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Première Croisade par Robert le Moine

Histoire de la première croisade - Livre Huitième

I

Comme l'été commençait à passer, que l'ardeur du soleil devenait moins vive, et que le nombre des heures de la nuit l'emportait sur celui des heures du jour, les chevaliers du Christ revinrent des lieux où ils avaient passé le temps des chaleurs, ils se réunirent à Antioche aux calendes de novembre, jour où l'on célébrait la fête de tous les saints, et bénirent le roi des cieux de ce qu'à ce retour leur troupe était plus nombreuse qu'elle ne l'était au moment où ils s'étaient séparés, car de toutes les parties du monde, plusieurs renommés chevaliers et gens de pied avaient suivi leurs traces, et l'armée chrétienne s'augmentait tous les jours. Lorsqu'ils se furent ainsi réunis et eurent déterminé la route qu'ils prendraient pour aller au saint sépulcre, Boémond requit l'accomplissement de ce qu'on lui avait promis au sujet de la ville d'Antioche; le comte de Saint-Gilles disait qu'on ne pouvait la lui concéder, à cause du serment qu'ils avaient fait, au nom de Boémond, à l'empereur de Constantinople: on se rassembla donc plusieurs jours dans l'église de Saint-Pierre, et il y eut de part et d'autre un grand combat de paroles. Comme on ne parvenait point dans rassemblée générale à prendre aucune décision qui pût ramener la paix, les évêques et les abbés, et les plus sages ducs et comtes du conseil entrèrent dans le lieu où est la chaire de Saint-Pierre et discutèrent entre eux de quelle manière ils pourraient tenir leur promesse à Boémond et leurs serments à l'empereur. En sortant du lieu du conseil, ils ne voulurent pas déclarer à tous ce qu'ils avaient décidé; mais on le révéla en particulier au comte de Saint-Gilles, qui approuva le parti qu'on avait pris, pourvu cependant que Boémond continuât avec eux le voyage commencé. Boémond, en étant requis, y consentît ; le comte de Saint-Gilles et lui jurèrent, sur leur foi, entre les mains des évêques, qu'ils ne se sépareraient point de ceux qui allaient au Saint-Sépulcre, et ne troubleraient l'armée d'aucun des différends qu'ils pourraient avoir entre eux : alors Boémond fortifia le château qui commande la ville, et le comte, de sa part, fortifia le palais Cassien et la tour qui est sur la porte de la ville, du côté du port Saint-Siméon.

II

Comme Antioche nous a arrêté par un long récit et que les nôtres se sont fatigués huit mois durant à l'assiéger, sans que ni force, ni habileté, ni aucun art humain pût parvenir à s'en emparer, nous voulons dire quelque chose de la situation et de la grandeur de cette ville, afin d'en donner une certaine connaissance à ceux qui ne l'ont jamais vue. Antioche, ainsi que nous l'atteste son histoire, a été fondée par soixante-quinze rois, qui tous se reconnurent soumis à sa domination ; elle est entourée d'un double mur; le premier est construit de grandes pierres carrées, polies avec un travail précieux : on compte, rangées sur ce mur, quatre cent soixante tours. La construction de la ville plaît aux yeux par sa beauté, et son étendue est très spacieuse, dans l'enceinte des murs sont quatre grandes montagnes d'une haute élévation; sur la plus haute est construite la citadelle, tellement forte par sa position naturelle qu'elle ne craint d'être emportée ni par assaut, ni par l'art des machines. Antioche comprend dans son territoire trois cent soixante églises, et son patriarche sous sa juridiction cent cinquante-trois évêques. Du côté de l'orient elle est défendue par de hautes montagnes, elle est baignée à l'occident par un fleuve nommé le Farfar; cette ville a été fondée par le roi Antiochus, et, comme nous l'avons dit, par les soixante-quinze rois qui lui obéissaient, et il lui a donné son nom. Nos chevaliers pèlerins assiégèrent pendant huit mois et un jour cette ville si fameuse, et y furent tenus renfermés pendant trois semaines par les Perses, lesquels ayant été vaincus par le secours divin, ils s'y reposèrent ensuite quatre mois et huit jours: ce temps écoulé, Raimond, comte de Saint-Gilles, sortit le premier d'Antioche avec ses gens, et arriva à une ville nommée Ruga; le jour suivant il arriva aune autre ville nommée Albar, son armée soumit en peu de temps ces deux villes à son empire et les assujettit à la foi du Christ : il en sortit le quatrième jour de novembre, et vint à la ville nommée Marrah, qu'avait attaquée avant lui Raimond Pelet, mais dont il s'était retiré, ayant été vigoureusement repoussé. Cette ville était peuplée et fort encombrée de tous les gens qui s'y étaient retirés du pays d'alentour, ces ennemis voyant de loin les nôtres qui leur parurent en petit nombre comparativement au leur, ils les méprisèrent et voulurent les combattre hors de la ville ; mais ils comprirent bientôt qu'une grosse multitude ne vaut pas une petite troupe courageuse, surtout lorsque celle-ci se compose d'hommes qui mettent leur espoir et leur confiance dans le nom du Seigneur. Les nôtres, les voyant préparas à résister, placèrent leurs boucliers sur leurs poitrines, portèrent en avant la pointe de leurs lances, et se précipitèrent sur eux tellement que, tombant sur le milieu de leur troupe, ils la rompirent. Le Seigneur, par la puissance du bouclier, du glaive et de l'attaque, rendit inutile en ce lieu la puissance de l'arc ; car lorsqu'on en vient à combattre au glaive, l'arc ni les flèches ne servent plus de rien; ceux qui se trouvaient les plus proches des portes de la cité se regardaient comme les plus heureux ; ceux qui en étaient loin auraient désiré de tout leur coeur, ou être plus près, ou que la porte s'approchât d'eux. Cet asile servit à un grand nombre, parce que le combat avait eu lieu près des portes de la ville; cependant de ceux qui étaient sortis en bonne santé, tous ne rentrèrent pas de même, et le retour fut dur à ceux qui avaient eu à essuyer les premiers le choc des nôtres ; ils tuèrent à coups de flèches plusieurs de nos chevaux, mais laissèrent à terre beaucoup de leurs cavaliers. Lorsqu'ils furent rentrés dans les murs, les nôtres dressèrent leurs tentes à une portée d'arc de la ville; ils y passèrent cette nuit sans se coucher, et lorsque le lendemain l'étoile du matin commença à se confondre dans les premiers feux du soleil, les nôtres, rangés en bataille, entourèrent la ville de tous côtés et l'attaquèrent par un rude combat : alors commencèrent à voler les traits, les épieux, les pierres, les feux et les torches qui brûlaient au dedans les toits des maisons : mais comme cette immense multitude d'ennemis continuait à résister, les nôtres ne remportèrent ce jour-là aucun avantage et s'en retournèrent fatigués à leurs tentes.
Ce jour arriva Boémond avec ses gens et suivi de plusieurs autres comtes, ils placèrent leur camp autour de la ville ; ce que voyant ceux qui étaient dans les murs, ils furent saisis d'une grande terreur, et encombrèrent de pierres toutes les portes de la ville : les comtes reconnurent alors qu'il n'y aurait pas de combat en plaine, et ordonnèrent que l'on fabriquât des béliers, c'est-à-dire des poutres armées de fer, et attachées à des cordes auxquelles se suspendaient par les mains les hommes de guerre, qui ainsi les tiraient, puis les poussaient contre les murs, en sorte que leurs coups multipliés renversaient les murailles. On fit aussi une tour de bois, beaucoup plus haute que les tours de pierre, et dépassant de beaucoup toutes les machines qui étaient dans l'intérieur de la ville, elle avait trois étages, tous bien garnis d'écus et de poulies : dans les deux étages supérieurs étaient des guerriers armés de cuirasses et fournis de traits, de pieux, de flèches, de pierres, de javelots et de torches, au dessous étaient des hommes sans armes, qui poussaient les roues sur lesquelles était placée cette tour ; d'autres ayant fait la tortue, s'approchèrent du mur et comblèrent le fossé qui était fort large, afin de pouvoir amener la tour contre le mur, et de parvenir ainsi à l'abri du munie rempart, à le percer, ce qui fut fait : mais les malheureux assiégés firent pour se défendre un certain instrument avec lequel ils jetaient contre la tour de grosses pierres et lançaient dessus des feux grégeois pour la brûler. Cependant, par la grâce protectrice du Seigneur, tous leurs efforts furent déjoués, et toutes leurs machines inutiles; car à l'endroit où la tour était près du mur, comme elle dominait tous ceux qui étaient sur ce mur, elle les renversait tous.

Guillaume de Montpellier était avec plusieurs autres dans l'étage supérieur, avec lui était un certain chasseur nommé Everard, habile à tirer les sons du cor, tellement qu'imitant le son d'un tumulte de voix, il effrayait ses ennemis et excitait les siens au combat. En même temps Guillaume et les siens détruisaient tout ce qui se trouvait autour d'eux, jetaient des masses de pierres qui brisaient jusqu'aux toits des maisons; ceux qui étaient en bas de la tour perçaient le mur, d'autres élevaient une échelle contre les remparts; lorsqu'elle fut élevée, nul n'osant monter le premier, Gauffier de la Tour, chevalier plein d'honneur, ne put souffrir ce retard, et monta incontinent sur les murs, où le suivirent alors plusieurs hommes courageux. Les Gentils voyant les nôtres montés sur les murs, émus d'une violente colère, se portèrent contre eux, et les accablèrent de tant de traits et de flèches, que quelques-uns des nôtres se jetèrent à terre, croyant éviter la mort, qu'ils trouvèrent en se brisant contre terre : lorsque notre illustre jeunesse vit Gauffier combattre ainsi sur les murs avec un petit nombre de compagnons, s'oubliant eux-mêmes, et ne pensant qu'à leurs camarades, ces jeunes gens montèrent sur les murs que la multitude couvrit en partie. Contre la tour étaient aussi les prêtres et le clergé, ministres du Seigneur, qui invoquaient pour les combattants chrétiens Jésus-Christ, Fils de Dieu, et disaient : « Seigneur, ayez pitié de nous, soyez notre bras au matin, et notre salut dans les tribulations. Répandez abondamment votre colère sur les nations qui ne vous connaissent pas, et sur les royaumes qui n'invoquent point votre nom [Ps. 78, v. 6.]
Dispersez-les par la force et renversez-les, Dieu notre protecteur. » Tandis qu'ainsi les uns combattaient, que les autres pleuraient et psalmodiaient, et que d'autres perçaient les murs, Gauffier livrait à grande fatigue un plus pénible combat, car tous les ennemis se réunissaient contre lui et ses compagnons, et il était seul avec les siens contre tous. Son bouclier était le ferme rempart de tous les siens, c'est-à-dire de ceux qui étaient sur le mur. Le peu de largeur de l'espace qu'ils occupaient sur ce mur étroit ne permettait pas qu'aucun des siens se tînt à côté de lui, et ne laissait avancer qu'un ennemi à la fois : aucun ne triompha de Gauffier, tandis qu'au contraire il triompha de plusieurs d'entre eux; c'est pourquoi aucun n'osait plus venir l'attaquer, chacun craignant pour soi le sort qu'avait fait éprouver aux autres son épée; ils lui lançaient des traits, des flèches, des épieux, des pierres, et son bouclier en était si chargé que la force d'un homme ne suffisait plus à le soulever : déjà ce très courageux chevalier se sentait fatigué, la sueur coulait de tout son corps, il devenait grandement nécessaire qu'on vînt prendre sa place, lorsque ceux qui avaient percé le mur entrèrent avec une grande impétuosité, taillant en pièces tout ce qu'ils rencontrèrent d'abord. Cet événement imprévu pétrifia d'étonnement tous ceux qui étaient sur le mur; la chaleur vitale abandonna leurs os, et la froide crainte s'empara de leurs coeurs.

Quelle ressource demeurait à des gens dévoués à la mort, les sens égarés, et que leurs ennemis pressaient au dedans et au dehors des murs ? Gauffier, l'instant d'auparavant défaillant de fatigue, avait dans l'intervalle repris de nouvelles forces, et sans casque ni bouclier, mais son épée sanglante à la main, poursuivait rapidement les ennemis en fuite, plusieurs perdirent la vie plutôt par la terreur qu'il leur inspirait que par son glaive, car en fuyant ils se précipitèrent du haut du mur. Il y avait sur la porte une tour qui paraissait plus forte et plus éminente que les autres; Boémond fit dire par un interprète aux plus riches citoyens de s'y réfugier, parce qu'il les préserverait de la mort, s'ils s'en voulaient racheter, ils le firent et s'en remirent à sa foi. La poursuite cessa, parce que la nuit étant venue, les ténèbres empêchèrent, de la prolonger davantage; et ensuite le dimanche survenant, ni vainqueurs ni vaincus ne purent cependant prendre de repos: le comte envoya par la ville des sentinelles, et en mit dehors et dedans, afin que personne ne s'enfuît et n'emportât les dépouilles.

Le lendemain, lorsque le jour commença à luire, les nôtres coururent aux armes, et parcoururent les rues, les places, les toits des maisons, faisant carnage comme une lionne à qui on a enlevé ses petits; ils taillaient en pièces et mettaient à mort les enfants et les jeunes gens et ceux qu'accablait la longueur de l'âge, et que courbait le poids de la vieillesse, ils n'épargnaient personne, et pour en avoir plus tôt fait, en pendaient plusieurs à la fois à la même corde. Chose étonnante, spectacle merveilleux ! de voir cette multitude si nombreuse et armée se laisser tuer impunément, sans qu'aucun d'eux fit résistance. Les nôtres s'emparaient de tout ce qu'ils trouvaient ; ils ouvraient le ventre aux morts et en tiraient des byzantins et des pièces d'or. O détestable cupidité de l'or ! par toutes les rues de la ville coulaient des ruisseaux de sang, et tout était jonché de cadavres; ô nations aveugles ! et toutes destinées à la mort ! d'une telle multitude il n'y en eut pas un seul qui voulût confesser le nom de Jésus-Christ. Enfin Boémond fît venir ceux qu'il avait invités à se renfermer dans la tour du palais; il ordonna de tuer toutes les vieilles femmes, les vieillards décrépis, et tous ceux que la faiblesse de leur corps rendait inutiles; il fit réserver tous les adultes en âge de puberté et au dessus, tous les hommes vigoureux de corps, et ordonna qu'ils fussent conduits à Antioche pour être vendus. Ce massacre des Turcs eut lieu le 12 décembre, jour de dimanche; cependant tout ne put être fait ce jour-là : le lendemain les nôtres mettaient encore à mort tous ceux qu'ils trouvaient quelque part que ce fût; il n'y avait pas dans la ville un seul lieu, pas un fossé qui ne fût rempli de cadavres, ou imbibé de sang.

III


La ville ainsi conquise et délivrée des Turcs rebelles, Boémond demanda la paix au comte de Saint-Gilles, le priant de lui laisser Antioche absolument sous sa domination et de lui permettre de la posséder en paix; mais le comte dit que cela ne se pouvait sans parjure, attendu le serment qui avait été fait par son entremise à l'empereur Alexis.
Boémond retourna donc à Antioche, et se sépara de ses compagnons.
L'armée des Francs demeura dans cette ville l'espace d'un mois et quatre jours; durant cet intervalle, mourut d'une sainte mort l'évêque d'Orange. Ils hivernèrent pendant un trop long espace de temps; et là, ne pouvant rien trouver à manger, ni à se procurer de force, poussés par l'excès de la faim, il arriva, chose horrible à dire, qu'ils découpèrent en morceaux les corps des Gentils, et les mangèrent. Fatigué de tant de souffrances, le comte de Saint-Gilles manda à tous les princes qui étaient à Antioche de se réunir à Ruga pour y délibérer entre eux du voyage du Saint-Sépulcre. Ils s'y rassemblèrent en effet, mais ne parlèrent aucunement de la chose pour laquelle ils étaient venus; ils s'occupèrent à rétablir la paix et la concorde entre le comte et Boémond; n'ayant pu les réconcilier, tous les chefs retournèrent à Antioche, laissant là le comte et le voyage du Saint-Sépulcre. Avec lui cependant demeurèrent non seulement les siens, mais un grand nombre de jeunes gens possédés du désir de faire ce pèlerinage. Le comte donc, se confiant plus au Seigneur qu'aux chefs de l'armée, retourna à Marrah, où l'attendaient les pèlerins; la dissension des chefs causa une grande douleur dans toute l'armée des Chrétiens ; cependant tous savaient que la pure justice était du côté de Raimond, et que ni affection, ni ambition, ne le pouvaient détourner de son devoir. Cependant celui-ci voyant que c'était lui qui empêchait le pèlerinage au Saint-Sépulcre, il en fut grandement affligé, et s'en alla pieds nus de Marrah jusqu'à Capharde; lorsqu'il y eut passé quatre jours, les chefs s'étant de nouveau rassemblés, et la discussion s'étant rétablie de nouveau sur le même sujet, le comte Raimond dit :
« Mes frères et seigneurs, qui avez renoncé à tout et à vous-mêmes pour l'amour de Dieu, montrez-moi si je puis sans parjure m'accommoder avec Boémond comme il le requiert; ou, si cela ne se peut, apprenez-moi si, pour l'amour de lui, je dois me parjurer. » Personne n'osa se rendre juge de cette question, tous louèrent la concorde; et, personne ne disant comment elle devait se rétablir, ils se séparèrent, et retournèrent à Antioche. Mais le comte de Normandie, sachant et comprenant que la justice était du côté de Raimond, demeura près de lui avec les siens ; les deux comtes ayant fait ranger leurs troupes, marchèrent vers Césarée, car le roi de Césarée avait souvent déclaré au comte de Marrah et de Capharde qu'il voulait vivre en paix avec lui et l'aider de ses services; ils marchèrent donc dans cette confiance, et placèrent leur camp près de la ville ; mais le roi, voyant l'armée des Francs tout près de lui, en fut vivement saisi d'effroi et de douleur, et défendit qu'on leur portât aucune denrée. Le lendemain, le comte envoya deux des siens pour trouver le gué de la rivière et le conduire en un lieu où il pût faire du butin. Cette rivière avait nom Farfar. Ils le conduisirent dans une vallée très agréable et riche en toutes sortes de biens; elle était dominée par un château très bien fortifié; les nôtres trouvèrent vingt mille bestiaux paissant dans cette fertile vallée, et dont ils s'emparèrent; lorsqu'ils voulurent assiéger le château, les gens qui l'habitaient se rendirent sur le champ, convinrent de tenir à jamais alliance avec les comtes, et promirent sur leur foi, et jurèrent sur leur religion de ne plus faire aucun dommage aux pèlerins chrétiens et de fournir aux comtes et à leurs gens des denrées et des logements. Les comtes y demeurèrent cinq jours, le sixième, ils en partirent joyeux, emmenant des chameaux et des chevaux chargés de froment, de farine, d'huile, de fromages et autres choses propres à la nourriture ; ils arrivèrent à une certaine forteresse arabe. Le seigneur de cette forteresse, usant d'un sage conseil, vint au devant du comte Raimond, et traita avec lui ; de là, ils marchèrent vers une ville que les habitants nomment Céphalie.
Elle est bien fortifiée de murs et de tours, et située dans une belle et spacieuse vallée, et très abondamment remplie de productions de toutes sortes. Les habitants de cette ville, ayant ouï le bruit de l'arrivée des Francs, saisis de frayeur, abandonnèrent leurs demeures, et s'enfuirent en d'autres lieux, car les malheurs d'Antioche et de Marrah avaient frappé chacun de terreur, et faisaient fuir de partout les habitants. Lorsque les nôtres voulurent placer les tentes autour de la ville et l'assiéger de tous côtés, ils s'étonnèrent de ne voir personne sortir d'une si grande cité pour venir à leur rencontre, et de ce qu'aucun des habitants ne paraissait dans les tours élevées et sur les fortifications des remparts ; ils remarquaient aussi qu'il régnait dans l'intérieur un profond silence, et qu'ils n'en entendaient sortir aucun bruit; alors ils envoyèrent des éclaireurs pour reconnaître avec soin les lieux et venir leur rapporter ce qu'ils auraient vu. Ceux-ci s'étant approchés, trouvèrent une porte ouverte, mais ne virent personne en dedans; alors, mettant leurs boucliers devant leur visage, ils entrèrent avec quelque hésitation, mais ne rencontrèrent dans la ville ni hommes, ni femmes, ni animaux d'aucune sorte ; cependant ils y trouvèrent tout de belle apparence, des greniers remplis de blé, des pressoirs regorgeant de vin, des coffres remplis de noix, de fromages, de farine, ils revinrent alors promptement vers les comtes, et leur rapportèrent ce qu'ils avaient trouvé : il ne fut pas besoin de dresser les tentes, car Dieu les faisait réussir dans leur entreprise sans fer ni combat. Là, fut accompli ce qu'on voit dans les Proverbes de Salomon : Le bien des pécheurs fut conservé pour le juste; [Prov. de Sal.] ils trouvèrent les jardins pleins d'herbages, de fèves et d'autres légumes qui mûrissaient déjà malgré la saison peu avancée. Ils s'y reposèrent trois jours ; et, après avoir laissé des gens à la garde de la ville, ils montèrent une montagne très roide, puis descendirent dans une vallée extrêmement agréable et remplie en abondance de fruits et de toutes sortes de productions; ils y demeurèrent quinze jours. Près de cette vallée était un château peuplé d'une multitude de Sarrasins; un jour que les nôtres s'en étaient approchés, les Sarrasins leur jetèrent quantité de brebis et autres pièces de bétail, pensant que les nôtres ne cherchaient qu'à manger; ils les reçurent de très grand coeur, et les conduisirent à leurs tentes. Le lendemain, ils plièrent leurs pavillons et se dirigèrent vers le château; mais en y arrivant, ils le trouvèrent entièrement vide; les Sarrasins l'avaient quitté durant la nuit, et y avaient laissé grande abondance de fruits, de productions de toutes sortes, de lait et de miel. Les nôtres célébrèrent en ce lieu la Purification de sainte Marie, mère de Dieu, et glorifièrent le Seigneur, qui les comblait de tant de biens.

IV


Le roi de la ville de Camèle envoya vers les comtes pour leur demander de demeurer en paix avec eux, il fit précéder ses envoyés de présents très désirables, des chevaux et de l'or; il envoya un arc d'or, des vêtements précieux et de brillants javelots ; les nôtres prirent le tout, mais ne rendirent aucune parole positive. Le roi de Tripoli, saisi d'une égale terreur, leur envoya dix chevaux et quatre mules, les priant de même de demeurer en paix avec lui; mais, après avoir pris ses dons, ils lui firent répondre qu'ils ne pouvaient avoir de paix avec lui, à moins qu'il ne se fît Chrétien, car le comte de Saint-Gilles désirait beaucoup sa terre, qui était excellente, et son royaume, qui était honorable par dessus tous les autres. Ainsi, au bout de quatorze jours, ils sortirent de la fertile vallée, et marchèrent à un très antique château nommé Archas; bien qu'on le nommât château, il eût pu, par sa situation, par ses remparts et la hauteur de ses tours, être égalé à une ville considérable. Comme ce lieu, à cause de sa force, ne craignait ni ennemis, ni armes, ni machines d'aucune espèce, il s'y était réfugié une grande quantité de gens; cependant les nôtres l'ayant promptement entouré, y mirent le siège, et se hâtèrent d'aller à l'assaut, mais les gens du château soutinrent courageusement l'attaque; les nôtres la renouvelèrent souvent avec toute espèce de traits et de machines pour lancer des pierres, mais ils ne purent parvenir à l'emporter, et perdirent dans ces attaques plus qu'ils n'y gagnèrent ; alors quatorze de nos chevaliers, incapables de demeurer sans rien faire, marchèrent vers Tripoli, et trouvèrent en chemin soixante Turcs qui conduisaient devant eux un grand nombre de captifs et plus de quinze cents bestiaux qu'ils avaient enlevés ; ce que voyant les nôtres, quelque peu nombreux qu'ils fussent, levant les mains au ciel et invoquant le roi des armées, ils attaquèrent les Turcs les armes à la main, et Dieu aidant, les vainquirent et en tuèrent six, prirent leurs chevaux, et retournèrent triomphants au camp avec une joie insigne et un immense butin. Il y eut de grandes réjouissances dans l'armée pour une si grande victoire et un si grand butin remportés par un petit nombre. D'autres, voyant cela, sentirent s'enflammer l'ardeur de leurs coeurs, et quittèrent l'armée de Raimond, ayant à leur tête Raimond Pelet et le vicomte Raimond; et les armes hautes et bannières déployées, ils chevauchèrent vers la ville de Tortose, et, y étant arrivés, l'attaquèrent vigoureusement; mais ils ne firent rien ce jour-là. La nuit étant survenue, ils se retirèrent dans un certain coin, où ils firent toute la nuit des feux énormes, comme si toute l'armée chrétienne était derrière eux. La vue de ces masses de flammes effraya tellement les gens de la ville, à qui elles firent croire que tous les nôtres étaient là, qu'ils s'enfuirent soudainement, et laissèrent leur ville pleine de richesses Cette cité ne manque jamais de rien, étant construite sur un très bon port de mer. Le lendemain, lorsque les nôtres vinrent l'attaquer, ils la trouvèrent entièrement vide; ils y entrèrent, rendant hautement grâces à Dieu, et y demeurèrent tout le temps que dura le siège d'Archas.

V

Non loin de là est une autre ville nommée Méraclée, dont le prince traita avec eux et reçut leur bannière dans sa ville. O admirable vertu et merveilleuse puissance de Dieu ! tandis que les chefs qui paraissaient gouverner et substanter l'armée, demeuraient éloignés, le Seigneur commença à vaincre les rois par le moyen du petit nombre et des moindres de son peuple, afin que la présomption humaine ne pût dire : C'est nous qui avons soumis Antioche et les autres villes, c'est nous qui avons vaincu en tant et de si grands combats; car certainement ils n'eussent jamais remporté la victoire, s'ils n'eussent eu avec eux celui par qui règnent les rois. Lorsque Godefroi, le chef des chefs, le chevalier des chevaliers, eut appris cet insigne triomphe de ces guerriers, animés du désir de la victoire, lui, le comte de Flandre et Boémond, levèrent le camp d'Antioche, et vinrent à la susdite ville. Là, Boémond se sépara d'eux et de toute l'armée de Dieu; le duc et les comtes dirigèrent leurs troupes vers une ville nommé Gibel, et l'assiégèrent. En ce même temps vint au comte de Saint-Gilles la nouvelle que les Turcs se préparaient à l'attaquer, et qu'il allait avoir à livrer un des plus rudes et plus terribles combats. Aussitôt le comte envoya un messager au duc et au comte de Flandre pour qu'ils vinssent très promptement prendre part au combat et lui porter secours. Le duc, ayant reçu son message, accorda au prince de la ville de Gibel la paix que celui-ci lui avait plus d'une fois demandée. Cette paix conclue et les présents reçus, conformément aux promesses qui avaient été faites, les Francs volèrent au combat annoncé, et se réunirent au siège que l'on avait mis devant Archas. Cependant le duc, voyant qu'il n'avançait nullement, dirigea son armée contre Tripoli, et y trouva les ennemis préparés à le recevoir. Ils vinrent à la rencontre des nôtres, l'arc tendu; mais les nôtres, plaçant leurs boucliers au devant d'eux, méprisèrent leurs arcs et leurs flèches, comme des brins de paille. Le combat commença alors, mais non pas à armes égales, car, selon leur coutume, les ennemis, après avoir lancé leurs flèches, voulurent prendre la fuite, mais les nôtres se placèrent entre eux et la cité. Mais pourquoi m'étendrai-je en plus de paroles ? Il y eut dans ce lieu tant de sang humain répandu, qu'il rougit les eaux qui coulaient dans la ville, et remplissaient leurs citernes; les plus nobles de la cité y furent tués, et ceux qui demeurèrent en vie gémirent de ce que leurs citernes avaient été ainsi souillées. Après ce carnage, les nôtres, très peu contents, car ils n'y avaient rien gagné que des javelots et des habillements, parcoururent la vallée dont on a. parlé, et y prirent une quantité innombrable de brebis, de boeufs, d'ânes, de bétail de différentes sortes, et enlevèrent en même temps trois mille chameaux. Ils s'émerveillèrent grandement d'où pouvait venir tant de bétail, car il y avait quinze jours qu'ils habitaient cette vallée.

Ils ramenèrent au camp tout ce butin. Ils ne souffrirent durant le siège aucune disette, attendu que les vaisseaux arrivaient à un certain port, et leur apportaient tout ce qui leur était nécessaire. Ils y célébrèrent la Pâque du Seigneur le 10 du mois d'avril. Le siège dura trois mois moins un jour : ils y perdirent Anselme de Ribaumont, homme digne d'éloges par beaucoup de vertus, l'un des premiers en valeur chevaleresque, et qui durant sa vie avait fait beaucoup de choses dignes d'être rapportées, au dessus desquelles doit se mettre ceci, qu'il fut en tout l'infatigable soutien du monastère d'Aix. Aussi mourut à ce siège Pons de Balazun ou de Baladun qui fut frappe à la tempe d'un coup de pierre lancée d'une baliste; on y perdit encore Guillaume le Picard, et Guérin de Pierremore; le premier d'un coup de javelot, le second d'une flèche. Après la mort de ceux-ci, les nôtres quittèrent le siège, parce que c'était une forteresse inexpugnable, et qui ne craignait nullement qu'on la pût emporter par force; ils plièrent donc leurs tentes, marchèrent vers Tripoli, et accordèrent au roi et aux citoyens de cette ville la paix que ceux-ci leur avaient depuis longtemps demandée.

Lorsqu'ils se furent donnés mutuellement la main, nos chefs se fièrent à ce point à la foi des habitants, qu'ils entrèrent dans la ville et jusque dans le palais du roi, et le roi, pour leur donner plus de confiance en sa fidélité à observer la paix, délivra de leurs chaînes trois cents pèlerins, et les rendit aux chefs de l'armée. Il leur donna aussi quinze mille byzantins, et quinze chevaux très honorablement harnachés, il envoya aussi à toute l'armée des vivres abondants, ce qui la mit entièrement à l'abri du besoin, il convint aussi avec eux et leur jura que s'ils pouvaient se rendre maîtres de Jérusalem et remporter la victoire sur l'émir de Babylone, qui menaçait de les attaquer, il se ferait chrétien et se soumettrait à la domination du roi de Jérusalem. Ils demeurèrent trois jours à Tripoli; puis les grands et les hommes de guerre, voyant que le temps des nouvelles moissons était proche, décidèrent d'un commun accord qu'il fallait prendre le chemin de Jérusalem, et, laissant tout autre soin, tenir pour y arriver la voie la plus droite. On était au quatrième jour de mai lorsqu'ils sortirent de Tripoli, et montant une montagne très escarpée, arrivèrent à un château nommé Bettalon, le lendemain ils vinrent à une ville nommée Sébaris, dans le territoire de laquelle ils ne purent trouver d'eau pour étancher leur grande soif : il faisait très chaud, et les chevaux, ainsi que cette grande multitude d'hommes, étaient fort altérés. Le lendemain ils arrivèrent à la rivière nommée Braïm; ils y passèrent la nuit et soulagèrent leur soif. La nuit suivante fut celle de l'Ascension du Seigneur, et ils firent leur ascension sur la montagne par une route très étroite dans laquelle ils pensaient rencontrer les ennemis; mais Dieu, qui fut leur seul guide, et qui n'était pas pour eux un Dieu étranger, leur fît traverser la montagne sans encombre. Ils arrivèrent à la ville de Béryte, située sur la mer, puis à une autre nommée Saïd; puis de là une autre nommée Sur, de là à Accaron, et d'Accaron à un château nommé Caïpha, puis à Césarée, grande ville de Palestine, où l'on dit que l'apôtre Philippe a fait sa demeure, dans une maison que l'on montre encore aujourd'hui. On y montre aussi les chambres de ses filles, qui ont été douées du don de prophétie, elle est située sur le bord de la mer, et s'appelait autrefois Pyrgos, c'est-à-dire tour de Straton. Le roi Hérode l'augmenta et l'embellit, et la défendit par des travaux des efforts de la mer : elle fut nommée Césarée, en l'honneur de César-Auguste. Hérode bâtit aussi dans cette ville un temple de marbre blanc, dans lequel son neveu Hérode fut frappé de l'ange, où Corneille fut baptisé, et où le prophète Agab fut attaché avec la ceinture de Paul. Les nôtres dressèrent leurs tentes près de cette ville, et y célébrèrent la sainte fête de la Pentecôte; ensuite ils marchèrent vers la ville de Romose, que les Sarrasins saisis de crainte abandonnèrent et laissèrent vide. Près de cette ville était l'église renommée de Saint-George le martyr, dans laquelle repose le corps très saint de ce bienheureux qui subit dans ce lieu même le martyre pour la foi du Christ. Les chevaliers chrétiens, en l'honneur du chevalier du Christ, choisirent pour cette ville un évêque, s'y établirent, et lui donnèrent la dîme de tout ce qu'ils possédaient; et il était bien juste que George, ce chevalier invincible, le porte-enseigne de toute leur armée, reçût cet honneur. L'évêque demeura donc en cette ville avec les siens, riche en or, argent, chevaux et bétail, et Farinée prit aussitôt le chemin de la ville de Jérusalem, au nom de celui qui y est mort, qui a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, et est avec le Père et le Saint-Esprit égal en puissance et gloire éternelle. Amen.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

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