecler et Valadeau, des renseignements épars, pas toujours précis et sur lesquels il convient encore de faire des réserves. Car des cent châteaux manoirs ou maisons il ne reste même pas des ruines, « etiam ruinæ périéré » même les ruines ont disparu. Ce qui complique encore c’est qu’à la dissolution de l’Ordre du Temple, ses biens ont été dévolus aux Hospitaliers. Il est donc probable qu’une partie des Commanderies qui sont données comme Commanderies de l’Ordre de Saint-Jean appartenaient précédemment aux Templiers.
Ainsi, pour Bourganeuf, Monsieur Duval écrit : « Le prieuré de Bourganeuf doit sa fondation aux Templiers »
A sa suite, Messieurs Niepce, Tardieu, Langlade et Valadeau ont répété la même chose. Par contre, le chanoine Parinet, s’appuyant, dit-il, sur des preuves négatives, conteste cette affirmation et dit qu’il n’a trouvé dans les archives limousines aucun document établissant la présence des Templiers dans Bourganeuf et ses dépendances. Il est possible qu’il n’existe plus de documents mais est-ce une preuve qu’il n’y en ait pas eu ?

Au moment d’imprimer, il m’est apporté un article paru dans les Annales de la Société du Puy en Velay (1) à propos de l’origine d’une statue miraculeuse de la Chapelle du Puy à Bourganeuf. Cet article éclaire d’un jour nouveau, cette question.
1. Annales de la Société du Puy, Tome XXIII, page 161 et suivantes. « semen impiorum péribit »

Je résume cet article. Il y avait au Puy deux statues miraculeuses de la Vierge. Or un sire Roger de Montgenier seigneur de cette contrée, était pendant les premières croisades, tombé prisonnier entre les mains des infidèles sous les murs de Ptolémaïs. Il resta dans les fers jusqu’au jour où Enguérand de Beaumanoir put obtenir sa délivrance en l’échangeant contre un favori du Soudan qui était son prisonnier.

En reconnaissance de ce bienfait Raoul fit présent d’une des deux statues de la Vierge du Puy aux Templiers de Bourganeuf qui était une des principales Commanderies de l’Ordre du Temple. La forteresse de cette commanderie était entourée de murailles et les habitants n’y avaient pas libre accès et ne pouvaient honorer cette Vierge. Aussi le Chapitre fit élever une chapelle dans la forêt qui joignait le Château et y entretint un prêtre au frais du Temple pour célébrer la messe chaque jour devant la miraculeuse Sainte. Cette église porta le nom de Notre-Dame du Puy en souvenir de l’origine de sa statue. Elle fut détruite par l’usure du temps et reconstruite en 1746.

Lorsque Philippe le Bel et Clément V eurent aboli l’Ordre des Templiers les Hospitaliers s’enrichirent d’une partie de ses dépouilles et la Commanderie de Bourganeuf devint alors le chef dieu de la Langue d’Auvergne. Ainsi donc Monsieur Duval et las autres avaient raison de dire que Bourganeuf avait été fondé par les Templiers et il parait peu vraisemblable qu’il n’y ait pas eu de demeures de Templiers dans toute cette région de Bourganeuf.

LISTE PROBABLE DES COMMANDERIES DE TEMPLIERS ET DE LEURS DEPENDANCES DANS LA MARCHE
1° — Commanderie de Chamberaud.
En 1282, Gilbert de Malemort évêque de Limoges passe un accord avec les chevaliers du Temple, le 26 juin, aux termes duquel Chamberaud devra verser à Fransèches 12 deniers et 2 livres de cire pour le cierge pascal.
Ses annexes sont :
Fransèches, La Pouge, Lépinas, Montbut village de la commune de Saint-Sulpice-de-Guérétois où une chapelle et un moulin appartiennent aux Templiers.

2° — Commanderie de Charrières.
Commune de Saint-Moreil avec pour annexe :
Morterolle.
Le 23 Juin 1252, à la suite d’un accord entre l’évêque de Limoges et les Templiers Charrière devait verser à l’église de Saim-Moreil 18 septiers de seigle ainsi que cela se pratiquait autrefois.

3° — Commanderie de Féniers.
Avec pour annexes :
Faux-la-Montagne (l’église est une ancienne chapelle du Temple), Gentioux qui appartenait aux Templiers passa ensuite aux Hospitaliers de Charrières, Commune de Saint-Maureil.

4° — Commanderie de la Forêt du Temple.
Domus fratrum de Templo en 1185 (cartulaire d’Aubepierre).
Le commandeur y possédait une maison, une grange, des terres, une forêt, un étang et un moulin.
Elle avait pour annexes :
La Celette, Nouziers, Le Temple commune du Bourg-d’Hem, Le Temple commune de Villard, Viviers, commune de Tercillat.

5° — Commanderiez de Maisonnisses.
Il y a une statue en pierre de Templier.
Elle avait pour annexes :
Peyrabout, Pétillat commune de Peyrabout, Savennes.

6° — Commanderie de Paulhac.
Elle avait pour annexes :
Fleurat, Fursac il y avait un moulin du Temple.
En 1245 Guillaume du Masgelier, damoiseau du village de Montigout, partant pour la croisade, donna à l’église de Fursac son mas et ses hommes.
Saint-Priest-la-Plaine, Saint-Priest-la-Feuille.

7° — Commanderie de BLaudeix.
Soubrand-Chabot évêque de Limoges (1172-1198) donna l’église de Rimondeix aux Chevaliers du temple. Mais, à la dissolution des Templiers, Blaudeix revint en partage à l’Ordre de Malte. Il y a dans cette commune un ruisseau appelé ruisseau du Temple.
Annexe : Rimondeix.

8° — Commanderie de Sainte-Anne.
Commune de Croze près Le Maslaurent. Elle avait pour annexes :
Boucheresse commune de Clairavaux, Montel Guillaume, Montel du Temple, Malleret près La Courtine, Naberon, Salesse, Lioux-les-Monges, Saint-Merd-la-Breuille.

Tels sont les renseignements que j’ai pu trouver concernant l’Ordre des Templiers dans la Marche, Ils ont été extraits pour la plupart du Dictionnaire de la Creuse de l’abbé Lecler.

CHAPITRE IV

Premières attaques contre les Templiers
Saint-Louis voulant venger les échecs des croisés en Palestine entreprit la huitième croisade (1270) mais au lieu de se rendre en terre sainte à la tête de ses troupes il eut le tort de s’arrêter à Tunis pour combattre les Sarrazins. Pendant ce temps toutes les villes de Palestine retombaient entre les mains des infidèles et les armées des croisés avaient fondu, décimées par les armes et surtout par la peste.
C’était la fin des croisades et c’était aussi le commencement de la fin des Templiers. On en venait à s’apercevoir que toutes les croisades n’avaient rien résolu, qu’on avait sacrifié beaucoup de monde et qu’elles avaient coûté très cher. On s’apercevait aussi que les motifs pour lesquels on avait institué l’Ordre n’existaient plus, que l’Ordre n’avait plus d’utilité puisque la conquête des lieux saints avait échoué, et la garde des chemins qui y conduisaient n’existait plus.

Comme tous les autres ordres militaires celui du Temple eut a souffrir, dans son prestige, des désastres subis par les chrétiens en orient. On les accusa même, suprême injure, d’avoir pactise avec les infidèles ; ce qui arriva en effet quand ifs s’allièrent avec Cazan qui, après leur victoire sur les Egyptiens, les abandonna a leur sort, Aussi on allait faire des Templiers les boucs-émissaires responsables de tous ces désastres militaires. Philipe le Bel, toujours à court d’argent accusait le Temple d’avoir ruiné les finances publiques et de s’être enrichi aux dépens de la nation. Il accusait les milliers de commanderies qui possédaient domaines fermes et granges, et qui n’avaient souvent à leur tête que des sergents grossiers et incultes, de pressurer le peuple.
Les Templiers, en effet, orgueilleux, riches, oisifs ne suscitaient que haine et jalousie.

Les paysans détestaient les Templiers parce qu’ils possédaient la plus grande partie du domaine foncier ; les citadins parce qu’ils donnaient asile aux malandrins qui les avaient volés, ainsi qu’aux mauvais débiteurs, les civils parce que les Templiers étaient militaires, les religieux parce qu’ils étaient plus laïcs que religieux et qu’ils avaient des privilèges qu’eux n’avaient pas, les nobles parce qu’ils leur avaient enlevé une partie de leurs prérogatives, les politiques parce qu’ils étaient un Etal dans l’Etat, et tous parce qu’ils détenaient une partie de la fortune publique et privée, et surtout parce qu’ils avaient perdu la guerre contre l’Islam.

ESSAI DE FUSION DES ORDRES MILITAIRES
Déjà, en 1274, Saint-Louis, Grégoire X et le concile œcuménique de Lyon avaient reconnu la nécessité de réformer les ordres militaires en proposant la fusion des Templiers et des Hospitaliers, mais les choses étaient restées en l’état, Nicolas IV et Boniface VIII étudièrent aussi cette mesure sans y donner suite.
En 1306 Jacques de Molay Grand Maître de l’Ordre des Templiers, répondait dans un mémoire adressé au pape que cette fusion aurait plus d’inconvénients que d’avantages.

PHILIPPE IV LE BEL, CONTRE LES PAPES BONIFAGE VIII ET BENOIT XI
Un antagonisme allait naître entre Philippe le Bel et Boniface VIII. Ce pape avait créé un évêché à Pamiers aux dépens de l’évêque de Toulouse Pierre de la Chapelle-Taillefer originaire de la Marche. Il avait nommé à ce poste Bernaud de Saisset originaire du Languedoc qui n’aimait pas Philippe ni les Français et qui était, de plus, en très mauvais termes avec l’évêque de Toulouse, Saisset fut dénoncé à Paris comme ayant terni des propos injurieux contre le roi, il aurait dit : le roi fabrique de la fausse monnaie et de plus il est bâtard. C’en fut assez pour que le roi le fasse arrêter à Pamiers et transférer à Senlis.

Apprenant cela, le Pape répondit, le 5 décembre 1301, en ordonnant sèchement au roi de délivrer l’évêque, en ajoutant dans sa bulle Salvator mundi « Le vicaire du Christ peut révoquer, suspendre, modifier les statuts, privilèges, concessions émanées du Saint-Siège, sans que la plénitude de son autorité puisse jamais être entravée par quelque disposition que ce soit. »
Puis dans la bulle Cléricis laïcos le pape fait défense aux prélats de France de rien accorder au roi à titre de décimes et de subsides sans l’autorisation du pape.
Dans la bulle Ausculta fili, Boniface déclare que Dieu l’a institué « au-dessus des rois et des royaumes pour édifier, planter, arracher et détruire. Le roi ne doit pas se laisser persuader qu’il n’a pas de supérieur et qu’il n’est soumis au chef de la hiérarchie ecclésiastique, car penser ainsi ce serait d’un fou »
Puis il annonça qu’il allait réunir, au 1er novembre 1302, à Rome, un comité où siégeraient tous les représentants de l’église gallicane.

REPONSE DE PHILIPPE LE BEL
Philippe n’est pas un timoré. Il renverse tous les obstacles ou les contourne. Rien ne l’effraye ni ne l’arrête, ni les menaces ni les interdits. Avec son armée de légistes : Pierre Flotte, Plasians et Nogaret, il prévient les événements et détourne les catastrophes. Quand il a fixé son but il l’atteint par tous les moyens. C’est un homme froid, égoïste avec cruauté, mais il a parfois des accès de bonté. C’est un roi énergique, jaloux de son autorité et il le montre.

En réponse aux bulles de Boniface il ne tarde pas à répondre aussi sèchement, ainsi qu’on peut le lire dans un registre du trésor des Chartres : « Philippe par la grâce de Dieu, roi de France à Boniface qui se dit Pape peu ou point du salut ! »
« Que ta très grande fatuité sache que nous ne sommes soumis à personne pour le temporel ; que la collation des bénéfices et des prébendes vacantes nous appartient par le droit de notre couronne, et que les fruits de leurs revenus sont à nous et que nous sommes résolus de maintenir dans leur possession ceux que nous y avons mis. Ceux qui croient autrement sont des fous et des insensés. »

Ce n’était pas seulement une épreuve de force qui commençait entre Philippe et Boniface. C’était déjà la lutte entre la royauté Capétienne et la papauté, entre l’empire et le sacerdoce. C’était déjà l’autorité laïque qui déniait à l’autorité ecclésiastique tout pouvoir temporel et voulait la confiner dans le pouvoir spirituel. Enfin, comme la dit un historien, c’était la fin prochaine du moyen-âge et la venue des temps modernes.

LES ETATS GENERAUX DE 1302
Le pape avait convoqué les évêques français à Rome pour le 1er novembre 1302. Le roi prît les devants et convoqua les états généraux pour 1er avril 1302, afin de faire appuyer sa politique. La noblesse et le commun dirent qu’ils étaient prêts à se battre pour le roi. Le Clergé se montra plus réticent mais finit par se ranger à la thèse royale.

Les envoyés des barons, du clergé et du commun de France apportèrent la réponse du roi et des états généraux le 24 juin 1302 au pape qui se trouvait à Anagni. Boniface fulmina contre le clergé français et fit honte aux prélats de leur lâcheté, et dans un discours virulent et ironique il fustigea la France « ce royaume désolé entre tous ceux de la terre. Nos prédécesseurs ont déjà déposé trois rois de France ; les Français ont cela dans leurs archives et nous dans les nôtres. Nous aurons le chagrin de déposer ce roi s’il ne vient pas à résipiscence. »

Boniface crut avoir la victoire d’autant plus que Philippe venait de recevoir un coup terrible à la bataille de Courtrai (11 juillet 1302) où les Flamands avaient cruellement humilié l’orgueil du roi de France. Philippe, en proie à toutes sortes d’ennuis, se résigna à négocier. Il manifesta le désir de se réconcilier, mais il ne trouva pas de cardinaux pour s’y employer. De plus, le synode du 11 novembre eut lieu à Rome et beaucoup de prélats français y assistèrent malgré la défense du roi. C’est à ce synode que Boniface publia sa fameuse bulle « Unam sanctam » la plus absolue proclamation théocratique qui ait été formulée au moyen-âge. On y relève que : « l’Eglise catholique n’a qu’un corps et qu’une tête. Son chef c’est le christ et le vicaire du christ c’est le successeur de Pierre. Il y a deux glaives : le spirituel et le temporel. L’un et l’autre appartiennent à l’Eglise. Le glaive spirituel est dans la main du pape, le glaive temporel est dans la main des rois, mais les rois ne peuvent s’en servir que pour l’Eglise et selon la volonté du pape. Donc si le pouvoir temporel dévie, c’est au pouvoir spirituel de le juger. Mais la réciproque n’est pas vraie. Nous disons et déclarons qu’être soumis au pontife romain est pour toute créature une condition de salut. »
Philippe comprit, à ce moment, que tout compromis était impossible avec Boniface et que, par conséquent, il fallait engager la lutte. Il nomma comme ministre de La justice Guillaume Nogaret, qui avait lui aussi à se venger de boniface. Ce Nogaret, fils d’Albigeois, soumit au roi un plan qui consistait à enlever Boniface, à le ramener en France, et à le déposer de son siège pontifical comme hérétique et suppôt de l’enfer.

Il partit pour Anagni où se trouvait le pape et il se présenta dans l’appartement du pape avec une bande de mercenaires. En le voyant le pape lui lança cette apostrophe ; « fils de patarin » ! Cette flétrissure d’albigeois cathare ne s’effacera jamais de la mémoire de Nogaret.
Cependant Nogaret ne put exécuter son plan car le pape fut délivré par 400 cavaliers romains qui l’emmenèrent à Rome. Mais les évènements avaient troublé l’esprit et la raison de Boniface qui mourut peu après le 11 Octobre.

« Le qu’il y a d’extraordinaire dans l’épisode d’Anagni, a dit Renan, ce n’est nullement que le pape ait été surpris, c’est que cette surprise ait amené des résultats durables, c’est que la papauté ait été abattue sous ce coup, c’est qu’elle ait fait amende honorable au roi sacrilège. Cela ne s’est vu qu’une fois et c’est par là que la victoire de Philippe le Bel, sur la papauté a été dans l’histoire un fait absolument isolé. »

BENOIT XI SUCCESSEUR DE BONIFACE VIII
Benoit XI succéda à Boniface VIII mais pour peu de temps (1303-1304), Il eut juste le temps de se réconcilier avec Philippe qui d’ailleurs se présenta à lui, non en quémandeur humilié, mais en grand triomphateur. Benoit leva toutes les censures et excommunications prononcées contre le roi par Boniface VIII, sans que le roi ait eu à le demander.
Le 13 Mai, il donna une absolution générale, mais il en excepta nommément Nogaret qu’il cita à comparaître devant le Saint-Siège.

Nogaret se garda bien d’obtempérer ; il se mit en sûreté en France, D’ailleurs, ainsi qu’il l’a dit, un miracle se produisit, auquel il n’était peut-être pas étranger. Ce miracle s’opéra par le moyen d’un jeune homme habillé en religieuse qui se présenta comme sœur tourière des sœurs de Sainte-Pétronille. Il offrit au pape des figues fraîches de la part de son abbesse. Quoiqu’il se méfiât des empoisonneurs le pape en mangea, parce que l’abbesse était sa dévote préférée, et il mourut.

PLAN DE PHILIPPE LE BEL
Après la mort de Benoit XI, Philippe le Bel qui avait trop souffert des deux papes précédents dont l’hostilité à son égard avait été si grande et lui avait créé tant de difficultés élabora, avec la complicité de Nogaret, un double plan :
1° — Obtenir un pape docile et à sa merci.
2° — Détruire avec l’appui du pape l’Ordre des Templiers trop riches et trop puissants.
On verra avec quelle habileté et quelle obstination il va y parvenir.

ELECTION D’UN NOUVEAU PAPE
La vacance du Saint Siège dura cette fois près d’un an, du 7 Juillet 1304 au 5 Juin 1305. Ce fut durant ces onze mois une bataille acharnée dans le sacré collège entre les partis des Français et les Bonifaciens. C’est pendant cet interrègne que Nogaret déploya toute son habileté pour obtenir un pape qui soit tout dévoué au roi Philippe le Bel. Il amadouait les uns par des promesses, il impressionnait les autres en proclamant que si le pape futur était choisi parmi les Bonifaciens, il en appellerait à un concile général pour faire enfin justice de la mémoire de Boniface et de sa séquelle. Ses diatribes étaient d’une violence extrême et jetaient je trouble et la crainte parmi ceux qui étaient hostiles aux Français. Pendant ce temps, Philippe, de son côté, ne restait pas inactif. Bref, si l’on en croît Villani, chroniqueur florentin (1276-1348) chroniqueur de cette époque, voici comment se serait préparée l’élection du pape.
Les cardiaux s’étaient réunis en conclave à Pérouse, Les cardinaux français et anti-français étaient en nombre à peu près égal et n’arrivaient pas à se départager pour le choix d’un pape. Les jours passaient ; les choses traînaient en longueur à tel point que les Pérugins (Habitant de la ville italienne de Pérouse), auraient décidé de les affamer pour les obliger à en finir.
De guerre lasse, les partisans et les adversaires de Boniface décidèrent qu’une liste de trois personnes papables et étrangères à l’Italie serait désignée par les Bonifaciens, et celle de ces trois personnes qui serait choisie par les anti bonifaciens serait élue pape à l’unanimité.
Parmi les trois personnes désignées figurait Bertrand de Got, archevêque de Bordeaux, qui était considéré (comme Bonifacien, ami d’Edouard d’Angleterre et hostile à Philippe le Bel.
Celui-ci ne perdit pas de tempe. Il convoqua Bertrand. L’entrevue aurait eu lieu dans une forêt près de Saint-Jean d’Angely. Le roi dit à Bertrand : Archevêque je peux le faire pape si je veux, c’est pourquoi je viens à toi. Si tu me promets de me faire six grâces que je te demanderai, je t’assurerai de cette dignité ; et voici qui te prouve que j’en ai le pouvoir. Alors il montra les lettres des deux délégations. Le gascon voyant que le roi avait en effet le pouvoir de le faire élire pape, se serait jeté aux pieds du roi en disant : Je vois que tu veux me rendre le bien pour le mal. Commande et j’obéis.

Le roi le releva, le baisa sur la bouche et lui dit : Voilà les six grâces que je te demande :
1° — Tu me réconcilies avec l’église.
2° — Tu me rends la communion à moi et à tous les miens.
3° — Tu m’accordes les décimes du Clergé.
4° — Tu détruiras et annuleras la mémoire de Boniface VIII.
5° — Tu rendras la dignité au cardinal messer Jacobo et à messer Piero de la Colona, et avec eux tu feras cardinaux certains de mes amis.
— Quant à la sixième grâce et promesse nous en reparlerons en temps et lieu, Bertrand acquiesça, le roi promit et Bertrand fut nommé pape.

Cette narration de Villani est peut-être bien un peu romancée, mais le fond de l’histoire est vrai. Il est certain qu’il y eut des tractations entre le roi et Bertrand de Got et une réconciliation.
D’ailleurs la suite démontre bien que ce nouveau pape s’était mis à l’entière discrétion du roi de France. La condamnation de Boniface par la bulle Gloria virtutem du 27 Avril 1311 en est bien la preuve. Cette bulle ordonnait d’effacer des registres de l’église de Rome, les excommunications et sentences lancées par Boniface VIII et Benoît XI depuis la toussaint 1300 contre le roi, le royaume et les partisans du roi.

COURONNEMENT DU PAPE CLEMENT V
Le nouveau pape ayant pris le nom de Clément V, déclara qu’il voulait être couronné à Lyon. Ce couronnement commençait la captivité de l’Eglise. L’historien Jules Michelet a pu écrire sur la mort de Benoit XI :
« La mort scandaleusement prompte de Benoit XI fit tomber l’Eglise dans la main de Philippe le Bel. Elle le mit à même de faire un pape, de tirer la papauté de Rome, de l’amener en France pour, dans cette geôle, le faire travailler à son profit, lui dicter des bulles, exploiter l’infaillibilité, constituer le Saint-Esprit comme scribe et percepteur pour la Maison France. »

PHILIPPE LE BEL CONTRE LES TEMPLIERS
Philippe avait accompli la première partie de son plan. Il avait obtenu un pape à sa dévotion. Il allait pouvoir maintenant, avec l’aide plus ou moins avouée, ou plus ou moins consentante du nouveau pape, s’attaquer à la deuxième partie de son plan : détruire l’Ordre des Templiers.
Il allait employer les mêmes méthodes que celles qui lui avaient si bien réussi. Pour cela, il pouvait compter sur son ministre Nogaret, homme habile, rusé, d’esprit inventif et sans scrupules.
D’ailleurs, un Ordre de soldats grossiers comme les Templiers n’avait pu se transformer en république riche en terres, en privilèges, enrichie par le commerce des métaux précieux et par son crédit sur les papes, les rois et les princes sans se corrompre, sans exciter l’envie et la malveillance. Aussi l’Ordre avait des ennemis dans toutes les classes de la société.
Pour arriver au résultat cherché, il fallait d’abord ruiner la réputation des Templiers dans l’esprit du public, il fallait révéler l’avarice, l’avidité, l’orgueil, les vices, les mystères et les mauvaises mœurs des Templiers. Puis, réunir un certain nombre de faits vrais ou faux et enfin porter ces accusations devant le public et devant le pape puisque, juridiquement, les Templiers ne relevaient que du Saint-Siège. Tout cela pour en arriver au but définitif mais qu’on n’avouait pas : s’approprier la fortune immense des Templiers.

LES GRIEFS : AVIDITÉ
Le cardinal Vitri a dit des Templiers : Chacun de vous fait profession de ne rien posséder en particulier, mais en commun vous voulez tout avoir. On disait pour expliquer leurs richesses qu’ils spéculaient sur les grains pour affamer le peuple, qu’ils promettaient à ceux qui voulaient entrer dans l’Ordre de les enrichir par tous les moyens même illicites. Leur opulence les rendait orgueilleux et odieux à tous ceux qu’ils avaient obligés, ainsi qu’au peuple qui vivait misérablement tout en travaillant beaucoup alors que les Templiers vivaient bien et ne travaillaient pas. On craignait que leur puissance, comme guerriers et comme financiers, leur permette de fonder en occident des républiques cléricales à l’image de celles des chevaliers teutoniques en Allemagne, ou des Jésuites au Paraguay.

LEUR ORGUEIL
Leur orgueil indisposait tout le monde et cependant on ne manquait pas de leur rappeler qu’ils avaient laissé retomber entre les mains des infidèles toutes les forteresses chrétiennes de Palestine.
Saint-Jean-d’Acre, la dernière, était tombée en 1291. On accusait les Templiers et aussi les Hospitaliers d’être responsables de tous ces revers. On disait qu’ils étaient dus à leurs querelles intestines et on les accusait même d’avoir pactisé avec les Sarrasins.

LEURS VICES
L’Ordre contenait dans ses rangs beaucoup de frères de moralité douteuse. On disait « boire comme un Templier ; jurer comme un Templier »
En Allemagne, on appelait TEMPELHAUS les maisons mal famées. On prétendait que des scènes d’orgie se passaient dans le Temple.
Un Templier bourguignon aurait dit : Cela ne tire pas à conséquence de renier Jésus ; on le renie cent fois par jour pour une puce dans mon pays. On disait aussi que des doctrines diaboliques s’étaient introduites dans l’Ordre au cours de leur contact avec l’Islam.

LES MYSTERES
Toutes les affaires des Templiers étaient conduites dans le plus grand secret. La règle n’était connue que par de rares dignitaires.
Un grand dignitaire aurait dit : « Dieu, le Diable et nous, sommes les seuls à connaître les secrets de la règle de l’Ordre. »
Le précepteur de l’Auvergne, à qui on demandait pourquoi son Ordre s’était toujours entouré d’un si profond secret répondit : « par sottise. »
Or, le bon sens populaire croira que celui qui se cache a quelque chose à cacher.

La façon dont se passait la réception dans l’Ordre était empruntée aux mystères, rites bizarres dont l’église antique ne craignait pas d’entourer les choses saintes.
Quand un nouveau chevalier se présentait pour être admis dans l’Ordre, tout le Chapitre s’assemblait. Toutes les portes du Temple étaient soigneusement fermées. Chaque dignitaire prenait la place que lui valait son rang en grand costume d’apparat. La cérémonie avait lieu la nuit, à la lueur des flambeaux. Le récipiendaire attendait à la porte de l’église. Le président du Chapitre envoyait deux frères qui demandaient trois fois au chevalier s’il voulait être admis dans la milice du Temple. Il devait répondre trois fois affirmativement. Alors on l’introduisait dans l’église. Il se mettait à genoux et sollicitait par trois fois le pain, l’eau et son admission au sein de l’Ordre.

L’INITIATION
La cérémonie de l’initiation allait commencer. Le chef du Chapitre disait alors : Vous allez prendre de grands engagements. Il vous faudra veiller quand vous aurez sommeil, marcher quand vous voudrez vous reposer, souffrir de la faim et de la soif quand vous voudrez manger et boire, aller dans un pays quand il vous plairait d’aller dans un autre ; en somme obéir aveuglément aux ordres qui vous seront donnés.
Puis il lui demandait s’il était chevalier, s’il était célibataire, sain de corps et s’il n’avait pas de dettes. Quand il avait répondu à ces questions, le récipiendaire devait se présenter comme un pêcheur mauvais chrétien et renégat. Il devait renier le Christ à l’exemple de Saint-Pierre et cracher trois fois sur la croix afin que l’Ordre puisse racheter ce renégat, le relever, le réhabiliter.
L’initiation était terminée, l’impétrant recevait le manteau de l’Ordre et prononçait les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance.
Cette cérémonie inconcevable était bien faite pour impressionner les gens grossiers, mais on a peine à croire que des Chevaliers n’aient pu en sentir tout le ridicule.
Cependant tous les historiens se sont accordés pour croire à la véracité de cette cérémonie et nul n’a prouvé que c’était une calomnie. D’ailleurs, pour le Temple, ce n’était qu’un Symbole. On faisait subir au récipiendaire les dernières limites de la dégradation morale pour lui en donner ensuite une absolution totale.
Mais le peuple n’admettait pas ce symbole. Il prenait les choses à la lettre. Pour lui, les Templiers étaient des renégats, des impies qui blasphémaient le nom de Dieu et crachaient sur la croix.
De plus, les bruits les plus étranges couraient sur l’adoration d’une idole par les Templiers. Selon les uns c’était une tête à trois faces, selon d’autres un crâne humain ou un chat noir. De tous les griefs portés contre les Templiers, c’est bien ces derniers qui étaient l’accusation la plus terrible et celle qui a eu le plus de poids dans le jugement public et pour la condamnation des Templiers.

CHAPITRE V

Le Procès des Templiers
On ne sait à quelle date naquit à la cour de France le projet de détruire l’Ordre des Templiers. Rien ne laissait présager le guet-apens d’octobre 1307. Au contraire, Philippe le Bel récompensa les Templiers de l’appui qu’il lui avait prêté contre Boniface en 1303 et 1304. Bien plus, une émeute ayant éclaté à Paris en 1306 le roi s’était réfugié au Temple pour y chercher protection. La sédition avait duré très peu, mais suffisamment pour que le roi ait pu se rendre compte de toutes les richesses qui y étaient accumulées.

A partir de 1304, des tractations secrètes avaient eu lieu entre la cour de France et la curie, mais elles n’ont pas laissé de traces.
Le pape avait eu connaissance des bruits qui circulaient concernant l’avarice, les vices, les mœurs et la traîtrise des Templiers qui se comportaient plutôt en grands seigneurs qu’en moines qui avaient fait vœu de pauvreté, de chasteté et de charité.
La foule parlait surtout de vices affreux et d’idolâtrie.
Au printemps de 1307, Philippe pressait le pape de lui accorder une entrevue. Justement, Jacques Molay venait d’arriver en France avec 60 Chevaliers, appelés par Clément V qui désirait être informé de ce qui se passait en Palestine.
On disait que le Grand Maître abandonnait la Terre Sainte et venait se fixer en France, qu’il apportait avec lui sur douze mules qui pliaient sous le poids, un monstrueux trésor de cent cinquante mille florins d’or et en argent la charge de dix mulets en tournois d’argent.
Le cœur de Philippe dut tressaillir d’aise et de convoitise en voyant arriver ce riche équipage de 60 cavaliers, montés sur de fougueux chevaux arabes, vêtus richement, portant des armes damasquinées à la manière orientale. De nombreux esclaves noirs suivaient le front ceint du turban de Mahomet. Cette brillante arrivée suscita des commentaires ans fin.

LE GUET-APENS DE 1307
Le pape Clément se rappelait son entrevue avec le roi près de Saint-Jean d’Angely, et se doutait bien de ce qu’on désirait de lui.
Il était hésitant et tergiversait. Le roi lui avait fait dire : « Sur les six grâces que je vous avais demandées, cinq ont été accordées, il s’agit de tenir vos promesses pour la sixième »
La sixième c’était évidemment la suppression de l’Ordre des Templiers.
Mais le secret avait été bien gardé aussi bien du côté du roi que de celui du pape. Clément chercha à gagner du temps.
Il invoqua des excuses misérables : « J’ai la migraine, je suis malade, les saignées m’ont affaibli »
Enfin l’entrevue eut lieu à Poitiers. Tout ce que le roi put obtenir du pape c’est la promesse d’ouvrir une enquête.
Philippe était fatigué d’attendre ; il avait besoin d’agir. Sachant qu’il avait avec lui le peuple, les dominicains qui l’avaient élevé, toutes les congrégations, les prêtres ainsi que l’Inquisition, tous jaloux de la place prise par les Templiers ; sachant qu’il serait soutenu, Philipe prépara, avec ses conseillers, dans le plus grand secret, au château de Maubuisson, des actes foudroyants contre les Templiers.

Le 29 septembre 1307, il confia à Nogaret, son garde des sceaux, le soin d’arrêter, en France, tous les Templiers, le 13 octobre 1307.
Les chevaliers du Temple étaient sans défiance.
Molay venait d’obtenir de nouveaux privilèges, et la veille de son arrestation il était à côté du roi à l’enterrement de la Comtesse de Valois. Le secret avait donc été bien gardé, même les troupes qui devaient prendre position aux abords de leur objectif ignoraient tout. Leur ordre de mission ne devait être ouvert qu’à l’aube de ce vendredi fatidique. Aussi très peu de Templiers échappèrent à ce coup de filet gigantesque.
Le masque est tombé. Jacques Molay est arrêté à Paris avec 140 Templiers.
Dans toutes les provinces de France, à la même heure toutes les commanderies sont envahies. Tous leurs trésors et leurs biens sont confisqués. La sainte inquisition allait entrer en fonction dans son vilain travail avec tous ses instruments de torture.
L’opération avait été parfaitement organisée et bien exécutée.

MANIFESTE ROYAL CONTRE LES TEMPLIERS
Pour justifier devant l’opinion les mesures prises contre les Templiers un véritable monument fut dressé par Nogaret.
Il débute ainsi : « Une chose amère, une chose déplorable, une chose terrible à penser, terrible à entendre, détestable, exécrable, abominable, inhumaine, avait déjà retenti à nos oreilles, non sans nous faire frémir d’une violente horreur »
Il continue longtemps sur ce ton. Il accuse les Templiers d’avoir malgré les vœux qu’ils avaient prononcés, de renier le Christ, de se livrer à d’ignobles désordres, etc., etc. Il dit que le pape a été consulté par le roi qui en a délibéré avec ses prélats et avec ses barons. C’est pourquoi il a cédé aux supplications du grand Inquisiteur de Paris le frère Guillaume, qui a fait spontanément appel au bras séculier pour lui livrer les Templiers.

L’assentiment (supposé) du pape et l’initiative (suggérée) de l’Inquisiteur étaient destinés à légitimer en droit l’arrestation arbitraire, la confiscation des biens et les autres mesures à venir.
Ainsi tout se transformait en œuvre pieuse et Nogaret concluait : La colère de Dieu, au nom du roi, s’abattra sur ces incrédules, car Dieu nous a élevés à l’éminence royale pour la défense de la foi et de la liberté de l’Eglise.

INSTRUCTIONS SECRETES
Ce discours empathique fut lu en province le 15 octobre.
Mais la circulaire était accompagnée d’instructions confidentielles du roi à ses agents : Les commissions administreront les biens des Templiers dont ils dresseront un inventaire.
Ils garderont les prisonniers.
Ils les interrogeront avant de les livrer aux commissaires inquisiteurs pour en obtenir la vérité.

Les instructions furent suivies à la lettre.
A Paris, 140 prisonniers furent rassemblés dans une salle basse de leur forteresse, devant les moines assistés des conseillers du roi parmi lesquels il y avait des délégués du Pape : Hugues de la Celle ; le cardinal de la Chapelle Taillefer (1) ; deux creusois qui jouèrent un rôle important dans le procès des Templiers ; ainsi que deux autres légats.
1. Pierre de la Chapelle Taillefer avait acquis la réputation d’un juriste éminent et d’un négociateur habile. Aussi Clément V et Philippe IV le tenaient en grande estime. Il avait été élevé à la dignité de cardinal prêtre de Saint-Vital le 15 Décembre 1305 par le Pape lors de son séjour à
Lyon.
D’après M. BALUZE le Cardinal Pierre de la Chapelle obtint du roi en 1311 la récompense de ses services pendant le procès des Templiers. Le roi lui octroyait la permission de fonder dans ses terres patrimoniales à la Chapelle-Taillefer une église collégiale et d’y construire un cloître entouré de murailles, et d’acheter des fiefs et autres revenus. Il en usa largement car il laissa à sa mort en 1312 (c’est-à-dire moins d’un an après cette permission) outre son chapitre de grands biens en Périgord, en Angoumois, en Poitou, en Limousin, et dans la Marche. La ville d’Issoudun lui versait annuellement 8.000 livres. Il mourut à Avignon mais fut enseveli dans le chœur du chapitre de son église de la Chapelle-Taillefer. On lui éleva un mausolée en cuivre, richement émaillé par un membre de la famille Pénicaud de Limoges. On peut en lire la description par Beaumesnil dans le tome 3 page 68 des Mémoires de la Société des Sciences Naturelles et Archéologiques de la Creuse.


Les comptes-rendus notariés n’enregistrent que les dépositions ; ils sont muets sur les tortures, mais il est hors de doute qu’il y en eut.
Dieu seul sait à quelles tortures furent mis les chevaliers pour leur arracher des fautes peut être imaginaires et qui dépassent l’entendement. Ils subirent les supplices de l’eau, de la corde et du feu. On leur arrachait les dents, on leur brûlait les pieds, on leur suspendait des poids aux testicules.
Jacques de Saci vit mourir vingt-cinq frères de la question.

A côté de ces tortures atroces il y eut des choses ignobles.
Un chevalier avoua que le grand maître, lors de son initiation lui avait donné un baiser sur la bouche, et qu’en retour il l’avait obligé à lui rendre ce baiser sur le nombril et au bas du dos.

La meilleure preuve de l’intensité des supplices c’est l’unanimité des aveux arrachés par les inquisiteurs, aveux d’ailleurs rétractés quand ils se trouvèrent plus tard devant des juges qu’ils croyaient impartiaux. Il n’y eut que de rares Templiers qui restèrent muets malgré les tortures.
« Nihil dixit » relate le compte-rendu.

Les trois grands chefs de l’Ordre : Jacques Molay Grandi Maître, Hugues Pairaud Grand Visiteur de France et Geoffroy de Charnai précepteur de Normandie qui pourtant étaient des hommes braves ayant fait leurs preuves en Palestine avouèrent comme de simples chevaliers.
Ils avouèrent avoir renié le Christ et craché sur la croix.
On reste confondu que des hommes de cette trempe aient pu reconnaître de semblables faits.
Quels crimes les subalternes n’auraient-ils pas inventés pour faire cesser les tortures, comme ce Guillaume de Gi qui raconta quels rapports ignobles il avait eu avec le Grand Maître.
Le même chose se passa en province.
Les aveux étaient obtenus à force de géhenne. Les torturés avouèrent tout ce que désiraient leurs bourreaux « dixerunt voluntatem torquencium »

En attendant, Philippe le Bel s’était emparé de leurs trésors et s’était installé dans leur palais.
Le pape Clément V, très offensé, fut furieux en apprenant ce coup de main du 13 octobre accompli sous son nom et sans sa permission. Il écrivit à Philippe pour se plaindre. Ce dernier comprit qu’il valait mieux négocier avec le saint siège. Il essaya de donner des apaisements au pape, il exposa de nouveau tous ses griefs. Le pape se dit ébranlé mais non convaincu. Un peu plus tard, au début de 1308, tout est changé : le pape se dit incrédule et blâme la conduite des inquisiteurs et des évêques. Mais était-il si incrédule ?
Il pensait certainement que s’il y avait des coupables parmi les Templiers, tous ne l’étaient pas. Il voulait bien abolir l’Ordre, mais user de clémence envers les Templiers. Il voulait surtout jeter un voile pudique sur ce scandale dont les éclaboussures ne manqueraient pas d’atteindre l’Eglise.

Nogaret vit le danger. Il se livra à de violentes attaques contre Clément V, l’accusant de vouloir sauver les Templiers malgré leurs turpitudes, malgré leurs actes contre la religion, ajoutant que le roi était le vrai défenseur de l’Eglise.

Le pape vit bien qu’on allait renouveler contre lui les mêmes procédés que ceux employés contre Boniface VIII et qu’il ne serait pas le plus fort. Il obtint du roi une nouvelle entrevue.

De son côté, Philippe n’oubliait pas que le pape avait seul la haute Juridiction contre l’Ordre. On allait arriver à un compromis dans lequel le pape n’eut pas une conduite très digne.

Il fut convenu que les Templiers qui étaient dans les prisons du roi seraient rendus au pape, mais que celui-ci les remettrait aussitôt entre les mains des officiers royaux au nom de l’Eglise romaine.
Les biens des Templiers seraient administrés conjointement par des commissaires rétribués par le roi, le pape et les évêques diocésains. De plus on distingua deux sortes de crimes d’hérésie : crimes de l’Ordre en tant que collectivité religieuse et crimes particuliers des Individus Templiers. Un concile fut convoqué à Vienne (Isère). Le grand Maître et les hauts dignitaires étaient réservés au jugement du pape.

LES TEMPLIERS DEVANT LES ENQUETEURS
Tous les archevêques et évêques de la Chrétienté reçurent ordre de poursuivre les Templiers. Ainsi en France, en Suède, au Danemark, en Allemagne, en Pologne, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Sardaigne, en Sicile, en Corse, dans les îles de Majorque et de Chypre, à Constantinople, il ne restait plus un seul lieu d’asile pour les Templiers. Partout ils étaient entre les mains de l’inquisition.

Le 9 Août 1309 la commission pontificale, réunie en assemblée à l’abbaye de Sainte-Geneviève, fit connaître qu’elle était constituée et prête à recueillir les témoignages de tous.
Le 26 novembre comparut le grand Maître Jacques de Molay.
Sa conduite fut piteuse. Devant les attaques de Nogaret il montra de la lâcheté. A la demande : Etes-vous prêt à défendre l’Ordre il répondit : Oui je suis prêt à le défendre de toutes mes forces ; mais prisonnier du pape et du roi je suis dans une position difficile.
Prenez garde lui répondit on : Rappelez-vous les aveux que vous avez déjà faits.
Nous sommes prêts à vous accorder un délai pour répondre si vous voulez réfléchir davantage.
Voyant qu’il hésitait on lui donna lecture de ses aveux qui avaient été enregistrés et transmis à la Cour de Rome.
Puis on ajouta : Souvenez-vous que l’Eglise romaine livre les obstinés au bras séculier.
Alors Molay demanda un délai de douze jours. Les commissaires enchantés lui accordèrent un délai encore plus long, espérant que les gens du roi sauraient bien l’amener à leurs fins.
Le délai écoulé, Molay reparut devant la Commission.
Il déclara : J’ai entendu dire que le seigneur pape m’a réservé moi et quelques dignitaires à sa justice. Dans l’état où je suis je préfère aller en présence du pape, quand il lui plaira et je souhaite que ce soit le plus tôt possible.

LA DEFENSE DES TEMPLIERS
De tous les points de France arrivèrent des Templiers qu’on sortait de prison pour les présenter à la commission papale. La plupart déclarèrent qu’ils venaient défendre l’Ordre. Ainsi le frère Ponsard de Gisi, dans un élan de confiance, déclara que pour lui et d’autres frères, les aveux leur avaient été arrachés par la torture.
On lui avait lié les mains derrière le dos tellement serrées que le sang jaillissait sous les ongles.
Il fut abandonné ainsi pendant une heure dans une basse fosse attaché avec une longe.
Il ajoute que si on lui faisait subir encore les mêmes tortures il nierait tout ce qu’il affirmait en ce moment et répondrait tout ce qu’on voudrait qu’il réponde.
Bertrand de Saint-Paul dit : Je n’ai jamais avoué les crimes imputés à l’Ordre, ce sont des calomnies.
Bernard de Vado en montrant ses pieds dit : Voyez mes pieds, on m’a si longtemps tenu devant un feu si ardent, que la chair de mes talons a été brûlée et que deux os se sont détachés et manquent à mes pieds.
Des centaines de Templiers se dirent prêts à défendre l’Ordre d’une façon encore plus virile.
La plupart se contentèrent de déclarer : Je défends l’Ordre je n’y ai jamais vu faire de mal.
D’autres écrivirent des mémoires contenant des arguments de la plus grande puérilité.
Les 546 Templiers internés à Paris chez Guillaume de la Huche, au Temple, au Palais du Comte de Savoie, à l’abbaye de Sainte-Geneviève, à l’abbaye Sainte-Magloire furent interrogés par les notaires en mars 1309 et tous affirmèrent l’innocence de l’Ordre.

NOUVEAU GUET-APENS MAI 1310
Les affaires des Templiers paraissaient donc s’arranger. Si la bonne foi des accusés était évidente celle des accusateurs ne l’était pas moins. Mais les fanatiques sont de mauvais juges : on l’a constaté de tous temps.
Prétendre que c’est Philippe le Bel qui ordonna tous ces supplices pour s’emparer des richesses des Templiers c’est déplacer les responsabilités. Les tortures sont l’œuvre des inquisiteurs, et le pape n’y fut pas étranger puisque, par lettre, il avait ordonné, en Angleterre, d’obtenir rapidement la vérité par le moyen des tortures.

L’Ordre avait donc trouvé des défenseurs. Nogaret et ses complices jugèrent qu’il était temps d’intervenir. Ils profitèrent de de ce que les deux procès : celui contre l’Ordre et celui contre les personnes se poursuivaient parallèlement et que les juges du procès contre les personnes leurs étaient dévoués pour effrayer les témoins du procès contre l’Ordre. Le jugement des personnes appartenait en vertu des lettres du pape au concile provincial présidé par l’archevêque de Sens qui était le frère d’un des principaux ministres du roi.
Ce tribunal d’inquisition avait le droit de condamner sans entendre les accusés et de faire exécuter le jugement dans les vingt-quatre heures.
L’archevêque agit sans retard, et le 12 mai cinquante-quatre Templiers qui après avoir fait des aveux les avaient rétractés, furent condamnés comme relaps, empilés dans des charrettes et brûlés entre le bois de Vincennes et le moulin à vent de Paris.
Le 13 mai, lendemain de ce massacre le frère Aimeri de Villiers le Duc, Templier depuis 28 ans écoutait l’acte d’accusation le concernant, pâle et terrifié. Il interrompit cette lecture : J’ai avoué quelques articles à cause des tortures que m’ont fait endurer Guillaume de Marcilly, Hugues de la Celle et Pierre de la Chapelle Taillefer tout ce que j’ai dit est faux. Hier j’ai vu cinquante-quatre de mes frères dans les fourgons conduits au bûcher. Je sens que je ne pourrai pas résister au feu. J’avouerai tout, je le sens. J’avouerai même que j’ai tué Dieu.
C’en était fait, on ne pouvait plus se faire d’illusion sur la liberté de défense. Les enquêteurs ne reprirent leurs opérations qu’après six mois d’interruption, et pour la forme, l’enquête fut close.
On l’expédia en deux exemplaires pour le concile de Vienne ; elle remplissait 219 feuillets.

LE CONCILE DE VIENNE
Guillaume le Maire, évêque d’Angers, convoqué au conseil œcuménique de Vienne rédigea par écrit son avis en ces termes : Il y a deux opinions au sujet des Templiers. Les uns veulent détruire l’Ordre sans tarder à cause du scandale qu’il a suscité dans la chrétienté et à cause des deux mille témoins qui ont attesté ces erreurs.
Les autres disent qu’il faut permettre à l’Ordre de présenter sa défense. Je crois que notre seigneur le pape usant de sa toute-puissance doit supprimer « ex Officio » un Ordre qui a mis le nom chrétien en mauvaise odeur auprès des incrédules, et qui a fait chanceler des fidèles dans la stabilité de leur foi.

On connaît les accusations portées contre les Templiers. On sait que les officiers du roi avaient perquisitionné dans tous les temples dans le but de trouver des objectifs compromettants : exemplaires secrets de la règle, Idoles païennes, livres hérétiques etc. mais qu’ils n’avaient rien trouvé de semblable. L’enquête n’avait rapporté que des témoignages oraux. Le pape avait ordonné des enquêtes dans tous les pays hors de France.
Il avait même écrit en Angleterre d’obtenir des aveux au besoin par la torture. Mais partout, sauf en France, le résultat avait été favorable aux Templiers. On disait même que seulement en France on avait obtenu des aveux.

DISSOLUTION DE L’ORDRE DU TEMPLE
L’invraisemblance de certaines charges, la férocité des procédés d’enquête devaient bien troubler la conscience des Juges.
Mais le bâillon fut mis sur la bouche des défenseurs au concile de Vienne réuni pour les entendre. Clément V désirait en finir au plus vite. Après le rapport d’Alberico Rosate il coupa court en disant : Si l’Ordre ne peut être détruit per viam Justiciæ, qu’il le soit per viam expédientiæ, pour que notre cher fils le Roi de France ne soit pas scandalisé.

L’histoire du concile de Vienne est assez mal connue. On peut être sûr que Philippe intriguait pour en finir au plus vite.
De son côté, le pape n’avait pas avec lui les trois cents pères qui étaient assemblés. S’il était assuré du côté des Français, il n’en était pas de même des Allemands, des Italiens, et de ceux de Sicile, d’Aragon et de Castille qui avaient presque tous acquitté les Templiers dans leurs assemblées diocésaines.
Philippe eut une nouvelle entrevue avec le pape. Il dut céder quelque-peu sur Boniface pour obtenir de Clément V la liquidation des Templiers. Il sacrifia un peu sur l’accessoire et sur son amour-propre pour obtenir l’essentiel, le plus important pour lui : le trésor des Templiers.

Le 22 Mars Clément V réunit un grand nombre de Prélats en consistoire secret. Il annonça qu’il cassait et annulait l’Ordre du Temple en se réservant la disposition de leurs personnes et de leurs biens.

LE PARTAGE DES DEPOUILLES
Le 3 Avril 1312, à la seconde session du Concile, il publia la suppression de l’Ordre des Templiers, par sa bulle Vox in excelso, en présence du roi Philippe le Bel, de ses trois fils et de son frère Charles qui étaient accompagnés de toute une armée.
Alors les Templiers se dispersèrent : les uns entrèrent dans des couvents ; d’autres prirent femme et métier manuel.
Une fois la suppression publiée il ne restait plus qu’à se partager les dépouilles. Ce ne fut pas long. On prétend que les Hospitaliers, les rivaux des Templiers, payèrent très cher la faveur d’hériter des biens des Templiers. Mais Philippe conservait les trésors et les meubles qu’il avait fait saisir dans toute la France et il perçut jusqu’à sa mort les revenus des domaines des Templiers.

MORT DES GRANDS DIGNITAIRES
Il restait à régler le sort des prisonniers dont le pape s’était réservé le soin de les juger : Jacques de Molay Grand Maître, le commandeur d’Aquitaine, Hugues de Péralda, le grand visiteur de France Guy le Prieur de Normandie, et le Prieur d’Auvergne.
De ceux-ci le pape ne savait que faire.
Dans une bulle du 11 Janvier 1313, il chargea courageusement l’évêque d’Albi et les cardinaux de Saint-Eusebe et Saint-Paques de le suppléer, leur confiant le pouvoir d’absoudre ou de condamner et d’infliger une peine proportionnelle aux délits commis.
Il n’était pas question d’ouvrir un nouveau débat mais de juger sur pièces.
Les commissaires du pape se présentèrent dans la prison où étaient enfermés Molay et ses Compagnons. On les emmena sur le parvis de Notre-Dame, on les fit monter sur une estrade et là, en présence du peuple accouru en foule on lut la sentence, les condamnant à la prison perpétuelle.
Le légat du pape demanda à Molay de reconnaître publiquement la confession qu’il avait faite à Poitiers. Mais Molay dans un sursaut de courage se dressa et cria d’une voix forte et vibrante : « Il est bien juste que dans un terrible jour, et à la fin de ma vie je découvre toute l’iniquité du mensonge et que je fasse triompher la vérité. Je déclare à la face du ciel et de la terre, et j’avoue qu’à ma honte éternelle, j’ai commis le plus grand crime, mais ce n’a été qu’en avouant ceux qu’on impute avec tant de noirceur à notre ordre. J’atteste, et la vérité m’oblige d’attester qu’il est innocent, et, je n’ai fait la déclaration contraire que pour suspendre les douleurs excessives de la torture et pour fléchir ceux qui me la faisaient subir. Je sais tous les supplices qu’on, a infligé à tous mes chevaliers qui ont eu le courage de révoquer une telle confession. Mais l’affreux spectacle qu’on me présente n’est pas capable de me faire confirmer un premier mensonge par un second. A une condition infâme je renonce de bon cœur à la vie. »

On fit taire Molay et on appela Guy, prieur de Normandie. Il tint le même langage que son grand Maître et protesta hautement de l’innocence de l’Ordre. Les deux autres dignitaires effrayés des menaces proférées par la foule ne les imitèrent pas, ils persistèrent dans leurs aveux et confirmèrent les crimes de l’Ordre.

Ils retournèrent donc en prison.
Quant à Molay et à son compagnon, ils furent remis entre les mains du prévôt de Paris pour les garder jusqu’au lendemain pour qu’il soit délibéré sur leur cas.

En apprenant ce qui s’était passé, le roi entra dans une violente colère. Il n’attendit pas une nouvelle délibération. Il assembla son conseil. Le même soir, un bûcher fut dressé dans l’île qui aujourd’hui est enjambée par le pont neuf. Le peuple de Paris fut convoqué pour assister à cette exécution. On vit arriver Jacques Molay et son compagnon. Ils montèrent d’un pas ferme sur l’échafaud, s’agenouillèrent pour prier. Le bourreau alluma les feux et ils moururent courageusement.

Le chroniqueur Geoffroy de Paris a décrit ces derniers moments : Le Grand Maître se mit en chemise. Comme il avait de l’argent sur lui, il voulut le donner aux pauvres qu’il voyait à ses pieds. Que Dieu ait pitié de son âme ! Mais il ne trouva nulle âme qui l’en voulut ouïr en rien.
Ainsi le tenoient en chien.

Quand le bourreau lui lia les mains derrière le dos il dit : Seigneur, au moins laissez-moi joindre les mains pour prier Dieu !
Il proclama de nouveau d’une voix ferme l’innocence et la pureté de l’Ordre et demanda d’être tourné la face à l’Eglise Notre-Dame. Et si doucement la mort le prit que chacun s’en émerveilla.

Geoffroy de Charnai dit à son tour : Seigneur, sans doute de mon Maître suivrai la route ; comme martyr occis l’avez.
Lorsque tout fut consommé, le chroniqueur conclut philosophiquement : Ne sais qui dit vérité ou qui ment ! Vienne en ce qu’en doit advenir.

CONCLUSION
Ainsi finit l’affaire des Templiers. L’Ordre avait été supprimé par ordre du pape, mais non condamné par un Concile. Il avait été condamné non sur les accusations principales portées contre lui, mais parce qu’il n’avait plus l’audience de la chrétienté, du pape ni du roi.

Il est certain qu’après deux siècles d’existence, les chevaliers du Temple ne pratiquaient plus leurs vertus premières. Que restait-il de leur pauvreté, de leur chasteté, de leur désintéressement et de leur esprit chevaleresque ?
Mais aussi est-ce que les accusations grossières et l’invraisemblance de certaines charges étaient suffisantes pour que l’Inquisition se livre à tant d’exécutions sommaires.
L’Inquisition s’est montrée la plus acharnée et la plus terrible pour obtenir par la torture des aveux afin de condamner les Templiers.

Dans cette affaire, le pape s’est montré d’une grande faiblesse de caractère. Il est vrai qu’il avait commis une faute capitale en acceptant, pour devenir pape, les six conditions imposées par Philippe le Bel. Il avait, de ce fait, abdiqué par avance, entre les mains du roi toute son autorité de chef de l’Eglise. Il aurait pu du moins, ne pas ordonner aux Inquisiteurs d’infliger la torture aux Templiers. Rien ne l’y obligeait.

Quant à Philippe le Bel, il est certain qu’il voulait obtenir du pape la suppression de l’Ordre parce qu’il redoutait sa puissance et convoitait ses richesses dont il avait grand besoin. Cependant, voulut-il aussi la torture des Templiers ?
On peut en douter quand on sait qu’en libérant d’autres prisonniers de l’Inquisition il disait : La prison est faite pour séquestrer les coupables mais non pour les torturer.

En vérité, il faut bien le dire, les Templiers se sont montrés les premiers artisans de leurs malheurs. Par leur superbe et leur orgueil ils se sont rendus coupables de se mettre tout le monde à dos, depuis le peuple en passant par les corps constitués, le clergé, les congrégations, les évêques, jusqu’au pape et au roi. Ils ont ainsi attiré la foudre sur leur tête.
Il fallait les châtier et supprimer leur ordre. N’est-il pas vrai que quand on veut abattre son chien on dit qu’il a la rage ?
Doit-on rappeler à ce sujet, que plus tard, un évêque français, vendu aux Anglais, inventa bien, pour faire condamner Jeanne-d’Arc, de l’accuser elle aussi de Sodomie, d’impudicité, de reniement de la croix et d’idolâtrie !

Cette fin des Templiers, ces arrestations en masse, ces aveux arrachés par la torture, ces liquidations de personnes n’ont-elles pas été la préfiguration des temps modernes où l’on a vu aussi les arrestations en masse, les aveux spontanés arrachés par une torture plus raffinée que celle de l’Inquisition et enfin la liquidation des prisonniers par les chambres à gaz.
On prétendit qu’en montant sur l’échafaud Molay avait donné rendez-vous au pape, à Philippe le Bel et à Nogaret devant Dieu.
Or il se trouva que Clément V mourut un mois après l’exécution de Molay, Nogaret trois mois après et Philippe six mois plus tard (1).
Le peuple ne manqua pas de voir dans ces coïncidences fortuites le châtiment de Dieu. On disait que Dieu les avait convoqués devant son tribunal pour les juger.
1. Les malheurs domestiques et la mort sans postérité des fils de Philippe le Bel n’ont pas manqué de rappeler cette parole de l’Ecriture : « Semen impiorum péribit »

Jules Michelet a écrit ces quelques lignes qui vont terminer cette affaire des Templiers :
« Ce qu’il y a de tragique ici, c’est que l’Eglise est tuée par l’Eglise. Le Temple est poursuivi par les Inquisiteurs et aboli par le pape.
Les dépositions les plus graves contre les Templiers sont celles des prêtres. Nul ne doute que le pouvoir d’absoudre qu’usurpaient les chefs de l’Ordre, ne leur ait fait, des ecclésiastiques, d’irréconciliables ennemis. Quelle que fut sur les hommes d’alors l’impression de ce grand suicide de l’Eglise, les inconsolables tristesses de Dante le disent assez : « Tout ce qu’on avait cru et révéré : Papauté, Chevalerie, Croisades, tout semblait finir »
« Le Moyen-Age est déjà une seconde antiquité qu’il faut, avec Dante, chercher chez les morts »
C. LABORDE. L’Affaire des Templiers. Un grand procès. Mémoires de la société des sciences naturelles et archéologiques de la Creuse.
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6570471s/f138.item

BIBLIOGRAPHIE
La Grande Histoire de France de Jules Michelet.
La Grande Histoire de France de Ernest Lavisse.
Histoire des Sociétés Secrètes, par Zaccome.
Histoire de France (Le Moyen-Age), de Funck Brentano.
L’Art de vérifier les faits et les dates, par les Religieux de la Congrégation de Saint-Maur de l’Ordre de Saint-Benoît (1770).
Le Limousin et la Marche, par J. Nouaillac.
Le Dictionnaire de la Creuse, par A. Lecler.
Le Dictionnaire Historique et Géographique, par Langlade. Notes de Bosvieux.
Le Dictionnaire Historique et Géographique, par Valadeau.
J. B. L. Roy-Pierrefitte : Le Cardinal de La Chapelle-Taillefer.
Revue de l’Histoire de l’Eglise de France.
Annales de la Société d’Agriculture du Puy.

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