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Première Croisade par Robert le Moine

Première croisade par Robert le Moine

 

Histoire de la première croisade - Livre Septième

I

Si la suprême miséricorde ne veillait sur ceux qui sont privés de secours humain, il ne fût pas demeuré en vie un seul des Francs enfermés dans Antioche; mais comme ils ne comptaient plus sur la vie et attendaient de tous côtés la mort, il plut à Jésus-Christ, Dieu sauveur et roi des rois, d'apparaître à un de ses prêtres, tandis qu'une nuit il dormait dans l'église de sa chaste et sainte Mère : avec le Seigneur était sa mère, la vierge Marie, et le bienheureux apôtre Pierre, qu'il a chargé du soin de son troupeau ; il dit au prêtre :
« Me connais-tu ?
- Non, répondit celui-ci, qui es-tu, seigneur ? »
Alors, derrière la tête du Sauveur commença à paraître la croix, et il demanda de nouveau au prêtre :
« Maintenant, ne me connais-tu pas ? »
A quoi le prêtre répliqua :
« Je te connais seulement à la croix que je vois derrière ta tête, comme j'ai coutume de la voir aux images faites en l'honneur de notre Seigneur Jésus-Christ. » Alors le Seigneur lui dit :
« Voilà, c'est moi-même. »
Le prêtre, ayant ouï que c'était le Seigneur, se prosterna aussitôt à ses pieds, le conjurant avec supplication de venir au secours de ses Chrétiens travaillés de la faim et de l'ennemi :
« Ne te paraît-il pas, lui dit le Seigneur, que je les ai bien assistés jusqu'ici ? je leur ai mis entre les mains la ville de Nicée, et les ai fait vaincre dans tous les combats qui ont eu lieu; je me suis affligé de leurs misères devant Antioche, mais cependant, à la fin, je leur ai permis d'entrer dans la ville; j'ai consenti à toutes les tribulations et les obstacles qu'ils ont à subir, parce qu'il s'est fait, avec les femmes chrétiennes et païennes, beaucoup de choses criminelles qui me blessent grandement les yeux. » Alors la mère de miséricorde, la Vierge très compatissante, et le bienheureux Pierre, tombèrent aux pieds du Seigneur, le conjurant d'avoir pitié de son peuple, et le bienheureux apôtre ajouta de plus à sa prière les paroles suivantes :
« Je te rends grâces, Seigneur, d'avoir remis mon église entre les mains de tes serviteurs, après que, pendant de si longues années, tu avais permis qu'à cause de la méchanceté de ceux qui l'habitaient, elle fût souillée de toutes les païennes immondices; les saints anges et les apôtres, mes compagnons, s'en réjouissent dans le ciel. »
Alors le Seigneur dit à son prêtre :
« Va, et dis à mon peuple qu'il retourne vers moi, et je retournerai vers lui [Revenez à moi, et je retournerai vers vous, dit le Seigneur des armées. Mal., ch. 3, v. 7.] et que dans cinq jours, je lui enverrai un secours suffisant; que cependant, durant cet intervalle, il faut qu'il chante chaque jour ce répons : Nos ennemis se sont assemblés contre nous, et se glorifient de leurs forces, avec tout le verset. » Cette vision finie, le vénérable prêtre s'éveilla, et, se levant, étendit ses mains vers le ciel, et se mit en oraison pour demander au Saint-Esprit le don de l'éloquence. Ce même jour, à la troisième heure, il alla vers les chefs de l'armée, et les trouva devant le château aux mains avec les ennemis; et les deux partis se battant à l'envi, il rassembla les nôtres, et leur dit, avec un visage riant et plein de satisfaction :
« O guerriers du roi éternel ! je vous annonce, de la part de notre Sauveur, joie et triomphe ; il vous envoie sa bénédiction qui, si vous lui obéissez, sera suivie de sa grâce. » Alors tous écoutant avec attention, et accourant de tous côtés autour de lui, il leur exposa gravement toute sa vision. Après l'avoir racontée, il ajouta :
« Si vous ne croyez à cette vision et la soupçonnez de fausseté, je ferai de sa vérité telle épreuve que vous jugerez à propos; et si vous me trouvez menteur, infligez à mon corps telle peine qu'il vous plaira. » Alors l'évêque du Puy ordonna de porter la croix et le saint évangile, afin que devant tous, le prêtre jurât qu'il avait dit la vérité : ce qui fut fait ; et la divine bonté voulant accumuler bienfait sur bienfait et réjouir de plus en plus ses tristes serviteurs, il se trouva là un pèlerin nommé Pierre qui, devant tous, rapporta cette vision :
« Oyez ma voix, dit-il, peuple du Seigneur, et vous, nobles hommes, serviteurs de Dieu, et prêtez l'oreille à mes paroles. Tandis que nous assiégions cette ville, l'apôtre saint André m'a apparu une nuit en vision, en disant : Honnête homme, écoute et comprends. Et je lui dis : Qui es-tu, seigneur ? Et il me répondit : Je suis l'apôtre André. Il ajouta : Mon fils, lorsque vous serez entrés dans la ville et que vous l'aurez en votre puissance, marche en toute diligence à l'église de Saint-Pierre ; et dans le lieu que je te montrerai, tu trouveras la lance qui a percé le côté de notre Sauveur. L'apôtre ne me dit pas autre chose, et je n'osai le révéler à personne, croyant que c'était une vaine vision.
Mais il m'a apparu de nouveau cette nuit, et m'a dit : Viens, et je te montrerai, ainsi que je te l'ai promis, le lieu où est cachée la lance ; hâte-toi de venir la retirer, car ceux qui la porteront seront suivis de la victoire. Et le saint apôtre m'a montré l'endroit. Venez avec moi la chercher et la retirer. Tous voulant courir à l'église de Saint-Pierre, il ajouta: L'apôtre saint André m'a chargé de vous dire : Ne craignez point, mais confessez vos fautes et faites-en pénitence, et dans cinq jours, vous triompherez de nouveau de vos ennemis. » Alors tous unanimement glorifièrent Dieu, qui avait daigné les consoler dans leur douleur; ils courent aussitôt à l'église de Saint-Pierre pour voir le lieu où ils devaient trouver la lance. Là, treize hommes fouillèrent depuis le matin jusqu'au soir, tellement que, par la volonté de Dieu, ils la trouvèrent à la fin. Alors il y eut une grande joie parmi le peuple, et un grand nombre de voix faisaient résonner le Te Deum laudamus et le Gloria in excelsis Deo.
Alors tous à la fois jurèrent qu'aucune tribulation ne pourrait obliger aucun d'entre eux à fuir la mort, ni à renoncer au voyage du saint sépulcre; et tout le peuple fut très réjoui de ce serment prêté par les grands, et ils s'excitaient les uns les autres à conserver un mâle courage, et se félicitaient de l'assistance divine, que chacun attendait avec confiance. La nuit étant venue, il apparut dans le ciel une flamme partant de l'Occident, qui alla tomber dans l'armée des Turcs. Ce signe frappa de stupeur tous les esprits, mais surtout ceux des Turcs, dans les tentes desquels la flamme était venue tomber, car ils commencèrent à en tirer présage de l'événement qui arriva ensuite, disant que ce feu descendu du ciel signifiait la colère de Dieu; que comme il venait de l'Occident, il désignait l'armée des Francs, par le moyen desquels s'exerçaient les vengeances du ciel irrité, en sorte que les principaux d'entre les Turcs commencèrent à adoucir quelque peu leur férocité, et l'ardeur qu'ils avaient d'abord montrée commença à se calmer. Mais comme il y avait dans leur armée un grand nombre d'insensés, ils défiaient les nôtres au combat, et ne reposaient ni jour ni nuit. Les chefs de notre armée jugèrent donc à propos d'élever un mur qui leur permît un peu de respirer. Un jour les Turcs se précipitèrent sur les nôtres avec tant de violence que trois de ceux-ci demeurèrent enfermés dans une tour située devant le château; deux ayant été blessés et forcés de sortir de la tour, les Turcs leur coupèrent la tête; un d'eux cependant résista avec courage jusqu'au soir, et en tua deux d'entre eux, et ensuite finit sa vie par l'épée. Tandis qu'ils vivaient encore, Boémond ayant voulu les secourir, put à peine faire sortir quelques hommes, car ils 'étaient pas pressés par l'ennemi autant qu'accablés par la faim. Irrité, il ordonna de mettre le feu aux maisons qui étaient de ce côté, et où se trouvait le palais de Cassien, afin que ceux qui ne voulaient pas sortir de bonne volonté y fussent forcés malgré eux. Il s'éleva, au moment où on mit le feu, un très grand vent qui excita tellement la flamme qu'elle consuma jusqu'à deux mille maisons et églises. Boémond, voyant la flamme gagner avec tant de violence, se repentit vivement de ce qu'il avait fait, craignant beaucoup pour l'église de Saint-Pierre et celle de Sainte-Marie, mère de Dieu, et plusieurs autres.
L'incendie dura depuis la troisième heure jusqu'au milieu de la nuit, alors le vent venant de la droite, la flamme fut repoussée sur elle-même.

II

La lance ayant été, comme nous l'avons dit, trouvée selon l'indication divine, les chefs et principaux de l'armée tinrent conseil et décidèrent d'envoyer un message à Corbahan, avec un interprète pour lui traduire en sa langue le message et le résultat du conseil : on chercha quelqu'un pour porter ce message, mais dans le grand nombre de ceux que l'on voulut envoyer, on ne trouva personne qui consentît à s'en charger ; à la fin, cependant il y en eut deux, Héloin et Pierre l'Ermite ; ils se dirigèrent avec un interprète vers le camp des Turcs, et arrivèrent aux tentes de Corbahan : les Turcs s'y rassemblèrent pour entendre ce que diraient les envoyés chrétiens.
Corbahan était assis sur un trône, entouré de la pompe royale et revêtu d'habits magnifiques ; en arrivant devant lui, ils ne s'inclinèrent aucunement, et demeurèrent la tête droite; ce que voyant les Turcs, ils en furent très offensés, et si ce n'eussent été des envoyés, ils les eussent punis de l'insulte qu'ils leur faisaient par cette fière contenance; mais les envoyés sans se troubler aucunement, quoique autour d'eux tout frémît de colère, parlèrent ainsi à ce superbe chef :
Corbahan, les grands de l'armée
des Francs te font dire ceci :
« D'où t'est venue cette ivresse d'audace d'arriver contre eux à main armée, lorsque toi et ton roi et ta nation, vous êtes tous coupables à leurs yeux, d'avoir, par une cupidité immodérée, envahi les terres des Chrétiens, et d'avoir fait mourir ceux-ci avec toutes sortes d'outrages ! Tes dieux infernaux ne pouvaient te déshonorer plus honteusement qu'en t'en voyant combattre contre les Francs; si tu avais quelque idée de la justice et que tu voulusses agir envers nous selon les lois de l'équité, nous raisonnerions avec toi, les droits de l'honneur réservés, et te montrerions d'une manière incontestable ce qui doit appartenir aux Chrétiens. Que si le droit et la raison ne peuvent l'emporter auprès de toi sur la satisfaction de ta volonté, qu'entre quelques-uns des tiens et des nôtres se livre un combat singulier, et que sans verser plus de sang, tout ce pays appartienne aux vainqueurs; si tu ne veux accepter ni l'un ni l'autre, ou prenez incontinent la fuite ou préparez vos têtes à tomber sous le tranchant de nos épées. »

Après ces paroles, l'interprète se tut; mais Corbahan était tellement transporté par la colère qu'il pouvait à peine parler; cependant il éclata à la fin par ces paroles :
« Certes, cette nation franque est une nation orgueilleuse, mais nos épées réprimeront cette superbe.
Ils nous demandent un combat entre un certain nombre de chaque parti, et que celui qui aura la victoire obtienne l'empire, afin que sans verser plus de sang, ils soient les maîtres du pays ou le livrent entre nos mains; mais ils n'ont pas suivi un conseil salutaire lorsqu'ils ont pris les armes en faveur d'un peuple efféminé ; allez donc, et répondez-leur que s'ils veulent renier leur Dieu et renoncer à leur qualité de chrétiens, nous les recevrons en grâce et leur donnerons cette terre et encore une beaucoup meilleure, et que nous les ferons tous chevaliers ; que s'ils refusent la proposition, tous sous peu recevront la mort, ou seront menés captifs et enchaînés dans notre pays. Alors Héloin, qui savait la langue des Turcs, dit :
« O chef, non de milice, mais de malice ! si tu savais à quel point est hors de sens celui qui dit à des Chrétiens, Renie Dieu, jamais une telle parole ne serait sortie de ta bouche immonde. Nous savons certainement, par une révélation de ce Dieu que tu veux nous persuader de renier, que notre salut et votre perte, notre joie et votre ruine sont tout proches. Qui vous a envoyé hier au soir ce feu dont vous avez été si effrayés, et qui est venu vous troubler au milieu de vos tentes ? Ce signe est arrivé sur vous comme un présage effrayant, et pour nous comme un présage de salut, car notre Dieu nous en a envoyé l'avis certain. »
Corbahan ne put supporter plus longtemps les outrages d'Héloin, et ordonna qu'on l'éloignât de sa présence, ceux-qui étaient là lui dirent de se retirer sur-le-champ, qu'autrement son titre d'envoyé n'empêcherait pas qu'il ne fût aussitôt mis à mort. Il se retira avec ses compagnons et s'en retourna à la ville. On ne doit pas oublier que tandis qu'ils s'en allaient, Corbahan dit aux siens :
« Avez-vous entendu ces déguenillés, ces gens de mauvaise mine, ces petits hommes sans figure, avec quelle assurance ils ont parlé, sans craindre ni notre colère, ni la menace de nos dards ? Ils sont tous de même, car ils sont désespérés et veulent mourir, et ils aiment mieux mourir que de demeurer captifs; c'est pourquoi, ô très courageux chevaliers, lorsqu'ils viendront au combat, entourez-les de tous côtés, sans laisser à aucun de place pour s'échapper, ni le temps de prolonger sa vie ; car si vous les laissez vivre quelque temps, avant d'être tous tués, ils auront fait un grand carnage des nôtres. » En cela Corbahan fit voir qu'il était dépourvu de sens, puisque, parlant ainsi, il frappait de terreur l'esprit des siens ; mais il n'est pas étonnant que, privé de sagesse, il parlât follement, car l'esprit de sagesse n'entre pas dans une âme perverse.

III

Pierre l'Ermite et Héloin retournèrent vers les chefs de l'armée et leur rapportèrent ce qu'avait répondu Corbahan : alors de l'avis et du consentement de tous, l'évêque du Puy ordonna un jeûne de trois jours; chacun se confessa en toute sincérité de coeur, et ceux qui avaient quelque chose à manger le distribuèrent à ceux qui n'avaient rien. Ils passèrent trois jours à se rendre en procession dans toutes les églises, en implorant avec humilité et pureté de coeur la miséricorde du Seigneur. Lorsque le troisième jour vint à luire, des messes furent célébrées dans toutes les églises et tous reçurent en communion le corps de Notre-Seigneur; on forma ensuite d'un commun accord, au dedans de la ville, six troupes séparées, et l'on décida lesquelles marcheraient devant, et lesquelles iraient après, la première fut commandée par Hugues le Grand et le comte de Flandre, la seconde fut celle du duc Godefroi; dans la troisième fut le comte de Normandie avec les siens; la quatrième fut celle de l'évêque du Puy, qui portait avec lui la lance de notre Sauveur, et avec lui marchait la plus grande partie de l'armée du comte de Saint-Gilles, qui restait à la garde de la ville, la cinquième troupe fut celle de Tancrède, et Boémond conduisit la sixième, composée des hommes les plus propres à combattre à pied, et des chevaliers que la nécessité avait forcés à vendre leurs chevaux. Les évêques, les prêtres, les clercs, les moines, vêtus des ornements sacrés, sortirent des portes de la ville avec les hommes de guerre, portant en leurs mains des croix dont ils signaient le peuple de Dieu; et les mains élevées vers le ciel ils s'écriaient à haute voix :
« Sauvez, Seigneur, votre peuple, et bénissez votre héritage; conduisez-les et élevez-les jusque dans l'éternité [Ps. 27, v. 12.] Soyez-leur, Seigneur, une tour de défense en face de leurs ennemis ! »
Ils chantaient ainsi ces psaumes et plusieurs autres, choisissant particulièrement ceux qui s'accordaient avec leurs tribulations. Les guerriers demeurés dans les tours et sur le mur en faisaient de même, et chantaient comme les autres. Les champions du Christ sortirent donc par la porte qui fait face à la mahomerie pour marcher contre les satellites de l'antéchrist. Cependant Corbahan se tenait debout sur un monticule à les regarder sortir, et disait pendant qu'ils sortaient :
« Demeurez tranquilles, mes chevaliers, et laissez-les sortir tous, afin que nous puissions mieux les entourer. »
Il avait auprès de lui un certain Aquitain, de ceux que nous appelons Provençaux, qui avait renoncé à notre foi, et, poussé par la voracité de sa bouche, était passé dans le camp des ennemis : celui-ci disait des nôtres un grand nombre d'indignités, qu'ils mouraient de faim et que tous avaient fait dessein de s'enfuir; qu'ils avaient mangé leurs chevaux; que, vaincus et desséchés par la famine, il ne leur restait plus qu'à fuir ou à se soumettre à la domination de Corbahan. Tandis que l'armée sortait de la ville en diverses troupes, chacune dans son rang, Corbahan demandait ce qu'était chacune d'elles, et l'Aquitain le lui disait par ordre. Cependant le soleil dardant ses rayons sur les cuirasses dorées et sur les lances en envoyait la réverbération dans les yeux des regardants, et portait la terreur dans le coeur de l'ennemi; car ainsi que le témoignent les divines écritures, rien n'est terrible comme une armée rangée en bataille [Cant. des cant., ch. 6, v. 9.] Lors donc qu'il vit tous les Francs ensemble, Corbahan frémit au dedans de lui-même, et dit à ceux qui l'entouraient :
« Ces gens sont nombreux et noblement armés ; il ne me paraît pas qu'ils veuillent fuir, mais plutôt tenir; ils n'ont pas l'air de vouloir plier devant nous, mais bien courir après nous. »
Et se tournant vers son apostat, il lui dit :
« Coquin, le plus scélérat de tous les hommes, quels contes frivoles nous as-tu faits sur ces gens-là ? qu'ils avaient mangé leurs chevaux, et qu'accablés de la faim, ils se préparaient à la fuite ? Par Mahomet, ta tête me paiera ce mensonge, et tu vas subir ton supplice ! » Ayant alors appelé son porte-glaive, celui-ci obéit à l'ordre du tyran, et tirant l'épée du fourreau coupa la tête de l'Aquitain ; mort bien digne de son bavardage et de son apostasie ! Alors Corbahan fit dire à celui de ses émirs qui gardait son trésor, que s'il voyait un feu allumé en tête de son armée, il prît promptement la fuite, emportant avec lui tout ce qui appartenait à son maître, et qu'il obligeât les autres à fuir de même, car il connaîtrait par ce signal que son seigneur était aux mains avec les Francs et que la fortune lui était contraire.
Sitôt que nos guerriers furent arrivés à une certaine plaine, ils s'arrêtèrent, sur l'ordre de l'évêque du Puy, et écoutèrent son sermon dans un profond silence. L'évêque était couvert d'une cuirasse; de la main droite, il tenait élevée la lance du Sauveur, et sa bouche leur fît entendre les paroles suivantes :
« Tous, tant que nous sommes, baptisés au nom du Christ, nous sommes fils de Dieu et frères les uns des autres ; que ceux donc qu'unit un lien spirituel se joignent dans une même affection. En de telles extrémités, il nous faut combattre d'un commun accord ainsi que des frères pour le salut de nos âmes et de nos corps; vous devez vous rappeler toutes les tribulations qu'ont attirées sur vous vos péchés, comme a daigné vous le faire connaître en une vision le Seigneur notre Dieu. Mais maintenant que vous êtes purifiés et entièrement réconciliés avec Dieu, que pourriez-vous craindre ? il ne vous saurait arriver aucun malheur; celui qui mourra ici sera plus heureux que s'il était demeuré en vie, car, à la place d'une vie temporelle, il obtiendra les joies éternelles; celui qui survivra remportera la victoire sur ses ennemis, s'enrichira de leurs trésors, et n'aura plus à souffrir de la disette. Vous savez ce que vous avez enduré et ce qui est maintenant devant vous; le Seigneur a fait arriver sous vos yeux, que dis-je, sous votre main, les richesses de l'Orient; prenez courage, et montrez-vous hommes de coeur, car déjà le Seigneur envoie les légions de ses saints, qui vont vous venger de vos ennemis ; vous les verrez aujourd'hui de vos yeux ; et lorsqu'ils viendront, ne craignez pas leur bruit terrible; ce ne doit pas vous être une vision inaccoutumée, car ils sont venus une autre fois à votre secours; mais les yeux des hommes s'effraient à la venue de ces citoyens d'en haut. Vous voyez comme vos adversaires, le cou tendu à la manière de cerfs et de biches craintives, attendent votre arrivée, plus prêts à la fuite qu'au combat, car vous connaissez bien leur manière de combattre, et savez qu'après avoir tiré leurs flèches, ils se fient plus à la fuite qu'au combat. Marchez donc contre eux pour les attaquer au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, et Dieu, notre tout-puissant Seigneur, soit avec vous. »
Tous répondirent Amen, puis déployèrent leurs légions. Devant eux marchait, la bannière haute, Hugues le Grand, ainsi surnommé à juste titre par une distinction que lui avaient méritée ses exploits et ses moeurs, les autres suivirent dans l'ordre qu'on a dit; ils présentaient une grande étendue, touchant d'un coté à la montagne, et de l'autre au fleuve, qui sont séparés par un intervalle de deux milles. Alors Corbahan commença à se retirer et à se rapprocher des montagnes, les nôtres le suivaient peu à peu, tous marchant à petits pas; les Turcs se séparèrent alors en deux troupes ; l'une s'avança vers la mer; l'autre, plus considérable, demeura dans le camp; ils avaient ainsi le projet d'enfermer les nôtres entre deux et de les accabler de flèches par derrière; mais on commanda une septième troupe pour aller combattre celle qui s'était séparée du gros de l'armée; on composa cette troupe de chevaliers du duc Godefroi et du comte de Normandie, et on en donna le commandement à un nommé Renaud : ils allèrent donc combattre des ennemis séparés, ils en vinrent aux mains, et il y en eut beaucoup de tués des deux côtés. Les six autres troupes ayant approché des Turcs à la portée de l'arc, ceux-ci refusèrent d'aller en avant, et leur décochèrent leurs flèches, mais en vain, parce que le vent qui soufflait obliquement les détourna du but ; ce que voyant les Turcs, ils retournèrent bride, et s'enfuirent; en sorte que la première troupe demanda vainement le combat et ne l'obtint point, chercha qui frapper et de qui recevoir les coups, et ne le trouva point.

Cependant Boémond avait envoyé à Hugues le Grand un messager pour lui demander secours, parce qu'il était rudement pressé par les Turcs. Alors Hugues, se retournant vers les siens, leur dit :
« O hommes de guerre ! le combat nous fuit, cherchons le combat, allons trouver Boémond, cet illustre chef; là est la bataille que vous demandez, là tient ferme un ennemi opiniâtre, ainsi que vous le désirez. »
Ces paroles dites, il vole promptement avec les gens de sa suite, et ils rejoignent ensemble l'illustre comte.
Lorsque le duc Godefroi, chef de l'armée, vit son grand ami Hugues partir ainsi d'une course rapide, à la tête de tous les siens, il le suivit, manquant aussi d'ennemis à combattre. Et c'était grande raison que Godefroi et Hugues se rendissent au lieu où ils allaient, car là était la plus grande force et le plus grand effort de l'armée des Persans. Chacun de ces deux était pour l'autre comme un second lui-même, car leur amitié était pareille. Lorsque Hugues le Grand arriva le premier à l'endroit où l'on se battait, il vit un des ennemis, plus audacieux que les autres, qui les exhortait à grands cris au combat, celui-ci dirigea contre Hugues son cheval écumant, mais Hugues lui perça le gosier d'un coup de lance, et ainsi lui coupa la respiration. Le malheureux sans plus se mouvoir tomba à terre, et livra son âme aux dieux infernaux. Il nous arriva ensuite une chose très fâcheuse: Eudes de Beaugency, qui portait la bannière, fut atteint d'une flèche empoisonnée ; et la douleur de sa blessure s'augmentant, il tomba à terre avec le drapeau. Mais Guillaume de Bélesme s'ouvrant, l'épée à la main, un chemin à travers les ennemis, releva la bannière. Ce que firent ici le général duc Godefroi, Boémond et toute cette noble jeunesse, aucune langue ne saurait le dire, aucune main ne pourrait l'écrire, aucune page ne suffirait à le contenir. Nul des nôtres ne se montra indolent ou timide, car il n'y avait pas moyen, et l'ennemi, fort supérieur en nombre, pressait chacun de se défendre. Plus on en tuait, plus on les voyait se multiplier; ils se rassemblaient sur ce point comme on voit les mouches sur une matière en putréfaction.

Pendant que l'on combattait ainsi et que le combat se prolongeait de manière à faire craindre qu'on ne vînt à s'en lasser, sans que le nombre des ennemis parût décroître en rien, on vit descendre des montagnes une armée innombrable de guerriers entièrement blancs, dont on dit que les chefs et porte-enseignes étaient George, Maurice et Démétrius; l'évêque du Puy les vit le premier, et s'écria à haute voix :
« ô guerriers, voici venir le secours que Dieu vous a promis. »
Et certes, sans l'espoir qu'ils avaient dans le Seigneur, les nôtres eussent été saisis d'une très grande crainte. Alors se répandit parmi les ennemis un violent tremblement ; ils tournèrent le dos, couvrant leurs épaules de leurs boucliers; et qui put trouver la place de fuir prit la fuite. Ceux qui combattaient du côté de la mer, voyant la déroute des leurs, mirent le feu à un champ couvert d'herbes desséchées par l'ardeur de l'été, en sorte qu'elles s'enflammèrent promptement; ce qu'ils firent afin qu'à ce signal ceux qui étaient dans les tentes se hâtassent de fuir, et emportassent avec eux les plus riches dépouilles. Ceux qui étaient alors dans la montagne, reconnaissant le signal, se mirent à fuir en toute diligence avec tout ce qu'ils purent emporter de dépouilles, mais cela ne leur servit de rien, car ils ne purent les emporter loin. Les Arméniens et les Syriens, voyant qu'ils étaient vaincus et poursuivis par les nôtres, venaient à leur rencontre et les tuaient. Cependant Hugues le Grand, le duc Godefroi et le comte de Flandre chevauchaient avec leurs troupes le long de la mer, au lieu où était le plus fort et le plus épais de l'armée des ennemis; ils commencèrent à les presser si vivement que ceux-ci ne purent regagner leurs tentes, comme ils s'efforçaient de le faire; et, pour les poursuivre plus promptement, les nôtres prenaient les chevaux de ceux qui mouraient, laissant sur le champ de bataille, la bride sur le cou, leurs propres chevaux, décharnés et épuisés de faim. O admirable vertu ! immense pouvoir du Dieu tout-puissant ! tes chevaliers, affligés d'un long jeûne, poursuivent des ennemis boursouflés de graisse et de nourriture, et les pressent tellement qu'ils n'osent aller pourvoir aux richesses qu'ils laissent derrière eux; ton esprit remplissait l'âme de tes guerriers et donnait des forces à leur corps, de l'audace à leur coeur; ils ne sont retardés, ni par la cupidité du butin, ni par l'avidité de s'emparer de rien de ce qu'ils voient, car leur âme est surtout altérée de la victoire, de même que dans une boucherie on a coutume de dépecer les corps des animaux, de même, à bon droit, les nôtres détranchaient les corps des Turcs. Le sang jaillissait des corps des blessés; la poussière s'élevait sous les pieds des chevaux qui parcouraient le champ de bataille, l'air en était rempli comme d'un nuage, et on l'eût dit obscurci par le crépuscule. Il arriva que les fuyards, ayant atteint une certaine colline, espérèrent y tenir contre nous. Gérard de Mauléon le vieux, depuis longtemps malade dans la ville assiégée, arriva, porté par un cheval rapide, et tomba sur eux à l'improviste; mais, percé d'un de leurs traits, il mourut ainsi d'une digne mort.
En le voyant tomber, ceux qui le suivaient de plus près, comme Everard de Puiset, Pains de Beauvais, Dreux, Thomas et Clairembault, et plusieurs autres jeunes gens de la troupe de Hugues le Grand, se jetèrent sans hésiter sur les ennemis, et trouvèrent une forte résistance; cependant, Dieu aidant, et leur troupe s'augmentant, ils parvinrent vaillamment à dissiper les ennemis. Là, il y eut grande effusion de sang, et tombèrent en grand nombre les têtes de tels qui, s'ils eussent continué à fuir comme ils l'avaient commencé, pouvaient bien échapper. On les poursuivit jusqu'au pont de fer et au château de Tancrède, mais on ne put aller plus loin, parce que l'obscurité de la nuit mit fin à la poursuite ; il périt ce jour-là cent mille de leurs cavaliers, mais l'ennui de compter a empêché que l'on ne connût le nombre de morts qu'il y eut parmi les gens de pied. Les chevaliers fatigués, se voyant loin de la ville, se rendirent aux tentes de leurs ennemis, et y trouvèrent en abondance à manger autant qu'ils en eurent besoin. Les ennemis, avant que Dieu envoyât l'effroi dans leur coeur, avaient préparé des viandes et mets de toutes sortes, dans des poêles, des marmites, des chaudières et des pots, mais les malheureux qui avaient apprêté tout cela ne purent ni le cuire, ni le manger. On eût vu ce vénérable prêtre, l'évêque du Puy, couvert de la cuirasse, la sainte lance à la main, qui, dans l'excès de sa joie, laissait couler sur son visage d'abondantes larmes, il exhortait les siens à rendre grâces à Dieu, par qui ils avaient vaincu; il leur disait : Depuis qu'il y a des guerriers, on n'en a pas vu de pareils à vous, car il n'en est point qui, en si peu de temps, aient combattu en tant de batailles que vous en avez livré depuis que vous avez traversé la mer de Constantinople. Il est donc bien étranger à la foi chrétienne, celui qui voit ce que vous avez vu aujourd'hui, et ne demeure pas constant en l'amour de Dieu. C'était par ces discours, et d'autres semblables, que le vénérable pontife instruisait les hommes confiés à ses soins, et modérait leurs rires et leurs jeux, l'effet de sa présence se réfléchissait sur tous, et nul devant lui n'eût osé proférer une vaine parole.

IV

La nuit se passa ainsi, et le lendemain on trouva quinze mille chameaux et des chevaux, des mules, des ânes, des brebis, des boeufs et du bétail de toute sorte, en telle abondance qu'il serait impossible de le compter : on trouva des vases d'or et d'argent en quantité, un grand nombre de manteaux, de nombreuses dépouilles de grand prix et de diverses sortes ; alors les nôtres revinrent triomphants à la ville, où ceux qui y étaient demeurés, clercs, prêtres et moines, vinrent solennellement les recevoir en procession ; l'émir qui était dans le château, voyant son prince et ceux qui se trouvaient avec lui sur le champ de bataille mis en déroute, et voyant aussi d'innombrables milliers de chevaliers blancs parcourir la plaine avec une bannière blanche, fut saisi d'une telle terreur, qu'il demanda qu'on lui donnât pour sauvegarde une de nos bannières. Le comte de Saint-Gilles, qui était demeuré à la garde de la ville, lui donna la sienne, que l'émir accepta avec reconnaissance et attacha au mur de son château; mais ayant appris de quelques Lombards que ce n'était pas la bannière de Boémond, auquel avait été cédée toute la ville, il la rendit au comte et demanda celle de Boémond; Boémond la lui envoya ; en la recevant, il manda à Boémond de le venir trouver ; celui-ci suivit de près les envoyés, et écouta ce que l'émir avait à lui dire. Le Gentil demanda pour condition que ceux qui étaient avec lui et voudraient s'en aller n'eussent à souffrir aucun mal et fussent conduits jusque dans le pays des Sarrasins ; que ceux qui voudraient se faire chrétiens en eussent la liberté. Boémond, rempli d'une joie infinie, dit :
« Ami, nous t'accordons volontiers ce que tu nous demandes, mais attends un peu que j'aille rapporter ceci à nos princes, et je reviendrai promptement vers toi. »
Il courut en grande hâte, et ayant rassemblé les chefs, il leur rapporta les paroles du Gentil : tous les agréèrent, et rendirent grâces à Dieu tout-puissant. Boémond s'en retourna vers le Gentil, naguère maître du château, et confirma la promesse des conditions par lui requises ; mais l'émir se soumit à l'évêque du Puy et à la sainte loi du christianisme avec trois cents de ses chevaliers, tous jeunes et beaux. Il y eut, parmi les Chrétiens, plus de joie de leur conversion que de la reddition du château; Boémond reçut le château, et conduisit dans les terres des Sarrasins ceux qui ne voulurent pas se faire chrétiens. Après trois jours de jeûne, les Gentils furent baptisés avec une grande joie, et par là s'accurent la gloire de Dieu et la renommée des Chrétiens. Ils avaient coutume de raconter ensuite que, comme ils étaient à regarder le combat du haut du fort, ils avaient vu tout-à-coup d'innombrables milliers de chevaliers blancs, que cette vue les avait frappés d'une violente frayeur, et cela n'est pas étonnant, car au même moment le château fut ébranlé de fond en comble. Lors donc qu'ils virent cette troupe blanche réunie aux Chrétiens, et les leurs avoir le dessous et prendre la fuite, ils comprirent aussitôt que c'étaient des esprits célestes, et qu'on ne pouvait l'emporter sur le Dieu des Chrétiens; alors leurs coeurs furent touchés et ils promirent de se faire chrétiens.
Ce combat fut livré le vingt-huitième jour de juin, la veille de la fête des apôtres Pierre et Paul : ainsi Dieu, nous regardant d'un oeil de miséricorde, termina cet orage de tribulations qui pendant dix mois s'était accumulé sur nous à Antioche; et cette ville royale, depuis si longtemps soumise au joug d'une diabolique captivité, recouvra la liberté première qui lui avait été enlevée, les ennemis qui l'avaient réduite en servitude devinrent eux-mêmes captifs et se dispersèrent dans les retraites des forêts, dans les cavernes des rochers et les creux des montagnes; les Arméniens et les Syriens, habitants du pays, allèrent les cherchant pendant plusieurs jours; et ils les trouvaient, les uns demi-morts, les autres blessés, ceux-ci pansant quelque partie de leur tête, ceux-là tenant les mains sur leur ventre, pour empêcher les entrailles d'en sortir; et ils les tuaient, après les avoir dépouillés. Ainsi furent détruits les ennemis de Dieu, et les Chrétiens, ses serviteurs élus, se réunirent avec joie et triomphe dans cette glorieuse ville; ils se rassemblèrent un jour et délibérèrent d'envoyer des messagers à l'empereur de Constantinople, pour lui annoncer qu'il pouvait venir se mettre en possession de sa ville. O douleur ! tous jugèrent qu'envoyant vers un souverain, ils devaient choisir un envoyé de maison royale, et ils élurent Hugues le Grand, homme de race et de moeurs vraiment royales, ce qu'ils n'eussent pas fait s'ils eussent su qu'il ne devait pas revenir. Après avoir accompli son ambassade vers l'empereur, il fut surpris par la mort, et ne put à la fin de sa vie retourner où il avait dessein de se rendre.

Ce renard d'empereur de Constantinople n'osa pas venir se mettre en possession de cette grande ville, car il reconnaissait qu'il avait violé la foi jurée avec serment, et dont les Francs et lui s'étaient donné des gages; qu'il n'avait gardé aucune des conventions faites avec eux, et qu'ainsi elles étaient anéanties.
Cependant ceux qui étaient dans la ville commencèrent à s'occuper de reprendre leur route vers le saint sépulcre, et délibérèrent sur le moment de leur départ, et sur l'époque où ils devaient terminer leur voyage. Il fut convenu d'un commun accord qu'on attendrait pour partir les calendes d'octobre; la chaleur de l'été était brûlante et le pays des Sarrasins, où ils allaient entrer, aride et sans eau.
Ils attendirent donc le moment où devait venir l'humidité et où recommenceraient à jaillir les sources cachées dans la terre; il fallait aussi décider ce que ferait dans l'intervalle tout ce peuple, où et de quelle manière on le nourrirait : lorsqu'on se fut décidé, on fit chercher le crieur public, afin qu'il publiât ce qui avait été décidé. Le crieur ayant été trouvé, monta sur un lieu élevé et publia que tous ceux qui étaient dans le besoin demeureraient dans la ville, et serviraient à des conditions ceux qui étaient plus riches: les princes se séparèrent et se rendirent dans leurs villes et châteaux.

V

Il y avait dans l'année du comte de Saint-Gilles, un certain chevalier nommé Raimond, surnommé Pelet, vaillant de coeur et beau de corps; il avait les Turcs en très grande haine, et ne put supporter longtemps qu'on les laissât en repos. Il rallia une nombreuse multitude de chevaliers et de gens de pied, et les conduisit dans les terres des Sarrasins: ils traversèrent le territoire de deux villes et arrivèrent à un certain château, nommé Talaminie, qui appartenait aux gens de Syrie; les Syriens reçurent les nôtres et se soumirent de très bon coeur à leur domination. Ils y passèrent huit jours, puis marchèrent à un autre château, dans lequel était renfermée une grande multitude de Sarrasins : y étant arrivés, ils l'attaquèrent à main armée, et, combattant tout le jour sans relâche, remportèrent sur le soir.
Lorsqu'ils l'eurent pris, ils tuèrent tous ceux qui étaient dedans, excepté ceux qui reçurent le baptême, après ce massacre, ils retournèrent à Talaminie, et après y avoir passé deux jours, en sortirent le troisième, et marchèrent à la ville nommée Marrah. Là s'était rassemblée, attendant leur arrivée, une troupe assez nombreuse de Turcs et de Sarrasins, venus d'Alep et des autres villes et châteaux d'alentour.; comme ils approchaient, les barbares sortirent à leur rencontre, mais ne furent pas en état de soutenir longtemps le combat contre les nôtres, ils prirent la fuite et se réfugièrent dans la ville : les nôtres cependant ne purent demeurer longtemps en ce lieu, l'excessive chaleur de l'été les tourmentait violemment, et ils ne trouvaient point de quoi boire : vers le soir donc, ils retournèrent au château de Talaminie. Avec les nôtres étaient allés à Marrah plusieurs Chrétiens, habitants du pays, mais qui, n'ayant pas voulu suivre la même route qu'eux pour s'en retourner, tombèrent dans une embuscade des Turcs, qui les prirent et les tuèrent; ils moururent parleur folie, car s'ils étaient retournés avec les nôtres, aucun d'eux n'aurait péri : mais comme dit le commun proverbe, les fous ne craignent rien, jusqu'à ce que le malheur tombe sur eux. Raimond ne retourna pas à la ville de Marrah, parce qu'il n'avait pas une armée suffisante pour l'assiéger, mais il demeura dans son château jusqu'au temps marqué des calendes d'octobre, et, pendant tout cet intervalle, tint en grande gène le pays des Sarrasins. Ceux qui étaient demeurés à Antioche passèrent le temps en grande tranquillité et joie, jusqu'au moment où ils perdirent leur seigneur, l'évêque du Puy. Il tomba malade au mois de juillet, l'armée étant en parfaite paix, mais sa maladie ne dura pas longtemps, car Dieu ne permit point qu'il fût tourmenté d'une longue souffrance; aux calendes d'août, son âme sainte, délivrée des liens de la chair, passa dans le paradis, le jour de la glorieuse fête de saint Pierre, dit aux liens; et afin qu'en ceci se vît clairement le décret de la divine justice, le jour où les liens du prince des apôtres furent portés de Jérusalem à Rome fut celui où l'âme du pontife se délivra des liens de son corps. Nulle tribulation n'avait causé dans l'armée du Seigneur une tristesse égale à celle qu'y causa cette mort; tous le pleurèrent à bon droit, car il était le conseil des riches, le consolateur des affligés, le soutien des faibles, le trésor des indigents, le conciliateur des différends; il avait coutume de dire aux chevaliers :Si vous voulez triompher et être amis de Dieu, conservez la pureté de votre corps et ayez pitié des pauvres; nulle chose ne vous préservera de la mort autant que l'aumône, elle garantit mieux qu'un bouclier, elle est aux ennemis plus aiguë qu'une lance: que qui ne sait pas prier fasse l'aumône, et il priera pour lui-même. Ses oeuvres et ses discours en ce genre l'avaient rendu cher à Dieu et à tout le peuple; mais pour énumérer toutes les vertus dont il était doué, il se faudrait trop éloigner de la suite de cette histoire.

Lorsqu'il eut été honorablement enterré dans l'église de Saint-Pierre, le comte de Saint-Gilles passa dans le pays des Sarrasins, et arriva à une ville qu'on appelle Albar; ce vaillant chevalier l'entoura de ses troupes et l'attaqua: il se livra longtemps, entre son armée et ceux de la ville, un combat à coups de traits et de flèches; mais voyant que cela n'avançait de rien, il fit dresser des échelles contre les murs, des chevaliers y montèrent couverts de leurs cuirasses et forcèrent les ennemis à prendre la fuite.
Les chevaliers qui étaient montés sur le rempart se trouvèrent plus élevés que leurs adversaires, qui leur furent par là inférieurs en force; ils descendirent du mur sur les toits des maisons, et des maisons sautèrent dans les rues. De tous côtés s'enfuirent les vieillards, les enfants, les jeunes gens, mais la fuite ne leur servit de rien; le comte ordonna de décapiter tous ceux qu'on prendrait et qui refuseraient de croire en Jésus-Christ. On vit tomber plusieurs têtes; plusieurs jeunes garçons et jeunes filles perdirent une vie qu'ils auraient pu conserver encore longtemps. Ceci se fit par un jugement de Dieu, car cette ville avait appartenu aux Chrétiens, et les Turcs la leur avaient enlevée, en leur infligeant à plaisir une semblable mort. On ne sauva de toute cette multitude que ceux qui, embrassant volontairement la foi du Christ, reçurent le baptême : ainsi la ville fut purifiée et rendue à notre culte. Le comte tint conseil avec ses grands, pour nommer un évêque qui l'aidât et le conseillât dans le gouvernement de la ville, et affermit la foi de Jésus-Christ dans le coeur des nouveaux baptisés. On élut un homme sage et renommé, puissant en la science des lettres et en toutes les autres, et il fut envoyé à Antioche pour être sacré.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

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