Ville d'Antioche

Antioche-Gertrude-Bell Ville de Syrie du Nord, sur l'Oronte, à 22 kilomètres de la côte, ancienne fondation séleucide, Antioche devint au 1er siècle avant Jésus-Christ la plus importante cité romaine d'Asie. Ville commerçante, Antioche était aussi un centre intellectuel et théologique important. C'est là que les disciples de Jésus furent appelés pour la première fois « chrétiens », et Antioche joua un grand rôle dans l'expansion du christianisme en Orient. Attaquée et pillée à plusieurs reprises par les Perses, elle fut reconstruite par Justinien (527-565). Conquise par les Arabes en 637 ou 638, elle constitua, dans les premiers siècles de l'occupation musulmane, un point fort dans l'organisation de la défense des frontières. Reprenant l'offensive contre les Arabes, les Byzantins s'emparèrent à nouveau d'Antioche en 969 et la conservèrent jusqu'en 1084, date à laquelle elle tomba entre les mains des Seldjoukides. Aussi, lorsque les Francs de la première croisade arrivèrent à Constantinople, l'empereur Alexis Comnène leur fit jurer de lui rendre la ville une fois qu'ils l'auraient conquise. Après un siège long et pénible, la ville fut prise par les croisés le 28 juin 1098 et remise au Normand Bohémond.

Étagée sur le mont Silpius, Antioche était entourée de jardins, ceinte d'une muraille de plus de 12 kilomètres et dominée par une citadelle édifiée au Xe siècle. Elle comprenait de nombreuses églises, telle la cathédrale Saint-Pierre où furent enterrés les princes et les patriarches latins. Siège d'un évêché arménien, d'un patriarcat grec et d'un patriarcat jacobite avant l'arrivée des Francs, elle vit alors remplacer le patriarche grec par un patriarche latin, mais ceux-ci autorisèrent à certaines époques un patriarche grec à se réinstaller à Antioche.

La vie politique à Antioche dans la première moitié du XIIe siècle fut marquée par les conflits avec les musulmans de Syrie du Nord et par les tentatives de Byzance pour faire reconnaître sa suzeraineté. A partir de 1146, le prince Raymond d'Antioche dut faire face à la contre-offensive musulmane menée par Nûr al-Din et, en 1188, lorsque Saladin conquit un grand nombre de places fortes de Syrie du Nord, la ville même d'Antioche fut menacée. Mais une trêve fut conclue et, après la mort de Saladin, les conflits avec les Ayyoubides se firent rares alors que la tension s'accroissait considérablement avec le royaume arménien de Cilicie. En 1193, alors que Bohémond III était retenu prisonnier par Léon II, prince de Petite-Arménie, les habitants d'Antioche, pour se défendre, proclamèrent la commune. En 1201, après la mort de Bohémond III, Léon II de Petite-Arménie et Bohémond IV de Tripoli s'opposèrent pour la possession d'Antioche. Bohémond IV finit par l'emporter en 1219 et réunit ainsi les deux États d'Antioche et de Tripoli. Avec Bohémond V (1233-1251) puis Bohémond VI (1251-1275), Antioche s'affaiblit et, sous l'influence du roi de Petite-Arménie, choisit le camp des Mongols. En 1268, le sultan Baybars s'empara de la ville et massacra la population pour la punir de son alliance avec les Mongols. Sous les Mamelouks, elle ne fut plus qu'une localité sans grande importance.
Sources : Anne-Marie Eddé - Dictionnaire encyclopédique du Moyen-âge — Editions du Cerf — Paris, 1997.

Antioche chrétienne

Antioche gravure Musulmane Antioche fut évangélisée d'abord par des chrétiens de Jérusalem dispersés par la persécution qui suivit la mort d'Étienne (Actes des Apôtres, XI, 19-20). Paul et Barnabé y séjournèrent toute une année (env. 43). C'est à Antioche que les disciples reçurent pour la première fois le nom de chrétiens (Actes, XI, 26), vraisemblablement un sobriquet dont les affublèrent les païens. Antioche est le point d'attache de Paul et le centre de ses missions ; il y revient à chacun de ses voyages (Actes, XII, 25 ; XIII, 1-3 ; XIV, 26-27 ; XV, 25). Antioche devint ainsi le centre du christianisme helléniste (par opposition à Jérusalem, qui reste le centre des chrétiens d'origine juive) et le foyer de l'expansion du christianisme en Orient, aussi bien vers la Cilicie ou l'Asie que vers la Syrie et la Mésopotamie. Si rien ne permet d'assurer que « l'autre lieu » où se rend Pierre après sa délivrance miraculeuse (Actes, XII, 17) soit Antioche, Pierre y est certainement vers 48-49 (Gal., II, 2-11 : l'incident d'Antioche). Une ancienne tradition, dont la liturgie avait conservé le souvenir, fait de lui le premier évêque d'Antioche (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, XXXVI, 2).

Parmi les évêques d'Antioche dans les premiers siècles, on retiendra les noms de saint Ignace, martyr à Rome vers 107 (Lettres), de saint Théophile, auteur vers 180 d'une apologie A Autolycus, de Paul de Samosate et d'Eustathe, qui prit part au concile de Nicée (325) et fut un nicéen convaincu. Le sixième canon du concile de Nicée confirme la préséance et les privilèges de l'évêque d'Antioche, après ceux de Rome et d'Alexandrie. Les remous de la crise arienne troublèrent longtemps l'Église d'Antioche. Plusieurs synodes se tinrent à Antioche : en 341, le synode dit « des Encænies » (dédicace de la basilique) rédigea un symbole qui passait sous silence le terme de consubstantiel (omoousiov), défini à Nicée. Après 361, Antioche eut en même temps trois évêques, un arien et deux catholiques : Mélèce, que soutenait l'Orient (saint Basile), et Paulin, reconnu par Rome (le pape Damase) et Alexandrie. Le « schisme d'Antioche » dura jusqu'en 415. Lors de la crise nestorienne, l'évêque Jean d'Antioche prit à Éphèse le parti de Nestorius (431), mais en 433 il se désolidarisa de lui en même temps qu'il se ralliait à Cyrille d'Alexandrie. Au VIe siècle, Antioche connut des patriarches monophysites (Pierre le Foulon, Sévère), et la majeure partie de la population adhéra au monophysisme (jacobites), sans doute par opposition à la politique du basileus de Constantinople. Actuellement Antioche est le siège d'un patriarche grec-uni (en résidence à Alep), d'un patriarche syrien jacobite, d'un patriarche syrien-uni et d'un patriarche maronite.

Les nombreuses églises connues par les textes anciens ont disparu sans laisser de traces, ou gisent encore sous terre. On a identifié au-delà de l'Oronte les ruines de deux basiliques. Le calice d'Antioche, en argent ciselé, découvert en 1910, date vraisemblablement du Ve ou du VIe siècle. On y voit sur les rameaux d'une vigne les figures assises du Christ et des apôtres.
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L'école d'Antioche

Antioche Reproduction Antioche devint rapidement un centre intellectuel et théologique important, aux caractéristiques bien marquées. Après l'apologiste saint Théophile, le premier théologien antiochien que nous connaissions est Paul de Samosate (évêque à partir de 260 environ). Dans l'état actuel de nos sources, il est difficile de reconstituer avec certitude l'enseignement de ce personnage, au demeurant assez étrange. Il semble avoir considéré le Christ comme un homme, adopté par Dieu ; il représenterait déjà la tendance rationaliste qu'on reprochera à la tradition antiochienne. Vigoureusement contré par le prêtre Malchion, « un sophiste savant, chef de l'enseignement de la rhétorique dans les écoles helléniques » (Eusèbe, Hist. eccl ., VII, XXIX), il fut condamné et déposé par deux synodes successifs (264-265, 268-269).

Au début du IVe siècle, saint Lucien, prêtre martyrisé sous Dioclétien (312), est un savant exégète, auteur d'une recension de la Bible grecque (Septante) et du Nouveau Testament : il pose par là les bases de la critique biblique, qui sera une caractéristique de l'exégèse antiochienne. D'autre part, les premiers ariens se réclameront de lui, sa théologie semble en effet avoir été subordinatienne : le Verbe (Logov) est inférieur au Père.

Mais c'est la fin du IVe siècle et la première moitié du Ve siècle qui verront la période la plus brillante de l'« école d'Antioche ». Entendons par là non pas une institution universitaire, ni même une école catéchétique analogue à celle d'Alexandrie, mais une tradition intellectuelle et spirituelle, un esprit et une méthode, qui vont marquer une génération d'exégètes et de théologiens. Tout au plus peut-on retenir que Diodore rassemble autour de lui, dans un monastère qui est en même temps un centre d'études (aokctcrioi), des disciples, dont quelques-uns furent très grands : Théodore de Mopsueste, saint Jean Chrysostome et peut-être aussi Théodoret.
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Le choix des implantations

Antioche Situation L'urbanisation résulte aussi de la nécessité d'établir ou d'affermir un contrôle politique gréco-macédonien, puis romain, sur un immense domaine, peuplé de non-Grecs dont la majorité ne sera jamais assimilée et d'en exploiter les ressources. À cet égard, c'est un phénomène nouveau, la conquête débordant de loin le terrain effectivement occupé. Alexandre installe par milliers des mercenaires grecs et les invalides de son armée dans les cités qu'il crée sur le plateau iranien et en Asie Centrale : en Arachosie (au sud de l'Hindou Kouch, région de Kandahar), en Bactriane (vallée de l'Oxus [Amou-Darya] et de ses affluents), en Margiane (vallée de Murgh-Ab, Merv), en Sogdiane (vallées du Zérafchan avec Samarcande, de l'Iaxarte [Syr-Darya] avec Alexandrie des Confins [Eschatè ], actuelle Khodjend/Leninabab), etc. Les rives égéennes étaient alors assez riches en hommes pour que les rangs de ces colons fussent fournis ; les ressources agricoles et minérales de la Bactriane, les facilités qu'elle offre au commerce permirent à l'hellénisme de s'y enraciner et d'y prospérer, bien loin de la mer Égée et des oliviers. Peut-on apprécier d'ailleurs le dépaysement qu'éprouvèrent ces hommes ? Comme l'Ionie familière, les vastes oasis d'Asie Centrale leur offraient le charme de plantureux vergers. Bien que nous sachions peu de chose de la manière dont ils s'administraient, nous voyons qu'ils transportèrent là leur culte d'un héros fondateur, les plaisirs du théâtre et les maximes de la sagesse delphique...

L'étude des implantations montre comment les exilés se souvenaient de leur patrie sur des sites étrangers. La Syrie du Nord, aux premiers temps de la conquête, vit se dessiner une « nouvelle Macédoine », avec une autre Béroia, une autre Pella, une autre Édesse, avec des régions aux noms identiques, Piérie, Bottiaia (ce dernier appliqué au même type de paysage, des bas-fonds fertiles, en Macédoine à l'ouest de l'Axios, en Syrie autour du lac Amyké)... Certaines de ces villes étaient importantes depuis des millénaires (Béroia/Alep ou Édesse/Osrhoé). Leurs nouveaux fondateurs ont cherché et souligné les analogies, peu évidentes à nos yeux, entre paysages syriens et gréco-macédoniens. Un lexicographe du VIe siècle après J.-C., Étienne de Byzance, se fait l'écho lointain de leur nostalgie, à propos d'Édesse d'Osrhoène « ainsi appelée à cause de ses eaux courantes » (Édesse de Macédoine est célèbre par ses cascades). Ces analogies peuvent d'ailleurs être de divers ordres ; Pella de Syrie du Nord se trouvait dans une région de grand élevage bovin comme son aînée de Macédoine ; son territoire est arrosé par l'Oronte qui, dans cette partie de son cours, a reçu le nom d'Axios. D'autres régions, comme celle du golfe Persique, offrent des cas semblables.

Certaines de ces appellations furent éclipsées ensuite par des noms dynastiques, notamment chez les Séleucides, installés en Asie sur un énorme domaine à l'unité incertaine et difficile à contrôler. Après être devenu, en 301, le maître d'un pays que sa descendance devait gouverner près de deux siècles et demi, le premier d'entre eux, Séleucos Nicator, créa en Syrie du Nord quatre cités de grand avenir, les « villes sœurs », Séleucie, Antioche (d'après le père de Séleucos, Antiochos), Apamée (d'après son épouse, Apama) et Laodicée (d'après sa mère, Laodice). Elles ont fixé les centres de la Syrie antique jusqu'à l'islam. À une époque où tout grand pouvoir était forcément méditerranéen, le général vainqueur a choisi une zone, en contact facile à la fois avec la mer et avec la riche et fidèle Babylonie, qu'on appela « Syrie séleucide » tellement sa marque y fut profonde.

Antioche et Apamée exploitent deux plaines fertiles, abritées par des massifs montagneux qui défendent leur approche et offrent des sites de piémont à fortifier. D'autre part, sur une côte inhospitalière, alors que la plupart des ports phéniciens étaient aux mains de son rival Ptolémée, Séleucos fit creuser deux bassins artificiels, à Séleucie et à Laodicée : Laodicée (aujourd'hui Lattakié) fournissait à Apamée un débouché maritime indépendant de la phénicienne Arados ; Séleucie donnait toute sa valeur à la route de l'Oronte, qui paradoxalement n'avait pas jusque-là d'accès à la mer (l'estuaire du fleuve étant mal abrité et dangereux). Leur évolution ne fut pas tout à fait celle qu'avait prévue leur fondateur, qui privilégiait Séleucie, alors que ce fut Antioche qui eut la plus grande prospérité ; il n'empêche qu'un millénaire d'histoire de la Syrie a été modelé par le sens politique d'un général macédonien et grâce à la compétence de ses ingénieurs.

Le fils et successeur de Séleucos, Antiochos Ier, est attentif à la vallée du Méandre, fertile, bien hellénisée, voie d'accès vers l'intérieur de l'Asie Mineure et vers la côte sud. Aux sources du fleuve (qui commandent un carrefour routier), il refonde Kélainai, vieille capitale phrygienne et résidence satrapale au temps des Achéménides (avant Alexandre), et l'appelle Apamée (dite « de Phrygie »), plaçant une ville où l'élément iranien restait important sous le patronage de sa mère, la princesse bactrienne Apama (le bourg qui avait précédé Apamée de Syrie devait avoir aussi un caractère iranien, à en juger par son nom ancien, Pharnaké). Dans la vallée, la même dynastie impose ses noms à Antioche du Méandre, à Nysa ; aux alentours, à Stratonicée de Carie, Apollonia de la Salbaké, Antioche de Pisidie... Les habitants de cette dernière cité, à l'intérieur du plateau anatolien, sont des colons de Magnésie du Méandre (sur le cours inférieur du fleuve), ce qui souligne une unité régionale fondée sur des routes et non seulement sur un bassin fluvial.

Antiochos Ier, agissant avant son avènement comme lieutenant de son père Séleucos, dut veiller sur les marches orientales de leur domaine, ravagées par des envahisseurs nomades venus du nord-est. Il restaure la domination macédonienne dans la contrée à partir de 294 puis refonde et rebaptise des Alexandrie qui deviennent Antioche « de Margiane » et « de Scythie » (ex-Alexandrie des Confins). Pour y renforcer l'élément grec, le roi organise ou relance une immigration en provenance de la vallée du Méandre, notamment de Magnésie, d'où est originaire la famille du futur roi gréco-bactrien Euthydème Ier, et sans doute de Milet. Mégasthène, ambassadeur de Séleucos auprès du roi indien (maurya) Tchandragoupta et auteur d'une étude sur l'Inde qui fit autorité, était probablement l'un de ces colons venus de l'Ionie jusqu'au cœur de l'Asie pour y prospérer pendant un siècle et demi. Ces installations n'auraient pas pu réussir et durer sans l'appui d'une partie au moins de l'ancienne aristocratie achéménide. Pendant des siècles, les héritiers d'Alexandre continuent à fonder des villes, même en l'absence de conquêtes nouvelles. Les luttes entre les diadoques, puis entre les royaumes hellénistiques et entre ceux-ci et Rome, expliquent largement cette activité. On trouve ainsi, dans les hautes plaines en arrière de la côte égéenne de l'Anatolie, gardant les passages entre les montagnes, un chapelet de colonies macédoniennes. Ces soldats paysans, fiers de leurs origines, protègent les cités grecques du royaume de Pergame contre les chapardages des tribus indigènes, mysiennes, qui gardent leurs troupeaux dans les pâturages plus à l'est et s'abritent dans des villages perchés. Au IIe siècle avant J.-C., lorsque Aristonicos se révolte contre le legs du royaume de Pergame aux Romains et prend le nom de règne d'Eumène III, sans pouvoir jamais occuper sa « capitale » Pergame, le bastion de sa résistance est constitué par les villes de Thyateira (en plaine), d'Apollonis et de Stratonicée du Caïque (en position forte). Le prétendant (tué en 130) reçoit l'appui de ces « mysomacédoniens ». Quant aux indigènes qui vivent plus à l'intérieur du pays, ils ne forment à leur tour des cités qu'à partir de la période romaine (Ier s. av. J.-C.). Leur assimilation très progressive se laisse dater d'après les noms reçus à cette occasion par les villages des « brigands » : Julia Gordos, Julia Ankyra en Mysie Abbaïtide, Tibériopolis en Phrygie. Pour Julia Gordos, la région a bénéficié du sens politique d'un chef de bande et prêtre d'un dieu local (c'est une source de revenus et d'autorité), nommé Cléon, à l'époque des guerres entre Antoine et Octave : il sut rallier au bon moment le parti vainqueur et en obtint, outre des terres, une autre prêtrise lucrative ; il est vrai qu'elle lui fut attribuée, peut-être avec intention, fort loin de ses montagnes. L'urbanisation, relative (les nouveaux citadins restent sans doute des paysans), se conjugue ici aux besoins de la police intérieure des États.

Les préoccupations des fondateurs apparaissent donc multiples, stratégiques et politiques, commerciales, agricoles. Il faut y ajouter le souci de gloire personnelle du souverain qui répand son nom et souvent honore son pays natal, notamment, sous l'Empire romain, lorsqu'il est d'origine provinciale (Philippe l'Arabe crée Philippopolis [Chahba] dans le Hauran et Justinien, Justiniana Prima dans l'Illyricum — peut-être Caricin Grad en Serbie). Il peut même, exceptionnellement, honorer ainsi son favori (Hadrien confère le nom d'Hadrianeia à la patrie d'Antinoos, Bithynion, aujourd'hui Bolu en Turquie, et établit en Égypte la cité grecque d'Antinooupolis, à l'endroit où ce beau garçon s'était noyé). Au total, pendant toute l'Antiquité, la fondation d'une ville est un acte courant. Comme le dit un esclave de comédie nommé Gripus (« Crochu »), qui rêve tout éveillé : « Quand je serai devenu un illustre personnage, je fortifierai une vaste cité ; cette ville, je lui donnerai pour nom Gripus, monument de ma gloire et de mes exploits, car j'y fonderai un grand empire » (Plaute, Rudens, v. 934 sqq., vers 200 av. J.-C., d'après un original grec du IIIe siècle).
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Principauté d'Antioche

Antioche Ramparts L'une des principautés de l'Orient latin né de la Première Croisade, organisée par Bohémond Ier de Tarente autour de la place d'Antioche, l'une des plus importantes villes musulmanes, prise par les Francs le 2 juin 1098, après un siège de près de huit mois. La principauté, et en particulier le port de Lattaquié, fut l'objet d'une âpre compétition entre Bohémond et les Byzantins. En l'absence de Bohémond, prisonnier des musulmans, puis volontairement exilé en Europe pour y chercher d'illusoires renforts, la principauté fut énergiquement gouvernée par son neveu Tancrède, qui lui succéda lorsqu'il mourut en 1111 ; puis, en 1112, par Roger de Salerne, qui étendit son protectorat jusque sur la principauté musulmane d'Alep.

Antioche, après la mort de Roger, en 1119, ne cessa de connaître les difficultés nées des rivalités politiques intérieures autant que de la menace turque. L'arbitrage imposé par les rois de Jérusalem, voire la régence que s'arrogèrent le roi Baudouin II et le roi Foulques, sauvegardèrent cependant la principauté jusqu'à l'avènement de Raymond de Poitiers, qui épousa en 1136 l'héritière de Bohémond II, la jeune Constance. Soumise à la menace des Byzantins, qui assiégèrent la ville en 1137 et firent reconnaître leur suzeraineté par Raymond, à celle des Turcs de l'atabeg Zengi, maître d'Alep, qui occupa rapidement toutes les terres à l'est de l'Oronte, la principauté d'Antioche fut momentanément soulagée par la Deuxième Croisade, qu'avait provoquée la chute du comté d'Édesse en 1144 ; mais les dissentiments entre les chrétiens, avivés par les relations suspectes qu'entretenait Raymond avec sa nièce, la reine de France Aliénor d'Aquitaine, conduisirent les croisés à abandonner l'idée d'une attaque contre Alep et à se diriger vers Jérusalem, laissant Antioche dans une situation extrêmement précaire (1148). Celle-ci dura cependant plus d'un siècle, pendant lequel la place joua un rôle essentiel dans les échanges économiques entre l'Orient asiatique et l'Europe. L'importance des colonies marchandes italiennes fut, en particulier, l'un des facteurs originaux de la vie politique à Antioche.

La principauté ne put résister, au milieu du XIIIe siècle, à la pression exercée par les mamelouks d'Égypte, déjà vainqueurs de Saint Louis en Égypte même. Antioche tomba en 1268.
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Ville de Nicée

Constantin Ier Flavius Julius Le plus jeune des trois fils de Constantin le Grand, Constant Ier est fait césar en 333 et, en 335, il reçoit en partage, du vivant de son père, les diocèses d'Illyrie, d'Italie, et d'Afrique, auquel il ajoutera la Macédoine et la Grèce, après l'assassinat de son cousin Dalmatius en 337, à la mort de Constantin le Grand. Trois ans plus tard, Constantin II le Jeune veut s'emparer des territoires de Constant Ier et les joindre aux siens. Ce dernier attire son frère dans une embuscade près d'Aquilée et le tue, puis il s'approprie ses territoires comme les Gaules, l'Espagne et la Bretagne insulaire. Constant Ier se retrouve alors face à son frère Constance II, mais en dépit des querelles religieuses qui les opposent (le premier soutient les partisans du Symbole de Nicée, et il a rétabli Athanase sur son siège épiscopal, le second les Ariens), ils n'engagent pas les hostilités et se partagent tacitement l'Empire ; Constant Ier prend l'Occident et Constance II l'Orient. Pendant dix années consécutives (340-350), Constant Ier réussit à repousser les multiples incursions des Francs sur le Rhin. En 341, il anéantit également les Pictes et les Scots dans le nord de la Bretagne. En 343, il s'installe à Trèves où se trouve son quartier général, puis à Milan. En 350, pendant une chasse organisée par Constant Ier aux environs d'Autun, le Germain Magnence, commandant les cohortes des Joviens et des Herculéens, et l'intendant des finances Marcellinus soulèvent les troupes et Magnence prend la pourpre. Abandonné par son armée, Constant Ier tente de prendre la fuite et de gagner l'Espagne, mais il est rattrapé près d'Elne, dans les Pyrénées, par l'officier franc Gaïso qui le contraint à se donner la mort. Désormais, avec la mort du second fils de Constantin le Grand, il appartiendra à Constance II, seul survivant, de sauver l'héritage de son père et l'unité de l'Empire.
Biographie de Constantin Ier

Palestine - Période byzantine (324-640)

Par sa victoire de 324, Constantin devient le maître de tout l'Empire romain. Faisant de Byzance sa capitale, il la transforme profondément, lui donnant, notamment, un caractère chrétien : sous le nom de Constantinople, la « nouvelle Rome » sera inaugurée en 330. Mais, sans attendre cette date, Constantin généralise et multiplie les mesures favorables aux Chrétiens, encourageant, notamment, ceux-ci à réparer les édifices du culte qui ont souffert du fait des persécutions, à les agrandir, et même, au besoin, à en construire de nouveaux, le trésor impérial étant largement ouvert pour financer ces travaux ; il ordonne, aussi, de remettre aux communautés chrétiennes les lieux auxquels est attaché le souvenir de leurs martyrs. Dès 325, au concile de Nicée (Anatolie), Constantin et le chef de la communauté chrétienne de Jérusalem/Aelia , l'évêque Macaire, décident ensemble de nettoyer le Golgotha (endroit où Jésus aurait été crucifié et mis au tombeau) du Capitole, avec sa triade de divinités (Jupiter, Junon et Vénus), qu'Hadrien y a fait élever. La construction d'une basilique y est aussitôt entreprise ; des vestiges de celle-ci apparaissent, encore, dans l'édifice actuel qui est l'œuvre des Croisés. Les femmes de la famille impériale s'intéressent beaucoup à la Palestine. La mère de l'empereur, Hélène, vient, en 326, à Jérusalem ; à sa demande, deux autres basiliques seront édifiées, l'une à Bethléem, au-dessus de la grotte dans laquelle serait né Jésus, et où Hadrien avait introduit le culte d'Adonis, l'autre sur le mont des Oliviers, à l'emplacement d'où Jésus serait monté aux cieux. De son côté, la belle-mère de Constantin, Eutropie, s'étant, à la suite d'un vœu, rendue à Mambré pour y vénérer les endroits auxquels la tradition attachait le souvenir d'Abraham, obtient de l'empereur que les pratiques idolâtriques en soient bannies, et qu'une basilique y soit bâtie. Bien d'autres lieux saints de Palestine furent, alors, dotés de monuments plus ou moins importants ; la Galilée, pourtant, resta longtemps en dehors de cette floraison de monuments chrétiens, en raison, d'une part, de l'hostilité des Juifs — dont les rabbins tenaient école en cette région, et qui y eurent leur patriarche jusqu'en 425 —, et, d'autre part, du refus opposé par les Judéo-chrétiens locaux, peut-être jusque vers le milieu du Ve siècle, à toute relation avec les étrangers, chrétiens ou non. Sous le court règne de l'empereur Julien (361-363), la situation se renverse à nouveau, momentanément : le paganisme triomphant se venge des précédentes victoires chrétiennes ; par ailleurs, selon certaines sources, Julien aurait été favorable à la reconstruction du Temple de Jérusalem.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

Concile de Nicée

Premier concile œcuménique, c'est-à-dire s'étendant à l'Église entière, le concile de Nicée (325) a été réuni par l'empereur Constantin, devenu maître de tout l'Empire, pour résoudre les problèmes qui divisaient alors les Églises d'Orient, problèmes disciplinaires et surtout problème dogmatique, celui de l'hérésie d'Arius. Sa décision la plus importante concerne la théologie trinitaire : le Fils fut déclaré « de même substance » que le Père. Si cette définition, d'abord contestée en Orient, dut attendre l'empereur Théodose (380) pour s'imposer comme essentielle à l'orthodoxie, le concile de Nicée, important d'autre part par ses canons ou décisions en matière de discipline, créa un précédent qui explique la convocation des conciles œcuméniques ultérieurs et, jusque dans les détails, la procédure qu'ils suivront.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

Constantin et le concile

Après sa victoire sur Licinius (sept. 324), Constantin achève d'étendre sa domination à tout l'Empire romain en annexant les provinces orientales ; il y trouve les Églises chrétiennes profondément divisées sur des questions de discipline ecclésiastique, comme la fixation de la date de Pâques, par l'existence en Égypte du schisme mélétien, séquelle de la grande persécution de Dioclétien, et surtout par les contestations entre partisans et adversaires d'Arius ; ce prêtre d'Alexandrie avait été condamné quelques années ou quelques mois plus tôt par son évêque Alexandre pour sa doctrine subordinatianiste, mais était soutenu par bon nombre de théologiens faisant autorité, évêques en Palestine ou en Asie Mineure. Déjà sans doute sinon converti, du moins favorable au christianisme, Constantin se préoccupa de rétablir la paix et l'unité de l'Église ; il envoya son conseiller ecclésiastique, l'évêque espagnol Ossius de Cordoue, enquêter sur la situation à Alexandrie. Vu l'intensité de la querelle, il lui parut nécessaire de convoquer un concile œcuménique, rassemblant non plus seulement comme les conciles précédents les évêques d'une province ou d'une région, mais ceux de l'ensemble de la chrétienté. Que l'idée vînt de Constantin lui-même ou qu'elle lui ait été suggérée par tel ou tel évêque, c'est l'empereur qui mit en œuvre sa réalisation : c'est lui qui convoqua les évêques, mettant à leur disposition, privilège exceptionnel, les services de la poste impériale ; c'est lui qui, le 23 mai 325, ouvrit et présida le concile réuni à Nicée, près de Nicomédie, la résidence impériale (Constantinople n'étant pas encore inaugurée). On discute pour savoir quel a été le rôle effectif de Constantin au cours des débats, soit qu'il y ait pris une part personnelle et active, soit qu'il ait attendu que les évêques aient tranché des questions dépassant sa compétence. Ce concile réunit plus de deux cents évêques : le nombre exact n'en est pas connu ; le chiffre de 318, qui deviendra traditionnel, fut choisi plus tard pour sa valeur symbolique (en référence au chiffre de la maison d'Abraham : Genèse, XIV, 14) ; les listes des participants qui nous ont été transmises semblent avoir été reconstituées après coup, peut-être vers 362. La très grande majorité venait d'Orient (Égypte, Palestine, Syrie, Asie Mineure) ; les Occidentaux étaient très peu nombreux : la Gaule, par exemple, qui comptait pourtant déjà entre quarante et cinquante Églises n'était représentée que par l'obscur Nicasius de Die, dont la présence en Orient était peut-être accidentelle. L'éventail des tendances théologiques présentes au concile était très ouvert : partisans ou amis d'Arius comme Eusèbe de Nicomédie ; subordinatianistes modérés comme Eusèbe de Césarée ; conservateurs timides, plus soucieux d'unité que de précision et par là hostiles à toute définition nouvelle ; adversaires résolus de l'arianisme — l'évêque d'Alexandrie était accompagné de son diacre et futur successeur, Athanase —, soutenus par des extrémistes, tel Marcel d'Ancyre, qui tombaient, consciemment ou non, dans l'erreur opposée à celle d'Arius, le sabellianisme. Cependant une quasi-unanimité s'établit pour anathématiser Arius et adopter une formule de foi, le fameux Credo de Nicée, où l'égalité absolue du Père et du Fils était exprimée par le terme gre, « consubstantiel ».
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

L'Empire byzantin - L'héritier de l'Empire romain

BnF, Estampes et Photographie
Panorama de Constantinople

La Vierge protège Constantinople contre les musulmans
La Vierge protège Constantinople Depuis la chute de l'Empire romain d'Occident en 476, l'héritage impérial est assuré par l'empereur d'Orient à Constantinople, "deuxième Rome". L'ancien nom grec de la ville, Byzance, désigne cet empire à la fois chrétien et oriental. Mais leurs différences linguistiques et culturelles opposent l'Occident latin et l'Orient grec. De plus, pratique et doctrine religieuses diffèrent, et l'Église orthodoxe s'éloigne peu à peu de l'Église romaine.

L'incompréhension et les prétentions rivales à l'universalité conduisent au schisme en 1054. L'Église d'Orient est dirigée par le patriarche de Constantinople, nommé par l'empereur. À la différence de l'Occident où pape et empereur sont en conflit, à Byzance, Église et pouvoir impérial se soutiennent mutuellement pour défendre l'orthodoxie. Les moines jouissent d'une grande popularité auprès de fidèles, passionnés depuis des siècles par les questions théologiques. Ils manifestent une grande ferveur pour les icônes et les reliques. Toute cérémonie religieuse orthodoxe doit évoquer et exalter la splendeur de l'au-delà. Construites sur un plan en croix grecque symbolisant la structure du monde — le carré au sol pour la Terre, surmonté d'une coupole pour le Ciel —, les églises byzantines sont d'une richesse impressionnante, couvertes de marbre et de mosaïques sur fond d'or.

Plan de Constantinople
Plan de Constantinople Byzance joue un rôle essentiel dans la transmission de l'héritage gréco-latin. Le maintien du grec classique comme langue écrite permet aux savants de copier et de s'imprégner des œuvres littéraires et philosophiques antiques.

La culture latine subsiste surtout à travers le droit romain. Souverain de droit divin, l'empereur — le "basileus" — détient un pouvoir absolu. Vêtu de pourpre, insigne de la souveraineté byzantine, il est l'objet d'un véritable culte dans son luxueux palais. L'instabilité politique caractérise cependant l'empire. Après une période de troubles, la dynastie des Comnènes reste au pouvoir pendant un siècle (1081-1185). Elle réorganise l'empire au profit de l'aristocratie foncière, ce qui favorise le conservatisme et conduit au déclin économique.

Un empire en crise

L'empereur byzantin Nicéphore III
L'empereur byzantin Nicéphore IIILes principales ressources de l'empire proviennent de l'agriculture et du commerce. Ruinés par des mauvaises récoltes, les petits paysans ne fournissent plus ni impôts ni contribution militaire et tombent sous la coupe de véritables tyrans locaux. Ces derniers se constituent de vastes domaines privés autonomes. Ainsi contribuent-ils à l'affaiblissement et au démembrement de l'empire.

Carrefour des routes maritimes et terrestres entre Orient et Occident, Constantinople est une plaque tournante du commerce mondial. Particulièrement actifs, les marchands vénitiens obtiennent de nombreux avantages commerciaux au détriment des négociants byzantins. Les profits du commerce échappent à l'empire et la monnaie subit une forte dépréciation.

Constantinople cherche alors à favoriser les Génois et les Pisans au détriment des Vénitiens. En représailles, ces derniers se détournent des grands ports byzantins dont l'activité s'étiole et la population diminue.

Un empire assiégé

La chute de Constantinople
La chute de Constantinople En 1071, les Normands expulsent définitivement les Byzantins d'Italie.
La même année, la défaite de Mantzikert face aux Turcs seldjoukides prive l'empire des deux tiers de l'Asie Mineure.
Pendant tout le XIIe siècle, la dynastie des Comnènes résiste fort difficilement aux envahisseurs de tous les côtés : Occidentaux à l'ouest, Orientaux à l'est et peuples d'Europe centrale au nord.
Face à l'incessante pression turque, l'empereur, dont les revenus diminuent, demande l'aide de l'Occident.
Convoité par les croisés, l'empire ne peut résister en 1204 à l'attaque de la quatrième croisade détournée par Venise. Le pillage de Constantinople consacre la rupture définitive entre chrétiens d'Orient (orthodoxes) et chrétiens d'Occident (catholiques).

L'empire tentera vainement de restaurer sa puissance et son prestige jusqu'en 1453, où il tombe aux mains des Ottomans.
Sources - Classe-BNF - Paris.

L'Empire Byzantin - Carte

The Byzantine Empire, 1265-1355. From The Historical Atlas by William R. Shepherd, 1911

The Byzantine Empire in 1265
The Byzantine Empire in 1265


Le XIIIe siècle, grand siècle missionnaire

En 1095, Urbain II lance l'appel à la croisade, qui pendant plus d'un siècle mobilisera la Chrétienté contre l'Islam, lui-même repris par l'idéal de la guerre sainte . Autour des fondations de Cîteaux naissent de très nombreux ordres militaires, hospitaliers, pontifes (fabricants de ponts). Le début du XIIIe siècle est marqué par un sursaut évangélique avec saint François, saint Dominique et les deux ordres qu'ils fondent. Jamais on ne vit moins d'esprit de conquête, de domination ou de possession qu'en certaines aventures d'alors, franciscaines, par exemple. L'évangélisation est soigneusement préparée dans l'attention à la spécificité des cultures. En certains couvents d'Espagne, on fait venir des rabbins et des oulémas pour enseigner le Talmud et le Coran aux frères. Le dominicain Raymond Martin fonde en 1250 une célèbre école de langues, tandis que le génial Ramon Lull (1234-1315) organise la préparation à l'évangélisation et l'enseignement de la langue arabe à l'intérieur de la Chrétienté.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

Les Seldjoukides d'Anatolie

La dynastie des Seldjoukides d'Anatolie (ou d'Asie Mineure, ou de Roum) fut la plus longue et la plus brillante de toutes les dynasties seldjoukides. Fondée vers 1081, elle ne disparut que dans les premières années du XIVe siècle, mais en fait elle avait perdu la plus grande partie de sa puissance depuis l'invasion mongole en Anatolie au milieu du XIIIe siècle. L'intérêt de cette dynastie réside aussi dans le fait qu'elle a favorisé, avec d'autres tribus, le peuplement turc de l'Asie Mineure au point que dès la fin du XIIe siècle des chroniqueurs occidentaux donnaient à ce pays le nom de Turchia.

La pénétration turque a été facilitée par la défaite des Byzantins à Mantzikert en 1071 et par les luttes des prétendants au trône du basileus qui, de 1071 à 1081, ont fait appel à des mercenaires turcs pour s'emparer du pouvoir. Lorsque, en 1081, Alexis Comnène l'emporta, il assura en même temps à Suleyman b. Koutloumoush, qui lui avait apporté son aide militaire, l'établissement des siens dans une zone s'étendant de Nicée à Konya, tandis que d'autres Turcs, les Danishmendides, s'installaient dans le triangle Amasya-Sivas-Kayseri. Suleyman sut s'attirer la sympathie de la population, mais dans les campagnes celle-ci était parfois aux prises avec des bandes turcomanes qui avaient accompagné vers l'ouest les migrations turques. Suleyman avait des vues sur l'Orient et s'était déclaré indépendant du sultan grand-seldjoukide, mais ses tentatives de pénétration en Syrie du Nord échouèrent et il y trouva la mort (1086) ; son embryon d'État connut alors une phase d'effacement. Les années suivantes furent marquées par la suprématie grandissante des Danishmendides, jusqu'au milieu du XIIe siècle, et par l'arrivée des croisés de la première croisade, qui, en 1097, triomphèrent des Turcs et les repoussèrent vers le plateau central, au bénéfice des Byzantins qui réoccupèrent l'Asie Mineure occidentale. Mais contre la seconde vague de croisés, en 1101, Seldjoukides et Danishmendides s'allièrent et interdirent tout passage à travers l'Anatolie ; il devait en être de même quarante ans plus tard pour la deuxième croisade.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

KILIDJ-ARSLAN Ier (mort en 1107)

Lorsque son père Sulayman ibn Qoutloumouch, fondateur de l'État turc-seldjoukide d'Asie Mineure (ou de Roum), est vaincu et tué au cours de sa campagne en Syrie du Nord (1086), Kilidj-Arslan, alors tout jeune, est emmené en Iran où il vécut jusqu'à la mort du sultan Grand Seldjoukide Malik Chah (1092), cependant que l'État créé par Sulayman se disloquait. Libéré, Kilidj-Arslan rentre alors en Asie Mineure et réoccupe Nicée ; il prend le titre de sultan, mais son pouvoir est limité car en Asie Mineure d'autres tribus turcomanes, les Saltoukides, les Mengudjékides et surtout les Danichmendides (ceux-ci établis en Asie Mineure centre-orientale), ont acquis de solides positions ; en outre, certains petits dynastes arméniens ont repris leur indépendance. Après avoir guerroyé à l'ouest contre l'émir de Smyrne Tchaka (Tzakhas), Kilidj-Arslan attaque à l'est et entreprend de conquérir la ville de Mélitène (Malatya) tombée aux mains de l'Arménien Gabriel.

Tandis qu'il est occupé à assiéger cette ville, les premiers croisés arrivent en Asie Mineure et s'emparent de Nicée, remise aux Byzantins (juin 1097) ; vaincu à Dorylée (Eskichéhir) un mois plus tard, Kilidj-Arslan doit se replier sur le plateau anatolien : la progression turque vers l'ouest est alors stoppée pour deux siècles et les Byzantins réoccupent totalement les provinces égéennes. Après avoir perdu, momentanément, Iconium (Konya), Héraclée (Eregli) et Césarée de Cappadoce (Kayseri), Kilidj-Arslan s'allie à l'émir danichmendide, alliance qui interdit alors toute traversée de l'Asie Mineure aux nouvelles vagues de croisés (1101). Ayant récupéré les places perdues en Anatolie centrale, Kilidj-Arslan cherche à protéger son État à l'est et même à l'étendre au détriment de ses voisins, y compris le sultan seldjoukide d'Irak. Vaincu par celui-ci, il meurt peu après ; ainsi prend fin le rêve de l'expansion vers l'est (1107).

Désormais, les Seldjoukides viseront à fonder sur le plateau anatolien un État viable, fort, avec Konya pour centre, qui commandera l'Asie Mineure et pourra s'opposer aux Byzantins et aux Danichmendides : il y faudra près d'un siècle.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

La Palestine ottomane

L'occupation de la Palestine par les troupes du sultan ottoman Selim Ier, à l'automne de 1516, n'a constitué à l'origine qu'une étape rapide dans la conquête des pays soumis à l'autorité des sultans mamelouks du Caire : la Syrie, la Palestine, l'Égypte, l'Arabie. Après les victoires remportées sur le shah séfévide d'Iran en 1514, l'entreprise menée par Selim Ier avait plusieurs buts : s'imposer comme le premier, sinon le seul, souverain du Proche-Orient, comme le chef des musulmans sunnites et le maître des cités saintes de l'islam, et enfin contrôler tout le commerce de transit entre l'océan Indien et la mer Méditerranée.

Les habitants de la Palestine n'offrirent aucune résistance, et très vite la province fut confiée à des administrateurs ottomans établis dans les livas (districts) de 'Adjlun, Ladjun, Naplouse, Jérusalem, Safad et Ghazza, et dépendant du gouverneur de Damas. Des règlements internes furent édictés pour chacun de ces districts, en vue de fixer les conditions de la vie économique et les charges fiscales de la province. Par la conquête ottomane qui la rattachait indirectement au gouvernement central d'Istanbul, la Palestine se trouvait une fois de plus pratiquement détachée de l'Égypte.

En raison de sa situation géographique, la Palestine connut au XVIe siècle une grande activité commerciale et la ville de Jérusalem continua à être ouverte aux pèlerins, qui devaient toutefois acquitter une taxe d'entrée. Les capitulations accordées à François Ier par le sultan Soliman le Magnifique confirmèrent la présence de religieux latins (des franciscains) à Jérusalem et reconnurent au roi de France le droit de protéger les chrétiens latins dans l'Empire ; cependant, la prépondérance des religieux grecs n'était pas contestée et ceux-ci s'efforcèrent, dans le courant du XVIIe siècle, d'éliminer les franciscains ; mais, en 1690, un firman du sultan restitua aux Latins ce qui leur avait été enlevé : la rivalité entre les communautés chrétiennes devait d'ailleurs être un des éléments de l'agitation en Palestine et, surtout, un des facteurs de l'intervention européenne au XIXe siècle. D'autre part, les Capitulations favorisèrent l'établissement de comptoirs et de colonies marchandes européennes, plus tard de consulats ; les principaux centres furent Saint-Jean-d'Acre et Jaffa, mais le commerce n'y connut jamais un grand développement, bien que les Français, à partir du XVIIe siècle, se soient efforcés d'y constituer des bases solides.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

Empire Byzantin - Ottoman et Turc en 1355

Byzantine Empire and the Ottoman Turks
The Byzantine Empire and the Ottoman Turks in 1355.

The Byzantine Empire, 1265-1355. From The Historical Atlas by William R. Shepherd, 1911.

Empire Ottoman - Les conquêtes d'Osman et de son fils (1290-1362)

Avant même la fin du XIIIe siècle, Osman avait placé sous son contrôle la partie orientale de la Bithynie byzantine ; ses conquêtes, bien que limitées, lui valent le concours d'autres Turcs ou Turcomans, désireux de combattre pour l'Islam, et aussi de profiter du butin. Vers 1317, Osman (qui mourra vers 1326) cède le commandement de sa petite troupe à son fils Orkhan qui continue l'offensive marquée par la prise de villes byzantines : Brousse (1326), Nicée (1330 ou 1331), Nicomédie (1337), et par la mainmise sur l'émirat voisin de Karasi, établi sur le rivage méridional de la mer de Marmara et des Dardanelles ; cette conquête permet à Orkhan de posséder une large façade maritime, bien située face aux territoires européens de Byzance. Déjà il a mis en place un embryon d'administration dans les pays conquis où ses proches tiennent les principaux postes, et il a organisé une armée formée de contingents réguliers (en particulier la cavalerie) et de troupes irrégulières (fantassins ou azab et cavaliers ou akindji ).

Le chemin de l'Europe a été ouvert aux Ottomans par les Grecs eux-mêmes. En effet, après la mort du basileus Andronic III (1341), le ministre Jean Cantacuzène, pour s'emparer du trône au détriment de l'héritier Jean V Paléologue, a fait appel à l'émir Umur d'Aydin dont les troupes sont passées en Thrace en 1343, puis en 1345. À la mort d'Umur, Cantacuzène s'adresse à Orkhan auquel il a donné en mariage sa fille Théodora (vers 1345-1346). Orkhan envoie en Thrace des soldats sous le commandement de son fils Suleyman ; en mars 1354, un tremblement de terre ayant détruit les fortifications de Gallipoli, Suleyman s'empare de la ville qu'Orkhan refuse de rendre à Jean Cantacuzène ; celui-ci renonce d'ailleurs peu après au pouvoir impérial, mais Süleyman continue sa pénétration en Thrace orientale ; toutefois, il meurt accidentellement en 1355. Lorsque, à son tour, Orkhan meurt en 1362, son émirat a acquis une dimension nouvelle.

Le développement de cet émirat a été dû jusqu'alors à la conjonction de plusieurs facteurs : sa position géographique, qui le situe à l'écart des émirats voisins ; le peu d'intérêt que ceux-ci, pris par leurs propres problèmes, ont porté aux entreprises ottomanes ; la situation favorable au passage en Europe ; les erreurs politiques des Grecs ; l'unitarisme du pouvoir ottoman, son organisation administrative et militaire ainsi que l'élan religieux, qui a été renforcé par les succès remportés en Europe.

À la mort d'Orkhan, les conquêtes sont encore limitées, mais les Ottomans tiennent les deux rives des Dardanelles et ils sont implantés solidement en Thrace. En Asie Mineure, ils débouchent sur la façade égéenne, mais ils se gardent d'attaquer les émirats assez puissants de Sarukhan et d'Aydin, car il ne saurait encore être question de lutter sur deux fronts ; il en est de même au sud-est où l'émirat de Ghermiyan n'attire pas, pour le moment, les convoitises d'Orkhan, tout entier tourné vers un monde byzantin dont la situation apparaît de plus en plus précaire.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

Le Concile de Nicée - L'importance historique du concile

L'importance historique du concile de Nicée tient, au moins autant qu'à cette définition dogmatique, aux précédents qu'il avait créés : ainsi, la notion même du concile œcuménique comme moyen de résoudre les problèmes doctrinaux et disciplinaires intéressant l'ensemble de l'Église ; même lorsque, en réaction contre les excès du conciliarisme des conciles de Constance (1414-1418) et de Bâle (1431-1437), la papauté fut amenée à faire prévaloir la suprématie du siège de Rome, l'Église elle-même a continué à estimer nécessaire la convocation d'un tel concile, comme l'atteste l'exemple du concile de Trente et des deux conciles du Vatican.

Passant outre aux scrupules des « conservateurs » qui refusaient le terme de consubstantiel parce qu'on ne le trouvait pas dans l'Écriture sainte, le concile consacrait la fécondité de l'effort proprement théologique et reconnaissait à l'Église le droit de préciser le contenu de la foi chrétienne par une définition dogmatique consacrant le progrès réalisé dans l'explication du donné révélé.

Dans le détail, la technique même des conciles œcuméniques a suivi l'exemple de Nicée : le fait que le pape Silvestre n'y soit pas intervenu personnellement mais s'y soit fait représenter par deux prêtres romains explique que ce soit toujours par l'intermédiaire de légats que Rome soit présente dans les conciles œcuméniques ultérieurs, même lorsque, à l'époque médiévale et moderne, ils seront convoqués sur l'initiative du pape lui-même.

C'est Constantin, et non une autorité ecclésiastique qui a convoqué et dirigé le concile de Nicée ; il en sera de même aussi longtemps que durera l'Empire chrétien : Théodose convoquera le deuxième concile œcuménique (Constantinople, 381), Théodose II le troisième (Éphèse, 431), Marcien (et Pulchérie) le quatrième (Chalcédoine, 451), Justinien le cinquième (Constantinople II, 553), etc. Il ne faut pas parler à ce propos de césaropapisme : chrétien lui-même, l'empereur se sent chargé non seulement d'assurer le bien temporel mais aussi le salut même de ses sujets ; nouveau Moïse, nouveau David, il se sent responsable devant Dieu de ce nouvel Israël, de ce peuple de Dieu qu'est l'Église. D'ailleurs, même sur le plan purement politique, il ne pouvait se désintéresser des problèmes de foi. À cette époque où le problème religieux est devenu le problème central de l'existence humaine, l'unanimité en matière de foi apparaît comme le principe essentiel qui assure la cohésion de la société : l'hérésie ou le schisme mettent en danger l'unité même de l'Empire.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

Soliman le Magnifique - Les lettres et les arts

Le siècle de Soliman a été particulièrement brillant dans le domaine de la littérature et de l'art. Outre de grands chroniqueurs qui se sont plu à chanter la gloire et les œuvres de la dynastie et du souverain, des poètes considérés, comme des plus grands, Fouzoûlî et Bâkî, ont vécu à cette époque.

Mais c'est surtout l'art qui a marqué cette période : grâce à ses immenses ressources financières, le sultan a pu entreprendre, à Constantinople en particulier, des constructions de grande envergure ; il a été aidé en cela par un architecte remarquable, Mimar Sinan, qui, s'inspirant de la basilique Sainte-Sophie, a créé un type de mosquée original et grandiose, dont les plus beaux exemples sont les mosquées de Shahzadé et de Soliman à Istanbul, et de Sélim à Edirné. En outre, la décoration de cette époque a été particulièrement heureuse, et les faïences de Nicée, où apparaît le fameux « rouge tomate », ont ajouté à la splendeur de cet art.
Sources 1995 Encyclopédie Universalis France.

Ville de Césarée

Césarée — Césarée Maritime pour la distinguer de la Césarée de Philippe, située dans la haute vallée du Jourdain (Paneas — Baniyas), est une ville aux origines très anciennes ; sa fondation est attribuée aux Phéniciens, qui en firent un comptoir florissant. Pompée reconstruisit la ville ; puis Hérode le Grand en fit une « énorme et fastueuse cité » consacrée à César Auguste (5). Il y construisit un port tout à fait extraordinaire, qui fait depuis deux décennies l'objet de fouilles subaquatiques — ainsi que de restitutions superbes et de nombreuses publications scientifiques tout à fait remarquables. La cité romaine compta parmi les plus importantes de la Syrie ; et, même si les puissantes jetées célébrées par l'historien Flavius Josèphe ne résistèrent pas à l'épreuve du temps, elle demeura durant toute la capitale de la Palestine première.

Les fouilles menées depuis un demi-siècle sur le site permettent peu à peu de restituer les étapes de croissance de cette ville ; on ne se hasardera pas ici à en retracer les résultats, et il nous suffira de fournir un plan (fig. 1) où sont figurés l'essentiel de ceux-ci, en renvoyant aux articles scientifiques publiés sur la question (6). La ville romaine et hérodienne était délimitée par une enceinte dont demeurent trois tours circulaires, au nord, qui laissait à l'extérieur les trois grands monuments publics destinés aux jeux de société — le théâtre, au sud, l'hippodrome, à l'est, l'amphithéâtre, au nord-est. Elle venait se raccorder au sud-ouest au palais maritime établi sur une petite presqu'île.

Au centre géométrique de l'ensemble se trouvait le Temple majeur, élevé sur un podium qui dominait le port intérieur primitif ; celui-ci avait été notablement agrandi par Hérode, comportant un port intermédiaire naturel, et surtout un port extérieur artificiel considérable. Deux aqueducs parallèles desservaient la ville, l'un en élévation sur des arches dont subsistent des vestiges impressionnants, l'autre sur des arches basses.

L'urbanisation atteignit son apogée à l'époque byzantine ; une seconde enceinte fut édifiée, délimitant un vaste croissant incluant la ville antique, l'amphithéâtre, le théâtre et l'hippodrome romains. D'importants restes de l'époque byzantine ont été mis au jour entre l'enceinte primitive et la seconde enceinte. Le port intérieur, comblé, avait laissé place à un quartier urbain, alors que l'ancien Temple majeur avait été transformé en une église placée sous l'invocation de saint Procope ; du port extérieur artificiel, il ne restait plus rien.

A la fin de l'époque byzantine, au début du VIIe siècle, devant les menaces — perse ou arabe, le théâtre, situé au sud, fut transformé en une forteresse autonome ; il en subsiste quelques vestiges constitués par des restes de courtines et de tours circulaires.

Après l'invasion arabe, la ville perdit son statut de capitale, au profit de Ramla ; les géographes musulmans s'accordaient, au début du second millénaire, pour considérer qu'elle n'était plus qu'une bourgade, dénuée de port, bien approvisionnée en eau et entourée de vergers, bien loin de son passé splendide. L'église byzantine fut, naturellement, remplacée par la Grande mosquée du vendredi, qui trônait sur l'ancien podium Hérodien.

La prise de la ville en 1101 par les Croisés

En 1099, dans leur route vers Jérusalem, les Croisés évitèrent Césarée ; mais, une fois la ville sainte prise, cette cité maritime, même dénuée d'un port de haute mer comme le signalent les géographes contemporains, ne pouvait les laisser indifférents ; en 1101, le roi Baudouin Ier, assisté par une flotte génoise, vint assiéger la ville (7). Ce siège a fait l'objet de nombreux récits par les chroniqueurs du temps (8).

De ces récits, il ressort qu'en 1101, les Croisés déployèrent leurs troupes autour de la seconde enceinte ; sans doute celle-ci était-elle trop vaste pour être défendue sérieusement, puisque au bout de quinze jours, une fois l'assaut donné par échelade, les défenseurs se replièrent aussitôt vers l'enceinte intermédiaire — l'existence de cette dernière étant indéniablement prouvée par les récits du Génois Caffaro, témoin oculaire, et d'Albert d'Aix (9). Mais, une fois l'assaut donné, la débandade fut telle que les défenseurs ne purent tenir que quelques heures cette seconde enceinte ; les habitants — les riches commerçants, selon Caffaro, se replièrent à la Grande mosquée, élisant refuge dans le minaret. Un rôle essentiel semble avoir été joué dans cette prise par les Génois sous la conduite de Guillelmo Embriaco, futur seigneur de Giblet (Jbail, Liban).

Plan de Césarée Maritime
Fig. 1 - Plan de Césarée Maritime dans l'Antiquité (J. Mesqui).

Vers 1108, la ville et la seigneurie, jusque-là possessions royales, furent détachées du domaine au profit d'Eustache Grenier (ou Garnier), qui devint également en 1111 seigneur de Sidon après la prise de la ville, et fut l'un des principaux officiers de la couronne — il fut même nommé régent du royaume pendant la captivité de Baudouin II. Bien que siège d'un diocèse et d'une cathédrale, qui prit la place de la Grande mosquée, la ville n'est ensuite mentionnée que de façon anecdotique dans les récits des voyageurs et pèlerins — le plus souvent pour son passé antique, ainsi que pour ses vergers et ses jardins ; il ne semble pas qu'elle ait joué de rôle commercial particulier.

Prise et destruction par Saladin

En 1187, la ville fut prise par l'armée de Saladin, apparemment sans le moindre combat — il est vrai que le contexte était dramatique après la défaite de Hattin.

Quatre ans plus tard, en 1191, après la prise d'Acre, le sultan fit détruire de fond en comble ses défenses, persuadé qu'il était que cette ville, comme les autres cités côtières, ne serait pas capable de résister à l'extraordinaire élan des Croisés sous la conduite de Richard Coeur de Lion (10). Il est probable que la destruction fut telle que la cité demeura ville morte : dans sa marche d'Acre à Jaffa, l'armée du roi d'Angleterre, constamment harcelée par les troupes de Saladin, campa à Césarée, sans rencontrer la moindre résistance, les chroniqueurs, tant francs qu'arabes, se contentant d'indiquer qu'il se retrancha ici — et, ajoute un chroniqueur arabe, Saladin ne cherchant pas à intervenir, la ville ne possédant plus rien qui soit à prendre (11). Julienne Grenier, arrière-petite fille d'Eustache, épouse de Guy de Brisebarre seigneur de Beyrouth, fut remise en possession de la seigneurie après la trêve de 1192 intervenue entre Francs et Musulmans.

Les tentatives de fortification du site en 1218-1228

Pour autant, ni elle-même, ni sa descendance (12), ne paraissent avoir joué le moindre rôle par la suite dans la ville. En 1218, c'est Jean de Brienne, alors roi de Jérusalem, et Léopold, duc d'Autriche, qui, avec l'aide des Hospitaliers, des Templiers, des Teutoniques et de pèlerins, s'en allèrent « fermer le chastel » de Césarée et celui de Chastel-Pèlerin (13). Selon toute probabilité, il s'agissait ici de la « citadelle » (fig. 2) établie sur la presqu'île formant jetée, au sud-ouest ; on peut penser que la ville était totalement abandonnée. Des habitants chrétiens s'étant, apparemment, réinstallés là, on se préoccupa également de relever la cathédrale Saint-Pierre, et, au commencement de février 1218, l'archevêque et d'autres évêques latins y célébrèrent la première messe de ré-consécration (14).

citadelle vue depuis le sud-ouest
Fig. 2 - Césarée : la citadelle vue depuis le sud-ouest dans les années 1870, par V. Guérin.

A la fin de l'année 1219 ou de 1220, alors que l'essentiel des Croisés se battait à Damiette, le sultan de Damas al- Mu'azzam alla assiéger le château — considéré comme petit et mal défendu (15). On apprend à cette occasion que le seigneur légitime, Gauthier III de Brisebarre, fils de Julienne Grenier et de Guy, dernier seigneur de Beyrouth de cette maison, eût aimé rentrer en possession de son château, mais que l'administration royale considérait qu'il devait d'abord rembourser les travaux effectués quelques mois auparavant… Les Génois d'Acre, cherchant à le soutenir, prétendirent pouvoir défendre le château, et le bailli royal, Garnier l'Allemand, le leur livra. Mais, à peine quatre jours s'écoulèrent avant qu'ils n'appellent au secours leurs compatriotes d'Acre, les mineurs d'al-Mu'azzam étant déjà sous les murs ! Exfiltrés de nuit par bateau, ils laissèrent aux Musulmans un château vide, que le sultan s'empressa, à nouveau, de faire abattre.

A nouveau, en 1228, un certain nombre de Croisés, désœuvrés en attendant l'empereur, après avoir construit le château de mer de Sagette, vinrent ici fermer le château ; mais le temps qu'ils y passèrent ne laisse pas penser qu'ils le transformèrent profondément (16).

Saint Louis à Césarée en 1251-1252

Saint Louis partit d'Acre en mars 1251, avec toute son armée, pour aller fortifier Césarée (17). Que restait-il de la ville à cette époque ? Était-elle occupée encore autrement que par quelques masures ? Aucun des textes en notre disposition ne permet de faire la moindre supposition ; seul Guillaume de Saint-Pathus indique que le roi fit fortifier le « faubourg » de Césarée, ce qui semble suggérer qu'il ne restait que de vagues ruines de la ville antique, le statut de l'enceinte construite par le roi étant celui d'un « faubourg » du château (18). Le continuateur de Guillaume de Tyr, pour sa part, indique que le roi fit construire seize tours (19) ; l'enceinte actuelle en compte quinze, ce qui permet de penser que la seizième était celle de la citadelle.

Le roi resta à Césarée de mars 1251 à mai 1252 ; en août 1251, il écrivait à son frère Alphonse de Poitiers faire travailler continûment, sans aucune relâche, à cette fortification (20), et on peut penser qu'il laissa une enceinte capable de défense derrière lui — même si rien ne permet d'exclure que des travaux complémentaires aient pu avoir lieu après son départ.

La destruction de Césarée à partir de 1265

Le 27 février 1265, le sultan Baybars vint mettre le siège devant la ville : selon les chroniqueurs musulmans, il « serra la place si étroitement qu'au bout de six jours il s'en rendit maître » (21). La garnison franque, trop peu nombreuse, fut incapable de couvrir la totalité des murs, et les Musulmans purent s'en rendre maîtres par échelade — un retour au siège de 1101... Ils se replièrent dans la citadelle, protégée par un fossé rempli d'eau de mer. Baybars s'installa sur le podium de l'ancienne cathédrale pour diriger le siège ; mais les efforts des sapeurs échouèrent, l'eau pénétrant dans leurs galeries, et les murs renforcés de colonnes ne pouvant s'effondrer. Des assauts furent lancés du côté de la mer, sous un bombardement intensif et des tirs d'archers incessants. Finalement, les Croisés renoncèrent, et, le 5 mars 1265, se replièrent par bateau sur Acre, laissant la place vide, comme en 1218 (22).

Baybars fit alors détruire, de façon systématique, l'enceinte et la citadelle, par peur que les Croisés ne s'y réinstallent. Sous al-Ashraf, en 1291, cette destruction fut renouvelée — est-ce à dire qu'une population s'y était réinstallée ? La ville fut dès lors désertée.

L'histoire moderne

Lorsque les archéologues la visitèrent dans la dernière partie du XIXe siècle, Césarée formait un ensemble de ruines pleines de romantisme, que se plut à mettre en images Victor Guérin, alors que, Emmanuel-Guillaume Rey en analysait, déjà, l'architecture (23). C'est à peu près au moment où le premier publiait son livre à Paris, que l'Empire ottoman se trouva obligé d'accueillir, après le Congrès de Berlin (1878) qui lui avait fait perdre la possession de la Bosnie, des réfugiés Musulmans provenant de ce pays ; une petite colonie de pêcheurs, Qisariya, fut fondée à Césarée, prenant place sur les restes de courtines et de tours et y bâtissant des maisons modernes. Ce village ne tarda pas à accueillir également des habitants du cru, Arabes de Palestine.

En février 1948, pendant la première phase de la guerre d'indépendance israélienne, les habitants de Qisariya furent expulsés par la Hagana, et les maisons du village furent démolies (24). À compter des années 1950, un programme de dégagement et de fouilles fut mis en place. Depuis, les équipes se sont multipliées sur le site ; l'enceinte médiévale a été dégagée et fouillée sous la direction d'Abraham Negev, les fouilles s'intensifient, qu'il s'agisse de fouilles subaquatiques pour retrouver les traces du port hérodien, ou de fouilles terrestres pour retrouver les différentes étapes d'occupation de la ville (25).

Description de l'Enceinte

L'enceinte médiévale de Césarée, d'un développement total d'un peu plus de 1 km, ceinturait sur trois côtés, nord, est et sud, le coeur de ville et le port ; vers l'ouest, elle venait aboutir à la mer en se raccordant au tracé des deux jetées de l'avant-port Hérodien (fig. 3). Dès cette époque, la jetée nord de cet avant-port avait disparu, tout en laissant des vestiges formant des hauts fonds submergés, et elle avait été remplacée par une jetée délimitant le port médiéval, formée de colonnes prises dans les ruines antiques (26). La jetée sud demeurait et demeure encore sur la partie rocheuse, naturelle, de son extension ; elle portait une « citadelle » surveillant le port, sur laquelle venait se refermer le côté sud de l'enceinte.

Quinze tours rectangulaires flanquaient cette enceinte, espacées d'une quarantaine de mètres en moyenne ; deux d'entre elles, au nord et à l'est, contenaient des portes d'accès à la ville, la troisième porte, au sud, étant percée dans une courtine sous la surveillance directe d'une des tours. Mais l'originalité principale de l'enceinte réside dans son extraordinaire talus formant l'escarpe du fossé. Celui-ci ceinture les trois faces de l'enceinte ; large d'environ 12 m à la crête de l'escarpe, il épouse le contour de l'enceinte, la contrescarpe verticale dessinant une dentelure autour de celle-ci. Sa profondeur est seulement de 4 à 5 m par rapport au terrain naturel ; mais le talus d'escarpe montait jusqu'à neuf mètres de haut, avec un angle de 58º par rapport à l'horizontale, conférant à cette véritable carapace un aspect d'extrême puissance — même si, on le verra plus loin, celle-ci était quelque peu factice.

Les destructeurs n'ont laissé en élévation que ce talus, et les bases des tours et courtines situées au revers du talus : compte tenu de la hauteur de celui-ci, ceci a permis de conserver les bases des tours, et surtout des tours-portes. Manifestement, la destruction a été menée de façon systématique jusqu'aux niveaux de défense les plus bas des tours, en veillant à « découronner » toutes les niches d'archère pour les rendre inefficaces ; cependant, il est possible encore de reconnaître une grand nombre de ces niches, conservées jusqu'à un mètre de hauteur environ, avec les bases des fentes d'archères qu'elles desservaient.

L'Enceinte médiévale de Césarée - Le système constructif

Avant même d'entrer dans la description des ouvrages défensifs et de leur conception, il est bon de dire un mot du système constructif qui semble avoir prévalu pour ce chantier. Les plans et coupes dressés par Avraham Negev permettent de constater qu'il y eut une totale indépendance structurelle entre, d'une part, tours et courtines, d'autre part le talus. On s'en rend compte d'ailleurs de façon immédiate en examinant les ruines, puisque la partie haute du talus venait simplement se coller contre le parement des tours et des courtines : les destructeurs ont d'ailleurs, en de nombreux endroits, enlevés les assises hautes du talus, laissant apparente la zone d'appui du talus et de son remplissage.

Plan de la Césarée médiévale
Fig. 3 - Plan de la Césarée médiévale (J. Mesqui).

Mais cette indépendance structurelle ne se limite pas à ce simple collage : selon les dessins de Negev, la fondation des tours et des courtines fut seulement superficielle, c'est-à-dire avec un simple décaissement du sol naturel pour établir une semelle. Ainsi, contrairement à l'usage occidental qui était d'établir les maçonneries supérieures des tours et des courtines au-dessus du talus, lui-même fondé en dessous de l'assiette du fossé, les constructeurs de Césarée dissocièrent ces éléments.

Enfin, Negev a constaté que le talus, qui paraît massif et faire bloc, n'est en fait constitué par une couche de maçonnerie de 50 cm d'épaisseur appliquée en revêtement de l'escarpe en terre ; en certains endroits, le mur de fondation des courtines pouvait être plus bas, en particulier au sud, le glacis venant alors s'appuyer sur un remplissage qui a parfois disparu, laissant un vide structurel peu compatible avec la défense (fig. 11)... (27).

Césarée, vue du sommet du talus
Fig. 11 - Césarée, vue du sommet du talus à l'angle de la tour 15.

Ceci conduit à faire l'hypothèse d'un système de construction totalement déconnecté entre les tours et les courtines, établies avec fondation superficielle dans le sol naturel, et le creusement des fossés, avec la construction du talus postérieurement à l'achèvement de ceux-ci, venant seulement s'appuyer contre les maçonneries des tours et des courtines (fig. 4).

Césarée, restitution du système constructif de l'enceinte
Fig. 4 - Césarée, restitution du système constructif de l'enceinte (J. Mesqui).

Cette présomption de deux chantiers indépendants constructivement vient se renforcer lorsque l'on constate la présence dans certaines courtines de poternes bouchées par le talus (deux au moins ont été identifiées, l'une entre les tours 10 et 11, l'autre entre les tours 13 et 14). Ces poternes, ménagées au niveau du sol naturel intérieur, et donc du sol extérieur primitif avant creusement du fossé, ont été murées et bouchées lorsque le talus a été collé contre la muraille. On ne peut les expliquer qu'en les mettant en relation avec une phase constructive antérieure à cette création des fossés et collage du talus : il se serait agi de poternes utilisées justement lors du creusement des fossés, pour permettre aux équipes d'ouvriers d'accéder au chantier, et de rentrer en ville facilement.

On peut, à ce stade, faire l'hypothèse de deux chantiers indépendants structurellement. Dans le premier aurait été élevée l'enceinte avec ses tours, ses courtines et ses portes, au moins sur leur premier niveau, de la façon la plus rapide possible pour mettre à l'abri les populations ; dans le second, on aurait creusé les fossés au-devant de ces ouvrages, de façon indépendante, et on en aurait revêtu l'escarpe par ce talus exceptionnel par son élévation. Ceci confirme les termes d'une lettre écrite le 11 août 1251 par Saint Louis à son frère Alphonse, comte de Poitiers : « …Et comme les travaux des murs sont désormais achevés pour l'essentiel, nous faisons maintenant travailler à l'achèvement du chantier par un travail assidu et sans discontinuer, tant aux murs qu'aux fossés… » (28).

Un autre détail remarqué par Negev ne manque pas d'attirer l'attention : au moins une base de courtine située à l'ouest de la tour-porte nord, présente une structure « feuilletée » composée de trois voiles verticaux d'épaisseur collés les uns aux autres, en allant de l'intérieur vers l'extérieur, de 99, 127 et 158 cm (29). Ceci nous apprend, de façon anecdotique, que le pied utilisé pour la construction mesurait environ 31,5 cm ; mais, au-delà, pourquoi avoir choisi cette méthode constructive ? Ne doit-on pas voir, ici encore, un mode d'organisation du chantier privilégiant la rapidité d'exécution de la ceinture extérieure ?

Les portes d'entrée de la ville Les trois portes d'entrée de la ville sont conservées — plus ou moins ; deux d'entre elles sont pratiquées dans des tours-portes. La moins défendue, percée en flanc droit d'une tour, est celle qui donnait au sud ; mais ceci s'explique par sa position très protégée dans un rentrant de l'enceinte, sous la protection de la citadelle située à l'ouest, et surtout derrière le masque d'une grande tour rectangulaire qui l'abritait vers l'est et le sud-est. Cette porte est surmontée d'un arc brisé reconstruit à l'époque moderne ; son passage est défendu par un assommoir et une paire de vantaux dont subsistent les crapaudines de pierre.

La porte nord

Cette porte en chicane est ménagée dans une tour dont les dimensions, à l'intérieur du talus, sont de 15 m par 15 extérieurement ; elle prenait place sur une plate-forme plus large de 3,3 m vers l'ouest servant d'accès par un pont dont la pile demeure, à l'état de substruction, dans le fossé. Au niveau inférieur, le passage coudé était protégé vers l'ouest par la succession d'un assommoir, d'une herse et de vantaux ; la porte donnant vers l'intérieur, ménagée à la perpendiculaire, était protégée par un assommoir et une paire de vantaux (fig. 5).

Césarée, plan de la porte nord
Fig. 5 - Césarée, plan de la porte nord, d'après A. Negev.

Cette tour-porte possédait au moins deux niveaux. Le passage d'entrée, après le passage de la première porte regardant l'ouest, pénétrait dans une salle carrée, voûtée sur ogives retombant sur des piliers aux chapiteaux richement sculptés — sans qu'il puisse y avoir le moindre doute sur l'attribution à Saint-Louis. Un escalier ménagé dans l'épaisseur du mur ouest, coudé pour suivre l'angle, permettait d'accéder depuis la salle voûtée à une galerie d'entresol ou gaine, qui surveillait l'extérieur par des archères à niches ; la galerie était également accessible par un escalier extérieur situé à l'ouest, desservant aussi le chemin de ronde de la courtine est.

Par analogie aux dispositions de la tour-porte est, on peut estimer que cette galerie à archères pouvait aussi surveiller la salle basse de la tour par des baies pratiquées dans le mur de séparation.

La porte est

Elle était située sur l'ancien decumanus maximus de la cité Hérodienne et byzantine, et constituait l'accès majeur à ce qui restait de la ville au temps de Saint Louis. Nul étonnement si ses dimensions l'emportent largement sur la précédente, puisqu'elle ne mesurait pas moins de 22 m de longueur pour plus de 14 de large. Comme la précédente, elle était basée sur l'usage d'un passage coudé deux fois : de l'extérieur, on franchissait un pont mobile, on passait sur un pont médiéval à tablier de bois sur quatre arcs de pierre (reconstruits sur les fondations mises au jour lors des fouilles), pour aboutir sur une plate-forme de près de 4 m de large longeant le flanc gauche de la tour (fig. 6).

Césarée, plan de la porte est
Fig. 6 - Césarée, plan de la porte est, d'après A. Negev.

Cette plate-forme était protégée vers le nord et l'est par un mur bas qui évitait que la porte, située dans le flanc nord, puisse être prise pour cible de machines implantées dans ce secteur. On devait alors tourner à angle droit vers la gauche, passer sous un assommoir, franchir une herse et des vantaux, pour déboucher dans une longue et étroite salle voûtée, d'une quinzaine de mètres de longueur pour moins de cinq en largeur ; puis, à nouveau, il fallait tourner, cette fois sur la droite, passer sous un nouvel assommoir et franchir une nouvelle paire de vantaux — on était enfin dans la ville.

La salle intérieure, voûtée de trois travées d'ogives retombant sur des consoles aux chapiteaux feuillagés, était placée sous surveillance d'une galerie haute à archères, servant tant à la défense externe qu'au contrôle interne, grâce à quatre baies couvertes d'arcs brisés. Ces trois travées ont été remontées depuis les dégagements des années 1950-1960.

Cette galerie voûtée n'était pas directement accessible depuis l'intérieur de la salle, contrairement à la porte nord (fig. 7) ; de plus, elle ne ceinturait pas totalement la salle, son niveau ne lui permettant pas de passer au-dessus du passage nord. On y accédait, en fait, depuis une plate-forme située au sud-ouest, en communication avec la courtine voisine au sud.

Césarée, axonométrie en écorché de la porte est
Fig. 7 - Césarée, axonométrie en écorché de la porte est (J. Mesqui).

Sans doute existait-il un, voire deux niveaux défensifs au-dessus de cette salle ; l'un d'entre eux au moins était nécessaire pour desservir herse et assommoirs au-dessus des deux passages successifs, et on peut faire l'hypothèse d'un niveau de chemin de ronde au-dessus — comme il s'en pratiquait de façon courante dans la fortification franque ou musulmane de l'époque (30).

Les trois poternes

On a vu plus haut qu'il a existé deux poternes « hautes » bouchées lors de la construction du glacis. Mais il demeure également trois autres poternes cohérentes avec celui-ci, qui permettaient une circulation de l'intérieur de la place vers le fossé, et réciproquement. La première se situe au nord, jouxtant la tour d'angle 3 à l'est (fig. 8) ; la seconde se trouve à l'est, jouxtant la tour 8 au sud ; enfin la troisième se situe au sud, jouxtant la tour d'angle 12 à l'est.

Césarée, plan de la tour nord-est
Fig. 8 - Césarée, plan de la tour nord-est et de la poterne attenante, avec coupe de cette dernière, d'après A. Negev.

Chacune d'entre elles est constituée par un tunnel voûté en pente, dans lequel prend place un escalier ; elles débouchent dans le fossé par des portes dont les seules défenses étaient constituées par un vantail de bois. Pour autant, Avraham Negev a constaté, lors des dégagements et des fouilles, que chacune de ces poternes avait été fermée dès le Moyen Âge, préalablement au siège final, par un bouchage de maçonnerie ; la poterne nord a conservé ce bouchage, réalisé dans le même type d'appareil que les courtines (31). L'archéologue interprétait ce bouchage comme une fermeture préalable au siège de 1265 — c'est extrêmement probable ; l'intervalle d'une dizaine d'années entre la construction de l'enceinte et le siège explique la similitude des maçonneries. Pour Nicolas Faucherre, qui les a étudiées de près, le murage est même contemporain de leur percement.

Le débouché de la poterne est côté ville, en partie conservé, semble prouver que la porte couverte d'un arc brisé a été insérée dans la maçonnerie préexistante ; ceci demande cependant à être vérifié attentivement. Cet indice pourrait accréditer l'hypothèse d'un percement de ces tunnels postérieurement à la construction de la base des murs en première phase, telle qu'imaginée plus haut ; elle serait cohérente avec la réalisation du glacis de façon légèrement postérieure aux tours et courtines.

L'existence de telles poternes desservant le fond des fossés n'a rien que d'assez habituel dans la fortification. On rappellera ainsi qu'on trouve de telles poternes à Belvoir (Kokhav Ha-Yarden, Israël) dans les années 1170-1180, ménagées dans les flancs de certaines tours d'angle de l'enceinte principale (32). De la même façon, les tours de flanquement du château de Giblet (Jbail, Liban) étaient munies de telles poternes de fond de fossé ; au Crac des Chevaliers, une des tours semi-circulaires de l'enceinte externe possédait également une poterne. Plus généralement, on en trouve dans la fortification antique de façon quasi systématique (poternes des tours de l'enceinte Théodosienne à Byzance, de l'enceinte de Nicée). Il reste à faire une étude exhaustive de ce genre de dispositifs : étaient-ils déterminés par une théorie de la défense des places, ou plus prosaïquement par une nécessité de desservir et d'entretenir les fossés ? Il est probable que les deux motivations purent exister, de façon concurrente ou de façon conjointe (33).

Tours et courtines

Il est curieux, dans une enceinte qui paraît aussi homogène, et qui fut construite en un espace de temps exceptionnellement bref, de constater que les treize tours rectangulaires flanquant les courtines n'ont pas des dimensions normalisées. Si la tour moyenne se caractérise par une largeur en capitale d'environ 10 m, en fait cette largeur peut aller jusqu'à 17 m comme à la tour nord-est, la plus importante de tout l'ensemble par ses dimensions. Leur saillie par rapport aux courtines était tout aussi variable, cependant, elle se situe entre 4 et 5 m en moyenne.

La structuration intérieure de ces tours est, comme dans les deux portes, commandées par l'élévation du talus extérieur dont la crête était, on l'a vu, plus haute que le sol intérieur de la ville de trois à quatre mètres. Dès lors, le premier niveau de défense pourvu d'archères ne pouvait se trouver qu'en forte surélévation par rapport au sol intérieur. Ces archères étaient ménagées au fond de niches en arc brisé ; les fentes étaient pourvues d'une plongée dont la base, souvent plus basse que la crête du talus, obligea à réserver au sommet de celui-ci des échancrures pour ne pas les boucher (fig. 10).

Césarée, vue des tours
Fig. 9 - Césarée, vue des tours de l'enceinte dans la section située au sud de la porte est. (Cl. N. Faucherre-G. Séraphin.)

Les dispositions intérieures de ce niveau de défense semblent, dans la majorité des cas, avoir reposé sur de simples salles rectangulaires pourvues sur leurs flancs d'une archère prenant la courtine voisine en enfilade, et de deux archères en capitale. Suivant les dimensions, ces nombres purent être ajustés : ainsi, à la tour nord-est, on comptait quatre archères frontales au nord et trois autres, également frontales, à l'est. À la tour sud-est existaient trois archères sur les deux faces.

Césarée, vue d'une salle
Fig. 10 - Césarée, vue d'une salle et de l'archère latérale d'une tour flanquant une courtine. Au fond, une autre tour de flanquement. (Cl. N. Faucherre-G. Séraphin.)

La tour nord-est présente, en outre, une disposition particulière — peut-être utilisée dans d'autres cas, mais la ruine empêche de le savoir précisément (fig. 8).

Une galerie délimitée intérieurement par un mur mince desservait les archères — une gaine, pour reprendre le terme consacré : on retrouve ici une caractéristique déjà rencontrée dans les deux portes nord et est. Selon toute vraisemblance, il a existé dans cette tour une salle dont le sol était au niveau du sol intérieur ; elle était ceinturée à mi-hauteur par cette gaine à archères.

On ne sait rien de l'élévation de ces tours. On peut faire la supposition qu'était prévu un autre niveau de défense, éventuellement avec un double chemin de ronde.

Concernant les courtines, la grande majorité d'entre elles est totalement arasée au niveau de la crête du talus, voire légèrement plus bas, de telle sorte qu'il est impossible d'en connaître les dispositions primitives. Seul un fragment de courtine demeure en élévation à l'angle nord-ouest de la tour-porte orientale, faisant peut-être partie d'une construction accolée. On y voit encore une belle archère ménagée au fond d'une profonde niche, à un niveau plus haut que les archères de la porte voisine ; cette courtine possédait un niveau supplémentaire.

A l'angle sud-est de la tour 15 demeure, par ailleurs, une très intéressante section de courtine. Elle montre, en partie supérieure, le talus appuyé sur la muraille verticale, séparé d'elle par un vide constructif qui devait être, primitivement, empli de terre (fig. 11). Dans le parement du talus est percée une fente d'archère qui était desservie depuis la courtine elle-même ; ceci prouve qu'en certaines zones, il a existé un niveau défensif à archères au niveau de la crête du talus.

La Citadelle

La citadelle se présente aujourd'hui comme un énorme « pâté » approximativement trapézoïdal, constitué de maçonneries d'épaisseurs considérables, pour la plupart ruinées, supportant des bâtiments modernes, le tout établi sur le départ rocheux de la jetée sud du port Hérodien. Les archéologues israéliens ont reconnu le tracé de l'ancien fossé, large de 20 m, qui séparait cette citadelle de la ville, fossé autrefois en eau ; on a vu qu'il posa des problèmes considérables aux sapeurs de Baybars. Le front d'attaque, côté est, c'est-à-dire côté ville, était flanqué par deux tours carrées renforcées de colonnes de marbre et de porphyre couchées en boutisse ; A. Negev a reconnu l'accès primitif, qui se pratiquait par un escalier de marbre débouchant sur une porte au nord-est (34). La citadelle aurait possédé en outre une tour de grande hauteur, contenant en son niveau inférieur des salles voûtées en cours de déblayement (35).

Césarée, vue du sommet du talus
Fig. 11 - Césarée, vue du sommet du talus à l'angle de la tour 15. (Cl. N. Faucherre-G. Séraphin.)

Les ruines actuelles présentent des éléments de courtines aux parements à bossages tabulaires (fig. 12), qui ne sauraient être assimilés aux parements de « kurkar » tout juste dressés des courtines et tours de l'enceinte. Les colonnes de marbre vert prises dans les anciens bâtiments antiques, qui donnèrent leur nom arabe à la citadelle (« al Khadra », c'est-à-dire « la Verte ») continuent d'assurer une armature indestructible pour ces murailles, malgré les assauts de la mer, après ceux des sapeurs de Baybars.

Césarée, vue du parement
Fig. 12 - Césarée, vue du parement d'un élément de courtine de la citadelle. (Cl. N. Faucherre-G. Séraphin.)

On ne peut exclure, à la suite de Meron Benvenisti, que les restes visibles actuellement soient ceux de la forteresse bâtie en 1218 par Jean de Brienne et les pèlerins qui l'assistaient, et qu'elle ait été renforcée en 1228 par les pèlerins qui avaient bâti le château de mer de Sagette. Cependant, il convient de conserver la plus grande prudence, sans l'appui de relevés idoines.

Une Enceinte décalée

Le premier bilan que l'on peut tirer de cette étude, encore superficielle, de l'enceinte de Césarée, est son caractère absolument atypique par rapport à ce que l'on connaît de la fortification de Saint Louis en Occident. Que l'on examine les travaux réalisés par l'administration royale à Aigues-Mortes, Angers, Carcassonne, Peyrepertuse, Monségur, la symbolique dominante est celle de la tour circulaire, et plus précisément encore de la tour circulaire à archères flanquante, disposée à intervalles réguliers sur le tracé d'enceintes géométriques. Ce type de tour résulte du modèle « philippien » : tour à murs épais percé d'archères à ébrasements simples (sans niches) reposant sur un glacis subvertical. Les portes sont universellement dessinées sur le modèle « philippien », constitué par un passage frontal entre deux tours ; les architectes de Saint Louis y ont apporté leur touche d'innovation, en développant des formules à deux herses, sans pour autant bouleverser le schéma de base.

A Césarée, rien de tout cela ; mieux, tout est différent de ce qui fut réalisé outre Méditerranée. Seul, peut-être, le concept d'ensemble d'une enceinte régulièrement flanquée régulière et homogène vient-il rappeler, de très loin, le concept de l'enceinte d'Angers. Tentons de recenser ces différences :

- les tours sont systématiquement rectangulaires, contrairement à tous les usages ;
- les portes sont ménagées dans des tours-portes rectangulaires, sur le principe du passage coudé. Si l'on retrouve le concept du « sas » qui fut introduit par les architectes royaux, en revanche le principe de la double herse est absent.
- les talus sont indépendants des courtines, et leur hauteur est quasi équivalente à celle des tours et des courtines.
- les archères sont ménagées de façon systématique dans des niches — solution connue par les architectes de Saint Louis, mais extrêmement peu pratiquée dans leurs réalisations.

A vrai dire, en définitive, si les deux tours-portes n'avaient pas conservé leurs superbes chapiteaux gothiques feuillagés, œuvre de sculpteurs accoutumés au gothique d'Île-de-France du milieu du XIIIe siècle, ainsi que les restes de leurs voûtes d'ogives, on en viendrait à douter que l'enceinte de Césarée soit une œuvre du roi de France (fig. 13).

Césarée, porte nord, chapiteau
Fig. 13 - Césarée, porte nord, chapiteau. (Cl. N. Faucherre-G. Séraphin.)

Comment peut-on expliquer ce décalage extraordinaire ? Plusieurs raisons peuvent être mises en avant, la première d'entre elles étant très certainement les délais extrêmement courts que le roi avait imposés au chantier ; elle explique au moins la curiosité constructive résultant des deux systèmes indépendants des tours et des talus. Elle explique, peut-être, le recours exclusif au plan rectangulaire, si l'on admet que la taille de pierres à parement plat permettait de gagner en productivité sur celle de pierres à parement incurvé.
Mais ce ne saurait être la seule explication : l'usage du plan coudé pour les portes, celui d'archères à niches, indique sans grand risque de se tromper que la conception générale fut réalisée par des maîtres d'oeuvre locaux, habitués aux usages architecturaux de la région. On ne peut, de ce point de vue, exclure totalement que le système constructif ait répondu, lui aussi, à une exigence ou à une volonté d'innovation pour augmenter la capacité de résistance à la mine — redoutable dans les armées musulmanes.
L'ensemble de ces traits fait de Césarée un monument très atypique et déconcertant, représentatif d'un croisement de cultures tout à fait intéressant.
Sources: Jean MESQUI avec la collaboration de Nicolas FAUCHERRE

Notes

1. Je remercie Benjamin Z. Kedar d'avoir bien voulu m'apporter toute sa connaissance de l'historiographie de la Terre sainte, en corrigeant cet article ; celui-ci demeure cependant imparfait, tant au plan archéologique qu'historique, et méritera d'être corrigé et amélioré dans le futur.

2. Rey 1871, p. 221-226.
3. Mission Faucherre-Séraphin en novembre 2003, financée par le Ministère des Affaires Étrangères. Cette mission va conduire à une première mission archéologique à Césarée dans l'été 2006.

4. Negev 1989. Nous remercions ici, en premier lieu, à titre posthume, Abraham Negev lui-même, qui avait bien voulu donner accès à ses archives à Nicolas Faucherre. Nos remerciements vont aussi à l'Office des Antiquités d'Israël, qui a accepté la consultation et la reproduction de certaines pièces de ces archives. Qu'il nous soit permis également d'adresser notre gratitude à Hervé Barbé, archéologue français détaché à l'Office des Antiquités d'Israël, d'avoir bien voulu nous faciliter considérablement cette recherche. Voir aussi Negev 1993.

5. Eydoux 1982, p. 207-209.
6. Sur un plan documentaire général, voir l'excellente synthèse en langue française donnée dans Le monde de la Bible 1988. Voir également l'incontournable encyclopédie des fouilles archéologiques en Terre sainte, publiée en 1993, articles « Caesarea » et « Caesarea Maritima » : New Encyclopedia 1993. Il convient de consulter aussi, parmi d'autres sites internet passionnants : « Combined Caesarea Expeditions », http://www.digcaeasarea.org, site officiel des fouilles de Césarée, et, pour l'amusement, « Virtual Caesarea Maritima », http://autralis.www2.50megs.com/caesarea/caesarea.html.

7. Sur l'histoire de Césarée au Moyen Âge, voir l'excellent chapitre consacré à la ville par Benvenisti 1970 ; voir aussi la synthèse de Pringle 1985. Negev 1989, I, donne de nombreux extraits des textes, mais commet de nombreuses erreurs dans la chronologie et dans l'interprétation. Le mieux est encore de revenir aux sources, publiées dans les Historiens des Croisades.

8. Historia Belli Sacri Fuclherii Carnotensis, p. 388-390. Alberti Aquensis Historia Hyerosolimitana, p. 543-544. Cafari Genuensis, p. 62-65.

9. Negev 1989, I, p. 5-6, se livre à une étude des sources pour tenter de comprendre l'état de la défense de Césarée à l'époque, dans le but de montrer que lesdéfenseurs se retranchèrent dans la citadelle du théâtre. Il néglige, en cela, le récit tout à fait limpide de Caffaro, qui mentionne l'enceinte intermédiaire « Civitas enim per medium murata erat, et Sarraceni omnes ad medium murum fugiebant, et intus se recolligebant. » ; « Illico namque omnes unanimiter super murum ascenderunt, et Sarracenos ad murum medium fugientes sequendo, eos interfecerunt multos. Alii vero Sarraceni postquam intra alium murum civitates recollecti fuerunt, Macometum vocando in eorum auxilio, ne civitatem introirent, ensibus et telis christianis resistere coeperunt » (Cafari Genuensis, p. 62-65).

10. La destruction par Saladin est mentionnée dans les sources arabes ; elle fut considérée, comme celle des autres villes côtières, comme une véritable catastrophe.

11. Parmi d'autres, voir Anecdotes et baux traits de la vie du Sultan Youssof, p. 34.

12. Julienne se maria en premières noces avec Guy de Brisebarre, seigneur de Beyrouth, qui décéda en 1193 (la seigneurie de Beyrouth fut donnée, en 1197, à Jean d'Ibelin par Henri de Champagne). Elle en eut un fils, Gauthier III, époux de Marguerite d'Ibelin, qui décéda en 1223 ; lui succéda Jean Ier, comte de Césarée, puis sa fille Marguerite, épouse de Jean l'Allemand. Le dernier seigneur connu fut leur fils Nicolas l'Allemand, mais on chercherait en vain la moindre trace de leur activité à Césarée.

13. L'Estoire de Eracles Empereur, I, p. 331.
14. Prawer 1975, p. 145.

15. L'Estoire de Eracles Empereur, I, p. 331-334 : « En celui esté, ainz que li Crestien passassent le flum, li Coradins, por voir se il porroit doner entente as Crestienz, ala asséger le chastel de Césaire, et fist drecer devant III perrières, qui getoient de jor et de nuit. Li chasteauz estoit petit et mau garni, su fu moult gregé en poi de tens. Garnier l'Alemant, qui estoit à Acre en lue dou roi, assembla et les comunes et les autres gens et lor requist aye por aider le chastel. Li Genoeis, qui moult amoient Gautier le seignor de Césaire, et qui savoient que il avoit requis au roi que il li rendist, et li rois ne li voloit rendre, se il ne li paeit ce que il y avoit despendu au fermer, distrent à Garnier l'Alemant que si il le lor voloit livrer que il le garniroient et le deffendroient ; il le lor bailla. Il y envoièrent gens et armeures et viandes et autres choses, qui mestier y avoient. Quant il furent là venus, ils reçurent le chastel, et en firent partir touz ceauz qui y estoient, et i furent IIII jorz ; et au quint mandèrent à Acre que l'en les en venist oster, car il ne le poeent plus retenir, que li ronpeor des Turs estoient dedens le mur.Lor gens lor envoièrent vaisseauz et les en firent oster une nuit. Lendemain li Turc orent faussé le mur, et entrèrent enz et n'i trovrent nului. Le soutan fist abatre le chastel. »
La chronologie fournie par le chroniqueur semblerait indiquer l'année 1218, mais l'ensemble des historiens place cet événement à la fin 1220, après la prise de Damiette par les Francs. Voir Grousset 1936, III p. 212 ; Pringle 1985, p. 171 ; Prawer 1975, II, p. 162-164.

16. L'Estoire de Eracles Empereur, I, p. 365 : « Quant li pèlerin orent parfait celui labor, si se partirent et retornèrent à Acre, et d'iluec s'en alèrent herberger en la Paumerée de lez Cayfas, por doner herbe à lor chevaux. Et furent tres que après la Pasque un mois, et d'ilec s'en alèrent à Césaire et refermèrent le chastel que Coradin avoit abatu (...). »

17. Joinville 1874, p. 256-259, nº 470 : « A l'entrée de quaresme, s'atira li roys, atout ce qu'il ot de gent, pour aler fermer Sezaire, que li Sarrazin avoient abatue, qui estoit à douze lieues d'Acre par devers Jérusalem. Mes sires Raous de Soissons, qui estoit demourez en Acre malades, fu avec le roy fermer Cesaire. Je ne sai comment ce fu, ne mais que par la volontei de Dieu, que onques ne nous firent li Sarrazin nul doumaige toute l'année. Tandis que li roys femoit Cesaire, nous revindrent li messagier des Taratarins (...). »

18. Saint-Pathus 1899, p. 109 : « Et en son premier passage, puis que il fu delivrez de la prison des Sarrasins, il fist pour la défense des Crestiens et pour la garde et pour l'enneur de la foi crestienne, fermer à ses propres despens une cité qui a non Césaire, à murs si hauz et si lez que l'en peust par desus mener un char ; et fist fère les murs à tors et à bretèches, défenses mout espesses. »

19. Continuation de Guillaume de Tyr, p. 627-628 : « Aprez ces choses, quant li yverz fu passez, et ce vint aus marz, li roiz assembla ses genz, et s'en vint à tout son ost à Césaire en Palestine, qui siet seur mer, et se loja et fist fermer le forborc de murz et de fossez et de XVI torz. »

20. Arch. nat., Layettes du Trésor des Chartes, J303, nº I, pièce 17, publié par J. de Laborde, Layettes du Trésor des Chartes, t. III, Paris, 1875, p. 139b-140b, nº 3956 : « De statu nostro nosse vos volumus, per Dei gratiam, sanos et incolumes apud Cesaream Palestine morari in castris, una cum exercitu christiano, circa firmaturam fortericie civitatis ejusdem insistentes. Et cum jam pro magna parte processum sit in operibus murorum, nunc etiam ad confirmacionem operis, assidue laborando, de die in diem operari facimus ad muros pariter et fossata (...). Datum in castris juxta Cesaream Palestine, anno domini MCC quinquagesimo primo, in crastino Sancti Laurenti martyris. » Traduction Jean Mesqui : « Quant à notre situation, nous voulons que vous sachiez que, par la grâce de Dieu, nous résidons sain et sauf au camp près de Césarée de Palestine, avec l'armée des Chrétiens, poursuivant la construction de l'enceinte de cette ville. Et comme les travaux des murs sont désormais achevés pour l'essentiel, nous faisons maintenant travailler à l'achèvement du chantier par un travail assidu et sans discontinuer, tant aux murs qu'aux fossés (… Donné au camp près de Césarée de Palestine, l'an 1251 du seigneur, le lendemain de la Saint-Laurent martyr. [11 août 1251]. »

21. « Résumé de l'Histoire des Croisades », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens orientaux, t. I, Paris, 1872, p. 150.

22. Benvenisti 1970, p. 139-140. Description détaillée du siège, à partir du récit de Ibn al-Furat, dans Prawer 1975, II, p. 463-464. Il est intéressant de donner ici une traduction française de celle qu'a faite Lyons 1971, t. II, p. 70-71 à partir du texte de Ibn al-Furat. « Cette citadelle était appelée al-Khadra' (la Verte) ; elle était parmi ses paires la mieux fortifiée, et la plus achevée, car le roi de France y avait fait apporter des colonnes de granit assemblées avec talent. Il n'existait pas de plus beau monument dans le pays d'al-Sahil, aucun n'était plus puissant ni mieux aménagé, car il était encerclé par la mer qui emplissait ses fossés. Il ne pouvait être détruit par la mine, car les colonnes de granit formaient une armature orthogonale qui ne pouvait s'effondrer. Cependant, les Musulmans poursuivirent l'attaque, la bombardant avec leurs mangonneaux. On pouvait voir le Sultan, tantôt tirant des flèches du haut d'une église située en face de la citadelle, tantôt à cheval, se lançant dans les vagues pour combattre. Des engins de siège et des tours furent construits ; on apporta de la citadelle d'Ajlun une livraison de flèches pour les troupes, chaque chef d'escadron de cent hommes à cheval en reçut quatre milliers.(…). Le Sultan demeurait de pied ferme sur le front d'attaque. Il ne le quitta pas pour son dihliz, mais resta dans l'église avec une compagnie d'arbalétriers, décochant des carreaux et empêchant les Francs de monter au sommet de la citadelle. De temps en temps il se faisait tirer sur des engins de siège équipés de roues le long des murs, afin d'examiner les travaux de sape par lui-même. Un jour, il alla même au combat avec un bouclier en main, et lorsqu'il revint, le bouclier était constellé de flèches décochées par les défenseurs. »
23. Voir Guérin 1884, Rey 1871.

24. Voir B. Morris, The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited, Cambridge, 2004, p. 77, 130. Référence aimablement fournie par Benjamin Z. Kedar.

25. Programme de fouilles dirigé par Yosef Porath, se concentrant sur l'amphithéâtre, l'urbanisme romain et byzantin. Voir « The Caesarea Excavation Project », Excavations and Survey In Israel, vol. 17, 1998, p. 39-79.

26. Cette interprétation de la « jetée des colonnes » comme jetée construite par les Francs pour délimiter le port médiéval, bien que présente dans la majorité des articles concernant la ville, a été remise en cause par Negev 1989, II, p. 9. L'auteur estimait que ces colonnes ont été placées à cet endroit au XIXe siècle seulement, dans le but d'être emportées par des bateaux vers des villes telles que Jaffa ou Acre, pour servir dans la construction de maisons ou d'édifices ottomans.

27. Negev 1989, III, p. 5. Il est probable que c'est l'évidement de la terre entre ces revêtements de pierre et les parements intérieurs qui a fait croire à Rey 1871, p. 222, qu'il existait une galerie de contremine ou gaine ceinturant la base de l'escarpe, comme au Crac des Chevaliers. Il n'en a jamais rien été.
28. Voir note 20.

29. Mesure prise sur le plan de Negev ; dans son texte (Negev 1989, III, p. 8), l'auteur donne la répartition, de l'intérieur vers l'extérieur, de 1,9 m, 1,3 et 0,9, soit une épaisseur totale de 4,1 m, alors que le plan du même auteur donne 3,84 m.

30. Negev 1993, p.278, indique qu'il a reconnu les jambages d'une porte primitive, plus large que la porte intérieure actuelle, dans une partie du mur de fond Ouest de la tour-porte, appareillée en grands blocs contrairement au reste de l'édifice. Cette porte aurait ensuite été rétrécie lors des travaux de Saint Louis. Curieusement, dans son article précédent (Negev 1989, III p. 10), le même auteur reconnaissait bien la différence de maçonnerie, mais indiquait qu'aucun indice ne permettait d'y attribuer une valeur chronologique — il suggérait que deux équipes de maçons différentes avaient travaillé sur l'ouvrage. L'examen des maçonneries montre effectivement cette différence d'appareil, sans qu'il soit possible à ce stade de l'expliquer.

31. Negev 1989, III, p. 8, 11, 12.
32. Biller 1989.
33. Il est certain, comme le montre par exemple le cas du château de Chastel-Pèlerin, décrit dans ce même fascicule, que les poternes pratiquées en base de tours, comme à Belvoir, Chastel-Pèlerin, répondent à la même logique — suivant une théorie antique de la défense des places où la poterne en base de courtine a pour but de permettre la sortie des défenseurs, prenant en écharpe les attaquants. Ce genre de poternes, toujours pratiquées dans les flancs des tours en fond de fossé, se retrouve dans la fortificationantique. En revanche, les poternes pratiquées dans les courtines ou dans les tours, débouchant, comme à Césarée, frontalement dans le fossé, paraissent au contraire répondre à des impératifs d'entretien des fossés. On remarquera, à ce sujet, qu'une enceinte telle que celle de Provins en France, au XIIIe siècle, utilisa de façon assez systématique ce genre de dispositifs.
34. Negev 1989, III, p. 18.
35. Benvenisti 1970, p. 143-144.

Sources: Jean MESQUI avec la collaboration de Nicolas FAUCHERRE

Bibliographie

Cette bibliographie ne vise pas à fournir l'ensemble des sources concernant Césarée, mais seulement les plus importantes au stade de cette étude préliminaire.

Alberti Aquensis historia hierosolymitana
« Alberti Aquensis historia hierosolymitana », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens Occidentaux, t. IV, Paris, 1879.

Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssof
« Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssof (Salah ed-dïn) », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens Orientaux, t.III, Paris, 1884.

Benvenisti 1970
M. Benvenisti, The Crusaders in the Holy Land, Jerusalem, 1970, p. 135-145.

Biller 1989
Th. Biller, « Die Johanniterburg Belvoir am Jordan », Architectura, Zeitschrift für Geschichte der Baukunst, 1989, p. 105-136.

Cafari Genuensis
« Cafari Genuensis De liberatione civitatum Orientis », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens Occidentaux, t. V, Paris, 1895.

Continuation de Guillaume de Tyr
« Continuation de Guillaume de Tyr de 1229 à 1261, dite du Manuscrit de Rothelin », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens Occidentaux, t. II, Paris, 1875.

Eydoux 1982
H.-P. Eydoux, Les châteaux du Soleil, Paris, 1982.

Grousset 1936
R. Grousset, Histoire des Croisades et du royaume Franc de Jérusalem, 3 vol., Paris, 1936.

Guérin 1884
V. Guérin, La Terre Sainte, 2 vol., Paris, 1884.

Historia Gotfridi
« Anonymi Rhenani. Historia et gesta ducis Gotfridi », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens Occidentaux, t. V, Paris, 1895.

Joinville 1874
Jean, sire de Joinville, Histoire de Saint Louis, publiée par N. de Wailly, Paris, 1874.

Le Monde de la Bible 1988
Dossier « Césarée maritime », Le Monde de la Bible, nov-déc. 1988, nº 56, p. 5-33. (articles de J.Briend, J.-F. Desclaux, K.G. Holum, A. Raban, J.-P. Lemonon).

L'estoire de Eracles Empereur
« L'estoire de Eracles Empereur et la conqueste de la Terre dOutremer », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens Occidentaux, t. I, Paris, 1874 ; t. II, Paris, 1874.

Historia Belli Sacri Fuclherii Carnotensis
« Historia Belli Sacri Fuclherii Carnotensis », publié dans Recueil des Historiens des Croisades, Historiens Occidentaux, t. III, Paris, 1876.

Lyons 1971
U. Lyons, M.-C. Lyons, Ayyubids, Mamlukes and Crusaders. Selections from the Tarikh al-Duwal wa'l Muluk of Ibn Al-Furat, Cambridge, 2 vol., 1971.

Negev 1989
A. Negev, « The Crusader fortifications at Caesarea Maritima », manuscrit dactylographié daté de 1989, conservé aux Archives de l'Office des Antiquités d'Israël.

Negev 1993
A. Negev, « Caesarea. Excavations en the 1950s and 1960s », dans E. Stern (éd.), The New Encyclopedia of Archaelogical Excavations in the Holy Land, Jérusalem, 1993, p. 272-278.

New Encyclopedia 1993
E. Stern et al. (ed.), The New Encyclopedia of Archaelogical Excavations in the Holy Land, Jérusalem, 1993, 4 vol.

Prawer 1975
J. Prawer, Histoire du royaume latin de Jérusalem, traduit de l'hébreu par G. Nahon, 2 vol., Paris, 1975. Pringle 1985

D. Pringle 1985
D. Pringle, « Medieval Pottery from Caesarea : The Crusader Period », Levant, vol. XVII, 1985, p.171-202.

Rey 1871
G. Rey, Etude sur les monuments de l'architecture militaire des Croisés, Paris, 1871.

Saint-Pathus 1899
G. de Saint-Pathus, Vie de Saint Louis, publiée par H.-F. Delaborde, Paris, 1899.
Sources: Jean MESQUI avec la collaboration de Nicolas FAUCHERRE