Familles d'Outre-Mer - Par M. Rey Emmanuel, Guillaume

Division du Royaume de Jérusalem
Comme j'entreprends de décrire ici les suites, l'histoire et les généalogies des rois de Jérusalem, comme aussi des princes et des grands seigneurs qui ont possédé divers Etats en ce royaume, ou qui s'y sont habitués, il semble nécessaire, avant que d'entrer d'abord dans mon sujet, de donner un léger crayon de ces nouvelles conquêtes, afin qu'ayant représenté les provinces et les places qui ont servi comme de théâtre à leur valeur, je puisse donner quelque ordre à tout cet ouvrage, en réduisant chaque seigneurie particulière sous les générales.

Ca a été une maxime et une politique pratiquées de tout temps par ceux qui ont entrepris de grandes conquêtes, d'en faire part aux compagnons de leurs fortunes, et aux soldats qui les avaient suivis dans leurs expéditions militaires; et véritablement il était juste qu'ayant partagé avec eux les périls et les fatigues qui accompagnent ordinairement les guerres, les uns et les autres recueillissent le fruit des victoires et des avantages auxquels ils avoient contribué par leurs armes ; ce qui s'est observé particulièrement dans les entreprises qui ont été faites par ceux qui étaient en quelque manière égaux en dignité et en condition. Car, comme ils ne cédaient les uns aux autres que dans la subordination du commandement, il était de l'équité qu'ils partageassent ensemble avec une espèce d'égalité les places et les provinces conquises. D'autre part, comme l'indépendance cause ordinairement l'anarchie et la confusion, jette la division entre les princes égaux en dignité et en naissance, et donne les moyens à leurs ennemis communs de les attaquer avec plus de succès, les conquérants se sont choisi des souverains; et, comme ils se sont soumis volontairement aux hommages et aux services militaires envers eux, ainsi les souverains de leur côté se sont obligés de secourir de leurs forces leurs vassaux, lorsqu'ils seraient attaquez par leurs ennemis.
C'est ce qui s'est pratiqué dans la conquête du royaume de Jérusalem et dans celle de l'empire de Constantinople par les Français.

Les auteurs remarquent que celle du royaume de Jérusalem fut entreprise par divers princes et seigneurs particuliers qui, s'étant faits chefs de quelque nombre de troupes, conspirèrent tous à une même fin, qui était de délivrer la terre sainte des mains des infidèles; mais l'expérience de quelques divisions qui survinrent entre eux dans les commencements leur fit connaitre qu'ils ne pourraient pas subsister longtemps dans ces terres éloignées s'ils ne se choisissaient un général à qui ils dussent obéir tous : c'est ce qui les porta, après la prise de la ville de Jérusalem, d'élire Godefroy de Bouillon pour souverain, s'étant obligé de le servir [lui] et ses successeurs, dans leurs guerres, et de leur faire hommage, à cause des terres qui leur échurent en partage, comme l'on avait coutume d'en user en France.

Par ce partage le royaume de Jérusalem fut divisé en quatre principautés ou baronnies, savoir, la seigneurie de Jérusalem, le comté de Tripoli, la principauté d'Antioche, et le comté d'Edesse. Les possesseurs de ces quatre baronnies avaient droit d'avoir un connétable, un maréchal, et cotte prérogative qu'ils ne pouvaient être jugés de leurs corps, de leurs fiefs et de leur honneur, c'est-à-dire en choses qui regardaient leurs baronnies, que par leurs pairs, auxquels aucuns ajoutent le connétable et le maréchal du royaume.

La baronnie de Jérusalem fut laissée au roi comme la principale, d'où elle est appelée ordinairement par Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, Regnum, «  le royaume  », Elle commençait à un petit ruisseau qui est entre Gibelet (Jbeil, Byblos) et Barut (Beyrouth), villes maritimes de la Phénicie, et finissait au désert, qui est au-delà de Darun, du côté de l'Egypte. Elle comprenait les villes de Jérusalem, de Naples (Naplouse), d'Acre et de Tyr (Tyrus, aujourd'hui Sur ou Arsur), et quelques autres places, bourgs et villages, qui appartenaient immédiatement au roi, comme de son domaine. Outre cela le roi y avait plusieurs seigneurs qui lui étaient vassaux, savoir : quatre barons principaux, qui étaient les comtes de Japhe (Jaffa) et d'Ascalon (Ashkelon), desquels dépendaient les seigneurs de Rame (Ramla), de Mirabel et d'Ibelin ; les princes de Galilée ; les seigneurs de Sajette, desquels les seigneurs de Césarée et de Bethsan ou Bessan, relevaient ; et les seigneurs de Crac et de Montréal. Tous ces seigneurs avaient cour, coins, c'est-à-dire droit de monnaie et justice, qui est ce que l'on appelait hante cour. Les seigneurs de Rame (Ramla), d'Ibelin, de Bessan, de Saint-Abraham, de Blanche-garde, d'Arsur, du Château pèlerin, de Cayphas (Haifa), de Caimont, de Scandélion, de Sur (Tyrus, aujourd'hui Sur ou Arsur), de Thoron, de Belinas, de Barut (Beyrouth), et quelques autres, qui tous étaient dans l'étendue de la baronnie de Jérusalem, avaient encore les mêmes privilèges.

Les comtes de Japhe (Jaffa) dévoient, à cause de Japhe (Jaffa), vingt-cinq chevaliers, et autant à cause d'Ascalon (Ashkelon); quarante à cause de Rame (Ramla) et de Mirabel, et dix à cause d'Ibelin. (Mirabel, Majdal Yaba, au nord de Ramla et à l'est de Jaffa)

Les princes de Galilée devaient cent chevaliers, savoir, soixante à cause de la terre en deçà du Jourdain et quarante pour celle qui est au-delà.

Les seigneurs de Sajette (Sidon ou Saïda) devaient, à cause de Sajette et de Beaufort, soixante chevaliers; à cause de Césarée (Césarée, en Israël), vingt-cinq, et quinze à cause de Bethsan (Beit Shéan ou Scythopolis).

Les seigneurs du Crac dévoient, à cause du Crac et de Montréal, quarante chevaliers, et vingt à cause de Saint-Abraham.

La seigneurie du comte Joscelin, c'est-à-dire de Joscelin III, comte d'Edesse, dont le père avait été dépossédé de son comté par les infidèles, devait vingt-quatre chevaliers, tant à cause des châteaux du Roy et de Montfort que pour d'autres seigneuries. (La ville de Sanlurfa (Urfa la Glorieuse), plus simplement appelée Urfa, n'est autre que l'ancienne Edesse)

L'évêque de Saint-Georges de Lidde (près de Joppé) devait dix chevaliers ; l'archevêque de Nazareth, six ; le Thoron (Tibnin), quinze ; le Maron, trois, et ainsi du reste.

La cité de Jérusalem, à cause des vassaux qui en dépendaient immédiatement, devait quarante-trois chevaliers ; la ville de Naples (Naplouse), vingt-cinq ; la cité d'Acre (Saint-Jean-d'Acre), soixante-douze, et celle de Sur, vingt-huit.

Les églises et les bourgeois des villes dévoient encore certain nombre de sergents ou de gens de pied, que le livre des Assises fait monter, en la baronnie de Jérusalem, à 5.075, comme celui des chevaliers à 670, ne s'accordant pas avec Sanudo, qui ne compte que 518 chevaliers et 4.775 sergents.

La seconde baronnie du royaume de Jérusalem était le comté de Tripoli, qui commençait au ruisseau d'entre Gibelet (Jbeil, Byblos) et Barut (Beyrouth), et finissait à un autre qui est entre Maraclée et Valenie, villes maritimes, et qui coule au-dessous du château de Margat.

La troisième baronnie était la principauté d'Antioche, qui comprenait toute cette étendue de pays qui est depuis le ruisseau dont je viens de parler, et qui coule sous Margat, à la ville de Tharse en Cilicie, du côté de l'occident.

La quatrième était le comté d'Edesse ou de Rohas, situé au pays des Mèdes, qui commençait à la forêt de Marrins ou Marhit, et s'étendait du côté de l'orient au-delà de l'Euphrate, et contenait plusieurs villes et châteaux.

Toutes ces baronnies avaient semblablement leurs vassaux qui devaient le service militaire, comme je viens de remarquer de celle de Jérusalem. Et ordinairement les barons ne se contentaient pas d'aller trouver le roi, dans les occasions de guerre, avec le seul nombre des chevaliers et des sergents qu'ils étaient obligés de lui fournir, mais chacun s'efforçait de lui en conduire un plus grand, selon la puissance de leurs facultés et la force de leurs seigneuries.

Godefroy de Bouillon

Godefroy de Bouillon, duc de la basse Lorraine, seigneur du château de Bouillon, en suite de la prise de la ville de Jérusalem par les chrétiens le vendredi 15e jour de juillet, l'an 1099, en fut élu seigneur et prince huit jours après. Il refusa le titre de roi, qui lui fut déféré par les barons d'un consentement universel, n'ayant pas voulu porter la couronne royale en un lieu où le Sauveur du monde avait été couronné d'épines, quoiqu'Orderic Vital et quelques autres disent le contraire.

[Ekkehard, auteur contemporain, appelle Godefroi duc : «  anno MC, sub Godefrido duce Ierosolymitanam ecclesiam defensante ...  » Enfin, ce qui semble prouver d'une manière péremptoire que Godefroi n'avait pas pris le titre de roi, c'est qu'il n'est pas compté parmi les rois de Jérusalem. Baudouin Ier, Baudouin II, Foulques, etc., s'intitulent toujours dans leurs diplômes, 1e, 2e, 3e roi des Latins de Jérusalem, et, quand ils parlent du fondateur de ce royaume, ils ne l'appellent que le duc Godefroi. Mais ce duc n'en était pas moins regardé comme le souverain du royaume de Jérusalem. Tancrède, prince de Galilée, dans un acte de 1001, le qualifie de «  prince sérénissime de tout l'Orient;  » et dit que son frère Baudouin lui succéda «  au royaume d'Asie.  »]

Il était fils d'Eustache, IIe du nom, comte de Boulogne, et de Ide, fille de Godefroy II, duc de la basse Lorraine, et petit-fils d'Eustache Ie, comte de Boulogne, qui épousa Mahaut, fille de Lambert, comte de Louvain. Il mourut sans alliance le 18e jour d'aout l'an 1100 (1), ayant gouverné cet état un an un mois et deux jours, et fut inhumé en la ville de Jérusalem, en l'église du Saint-Sépulcre, sous le mont du Calvaire, où Notre-Seigneur souffrit la passion, et où ses successeurs furent depuis inhumés. On lui dressa cette épitaphe, qui se voit en la chapelle du saint mont de Calvaire :

HIC IACET INCLITVS DVX GODEFRIDVS DE BVLLON;
QVI TOTAM ISTAM TERRAM ACQVISIVIT CVLTVI CHRISTIANO;
CV1VS ANIMA REGNET CVM CHRISTO. AMEN.

Ou cette autre, qui est rapportée par Reineccius :

FRANCORVM GENTIS, SION LOCA SANCTA PETENTIS, MIRIFICVM SYDVS DVX HIC RECVBAT GODEFRIDVS AEGYPTI TERROR, ARABVM FVGA, PERSIDIS ERROR;
REX LICET ELECTVS, REX NOLVIT INTITVLARI, NEC DIADEMARI, SED SVB CHRISTO FAMVLARI. HVIVS ERAT CVRA, SVA SION REDDERE IVRA, CATHOLICEQVE SEQVI PIA DOGMATA IVRIS ET EQVI, TOTVM SCHISMA TERI CIRCA SE IVSQVE FOVERI;
ET SIC CVM SVPERIS POTVIT DIADEMA MERERI, MILITAE SPECVLVM, POPVLI VIGOR, ANCHORA CLERI. HVIC VIRTVTE PARI FRATER DATVR ASSOCIARI, BALDVIN INSIGNIS, GENTILIBVS ET FERVS IGNIS.

[Godefroi de Bouillon avait établi, pour la police de son nouveau royaume, deux cours de justice : la haute cour, pour les seigneurs, présidée par le roi; la basse-cour, pour les bourgeois, présidée par un vicomte. Il avait fait aussi rédiger un code de lois ou de coutumes qui est devenu célèbre sous le nom d'Assises de Jérusalem; mais cette première rédaction fut modifiée peu à peu jusqu'à celle qui fut exécutée par Jean d'Ibelin, vers le milieu du XIIIe siècle, et qui est restée le texte définitif, du moins pour les assises de la haute cour.]

Baudouin Ie

Baudouin, comte d'Edesse, fut appelé à la succession du royaume de Jérusalem après la mort du duc Godefroy, son frère, et en fut couronné roi solennellement en l'église de Bethléem par Daimbert, patriarche de Jérusalem, le jour de Noël, et non pas le jour de la Pentecôte, comme l'a écrit (Conrad Usperg)), l'an 1101 (1); ayant été le premier qui prit ce titre, comme il témoigne lui-même en ses patentes, et n'ayant pas voulu recevoir la couronne en la ville de Jérusalem pour la même raison qui avait porté son frère à la refuser.
1. L'an 1100, selon notre manière de compter. (L'Art de vérifier les dates: les Rois de Jérusalem). Guillaume de Tyr semble commencer l'année à Noël.

Il mourut le 16e jour du mois de mars, l'an 1119 (2), selon notre façon de compter, en un lieu appelé Laris (3), au retour de la guerre qu'il fit dans l'Egypte, après avoir régné dix-huit ans et trois mois.
2. En 1118 (L'Art de vérifier les dates)
3. Ville maritime, située dans le désert, entre l'Egypte et la Syrie (aujourd(hui El-Arisch).

Son corps fut apporté en la ville de Jérusalem le jour de Pâques fleuries, et fut inhumé auprès de son frère sous le Calvaire, au lieu appelé Golgotha, où cette épitaphe lui fut dressée, qui est rapportée par l'auteur du Lignage d'outre-mer et autres :

REX BALDEWINUS, JUDAS ALTER MACHABEUS, SPES PATRIAE, VIGOR ECCLESIAE, VIRTUS UTRIUSQUE:
QUEM FORMIDABANT, CUI DONA, TRIBUTA FEREBANT CEDAR ET ÆGYPTUS, DAN AC HOMICIDA DAMASCUS, PROH DOLOR! IN MODICO CLAUDITUR HOC TUMULO. (4)

4. Cette épitaphe est celle de Godefroi ayant été rapportées par les divers voyageurs avec quelques différences dans la disposition des lignes, l'orthographe est même la nature de certains mots, nous avons cru devoir les reproduire telles que les a données Du Cange, mais non, comme lui en caractères d'inscription, puisque nous ne pouvons établir quelle leçon est la représentation fidèle des épitaphes originales maintenant détruites

Il fut marié trois fois, la première avec une dame nommée par Albert d'Aix Godwere, par Guillaume, archevêque de Tyr, Gutueve, et par Orderic Vital [et Guillaume de Jumièges], Godehilde. Elle était fille de Raoul, IIe du nom, seigneur de Toëny et de Conches, porte-enseigne de Normandie, et d'Elisabeth, fille de Simon, comte de Montfort, et petite fille de Roger, seigneur de Toëny, qui tirait son extraction de Malahulce, oncle de Rollo, premier duc de Normandie. Elle avait épousé premièrement Robert de Beaumont, comte de Meulant, duquel ayant été séparée, elle fut conjointe avec Baudouin, qu'elle accompagna en son voyage de la terre sainte, où elle mourut, avant que les nôtres arrivassent à Antioche, des grandes fatigues du voyage, en la ville de Marèse, où elle fut inhumée. Albert d'Aix et Guillaume de Tyr l'ont estimée Anglaise d'origine, peut-être parce qu'elle était sujette du roi d'Angleterre, à qui la Normandie appartenait. Baudouin étant devenu ensuite comte d'Edesse, Taphnuz, l'un des principaux seigneurs d'Arménie, lui donna en mariage sa fille, dont le nom n'est pas exprimé dans les auteurs [Sébastien Paoli la nomme Arda, sans citer aucune autorité], avec soixante mille bezans de dot, outre toutes les forteresses qu'il possédait, dont il l'institua son héritier. Il la quitta vers l'an 1105, et l'obligea de s'enfermer au monastère de Sainte-Anne de Jérusalem et d'y prendre l'habit de religieuse. Les raisons qui le portèrent à ce divorce sont rapportées par Guibert et par l'archevêque de Tyr, qui semblent l'en blâmer. Le dernier écrit qu'elle s'évada de ce monastère sous prétexte d'aller visiter ses parents à Constantinople, où elle s'abandonna à tous venants, sans aucun respect de sa dignité royale.

Quelque temps après, savoir l'an 1114, il épousa en troisièmes noces Adèle, nièce [ou fille] de Boniface, marquis de Montferrat, pour lors veuve de Roger, comte de Sicile, qui lui apporta de grands trésors, en vue desquels il contracta cette alliance contre toutes les formes, sa femme étant encore vivante. Il la quitta pareillement incontinent après, Arnoul, patriarche de Jérusalem, l'ayant obligé à s'en séparer, en suite de l'ordre qu'il en avait reçue du pape : ce qu'il fit solennellement en l'église de Sainte-Croix d'Acre. Quelques-uns écrivent qu'il la quitta, sous prétexte qu'elle avait les parties propres à la génération rongées d'un chancre. Elle se retira en Sicile, l'an 1117, et mourut l'année suivante incontinent après son mari, et fut inhumée en l'église cathédrale de Pacte où se voit son épitaphe.

Il ne laissa point d'enfants de ses trois femmes, quoique Orderic Vital, lui donne une fille, qu'il confond avec la fille de Baudouin II.

[Baudouin Ier est qualifié dans certains actes de roi de Babylone et d'Asie. En 1101, il s'empara d'Assur et de Césarée; en 1101, il possédait, outre Jérusalem et ces deux villes, Bethléem, Joppé, Nicopolis ou Emmaüs, le mont Thabor, Hébron, Tibériade. Il y ajouta Acre et Accaron (Tyr ou Sur), peu avant son troisième mariage avec Adèle, et, vers le même temps, rendit Ascalon tributaire des chrétiens; mais, à ce qu'il paraît, cet assujettissement ne fut que temporaire. Libéral envers l'Eglise, il confirma et augmenta les privilèges du Saint-Sépulcre et de l'ordre naissant des Hospitaliers. A l'église du Saint-Sauveur, sur le mont Thabor, il fit don de trente-trois casaux, dont plusieurs étaient encore au pouvoir des Turcs.]

Baudouin II

Baudouin, IIe du nom, comte d'Edesse, surnommé de Bourg, parce qu'il était seigneur de ce lieu, en Rethelois, et d'Aiguillon ou Aculeus, et par Romuald, archevêque de Saterne, de Rubaia, sans que j'en sache la raison, fils d'Hugues, comte de Rethel et de Mélissende de Montlhéry, fut élu roi de Jérusalem, le jour même de la mort du roi Baudouin Ier, duquel il était proche parent [cognatus], si nous en croyons l'auteur de l'Histoire des comtes d'Anjou [gennanus, selon Guibert de Nogent; consanguineus, dans Guillaume de Tyr]. Il fut ensuite couronné solennellement par Arnoul, patriarche de Jérusalem, le jour de Pâques, selon Albert d'Aix, ou, selon Guillaume de Tyr, le 3e jour d'avril, l'an 1119; et derechef en l'église de Bethléem, le jour de Noël, l'an 1120. Eustache8 (1), comte de Bologne, avait été mandé par quelques barons, pour venir recueillir la succession à la couronne qui lui était échue par la mort de Baudouin, son frère; et même il était venu jusque en la Pouilles; mais, ayant appris que Baudouin II avait été élu, il s'en retourna en son pays, de crainte de troubler le succès des armes des chrétiens.

Le roi Baudouin mourut en la ville de Jérusalem, le 15, selon Orderic Vital, ou, selon Guillaume de Tyr, le 21e jour d'aout, l'an 1131, s'étant fait porter, durant sa maladie, dans la maison du patriarche, qui était voisine de l'église de la Sainte-Résurrection, ou du Saint-Sépulcre, où il se fit donner l'habit de chanoine régulier. Il fut inhumé sous le mont de Calvaire, vis-à-vis de Golgotha, et régna douze ans quatre mois dix-huit jours.

Il avait épousé Marie, fille d'un grand baron d'Arménie, nommé Gavéras par Albert d'Aix, et par d'autres Gabriel, qui était seigneur de Meletin ou de Mélitène, ville capitale de la seconde Arménie, et, quoique Arménien de nation, suivant la créance de l'Eglise grecque. Il en eut quatre filles, savoir Mélissende, Alix, Hodierne ou Odiart, et Juëte ou Joye. Mélissende fut mariée, du vivant de son père, à Foulques, comte d'Anjou, qui succéda à son beau-père, au royaume de Jérusalem. Alix épousa Bohémond II, prince d'Antioche; Hodierne fut conjointe par mariage avec Raymond II, comte de Tripoli; et Joye, qu'il eut de sa femme depuis qu'il fut parvenu à la couronne, fut abbesse du monastère de Saint-Lazare de Béthanie.

Galbert écrit que, durant la prison de Baudouin [qui dura de février 1123 au 29 août 1124, c'est-à-dire dix-huit mois], les barons, qui n'étaient pas satisfaits de son gouvernement et qui le haïssaient, à cause de son avarice, envoyèrent offrir la couronne à Charles de Danemark, comte de Flandres, mais qu'il ne la voulut pas accepter.

[Comme son prédécesseur, Baudouin II accorda des privilèges aux églises, surtout à celle du Saint-Sépulcre, à laquelle il fit plusieurs dons de casaux et de vilains. Par égard pour le patriarche de Jérusalem, et sur sa demande, il exempta du droit d'entrée, aux portes de Jérusalem, tous les marchands, chrétiens ou sarrasins, qui y apportaient du blé, de l'orge, des fèves, des lentilles et des pois. Par le même motif, et probablement aussi en vue d'encourager le commerce, il accorda certaines franchises au port d'Acre, par exemple, l'exemption de tout droit d'entrée pour les draps et les étoffes coupées et cousues en forme de vêtements, et pour tout autre objet de marchandise n'excédant pas 40 besants, etc. Un des diplômes de Baudouin II est daté de son palais de Tyr. Cette ville avait été prise par les chrétiens en 1124, la seconde année de la captivité du roi. Par un acte du 2 mai 1125, daté d'Acre, il accorda des privilèges à la république de Venise.]

Foulques, comte d'Anjou, de Tours et du Mans, succéda à Baudouin II, roi de Jérusalem. Il était fils de Foulques, surnommé Rechin, comte d'Anjou et de Tours, et de Bertrade de Montfort, et avait épousé en premières noces Guiburge ou Eremburge, fille unique d'Hélie, comte du Mans, de laquelle il eut, entre autres enfants, Geoffroy [Plantagenet], comte d'Anjou, qu'il maria, en l'an 1127, à Mahaut, fille unique d'Henry, 1er du nom, roi d'Angleterre.
Les trois autres enfants que Foulques eut de sa première femme sont: Hélie, prétendant au comté du Maine; Mathilde, épouse de Guillaume, fils de Henri Ier, roi d'Angleterre, puis religieuse à Frontevault; Sibylle, femme de Tierri d'Alsace, comte de Flandre, morte en Syrie, dans l'exercice des bonnes œuvres. (Sébastien Paoli, Codices Diplomaticos, tome I, pages 371, 362. Et l'Art de Vérifier les Dates: Les Comtes, vice-ducs d'Anjou.)

Ce mariage achevé, Foulques, étant veuf de sa femme et presque sexagénaire, fut mandé par le roi Baudouin, l'année suivante, à dessein de lui faire épouser Mélissende, sa fille; ensuite de quoi il vint en la terre sainte, et arriva en la ville d'Acre avec une belle suite, vers le printemps de l'an 1129, et là, suivant les traitez qui avaient été arrêtés auparavant, il épousa solennellement, peu avant la Pentecôte, la princesse Mélissende. Quelques auteurs écrivent que Baudouin envoya en France, pour chercher un gendre à sa fille, de l'avis des principaux du royaume, et que Foulques fut choisi par le conseil du roi Louis, des évêques et des grands seigneurs. Tant y a que Baudouin, attendant la succession du royaume, qui devait appartenir à Foulques après sa mort, lui donna la jouissance des villes de Tyr et d'Acre. Guillaume de Tyr dit qu'il refusa d'accepter la couronne du royaume de Jérusalem du vivant de son beau-père, qui la lui offrit; cependant il y a lieu de croire qu'entre les conditions de son mariage avec la fille de Baudouin, il fut convenu que, dès l'instant du traité qui en fut passé en France, il prendrait le titre de roi, veut qu'il se voit un titre de lui, sans date, passé à Angers, avec les chanoines de Saint-Lô de la même ville, où il prend la qualité de roi de Jérusalem et de comte d'Anjou. Mais il est constant qu'il ne fut couronné avec sa femme qu'après le décès du roi, en l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem par les mains du patriarche Guillaume, le 16e jour de septembre, auquel échut la fête de l'Exaltation de Sainte-Croix, l'an 1131.

Il mourut de la chute de son cheval, poursuivant un lièvre à la chasse, en la plaine d'Acre, le 13e jour de novembre, l'an 1142 (1), ayant régné onze ans deux mois vingt-trois jours. Il fut inhumé en la même église du Saint-Sépulcre, sous le mont de Calvaire, entrant à droite, vers la porte, avec ses prédécesseurs. La reine Mélissende, sa femme, après avoir gouverné prudemment le royaume, qui lui appartenait de son chef, l'espace de trente années, tant du vivant de son mari, que sous le jeune Baudouin, son fils, décéda le 11 de septembre, l'an 1161, ayant eu deux enfants de son mari, Baudouin et Amaury, qui furent successivement rois de Jérusalem. Saint Bernard lui a écrit quelques lettres.
1. Il mourut en 1144 (L'Art de vérifier les dates: Les Rois de Jérusalem)

[Foulques, qui n'était roi que par sa femme, déclare dans les actes où il fait quelque donation, soit au Saint-Sépulcre, soit à l'ordre de l'Hôpital, qu'il agit du consentement de la reine Mélissende, son épouse, et même de son fils Baudouin, lequel, en effet, tenait de sa mère ses droits à la couronne. Par un motif analogue, tandis qu'il était baile de la principauté d'Antioche et tuteur de la jeune princesse Constance, il ne confirma au Saint-Sépulcre la possession de certaines terres, situées dans le territoire d'Antioche, qu'après avoir pris conseil du patriarche, des évêques, des barons, de cette principauté et des bourgeois de la ville, dont plusieurs furent témoins de l'acte.]

Baudouin III

Baudouin, IIIe du nom, était âgé de treize ans lorsque son père mourut et lorsqu'il vint à la couronne de Jérusalem, laquelle il reçut, avec sa mère, par les mains du patriarche Guillaume, en l'église du Saint-Sépulcre, le dimanche qui suivit le décès de son père.
Guillaume de Tyr s'est étendu fort au long sur les belles qualités de ce prince, qui donna des marques de sa générosité et de sa prudence dans le cours de sa vie, qu'il finit en la ville de Barut (Beyrouth) à l'âge de trente-trois ans, en l'an 1163, selon notre façon de compter, le 10e jour de février, non sans soupçon d'avoir été empoisonné, ayant régné vingt ans trois mois moins deux jours. Son corps fut porté en la ville de Jérusalem, et y fut inhumé en l'église du Saint-Sépulcre, avec ses prédécesseurs. Il épousa, au mois de septembre, l'an 1158, Théodora, fille d'Isaac Comnène Sebastocrator, et nièce de l'empereur Manuel, pour lors âgée de treize ans, de laquelle il n'eut point d'enfants.

[Baudouin III confirma plusieurs fois, et presque toujours avec l'assentiment de sa mère Mélissende et de son frère Amauri, toutes les concessions faites précédemment au Saint-Sépulcre et à l'ordre de l'Hôpital. On peut croire que c'est lui qui fit le serment d'accorder loi, justice et paix à l'Eglise de Jérusalem et au peuple à lui soumis, et de confirmer toutes les donations faites aux patriarches et aux évêques par les empereurs, les rois et les princes.
A l'exemple de Baudouin Ier, il donna aux Hospitaliers de Jérusalem (1160, 29 novembre) cinquante tentes de Bédouins qui ne lui étaient pas soumis.

Il est à remarquer que, dans un acte où Baudouin III confirme la vente d'un terrain faite au Saint-Sépulcre par Hugues d'Ibelin, le 14 janvier 1155, on voit, parmi les témoins, des barons du roi et des hommes du roi formant deux classes distinctes; mais les actes d'Hugues, qui fait cette vente, et d'Amauri, frère du roi, qui l'approuve, quoique conçus tous deux dans les mêmes termes et reproduisant les noms des mêmes témoins, ne présentent pas cette distinction.

Nous remarquerons aussi un accord de Baudouin III avec Rainald le Fauconnier, qui autorise le roi à détourner du fleuve Belus, près d'Acre, autant de cours d'eau qu'il voudra pour l'exploitation d'un plant de cannes à sucre, à condition que, tous ses frais couverts, le roi accordera à Rainald le cinquième de son gain, et, sur tous les moulins d'Acre, les mêmes droits que ce dernier avait déjà sur ceux du fleuve Belus. Ce diplôme fut donné par le roi, tandis qu'il assiégeait Blahasent (Bethasem ?), avec l'assentiment de sa femme Théodora et de son frère Amauri, comte d'Ascalon.

Plusieurs autres documents attestent que la culture des cannes à sucre était pratiquée en Syrie au temps des croisades. Hugues de Césarée (an 1166) se réserve la faculté de conduire de l'eau d'une certaine fontaine au canal des buffles, «  ad cannamellas faciendas.  » Baudouin IV accorde (1182) à la maison des Hospitaliers d'Acre un «  quintarium  » de sucre par an, pour le soulagement des malades. Les cannes à sucre sont encore mentionnées dans un accord, entre les Hospitaliers et les Templiers, fait à Acre en 1262; ce qui n'a rien d'étonnant, puisqu'elles étaient un produit du sol dans le royaume de Jérusalem, comme on le voit par le chapitre CCXLII des Assises de la cour des bourgeois, article 15, et par les observations de plusieurs historiens des premiers temps des croisades.
Il paraît que la culture n'en fut abandonnée qu'après la prise d'Acre par les Turcs; mais on la retrouve florissante en Chypre sous les Lusignan. Une infinité de documents nous prouvent que le sucre était pour ce pays un des objets de commerce les plus lucratifs.]

Amalric ou Amaury, comte de Japhe (Jaffa) et d'Ascalon, frère et successeur de Baudouin III, était âgé de vingt-sept ans lorsqu'il arriva à la couronne, laquelle il reçut solennellement en l'église du Saint-Sépulcre, par les mains du patriarche Amalric, le 18e jour de février, l'an 1163, selon notre façon de compter, et la tint dix ans cinq mois moins sept jours, étant décédé d'une fièvre en la ville de Jérusalem, le 1 e jour de juillet, l'an 1173, âgé de trente-huit ans. Il fut inhumé avec ses prédécesseurs.

[Guillaume de Tyr dit qu'il mourut en 1173, dans la douzième année de son règne; mais 1173 n'en serait que la onzième. Nous avons dans Paoli Codices Diplomaticos deux diplômes de ce prince, 18 avril et fin de juin 1174. Ce dernier chiffre cadrerait mieux avec le compte de ses années de règne. La date de ces deux diplômes est-elle fausse ? Y a-t-il altération dans le chiffre de l'année et de l'indiction vu, qui correspond à l'année 1176, ou Guillaume de Tyr s'est-il trompé sur l'année de la mort d'un roi dans l'intimité duquel il vivait, étant le précepteur de son fils ? C'est ce que nous ne prendrons pas sur nous de décider. ]

Il fut marié deux fois : la première, en l'an 1157, avec Agnès de Courtenay, nommée par quelques-uns Béatrix, fille de Joscelin II, comte d'Edesse, pour lors veuve de Renaud de Mares, de laquelle il eut, vers l'an 1161, Baudouin IV, roi de Jérusalem, et Sibylle, qui fut donnée en mariage par son frère à Guillaume Longue-Epée, marquis de Montferrat, duquel elle eut Baudouin V, roi de Jérusalem; puis, en secondes noces, elle se remaria avec Guy de Lusignan, fils d'Hugues le Brun, qui fut aussi roi de Jérusalem à cause de cette alliance. Ce premier mariage du roi Amaury fut contracté contre les formes, Amaury ayant enlevé cette princesse à Hugues d'Ibelin, qui l'avait fiancée, et qui la reprit depuis, et nonobstant l'opposition que le patriarche Foucher y fit, à cause qu'ils étaient parents au quatrième degré. C'est pourquoi Amaury venant à la couronne après le décès de son frère, le patriarche Amalric refusa de le couronner qu'il ne l'eut quittée; ce qu'il fut obligé de faire. Ceci a été touché par Guillaume de Tyr en termes couverts. Ce mariage ayant été dissous à condition que les enfants qui en étaient issus seraient réputés légitimes, Agnès reprit Hugues, seigneur d'Ibelin.

Le roi Amaury épousa, en l'an 1167, Marie Comnène, fille de Jean Comnène, petite-fille d'Andronique Comnène Sebastocrator, qui était frère ainé de l'empereur Manuel, et eut d'elle Isabelle, mariée premièrement à Humfroy, seigneur de Toron, puis à Conrad de Montferrat, à Henry, comte de Champagne, et à Amaury de Lusignan; et une autre fille [Alix], qui mourut en jeunesse. La reine Marie, étant veuve du roi Amaury, elle se remaria avec Balian, seigneur d'Ibelin.

[Comme comte de Joppé et d'Ascalon, aussi bien que comme roi, Amaury confirma aux divers établissements religieux, à l'église du Saint-Sépulcre entre autres et à l'hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, tous les dons, tous les privilèges accordés par ses prédécesseurs, et leur en concéda de nouveaux : ce qui lui fut commun avec les autres rois de Jérusalem. Mais on peut remarquer un acte du 11 octobre 1168, par lequel il donne aux Hospitaliers la ville de Belbeis ou Péluse, en Egypte, avec des terres et des hommes sur le territoire de cette ville, jusqu'à concurrence d'un revenu annuel de 100,000 besants; plus 50,000 besants assignés sur dix villes de l'Egypte, Babylone (le Caire), Tanis, Damiette, Alexandrie, etc. Les 100,000 besants furent portés à 150,000 par un diplôme de l'année suivante. Il ne lui en aurait pas coûté davantage de leur abandonner tout le royaume de Nour ad-Din, où déjà il ne possédait plus rien. C'est ainsi qu'il leur céda, en 1170, deux châteaux ruinés par un tremblement de terre, et d'autres droits dans le comté de Tripoli, dont il était le procurateur, et où il agissait comme souverain pendant la captivité du comte Raymond II.

Un différend du roi Amaury avec Gérard, seigneur de Sidon ou de Sajette, son vassal, changea la loi constitutive de l'hommage pour les vassaux. Gérard avait dépossédé un homme de son fief sans en donner connaissance à la cour du souverain. Amaury poursuivit son droit par la guerre; et l'accord se fit au moyen d'une assise ou loi, ordonnant que désormais les hommes d'un vassal du roi feraient hommage au roi directement : prérogative jusqu'alors réservée aux hommes liges ou vassaux immédiats de la couronne.]

Baudouin IV

Baudouin, IVe du nom, succéda à son père, ayant à peine atteint l'âge de treize ans, et fut couronné solennellement, dans l'église du Saint-Sépulcre, par le patriarche Amalric, le 15e jour de juillet, l'an 1173. Il fut surnommé le Mesel, ou le Lépreux, parce qu'il fut atteint de la lèpre [dès son enfance, comme l'atteste Guillaume de Tyr, qui avait été son instituteur]; nonobstant laquelle maladie il ne laissa pas d'agir et de faire de belles actions contre les infidèles, sur lesquels il remporta des victoires signalées. A la fin néanmoins il fut obligé de se démettre du gouvernement; et, ayant fait couronner le jeune Baudouin son neveu, fils de sa sœur Sibylle, qui n'avait pas encore cinq ans, il donna la régence du royaume, premièrement à Lusignan, comte de Japhe (Jaffa) et d'Ascalon, qui avait épousé sa sœur après la mort du marquis, et, la lui ayant ôtée sur quelques démêlés [et surtout pour cause d'incapacité], il la donna à Raymond, comte de Tripoli. Il décéda quelque temps après, savoir l'an 1184, ou l'année suivante, selon le Moine d'Auxerre (Monachus Altissiodor, page 88 année 1185), sans avoir été marié, ayant régné onze ans.

[Entre autres concessions, ce prince confirma (1176) à l'Hôpital de Jérusalem les donations de son père sur les terres d'Egypte, quand on les aurait conquises, et y ajouta 30,000 besants de rente annuelle, à prendre sur le territoire de Belbeis, si toutefois on pouvait les en retirer. Ces clauses conditionnelles, sans lesquelles la donation était nulle et dérisoire, n'étaient pas énoncées dans les actes de ce genre donnés par les rois précédents. Ils ne doutaient pas, en effet, que tout ne cédât bientôt à leurs armes, ou que l'ordre célèbre auquel ils faisaient ces concessions ne trouvât en lui-même toutes les ressources nécessaires pour rendre la donation valable et réelle, et pour remplir les intentions du donateur. Mais il semble que la confiance abandonne ce roi malade, qui n'avait, il est vrai, que trop de sujets de pressentir la décadence rapide et la chute prochaine du royaume de Jérusalem.]

Baudouin V

Baudouin, Ve du nom, fils de Guillaume, marquis de Montferrat, et de Sibylle, fut couronné le 20 de novembre, l'an 1183, du vivant de son oncle, qui lui fit rendre les hommages par les barons du royaume, et, en mourant, le mit sous le gouvernement du comte de Tripoli.

[Le Continuateur de Guillaume de Tyr place le couronnement de Baudouin V après que le roi Baudouin IV eut fait accepter la baillie ou régence du royaume à Raymond de Tripoli; Guillaume de Tyr dit qu'il eut lieu auparavant. Le petit prince, à son couronnement, fut porté par Balian d'Ibelin, pour qu'il ne parût pas plus petit que les chevaliers. A la mort de Baudouin IV, il fut conduit à Acre, sous la garde du comte Joscelin, son grand-oncle maternel ; car le comte de Tripoli avait refusé la garde du jeune prince, pour n'être pas responsable des accidents qui pourraient survenir.]

Il décéda [dans la ville d'Acre] l'an 1186, âgé de sept ans, ou de neuf, selon Arnoul de Lubeck et Guillaume de Neubourg, non sans soupçon d'avoir été empoisonné par le comte [de Tripoli] son tuteur, qui aspirait à la couronne. Mais le patriarche et les barons l'adjugèrent à la mère du roi, qui était pour lors mariée à Guy de Lusignan, qui fut aussi couronné roi. Baudouin fût inhumé avec ses prédécesseurs, où cette épitaphe lui fut dressée :

SEPTIMUS IN TUMULO PUER ISTO REX TUMULATUS EST BALDEWINUS, REGUM DE SANGUINE NATUS, QUEM TULIT E MUNDO SORS PRIME CONDITIONIS, UT PARADYSIACE LOCA POSSIDEAT REGIONIS
Cette épitaphe est rapportée par Du Cange en caractères d'inscription et en écriture ordinaire. Nous la donnons sous cette dernière forme seulement, pour les mêmes motifs que nous avons exposés plus haut à l'occasion des épitaphes de Geoffroi et de Baudouin Ier. Celle-ci est tirée des mêmes relations, quoique Du Cange ne cite ici aucune autorité.

Guy de Lusignan

Guy de Lusignan, fils puiné d'Hugues, seigneur de Lusignan (ou Lesignan), VIIIe du nom, comte de la Marche, ayant été banni d'Angleterre pour avoir tué Patrice, comte de Salisbury, en l'an 1168, entreprit le voyage de la terre sainte, et vint se mettre au service de Baudouin le Lépreux, qui lui donna en mariage Sibylle, sa sœur, pour lors veuve du marquis de Montferrat. Cette alliance lui apporta la couronne du royaume de Jérusalem. [Il] en fut solennellement investi, et fut couronné roi vers la mi-septembre, l'an 1186, sans prendre le consentement du comte de Tripoli, à qui la régence du royaume avait été donnée par le roi Baudouin IV, jusqu'à ce que le jeune roi eut atteint l'âge de quinze ans, soit qu'il vécut ou non.

[Malgré le vice de la construction de la phrase, on comprend que ces derniers mots doivent s'entendre de Baudouin IV. Gui fut élu roi de Jérusalem, seulement après que sa femme Sibylle eut été reconnue et sacrée reine par les chefs du clergé, le grand maître du Temple et ses chevaliers, Renaud de Châtillon, seigneur de Montréal, et d'autres amis, qui avaient fait fermer les portes de Jérusalem, pour que personne ne pût entrer ni sortir pendant l'absence des grands barons du royaume, qui se seraient opposés à l'élection.
Gui fut couronné à la mi-septembre. Baudouin de Rame prédit alors qu'il ne serait pas roi un an.]

Ce qui donna matière à une grande division entre ces princes, laquelle causa par la suite la ruine totale de la terre sainte. Car Saladin, ayant eu avis du mécontentement du comte, qui d'abord feignit une réconciliation avec le nouveau roi, s'allia avec lui et entra avec de puissantes troupes dans les terres des chrétiens; et, ayant défait le roi Guy, qu'il fit prisonnier, et toute l'armée chrétiennes, le 4 de juillet, l'an 1187, il s'empara des villes d'Acre, de Barut (Beyrouth), de Sajette (Sidon), de Gibelet, d'Ascalon et des principales places de la principauté d'Antioche, et enfin de la ville de Jérusalem, laquelle il prit le 2e jour d'octobre après quatorze jours de siège [le 3 octobre, selon Coggeshale], ou, selon d'autres, le 28 de septembre de la même année, après avoir été possédée par les nôtres l'espace de quatre-vingt-huit ans. Un auteur de ce temps-là semble attribuer la prise de Jérusalem, ou plutôt les succès de Saladin, non-seulement à la perfidie du comte de Tripoli, mais encore à celle d'Isaac, empereur de Constantinople.

[Thierri, grand précepteur de l'ordre du Temple, dans une lettre au roi Henri II d'Angleterre (1188, janvier), lui fait connaître l'état du royaume après la prise de Jérusalem, et la résistance qu'opposent encore à Saladin le Crac de Montréal; Saphet, appartenant à l'ordre du Temple; le Crac, appartenant à l'ordre de l'Hôpital; Margat, Chastel-blanc; la terre de Tripoli et la terre d'Antioche.
Enfin Saladin, dit-il, a été forcé de lever le siège de Tyr, défendue par Conrad, marquis de Montferrat.

Gui, devenu libre, le 4 septembre 1187, s'était rendu à Tyr; mais, n'y ayant pas été reçu par le marquis Conrad de Montferrat, il alla avec peu de monde former le siège d'Acre, quoiqu'il eût promis, par serment, à Saladin de ne jamais porter les armes contre lui; il prétendait remplir sa promesse en faisant porter son épée par son cheval.
Ce siège entrepris avec si peu de moyens, où les assiégés étaient quatre fois plus nombreux que les assiégeants, réveilla l'ardeur belliqueuse de la chevalerie en Europe et stimula son émulation. Le camp des chrétiens devant Acre fut, comme on sait, le rendez-vous de tous les guerriers de la troisième croisade. La prise de cette ville importante (1191) prolongea d'un siècle l'existence d'un royaume chrétien en Syrie. C'est une obligation que la chrétienté eut à Gui, ce prince si peu capable d'ailleurs, mais dont elle se montra, même alors, peu reconnaissante, puisqu'on le dépouilla de la royauté de Jérusalem en faveur de Conrad de Montferrat, célèbre, il est vrai, par la défense de Tyr, mais qui avait abandonné le siège d'Acre lors de son mariage avec la princesse Isabelle, et avait négligé d'envoyer aux assiégeants les vivres et les secours qu'il leur avait promis, en les laissant dans une situation des plus critiques.]

Il survint incontinent après une autre division dans l'Etat d'outre-mer; car, la reine Sibylle étant décédée sans enfants de ce mariage, Conrad, marquis de Montferrat, qui avait épousé Isabelle, sa sœur, prétendit à la couronne. Le roi Guy eut d'elle [Sibylle] quatre filles, qui moururent du vivant de leur mère, laquelle décéda aussi bien qu'elles durant le siège d'Acre, l'an 1189 [ou plutôt vers juillet 1190]. Roger de Hoveden ne parle que de deux filles, comme aussi Conrad, abbé d'Usperg [et le Continuateur de Guillaume de Tyr]

Conrad de Montferrat

Conrad de Montferrat, fils de Guillaume III, marquis de Montferrat [et non de Boniface, comme il est dit dans la continuation de Guillaume de Tyr], et frère puiné de Guillaume Longue Epée, qui avait épousé Sibylle de Jérusalem étant arrivé, incontinent après la malheureuse défaite de Guy, en la ville de Tyr, la défendit généreusement contre les attaques de Saladin, et en obtint la seigneurie, qui lui fut contestée par le roi Guy. Cette division s'accrut incontinent après par le mariage de Conrad avec Isabelle, sœur consanguine de la reine Sibylle, laquelle il enleva à Humfroy, seigneur de Toron, son légitime époux, la princesse consentant à cet enlèvement, sous prétexte de nullité de son mariage, à cause du défaut de consentement. [Isabelle cédait surtout aux obsessions de sa mère, Marie Comnène II, qui haïssait son gendre Humfroy de Toron, autant qu'elle en était haïe, et favorisait les prétentions de Conrad.] Mais Philippe-Auguste, roi de France, et Richard, roi d'Angleterre, qui étaient venus en la terre sainte pour réparer les pertes des chrétiens, moyennèrent un accord entre ces princes, l'an 1191, le 28e jour de juillet, par lequel il fut convenu que Guy jouirait de la dignité de roi sa vie durant, sans que, quoiqu'il se remarias, ses enfants pussent rien prétendre au royaume, qui appartiendrait à Conrad et à sa femme et à leurs héritiers, après le décès de Guy; cependant que les revenus seraient partagez entre eux; que Conrad posséderait les villes de Tyr, de Sajette (Sidon), de Barut (Beyrouth), et la moitié d'Acre, dont il ferait hommage au roi, avec les services accoutumez. Mais ces différends ne furent pas tellement apaisez, qu'il n'y eut eu encore quelques mauvaises suites, si la mort de Conrad ne fut survenue, ayant été tué par deux assassins envoyez par le Vieil de la Montagne, au sortir d'un repas qu'il avait fait avec l'évêque de Beauvais [Philippe de Dreux], le 28e jour d'avril, l'an 1192.
[Ce fut, dit-on, une vengeance du prince des Assassins, parce que, sur le conseil de Bernard du Temple, son bailli à Tyr, Conrad avait fait piller des barques de marchands de cette peuplade. Selon la plupart des historiens, le meurtre de Conrad eut lieu le 27 avril; selon L'Art de vérifier les dates, le 29 avril.]

Conrad, abbé d'Usperg, dit qu'on pariait diversement de la cause de sa mort, les uns l'attribuant au roi d'Angleterre, les autres à Humfroy de Toron. Cet auteur lui donne un fort bel éloge. Il laissa une fille nommée Marie, de laquelle il sera parlé dans la suite.

Henry, comte de Champagne

Henry, comte de Champagne, qui était arrivé en la terre sainte durant le siège d'Acre [et qui avait été mis à la tête de l'armée avant l'arrivée de Richard et de Philippe-Auguste], épousa, le 5e jour de mai, l'an 1192, la veuve du marquis, sept jours, et non pas trois, comme dit Sanudo, après sa mort, par les intrigues et à la persuasion de Richard, roi d'Angleterre, son oncle, et des Templiers.

[Raoul de Diceto dit que le meurtre eut lieu le 4 des calendes de mai (28 avril), et le mariage le 3 des nones de mai (5 mai) suivant. Selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, Richard fit épouser à Henri, le jeudi, la veuve de Conrad, tué le mardi précédent; ce qui le fit soupçonner de n'avoir pas été étranger à l'assassinat du marquis. Il paraît du moins que le comte Henri resta en bonne relation avec le prince des Assassins. A son retour d'Arménie, où il avait été médiateur d'un accord entre Livon et Bohémond III d'Antioche (1197), il visita le Vieux de la Montagne, qui lui fit connaître, dit-on, par un exemple terrible, jusqu'où allaient le dévouement de ses hommes pour sa personne, et leur soumission à ses ordres.]

Par cette alliance [avec Isabelle], il devint seigneur d'Acre et de Tyr, et, après la mort du roi Guy, arrivée en l'an 1194, de tout le royaume de Jérusalem. Mais il ne voulut pas s'en faire couronner roi parce qu'il [se] proposait toujours de retourner en France. Et comme, quelques années après, il faisait des préparatifs pour cet effet, la mort le surprit, s'étant laissé tomber du haut de la fenêtre du château d'Acre, où il prenait l'air, ou, selon d'autres, où il urinait, dans les fossés de la ville, s'étant écrasé la teste; ce qui arriva en l'an 1197. [Isabelle, qui l'avait épousé presque malgré elle témoigna de sa mort la plus vive douleur.] Il eut de son mariage avec Isabelle trois filles: Marie, qui décéda sans alliance, l'an 1209; Alix, mariée premièrement avec Hugues, roi de Chypre, puis avec Bohémond, prince d'Antioche, et en troisièmes noces avec Raoul, frère du comte de Soissons, et Philippe, qui fut alliée avec Erard de Brienne, seigneur de Rameru (Aube), qui disputa longtemps le comté de Champagne au droit de sa femme. L'état de la naissance de ces filles fut disputé devant le pape Honorius III, au sujet du comté de Champagne, dont elles se prétendaient héritières.

Amaury de Lusignan

Amaury de Lusignan, frère puiné de Guy, roi de Jérusalem, auquel il succéda au royaume de Chypre en l'an 1194, devint aussi roi de Jérusalem par le mariage qu'il contracta avec la reine Isabelle, l'an 1198, à la prière des barons [des Templiers et des Hospitaliers], qui dépêchèrent vers lui l'archevêque de Tyr.

[Les barons s'étaient déterminés en sa faveur, de préférence à Raoul de Tabarie, qui prétendait à la main d'Isabelle, parce qu'il leur paraissait, plus que tout autre, capable de défendre et de protéger le royaume de Jérusalem. Ils ne voulaient plus d'un souverain pauvre et sans ressources pécuniaires, tel qu'avait été le comte de Champagne, qui vivait au jour le jour, et souvent le matin ne savait pas ce que lui et sa maison mangeraient dans la journée. Par ce mariage, Isabelle eut pour la première fois le titre de reine.]

Le patriarche de Jérusalem, qui d'abord avait apporté quelque opposition à ce mariage, sous prétexte de parenté, s'en étant départi, les couronna solennellement en la ville de Barut (Beyrouth), en présence de l'archevêque de Mayence, chancelier de l'empereur Henry [VI]. Il tint ce royaume jusques à sa mort, arrivée l'an 1206.

Il eut de la reine sa [seconde] femme un fils nommé Amaury [ou Amarin], auquel les barons donnèrent pour tuteur Jean d'Ibelin, seigneur de Barut (Beyrouth), frère utérin de la reine Isabelle. Mais il décéda du vivant de sa mère [avant son père, selon Robert d'Auxerre et le Continuateur de Robert du Mont; après, selon Sanudo et le Continuateur de Guillaume de Tyr; ce qui est plus probable, puisque les barons lui nomment un tuteur]. Quelques-uns ont mis en avant qu'il mourut de poison ou de sortilège. Il laissa encore [de la reine Isabelle] deux filles : Isabelle [ou plutôt Sibylle], qui épousa Léon, Ier du nom, roi d'Arménie; et Mélissende, femme de Bohémond, surnommé le Borgne, prince d'Antioche et comte de Tripoli. La reine Isabelle survécut son mari et son fils de peu de temps, étant décédée [vers] l'an 1208. Après sa mort, les barons du royaume de Jérusalem, avec le patriarche et les prélats, avisèrent ensemble pour choisir un prince qui put gouverner et défendre cet Etat attaqué partant d'ennemis, et qui put, par un mariage avec Marie, fille de Conrad, marquis de Montferrat [surnommée pour cette raison la marquise] légitime héritière du royaume, en prendre possession à juste titre. Pour y parvenir, ils envoyèrent [en 1208, selon Sanudo, ce qui fait supposer la reine Isabelle morte peu auparavant], l'évêque d'Acre et Aymar, prince de Césarée, vers Philippe, roi de France, qui leur présenta Jean de Brienne comme l'un des plus vaillants chevaliers de son royaume, frère puiné de Gautier III, comte de Brienne en Champagne.

[Gautier III est appelé Gautier II dans la généalogie de la maison de Brienne. Il épousa Albicie, fille aînée de Tancrède, roi de Sicile, et fut père de Gautier III, ou IV, le Grand, comte de Jaffa, qui épousa Marie de Chypre, fille du roi Hugues Ier, et mourut en 1244. Jean n'était pas comte de Brienne, mais il tenait le comté pour son neveu Gautier. Au dire de quelques personnes, le choix que Philippe-Auguste fit de ce seigneur aurait été déterminé par des motifs moins honorables pour tous les deux.]

Jean de Brienne

Jean de Brienne partit de France avec un grand nombre de croisés, et arriva [non] en la ville d'Acre [mais au port de Caypha (Haïfa), à 4 lieues au sud d'Acre], le jour [ou plutôt la veille] de l'Exaltation de la Sainte-Croix [ 13 septembre], l'an 1210. Le lendemain [16 septembre], il épousa Marie de Montferrat, reine de Jérusalem; et le dimanche après la fête de saint Michel [3 octobre], l'un et l'autre furent couronnés solennellement en la ville de Tyr [et trois jours après ils rentrèrent dans Acre].

[Selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, Jean de Brienne aborda au port de Caypha (Haïfa) un mercredi, veille de la Sainte-Croix, en septembre, en l'an 1208. C'est donc le 13 septembre. Mais on ne trouve le 13 septembre tombant un mercredi que pour les années 1200, 1206, 1217, dont aucune ne peut s'accorder avec les autres notes chronologiques relatives à ce fait. On voit plus loin que les deux époux furent couronnés à Tyr le dimanche 1er octobre 1208 ; or le 1er octobre ne tombe un dimanche que dans ces mêmes années 1200, 1206, 1217, etc. De toute façon il y a erreur, soit dans le jour de la semaine, soit dans le chiffre de l'année, et probablement dans tous les deux. Une lettre d'Innocent III à Philippe-Auguste, pour l'exhorter à seconder de tout son pourvoir Jean de Brienne, époux désigné de la reine de Jérusalem, est datée du 9 des calendes de mai (23 avril), 12e année du pontificat, c'est-à-dire en l'an 1209. Cette lettre, on le voit, est antérieure au mariage, qui, par conséquent, n'a pu avoir lieu, au plus tôt, que le 14 septembre de cette même année. Mais les députés étaient partis en 1208, pour demander un roi à Philippe-Auguste. Lorsque Jean de Brienne eut été choisi, il promit de se rendre à la terre sainte, dans deux ans, époque où devait expirer la trêve faite avec Saladin. C'est donc, d'après ce récit, en 1210 qu'eurent lieu son arrivée et son mariage, comme l'indique Sanudo. D'autre part, deux lettres d'Innocent III, du 9 janvier 1213, adressées au patriarche et au roi de Jérusalem, et dans lesquelles il parle de la mort de la reine Marie comme d'un événement récent, nous prouvent que cette princesse mourut en 1212. Et le Continuateur de Guillaume de Tyr nous apprend qu'elle ne vécut que deux ans après son mariage. Ce qui en fixe encore l'époque à l'année 1210. Il ne peut pas non plus avoir été célébré plus tard, puisqu'un diplôme de Jean de Brienne et de la reine Marie, sa femme, en faveur du Saint-Sépulcre, est daté du Ier juillet 1211. Ce mariage est donc au plus tôt de 1209 et au plus tard de 1210, mais plus vraisemblablement de cette dernière année.]

Sanudo écrit que cette reine mourut en l'an 1219, durant le siège de Damiette, et que sa mort fut suivie de celle de son fils, à l'âge de quatre ans, qui survint quinze jours après. Ce qui est contraire à ce que portent les épitres du pape Innocent III, qui nous apprennent qu'elle mourut en l'an 1212 [deux ans après son mariage], et qu'elle ne laissa qu'une fille, qui fut Isabelle [appelée Yolande par quelques auteurs], que son père accorda en mariage, en présence du pape Honorius III, en l'an 1223, à l'empereur Frédéric II, pour être accompli lorsque la princesse aurait atteint l'âge de quatorze ans, n'en ayant alors que dix ou onze.

[Marin Sanudo n'a rien dit de la mort de la reine Marie de Montferrat. Dans le passage cité et critiqué par Du Cange, il parle évidemment de la seconde femme de Jean de Brienne, princesse d'Arménie, dont il va être question dans l'alinéa suivant, morte, en effet, pendant l'occupation de Damiette, (1220). Il est vrai que Sanudo n'avait pas mentionné ce second mariage de Jean de Brienne; mais il n'y avait pas lieu de s'y tromper, ce semble, puisque ce même auteur ajoute que le roi Jean se préparait à revendiquer, au nom de sa femme, le trône d'Arménie, vacant par la mort du roi Livon, lorsqu'elle-même mourut, et que, quinze jours après, son fils, âgé de quatre ans, mourut aussi. Ce fils n'était donc pas le fils de Marie de Montferrat, comme l'a cru Le Nain de Tilleraont.]

Ce roi, dans une lettre qu'il écrivit à Gervais, abbé de Prémontré, lui donne avis de son mariage avec la fille du roi d'Arménie, par le conseil de tous ses barons, dans l'espérance que cette alliance devoir être beaucoup utile à la terre sainte; et Gervais l'en congratule par une autre lettre. Cette reine ne peut avoir été autre qu'Isabelle, fille de Rupin, roi d'Arménie, qui vivait alors. Cependant nous ne lisons pas qu'il soit parlé de ce mariage dans aucun auteur; ce qui peut faire présumer que ce mariage n'eut aucun effet dans la suite du temps, non plus que celui de cette princesse avec le fils du roi de Hongrie.

[Le mariage de Jean de Brienne, veuf de Marie, avec une princesse d'Arménie, est attesté par les deux lettres que cite Du Cange, par deux diplômes de Léon ou Livon, roi d'Arménie, qui parlent de l'alliance de sa fille avec le roi de Jérusalem; enfin par le Continuateur de Guillaume de Tyr, qui la nomme Estefenie, princesse évidemment distincte d'Isabelle, qui succéda à son père Livon, et non pas Rupin, comme le disait Du Cange. En 1220, Jean de Brienne, chef de l'armée des croisés, apprenant la mort de Livon, saisit cette occasion de quitter Damiette, alors au pouvoir des chrétiens, parce que le légat Pélage prétendait diriger seul toutes les opérations, et alla faire valoir ses droits sur le royaume d'Arménie. Lorsqu'il se disposait à y mener sa femme, elle mourut, et, quinze jours après, il perdit un fils qu'il avait eu d'elle, âgé de quatre ans: c'est celui dont parle Marin Sanudo. Une variante porte qu'il en avait une fille, et qu'ayant appris que sa mère voulait l'empoisonner par jalousie contre cette enfant, dont Jean de Brienne tirait ses droits au trône d'Arménie, il frappa sa femme de ses éperons si violemment qu'elle en mourut. Cette version ne dit pas ce que devint l'enfant. L'alliance de Jean de Brienne avec le roi d'Arménie est donc un fait hors de doute, quoique l'Art de vérifier les dates n'en ait rien dit. Jean de Brienne retourna à Damiette, et, par suite de l'impéritie du légat, fut contraint de rendre cette ville (1221) que les chrétiens avaient gardée trois ans.]

Tant y a que le roi Jean étant venu en France pour chercher des secours du roi Philippes [après avoir établi à sa place, pour garder le pays, le connétable Eudes de Montbéliard], il passa de là en Espagne, où il épousa Bérengère, sœur du roi de Castille et nièce de Blanche, reine de France, mère du roi saint Louis : de laquelle alliance il eut plusieurs enfants qui furent surnommez d'Acre, à cause que leur père était vulgairement reconnu sous le titre de roi d'Acre.

Frédéric II

Frédéric II, empereur, envoya l'archevêque de Capoue en la terre sainte pour amener la princesse Isabelle, qui lui avait été accordée en mariage, laquelle fut couronnée solennellement en la ville de Tyr par l'archevêque Simon, et de là elle fut conduite par son père en la ville de Brandis, en la Pouilles, où le mariage fut accompli. L'empereur ensuite, dès le jour même du mariage, fit instance vers son beau-père pour lui faire lâcher la possession du royaume, contre la parole qu'Herman, grand maître des Allemands, qui avait été médiateur en ce mariage, lui avait portée de sa part, qu'on lui en laisserait la jouissance sa vie durant. Jean de Brienne ayant été obligé de quitter le royaume à l'empereur, il se retira en France, mal satisfait de son gendre, avec lequel il fut, depuis ce temps-là, en mauvaise intelligence. De là, Frédéric dépêcha en la terre sainte l'évêque de Melphe, pour recevoir les hommages, y laissant néanmoins Hugues [ou plutôt Eudes] de Montbéliard en qualité de baile ou de régent, laquelle il avait tenue auparavant sous le roi Jean, et auquel il fit succéder en cette dignité Thomas, comte de Calan.

[Ce Thomas, comte de Calan, qui aurait remplacé Eudes de Montbéliard comme baile du royaume de Jérusalem, est appelé par Sanudo, et dans les documents relatifs à la successibilité au trône et à la régence, le comte Thomas, sans aucun surnom. Loredano et les traducteurs français le nomment Tomaso. Thomas, avec des points à la suite du mot, qui tiennent la place du surnom ou de la qualification. C'est assurément le même que Thomas de Lacerne, mentionné par Du Cange un peu plus loin, c'est-à-dire Thomas d'Aquin, comte d'Acerra, ou de Lacherne, comme l'appelle le Continuateur de Guillaume de Tyr et que l'on voit, précisément à la même époque, établi par Frédéric II pour être son lieutenant au royaume de Jérusalem.

C'est donc par suite d'une confusion que Du Cange l'appelle comte de Calan, nom qui paraît être une altération de celui de Celano. Il y eut bien à la même époque un autre Thomas, comte de Celano, qui, s'étant révolté contre Frédéric II, fut dépouillé de ses biens. C'est celui-là qui est nommé comte de Chalan par le Continuateur de Guillaume de Tyr, et qui, en 1229, fut, avec Jean de Brienne, capitaine des troupes du pape contre l'empereur. Quant à Thomas d'Aquin, comte d'Acerra, il ne reçut et ne porta jamais le titre de comte de Celano.]

Cependant l'impératrice Isabelle étant décédée en couche l'an 1228, d'un fils nommé Conrad, qui fut depuis empereur et roi de Jérusalem, l'empereur Frédéric partit pour la terre sainte, nonobstant les défenses du pape Grégoire IX, parce qu'il était excommunié, et vint au royaume de Chypre, d'où il passa en la ville d'Acre, puis il envoya Balian, seigneur de Tyr [ou plutôt Balian, seigneur de Sajette], et Thomas, comte de Lacerne, vers Melec-Equemel, sultan des Turcs [pour lui demander la remise des saints lieux]; et ayant fait alliance, sous certaines conditions, avec lui, il vint en la ville de Jérusalem, qui lui fut livrée, où il prit, en l'église du Saint-Sépulcre, la couronne de dessus l'autel et se la mit sur la tête, pas un prélat n'ayant osé faire les cérémonies accoutumées en ces occasions, à cause qu'il était excommunié. De là, il retourna à Acre, d'où il passa, par l'Isle de Chypre, à Brandis, où il arriva en l'an 1229. Après le départ de l'empereur, Alix, reine de Chypre, mère du roi Henry, vint à Acre, et demanda le royaume de Jérusalem, comme petite-fille du roi Amaury, de par sa fille. Les barons lui firent réponse qu'ils ne pouvaient pourvoir à sa demande, parce que l'empereur avait un baile ou régent qui, en son nom et en qualité de tuteur de son fils Conrad, gouvernait le royaume. Ils avisèrent néanmoins de dépêcher des ambassadeurs vers l'empereur, pour le prier de leur envoyer Conrad, qui prenait alors le titre d'héritier du royaume de Jérusalem, en dedans l'an, lequel passé ils aviseraient à se donner un roi. L'empereur leur dit qu'il en userait pour le mieux, et leur envoya Richard, fils d'Oger [filium Augeri, ou, en un seul mot, Filangerium, Felingher, Filangieri], maréchal de l'empire, qui continua les persécutions et les malversations de son maitre. Enfin les barons, lassez de ce genre de gouvernement, et piquez de ce que l'on enfreignait journellement leurs privilèges [s'allièrent d'abord contre Frédéric avec Henri, roi de Chypre, puis enfin] reconnurent, en l'an 1240, Alix, veuve du roi de Chypre, pour reine de Jérusalem, sauf néanmoins le droit de l'héritier Conrad. Alix s'était pour lors remariée avec Raoul, que Sanudo dit avoir été frère d'un comte qu'il nomme comes Asasonis ; mais il faut lire en cet endroit Suessionis. Ce Raoul était seigneur de Cœuvres (Cœuvres-et-Valsery) et frère de Jean II, comte de Soissons, comme nous apprenons de Baudouin d'Avesnes (Chroniques de Flandres, Histoire de Béthume, tome V, C. III, et, après lui, de l'auteur du lignage de Coucy, qui parle de ce seigneur, en ces termes : «  Cis Raoul fut moult vaillant homs, et, pour la bonté de ly, le print à mary la reine de Chypre ; mais il n'ot nul hoir de ly.  » Raoul fit plusieurs instances envers les barons pour avoir le gouvernement du royaume, qui appartenait de droit à sa femme, et la délivrance de la ville de Tyr, qui avait été enlevée [1240], par le seigneur de Barut (Beyrouth) [Balian d'Ibelin], au [frère du] régent [Ytier Filangieri]. Mais, voyant qu'il n'était pas en grande considération parmi les barons, et que les parents de la reine faisaient tout, il la quitta et s'en retourna en France avec le roi de Navarre, le comte de Bretagne, et autres croisés, où il épousa, après le décès de la reine Alix, arrivé en l'an 1246, la fille de Jean de Hangest, de laquelle il laissa une seule fille, héritière de la terre de Cœuvres.

[Un autre lignage de Coucy, du XVe siècle, dont le manuscrit de Duchesne paraît être un extrait, dit que Raoul de Soissons eut par sa femme la baile du royaume de Chypre et du royaume de Jérusalem. Il fut, en effet, gouverneur, plutôt que baile, du royaume de Jérusalem, au nom de sa femme; mais sans aucune autorité, comme l'affirment les témoignages contemporains. Quant au royaume de Chypre, il n'en pouvait avoir le baile, puisque le roi Henri Ier était majeur, âgé de vingt-trois ans en 1240, lorsque Alix, sa mère, épousa Raoul de Soissons. Le lignage dit aussi que ce seigneur, après la mort de la reine de Chypre, épousa la fille de Jean de Hangest; mais il se tait sur son retour précipité en France, tandis que la reine sa femme restait en Syrie.

Cependant (1244) les Karismiens (1) avaient pris Jérusalem, qui, dès ce moment, fut à jamais perdue pour les chrétiens]
1. Voir la poésie : «  La Complainte d'Outre-Mer.  »

Henry, roi de Chypre

Henry, roi de Chypre, après la mort de sa mère, prit le titre de roi de Jérusalem, et envoya en cette qualité un baile ou régent en la ville d'Acre. Mais c'était toujours sauf le droit de l'héritier Conrad, lequel ayant été élu roi des Romains, du vivant de son père, prenait ce titre : «  Conradus dom. Augusti Imp. Frederici filius, Dei gratia rex electus, semper Augmtus, haeres et dominas regni Hierosolymitani.  » Et même l'empereur Frédéric eut quelque dessein de laisser le royaume de Jérusalem à son fils Henry, qu'il avait eu de son mariage avec Isabelle d'Angleterre, si la disposition qu'il en fit, au rapport de Mathieu Paris, est véritable. Néanmoins, le pape Innocent IV, qui était en division avec Frédéric, favorisa le roi de Chypre en cette occasion, ayant exhorté les barons du royaume [de Jérusalem] de lui obéir, et l'ayant relevé du serment de fidélité qu'il avait fait à l'empereur [1267, 5 mars]. Henry mourut l'an 1253 [et Conrad, fils de Frédéric, en 1254].

Hugues II, roi de Chypre

Hugues, IIe du nom, roi de Chypre, prit, comme son père, le titre de roi de Jérusalem, et, comme il était fort jeune lorsque son père mourut, la reine Plaisance, sa mère, tint le bail et la régence des deux royaumes, et laissa celle du royaume de Jérusalem à Jean d'Ibelin, seigneur d'Arsur, [A la mort du roi Henri (1253). les barons du royaume de Jérusalem nommèrent baile du royaume Jean d'Ibelin, seigneur d'Arsur, troisième fils de Jean d'Ibelin le vieux, sire de Baruth (Beyrouth). Son cousin, Jean d'Ibelin, seigneur de Japhe et d'Ascalon, le remplaça dans cette dignité (1254), qu'il lui rendit en 1256. En 1267 seulement, la reine Plaisance vint à Acre avec son fils, et là requit et obtint le baile du royaume. Lorsqu'elle s'en retourna à Tripoli, l'année suivante, elle laissa le baile au seigneur d'Arsur.]

Qui mourut en l'an 1258, auquel succéda Geoffroy de Sergines, sénéchal du royaume, qui extermina tous les malfaiteurs par la rigueur de sa justice. Cependant la reine Plaisance étant décédée en l'an 1261, Henry d'Antioche, avec Isabelle sa femme, fille du roi Hugues Ier, vint quelque temps après à Acre, pour demander le bail du royaume de Jérusalem, duquel il était le plus apparent héritier, à cause de sa femme, ce qui lui fut accordé ; mais, parce qu'il n'avait pas amené avec lui l'héritier, les barons refusèrent de lui faire hommage; ce qui fut cause qu'Isabelle retourna en Chypre, laissant son mari à Acre, en qualité de baile. Cela se passa en l'an 1264. Henry tint cette dignité tant que sa femme vécut. Etant décédée [en cette même année 1264], il y eut une grande contestation entre Hugues, son fils, d'une part, et Gautier, comte de Brienne, fils de Marie, sœur ainé d'Isabelle, d'autre : celui-ci soutenant qu'il devait être préféré, dans le bail du royaume de Jérusalem, à Hugues, parce qu'il était fils de l'ainée; l'autre prétendant qu'il lui devait appartenir, parce qu'il était le plus âgé. Les raisons et les plaidoyers de l'un et de l'autre sont rapportez dans les Assises de Jérusalem. Enfin, l'affaire ayant été murement discutée en la haute cour de ce royaume, le bail fut adjugé à Hugues, et, à l'instant, Geoffroy de Sergines se dépouillant de la qualité de baile, il alla, le premier, faire hommage à Hugues, et fut suivi des autres barons et des bourgeois. Le jeune roi mourut en l'an 1267, et eut pour successeur le même.

Hugues III, roi de Chypre

Hugues III, roi de Chypre, lequel vint en la terre sainte, et se fit couronner roi de Jérusalem, en la ville de Tyr, par l'évêque de Lidde, commis à cet effet par le patriarche, le 26e jour de septembre, l'an 1269.

[Ce royaume était alors presque réduit à rien, par les pertes successives d'Ascalon en 1247, d'Azot (Haifa), de Césarée, de Saphet, etc., en 1266. On peut voir, sur l'état des affaires à cette époque, la lettre du patriarche de Jérusalem, des grands maîtres de l'Hôpital, du Temple, de l'ordre Teutonique, de Geoffroy de Sargines, sénéchal du royaume, à Thibaud V, comte de Champagne. Quelques années plus tard, Baybars al-Bunduqdari, soudan d'Egypte, par une trêve conclue, le 22 avril 1272, avec Hugues III, ne lui garantissait que la plaine d'Acre et le chemin de Nazareth. Et cependant ce débris de royaume était encore un objet d'ambition et un sujet de discorde entre des princes chrétiens et les membres d'une même famille.]

Marie, fille de Bohémond IV

Marie, fille de Bohémond IV, prince d'Antioche, s'opposa au couronnement de Hugues, soutenant qu'elle lui devait être préférée, comme seule héritière légitime de ce royaume, d'autant qu'elle était fille de Mélissende, qui était fille d'Amaury de Lusignan, roi de Jérusalem, et de la reine Isabelle, où le roi Hugues III ne pouvait rien prétendre à raison de la parenté, l'alliance en vertu de laquelle les rois de Chypre l'avaient tenu étant finie en la personne de Hugues II, décédé sans enfants, qui était issu de la reine Alix, fille de la reine Isabelle. Le roi Hugues se défendait par des raisons de droit et de l'usage du royaume, qui se voient aux Assises de Jérusalem, dont la principale était que, par cet usage, celui qui veut demander une succession ou héritage, le doit faire de par celui qui en a été ensaisiné le dernier, s'il est du lignage ; et ainsi Hugues étant le plus prochain héritier du roi Hugues II, qui avait été saisi le dernier du royaume de Jérusalem, il devait seul lui succéder. Enfin, sur ce que le patriarche témoigna vouloir couronner le roi de Chypre, elle en appela au Saint-Siège, nonobstant lequel appel, le patriarche passa outre. Sur ce différend, le pape Grégoire X commit, en l'an 1272, l'archevêque de Nazareth et les évêques de Bethléem et de Belinas, pour informer des droits des parties, et pour les citer, en la cour de Rome, devant Sa Sainteté, qui y rendrait son jugement. L'affaire ayant trainé en longueur, Marie vint en France, au concile qui se tenait à Lyon l'an 1276, pour y demander justice. Le roi de Chypre y envoya aussi des ambassadeurs ; et, sur leurs contestations, l'évêque d'Albe, cardinal, fut commis par le concile pour décider ces différents. Le roi de Chypre soutint qu'ils ne devaient pas être jugés par la cour romaine, mais par les barons du royaume; ce que Marie accepta. Mais durant le procès, dont elle craignait l'événement à cause de la puissance du roi ide Chypre, elle céda, en l'an 1277, en présence des cardinaux, des prélats et de la plus grande partie de la cour romaine, tous les droits qu'elle avait au royaume de Jérusalem, comme en étant légitime héritière, à Charles Ier du nom, roi de Sicile, moyennant une pension annuelle de quatre mille livres tournois sur son comté d'Anjou, dont il fut dressé un acte authentique, autorisé des sceaux des cardinaux et des prélats.

Charles roi de Sicile

Charles, roi de Sicile, ayant été saisi du royaume de Jérusalem par cette donation, non-seulement il commença à prendre le titre de roi de ce royaume et à apposer à ses patentes la date du temps qu'il en entra en possession, mais encore il envoya des troupes sous la conduite de Roger de Saint-Severin, comte de Marsique [dont Lorédan fait deux personnages différents], à qui il donna la qualité de baile ou de régent de ce royaume; lequel arriva, avec six galères, le 7e jour de juin, l'an 1277, à Acre, qui lui fut rendue [sans résistance, grâce à ses intelligences avec les Templiers] par Balian, seigneur d'Arsur (Tell Arshaf), qui l'avait enlevée à l'empereur Frédéric ; reçut les hommages des barons [qui avaient d'abord consulté Hugues III sur ce qu'ils devaient faire, et n'en avaient point reçu de réponse], et même du prince d'Antioche, et établit un sénéchal, un contestable, un maréchal, un vicomte et autres officiers. La guerre s'excita ensuite entre les deux rois, que le pape Nicolas tacha d'apaiser, sans effet. Le roi de Chypre vint la même année à Tyr, avec 700 chevaliers et d'autres troupes, à dessein de faire une entreprise sur la ville d'Acre, dans laquelle il avait intelligence ; mais, n'ayant pas réussi, il s'en retourna en Chypre. Depuis, il passa encore une fois en la terre sainte, et vint à Barut (Beyrouth) au mois de janvier, l'an 1283; et, au mois de septembre suivant, il vint à Tyr, où il mourut le 26e jour de mars, l'an 1284.

Le roi Charles avait rappelé quelque temps auparavant le comte de Saint-Severin, après la révolte de la Sicile, et lui avait substitué un autre baile ou régent. Ce comte prend ces titres en des lettres du 18 de septembre 1278 : «  Roger de Saint Severin, par la grâce de Dieu, comte de Marsique et général vicaire et baile au royaume de Jérusalem, de par le roi de Jérusalem (1).  »
1. Nous trouvons ces mêmes qualifications données à Roger de Saint-Sevrin dans un acte du même jour (Codices Diplomaticos, tome I, nº 155, pages 198, 199, 536), par lequel Bohémond VII, prince d'Antioche, comte de Tripoli, déclare que Roger de Saint-Severin et Nicolas de Lorgue, grand maître de l'Hôpital de Jérusalem, se sont entremis comme arbitres pour terminer ses différends avec frère Pol, évêque de Tripoli. Nous croyons bien que cet acte est celui que Du Cange avait vu dans le cartulaire de Manosque.

Henry II

Henry [II], fils du roi Hugues III, ayant succédé à Jean son frère aux royaumes de Jérusalem et de Chypre, vint en l'an 1286, avec une belle armée navale, à Acre, où il fut reçu sans difficulté par les barons, 6 ayant obligé Hugues de Pélichin, qui tenait le château pour le roi Charles, où il avait fait entrer toutes les troupes de France, et ceux qui tenaient le party du roi de Sicile, de le rendre après cinq jours de siège [29 juillet ?]. Ensuite de quoi le roi Henry fut couronné solennellement roi de Jérusalem en la ville de Tyr, ou en celle d'Acre, comme écrivent Walsingham et le Continuateur de Guillaume de Nangis, le jour de l'Assomption de Notre-Dame; et parce que le comte d'Artois, qui était régent du royaume de Naples, crut que les chevaliers du Temple et de l'Hôpital avaient trempé dans les desseins du roi de Chypre, il fit saisir tous leurs revenus dans l'étendue du royaume dont il avait le gouvernement. Le roi Henry, après avoir établi Philippe d'Ibelin, son oncle, baile ou régent du royaume, retourna en Chypre la veille de la fête de saint André. Mais il jouit peu de temps du fruit de ce succès; car Melec-Messor, sultan de Babylone, entra en la terre sainte avec une armée de 60,000 chevaux et de 160,000 piétons; prit premièrement les villes de Tripoli et de Laodicée, en l'an 1287 et 1288, puis, en l'an 1291 (1), il vint mettre le siège devant Acre [alors partagée entre dix-sept juridictions différentes, et par conséquent sans unité dans son gouvernement et dans ses moyens de défense], qu'il emporta [le 18 mai]; comme il fit encore les villes de Tyr, de Barut, de Sajette, de Tortose et autres, qui furent, pour la plupart, abandonnées par les chrétiens, qui se retirèrent au royaume de Chypre. Ce prince était venu au secours de la ville d'Acre, sur l'avis des grands au près des Sarrazins, et s'y enferma [le 4 mai] avec 300 chevaliers, [200 chevaliers et 500 hommes de pied, selon Sanudo,] auxquels se joignirent la plupart des troupes chrétiennes qui restaient dans la terre sainte [mais il se retira peu honorablement, le 15 mai, en voyant l'état désespéré des affaires]. Depuis ce temps-là, le roi Henry ordonna qu'à l'avenir les rois de Chypre prennent la couronne du royaume de Jérusalem en la ville de Famagouste, et celle de Chypre en la ville de Nicosie : ce qui fut observé jusques à la prise de Famagouste par les Génois. Car alors les rois de Chypre prirent les deux couronnes dans Nicosie. Ils continuèrent aussi de donner les dignités et les titres des charges de ce royaume aux grands de leur cour; même conservèrent les noms des plus illustres seigneuries, qu'ils affectèrent à certains fiefs, dont ils revêtirent les principaux seigneurs.
1. D'après Martin Sanudo lui-même, Melec-Messor (Maleck el-Mansour) mourut en 1290, lorsqu'il s'avançait pour assiéger la ville d'Acre. Ce fut son fils Séraf (Kalil-Aschraf) qui s'en empara sur les chrétiens, en 1291, le 18 mai. - On sait que nos auteurs du XIIIe et XIVe siècle appellent sultan de Babylone les sultans d'Egypte, du nom de la ville de Babylone, que l'on croit avoir été sur l'emplacement du Vieux-Caire. (Danville, Géographie ancienne, C. 194, grand-in-folio. - Histoire de France, tome XXX, page 89, 212, note etc.),

[Henri II ne désespéra pas de voir se rétablir à son profit ce royaume de Jérusalem dont il avait conquis le titre. Il existe de ce prince un mémoire envoyé au pape Clément V, en 1311-1312, sur les moyens de reconquérir la terre sainte et d'anéantir la puissance des sultans d'Egypte. A la même époque, selon le texte de Baluze, mais probablement avant l'arrestation des Templiers, le grand maître de l'ordre avait donné à ce pape des conseils pour le même objet. En 1311-1312, des mémoires furent également adressés à Clément V par Guillaume Nogaret, chancelier, et Benoît Zacharia, amiral du roi de France, sur le projet d'une nouvelle croisade. C'est encore dans le même but que Marin Sanudo composa son traité «  Secreta fidelium, etc., de 1306-1311,  » et qu'un anonyme, avocat du roi dans les causes ecclésiastiques au duché de Guyenne, adressa au roi d'Angleterre Edouard Ier un curieux mémoire «  De recuperatione Terrœ Sanctœ  », qui se lit à la fin du recueil de Bongars, pages 316-361. Tous ces conseils, tous ces expédients, proposés comme infaillibles pour le recouvrement de la terre sainte, n'aboutirent à rien, pas même à l'entreprise d'une nouvelle croisade.]

Assises de Jérusalem

Le roi de Jérusalem avait cour, coing ou droit de monnaye et justice, qui était la haute cour; et il la pouvait tenir en tous les lieux de son royaume, où bon lui semblait.

[Le roi de Jérusalem, dit Jean d'Ibelin, ne tient son royaume que de Dieu. Il doit être couronné à Jérusalem, en l'église du Saint-Sépulcre, si cette ville est entre les mains des chrétiens; sinon, à Tyr, par le patriarche; s'il n'y a pas de patriarche, par l'archevêque de Tyr, primat des archevêques du royaume ; à son défaut, par l'archevêque de Césarée; et, à défaut de ce dernier, par l'archevêque de Nazareth.

On peut lire, dans le chapitre suivant du même Jean d'Ibelin, la cérémonie du couronnement du roi, avec la formule de son serment au patriarche. Ce serment se retrouve encore ailleurs, le même pour le fond, mais assez différent par la forme : tel est celui qui fut prononcé par Aimeri, roi de Chypre et de Jérusalem.

L'existence du royaume de Jérusalem se termine à la prise d'Acre; mais le nom survécut longtemps à la réalité. Les rois de Chypre se regardèrent toujours comme rois de Jérusalem. En même temps, les empereurs, comme successeurs de Frédéric II et de Conrad; les rois de Sicile, comme successeurs de Frédéric II et de Charles d'Anjou, auquel Marie d'Antioche avait cédé ses droits, prenaient également ce titre. Plus tard, les ducs de Savoie, par suite de la cession des droits de Charlotte, reine de Chypre et Venise, par le fait même de la possession de cette île, s'intitulèrent aussi rois de Jérusalem. Parmi ces divers prétendants au titre, à la couronne et à la possession du royaume de Jérusalem, et une foule d'autres énumérés par le père Etienne de Lusignan, dans un ouvrage spécial sur ce sujet, les ducs de Savoie, rois de Sardaigne, paraissent avoir eu les prétentions les mieux fondées, comme héritiers légitimes des rois de Chypre, qui avaient été les successeurs naturels des anciens rois de Jérusalem.]

Pour voir l'ouvrage dur les Assises de Jérusalem

Les Familles d'Outre-Mer par Charles du Fresne Du Cange, publiées par Emmanuel, Guillaume Rey. Paris Imprimerie Impériale M. DCCC. LXIX.

Les rois de Chypre

Je ne prétends pas écrire l'histoire entière de l'île de Chypre, ni qui furent ceux à qui elle a obéi premièrement : je me contente seulement de remarquer que, depuis qu'elle fut enlevée aux Ptolémée d'Egypte par les Romains, elle demeura toujours en leur domination, jusque au règne du grand Constantin : auquel temps Caloccère, qui en était gouverneur, s'étant révolté, s'en fit proclamer roi; mais il fut défiait par Dalmace César, qui le fit brûler vif en la ville de Tarse.

Les Sarrazins et les Arabes, ayant commencé à faire des courses dans les terres de l'empire, se jetèrent sur l'île de Chypre, qu'ils conquirent, sous la conduite de Mégavie, ou Muhavie, fils d'Abubachar, général des armées du calife Othman, l'an 7 de l'empire d'Héracléonas. Il la ruina de telle manière qu'il en chassa les habitants et la laissa toute déserte, en sorte que Jean, l'archevêque de cette île, s'étant retiré à Constantinople, l'empereur Justinien Rhinotmèle lui donna la ville de Cyzique pour y exercer les fonctions de métropolitain, et fit ordonner au synode qui fut tenu in Trullo, l'an 707 qu'à l'avenir celui qui serait archevêque de Cyzique, le serait aussi de Chypre. Sept ans après, cet empereur la repeupla ; ce qu'il fit du consentement du calife, qui donna ordre que tous les habitants qui avaient été dispersez dans la Syrie fussent renvoyez en Chypre. Mais depuis, ensuite des guerres survenues entre les Arabes et les Grecs, sous l'empereur Nicéphore [ancien Logothète], général, le calife Aaron la ruina entièrement, y renversa les églises et en chassa encore une fois les habitants, qu'il dispersa en divers endroits de ses Etats : ce qui arriva vers l'an 807. L'empereur Basile le Macédonien, qui régna quelque temps après, la repeupla derechef, et lui donna le titre de province de l'empire, y ayant envoyé Alexandre pour en prendre le gouvernement, qui le tint l'espace de sept ans, à la fin desquels les Sarrazins s'en rendirent maitres pour la troisième fois; et ils la conservèrent tant que l'empereur Nicéphore Phocas s'en empara sur eux, l'an 966, en ayant chassé tous les habitants Sarrazins, et l'ayant repeuplée de chrétiens.

Cette île demeura en cet état, sous l'empire des Grecs, jusques sous le règne d'Andronique le Tyran, qu'Isaac Comnène, de la famille duquel j'ai parlé ailleurs, durant les divisions de l'empire, s'en empara, et, assisté des forces de Sicile, s'y maintint longtemps, s'y faisant appeler empereur. Ce seigneur commandait à cette île, lorsque Richard, roi d'Angleterre, alla en la terre sainte, avec toute son armée navale, dont une partie fut attaquée de la tempête et jetée sur les côtes de Chypre. Isaac, en ayant eu avis, fit marcher ses troupes contre les Anglais, les battit et en fit beaucoup de prisonniers, qu'il maltraita inhumainement, ayant, suivant quelques auteurs, usé du droit reçu en ce temps-là dans toutes les côtes de la mer, qui permettait au seigneur de s'emparer des personnes qui avaient fait naufrage et de tous leurs biens. La nouvelle en étant venue à Richard, il fit voile du côté de Chypre, à dessein de tirer vengeance de cette déloyauté; et, y étant descendu avec ses troupes, il la réduisit entièrement sous son pouvoir, le premier jour de juin, veille de la Pentecôte, ou, selon quelques autres écrivains, au mois de juillet l'an 1191, s'étant saisi de la personne d'Isaac et de sa fille, qui eurent la fortune que j'ai décrite ailleurs. Cette conquête se fit en l'espace de deux mois ; un autre auteur dit en moins de quinze jours.

Richard étant ainsi devenu possesseur de Chypre, avant son départ pour la terre sainte, en laissa le gouvernement à Richard de Camville et à Robert de Tournehem, ou, selon d'autres, aux chevaliers du Temple. Les barons et les nobles du pays le vinrent trouver en même temps, et lui accordèrent la moitié de leurs biens, à condition qu'il les laisserait dans les libertés et les privilèges dont ils avaient joui sous l'empire de Manuel, étant arrivé en la terre sainte, il y trouva les affaires fort brouillées, à cause du différent qui était entre Conrad, marquis de Montferrat, et Guy de Lusignan, au sujet du royaume de Jérusalem que l'un et l'autre prétendaient. Le roi de France favorisait le marquis, à la persuasion duquel il demanda à l'Anglais la moitié de l'île de Chypre, suivant les conventions qui avaient été faites entre eux, par lesquelles ils étaient demeurés d'accord de partager également leurs conquêtes. Mais, comme les traités ne regardaient que celles qui se devaient faire sur les infidèles, le roi Philippe s'en désista. Pendant ce temps-là, Robert de Tournehem, qui était resté seul gouverneur de l'île à cause que Richard de Gamville était mort au siège d'Acre, défit un parent d'Isaac qui s'était fait proclamer empereur, et le fit attacher à un gibet. Durant les divisions de ce royaume, la mort du marquis étant survenue, le roi Richard fit épouser sa veuve à Henry, comte de Champagne, son neveu, au droit de laquelle ce comte devint roi de Jérusalem ; et, afin de dédommager le roi Guy, qui avait des prétentions, il lui donna l'île de Chypre, dont il se réserva l'hommage. Un autre auteur dit qu'il la donna au comte et à Guy conjointement. De fait, nous apprenons des Actes du pape Innocent III que l'empereur de Constantinople s'adressa à Sa Sainteté pour faire en sorte que le roi Henry lui restitua cette île, que le roi Richard avait enlevée aux Grecs. Peut-être que l'hommage en fut cédé par l'Anglais à Henry. Roger de Hoveden4 dit que l'île de Chypre ne fut donnée à Guy que pour en jouir sa vie durant. Rigord écrit qu'auparavant que de la donner à Guy, il l'avait vendue aux chevaliers du Temple pour la somme de vingt-cinq mille marcs d'argent, et que, le traité ayant été résolu et rompu, il la revendit à Guy. Sanudo dit qu'après l'avoir prise il en laissa le gouvernement à ces chevaliers. Mais il est plus probable que Guy la posséda par la libéralité de ce roi, qui lui fit quitter, par cette donation, ses prétentions sur le royaume de Jérusalem en faveur du comte de Champagne, son neveu.

[Nous voyons, par le récit du Continuateur de Guillaume de Tyr, ce qu'il faut penser de la prétendue libéralité du roi Richard à l'égard de Gui de Lusignan. Du reste, relativement à l'occupation de l'île de Chypre par Richard et à la manière dont ce prince la céda aux Templiers, puis à Gui de Lusignan, nous n'avons pas cru devoir relever et noter ici toutes les variantes, souvent contradictoires, qui résultent des diverses copies manuscrites de la continuation de Guillaume de Tyr. On peut les voir réunies dans le tome II des Historiens occidentaux des Croisades, pages 169-169, 189-192; et dans les preuves de l'Histoire de Chypre par M. de Mas-Latrie, tome II, pages 1 à 23, et tome III, pages 591 à 595.]

Guy de Lusignan

Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, ayant été fait seigneur de l'île de Chypre, partit aussitôt de la terre sainte pour en aller prendre possession, et emmena avec lui grand nombre de familles de ces provinces, qui vinrent s'habituer dans cette île, auxquelles il distribua les fiels, pour être régis et gouvernez suivant les usages et les statuts du royaume de Jérusalem, qu'il voulut y être observés. Il érigea les grandes dignités, et donna celle de connétable à son frère Amaury; bâtit la ville de Limassol et l'église cathédrale de Nicosie, dédiée à sainte Sophie; et enfin, après avoir possédé Chypre environ trois ans, il mourut âgé de soixante-cinq ans, l'an 1194, selon Sanudo, et non pas 1196, comme écrit Etienne de Lusignan. Guy ne prit, de son vivant, autre titre que celui de roi de Jérusalem et seigneur de Chypre.

Aimery ou Amaury de Lusignan

Aimery ou Amaury de Lusignan, connétable de Jérusalem et de Chypre, succéda à sou frère en la seigneurie de Chypre [au défaut de Geoffroi, comte de Joppé, son frère ainé, qui, appelé à la souveraineté de Chypre par les dernières volontés de Guy et par l'assentiment des seigneurs, refusa obstinément de se rendre à leurs désirs]. Désirant s'en faire couronner roi, il envoya Renier de Gibelet en ambassade vers l'empereur Frédéric II [ou plutôt Henri VI], pour en obtenir de lui le titre. L'empereur, qui avait reçu une même prière de la part de Léon, prince d'Arménie, leur envoya Conrad, archevêque de Mayence, son chancelier, qui, au sortir de Sicile, vint aborder en l'île de Chypre, assisté du comte Adolphe et d'autres grands seigneurs allemands, et y couronna solennellement Aimery en l'église du Dôme de Nicosie [1196]; et de là il passa en Arménie, où il couronna le roi Léon. Incontinent après, la mort de Henry, comte de Champagne, étant survenue, et le roi Aimery étant veuf de sa femme Eschive, fille de Baudouin d'Ibelin, seigneur de Rame (Ramla), les barons du royaume de Jérusalem dépêchèrent vers lui pour le prier de vouloir épouser la reine Isabelle, veuve du comte, et de recevoir par même moyen le gouvernement du royaume; ce qu'il accepta en l'an 1198, ayant épousé la reine et ayant ensuite été couronné roi de Jérusalem. L'auteur des Assises de ce royaume écrit qu'Amaury, de pauvre varlet et gentilhomme, s'éleva à la suprême qualité de roi de deux royaumes par sa propre vertu, ayant passé auparavant par toutes les dignités du royaume de Jérusalem, depuis celle de chambellan jusques à celle de connétable, et qu'il gouverna ses Etats tant qu'il vécut avec beaucoup de prudence, observant les assises et les usages, dont il avait une parfaite connaissance. Il mourut [d'indigestion, après avoir mangé des dorades], l'an 1206, âgé de soixante ans, ayant laissé de la reine Isabelle, qui lui survécut, deux filles dont j'ai parlé ailleurs. Quant à ceux qui naquirent du premier lit, il y eut trois fils et trois filles. Les fils furent Hugues, qui lui succéda; Guy et Jean, qui décédèrent jeunes. Le Lignage d'outre-mer ne fait mention que du premier. Les filles furent Bourgoigne, qui épousa Gauthier de Montbéliard, qui eut de cette alliance une fille nommée Eschive, mariée à Girard, neveu d'Eustorge, archevêque de Nicosie; Helvis, conjointe avec Rupin d'Arménie, prince d'Antioche, qui l'enleva à Eudes de Dampierre, qui l'avait épousée en légitime mariage ; et Agnès, décédée en jeunesse. Le moine des Vaux de Sernay fait mention d'une fille du duc de Chypre qui, ayant été alliée à Raymond VI, comte de Toulouse, fut par lui répudiée; ce qui peut être rapporté à quelqu'une des filles d'Aimery.
II y aurait encore d'autres observations intéressantes à faire sur le caractère et sur les actes d'Aimeri de Lusignan, comme connétable du royaume de Jérusalem, seigneur puis roi de Chypre, même roi de Jérusalem. Mais pour les détails de la vie de ce prince, comme de tous les autres Lusignan rois de Chypre, ses successeurs, nous nous contenterons de renvoyer en général à l'Histoire de Chypre, par M. de Mas-Latrie.

[L'existence d'une fille d'Aimeri mariée au comte de Toulouse, Raimond VI, était un point resté obscur jusqu'ici. Dom Vaissète, se fondant sur le texte du Continuateur de Guillaume de Tyr, donné par Martène, dit que Raimond VI épousa Bourgoigne, fille du roi Aimeri. L'Art de vérifier les dates suit l'opinion de dom Vaissète. Cependant le texte de Martène ne nomme pas ici Bourgoigne, et dit seulement qu'une dame, fille du roi de Chypre (qu'il ne nomme pas non plus), fut prise pour femme par le comte de Saint-Gilles (Raimond VI), et que ce seigneur la répudia peu après pour épouser la sœur du roi d'Aragon; que cette dame épousa ensuite un chevalier parent du comte de Flandre Baudoin, qui passa en Chypre et requit du roi Aimeri le royaume au nom de sa femme. Sa requête fut repoussée avec mépris, et le roi lui enjoignit avec menaces de quitter l'île au plus vite. Or le texte de Martène ne dit pas que ce fût à son beau-père que le chevalier flamand adressât cette réclamation. Elle eût été, en ce cas, le comble de l'absurdité, puisque Aimeri tenait le royaume de Chypre de son chef, comme héritier de son frère Gui, et que sa fille, en supposant même qu'elle eût été son héritière unique, n'avait rien à y prétendre qu'après sa mort. Pierre des Vaux-de-Cernay dit que Raimond VI avait épousé successivement Béatrice, sœur du vicomte de Béziers; une fille du duc de Chypre, qu'il ne nomme pas; Jeanne, sœur du roi d'Angleterre ; Eléonore, sœur du roi d'Aragon. Les éditeurs du XIX volume des Historiens de France ont pensé aussi, d'après Vaissète, qu'il s'agissait ici d'une fille du roi Aimeri ; et nous voyons que Du Cange avait avancé la même opinion.

Cependant Sanudo avait dit que la fille de l'empereur de Chypre, prise autrefois par Richard, se maria à un chevalier de Flandre, qui réclama en son nom le royaume de Chypre ; et Du Cange lui-même a rappelé ce fait dans ses Familles byzantines.

Or nous savons que la dame mariée à Raimond VI de Toulouse était la même que celle qui épousa depuis un chevalier flamand, et que cette princesse était fille d'Isaac, ancien roi, duc ou empereur de Chypre. Mais la Continuation publiée par Martène était inconnue à Du Cange, qui parait n'avoir que peu consulté les copies manuscrites des diverses continuations de Guillaume de Tyr.

Enfin le texte de la Continuation, qui forme le IIe volume des Historiens occidentaux des Croisades lève toutes les difficultés, en établissant nettement que ce chevalier flamand, nommé Baudoin, parent du comte Baudoin, empereur de Constantinople, rencontra à Marseille une dame, fille de l'empereur de Chypre, autrefois emmenée captive par le roi Richard. Devenue libre après la mort du roi d'Angleterre, elle s'était rendu à Marseille; là le comte de Saint-Gilles (Raimond VI, comte de Toulouse) l'avait épousée, puis répudiée quelque temps après. De retour à Marseille, elle épousa en secondes noces le chevalier flamand qui réclama en son nom le royaume de Chypre, etc.

Ainsi tout s'explique : il n'y a plus ni obscurité, ni contradiction, ni invraisemblance, dans les divers mariages d'une fille d'un roi de Chypre, ni dans les revendications poursuivies en son nom. Quant à Bourgoigne, fille du roi Aimeri, il paraît certain qu'elle n'épousa jamais le comte Raimond VI, et qu'elle n'eut d'autre mari que Gautier de Montbéliard.]

Hugues, fils d'Aimery

Hugues, fils d'Aimery, était fort jeune lorsque son père mourut. C'est pourquoi les états avisèrent de lui donner pour tuteur et régent du royaume, Gautier de Montbéliard, son beau-frère, qui le gouverna en cette qualité avec peu de conduite, ayant fait plusieurs et indues exactions sur les peuples, qui lui attirèrent non-seulement leur haine, mais encore l'aversion de Hugues, qui, étant devenu majeur, le cita devant la cour des pairs, arrêta tous ses biens, et l'obligea de se retirer à Acre ; dont Gautier se plaignit au pape Innocent III, qui donna commission, en l'an 1211, au patriarche de Jérusalem, pour apaiser ce différent. L'année suivante, il eut quelques démêlés avec Jean de Brienne, roi de Jérusalem, comme on apprend des épitres du même pape.

Hugues se trouva avec le roi de Hongrie, le duc d'Autriche et autres princes chrétiens, en la ville d'Acre l'an 1217, lorsqu'ils se préparèrent pour le siège de Damiette. Mais le roi de Hongrie abandonna lâchement cette entreprise et attira à son parti le roi Hugues avec lequel il se retira en la ville de Tripoli, où le roi de Chypre mourut quelque temps après [peu de jours après le mariage de sa sœur Mélissende avec Bohémond IV le Borgne, prince d'Antioche], l'an 1218, ayant à peine atteint l'âge de trente ans. Son corps fut inhumé en l'église de Tripoli, et depuis fut porté en Chypre en l'église de Saint-Jean de l'Hôpital de Nicosie.

Il avait épousé, dès l'an 1208, Alix, fille de Henry, comte de Champagne et d'Isabelle, reine de Jérusalem [comme il avait été convenu dès l'année 1194 entre le comte Henri de Champagne et Aimeri, alors connétable du royaume de Jérusalem]; et suivant les conventions qui en avaient été dressées l'année précédente [1207] entre Jean d'Ibelin, baile ou régent du royaume de Jérusalem, son frère Philippe d'Ibelin et Guillaume de Dampierre d'une part, et Garnier de Leguy chevalier de la part de la comtesse de Champagne, en présence de C[larembaud], archevêque de Tyr. Ce Guillaume de Dampierre avait eu dessein de l'épouser dès l'an 1205; mais il en fut empêché par le pape Innocent III, à cause de la parenté qui était entre eux, comme l'on apprend d'une bulle de ce pape, adressée à cet effet à l'archevêque de Sens et à l'évêque de Chalons. Il se maria depuis avec Marguerite, qui fut comtesse de Flandres.

[Cette bulle, qui serait en effet de l'an 1205, 18 août, c'est-à-dire de la 8e année du pontificat d'Innocent III, si elle était de ce pape, est d'Honorius III, la 8e année de son pontificat, c'est-à-dire 1223, même date du mois. En effet la princesse Alix y est traitée de reine de Chypre : or elle n'épousa le roi de Chypre, Hugues Ier, qu'en 1208; donc cette bulle ne peut être que d'une date postérieure à son veuvage, qui eut lieu en 1218. D'ailleurs, en 1 205, Alix avait à peine onze ou douze ans, étant née au plus tôt en 1193, peut-être en 1194, puisque Henri de Champagne, son père, n'épousa la reine Isabelle qu'en 1192, et qu'Alix ne fut pas l'aînée de ses filles, s'il faut en croire L'Art de vérifier les dates, qui nomme une princesse Marie, morte enfant, comme étant née avant elle. Baluze et les éditeurs du tome XIX des Historiens de France ont publié cette lettre comme étant d'Honorius. Le Cartulaire même de Champagne, cité par Du Cange, la donne sous le nom d'Honorius. D'après ce document, le mariage d'Alix avec Bohémond V ne serait pas antérieur à l'année 1223; et par conséquent Guillaume de Dampierre n'aurait épousé Marguerite de Flandre qu'en cette même année au plus tôt, quoique les Dates mettent cette alliance en 1218.]

Le roi Hugues laissa de cette alliance Henry, qui lui succéda, et deux filles, dont l'une, nommée Marie, épousa Gautier IV, comte de Brienne; l'autre, appelée Isabelle, fut donnée en mariage à Henry, fils puiné de Bohémond IV, prince d'Antioche, qui en eut Hugues III, roi de Chypre, et Marguerite, femme de Jean de Montfort, seigneur de Tyr. La reine Alix, après le décès de son mary, reprit une seconde alliance avec Bohémond V, prince d'Antioche, l'an 1222; et, ce mariage ayant été dissous l'an 1238, elle se remaria, deux ans après, avec Raoul, seigneur de Cœuvre, frère du comte de Soissons, comme j'ai remarqué ailleurs.

Henry, surnommé le Gros

Henry, surnommé le Gros, fils du roi Hugues et de la reine Alix, n'avait que neuf mois lorsque son père décéda. D'abord il y eut quelques bruits et quelques difficultés sur le gouvernement, tant que le jeune prince eut atteint son âge. Ce qui obligea le pape Honorius III, non-seulement de prendre le soin de ce royaume en le mettant sous la protection du Saint-Siège, mais encore donnant ordre à Pélage, évêque d'AIbe, légat apostolique, et au grand maître des Templiers, de veiller à sa conservation. D'autre part la reine Alix, mère du roi, donna la conduite de toutes les affaires du royaume à ses deux oncles Jean et Philippe d'Ibelin, qui firent couronner le jeune Henry par Eustorge, archevêque de Nicosie, n'étant encore âgé que de sept ans, du consentement de sa mère et de la haute cour. Philippe d'Ibelin, baile de Chypre, étant décédé l'an 1228, le gouvernement demeura au seigneur de Barut (Beyrouth), son frère, contre lequel la reine eut quelques différents, et même ayant été obligé de se retirer en la ville de Tripoli, elle voulut déposséder le seigneur de Barut (Beyrouth) et lui substituer Camerin Barlas; mais il ne put être reçu par la haute cour en cette qualité.

[D'après le Continuateur de Guillaume de Tyr, c'est peu après son mariage avec Bohémond V (1229) que la reine Alix voulut déposséder, non le seigneur de Barut (Beyrouth)h, mais Philippe d'Ibelin, son frère, de la régence du royaume de Chypre, pour lui substituer Camerin ou Aimeri Barlais. Mais Philippe résista, et tous les seigneurs s'accordèrent pour le maintenir dans ses fonctions, hors un seul, Baudouin de Belesme, qui déclara ne reconnaître d'autre baile du royaume que la reine mère. A ces mots, tous les partisans des Ibelin lui coururent sus et le laissèrent pour mort. Le récit de Lorédan est un peu différent, et suppose que Philippe d'Ibelin avait quitté la régence, mais qu'il ne voulut point souffrir Camerin Barlais pour successeur.]

Ensuite quelques barons de Chypre, qui favorisaient la reine, appelèrent l'empereur Frédéric, qui passait en la terre sainte pour recueillir la couronne du royaume de Jérusalem, qui lui était échue du chef de sa femme. Frédéric étant entré en Chypre, le seigneur de Barut (Beyrouth) le vint trouver avec le jeune roi. L'empereur les traita d'abord humainement, puis, faisant éclater son dessein, fit arrêter l'un et l'autre. Il forma ensuite diverses contestations contre le seigneur de Barut (Beyrouth), lui disputant la seigneurie de Barut (Beyrouth) et la qualité de baile de Chypre. Mais par l'entremise de quelques grands il fut convenu que, pour le premier point, il serait décidé par les barons du royaume de Jérusalem, et, pour le second par ceux de Chypre. Cependant Frédéric, avant de passer en la terre sainte, donna le gouvernement de Chypre à cinq seigneurs, savoir : à Camerin Barlas, Almeric de Bessan, Caïn Le Roux, Guillaume de Rivet et Hugues de Gibelet, tant que le roi fut majeur, y laissant des troupes allemandes pour garder les places.

[Le Continuateur de Guillaume de Tyr présente ces derniers faits tout autrement. C'est au moment de partir d'Acre pour l'Italie (1229), et non avant de passer dans la terre sainte, que l'empereur Frédéric céda à ces cinq seigneurs le gouvernement ou le baile de Chypre, qu'il avait droit de tenir pendant trois ans, jusqu'à la majorité du roi. Il le leur vendit pour dix mille marcs d'argent, qu'ils devaient remettre à Balian de Sajette et à Garnier l'Allemand, ses baillis au royaume de Jérusalem.]

Les affaires demeurèrent en cet état jusques en l'an 1282, que le seigneur de Barut (Beyrouth), avec des troupes, entra dans l'île de Chypre, se joignit avec le roi, qui était en la garde des cinq barons, et se rendit maître de l'île. L'empereur ayant envoyé contre lui Richard, maréchal de l'empire, il le défi entièrement. Il y eut divers sièges de places, où plusieurs grands seigneurs perdirent la vie.

[Ce récit est confus et obscur; voici l'ordre des faits tel qu'il résulte du Continuateur de Guillaume de Tyr:
Richard Filangieri, maréchal de l'empereur Frédéric II, envoyé par ce prince en Chypre et en Syrie pour y soutenir ses prétentions à la baillie de Chypre contre le sire de Barut (Beyrouth), Jean d'Ibelin, enleva à ce seigneur sa terre, et assiégea son château de Barut (Beyrouth) (1231). Jean d'Ibelin détermina le roi Henri, et une partie des seigneurs chypriotes, à se joindre à lui contre Richard. Tandis qu'il était à Acre, occupé à soulever le peuple contre l'autorité de Richard et de l'empereur, Richard surprit son armée à Casal-Imbert et la mit en déroute (1232, 3 mai), puis envahit l'île de Chypre, qu'il soumit tout entière, excepté les châteaux de Dieu-d'Amour et de Buffavent (1232). Cependant le sire de Barut (Beyrouth) ranima les Chypriotes et le roi lui-même, découragés par ces revers, en leur prêtant de l'argent, produit de la vente de deux casaux par ses deux neveux, Jean de Césarée et Jean d'Ibelin, et en levant de nouvelles troupes, avec lesquelles il rentra en Chypre, reprit avec le roi la plupart des villes; battit Richard à Agridi, le 15 juin 1232; reprit Cérines après un an de siège (1233), et força les Impériaux de quitter l'île et de se retirer pour la plupart en Arménie .]

Henry devint ensuite seigneur du royaume de Jérusalem, qui lui échut par le décès de sa mère arrivé en l'an 1266.
[Par un acte de 1247, il céda à son neveu, Jean de Brienne, fils de sa sœur Marie et de Gautier de Brienne, tous ses droits sur les comtés de Brie et de Champagne.]

Deux ans après [la mort de sa mère], le roi saint Louis étant descendu en l'île de Chypre pour passer en la terre sainte, non-seulement Henry le recueillit et lui rendit tous les honneurs possibles, mais encore prit la croix avec la plupart des barons et des prélats de Chypre, à dessein de l'accompagner en son entreprise d'Afrique: ce qu'il fit, s'étant trouvé avec lui au siège de Damiette. Il vint encore au secours du même roi en l'an 1252 lorsqu'il entreprit avec le sultan de Babylone d'aller attaquer le sultan d'Halape. Il mourut la même année, ou selon le cavalier Loredan, le 8e jour de juin de l'année suivante. [Loredan dit le 8 janvier.] L'empereur Frédéric avait eu dessein, lorsqu'il était maitre de Chypre, de lui faire épouser la fille de Guillaume Longue-Epée, comte de Salisbury, Bâtard de Henri II, roi d'Angleterre. Mais, outre que le roi avait de l'aversion pour ce mariage, elle vint à décéder presque au même temps en la ville de Cérines. Incontinent après, savoir en l'an 1238 [ou 1237], il épousa Etiennette ou Stéphanie, sœur d'Aithon Ier, roi d'Arménie. Elle semble être nommée Emeline dans Guillaume de Nangis. Cette reine étant décédée, il s'allia en secondes noces avec Plaisance, fille de Bohémond V, prince d'Antioche. Ce second mariage se fit en l'an 1250, au mois de septembre, duquel il laissa un seul fils, qui lui succéda. Plaisance se remaria depuis au seigneur d'Arsur.

Hugues, II

Hugues, IIe du nom, fils du roi Henry, reçut la couronne de Chypre, si nous en croyons Loredan ; ce qu'il y a lieu de révoquer en doute, vu que Sanudo écrit en termes exprès qu'il mourut avec la qualité d'héritier de ce royaume. La reine Plaisance, sa mère, gouverna l'Etat durant la minorité de son fils, avec le titre de régente et de baile. Elle prit en cette qualité le parti des Vénitiens et des Pisans, en la querelle qu'ils eurent, en l'an 1267, contre les Génois, en la terre sainte, et amena, à cet effet, son fils à Acre. Ce qu'elle fit à la persuasion du prince d'Antioche, son frère, du comte de Japhe et du maître du Temple. Cette reine étant décédée l'an 1261, Hugues de Lusignan, fils de Henry d'Antioche et d'Isabelle, fille de Hugues Ier, roi de Chypre, fut fait baile et régent du royaume de Chypre [malgré les prétentions de sa mère Isabelle et de son cousin Hugues de Brienne]; et, en cette qualité, il conduisit, en l'an 1265, une belle armée navale à Acre, contre Bendochar, ayant en sa compagnie cent trente chevaliers, sans les autres gens de cheval; auquel temps la chevalerie de la milice de Chypre était en grande réputation. Il conduisit encore des troupes, en l'an 1266, vers Tabarie, où, ayant été rencontré des Turcs, il reçut quelque échec et fut défait par eux. L'année suivante, le jeune roi Hugues décéda au mois de novembre, âgé de quatorze ans, et eut pour successeur le même Hugues, régent du royaume, son cousin. Il fut inhumé en l'église des dominicains de Nicosie, où était la sépulture des Ibelin, que le monastère reconnait pour fondateurs. Il fut accordé en mariage à Isabelle, fille ainée de Jean d'Ibelin, seigneur de Barut, et d'Alix d'Athènes ; d'autres écrivent qu'il l'épousa; mais ce mariage ne fut pas consommé à cause du bas âge du prince.

Hugues, III

Hugues, IIIe du nom, fut couronné roi de Chypre par Guillaume, patriarche de Jérusalem, et prit le nom de Lusignan, à cause de sa mère, que ses successeurs conservèrent depuis. Il fut aussi couronné roi de Jérusalem, ayant succédé aux droits de ce royaume à Hugues II, comme j'ai remarqué ailleurs. Ce titre néanmoins lui fut contesté par Marie, fille de Bohémond IV, prince d'Antioche, laquelle céda ses droits à Charles Ier, roi de Sicile, ce qui donna occasion à une grande guerre entre les deux rois, dans la terre sainte. Durant lequel temps il fit diverses expéditions contre les infidèles ; et enfin, après avoir acquis beaucoup de réputation durant le cours de sa vie, à cause de sa valeur, qui lui fit donner le surnom de Grand, il mourut en la ville de Tyr, le 26e jour de mars, l'an 1284. Son corps fut apporté en Chypre, et fut inhumé en une abbaye de l'ordre de Prémontré, qu'il avait construite et fondée près de Cérines. Il avait épousé Isabelle d'Ibelin, fille de Guy d'Ibelin, connétable de Chypre, et de Philippe de Barlais, de laquelle il eut six fils et quatre filles, savoir : Jean, qui lui succéda au royaume de Chypre; Bohémond, prince de Galilée, dont la mort, arrivée en l'an 1283, causa celle de son père, par le déplaisir qu'il en conçut; Henry, roi de Chypre; Amaury ou Amalric, seigneur de Tyr ; Guy, connétable du royaume de Chypre, et Aimery, que Loredan nommé Camerin, qui succéda en la dignité de connétable de Chypre, après le décès de Guy, son frère, avenu en l'an 1303 [et qui, lui-même, mourut en prison, l'an 1315. Les filles furent Marie, qui épousa, en l'an 1315, Jacques II, roi d'Aragon, après la mort duquel elle retourna en Chypre ; Marguerite, femme de Toros, roi d'Arménie ; Alix, mariée à Balian d'Ibelin, prince de Galilée, et Chelvis, laquelle mourut sans alliance, au même jour que son frère Bohémond, si nous en croyons Loredan.
[Selon Etienne de Lusignan, Chelvis épousa le roi d'Arménie Théodore, c'est-à-dire Thoros III; mais cette alliance aurait eu lieu après le retour du roi Henri II dans son royaume (1310), et Thoros III mourut en 1299.
Peut-être faut-il ajouter aux princesses filles d'Hugues III une cinquième fille appelée Lucie, inconnue d'ailleurs, mais nommée dans un acte du roi Hugues IV (1330, 31 janvier), où ce prince déclare avoir acheté une maison à la princesse Lucie, sa tante.]
La reine Isabelle décéda l'an 1827. [Hugues III avait une sœur nommée Marguerite, qui épousa Jean de Montfort, seigneur de Tyr et du Toron.]

Jean, fils d'Hugues, III

Jean, ayant succédé à son père en ses Etats, fut couronné solennellement roi de Chypre en la ville de Nicosie, le ne jour de mai, l'an 1284. Il mourut l'année suivante, le 20 de mai, sans avoir pris alliance, et fut inhumé en l'église de Saint-Dimitri de Nicosie. Quelques auteurs ont écrit qu'il fut empoisonné par ses frères.

Henri, II

Henri, IIe du nom, parvint à la couronne de Chypre après le décès de son frère. Les commencements de son règne furent peu heureux, toute la terre sainte étant retournée en la puissance des infidèles, nonobstant tous ses efforts et l'alliance qu'il fit, à cet effet, avec les Tartares.
[Un moment, en l'année 1300, si l'on en croit Lorédano, par suite d'une grande victoire de Casan, roi des Tartares (Casan-Khan, empereur des Mongols), sur Malek en-Naser (Naser-Mohammed), sultan d'Egypte, toutes les villes de Syrie rentrèrent sous l'obéissance des chrétiens, et les chevaliers du Temple et de l'Hôpital revinrent à Jérusalem, où se rendit aussi, en qualité de gouverneur et accompagné de 300 cavaliers, Amaury, frère du roi, prince de Tyr et connétable du royaume de Jérusalem. Mais bientôt le départ de Casan, obligé d'aller comprimer des soulèvements dans son royaume, et sa mort, qui suivit de près, firent retomber la Syrie sous la domination du sultan d'Egypte Sanuto, rappelant le même fait, ne parle pas de Jérusalem, et dit seulement que le prince Amauri se rendit, avec 200 cavaliers, à Tortose, où arrivèrent, le même jour, les grands maîtres des Hospitaliers et des Templiers.]

La plupart des chrétiens de ces provinces habituèrent en Chypre. Il donna la ville de Limassol aux chevaliers du Temple et de l'Hôpital, qui la fortifièrent. Il n'eut pas plus de bonheur dans la suite; car [à l'occasion des ravages des Génois; à Piscopia, sur les terres de Gui d'Ibelin, qui servirent de prétexte à ses ennemis pour le décrier comme incapable] les barons de Chypre se soulevèrent contre lui, en l'an 1306 ; et, ayant formé leur conspiration, le 26e jour d'avril, en la maison de Hugues de Presteron, ils donnèrent le gouvernement de l'Etat et la conduite de toutes les affaires à Amalric, prince de Tyr [frère du roi], qui [en vertu de deux accords faits avec le roi, 1306, mai, 1307, juin] se saisit aussitôt des trésors et des finances, fit faire les bans et les cris publics en son nom, et obligea les peuples de lui faire hommage. Henry, auquel ils avaient résolu de laisser, et à la reine, quelques revenus, seulement pour subsister, tacha de rallier ses amis, ce qui ébranla d'abord le prince, qui fut ès termes de remettre sa qualité de baile et de régent; ce qu'il aurait fait, si les conjurés ne l'eussent menacé de la conférer à un autre, au cas qu'il s'en démit. Cependant le roi tacha de se défendre dans la ville de Nicosie, dans le palais du sénéchal son oncle, ayant pris les armes; mais, comme il fut abandonné, en cette occasion, de la plupart de ses barons, il tomba en la puissance de son frère, qui, après l'avoir tenu resserré quelque temps, l'envoya en Arménie, pour y être gardé, le premier jour de février, l'an 1309; et envoya en exil les principaux seigneurs qui tenaient le parti du roi. Oyssin, pour lors roi d'Arménie, dont Amalric avait épousé la sœur nommée Isabelle, le fit resserrer dans le château de Lambron. Le roi Henry, incontinent après avoir été arrêté, s'était plaint au pape Clément V, de cette entreprise de son frère qui, s'étant arrogé tout le pouvoir, ne lui avait laissé que le seul nom de roi. Le prince, d'autre côté, tacha de se justifier envers Sa Sainteté, lui représentant que le roi étant sujet à de grandes indispositions, peu propre au gouvernement, et qui s'adonnait à ses plaisirs, il avait été choisi par les barons et le peuple et de son consentement, pour prendre le timon de l'Etat. Le pape, prévoyant bien que cette division civile pourrait apporter du changement aux affaires de la Chrétienté, envoya Nicolas, archevêque de Thèbes, et Raymond des Pins, chanoine de Bazas, son chapelain, pour essayer de la terminer.

L'année suivante [1310, mars ou avril, un nouvel accord fut ménagé par le nonce apostolique Raymond de Pins et le roi d'Arménie, entre le roi et le régent. Ce traité confirmait les deux précédents et ajoutait 10,000 besants de revenu annuel aux 200,000 qui avaient été précédemment accordés au roi pour ses dépenses. Peu après, le 5 juin de la même année,] le prince [régent] fut assassiné en sa chambre, comme il reposait, par Simon de Mont-Olympe [ou Montolif], son plus intime ami, qui, pour se sauver, se jeta dans la mer, où il perdit la vie.

Amalric ou Aimery, connétable de Chypre, frère du roi, fut ensuite déclaré gouverneur du royaume, mais la plupart des barons, à qui il n'agréait pas, résolurent de rappeler le roi et élurent pour leur chef Agne [ou Ague] de Bessan, avec Robert de Momegard et Renaud Sanson, qui reçurent les serments au nom du roi. Puis ils envoyèrent en Arménie pour faire l'échange de sa personne avec la veuve du prince Amalric.

[Le 4 août 1310, un accord fut arrêté, par le légat et le nonce du Saint-Siège, entre les rois de Chypre et d'Arménie, et au nom de la princesse de Tyr, veuve d'Amauri, sur les conditions du retour du roi en Chypre.]

Ce qui ayant été exécuté, Henry retourna en Chypre, où il arriva le 26e jour d'aout; et, pour reconnaitre les obligations qu'il avait à Anne de Bessan, il lui continua la qualité de lieutenant du royaume, et le fit capitaine de Famagouste. Il eut ensuite de grands démêlés avec les Génois, qui durèrent longtemps, sans que le pape Jean XXII ait pu les pacifier. Il eut aussi quelque querelle avec Balian d'Ibelin, prince de Galilée et de Tyr, son beau-frère, en l'an 1318; et nonobstant la division qui était entre lui et Léon IV, roi d'Arménie, il ne laissa pas de le secourir puissamment en la guerre qu'il eut, en l'an 1322, contre le sultan d'Egypte, lui ayant envoyé des troupes considérables, sous la conduite d'Hugues Beduin; ce qui lui attira les armes de ce prince en ses Etats. Il eut aussi à démêler avec les chevaliers hospitaliers, en l'an 1323. En l'année suivante, il mourut de mort subite, le samedi, dernier jour de mars, âgé de cinquante-trois ans. Aucuns écrivent qu'il mourut de mal caduc, auquel il était sujet; ce qui n'empêcha pas qu'il n'ait régné tout le cours de sa vie avec beaucoup de prudence et de conduite.

[C'est ce que prouvent les lois et les règlements qu'il fit pour l'administration et la police de son royaume, et où il se montre législateur éclairé et prévoyant ! Dans l'Abrégé des assises de la cour des Bourgeois, où l'on rappelle quelques-uns de ses actes, il est appelé « le bon roi Henri. » Et, en effet, Lorédan raconte qu'à sa mort les larmes et les cris du peuple attestèrent à la fois et l'amour des sujets et la bonté du prince.]

Jean Agapite, gentilhomme de naissance, favori de la reine Constance, fut accusé de l'avoir empoisonné. Son corps fut inhumé en l'église de Saint-François de Nicosie, près de l'autel. Il avait épousé, dès l'an 1318, Constance, nommée par aucuns Eléonore, fille de Frédéric d'Aragon, roi de Sicile, de laquelle il n'eut point d'enfants. Les écrivains espagnols disent qu'il ne la toucha pas. Après le décès de Henry, elle fut recherchée en mariage par [plusieurs princes, entre autres par] Pierre, comte de Ribagorce, frère du roi d'Aragon ; et, la dispense ayant été refusée par le pape, elle épousa Léon IV, roi d'Arménie.

Hugues, IV

Hugues, IVe du nom, roi de Chypre et de Jérusalem, succéda, en ces deux royaumes, au roi Henry, son oncle, qui était mort sans enfants. Il était fils de Guy de Lusignan, connétable de Chypre, ou plutôt de Jérusalem, qui décéda l'an 1303, et d'Eschive d'Ibelin, fille et héritière de Jean d'Ibelin, seigneur de Barut, et d'Alix d'Athènes. [On parlera incessamment de sa sœur Isabelle.] D'abord que le roi Henry fut mort, il se présenta devant la haute cour et demanda, par messire Barthélémy de Montolif, chevalier, d'être saisi de ces royaumes et d'être préféré aux sœurs du roi [Alix et Helvis], qui étaient encore vivantes; attendu que les mâles, suivant les Assises, étaient préférés aux femelles : ce qui lui fut accordé, par le lieutenant du sénéchal [au nom de la haute cour du royaume], le second jour d'avril suivant. Il fut ensuite couronné, avec la reine sa femme, en l'église de Sainte-Sophie de Nicosie, où il reçut la couronne du royaume de Chypre des mains de Jean, archevêque de Nicosie; puis reçut celle du royaume de Jérusalem, en l'église de Famagouste, de Mathieu, évêque de Barut. Je ne trouve rien de ses actions, sinon qu'il se joignit, ou du moins contribua de ses galères, à la ligue qui fut entreprise, par les princes chrétiens, contre les Turcs, l'an 1365.

[Le pape Clément VI, par un bref du 8 août 1343, avait décidé que le roi de Chypre devait fournir quatre vaisseaux.
L'an 1350, 11 août, Hugues IV conclut un traité d'alliance contre les Turcs avec l'ordre des chevaliers de Rhodes et la république de Venise. Ce traité fut renouvelé le 20 mars 1357 ; mais le roi ne participait qu'à regret à cette ligue, qui, d'ailleurs, ne produisit aucun résultat sérieux.]

Philippe de Maisières, chancelier de Chypre, et après lui le cavalier Loredan, écrivent que, se voyant âgé, il se démit de son royaume, l'an 1360, en faveur de Pierre son fils, et se retira en une abbaye qu'il avait bâtie à Castel-Stravile, et que, l'année suivante, il mourut, ayant régné trente-six ans et vécu soixante-quatre.

[Il paraît, d'après les monuments les plus authentiques, que le roi Hugues IV avait, dès son vivant, investi de l'autorité royale son fils Pierre, comte de Tripoli ; mais il n'avait point abdiqué, encore moins s'était-il retiré dans un monastère. L'association de Pierre à la couronne avait eu lieu en novembre 1358; et Hugues IV mourut l'année suivante, 1359, le 10 octobre.]

Son corps fut inhumé en l'église de Saint-Dominique de Nicosie, vers la porte du cloitre. Il avait épousé, du vivant de son oncle, dès l'an 1319, Alix d'Ibelin, fille de Guy [ou Balian] d'Ibelin, et petite-fille de Balian d'Ibelin, sénéchal de Chypre. Il en eut plusieurs enfants, savoir : Guy de Lusignan, fils ainé, lequel il maria, en l'an I328, à Marie de Bourbon, fille de Louis, Ier du nom, duc de Bourbon, et de Marie de Hainaut. [Les négociations pour ce mariage avaient commencé en I328. Le contrat, dressé le 29 novembre de cette même année, ne fut ratifié par le roi que le 14 janvier 1330.] Duquel mariage naquit un fils unique, Hugues de Lusignan, prince de Galilée [dont il sera question plus bas. Les autres enfants de Hugues IV furent] Pierre, comte de Tripoli, puis roi de Chypre; Jean de Lusignan, [fait] prince d'Antioche, [et] connétable de Chypre [par son père, au moment où celui-ci fit couronner roi de Chypre Pierre, son fils aîné]; Jacques de Lusignan, sénéchal, depuis connétable et roi de Chypre ; Thomas ou Thomacin de Lusignan, qui se noya, le 15 de novembre [1340], dans la fontaine d'un jardin, avec sa sœur Isabelle, laquelle avait épousé, en l'an 1324, Eudes de Dampierre, connétable de Jérusalem, l'un des plus puissants et des plus riches seigneurs du royaume [cette Isabelle, qui avait épousé le connétable en 1324, était non la jeune fille morte en 1340, mais la sœur même du roi, fille, comme lui, de Gui de Lusignan, mort en 1303. C'est ce que prouvent Lusignan, dans sa Chorographie de l'île de Chypre et dans les Tableaux généalogiques de sa famille, et les formules des lettres adressées par le roi Hugues IV à sa sœur Isabelle la connétable, et à Eudes de Dampierre, son beau-frère, connétable de Jérusalem]; Cive ou Eschive, mariée à Fernand de Majorque, vicomte d'Omelas. J'ai vu des lettres de Sance, reine de Jérusalem et de Sicile, données à Naples, le 15 de mars l'an 1338, par lesquelles cette reine donne à Fernand de Majorque, vicomte d'Omelas, frère du roi de Majorque, qui avait épousé depuis peu Scive, fille du roi de Chypre, et qu'elle avait élevé en sa maison, une somme de 50,000 florins d'or, pour employer en l'achat d'une terre. Quelques autres mémoires de la Chambre des comptes de Paris portent que Hugues, roi de Chypre, donna 30,000 besans d'or pour dot à sa fille Eschive, qui avait épousé Fernand, infant de Majorque, et les assigna sur un casal près de Nicosie, l'an 1340.

[Lorédan dit qu'Hugues IV donna une très-riche dot à sa fille Cive ou Eschive en la mariant à Ferrand, roi de Majorque. Le père Etienne Lusignan dit aussi que le mari d'Eschive était le roi de Majorque. On voit que ces deux auteurs se trompent. Ferrand ou Fernand était le frère du roi de Majorque Jacques II, fils de Fernand de Majorque, prince d'Achaïe, et d'Isabelle d'Ibelin, mariée depuis à Hugues d'Ibelin, comte de Joppé. Il paraît que la dot fut très-inexactement payée, si même elle le fut jamais; ce qui fut peut-être la première origine des graves dissentiments qui s'élevèrent entre le beau-père et le gendre. Une lettre du pape Benoît XII, adressée au roi Hugues IV, nous les avait déjà fait connaître vaguement ; mais un nouveau document, publié par M. de Mas-Latrie, nous donne des détails très-circonstanciés, sinon sur les causes, du moins sur les effets de cette mésintelligence, qui se manifesta dès les premiers jours qui suivirent le mariage. C'est un mémoire original, écrit probablement sous la dictée du prince Fernand, vers la fin de 1342, et adressé par lui à son frère, le roi de Majorque, où il énumère les contrariétés, les persécutions, les avanies de toute espèce que lui fait endurer son beau-père depuis deux ans. Le prince enfin quitta l'île en fugitif, et à l'insu du roi, en 1343. Sa femme, retenue en Chypre par son père, mourut en 1363.]

Marie, femme de Gautier de Dampierre, frère d'Eudes, fut la dernière fille du roi Hugues. Une épitre du pape Grégoire XI, de l'an 1372, nous apprend que la femme du roi Hugues, mère du roi Pierre, pour lors décédé, était remariée avec le frère d'Othon, duc de Brunswick, qui épousa Jeanne, reine de Naples. Ce frère d'Othon semble être celui que le cavalier Loredan nomme Philippes, et qu'il qualifie mal comte de Bresinic, au lieu de duc de Brunswick. Quelques généalogistes ont écrit que le père d'Othon, qui fut Henry, surnommé le Merveilleux, duc de Brunswick en Grubenaguen, épousa en premières noces Hélène, fille de Waldemar, électeur de Brandebourg, dont il eut Othon; et qu'en secondes il fut conjoint avec Marie, reine de Chypre, dont il eut deux fils morts sans postérité. Mais cette épitre dont je viens de parler découvre l'erreur de ces auteurs. Ce duc de Brunswick fit sa résidence au royaume de Chypre, et y eut divers emplois sous le règne de Pierre Ier, roi de Chypre, dès l'an 1366. Il eut une fille nommée Hélène, Chelvis ou Héloïse, qui épousa Jaques de Lusignan, connétable, et depuis roi de Chypre.

[Hugues IV avait établi une bonne police dans tout son royaume. Plusieurs ordonnances prouvent son zèle pour la justice; et, afin de perpétuer les bonnes traditions dans la décision des affaires judiciaires et contentieuses, il fit construire une maison à voûte destinée à garder les registres de la Cour des bourgeois.]

Pierre, comte de Tripoli

Pierre, comte de Tripoli, fils puiné du roi Hugues IV, fut préféré, en la succession du royaume de Chypre, à Hugues de Lusignan, prince de Galilée, son neveu, quoique celui-ci fut fils unique de Guy de Lusignan, fils ainé du roi, décédé de son vivant, avant 1347 ; en laquelle année Marie de Bourbon, sa veuve, reprit une seconde alliance avec Robert de Sicile, empereur titulaire de Constantinople : ce qui se fit, attendu que l'on prétendait que la représentation n'avait point de lieu au royaume de Chypre. J'ai vu des lettres de ce prince données à Toulouse, l'an 1358, où il prend qualité de chevalier, fils de l'aisné fils du roy de Cypre; son sceau a un écu fassé avec un lyon, brisé d'une bande qui semble parsemée de fleurs de lys, laquelle peut-être il avait prise à cause de sa mère. Il mourut vers l'an 1386, sans postérité, et fut inhumé en l'église des Frères prêcheurs de Nicosie, comme j'apprends d'un acte de l'an 1399, qui est en la Chambre des comptes de Paris. Ceux qui ont écrit que Guy eut d'autres enfants se sont assurément mépris, étant constant que, s'il en eut eu, ils auraient été héritiers de leur mère, qui, par son testament de l'an 1387, institua Louis, duc de Bourbon, son neveu, son héritier universel en tous ses biens. Dans un mémoire dressé en la même année, qui est en la 30e liasse des titres de Bourbon, en la Chambre des comptes de Paris, il est porté que le prince Hugues décéda en Chypre; et frère Jean de Paris, carme de Nicosie, son confesseur, y déclare «  qu'avant son décès il ordonna Monsieur de Bourbon son héritier principal, et que le seigneur de Chypre s'est depuis emparé des casaux du prince par défaut d'héritier, lesquels avalent par an cinquante mille besans, sans le droit du royaume de Chypre, lequel on tenait lui appartenir.  »

Il y a un autre acte au même endroit, passé à Rome le 20e jour de mai, l'an 1368, indiction, par lequel Marie de Bourbon, impératrice de Constantinople, traite, en présence de Hugues, prince de Galilée, son fils, avec Philippes d'Ibelin, seigneur d'Azot; Jacques de Nores, turcoplier de Chypre ; Simon de Tinory, maréchal de Jérusalem; Pierre Marcel, chambellan du royaume, et Jean Nostri, chambellan du roi, chevaliers et ambassadeurs de Pierre, pour le payement de son douaire de cinq mille florins de Florence annuels, à cause de son premier mariage avec Guy, fils ainé du roi Hugues, que le roi Pierre s'oblige de faire payer à Venise. Les termes de cet acte sont remarquables : «  Domino Petro, Dei gratia Hierusalem et Cypri regnorum regi, filio dicti Hugonis, et heredi ac legitimo in dictis regnis causa maris primogeniturœ, qua prœcellens repertus extitit a migratione dicti domini Guidonis usque ad robitum domini régis Hugonis, etc.  » Pierre, ayant été couronné roi de Chypre dès le vivant de son père, se fit couronner roi de Jérusalem à Famagouste, après sa mort, par Pierre Thomas, évêque de Caraxe, nonce du pape. Il ne fut pas d'abord [maître] paisible du royaume; car le prince Hugues, son neveu, prétendit que la couronne de Chypre lui devait appartenir, et le fit appeler devant le pape Innocent VI. Pierre y envoya le comte de Rohas, maréchal de Chypre, et Thomas de Montolif, auditeur; et enfin, après plusieurs contestations, le prince se déporta de ses prétentions, moyennant cinquante mille besans de revenu [cinq mille ducats, selon Lorédan]. Lorédan, qui le qualifie mal prince d'Antioche, dit qu'il traita de son mariage durant son retour en Chypre, sans dire avec qui. En tout cas il n'est pas probable qu'Hugues ait été marié. Incontinent après, le roi Pierre trouva des occasions de signaler sa valeur et l'inclination particulière qu'il avait à faire la guerre aux infidèles. Car, d'abord sur l'avis qu'il eut que le roi d'Arménie était attaqué puissamment par eux, il lui envoya un secours considérable; puis, avec une armée navale, assisté des chevaliers de Rhodes et des Catelans, il alla mettre le siège devant Satalie, et, l'ayant prise, il en donna le gouvernement à Jacques de Nores. Enfin, après avoir obligé tous les petits princes de la Cilicie à lui payer tribut, et fait une entreprise sur la ville de Smyrne, laquelle il prit et démantela, il retourna glorieux en Chypre, l'an 1362. Non content d'avoir fait ces progrès sur les Turcs, il prit résolution d'engager avec lui les princes chrétiens dans une ligue contre ces infidèles. A cet effet [il écrivit d'abord de Nicosie, le 15 juin 1362, à la seigneurie de Florence, et, le 15 septembre suivant, à Nicolas Accaiuoli, grand sénéchal du royaume de Sicile, les engageant à seconder ses armements pour le recouvrement du saint sépulcre; puis, s'étant embarqué le 21 octobre de la même année pour passer en Europe], il vint à Rhodes, de là à Venise, où les Vénitiens lui offrirent des vaisseaux; puis à Gênes, et de là à Avignon, où il arriva au mois de février l'an 1363, et où il conféra avec le pape Urbain V. Il y trouva Jean, roi de France, qui, sur l'exhortation du pape, et à la persuasion du roi de Chypre, prit solennellement la croix le jour du vendredi saint, avec Talerand, cardinal de Périgord, qui fut nommé légat par le pape pour cette entreprise; les comtes d'Eu, de Dammartin et de Tancarville, et autres grands seigneurs de France. De là le roi Pierre alla trouver l'empereur Charles IV, puis retourna aux duchés de Juilliers et de Brabant, et au comté de Flandres, où il conféra avec les ducs de Juilliers et de Brabant, le comte de Flandres et le roi de Danemark, qui était venu visiter le comte; et, après avoir conféré encore une fois avec le roi Jean, il passa à Londres, où il vit les rois d'Angleterre et d'Ecosse. Etant retourné en France, il alla visiter le duc de Guyenne, pendant lequel temps le décès du roi Jean arriva, qui fit évanouir tous ces grands projets. L'histoire remarque qu'il assista à ses obsèques avec les princes du sang de France. Il passa encore en Allemagne, en Pologne et en Hongrie; employa un an entier en tous ces voyages : mais, voyant que toutes ses peines étaient inutiles et ses espérances perdues, il retourna en Chypre avec plusieurs troupes de France et d'Angleterre. Quelques-uns écrivent que le pape, avant son retour, le créa sénateur et gouverneur de Rome, et qu'il réduisit les Romains qui s'étaient bandez contre Sa Sainteté; mais il est plus probable que ce fut au second voyage qu'il fit à Rome.

Tant y a qu'étant arrivé en Chypre, il équipa une armée navale, laquelle, avec celle des chevaliers hospitaliers de Rhodes, faisait cent soixante-cinq voiles; et, ayant laissé le gouvernement du royaume au prince d'Antioche, son frère, il alla mettre le siège devant Alexandrie, en Egypte, prit la partie de la ville qui était en deçà du bras de l'état de la religion romaine, y introduisant la Grèce, dont elle était infectée, changeant tous les prélats latins dans les églises, au lieu desquels elle mit des prêtres grecs. Elle était gouvernée, d'ailleurs, par une sienne nourrice, et celle-ci par son fils [Thomas], qu'elle fit élever à la dignité de chambellan du roi.

Cependant le roi, désirant reprendre Famagouste, y mit le siège en l'an 1441; mais les Génois l'obligèrent à se désister de ses prétentions et de faire paix avec eux. Après la mort de sa première femme, il s'était pris d'une dame nommée Marie, de Patras, de l'archipelage, à laquelle la reine Hélène, par jalousie, fit couper le nez [selon Lusignan, elle le lui coupa elle-même avec les dents], d'où elle fut nommée Cononutena, c'est-à-dire sans nez, et en eut un fils nommé Jacques, qui naquit en l'an 1436. En la même année, Hélène accoucha d'une fille, qui fut nommée Charlotte. Cette princesse, étant encore toute jeune, fut mariée à Jean de Portugal, duc de Coymbre, petit-fils de Jean, Ier du nom, roi de Portugal; lequel, étant arrivé en Chypre, non-seulement fut fait et créé prince d'Antioche, mais encore le roi lui abandonna le gouvernement des affaires.

Le prince réforma d'abord les abus qui s'étaient glissez dans la religion, laquelle il rétablit en son ancien état, et gagna, par sa conduite, les affections des Chypriotes, qui se lassaient du gouvernement des femmes. Mais, d'ailleurs, cela lui attira la haine de la reine, qui, à la persuasion de sa nourrice et de son fils, prit résolution de s'en défaire : ce qu'elle fit par le poison, que le chambellan lui donna. Ce fut alors que ce faquin, devenu insolent par la mort de son ennemi, commença à maltraiter la jeune princesse, laquelle eut recours, en cette occasion, à son frère naturel, qui, pour la venger, le tua de sa main. Ce jeune prince commença dès lors à aspirer à la couronne, se persuadant qu'elle ne pouvait tomber entre les mains de sa sœur, par les Assises du royaume, qui en excluaient les femmes. La reine, qui avait prévu le dessein de Jaques, l'avait engagé dans l'état ecclésiastique, et, l'archevêché de Nicosie étant venu à vaquer après la mort du cardinal, elle l'en avait fait pourvoir, sans néanmoins que le consentement du Saint-Siège y fut intervenu. Cette dernière action confirma à la reine la pensée qu'elle en avait eue auparavant : c'est pourquoi elle fit en sorte qu'il vida le royaume. Jaques se cacha quelque temps chez le baile de Venise, puis se retira à Rhodes, où il fut très-bien accueillie des chevaliers. En cet entre-temps, la reine vint à décéder, le 1e jour d'avril, l'an 1458 (1).
1. La loi, on plutôt la coutume, n'était pas formelle sur ce point en Chypre comme en France. Hugues III était monté sur le trône (1267) en vertu des droits que semblait lui avoir transmis sa mère Isabelle. Un siècle après (1382), on en avait écarté Marie, fille de Pierre Ier, que son frère Pierre II avait nommé son héritière, pour prendre Jacques, son oncle, frère de Pierre 1er, sous prétexte que les filles ne succédaient pas à la couronne. Cependant Charlotte succéda à son père, sans opposition de la part du clergé, des nobles et du peuple; et son frère, qui la déposséda, fut toujours regardé, surtout par les anciennes familles franco-chypriotes, comme un usurpateur.

D'autre part, Charlotte était recherchée en mariage par divers princes. Le pape Alexandre VI lui offrit Balthazar Borgia, son neveu ; mais l'occasion se présenta d'une autre plus illustre alliance, qui fut de Louis de Savoie, comte de Genève, second fils de Louis, duc de Savoie, et d'Anne de Chypre. [La reine s'y était vivement opposée; mais, après sa mort,] le traité de ce mariage fut conclu à Turin, le 10e jour d'octobre de la même année, par Janus de Montolif, maréchal de Chypre, et Odet Bossat, ou du Puyset, gouverneur de la princesse, ambassadeurs du roi. Par ce traité, il fut convenu que Louis prendrait le titre de prince d'Antioche, et que, après la consommation du mariage, les barons de Chypre lui feraient hommage, comme à l'héritier présomptif du royaume, qui lui appartiendrait après le décès du roi. Durant ce temps-là, Jaques, perdant l'espérance de parvenir à la couronne, fit ses instances vers le pape Nicolas pour avoir les provisions de l'archevêché de Nicosie, à quoi la reine et sa fille s'étaient opposées puissamment, l'ayant traité non-seulement de bâtard, mais encore d'homicide. Leurs lettres étant tombées entre ses mains, piquées de sentiments de vengeance, il vint, déguisé, en Chypre, et, accompagné de plusieurs de ses amis, entra dans le palais, où il passa au fil de l'épée tous ceux qu'il croyait lui être contraire, puis alla loger en la maison archiépiscopale. [Lusignan et Lorédan racontent le fait avec quelque différence, surtout dans les motifs qui poussèrent Jacques à cet acte de violence. Il était indigné, disent-ils, qu'on ne lui rendît point les revenus de son archevêché, dont il était privé depuis le meurtre du chambellan Thomas.] Les tendresses que son père avait pour lui firent qu'il ne vengea pas avec vigueur cette action pleine de présomption et de mépris. Au contraire, il le laissa paisible tant qu'il vécut, et jusques à sa mort, arrivée le 26e jour de juillet de la même année 1458. Quelques auteurs ont avancé qu'il mourut de poison, qui lui fut donné par son fils. [Lorédan parle de poison, mais ne dit pas qu'on eût soupçonné le prince Jacques. Pie II lui-même, quoique fort partial contre ce prince, n'en dit rien.] Il fut inhumé en l'église de Saint-Dominique de Nicosie, près de son père.

Charlotte, fille unique de Jean II

Charlotte, fille unique de Jean II et d'Hélène Paléologue, fut, après la mort de son père, reconnue reine de Chypre par les barons, et fut couronnée solennellement en l'église de Nicosie. Ce fut en cette qualité qu'elle conféra l'ordre de Chypre, dit de l'Epée, à Martin Villain, seigneur de Rasseghem en Flandres, au retour de son voyage de la terre sainte, comme on reconnait par ses lettres données au palais de la citadelle de Nicosie, le 23e jour de juillet l'an 1459, indiction VII, auquel temps le prince Louis, son mari, n'était pas encore arrivé en Chypre, n'y étant abordé qu'au mois d'octobre suivant. Il y fut reçu avec joie par les barons, qui firent solenniser son mariage avec la reine, en l'église de Sainte-Sophie de Nicosie, le 7 du même mois, où il fut ensuite couronné roi de Chypre, la reine ayant déjà reçu la couronne. Aucuns écrivent que ce mariage se fit sans la dispense du pape, et que, pour cela, les évêques ayant refusé de faire la bénédiction, un chapelain de la reine la fit; ajoutant qu'alors, en l'église grecque, on n'admettait pas les dispenses. Mais, si cela était véritable, il faudrait inférer que les rois de Chypre eussent en ce temps-là reconnu cette église, depuis le changement que la reine Hélène Paléologue y introduisit.

Cependant Jacques, bâtard du roi défunt, n'ayant pas osé attendre l'arrivée du prince, alla trouver le sultan d'Egypte; ce qu'il fit par le conseil de Marc Cornaro, gentilhomme vénitien, qui même lui donna son vaisseau à cet effet. Etant arrivé au Caire, il fit si bien, par ses pratiques et son adresse, qu'il gagna l'esprit de ce prince infidèle, qui lui donna une armée navale, avec laquelle il recouvra son royaume, Louis et la reine Charlotte ayant été obligez de céder à la puissance d'un si grand ennemi. J'omets les circonstances et les évènements singuliers de cette guerre, la chose ayant été traitée à fond par le pape Pie II, au traité qu'il en a fait, et [rappelée aussi] en [une de] ses épitres ; [racontée en détail] par le cavalier Loredan et Etienne de Lusignan en leur Histoire de Chypre, et particulièrement par Guichenon en son Histoire de la maison de Savoie, où il a rapporté la transaction que cette infortunée princesse fit avec Louis, duc de Savoie, et la duchesse Anne de Chypre, sa femme, en l'abbaye de Saint-Maurice de Chablais, le 18e jour de juin, l'an 1462, par laquelle il fut arrêté que, la reine venant à décéder sans enfants du roi Louis, son mari, le duc demeurerait seigneur et roi du pays de Chypre, et les siens, ainsi qu'il avait été accordé par leur contrat de mariage et au couronnement du roi. Cette donation du royaume de Chypre fut ratifiée par une autre que cette reine fit à Rome, le 25e jour de février, l'an 1485, en faveur de Charles, duc de Savoie, son neveu, par laquelle elle lui donne, en termes exprès, le royaume de Chypre, avec le titre et la qualité de roi, pour lui et ses successeurs ducs de Savoie. C'est en suite de ces donations que les ducs de Savoie prennent le titre de rois de Chypre. Cette princesse, après avoir inutilement essayé d'engager les papes et les princes à son rétablissement [et refusé noblement l'asile que Venise lui offrait sur son territoire, avec une pension annuelle de 5,000 ducats d'or], mourut, sans enfants, à Rome, d'une paralysie, le 16e jour de juillet, l'an 1487, et fut inhumée en l'église de Saint-Pierre, entre les chapelles de Saint-Thomas et de Notre-Dame, entrant à main gauche, avec cette épitaphe :

CAROLA, HIERUSALEM, CYPRI ET ARMENLE REGINA,
OBIIT XVI JULII, ANNO DOM. M.CCCC.LXXXVII.

Le roi Louis, son mari, en suite de ces disgrâces, se retira au prieuré de Ripaille, près de Thonon, et y mourut au mois d'aout, l'an 1482.

Jacques, s'étant ainsi rendu maitre du royaume de Chypre, tant par le secours du sultan d'Egypte que par sa valeur, commença à travailler à régler les affaires de son Etat. Premièrement il assiégea, sur les Génois, qui avaient favorisé la reine Charlotte, la ville de Famagouste, et la leur enleva [par capitulation, le 20 janvier 1464], après qu'ils l'eurent possédée l'espace de quatre-vingt-dix ans; puis, sur la défiance qu'il eut que les Sarrazins, qu'il avait appelé à son secours, ne s'emparassent du royaume, il les fit tous tuer en une nuit. Cette action lui eut attiré la guerre [de la part] du sultan, s'il n'en eut détourné l'orage par ses adresses ordinaires et par ses pratiques vers ce prince. Puis il appliqua ses soins à s'appuyer de quelque alliance. Il avait recherché d'abord la fille d'André Paléologue, ou plutôt de Thomas, despote, qui était réfugié à Rome; mais le pape, estimant qu'il devait chercher un autre appui, lui offrit sa nièce, qu'il refusa, sur le bruit de sa vie un peu licencieuse. Ce refus irrita tellement le pape qu'il ne le traita plus que de tyran et d'apostat. Enfin André Cornaro, noble vénitien, qui avait été fait auditeur de Chypre, lui offrit Catherine, sa nièce, fille de Marc Cornaro, chevalier, son frère, avec cent mille ducats de dot, et avec promesse de la faire reconnaitre par la république de Venise fille de Saint-Marc.

L'appui et l'alliance des Vénitiens, qui s'engageaient par-là à son secours et à sa protection, lui firent accepter ces propositions, en suite desquelles il envoya Philippes Pocodataro, son ambassadeur à Venise, où les épousailles se firent, par paroles de présent, l'an 1469. Catherine, toutefois, n'arriva en Chypre que l'an 1471.

[Les fiançailles avaient eu lieu en 1468, et Catherine ne partit pour Chypre qu'en 1472. Dans l'intervalle, Jacques, comprenant que, par cette alliance, il se mettait en quelque sorte à la discrétion de la république, avait hésité longtemps, et tenté de renouer l'affaire de son mariage avec la fille du despote de Morée. Mais enfin il céda aux pressantes instances de Venise, qui le sommait presque avec menaces de remplir ses engagements.]

Le roi survécut peu de temps à ce mariage, et mourut le 5e jour de juin [ou mieux le 6 juillet de] l'an 1473, âgé de trente-trois ans. Quelques-uns tiennent qu'il fut empoisonné par Cornaro et Bembo, ses oncles, qui voulaient se rendre maitres du royaume. Il fit son testament avant que de mourir, par lequel il institua la reine et l'enfant dont elle était grosse héritiers du royaume de Chypre, sous la protection de la république de Venise. L'enfant qui naquit de cette alliance fut nommé Jacques et succéda au royaume. Il laissa encore trois enfants naturels, savoir : Janus, Jean et Charlotte, qu'il eut de quelques nobles concubines, entre lesquelles fut la sœur de Balian de Nores, qui furent envoyez à Venise, où ils moururent sans postérité. Quelques-uns écrivent que leur père les substitua, par son testament, à l'enfant qui devait naitre de sa femme, et à ceux-ci, le plus proche de la maison de Lusignan. Charlotte épousa Sor di Naves, prince d'Antioche. Mais je doute que ce mariage ait été accompli, si toutefois c'est cette Charlotte, fille de Jacques, laquelle décéda à l'âge de douze ans, et dont l'épitaphe se voit à Padoue, en l'église de Saint-Augustin, en ces termes :

ZACHI, CYPRI REGIS, CERLOTA F. II. SEPT. T. [hic site est ?]
AN NO SUAE JETATIS XII, MENS. III, M.CCCC.LXXX, JULII XXIIII.

Il y a encore, dans la même église, l'épitaphe de Marie de Patras, mère du roi Jacques, qui fait voir qu'elle survécut à son fils. Elle est ainsi conçue :

MARIETA, MATER QUONDAM IACOBI, CYPRI REGIS,
VIVENS SIBI FECIT M. CCCC. LXXXIII, MENS. SEPT.
[OBIIT AUTEM M. D. III. DIE XII APRILIS.

Elle fut transportée à Venise en 1476, par ordre du Conseil des Dix, avec les enfants naturels de Jacques II.]

Quelques auteurs de ce temps-là écrivent que Ferdinand, roi de Naples, envoya des ambassadeurs en Chypre, pour rechercher en mariage la fille naturelle du roi Jacques, qui était alors décédé. Je ne sais si c'était cette Charlotte.]

[La Charlotte promise à Sor de Naves mourut en 1469. Une autre Charlotte survécut à son père; c'est celle qui mourut, âgée de douze ans, le 24 juillet 1480, celle que le roi Ferdinand rechercha en mariage, non pour lui, mais pour son fils naturel, en 1473, lorsqu'elle n'avait encore que cinq ou six ans.]

Lusignan, dont le bisaïeul Clarion avait été maltraité et dépouillé de ses biens par Jacques II, a jugé ce prince sévèrement. Lorédan, après un récit assez impartial de ses actes comme homme privé et comme roi, résume l'ensemble de sa conduite et les traits de son caractère par un éloge à peu près complet, auquel il oppose le blâme et les reproches des partisans de Charlotte. Sans vouloir atténuer ni excuser ses torts et ses actes nombreux de violence, on ne saurait disconvenir qu'il n'ait été un des rois de Chypre les plus remarquables par la justesse autant que par l'élévation de son esprit. D'une activité qui lui faisait tout entreprendre et réussir partout, il conquit son royaume et reconstitua l'unité du territoire ; il eut peut être réparé les malheurs des règnes précédents s'il eût vécu. On peut consulter, comme un monument de sa sagesse et de son habileté, une suite d'actes enregistrés à la secrète royale de Nicosie, pour les années 1468, 1469, que M. de Mas-Latrie a publiés d'après un manuscrit du Vatican.]

Jacques III

Jacques, IIIe du nom, naquit après la mort de son père, en suite de laquelle, et suivant sa disposition, Catherine, sa mère, fut reconnue reine de Chypre. Jacques étant né, il fut aussitôt couronné, pour empêcher les mouvements des grands, qui semblaient favoriser la mère, qui fut obligée de se retirer à Rhodes.

[Les faits sont ici confondus et rappelés d'une manière inexacte. Il y eut, le 15 septembre 1473, une violente émeute des Chypriotes, non en faveur de Catherine au détriment de son fils, mais contre l'influence déjà prépondérante des partisans de Venise. Deux oncles de la reine, André Gornaro et Marc Bembo, y perdirent la vie, ainsi que plusieurs notables personnages qui étaient attachés à sa personne. Ce fut une occasion favorable pour Venise d'établir sa domination dans l'île, en plaçant des hommes à elle dans toutes les villes, les forteresses et les ports. Mais la reine resta en Chypre, sous sa dépendance, et continuellement surveillée par ses agents, jusqu'au moment où la république lui signifia l'ordre de quitter Chypre. C'est alors seulement que, pour échapper à cette tyrannie, elle tenta de se réfugier à Rhodes; mais ce projet ne put recevoir son exécution.]

Mais le jeune prince vécut peu de temps, étant décédé l'année suivante, ou l'an 1475, non sans soupçon de poison. Il fut inhumé à Famagouste. [Jacques III, né le 27 ou le 28 août 1473 mourut le 26 août 1474.]

Catherine Cornaro

Catherine Cornaro, sa mère, comme héritière de son mari et de son fils, gouverna le royaume paisiblement l'espace de quinze ans, sous la protection de la république de Venise, qui dissipa à divers temps les vains efforts de la reine Charlotte, qui, après la mort du bâtard, avait repris ses espérances de rentrer en ses Etats [par l'entremise de Rizzo de Marin, ancien chambellan de Jacques II de Tristan de Giblet]. Ferdinand, roi de Naples, la rechercha en mariage pour son fils Frédéric, [ou plutôt pour son fils naturel Alfonse, selon Marin Sanuto le jeune, ou pour lui-même, selon Lusignan; ce qui paraît moins vraisemblable]; mais les Vénitiens, qui aspiraient à la possession de ce royaume, craignant d'en être frustrés si cette alliance se faisait, la firent persuader, par Georges Cornaro, son frère, d'en faire la cession à la république, et de se décharger du soin du gouvernement en se retirant à Venise, où la république lui donnerait de quoi subsister selon sa dignité : ce que la reine, qui dépendit des Vénitiens, fut obligée d'accepter, contre son inclination. Etant ensuite partie de Chypre, elle arriva à Venise, où elle fut reçue, avec beaucoup de magnificence, l'an 1489, et y résigna publiquement tout le droit qu'elle avait au royaume de Chypre. [Mais il n'y a point d'acte écrit de la cession de ce royaume faite aux Vénitiens par la reine Catherine.] La république lui donna la ville d'Ascoli [Asolo, dans la Marche trévisane] et 50,000 livres de pension tous les ans [8,000 ducats, dont les revenus d'Asolo formeraient une partie]. Il fut encore arrêté que la famille des Cornares, dont elle était issue, pourrait ajouter, à l'avenir, à ses armes celles de Chypre.

Ainsi les Vénitiens [moyennant le tribut annuel de 8,000 ducats qu'ils continuèrent de payer au sultan d'Egypte, comme au seigneur suzerain des derniers princes de la maison de Lusignan] devinrent possesseurs de l'île de Chypre, qu'ils tinrent jusques en l'an 1570, qu'elle leur fut enlevée par Sélim [II], sultan des Turcs, qui se prétendait être au droit des sultans et des mamelucks d'Egypte, de qui ce royaume dépendait et était tributaire. [Nicosie fut emportée d'assaut par les Turcs le 9 septembre 1570; Famagouste, la place qui résista le plus longtemps, capitula le Ier août 1571]

La reine Catherine mourut à Venise le 2e [10e] jour de juillet, l'an [1510], âgée de cinquante-quatre [ou plus vraisemblablement cinquante-six] ans [étant née en 1454]. Son corps fut inhumé en l'église des Apôtres, d'où il fut transporté en celle de Saint-Sauveur, durant que l'on rebâtit cette église. Georges Cornaro, son frère, lui fit élever un superbe tombeau de marbre, avec une chapelle.

[Tous les malheurs qui affligèrent Chypre depuis le meurtre de Pierre 1er, et même son assujettissement à la domination des infidèles, avaient été, si l'on en croit Lusignan, prédits clairement par sainte Brigitte, qui, à son retour de Jérusalem, était venue à Famagouste peu après la mort de ce prince. «  Il n'y a plus qu'une de ses prédictions à accomplir, ajoute Lusignan, qui écrivait en 1578, celle qui annonce le retour de l'île sous la puissance des chrétiens.  »
Or voici cette prédiction telle qu'elle se trouve au livre des Révélations de sainte Brigitte, chapitre XIX :
«  Peuple de Chypre, je te déclare que, si tu ne veux te corriger et amender, j'effacerai ta génération et race du royaume, et ne pardonnerai ni au pauvre ni au riche, et t'effacerai en telle sorte qu'en bref temps ta mémoire s'écoulera des cœurs des hommes, tout ainsi que si jamais n'eusses été au monde. Vrai est qu'après cela j'y planterai de nouvelles plantes qui accompliront mes commandements et m'aimeront de tout leur cœur.  »
Il faut avouer que cette prophétie ressemble parfaitement à celles du Mirabilis liber de Nostradamus, et, en un mot, à toutes les prophéties de ce genre, qui deviennent claires après les événements.]
Les Familles d'Outre-Mer par Charles du Fresne Du Cange, publiées par Emmanuel, Guillaume Rey. Paris Imprimerie Impériale M. DCCC. LXIX.

Les Rois d'Arménie

Les géographes du moyen temps divisent l'Arménie en deux parties, dont l'une, appelée la Grande Arménie, avoisine la mer Caspie, du côté du septentrion, et est séparée par le fleuve Euphrate de la Petite Arménie, qui joint de l'autre côté à la Cilicie et à la mer Méditerranée. Mélitène était la capitale de cette seconde Arménie qui fut autrefois le siège des peuples nommés Leuco-Syres ou Syriens blancs, au rapport de Procope, ou plutôt des Mélano-Syres, comme veut Hérodote. Il y avait encore, outre ces deux Arménies, le Thème arméniaque, qui était une partie de la Cappadoce qui avoisine le Pont-Euxin, ainsi nommé, parce qu'il était joignant à l'Arménie. La principale ville de ce canton était Amasée. Mais, dans les derniers siècles, le royaume d'Arménie comprenait particulièrement les provinces qui sont aux environs du mont Taurus, du côté de la Cilicie.

Sous les premiers empereurs de Constantinople, l'Arménie était gouvernée par des ducs et des comtes, jusques sous l'empire de Justinien, qui en donna le gouvernement à Acacius, puis à Sittas, Persan de nation, à qui il avait fait épouser Comito, sœur de sa femme Theodora, qui la tint sous le titre de général d'armée. Ce Sittas fut tué par les Arméniens. Dorothée tint encore ce gouvernement sous Justinien, et Jean Mustacon sous Maurice. Chosroès se rendit maître de l'Arménie et de la Cappadoce, sous Phocas, durant les désordres de l'empire. Héraclius la reprit, lorsqu'il alla en Perse, et y fit même hiverner son armée.
[C'est alors probablement (633) que David Saharhouin, autrefois marzban ou gouverneur d'Arménie pour le roi de Perse, fut envoyé par l'empereur Héraclius, pour administrer ce pays, avec le titre de curopalate.]

Pasagnathès [Sempad, fils de Varazdirots, de la race des Pagratides], patrice des Arméniens, se révolta, quelque temps après, contre l'empereur Constans, à l'ayde des Arabes. Deux ans après, Abib, chef des Arabes, y fit une irruption et défit Maurian, chef des Grecs. Ensuite Saborius [Sapor], Persan de nation, gouverneur de l'Arménie, se révolta contre l'empereur Constans, avec le secours de Muavias [le calife Moawiah], sultan des Arabes, et fut défait, l'an de Nostre-Seigneur 658 [666].

[Il périt par un accident, et il n'y eut point de bataille livrée entre son parti et l'armée impériale. Yézid, fils du calife Moawiah, envoyé par son père pour soutenir le parti du rebelle, prit Amorium, en Galatie; mais cette ville fut reprise, l'année suivante (667), par l'eunuque André, fidèle ministre du jeune prince Constantin, fils de l'empereur Constant.

Il parait que les Arabes s'emparèrent d'une partie [de l'Arménie] sur les Grecs, sous l'empire de Constantin le Barbu, et, sous son successeur, qui fut Justinien Rhinotmète, il se fit un traité de paix entre les Grecs et les Arabes dont Abimelech [Abdul-Malek] était le sultan, par lequel il fut arrêté que les uns et les autres partageraient les revenus de l'Arménie, de Chypre et de lilbérie également. Mais, la même année, Justinien, sans avoir égard à ce traité, envoya Leontius avec une armée dans l'Arménie et la reprit, ensemble l'Ibérie, l'Albanie et la Médie. Enfin l'Arménie vint en la puissance des Arabes, l'an 687 [693, la 8e année du règne de Justinien], par la lâcheté de Sabbas ou Symbatius, patrice, qui en était gouverneur; lequel, voyant que les Grecs avaient été défaits par ces peuples, leur abandonna cette province.
L'année suivante [695, la 10e du règne de Justinien], Muamed [Mohammed], leur chef [fils du calife Abdul-Malek], passa jusques dans la quatrième Arménie, que Baanes, surnommé Heptademon, assujettit entièrement aux Arabes, l'an quatre d'Apsimare [702]. L'année suivante, [les grands de l'Arménie se révoltèrent, massacrèrent les Sarrasins et se remirent sous la domination des Romains; mais] Muhamed y vint en personne, y défit les rebelles et en fit brûler les principaux [703]. De là, il passa en Cilicie, d'où il fut repoussé par Héraclius, frère de l'empereur.
[Ce n'est pas Mohamed, ce sont deux autres généraux arabes, Azar, en 703, et Azib, en 704, qui attaquèrent la Cilicie, et qui furent repoussés par Héraclius.]

Marvan (Merwân), qui fut depuis calife, fils de Muhamed, succéda à son père au gouvernement de l'Arménie [737]. Théophanes ajoute que l'empereur Philippicus [712] obligea les Arméniens qui avaient été chassez de leurs terres par les Arabes, et qui s'étaient retirez dans celles de l'empire, d'aller habiter la quatrième Arménie et Mélitène; laquelle place, ayant été depuis enlevée par les Arabes, fut reprise par l'empereur Constantin Copronyme qui établit, pour gouverneur de la Petite Arménie, Paul, qui fut défait par les Arabes.
C'est cette quatrième Arménie qui a donné les rois et les princes dont j'entreprens l'histoire.

[Du Cange aurait dû appeler ce pays la troisième Arménie. En effet, aux deux Arménies de la Notice de l'empire, Justinien avait ajouté deux autres provinces du même nom, ce qui forma quatre Arménies, ainsi distribuées : la première ou intérieure, comprenant plusieurs villes de la Grande Arménie, entre autres Theodosiopolis, qui devint la capitale de cette nouvelle province; de l'ancien Pontus Polemoniacus, sur le littoral du Pont-Euxin (Trébizonde et Cérasonte), et de la province qui était anciennement la première Arménie (Salala et Nicopolis); la seconde Arménie, qui avait été la première, ayant pour ville principale Sébaste, aujourd'hui Siwas; la troisième, la seconde d'autrefois, dont la ville principale était Mélitène, Malathiah ; la quatrième, qui n'était pas auparavant une province romaine, composée de différentes contrées barbares, et surtout de la Sophène, au delà de l'Euphrate; une de ses villes principales. Amide, fut un des boulevards de l'empire grec. Les trois premières Arménies, dont la deuxième et la troisième représentaient ce qu'on avait appelé la Petite Arménie, étaient distinctes, sauf quelques villes de la première, de la Grande Arménie, située au nord de la Perse, et au sud de laquelle se trouvait la Sophène. A ces diverses Arménies il faut joindre encore le Thème arménien qui, sous Constantin Porphyrogénète, occupait la partie occidentale de l'ancien Pont Polémoniaque ; et la Comagène ou Euphratèse, que les Arméniens regardent comme ayant été une des grandes divisions de la Petite Arménie.

Les divisions et les dénominations des quatre Arménies furent modifiées et changées plusieurs fois; cependant on ne voit pas que la province dont Mélitène était la capitale se soit jamais appelée la quatrième Arménie. C'est donc de la troisième Arménie établie par Justinien, celle dont Mélitène était le capitale, et non de la quatrième, que Du Cange se propose de donner l'histoire. Quoiqu'il s'autorise de Théophane, Constantin Porphyrogénète, Anastase, Cedrenus, pour l'appeler quatrième Arménie, les passages où ces auteurs (qui d'ailleurs n'ont guère fait que se copier successivement) parlent de la quatrième Arménie, peuvent très-bien s'entendre de la Sophène et des autres pays au delà de l'Euphrate.

Plus tard, les princes roupènes de la troisième Arménie et de l'Euphratèse ayant conquis sur les Grecs (1156-1185) la Cilicie, où s'étaient formés, depuis un siècle des établissements d'Arméniens, la dénomination d'Arménie franchit avec eux le Taurus, s'étendit à l'ancienne Cilicie, et, durant les XIIIe et XIVe siècle, s'y appliqua presque exclusivement. Cette région est aujourd'hui nommée Caramanie; elle est, en partie, habitée par des Turcomans, en partie par des Grecs, et surtout par des Arméniens. L'arménien vulgaire y est encore en usage, surtout dans les montagnes du Taurus et dans les monastères. Les Arméniens, aujourd'hui indépendants du Zathoun, parlent un arménien vulgaire des plus corrompus, concurremment avec le turc]

[Quant à la troisième Arménie], nous ne lisons pas quand elle s'est soustraite de l'obéissance des Grecs, quoiqu'il y ait lieu de croire que ce fut avant l'empire de Basile le Macédonien, qui fit la guerre aux Arméniens et assiégea la ville de Mélitène, qu'il ne put toutefois emporter. Cette place était pour lors en la puissance des Arabes, et fut enlevée, sous l'empire de Constantin Porphyrogénète, sur Apocaps, neveu d'Amir, qui en était seigneur. L'histoire remarque qu'en l'an 916 il y avait un prince, en Arménie, qui était indépendant de leur empire, qui témoigna au pape Jean X vouloir se réunir au Saint-Siège. Scylitzès fait encore mention de :

Philarete Brachame

Philarete Brachame, prince d'Arménie, qui, tenant fort dans les places et les lieux qui sont enfermez de montagnes, refusa de reconnaître Michel Ducas; mais, après la mort de cet empereur, il se soumit volontairement à Nicéphore Botoniate, duquel il obtint la dignité de curopalate. Il vivait vers l'an 1080. Après lui paraissent :

Contantin et Taphroc

Contantin et Taphroc, appelé par d'autres TAPHNUZ, frères, princes d'Arménie, qui avaient leurs principales forteresses dans les détroits du mont Taurus, qui étaient si puissants en biens et en hommes qu'ils étaient estimés comme les rois de ce pays-là, ainsi qu'écrit Guillaume, archevêque de Tyr. Car l'Arménie était pour lors divisée en plusieurs principautés, qui s'étaient formées par la faiblesse et l'impuissance des Grecs. L'histoire de ces temps-là a nommé plusieurs de ces petits princes arméniens, savoir GABRIEL, seigneur de Mélétin (Mélitène), capitale de la quatrième Arménie, qui donna sa fille en mariage au roi Baudouin II; PANCRACE et CORVASIL, frères; FER et NICHUZ, qui avaient leurs châteaux du côté de Turbaissel (Tell-Bascher); URSIN, qui avait les siens dans les montagnes voisines d'Antioche; ANTEVEL et LEON, son frère; SIMEON et autres. Abulpharage fait encore mention de BASILE, seigneur des détroits d'Arménie, qui fut surnommé le Larron, à cause des châteaux qu'il enlevait de temps en temps à ses voisins, qui mourut en l'an 1118. Il semble le faire fils de Léon.

[Il serait inutile de vouloir établir aucun ordre de succession entre ces différents seigneurs, dont plusieurs dominaient en même temps sur divers cantons de la Petite Arménie, de la Comagène et de la Cilicie. Nous nous contenterons d'indiquer les altérations que quelques-uns de ces noms ont subies dans les récits des Occidentaux. Ainsi Taphnuz ou Taphroc paraît être une corruption du mot Thoros ou Théodore; Corvasil est le Kogh-Vasil, ou Basile le Voleur des écrivains arméniens, désigné, quelques lignes plus bas, sous le nom de Basile, comme étant un personnage différent. Ursin est le même qu'Oschin, et plus loin, le Turolt des montagnes est aussi un Thoros.]

Constantin et Taphnuz sont ordinairement surnommés, comme aussi leurs successeurs, DE LA MONTAGNE, ou de Montanis, par les auteurs, à cause du pays qu'ils habitaient et auquel ils commandaient, qui était rempli de rochers et de montagnes, ainsi qu'il est décrit par saint Basile, en l'épitre 342, et par Tagenon de Passau et Willebrand d'Oldenbourg.

Ceux d'Edesse, désirant se donner à Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, et se défaire de leur duc, s'appuyèrent de Constantin, prince puissant, dit Albert d'Aix; et Baudouin en ayant été fait seigneur, Taphnuz, frère de Constantin, lui donna sa fille en mariage, et le déclara héritier de tous ses biens. Il est probable que ces princes portèrent le surnom de RUPINS [ROUPENIENS], comme on peut colliger d'Anne Comnène, lorsqu'elle parle des deux frères Rupins, LEON et THEODORE [THOROS], qui commandaient à l'Arménie sous l'empire d'Alexis, peut-être parce que ce nom était familier en leur famille, comme nous verrons encore dans la suite, et qu'il fut pris par eux à cause qu'ils étaient seigneurs de cette partie d'Arménie qui est remplie de rochers. Ordéric semble dire que ces deux frères étaient enfants de Taphnuz, écrivant qu'Alix, fille du roi Baudouin II, et femme de Bohémond II, prince d'Antioche, était nièce de Léon, qui était fils, à ce qu'il dit, de Turolt ou de Théodore des Montagnes; ce que je ne voudrais pas garantir pour véritable, d'autant qu'il est bien peu vraisemblable que Taphnuz eust donné sa principauté à son gendre en faveur de son mariage, ayant des enfants males. Ce qui me porterait à réformer le mot filius dans Orderic, et à y substituer frater, en sorte que Léon aurait été frère et non fils de Toros. Tant y a que Léon et Toros eurent encore Milon pour frère, et deux sœurs, dont l'une fut mère de Thomas, qui posséda l'Arménie après ses oncles; et la seconde épousa Joscelin le Grand, premier du nom, comte d'Edesse.

[Tout cet article est (singulièrement confus. Mais il est facile d'y rétablir l'ordre et d'identifier les personnages à l'aide des Tableaux généalogiques que nous plaçons à la fin de cette Notice.]

Le fondateur de la dynastie des Roupéniens fut un nommé Roupen (Ruben), parent de Kakig II, dernier prince pagratide d'Arménie, dont il vengea la mort sur les Grecs (1080). Il se jeta en partisan dans les gorges du Taurus cilicien; son fils Constantin fixa sa résidence à Pardzerpert, château très-fort, situé au nord de Sis. Cette petite souveraineté se transmit aux descendants de ces deux princes, et fut connue au moyen âge sous la dénomination de royaume de la Petite Arménie, ou comme disent les auteurs arabes, les Etats du fils de Léon.

Le fils de Roupen, Contantin

Le fils de Roupen, Contantin, lui succéda vers 1092 ou 1095. Il vint spontanément au secours des croisés pendant le siège d'Antioche. Ses deux fils, THOROS et LEON Ier, le remplacèrent l'un après l'autre (1100-1129).

L'an 1141, Léon mourut à Constantinople, prisonnier de l'empereur Jean Comnène. Son fils THEODORE ou THOROS II s'échappa de Constantinople, et fut reconnu par les Arméniens pour leur chef (1143 ou 1141). Il mourut (1167 ou 1168), laissant pour successeur un jeune enfant sous la tutelle de THOMAS, son beau-père, qui prit le titre de baile. Cet enfant est nommé ROUPEN dans la chronique arménienne du connétable Sempad.

Milon ou Meslier

L'année suivante, MLEH (Milon ou Meslier), frère de Thoros, usurpa la souveraineté sur son neveu, et le fit périr; mais il se rendit insupportable par sa tyrannie; ses officiers le massacrèrent (1175), et proclamèrent à sa place ROUPEN III. Ce dernier était neveu de Thoros II et de Mleh.

Roupen, après dix ans de règne, se retira dans un cloître, où il mourut quelques jours après, sans laisser de fils. Son frère, LEON II, lui succéda en 1185, d'abord sous le titre de baron, et ensuite, en 1198, sous le titre de roi.

Léon ou Livon

Léon ou Livon, nommé par les Arméniens LEVON, d'où les Grecs ont formé le nom qu'ils lui donnent de Aelovuns eut à démêler avec Bohémond II, prince d'Antioche, son neveu, qui lui porta la guerre dans son pays; en laquelle Léon s'appuya des Turcs, qui défirent et tuèrent dans une rencontre le prince Bohémond; mais ceux d'Antioche eurent leur revanche incontinent après, l'ayant fait prisonnier en une autre bataille, et ne le relâchèrent que lorsque l'empereur Jean Comnène, fils d'Alexis, vint pour faire la guerre à Raymond de Poitiers, prince d'Antioche, offensé de ce que ce prince avait été préféré à son fils Manuel au mariage de Constance, fille et héritière de Bohémond. Sur le bruit du dessein de l'empereur, ils le mirent en liberté et firent alliance avec lui. En suite de quoi, Léon entra dans les terres de l'empire et mit le siège devant Séleucie [Seleucia ad Calycadnum, Selef. aujourd'hui Selefké], ce qui attira l'armée de l'empereur en ces quartiers-là, qui, après avoir fait lever ce siège, entra dans la Cilicie, prit les villes d'Adana et de Tarse, puis passa jusques dans l'Arménie, y prit le fort château de Braca [Vahga], qui fut vaillamment défendu par Constantin, l'un des grands seigneurs d'Arménie, et Anavarze (ou Anazarbe). De là il vint à Antioche, où il mit le prince à la raison. Je ne sais si c'est ce Léon dont Albert d'Aix a entendu parler en son histoire [lorsqu'il nomme deux frères, Antevel et Léon].
[Du Cange a confondu Thoros 1er, frère de Léon Ier, avec Thoros II, fils et successeur de ce dernier; c'est à ce Thoros II que se rapportent les événements qui vont suivre.]

C'était un prince noble et puissant, au rapport de Guillaume de Tyr qui, par son inconstance, s'attira plusieurs fois les armes de l'empereur Manuel Comnène, se fiant sur ce qu'il était éloigné de lui. Ce qui lui donna l'envie d'entrer dans la Cilicie, qui appartenait à l'empire, depuis qu'elle fut enlevée au prince d'Antioche par l'empereur Manuel, et d'en entreprendre la conquête. Mais Manuel envoya aussitôt des troupes contre lui, sous le commandement d'Andronique Comnène, son cousin, qui fut depuis empereur, que Toros défit en diverses rencontres, l'ayant obligé de se retirer avec honte à Constantinople, et comme Toros ne cessait pas de continuer ses entreprises ordinaires, Manuel, qui était occupé ailleurs, donna charge à Renaud de Châtillon, prince d'Antioche, de l'aller combattre. Ce prince le défit entièrement et l'obligea par sa valeur de se retirer dans ses Etats. Renaud, ayant eu quelque mécontentement de l'empereur pour n'avoir pas eu la récompense de cette action qui lui avait été promise, se souleva contre lui et fit alliance avec Toros, qui vint à Antioche avec ses troupes pour les joindre à celles du roi Baudouin III qui avait résolu d'aller attaquer les Sarrazins, sur le bruit de la mort de Noradin (Noureddin). Il se trouva avec lui au siège de Césarée, sur le fleuve d'Oronte, vers l'an 1156. Il prit encore occasion d'entrer derechef dans la Cilicie, où il se rendit maître des villes de Tarse et d'Anavarze [Anazarbe], capitales de la première et seconde Cilicie, et de celles de Mamistre (Mopsueste), d'Adane et de Sisium [Sis, qui fut plus tard la capitale du royaume]. Manuel, piqué extraordinairement contre Toros et contre ce prince, descendit dans cette province avec une puissante armée, et vint se présenter devant Mamistre, où le roi Baudouin III, ayant obtenu de l'empereur le pardon du prince Renaud, moyenna aussi l'accord de Toros, qui rendit la plupart des places qu'il avait prises, puis fit hommage à l'empereur, et le suivit même en ses guerres contre les Turcs; ce qui arriva vers l'an 1159.

Quelque temps après, Noradin étant venu assiéger Harenc, en la principauté d'Antioche, Toros se trouva avec les nôtres et avec Calaman, cousin de l'empereur, qui l'avait établie gouverneur de la Cilicie, pour l'aller combattre; en laquelle occasion les chrétiens perdirent la bataille et furent défaits, au mois d'aout, l'an 1165, et Calaman fait prisonnier. Toros, qui n'avait pas été de sentiment d'aller combattre les ennemis qui avaient levé le siège, se sauva avec une partie de ses troupes, et depuis, s'étant soustrait de l'obéissance de Manuel, il lui enleva plusieurs places dans la Cilicie, sur Andronique Euphorbènes, cousin de l'empereur, qui l'avait établi gouverneur de cette province durant la prison de Calaman. Ce qui donna sujet à Toros de quitter le parti des Grecs, fut la mort d'Estienne [Sdéphane], son frère, qu'il imputait à ce gouverneur. Il décéda sans enfants, avant l'an 1170. [En décembre 1167 ou 1168.]

Thomas, fils de la sœur de Toros

Thomas, fils de la sœur de Toros, lui succéda en la principauté d'Arménie, à laquelle il fut appelé par les grands du pays. Guillaume de Tyr nous apprend qu'il était Latin, c'est-à-dire Français de nation, sans néanmoins désigner sa famille, et ajoute qu'il n'avait pas toute l'adresse pour gouverner que l'on aurait pu souhaiter de lui, et qu'il avait beaucoup manqué encore en ce point, en ce qu'il n'exerça aucune libéralité à l'endroit de ceux à qui il avait l'obligation de sa promotion à une si haute dignité, ce qui lui causa son dernier malheur, car :

Milon [Mleh, frère de Thoros II et de Sdéphane]

Milon [Mleh, frère de Thoros II et de Sdéphane], ou comme les Arméniens le nommaient, MELICH ou MELIER, ainsi qu'il est encore appelé par Guillaume de Tyr (ce nom était familier aux Arméniens), prenant l'occasion de la froideur des grands seigneurs du pays, s'allia sous certaines conditions avec Noradin, avec les troupes duquel il entra dans l'Arménie et en chassa Thomas, ayant été le premier qui, contre la coutume de ses prédécesseurs, avait introduit les infidèles dans ses terres. C'est peut-être la raison pourquoi Arnoul de Lubec le qualifie Sarrazin. Etant [devenu possesseur] paisible de sa principauté, il chassa les chevaliers templiers de la Cilicie, et leur ôta leurs commanderies, quoique dans les commencements il eut porté l'habit de cet ordre. Il conserva une telle amitié avec Noradin et les Turcs, qu'il se joignit presque en toutes rencontres avec eux contre les chrétiens dont il se déclara l'ennemi, pillant et volant ceux d'entre eux qui prenaient leur chemin par ses terres pour s'en retourner, et commettant tous les excès imaginables contre eux. Ce qui obligea le prince d'Antioche de lui déclarer la guerre, à laquelle le roi Amaury, qui avait taché inutilement d'adoucir cet esprit farouche, se joignit. L'un et l'autre entrèrent dans la Cilicie, et y avaient commencé le ravage, lorsque le roi en fut rappelé pour aller secourir Crach, dans l'Arabie, qui était assiégée par Noradin. Ce qui arriva en l'an 1171.

L'empereur Manuel ne fut pas plus heureux en la guerre qu'il entreprit contre lui vers ce même temps, Milon ayant défait ses généraux en diverses rencontres, savoir Michel Vranas, Andronique Euphorbènes, cousin de l'empereur, et Calaman, gouverneur des places que les Grecs tenaient en Cilicie. Ces désordres n'empêchèrent pas que Manuel ne prit l'occasion d'attirer derechef les Arméniens à l'Eglise grecque, et de les soumettre au patriarche de Constantinople, comme ils avaient été auparavant. A cet effet, il envoya, en l'an 1170, Théorian à Norsesis [saint Nersès, surnommé Schnorhali, ou le Gracieux], catholique d'Arménie, c'est-à-dire chef de l'église de ce pays-là [ou patriarche], et non prince, comme veut Baronius, et, si nous en croyons la relation de cette ambassade, les Arméniens embrassèrent entièrement l'Eglise grecque.

Milon laissa pour fils Rupin. Le Lignage d'outre-mer écrivant que Dolet, qui épousa Bertrand de Giblet, fils puiné de Hugues Ier, seigneur de cette place, fut nièce du roi Léon ou Livon, je me persuade qu'elle était issue de quelque sœur de ce roi.

Rupin ou Roupen III, fils d'Estienne

Rupin ou Roupen III, fils d'Estienne ou Sdephané, frère de Mleh et de Thoros II], prince d'Arménie, tenait cette principauté en l'an 1180. Il fut fort différent, en sa façon d'agir, du prince Milon, son père [lisez son oncle], ayant toujours été ami des chrétiens et d'un naturel magnifique. Bohémond III, prince d'Antioche, voyant qu'il lui serait malaisé de conserver la ville de Tarse, capitale de la Cilicie, qui lui avait été rendue par l'empereur, la vendit, en l'an 1182, pour une grande somme d'argent, au prince Rupin, en la bienséance de qui elle était. Quelque temps après, ayant mandé Rupin à Antioche sous prétexte d'entrevue, il le fit arrêter prisonnier contre le droit des gens, et, sur ce qu'il ne voulut pas lui faire hommage, il entra en son pays, y fit le dégât et prit plusieurs de ses places. Il [c'est-à-dire Rupin] favorisa l'entreprise d'Andronique Comnène, lorsqu'il s'empara de l'empire sur le jeune Alexis, fils de Manuel, et se joignit au sultan de Coni [Iconium] contre les Grecs. Il épousa ISABEAU5, fille d'Humfroy II, sire de Thoron, et de sa femme Etiennette, et en eut deux filles, Alix et Philippes. Alix fut mariée avec Raymond, fils ainé de Bohémond III, prince d'Antioche, qui mourut du vivant de son père et laissa un fils nommé Rupin, qui prétendit à la principauté d'Antioche. Philippes fut alliée avec Théodore Lascaris, empereur des Grecs, qui en eut un fils nommé Constans, puis la répudia. Brompton, parlant du retour de Philippe-Auguste, roi de France, de la terre sainte, dit qu'il passa par l'Arménie, en les terres de Rupin de la Montagne, qui n'est autre que ce Rupin, quoiqu'alors il fut décédé, l'Arménie étant possédée, au temps de ce retour, par Léon, comme tuteur des filles de Rupin.

Léon ou Livron II

Léon ou Livron II, ainsi qu'il est nommé par les Arméniens, succéda à Rupin. Presque tous les auteurs écrivent qu'il fut frère puiné de ce prince; et lui-même, parlant du jeune Rupin, prince d'Antioche, petit-fils de Rupin, prince d'Arménie, l'appelle toujours son neveu. Mais une épitre du pape Innocent III semble former un doute là-dessus, qualifiant Milon oncle de Léon, avunculus. Comme encore un titre de Léon du mois d'aout, l'an 1210, dont l'original est au trésor des chartes des chevaliers de Malte de Manosque, souscrit avec le cinnabre ou vermillon, et scellé d'un sceau d'or, où il se dit fils d'Estienne, en ces termes : Léo, filius domini Stephani bonœ mémoriœ Dei et Romani imperii gratia rex, etc. ce qui justifie qu'il était fils d'Estienne, frère de Toros et de Milon, qui fut tué par Andronique Euphorbènes, gouverneur de la Cilicie sous l'empereur Manuel, comme jai remarqué cy-devant.

Rupin lui commit le gouvernement de l'Arménie et lui laissa la tutelle de ses filles, qui en étaient héritières; mais il [c'est-à-dire Léon] le retint par droit de bienséance. Nous ne lisons pas précisément quand il en prit possession, mais seulement que ce fut avant l'an 1190, en laquelle année il envoya ses ambassadeurs et des vivres à l'empereur Frédéric Ier, qui devait passer par ses Etats pour aller en la terre sainte. L'année suivante, il accompagna Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, lorsqu'il passa en l'île de Chypre pour y aller repcontrer Richard, roi d'Angleterre. Trois ans après, il eut un grand différend avec Bohémond III, prince d'Antioche, qui, l'ayant mandé sous prétexte d'une entrevue, tacha de l'arrêter. Mais Léon, qui connaissait le peu de fidélité qu'il y avait en ce prince, dont il avait un exemple tout récent en la personne de Rupin, son prédécesseur, s'étant fait accompagner de deux cents chevaux qu'il avait mis en embuscade, non-seulement échappa de ses mains, mais encore le fit prisonnier, et le fit conduire en Arménie.

Bohémond, voyant bien qu'il lui serait malaisé de s'accommoder avec Léon, pria l'empereur Henry VI, qui était pour lors en la terre sainte, de vouloir s'entremettre de leurs différends. L'empereur vint en Arménie, où il fut très-bien reçu par Léon, qui lui remit toutes ses places en son obéissance, et se soumit de tous les différends qu'il avait avec le prince. Par l'accord qui fut traité, il fut arrêté que Bohémond serait mis en liberté, et que la seigneurie d'Arménie serait quitte pour l'avenir de l'hommage qu'elle devait à la principauté d'Antioche; et que le prince Bohémond en serait vassal et ferait hommage à Léon, auquel les terres qu'il avait prises dans le détroit de la principauté d'Antioche sur le prince demeureraient; et enfin que, pour établir une parfaite concorde entre eux, Raymond, fils ainé du prince, épouserait la fille ainée de Rupin, prince d'Arménie.

En suite de ces traitez, Léon pria l'empereur de lui vouloir accorder la couronne, et de lui donner le titre de roi, attendu qu'il était assez puissant en terres et en provinces pour en être revêtu ; ce que l'empereur lui accorda. Arnoul de Lubec semble dire que l'empereur ne passa pas en Arménie, mais qu'il y envoya Conrad, archevêque de Mayence et évêque de Sabine, au lieu de son chancelier, qu'il avait commis à cet effet, tant pour terminer les différends d'entre ces deux princes que pour couronner Léon; ce qu'il fit avec grande solennité [dans l'église de Sainte-Sophie, à Tarse, le 6 janvier 1198]. A quoi est conforme ce qui est porté sur ce sujet dans les épîtres du pape Innocent III, qui semblent confirmer ce que Baronius a avancé, que la couronne fut envoyée à Léon tant de la part de l'Eglise romaine que de l'empereur. Néanmoins Léon en ses titres ne parle point du Saint-Siège, mais se dit : Leo per Dei et Romani imperii gratiam rex omnium Armeniorum. Vincent de Beauvais écrit qu'il envoya depuis un ambassadeur au pape et à l'empereur Othon IV, pour les prier de trouver bon qu'il fit hommage de son royaume à l'un et à l'autre; ce que le pape et l'empereur lui accordèrent, sauf le droit de l'héritier de cet Etat, qui était le jeune Rupin. Tant y a qu'il est constant que Léon, à la persuasion de l'archevêque de Mayence, se soumit à l'Eglise romaine dont il embrassa la créance; comme fit encore le catholique, ou patriarche, des Arméniens. Mais je ne say d'où Gilles, moine d'Orval, a puisé ce qu'il écrit, que l'empereur Frédéric, en son voyage de la terre sainte, l'an 1190, couronna un roi d'Arménie qu'il nomme Gédéon, confondant assurément cet empereur avec Henry.

Je passe en cet endroit les grands différends que ce nouveau roi eut avec Bohémond IV, prince d'Antioche, au sujet de cette principauté, qui appartenait de droit au jeune Rupin, petit-fils de Rupin, prince d'Arménie, que ce roi appelle toujours son héritier légitime, tant parce que j'en ai remarqué les principales circonstances dans la suite des princes d'Antioche, que pour ce que l'histoire en a été écrite au long par les historiens, et dans les épîtres du pape Innocent, qui marquent encore quelques démêlés qu'il eut avec les chevaliers du Temple, au sujet desquels il fut excommunié. La bonne intelligence qu'il eut avec le jeune Rupin, qu'il avait toujours considéré comme son héritier, et qu'il fit couronner roi par l'empereur Othon IV, ayant obligé les barons du pays de lui prêter hommage, s'altéra peu avant sa mort : ce qui fit bien juger que toute la guerre qu'il avait faite au sujet de la principauté d'Antioche, au nom de Rupin, n'était qu'un prétexte pour agrandir son Etat. De fait, il le chassa d'Antioche, après qu'il s'en fut emparé; et, non content de cela, étant à l'extrémité de la maladie dont il mourut, il refusa de le voir.

[Vers l'an 1216, Léon avait été le principal agent de la révolution qui avait rétabli le prince Raymond Rupin dans Antioche. Il paraîtrait, d'après les inductions qui découlent des textes de Marin Sanuto et du Continuateur de Guillaume de Tyr, que ce jeune prince, sans doute par défiance, s'était hâté de congédier son oncle, et l'avait à peu près forcé de quitter Antioche. Lorsqu'en 1219 il fut chassé lui-même de cette ville, il revint auprès de Léon pour requérir son aide; il avait oublié, dit Sanuto, l'injure qu'il lui avait faite, en le chassant d'Antioche : immemor injuriae qua ipsum de Antiochia expulit. Mais le vieux roi s'en souvenait. Li rois Livons, dit le Continuateur de Guillaume de Tyr, était mal de lui por la honte que il li avait faite de lui faire chacer d'Antioche. C'est pourquoi il abandonna entièrement les intérêts de son petit-neveu, et laissa son royaume à sa fille Isabelle.

Du Cange, en cet endroit et plus bas, aux princes d'Antioche, explique autrement ces deux textes, et suppose que c'est le roi Léon qui, par ses intrigues, inquiet de voir son neveu trop puissant, l'avait fait chasser d'Antioche. Mais Léon était alors mourant, et probablement il était étranger à cette dernière révolution.

Le roi Léon avait été bien secondé en différentes circonstances par les chevaliers de l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem. En reconnaissance, il confirma le don de la ville de Gibel, ou Gibelet, fait à cet ordre par son neveu Raimond Rupin, comme prince d'Antioche, dont il était le baile et le tuteur (22 mai 1207).

Il leur accorda (année incertaine), en récompense des secours qu'ils lui avaient donnés contre les Sarrasins, la cité de Saleph, le Château-Neuf (en arménien Norpert) et Camardesium. — En août 1210, du consentement de son héritier, Raimond Rupin, il leur concéda la ville de Laranda (Karaman), si elle venait jamais à tomber en son pouvoir.

Il donna à l'Hôpital (1214, 23 avril) un casal, en nantissement d'un prêt de 10,000 besants qu'il en avait reçus, pour aider au mariage de sa fille Estefenie avec le roi de Jérusalem, Jean de Brienne. Par un acte du même jour, il consigna au même ordre la terre de Giguerium (en arménien Djeguer) avec toutes ses dépendances, en gage, pour 20,000 besants qu'il lui avait empruntés à la même occasion.
Ces deux derniers diplômes sont datés de Tarse.]

Cependant Léon mourut l'an 1219, durant que les chrétiens assiégeaient la ville de Damiette. Il avait épousé Isabelle [ou Sibylle], fille d'AIméric, roi de Jérusalem et de Chypre, de laquelle il eut une fille unique, nommée Isabelle [en Arménien Zabêl], comme sa mère. Il la donna en mariage au fils d'André, roi de Hongrie (étant incertain si ce fut Belal IV, roi de Hongrie, ou Coloman, roi de Galicie), avec le royaume en dot pour lui et ses héritiers; ce qu'il fit du consentement des barons du pays : et, à cet effet, le roi de Hongrie envoya son fils en Arménie. Mais nous ne lisons pas que cette alliance ait été effectuée, quoique le roi André, dans une épître qu'il écrit au pape Honorius III, le dise formellement : étant toutefois probable qu'on n'en vint qu'aux promesses, attendu le bas âge du jeune prince qui y est remarqué. Il est probable que la même chose arriva du mariage de cette princesse avec Jean de Brienne, roi de Jérusalem, qui n'eut point pareillement son effet, ainsi que j'ai remarqué ci-devant. Tant y a que Sanudo semble dire qu'elle n'était pas mariée lorsque son père mourut, et qu'elle n'épousa qu'après sa mort Philippe d'Antioche, quoique Vincent de Beauvais dise le contraire, l'ayant laissée sous la tutelle et le gouvernement de Constans, son cousin, l'un des plus puissans barons du royaume.

[Avant Constans (Constantin), Adam de Gastim, sénéchal d'Arménie, nommé par les Arméniens Sire Adam, avait été désigné par Léon pour être le baile du royaume et le tuteur de sa fille. Mais il fut tué neuf mois après par les Bathéniens ou Assassins pendant qu'il passait dans une ruelle de Sis; et Constantin, connétable du royaume, resta seul chargé de la régence.]

Philippe, fils puiné de Bohémond IV

Philippe, fils puiné de Bohémond IV, prince d'Antioche, et de Plaisance de Giblet, sa première femme, ayant épousé, en l'an 1221, la princesse ISABELLE, fut, à cause d'elle, roi d'Arménie.

L'histoire remarque que plusieurs princes prétendirent à ce royaume après le décès de Léon : savoir le prince Rupin, qui, ayant été chassé par son oncle, comme je viens de remarquer, vint trouver Pélage, légat apostolique au siège de Damiette, pour tirer du secours pour recouvrer le royaume d'Arménie et la principauté d'Antioche; duquel ayant obtenu des troupes, il descendit dans l'Arménie, et, ayant été recu en la ville de Tarse et reconnu roi, il y fut fait prisonnier par Constans, qui le laissa mourir en prison. Le Lignage d'outre-mer dit qu'il fut tué par les Arméniens.

D'autre part, Jean de Brienne, qui était au siège de Damiette, ayant appris la mort de Léon, abandonna le siège, dans l'espérance d'y retourner, et vint à Acre, avec le dessein de passer en Arménie pour y recueillir ce royaume au droit de la reine Marie, sa femme, et même écrivit au pape Honorius pour obtenir la confirmation de son droit. Mais il ne se lit pas qu'il ait continué dans ce dessein.

Philippe de Montfort y eut aussi des prétentions mieux fondées, à cause de Marie, sa femme, qui était fille et héritière de Raymond Rupin, prince d'Antioche, qui avait été emprisonné par Constans.

Mais Philippe [d'Antioche] en demeura possesseur au droit de sa femme, laquelle il épousa du consentement de Constans, et en jouit peu de temps. Car, l'année suivante, c'est-à-dire l'an 1222, s'étant attiré la haine et le mépris des peuples, Constans prit l'occasion de s'emparer de ce royaume et de la personne de Philippe, qu'il fit mourir en prison, faisant épouser sa veuve, malgré elle, à son fils Aiton (Héthoum). Il se défit encore de soixante-deux barons d'Arménie, lesquels il fit mourir pour s'assurer davantage en son usurpation.
Vincent de Beauvais1 écrit que ce fut Léon qui tua Philippe après lui avoir donné sa fille; ce qui est contraire à ce que les historiens plus fidèles out dit de ce prince.

Constans

Constans, auquel le Lignage d'outre-mer donne la qualité de connétable d'Arménie, ne prit pas le titre de roi, mais seulement de baile ou de régent d'Arménie, sous le roi AITHON, son fils, sous le nom duquel il gouverna le royaume tant qu'il vécut. En ce temps-là les rois d'Arménie étaient tributaires du sultan de Coni [Iconium], lequel ils étaient tenus de servir quatre mois l'année, dans ses guerres, avec quatre cents lances. [Le texte de différentes éditions de Vincent de Beauvais porte trois cents lances.] Mais Constans lui garda mal la foi qu'il lui avait jurée, car, sur le bruit que les Tartares dévaient entrer dans la Turquie, le sultan Azatin [Iz-Eddin] lui ayant envoyé sa mère et sa sœur pour les garantir de leurs outrages, il les livra entre leurs mains et fit alliance avec eux; ce qui irrita tellement le sultan qu'il entra avec une armée dans l'Arménie, et vint mettre le siège devant la ville de Tarse, durant lequel il mourut, l'an 1238.

[Dans la lutte des impériaux contre les Ibelins, Constantin paraît s'être déclaré pour les premiers, et lorsque, vaincus par les Chypriotes (1232), près d'Agridi, ils se réfugièrent en Arménie, Constantin et le roi Héthoum, son fils, les accueillirent avec de grands honneurs.
L'année suivante Constantin s'attira la haine des Templiers par le supplice d'un chevalier de cet ordre. Les Templiers étaient appuyés par le prince d'Antioche, Bohémond V, qui voulait venger la mort de son frère le roi Philippe. Mais un accord ménagé entre le roi d'Arménie et les Templiers prévint une rupture, qui semblait imminente. Dans ces deux circonstances, quoique le roi Héthoum soit nommé avec son père, on voit que c'est Constantin qui était de par le fait le véritable souverain.]

L'histoire ne remarque pas le temps de la mort de Constans, mais seulement qu'il eut pour enfants, outre Aithon, Sembat, Senibald ou Rembath [Sempad], qu'il établit connétable d'Arménie, par l'entremise duquel il fit son traité avec les Tartares; Etiennette [ou Stéphanie], mariée en l'an 1238 à Henry, roi de Chypre, et Marie, femme de Jean d'Ibelin [comte de Jaffa, le rédacteur des Assises].

[Sempad était l'ainé des fils de Constantin, comme on le voit par le passage des Assises de Jérusalem, où Jean d'Ibelin rappelle que le baile d'Arménie, Constantin, le consulta pour savoir si la coutume et la loi du royaume de Jérusalem lui permettaient de disposer d'un fief de conquêt en faveur de celui de ses fils qu'il voudrait. Sur la réponse affirmative de Jean d'Ibelin, Constantin donna le château de Corc (Gorigos) à son second fils Oissin (Oschin), au préjudice et malgré les réclamations de son fils aîné Sempad, connétable d'Arménie.
On peut ajouter à Héthoum, Sempad et Oissin, un quatrième frère, nommé Basile, qui fut abbé-seigneur du couvent de Trazarg.]

Aithon, Ier du nom [Héthoum], ou Othon

Aithon, Ier du nom [Héthoum], ou Othon, ainsi qu'il est nommé par Sanudo et quelques autres, ou Al-Tacphur Hatem [c'est-à-dire le Thakavor ou roi Hatem], comme il est nommé par Abulfarage, prit l'entier gouvernement du royaume d'Arménie, auquel il parvint au droit de la princesse ISABELLE, sa femme, fille du roi Léon. Ayant appris, en l'an 1248, l'arrivée de saint Louis, roi de France, en l'île de Chypre, il y envoya ses ambassadeurs avec plusieurs présents, pour lui offrir ses services. Non-seulement le roi le reçut honorablement, mais encore travailla à accommoder les différends qu'il avait avec le prince d'Antioche, et moyenna entre eux une trêve de deux ans. Le connétable d'Arménie, son frère, qui était allé en ambassade vers Mango, Kan et empereur des Tartares, de laquelle [ambassade] nous avons quelque relation en la Vie de saint Louis, ayant été quatre ans entiers près de ce prince, en retourna l'an 1253. Et, sur le récit qu'il lui fit des bons traitements qu'il y avait reçus, Aithon se résolut, en l'an 1252, de l'aller trouver en personne : lequel, ayant été traité avec de semblables accueils de ce prince infidèle, fit tant, par ses paroles, qu'il lui persuada d'embrasser la religion chrétienne et de se faire baptiser. [Il en obtint aussi que les églises arméniennes fussent exemptes du tribut. Enfin] il retourna de la cour de ce prince en l'an 1253. Le sire de Joinville semble rapporter le voyage de ce roi vers le Kan des Tartares avant l'arrivée de saint Louis en l'île de Chypre, qui fut en l'an 1248, écrivant qu'il obtint alors de lui un grand secours, au moyen duquel il défie le sultan de Coni et des Turcs, et s'affranchit ainsi du servage et du tribut auquel il lui était obligé, ajoutant que la renommée de cette victoire entraîna beaucoup de chrétiens en Arménie, dont on n'entendit plus de nouvelles ; mais cela se peut rapporter à la négociation du connétable. Le Tartare, ayant été baptisé avec les principaux seigneurs de sa cour par un évêque d'Arménie qui était chancelier de ce royaume, envoya Haolau (Houlagou), son frère, avec le roi Aithon, pour faire la guerre aux Sarrazins et aux Perses, et, les ayant subjuguez, il entra dans le pays des Assassins [et] du sultan d'Halape, qu'il défit pareillement; et lui fit part de ses conquêtes, qu'il eut poussées plus avant si la mort de son frère ne l'eut rappelé en son pays. Le moine Aithon, qui rapporte cette mort à l'an 1260, et qui vivait en ce temps-là, comme il écrit lui-même, dit qu'alors le royaume d'Arménie était si puissant qu'il pouvait mettre en campagne douze mille chevaux et quarante mille hommes de pied.

[En conséquence de ces rapports intimes avec les souverains mongols, l'Arménie se trouva, il est vrai, affranchie de tout servage à l'égard des sultans (Iconium, mais elle n'y gagna que de devenir bientôt vassale et presque sujette de ses nouveaux alliés, comme le prouve la suite des faits.]

De là, après la prise de Césarée et d'Azot par les infidèles, l'an 1265, il [c'est-à-dire Héthoum, roi d'Arménie] fut prié, par le pape Clément IV, de vouloir secourir la terre sainte; et, deux ans après, il envoya des troupes à Antioche, qui était menacée de siège; et lui-même n'échappa pas à leurs incursions. Car le sultan d'Egypte, prenant l'occasion de son absence, et durant qu'il était avec les forces du royaume avec les Tartares, envoya une puissante armée dans l'Arménie sous la conduite d'un de ses généraux. Les enfants du roi, sur cette nouvelle, levèrent promptement des troupes pour les opposer à ces infidèles, et, leur ayant livré combat, les Arméniens furent défaits [1266]. Léon, fils ainé du roi, fut fait prisonnier, et un autre [nommé Thoros], tué : ce qui donna facilité aux ennemis de courir et de ravager l'Arménie. Cependant Aithon, qui n'avait pu obtenir du secours des Tartares, à cause qu'ils étaient occupez ailleurs, s'accommoda au temps, et fit trêve avec le sultan, qui lui rendit son fils [en échange de Sangor, ou Soncor Alaschkar, émir égyptien, parent du sultan, qui avait été pris par les Tartares], et lui, restitua au sultan le château de Tempesak (Derbeçak), en fit démolir deux autres, et lui rendit encore un de ses principaux chefs, qu'il tenait prisonnier. Aboulfarage raconte toute cette histoire avec d'autres circonstances sous l'an 1268 [l'année même de la prise d'Antioche].

Ensuite Aithon, après avoir régné quarante-cinq ans, et avoir travaillé beaucoup pour les chrétiens, se résolut, non-seulement de quitter la couronne et de la donner à son fils Léon, mais encore de s'enfermer dans un monastère, où il prit l'habit de moine, s'étant fait appeler Macaire, et mourut incontinent après, l'an 1270.

Il eut plusieurs enfans de la reine, sa femme, savoir : deux fils et cinq filles. Les fils furent Livon ou Léon III, roi d'Arménie, et Toros, qui fut tué en la bataille par les Sarrazins. Les filles furent Sibylle, qui épousa [en septembre5 1254] Bohémond VI, prince d'Antioche; Fémie ou Eufémie, mariée à Julian, sire de Sajette [avec 25,000 besants de dot, par un acte du roi Héthoum, sans date, mais non antérieur à l'année 1243]; Ritta (1), femme du sire de Roche; Marie, alliée à Guy d'Ibelin, fils de Baudoin, sénéchal de Chypre, qui en eut postérité, et Isabeau, qui mourut sans alliance.
1. Ce nom de Rita, abréviation familière de Marguerite, se retrouve dans un état des sommes réclamées au nom du roi d'Arménie (1307) pour dommages et frais occasionnés à lui ou à ses sujets par les gens des galères vénitiennes d'André Sanuto et de Paul Morosini, qui s'étaient emparés du château de Lajazzû. (De Mas-Latrie, Histoire de Chypre, tome III, page 685.) On y voit l'énumération de divers objets d'habillement enlevés à une femme nommée Rita, uni mulieri nomine Rita, mais qui n'a évidemment rien de commun avec la fille du roi d'Arménie.

Léon ou Livron III

Léon ou Livron, IIe [lisez IIIe] du nom, ayant succédé à son père au royaume d'Arménie [après avoir été couronné à la manière des Arméniens], continua de cultiver l'alliance des Tartares, avec le secours desquels il fit ses efforts pour détruire les Sarrazins d'Egypte. Abaga, roi des Tartares, après avoir conquis le royaume de Turquie ou de Coni, l'offrit à Léon; mais il s'excusa de l'accepter, sur ce qu'il lui serait impossible de le conserver, à cause qu'il avait toujours Bendecar ou Bendocbar [Bondokdâr], sultan d'Egypte, sur les bras, qui menaçait à tous moments ses Etats, et qui, l'an 1275, était entré dans la plaine d'Arménie, où il avait mis à mort plus de vingt mille hommes, et avait fait plus de dix mille captifs, et avait emmené un butin sans prix; ce qui obligea le roi de se retirer dans les montagnes, et les habitants de s'embarquer sur mer, pour se sauver de la rage du sultan; une partie tomba entre les mains des pirates, l'autre arriva heureusement à Acre. Il pria seulement le Tartare de se vouloir joindre avec lui pour chasser le sultan de la Syrie, ce qu'il accorda, et l'un et l'autre le défirent depuis en la plaine de la Chamelle.

[Cette victoire, remportée en 1282 sur Kélaoun, successeur des deux fils de Bibars Bondokdâr, mort en 1277, fut sans résultat, par suite de l'inexpérience de Mangou-Temour, frère d'Abaga, qui abandonna trop tôt le champ de bataille. En 1285, un traité de paix et de commerce fut conclu entre Léon III et Kélaoun.]

Le moine Aithon écrit qu'il fut (le roi d'Arménie) doué de prudence et de valeur, et qu'il fut aimé également des siens et des Tartares. Pachymères écrit qu'il maltraita le patriarche d'Antioche, qu'il tint quelque temps prisonnier, et qu'il l'eut fait mourir, s'il ne se fut sauvé. Il ne dit pas le sujet de ce démêlé; mais il y a apparence que ce fut pour cette action qu'il encourut l'excommunication, dans laquelle, il était encore en l'an 1282.

Il épousa Guiran, fille et héritière de Constantin, seigneur de Lambron [ou Lampron], qui était une forte place [au nord de Tarse], entre l'Arménie et la Turquie; duquel Constantin il est fait mention dans Vincent de Beauvais, Brompton, et ailleurs. Il eut d'elle sept fils et trois filles : Aiton, Toros, Semblât ou Sembat, Constantin, successivement rois d'Arménie; Norses [Nersès]; Bupin, nommé encore Alinah (Alinakh) ou Almach; Oissim [ou Ochim], roi d'Arménie; Ysabeau, qui épousa Alméric, prince de Tyr, fils d'Hugues, roi de Chypre; Bicta, mariée à Michel, fils ainé d'Andronique le Vieil, empereur de Constantinople, nommée par les Grecs Marie et Xène [c'est-à-dire l'étrangère]; et Téphanon ou Théophanô, comme elle est nommée par Pachymères, duquel nous apprenons qu'elle épousa Jean l'Ange, fils de Jean, sébastocrator et despote d'Epire; les Grecs lui donnèrent le nom de Théodore. Le Lignage d'outre-mer dit qu'elle décéda en jeunesse.

Aithon, II

Aithon, IIe du nom, succéda à son père au royaume d'Arménie, en l'année 1289, ou la précédente. Le pape l'exhorta, par ses lettres, à embrasser l'Eglise romaine, à quoi il avait témoigné beaucoup d'inclination. Il écrivit sur le même sujet à Marie, sœur de la reine, pour lors décédée, à Toros, frère du roi, et à Léon, connétable d'Arménie, et même il lui envoya quelques frères mineurs, à cet effet, en l'an 1290, pour instruire les Arméniens en la créance orthodoxe, et sur ce qu'après la prise d'Antioche par Bendocbar, ce sultan était entré dans l'Arménie, où il avait fait de grands dégâts, et, y ayant été tué, Nelpus, son fils et son successeur, pour venger la mort de son père, la menaçait d'une seconde irruption, il exhorta le roi de France de donner une favorable audience aux ambassadeurs d'Aithon, et de le vouloir secourir en de si pressants besoins.

Quelque temps après, Aithon, se lassant du gouvernement, à cause des guerres continuelles des infidèles, résolut de prendre l'habit des frères mineurs, où il prit le nom de frère Jean, et quitta le commandement à son frère Toros, si nous en croyons le Lignage d'outremer, d'où nous apprenons que c'est ce roi d'Arménie qui était à Constantinople, en la cour de l'empereur Andronique, au mois de décembre, l'an 1296, Pachymères remarquant qu'il demeurait parmi des frères italiens, c'est-à-dire qu'il avait l'habit de frère mineur.

Toros III

Toros III épousa [du vivant de son père (1286)] Marguerite, fille d'Hugues III, roi de Chypre [moyennant dispenses accordées par Honorius IV, pour cause de parenté, parce qu'Amaury, frère de Marguerite, épousa, vers le même temps, Isabelle, sœur de Toros]; en faveur duquel mariage le roi de Chypre donna à Toros quelques châteaux du royaume de Jérusalem qui confinaient à l'Arménie, avec clause de ne les pouvoir aliéner sans le consentement des deux cours.

Après deux ans de règne, Toros entra dans le cloître, et Héthoum remonta sur le trône. (Toros), étant allé avec son frère Aithon à Constantinople soit pour y chercher du secours [contre les infidèles, et peut-être contre les menées de leur frère Sempad], soit pour y visiter sa sœur, qui avait épousé Michel Paléologue, fils de l'empereur Andronique le Vieil.

Sembat ou Sembald

Sembat ou Sembald, son autre frère, prenant l'occasion de son absence, s'empara du royaume et se fit couronner roi, en l'an 1294. Cependant Aithon et Toros étant retournés dans l'Arménie, ils en furent chassés, ce qui les obligea de passer en l'île de Chypre; de là à Constantinople, d'où ils allèrent trouver le Kan des Tartares, pour se plaindre de l'usurpation de leur frère, et tirer du secours contre lui. Mais Sembat les prévint, et, pour gagner l'amitié de ce prince, épousa, à ce que l'on dit, une dame de Tartarie; et, ayant pris ses deux frères au retour de leur voyage, il les fit conduire en Arménie, où il fit crever les yeux à Aithon, qui recouvra depuis la vue par la permission de Dieu et par miracle, et fit étrangler Toros avec la corde d'un arc. Sembat fut aussi travaillé par les irruptions des Sarrazins, qui l'obligèrent, en l'an 1298, d'avoir recours au pape Boniface VIII, et aux rois de France et d'Angleterre, auxquels il dépêcha ses ambassadeurs pour avoir du secours. Cependant Constans, son frère, ne pouvant souffrir plus longtemps son usurpation, se souleva contre lui et, l'ayant arrêté, le mit en prison et en tira Aithon. Le cour de Constantinople, [et] dont il eut des enfants. Il ajoute qu'étant à la cour de Constantinople il vécut toujours à la manière des Arméniens, lui donnant le nom de GIM.
Tant y a qu'il fut appelé à la succession de la couronne d'Arménie, comme l'héritier le plus apparent à cause de sa mère. [On vient de voir que Gui fut le successeur et non le prédécesseur du roi Constant ou Constantin III.]

Je ne lis rien de particulier de ce qui s'est passé sous son règne, sinon que, d'abord qu'il fut parvenu au royaume, il envoya les archevêques de Mascare et de Trebesonce [Trébizonde], Daniel, frère mineur, et Grégoire de Sargen, chevalier, ses ambassadeurs, au pape Clément VI, pour lui prêter obéissance, et l'assurer qu'il ferait tous ses efforts pour arracher et extirper les opinions erronées qui s'étaient glissées de longtemps parmi les Arméniens; à quoi le pape l'invita particulièrement par la lettre qu'il lui écrivit en l'an 1344. Le pape y envoya même deux ans après, à cet effet, les évêques de Caiche et de Corone, de l'ordre des frères mineurs. Mais il mourut incontinent après. Car, en l'an 1347, Constans, que je crois avoir été son fils, tenait le royaume d'Arménie. [Ce Constans, qui régnait en 1347, était Constantin IV.] Il eut encore une fille, qu'il accorda à Manuel Cantacuzène, fils de Jean Cantacuzène, grand domestique et depuis empereur, durant qu'il était à la cour de l'empereur Andronique.

Constans ou Constantin IV

Constans ou Constantin IV, étant parvenu au royaume d'Arménie, envoya, en l'an 1343, Constans, chevalier, son ambassadeur, au pape Clément VI, à Philippes de Valois, roi de France, et à Edouard III, roi d'Angleterre, pour leur demander du secours contre les infidèles. Nous ne lisons rien des actions de ce prince, mais seulement qu'il eut pour successeur Constantin, sans que nous sachions s'il était son fils ou son frère.

Constantin était roi d'Arménie en l'an 1349, en laquelle année Jean Scherlat fut élu archevêque de Pise, l'histoire remarquant que n'ayant que le titre de diacre et d'élu de Corone, il fut envoyé avec Antoine, l'évêque de Caiche, en qualité d'ambassadeur, vers ce roi. En l'an 1351, le pape Clément VI l'invita, par une lettre qu'il lui écrivit, de joindre ses soins à extirper les erreurs des Arméniens, et, pour l'y porter davantage, il lui promit du secours contre ses ennemis, et lui fit tenir à cet effet 6,000 florins.

Ce fut de son temps que les Arméniens, se voyant pressez par les infidèles, eurent recours à Pierre, roi de Chypre, lequel leur envoya Robert de Toulouse, chevalier anglais ; puis, avec une armée navale de cinquante galères, assisté encore des chevaliers de Rhodes et des Catalans, vint mettre le siège devant Satalie et l'enleva; et enfin obligea les petits seigneurs de la Cilicie de lui payer tribut; ce que le cavalier Loredan rapporte à l'an 1362 [et au règne de Lionnet en Arménie]. Quelque temps après, les Turcs de Caramanie étant venus assiéger Curcho, le même roi de Chypre y envoya le prince son frère, le seigneur de Tyr, le sénéchal de Chypre, et Philippes, duc de Brunswic, avec dix galères et quatre vaisseaux de guerre, qui obligèrent les Turcs de se retirer avec perte. Ce que le même auteur rapporte à l'an 1366.

Il avait épousé Marie, laquelle était veuve de lui en l'an 1372. Les épîtres du pape Grégoire XI [d'après les dates, il paraît qu'il s'agit plutôt, dans les lettres de Grégoire XI, de Marie, femme de Léon VI; on la croyait veuve depuis la disparition de son mari] la qualifient nièce de Philippes, empereur de Constantinople, et de Jeanne, reine de Sicile, ce qui pourrait faire présumer qu'elle était fille de la reine Irène, sœur de l'empereur Philippes, qui fut mariée deux fois, comme j'ai remarqué, et peut-être de son second mariage, ou bien du roi Léon IV. Quoi qu'il en soit, cette princesse, étant veuve et se voyant attaquée de tous côté par les Turcs, eut recours au pape pour lui demander du secours, et pour employer son entremise envers les princes chrétiens. Elle lui envoya, à cet effet, Jean, de l'ordre des frères mineurs, archevêque de Sitie [Sis, capitale de l'Arménie], son ambassadeur. Le pape, ayant appris par sa bouche le péril où était le royaume d'Arménie, écrivit aussitôt à l'empereur Philippes, à la reine de Naples, au prince d'Antioche, gouverneur de Chypre, aux ducs de Venise et de Gênes, et au grand Maitre de l'Hôpital, et les conjura de se joindre ensemble pour se bander contre l'ennemi commun de la chrétienté; et sur les propositions que l'archevêque lui fit qu'il serait à propos que la reine salliast à quelque prince puissant de l'Occident, il jeta la vue sur Othon de Brunswich, cousin de Jean, marquis de Montferrat, dont il avait conduit les armées, et qui, d'ailleurs, était allié au roi de Chypre, lequel, quoiqu'il portas le titre de duc, ne jouissait pas toutefois de ce duché, qui appartenait à son ainé, et n'a voit aucuns biens, étant au reste en réputation de valeur et de conduite. Mais ces propositions n'eurent point d'effet, et Othon épousa depuis Jeanne, reine de Naples.

L'histoire est fort incertaine en cet endroit, car, quoiqu'il soit indubitable qu'il y eut un autre roi d'Arménie entre Constantin et Léon, qui mourut à Paris, son nom ne parait pas avec certitude dans les auteurs. Ce dernier roi étant qualifié quint roi latin dans son épitaphe, il faut qu'il y ait eu quatre rois qui n'étaient pas originaires d'Arménie, mais issus de familles latines, qui l'aient précédé, dont le premier fut Guy de Lusignan, le second, Constans, le troisième, Constantin, et le quatrième fut le prédécesseur de Léon V; car tous les autres furent de race arménienne.

N... roi d'Arménie après Constantin, est nommé LEON ou LIVON par Etienne de Lusignan et Loredan, qui le confond imprudemment avec Léon, qui mourut à Paris. L'un et l'autre semblent convenir que Léon, prédécesseur du dernier, ayant perdu tous ses Etats, qui lui avaient été enlevez par les Turcs, tomba en la puissance de ces infidèles, qui le firent mourir avec sa femme et son frère. Loredan ajoute que ces barbares le firent empoisonner, n'ayant pu le persuader d'embrasser leur religion. D'autres disent qu'ils le firent mourir, sur l'avis qu'ils eurent, qu'il avait traité avec quelques marchands Sarazins pour se sauver de leurs mains.

Quoi qu'il en soit, il y a peu de certitude quant au nom de Léon, qu'ils donnent à ce prince. Je me persuaderais plutôt qu'il se nommait DRAGO, duquel nom quelques monnaies d'argent de la grandeur d'un teston, et un peu plus pesantes, nous représentent un roi d'Arménie chrétien qui ne peut être que le prédécesseur de Léon V [VI]. Il y en a deux dans le cabinet du roi, dont la première a d'un côté une sainte à demi-corps, les bras étendus, le chef diadémé à la façon des saints, et pour inscription, en lettres gothiques, DRAGO REX ARMEN. Le rond de l'autre côté est parti ; au premier est un dauphin en pal ; au second est une femme de profil, à demi-corps, échevelée, regardant le dauphin; et pour devise ces mots : MONE[T] A MACRI CHIO. L'autre monnaie a, d'un côté, une tête d'homme sans barbe, en forme de buse, avec un manteau, et une main qui tient un globe ; et pour légende : DRAG. REX ARM. AGAPI. Le revers est semblable à l'autre, tant par les figures que pour l'inscription, sauf que la tête du dauphin ressemble à la tête d'une femme. Ce nom de Drago était fort commun en ce siècle-là, et particulièrement parmi les Dalmates.

[A la place de ce prétendu roi Draco, des autorités plus certaines présentent PIERRE Ier, roi de Chypre. Ce prince, appelé au trône d'Arménie par les barons du royaume, fatigués de l'anarchie qui suivit la mort de Constantin IV, prit possession, au moins par le titre, en septembre 1368, comme nous l'apprend Guillaume de Machaut; et le témoignage de cet écrivain est confirmé par une médaille de « Pierre, roi de tous les Arméniens. »]

Léon de Lusignan V

Léon de Lusignan V [comme roi, VIe] du nom, [était, selon des rapports dignes de foi, fils d'un roi et d'une impératrice grecque.] Il était roi d'Arménie lorsque les Tartares ou les Turcs se rendirent maitres de ce royaume en ayant enlevé toutes les places, à la réserve de celle de Curcho, que les Génois, qui la gardaient, défendirent longtemps contre ces infidèles. Dorronville semble dire que son royaume lui fut enlevé par le sultan d'Egypte.

[Il serait inutile de répéter ici ce que Saint-Martin a dit sommairement des événements de son règne, et de son impuissante résistance aux attaques incessantes des sultans d'Egypte. Nous rappellerons seulement que sa capitale, Sis, fut prise et brûlée en 1371; que lui-même se réfugia dans des montagnes inaccessibles, et qu'en 1373, au moment où, sur le bruit de sa mort, sa femme. Marie, allait épouser Othon, duc de Brunswick, il reparut tout à coup. Mais les ravages continuèrent : ses villes, ses châteaux furent tous pris et brûlés; et lui-même, renfermé dans la forteresse de Gaban avec sa femme, sa fille et Schahan, prince de Gorigos, son gendre, après avoir soutenu un siège de neuf mois, se rendit prisonnier en 1375. Léon fut conduit, avec sa famille, à Jérusalem, puis au Caire, où il resta captif six ans. En 1380 (3 septembre). Pierre IV, roi d'Aragon, écrivit en sa faveur au sultan d'Egypte, et, en même temps, à l'amiral du sultan, pour l'intéresser à la délivrance du roi. En 1381, Léon obtint sa liberté par la médiation de Jean Ier, roi de Castille. Mais il avait perdu son royaume sans retour.]

Tant y a qu'en étant chassé il vint premièrement en Chypre, puis passa en Italie [ensuite en Espagne, où il confirma aux habitants de Madrid (1389, 19 octobre), dont le roi Jean Ier lui avait concédé la souveraineté (1389, 2 octobre), leurs privilèges, droits et coutumes] et de là en France, en la cour du roi Charles V, duquel il fut fort bien reçu. Le temps de son arrivée est rapporté par plusieurs à l'an 1385 ; mais l'Histoire de Charles VI semble dire que ce fut deux ans auparavant [ou seulement en 1384].

Durant son séjour en France, il fit ses efforts pour obtenir du secours et pour engager les princes chrétiens à son rétablissement ; et d'autant que la guerre était entre les Français et les Anglais, qui pouvait causer quelque refroidissement de leur part, il travailla à moyenner une paix entre les deux princes, et vint, à cet effet, en Angleterre, l'an 1386, trouver le roi Richard II, qui tenait sa cour à Eltham ; mais ce fut sans effet. Le roi ne laissa pas de lui faire grand accueil; et, outre plusieurs présents qu'il lui fit, il le gratifia d'une pension de mille livres par an, ce qu'il fit à l'exemple du roi de France, qui lui en accorda une de six mille, qui était à raison de cinq cents francs par mois : ce qui est témoigné par Froissart et quelques comptes de l'an 1385. Il lui accorda encore, pour sa demeure, l'hôtel de Saint-Ouen, près de Saint-Denis. Il eut aussi plusieurs pensions des autres princes chrétiens ; en sorte que Thomas de Walsingham dit qu'il posséda plus de biens que lorsqu'il était roi, et qu'il fut plus heureux en sa fuite et en son exil qu'il ne fut en son royaume. Enfin, après avoir demeuré en cette cour l'espace de dix ans, il finit ses jours à Paris, l'an 1396, et fut inhumé en l'église des Célestins, à côté du grand autel, où il est représenté en marbre blanc, vêtu d'un manteau royal, la couronne non fermée en tête, le sceptre en la main, couché tout de son long sur un tombeau de marbre noir, enchâssé dans le mur sous une arcade, avec ces deux inscriptions; la première, qui est en peinture, a ces mots :

CI GIST LEON . ROY . HARMENIE . PRIEZ DIEU POUR LUY.

Et plus bas, en lettres gravées :
CI GIST TRES NOBLE EXCELLENT PRINCE LEON DE LUSIGNEN
QUINT ROY LATIN DU ROYAUME HARMENIE
QUI REND LAME A DIEU A PARIS
LE XXIX JOUR DE NOVEMBRE LAN DE GRACE MIL TROIS CENS QUATRE VINGT TREIZE.

Dans une planche de M. Lenoir, la première inscription peinte n'existe plus. Elle est remplacée par une table de marbre, gravée au XVIIIe siècle, où on lit, en capitale romaine:

LEO . LVSIGNANE . ARMENORY . REX . NOVIS
SIM . A . CAROLO . VI . FRANC . REGE . DETVRBATVS
GNISSIME . EXCEPT . IPSI . SVPTIB . HOC
IN . LOCO . REGALITER . SEPVLT . FVIT . AN . D . 1393

Ses armes y sont représentées d'Arménie, parties de Jérusalem, et tiercées de Lusignan. L'Arménie est d'or, au lyon couronné de gueules, brisé sur l'épaule d'une croisette d'or.
[Ce tombeau, que l'on a vu pendant vingt ans au musée des Monuments français, est maintenant dans l'église de Saint-Denis. Il a été représenté dans la Statistique monumentale de Paris, par M. Albert Lenoir.]

L'Histoire de Charles VI remarque qu'il mourut fort chrétiennement, et que, par son testament, il distribua tous les grands biens qu'il avait amassés des libéralités des princes ; savoir, une partie aux pauvres et aux religieux mendiants ; la seconde à Guy, archidiacre de Brie, son fils naturel ; la troisième à ses domestiques, et la quatrième aux intendants de sa maison. Elle ajoute que son corps fut porté aux Célestins, revêtu d'ornements royaux blancs, sur un lit de parade blanc, ayant près de sa tête la couronne d'or. Ses domestiques assistèrent à ses obsèques, en habits pareillement blancs, suivant la coutume d'Arménie, ceux qui portèrent les torches et les flambeaux étant revêtus d'habits de même couleur.
[L'historien Tchamitch dit que Léon VI laissa au couvent des Célestins 2,000 sicles (sic) pour dire des messes.]

Ce roi étant décédé sans enfants [mâles], JACQUES, roi de Chypre, se prétendant son héritier au tiers degré, se fit couronner roi d'Arménie; ce qui donna sujet à plusieurs de s'étonner qu'il prit le titre de roi de trois royaumes, lui qui à peine en possédait un.

Calcondyle, Phranzes et les Annales des Turcs, écrivent que Bajazeth, sultan des Turcs, se rendit maitre de l'Arménie, au commencement de son règne, avant la bataille de Nicopoli, qui se donna l'an 1396. Mais il semble que cette Arménie est autre que celle où les Lusignans commandaient, qui était proprement la Cilicie, Calcondyle faisant assez connaitre que cette province, qui fut conquise par les Turcs, était voisine de l'Euphrate, et que la capitale fut Ertzique, et la principale forteresse Lamaque.

[Chalcondyle dit seulement que Scander, alors roi d'Arménie, étendait sa domination jusqu'à l'Euphrate; ce qui n'empêche pas que l'Arménie dont il était souverain ne soit, en grande partie, l'Arménie des Roupènes et des Lusignans.]

Achamed, fils de Guerapec, en l'Histoire de Tamberlan, fait mention de ces deux places, nommant la première Avzangène, et la seconde, qui en est à une demi-journée, Camaque ou Camache; laquelle, suivant cet auteur, est située sur l'Euphrate. Du temps de Bajazeth, SCENDER [ou Iskander, appelé le Grand Karaman] était roi de cette Arménie, et était le plus puissant prince des Barbares (ce sont les termes de Laonic), c'est-à-dire Turcs, qui régnaient en l'Asie, et a voit rendu des preuves de sa valeur contre ses voisins.

Sa femme le fit tuer et prit le gouvernement avec son fils, et ce fut sur eux que Bajazeth s'empara de cette Arménie. Il la restitua incontinent après à ce prince, que les annales des Turcs nomment TECHRIN BEG, et Achamed TAHARKAN, ayant retenu ses enfants pour otages. Tamberlan [Ling-Timour] enleva cette province aux uns et aux autres, et particulièrement les deux places que j'ai nommées.

[Les provinces qui formaient le royaume de la Grande et de la Petite Arménie retombèrent bientôt au pouvoir des Turcs, et constituent aujourd'hui les pachaliks d'Adana et de Marasch.]

Les Tableaux généalogiques des rois de la Petite Arménie, que nous donnons ci-après, sont extraits du mémoire, intitulé : Etude sur l'organisation politique, religieuse et administrative de la Petite Arménie à l'époque des Croisades, par M. Edouard Dulaurier, membre de l'Institut de France. Nous sommes encore redevables à son obligeance de plusieurs des notes qui sont jointes à cette partie de notre travail.
Les Familles d'Outre-Mer par Charles du Fresne Du Cange, publiées par Emmanuel, Guillaume Rey. Paris Imprimerie Impériale M. DCCC. LXIX.