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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

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Un bâtisseur d'empire : Baudouin Ier, roi de Jérusalem
Dans la grande mobilisation de troupes qui se levèrent pour la première Croisade, l'armée prête avant toute autre à se mettre en marche, fut celle de Godefroy IV de Bouillon.

Celui-ci, duc de Basse-Lotharingie — c'est-à-dire les Ardennes (Bouillon est dans les Ardennes belges tout près de la frontière française), le Hainaut, le Brabant, etc. —, était fils du comte Eustache II de Boulogne-sur-Mer et d'Ida (sainte Ide), sœur du précédent duc de Basse-Lotharingie, Godefroy III. Il partit avec ses frères Eustache III et Baudouin, son cousin Baudouin de Bourcq, fils du comte de Hainaut, et de toute une chevalerie de ces contrées.

Baudouin, frère de Godefroy, se montra pendant l'expédition fort indépendant, et, comme on le verra, dès septembre 1097 abandonna l'armée des Croisés.

Dans leur marche à travers les montagnes du Taurus, les troupes s'étaient reposées quelques jours à Erégli (septembre 1097); Baudouin et le Normand Tancrède avec leurs contingents se dirigèrent alors au Sud, vers la plaine de Cilicie. Ils occupèrent Tarse.

A ce moment, fin septembre 1097, Baudouin vit arriver près du rivage une nombreuse flotte aux mâtures dorées. Cette flotte, composée de marins flamands, frisons et danois, était commandée par un pirate boulonnais, Guynemer, qui apprenant que Baudouin était le fils de son seigneur Eustache II de Boulogne, vint se mettre à son service et lui offrit l'aide de ses équipages. Baudouin en profita aussitôt et lui demanda trois cents hommes pour remplacer la garnison qu'il avait mise à Tarse. Dans la suite, Guynemer apporta un précieux concours à la marche des Croisés le long de la côte, éloignant l'ennemi des ports d'Alexandrette et de Lattaquié, assurant la maîtrise de la mer et un ravitaillement régulier.

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Paul Deschamps - Les campagnes de Baudouin Ier de 1110 à 1118

Vers le 15 octobre 1097, Baudouin rejoignit Godefroy à Marach ; mais deux jours après, il quittait à nouveau l'armée des Croisés pour chercher un établissement vers l'Euphrate, dans une région occupée par une population arménienne dont les chefs avaient grand-peine à lutter contre les attaques des Turcs seldjoukides. Ces chrétiens accueillirent favorablement le seigneur franc et lui demandèrent son appui contre l'ennemi musulman.

Baudouin, à la tête de combattants francs et arméniens, enleva aux Turcs Rawendan et Tell Basher (Turbessel) en deçà de l'Euphrate, puis poussant au-delà du fleuve (février 1098) avec quatre-vingts chevaliers, il enleva Edesse, puis Samosate et Saruj (Sororge). Il attira dans ces places un grand nombre de Francs, et bientôt Baudouin imposait sa domination aux chefs arméniens qu'il était venu secourir.

Ainsi s'élabora le comté d'Edesse qui, avec ses places fortes et ses immenses territoires, devait rester aux mains des Francs pendant un demi-siècle.

Un an, presque jour pour jour, après la prise de Jérusalem survint la mort de Godefroy de Bouillon (18 juillet 1100). Un parti de vassaux de sa famille se forma pour appeler Baudouin à venir prendre le pouvoir après son frère.

Une délégation de chevaliers palestiniens alla le trouver à Edesse le 12 septembre 1100. Il n'hésita pas. Remettant à son cousin Baudouin de Bourcq le comté, il partit le 2 octobre avec une petite escorte. Leur marche précipitée le long de la côte se passa sans encombre jusqu'à une petite distance au nord de Beyrouth.

Le 23 octobre, la troupe franque fut arrêtée à l'approche du défilé du Nahr el Kelb (le fleuve du Chien) là où ce cours d'eau, resserré entre des pentes abruptes, va se jeter en flots tumultueux dans la mer. Une forte armée commandée par le sultan de Damas, Duqaq, et l'émir de Homs, Djenah ed Dauleh, lui barrait le passage.

Une partie de l'escorte de Baudouin, effrayée, l'ayant abandonné, il n'avait plus à opposer à ses adversaires que cent soixante chevaliers et cinq cents fantassins. Le combat dura jusqu'au soir du lendemain. Des renforts musulmans arrivant sur des barques portèrent main forte à ceux qui, du haut de la montagne, accablaient de traits les chrétiens. Par une habile manœuvre, Baudouin, simulant la fuite, attira l'ennemi vers la plaine, puis faisant volte face, il lança ses cavaliers sur les musulmans ennemis qu'il refoula dans le défilé où les Francs massacrèrent quatre cents d'entre eux et firent de nombreux prisonniers tandis qu'ils ne perdaient que quelques-uns des leurs.

Foucher de Chartres, chapelain de Baudouin, avoue son effroi dans ce combat si inégal et dit naïvement qu'il aurait préféré alors se trouver à Chartres ou à Orléans, et qu'il n'était pas le seul.

Le patriarche de Jérusalem, Daimbert, aurait bien voulu imposer à Jérusalem une autorité ecclésiastique, mais l'accueil enthousiaste que réservèrent, vers le 9 novembre, à Baudouin, la chevalerie palestinienne et la population franque ainsi qu'indigène, fit échec à cette tentative.

Godefroy et Baudouin se montrèrent de valeureux combattants. Tous deux étaient fortement charpentés et de haute taille, mais Baudouin était encore plus grand que son aîné. J'ouvre ici une parenthèse pour parler de la force herculéenne de Godefroy : au siège d'Antioche (octobre 1097 — juin 1098) un jour, une troupe musulmane fit une sortie; Godefroy, d'un revers d'épée, trancha à la hauteur du nombril le corps de l'un d'eux, et comme la troupe faisait retraite, on vit le cheval franchir l'enceinte, portant en selle la moitié du corps de son cavalier : «  Li dux le feri de l'espée parmi le nombrill, si que sa moitié desus chei à terre et l'autre moitié remest sur le cheval qui se féri en la cité avec les autres.  »

Il y avait un grand contraste de caractères entre les deux frères : Godefroy était très pieux et modeste. On sait qu'il avait refusé tout autre titre que celui d'avoué du Saint-Sépulcre. Baudouin, au contraire, n'hésita pas à prendre celui de roi de Jérusalem.

Un aspect de noblesse et de majesté se dégageait de sa personne. Il en imposait à tous et aussi aux Orientaux qui aimaient les armes brillantes, les beaux chevaux, les somptueuses réceptions, le faste dont s'entourait Baudouin.

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Sources : Le défilé du Nahr el Kelb où, le 23 octobre 1100, Baudouin I dut livrer combat, au cours de sa marche sur Jérusalem. Cliché 39e Brigade du Levant, 1936.

Il se révéla un colonisateur avisé, soucieux d'organiser un Etat viable, auquel il assurerait des frontières naturelles en fortifiant des positions stratégiques, et en procurant à ses territoires les ressources économiques et agricoles indispensables à leur prospérité.

Pendant le cours de son année de gouvernement, Godefroy de Bouillon et son lieutenant Tancrède n'avaient occupé que quelques places importantes : Jérusalem, Naplouse, Ramleh, Lydda, Emmaüs, Bethléem, Hébron, le port de Jaffa, et en Galilée, Tibériade, Nazareth, le mont Thabor, Beisan et encore, un mois après la mort de Godefroy, Tancrède avait-il pris le port de Caïffa.

Baudouin, pendant dix-huit ans, en d'incessantes chevauchées, allait développer considérablement l'œuvre ébauchée par son frère. Avant même de se faire couronner, le jour de Noël 1100, dans la basilique de Bethléem, il entreprit une campagne qui devait se poursuivre de la fin de novembre au 21 décembre. Avec cent quarante chevaliers, cinq cents fantassins, il alla d'abord faire une reconnaissance du côté du port musulman d'Ascalon ; il le trouva si fortement défendu qu'il renonça à une attaque.

Revenant alors vers l'est, il marcha vers Beit Djibrin où se tenait dans des grottes une bande de pillards qui, depuis longtemps, parcouraient la contrée et détroussaient les pèlerins qui, débarquant à Jaffa, se rendaient à Jérusalem. Il enfuma ces brigands et en massacra une centaine.

Puis, avec des guides arabes, sa troupe, par Hébron, s'enfonce dans la montagne en direction de la Mer Morte ; un détachement atteint la rive ouest près d'Engaddi. Baudouin longe la Mer Morte jusqu'à sa pointe méridionale. Foucher de Chartres exprime la surprise qu'il éprouva en voyant, sur le rivage, des montagnes de sel brillantes comme la glace ; étant descendu de sa mule, il voulut boire, mais il trouva cette eau plus amère que l'hellébore.

Les Francs, contournant la mer au sud, trouvèrent une localité fort agréable qui était l'antique Ségor, où se trouvaient des palmiers-dattiers en abondance, et ils se régalèrent de leurs fruits toute la journée. Ils appelèrent ce lieu «  locus palmarum  » en français «  Paumiers  ». Les habitants de la contrée s'étaient enfuis, «  à part quelques-uns à la peau plus noire que la suie, écrit Foucher, dont nous n'eûmes pas cure davantage que des algues de la mer  ». La troupe se rendit ensuite dans la région de Pétra. Nous verrons que Baudouin y revint plusieurs fois. Il était de retour dans sa capitale le 21 décembre, et le jour de Noël avait lieu son couronnement à Bethléem.

En 1101, le roi de Jérusalem va entreprendre de conquérir des places sur la côte. Jusque-là les Francs ne possédaient que les ports de Jaffa (janvier 1100) et de Caïffa.

Il fallait à Baudouin l'aide d'une flotte qu'il n'avait pas. Or, le 15 avril arriva, dans le port de Jaffa, une flotte génoise venant de Laodicée. Baudouin alla au-devant de cette flotte avec deux navires, bannières déployées et au son des trompettes. Le roi établit un contrat avec les Génois qui s'engagèrent à l'aider, ce qu'ils firent en attaquant, à dix-huit kilomètres au nord de Jaffa, le port d'Arsouf; celui-ci capitula à la fin d'avril et Baudouin y mit une garnison. Voir : Bataille d'Arsouf.

Puis sa troupe et les marins génois allèrent plus au nord attaquer le port de Césarée. Là fut organisé un siège en règle avec grand renfort de perrières et de mangonneaux qui lançaient de grosses pierres. Puis, au bout de quinze jours, les Francs ayant approché une tour de bois plus haute que les murailles, l'assaut fut donné. L'entrée de la place fut forcée le 17 mai 1101 et ce fut le massacre et le pillage. Là aussi, Baudouin mit une garnison.

Se séparant des Génois et quittant la côte, Baudouin gagna Ramleh où il construisit une tour. Plus tard, il alla séjourner de juin à août à Jaffa ou Joppé, surveillant une armée égyptienne qui se concentrait contre lui à Ascalon. Il s'efforçait d'obtenir de Jérusalem des renforts. Cependant quand la menace ennemie devint imminente, il n'avait avec lui que deux cents chevaliers et neuf cents fantassins, la supériorité numérique de l'armée égyptienne était écrasante.

Le contact eut lieu le 7 septembre dans la plaine de Ramleh. Baudouin avait divisé sa troupe en cinq corps : les trois premiers furent écrasés; les deux autres, chevaliers de Jérusalem et de Judée commandés par lui, rétablirent la bataille. Il avait harangué brièvement les combattants : «  Si vous êtes tués c'est la couronne du martyre. Si vous vainquez, c'est une gloire immortelle. Quant à fuir, c'est inutile, la France est trop loin.  » La vraie Croix portée par un évêque l'accompagnant, Baudouin avait chargé avec furie, monté sur sa jument appelée «  la Gazelle  » à cause de sa vitesse; «  il fesoit merveilles d'armes  ». Attaqué par un émir, il frappa de son épée avec une telle vigueur qu'il trancha du même coup le cavalier et sa monture.

Ayant jeté le désordre dans les rangs de l'ennemi, celui-ci prit la fuite vers Ascalon.

Un an plus tard (mai 1102) Baudouin, dont la conquête s'étendait, faillit tout perdre au hasard d'une bataille dans cette même plaine de Ramleh. Pour prendre sa revanche, le vizir d'Egypte al Afdal avait concentré dans Ascalon une armée de vingt mille combattants qui se porta vers le nord, le long de la côte.

Baudouin, apprenant ce mouvement, mais nullement informé de la force de l'expédition, commit l'imprudence de ne pas envoyer des éclaireurs, et se porta en avant avec deux cents chevaliers, sans se mettre en formation de combat. La petite troupe franque fut vite encerclée entre Yasour et Ramleh (17 mai 1102).

Beaucoup tombèrent. Le soir, Baudouin put, avec les survivants, s'enfermer dans Ramleh, mais ce n'était qu'un refuge précaire. Alors se produisit un événement providentiel : un sheikh transjordanien se présenta à l'entrée de la ville et demanda à parler à Baudouin. Le roi avait naguère sauvé la femme de ce sheikh qui lui en gardait une grande reconnaissance. Il l'engageait à s'enfuir à la faveur de la nuit, car au jour l'assaut serait donné. Baudouin s'élança donc avec son écuyer et quelques compagnons au milieu de l'armée ennemie. Il fut poursuivi, mais grâce à la rapidité de «  la Gazelle  », il put s'échapper. Au jour, Ramleh fut enlevée et presque tous les Francs furent massacrés.

A Jérusalem le bruit se répandit que Baudouin était mort; la terreur fut si grande que l'on parla d'évacuer la ville pour gagner la côte. Un des rares rescapés de la bataille, Gutman de Bruxelles, ranima les courages.

Cependant Baudouin arrivait à Arsouf, blessé et épuisé, le 19 mai. De là il gagna par mer Jaffa. Là aussi, ayant arboré sur son bateau la bannière royale, des navires égyptiens se mirent à sa poursuite, mais le vent leur fut contraire. A Jaffa en quelques jours Baudouin regroupait les forces franques et le 27 mai il sortait de la ville et attaquait une armée égyptienne qui campait non loin de là. Au bout de quelques heures de combat, elle prenait la fuite vers Ascalon. Les Francs firent un grand butin. Baudouin rentra en triomphe à Jérusalem.

En 1102 sans doute, Baudouin reconnaît l'importance de la position de Saphet qui commandait la route de Damas à Acre, et son lieutenant, Hugues de Saint-Omer, prince de Galilée, paraît y avoir élevé un château fort.

Pour protéger les voyages des pèlerins, le roi de Jérusalem organisa une expédition sur la côte, entre Caïffa et Césarée. La route était resserrée entre la mer et les contreforts méridionaux du mont Carmel. Là se trouvait un défilé appelé «  le Destroit ou Pierre-Encise  » ; des pillards arabes s'y tenaient pour attaquer et détrousser les caravanes de pèlerins.

Dans cette expédition, Baudouin reçut dans les reins un coup de lance qui le fit tomber évanoui de son cheval (juillet 1103). Il devait souffrir toute sa vie de cette blessure. Le fait que, dès cette époque, le roi se souciait d'assurer la marche tranquille des pèlerinages prouve qu'une certaine paix régnait déjà dans son domaine.

Plus tard, près de ce défilé de Pierre-Encise, les chevaliers du Temple devaient bâtir la puissante forteresse d'Athlit (Château Pélerin)

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Athlit (Château Pélerin - Sources : M. Rey, Architecture Militaire des Croisés

En avril 1104 une flotte génoise forte de soixante-dix galères ayant aidé le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, à s'emparer du port de Byblos (Djebeil), Baudouin demanda à cette escadre de l'aider à conquérir le port d'Acre. Le siège commença par terre et par mer les 5 et 6 mai. Trois semaines après, les habitants ne pouvant espérer aucun secours de navires égyptiens, capitulèrent et les Francs entrèrent dans la ville le 26 mai.

Saint-Jean-d'Acre deviendra le port franc le plus important de la Palestine avec un trafic commercial extraordinaire. Cette cité demeura la dernière de la grande colonie franque à se défendre. Lorsqu'elle tomba en 1291, après un siège soutenu héroïquement, ce fut la fin des Etats francs du Levant.

Après que Baudouin eut occupé Acre, il restait encore aux musulmans, sur la côte de Palestine, les ports d'Ascalon et de Tyr, de Saïda et de Beyrouth. En 1105, Hugues de Saint-Omer construit à peu de distance de Tyr le fort du Toron (Tibnin), à la fois pour surveiller les tentatives en terre chrétienne de la garnison de Tyr et aussi pour en faire une position éventuelle de départ le jour où l'on attaquerait le port.

Ce n'est qu'en 1124 que les Francs purent enfin s'emparer de Tyr. Nous verrons plus loin (chap. 5, cadre géographique, P. 66) qu'à partir de 1103 les Francs occupèrent, au-delà du Jourdain et du lac de TibériadeTempliers.net
Lac de Tibériade
(sources images : Lac de Tibériade - http://www.francogalil.com), la région très fertile du Sawad (terre de Suète) et y établirent des ouvrages fortifiés.

En 1105 ou peu après, Baudouin construit le chastel Arnoul, petit fort de plaine surveillant la route des pèlerins allant de Jaffa à Jérusalem par Ramleh et Lydda.

En 1109 ou 1110, Baudouin fit une expédition vers Baalbeck pour piller la grande plaine extrêmement fertile de la Béqa, mais Togtekin fit avec lui une convention établissant qu'un tiers de la récolte de cette contrée appartiendrait aux Francs. Un peu plus tard, un traité analogue avait été conclu pour les récoltes du Sawad et du Djebel Adjloun au-delà du Jourdain.

Ainsi Baudouin s'assurait des ressources agricoles dans des régions prospères situées en bordure des frontières naturelles de son Etat.

Le roi de Jérusalem avait pris Saint-Jean-d'Acre en 1104. En 1108, il essaya avec l'aide de navires italiens de prendre le port de Sidon, mais il échoua.

L'année suivante, il vint en aide à Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, pour prendre le port de Tripoli, ce qui eut lieu le 12 juillet 1109. Ainsi s'achevait l'établissement au Liban du comté de Tripoli.

A la fin de février 1110, Bertrand vint à son tour participer au siège de Beyrouth qu'entreprenait Baudouin. Des vaisseaux génois et pisans organisaient le blocus. Le 13 mai, la ville capitula.

La même année (été 1110), arriva dans les parages une flotte de pèlerins Scandinaves conduite par le prince norvégien Sigurd. Baudouin accueillit solennellement celui-ci et l'accompagna au Saint-Sépulcre. Après quoi, il lui demanda son appui pour s'emparer de Sidon (Saïda). L'escadre fit donc le blocus du port tandis que Baudouin, assisté de Bertrand de Tripoli, attaquait la ville avec de nombreuses machines de siège

A ce moment, arrivait sur la côte de Palestine, une escadre vénitienne qui renforça la flotte norvégienne. Le 4 décembre, Sidon ouvrait ses portes.

En 1115, Baudouin va entreprendre une expédition au sud et au sud-est de la Mer Morte qui amorcera l'établissement d'une vaste baronnie du royaume : la Terre oultre le Jourdain, laquelle s'étendra depuis Amman jusqu'à la mer Rouge au golfe d'Aqabah, sur une longueur d'environ trois cents kilomètres.

Déjà, avant de se faire couronner roi de Jérusalem, il avait fait une incursion dans l'Ouadi Mousa, c'est-à-dire auprès de Pétra.

En février-avril 1107, ayant appris que trois mille Damasquins construisaient un château pour interdire le passage aux marchands chrétiens, il était parti avec cinq cents soldats, avait chassé les Musulmans et détruit leur ouvrage; et pour avoir plus d'ouvriers agricoles il avait ramené des chrétiens du voisinage de Pétra pour les établir à titre de colons dans les terres de Palestine.

Donc, en 1115, il va se fortifier solidement à l'orient de la Mer Morte. Ayant choisi à une trentaine de kilomètres au nord de Pétra un site agréable, fertile et pourvu d'eau, naturellement bien défendu au sommet d'une montagne, il y entreprit la construction d'un château pour fermer de ce côté le passage aux ennemis mais aussi pour surveiller les routes des caravanes commerçantes qui allaient et venaient de Syrie à la mer Rouge et en Egypte, et aussi la route des pèlerins, le Derb El Hadj, qui se rendaient en Arabie vers les villes saintes de Médine et de La Mecque. Grâce à cela, le seigneur de la Terre oultre le Jourdain prélevait un péage sur les caravaniers et les pèlerins : source abondante de revenus pour le royaume.

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Le château de Montréal, construit en 1115 par Baudouin Ier, au sud de la Mer Morte. Cliché du R.P. de Savignac, 1912.

Le roi travailla en personne pendant dix-huit jours à la nouvelle construction et veilla à la munir d'une garnison, de machines de guerre et de vivres. Voulant laisser le souvenir de cette fondation, il donna au nouveau château le nom de Mont-Royal (Montréal) appelé Shobak par les chroniqueurs arabes.

L'année suivante (1116), le roi, «  toujours impatient d'ouvrir des voies nouvelles  », écrit Albert d'Aix, fit avec deux cents chevaliers une marche jusqu'à la mer Rouge. Ils trouvèrent près de la mer le village d'Ailat, voisin des ruines de l'antique Elath, des livres hébreux. Les habitants s'enfuirent vers le rivage, sautèrent dans leurs barques et gagnèrent la haute mer, épouvantés par ces étranges guerriers. Quant à ceux-ci, ils se reposèrent de leur longue marche en se baignant dans la mer et en se livrant au plaisir de la pêche.

C'est probablement peu après que les Francs établirent le fort d'Ailat. Il semble qu'ils construisirent aussi un fort dans l'île de Graye toute voisine. D'autres postes furent établis le long de la route du Hedjaz (le Derb el Hadj) : le grand château de Kérak (que les chroniqueurs appellent le Crac ou le Crac de Montréal pour le distinguer du Crac de l'Hospital dans le comté de Tripoli), construit en 1142 par Payen le Bouteiller, sire de la Terre oultre le Jourdain, ce château étant plus considérable que Montréal; plus au nord Ahamant (Amman) puis au sud, Tafilet et près de Pétra, Hormoz, li Vaux Moïse et Sela. Cette ligne de forteresses pouvait interdire les communications entre l'Egypte et la Syrie musulmane, entre Le Caire et Damas.

La même année, irrité des razzias fréquentes que la garnison de Tyr faisait en territoire chrétien, Baudouin voulut les empêcher en construisant tout près, au sud, la forteresse de Scandélion.

Au début de 1118, Baudouin entreprit avec deux cent seize chevaliers et quatre cents fantassins un voyage d'exploration vers l'Egypte. On passa par Hébron et le désert. En mars, on pénétra dans Farama. On marcha jusqu'au lieu le plus oriental du delta du Nil. On voulait atteindre Tanis.

Mais le roi se sentit gravement malade et il fallut rebrousser chemin. Il mourut à El Arish le 2 avril. Il reste un souvenir émouvant de son passage en cette contrée : comme il avait demandé à être enterré au Saint-Sépulcre auprès de son frère Godefroy de Bouillon, son cuisinier Addon enleva les viscères pour empêcher une décomposition rapide et ces viscères furent enterrés à El Arish. On éleva pour marquer l'endroit un tas de pierres qui fut appelé Hadjeret Berdaouil (la pierre de Baudouin). Ce nom était encore, au début du XXe siècle, employé par les bédouins. Un étang du voisinage, à l'ouest d'El Arish, s'appelait Sebkat Berdaouil (le marais de Baudouin).

Notre propos étant de montrer la continuité de vues de Baudouin pour asseoir son autorité dans son Etat et l'étendre en d'incessantes chevauchées, nous ne ferons qu'évoquer son activité qui fut grande en dehors de son royaume.

Agissant comme souverain responsable à l'égard des autres princes de Terre Sainte, le comte de Tripoli, le prince d'Antioche et le comte d'Edesse, il leur apporta son concours à la tête de son armée et aussi son arbitrage dans leurs conflits.

En mars 1109, Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, et Guillaume Jourdain, neveu de ce dernier, étant en compétition pour le comté de Tripoli, et Tancrède soutenant Guillaume Jourdain, Baudouin donna raison à Bertrand. Un mois plus tard, il vient avec ses troupes prêter main-forte à Bertrand devant Tripoli assiégée depuis dix ans, et la ville ouvre ses portes.

L'année suivante, il se porte sur l'Euphrate pour repousser les prétentions de Tancrède à la suzeraineté sur Edesse et rétablit Baudouin de Bourcq qu'il avait mis lui-même en 1100 à la tête du comté d'Edesse.

Un an plus tard, en 1111, son effort de conciliation entre les princes francs se montre efficace contre une menace d'invasion des Musulmans. Accourant de toutes parts, les forces franques se retrouvent à Chastel de Ruge près de l'Oronte : le roi est là, avec sa chevalerie, ainsi que Bertrand de Tripoli et Tancrède, prince d'Antioche, avec leurs contingents. Bientôt Baudouin de Bourcq et Joscelin de Courte-nay les rejoignent avec leurs troupes de l'Euphrate.

C'est une armée franque de seize mille hommes qui fit mouvement vers Apamée tandis que l'armée musulmane prenait position devant la citadelle de Sheïzar sur l'Oronte. Il y eut de vigoureuses charges de cavalerie, des combats singuliers, de brillantes passes d'armes, mais les forces étaient égales et ne purent s'entamer.

Ainsi Baudouin, hors de ses frontières, comme dans son domaine palestinien, s'est toujours montré un valeureux guerrier et un chef d'Etat plein de sagesse.

Baudouin Ier, en dix-huit ans de règne, avait donné au royaume de Jérusalem toute l'étendue de son territoire; sauf les deux ports de Tyr et d'Ascalon qui ne furent conquis, le premier qu'en 1124, le second qu'en 1153. Les frontières naturelles étaient constituées : au Nord, le royaume était limité par le comté de Tripoli, la frontière paraissant s'être trouvée au Nahr al Muamiltain à peu de distance au nord de Beyrouth; le long de la côte au sud, au-delà de Gaza et du petit fort avancé du Darum, se trouve un immense désert sans eau que les Francs appelaient la Grande Berrie; cette étendue dénudée suffisait à protéger de toute invasion le royaume vers le midi.

A l'Est, la grande dépression appelée la fosse syrienne, parcourue par de grands fleuves et encadrée de chaînes de montagnes, formait une frontière naturelle aux Etats chrétiens.

Cependant les Francs s'établirent au-delà. Ainsi nous avons vu que par des traités, Baudouin s'assura, au-delà du Jourdain et du lac de Tibériade par une sorte de condominium avec Damas, une part des récoltes dans le Sawad (terre de Suète) et plus au sud dans le Djebel Adjloun; même il établit un poste de vigie avec une garnison, la grotte d'El Habis, pour surveiller le voisinage et protéger les métairies (casaux) exploitées par des cultivateurs musulmans et chrétiens.

Baudouin occupa aussi tous les territoires environnant la mer Morte, au sud l'Idumée, à l'est le pays de Moab où fut créée la Terre oultre le Jourdain.

Dominant de quinze cents à seize cents mètres la grande dépression de la mer Morte et du Ouadi Araba s'étend une longue chaîne montagneuse couronnée de hauts plateaux larges de quinze à dix-huit kilomètres, au sol de terres volcaniques riches et propices à la culture des céréales. Les Romains appelaient cette région la Palestina salutaris. Le versant ouest de cette chaîne, fort escarpé, se dresse comme un mur en face de la Palestine, tandis que le versant oriental descend doucement et par paliers vers le désert. De vastes pâturages occupaient cette zone où transhumaient de grands troupeaux de chameaux et de bétail.

Nous avons vu qu'une ligne de forts fut établie, comme des sentinelles avancées, au-delà de la mer Morte et du Ouadi Araba. Le plus méridional de ces forts, Ailat sur la mer Rouge, devint un port de commerce fort actif. Là arrivaient les produits, pierres précieuses, œuvres d'art, denrées de la Perse et de l'Inde; les caravanes des grands négociants de Damas les recevaient et les transportaient à travers le territoire du prince franc d'Oultre le Jourdain, puis de Damas, les marchandises étaient envoyées en terre chrétienne vers Saint-Jean-d'Acre et Tyr. Les marchands damasquins trafiquaient librement sur le littoral. Ainsi le commerce asiatique prit une ampleur nouvelle et ses produits, grâce aux commerçants italiens, provençaux et catalans qui abordaient en Terre Sainte, affluèrent en Europe.

Les abords de la mer Morte furent mis en valeur. Sur la rive ouest on établit de grandes plantations d'arbres fruitiers pour l'arrosage desquels on fit d'importants travaux d'irrigation. On voyait de vastes plantations de cannes à sucre au nord au voisinage de Jéricho et aussi au sud près de Kérak; le sucre de cette région s'exportait au loin : dans l'île de Chypre on vendait une poudre de sucre provenant de Kérak et l'on voit encore, au pied de la forteresse de Kérak, sur les bords du Ouadi el Frandji (la rivière des Francs), des vestiges de moulins à sucre.

Au sud-est se trouvait l'oasis de Ségor (Paumiers) où les palmiers-dattiers croissaient en abondance. On exploitait aussi à Ségor le baume et, pour la teinturerie, l'indigo. Enfin on recueillait sur la mer Morte le bitume et le sel. Les fruits et les denrées des abords de la mer Morte étaient transportés sur la rive occidentale par une flottille de bateaux de commerce.

Tout ce développement agricole, industriel, commercial, ne se réalisa pas entièrement bien sûr au temps de Baudouin Ier, mais c'est ce prince assurément qui lui donna son essor.

En 1113, les troupes de Jérusalem étaient en campagne avec le roi dans la région de Tibériade lorsque l'armée égyptienne d'Ascalon vint jusque sous les murs de la capitale qui, privée de défenseurs, fut sur le point de tomber aux mains de l'ennemi.

Lors de la première Croisade, avant la prise de Jérusalem par les Francs, les Musulmans avaient renvoyé les chrétiens qui y habitaient et lorsque les Croisés y furent entrés ils en chassèrent les Infidèles. Ainsi la ville se trouvait-elle fort peu peuplée.

Baudouin voulut pourvoir à cette pénurie. Il fit informer secrètement les chrétiens syriaques et grecs de Transjordanie qu'il leur proposait de venir s'établir à Jérusalem où il leur assurerait une existence convenable. Un grand nombre de chrétiens, vivant sous la domination musulmane en Transjordanie et ailleurs, accoururent avec leurs familles et leurs biens.

Ainsi Baudouin assura non seulement le repeuplement de Jérusalem mais il installa aussi des populations agricoles dans les casaux de Palestine, qui prospérèrent.

Et il avait si bien assuré le gouvernement de son Etat que la confiance d'y vivre dans la sécurité et l'aisance se propagea outre mer et que beaucoup d'Occidentaux vinrent se fixer définitivement en Terre Sainte.

Cette fusion entre Croisés installés en Palestine et immigrants arrivés après la conquête est clairement exprimée par Foucher de Chartres, le chapelain de Baudouin; quelques années après la mort de celui-ci il écrivait : «  Dieu a transformé l'Occident en Orient. Le Français d'hier est devenu, transplanté, un Galiléen ou un Palestinien. Tel d'entre nous a pris pour femme non pas une compatriote, mais une Syrienne ou une Arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée. La confiance rapproche les races les plus éloignées... Chaque jour des parents et des amis viennent nous rejoindre. Ceux qui étaient pauvres en leur pays, ici Dieu les a faits riches. Pourquoi retournerait-il en Occident celui qui a trouvé l'Orient si favorable!  »
Sources : Paul Deschamps - Au Temps des Croisades - Hachette Litterature - 1972

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