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Le plus illustre souverain musulman du Moyen-âge

Le point critique des croisades
Le point critique des croisades Quelle était, à ce moment, la situation de la chrétienté en Orient ?
On était loin des temps héroïques de la croisade populaire, conduite par les Pierre l'Ermite, les Gautier Sans-Avoir, les Gérard de Martigues, les Godefroy, les premiers Baudouin, l'Angevin Foulque qui, malgré des difficultés sans nombre, avaient su entraîner des foules exaltées vers l'Orient biblique, évangélique, celui des patriarches et des apôtres, vers cette terre de Judée « qui semble respirer encore la grandeur de Jéhovah et les épouvantements de la mort » (Chateaubriand, L'Itinéraire de Paris à Jérusalem), vers cette Jérusalem ruisselante de lumière à laquelle ils avaient tant rêvé au fond de l'Occident.
Jérusalem !
C'est pour voir tes saintes murailles se dresser derrière les grises montagnes judéennes, c'est pour gravir les collines éboulées du Calvaire et de Sion, pareilles à l'amoncellement des ossements de cent siècles, que se mit en marche la colossale émigration médiévale. La Palestine était alors la terre des combats où un monde nouveau se formait, se purifiait dans le sang de ses manants et de ses preux, heureux, avant de mourir de fièvre ou de faim, de voir surgir au loin, toutes dorées par des soleils millénaires, les tours de la cité de David.
Jérusalem, pour les imaginations troublées par les récits de nombreuses générations de pèlerins, n'était-ce point aussi l'Orient avec ses cités légendaires, ses paradis enluminés, ses bazars et leurs trésors et l'immense croix lumineuse que certains avaient vue grandir démesurément dans le ciel, par des nuits aussi douées que les nuits du commencement du monde ? Terre Sainte où le Verbe s'était incarné !
Terre aussi où tant de civilisations ont laissé leurs temples, le souvenir émouvant de leurs dieux et de leurs épopées, celui de leurs triomphes et de leurs labeurs, l'éternel témoignage des tombeaux et des acropoles. Une foi brûlante soutenait, exaltait alors le zèle de ceux qui se croisaient, abandonnant leurs familles, leurs biens, leur tranquillité, pour connaître des épreuves et des fatigues surhumaines dans cette lente traversée des royaumes qui les séparaient de Jérusalem. Dans cet élan des peuples vers un haut idéal religieux, certes unique dans l'histoire du monde, dans cette communauté spirituelle des pèlerinages armés, dans cette transfiguration des humbles et des rois passionnément épris de Dieu, l'Europe catholique s'est couverte d'une gloire impérissable. Mais les temps du sacrifice pur étaient passés. On était loin, un siècle plus tard, des exaltations du concile de Clermont, et des disciplines des premiers départs quand la brillante et batailleuse noblesse entrant dans les ordres de chevalerie apprenait non seulement à commander, mais aussi à obéir, et était jalouse de ses titres conquis pendant la Première Croisade et recherchés par les plus illustres représentants de l'aristocratie française. Les temps étaient changés. Une noblesse franque, des ordres militaires religieux s'étaient fixés sur la terre syrienne. L'organisation féodale se développa sans le salutaire contrepoids de la situation historique qu'avait acquise la royauté occidentale. Par bonheur, les Baudouin, les Amaury furent des princes intelligents et valeureux. Mais l'assurance des groupes féodaux solidement installés dans leurs principautés expliquent les innombrables restrictions à l'autorité, aux prérogatives des rois latins. Le souverain de Jérusalem, occupant le sommet d'un savant édifice féodal, reste confiné dans son domaine héréditaire de la Palestine et de la Phénicie méridionale. Il n'en sort que pour remplir sa mission de providence féodale, réparer si possible les imprudences et les échecs de ses vassaux. Il intervient chez eux aux époques de crise pour les assister, les défendre contre les ennemis extérieurs, assumer la baillie au moment des vacances dynastiques, remplir son rôle d'artiste à l'occasion des contestations portées devant la Cour suprême. L'origine, le but des Croisades, le concours éclairé que leur accorda la Papauté, toutes ces raisons devaient assurer au clergé d'Orient une situation privilégiée. Aussi le patriarche de Jérusalem intervient-il directement dans les affaires du royaume et parfois même il dépasse ses droits. En outre, subissant l'influence du milieu oriental, dans lequel il avait été si brusquement transplanté, si différent de celui des couvents et des monastères européens, le clergé avait peu à peu perdu la rigidité de ses vertus et il offrait des exemples fâcheux d'une certaine indépendance nuisant à son action spirituelle. En revanche, il était devenu un grand possesseur de biens. Héritier d'innombrables donations dues à la piété des fidèles et des princes, il possédait au Levant de richissimes domaines. Cette situation d'ailleurs n'offrait rien d'anormal, en Orient moins qu'ailleurs, car à la même époque la presque totalité de la ville de Damas était constituée en biens « waqf » au bénéfice des mosquées et des sanctuaires musulmans. Mais il s'était acquis de la sorte une situation particulière dans ce monde sensible de l'Orient chrétien du XIIe siècle. Certains ordres n'hésitaient pas, sans prendre l'avis de Jérusalem, à conclure des accords locaux avec les ennemis de leur religion et de leur race. Ils vendaient leur protection aux marchands arabes et les pratiques substantielles d'un système compliqué de taxes, de péages, de douane, de monopoles, de droits régaliens, entretenaient des revenus qui dépassaient, et de fort loin, ceux du roi et de sa cour. Au sommet du majestueux édifice que les ordres religieux avaient élevé dans la Syrie franque se trouvait le patriarche de Jérusalem dont le roi tenait sa couronne. La situation et le rôle d'un tel personnage n'auraient jamais dû être confiés qu'à l'un de ces prélats austères dont l'histoire de l'Église nous a donné maint exemple. Or, en ces heures troublées pendant lesquelles la chrétienté d'Orient tout entière était menacée par Saladin, un mauvais patriarche se trouvait à la barre:
Héraclius ayant reçu pour prix de sa fidélité à sa maîtresse, Agnès, mère du roi, l'archevêché de Césarée et le patriarcat de Jérusalem. Ce malheureux prélat oublia vite les faveurs de celle qui l'avait conduit au sommet des honneurs et il ne se gêna point pour afficher sa nouvelle conquête d'une grande beauté, Pâque de Riveri, femme d'un marchand de Naplouse qu'il fit empoisonner à Jérusalem. Un exemple venu de si haut devait porter ses fruits amers et les anciens historiens des Croisades ont décrit complaisamment les mœurs qui s'installèrent alors dans la ville sainte. Ainsi le pouvoir royal est limité par ceux du patriarcat, des grands vassaux, des ordres chevaleresques et religieux et même par celui des bourgeois dont l'approbation était requise pour tous les actes intéressant la sécurité du royaume. C'était là le vice majeur d'un système politique devant se concilier une foule d'intérêts contradictoires. Nulle part le régime féodal ne s'est montré aussi indépendant qu'en Terre Sainte, où la véritable puissance appartenait à la cour des liges dont faisaient partie les vassaux et même les arrière-vassaux, intervenant à chaque instant dans le gouvernement du royaume, dans la conduite de sa politique, exerçant le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire, comme le prouvent les fameuses Assises de Jérusalem, rédigées à l'époque de Saladin. Aussi l'autorité royale était-elle réduite à sa plus simple expression. Entouré d'une nuée d'intermédiaires soutenant la politique de leurs intérêts, le roi ne pouvait, au centre d'un réseau serré d'intrigues qui se nouaient continuellement autour de lui, étendre son action qu'en des limites trop étroites pour qu'elle fût efficace. Il ne pouvait rien décider sans l'approbation des prélats, des marchands, des feudataires turbulents, et un Baudouin V, prince d'une rare énergie sur le champ de bataille et d'une grande clairvoyance politique, était impuissant dès qu'il s'agissait de résoudre les problèmes inquiétants de l'avenir du royaume assailli par l'islamisme qui, par l'épée de Saladin, triomphait et menaçait Jérusalem. Au lieu de se consacrer aux tâches urgentes des dangers immédiats, il passait son temps à apaiser les querelles, à satisfaire les égoïsmes des membres influents d'une communauté divisée et meurtrie par ses récents échecs, plus aveugles dans leur inconscience que ce malheureux Baudouin le « Mésel » qui, lui, voyait tomber le feu du ciel sur Jérusalem pour la purifier de ses impuretés.

Le jeune roi, dont la pure figure se détache si lumineusement dans ce siècle chargé de drames pour les États latins d'Orient, le seul certainement qui aurait pu agir avec assez d'énergie afin de sauver Jérusalem du désastre, s'éteignait peu à peu, rongé par son mal incurable. Malgré la flamme ardente qui lui brûlait le cœur, malgré les ravages d'un autre mal que le sien dont il voyait les effets grandir autour de lui, malgré son désir de demeurer à la tête de la chrétienté en des heures tragiques dont il pressentait l'imminence, il fut contraint d'abandonner le pouvoir. Pour assurer la succession au trône de Jérusalem, il maria sa sœur aînée à Guy de Lusignan auquel il confia la baillie du royaume. Ce choix n'eut pas l'heur de plaire aux barons et il suscita de nouvelles discordes. Le comte de Tripoli, Raymond III, prenant la tête du parti des mécontents, prétendit avoir plus de droits à la régence que Guy de Lusignan. Il quitta bruyamment la cour, s'arma contre elle, entraînant avec lui un grand nombre de féodaux rebelles à leur roi. Ses manœuvres furent favorisées par l'incompétence militaire de Guy de Lusignan, publiquement tenu pour responsable des progrès de Saladin. Les choses menaçaient de se gâter sérieusement et Baudouin IV, ne voulant à aucun prix être l'artisan de la ruine de la communauté franque de Syrie, céda devant la coalition de ses vassaux. Il dépouilla son beau-frère des fonctions qu'il venait de lui confier, lui retirant la régence, cassant même son mariage avec sa sœur. Ce fut alors au tour de Guy de Lusignan de se révolter. Il partit s'enfermer dans Ascalon et arma la garnison de la ville contre le roi. Baudouin le somma de comparaître devant un tribunal de chevaliers et de prélats pour juger sa félonie. Guy de Lusignan lui répondit en ravageant la région de Darum, massacrant d'inoffensifs nomades qui faisaient paître leurs troupeaux sous la sauvegarde royale. Le roi de Jérusalem marcha contre Ascalon. Il y trouva les portes closes et bien fermées. « Il appela et ordonna qu'on lui ouvrît, rapporte Guillaume de Tyr. Trois fois il toucha de sa main la porte principale, mais nul ne vint. Les bourgeois de la ville étaient montés sur les murs et ils attendaient. » Baudouin IV fut plus heureux à Jaffa qu'il reprit à son ancien beau-frère. A Saint-Jean-d'Acre il réunit le Parlement pour condamner le comte séditieux dont la mauvaise cause trouva tout de même des défenseurs en les personnes illustres du patriarche de Jérusalem et des grands- maîtres du Temple et de l'Hôpital. Mais la fin de ce grand roi approchait et ne voulant pas que sa mort servît de prétexte à de violentes querelles pour la possession du trône, il confia la baillie du royaume au comte de Tripoli et désigna pour lui succéder Baudouin V, « Baudouinet » comme l'appellent les « Gestes des Chiprois », un enfant de cinq ans, né du premier lit de sa sœur Sibylle avec le marquis de Montferrat. « Il fut décidé devant le mourant, écrit René Grousset, que si l'enfant disparaissait avant dix ans, Raymond III conserverait quand même la régence jusqu'à la fin de ces dix ans pour permettre au Pape, à l'empereur germanique, au roi de France et au roi d'Angleterre de décider entre les droits des deux filles d'Amaury:
Sibylle et Isabelle. » Peu de temps après avoir pris des ultimes dispositions qui assuraient la légitimité de la dynastie angevine sur le trône de Jérusalem, en mars 1185, le roi lépreux mou- rut. Une noble figure disparaissait de l'horizon politique syrien, un très grand roi chrétien succombait en pleine jeunesse et son royaume allait s'effondrer parmi les tumultes d'une guerre sans pitié. Et il ne se trouva personne, parmi tant de fiers personnages désireux de se signaler à l'attention de la postérité, pour coordonner les efforts, organiser la défense du royaume de Jérusalem, sauver le Saint-Sépulcre dont ils avaient la garde. Saladin n'aura qu'à paraître à la tête de ses mameluks pour écraser en quelques heures, en la mauvaise journée de Hattîn, la chevalerie franque conduite au carnage par des princes imprévoyants. Il n'aura qu'à paraître en Palestine pour la conquérir en quelques jours, marchant de victoire en victoire jusqu'à l'anéantissement presque total du royaume de Jérusalem.

L'un des premiers actes du régent fut de signer une nouvelle trêve de quatre ans avec Saladin. Il espérait ainsi gagner du temps. Aussitôt après, il envoya une ambassade en Europe, composée des grands maîtres des Templiers et des Hospitaliers et du patriarche de Jérusalem, afin de solliciter des secours et de souligner l'extrême gravité de la situation des États latins du Levant. Les prélats s'embarquèrent à Jaffa et arrivèrent heureusement à Brindes. Le pape Lucius III et Frédéric Barberousse se trouvaient alors à Vérone. Le Germain promit d'accorder ce qu'on lui demandait et n'envoya pas un lansquenet. Quant au vicaire du Christ, il distribua un certain nombre d'indulgences et des lettres de recommandation. Après avoir célébré les obsèques du Grand Maître du Temple qui mourut à Vérone des suites d'une épidémie, les deux autres ambassadeurs ne se découragèrent pas et ils se rendirent en France où régnait alors Philippe Auguste. Ils arrivèrent à Paris et présentèrent au roi, avec les lettres du Souverain Pontife, les clés de la ville de Jérusalem, de la Tour de David et du Saint-Sépulcre. Philippe Auguste, sincèrement ému par le récit des malheurs des chrétiens d'Orient, voulut immédiatement prononcer le vœu des Croisés et s'embarquer pour la Terre Sainte. Son entourage le déconseilla de prendre une résolution si précipitée. Les envoyés de Jérusalem se rendirent alors en Angleterre auprès d'Henri II. Celui-ci accueillit le patriarche et son compagnon avec beaucoup d'honneur, mais Héraclius eut la mauvaise idée de lui reprocher durement sa conduite envers l'Église catholique. Il osa même l'accuser publiquement de l'assassinat de l'archevêque de Cantorbéry, et il lui reprocha les Constitutions de Clarendon qui limitaient la juridiction des tribunaux ecclésiastiques. Et comme le monarque, d'un naturel assez ombrageux, lui faisait remarquer en termes peu diplomatiques combien il était surpris de l'entendre propager de tels propos, l'impudent prélat élevé au patriarcat de Jérusalem par sa maîtresse lui répondit:
« Vous pouvez vous livrer sur moi à vos emportements ordinaires. Vous pouvez me traiter comme vous avez traité mon frère Thomas Becket. Après tout, il m'est indifférent de succomber en Syrie sous les coups des Sarrasins ou d'être ici massacré par vous qui êtes plus méchant qu'aucun de ces barbares. » On conçoit sans peine que le roi d'Angleterre, qui n'était certes pas un saint, se sentit peu disposé à accorder à un tel ambassadeur les secours qu'il était venu solliciter avec l'appui de la lettre papale. Ainsi Héraclius, qui s'était vanté, en quittant la Terre Sainte, de ramener derrière lui les rois de France et d'Angleterre, s'en revint comme il était parti. Et le royaume de Jérusalem ne put espérer nul secours de l'Occident, hormis les indulgences pontificales. L'insuccès de la mission du patriarche consterna les communautés franques de Syrie qui se voyaient abandonnées, livrées à la merci du conquérant kurde. Comme si une pareille déception n'était point suffisante pour accabler les malheureux chrétiens d'Orient, un événement inattendu replongea la Palestine dans de nouveaux troubles. En 1186, « Baudouinet » mourut subitement à Saint-Jean-d'Acre. Sa dépouille reposa auprès de celle de Godefroi, et sa tombe fut la dernière tombe royale placée au pied du Calvaire. De perfides langues prétendirent que Sibylle avait fait empoisonner son fils pour installer sur le trône son second mari, Guy de Lusignan. D'autres accusèrent le comte de Tripoli d'avoir fait assassiner l'enfant royal. Quoi qu'il en fut de ces rumeurs, une seule question se posait à l'esprit des principaux candidats à la couronne:
qui allait régner ?
Sibylle intrigua. Elle se rendit immédiatement à Jérusalem pour s'asseoir sur le trône de ses pères, devançant ainsi le comte de Tripoli qui accourait, lui aussi, vers la cité sainte, à brides abattues. Cependant, sur le conseil de Joscelin III de Courtenay, oncle de Baudouin IV et tuteur du défunt roi, le comte de Tripoli réunit à Naplouse ses créatures et brigua leurs suffrages pour se faire offrir la couronne. Tandis que les barons délibéraient, un messager de Sibylle se présenta à eux, les instruisant que, étant fille aînée du roi Amaury, sœur et mère des deux derniers rois, elle était la légitime héritière du trône, et leur faisant part du désir de la future reine de Jérusalem qui les priait d'assister aux fêtes de son couronnement. Le comte de Tripoli fit répondre que lui et les principaux seigneurs de son parti consentiraient volontiers à reconnaître son titre de reine si elle répudiait Guy de Lusignan et épousait ensuite un homme capable de commander l'armée franque et de défendre sérieusement le royaume de Jérusalem. L'astucieuse Sibylle accepta cette condition et elle fit jurer à tous les grands féodaux de reconnaître pour souverain l'homme qu'elle choisirait pour époux. Héraclius, qui connaissait ses véritables intentions, prononça la sentence de divorce. Guy de Lusignan était répudié. Ayant alors été reconnue sur le trône de Jérusalem, Sibylle fit préparer les fêtes de son avènement, et reçut solennellement dans l'église du Saint-Sépulcre la couronne des mains du patriarche, qui lui prêta serment de fidélité et d'obéissance au nom du clergé et du peuple, et lui demanda de partager l'honneur de régner avec celui qu'elle jugerait le plus digne. « Mon choix est fait, répondit-elle en prenant sa couronne et en la plaçant sur la tête de Guy de Lusignan. » Et elle ajouta, en s'adressant à ce dernier:
« Je vous choisis pour mon roi et mon maître, et pour celui de Jérusalem, parce que l'homme ne doit pas se séparer de ce que Dieu a uni. »
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La journée des Dupes
Cette « Journée des Dupes » provoqua un scandale dont on peut retrouver l'écho dans ce que répondit le frère de Guy de Lusignan que l'on informait de cet événement:
« Ces gens qui ont fait mon frère roi m'auraient donc fait Dieu s'ils m'avaient connu ! » Le comte Raymond de Tripoli ne tarda pas à manifester sa colère. Il se retira dans sa principauté. Désormais, la guerre était sournoisement déclarée entre lui et Guy de Lusignan, « ce cadet sans liard, sans lien avec la noblesse syrienne. » Ainsi, devant des frontières menacées, face à un ennemi redoutable et ambitieux qui avait refait l'unité politique du monde musulman d'Orient, la chrétienté était divisée en deux camps haineux prêts à se précipiter l'un sur l'autre sous les regards réjouis des Infidèles. Saladin dut manifester sa joie en apprenant cette bonne nouvelle. En politique avisé, il veilla à ce que cette rivalité soit soigneusement entretenue. Il proposa même au comte de Tripoli de s'associer avec lui, lui promettant pour prix de cette trahison le trône de Jérusalem. Pour l'appâter, il plaça son fils Afdal sur les bords du Jourdain, avec sept mille hommes. Guy de Lusignan comprit qu'il était préférable, dans l'intérêt commun, de composer avec son dangereux vassal et il lui fit demander sous quelle forme une réconciliation était possible entre eux. L'accord tardait à se réaliser. Cependant, qu'ils appartinssent au clan de Guy de Lusignan ou à celui de Raymond de Tripoli, les chrétiens de Jérusalem allaient bientôt avoir d'autres soucis en tête. En effet, l'inoubliable condottiere Renaud de Châtillon venait encore de faire des siennes. Revenu au premier plan de l'actualité politique, il allait précipiter les événements qui se préparaient en faisant enlever sur ses terres une nouvelle et importante caravane damascène revenant d'Egypte, poussant même l'inconvenance de répondre aux riches négociants qu'il emmenait en captivité dans son repaire de Kérak et qui protestaient en invoquant la paix qui régnait entre Francs et Musulmans:
« Que Mahomet vous délivre maintenant ! » Au nombre des captifs se trouvait, selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, la propre sœur de Saladin. Celui-ci, s'inspirant de l'éthique de l'Islam condamnant la perfidie, même à l'égard des non-musulmans, dépêcha aussitôt un message impératif à Renaud de Châtillon pour lui ordonner de libérer sans délai les marchands de Damas et de leur restituer leurs biens. Le sire de Kérak, décidément de bonne humeur, répondit qu'il garderait ses captifs jusqu'à « ce qu'ils aient sué leur or. » Saladin demanda alors au roi de Jérusalem la réparation d'un tel attentat contre la paix. Guy de Lusignan s'empressa de chapitrer son vassal qui se moquait bien de Dieu et du diable et qui prétendait être maître de sa terre comme le roi l'était de la sienne, et que pour son compte il n'avait pas signé de trêve avec les Sarrasins. Hélas, ainsi que l'écrit plus loin le Continuateur de Guillaume de Tyr, « la prise de ceste carevane fut l'achoison de la perdicion dou roiaume de Jérusalem. » En effet, Saladin, sur l'ordre du calife de Bagdad, fit prêcher la guerre sainte dans tout l'Islam, et les terres chrétiennes furent considérées comme pays de guerre.

Dès la proclamation du djihad, le prince d'Antioche, Bohémond III, se désolidarisa des autres États latins du Levant. Afin de ne pas être confondu dans la ruine de Jérusalem, il signa un pacte de neutralité avec Saladin, et devait se montrer, pour sa plus grande honte, fidèle à sa trahison. Tranquillisé de ce côté, le sultan de Damas se prépara à envahir la Palestine.

Telle était la situation lamentable de la chrétienté d'Orient en ces sombres années de la fin du XIIe siècle. Une cour décadente était incapable de secouer la tutelle anonyme de ses vassaux de robe et d'épée. Sur le trône de Jérusalem se trouvait une femme, Sibylle, ayant imposé pour roi un prince sans valeur, choisi pour ses dons d'alcôve. L'autre sœur du roi, Isabelle, allait épouser un seigneur insignifiant et de mauvais conseil. La reine-mère, légère, cupide, amoureuse du patriarche, n'intervenait qu'en faveur de sa camarilla de courtisans parfumés et insipides. Renaud de Châtillon, dont le fief constituait l'une des meilleures défenses du royaume, ne rêvait qu'aux ripailles et au rapt des caravanes opulentes. Le comte de Tripoli, du fond de ses domaines d'Ascalon et de Jaffa, ne songeait qu'au coup de poignard qui le délivrerait de son rival. Bohémond III d'Antioche, livré à une prostituée, Sibylle de Burzey, qui trahissait les chrétiens au profit de Saladin qu'elle renseignait sur les mouvements et les effectifs des troupes franques, abandonnait les siens et oubliait sa foi. Et l'ennemi était aux portes du royaume. Tout annonçait la ruine prochaine de ce royaume de Jérusalem fondé par le zèle, le courage et la piété des premiers Croisés. Les signes de la décadence de l'autorité royale et de la corruption des mœurs ne s'étaient point multipliés impunément. « L'ancien ennemi du genre humain, écrit un chroniqueur de cette époque, portail partout son esprit de séduction et régnait sur tout à Jérusalem. Les autres nations, qui avaient reçu de ce pays les lumières de la religion, en recevaient alors l'exemple de toutes les iniquités. Aussi Jésus-Christ méprisa-t-il son héritage et permit-il que Saladin devînt la verge de sa colère. »
Sources: Saladin le plus pur Héros de l'Islam — d'Albert Champdor — Editions Albin Michel; 1956

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