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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

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Un adversaire à la taille de Saladin: Conrad de Montferrat
Conrad Montferrat Tyr, qui fut jadis une cité opulente dont Ézéchiel a décrit l'hégémonie, et dont les marchands fondèrent des comptoirs jusqu'aux Colonnes d'Hercule, et même si l'on en croit Pline, « un empire africain autour de Carthage », n'est plus aujourd'hui qu'une bourgade dont seul le nom évoque le prestigieux passé.
A l'époque de Saladin, elle était encore une grande cité dont l'opulence, aux dires d'Ibn Djobair, était proverbiale. Son gouverneur, Conrad de Montferrat, avait fait doubler le triple rempart de ses fortifications et surélever les tours de ses deux forts, le fort sidonien et le fort antique dont les fondations colossales étonnent encore aujourd'hui les spécialistes de ce genre de travaux.
Il avait accumulé dans Tyr d'importants stocks de vivres, bourré ses quartiers de munitions, habitué les habitants et les soldats de la place aux fatigues de la garde, imposé une discipline impitoyable à tous ceux qui étaient sous ses ordres, qu'ils fussent civils ou militaires. Lorsque Saladin parut devant la ville, le 8 décembre 1187, il jugea qu'elle était imprenable par la terre et que le seul moyen de la réduire à merci était de l'affamer en fermant la seule porte qui lui permettait de recevoir des renforts et des vivres, c'est-à-dire la porte de la mer. Il décréta le blocus de Tyr, fit équiper quatorze galées à voiles et à rames, armées de grappins pour accrocher et aborder, et de brûlots pour incendier les vaisseaux ennemis, et cette flotte musulmane venue d'Egypte croisa sans arrêt devant le port de la grande cité maritime. Il chercha le point faible des fortifications terrestres, mais ne put réussir à forcer un passage pour ses soldats et il dut se rendre à l'évidence:
Les assiégés se défendaient comme des forcenés. Les femmes aidaient les hommes, portant boulets, pots de feux et nourritures jusque sur les remparts. Conrad de Montferrat avait juré sur les Saintes Écritures qu'il ne laisserait pas pénétrer un seul musulman vivant dans Tyr et il tenait sa promesse.
Les assauts de l'ennemi étaient brisés l'un après l'autre sans trop de perte pour les chrétiens dont le moral ne faiblissait pas. Saladin demanda à son fils El Melek ez Zaher, qui se trouvait à Alep, de venir le rejoindre sous les murs de Tyr avec de nouvelles troupes levées parmi les tribus du Nord de la Syrie et du Djebel Sindjar. Le siège durait depuis déjà deux mois lorsqu'une nouvelle armée musulmane parut devant Tyr et les chrétiens commencèrent à s'inquiéter de la mauvaise tournure que prenaient les événements.

Conrad de Montferrat ne tarda pas à découvrir les premiers symptômes du découragement des siens et, pour leur rendre confiance, il imagina une ruse qui réussit fort bien. Il y avait à Tyr un jeune musulman qui, pour se soustraire à la réprobation des siens — il avait offensé son père — avait déserté et renié sa religion. Conrad le pria d'envoyer un courrier à son père, officié dans l'armée musulmane, chargé d'implorer sa clémence. Pour prix de son pardon, il lui promettait de le renseigner sur la condition matérielle et morale des chrétiens enfermés dans Tyr. Le messager du fils repentant fit bien les choses. Selon lui, les assiégés, réduits à la dernière extrémité, avaient projeté de s'enfuir à la faveur de la nuit sur des bateaux, et d'abandonner Tyr et ses richesses.

Ces « révélations » firent sensation dans le camp musulman et les émirs de Saladin embarquèrent leurs soldats d'élite sur les quatorze galées qui croisaient devant le port. Et lorsque la nuit fut venue les musulmans virent en effet les chrétiens qui s'assemblaient sur le port, gémissant bruyamment, se bousculant pour prendre place à bord des vaisseaux qui devaient les emmener. Mais tandis que la population se prêtait de bonne grâce à ce simulacre, les troupes chrétiennes se dissimulaient dans les maisons de la ville. Lorsque les premières lueurs de l'aurore parurent, la chaîne qui fermait l'entrée du port fut abaissée, le tumulte cessa et ceux qui devaient embarquer se cachèrent un peu partout. Et, en vérité, Tyr devint une ville subitement désertée, ce qui ne manqua point de réjouir la vue des vigies des galées de Saladin qui ne tardèrent pas à pénétrer dans le port. Elles y entrèrent d'autant plus hardiment que nulle part devant eux les musulmans ne pouvaient apercevoir la moindre âme qui vive. Mais dès que la flotte fut tout entière bloquée dans le port et avant que les soldats qu'elle transportait aient eu le temps de mettre un seul pied sur terre, Conrad de Montferrat fit tendre la lourde chaîne qui fermait l'entrée du port et de toutes parts ses hommes surgissaient, sautaient à bord des vaisseaux, massacrant les musulmans qui tentaient de débarquer dans la plus grande confusion.

« Les chrétiens, écrit un historien de l'époque, montent sur les navires ennemis et sur les barques qu'ils ont équipées. Dans un instant la mer est teinte du sang de ces malheureux qui furent égorgés. Conrad donne la chasse au reste de la flotte et lui livre un terrible combat. Les Infidèles, après s'être battus en gens désespérés, se font échouer pour se sauver à la nage. Saladin, témoin de ce désastre, se jette dans l'eau, l'épée à la main, à la tête de ses mameluks, afin de tenter de dégager ses gens, mais il était trop éloigné pour leur être d'un secours utile. On ne vit venir sur le rivage que les cadavres de ceux qui s'étaient noyés. Les vaisseaux de Saladin furent coulés, brûlés ou pris, et il n'en échappa que deux. »

C'est ainsi que la flotte égyptienne, commandée par El Fâris Bedrân, sous les ordres du grand amiral Râîs el Bahrein (le Chef des Deux Mers), fut anéantie dans le port de Tyr à l'aube du 30 décembre 1187. Désirant témoigner publiquement sa douleur, Saladin se promena le lendemain sur un cheval blanc dont on avait raccourci la queue (le blanc est le signe de deuil chez les musulmans).

Puis, l'hiver se faisant chaque jour plus cruellement sentir, et les torrentielles pluies saisonnières étant apparus, le sultan leva le siège de Tyr et, selon l'usage, à la mauvaise saison, il renvoya ses soldats dans leurs foyers. Son frère El Adel retourna en Egypte, son fils Ez Zaher à Alep. Quant à lui, il prit ses quartiers d'hiver à Acre où il resta jusqu'en mars 1188.

L'échec de Saladin devant Tyr fut accueilli avec les transports de joie que l'on imagine dans toutes les communautés chrétiennes d'Orient que la chute de Jérusalem avait si profondément troublées. Grâce à Conrad de Montferrat, soudard rusé et franc batailleur, la chrétienté maintenait sur la côte libanaise l'une de ses meilleures positions stratégiques, une base inexpugnable de reconquête. Elle allait pouvoir y débarquer des rois, des armées de Croisés venus de toutes les parties de l'Occident, des approvisionnements ; elle allait pouvoir reprendre, grâce à Tyr, Saint-Jean-d'Acre, reconquérir le littoral palestinien, concentrer ses forces sous le règne d'Amaury de Lusignan.

Tyr est un tournant fâcheux dans l'histoire des Ayyûbides car l'échec de Saladin y fut particulièrement sensible. Il devrait, au printemps suivant, recommencer la guerre. Et tandis qu'il préparait avec ses émirs de nouveaux plans de campagne, de l'autre côté des mers, l'Europe s'organisait contre la menace de l'Islam, levait des troupes nouvelles et dressait contre Saladin la plus formidable coalition de forces qui déferla jamais sur les terre du Proche-Orient...
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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