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    Château Franc de Turbessel

    En territoire turc, non loin de la frontière syrienne, le château de Turbessel (Tell Bâchir, aujourd'hui désigné sous le nom de Tilbesar Kalesi), à une trentaine de kilomètres au sud de Gaziantep (naguère Aïntab), a joué un rôle considérable dans l'histoire de la région du moyen Euphrate, plus particulièrement au temps des croisades : il fut le fief principal du comté d'Édesse avant d'en devenir la capitale dans les derniers temps.

    Le tertre imposant sur lequel il était bâti, visible de fort loin au centre d'une plaine, représentait un site privilégié pour la défense. Bien qu'on n'en connaisse pas le nom antique, il fut certainement occupé dès une haute date. Disputé entre les Byzantins et les musulmans, il fut, avec la complicité des Arméniens dont des groupes nombreux peuplaient la région depuis le XIe siècle, occupé sans difficulté, en 1097, par le frère de Godefroi de Bouillon, Baudouin de Boulogne, qui devait devenir le premier roi de Jérusalem. Celui-ci l'inféoda à Jocelin Ier de Courtenay, qui en fit sa résidence et s'y défendit avec succès contre les attaques turques.
    En 1119, le comté d'Édesse fut cédé à Jocelin ; si sa résidence devenait alors Édesse, il gardait une prédilection pour son château de Turbessel, où il vint mourir en 1131 après avoir été grièvement blessé par l'écroulement d'une galerie de mine qu'il faisait forer contre un château turc.
    Paladin légendaire, il eut pour successeur son fils Jocelin II qui se révéla pusillanime et piètre guerrier.
    La chronique (l'Estoire d'Eraclès) rapporte qu'au moment où les musulmans préparaient leur grande attaque contre Edesse, il préférait, en laissant le soin de défendre sa capitale à ses habitants arméniens et syriens jacobites, résider à Turbessel, « lieu moût delétable », où il se trouvait à l'abri : « Là... il estait bien loing de ses anemis, et il entendait plus à soi aaisier en délices que de prendre garde de sa bonne cité (Edesse). »
    Au dernier moment, il supplia Mélisende, régente de Jérusalem, et Raymond de Poitiers, prince d'Antioche, de venir à son secours, mais, quant à lui, il restait terré à Turbessel.

    Après la chute d'Édesse, Jocelin II transféra sa capitale à Turbessel. Fait prisonnier en 1150, il mourra en captivité neuf ans plus tard. Sa femme, Béatrice de Saône, « femme de haut lignage, mais plus noble encore de cœur », prendra sa relève, ayant à ses côtés son jeune fils Jocelin III. Elle défendra avec acharnement son château : « Ces braves combattirent vaillamment pour leur foi et, quoique les Infidèles missent en œuvre divers moyens d'attaque et fissent jouer sans relâche leurs machines de guerre, ils furent obligés de s'en retourner dans leur pays, découragés » (l'Estoire d'Eraclès).
    Finalement Béatrice de Saône dut prendre le parti de céder le château, ainsi que les autres places du comté restées en sa possession, aux Byzantins, qui se révélèrent incapables de les défendre. Nour ed-Din s'empara de Turbessel en 1151.
    Ce fut alors la fin du comté d'Édesse, qui n'avait existé qu'un demi-siècle. Un tel territoire était condamné à tomber tôt ou tard aux mains des Turcs. Enfoncé profondément, très au-delà de l'Euphrate, dans leurs positions, cerné de toutes parts par celles-ci, soudé seulement à la principauté d'Antioche, il n'aurait pu survivre que par le soutien constant des autres États latins qui n'étaient pas en mesure de le lui fournir.
    Les musulmans, maîtres de Turbessel, en renforcèrent les défenses mais, plus tard, le redoutable sultan Baybars le fit détruire

    Le tell au château de Turbessel
    Turbessel
    Le tell au château de Turbessel
    Image de Henri-Paul Eydoux

    Que reste-t-il aujourd'hui de ce château, qui fut puissant et s'emplit d'histoire ? Claude Cahen, dans son magistral ouvrage La Syrie du Nord à l'époque des croisades et la principauté franque d'Antioche (Paris, 1940), consignait : « L'anéantissement presque total des ruines (de la forteresse) ne permet guère d'en discerner le caractère. » Mais, dans son avant-propos au tome III des Châteaux des Croisés en Terre sainte (1977), par Paul Deschamps, le même auteur, regrettant que l'enquête de celui-ci ait été limitée, par suite de difficultés matérielles et politiques, aux régions placées alors sous le mandat français, écrivait : « Pour certains châteaux l'effort (d'une enquête dans le comté d'Edesse) vaudrait d'être tenté. J'ignore si Paul Deschamps l'avait envisagé, pour lui ou d'autres ; j'exprime le vœu que, dans la fidélité à sa mémoire, on y pense, par exemple pour le château de Tell Bâchir, qui fut le refuge des comtes d'Édesse après la perte de leur capitale (Edesse), et dont subsistent des restes considérables. »

    En présence de ces considérations contradictoires, nous avons tenu, avec notre confrère Bernard Fouqueray, à nous rendre sur le site à l'occasion d'un récent voyage en Turquie, non pas tant pour en faire une étude attentive, faute de temps et de moyens, mais au moins pour juger de l'état des ruines.
    Disons-le tout de suite : il ne reste que des vestiges infimes de Turbessel. Nous pouvons cependant consigner quelques notations à son sujet grâce aux observations faites sur place et en recourant aux éléments fournis par Hansgerd Hellenkemper dans son volume Burgen der Kreuzritterzeit in der Grafschaft Edessa und im Kunigreich Kleinarmenien (Bonn, 1976 : cf. notre compte rendu dans Bulletin monumental, t. 136-1, 1978).

    Le tertre sur lequel était bâti le château s'allonge selon un axe sensiblement sud-est-nord-ouest, en s'élevant à quelque 35 mètres de hauteur moyenne. Bien qu'amoindries par les déblais des démolitions et par les ravinements, les pentes sont encore très abruptes ; elles étaient moindres sur le flanc sud-ouest où fut aménagée l'entrée. Étaient-elles revêtues d'un glacis maçonné, au moins en certaines parties ? Ce n'est pas exclu quand on considère qu'un tel revêtement était très répandu dans l'architecture militaire de l'Orient (c'est le cas de la citadelle d'Alep et au château de Harim — l'Harenc des Croisés — en Syrie du Nord, à quelque 80 kilomètres à vol d'oiseau de Turbessel).
    La masse de la colline apparaît aujourd'hui comme un de ces tells artificiels, nombreux dans le Proche-Orient, qui ont été constitués par la superposition de constructions d'époques successives. Mais ses dimensions considérables impliquent une formation géologique normale, seulement régularisée par la main de l'homme, comme ce fut le cas pour la citadelle d'Alep. Il reste que les tessons y abondent, de toutes époques : romaine, byzantine, arabe. Nous avons même recueilli sur les pentes un fragment de poterie peinte, qui, par rapprochement avec des tessons bien datés provenant d'autres sites de Turquie du Sud et de Syrie, peut remonter à la charnière des IIe et Ier millénaire avant J.-C.
    Nul doute que la colline pourrait être un vaste et fructueux champ de recherches archéologiques, non seulement pour préciser le plan et les dispositions du château des comtes d'Edesse, mais aussi les occupations antérieures du site.

    Le sommet de la colline se présente comme un plateau de plan sensiblement elliptique. Les vestiges de construction décelables s'étendent sur 250 mètres de long et une largeur maximum de 75 mètres. Le centre présente un léger étranglement, en même temps qu'un affaissement qui semble marquer l'emplacement de vastes citernes ou de salles souterraines.


    Vestiges de la porte du château
    Turbessel
    Vestiges de la porte du château
    Image de Bernard Fouqueray

    Tant sur son sommet que sur ses pentes, le site est entièrement dénudé, parsemé seulement de maigres plantes. C'est dire qu'on peut aisément déceler superficiellement les rares vestiges de constructions.
    De l'entrée, à laquelle on accédait, sur le flanc sud-ouest, par une rampe dont le tracé est encore décelable.
    Il en reste quelques assises de blocs rectangulaires de grande dimension, à bossages, placées en équerre ; certains, gisant à terre, représentent des linteaux ; ne mesurant pas moins de 2 m 60 de long et de 0 m 60 de section carrée, ils doivent peser quelque 2 tonnes.
    Cette entrée formait un porche d'environ 7 mètres sur 4 m 25, à l'intérieur d'un ouvrage important, sans doute une grosse tour quadrangulaire. La porte ne se trouvait pas dans l'axe, mais s'ouvrait dans le mur perpendiculaire, à droite, selon une disposition adoptée fréquemment dans les châteaux d'Orient pour éviter les attaques frontales.

    La courtine était construite en lisière du plateau ; il en subsiste par endroits quelques assises, notamment auprès de l'entrée ainsi que sur le bord opposé à celle-ci. On peut estimer l'épaisseur du mur à 4 mètres. Les tours devaient être de plan rectangulaire ; en tout cas, on ne distingue aucune trace de tour circulaire.

    Le bilan des vestiges est au total d'une rare pauvreté. On se demande comment un château de l'importance de Turbessel a pu être anéanti à ce point. Il a servi de carrière et il a été aisé d'en projeter les pierres sur les pentes abruptes. On en retrouve de nombreuses dans les maisons et exploitations agricoles des environs, mais elles ont dû faire aussi l'objet de charrois vers des centres plus lointains, comme la ville de Gaziantep qui, sous le régime turc, prit dans une large mesure le relais de Turbessel.
    On possède heureusement un texte important, quoique sommaire, permettant de juger de l'importance et des dispositions générales du défunt château : une notice écrite au temps de sa conquête par Nour ed-Din (Bibliothèque nationale, ms. 2281, 57) et dont Claude Cahen a fait état (La Syrie du Nord, p. 116).

    Le château proprement dit aurait été enclos dans un périmètre de 300 brasses (environ près de 500 mètres), avec quinze tours. Le texte mentionne une cour munie d'une seconde enceinte, longue de 425 brasses (soit environ 700 mètres) et comportant deux tours. S'agissait-il d'une basse-cour ? Elle n'aurait pu, en raison de ses dimensions, prendre place sur le plateau. On peut penser plutôt qu'elle était établie au pied du tell, mais on n'en voit pas de trace.

    D'une bourgade qui s'élevait auprès de l'éminence et qui était enclose par une muraille de 625 brasses, on peut en tout cas distinguer les grandes lignes, accusées par de faibles reliefs. On remarque, ici et là sur le pourtour, d'autres traces de constructions entièrement arasées.
    On sait qu'une église, dédiée à saint Romain, s'élevait dans les parages ; elle était desservie par les Hospitaliers, qui avaient un établissement à Turbessel même et possédaient des casaux aux environs.
    A l'époque du comté d'Édesse, la région, aujourd'hui retournée à l'atonie, était prospère et réputée pour ses jardins. Au temps de Nour ed-Din, elle rapportait 21 000 dinars (à titre de comparaison, 50 000 pour la région d'Alep et 20 000 pour celle de Damas).

    A en juger par les rares vestiges subsistants et par les quelques indications fournies par le manuscrit de la Bibliothèque nationale, Turbessel était une forteresse vraiment colossale. Les Francs ont-ils utilisé, au moins partiellement, des restes de constructions antérieures ? On en doute.
    En tout cas, les Jocelin de Courtenay, seigneurs de Turbessel, promus par la suite comtes d'Édesse, ont voulu avoir un château prestigieux. Si éphémère ait été l'existence du comté, elle a duré tout de même un demi-siècle, ne l'oublions pas. C'était plus qu'il n'en fallait quand on sait avec quelle rapidité furent bâties la plupart des forteresses des Croisés, même les plus vastes.

    Peut-on serrer de plus près la date de construction ? Selon toute vraisemblance, celle-ci fut l'œuvre de Jocelin Ier de Courtenay, homme d'autorité et d'entreprise, tout puissant dans les premiers temps, encore fastes, du comté d'Édesse. Son fils Jocelin II ne fut qu'un médiocre administrateur et, sous son règne, l'heure n'était plus aux bâtisseurs dans ce comté d'Édesse soumis de plus en plus à la pression des Turcs. Ainsi Turbessel dut être bâti dans les premières années du XIIe siècle.
    Par-là, cette forteresse serait très contemporaine du fameux château du Sahyoun (Saône). Paul Deschamps estimait que celui-ci fut construit entre 1108 et 1132. Ce sont les mêmes dates qu'on pourrait attribuer à Turbessel.
    Fait troublant : les Jocelins et les Saones avaient des relations étroites et Béatrice, qui épousa Jocelin II vers 1132, était la veuve de Guillaume de Saône, qui, vraisemblablement, avait achevé les constructions de Sahyoun.

    On peut douter que les Jocelins, tout comme les Saones, aient eu auprès d'eux des maîtres d'œuvre francs. Il convient de rappeler que le comté d'Édesse était un condominium arméno-franc. Jocelin Ier avait épousé lui-même une princesse arménienne. Depuis longtemps, les architectes arméniens avaient affirmé leur maîtrise non seulement dans les monuments religieux, mais aussi dans les constructions militaires (les remparts d'Ani nous en donnent un témoignage, singulièrement précoce). On peut penser que le château de Turbessel — tout comme, peut-être, celui de Sayhoun — a été l'œuvre de maîtres arméniens.
    Sources : Henri-Paul Eydoux. Le château franc de Turbessel. Persée

    Voir sur le site de l'Orient-Latin Turbessel

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