La maison de Payns et ses dépendances sous les Templiers, de 1128 à 1307
CHAPITRE IDaprès M. Henri de Curzon, la maison de Payns fut fondée en 1128 et son premier domaine consista dans les biens de famille de Hugues de Payns (1).
1. Henri de Curzon : La maison du Temple de Paris, page 14, Paris 1888, in-8°.
Quelle que soit, en pareille matière, lautorité de M. de Curzon, nous nous permettrons datténuer quelque peu ce quil y a dabsolu dans son affirmation, et de considérer seulement comme très probable ce quil donne comme certain.
Venu au Concile de Troyes en 1128 pour y plaider la cause de lOrdre quil avait fondé dix ans auparavant, nous avons tout lieu de croire que Hugues de Payns eut à cœur de faire une première fondation dans le pays dont il était originaire et dont il portait le nom. Nous navons cependant de ce fait aucune preuve positive ; il nest pas historiquement établi, rigoureusement démontré et par conséquent on ne doit pas ladmettre comme certain.
Si labsence de documents est un obstacle à la certitude, elle ne saurait constituer un argument sérieux contre la grande probabilité de lopinion que nous émettons, car de 1118 à 1143 cette absence est générale en ce qui concerne lOrdre du Temple. La lacune, que nous constatons et que nous déplorons, existe pour toutes les autres maisons, même pour celle de Paris, la plus fameuse de France. Partout les titres primordiaux ont disparu, de sorte que si nous connaissons les noms de quelques chevaliers, compagnons de Hugues de Payns, nous ne savons rien de précis touchant les premières fondations et les premiers développements de lOrdre en Occident.
Du très probable passons au certain et venons à lhistoire proprement dite.
La baillie de Payns, cest-à-dire lensemble des possessions et des droits de la Commanderie, comprenait cinq villages : Payns, Savières, Saint-Mesmin, Messon et le Pavillon ; de là, pour donner plus de clarté à notre travail, la division de ce premier chapitre en cinq paragraphes, dans lesquels nous exposerons tout ce que nous avons pu découvrir sur lorigine, le développement et ladministration des biens de la Commanderie dans chacune de ces localités.
Le classement chronologique des documents que nous allons relater demanderait que Savières fût placé au premier rang, mais en vertu du proverbe : « à tout seigneur tout honneur, » nous avons jugé bon de commencer par le chef-lieu.
Payns
Comme nous venons de le dire, il ne reste pas le moindre document écrit relatif à la donation que le fondateur de lOrdre du Temple lit à sa famille religieuse, de la totalité ou dune partie des biens quil possédait à Payns, et si, plus tard nous arrivons à en déterminer limportance, ce sera en procédant par élimination.
La libéralité la plus ancienne consentie en faveur des Templiers à Payns et dont lhistoire ait gardé le souvenir nest pas antérieure au 17 mars 1181. Cest celle de la comtesse Marie (1), qui, veuve du comte de Champagne Henri-le-Libéral, donna au Temple, pour le repos de lâme de son mari, le droit de terrage (2) quelle avait à Payns.
1. Marie, fille de Louis VII, mariée en 1164 à Henri le Libéral, veuve en 1181, morte en 1198.
2. On appelait terrage le droit quavait le seigneur de prendre, chaque année, une portion déterminée de la récolte. Cette donation de la comtesse ne figure pas dans le Catalogue des actes des comtes de Champagne dressé par M. dArbois de Jubainville.
Dans la suite, quelques-unes des terres soumises à ce droit se trouvèrent cultivées par des hommes de labbaye de Molesme (3) habitant Villeloup (4), et les moines crurent pouvoir se dispenser de payer la redevance dont elles étaient grevées, comme ils voulaient dailleurs se dispenser de payer la dîme pour les terres que leurs hommes cultivaient à Savières (5).
3. Côte-dOr, arrondissement de Châtillon, canton de Laignes.
4. Aube, arrondissement et canton de Troyes.
5. Aube, arrondissement dArcis-sur-Aube, canton de Méry.
De là récriminations et discorde entre les deux établissements religieux. Ils eurent toutefois le bon esprit de sentendre sans porter laffaire devant les tribunaux et même sans recourir à des arbitres.
En 1203, Guy de Brienc, maître du Temple en France, notifia que la paix était conclue sur les bases suivantes : chaque année, dans loctave de la Saint-Remi, labbé de Moslesme paierait aux Templiers, dans leur maison de Payns, comme droit de terrage, trois muids davoine, mesure de Troyes. Dautre part, dans le cas où labbé serait inquiété à propos de ce terrage, cest-à-dire sans doute dans le cas où le droit lui serait réclamé par dautres, le précepteur du Temple serait tenu de lui prêter aide et assistance (1).
1. Emile Socard : Chartes extraites des cartulaires de Molesme, page 132.
Au mois de décembre 1213, Pierre, noble homme de Ternantes (2) et noble dame Emeline, sa femme, reconnurent, sous le sceau dHélye, abbé de Sainte-Colombe de Sens, avoir donné aux Templiers de Payns le tiers dun petit vivier, sis entre la motte du dit Pierre et le moulin. Quant aux deux autres tiers, ils les leur cédèrent pour cent sols, monnaie de Provins.
Gilles, fils de Pierre et dEmeline, approuva et le don et la vente.
2. Tertantes, localité détruite, commune de Michery, Yonne, arrondissement de Sens, canton de Pont-sur-Yonne.
La charte nindique pas dans quel pays était situé le vivier, ce qui nous porte à croire que cétait à Payns même ; par contre, après avoir relaté que le donateur et frère Rolend ont reconnu les limites du vivier (sicut frater Rolendus et predictus P. proculcaverunt), elle spécifie que les Templiers auront la faculté de le curer du côté de la motte, à la condition toutefois de ne causer aucun dommage à ladite motte (3).
3. Archives de lAube, 31 H, 11 bis, folio 188 v°.
En 1219, le chevalier Pierre de Payns (4) donna aux Templiers deux hommes de corps, Richard et Girond, ainsi que leur sœur, Hersende, enfants de défunt Rosicard de Villepart (5). Pierre tenait ces serfs des enfants dItier de Payns, son frère, aussi promit-il que, dans un an et un jour, il ferait approuver sa libéralité par ses neveux. Il donna, comme garant de sa promesse, Eluard, talemetier (6), de Troyes et, comme caution pour le fief quil tenait du Temple, le chevalier Geoffroy de Villemereuil (7), qui sengagea avec serment per creantum ejus. Le tout fut notifié sous le sceau de Guyard, archidiacre et official de Troyes, au mois davril 1219 (8).
4. Pierre de Payns vivait encore en mai 1225 et il servit alors de caution à Milon de Lirey. — Cf. Lalore Cartulaire de Montier-la-Celle, page 183.
5. Aube, commune de Bréviandes, arrondissement et canton de Troyes.
6. Boulanger.
7. Aube, arrondissement de Troyes, canton de Bouilly.
8. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 181.
Un autre chevalier, Pierre de lOrme (de Ulmo) et Marie de Payns sa nièce, donnèrent, dun commun accord, aux Templiers, un homme de corps nommé Perrin, avec tous les droits quils pouvaient avoir sur lui. Cet homme habitait Payns et était fils de Michel, surnommé Chair de Porc.
Les donateurs reconnurent leur libéralité devant lofficial de Troyes, Nicolas. Lofficial envoya à Payns son clerc juré pour recevoir le consentement et lapprobation de la femme de Pierre de lOrme, Gilette, qui se trouvait sans doute dans limpossibilité de se rendre à Troyes.
Lacte fut scellé du sceau de la Cour de Troyes en septembre 1244 (1).
1. Archives de lAube, 31 H 11 bis, folio 183.
Labbaye de Montier-la-Celle (2) avait à Payns un prieuré. Un commandeur du Temple, Pierre de Tutèle (3), ayant donné aux religieux de ce prieuré, pour y planter de la vigne, une contrée ou pièce de terre appelée sur les Traversains, labbé de Montier-la-Celle, Guillaume, par reconnaissance céda gratuitement aux Templiers moitié de la dîme de vin de cette contrée (4). Il fut stipulé que dans le cas où les vignes seraient arrachées et converties en champs, les Templiers nen continueraient pas moins à percevoir la moitié de la dîme. Cette gratification fut notifiée sous le sceau de labbé Guillaume, au mois de juillet 1261 (5).
2. Abbaye bénédictine fondée par saint Frobert, de Troyes, au sud-ouest de cette ville, vers 660.
3. Probablement Tudela au royaume de Navarre.
4. Labbaye de Montier-la-Celle avait sur la dîme de Payns un droit qui lui fut reconnu dès 1163 par le pape Anastase. Ce droit saccrut successivement par suite des donations de Garnier, curé de Moussey, en 1201, de Joffroy, fils de Martin Farsi de Payns, en 1202, et par la vente consentie par Etienne de Payns, écuyer en 1236. Cf. Lalore, Cartulaire de Montier-la-Celle, 102, 101, 132, 209, 299.
5. Archives de lAube, 31 H 11 bis, folio 189 v°, 190 r°.
En mars 1262, le Commandeur de Payns était frère André de Joigny, et il occupait ce poste depuis quelque temps déjà puisquil atteste alors avoir, « ça en arriérés », loué pour 12 ans à Bonin de Burgont, Jean, dit Léger, et Perrin, fils de Godefroi une pièce de terre sise au Tertre Saint-Père et « qui souloit estre vigne (6) » Le prix de la location fut 20 sols de « provenisiens forz », payables annuellement en la maison du Temple de Payns, le lendemain de la Toussaint (7).
6. Les tenants et aboutissants sont ainsi indiqués dans lacte « de lez la terre Michel dit le Res, dune part, et de lez la terre feu Jacques Burgont dautre part ».
7. Archives de lAube, 31 H 11 bis, folio 190.
Dune location passons à un échange. Un habitant de Payns, Pierre Grubèle céda aux Templiers une pièce de terre de quatre arpents, sise devant le Temple, au-dessus de lorme de frère Andriel, et une autre de deux arpents, sise entre les plantes de Payns. En compensation, les Templiers donnèrent aux époux Grubèle et à leurs héritiers le champ quils possédaient près de la Fosse au Renard, et dont la contenance nest pas indiquée. Le contrat fut ratifié par Thibaut, roi de Navarre, comte de Champagne et de Brie, avec cette clause que Pierre Grubèle paierait, pour le champ dont il devenait propriétaire, les redevances de cens et de terrage dont étaient grevées les deux pièces de terre cédées aux Templiers, et que ceux-ci posséderaient désormais comme biens de mainmorte.
Ce fut à Payns même que Thibaut scella ce contrat, au mois daoût de lan 1263 (1).
1. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 190 v°, 191 r°. Ce nest pas le seul acte des comtes de Champagne qui soit daté de Payns ; nous pouvons en citer au moins deux autres, lun de 1161 dans Lalore : cartulaire de labbaye de Saint-Loup, page 59, et lautre de 1222, même source, cartulaire de labbaye de Saint-Pierre, page 163. Ce sont là des preuves formelles que les comtes de Champagne avaient des relations intimes soit avec les seigneurs de Payns, soit avec les Templiers et quils ne dédaignaient pas daller les visiter.
Parmi les bienfaiteurs de la maison du Temple de Payns, deux habitants de ce village, Félix, surnommé Cun Chie Char, et Marie, sa femme, méritent une mention spéciale. Désireux dassurer leur salut par lexercice de la charité même après leur mort, ils se présentèrent, sains desprit et de corps, devant lévêque de Troyes, Nicolas de Brie, et le prièrent de recevoir et denregistrer sous son sceau, lexpression de leurs dernières volontés. Lévêque dut le faire dautant plus volontiers que Félix et sa femme consacrèrent presque tout leur patrimoine à des œuvres pies. Ils léguèrent en effet :
Au recteur de léglise de Saint-Lyé (2), leur curé, 20 sols tournois.
2. Aube, arrondissement et canton de Troyes.
Au chapelain de ladite église, 3 sols tournois.
Au clerc, 2 sols.
A la Fabrique de Saint-Lyé, 2 sols.
A la Fabrique de léglise de Payns, 5 sols.
A chacun de leurs filleuls et à chacune de leurs filleules, une brebis.
A chaque veuve du village de Payns, un bichet de blé.
A chaque Maison-Dieu ou hôpital, de Troyes, 2 sols tournois.
Aux lépreux de Payns, 10 sols.
Aux moines de Saint-Sépulcre (3), 10 sols.
3. Aujourdhui Villacerf, Aube, arrondissement et canton de Troyes.
A la maison du Temple de Payns, dans le cimetière de laquelle ils voulaient être enterrés :
1° Une pièce de vigne dun demi-arpent, sise au-dessus de ladite maison et mouvant delle.
2° Une pièce de terre de 3 arpents, sise au Val Delmos, près des Hastes de la terre du Temple.
3° Decem pecudes armelinas, littéralement dix bêtes à peau dhermine, mais plus vraisemblablement, dix bêtes armailles, de la valeur de dix livres, ou les dix livres en argent, si, au moment de leur mort, ils navaient pas les dix bêtes.
4° Leur lit de plume, garni de ses couvertures.
5° Au chapelain de la Maison du Temple, 5 sols, et au clair de ladite maison, 3 sols
A la mort de lun des testateurs, le survivant devrait délivrer la moitié de ces différents legs.
Pour lautre moitié, Félix et Marie désignèrent, comme exécuteurs testamentaires, le curé de Saint-Lyé et le commandeur du Temple de Payns, quels quils lussent.
Scellé du sceau de lévêque de Troyes, ce testament porte la date de février 1265 (v. st.).
Très édifiant au point de vue religieux, ce document nest pas sans intérêt au point vue historique ; il nous révèle limportance de la Commanderie qui avait un chapelain, un clerc et un cimetière spécial ; il nous apprend, en outre, que dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Payns nétait pas paroisse, mais simple secours de Saint-Lyé, et que la lèpre y sévissait encore.
A la même époque Herbert de Payns, surnommé Habeille, et Blanche, sa femme, donnèrent aux Templiers tous leurs biens meubles, présents et à venir, ainsi quune vigne sise finage de Payns (1) et mouvant de la censive du Temple. Faite à titre irrévocable, sous la réserve toutefois de lusufruit viager, cette donation entre vifs fut notifiée au mois de mai 1267 par lofficial de la Cour de Troyes à la juridiction de laquelle les donateurs déclarèrent se soumettre (2).
1. Cette vigne tenait dune part à la vigne de Jean, dit Grivel, et dautre part à celle de Jean, fils de Pierre, surnommé Pucelle.
2. Archives de lAube, 31 H 11 bis, folio 192.
SAVIÈRES
I. — Les dîmes.
II. — Les donations de Pierre de Précy, de Jean de Fontvannes et dHenri de Blives.
III — Les Moulins dEspincey.
I
Le document le plus ancien concernant la baillie de Payns est une lettre de lévêque de Troyes, Henri de Carinthie, relatant la donation laile au Temple, par Humbauld de Caie ( ?), de la moitié des grosses dîmes de Savières (1).
Cette pieuse libéralité lut faite en deux fois.
Agissant de concert avec sa femme et sa fille, dont les noms ne sont pas indiqués, Humbauld donna dabord un quart de la dîme, en présence du comte de Champagne Henri-le-Libéral, dObri de Fontvannes (2) et dEudes, fils de Jean, puis, quelque temps après, post aliquem temporis decursum, un autre quart, en présence de larchidiacre Girard, dHugues de Plancy (3), dAnseau de Traînel (4), de Manassès de Pougy (5) et du scribe Thibaut.
La dîme de Savières mouvait, au moins en partie, de Machaire de Magnicourt (6), de sa femme et de ses enfants, qui approuvèrent lune et lautre donation.
1. Aube, arrondissement dArcis, canton de Méry.
2. Aube, arrondissement de Troyes, canton dEstissac.
3. Aube, arrondissement dArcis, canton de Méry-sur-Seine.
4. Aube, arrondissement et canton de Nogent-sur-Seine.
5. Aube, arrondissement dArcis, canton de Ramerupt.
6. Aube, arrondissement dArcis, canton de Chavanges. Sur Machaire de Magnicourt et ses enfants, voir Lalore Cartulaire de la Chapelle-aux-Planches, 6, 1, 10, 13 ; Cartulaire de lAbbaye de Basse-Fontaine, 99.
La seconde eut lieu à la Cour ecclésiastique de Troyes et cest à son occasion que lévêque a été amené à relater la première sans indiquer devant qui elle fut faite.
Scellée devant labbé de Saint-Loup de Troyes, Ithier, ou plutôt Guilier, le chanoine Ponce, les archidiacres Girard et Bernard, Geoffroy de Frangenssenval, Manassès de Pougy et le scribe Thibaut, la lettre épiscopale nest pas datée, mais elle nest certainement pas antérieure à 1153, puisque Guitier est cité parmi les témoins avec son litre dabbé, et que ce fut seulement en 1153 quil fut mis à la tête de labbaye de Saint-Loup (7).
7. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 188 v°.
Une contestation ne tarda pas à sélever entre le Temple et labbaye de Molesme, qui prélevait une part de la dîme, en raison de ce que certains de ses hommes de Villeloup (8) avaient acquis et cultivaient des terres sur le finage de Savières. Si Machaire de Magnicourt, par sa tolérance, leur en avait implicitement reconnu le droit, les Templiers le leur contestèrent.
De là conflit. Les parties en référèrent à quatre arbitres nommés dun commun accord. Cétaient Guitier abbé de Saint-Loup, Harduin abbé de Larrivour (9), Jobert prévôt de Troyes et Philippe surnommé Laucen (?).
8. Aube, arrondissement et canton de Troyes.
9. Commune de Lusigny, Aube, arrondissement Troyes, chef-lieu de canton.
Après mûr examen les arbitres tranchèrent ainsi le différend : sil est juste de maintenir les Templiers dans la possession dun droit déjà ancien, dautre part il ne convient pas que le travail de ses hommes soit complètement perdu pour labbaye de Molesme. En conséquence, pour le bien de la paix, les Templiers lèveront la dîme à Savières aussi bien sur les terres des hommes de Villeloup que sur les autres, mais, comme dédommagement, ils donneront annuellement au prieuré de Saint-Quentin de Troyes (1), relevant de Molesme, deux setiers de grain, lun de seigle, lautre davoine, mesure de Troyes. Les Templiers nauront pas à conduire ce grain, mais le prieur devra en prendre livraison dans leur maison à la Saint-Remi (2).
1. Sur ce prieuré voir Emile Socard : Chartes inédites extraites des cartulaires de Molesme.
2. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 181.
Le copiste a daté cette charte de 1112 ; il y a là évidemment une grosse erreur, provenant soit de lomission dun mot, soit de toute autre cause. Lordre du Temple, en effet, ne fut fondé quen 1118, et ce fut seulement de 1122 à 1142 que Joffroy le Fournier donna la terre de Villeloup au prieuré de Saint-Quentin.
Il paraît assez vraisemblable que le copiste a oublié le mot soixante et que cest 1172 au lieu de 1112 quil faudrait lire.
Quoiquil en soit, lacte ne peut être placé avant 1157 ni après 1175. En effet, ce fut seulement en 1157 que lun des arbitres, Harduin, prit possession de labbaye de Larrivour, et, en 1175, un autre arbitre, Jobert de Provins, nétait déjà plus prévôt de Troyes.
II
En décembre 1225, sous le sceau de Pierre, prieur de Saint-Georges (3), Pierre de Précy (de Pricio), damoiseau, et Ysabeau, sa femme, reconnurent avoir donné aux Templiers le nommé Etienne-le-Roux, de Savières, et ses deux fils Gauthier et Sucambre, avec leurs biens. Ils leur cédèrent également deux sous de cens quEtienne-le-Roux leur payait annuellement.
3. Hameau commune de Vallant-Saint-Georges, Aube, arrondissement dArcis, canton de Méry. Le prieuré de Saint-Georges, dépendant de labbaye de Saint-Quentin de Beauvais, fut fondé vers 1190 par les chanoines de Saint-Pierre de Troyes.
En reconnaissance de cette libéralité, les Frères du Temple donnèrent à Pierre et à sa femme 20 livres, monnaie de Provins (1).
1. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 187.
Un autre damoiseau, Jean de Fontvannes (2), seigneur de Blives (3), se dessaisit, en faveur des Templiers de Payns, de trois arpents de pré quil possédait à Blives, finage de Corcelles et qui tenaient à ceux du Temple. De ces trois arpents, il abandonna lun, comme aumône, et vendit les deux autres pour dix livres de Provins.
2. Aube, arrondissement de Troyes, canton dEstissac.
3. Ferme et château commune de Savières, ancienne seigneurie, ancien village.
Deux reconnaissances attestent la donation et la vente :
Lune sous le sceau de lofficial de Troyes, Hugues, datée du mois de février 1226, lautre sous le sceau dEtienne, doyen de la chrétienté de Troyes, datée du mois de septembre de la même année. Cette dernière relate lapprobation du contrat par Aalis, femme de Jean de Fontvannes (4).
4. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 181.
Le chevalier Henri de Blives avait, par testament, donné aux Templiers le tiers de ce quil possédait à Blives. Après sa mort le partage ne se fit pas sans difficulté, au moins pour certaine partie de lhéritage, et, en raison de ces difficultés, des biens dune réelle importance demeurèrent quelque temps indivis. Narrivant pas à sentendre, les parties intéressées, cest-à-dire Henri de Blives, lhéritier naturel, et Ermanrique de Ruppe, grand maître du Temple en France, nommèrent dun commun accord comme arbitres, dont la décision ferait loi, le chevalier Renard de Paissi et le clerc Chrétien, de Provins.
Les arbitres firent trois parts de ce qui restait à partager.
La première comprenait létang, le cours deau, le verger en tourant la maison seigneuriale et les coutumes payées par les habitants de Fontaines, pour le droit de pâture qui leur avait été accordé à Blives.
Les prés formaient les deux autres parts.
Henri de Blives prit pour lui le premier lot, cest-à-dire létang, etc., puis dans la prairie, la partie qui se trouvait du côté de sa maison.
Lautre partie revint aux Templiers.
Elle tenait aux prés des pauvres clercs de Saint-Thomas de Rapa, de long en long vers la Seine, jusquaux terres arables des dits clercs.
Henri reconnut aux Templiers le droit de passer sur son pré pour charroyer le foin quils récolteraient dans le leur.
Cet accord fut enregistré le vendredi après la fête de saint Mathieu, apôtre, de lan 1267, par lofficial de Troyes, à la juridiction duquel Henri de Blives se soumit, lautorisant à lexcommunier en quelque lieu quil habitât, sil venait à violer ses engagements (1).
III
Situés sur la Seine, tout près du village de Savières, les moulins dEspincey (2) appartenaient primitivement à Eudes, de Troyes, fils de Goslin. En 1147 (3), sur le point de partir pour la seconde Croisade, Eudes les céda aux moines du prieuré du Saint-Sépulcre de Villacerf, à la condition quils lui donnent raient 40 livres décus avant son départ et 20 livres à son retour. Pendant son absence, les moines auraient la jouissance de son four, mais ils devraient le lui rendre dès quil serait rentré en Champagne. Sil venait à mourir dans cette expédition, sa femme Comtesse et ses (ils seraient substitués à ses droits, et dès quon aurait la certitude de sa mort, les moines devraient leur rendre le tour et leur payer les 20 livres restant à solder sur le prix de vente des moulins dEspincey.
Ces conventions sont relatées dans une charte du comte de Blois, Thibaut II, datée de Jouy, lan 1147 (4).
Le prieuré de Saint-Sépulcre relevait du prieuré de La Charité-sur-Loire (5), membre très important de labbaye de Cluny. Or, à la fin du XIIe siècle, le prieuré de la Charité se trouvait aux prises avec de graves embarras financiers. Dès 1190, les religieux avaient dû, pour sacquitter envers Philippe-Auguste partant pour la Croisade, vendre leur maison de Coulanges-sur-Yonne (6) au comte de Nevers et à Pierre de Courson, son chevalier, moyennant 13.000 sons nivernois (7). Ce sacrifice ne constituait quune demi-mesure ; il y avait dautres créanciers que le roi, et le prieuré se trouva bientôt littéralement écrasé sous le poids de ses dettes.
1. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 181, 182.
2. Espincey, section de Savières, ne ligure pas dans le dictionnaire topographique de MM. Socard et Boutiot. LEpinay, fief de la seigneurie de Payns, aujourdhui détruit, semble y avoir pris sa place par suite dune erreur de lecture imputable aux auteurs de la Gallia Christiana (tome XII, page 261) et à Camusat lui-même (Promptuarium, folio 355). En 1214, la justice dEspincey était tenue en fief du comte de Champagne par dame Félise dame de Savières. Cf. Longnon : Documents relatifs au comté de Champagne et de Brie, tome I, page 311.
3. Eudes, fils de Goslin, est cité parmi les témoins de la charte par laquelle lévêque de Troyes, Haton, confirma, en 1140, les donations faites à labbaye de Larrivour (Gallia Christiana, XII, folio 261) et de celle par laquelle le comte de Champagne Thibaut II notifia, en 1116, la donation dHerbert Lhermite de
Payns au prieuré de Hamerupt (dArbois de Jubainville : Histoire des Comtes de Champagne, III, 433-434).
4. Archives nationales, S. 4058, original sur parchemin. La charte a été publiée par M, dArbois de Jubainville, Histoire des Comtes de Champagne, III, 434, qui a écrit Espincero au lieu de Espinceio et qui na pas identifié ce nom.
5. Nièvre, arrondissement de Cosne, chef-lieu de canton.
6. Yonne, arrondissement dAuxerre, chef-lieu de canton.
7. R. de Lespinasse : Cartulaire de la Charité-sur-Loire, page 32.
En 1209, le prieur Geoffroy II (2), voulant à tout prix sortir de cette situation critique, saboucha avec les Templiers, qui sadonnaient alors aux opérations financières beaucoup plus quaux expéditions militaires, et leur vendit pour 8.000 livres de Provins, en même temps que les moulins dEspincey, toutes les possessions et tous les droits du prieuré à Trouan (3), à Chapelle-Vallon (4), à Belleville (5) et dans plusieurs autres localités étrangères au diocèse de Troyes (6).
Les 8.000 livres seraient versées aux créanciers du prieuré.
Dans le cas où les Templiers seraient molestés au sujet de leurs acquisitions et où le contrat serait attaqué, en tout ou en partie, ils en référeraient au prieur, au sous-prieur ou au cellérier de la Charité, qui ferait cesser lopposition et les indemniserait des frais et des dommages quelle leur aurait occasionnés. Sil arrivait que les vendeurs fussent dans limpossibilité de garantir aux acheteurs la possession dun article quelconque de la vente, ils devraient leur assigner ailleurs un revenu équivalent. Les titres concernant spécialement leurs acquisitions seraient remis aux Templiers ; quant à ceux qui intéresseraient en même temps le Temple et le prieuré, ils seraient mis sous séquestre in manu séquestra et chacune des parties ne pourrait les emporter quaprès avoir pris, sous caution, lengagement de les rendre.
Labbé de Cluny, Guillaume, déclara avoir pour agréable cette convention passée parle prieur de la Charité et en ratifia toutes les clauses en y apposant des sceaux qui ne sont pas spécifiés dans la charte, mais simplement désignés sous ces termes vagues : sub sigillis presentibus. La date du lieu fait éfaut ; quant à celle du temps, il ny a pas mention précise de jour ni de mois, lannée seule (1209) est indiquée, ce qui du reste se rencontre assez fréquemment à celle époque (7).
2. Frère puîné dHervé de Donzy, comte de Nevers.
3. Aube, arrondissement et canton dArcis-sur-Aube.
4. Aube, arrondissement dArcis-sur-Aube, canton de Méry-sur-Seine.
5. Aube, arrondissement de Nogent-sur-Seine, canton de Marcilly-le-Hayer.
6. Nos lecteurs trouveront ces localités dans la charte que nous reproduisons in extenso aux Pièces justificatives.
7. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folios 431 et 432.
Si labbé de Cluny approuva réellement la vente, comme nous venons de le dire, il ne tarda pas à revenir sur cette approbation et à demander lannulation du contrat, sous prétexte quil causait un préjudice considérable, lesionem enormem, au monastère de la Charité.
Les Templiers maintenant leurs droits et opposant une fin de non-recevoir aux réclamations de labbé, ce dernier soumit laffaire au pape Innocent III, qui nomma comme arbitres Jean, abbé de Sainte-Geneviève de Paris, Guillaume, abbé de Bourras (1) au diocèse dAuxerre, et F., doyen dOrléans.
1. Bourras-lAbbaye, commune de Saint-Malo, Nièvre, arrondissement de Cosne, canton de Donzy.
En même temps quil se disposait à plaider la cause de son Ordre devant ces arbitres, labbé de Cluny cherchait des fonds pour rembourser les Templiers ; il avait déjà une bonne partie des 8.000 livres et il espérait trouver promptement le reste.
Tout allait donc pour le mieux, quand il se heurta à lopposition violente et irréductible du prieur de la Charité. Ayant pris linitiative de la vente, Geoffroy était naturellement froissé dans son amour propre et il voyait, non sans raison, dans cette demande de restitutio in integrum, un désaveu et une condamnation formelle de sa conduite administrative.
Convoqué au chapitre général, qui devait statuer sur le préjudice causé à lOrdre et sur les moyens de rembourser les Templiers, Geoffroy envoya à Sézanne (2), où labbé venait de se rendre, un clerc étranger et inconnu pour lui signifier quil interjetait appel de sa décision.
2. Marne, arrondissement dEpernay, chef-lieu de canton. Le prieuré Saint-Julien de Sézanne, fondé en 1085 par Etienne, surnommé Henri, fils de Thibaut III, comte de Champagne, Brie, Blois, etc., relevait du monastère de la Charité-sur-Loire. Toutes ses possessions dans la châtellenie de Provins avaient été comprises dans la vente faite par Geoffroy aux Templiers.
Labbé se rendit en toute hâte à la Charité, pour sentendre avec les religieux et les mettre en garde contre les machinations de leur prieur, notamment contre lintention que Geoffroy lui prêtait, de les chasser du monastère et de les remplacer par une colonie moins nombreuse, quil amènerait de Cluny.
Cette menace avait été plus que suffisante pour gagner les moines à lopposition de Geoffroy, qui, dautre part, pouvait compter sur la faveur et sur lappui des officiers de son frère, le comte de Nevers, Hervé de Donzy (3).
3. Sur Hervé de Donzy, qui soutint très longtemps son frère Geoffroy dans sa lutte contre labbé de Cluny, voir la notice de M. B. de Lespinasse, dans Bulletin de la Société Nivernaise. 2° série, tome III, page 132, et dArbois de Jubainville : Histoire des Comtes de Champagne, tome IV, 1e partie, page 167-170.
Labbé sétait fait précéder dun envoyé chargé dannoncer sa venue. Lorsque ce messager se présenta au couvent de la Charité les moines le chassèrent ignominieusement, puis barricadèrent les portes de la ville et de la clôture du monastère.
Labbé et sa suite, arrivés peu après, erraient autour de la cité, cherchant en vain une entrée, quand un moine, soit quil fut plus respectueux de lautorité, soit quil eût personnellement à se plaindre du prieur, leur ouvrit charitablement une porte de la ville. Ils se dirigèrent aussitôt vers le prieuré ; là, quelques religieux, à la conscience plus éclairée et plus délicate, ou simplement dissidents, leur ouvrirent également la première porte de la clôture, de sorte quils purent entrer dans le monastère selon la coutume, cest-à-dire solennellement, en suivant, autant que possible, les prescriptions de la règle.
A peine étaient-ils dans lenceinte quune grêle de pierres tombait sur eux, lancées par Geoffroy et ses partisans embusqués dans les campaniles, dans les tours et sur les hauteurs circonvoisines.
Plus particulièrement visé, labbé, semble-t-il, néchappa que miraculeusement à la mort. Le cœur brisé et voyant quil fallait renoncer à tout espoir de calmer la sédition, il prit la fuite, abandonnant son cheval, que quatre graves blessures avaient mis hors de service.
Pâle, défait, tremblant de tous ses membres, il errait dans la ville, ne sachant de quel côté porter ses pas, quand un bourgeois le reconnut, et, touché de compassion, lui offrit un asile dans sa maison.
Craignant sans doute un retour offensif et prétendant dailleurs quun grave préjudice avait été causé par labbé au monastère et à la ville, Geoffroy et ses complices demandèrent protection et assistance aux baillis du comte de Nevers, qui, pendant la nuit, les aidèrent à transformer le monastère en forteresse, plaçant des armes, des balistes, des pierres, dans les campaniles et dans les tours, sonnant de toutes sortes dinstruments de musique et poussant des cris, comme on faisait alors dans les places assiégées, afin de se tenir constamment en éveil et déviter toute surprise de lennemi.
Toute monition devenait impossible ; la rébellion était dailleurs évidente, aussi labbé de Cluny, après avoir pris lavis de sages conseillers, destitua Geoffroy, comme désobéissant, rebelle, contumace et dilapidateur ; de plus il lexcommunia ainsi que ses complices et frappa le prieuré dinterdit jusquà pleine et entière soumission. Les moines ne tinrent pas le moindre compte de ces censures et continuèrent à célébrer solennellement les offices, quils annonçaient au son des cloches comme par le passé.
Dautre part, les vexations contre labbé continuèrent. Un jour que ses chevaux étaient conduits à labreuvoir, les officiers du comte, au mépris des franchises de la ville et du monastère, en prirent sept et mirent les autres en fuite ; ils arrêtèrent même plusieurs personnes de sa suite, bien quon ne put leur imputer le moindre méfait et que le comte neût aucun droit de justice à La Charité; en outre, toutes les portes de la ville furent fermées et gardées ; nul ne pouvait passer, soit à pied, soit à cheval, sil déclarait se rendre vers labbé, et on fouillait les étrangers qui demandaient lentrée, afin de bien sassurer quils nétaient porteurs daucune lettre, daucun message.
Privé de sa liberté, accablé de tristesse et dennui, humilié, impuissant, labbé résolut de tenir à La Charité le chapitre général qui devait avoir lieu à Cluny, espérant que les rebelles sinclineraient devant lautorité de cette auguste assemblée.
Lévêque de Genève et larchidiacre de Reims, devant les quels, dès le début, Geoffroy avait porté le différend, étaient déjà réunis à Cluny, avec les prieurs et les définiteurs prêts à entrer en chapitre. Tous quittèrent labbaye pour se rendre à la convocation de labbé Guillaume.
Arrivés à La Marche (1), les définiteurs et les prieurs sy arrêtèrent ; seuls lévêque et larchidiacre continuèrent leur route jusquà La Charité, avec lespoir quils seraient reçus en qualité de négociateurs et quils arriveraient à pacifier les esprits. Ils trouvèrent les portes de la ville fermées et on leur déclara, du haut des remparts, quelles ne leur seraient ouvertes que sur un ordre de Geoffroy. A force dinstances, ils décidèrent un officier du comte à tenter une démarche auprès du prieur et à demander, pour eux seulement, un laissez-passer. La négociation fut longue ; fatigué dattendre, larchidiacre chercha, mais sans le trouver, un autre moyen de pénétrer dans la place.
1. Nièvre, arrondissement de Cosne, canton, de la Charité.
Lofficier revint enfin, porteur dun refus formel, motivé sur ce que les deux dignitaires étaient venus pour le chapitre général, dont Geoffroy ne voulait pas entendre parler. Ils durent donc retourner à La Marche.
Le lendemain, lévêque de Genève pria lofficial de Nevers dintervenir personnellement auprès du prieur et de lui demander en son nom, et au nom de larchidiacre, une entrevue dans laquelle ils traiteraient ensemble du rétablissement de la paix.
Cette seconde démarche neut pas plus de succès que la première.
Le troisième jour, les prieurs et les définiteurs voulant en finir, résolurent de se diriger eux-mêmes, en corps, vers La Charité et dinsister pour être mis en rapports avec le prieur et avec labbé.
Les officiers du comte leur interdirent lentrée de la ville, ajoutant cependant quils allaient faire une nouvelle tentative en faveur de lévêque de Genève et de larchidiacre de Reims.
Les deux délégués savancèrent ; le Trésorier de Tours vint à leur rencontre et les conduisit à une porte de la ville où ils durent attendre longuement larrivée de Geoffroy, qui se présenta escorter de soldats, de serviteurs en armes et de moines porteurs de grands hâtons. En présence du trésorier de Tours, du chantre de Bourges et de larchidiacre dAuxerre, ils lui adressèrent des paroles de paix, lui exposant tous les maux qui pourraient résulter de la discorde si elle se prolongeait, et linfamie qui en rejaillirait non seulement sur labbaye de Cluny, mais encore sur les autres familles religieuses. Ils ajoutèrent que les définiteurs navaient pas de parti pris ; quils étaient disposés à rendre justice à chacun, à corriger tous les torts, de quelque côté quils vinssent, même au besoin ceux de labbé, le chapitre général ayant le pouvoir de réformer les abus dans le chef aussi bien que dans les membres de la communauté religieuse quil représente.
Le prieur répondit : « Je nai pas à minquiéter de la correction que les définiteurs et le chapitre général se proposent de faire ; au spirituel, je ne répondrai que devant vous, puis que cest à vous que jai appelé ; au temporel, je ne répondrai que devant le comte de Nevers, qui a la garde du prieuré. Je fermerai loreille à toute parole de paix ou de transaction tant que labbé demeurera dans celte ville. Labbaye de Cluny nous opprime ; on mavait informé que Guillaume voulait me déposer et transférer dans dautres maisons les religieux de La Charité, voilà pourquoi nous navons pas voulu le recevoir ».
Les délégués demandèrent à Geoffroy de leur permettre de se rendre à la maison où labbé recevait lhospitalité, afin de pouvoir conférer avec lui.
Après mûre réflexion, le prieur répondit quil accordait cette permission à lévêque de Genève seulement, et à la condition que lentretien demandé aurait lieu en présence de ses officiers et de ceux du comte, qui en régleraient la durée.
Il fallut sincliner ; larchidiacre resta donc en dehors de la ville et lévêque, conduit près de labbé, lui exposa ce quil jugeait expédient dans la circonstance : « Je suis prêt, répondit Guillaume, à recevoir avec mansuétude, comme un bon père, les moines de La Charité, sils viennent à moi comme de bons fils, et je leur pardonnerai autant que, sur lavis de sages conseillers, je pourrai le faire selon Dieu ».
Il exposa ensuite à lévêque la manière indigne dont il avait été traité ; il méritait un tout autre accueil, puisquil venait au monastère uniquement dans lintérêt des religieux : « Je suis profondément affligé, ajouta-t-il, quon mette obstacle à lexécution du mandement apostolique relatif à la revendication des biens aliénés.
Cétait pour délibérer sur ce point avec les religieux de La Charité que javais entrepris ce voyage ; ils navaient pas à sen effrayer ; je ne voulais leur imposer aucune charge nouvelle ; déjà javais recueilli une grande partie de largent nécessaire à la revendication et jaurais facilement trouvé le reste ».
Lévêque retourna vers les dissidents et se fit linterprète des sentiments de bienveillance de labbé, ainsi que des bonnes dispositions du chapitre général qui, dans ses décisions, ne sinspirerait que de la justice.
Loin de se laisser toucher par ces déclarations, comme on aurait pu lespérer, ils répondirent avec dédain quils navaient à sinquiéter ni de labbé, ni des définiteurs et quils ne demandaient pas la paix.
De son côté, le prieur, persévérant dans son intransigeance, répéta ce quil avait déjà dit, en laccentuant encore :
« Que ma dignité me soit conservée, ou quelle me soit enlevée, peu importe ; je nécouterai aucune parole de paix, tant que labbé restera dans la ville ».
Lévêque lui posa alors cette question : « Les moines venus de Cluny, qui voudraient voir labbé, seraient-ils en sûreté dans la ville ? Nauraient-ils rien à craindre de votre part, ou de celle de vos partisans ? »
« — Je ne fais la guerre à personne », dit Geoffroy.
La réponse était vague ; lévêque insista pour en avoir une plus précise, et, ainsi poussé dans ses derniers retranchements, le prieur déclara quil ne répondait de rien et quil ne garantissait la sécurité à qui que ce fut.
A linstant même un officier du comte, nommé Léthéric, donna à cette réponse un commentaire autorisé, puisquil ne fut pas contredit par Geoffroy : « Si les moines de Cluny, dit-il, sapprochent désormais des portes de la ville, ils perdront leurs chevaux et courront eux-mêmes de grands dangers. Dautre part, je leur interdis de séjourner plus longtemps à La Marche, où ils se sont établis, ce pays étant de la justice de mon seigneur et maître, le comte de Nevers ».
De retour près des définiteurs et des prieurs, lévêque de Genève et larchidiacre de Reims leur racontèrent fidèlement ce qui sétait passé et linsuccès complet de leur mission pacificatrice. Il fallait renoncer à tout espoir de transaction.
Se voyant dans la nécessité de quitter La Marche, les moines résolurent, pour en finir, de tenir sur-le-champ le chapitre général, en plein air, près des murs de la ville. La délibération ne fut pas longue : en raison de sa rébellion contre labbé et de son refus dassister au chapitre général, Geoffroy fut frappé dexcommunication et déposé, son sceau et celui du couvent furent condamnés ; ses complices qui ne viendraient pas à résipiscence dans les sept jours, furent également déclarés excommuniés, et pour que les intérêts du monastère neussent pas à souffrir de la vacance résultant de la déposition de Geoffroy, le prieur de Cluny, Guillaume, fut à linstant même nommé prieur de La Charité.
Dès que cette sentence eût été écrite par les définiteurs, on convoqua lévêque de Genève et larchidiacre de Reims pour en entendre la promulgation, et on eut recours à Rome pour en assurer lexécution.
Par une bulle datée de Segni, le 28 juin 1212, bulle à laquelle nous avons emprunté tous ces détails, Innocent III prescrivit aux évêques de Troyes (1) et de Meaux (2) et à labbé de Lagny de veiller à lexécution des décisions du chapitre général, si, après enquête faite sur les lieux, ils reconnaissaient lexactitude des faits qui lui avaient été exposés.
1. Hervée.
2. Geoffroy de Tressi.
Il leur donna plein pouvoir de fermer la bouche aux contradicteurs et aux révoltés, quils fussent religieux, clercs ou laïques, en les frappant des censures ecclésiastiques nonobstant appel. De plus, comme on lui avait dit que Geoffroy avait amassé, dans lexercice de sa charge, des richesses considérables, le pape ordonna à ses mandataires de lobliger à restitution et demployer largent ainsi rendu au payement des dettes du monastère, ou à toute autre œuvre devant tourner à son profit (3).
3. H. de Lespinasse, Cartulaire de La Charité, 58-66.
Nous voudrions pouvoir répéter ici ladage bien connu : Roma locuta est causa finita est, mais une autre lettre du même pape, datée de Latran le 14 des calendes de Janvier, cest-à-dire le 19 décembre 1212, va nous apprendre quil nen fut pas ainsi et que le scandale dura longtemps encore.
Daprès le moine Elie et maître Gui, procureurs envoyés à Rome par labbaye de Cluny, voici quelle fut la suite de laffaire. Les portes du monastère furent brutalement fermées aux délégués apostoliques, comme elles lavaient été à labbé. Ainsi repoussés du couvent, ils procédèrent, dans la ville, à lenquête prescrite, et, reconnaissant que le récit fait au Saint Père était de tout point conforme à la vérité, que la culpabilité des rebelles avait même été atténuée, ils confirmèrent toutes les décisions du chapitre général, sans tenir compte de lappel dun soi-disant procureur de La Charité, et déclarèrent définitive la sentence dexcommunication portée contre Geoffroy et ses complices.
Les rebelles nen continuèrent pas moins à célébrer loffice divin.
Impuissants à vaincre leur obstination au moyen des censures, les délégués sadressèrent à Philippe-Auguste, lui demandant dintervenir auprès du comte de Nevers pour le détacher du parti des révoltés et duser de son pouvoir royal pour réprimer leur insolence. Le roi ordonna au comte de mettre le nouveau prieur en possession du temporel du monastère, et, comme Hervé de Donzy tardait à exécuter cet ordre, il leva une armée contre lui. Le comte effrayé obéit, mais les moines de La Charité persistèrent dans leur révolte, de la nécessité de recourir de nouveau à Rome et de supplier le pape dintervenir une seconde fois pour faire cesser la rébellion.
Tel est le récit fait à la Cour romaine par les procureurs de labbaye de Cluny. Celui des procureurs de La Charité, les moines Jean et Nicolas, qui, eux aussi, avaient été envoyés à Rome pour y plaider la cause du prieuré, est quelque peu différent et beaucoup plus explicite.
Daprès eux, la sentence dexcommunications était postérieure à lappel porté au Souverain Pontife par le prieur et ses religieux. Partis pour Rome avant lexpiration du délai fixé pour lappel, cétait à laide de plusieurs mensonges que les premiers envoyés de Cluny avaient obtenu du pape les lettres adressées aux évêques de Troyes et de Meaux et à labbé de Lagny. Du reste, avant même de recevoir le mandement apostolique, ces évêques avaient, de leur propre autorité, promulgué et fait exécuter, dans leur diocèse, la sentence dexcommunication. Ils étaient donc plus que suspects, ils étaient notoirement hostiles aux moines de La Charité, qui cependant, par respect pour le Saint-Siège, consentirent à les accueillir avec bienveillance, à la condition que leur suite ne serait pas trop nombreuse. Cette condition ne fut pas acceptée, ou, si elle le fut, on nen tint pas compte.
En effet, les moines de Cluny, suivis de leurs partisans, se présentèrent avec les délégués et se disposaient à entrer avec eux. Il était plus que probable quune fois introduits dans le monastère ils refuseraient den sortir et loccuperaient par force.
Afin de parer à ce danger, les religieux de La Charité demandèrent humblement aux évêques, qui y consentirent, que lenquête eût lieu non dans lenceinte du couvent, mais dans léglise Saint-Pierre (1).
1. Eglise paroissiale dépendant du monastère et située dans le haut de la ville. Ou en voit encore la façade et la voûte engagées dans les maisons.
Là, le procureur de La Charité soutint que les délégués ne devaient pas se prévaloir des pouvoirs qui leur étaient conférés par les lettres apostoliques, car si le pape avait su que, dans leurs diocèses, ils avaient déjà pris parti contre le monastère en promulguant les décisions du chapitre général, il naurait certainement pas remis la cause entre leurs mains. Les lettres apostoliques ayant été ainsi subrepticement obtenues, on devait les considérer comme nulles, dautant plus que le prieur de La Charité avait envoyé à Rome des messagers pour éclairer le pape et rétablir la vérité. Le procureur opposa, en outre, dautres exceptions de droit et demanda instamment la nomination darbitres, devant lesquels il ferait la preuve des motifs de suspicion quil alléguait contre les délégués. Au mépris de toutes les règles du droit canonique et du droit civil, on ne tint aucun compte de ces réclamations et larbitrage fut refusé.
Le procureur de La Charité déclara alors interjeter appel à une audience pontificale et placer le monastère, personnes et biens, sous la protection du Saint-Siège.
Les juges nen continuèrent pas moins lenquête ; ils la menèrent avec une telle précipitation quun seul jour suffit à laudition des témoins, à la publication des témoignages et à la confirmation de toutes les décisions prises par labbé de Cluny et les définiteurs.
Outre-passant les pouvoirs qui leur étaient conférés par les lettres apostoliques, ils essayèrent ensuite de circonvenir le comte de Nevers et de lamener à prendre parti contre les religieux de La Charité. Ne pouvant y réussir, ils sadressèrent au roi de France, le priant, au nom du pape, dintervenir dans laffaire. Trompé par leurs mensonges, Philippe-Auguste en joignit au comte de mettre le prieur substitué à Geoffroy en possession des biens du monastère. Le comte, bien que convaincu de linjustice de la mesure, se rendit à Paris pour prendre conseil dhommes compétents ; tous le confirmèrent dans son appréciation, de sorte quil crut devoir ajourner lexécution de lordre royal et gagner du temps, mais le roi mit en marche une armée contre lui. Il fallut céder à la force et le comte se vit contraint daccompagner au monastère, pour y installer le nouveau prieur, le maréchal qui commandait larmée.
A la vue de cette multitude de soldats, les moines se revêtirent de leurs ornements ecclésiastiques et coururent à la porte principale du couvent, opposant aux envahisseurs les crucifix, les saintes reliques, voire même la sainte Eucharistie, et leur défendant, de par Dieu et de par le pape, de violer une maison de prières placée sous la protection du siège apostolique.
Les soldats reculèrent dabord ; puis, senhardissant et foulant aux pieds tout respect, ils revinrent à la charge, entrèrent par une autre voie, brisèrent toutes les portes, fouillèrent tous les meubles et mirent lintrus Guillaume en possession du grenier, du cellier, du dortoir, en un mot de toutes les parties du monastère. Stupéfaits, affolés, les moines sétaient réfugiés dans loratoire ; on les y laissa, mais défense fut faite de communiquer avec eux et de leur venir en aide, de sorte que les vivres leur étant ainsi coupés, ils navaient pour se nourrir que ce que leur passaient, en cachette et par les fenêtres, certains hommes compatissants. De là leur nouveau recours au Saint-Siège et leurs supplications au pape pour que, dans sa clémence, il mette fin à leurs maux.
En présence de ces deux versions, dont nous navons pas besoin de souligner les divergences, Innocent III se livra à une enquête minutieuse, à la suite de laquelle il reconnut :
1° Que les délégués avaient réellement agi avec une précipitation condamnable.
2° Quil ne leur aurait pas confié la cause sil avait su que, de leur autorité privée et avant de recevoir ses ordres, ils avaient publié et fait exécuter dans leurs diocèses les décisions du chapitre général.
3° Que les lettres apostoliques ayant été subrepticement obtenues, ils nauraient pas dû sen prévaloir pour retenir la cause.
4° Quils avaient outre-passé les limites de leur mandat en demandant le secours du bras séculier, à lheure même où le procès, porté à Rome par lappel dune des parties, y suivait régulièrement son cours.
5° Quils avaient méconnu les immunités et les libertés de lEglise, en admettant quà loccasion dune sentence rendue par un juge incompétent ou malicieux, le roi ou tout autre prince avait le droit de toucher aux biens ecclésiastiques, et que, de ce fait, un grave et scandaleux désaccord pouvait sélever entre les deux pouvoirs (1).
1. Traduction très libre de ce texte évidemment fautif : ac etiam et hoc grave inter sacerdotium atque regium scandalum generari.
Pour ces motifs, Innocent III déclara nul et sans valeur tout ce qui avait été fait par les juges, ou par dautres, à leur instigation.
Cétait une victoire pour les moines de La Charité, mais victoire sans lendemain, victoire platonique dont ils neurent pas même le temps de se réjouir, car, après avoir ainsi désavoué ses mandataires, Innocent III frappa les religieux eux-mêmes.
Ils avaient avoué, en cours de Rome, que, depuis vingt ans, labbé de Cluny nommait et destituait, à son gré, leur prieur et veillait à lobservation de la discipline dans le monastère.
Ils ajoutaient, il est vrai, comme correctif, que cétait là une usurpation de pouvoir ; mais le pape, prenant acte de leur aveu sans tenir compte de leur protestation, et retenant le fait sans soccuper du droit, maintint labbé dans le pouvoir qui lui était tardivement contesté et ratifia toutes les mesures de rigueur quil avait prises contre eux, y compris la destitution du prieur et son remplacement par Guillaume.
Labbé de Preuilly (2) de lordre de Cîteaux, celui de Sainte-Colombe au diocèse de Sens (3), et celui de Saint-Satur (4) au diocèse de Bourges, furent chargés de lexécution de la sentence, nonobstant appel, en recourant, sil le fallait, aux censures ecclésiastiques, et, en même temps, de veiller à ce que le trésor, les privilèges, les chartes et tous les ornements ecclésiastiques, aliénés ou soustraits, fussent restitués au monastère.
2. Abbaye cistercienne, commune dEgligny, Seine-et-Marne, arrondissement de Provins, canton de Dannemarie.
3. Hélye, qui reçut du pape Innocent III plusieurs missions analogues.
4. Cher, arrondissement et canton de Sancerre.
« Enjoignez, de notre part, à labbé de Cluny, disait le pape à ses nouveaux mandataires, quil ne néglige rien pour que tout ce qui a pu être enlevé par le comte de Nevers et par le maréchal, soit intégralement rendu. Quil accorde aux religieux le bienfait de labsolution ; quil les traite avec une bienveillance toute paternelle et quil sapplique à recouvrer les biens aliénés au grave préjudice du prieuré, suivant la forme indiquée dans nos lettres et conformément à la promesse qui nous a été faite, lannée dernière, par ses envoyés.
« Dautre part, si le prieur et tous les moines de La Charité, ou la partie la plus saine et la plus nombreuse de cette famille religieuse, croient avoir des droits à revendiquer relativement à la liberté du monastère, nous les entendrons avec bienveillance lorsque nous en serons requis cl quil nous paraîtra utile de le faire.
« Que labbé de Cluny ait à cœur de pacifier et de réformer le prieuré, en en conservant toutes les immunités, et quà cause de sa négligence ou de son insolence nous ne soyons pas obligés dintervenir directement nous-même (1) ».
1. René de Lespinasse, Cartulaire de La Charité, 58-61.
Il est à présumer que, de part et dautre, on sinclina devant la décision pontificale, mais par suite de léloignement et de la difficulté de se renseigner, cette décision se fit trop longtemps attendre. Le mal, semble-t-il, aurait été prévenu, ou tout au moins beaucoup plus vite réprimé, si les moines navaient pas été soustraits à la juridiction de lOrdinaire. Cest ainsi que, trop souvent, lexemption devint un dissolvant des plus actifs pour la discipline, je dirai même, après S. Bernard, une plaie, un fléau, plaga (2).
2. Traité de la Considération adressé au pape Eugène III.
Quoi quil en soit, nul ne sétonnera quaprès un tel scandale les Cathares ou Patarins aient trouvé de nombreux adhérents parmi les habitants de La Charité et que la ville soit devenue un des principaux centres de lhérésie, contre lequel il fallut envoyer le fameux inquisiteur Robert le Bougre (3).
3. Henri Charles LEA. Histoire de lInquisition au moyen âge, tome II, page 133.
Fin des actes sur la vente.
Mais reprenons notre récit.
Absorbés par ces luttes intestines, les religieux de Cluny négligèrent la question de fond, cest-à-dire la validité du contrat, cause première de la discorde.
Cétait à eux à prouver, devant les arbitres nommés par le pape, que la vente consentie par Geoffroy aux Templiers avait causé un préjudice considérable au monastère de La Charité et, quen conséquence, il y avait lieu de lannuler. Convoqués plusieurs lois par les arbitres pour fournir leurs preuves, ils ne se présentèrent pas.
Les Templiers insistèrent pour que la question fût tranchée sans nouvel ajournement, et ils étaient dautant plus autorisés à le faire que, daprès la teneur de leur commission, les arbitres devaient se prononcer dans les quatre mois qui sécouleraient à partir de la première citation. Cédant à leurs justes instances, les abbés de Sainte-Geneviève de Paris et de Bourges, en labsence du doyen dOrléans, troisième arbitre, légitimement excusé, admirent la validité du contrat, déclarèrent quil devait sortir tous ses effets et frappèrent dexcommunication quiconque contredirait à leur décision (12 janvier 1213, n. st.) (4).
4. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 181, voir la charte aux Pièces justificatives.
Cette sentence ne mit pas fin au conflit. Battus, les moines de Cluny étaient loin dêtre résignés ; ils gardaient lespoir de la revanche et reprirent bientôt loffensive. Laffaire ainsi reprise se plaidait devant Jacques, évêque de Préneste (2) et légat du pape, quand, au mois daoût de lannée 1240, les parties y mirent fin par un compromis amical. Cest ainsi du moins que le prieur de La Charité, Guillaume, en le notifiant, appelle le traité de paix.
2. Aujourdhui Palestrina, Italie.
Un compromis suppose et implique des concessions réciproques. Or, les Templiers ne cédèrent rien de leurs droits, tandis que les moines de Cluny, renonçant au procès, reconnurent formellement la validité de la vente consentie par le prieur Geoffroy « dheureuse mémoire », et sengagèrent à ne plus inquiéter à lavenir les acheteurs dans la jouissance des biens et des revenus qui leur avaient été cédés.
Il y eut donc soumission pure et simple et non compromis.
Le prieur de La Charité nemploya ce mot, semble-t-il, que pour ménager son amour-propre et celui des moines de Cluny.
Les Templiers eurent le bon esprit de ne pas protester ; ils acceptèrent la capitulation sans refuser à leurs adversaires une satisfaction damour-propre qui, somme toute, ne diminuait en rien pour eux les avantages de la victoire (3).
3. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 435 v° et 436 r°. Voir la charte aux Pièces justificatives.
Dans ce même mois daoût 1240, le prieur de Saint-Sépulcre et ceux qui, comme lui, avaient eu quelques-unes de leurs propriétés aliénées, par le contrat de 1209, cest-à-dire les prieurs de Reuil (4), de Sézanne (5), de Saint-Christophe (6), de Montbéon (7) et de Venisy (8) demandèrent au roi de France de confirmer de son autorité le « compromis amical », et, comme à Venisy et à Montbéon, les moines navaient pas de sceau, ils firent apposer à leur requête celui de la cour de Sens (9).
4. Seine-et-Marne, arrondissement de Meaux, canton de La Ferté-sous-Jouarre.
5. Marne, arrondissement dEpernay, chef-lieu de canton.
6. Commune de Fleurines, Oise, arrondissement de Senlis, canton de Pont-Sainte-Maxence.
7. Commune de Saint-Agnan, Yonne, arrondissement de Sens, canton de Pont-sur-Yonne.
8. Yonne, arrondissement de Joigny, canton de Brienon.
9. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 135 r°. Voir la charte aux Pièces justificatives.
Le prieur de La Charité et les Templiers adressèrent la même supplique à Louis IX, qui, du consentement de labbé de Cluny et par lettres datées de Viverias, au mois de novembre 1240, confirma non seulement le compromis, mais encore la vente, cause première du différend, en les vidimant (2).
2. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 437 à 110. Voir la charte aux Pièces justificatives.
Le légat du pape, Jacques, évêque de Préneste, fit de même par lettres adressées au maître du Temple en France, lettres quil termina en menaçant de lindignation du Dieu tout puissant et des apôtres saint Pierre et saint Paul, quiconque oserait désormais attaquer les conventions relatées (3).
3. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 410 et suivantes. Voir la charte aux Pièces justificatives.
Ainsi maintenus dans leurs droits à Trouan, à Chapelle-Vallon, à Belleville et sur les moulins dEspincey, les Templiers en jouirent paisiblement jusquau moment de leur arrestation.
SAINT-MESMIN
Ce fut seulement en 1213 que les Templiers prirent pied à Saint-Mesmin (4). Il résulte, en effet, dune charte datée de cette année, sans indication de mois, sous le sceau de lofficial de Troyes, Jean, que le chevalier Henri de Saint-Mesmin donna alors en aumône, aux Templiers de Payns, trois arpents de pré sis dans sa nouvelle prairie, du côté de leur maison. Cette aumône ne fut en réalité quune vente déguisée, car, en retour, les Templiers versèrent au chevalier 14 livres, monnaie de Provins (5).
Henri de Saint-Mesmin nous paraît avoir été le même personnage que Henri de Chennegy (6). Seigneur des deux villages, il est désigné tantôt sous le nom de lun, tantôt sous celui de lautre. Ce fut sous le nom dHenri de Chennegy quil donna aux Templiers un autre pré ayant appartenu à un de ses hommes de corps, Robin de Saint-Mesmin, et qui était rentré dans son domaine, en vertu du droit de mainmorte. Ici encore laumône ne fut pas purement gratuite, car pour ce pré sis à Saint-Mesmin, et qui tenait au leur, les Templiers donnèrent au chevalier 10 livres provinoises, comme il appert de la reconnaissance passée en juillet 1216, sous le sceau de Philippe, abbé de Saint-Loup de Troyes (7).
5. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 174.
6. Aube, arrondissement de Troyes, canton dEstissac.
Sur Henri de Chennegy ou de Saint-Mesmin, voir E. Morel : Les Croisés de la Champagne méridionale, p. 28 et 29.
7. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 171. Archives nationales, S. 4958 original.
Une nouvelle croisade sorganisait alors et Henri de Chennegy voulut y prendre part. Au moment de partir pour Jérusalem, il devait 200 livres aux Templiers, leur ayant sans doute emprunté cette somme pour faire face aux dépenses considérables occasionnées par ces expéditions lointaines.
Du consentement dEmeline, sa femme, il autorisa ses créanciers à toucher des mains de ses sergents, pendant son absence, tous les revenus de ses terres de Fontaine (2) et de Saint-Mesmin. Il évaluait ces revenus à 100 livres par an. Dans le cas où ils seraient inférieurs à cette somme, les Templiers, la seconde année écoulée, prendraient sur une autre de ses terres ce qui leur resterait dû. Si, au contraire, les revenus se trouvaient supérieurs à lévaluation, les-Templiers garderaient lexcédent pour le compte dHenri.
La dette intégralement payée, ils continueraient à percevoir les revenus des deux seigneuries, afin de les remettre au Croisé, le jour où, Dieu le permettant, il reviendrait dans ses domaines, ou bien de les distribuer à ses légataires si, ce quà Dieu ne plaise, il mourait à la Croisade.
Sil arrivait quEmeline décédât avant le retour de son mari, les Templiers percevraient également, et au même titre, les revenus de la terre de Chennegy, quelle gardait en sa main.
2. Fontaine-Saint-George ou Fontaine-les-Grès, Aube, arrondissement de Nogent-sur-Seine, canton de Romilly.
La comtesse de Champagne, Blanche de Navarre (3), par lettres datées de juillet 1218, approuva ces conventions, réserve faite de ses droits de fief et de service ; elle promit même que si les sergents dHenri se montraient malveillants à leur égard, les Templiers trouveraient en elle aide et protection (4).
3. Fille de Sanche VI, dit le Sage, roi de Navarre et veuve de Thibaut III.
4. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 171, 175.
Henri de Chennegy revint de la croisade. Nous le retrouvons de 1228 à 1230, veuf dEmeline et remarié à Marie, du consentement de laquelle il vendit alors aux Templiers pour une somme quil na pas indiquée, le pré de Courcelles, situé près de la chapelle de Saint-Mesmin, ainsi que les deux pièces de roseaux contiguës.
En même temps que le domaine, il leur transmit la justice haute et basse sur cette propriété.
Il fut stipulé que les Templiers pourraient faucher le pré et les roseaux deux fois par an, que tout ce que le pré gagnerait sur la Seine leur appartiendrait, et quils pourraient le protéger contre les empiétements de la rivière, comme bon leur semblerait, pourvu toutefois quils ne gênent pas le cours de leau.
Henri de Chenneny céda en outre aux Templiers, comme aumône, droit dusage pour leurs troupeaux dans les pâtures de Saint-Mesmin, avec cette clause que si quelque délit était commis par leurs bestiaux, ils répareraient le dommage daprès lestimation de prudhommes et rentreraient en possession de leurs hèles, sans être frappés daucune exaction, daucune amende.
Vente et donation furent scellées du sceau dHenri de Chennegy, le jour de la saint Luc, 18 octobre 1230 (1).
1. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 175. Vidimus daté du lundi après lAscension de lan 1287.
De 1230 à 1303 nous navons rien à relater. A celle dernière date, le commandeur de la baillie de Troyes (2) et de Payns était Raoul de Gizy, receveur des finances royales en Champagne, et nous le voyons alors revendiquer pour lui et pour les Templiers de Payns le droit de pêcher chaque année, pendant un jour et une nuit, dans la rivière de Saint-Mesmin.
2. Le copiste a écrit Brie, mais nous avons lieu de croire à un lapsus calami ou à une faute de lecture.
La rivière appartenait au seigneur du village, le chevalier Pierre de Nully (3), dit Male Grape, qui ne voulait pas admettre cette servitude et niait le droit de pèche aussi formellement que Raoul de Gizy laffirmait.
3. Haute-Marne, arrondissement de Vassy, canton de Doulevant.
Les titres vraisemblablement faisaient défaut de part et dautre, et dans de telles conditions, de mutuelles concessions simposaient.
« A la par de fin », frère Raoul et messire Pierre le comprirent ; aussi, comparaissant par devant Pierre dOrléans (Dorliens), citoyen de Troyes, et Geoffroy de Gondrecourt, clerc juré, ils mirent fin à leur désaccord par le compromis suivant :
Chaque année, dans le mois qui suivrait la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste, cest-à-dire du 24 juin au 24 juillet, les Templiers pourraient pêcher dans la rivière de Saint-Mesmin pendant une nuit, commençant au coucher du soleil et finissant à son lever.
La pêche aurait lieu « à deux neis (nacelles) seulement, à quatre pescheurs (au maximum), à ung gardien de poisson et à une roy » (filet de pèche).
Le choix de la nuit était laissé aux Templiers, mais ils devraient prévenir le seigneur deux jours à lavance. Il fut, en outre, stipulé quils ne pourraient pêcher à engin dormant ni à lurre, et que le fermier de la pêche ou le seigneur lui-même, sil ne la donnait pas à ferme, devraient enlever de la rivière tous les engins qui pourraient sy trouver. Faute de le faire, les Templiers auraient le droit de procéder eux-mêmes à cet enlèvement.
Pierre de Nully jura de respecter les clauses du compromis ; il donna, comme garantie de son serment, tous ses biens, meubles et immeubles, présents et à venir, et il se soumit, quant à lobservation du traité, non plus à la juridiction de lofficial, mais à celle du roi, du bailli et du prévôt de Troyes.
Lacte fut notifié et scellé en 1303, « le vendredi après la feste de Notre-Dame en mi-aout », par Guillaume des Moulins, garde du scel de la prévôté de Troyes, en présence de Pierre de Barberey (1), chevalier, de Jean de Saint-Sépulcre (2), également chevalier, seigneur du dit Saint-Sépulcre, et de Jean le Reiz (3).
1. Aube, arrondissement et canton de Troyes.
2. Aujourdhui Villacert, Aube, arrondissement et canton de Troyes.
3. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 177.
ERREY-MESSON
Errey (4) est un hameau de Messon. Lorigine des biens de lOrdre du Temple dans cette localité parait avoir été la vente que fit aux Templiers, Herbert dErrey, des biens quil y possédait (5).
4. Aube, arrondissement de Troyes, canton dEstissaac.
5. Daprès le Cartulaire du Temple, il faudrait, semble-t-il, reporter cette origine à lan 1220, date dune vente consentie aux Templiers par les héritiers de Guyot Jollain. Dans la charte de lévêque de Troyes, Hervé, relatant cette vente il est question de Chamoy, de Sommeval, de Bercenay et de Maroy, mais il nest pas fait mention dErrey ni de Messon. Nous croyons donc devoir laisser de côté cette charte, estimant que le copiste la classée par erreur en tête des documents relatifs à Errey et à Messon.
Quelle lut la date précise de ce contrat ?
Quelle était létendue du domaine ainsi aliéné ?
A quelles conditions fut-il cédé ?
Nous lignorons. Tout ce que nous pouvons dire, cest que la femme dHerbert, Ermanjarde, approuva et ratifia, le samedi après la Toussaint de lan 1232, la vente faite par son mari. Comparaissant à cette date par devant Pierre de Clesles, official de Troyes, les deux époux promirent avec serment de ne jamais revenir sur leur parole et dans le cas où, ce quà Dieu ne plaise, ils seraient infidèles à leur engagement, ils autorisèrent lofficial à les frapper dexcommunication (1).
1. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 239 v°. Voir la charte aux Pièces justificatives.
Lannée suivante les Templiers prirent, à titre damodiation perpétuelle, des Bénédictins de labbaye de Saint-Benoît-sur-Loire (2), tout ce que ces derniers possédaient sur les finages dErrey et de Messon, en terres, cens, terrages, coutumes, prés et autres droits, réserve faite des hommes.
Lamodiation eut lieu moyennant une redevance annuelle de 15 setiers de grain (3), mesure de Troyes, et une rente de 30 sous, monnaie forte de Provins, le tout payable à Errey, la veille de la Toussaint. Le maître du Temple en France, O. de la Roche (de Rupe), notifia ce contrat par lettres scellées de son sceau et datées du mois de janvier 1234 (n. st.) (4).
2. Loiret, arrondissement de Gien, canton dOuzouer-sur-Loire. Ce monastère plus connu sous le nom de Fleury, fut fondé vers 630.
3. Quatre setiers et demi de seigle et 10 setiers 1/2 davoine.
4. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 242. Daprès un vidimus sous le sceau de la Cour de léglise de Troyes, en date du dimanche de la Pentecôte de lan 1314.
Chose presque miraculeuse, pendant soixante ans et plus la paix régna, complète, absolue, entre les deux familles religieuses, et ce fut seulement au commencement du xiv° siècle que la discorde éclata. Depuis plusieurs années, nous ignorons pour quelle raison, les Templiers ne payaient plus la redevance convenue en grain et en argent et les Bénédictins en réclamaient instamment les arrérages.
Un procès était imminent. Pour en éviter les ennuis et surtout les frais, frère André Passeloire, au nom des religieux de Saint-Benoît-sur-Loire, et frère Jean de Cerres (5), alias Caire, au nom des chevaliers du Temple, convinrent en vertu dun compromis passé en 1303 sous le sceau de la prévôté de Paris, de sen rapporter à la décision de deux arbitres : Pierre de Vauchassis (6) et de Pierre de Courcelles (7), bourgeois dErvy (8).
5. Aube, commune de Montceaux, arrondissement de Troyes, canton de Bouilly.
6. Aube, arrondissement de Troyes, canton dEstissac.
7. Pierre de Courcelles fut un des deux députés envoyés par la communauté dErvy aux Etats généraux de Tours en 1308. Cf. G. Picot, Documents relatifs aux Etats généraux, page 637.
Après avoir entendu la défense de Jean de Cerres, défense sur laquelle ils ne nous ont pas laissé le moindre renseignement, les arbitres, du consentement des parties, réglèrent le différend sur les bases suivantes : labbaye de Saint-Benoît demeurerait, ou plutôt rentrerait en possession de tous ses droits en terres, bois, près, coutumes, terrages, hommes, femmes et vignes, et les Templiers seraient quittes envers elle de toute redevance, aussi bien pour le passé que pour lavenir.
Les hommes de labbaye cités dans lacte étaient Perrinauz Trumauz, Jeannette femme de Gilot Vyé, Guioz, Pignarz et Perrinauz ses fils, Jean de Sagnères, Marie la Greselle, de Messon, Guioz de Villarcel (1) et ses enfants.
Les biens à restituer consistaient en 125 arpents ou environ, répartis en 35 pièces quon trouvera énumérées aux Pièces justificatives, en un bois appelé le Bois de la Haye Saint-Benoît, en quatre osches, un verger et quelques autres parcelles dont la superficie nest pas indiquée.
1. Aujourdhui Villecerf, hameau commune de Messon.
Une pièce de 4 arpents nommée Le Clos et un quartier de pré, sis à Villarcel, étant contigus et « nécessaires » à la maison du Temple dErrey, les religieux de Saint-Benoît les abandonneraient aux Templiers et recevraient, en compensation, 5 arpents de terre en deux pièces lieu-dit les Boichetz.
Afin de rendre ce compromis ferme et stable, les parties prirent lengagement den faire rédiger des lettres « en la meilleure forme et en la meilleure manière quelles pourraient être faites », et de se les délivrer réciproquement. Celles qui seraient remises aux Templiers devraient être scellées des sceaux de labbé et du couvent de Saint-Benoît-sur-Loire, et celles destinées aux Bénédictins devraient également porter le sceau du Grand Visiteur de la Chevalerie du Temple au royaume de France.
Ecrite sous la signature des arbitres, cette convention porte la date du samedi après la saint Martin dhiver de lan 1303 (2).
2. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 242. Daprès un vidimus sous le sceau de la Cour de léglise de Troyes, en date du dimanche de la Pentecôte de lan 1314. Original, Archives nationales S 4957.
La sentence des arbitres demeura sans effet, car, lors de leur arrestation, en 1307, les Templiers jouissaient encore des biens qui leur avaient été amodiés en 1233, de sorte que ces biens furent mis sous séquestre comme tous leurs autres domaines et que la gestion en fut confiée à des administrateurs nommés par le pape et par le roi. Ces administrateurs, comme nous avons déjà eu occasion de le dire (3), étaient pour la France : Guillaume de Gisors, archidiacre dAuge en léglise de Lisieux, et Rénier Bourdon, « valet du roy », cest-à-dire officier de la Couronne. Siégeant à Paris, ces administrateurs généraux avaient comme délégué dans la baillie de Champagne, Jean Guérin de la Villeneuve-le-Roy (4), et comme subdélégué à Troyes, Guillaume du Temple.
3. Voir notre étude : Les Hospitaliers Seigneurs de Sancey, aujourdhui Saint-Julien, page 1 et 2.
4. Yonne, arrondissement de Joigny, chef-lieu de canton.
Ce dernier refusant de payer les 30 sous de Provins et les 15 setiers de grain, prix de lamodiation, les religieux de Saint-Benoît-sur-Loire chargèrent leur procureur, Pierre de Lannoy, dintervenir et de faire valoir leurs droits près des administrateurs généraux. Dans une requête adressée à cet effet à Guillaume de Gisors et à Rénier Bourdon, Pierre de Lannoy demanda que la « pension » fût payée, ou que la sentence rendue en 1303 par Pierre de Vauchassis et Pierre de Courcelles fût mise à exécution, cest-à-dire que les droits et les biens amodiés fussent rendus à labbaye.
Après examen des titres produits à lappui de la requête, et renseignements pris près des Templiers Raoul de Gizy et Jean de Cerres, qui, au temps du compromis, étaient, le premier receveur de Champagne et de Brie, et le second procureur de lordre du Temple, les administrateurs généraux, par lettres datées de Paris le 23 janvier 1311 (n. st.), mandèrent à Jean Guérin de la Villeneuve-le-Roy de mettre à exécution, sans délai, la sentence prononcée par les arbitres. Le jour même, par lettres également datées de Paris, Jean Guérin transmit cet ordre à Guillaume du Temple, avec la réserve que si, parmi les biens à rendre, certains avaient été antérieurement donnés à ferme et se trouvaient déjà ensemencés, les fermiers en percevraient les fruits lorsque le moment de la récolte serait venu (1).
1. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 247. Daprès un vidimus sous le sceau de la Cour de lEglise de Troyes, en date du dimanche de la Pentecôte de lan 1314.
Daprès la requête de Pierre de Lannoy, Guillaume du Temple avait à choisir entre le paiement de la redevance en grains et en argent, ou la restitution des biens. En prenant ce dernier parti, il eût peut-être outre-passé les droits restreints que lui donnait son titre dadministrateur provisoire, aussi il aima mieux payer les arrérages réclamés. Les biens ne furent donc pas rendus et, en 1313, ils passèrent aux Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, comme les autres possessions des Templiers.
LE PAVILLON
Le Pavillon (1). Propriété de la famille dHugues de Payns.
1. Aube, arrondissement et canton de Troyes.
Comme nous lavons dit dans notre Avant-propos, les Templiers possédaient, sur le territoire du Pavillon, une pièce de terre de 450 arpents environ.
Le Cartulaire du Temple est muet sur la provenance de cette propriété, de beaucoup la plus importante de la commanderie.
Nous croyons pouvoir en conclure quelle remonte à lorigine de lOrdre, quelle provenait des biens de famille de Hugues de Payns et quelle fut, sinon le seul, du moins le principal objet de la donation quil fit, au sortir du Concile de Troyes, à la famille religieuse quil venait de fonder.
De 1128 à 1260, nous restons dans la même obscurité et nous avons à déplorer la même absence de documents.
A cette dernière date, trois pièces de terre sises au Pavillon, « entre le chemin de Mariney (2) et la fin Nostre-Dame de Virelous » (3), faisant partie du gagnage du Temple, étaient revenues en la main des Templiers de Payns, en vertu du droit de mainmorte, par suite du décès de Sévestre Soupe-en-Chou, de Simon de Villeloup et de Colin Mitouart, également de Villeloup.
2. Marigny-le-Châtel, Aube, arrondissement de Nogent-sur-Seine, canton de Marcilly-le-Hayer.
3. Villeloup, Aube, arrondissement et canton de Troyes.
Mis en vente, ces trois champs furent achetés par Pierre, fils de feu Etienne du Pavillon, moyennant 40 sols tournois, avec cette clause que dans le cas où lacheteur mourrait « sans hoirs de son corps » ils reviendraient en la main des Templiers « si comme devant, par raison de mainmorte ».
La vente fut notifiée et scellée par frère Robert, Commandeur des maisons de la Chevalerie du Temple en la baillie de Coulours (4) de Payns et de Troyes, le mardi après la Trinité, 1 er juin, « quant lou miliaires courrait par mil II° et soixante ».
Robert a soin de dire quen cette affaire il nagit pas de lui-même, de sa propre autorité, mais « par la voulenté et par lougrey de ses frères » (5).
4. Yonne, arrondissement de Joigny, canton de Cerisiers.
5. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 196 v°.
Quelques années après, Jean, dit Braruillart, Marguerite, fille de Laurent le Doux, Pierre et Colin, fils de défunt Aubert, Marguerite, fille de Martin, dit Croissant, Bardin, dit Balue, Gilet, dit Croissant, Jacques, dit Fagot, Aubert, fils dOger, Simon, dit Bélier, Thèveline, dite la Quoqueline, Jean, dit Lescarun, Jean, dit Villelous, Colin, gendre du surnommé la Luytre, Loret, fils de Roussel, Jean, fils du surnommé lAne, Gilette, fille de défunt Richer, du Pavillon, Pierre, fils de défunt Etienne, Colin, dit Pétré, de Villeloup, Marie du Pavillon, avec ses trois fils : Jacques, Gillet et Guillaume, Guillaume, dit le Roide et Colet, fils de défunt Dominique, possédaient et cultivaient des terres sises sur les finages de Villeloup et du Pavillon, entre le chemin de Troyes et celui du dit Pavillon.
Les Templiers prétendirent que ces terres leur appartenaient à titre héréditaire, et voulurent les saisir pour les annexer à leur gagnage, mais ceux quils voulaient ainsi exproprier opposèrent à leurs prétentions une énergique résistance.
« Ces terres sont bien à nous, dirent il, la preuve cest que nous les possédons depuis longtemps et que nos pères les possédaient avant nous ».
Au lieu de porter laffaire devant les tribunaux, les parties, sur lavis de sages conseillers, convinrent de sen rapporter à la décision de deux arbitres : Hugues, dit Croissait, du Mesnil (1), et Guillaume, maieur de Villeloup.
1. Probablement Mesnil-Saint-Loup, Aube, arrondissement de Nogent, canton de Marcilly-le-Hayer.
Les arbitres tranchèrent ainsi le différend : Jean Braruillart et consorts, ainsi que leurs héritiers, garderaient les terres en litige, mais ils les tiendraient des Templiers à titre de terrage, et, en raison de ce terrage, ils leur donneraient annuellement deux gerbes sur douze. De plus, en cas de vente dune parcelle quelconque de ces terres, les Templiers percevraient le droit de lods et ventes en usage dans le pays, et ils conserveraient le domaine que tout seigneur a sur le fond des propriétés quil donne en terrage.
Cette transaction fut reçue par le clerc de lofficial de Troyes, délégué ad hoc. Jean Braruillart et consorts non seulement lacceptèrent, mais ils donnèrent tous leurs biens comme garantie et déclarèrent se soumettre à la juridiction de lofficial, quel que soit le lieu de leur résidence, lautorisant par avance à les frapper dexcommunication sils étaient un jour infidèles à leurs engagements.
Dans lacte, daté du jour de Pâques 1268 (2 avril), sont désignés comme témoins : Pierre, dit Moart, maîtres Gauthier et Jean, maçons ou tailleurs de pierre (lathomi), Jean, fils du maieur de Villeloup, le maieur lui-même, et Galant, du dit Villeloup (2).
2. Archives de lAube, 31 H 14 bis, folio 191.
Sources : PETEL Auguste. La commanderie de Payns et ses dépendances. BNF
Retour Etudes