Préface — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte

Cet ouvrage constitue le troisième et dernier Tome de mes enquêtes sur les Châteaux des Croisés en Terre Sainte poursuivies au cours de mes Missions au Levant de 1927-28, 1929 et 1936.

Les deux tomes précédents ont paru en 1934 et 1939. Le premier comportait une Introduction Générale sur la Syrie franque et une étude approfondie sur le Crac des Chevaliers. Lors de ma première mission, j'avais deux compagnons très regrettés : l'Architecte François Anus et le Capitaine, plus tard Général, Frédéric Lamblin.

Quand nous sommes arrivés au Crac, nous avons trouvé installé dans ses enceintes, tout un village avec plus de cinq cents habitants et de nombreux animaux. On imagine les difficultés que nous eûmes à entreprendre l'étude de cet édifice encombré de constructions adventices et dont les salles basses étaient comblées de fumier jusqu'aux voûtes. La tâche était particulièrement malaisée pour l'architecte. Les années suivantes, avec l'aide de la main-d'œuvre et du matériel militaire — la France ayant alors le Mandat de la Syrie et du Liban — de grands dégagements furent opérés et François Anus put continuer son entreprise. Il leva minutieusement, étage par étage, les Plans du Crac, ce qui lui permit de déterminer plusieurs campagnes de construction. Car, pendant tout le temps que le Crac fut entre les mains des Chevaliers de l'Ordre de l'Hôpital, de 1142 à 1271, ils ne cessèrent de l'agrandir et d'en améliorer les défenses. On peut dire que l'examen de ce seul monument permet de suivre les grandes étapes de l'architecture militaire française au cours de cent trente années.

En 1934, le Service des Monuments Historiques de France, affectait à des restaurations urgentes et à la mise en valeur du Crac des Chevaliers des crédits importants et M. Henri Seyrig, Directeur du Service des Antiquités de Syrie désignait M. Pierre Coupel, Architecte de ce Service, pour diriger ces travaux. Pendant deux ans un Chantier où travaillaient environ cent vingt ouvriers fut en activité.

En 1929, au cours d'une deuxième mission je me suis rendu en Palestine avec François Anus. Nous avons visité la forteresse des Templiers d'Athlit, au bord de la mer, au Sud de Saint-Jean-d'Acre et nous sommes allés jusqu'au-delà de la Mer Morte à la grande forteresse de Kérak de Moab dont mon compagnon dressa les Plans.

En 1936, avec M. Pierre Coupel, je visitai dans le Sud du Liban et en Galilée plusieurs ouvrages fortifiés tels que le Château de Mer de Saïda ; en avant de cette ville, le Château de Belhacem et plus loin, en grand-garde, fut reconnue la grotte-vigie appelée la Cave de Tyron située au flanc d'une falaise au Sud de la chaîne du Liban ; plus au Sud, à l'Est de Tyr, le Château du Toron.

Il s'agissait surtout d'étudier deux grands châteaux de montagne : Subeibe au Sud de l'Hermon, sous les murs duquel combattit Joinville, et Beaufort au Sud de la chaîne du Liban, dressé comme un nid d'aigle sur une ligne de crête. M. Pierre Coupel leva les Plans de ces deux châteaux. Il dirigea, avec la main-d'œuvre militaire, des travaux de déblaiement de l'étage inférieur de Beaufort au cours desquels on dégagea la salle basse du Donjon avec sa porte chargée d'un grand linteau surmonté d'un arc de décharge à bossages comme on en trouve au Donjon franc de Giblet (Byblos) et au Château de Saône.

A Kérak, à Subeibe, à Beaufort notre enquête nous permit de distinguer les ouvrages des Francs et les réparations et additions des Arabes.
Les Plans de ces trois forteresses furent publiés dans le Tome II, intitulé « La Défense du Royaume de Jérusalem », paru en 1939.
Le Tome III est consacré au Comté de Tripoli qui comprenait presque tout l'Etat actuel du Liban et à la Principauté d'Antioche occupant une grande partie de la Syrie.
Le quatrième état Franc dans le Nord était le Comté d'édesse, s'étendant à l'Est jusqu'au-delà de l'Euphrate. Les Francs ne s'y maintinrent qu'un demi-siècle. A leur arrivée ils trouvèrent de nombreuses forteresses dues surtout aux Byzantins. Il semble qu'ils ne firent guère œuvre de bâtisseurs dans ces régions, utilisant ces édifices et les réparant.

En Palestine, en Transjordanie, au Liban et en Syrie, les Francs avaient organisé tout un réseau de défenses, villes enfermées dans des enceintes, grandes forteresses, ports fortifiés, ouvrages bâtis sur le littoral ou occupant un cap (Athlit, Nephin) ou enfermés entre la mer et l'embouchure d'un fleuve (Toron de Belda) ou occupant un îlot (Saïda, Château de mer), Tour de Maraclée ; Tours de garde (Toklé), postes de guet que j'ai appelés grottes-vigies, creusées dans des falaises à pic, découvrant un vaste horizon face aux territoires ennemis (el Habis, Cave de Tyron), tous ces édifices gardant les frontières aussi bien que le bord de la mer, ou bien au cœur du pays, placés au confluent de deux cours d'eau ou à un croisement de routes, ou juchés sur des lignes de crête ou des sommets commandant des vallées.

Ainsi face à face le Crac des Chevaliers et le Château d'Akkar, le premier au Nord sur un dernier ressaut du Djebel Ansarieh, le second au Sud sur le dernier contrefort de la chaîne du Liban. Ces deux forteresses, à la frontière du Comté de Tripoli, surveillaient la vallée de la Boquée qui ouvrait un passage facile et donc dangereux entre le littoral avec les villes franques de Tortose et de Tripoli, et la vallée de l'Oronte avec les villes musulmanes de Hama et de Homs.

* * *

La présente publication étudie, comme les précédentes, de grandes forteresses : Giblet (Byblos), Saône (Sahyoun), Chastel Blanc (Safitha), Margat (Marqab), avec dans l’Album des Plans, ceux de la première dus à M. Jean Lauffray, des trois autres à M. Pierre Coupel.
Giblet, l'un des plus anciens châteaux construits par les Croisés où ceux-ci, comme me l'a fait remarquer M. Maurice Dunand, remployèrent des pierres à bossages taillées par les bâtisseurs perses, procédé que les Francs adoptèrent pour le plus grand nombre de leurs ouvrages fortifiés pendant le XIIe siècle ; Saône la plus imposante de leurs forteresses des premiers temps de l'occupation ; Chastel Blanc avec son haut donjon rectangulaire construit par les Templiers, dont la Salle basse est une église fortifiée ; Margat, château de l'Hôpital, dont le donjon massif et l'enceinte munie de tours rondes égalent en puissance les ouvrages du Crac.

Une trentaine d'ouvrages fortifiés de types divers font l'objet de courtes notices et sont représentés parfois dans le texte par des croquis de Plans et dans l'Album par des photographies dont un grand nombre aériennes.

On sait que le R. P. Poidebard, Lieutenant-Colonel de réserve d'Aviation, avait utilisé ce procédé d'enquête archéologique pour retrouver dans le désert de Syrie les traces du Limes romain, à l'époque où la France exerçait son Mandat sur le Liban et la Syrie. Grâce à sa bienveillante intervention j'obtins le concours des escadrilles de l'Armée du Levant. Les aviateurs se mirent avec zèle à la recherche de ruines dont on ne connaissait l'emplacement qu'approximativement et que je tâchais de situer à l'aide des cartes.

J'ai pu réunir ainsi toute une collection de photographies d'avion. Les photographies prises au sol ne peuvent donner l'idée du relief tourmenté que couvrent les forteresses de montagne.

Les photographies aériennes obliques font mieux voir comment les ingénieurs militaires ont adapté leurs ouvrages en fonction de ce relief, renforçant les défenses sur les points faibles mal défendus par la nature. Ainsi à Margat l'extrémité sud étant sous la menace d'une éminence toute proche, c'est en face de celle-ci qu'on a élevé un puissant donjon. Les photographies verticales sont, comme des plans en relief, fort évocatrices.

* * *

Cette étude d'architecture militaire (2e partie : les Forteresses) est précédée d'une enquête historique, géographique et aussi, dans une grande mesure, topographique, qui vient après les importants travaux de toponomastique d'Eugène-Guillaume Rey (Les Colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècles, Paris 1883), de René Dussaud, Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, Paris, Geuthner, 1927), et plus récemment l'ouvrage de Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'époque des Croisades et la Principauté franque d'Antioche, Paris, Geuthner, 1940, qui m'a été si précieux. Je rappelle la grande Histoire des Croisades en trois volumes de René Grousset, Pion, 1934-1936, qui situe de façon très précise les champs de bataille et les itinéraires des armées. Et j'ai tiré grand profit des identifications de Jean Richard dans ses études sur le Comté de Tripoli.

J'ai voulu moi aussi rechercher non seulement les ouvrages fortifiés (en latin Castra, Castella, Caveae), (en arabe, Qal'a, diminutif Qoulei'a, Qasr, Hisn ou Hosn, en Turc, Kalé) ainsi que les casaux, c'est-à-dire les métairies, et autres lieux dits dont on relève une quantité considérable dans les actes publiés par Delaville le Roulx dans son monumental ouvrage le Cartulaire Général de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (1100-1310), Paris, 1894-1906, 4 volumes) ainsi que dans les Regesta regni Hierosolymitani de R. Rohricht (1893) et Additamenta (1904).

Si René Dussaud a accompagné ses commentaires d'un complet appareil de cartes, celles-ci sont très peu détaillées dans les autres ouvrages, en sorte que cette abondante source d'informations est difficilement accessible au lecteur.

Ayant repris la carte du Capitaine Gélis de 1862 : Carte du Liban, d'après les reconnaissances de la brigade topographique du corps expéditionnaire de Syrie en 1860-61, et la carte ottomane au 200000e reproduite dans une édition française en 1920, j'ai proposé diverses additions et rectifications. Mais surtout j'ai bénéficié d'un admirable instrument de travail : la carte au 50000e établie de 1927 à 1945 par les Ingénieurs-Géographes français (Relevés effectués sur le terrain et par photographies aériennes). Malheureusement l'entreprise n'a pas été complètement terminée : ainsi le secteur immédiat du Crac des Chevaliers n'a pas été publié et m'a fait grand défaut. Cette carte au 50 000e concernant le Comté de Tripoli et la Principauté d'Antioche m'a permis d'étendre largement ma documentation toponymique et d'augmenter de façon appréciable les identifications.

Je n'en signalerai que trois, à titre d'exemple : La grotte-vigie musulmane de Zalin servant de poste de guet aux Musulmans, placée à flanc de falaise entre leur forteresse de Sheïzar et la citadelle chrétienne d'Apamée avec vue sur celle-ci ; la carte musulmane indique en ce point Hayaline : une chronique nous dit qu'un guerrier de Tancrède s'était fait descendre du haut de la falaise dans une caisse de bois jusqu'à l'ouverture de la grotte et avait fait sortir tous les gardes de cette grotte pour les livrer au Prince.

L'emplacement de Rugia ou Chastel de Ruge (c'est-à-dire dans la région du Roudj) et non pas Chastel Rouge, comme on l'a toujours écrit, a été fort discuté. Dussaud écrivait (page 176) que si l'on pouvait le situer on aurait fixé la position d'« une des Places de la Principauté d'Antioche dont l'identification présente le plus d'importance. »

Rugia a été plusieurs fois signalée comme un lieu de rencontre des chefs Francs ou de concentration de troupes : en janvier 1099, Raymond de Saint Gilles y convoqua les chefs de la Croisade pour s'entendre sur la marche vers Jérusalem, ce fut le « Congrès de Rugia » comme dit Grousset. En 1111, Tancrède avec les troupes d'Antioche y appelle Baudouin Ier, roi de Jérusalem, Bertrand, Comte de Tripoli et Baudouin de Bourcq, Comte d'édesse, pour s'opposer aux Atabegs de Mossoul et de Damas. Les troupes franques réunies là comptent 16.000 combattants.

Nouvelles concentrations de troupes en 1115 et 1119 ; combats près de Rugia en 1132, 1149, 1157.

Dussaud proposait de situer cette position non loin de la rive occidentale de l'Oronte près de Djisr esh Shoghr et Grousset ne pouvant prendre parti a marqué sur une même carte (tome II, page 917) deux positions sur les deux rives. On verra (Chapitre V) que je crois pouvoir situer Chastel de Ruge sur une colline du Djebel Oustani dans le Roudj méridional.

Autre rectification : Rey a confondu deux forteresses de l'Ordre du Temple : La Roche de Roissol et La Roche Guillaume, déclarant qu'il s'agit d'une seule Place portant deux noms. Or, elles sont à une soixantaine de kilomètres de distance, la première au Sud d'Arsouz au lieu-dit Kala, l'autre à Tchivlan Kalé, à peu de distance au Nord-Est d'Alexandrette, château encore conservé.
Saladin l'assiégea sans succès à la fin de sa campagne de 1188.

Dans ma Première Partie, j'ai étudié la Géographie du Liban et de la Syrie et montré les raisons stratégiques qui ont fait choisir aux architectes militaires les positions à fortifier et à garnir d'armes et de provisions, les unes pour l'offensive, installées pour servir de base d'attaque : ainsi le Mont-Pèlerin devant Tripoli ; les autres à la fois pour l'offensive et la défensive et assurant la protection des routes et des vallées où l'ennemi aurait pu trouver des accès faciles vers le territoire chrétien.

Ceci m'a conduit à retracer les opérations militaires où alternent victoires et défaites : campagnes des Francs contre Alep, Homs et Sheïzar jamais conquises ; défense des Places d'Outre-Oronte ; reculs et avantages de Nour ed Din, campagne de Saladin où, après sa victoire de Hattin (1187) il entra à Jérusalem et conquit presque tout le Royaume ; l'année suivante, sa marche victorieuse à travers le Liban et la Syrie où il enleva maintes forteresses. Redressement des Francs qui grâce aux renforts venus d'Occident et à l'appui des armées permanentes des Ordres de l'Hôpital et du Temple purent conserver encore un siècle une partie de leurs territoires.

En terminant ce travail ma pensée se porte d'abord vers René Dussaud qui décida ma première mission au Crac des Chevaliers alors qu'ensuite, persuadé qu'il me restait une longue tâche à poursuivre, j'ai demandé deux fois à retourner au Levant.

J'exprime ma vive gratitude à Mme Dominique Deschamps, ancienne élève de l'école des Chartes, qui m'a procuré une aide précieuse dans mes recherches, notamment pour l'établissement de la Carte Générale et aussi des cartes de détails insérées dans le texte ; à Mme Decamps de Mertzenfeld qui a effectué les maquettes de ces cartes avec une minutieuse exactitude ; elle m'avait déjà apporté son concours pour la grande carte du Royaume de Jérusalem, illustrant le Tome II.

Le cadre physique du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche

La structure des territoires qui formèrent le Comté de Tripoli et la Principauté d'Antioche consiste en une longue dépression parallèle à la mer « la Fosse syrienne » qu'encadrent des chaînes de montagnes. Entre la ligne de hauteurs qui flanquent à l'Ouest la Fosse syrienne et la mer s'étend une frange de plaines côtières très fertiles.

Sur le rivage s'élèvent, avec des ports bien aménagés, des villes dont certaines étaient déjà prospères au temps des Phéniciens. Les Francs s'y installèrent dès le début de leur occupation et en firent les bases de leurs opérations de conquête vers l'intérieur. Les principales de ces villes et leurs ports sont Giblet (l'antique Byblos), Tripoli (1), Tortose, Valénie (Banyas), Djebelé, Lattaquié (Laodicée) (2), le Soudin ou Port Saint-Siméon, qui était le port d'Antioche à l'embouchure de l'Oronte, et enfin le port d'Alexandrette. Les chaînes de montagnes sont interrompues par des dépressions transversales de l'Ouest à l'Est qui mettent le littoral en communication avec la Syrie intérieure. C'est au Sud que le système tectonique de la Fosse syrienne se manifeste sur la carte de la façon la plus évidente. Elle est profondément marquée par la fertile Beqaa « la vallée plane » que les Francs appelaient « le val de Baccar », longue de cent vingt kilomètres, large de six à quinze kilomètres, encaissée entre les hauts reliefs du Liban et de l'Anti-Liban (3).

Au Nord de la chaîne du Liban on rencontre la première vallée transversale dans la Plaine de la Bouqaia (la petite Beqaa) que les Francs appelaient la Boquée ou la Bochée ; elle sépare les contreforts Nord du Liban de la chaîne du Djebel Ansarieh. Elle n'a que six kilomètres de l'Ouest à l'Est et douze kilomètres du Sud au Nord. Elle est encadrée de collines basaltiques (au N.-O. région de Tell Kalakh ; au N.-E. collines du Djebel Helou). De nombreuses rivières la parcourent : Ouadi Nasriyé (ou Nassara) « la vallée des chrétiens », venant du Nord, à l'Ouest du Djebel Helou; Ouadi el Meis ou Ouadi Mezrab venant de l'Est ; Ouadi Chadra venant du Sud. Ces cours d'eau en se réunissant forment le Nahr el Kébir Sud (éleuthère). Celui-ci, au Sud de la Bouqaia, rencontre les derniers ressauts du Liban s'étirant vers le Nord-Est (Djebel Akroum) ; il tourne brusquement vers l'Ouest (au Nord du Djebel Akkar) pour traverser la plaine d'Akkar et se jeter dans la mer. Cette plaine s'épanouit en éventail jusqu'au littoral. Entre les ports de Tripoli et de Tortose le Nahr Barid, le Nahr Arqa, le Nahr Akkar, le Nahr el Kebir Sud et son affluent le Nahr el Arouz et l'affluent de celui-ci le Nahr el Khalife, enfin le Nahr Abrash arrosent abondamment cette large plaine.

Ainsi cette dépression transversale communiquait avec le littoral et à l'Est-elle permettait d'accéder facilement au Lac de Homs et à la vallée de l'Oronte. C'est ce qu'on appelle de nos jours « la Trouée de Homs. »

Au Nord de la Bouqaia, le relief montagneux interrompu réapparaît avec les premiers éléments du vaste massif du Djebel Ansarieh et à l'Est la montagne du Djebel Helou séparés par la vallée du Nahr Sarrout qui, coulant du Sud au Nord pour se jeter dans l'Oronte, constituait une voie de communication de la Bouqaia vers le fleuve. Le comté de Tripoli occupa pendant un certain temps, à l'Est et au Nord-Est de la Bouqaia, une vaste plaine qui s'épanouit dans une large boucle du Haut-Oronte. Au bord de ce fleuve s'élève la ville musulmane de Homs et, plus au Nord, celle de Hama où son cours va s'incliner vers l'Ouest en direction de la forteresse musulmane de Sheïzar, après laquelle il fait un nouveau coude, puis monte vers le Nord.

Au Nord du Crac des Chevaliers, le Djebel Ansarieh s'allonge sur cent dix kilomètres avec une largeur moyenne de vingt-cinq kilomètres et, dans sa plus grande extension, de quarante kilomètres à la hauteur de Masyaf. Cette chaîne montagneuse domine donc, au Sud, la Bouqaia et la plaine d'Akkar ; à l'Ouest ses contreforts descendent à proximité de la mer et, à la hauteur de Marqab (Margat au temps des Francs), ils ne laissent place qu'à la route du rivage ; au Nord le Djebel se termine avec une deuxième dépression transversale, celle du Sahel de Lattaquié que parcourt le Nahr el Kebir Nord. Le Djebel Ansarieh forme un bloc rocheux compact ; ses lourdes croupes calcaires dénudées dressent au-dessus de la Méditerranée leur masse sauvage et hostile. Les vallées s'encaissent en gorges profondes, si étroites que lorsqu'on est sur les sommets on ne peut les deviner dans le paysage.

Ces montagnes d'aspect redoutable étaient bien le refuge propice à la secte des Assassins (Ismaéliens), musulmans schismatiques, qui s'y installèrent et s'y fortifièrent à partir de 1132, surtout dans la partie méridionale du massif, appelée le Djebel Bahra. Ils s'y maintinrent pendant cent cinquante ans, bravant leurs voisins, aussi bien les Croisés que les Musulmans orthodoxes. Leur domaine s'enfonçait comme un coin dans les territoires chrétiens.

On n'y peut guère circuler que sur les lignes de crête. Le pays fort pauvre est peu peuplé. On n'y compte pas une bourgade importante. « C'est un massif isolé de tous côtés entre des plaines basses et la mer : tous les cours d'eau sont des torrents et toutes les vallées d'effroyables ravins (4). » Au Sud, à l'Ouest et au Nord, la montagne s'élève progressivement jusqu'à atteindre vers l'Est des sommets de 1400 m et même 1583 m au Nébi Younès à la hauteur de Lattaquié.

Sur le versant oriental le massif tombe brutalement comme une muraille verticale, de 1400 mètres sur la plaine où coule l'Oronte, plaine marécageuse qu'on appelle le Ghab large de quatorze kilomètres s'étendant du Nord au Sud sur environ soixante kilomètres. C'est un nouvel élément de la Fosse syrienne.

Au Nord de la zone effondrée du Ghab et à l'Est du fleuve apparaissent des massifs montagneux d'élévation modérée, le Djebel Oustani et le Djebel Zawiyé, entre lesquels s'insère la plaine aux abondantes ressources du Roudj ; au Nord du Djebel Oustani se dresse le Djebel Ala, et au Nord du Djebel Zawiyé le Djebel Barisha. Au Nord-Ouest du Djebel Ansarieh, par-delà la vallée du Nahr el Kebir Nord, apparaît un groupe de montagnes appelées Djebel Bassit que domine au Nord le sommet (1729 m) du mont Cassius de l'Antiquité, le mont Parlier au temps des Francs, aujourd'hui Djebel Aqra. A l'Est du Djebel Bassit, le Djebel Baer et le Djebel Qoseïr. Entre le mont Cassius et les premiers ressauts de la chaîne de l'Amanus (Djebel Mousa), l'Oronte longeant Antioche se fraye un passage vers la mer. Et c'est la troisième dépression transversale.

L'Amanus est une chaîne montagneuse dirigée du Sud-Ouest au Nord-Est qui s'étend depuis la région de Souweidiyé, jusqu'à Marach au voisinage de l'Anti-Taurus sur environ cent quatre-vingts kilomètres. Du Sud au Nord il porte diverses dénominations : Djebel Mousa, puis Djebel Ahmar (en turc Kizil Dagh), jusqu'à Alexandrette, puis au-delà du col de Beylan, Amanus, et plus au Nord sur les cartes turques Aima Dagh, enfin Giaour Dagh.

Au Nord-Est d'Antioche on retrouve un élément de la Fosse syrienne entre la chaîne de l'Amanus et à l'Est de celle-ci, la chaîne du Kurd Dagh. C'est là que coule le Qara Sou (Nahr el Aswad) qui va se perdre dans le bassin d'El-Amq (le lac d'Antioche).
A l'Est, la vallée du Nahr Afrin est encadrée par la chaîne du Kurd Dagh et vers le Sud par celle du Djebel Seman qui domine au Nord-Ouest le plateau d'Alep.

A l'Est de la haute vallée de l'Afrin sont les hauteurs modérées de la région d'Aïntab d'où s'écoule en éventail tout un réseau de rivières comme vers l'Orient le Nahr Sadjour, affluent de l'Euphrate et, vers le Sud, le Nahr Qouaïq et ses affluents.

Là se trouve la région fertile de Kilis, ses champs de vignes et d'oliviers et ses jardins, arrosée aussi à l'Ouest par un affluent du Nahr Afrin. Puis c'est la ville de Azaz (fr. Hazart), dominant un carrefour de routes qui menaient à la Cilicie et à la Syrie intérieure. On verra que cette place forte joua un grand rôle dans la première moitié du xne siècle. Le Nahr Qouaïq bordait à l'Ouest la ville ancienne d'Alep.

* * *

La Principauté d'Antioche occupa pendant un demi-siècle un vaste territoire au-delà de la rive droite de l'Oronte sur toute son étendue depuis, au Nord le Pont de Fer, Djisr el-Hadid, où le fleuve se dirige vers l'Ouest à proximité d'Antioche.

Les Francs hérissèrent de forteresses cette riche contrée qui s'étend jusqu'au plateau d'Alep.
Plus au Nord, à l'Est du Nahr Afrin, ils s'installèrent dans le Djebel Seman où commençaient les domaines du Comté d'édesse.
Il nous faudra, dans un chapitre spécial, étudier le relief très contrasté du territoire d'Outre-Oronte pour comprendre les raisons stratégiques qui ont entraîné les adversaires à se disputer maintes fois certaines positions et à se retrouver en plusieurs occasions sur les mêmes champs de bataille.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes

1. Que les Francs appelaient Triple.
2. Que les Francs appelaient La Liche.
3. Conséquence de bouleversements de l'écorce terrestre, la Beqaa est le prolongement de la Mer Rouge, puis de l'Ouadi Araba, de la Mer Morte, du Ghor où coule le Jourdain, encadrés par les hautes terres de Palestine à l'Ouest, des monts de Moab, du Djolan et du massif de l'Hermon à l'Est.
4. J. Weurlesse, Le Pays des Alaouites. Tours, 1940, page 304.

Le comté de Tripoli dans sa plus grande extension

Raymond de Saint Gilles, l'un des principaux chefs de la Première Croisade, qui en fut même quelque temps le commandant suprême se vit, peu après la prise de Jérusalem, obligé de quitter la Palestine. A la fin de 1099 il s'installa à Laodicée (Lattaquié), puis se rendit au printemps de l'année 1100 à Constantinople et prit part à la Croisade d'Anatolie de 1101 qui fut un désastre. Revenu sur la côte il dut renoncer à ses prétentions sur Laodicée et sur Antioche et chercha alors à se constituer un État au Liban qui allait devenir après de longs combats le Comté de Tripoli. Raymond ne put qu'ébaucher cette conquête au cours des quelques années qui lui restaient à vivre.
Il mourut le 28 février 1105, au château de Mont-Pèlerin qu'il avait construit, devant Tripoli dont il n'avait pu s'emparer (1). Il fut enterré dans le château (2).
Le Comté de Tripoli situé entre le Royaume de Jérusalem au Sud et la Principauté d'Antioche au Nord, occupait le long de la Méditerranée une étendue de 130 kilomètres environ.
Au Sud le Nahr al-Mu'amiltain, près du village de Juine (DjouniCap de Djouni frontière du comté de Tripoli
Cap de Djouni frontière du comté de Tripoli
) fermait la frontière (3). En cette région le Comté ne pénétrait guère dans l'intérieur des terres que sur 25 kilomètres. Au milieu, entre Tripoli et Tortose, il atteignait en profondeur environ 60 kilomètres jusqu'au voisinage de l'Oronte, sur les rives duquel s'élevaient les grandes cités musulmanes de Homs et de Hama. Au Nord de Tortose il était limité d'Ouest en Est :
1° par la Principauté d'Antioche ; la frontière se trouvait au Sud de la ville de Valénie (Banyas) et du château de Margat, donc à un des ruisseaux qui coulent au Sud du Nahr Banyas, probablement le Nahr el Bas. Ce ruisseau était situé entre le Khrab Marqiyé appartenant au Comté de Tripoli et l'éminence que couronne le château de Margat relevant de la Principauté d'Antioche. Le domaine chrétien n'occupait là qu'une étroite bande de terrain : le Djebel Ansarieh, dont les contreforts approchent de la côte, ne laisse place qu'à l'antique route qui longe le rivage. La puissante forteresse de Margat (Marqab) à l'extrême pointe sud de la Principauté d'Antioche gardait ce passage. La ville de Maraclée, la dernière au Nord du Comté, siège d'une importante seigneurie, était fortifiée (4).
2° par le Territoire des Assassins, du terme Hashshashin, fumeurs de hachich (au singulier Hashash), ces Ismaéliens musulmans schismatiques, qui à partir de 1132 avaient commencé à s'immiscer dans le massif du Djebel Ansarieh, où ils formèrent une population d'environ 60.000. Ils y avaient dix châteaux. Les Francs durent prendre des précautions contre ces voisins redoutables et construire des forteresses non loin de leur domaine.
A l'Est du Djebel Ansarieh s'étend une vaste plaine qui dépendait des seigneurs musulmans de Sheïzar, puissante forteresse dominant le cours moyen de l'Oronte qui fait là un coude vers l'Ouest (5).

Les défenses du litoral

Au cours de la première Croisade, en février 1099, des chevaliers de l'armée de Raymond de Saint Gilles avaient enlevé la grande place de TORTOSE. La possession de cet excellent port avait décidé les chefs de l'expédition à faire suivre désormais à leurs troupes la route du rivage pour gagner la Palestine. Ainsi l'armée des Croisés fut-elle régulièrement ravitaillée par plusieurs flottes : corsaires boulonnais de Guynemer, corsaires anglais d'Edgard Aetheling, navires génois, vénitiens et byzantins qui transportaient du port Saint-Siméon voisin d'Antioche et de celui de Laodicée, de Chypre, de Rhodes et d'îles de la Grèce du blé, du vin, de l'huile et des provisions de toute sorte.

Lorsque Raymond de Saint Gilles revint au Liban après son expédition en Anatolie de 1101, son connétable qu'il avait laissé dans la Syrie du Nord avec ses anciens compagnons de la Ire Croisade n'avait pas su conserver cette précieuse conquête.

Un état musulman indépendant, sous une lointaine vassalité, s'était formé sur la côte. La famille des Banu Ammar occupait Tripoli, Archas (Arqa), et avait repris Tortose. Aidé de quelques seigneurs qui avaient combattu avec lui en Anatolie, et ayant reçu le concours inespéré d'une flotte génoise de 18 vaisseaux, Raymond de Saint Gilles assiégea par terre et par mer Tortose qui capitula au bout de peu de temps (en février, mars ou avril 1102) (6).
Ce port était excellent. Raymond en fit le point de départ de ses chevauchées à la conquête de son futur État. Selon Raoul de Caen (7) il n'avait avec lui que 400 combattants. On verra les prouesses qu'il accomplit avec une troupe si peu nombreuse. Il semble que vers ce temps Raymond de Saint Gilles organisa des expéditions vers l'Est en direction de l'Oronte jusqu'aux territoires de Touban, Rafanée, Montferrand, Theledehep et Cartamare qui devaient former l'extrême limite du Comté de Tripoli en formation. Nous parlerons plus loin de ces positions (8).

Les grandes villes de la côte étaient munies d'une citadelle et d'une ou même deux enceintes ; leurs ports étaient aussi fortifiés. On voyait en outre sur le littoral des tours de garde qui surveillaient la route du rivage.

Depuis le Nahr al Mu'amiltain formant la frontière sud et où René Dussaud a situé le Passas Pagani, le Pas païen (9), on rencontrait l'embouchure du Nahr Ibrahim, le fleuve Adonis de l'Antiquité, puis le Nahr Fedar.
On atteignait ensuite l'importante cité de GIBLET (l'antique Byblos, aujourd'hui Djebeil). Elle était aux mains de la puissante famille des Banu Ammar. Avec l'aide d'une flotte génoise de 40 vaisseaux qui était arrivée en 1103 à Laodicée, Raymond de Saint Gilles bloqua le port et la ville sur laquelle il lançait les projectiles de ses mangonneaux. Giblet se rendit le 28 avril 1104 (10). En reconnaissance de l'aide de la flotte Raymond de Saint Gilles concéda à Gênes un tiers de Giblet. Un peu plus tard, la ville tout entière et ses environs devenaient le fief d'un seigneur génois, Guillaume Embriac. La noble famille des Embriaci devait se maintenir à Giblet jusqu'à la fin du XIIIe siècle. La seigneurie de Giblet occupait une assez grande étendue au Sud du Comté de Tripoli.

La ville franque était pourvue d'une enceinte que dominait au Sud-Est un château muni d'un donjon. Nous étudierons plus loin ces fortifications. L'entrée du port était défendue par deux tours.

La petite ville maritime du BOUTRON (Batroun) (11) avait une certaine importance puisque c'était le siège d'un évêché. Son château était au bord de la mer (12). La ville du Boutron dut être occupée vers 1104. Elle était entourée de vignobles dont le vin était réputé. La seigneurie du Boutron appartenait à la famille d'Agoult d'origine provençale (13).
Il est question dans ce voisinage du château de Geoffroy d'Agoult qui n'est pas précisément situé. Jean Richard a pensé que ce pouvait être tout simplement le château qui protégeait la petite ville du Boutron (14).

A 3 km à l'Est de la côte et à 4 km au Sud-Est de Batroun se trouve à SMAR DJEBEIL un petit château composé d'un donjon entouré d'une enceinte qui est une construction franque du début de l'occupation. Nous sommes allés le reconnaître en 1953 avec M. l'architecte Jean Lauffray. Il défendait au Sud l'approche du petit port du Boutron (Batroun). Ne serait-ce pas « le château de Geoffroy d'Agoult (15) ? »
A 3 km au Nord de Batroun se trouvent sur un rocher dominant la mer les restes d'une de ces tours de garde que nous avons signalées sur la côte : c'est BORDJ SELAA — Bordj Selaa « la tour du feu » pouvant servir de phare (16).

Après Batroun on franchit le Nahr el-Djoz. A 3 km de son embouchure se dresse, dans un étroit défilé, entre la rive droite du fleuve et une route ancienne conduisant de Batroun à Tripoli, un rocher isolé dont les parois presque à pic ne laissent guère de prise à l'escalade. Ce rocher est couronné par un petit château, QAL'AT MOUSEILIHA — Qal'at Mouseiliha (17) ; ses murs sont bâtis dans le prolongement de cette base, dont ils épousent la forme capricieuse.
Ce château de Mouseiliha n'a pas l'aspect d'une oeuvre des Croisés (18), il est même de basse époque, mais il a remplacé des constructions plus anciennes (19) et il paraît évident que les Francs avaient fortifié cette position stratégique qui commandait un passage entre le massif du Ras Chaqqa (Theouprosopon) et les premiers contreforts du Liban. Ce passage était plus fréquenté que la route côtière, parce que plus court.

Il est vraisemblable que la tour que décrit Albert d'Aix (20) dans la marche de la première croisade en 1099 se trouvait là. Grousset (21) l'a observé. Jean Richard (22) l'a remarqué aussi.

LE PUY DU CONNÉTABLE — Le Puy du Connétable (23) a été situé au village d'Héri sur une colline dominant la route à l'Est du Cap Theouprosopon (Ras Chaqqa). C'est bien probablement le « Castrum Constabularii » donné en 1109 par le Comte de Tripoli, Bertrand de Saint Gilles fils de Raymond, à l'Église Saint-Laurent de Gênes (24). Les seigneurs du Puy figurent parmi les connétables du comté (25).

A 9 km à l'Est du Puy du Connétable se trouvait le fort de BESMEDIN - Besmedin (aujourd'hui Beshmezzin) qui appartenait à des membres de la famille des Embriac, seigneurs de Giblet (26).

Sur la côte, à 8 km au Nord d'Héri, sont les ruines du château de NEPHIN - Nephin (27), aujourd'hui Enfé (en arabe « le nez », c'est-à-dire le cap). Une ligne de rochers s'avance dans la mer. C'est sur ce cap long de 400 mètres et ayant dans sa plus grande largeur 150 mètres qu'était bâti le château « in mare fere totum » dit Burchard de Mont-Sion (28), véritable repaire facile à défendre, dont il ne reste que quelques vestiges.

Enfé (Anfeh), vestiges du château de Nephin
Enfé (Anfeh), vestiges du château de Nephin - Sources image : Yann Arthus-Bertrand

Entre Nephin et Tripoli se trouve CALAMON - Calamon (el-Qalmoun) cité dans un acte de 1115 (voir plus haut). Il s'y trouvait, près d'une source, un fort dont il ne reste pas trace (29).
A quelques km au sud de Tripoli à la hauteur du couvent de Mar Yaqoub le chemin est très resserré entre la montagne et la mer. Ce passage s'appelait la Passe Saint-Guillaume (30).

La grande ville de TRIPOLI - Tripoli (que les Croisés appelaient TRIPLE) est formée de deux agglomérations nettement séparées par de vastes jardins remplis d'orangers et de citronniers (31).
1° Le Port (El-Mina, que les Francs appelaient La Marine) qui constituait la ville avant la Première Croisade (32).
2° La Ville proprement dite où coule le Nahr Abou Ali qui s'appelle vers son embouchure l'Ouadi Qadisha. Elle est divisée par le fleuve en deux quartiers disposés sur deux collines : sur la rive droite Qoubbé et sur la rive gauche Abou Shamra ; c'est sur cette colline, au Sud de ce quartier, que s'élève au-dessus du Nahr Abou Ali le château fort construit par Raymond de Saint Gilles pour avoir une base d'attaque contre la ville musulmane. Il était situé à 3 km du Port, et à 4 km de l'extrémité du cap. Raymond de Saint Gilles avait donc construit ce château à une certaine distance de la ville musulmane qui, nous le répétons, n'était constituée que par le quartier d'El-Mina. Il s'appela Mont Pèlerin (Mons Peregrinorum) (33) et ce château porte encore aujourd'hui le nom de Qal'at Sandjill conservant ainsi le nom du chef Croisé.

Jean Richard (34) a découvert une charte qu'on peut considérer comme l'acte de naissance du château de Tripoli.
C'est une donation datée de 1103 sans plus de précision, à l'église Sainte Marie latine de Jérusalem, d'un emplacement dans le faubourg du nouveau château de Mont Pèlerin pour y bâtir une église.
Elle commence ainsi : « Moi comte de Toulouse et, avec l'aide de Dieu, de Tripoli, je donne à Dieu et à l'église Sainte Marie latine de Jérusalem... » ; et la charte s'achève par ces termes : « je fais cela pour mon âme et celle de mon épouse Gelvire (Elvire de Castille) et pour que le bon début apporté à parfaire le nouveau château s'achève de la meilleure façon... moi, comte de Saint Gilles, je confirme ce don... (35) »
Ainsi il est bien attesté que le château du Mont Pèlerin était en cours de construction en l'année 1103.
Pour élever cette forteresse, Raymond de Saint Gilles avait obtenu le très utile concours de l'empereur Alexis Comnène : des navires byzantins transportaient de Chypre des matériaux de construction (36).
Le seigneur de Tripoli, le Qadi Fakhr al-Mulk ibn Ammar, de la grande famille des Banu-Ammar, avait fait de cette ville une place très forte d'où il envoyait des navires attaquer les positions déjà occupées sur la côte par les Provençaux de Raymond de Saint Gilles et sa ville recevait vivres et munitions des ports égyptiens.
Mais une fois qu'il eut construit son château de Mont Pèlerin, le seigneur franc put créer de sévères difficultés à Ibn Ammar, coupant les conduites d'eau, empêchant tout ravitaillement du côté de la terre et harcelant sans cesse les abords de la ville. Non seulement il avait, avec lui ses vieux compagnons d'armes mais aussi l'aide de la population chrétienne indigène, les Maronites du Liban qui s'enrôlaient dans ses troupes (37).

En août-septembre 1104, les troupes d'Ibn Ammar firent une sortie, attaquèrent le château de Saint Gilles et mirent le feu aux faubourgs (38). Il s'agit évidemment ici des baraquements de bois de l'armée de siège, mais aussi peut-être des premières installations de la ville qui allait se former au voisinage du château. Au cours de cette attaque, Raymond de Saint Gilles aurait été blessé par les flammes (39). Il mourut au Mont Pèlerin le 28 février 1105 et y fut inhumé selon Albert d'Aix (40). Dans ce château lui était né d'Elvire de Castille son second fils Alphonse Jourdain (41) qui fut comte de Toulouse et qui mourut empoisonné à Césarée alors qu'il venait prendre part à la 2e croisade.
Tripoli ne fut prise qu'en 1109 (42).

La grande plaine d'Akkar étant défendue à l'intérieur par de nombreuses forteresses et aucun port important n'existant entre Tripoli et Tortose, on ne rencontre aucun château fort sur la côte. A 14 km au Nord de Tripoli se trouvait la bourgade d'Artésie (43) (aujourd'hui Ard Artousi) bâtie à l'embouchure du Nahr Barid sur les ruines de l'antique Orthosia. On y voit un khan ruiné qui pourrait avoir utilisé une tour des Croisés gardant la route du rivage. On franchit le Nahr Arqa ; à l'Est à 8 km de la côte se trouvait sur une éminence l'importante ville d'Archas (44) (aujourd'hui Arqa) qui remontait à une très haute antiquité. De cette éminence on découvre toute l'étendue de la plaine d'Akkar. Sa fertilité procurait d'abondantes ressources à l'État Franc. Archas était alimentée d'eau par un aqueduc venant d'Akkar. Il en reste des vestiges. Elle se dressait au débouché de la montagne dominant la vaste plaine, non loin du littoral, entre Tripoli et Tortose. Elle surveillait aussi une route, allant vers l'intérieur du Comté qui, arrivée à la Boquée, se ramifiait pour conduire à Homs et, par Rafanée et Masyaf d'une part à Hama, d'autre part à Apamée et Antioche.

Les premiers Croisés la trouvèrent si bien fortifiée qu'ils l'assiégèrent en vain de février à mai 1099 ; elle ne fut prise qu'en mars-avril 1109 après trois semaines de siège par Guillaume Jourdain, cousin de Raymond de Saint Gilles, qui avait continué son oeuvre au Liban.

A moins de 6 km au Nord-Ouest d'Arqa et à 2 km à l'Est du rivage, se trouve dans la Plaine d'Akkar sur une légère hauteur, près de l'embranchement de la route du littoral et de la route de Tripoli à Homs, le Fort de COLIATH - Coliath (Qouleïat, Kleiate). Puis on franchit le Nahr Akkar et, à 6 km au Nord, le Nahr el Kebir Sud vient se jeter dans la mer.
Plus au Nord le Nahr Abrash, au confluent d'un de ses affluents, les ruines du Château d'ARIMA - Arima (Areymeh) ; l'Aïn Zerqa (la source bleue) près de laquelle est le château appelé QAL'AT YAHMOUR — Qal'at Yahmour (latin CASTRUM RUBRUM — Castel Rouge) ; le Nahr Amrit auprès duquel sont les ruines de la grande cité d'Amrit, puis le Nahr Ghamqé, tout près de Tortose.

TORTOSE - Tortose (Tartous, l'antique Antartous) occupée en février 1099 par des chevaliers de Raymond de Saint Gilles, perdue, puis reprise par celui-ci au début de 1102, avait été la base de départ à la conquête du comté de Tripoli, « la Provence libanaise » selon l'heureuse expression de René Grousset. Plus tard, Tortose devait être confiée à l'Ordre du Temple qui en fit une place de guerre formidable, avec des ouvrages militaires d'une puissance extraordinaire au magnifique appareil; il n'en reste malheureusement que peu de vestiges.
En face de la ville, un peu au Sud, à 2.500 m du rivage se trouve l'île de Rouad (Aradus), qui fut aussi fortifiée.

Après la chute de la grande Place forte de Saint-Jean d'Acre (mai 1291) les Croisés abandonnèrent les dernières positions qu'ils tenaient encore sur la côte. Les Templiers évacuèrent Tortose le 3 août. Ils se maintinrent encore quelques années dans l'île de Rouad. Les Musulmans s'en emparèrent de vive force en août-septembre 1302. Les sergents syriens furent massacrés, les Templiers survivants emmenés en captivité au Caire. La forteresse construite par les Francs fut abattue (45).

Au-delà de Tortose, on franchit le Nahr Houssein, puis le Nahr Marqiyé et à 4 km on rencontre sur le rivage le lieu-dit Khrab Marqiyé que R. Dussaud a identifié avec MARACLÉE (46).
Maraclée était la place la plus septentrionale du Comté. Les seigneurs de Maraclée comptaient parmi les principaux de cet État. Ils avaient des domaines au nord de Chastel Blanc et du Crac des Chevaliers ; ils possédaient là les châteaux du CAMEL - Camel et du SARC - Sarc. Entre 1277 et 1285 Barthélémy de Maraclée, construisit dans la mer sur un haut fond, à petite distance du rivage un ouvrage, la Tour de Maraclée, dont il reste les fondations (47).
Après avoir énuméré les défenses du littoral, nous examinerons les ouvrages militaires protégeant le pays intérieur jusqu'à ses frontières naturelles ; nous signalerons ensuite les postes placés en grand' garde.

Le Liban

La partie méridionale du Comté était défendue par la puissante barrière du Liban derrière laquelle le domaine chrétien était en sûreté. Des cols franchissent cette chaîne de hautes montagnes pour atteindre la BEQA, cette plaine opulente encaissée entre le Liban et l'Anti-Liban. Elle est longue de 120 km ; deux fleuves aux sources voisines y coulent en sens contraire, l'Oronte montant vers le Nord tandis que le Nahr Litani descend jusqu'à l'extrémité de la chaîne du Liban et là, bifurque à l'Ouest pour gagner la mer au Nord de Tyr.
On pouvait des ports de Giblet et de Tripoli gagner Baalbek (carte). Le passage assez difficile joignant Giblet à Baalbek était défendu par le Fort du MOINETRE (48) (Mouneitira, Mneitri, Matri, en arabe le petit belvédère) au Nord-Est d'Afqa où sont les sources du Nahr Ibrahim. Le fort, à 1.260 mètres d'altitude, couronne un piton isolé.

La vallée du Nahr Qadisha, qui traverse Tripoli, permettait d'accéder plus facilement à Baalbek. Le château de BUISSERA (49) (Besharé) au voisinage du fameux bois de cèdres, surveillait la route. A mi-chemin le Fort de CAFARACHA (Kafr Aqa) (50) dont on a signalé des vestiges, commandait un passage à 1.400 mètres d'altitude.

LA BEQA, pouvait procurer d'abondantes ressources au comté de Tripoli. Les Francs s'efforcèrent dès le début de leur occupation de s'assurer une partie des récoltes. En 1109-1110, ils concluent avec Togtekin, atabeg de Damas, un traité par lequel ils s'abstiendront de piller la Beqaa, à condition que le tiers des produits de la terre leur soit remis (51). Maintes fois ils allèrent faire des razzias dans cette vallée (52) où ils tenaient deux postes fortifiés dont nous parlerons quand nous examinerons les positions avancées vers l'Oronte.

La plaine d'Akkar, La Boquée et les territoires entre le Liban et le Djebel Asarieh.

Si au Sud et au Nord, la plaine côtière est resserrée par les montagnes, au centre, du parallèle de Tripoli à celui de Tortose, elle s'étend largement vers l'Est. C'est la PLAINE D'AKKAR, grenier d'abondance du Liban Nord qui eut depuis la plus haute antiquité un rôle considérable dans l'Histoire.

A l'Est, elle est bordée de basses collines basaltiques et au-delà, c'est la petite plaine de la Boquée (Bouqaia c'est-à-dire la petite Beqaa) qui est la « vallée de Sera » dont parle l'Anonyme de la première Croisade (53), parcourue par de nombreuses rivières qui alimentent le Nahr el Kébir Sud. Mais outre les grands cours d'eau, la Boquée est remplie de sources qui s'entrecroisent. On dirait un immense jardin potager qu'on aurait irrigué d'un quadrillage de canaux. Au bord de ces innombrables ruisseaux, on rencontre des tortues en quantité. Pline parlait déjà des tortues de l'Éleuthère.
Au Sud-Ouest de la Boquée, le Nahr el Kébir tourne brusquement à l'Ouest pour traverser la plaine d'Akkar et se jeter dans la mer entre Tripoli et Tortose. Tout ce territoire occupé par les Francs ne présente aucun relief accusé. Il était traversé par plusieurs routes et constituait de la mer à l'Oronte des communications faciles aux échanges commerciaux, mais redoutables pour la sécurité du Comté.

Ces plaines ont toujours été d'une extraordinaire fertilité. Burchard de Mont-Sion qui y passa vers 1283 s'extasie sur les richesses qui y abondent (54). Il dit qu'elles sont arrosées de nombreux ruisseaux, qu'on y voit beaucoup de métairies, de grandes plantations d'oliviers, de figuiers et d'arbres de plusieurs essences, que les Bédouins y vivent sous des tentes avec leur familles et leurs bestiaux. Ce qui le frappe surtout, ce sont les immenses troupeaux de chameaux qu'on y rencontre. Et c'est sans doute qu'on y pratiquait l'élevage des chameaux car Albert d'Aix, au début du XIIe siècle appelle cette région « vallis quae dicitur camelorum (55). »

Les troupes musulmanes de Homs et de Hama sur la rive droite du fleuve, pouvaient aisément envahir le domaine chrétien et attaquer les grandes villes de la côte, Tripoli et Tortose. Les Francs prirent donc les mesures de sécurité nécessaires et construisirent un réseau d'ouvrages fortifiés pour protéger toutes les voies traversant la plaine d'Akkar. Deux forteresses surveillaient ce passage qu'on appelle aujourd'hui la Trouée de Homs : perché sur un des derniers contreforts septentrionaux du Liban, le FORT D'AKKAR, appelé par les Francs GIBELACAR ou GUIBELACARD, à 700 mètres d'altitude, dominait le Sud de la Boquée ; le CRAC des CHEVALIERS (56) dressé sur le dernier éperon du Djebel Ansarieh, à 670 mètres, est situé à l'extrémité Nord de la Boquée. Face à face à 25 km à vol d'oiseau, ces deux forteresses fermaient comme une tenaille l'accès du territoire chrétien.

Du petit château d'Akkar juché sur un piton difficilement accessible, le regard s'étend sur un vaste horizon ; on aperçoit au Nord, le Crac et au Nord-Ouest SAFITA (le CHASTEL BLANC), puis à l'occident la mer. Ce poste-vigie d'Akkar permettait de communiquer à vue avec les forteresses de la plaine et les villes de la côte. Par des feux allumés sur une tour, on pouvait signaler les mouvements de l'ennemi. Le Crac des Chevaliers gardait au Nord l'entrée de la Boquée, mais il surveillait aussi vers le Nord-Est un couloir entre le flanc oriental du Djebel Ansarieh et le Djebel Helou (la montagne de la douceur) dont le sommet le plus élevé dépasse 1000 mètres. Ce couloir est parcouru par la vallée du Nahr Sarrout qui, prenant ses sources non loin d'Aïn Halaqin et de l'antique cité de Rafanée, monte vers le Nord pour se jeter dans l'Oronte entre Hama et Sheïzar. Ce fut depuis une haute époque une grande voie de communication.

C'est par ce chemin que passa la première croisade, venant du Nord. Le 13 janvier 1099, Raymond de Saint Gilles, Tancrède et une partie de l'armée descendirent vers le Sud par Cafertab, franchirent un gué de l'Oronte près de Sheïzar et gagnèrent Rafanée. Arrivés probablement le 27 janvier dans la Boquée, les Croisés firent une expédition en direction du château des Curdes (57). Ils se heurtèrent aux montagnards qui l'occupaient et retournèrent chargés de butin. En chemin ils furent surpris dans un défilé situé, semble-t-il entre le château des Curdes et la tour d'ANAZ, et subirent des pertes. Raymond de Saint Gilles se trouva un instant isolé et faillit être tué (58). Le lendemain les Croisés revinrent à l'attaque et trouvant le château abandonné par ses défenseurs, ils y campèrent quelques jours (59). Vers le 11 février l'armée franque s'éloignait et suivait le Nahr el Kébir pour aller faire le siège d'ARCHAS (Arqa), ville importante située à 8 km de la côte.

Trois ans plus tard, après s'être emparé du port de Tortose (début de 1102) Raymond de Saint Gilles alla assiéger, le fort de Touban (60) situé dans le Djebel Helou, à environ 30 km de Homs, puis le château des Curdes, en avril 1103, au sud-ouest de Touban (61). Mais à ce moment, ayant appris que l'émir de Homs, Djenah ed Dauleh avait été assassiné dans la Grande Mosquée par trois Ismaéliens (en mai 1103), il alla tenter de s'emparer de cette ville. Mais le frère de Djenah ed Dauleh, Duqaq, émir de Damas, s'étant porté avec une armée au secours de Homs, Saint Gilles dut se retirer (62).

C'est vers le même temps, sans doute, que ce prince s'empara de la cité de RAFANÉE et qu'il construisit tout près le château de MONTFERRAND. Nous savons par Ibn al Qalanisi que cette ville et ce château étaient aux mains des Francs dès avant 1105 (63). On voit déjà se dessiner ainsi, dans ses grandes lignes, la frontière orientale du territoire qui devait devenir le comté de Tripoli.
Nous verrons plus loin que Tancrède, prince d'Antioche, s'empara en 1110 du Château des Curdes, Hosn el Akrad, que Raymond de Saint Gilles avait assiégé en 1103. Tancrède, avant de mourir en 1112, donna ce château au jeune Comte Pons de Tripoli.
Nous verrons aussi qu'après la chute en 1135 et 1137 des places du Comté les plus avancées vers l'Oronte, le Comte Raymond II, fils de Pons, constatant l'importance stratégique d'Hosn el Akrad pour la sécurité de son État, renonça à en assurer plus longtemps la garde et le céda en 1142 à l'Ordre de l'Hôpital qui était plus apte que lui à augmenter sa puissance défensive et à assumer aussi les frais considérables d'une nombreuse garnison. Grâce aux architectes de l'Ordre, le modeste château des Curdes devait devenir le CRAC DES CHEVALIERS.

Entre AKKAR et le CRAC, des forts gardaient les accès vers la Plaine de la Boquée. Dans l'acte de 1142 où Raymond II, Comte de Tripoli, cédait à l'Hôpital le Crac, il lui donnait aussi le CASTELLUM BOCHEE et les forts de FELICIUM et de LACUM, ces deux derniers acquis de Gilbert de Puylaurens moyennant mille besants (64).
Le CASTELLUM BOCHEE paraît être, comme le propose M. Jean Richard (65), la Tour d'Anaz dont il reste les fondations à 2 km au Sud-Est du Crac. Ce devait être un château assez important ; en 1207 Malek el Adel Aboubakr, frère de Saladin, s'en empara il fit prisonnière la garnison composée de 500 hommes (66).

LACUM doit être identifié avec le village de Tell Kalakh (67) situé au Sud au pied de la montagne que couronne le Crac. On y voit les restes d'un ouvrage fortifié. Situé sur une légère éminence, il surveillait la plaine et la route de la mer. Dans leurs transpositions de noms arabes les Francs ont souvent procédé par aphérèse : ils ont fait de (Tell) Kalakh, Lacum, comme d'Abou Senan, Busenem ; d'Abou Qobeis, Bochebeis ; de Dabouriyé, Burie.

FELICIUM est QAL'AT EL FELIZ que Dussaud a retrouvé au sud de Tell Kalakh, sur la rive gauche du Nahr el Kebir, à son confluent avec le Nahr Mendjez (68). Ce château surveillait le cours du grand fleuve et, au sud, une route conduisant vers Tripoli par El Biré et Archas, ainsi qu'une autre route allant de la Boquée à Akkar par Andeket et Qoubayat. C'était donc un passage de Tripoli et d'Archas vers l'Oronte que contrôlait ce fort. Il semble qu'il communiquait à vue avec le grand château de Safita.
Il reste quelques vestiges du Fort de Felicium (69). On y voit des pierres taillées à bossages.

Près d'Archas, à 4 km au Nord-Est était le fort d'ALBE (Halba) (70). A 6 km au Nord d'Archas on rencontre à peu de distance du rivage, sur une légère éminence, à la jonction de la route venant de Tell Kalakh avec celle du littoral, le fort de COLIATH qui paraît un ouvrage reconstruit par les Francs au XIIIe siècle. Coliath est la transcription de Qoulei'at, pluriel diminutif de Qal'a Dussaud (71) observe que ce pluriel al Qoulei'at signifie les fortins et qu'en effet il y avait là, à proximité, deux autres fortins aujourd'hui disparus.
Les Francs ont dû par la suite reconstruire Coliath. En mai-juin 1266 une armée de Beibars envahit le comté de Tripoli et enleva les châteaux de Qoulei'at, Halba et Arqa (72). Van Berchem observe que ces trois places formaient un triangle défendant Tripoli contre une attaque venant de Homs ; leur chute était le prélude indispensable à la prise de Tripoli.

A l'Ouest de la Boquée, on rencontre d'abord quelques collines puis c'est la grande plaine qui s'étale jusqu'à la mer, largement arrosée par les affluents du Nahr el Kébir : Nahr el Khalife, Nahr el Arouz et son affluent le Nahr es Sabté, plus au Nord Nahr Abrash. Ces rivières creusent leur lit à travers des vallonnements ; çà et là, sur une croupe on aperçoit la masse d'un château avec son donjon, ou la ruine d'un fort qui se dresse au coude d'un fleuve ou au confluent de deux cours d'eau. Ces ouvrages militaires sont appelés selon leur importance Qal'a, Hosn ou Bordj, ce dernier terme signifiant fortin ou tour. On trouve ainsi d'Est en Ouest : BORDJ ZARA et BORDJ MAKSOUR, puis entre le Nahr Khalifé et le Nahr el Arouz, BORDJ ARAB qui doit être le château situé près du Tell Khalifé dont parle Ibn Fourat. Bordj Mouhash (73) entre le Nahr Arouz et le Nahr Abrash, à 6 km au Sud de Safita ; puis BORDJ MIAR entre Qal'at Yahmour et Arima.

Dans ce voisinage se trouvent trois châteaux : ARIMA (Qal'at Areymeh), sur un éperon dominant une vaste plaine au confluent du Nahr Abrash et du Nahr Krach, son affluent ; cette place paraît avoir appartenu à l'Ordre du Temple. QAL'AT YAHMOUR qui a été identifié avec le CASTRUM RUBRUM ou CASTELLUM RUBRUM donné à l'Hôpital en octobre 1177 par Raymond III de Tripoli (74). Enfin le CHASTEL BLANC (SAFITA), grande forteresse des Templiers qui gardait vers l'intérieur leur citadelle de Tortose.

Arima et le Chastel Blanc ayant été démantelés par Nur ad-DIN au cours de sa campagne victorieuse de 1167, puis ruinés par des tremblements de terre en 1170, puis encore mutilés par Nour ad-DIN en 1171 (75), on peut penser que c'est vers cette époque que les deux châteaux furent confiés à la garde des Templiers, d'autant plus qu'en 1172 Raymond III de Tripoli, libéré après huit ans de captivité à Alep, avait trouvé son domaine dans une situation précaire. Sa rançon avait été de 80.000 besants et il s'était endetté notamment envers l'Hôpital. Il faut remarquer qu'après le grave tremblement de terre qui fit tant de ravages dans les forteresses du comté et particulièrement au Crac, le roi de Jérusalem Amaury, bayle du comté pendant l'absence de Raymond III, donna les châteaux d'Archas et d'Akkar à l'Hôpital à charge pour cet Ordre de les reconstruire (76). Sans doute, lui ou le comte une fois rendu à la liberté, agirent-ils de même avec l'Ordre du Temple. Et nous venons de voir que Raymond III donna en 1177 le Castrum Rubrum à l'Hôpital.

A 18 km au Nord-Ouest du Crac, la ville chrétienne de SAFITHA occupe entre deux vallées à 400 m d'altitude une éminence au milieu de laquelle se dresse le puissant donjon rectangulaire, entouré de deux enceintes que gardaient les chevaliers du Temple. Les Francs y trouvèrent sans doute une position déjà fortifiée car elle commandait une route importante dès l'Antiquité qui conduisait de Tortose à Rafanée, à Masyaf et à Hama. Si le Crac était la principale forteresse de frontière vers l'Orient, le Chastel Blanc assurait cette même protection vers le Nord pour défendre le domaine chrétien contre ses redoutables voisins les Ismaéliens ou Assassins enfermés dans le massif impénétrable du Djebel Ansarieh. Le plus méridional de leurs dix châteaux, KHAWABI n'était qu'à 20 km du Chastel Blanc.
A petite distance au Nord-Ouest de Safita (6 km) apparaît, sur une ligne de collines le Djebel Terlil qui masque l'horizon, un poste-vigie la tour de TOKLÉ. Et à 8 km au Nord de Toklé, se trouve un lieu-dit TEFFAHA situé à près de 20 km de Tortose. Teffaha appartenait à l'Ordre du Temple qui l'avait donné en fief à un chevalier (77). Sans doute y-avait-il là un ouvrage fortifié.

* * *

Le Comté devait avoir d'autres Forts avancés vers sa frontière septentrionale. C'est sans doute au Nord de Safita et du Crac des Chevaliers qu'il faut rechercher trois châteaux qui ont exercé la sagacité des historiens des Croisades : Le Camel, le Sarc et la Colée. Sans prétendre les situer exactement, nous avons essayé d'apporter quelques précisions : Lo CAMEL, Kamel, Le Charnel, est mentionné cinq fois :
1° en 1126 (78) dans une donation de Pons, comte de Tripoli, à l'Hôpital où il confirme des dons de son père et de son aïeul : « ... Omnia etiam que data sunt in civitate Tortose, vel in territorio ejus, sive in Lo Camel sive alibi, confirmo et laudo eidem Hospitali... »
2° en 1127 (79) dans des donations et confirmations du même : «... Omnia etiam quae ei data sunt in civitate Tortose vel in omni territorio ejus, sive in castro quod dicitur Kamel sive alibi, confirmo eidem Hospitali et nominatim molendinos quos habet apud Kamel... »
3° en 1180 (80) Guillaume de Maraclée avec l'agrément du comte Raymond III donne à l'Hôpital par l'intermédiaire du Grand Maître Roger de Moulins et de Jean de Anio, châtelain du Crac, trois casaux : « ... tria casalia que sunt de pertinamento Cameli, Marmonizam, Erbenambram, Lebeizar... »
4° en 1199 (81) Bohémond IV, comte de Tripoli, rappelle qu'il a donné jadis à l'Hôpital, le dominium de Maraclée et du Camel et demande de le reprendre sa vie durant, sous certaines conditions, par crainte du Maître des Assassins «... pro timoré domini Assessinorum... »
5° en 1241 (82) un accord intervient entre l'Ordre de l'Hôpital et Bohémond V, prince d'Antioche et comte de Tripoli sur «... Maraclée et (sur) sa seigneurie et (sur) le Charnel et ses appartenances (83). »
Les trois casaux « de pertinamento Cameli » donnés par Guillaume de Maraclée à l'Hôpital paraissent faciles à identifier au Nord du Crac : Marmoniza doit être Marmarita, Erbenambre : Hab Nemra et Lebeizar : Beit Zara.
Nous constatons que Le Camel est cité en même temps que MARACLÉE, ville toute voisine des monts Ansarieh, que ces deux places appartenaient à l'une des principales familles du comté (84), que Le Camel (85) doit être à proximité du territoire des Assassins puisqu'on 1199 le comte de Tripoli précise qu'il l'avait antérieurement confié à l'Hôpital en même temps que Maraclée. Nous proposons de le situer à KAMLIÉ, près de la source Ouadi el Ayoun ; or il est question dans l'acte de 1127 des moulins que possède Le Camel. Ce serait le poste de défense le plus avancé du comté en face des châteaux des Assassins. Kamlié est à environ 14 km de Masyaf et d'El Kahf, 9 km de Resafi, 10 km de Qadmous et à environ 20 km à l'Est de Khawabi. Il se trouve à 28 km au Nord du Crac et à 23 km au Nord-Est de Safita (86).

Il nous faut parler maintenant des châteaux d'Eixserc ou Le Sarc et de LA Colée.

René Dussaud (87) a voulu rapprocher Eixserc d'un château mentionné dans les textes arabes sous le nom de Hisn esh Sherqi qui portait aussi celui de Hisn el Khariba et qu'il faudrait situer au Nord de Rafanée près d'Abou Qobeis (Bokebeis dans les textes occidentaux). Claude Cahen a discuté cette question (88). Il semble qu'il faut localiser le château franc beaucoup plus au Sud et dans le voisinage du Crac. Nous suggérons Qal'at el Qser à 10 km au Nord-Est du Crac où se trouvent quelques ruines (89).
Dans les textes occidentaux Eixserc ou Le Sarc est deux fois cité : 1° En 1163, c'est une cession à l'Hôpital par Guillaume de Maraclée du Castellum Eixserc. (90)
2° En 1243 (91) un accord est conclu entre l'Hôpital et le Temple à propos d'une contestation qui avait eu lieu entre le Crac, à l'Hôpital, et le Chastel Blanc, au Temple, au sujet de divers casaux dépendant du Sarc et de la Colée. Le Sarc ayant été vendu en 1163 à l'Hôpital, il est évident que la Colée dépendait du Temple et que l'un et l'autre étaient voisins des deux grandes forteresses.
C'est dans ce seul acte de 1243 qu'il est question de LA COLÉE.
L'acte de 1163 dit ceci : « ... vendimus ... castellum quod dicitur Eixserc et vallem de Luchen ... pro mille et quadringentis bisantiis ... et pro quodam casali in territorio Tortosano nomine Nubia (92). »
Dans l'acte de 1243, il est dit que l'Hôpital et le Temple ont pris, pour une rectification de limites, des arbitres : ... « et alasmes tuit V sor le contenz qui estoit del Crac et del Chastel Blanc, ce est à savoir en la pertenance del chastel del Sarc et del chastel de la Colée. Dont nous V en un acort nous concordâmes que le chasel de Fonteines et le chasel de la Mesquie et le chasel qui s'apele le Teres et la gastine de Asor doit remeinoir à l'Ospital ; et la gastine de Genenn et le chasel de Betire et la gastine de Reusemeine doit remenoir au Temple jusque au devises qui sunt coneues en ces lius motiz, ce est à savoir : del ruissel Forchie dont les deus parties commencent à monter, montant jusque au toron del Lucan, alant à un autre toron, descendant à la moitié de la cave de Asor jusque au fom de la cave au ruissel qui s'en va contreval la cave... »
Nous proposons les localisations suivantes :
Chasel de Fontaines : Ayoun el Ouadi.
La Mesquie : peut-être Mechta.
Teres : Terez.
La gastine de Asor : Kheurbet Hazzour (ruines d'Hazzour) au Nord de Terez qui sont la part de l'Hôpital.
Et pour les biens du Temple nous proposons : Gastine de Genenn : Djenin à l'Ouest de Terez.
Le chasel de Betire : Beteresh entre Djenin et Safita, mais ce peut-être comme l'a proposé Dussaud (p. 97, n. 6) Bétaré ou Btar au Sud-Est de Terez. Enfin la gastine de Reusemeine (non identifié).
A la fin de l'acte on mentionne le toron del LUCAN, toponyme qui se reconnaît dans « vallem de Luchen » (93) de l'acte de 1163. Nous proposons de les situer à AIN HALAQIN au Nord des lieux indiqués ci-dessus : les Fontaines, Terez et Azor. Justement la fin de l'acte de 1243 parle des limites qui partant d'un « ruissel Forchie » montent au « toron del Lucan », vont à un autre toron puis descendent « à la moitié de la cave de Asor. » Or Aïn Halaqin est à 4 km à l'Est des ruines antiques d'Hosn Soleiman, ce qui nous amène à rechercher le château de LA COLÉE dans ce voisinage.
Rey, dans sa nomenclature des localités de la Syrie au temps des Croisades (94) avait désigné La Colée comme un château gardant une des passes de la montagne des Ansarieh et dont les ruines sont encore nommées El Coleiah. Or nous trouvons tout près de là, à petite distance au Nord-Ouest d'Hosn Soleiman, sur la carte de Dussaud (VIII A3) Qoleia; sur la carte ottomane de 1920 : Kala ; sur la carte française de 1936 au 200.000e Kléa. Une note du major Deyrolle en 1924 signalait à l'Est de Dreikich un Kléa avec une ruine paraissant un ouvrage des croisés. A notre passage à Masyaf en 1928, le lieutenant Vuilloud nous avait indiqué Qal'at el Qoleïat perché sur une aiguille rocheuse ; il ne restait qu'un pan de muraille de 4 mètres de hauteur avec des pierres à bossages. C'est ce même nom avec à côté le vocable français La Colée qui figure sur la carte accompagnant le guide Orient-Syrie-Palestine de Chauvet et Isambert. Enfin le Guide Bleu de 1932 signale près d'Hosn Soleiman un col à 1.000 mètres d'altitude d'où l'on aperçoit au sommet d'un à pic une petite forteresse en ruine dominant le village de (95). Nous sommes persuadé qu'il s'agit du château de LA COLÉE cité dans l'acte de 1243 (96). Il est très proche des casaux que cet acte signale comme dépendant des châteaux du Sarc et de la Colée (97).
Ainsi ces trois petits châteaux, le Camel, la Colée et le Sarc paraissent avoir été voisins et se trouver tous les trois au Nord du Crac des chevaliers et de Safita : le Camel à 29 km du Crac et à 23 km de Safita, la Colée à 20 km du Crac et à 18 km de Safita, le troisième étant le plus méridional.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - comté de Tripoli

1. John H. Hill et Laurita L. Hill, Raymond IV de Saint Gilles ; Toulouse, édit. Privât, 1959, page 140.
2. Albert d'Aix, Liber Christianae expeditionis, I. IX, c. 32, Historiens occidentaux des croisades, tome IV, page 610.
3. Max Van Berchem, Noies sur les Croisades, dans Journal Asiatique, 1902, page 397-400. René Dussaud, Topographie de la Syrie antique et médiévale, 1927, page 63. C'est au cap de Djouni que Dussaud a situé le passus pagani des textes médiévaux, ce pas païen tirant sans doute son nom des vestiges antiques qui se trouvent en ce lieu.
4. Guillaume de Tyr, XVI, c. 29, Historiens Occidentaux des Croisades tome I, page 754 : «... comilalus Tripolilanus, a rivo supradiclo (inter Byblium et Berythum) habens initium, finem vero in rivo qui est inter Maracleam et Valeniam... » XIII, c. 2, ibid., page 558 «... a rivo Valeniae qui est sub castra Margath. — Jacques de Vitry : Historia Orientalis seu Hierosolymitana, « in rivo qui est inter Valeniam, sub Castro Margath, et Maracleam » édition Bongars, Gesta Dei per Francos (1611) tome I, page 1068. — Voyez Dussaud page 127 : Une tradition qui remonte à Ptolémée et que l'on retrouve dans l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, fixe la limite Nord de la Phénicie immédiatement au Sud de Banyas. De même Guillaume de Tyr cite Maraclée comme « la première des citez de la terre de Fenice quand l'en vient devers bise » Brades VII, c. 17. Historiens Occidentaux des Croisades, tome I, page 302.
5. Les Croisés paraissent avoir occupé dans les premiers temps quelques positions non loin de Sheïzar qu'ils assiégèrent plusieurs fois sans succès, mais il semble que ces forts relevaient de la Principauté d'Antioche. Nous ne nous en occuperons donc pas ici.
6. Le 18 février 1102 d'après Hagenmeyer, Chronologie du royaume de Jérusalem, dans Revue de l'Orient latin, 1903-1904, pages 400 à 405. Date confirmée par J. et L. Hill, Raymond IV de Saint Gilles, Toulouse 1959, page 135. Voir René Grousset tome I, page 336. Mais dans le tome II de son Histoire des Croisades, appendice, pages 887-888, chronologie du Comté de Tripoli, René Grousset propose le 21 avril 1102 d'après une nouvelle édition d'Ibn al-Qalanisi (édit. Gibb., page 55) Enfin Grousset, tome III, addenda page 765 dit : mars 1102.
7. Raoul de Caen, c. 145, Historiens Occidentaux des Croisades, tome III, page 707.
8. Voir plus loin, page 23.
9. Guillaume de Tyr, tome I, XIV, chapitre 14, Historiens Occidentaux des Croisades tome I, page 626. Gestes de Chryprois, page 83. Voir R. Dussaud, page 63.
10. Albert d'Aix, tome IX, 26, Historiens Occidentaux des Croisades tome IV, pages 605-606. — Caffaro, Liberatio... Orientis, 26, ibid., V, page 71. Caffaro, Annales Genuenses, M. G. H. Script., XVIII, page 14 lignes 50-55. Voir Hagenmeyer, Chronologie du royaume de Jérusalem, Revue de l'Orient Latin, tome XII, 1909-1911, pages 93-95. René Grousset, tome I, pages 340-1.
11. Jean Richard, Le Comté de Tripoli... (1945) pages 75-76.
12. Il fut rasé en 1276 par Guillaume de Beaujeu, Grand Maître du Temple, au cours d'un grave conflit que l'Ordre du Temple, allié à Guy de Giblet, eut avec Bohémond VII, Prince d'Antioche et Comte de Tripoli (R. Grousset, tome III, page 687).
13. Du Cange-Rey, Les Lignages d'Outremer, page 257-259. Jean Richard, Le Comté de Tripoli..., page 75 ; et Questions de topographie tripolitaine, dans Journal asiatique, 1948, page 55-56. Agoult serait aujourd'hui Goult, canton de Gordes (Vaucluse). Brades, 23, 34, Historiens Occidentaux des Croisades, tome II, page 51, n. 2.
14. Acte du 1115. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, page 40. Rohrieht, Reg., page 18 n° 78: « a Castro Gaufredi de Agolt nominato usque ad Calamonem ». Allusion aussi dans une bulle de Calixte II du 19 juin 1119, Rôhrieht, Reg., page 20, n° 88.
15. Voir notices sur les forteresses, page 303 Smar Djebeil, plan et photo de Jean Lauffray.
16. Cette tour figure sur la carte du Liban établie par le Capitaine Gelis en 1862. Plus au Sud près du rivage sont deux tours isolées qui pouvaient surveiller la mer et la route côtière et transmettre des signaux. L'une Bordj Mouheish, est tout près de Giblet au Sud, l'autre Tabardja est un peu au Nord du Nahr al-Mu'amiltain.
17. Carte Batroun au 50.000e : Kalat M'Sallah.
18. Renan, Mission de Phénicie, page 148; Van Berchem, page 113-116 et PI. VI-VII; R. Dussaud, page 81-83.
19. Il semble bien que Strabon a fait de ce site un repaire de brigands. Pompée détruisit là un ouvrage fortifié. Voir R. Dussaud, page 82.
20. Albert d'Aix tome V, chapitre 38, Historiens Occidentaux des Croisades tome IV, page 457.
21. Histoires des Croisades, tome I, page 142.
22. Questions de topographie Tripolitaine, Journal asiatique 1948, page 56.
23. Rey, Colonies franques, page 371. — Lammens, Notes de géographie syrienne, dans mélanges Fac. Orientales, I, 1906, page 268-270. — Dussaud, page 82. — Marino Sanuto le place à 5 milles au Sud de Nephin et à 6 milles au Nord de Batroun : Liber secretorum fidelium Crucis, page 85 et l'appelle Puteus Conestabilis. — Amadi, Chronique, édit. R. de Mas Latrie, dans Documents inédits 1891, page 152, n. 1.
24. Rohricht, Regesta.., page 11, n° 55.
25. J. Richard, Le comté de Tripoli.., page 49-50. — Dans un acte de 1277, Guillaume de Farabel porte le titre de Connétable de Tripoli et seigneur du Puy (Rohricht, Regesta.., page 366, n° 1412). Un combat eut lieu en 1276 ou 1277 près du Puy du Connestable dans la guerre qui opposa Guy de Giblet et les Templiers à Bohémond VII, comte de Tripoli (Grousset, III, page 687-688).
26. Notamment Guillaume, sire de Besmedin (1165-1199) 4e fils de Guillaume II de Giblet (Rey, Les Seigneurs de Giblet, R.O.L., III, 1895, page 412), Grousset, III, page 147-148 et201, et voir à la fin de ce tome le tableau généalogique de la maison de Giblet. Les derniers sires de Besmedin passèrent à Chypre après la chute des États de Terre Sainte.
27. Rey, Colonies franques, page 370. — J. Richard, Le comté de Tripoli, page 74-75. Heyd, Histoire du Commerce du Levant, page 357, n. 2. Dussaud, page 77.
28. Burchard de Mont-Sion, éd. Laurent; page 27-28.
29. Renan, Mission de Phénicie, page 140. — Le Strange, Palestine.., page 476. — Dussaud, Hisn Qalamoun, page 77 et n. 4. — Jean Richard, Le Comté de Tripoli.., page 76. On rencontre dans les actes du comté : Joscelin de Calmont 1139-1145, P. de Calmont 1145, Guillaume de Calmont 1174-1199.
30. Eracles, Historiens Occidentaux des Croisades, page 101. — Rey, Colonies franques, page 370.
31. Burchard de Mont-Sion (p. 28) en 1283 vante la beauté de ces jardins et estime, dans les années favorables, leur revenu à 300 000 besants d'or.
32. Après la chute du Comté de Tripoli les Musulmans élèveront du côté de la mer 7 tours pour défendre El-Mina. La plus connue est la tour des Lions (Bordj es-Sba) construite au bord de l'eau à la fin du XIVe siècle. Dussaud page 77, pense pourtant qu'une de ces tours, à l'Est de l'embouchure de la Qadisha (Bordj el-Adès) fut construite par les Francs pour protéger Tripoli d'une agression du côté de la terre.
33. Guillaume de Tyr, X, 27, Historiens Occidentaux des Croisades, tome I, page 441. — Caffaro, Liberatio..., Historiens Occidentaux des Croisades, tome V, page 70. Grousset, tome I, page 342.
34. Jean Richard, Le Chartrier de Sainte-Marie latine et l'établissement de Raymond de Saint Gilles à Mont Pèlerin, dans Mélanges dédiés à la mémoire de Louis Halphen, 1951, page 605-613. Voir aussi John et Laurita Hill, Raymond de Saint Gilles comte de Toulouse (Toulouse, Éd. Privât 1959), page 137-138 qui estiment que la construction du château a pu être commencée en 1102.
35. « In nomine Domini ego Raimundus, comes Tholosanus, vel gratia Dei Tripolitanus, dono Deo et Sancte Marie Latine constructe ecclesie intra menia Jérusalem, in suburbio montis Peregrini noviter edificati castri... totam illam planiciem ad construendam ecclesiam... Hec omnia pro anima mea et uxoris mee Gelvire et ut bonum inicium perficiendi, castri novi meliori fine terminetur. Facta est hec carta anno incarnationis M° C° III° . Ego Raimundus comes Sancti Egidii, confirmo hoc donum in manu Stephani monachi ».
36. Alexiade, livre 11, page 106. — Chalandon, Alexis Comnène, page 232. — Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux des Croisades, I, page 236. Grousset tome I, page 341 suivantes.
37. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens Occidentaux des Croisades, tome I, page 212.
38. Ibn al Qalanisi, page 65.
39. Selon Ibn al-Athir, il serait mort dix jours après cette blessure, Kamel.., ibid., page 235.
40. Guillaume de Tyr, I. XI, c. 2, Historiens Occidentaux des Croisades, tome I, page 452. — Albert d'Aix, IX, 22, Historiens Occidentaux des Croisades, tome IV, page 610. — Cafaro, Liberatio... ibid., V, page 72. Voir John H. Hill et Laurita L. Hill, Raymond IV de Saint-Gilles, Toulouse, éd. Privât, 1959, page 140.
41. Guillaume de Tyr, X, 27, ibid., I, page 441. On lit dans Eracles, par suite d'une traduction erronée, qu'il naquit à Tortose. — Guillaume de Tyr, XVI, 28, ibid., I, page 754.
42. Le 10 juin 1109 selon Guillaume de Tyr, 1. XI, c. 10, Historiens Occidentaux des Croisades, tome I, page 467-468 ; le 12 juillet 1109 selon Ibn al Qalanisi, édit. Gibb, page 89, — c'est la date du 12 juillet 1109 qu'a adoptée R. Grousset. Michel le Syrien, 1. XV, ch. 14, éd. J. B. Chabot, t. III, page 215 parle aussi de la prise de Tripoli.
43. Rey, page 361. Guillaume de Tyr, 1. XII, c. 2, Historiens Occidentaux des Croisades tome I, page 558. A ne pas confondre avec la grande Place d'Artésie (ARTAH) à l'Est d'Antioche.
44. Rey, page 360. — R. Grousset, tome I, page 136.
45. Aboul Féda, Annales, Historiens orientaux des croisades, I, pages 164-165. — Geste des Chyprois, éd. Raynaud, pages 304-310. — Jorga, Philipe de Mézières, page 35. — Dussaud, pages 121-122.
46. Dussaud, Topographie.., page 126. Voyage.., dans Revue Archéologique, 1896, pages 22-28 et 1897, pages 340. — Van Berchem, Notes.., dans Journal Asiatique, 1902, page 425.
47. Voir plus loin 2e partie : Les forteresses : Maraclée.
48. Guillaume de Tyr, XXI, 2, H. Occidentaux, tome I, page 1022. — Nour ed-din l'enleva en 1166. — Rey, Colonies franques, page 368.
49. En décembre 1204, Mansellus de Buissera apparaît comme témoin. Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 43, n° 1198.
50. Rey, Colonies franques.., page 364. En 1145 P. de Cafaracha est témoin de l'acte confirmant la cession du Crac à l'Hôpital opérée en 1142 (Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 1304 n° 160. — Rôhricht, Reg., page 60, n° 236. On trouve aussi un Petrus de Cafarca en 1202 (Rôhricht, Reg., page 210, n° 788) témoin dans un acte de Plébain, seigneur du Boutron, qui se trouve à proximité à l'Ouest.
51. Ibn al-Qalanisi, éd. Gibb, page 93. — Grousset, tome II, page 167.
52. A la fin de l'été 1110, en 1116-1117, en 1144, 1170, 1176, 1217-1218, 1280.
53. Histoire anonyme de la Ire Croisade, éd. Bréhier, page 182-183.
54. Éd. J. C. M. Laurent, Peregrinatores..., 1864, page 28.
55. V, 31, H. occidentaux, IV, page 451. Albert d'Aix parle aussi (XI, 8, ibid., page 666) de la terra de Camolla qui paraît bien être la plaine d'Akkar.
53. En arabe Hosn el Akrad, le Château des Curdes. Les textes latins du XIIe siècle ont fait de Akrad : Cratum. Au XIIIe siècle on écrivit le Crac de l'Hospital par analogie avec le grand château de Transjordanie Kerak dont on avait fait Crac (le Crac de Montréal ainsi nommé à cause de son voisinage avec le château de Montréal construit par le roi Baudouin Ier).
54. Anonymi gesta Francorum, éd. Hageumeyer, page 420-421. — Histoire anonyme de la première Croisade, éd. et trad. L. Bréhier, page 182-185.
55. Raymond d'Aguilers, Historia.., c. 14, H. occidentaux, tome III, page 274.
56. Voir pour plus de détails Paul Deschamps, Le Crac.., page 113-115.
57. Ibn al-Athir, Kamel.., H. orientaux, tome I, page 212-213. Ph. de Touban, pi. XCII.
58. D'après Ibn al-Fourat, trad. Jourdain, Bibliothèque nationale, ms. arabe 1596, page 70. — Aboul Féda, Annales H. orientaux, tome I, page 6-7.
59. Kamal ad-din, Chronique d'Alep, place le siège de Homs le 5 mai 1103, H. orientaux, tome III, page 589-591. — Ibn al-Qalanisi, page 57-58.
60. Voir plus loin page 22.
61. Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, page 116-118, n° 144.
62. J. Richard, Le Comté de Tripoli.., page 63. — Rôhricht, ZDPV, X, 1887, page 259, proposait de l'identifier avec Bordj Maksour, l'un des nombreux fortins de la plaine d'Akkar, mais ce lieu est trop éloigné de la Boquée.
63. Maqrizi, Histoire d'Egypte, trad. Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 137. — Aboul Féda, Annales, H. orientaux, tome l, page 83.
64. On a proposé pour Lacum d'autres sites qui ne peuvent convenir : Hisn el-Aqma, qui doit être Raqmé, dans le Djebel Ansarieh ; el-Alma près de Tripoli ; Akoun à l'Est d'Akkar. Voir Dussaud, page 95, n. 3.
65. Dussaud, Voyage.., Revue archéologique, 1897, page 308-309 ; identification acceptée par Lammens..., R .0. Chr., 1899, page 378 et par Rôhricht, Regesta.., add. page 9, n° 118. Lammens.., Musée belge, IV, page 279. — Voir Dussaud, page 95, n.2.
66. En 1128 l'Hôpital possédait déjà une maison à Felicium. Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, page 76-78, n° 82. — Rôhricht, Regesta.., page 29, n° 118.
67. Dussaud, page 80, n. 3. Van Berchem, Voyage en Syrie, page 134. — Dussaud, Voyage en Syrie, oct. nov. 1896, dans Revue archéologique, 1897, page 306.
68. Dussaud, page 85 et 90.
69. Aboul Féda, Annales, Historiens orientaux, tome I, page 151.
70. Appelé aussi Qal'at Mohash (carte V de Dussaud : Mahoush, Emm Haouch ; carte au 200.000e de 1936 : Ibn Hoche). Lammens dit construction franque dans Musée Belge, t. IV, 1900, page 283-4.
71. Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, page 353-354, n° 519 et page 371, n° 549. — Voir Dussaud, page 120. — L. de Laborde, Voyage de la Syrie pl. XII, page 22. — Renan, Mission de Phénicie, page 105-106 et 852. — Van Berchem, Voyage en Syrie, page 97 et 306. — Ce château occupait le site antique de Jammura. Dussaud pense que par confusion entre Yahmour et ahmar (rouge) on a appelé ce château Castrum Rubrum.
72. Ibn al-Athir, Kamel.., H. Orientaux, tome I, page 584. — Id., Atabegs de Mossoul, ibid., II b, page 279-280. — Abou Chama, Livre des deux Jardins, ibid., IV, page 155. — Grousset, II, page 563.
73. Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte..., 1904, page 75.
74. Identifié par Rey, page 366 : Elteffaha. — Voir Mas Latrie, Histoire de Chypre, III, page 238. Il est question en 1276 dans la guerre qui opposa Bohémond VII comte de Tripoli à Guy de Giblet et aux Templiers, d'un seigneur du comté, Paul de Teffaha. Celui-ci partisan de Guy de Giblet, tenta avec douze Templiers de forcer la porte de la forteresse de Nephin. Ils furent faits prisonniers (Gestes des Chyprois, page 781 et suivantes. Voir Grousset, tome III, page 687). On mentionne encore Paul de Teffaha dans la 2e guerre qui eut lieu entre Bohémond VII et Guy de Giblet en 1282 (Rôhricht Regesta..., page 375-377, n° 1444).
75. 28 décembre 1126. Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, page 74-75, n° 79. Cet acte de 1126 prouve que Raymond de Saint Gilles, grand-père de Pons, avait entre 1102, date de la prise de Tortose et 1105, année de sa mort, étendu loin vers l'intérieur le domaine du futur comté ; il poussa bien plus à l'Est en construisant le château de Montferrand à côté de la grande ville de Rafanée. Nous reverrons ceux-ci plus loin. — Voir aussi Rôhricht, Regesta..., page 26, n° 108.
76. 8 février 1127. Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 76-77, n° 82. — Rôhricht, Regesta.., page 29, n° 118.
77. Août 1180. Cartulaire Général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 400-401, n° 589. — Rôhricht, Regesta..., page 158, n° 595.
78. 6 septembre 1199. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 682, n° 1096. — Rôhricht, Regesta.., page 202, n° 759. — J. Richard, Le comté de Tripoli.., page 66.
79. 18 novembre 1241. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 594-595, n° 2280. — Rôhricht, Regesta., page 286-287, n° 1102.
80. Il est question dans cet acte d'un casau Tolee qui est probablement Talaa au Sud de Safita.
81. J. Richard, Le Comté de Tripoli.., page 74.
82. Il faut prendre garde à ne pas confondre Le Camel avec La Chamelle, nom sous lequel les Francs désignent la ville de Homs. Ainsi en juin 1184, le comte Raymond III donne à l'Hôpital « civitatem Chamelam » c'est-à-dire Homs cédée préventivement en vue d'une conquête par cet Ordre. Il ne semble pas qu'il y ait lieu de faire un rapprochement entre Le Camel et la « terra de Camolla » et la « vallis quae dicitur Camelorum » d'Albert d'Aix qui, nous l'avons vu, désignent plutôt la plaine d'Akkar.
83. Il ne paraît pas possible d'identifier Le Camel avec le château d'Al-Akma ou Lakma qui d'après les textes arabes fut perdu par les Francs en 1108-1109 (Ibn al-Athir, Kamel.., H. orientaux, tome I, page 269). Dussaud (p. 148) et J. Richard, page 17, n. 1, et Questions de topographie.., Journal Asiatique, 1948, page 54, n. 1, situent Al-Akma aux environs de Montferrand. Or nous trouvons Raqmé à 18 km au Nord-Ouest de Montferrand qui nous paraît convenir d'autant plus qu'en 1138 Zengî, ayant obtenu de l'État de Damas la ville de Homs, l'échange avec Muin al-din Unur contre la forteresse de Barin (Montferrand) qui avait dû être reprise aux Francs et Al-Akma (Kamal ad-din, Chronique d'Alep, Hist. orientaux, tome III, page 679).
84. Dussaud, page 145 et suivantes.
85. Claude Cahen, La Syrie du Nord.., page 175-176.
86. On pourrait penser aussi à Kefroun i Zérik à 10 k. au Nord-Ouest du Crac.
87. 19 janvier 1163. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 228, n° 317. — Rôhricht, Regesta.., page 99, n° 378.
88. 31 mai 1243. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 602-603, n° 2298. — Rôhricht, Regesta.., page 289, n° 1111.
89. Pour Nubia, J. Richard propose Aannabiyé à 5 km au Sud-Est de Tortose (carte au 50.000e), Questions de topographie.., Journal Asiatique, 1948, page 54, n. 1.
90. J. Richard a déjà fait ce rapprochement dans Questions de topographie.., Journal Asiatique, 1948, page 54, n. 1).
91. Rey, Colonies franques.., page 365.
92. Guide Bleu, 1932, page 247.
93. Van Berchem (Journal Asiatique, 1902, page 443), Dussaud (p. 42) et Claude Cahen (p. 174) n'ont pas accepté les suggestions de Rey concernant la localisation de la Colée parce qu'ils recherchaient cette position dans le Djebel Ansarieh. Un al-Qolei'a est désigné par un géographe arabe du XIVe siècle, Al-Omari, comme le plus septentrional des châteaux ismaéliens. Ce site ne peut convenir à notre recherche. Qolei'a veut dire fortin et plusieurs ruines portent ce nom.
94. Le nom de la Colée a été porté par une famille. On voit en 1151 un Rogerius de Colea, témoin d'un acte de donation de maisons à Chastel Blanc et de casaux au voisinage de ce château (Rôhricht, Regesta.., page 68, n° 270). Jacques de la Colée en 1263 (ibid., page 347, n° 1327) ; sans doute le même Jacobus de la Colea, miles, en 1286 (ibid., page 383, n° 1467). En 1276, un Roger de la Colée est pris dans le combat du Puy du Connestable livré entre Bohémond VI dont il était partisan et Guy de Giblet (Gestes des Chyprois, III, paragraphe 393. Voir Grousset, tome III, page 688).

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Note 18 : René Dussaud — Château de Mouseiliha

Au point de vue topographique, deux questions sont à signaler. La première est soulevée par une inscription latine découverte par Renan et fixant la limite du territoire d''Arqa, devenue Césarée du Liban, avec celui de Gigarta : « Fines positi inter Caesarenses ad Libanum et Gigartenos de vico Sidonior[um] jussu... » Ce texte a été vu par Renan au village de 'Abrin, mais il provenait du château de Mouseiliha. Renan en a déduit d'abord que Gigarta devait s'élever dans le voisinage du château de Mouseiliha, appuyé en cela par les auteurs anciens. Strabon oppose aux places d'armes Sinna et Borrama, construites sur les sommets du Liban, celles qui, comme Botrys (Batroun) et Gigarta, en défendent les parties basses. D'autre part, Pline cite dans l'ordre suivant les villes de cette région : Botrys, Gigarta, Trieris, Calamos.

Cette indication de Pline prend une valeur particulière si l'on observe que le site de Trieris est à identifier avec Heri, immédiatement au nord du Théouprosopon, qui paraît en conserver le nom. L'importance de cette localité apparaît encore au moyen âge puisqu'on s'accorde pour y placer le Puy du Connétable (1). Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927
1. Le Puy du Connestable, casal tenu en fief par G. de Farabel, connétable de Tripoli, et qui semble avoir tiré son nom de la charge de son possesseur.
Ce casal, qui donnait son nom au mouillage voisin, paraît devoir être retrouvé dans le village d'Ubreh, au nord du cap Theoprosopon.
Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 27 : Rey, Colonies Franques — Château de Nephin

Nephin, fief important du comté de Tripoli. Les restes du château se voient encore, couronnant un petit cap à l'ouest du village moderne d'Anfeh, qui a remplacé la bourgade du moyen âge, et où se trouve une jolie église du douzième siècle.
Edrisi désigne ce village sous le nom de Anf el Hadjar (promontorium lapidis), étymologie certaine du nom qu'il porte aujourd'hui.
Retour au texte
Sources : Les colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle par E. Rey. Editeur Alphonse Picard Paris 1883

Note 29 : René Dussaud — el-Qalmoun

Actuellement, aucune ruine antique n'est visible, car les recherches attentives poursuivies par Max Van Berchem ont établi que les tours ruinées qui jalonnent le rivage au voisinage de la Marine de Tripoli, n'ont pas été construites avant l'époque des sultans mamlouks (1). On conçoit que la défense de la ville du côté de la mer s'impose à partir de 1289, date de la prise de Tripoli par le sultan Qelaoun (2). Nous pensons, cependant, qu'on doit faire une exception pour la septième tour, à l'est de l'embouchure du Nahr Qadisha, appelée actuellement Bourdj el-'Ades ; nous croyons, en effet, qu'il faut l'identifier avec le Hisn Abou el-'Adas cité par Idrisi. A vrai dire ce fortin appartenait à un autre système de défense, visant à protéger la ville contre des attaques terrestres et comprenant, au sud, un arrêt au défilé du Théouprosopon, sur lequel nous reviendrons ci-après, puis Anaf el-Hadjar, Anafe, Nephin, qu'une profonde entaille coupe de la terre et permet de définir « in mare fere totum », Hisn Qalamoun (fort construit sur une source) l'ancienne Calamos, Hisn Abou el-'Adas et Artousia.

Idrisi, à qui nous devons ces renseignements, ajoute que, parmi les domaines appartenant à Tripoli, les plus célèbres étaient esh-Shafiqa — peut-être à lire es-Sofeina, — ez-Zeitouniya (peut-être ez-Zouweitina), er-Ra'ibiya, non identifié, el-Hadath dans la haute montagne au sud-ouest d'Ehden et 'Amyoun, gros village au sud de Tripoli.
1. c'était déjà l'opinion de Rey. La plus remarquable de ces tours est dite tour des Lions.
2. Sur la prise de la ville, sa destruction et sa reconstruction vers le Nahr Qadisha, voir Maqrizi, dans Quatremère, Histoire des sultans
Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 45 : René Dussaud — Aradus et Antaradus.

L'importance stratégique de la petite île de Rouad, l'ancien Arwad ou Aradus, à 2.500 mètres environ de la terre, se marque à toutes les époques critiques. Malgré son exiguité, elle constitue une base de domination ou de résistance par rapport à la région qui s'étend entre l'Eleuthère et Lataquié. De là les nombreuses campagnes menées par les pharaons d'abord, par les rois d'Assyrie ensuite, contre le royaume aradien. Le pays était riche en blé, en huile, en vin et la razzia était d'un bon rapport.

Alexandre le Grand se rendit compte de la nécessité de soumettre la Phénicie avant de s'engager plus avant en Asie. Sans la réduction de cette ligne perse, il ne pouvait songer à poursuivre son ennemi. Au seul bruit qu'il se dirigeait vers le Sud, Straton, le fils de Gérosirate, roi d'Aradus, alla à sa rencontre pour lui offrir, avec une couronne d'or, la soumission du royaume aradien, qui comprenait non seulement la côte, mais aussi l'intérieur du pays jusqu'à Sigon et Mariamme.

Cette soumission rapide n'était pas dans les habitudes des Aradiens ; il est vrai qu'Alexandre n'éprouva pas le besoin de mettre le pied dans Aradus même. En général, l'île était la dernière place de résistance. Ventidius, revenant de combattre les Parthes et maître de toute la Syrie, dut réduire Aradus par un long siège (vers 38 av. J.-C.).

De même, toute la Syrie était tombée aux mains des Arabes qu'Aradus continuait à servir de base navale à l'empire byzantin. Mou'awiya dut entreprendre la conquête de Chypre avant de réussir, après deux tentatives, à enlever la petite île.

Après la prise de Saint-Jean-d'Acre (1291) par el-Malek el-Ashraf, le sultan Qelaoun s'empara de toute la côte, notamment de Tortose ; mais ce n'est qu'en août-septembre 1302 que les musulmans prirent possession d'Aradus et en détruisirent les murailles dont la ruine paraît remonter à cette époque. Jusque-là l'île avait servi aux Francs à mener des attaques contre le littoral voisin (1).

1. Gestes des Chyprois, éditions Raynaud, page 304 et suivantes. L'île fut défendue par les Templiers, ibid., pages 309-310 : Les musulmans firent trancher la tête « à tous les sergans syriens, pour ce qu'ils firent grant défense et grant damage as Sarazins, et les frères dou Temple furent menés à Babiloine hontouzement. »
Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 46 : René Dussaud — Aradus et Antaradus.

Pour étudier la côte, à partir de Carné, nous possédons un document très important, le "Stadiasmus maris magni" dont, malheureusement, le texte offre nombre d'incertitudes que nous discuterons.

Localisation de Maraclée, par René Dussaud
Localisation de Maraclée - Sources : René Dussaud

Ni le Stadiasme ni aucun géographe ancien ne mentionnent Maraclée, entre Carné et Banyas. Ce nom apparaît pour la première fois dans l'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem sous la forme de Maraccas qui est exacte, car le vocable Maraclée a été construit par les Francs sur le type d'Héraclée ; on trouve d'ailleurs fréquemment Héraclée au lieu de Maraclée (1).

Nous avons reconnu l'emplacement de Maraclée au lieu dit Khrab Marqiyé, un peu au nord du Nahr Marqiyé et la confirmation de cette localisation nous a été fournie par la tour carrée, d'environ seize mètres de côté, que nous avons retrouvée et que Barthélémy, seigneur de Maraclée, avait fait élever en mer, sur un haut-fond situé à quelque distance du rivage. M. G. Schlumberger a signalé que l'image de cette tour fameuse apparaissait sur un sceau de sa collection au nom de Meillor de Ravendel, sire de Maraclée.

1. Dans Historiens occidentaux, tome III, à l'index, on trouve Araclea et Eraclea, à côté de Maraclea (donné par les Gesta Francorum, voir éditions Hagenmeyer, page 428), mais aussi Marachea qui est la forme correcte.
Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Les positions avancées sur l'Oronte

Aussitôt après la prise de Tortose au début de 1102, Raymond de Saint Gilles entreprit des chevauchées vers l'Oronte (4). En 1102-1103, il alla assiéger sans succès Touban (5). Au cours d'une sortie, le gouverneur de ce château Ibn al Arid «  fit prisonnier un des principaux guerriers francs. En vain Saint Gilles offrit pour sa rançon 10.000 pièces d'or et 1.000 prisonniers. Ibn al Arid ne voulut pas le relâcher  » (6).

Du Crac des Chevaliers, on aperçoit à 11 km. Est-Nord-Est ce Fort de TOUBAN (Tubania ; carte ottomane de 1920 Tell Toubav) perché sur un sommet arrondi du Djebel Helou, masquant la vue sur Hama et la vallée de l'Oronte. Ainsi Touban formait pour le Crac un poste d'observation vers l'Est (7).

Au pied du versant oriental du Djebel Helou, RAFANÉE, cité célèbre à l'époque gréco-romaine, puis, lors de l'introduction du christianisme, devenue ville épiscopale, présentait une grande importance stratégique du fait qu'elle était située à un nœud de routes. Elle figure sur la Table de Peutinger. Elle se trouvait sur la voie qui menait de Hama au littoral :
vers Tripoli par la source Sabbatique (près du futur Crac des Chevaliers) et par Archas ; vers Tortose par Jammura (Qal'at Yahmour, Castrum Rubrum). De Rafanée aussi, une route montait au Nord par Apamée vers Antioche et vers Alep.

C'était une position clef d'où ceux qui l'occupaient pouvaient exercer leur domination sur toute la vallée du Moyen-Oronte et intercepter les communications vers les grandes villes musulmanes de Hama et de Homs. Raymond de Saint Gilles y avait passé le 25 janvier 1099. L'anonyme de la première croisade écrit : «  pervenimus ad quandam civitatem pulcherrimam et omnibus bonis refertam, in quadam valle sitam, nomine Kephaliam  » (c'est-à-dire Rafanée) (8).

L'un des premiers desseins de Saint Gilles fut sans doute de reprendre Rafanée. C'est lui aussi évidemment qui construisit le château de Montferrand (aujourd'hui Barin), à 1 km de la ville, peut-être pour attaquer celle-ci comme il bâtit le château de Mont Pèlerin pour s'emparer de Tripoli ; et une fois Rafanée conquise, pour la défendre contre de nouvelles attaques musulmanes (9). Les Francs en étaient maîtres dès 1105. Ibn al Qalanisi nous apprend en effet qu'après le 18 avril 1105 Togtekin sortant de Baalbeck se rendit dans le district de Homs ; il attaqua Rafanée, tua tous ceux qui étaient dans la ville et ses dépendances ainsi que dans le château construit en avant par les Francs ; puis il mit le feu au château et le démolit (10).

Après la prise de Tripoli (12 juillet 1109), les Francs font une tentative pour reprendre Rafanée. Togtekin, atabeg de Damas, pour obtenir leur retraite conclut alors avec le comte Bertrand, fils de Raymond de Saint Gilles, un traité dont les conditions sont les suivantes : les Francs recevront les châteaux du Moinetre et d'Akkar, ainsi que le tiers des récoltes de la Beqaa, mais ils prennent l'engagement de ne pas inquiéter Masyaf, Hosn al Tufan (Touban) et le château des Curdes ; ces trois places devront leur verser un tribut (11).

Ainsi se confirme, la politique des comtes de Tripoli qui veulent étendre leur domaine vers l'Est et se procurer des territoires productifs. Avec les châteaux du Moinetre sur la route de Baalbeck et d'Akkar ils obtiennent le contrôle de la Beqaa et s'assurent en même temps une partie des ressources de cette plantureuse vallée.

En dépit de ce traité, Tancrède, prince d'Antioche, venant d'un raid sur Sheïzar s'empara sur Qaradja, émir de Homs, d'Hosn el Akrad (12). Ceci se passa au printemps 1110. Il y mit une garnison franque. Puis il se dirigea vers Archas.

Au début de 1112, Bertrand, comte de Tripoli, mourait. Son fils, Pons, alors adolescent fut adopté par Tancrède qui lui céda une partie de ses conquêtes : Tortose, Maraclée, Safita et le Château des Curdes (13). A la fin de la même année, se sentant mourir, il conseilla à sa jeune femme Cécile de France, fille du roi Philippe Ier, et à Pons de s'épouser (14).

Entre temps les Francs avaient repris Rafanée et l'avaient mise en état de défense avec une nombreuse garnison. En octobre 1115, Togtekin la leur enleva (15). En 1116, dans l'été, Pons va ravager la Beqaa ; Togtekin, aidé par l'atabeg Bursuq lui inflige une défaite sanglante (16), à Andjarr dans le Sud de la Beqaa.

En 1117-1118, Roger, prince d'Antioche, se souciant peu de l'acharnement que les comtes de Tripoli mettaient à s'établir sur la position de Rafanée-Montferrand, renonçait à Rafanée à la condition que Togtekin lui céderait Margat (17). Et c'est ainsi que cette place entrait dans le territoire franc et devait devenir une grande forteresse des Hospitaliers. Dominant la route du littoral, elle était la dernière position méridionale de la Principauté d'Antioche, aux frontières du Comté de Tripoli et du territoire des Assassins. Enfin, en mars 1126, le comte Pons qui avait entrepris quelques mois auparavant le siège de Rafanée et avait construit à cet effet une forteresse (18) d'où il harcelait la ville — il s'agit évidemment de Montferrand détruit par Togtekin en 1105 —, l'attaqua avec l'aide du roi Baudouin II. Après dix-huit jours de siège, la ville capitula et la garnison musulmane se retira librement le 31 mars 1126 (19). Le comte occupe la région avoisinante et, prévoyant sans doute que cette position très avancée sera difficile à maintenir, il y introduit aussitôt les chevaliers de l'Ordre de l'Hôpital auquel il fait don de casaux à l'Est de Rafanée par un acte établi à Tripoli, au château de Mont Pèlerin et daté du 8 février 1127 (20). Cette donation n'est d'ailleurs que la confirmation d'une cession faite bien antérieurement par le père de Pons, Bertrand comte de Tripoli et même par son grand-père Raymond de Saint Gilles : «  ... in terra de Rafania THELEDEHEP et CARTAMARE, quas pater Poncii Bertrandus et avus Raymundus Hospitali dederant.  » C'est une preuve de plus des vues de Raymond de Saint Gilles sur cette contrée lointaine.

Theledehep est la transcription précise de Tell Dahab (carte de 1936) situé à 9 km. Est-Sud-Est de Rafanée, et nous identifions Cartamare avec Kortmane à 2 km au Nord de Rafanée.

En 1133 (21), des bandes de Turcomans venant de Mésopotamie, attaquèrent Montferrand. Pons qui s'y trouvait, tenta vainement une sortie et il était en grand danger ; sa femme, Cécile de France, l'ayant appris courut avertir le roi de Jérusalem, Foulques d'Anjou son demi-frère (22) qui partit en toute hâte au secours du comte de Tripoli. Il y eut un rude combat sous les murailles de Montferrand. Les Francs en difficulté allèrent se réfugier dans Rafanée ; les Turcomans abandonnèrent le siège (23).
Le roi de Jérusalem avait sauvé la position fortifiée du comté de Tripoli la plus proche de l'Oronte et qui menaçait à la fois Homs et Hama.

C'est vers ce moment que la chrétienté d'Orient allait rencontrer un redoutable adversaire, Imad ed Din Zengî, atabeg de Mossoul en 1127 et d'Alep en 1128, qui allait préparer l'unification de la Syrie musulmane. Il sera, comme l'a écrit René Grousset (24), le chef de la contre-croisade. Après lui ce sera son fils, Nour ed Din, puis le lieutenant de celui-ci, Saladin lequel réunira sous son pouvoir Damas, l'Egypte (1174) puis Alep (1183).

Au printemps 1135, Zengi entreprend une lutte vigoureuse contre les Francs. Il envahit les territoires qu'ils possédaient sur la rive droite de l'Oronte et leur enlève rapidement les places de Cerep (Athareb) le 17 avril, puis Zerdana, Tell Adé, Maarrat en Noman et Cafertab (25), toutes places qui relevaient de la Principauté d'Antioche.

Puis Zengi tenta de s'emparer de Homs dont le gouverneur, Muin al Din Unur était aux ordres des princes de Damas de la dynastie buride. Voyant qu'il ne pourrait s'en rendre maître, il se retourna contre les Francs et se décida à assiéger le château de Montferrand. Peu auparavant, vers la fin de mars 1137, le comte Pons avait été tué au cours d'un raid mené jusqu'aux portes de Tripoli par un émir de Damas (26). Son fils, le jeune comte Raymond II apprenant à Tripoli que son château de frontière est en grand danger appelle à son aide le roi de Jérusalem, Foulques d'Anjou (juillet 1137). La situation paraît si grave à celui-ci qu'il part aussitôt avec toutes les forces qu'il peut rassembler et un grand convoi de vivres, prend en route le comte et ses chevaliers et marche vers l'Est. Mais l'armée chrétienne mal guidée passe par les monts Ansarieh. Zengi, informé de son approche la surprend dans des défilés où elle ne peut se déployer. Selon Kamal ad Din (27), plus de 2.000 Francs sont tués. Le comte Raymond est fait prisonnier. L'armée laisse aux mains de l'ennemi tous ses équipages. Le roi s'enferme dans Montferrand avec ceux qui avaient échappé au désastre, notamment le connétable du Royaume, Guillaume de Bures, Renier Brus seigneur de Subeibe, Onfroi II de Toron et le sire de Beyrouth. La place déjà affamée reçoit ce nouveau contingent qui a perdu tout son ravitaillement. Des messagers du roi parviennent à franchir les lignes ennemies et courent à Jérusalem, à Antioche, à Édesse annoncer la position désespérée des défenseurs de Montferrand. On constate alors dans toute l'étendue de la terre chrétienne un magnifique élan de solidarité. Le Patriarche de Jérusalem prend la vraie Croix et emmène avec lui les hommes valides de toute la Palestine qu'il laisse sans défense. La chevalerie du comté d'Édesse arrive avec son seigneur Joscelin II et Baudouin de Marach. Quant au Prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, le plus cruel cas de conscience se pose à lui : en querelle avec l'empereur byzantin Jean Comnène, il voit sa capitale sur le point d'être investie. Pourtant il recommande à Dieu sa cité, rassemble ses chevaliers et ses hommes d'armes et se met en route pour porter secours au roi. Mais tous arrivent trop tard. Les troupes de Zengi ont si bien bloqué la place que les assiégés ignorent tout de cette levée en masse qui s'est faite de Palestine jusqu'en Cilicie pour les délivrer. Zengi avec une artillerie de dix mangonneaux accable la forteresse de projectiles et renouvelle sans cesse ses assauts. Les défenseurs privés de vivres sont dans une situation intenable. Le sol est jonché de cadavres et de malades. L'air empuanti est irrespirable, les combattants indemnes sont si faibles qu'«  ils s'appuient sur des bâtons  ». L'atabeg, apprenant l'arrivée des troupes chrétiennes, hâte le dénouement.

Il offre une capitulation honorable : contre reddition de la Place, les assiégés pourront se retirer sans rançon et le comte de Tripoli sera délivré. Le roi accepte aussitôt ces propositions inespérées. La forteresse est évacuée entre le 10 et le 20 août (28).
Non loin de Tripoli, à Archas, les défenseurs de Montferrand rencontrent l'armée de secours et le roi remercie avec émotion ceux qui ont fait preuve d'un tel loyalisme à son égard.

L'État chrétien d'Orient subit là une perte considérable qu'il ne put jamais réparer. René Grousset (29) a bien marqué les victoires de Zengi : en 1135, il enlevait à la Principauté d'Antioche ses principales forteresses au-delà de l'Oronte. Puis en 1137, il arrachait en deçà du fleuve Rafanée et Montferrand, les seuls ouvrages fortifiés que les Francs eussent à l'Est du Djebel Ansarieh. Après ce désastre, le comte de Tripoli devait s'assurer, en arrière de ces deux places perdues, une solide position stratégique pour défendre son domaine contre les menaces des émirs de Homs et de Hama et qui pourrait peut-être servir en des jours meilleurs de lieu de rassemblement pour partir à la reconquête. C'est alors que commence vraiment l'histoire du Crac des chevaliers qui, pris par Tancrède en 1110 et intégré en 1112 dans le comté de Tripoli, n'était encore à la date qui nous occupe qu'un Fort de seconde ligne. Il va devenir la grande forteresse de frontière. Cinq ans après la perte de Rafanée et de Montferrand, le comte Raymond II de Tripoli en 1142 fait solennellement donation, à l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, du Crac et, avec l'agrément de Guillaume du Crac (Willelmus de Crato), du château de la Boquée ainsi que de Felicium et de Lacum qu'il avait acquis de Gilbert de Puylaurens ; mais en même temps qu'il faisait ce don effectif, il attribuait aussi aux Hospitaliers, sans doute à charge par ceux-ci de les reprendre les domaines qu'il avait perdus :
RAFANÉE, MONTFERRAND, MARDABECH, ses droits sur la pêche du Lac de Homs, depuis GRADES jusqu'à LA RESCLAUSE...
FELICIUM = QAL'AT EL FELIZ. LACUM est sans doute TELL KALAKH au pied de l'éminence que couronne le Crac. On y voit les vestiges d'un ouvrage militaire.

MARDABECH est probablement MERDEYÉ (carte Dussaud VIII B3, carte de 1936 Kheurbet Meradié, à l'Est de Tell ed Dahab. On identifie CHADES avec l'antique QADESH, aujourd'hui Tell Nebi Mend entre deux bras de l'Oronte, à petite distance au sud du Lac. Quant à la RESCLAUSE, Dussaud écrit, page 107 : «  Le Lac est défini ainsi d'une extrémité à l'autre, la Resclause n'est autre que le barrage au Nord-Est du Lac  » (30). Nous donnons ci-dessous l'essentiel de cet acte si important (31).

L'Ordre de l'Hôpital devait faire du Crac une magnifique forteresse, l'un des plus importants monuments d'architecture militaire du Moyen-Age. Il y entretenait une nombreuse garnison. En 1212, Wilbrand d'Oldenbourg (32) écrit qu'en temps de paix la Place était gardée par 2.000 combattants et possédait un important matériel de guerre et d'abondantes réserves de vivres. Longtemps le château n'eut qu'une enceinte, mais à la fin du xne siècle et au début du xme, on amplifia considérablement les fortifications. Cette enceinte flanquée primitivement de saillants carrés, reçut au Sud et à l'Ouest de puissantes tours rondes et une autre enceinte enferma ces murailles. Dans la suite, on augmentera encore ses défenses. Dominant de très haut la plaine de la Boquée, face à la vallée de l'Oronte, le Crac ferma solidement l'entrée du comté de Tripoli. Cette place résista à plusieurs sièges. Elle servit aussi de lieu de concentration de troupes venues de toutes les régions des États latins de Terre Sainte (33). De là partirent maintes expéditions vers Mont-ferrand, Homs ou Hama et vers la Beqaa. Ainsi en 1170, le 4 juillet, quelques centaines de cavaliers Francs et Musulmans se rencontrèrent fortuitement dans la Beqaa, à LEBONA (Lebwé) près de Baalbeck. Les Francs venaient du Crac et les Musulmans allaient se mettre sous les ordres de Nour ed Din, atabeg de Damas. Le combat fut très meurtrier. Les Musulmans crurent reconnaître parmi les morts «  le chef des Hospitaliers, seigneur du château des Curdes. Les Francs l'estimaient beaucoup pour sa bravoure et sa piété et parce qu'il était comme un os placé en travers du gosier des Musulmans  » (34). Au début de 1175, Raymond III de Tripoli s'étant allié aux Alépins contre Saladin, alla attaquer Homs, mais il fut repoussé et dut se replier sur le Crac (35).

Quelques années plus tard, le comte de Tripoli Raymond III apparaît comme un personnage de premier plan dans l'histoire des États latins. Devenu comte de Tripoli en 1152, fait prisonnier lors de l'attaque contre Harrenc en 1164, il n'avait été libéré qu'en 1172. Il était petit-fils du roi de Jérusalem Baudouin II et cousin germain du roi Amaury I qui mourut à Jérusalem le 11 juillet 1174. Peu après Raymond III fut appelé par les barons et les prélats de Palestine à assurer la régence du royaume de Jérusalem dont le nouveau souverain Baudouin IV le lépreux n'avait que treize ans. En même temps, Guillaume de Tyr, archidiacre et peu après archevêque de Tyr, était nommé Chancelier du royaume de Jérusalem. «  Ainsi, dit René Grousset, le gouvernement passait aux deux esprits les plus pondérés du royaume  » (36). Raymond III s'efforça aussitôt de faire échec à la puissance grandissante de Saladin. Celui-ci, déjà maître de l'Egypte et de Damas s'était emparé de Hama le 28 décembre 1174. Puis il était allé mettre le siège devant Alepage Les émirs d'Alep qui voulaient soutenir as-Salih, fils de Nour ed-Din, firent appel aux Francs. Raymond III déclara qu'il soutiendrait la dynastie Zengide et se mit en route avec son armée de Tripoli vers Archas, puis de là s'approcha de Homs le 1er février 1175, ce qui obligea Saladin à abandonner le siège d'Alep (37). Puis à l'été 1175, nouvelle manœuvre des Francs contre Saladin : le roi Baudouin entreprend une chevauchée en direction de Damas et, passant par la région de Banyas du Jourdain, va jusqu'à Dareiya, à quelques kilomètres de Damas.

L'année suivante, comme Saladin assiégeait Alep, le roi de Jérusalem, Baudouin IV, et le comte de Tripoli voulant sauver cette ville, entreprirent une opération combinée vers la Beqaa pour faire diversion. Le 1er août 1176, le roi partit de Saïda avec ses troupes, passa par Djezzin et Meshgara pour pénétrer dans cette grande vallée par le Sud (38). Il remonta le Nahr Litani jusqu'à la source principale, l'Aïn Djarr (Andjarr) qui jaillit au pied de l'Anti-Liban, près de l'antique Chalcis (39). Les Francs y trouvèrent de grands troupeaux ; les indigènes s'étaient enfuis.

En même temps Raymond III avec son contingent partait de Giblet pour passer le col du Liban que commandait le château du Moinetre, près d'une source du Nahr Ibrahim, le fleuve Adonis, gagnait le Nord de la Beqaa et faisait des dégâts au voisinage de Baalbeck. La cavalerie du roi et celle du comte firent leur jonction vers Andjarr. Le frère de Saladin, Turan Shah qui commandait à Damas, apprenant la présence des Francs au cœur de la Beqaa se dirigea vers eux. C'est à Andjarr qu'eut lieu la rencontre (40). Les musulmans furent vaincus. Les deux troupes franques se partagèrent un grand butin (41).

A l'automne de 1177, Raymond III et le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, ravagent le territoire de Homs et de Hama et assiègent en vain Hama (14-18 novembre 1177) (42). En août 1178, les Francs, soit des troupes de Tripoli, soit des Hospitaliers du Crac, pillent la banlieue de Hama (43) mais ils se font massacrer au cours d'une sortie opérée par les troupes de Hama qui leur reprennent le butin.

Il sera encore question à plusieurs reprises de Rafanée, de Montferrand, de Touban et d'autres lieux situés au-delà des frontières naturelles du comté de Tripoli. Il est même possible que les Hospitaliers aient repris pied dans la région : En 1179, un accord eut lieu entre les Hospitaliers et les Templiers qui avaient eu quelques différends. Parmi ceux-ci, on mentionne « ... querelas Templariorum ... de malefacto Montis Ferranti (44).  »
En juillet 1180, Raymond III, comte de Tripoli, donne à l'Hôpital le château de Touban (45), à 13 km au Nord-Est du Crac, dont il est déjà parlé en 1109-1110, à propos d'un traité avec l'atabeg Togtekin.
Ainsi, alors que le Crac avait été cédé à l'Hôpital en 1142, le château de Touban, situé à l'Est du Crac, était resté encore près de quarante ans dans le domaine du comte de Tripoli (46).
Il faut remarquer que cette donation qui permettait de renforcer la défense du Crac vers l'Est eut lieu quelques semaines après une incursion de Saladin à travers le comté au cours de laquelle il ravagea les récoltes sans que les chevaliers de l'Hôpital et du Temple, enfermés dans leurs châteaux, osassent l'attaquer (47).
Touban est encore cité l'année suivante dans un acte très important que nous allons étudier. En mars 1181 (48), Raymond III fait don à l'Hôpital, sans doute par anticipation, d'un vaste territoire bien loin vers l'Est. Dans cet acte, les limites du territoire cédé sont indiquées par la mention de positions fortifiées ; ce territoire s'étend jusqu'à l'Oronte dont les rives doivent rester indivises entre le Comte et l'Hôpital. Voici le texte : «  Concedo... totam terram que intra divisiones submonitas continetur ; videlicet a pede montanorum in quibus est CASTELLUM MELECHIN — Castellum Melechin situm usque ad CAVEAM DE MEMBOA — Memboa et a cavea, sicut linea, tellus recte protenditur ad usque flumen quod vulgariter FER (49) nuncupamus et ab ipsius fluminis alveo rursus in BOCHEAM, - Bocheram et ab hinc iterum per confinia territorii CASTELLI TUBAN, totam integre usque in ipsum flumen prenominatum ; sicut quicquid in omni terra que prelibatis divisionibus includitur, mei juris, mei dominii meeque potestatis erat aut esse debebat... ipsa sancta domus Hospitalis helemosinario jure perhenni teneat et possideat... Fluvius vero quem prediximus in utraque ripa quantum pretaxate divisiones comprendunt, mei Raimundi comitis et domus Hospitalis sic erit communis ut quicquid utilis exinde habeatur inter nos equali portione dividatur...  »

La localisation du CASTELLUM MELECHIN et de la CAVEA DE MEMBOA a suscité bien des recherches et provoqué bien des hypothèses. Pour MELECHIN, Rohricht (50) avait proposé MALEKIEH au Sud de Sheik Mohammad près de Zembyé, entre Masyaf et Rafanée. Jean Richard (51) avait accepté Malekieh et proposé pour MEMBOA, MAOU'A à 17 km à l'Est de Malekieh. Ainsi le comte de Tripoli donnait à l'Hôpital le territoire au voisinage de l'Oronte, des environs de Hama aux environs de Homs, jusqu'à la hauteur de la Boquée et il respectait le territoire du château de Touban qu'il avait donné en 1180 à l'Hôpital.

CASTELLUM MELECHIN et de la CAVEA DE MEMBOA
Localisation de CASTELLUM MELECHIN

Le texte latin paraissait s'expliquer. Mais depuis, Jean Richard (52) a trouvé très loin au sud dans la Beqaa, prés des sources de l'Oronte, un site EL MEMBOUHA (carte de 1936 au 200.000e et cartes de Hermel et de Sir ed Danié au 50.000e) dont l'identification ne peut être mise en doute. Si l'on accepte la situation d'El Membouha = cavea de Memboa, il faut renoncer à celle de Malekieh = castellum Melechin proposée par Rohricht au Nord de Rafanée, car d'après le texte latin on ne peut concevoir Memboa très loin au Sud de Touban et Melechin au Nord de cette place.

Jean Richard propose donc de situer le CASTELLUM MELECHIN au «  Qala'at el Bordj  » ruine dominant la passe de l'ouadi el Meis qui monte de la Boquée vers la plaine de Homs, dans le Djebel Melah, au Nord du massif du Djebel Akroum et à l'Ouest du lac de Homs. Ajoutons à l'appui de l'opinion de Jean Richard que sur la carte du Liban établie en 1860-1861 par le capitaine Gelis, nous trouvons là un site MECHLEH qui se rapproche de Melechin. Le castellum Melechin se trouverait donc face à la pointe Sud-Ouest du lac de Homs et au Nord du Djebel Akroum qui forme l'extrémité septentrionale de la chaîne du Liban. On s'explique donc le texte «  terram quae a pede montanorum in quibus situm est castellum Melechin  ». Ainsi le territoire cédé à l'Hôpital occuperait, au Nord de la Beqaa, la vallée du Haut-Oronte. De MELECHIN le tracé suit le versant Est du Liban et atteint la GAVEA de MEMBOA, poste vigie sur la plaine de la Beqaa, une de ces grottes forteresses, difficilement accessibles, d'où l'on découvre un vaste horizon sur les domaines de l'ennemi. Nous en avons signalé plusieurs (53).

De là, une ligne droite mène à une source de l'Oronte non loin de Lebona (Lebwé) qui se trouvait sur la route de Baalbeck, puis on suit le fleuve jusqu'au lac et l'on revient vers la Boquée «  ... et ab ipsius fluminis alveo rursus in Bocheam.  » Alueus peut signifier le lit du fleuve, mais aussi peut désigner une dépression, un bassin qui serait le lac de Homs et de là, la ligne de démarcation revient en arrière, rursus, vers la Boquée qui est proche de Melechin. Puis de la Boquée, la ligne suit les confins du domaine du château de Touban «  ... et ab hinc iterum per confinia territorii castelli Tuban, totam [terram] intègre usque ad ipsum flumen prenominatum.  »

Il semblerait donc que le comte de Tripoli s'est réservé le territoire situé entre la Boquée et Homs (sans doute pour avoir toute liberté au cas où il voudrait attaquer Homs), mais qu'il donnait à l'Hôpital la région au Nord-Est de Touban, donc celle comprise entre Rafanée et l'Oronte. On se souvient qu'en 1142, il lui avait donné préventivement Rafanée, Montferrand et Mardabech. Déjà, par le même acte, en cédant le Crac à l'Hôpital, il lui avait abandonné ses droits sur la pêcherie du lac de Homs depuis Chades (Qadesh = Tell Nebi Mend) au Sud jusqu'à la Resclause, c'est-à-dire le barrage au Nord-Est du Lac.

L'acte de 1181 constituait une nouvelle concession plus au Sud, qui comprenait tout le cours du Haut-Oronte et peut-être aussi tout le lac. Trois ans plus tard, en juin 1184 (54), le comte complétait cet acte en donnant par avance à l'Hôpital la ville de la Chamelle (Homs) tout en se réservant l'usufruit de la ville et de ses appartenances au-delà de l'Oronte (55).

* * *

Il est intéressant de se demander quelles raisons ont poussé le comte de Tripoli à faire ces donations à l'Hôpital. C'est assurément à cause de la forteresse du Crac capable d'arrêter une invasion ennemie et constituant aussi une base de départ pour une marche offensive.
Raymond III qu'Ibn al Athir appelait «  ce Satan d'entre les Francs (56)  » s'était montré longtemps fort redoutable. Aussi Saladin avait-il vigoureusement contre-attaque :
1° II avait créé vers 1179 un commandement militaire, confié à son cousin Nasr al Din, « sur la frontière de Homs pour faire face au comte de Tripoli (57).  »
2° En juin 1179, dans la bataille de la Merdj Ayoun «  la plaine des Sources  », près de l'extrémité sud de la Beqaa, livrée par Saladin contre les forces du roi de Jérusalem, du comte de Tripoli et des chevaliers du Temple, l'armée de Raymond III avait été écrasée (58).
3° En mai 1180, Saladin accorda une trêve au roi de Jérusalem, mais en même temps il envahissait le comté de Tripoli. Raymond III n'ayant plus les forces suffisantes, s'enferma dans Archas. Le sultan empêcha la réunion des forces franques ; les Hospitaliers et les Templiers n'osaient sortir de leurs châteaux. Une flotte égyptienne attaqua Tortose, incendia les maisons du Port, mais la ville haute résista (juin 1180). Le sultan parcourut toute l'étendue du territoire sans rencontrer de résistance et put tout à son aise dans le cours de l'été «  gaster le pais  » et mettre le feu aux récoltes (59). A la suite de tous ces événements, le comte de Tripoli dut se sentir impuissant à tenir tête à Saladin et c'est sans doute pour ce motif qu'il confia aux chevaliers de l'Hôpital le soin de garder sa terre.

Si le comte de Tripoli cède à l'Hôpital une grande étendue jusqu'à l'Oronte, s'il lui donne préventivement la ville de Homs, c'est qu'il garde encore un espoir que cette grande ville musulmane tombera un jour au pouvoir des forces chrétiennes.
Puis survint en juillet 1187 le désastre de Hattin où le royaume de Jérusalem fut presque anéanti, ce désastre qui souleva une grande émotion en Europe et suscita la troisième croisade. L'année suivante Saladin voulut poursuivre son avantage et s'attaquer aux États de Tripoli et d'Antioche. Il est à remarquer que la première réaction de l'Occident vint du roi de Sicile Guillaume II. Celui-ci envoya en avant-garde dès mars 1188 une escadre commandée par son amiral Margarit avec deux cents chevaliers Normands qui aborda à Tripoli et sauva la ville d'une attaque du Sultan (60).

Mais Saladin, dans cette campagne de 1188, ne fit pas grand tort au comté de Tripoli. Le 30 mai il vint camper en face du Crac des chevaliers et passa tout le mois de juin à examiner la grande forteresse de l'Hôpital, cherchant un point faible pour l'attaquer. N'en trouvant pas il abandonna son projet.
Du 3 au 11 juillet il attaqua le Donjon de Tortose ; les Chevaliers du Temple repoussèrent ses assauts.

* * *

Au début du XIIIe siècle le Crac qui venait d'être l'objet de travaux de fortifications considérables se trouvait maintenant défendu par deux enceintes et muni de tours rondes énormes, ses murailles couvrant une surface qui avait quadruplé. Il était puissamment armé et sa garnison devait avoir été augmentée et constituer une troupe nombreuse toujours prête à l'offensive.

Et justement, à cette époque, les expéditions des Francs vers Hama, Montferrand, Homs et la Beqaa se multiplient :
En 1203 ont lieu deux expéditions : les Francs de Tripoli, du Crac et d'autres places, vont tenter une attaque contre Hama ; le 16 mai ils sont repoussés avec des grandes pertes par le prince de Hama, Malik el Mansour. Quelques jours après, les troupes de l'Hôpital, du Crac et de Margat, aidées des places maritimes des Francs, vont attaquer Malik el Mansour campé à Barin-Montferrand (61). Ils sont au nombre de 400 cavaliers, 1400 fantassins accompagnés de Turcoples et d'arbalétriers (62). Ils sont vaincus. Beaucoup de chevaliers sont tués ainsi que le chef des Turcoples ; de nombreux prisonniers sont conduits à Hama (3 juin 1203).

Entre août 1204 et août 1205, les Francs surprennent Malik el Mansour près de Hama ; il se porte à leur rencontre mais il est repoussé. Les Francs tuent beaucoup de monde et avant de se retirer font de grands dégâts dans les environs (63). Maqrizi signale un peu plus tard une expédition des Francs contre Homs, qui fit beaucoup de tués et de prisonniers (64).

Mais les Musulmans contre-attaquent : en 1207 (juin-juillet), le frère de Saladin, Malik el Adil va avec 10.000 cavaliers camper sous le Crac mais le jugeant imprenable, il ne fait qu'attaquer Anaz (le château de la Boquée), fait prisonniers ses défenseurs, environ 500, prend les armes et les munitions (65). Puis marchant sur Tripoli, il prend et démolit le petit château de Goliath, tente de s'emparer de Tripoli et dévaste le territoire.

Les Francs de Tripoli et du Crac ripostent et vont assiéger Homs. Ils arrivent avec un corps du Génie et tout un matériel de siège transporté à dos de chameaux ; un pont est jeté sur l'Oronte. Le prince de Homs, al Mujahid Shirkuh II, incapable de résister, demande du secours à son cousin le prince d'Alep al Zahir Ghazi et les Francs sont obligés de se retirer. Cet événement eut lieu en 1207-1208 (66).

Le Crac était alors au faîte de sa gloire. En 1213, le pape Innocent III inquiet d'apprendre que les Musulmans avaient construits sur le mont Thabor une puissante forteresse qui menaçait la cité d'Acre, songeait à provoquer une cinquième grande Croisade.

A cet effet, il réunissait en novembre 1215 un concile au Latran où des personnages de la Syrie franque avaient été convoqués : le roi Jean de Brienne, le patriarche de Jérusalem, l'évêque de Tortose. Le Pape mourait deux mois plus tard. Son successeur, Honorius III faisait prêcher la Croisade en Europe, mais en même temps il envoyait, pour remplir la même tâche au Levant, un ardent prédicateur, Jacques de Vitry qu'il nomma évêque d'Acre. Celui-ci arriva à Acre le 4 novembre 1216. En février-mars 1217 il alla prêcher à Tyr, à Saïda, à Beyrouth, à Giblet, à Tripoli et plus loin à l'intérieur, dans les forteresses du Crac, de Safita, de Margat, puis dans la cathédrale de Tortose et à Antioche (67).

Le roi André II de Hongrie qui avait pris part à la cinquième Croisade et l'avait quittée après des échecs en Palestine, avait repris le chemin de ses États en janvier 1218 ; mais sur la route du retour, il passa par les deux grands châteaux de l'Hôpital, Margat et le Crac. On sait qu'il fut reçu solennellement par le châtelain du Crac, Raymond de Pignans ; il appelle le Crac «  la clef de la terre chrétienne  ». Il fit en janvier 1218 des donations à ces deux places pour aider à leur entretien (68).

Le roi Jean de Brienne, poursuivant la Croisade, avait décidé d'attaquer l'ennemi en Egypte et la flotte des Croisés avait investi Damiette en juin 1218. En Palestine comme au Liban, les forces musulmanes réagirent et vinrent assiéger plusieurs places dont les garnisons avaient été réduites pour concourir à la croisade. Ainsi al Ashraf, l'un des fils du sultan d'Egypte Malik el Adil, envahit le comté de Tripoli, alla camper sous les murs de Safita et du Crac et en ravagea les abords en juin 1218 (69).

A l'automne 1229, les Hospitaliers firent une expédition au voisinage de Montferrand et rapportèrent un grand butin (70). L'émir de Hama, Muzzafar taqi ed Din II, avait négligé sa promesse de payer un tribut aux chevaliers du Crac. Ceux-ci en août 1230 marchèrent contre lui avec un corps de Templiers partis probablement de Safita. Ils étaient 500 cavaliers et 2.700 fantassins. Les troupes de l'émir les rencontrèrent à Afioun (carte française de 1934 : Tell Afioun) entre Montferrand et Hama. Les Francs furent vaincus et l'émir fit de nombreux prisonniers (71).

Trois ans plus tard, les Chevaliers du Crac veulent à nouveau attaquer l'émir de Hama qui refusait toujours de leur payer le tribut promis ; mais cette fois ils organisent une opération de grande envergure pour laquelle ils obtiennent la participation de plusieurs contingents et la concentration des troupes a lieu au pied du Crac, dans la plaine de la Boquée. L'Hôpital avec son grand-maître Guérin était représenté par 100 chevaliers, 400 sergents à cheval, 1.500 fantassins ; le Grand Maître du Temple, Armand de Périgord était là avec 25 chevaliers ; Pierre d'Avalon, commandait 80 chevaliers du royaume de Jérusalem ; la principauté d'Antioche-Tripoli avait envoyé 30 chevaliers avec Henri, frère cadet du prince Bohémond V ; le Vieux sire de Beyrouth, Jean d'Ibelin toujours présent dans toutes les actions militaires et Gautier de Brienne, beau-frère du roi Henri de Chypre étaient là avec 100 chevaliers de Chypre (72). L'expédition eut lieu vers octobre 1233. Après une marche de nuit, les Francs arrivent à l'aube devant Montferrand ; ils occupent et pillent le bourg ; la population se réfugie dans le château. Puis ils vont piller Mariamine à 7 km au Sud-Est de Montferrand et ravagent le voisinage, reviennent à Montferrand et de là gagnent le casai de la Somaquié (73), sur la route de Safitha à Rafanée. On a pensé à Bismaqiyé : nous proposons Semouqa à environ 18 km à l'Ouest de Rafanée et environ 12 km de Safitha. Ensuite ils rentrent dans la Boquée sans avoir rencontré d'adversaire. Il est possible que l'ennemi n'ait pas voulu engager le combat, ou bien les Francs n'eurent ils là comme but que des «  grandes manœuvres  » pour montrer aux Musulmans leur puissance guerrière. Cette campagne eut pourtant un résultat : sur le conseil du Sultan d'Egypte, Malik el Kamel et de Malik el Ashraf, sultan de Damas, le prince de Hama versa au Crac le tribut réclamé (74).

La citadelle de Montferrand (Barin) devait disparaître en 1238-1239 (75). Muzzafar qui en était maître et qui avait été récemment menacé dans sa ville de Hama par les émirs d'Alep et de Homs, préféra la raser plutôt que de les voir s'en emparer (76).
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Les positions avancées sur l'Oronte

4. Guillaume de Tyr, X, 27, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 441. Voir Hagenmeyer, Chronologie du royaume de Jérusalem, Revue de l'Orient Latin, tome XI, 1907, page 145-149.
5. Hagenmeyer, Ibidem, page 147, n° 632. — René Grousset, tome I, page 338-339.
6. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 211-212.
7. Rey dans une note manuscrite a signalé que «  ses ruines consistent en gros blocs taillés à bossages qu'entourent les fossés du château  ». En 1109 les Francs ne possédaient pas encore Touban car à cette date le comte Bertrand s'engageait vis-à-vis de l'émir Togtekin à ne pas inquiéter cette place contre tribut. On ne sait à quelle date les croisés occupèrent Touban qui ne paraît pas avoir joué un rôle important.
8. Histoire anonyme de la première Croisade, éd. et trad. L. Bréhier, page 182-183. Raoul de Caen, Gesta Tancredi, 105, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 680.
9. Dussaud, Voyage.., dans Revue archéologique 1897, page 317-318 et Topographie.., page 98-99, n. 3, pense que ce nom de Montferrand (Mons Ferrandus) vient du souvenir de la VIe Légion romaine surnommée Ferrata qui séjourna en ce lieu.
10. Ibn al-Qalanisi, éd. Gibb, page 69. — Ibn al-Athir, Kamel.., tome II, orientaux des croisades, tome I, page 230. Chems ed-Din, Mirai.., Historiens orientaux des croisades, III, page 528.
11. Ibn al-Qalanisi, ibidem, page 93. — Chems ed-Din, ibid., page 537.
12. Ibn al-Qalanisi, ibid., page 99. — Ibn Furat, Irad. Jourdain, Bibliothèque Nationale, ms. arabe 1596, page 70-71. — Chems ed-Din, ibid., page 539. — Yakout (1179-1229) voir H. Derenbourg, Les Croisades d'après le Dictionnaire géographique de Yakoul dans Centenaire de l'École des langues orientales, Paris, 1895, page 76, traduction du texte de Yakout concernant le Crac.
13. Ibn al-Qalanisi, ibid., page 127.
14. Guillaume de Tyr, XI, 18, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 483.
15. Ibn al-Qalanisi, ibidem, page 150-151. — Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 298-299. — Chems ed-Din, Mirai.., Historiens orientaux des croisades, tome III, page 555. En cette même année 1115, Albert d'Aix, 19, Historiens occidentaux des croisades, tome IV, page 701, parle de la prise de Montfargie par l'émir Bursuq. Rohricht (Gesch. der Konigreichs Jérusalem, page 108, n. 5} a pensé qu'il s'agissait de Montferrand. Voir aussi Dussaud, page 174-175.
16. Ibn al Qalanisi, ibid., page 153-154. — Voir Grousset, tome I, page 368 et tome II, page 167.
17. Van Berchem, Voyage en Syrie.., page 318-319. Voir Grousset, tome I, page 681.
18. Guillaume de Tyr, XIII, 19, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 584. Plus loin (XIV, 25, ibid., page 643) Guillaume de Tyr appelle en effet cette forteresse Montferrand.
19. Guillaume de Tyr, XIII, 19, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 586, — Foucher de Chartres, Historia.., 53, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 479-480. — Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 373. — Kamal ad din, Chronique d'Alep, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 652. — Voir Grousset, I, page 367.
20. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 76-78, n° 83. Rohricht, Reg., page 29, n° 118.
21. Cette date est donnée par Ibn-al-Qalanisi, page 221-222 ; et par Ibn-al-Athir, Kamel.., page 399-400. Voir Guillaume de Tyr, page 614-615 ; Grousset, tome II, page 13-15.
22. Tous deux étaient enfants de Bertrade de Montfort.
23. Guillaume de Tyr, XIV, 6, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 614-615. Mais Ibn-al-Qalanisi (éd. Gibb, page 211-222) et Ibn-al-Athir (Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 399-400) racontent que Pons réussit à quitter la forteresse et gagna Tripoli d'où il alerta lui-même les autres princes Francs.
24. Grousset, tome II, page 56.
25. Ibn-al-Athir, Histoire des Atabegs.., Historiens orrientaux croisades, tome II, page 110. — Kamal ad din, Chronique d'Alep.., Historiens orientaux des croisades, tome III, page 670-671. Voir Dussaud, page 193. Grousset, tome II, page 63.
26. C'est au cours de ce raid que la troupe de Damas enleva dans le comté un château appelé par Ibn-al-Qalamsi (ed. Gibb, page 241) Wadi Ibn-al-Ahmar «  la vallée du fils du Rouge  » où elle massacra la garnison, emmena à Damas des prisonniers et du butin. On a émis l'hypothèse que ce château pouvait être Qal'at Yahmour, le Castrum Rubrum.
27. Kamal al Din, Chronique d'Alep, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 673. — Ibn-al-Qalanisi, ed. Gibb, page 242. — Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 421-423. — Guillaume de Tyr, XIV, 25 et 26, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 643 et suivantes et 29, page 650-651 ; Voir Grousset, tome II, page 69 à 81.
28. René Dussaud a visité en 1896, à un quart d'heure des ruines de Rafanée, le site de Montferrand ; il y a vu les traces de l'enceinte et les soubassements d'une grande tour carrée. La place domine la plaine d'environ 125 mètres. (Voyage en Syrie, dans Revue archéologique, janvier-juin 1897, page 317). Voir Ph. d'Avion, Planche LXIX, ph. B.
29. René Grousset, tome II, page 82.
30. Voir aussi Dussaud, La digue du Lac de Homs ; dans Monuments Piot, t. XXV, 1902, page 133.
32. Wilbrand d'Oldenbourg, édit. J. C. M. Laurent, page 169. : «  Et reliquimus ad desteram Crac quod est castrum Hospitalariorum maximum et fortissimum, Sarracenis summe damnosum. De cujus situ et munitionibus, cum ipsum non viderim, scribere non presumo ; sed quod dictu est mirabilis, tempore pacis a duobus milibus pugnatorum solet custodire  ».
33. Rappelons qu'en 1163 une armée franque, dont une partie au moins s'était concentrée au Crac survint à l'improviste sur les troupes de Nour ed-Din qui campaient dans la Plaine de la Boquée et infligèrent à l'émir une sanglante défaite. Voir Le Crac des chevaliers (1934), page 118-120.
34. Ibn-al-Athir, Histoire des Atabegs... Historiens orientaux des croisades, tome II, page 263.
35. Abou Chama, Historiens orientaux des croisades, tome IV, page 169.
36. Grousset, tome II, page 617.
37. Abou Chama, Deux Jardins, Historiens orientaux des croisades, tome IV, page 169.
38. Le traducteur de Guillaume de Tyr décrit avec admiration la Beqaa : « ... en la vallée qui a nom Bacar... terre si délitable qu'elle décroit de let et de miel... Iluec a moût bon pais, douces eues et seinnes, prez et terres granz...  » Eracles XXI, 11. Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 1023.
39. René Dussaud, page 400.
40. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux de croisades, tome I, page 627. — Maqrizi, Histoire d'Egypte, Revue de l'Orient Latin, tome VIII, 1900-1901, page 527.
41. Eracles.., Historiens occidentaux des Croisades, tome I, page 1023.
42. Guillaume de Tyr, XXI, 19, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 1035-1038. — Ernoul, page 34. Grousset, tome II, page 645-646.
43. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 633. — Grousset, tome II, page 664.
44. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 378-379, n° 558. — Rohricht, Regesta.., page 152, n° 572.
45. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 397, n° 585. — Rohricht, Reg. add, page 37, n° 594".
46. Il est encore une fois question de Touban en 1204. A cette date Gérard do Ham, connétable de Tripoli, vend à l'Hôpital «  totum nostrum honorem de Tuban  » avec ses terres et ses dépendances pour 2100 besants sarrasinois (Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 42-43, n° 1198). Rohricht, Reg., page 214, n° 800. Il ne s'agit pas du château de Touban mais d'un domaine qu'avait conservé Gérard de Ham en ce lieu.
47. Voir plus loin bas.
48. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 406-407, n° 596. — Rohricht, Reg., page 160, n° 602.
49. Fer : l'Oronte.
50. Rohricht, ZDPV, X, 1887, page 287. Rey dans une note manuscrite pensait qu'il fallait identifier Melechin avec Shin (ou Chine) au sud de Touban.
51. Le Comté de Tripoli sous la dynastie toulousaine (1102-1187) dans Bibliothèque archéologie et histoire, XXXIX, 1945, carte 7.
52. Questions de topographie tripolitaine dans Journal asiatique, 1948, page 54, et note 2, carte page 57.
53. Grotte de Zalin près de Sheïzar sur l'Oronte, enlevée aux Musulmans par Tancrède en 1108; el-Habis (cava de Suet) au sud-est du lac de Tibériade ; grotte au-delà du Jourdain, au voisinage du mont de Galaad ; cavea de Tyron dans le Liban sud, à l'est de Saida, etc. Voir Paul Deschamps, Deux positions stratégiques des Croisés à l'est du Jourdain... dans Revue Historique, CLXXVII 1933, page 42-57. — Une grotte forteresse des Croisés à l'est du Jourdain, el-Habis..., dans Journal Asiatique, 1935, page 285-299. — Une grotte-forteresse des Croisés dans le Liban, la cave de Tyron, dans Mélanges Syriens..., tome II, page 873-882. — Étude sur un texte latin énumérant les possessions musulmanes dans le royaume de Jérusalem vers l'année 1239 dans Revue Syria, 1942-1943, fasc. 1-2, page 86-104. — Les châteaux des Croisés en Terre Sainte,tome I, le Crac des Chevaliers, 1934, page 77-78., tome II, la Défense du royaume de Jérusalem, page 104-116.
54. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 450-452, n° 676. — Rohricht, Reg., page 168, n° 637.
55. Il renonça à cet usufruit en mai 1186.
56. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 540.
57. Abou Chama, deux jardins.., Historiens orientaux des croisades, tome IV, page 198.
58. Guillaume de Tyr, XXI, 29. Historiens occidentaux des croisades, tome I b, page 1057. — Grousset, tome II, page 675-676.
59. Guillaume de Tyr, XXII, 2, Historiens occidentaux des croisades, tome I b, page 1064-1065. — Grousset, tome II, page 680-681.
60. Ibn-al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 720-721. — Chronique d'Ernoul, éd. Mas Latrie, 1871, page 251 :
«  Salehadins après avoir garni Acre... Après si flst semondre ses os, si ala assegier Triple. En cel point que Salehadins ot Triple assegie, arrivèrent les nés et les galies le roy Guillaume à Sur et li II C chevaliers. Dont vint li marchis Conras, si fist armer de ses galies pour aler secourre Triple, et commanda aux chevaliers le roy Guillaume qu'il alaissent secorre Triple et il i alerent. Aveuc les chevaliers que li marcis i envoia estoit li Vers Chevaliers. Quant li secours fu arrivés à Triple et ils furent un poi reposé, si lisent une assaillie en l'ost as Sarrasins, et li Vers Chevaliers fu tous devant, qui [merveille] i flst. Quand li Sarrasins virent li Vers chevalier, si s'emervillièrent moût qu'il avoit [ave lui] tel fuison [de gent], et li lisent savoir à Salehadin qu'il estoit venus al secours...
Quant Salehadins vit qu'il avoit tant de nés arrivés à Triple et de galyes et de gent crestiiens pour secorre Triple et il vit qu'il n'i poroit noient faire, si se parti de Triple et s'en ala à XII lieus d'illeuques asseir une cité sour mer qui a à nom Tortose.  »
Même texte dans Eracles, L. XXIV, c. XI, Historiens occidentaux des croisades, tome II, page 119. Une version d'Eracles dit : «  II i alerent. Aveuc les chevaliers que li marcis i envoia et si y estoit li Vert chevalier d'Espaigne.  »
61. Maqrizi, Histoire d'Egypte, trad. Blochet, R.O.L., IX, 1902, 126-128. — Aboul Féda, Annales, Historiens orientaux des croisades, tome I, page 81.
62. Ce renseignement est donné par le Chroniqueur Djamal ad-Din Ibn Wacil, trad. Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 128, n. 1.
63. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome II, page 96. — Abou Chama, Deux Jardins, Historiens orientaux des croisades, V, page 154. — Maqrizi, Histoire d'Egypte, trad., Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 135.
64. Maqrizi ibid. — D'après Abou Chama (page 155), l'expédition aurait eu lieu en 1206-1207.
65. Maqrizi, ibid., page 137. — Aboul Féda, Annales, Historiens orientaux des croisades, tome I, page 83. — Djamal ad-Din Ibn Wacil, trad., Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 136, n. 1.
66. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome II a, page 105-106. — Aboul'Mahasin traduction, Blochet, R.O.L., V, 1897, p.44, n.2. — Voir aussi Abou Chama (Deux Jardins, II. orientaux des croisades, tome V, page 156). qui place l'expédition en 1208-1209.
67. Jacques de Vitry, Lettres.., ed. Huygens, page 52-53, 89, 93.
68. 12-18 janvier 1218. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 238-239, n° 1602. « ...Vidimus castellum Crati magno labore et sumptu, tanquam terre clavem christiane retineri...  » — Voir aussi les donations en faveur de Margat, ibid., page 239-240, n° 1603.
69. Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens orientaux des croisades, tome V, page 166. — Kamal ad-Din, Historiens d'Alep, trad., Blochet, R.OL., V, 1897, page 55.
70. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome II, page 80.
71. Badr ed-Din el Aini, Le collier de perles, Historiens orientaux des croisades, tome II, page 194. Aboul Faradj dit Bar Hebraeus, Chronicon Syriacum, édit. Chabot, Corpus Scriptorum orientalium, tome III, page 606 ; Grousset tome III, page 361.
72. Brades.., Historiens occidentaux des croisades, tome II, page 403 et suivantes. — Delaville Le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre, page 171-172.
73. Voir Dussaud, page 97 et page 100.
74. Brades.., L. XXXIII, c. 39, Historiens occidentaux des croisades, tome II, page 405.
75. Maqrizi, Histoire de d'Egypte.., Irad., Blochet, R.O.L., X, 1903-1904, page 304. Aboul Féda, Annales.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 115 : «  Il fit raser cette forteresse jusqu'à fleur de terre  ».
76. Nous parlerons des derniers événements concernant le Comté de Tripoli dans notre chapitre IX : de 1188 à la chute des États Francs du Levant.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Note 31 : Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 116-117, n° 144.

— Rohricht, Reg., page 53-54, n° 212. Août 1142 « ...notum sit omnibus... quod ego Raimundus, Poncii comilis fllius, ...cornes Tripolis... laudavi et concessi eidem domui sancti Hospitalis Jherusalem Raphaniam et Montera Ferrandum cum omnibus suis pertinentiis et cum omni jure facti, tam meis propriis quam ex omnibus feodalibus... et Mardabech cum omnibus pertinentiis et juribus... et quicquid habeo vel habere debeo juris vel dominii in piscaria Chamele, a Chades usque ad Resclausam, et castella et villas et cetera que ex pertinentiis Raphanie et Monlis Ferrandi conprobari deinceps esse poterint, que nunc a me ignorantur. Similiter dedi, concessi, ore et corde laudavi sine aliquo retentu juris vel dominii, Cratum et castellum Bochee cum omnibus pertinentiis suis ... cl. Felitum et Lacum cum omnibus suis pertinentiis... Deinde vero, consilio et voluntate Willelmi de Crato et uxoris sue Adelasie ejusque filii Bertrandi Hugonis, predicta castella senodochii Jherusalem pauperum domui tribui... Pro quibus videlicet caslellis scambium eis dedi... Nunc igitur ostendam seriatim scambium quod dicto Willelmo de Crato coram universa curia mea feci, videlicet caveam Davidis Siri cum omni raisagio montanee prout ego melius habui et tenui, et feodum Pontii Willelmi, id est duas terre caballarias et sexcentos bisantios. Ego Raimundus, dictus comes Tripoli, CC bisantios, et baroncs CC bisantios et episcopus Tripolis CC bisantios ; et super omnes caballarias predicte montanee in una quaque divisius XII bisantios, ab hoc mense augusti usque ad decem annos dedi... Similiter quidem, assensu et voluntate Gisliberti de Podio Laurentii et uxoris sue Dalgoth, prelibate domui pauperum Christi dedi... Felicium et Lacum cum omnibus suis pertinentiis... que mille bisantios ab eis emi... Hoc igitur donum... ego Raimundus... Tripolis comes feci, nutu et consilio Cecilie comitisse, matris mee, régis Francorum filie, et filii mei Raimundi et Philippi fratris mei, pauperibus Hospitalis Jherusalem sine ulla convenientia et alicujus conditionis tenore, excepto quod in omnibus negotiis militaribus quibus ego presens fuero, tocius lucri medietatem partiri mecum debent...Hoc autem donum et hanc libertatem dedi, concessi communi assensu et voluntate, ut dictum est, testium subscriptorum, id est : Geraldi episcopi Tripolis, Willelmi episcopi Tortose, B., archiepiscipi Albarie, Rainerii constabularii, Fulcrandi marescalci, Willelmi Embriaci, Willelmi Rainoardi, Joscelini de Cavo Monte, Silvi Rotberti, Willelmi Porceletti, Radulfi de Fontanellis, Raimundi de Fonte Erecto, Radulfi Viridis, Pepini et ceterorum baronum omnium. Interfuerunt etiam huic dono et isti de burgensibus testes, id est : Pontius de Sura, G(eraldus) Isnelli, PAGE Geraldi, Baro Aurificis, P(hillipus) Burgensis, P(etrus) Andrée...

... Denique Raimundus dicta loca hospitalis tueri pollicitus hortum qui olim fuit Galterii de Margato et uxoris sue Gislee, ipsa adhuc in vita superstite concedente, (et) velud cum muro circumcladitur et illa spatia locorum ad trahendos lapides apta quee inter utramque viam concluduntur et exterius illinc a capite ... dedi... in manu fratris Raimundi dicti Hospitalis magistri et Rotberti comitis Alverniensis et Gislaberti Malemanus et Petri Montis Peregrini, prioris... Et ut hec dona omnia rata et inconcussa permaneant in eternum, sigilli mei plumbei impressione islud presens privilegium precepi roborari, anno ab incarnatione Domini millesimo centesimo quadragesimo secundo.  »

Les clauses de cet acte furent confirmées par Raymond II en 1145 (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 130, n° 160, puis en 1170 par Bohémond III prince d'Antioche pendant la captivité de Raymond II, fait prisonnier à la bataille d'Imma le 10 août 1164.
Sources : Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem

Le Djebel Ansarieh et le territoire des Assassins

Nous avons vu plus haut (1) qu'au Nord, au-delà du Comté de Tripoli dans la partie méridionale du Djebel Ansarieh appelée le Djebel Bahra (2), vint se réfugier, à partir de 1132, une secte musulmane schismatique, les Ismaéliens que nos chroniques appelaient les Assassins. Ils s'y établirent solidement et s'y fortifièrent, Mais auparavant, les Francs avaient occupé momentanément quelques positions dans ces montagnes, notamment sur le versant oriental du massif d'où ils pouvaient avoir contact avec les places fortes qu'ils tenaient au-delà de l'Oronte.

En juin-juillet 1105 Tancrède achète KHARIBA (3) à son seigneur Ibn Bahrai, moyennant 2.000 dinars, des chevaux et des vêtements. De cette position, les Francs surveillaient la garnison musulmane de Sheïzar quand elle voulait aller attaquer la ville chrétienne d'APAMÉE. Ousama (4) décrit avec précision cette tour de guet : «  le fort était inaccessible, juché sur un rocher. On n'y montait que par une échelle de bois qui était enlevée après avoir servi (5), aucune chemin ne restant pour y parvenir.  »

Du 12 au 23 juillet 1109, Tancrède prit BANYAS puis enleva le port de DJEBELÉ (6) à l'ancien prince de Tripoli, Ibn Ammar. Peu après il remit ces deux places à Renaud I Masoiers dont la famille allait devenir l'une des plus importantes de la Principauté d'Antioche. Tancrède, après avoir pris CEREP (ATHAREB) vers Noël 1110 et SARDONE (ZERDANA), deux places au-delà de l'Oronte, enleva en 1111 BIKISRAIL (aujourd'hui Qal'at Béni Israïl) (7) dans la montagne à 18 km à l'Est de Djebelé. Claude Cahen (8) a montré que ce château de Bikisraïl devait être le même que le CASTELLUM VETULAE (château de la vieille) dont parle Albert d'Aix (9). Il commandait le chemin conduisant du port de Djebelé à l'Oronte.

En mai 1118, le Prince Roger d'Antioche enleva à un clan de montagnards, les Banu' Sulaia, le château de BALATONOS sur un sommet du Djebel Arbaïn d'où l'on découvre une vaste étendue. Ce château, à 11 km au sud de Saône et à 16 km de Bikisraïl, surveillait un embranchement qui se détachait de la route Oronte-Lattaquié pour gagner Djebelé. Dimashqi (10) désigne Djebelé sous le nom de Port de Balatonos.

Renaud I Masoiers dont nous venons de parler s'établit en 1117-1118 au château de MARGAT (11) aux dépens d'Ibn Mouhriz, seigneur arabe qui possédait cette place et installe celui-ci au coeur du Djebel Bahra, à MANIQA. En même temps (1117-1118) les Francs, peut-être sous la conduite de Renaud, occupent plusieurs châteaux de la montagne : KHAWABI (12) appelé par les Francs Le Coïble, qui avait appartenu à Ibn Ammar, QOLAI'A, HADID et d'autres petits forts. Peu après, MANIQA aura un seigneur franc (13).

Margat deviendra une puissante forteresse. Placée sur une éminence près de Banyas, à l'extrême pointe méridionale de la Principauté d'Antioche, près de la frontière du comté de Tripoli, elle surveillera à la fois la grande route du littoral et les accès du futur domaine des Ismaéliens ; mais les autres châteaux que nous venons de citer seront bientôt perdus par les Francs.

Les Ismaéliens étaient une secte musulmane schismatique dérivée du Chiisme dont une partie des adeptes occupait les montagnes de Perse à la fin du XIe siècle. Leur chef, Hassan ben Sabbah s'empara, en 1090-1091, du château d'Alamout en Mazenderan. De cette place il commandait un vaste territoire et c'est de là qu'il rénova la secte qui pendant plus d'un siècle et demi, jusqu'en 1256, répandit la terreur dans une partie de l'Orient. Il mourut en 1124. Il avait fait de l'assassinat une redoutable méthode politique. Il imposait à ses fidèles une étrange discipline mystique : sur un ordre de lui, ils s'exposaient sans crainte aux plus grands dangers. S'il voulait se débarrasser d'un ennemi, il envoyait auprès de lui deux ou trois de ses afïidés pour le poignarder, après leur avoir fait absorber du hachich. C'est pourquoi on les appelait HASHSHASHIN, singulier HASHASH (c'est-à-dire mangeurs ou fumeurs de haschich) et c'est de là qu'est venu le mot assassin. En 1126, Bursuq, atabeg de Mossoul et d'Alep, avait été poignardé par des Ismaéliens dans la mosquée de Mossoul et en 1131, l'atabeg de Damas, Buri fils de Togtekin, reçut une blessure dont il mourut quelques mois plus tard. Les menaces que les Ismaéliens faisaient peser partout où ils passaient les rendirent odieux aux musulmans Sunnites qui les persécutèrent. Ils firent des tentatives malheureuses pour prendre position à Sheïzar (1109), Alep (1113), Banyas du Jourdain (1126) et Damas (1129) où la population en massacra plusieurs milliers. Ils cherchèrent alors des places de refuge dans le Djebel Bahra.

En 1132-1133, ils achetèrent à un seigneur musulman, Saïf ad Din ibn Amroun, son château de QADMOUS (14) ; celui-ci possédait aussi EL KAHF et ABOU QOBEIS (appelé BOCHEBEIS par les Francs). Peu après, et avant 1139, son fils Mousa leur vendit el Kahf (15). En 1140-1141, les Ismaéliens prirent aux Mounqidhites de Sheïzar, le château de MASYAF (16). Ce château, encore conservé devint l'une de leur principales places fortes. Dans les années qui suivirent, ils s'établirent à KHAWABI, OLLEIQA, HADID et RESAFI.

Ainsi se constitua dans le Djebel Bahra, un petit État indépendant s'interposant entre la Syrie musulmane et la Syrie franque. Bordée à l'Est par le domaine musulman de Sheïzar et de Hama, au Sud par le comté de Tripoli, cette enclave s'avançait à l'Ouest à peu de distance de la mer, si bien que le comté de Tripoli et la principauté ne se joignaient à la hauteur de Margat que par une étroite bande de terre sur le littoral. La puissance des Ismaéliens grandit avec leur plus célèbre chef, Rachid ed Din Sinan. Venant de Bassora, en Mésopotamie, il arriva au Kahf en 1162. Devenu le Grand Maître des Ismaéliens en 1169, il les gouverna jusqu'à sa mort en septembre 1192. On dit qu'il y fut inhumé. On l'appelait «  le Vieux de la Montagne  » et ce nom resta à ses successeurs. Guillaume de Tyr nous apprend qu'en ce temps les Ismaéliens, réunis dans le Sud du Djebel Ansarieh étaient au nombre d'environ 60.000 et qu'ils occupaient dix châteaux (17). Ces châteaux de la montagne avaient été construits par les indigènes. Rachid ed din Sinan les reconstruisit ou en fit amplifier les défenses. Les gorges étroites et profondes qui les environnaient rendaient ces châteaux inattaquables. Rachid ed din Sinan continua la pratique des meurtres politiques de ses prédécesseurs. Il se montra aussi redoutable pour les chrétiens que pour les musulmans. Avant lui, le Khalife de Bagdad, Mustarshid, fut assassiné par des Ismaéliens en 1135. En 1152, le comte de Tripoli Raymond II tomba sous leurs poignards. Les Francs, renonçant à déloger les Ismaéliens de leur repaire, se contentèrent de leur réclamer des tributs. Il leur arriva même de contracter avec eux des alliances contre leurs adversaires musulmans. Ainsi en 1149 (18) le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, s'était allié contre Nour ed Din avec un chef Ismaélien, le Kurde Ali ibn Wafa. Tous deux firent campagne contre l'atabeg et furent tués ensemble dans la bataille de Fons Muratus (19) qui fut une grande victoire pour Nour ed Din.
Avant de poursuivre l'histoire sommaire des Ismaéliens dans leurs rapports avec les Francs, nous étudierons la topographie du Djebel Bahra et la position des châteaux qui s'y trouvaient.

Nous avons vu que Guillaume de Tyr dit que les Ismaéliens avaient dix châteaux, mais il est difficile de les déterminer exactement et il est bien possible que certaines des forteresses citées par les textes ne leur aient jamais appartenu ou tout au moins de façon durable. Ainsi Dussaud dit très justement : «  les contreforts des monts Nosaïris vers la vallée de l'Oronte étaient occupés tantôt par les Ismaéliens, tantôt par les Musulmans, où même par les Francs (20).  » Les trois plus importants : EL KAHF, QADMOUS (le Cademois des Francs), et MASYAF sont au Sud de l'État. Le plus proche du comté de Tripoli, KHAWABI (le Coïble des Francs) était à 12 km seulement au Nord-Est de Tortose, mais enfermé dans les montagnes ; puis d'Ouest en Est, el Kahf à 10 km à l'Est de Khawabi, un peu plus au Nord Qadmous, puis Resafi et 8 km plus loin Masyaf. Il faut noter que Khawabi et Resafi sont sur la même route qui, à 7 km au Nord de Tortose, s'éloigne de la côte et va droit vers l'Est en direction de Masyaf. Au Nord d'el Kahf et de Qadmous, OLLEIQA ou Alleiqa (le LAICAS des Francs) dominait le Nahr Jobar ; au Nord d'Olleiqa, MANIQA (Malaïcas dans les textes francs), au-dessus du Nahr Houreissoun, est aujourd'hui QAL'AT QSABIYÉ (21). A 15 km au Nord de Maniqa, dans le Djebel Bahra septentrional, BIKISRAIL que l'on considère généralement comme un château ismaélien (22), mais Claude Cahen (23) assure qu'il ne fut jamais occupé par les Assassins. Au Nord-Est de Qadmous, Dussaud (24) situe HADID (carte au 200.000e : Haddadé). Puis au Nord de Masyaf, des Forts sont placés sur la ligne de crête du versant oriental du Djebel Ansarieh qui domine la vallée de l'Oronte : ainsi KHARIBA. Dussaud le place à Kharayeb (carte au 200.000e où est signalée une tour ruinée). A petite distance au Nord, ABOU QOBEIS (le BOCHEBEIS ou Bochabes des Francs) (25).

Dussaud propose de situer au Sud d'Abou Qobeis et de Khariba le CASTELLUM de LACOBA à Loqbé (26). Lacoba n'est cité qu'une seule fois dans un acte de janvier 1168 par lequel Bohémond III, prince d'Antioche, cède aux Hospitaliers un grand nombre de domaines à charge pour eux de les conquérir. Dans ce même acte figure aussi Bochebeis (27). Claude Cahen (28) émet un doute sur cette identification de Dussaud et croit qu'il faut chercher Lacoba de l'autre côté de l'Oronte. Nous partageons cet avis et proposons LAQBÉ (carte au 50.000e Idlib) entre Idlib et l'Oronte.

Enfin, il faudrait chercher EL QOLAIA dans le Djebel Bahra. Van Berchem, Dussaud et Claude Cahen (29) ont refusé el Qolaia près des ruines antiques d'Hosn Soleiman. Pour notre part nous considérons qu'il faut distinguer deux el Qolaia, l'une dans le comté de Tripoli, l'autre dans le territoire des Assassins. La première qui figure dans un texte Franc sous le vocable LA COLÉE est bien voisine d'Hosn Soleiman comme nous l'avons dit plus haut (30), et la seconde à chercher dans le Djebel Bahra est indiquée par el Omari comme étant située au Nord du groupe des châteaux Ismaéliens. Ce fort est signalé une seule fois dans un récit tiré du Tachrif (Vie de Qalawun, Paris 1704) et publié par Van Berchem (page 319-320), où il est dit que les Francs après avoir occupé Margat en 1117-1118 «  prirent les châteaux de Qolaï'a et d'el Hadid dans le Djebel Bahra ; le premier leur fut livré et ils s'emparèrent du second parce qu'il avait été abandonné par ses habitants.  » La difficulté de situer ce premier château vient du fait que dans le voisinage on trouve plusieurs Qolaï'a signifiant Fortin, orthographiés différemment sur les cartes tels que Goliath, Colée, Klea, Qlei'at, etc. Dussaud (page 142) le cherchait au Nord de Masyaf. Nous pensons qu'il faut le reconnaître à EL QRAYATE où sont des ruines ; ce village se trouve à vol d'oiseau à 13 km au Nord de Masyaf et à 11 km au Nord-Est de Hadid. Or nous avons vu que Qolaï'a et el Hadid furent pris en même temps par les Francs vers 1118. Ils étaient donc voisins.

Nous avons noté qu'en 1117-1118, Ibn Mouriz avait abandonné Margat à un seigneur de la Principauté d'Antioche, Renaud Masoiers. En 1129, il céda aussi à Bohémond II le château de QADMOUS juché à 1.000 m d'altitude sur une table calcaire entourée de profondes vallées et d'où l'on découvre un vaste horizon. Mais peu après, en 1130 ou 1132, les montagnards de la région reprennent la place aux Francs et la donnent au seigneur d'el Kahf, Saïf al Din ibn Amroun qui la vend aux Ismaéliens en 1132-1133 (31).

Il semble que les Francs perdirent KHARIBA en 1137. En effet Ibn al Qalanisi dit que Ibn Salah, gouverneur de Hama, l'occupa en avril (32). Peu après les Ismaéliens s'en emparèrent par trahison (33). En 1131 des montagnards du Djebel Bahra septentrional enlevèrent à Renaud Masoiers Bikisraïl (castellum Vetulae). Nous reviendrons à ce château à propos de la Principauté d'Antioche. Peut-être aussitôt après avoir occupé Qadmous, en tout cas avant 1139, les Ismaéliens se sont installés à EL KAHF que leur avait cédé Mousa, fils de Saïf ad Din ibn Amroun (34). La forteresse se dresse sur un promontoire dominant le confluent de trois vallées profondément encaissées. Elle ne possédait qu'un chemin d'accès qui mène à une porte ouvrant sur un tunnel creusé dans le rocher en sorte qu'on avait l'impression de pénétrer dans une grotte ; or le terme el kahf signifie caverne. Rachid ad Din Sinan y arriva en 1162 et c'est de là qu'il dirigea sa tribu pendant trente ans (35).

En 1140-1141, les Ismaéliens enlevèrent MASYAF à son gouverneur dépendant des Mounqidhites de Sheïzar (36). Ce château est bien conservé. Bâti par les habitants de la montagne, il fut renforcé par les Ismaéliens, mais c'est une construction médiocre et qui doit sa valeur stratégique à ses défenses naturelles. Elle se dresse sur un rocher au bord de l'escarpement à pic du Djebel Ansarieh, dominant la grande faille de son versant oriental ; des murailles mal appareillées munies de saillants rectangulaires enferment un donjon aussi rectangulaire. Les Assassins ont sans doute remis en état et avec de moins bons matériaux une construction byzantine d'importance secondaire, avec des remplois de sculptures gréco-romaines. Il semble que les Ismaéliens s'emparèrent assez tard des châteaux de MANIQA (franc Malaïcas) et d'OLLEIQA (franc Laycas) et que le seigneur de Margat les possédait encore en 1160. Il reste encore des ruines importantes de Maniqa (37) (aujourd'hui Qal'at Qsabiyé) à 22 km à vol d'oiseau au Sud-Est de Djebelé. Ce château bâti sur une croupe à mi-hauteur commande la vallée du Nahr Houreisoun et est bordé sur deux côtés par des ravins ; sur le troisième côté (au Nord-Est) il prolonge le plateau et il en a été isolé par un fossé.

L'enceinte comporte des saillants barlongs de faible relief, c'est sur la face Nord-Est qu'on a construit le donjon et trois portes voûtées. Il est vraisemblable qu'il subsiste dans ce château les traces de construction franque.
Au-dessus du Nahr Jobar, la forteresse d'OLLEIQA est aussi en partie conservée. Son assiette repose sur une table calcaire couronnant un rocher conique aux flancs verticaux. L'enceinte flanquée de saillants rectangulaires épouse les formes du rocher. Une seconde enceinte enferme le donjon. Une rampe abrupte mène à l'entrée protégée d'abord par une barbacane avancée puis encadrée de deux tours.
Dussaud (38) considérait que l'Argyrokastron des Byzantins se retrouvait à Safitha (le Chastel Blanc) mais Claude Cahen propose de le situer à Olleiqa, le nom d'Argyrokastron venant de l'empereur Romain III Argyre 1028-1034).
Il n'est pas certain que les Assassins aient possédé ABOU QOBEIS. Cette forteresse occupe une position stratégique importante, analogue à celle de Khariba. Dominant à 930 m d'altitude la large vallée de l'Oronte, non loin du coude que forme le fleuve à Acharné, c'était un excellent poste de vigie en direction de Sheïzar et de Hama. C'est une forteresse médiocrement bâtie munie de cinq tours. Nous l'avons visitée en 1936 et n'y avons trouvé aucune trace d'une construction franque. Cependant les Francs l'ont occupée quelque temps mais la place leur fut reprise par les Mounqidhites de Sheïzar avant 1138 (39). Au début de 1168, Bohémond III cédait à l'Hôpital sa suzeraineté sur la région d'Abou Qobeis pour cas de reconquête (40). Claude Cahen remarque qu'à partir de 1180 environ, les montagnards de la région de Bikisraïl à Abou Qobeis étaient devenus insupportables pour le seigneur de Margat (41).

Le voisinage de ceux-ci et des Assassins fut une des raisons pour quoi, par un acte solennel du 1er février 1186, confirmé par le Prince d'Antioche Bohémond III (42), Bertrand Masoiers fait à l'Hôpital cession de Margat et de tous ses territoires, dépendances et droits divers dans lesquels figurent des châteaux qu'il ne possédait plus mais qu'il espérait voir reconquérir : «  Cademois, Laïcas, Malaïcas et quod habere debeo in Bokebeis...  » Les Hospitaliers, grâce à leurs grandes forteresses du Crac et de Margat, tenaient sous leur dépendance les montagnards du Djebel Bahra, Assassins ou autres, et leur imposaient des tributs. Ce n'est que quatre-vingts ans plus tard (1266) qu'ils furent obligés de renoncer à ces contributions sous la menace de Beibars qui protégeait ces Musulmans contre les Francs. Nous apprenons que les Hospitaliers abandonnèrent les impôts perçus sur la principauté de Hama (4.000 pièces d'or), le canton d'Abou Qobeis (800 pièces d'or) et le pays des Ismaéliens (1.200 pièces d'or et 100 boisseaux de froment et d'orge) (43). Ceci nous fait donc penser que le canton d'Abou Qobeis était distinct du territoire des Assassins.

Nous avons dit que la plupart des châteaux des Assassins ont été reconstruits ou fortifiés davantage par Rachid ed Din Sinan. Ainsi Khawabi et Resafi, Qadmous et Olleiqa (44).
En 1173, Sinan, effrayé par les progrès de Nour ed Din, atabeg d'Alep et de Damas, envoya une ambassade auprès du roi Amaury et, comme condition d'un accord entre Francs et Ismaéliens contre Nour ed Din, demanda à être dispensé du tribut de 2.000 besants qu'il devait verser aux Templiers établis à Tortose. Amaury, heureux de cette alliance avec des voisins si inquiétants, accepta en s'offrant à désintéresser lui-même les Templiers. Mais ceux-ci, irrités de l'attitude du roi, massacrèrent les envoyés du Vieux de la Montagne. L'année suivante, Saladin prenait le pouvoir à Damas, Homs et Hama et le 30 décembre 1174, il paraissait devant Alep. Les Alépins appelèrent à leur secours le comte de Tripoli et le Vieux de la montagne. Celui-ci envoya ses fidèles ; mais alors qu'ils s'approchaient de Saladin, ils furent reconnus et égorgés. En mai-juin 1176, le Grand Maître des Assassins renouvelle sa tentative alors que Saladin assiégeait Azaz. Un Ismaélien pénètre dans sa tente et le frappe de son poignard à la tête, mais l'émir est protégé par son capuchon de mailles ; deux autres Assassins surgissent. Tous trois sont abattus.

Rachid ed Din Sinan devait plus tard porter un coup terrible à la Chrétienté d'Orient. En 1187, Saladin avait écrasé à Hattin l'armée du roi de Jérusalem, Guy de Lusignan. En des campagnes victorieuses au cours de cette année et de l'année suivante, le sultan avait conquis la Palestine et plusieurs places du comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche. Le port et la grande cité de Tyr, défendus par Conrad de Montferrat avaient résisté à toutes ses attaques. La 3e Croisade, sans réussir à reprendre Jérusalem, avait permis de réoccuper les grandes places du littoral. En avril 1192, Richard Coeur de Lion songeant à retourner en Occident convoque à Ascalon l'assembl@?e des barons et les invite à choisir comme roi de Jérusalem «  un chef qui s'entendît à la guerre (45).  » Alors qu'après Hattin la Chrétienté d'Orient sombrait dans le désespoir, Conrad de Montferrat avait créé le premier foyer de résistance, ranimé les courages, provoqué la 3e Croisade et contribué largement à la reconquête. Il fut élu avec acclamations. Le 28 avril, comme il se préparait à quitter Tyr pour aller se faire couronner, il fut tué d'un coup de poignard. Bien que les contemporains ne soient pas formels sur l'auteur de ce meurtre, il ne paraît pas douteux que le coupable fût un envoyé du Vieux de la Montagne. En effet le bailli de Tyr avait saisi un navire marchand arabe frété par les Ismaéliens et Conrad n'avait pas tenu compte de la réclamation formul@?e par le Grand Maître des Assassins. «  La monarchie franque ne se releva jamais du coup de poignard des Assassins le 28 avril 1192 (46).  »

Rachid ed Din Sinan mourut en septembre 1192, mais ses successeurs maintinrent leur organisation terroriste. En 1199, Bohémond IV de Tripoli (plus tard prince d'Antioche) rappelle encore la crainte que lui inspire le Maître des Assassins dans un acte passé avec l'Hôpital à propos du Camel et de Maraclée (47). En 1213 son fils aîné Raymond âgé de dix-huit ans est assassiné dans la cathédrale de Tortose (48). Bohémond, pour le venger, va ravager le territoire des Ismaéliens et assiège leur château de Khawabi (Le Coïble). Mais ceux-ci ayant été secourus par le sultan d'Alep, al Zahir, Bohémond est obligé de se retirer. Rappelons qu'en 1217 Jacques de Vitry, étant allé prêcher la Croisade à Tortose, Safitha, le Crac, raconte que passant à proximité du domaine des Assassins, il envoyait des pigeons voyageurs pour demander qu'une escorte armée vînt à sa rencontre (49). Enfin en 1270, les Ismaéliens portent un dernier coup fatal à la colonie franque. Le sultan Beibars voulant abattre par tous les moyens la résistance des chrétiens, fait appel au Grand Maître des Assassins pour le débarrasser du prince de Tyr Philippe de Montfort, chevalier intelligent et énergique qui essayait de provoquer en Occident une nouvelle croisade. Le 17 avril, alors qu'il était dans sa chapelle à Tyr, un Ismaélien planta dans sa poitrine un poignard empoisonné (50). Encore une preuve de l'effroi que provoquaient les Assassins :
Joinville raconte qu'alors que dans une promenade avec saint Louis celui-ci s'était arrêté dans une chapelle au bord de la route pour entendre la messe ; le servant indigène ayant voulu au moment de l'offrande présenter au roi un plateau, Joinville le prenant pour un Assassin, s'interposa (51).

Mais entre-temps, les Francs eurent aussi de bons rapports avec les Ismaéliens. Henri de Champagne, qui avait été élu roi de Jérusalem après la mort de Conrad de Montferrat, passa par Tortose pour se rendre en Cilicie en 1197. Le Grand Maître des Assassins, successeur de Rachid ed din Sinan, apprenant que le roi passait tout près de son domaine, vint à sa rencontre et l'invita à venir dans son château d'el Kahf. Il voulut lui montrer l'emprise qu'il avait sur ses disciples qui lui étaient fanatiquement dévoués. Sur un signe de lui, deux hommes qui se trouvaient aux créneaux, se jetèrent en bas et se brisèrent le cou (52). Puis il lui promit son amitié et lui offrit de faire assassiner à sa première demande qui bon lui semblerait (53). Joinville raconte que saint Louis reçut à Acre des envoyés du chef des Assassins lui demandant la suppression du tribut qu'il devait verser aux Hospitaliers et aux Templiers. Les deux Grands Maîtres de ces Ordres assistèrent à l'entretien et menacèrent les Ismaéliens de représailles s'ils ne renonçaient à cette prétention (54). Peu après, saint Louis envoya au Vieux de la Montagne une ambassade avec, comme interprète, le dominicain Yves le Breton. Il y eut des échanges de présents et une alliance fut conclue (55).

Quelques années plus tard, le sultan Beibars, créateur de l'empire Mamelouk et qui procéda à la reconquête musulmane de la Syrie, va porter de grands coups aux deux Ordres qui avaient si vaillamment défendu les États chrétiens d'Orient.

En 1266, il obligera les Hospitaliers à renoncer au tribut qu'ils percevaient sur les Ismaéliens (56). Et en 1271, il s'emparera du château de Safitha aux Templiers et du Crac, aux Hospitaliers. Mais dans le même temps, la puissance des Assassins va fléchir, puis ils perdront leur indépendance. C'est d'abord l'invasion des Mongols. En 1256, ceux-ci s'emparent du lointain château d'Alamout, puis en 1260, du château de Masyaf. A son tour Beibars les attaque : en 1270, il destitue le Grand Maître des Ismaéliens dans le Djebel Bahra, ce qui provoque leur révolte. Alors le Sultan organise méthodiquement le siège de leurs forteresses ; il s'empare de Masyaf, Resafi, Maniqa, Qadmous et enfin el Kahf tombe en 1273. Et les Ismaéliens se soumettent à la suzeraineté du sultan mamelouk (57).

En terminant ce chapitre, nous voudrions essayer de situer les châteaux des Assassins d'une façon un peu moins approximative qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Cependant il restera toujours une part d'imprécision.

Nous rappelons que Guillaume de Tyr dans son Livre XX écrit vers 1180, dit que les Assassins avaient dix châteaux. Nous avons vu que le Vieux de la montagne, Rachid ed din Sinan devenu le Grand Maître des Assassins en 1169 et mort en 1192 organisa cet État indépendant et renforça ses forteresses.

Il faut d'abord éliminer QAL'AT BÉNI ISRAËL situé trop au Nord, et ABOU QOBEIS qui ont été occupés par des clans de montagnards mais non par les Ismaéliens. Et aussi LACOBA que nous croyons pouvoir situer à 80 km au Nord, dans le Roudj. Quand on regarde la carte on constate que ces châteaux des Assassins groupés dans le Djebel Bahra, élément méridional du Djebel Ansarieh, étaient bien en liaison entre eux. Ils communiquaient par des vallées ou des défilés.

KHAWABI (appelé par les Francs le Coïblc) qui donne son nom à la contrée, est non loin de la côte, dans la montagne à 12 km à vol d'oiseau de Tortose.
De là on rejoignait la vallée du Nahr Ismaïlié pour gagner EL KAHF. Et de cette Place forte qui était la capitale de l'État, on atteignait par la même vallée QADMOUS (alt. 1146 m) que les Francs appelaient Cadernois. Des chemins menaient à QAL'AT RESAFI et à MASYAF.
De QADMOUS aussi on joignait HADID (Haddadé) et EL QRAYATE. De MASYAF, la vallée du Nahr Laqbé, affluent de l'Oronte, menait du Sud au Nord à EL QRAYATE et à KHARIBA (Kharayeb).

Enfin, à 10 km environ au Nord de Qadmous et au Nord-Est de Hadid, QAL'AT OLLEIQA (ou Aleïqa, appelé par les Francs LAYCAS). Puis à 8 km au Nord de ce fort QAL'AT MANIQA (textes Francs Malaïcas, Malavans, appelé aujourd'hui Qal'at Qsabiyé).
Les Ismaéliens semblent s'être emparés de ces deux châteaux, assez tardivement. Les Francs paraissent les avoir conservés au moins jusqu'en 1160 et peut-être plus longtemps encore, jusque vers les années 1180.
Ainsi nous avons retenu dix châteaux occupés par les Assassins et cette énumération correspond au chiffre indiqué par Guillaume de Tyr.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Djebel Ansarieh et le territoire des Assassins

1. Voir Avant-propos page 4 ; chapitre tome I, page 8.
2. Occupant les montagnes allant du Nord de Tortose et de Safltha jusqu'à Bikisrail à la hauteur de Djebelé.
3. Dussaud, page 145 et suivantes, qui situe Khariba au village de Kharayeb tout près d'Abou Qobeis.
4. H. Dercnbourg, Autobiographie d'Ousama dans R.O.L., tome II, 1894, page 407.
5. Nous constatons la même disposition au château d'Akkar.
6. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux, tome I, page 274.
7. H. Derenbourg : Vie d'Ousama (1889), page 91.
8. Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche, page 172, 260, note 30.
9. Albert d'Aix, Liber christi expéditions.., XI, 45, Historiens occidentaux IV, page 685.
10. Dimashqi, Kilabnoukhbal al dahr, édition Fraehn, traduction française, de Mehren sous le titre : Manuel de la cosmographie du Moyen Age, Copenhague, 1874, page 285. — Dussaud, page 150.
11. Van Berchem, Voyage en Syrie.., page 319-320.
12. Cahen, page 280, n. 16.
13. Cahen, page 279-280, n. 17.
14. Quelques années auparavant Bohémond II avait reçu d'un seigneur musulman le château de Qadmous, mais les Francs le gardèrent peu de temps. Voir Cahen, page 305 et n. 11.
15. Ibn-al-Athir, Kamel... Historiens orientaux, tome I, page 400. — Aboul Féda, ibid., page 21. — Dussaud, page 140.
16. Ibn-al-Qalanisi, édition Gibb, page 263. — Cahen, page 354.
17. Guillaume de Tyr, XX, 29, Historiens occidentaux tome I, page 995 : «  In provincia Tyrensi quae Phoenicis dicitur, circa episcopatum Antaradensem est quidam populus, castella decem habens cum suburbanis suis ; est que numerus eorum ut sepius audivimus qasi ad sexaginta milia vel amplior.
18. Claude Cahen, La Syrie du nord.., page 383.
19. Au-delà de l'Oronte, près d'Inab (Nepa des Francs) sans doute à Ard-el-Ftaha. Sur cette bataille voir Guillaume de Tyr, XVII, 9, Historiens occidentaux tome I b, page 772-773. — Ibn al-Qalanisi, éd., Gibb, page 292. — Michel le Syrien, Chronique syriaque.., tome XVII, 10, edition et traduction, Chabot, tome III, 1905, page 289.
20. Dussaud, page 144.
21. Voir sur ces châteaux Dussaud, page 139 et suivantes : «  Le territoire du Vieux de la Montagne  ».
22. Dussaud, page 141. — J. Weurlesse, Le pays des Alaouites, page 104. — Guide Bleu, page 261.
23. Claude Cahen, La Syrie du Nord, page 354, n. 27.
24. Dussaud, pages 145-147. Khariba est cité deux fois par Dussaud. Voir page 145, n. 6.
25. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, page 266-268, n° 391. — Rôhricht, Reg., page 11-112, n° 428. Abou Qobeis est aussi cité par Ousama : H. Derenbourg, Autobiographie d'Ousama, R.O.L., tome II, 1894, pages 443-444 et Ousama ibn Mounkidh.., I, Vie d'Ousama, page 17, n° 5, 156, 375.
26. Dussaud, page 142 et 145, n° 1.
27. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, pages 266-268, n° 391. — Rôhricht, Reg., pages 111-112, n° 428.
28. Cahen, page 176, n° 38.
29. Van Berchem, dans Journal Asiatique, 1902, tome I, page 443. — Dussaud, page 142, 147. Cahen, page 174.
30. Voir page 20-21.
31. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux, tome I, page 400. — Aboul Féda, Annales, ibld., page 21.
32. Ibn al-Qalanisi ; page 241. Voir Claude Cahen, pages 353-354.
33. H. Derenbourg, Autobiographie d'Ousama, R.O.L., tome II, 1894, page 407. «  Un homme nommé Ibn Il-mardji qui y venait quelquefois, étant monté au Fort, il tua le portier, puis l'écuyer qui venait à sa rencontre, puis le fils du gouverneur et vendit ensuite la place aux Ismaéliens.  » Voir Claude Cahen, ouvrage cité, pages 175-176.
34. Dussaud, page 512, note que el-Kahf doit être le même château que Le Rast cité par Brades (version du ms. G), Historiens occidentaux tome II, page 210.
35. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux, tome I, page 438. — Kamal ad-Din, traduction, Blochet, R.O.L., IV, 1896, page 145. — Saint Guyard, Un grand maître des Assassins.., page 71. — Ousama, page 43. — Van Berchem, dans Journal asiatique, IX, 1897, page 464. Dussaud, dans Revue Archéologique 1897, tome I, page 349.
36. Claude Cahen, pages 172-173, et page 354, n. 26.
37. Dussaud, page 120.
38. Cahen, ouvrage cité page 173.
39. Cahen, ouvrage cité page 354, n. 1.
40. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, page 266-268, n° 391.
41. Voir Cahen, ouvrage cité page 428.
42. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, pages 491-496, n° 783.
43. Maqrizi, édit. Quatremère, Histoire des sultans mamlouks, tome II, page 30, 40, 42. Voir Dussaud, page 144.
44. Voir S. Guyard, Un Grand-Maître des Assassins au temps de Saladin, dans Journal Asiatique, 7e série, tome IX-X, 1877, pages 324-489.
45. Voir R. Grousset, tome III, pages 90-91.
46. Ibid., page 94.
47. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome l, page 682, n° 1096. Voir plus haut, ch. tome I, page 19.
48. Grousset, tome III, page 195.
49. Jacques de Vitry, Lettres.., tome II, pages 346-351, ed. Huygens, page 93.
50. Annales de Terre Sainte, de. Rôhricht dans Archives de l'Orient latin, tome II, page 454. — Cf. Grousset, tome III, pages 646-647.
51. Joinville, CXV, paragraphe 589.
52. Voir Grousset, tome III, pages 133-135.
53. Eracles, Historiens occidentaux tome II, pages 210, 216-231.
54. Joinville, LXXXIX, paragraphe 451, 455, ed. N. de Wailly, p.... Joinville remarque très justement que les menaces du Vieux de la Montagne ne pouvaient avoir de prise sur les maîtres de ces Ordres «  car il savoit bien que se il feist un tuer, l'en y remeist tantost un autre aussi bon.  »
55. Joinville, XC, paragraphes 456-458. Le Vieux de la montagne envoya au roi en signe d'amitié «  sa chemise et son anneau  » et aussi de petits objets d'art, un éléphant et une girafe de cristal, un jeu d'échecs de cristal et d'ambre et le roi de France lui fit adresser «  grand foison de joiaus  »...
56. Voir plus haut.
57. Voir Claude Cahen, page 719.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Claude Cahen - château de Bikisraïl

Bikisraïl, construit ou fortifié par les Byzantins vers 1030 en réplique à l'édification de Manîqa par les indigènes, s'élevait au milieu d'une vallée sur une croupe ovale peu élevée ; elle surveillait le chemin difficile mais court unissant Djabal à L'Oronte.
Elle consistait en un château supérieur entouré par une enceinte inférieure, l'un et l'autre aujourd'hui assez délabrés.
Il n'y a pas à douter que Bikisrâil soit le château appelé par les Francs Vetula, La Vieille. Plusieurs actes de Raymond Roupen établissent une relation certaine entre La Vieille et Djabala-Gibel ; on pourrait sans doute penser aussi bien à Balâtonos, mais un autre acte cite autour de la Vieille quatre villages, dont deux, aux noms caractérisés de Bessil et Carnehalia, se retrouvent aujourd'hui près de Bikisraïl dans Besseïn et Garnéhali (25) ; surtout, les récits de la prise de la Vieille par Tancrède, en 1111, dans Albert d'Aix, et de Bikisrâil, dans Kamâl ad-dîn et Ibn al-Fourât, se correspondent exactement, tandis que Balâtonos fut occupée, dans des circonstances inconnues, vers 1118 (26). Dans la même région l'acte précité nomme un autre petit château, Saint-Gerennes (?) (27).
25. Acte de Saint-Jacques ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 122, 127, 175, 71.
26. Kamâl, 599 ; tome I. F., I, 47 r° ; Albert, 685.
27. Il nomme encore près Bikisrâil Neni, Nenenta, Hala (?), plus loin Guerrae, Baldania, Gipsum. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 connaît une terre de Gereneis. Un casal Burion ou Busson est dans la montagne de Djabala (Rôhr., 76, 605 a).
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen — Mort de Raymond d'Antioche (Raymond de Poitiers)

A un moment indéterminé, sans doute en représailles des attaques récentes de Qilîdj Arslân sur Mar'ach, Raymond d'Antioche conduit un raid vers le nord; Mas'oûd sollicite une diversion de Noûr ad-dîn, qui va occuper le bas Nahr al-aswad (Koûmîth; 'Anâqib, Marâsya, Yaghrâ). Là, il est vrai, il a trop présumé de son étoile. Raymond, entre temps revenu et se trouvant à Djabala, accourt en compagnie de son allié le chef assassin kurde 'Ali b. Wafâ, surprend Noûr ad-dîn campé sous Yaghrâ sans méfiance, et, à la suite d'un combat où la situation des musulmans a été compromise par un accès de jalousie de Chîrkoûh contre Ibn ad-Dâya, le réduit à fuire en abandonnant tous ses bagages (novembre). Mais ce ne fut là qu'un heureux coup de main, d'où ne résulta , aucune reconquête importante; Noûr ad-dîn ayant sans peine refait ses forces à Alep, put dès le printemps refouler Raymond venu razzier le Djabal Laïloûn, puis inquiéter Apamée.

Enfin, cette vengeance ne lui suffisant pas, il fit appel à Euneur, qui lui envoya un gros renfort, et à de nombreux Turçomans, et vint assiéger Inab, clé du Roûdj inférieur et du Ghâb. Raymond accourut à Tell-Kachfahân; Noûr ad-dîn, le croyant en forces, se retira; la concentration franque n'était pas achevée, mais Raymond ne voulut pas laisser échapper l'occasion de renforcer la faible garnison d'Inab. Cela fait, 'Alî ibn Wafâ le pressait de repartir se mettre en sûreté; mais la retraite de Noûr ad-dîn en avait imposé aux barons, qui trouvaient lâche de se retirer; Raymond ne sut pas leur résister, et la petite troupe campa dans la plaine entre Inab et les marais du Ghâb (10), position d'issue difficile s'il en fut. Noûr addîn guettait; informé de l'infériorité numérique des Francs, il vint pendant la nuit disposer ses troupes sur les hauteurs, et à l'aube donna le signal d'attaque. Raymond se comprit perdu; il parvint à rassembler ses hommes, à essayer la «  fameuse charge  »; mais cette charge est sans prise sur un ennemi qui survient dispersé de tous côtés; c'est alors un corps à corps dans la poussière et le vent; la fuite est impossible; presqu'aucun des Franc n'échappa, la moitié furent tués, le reste pris. Parmi les morts se trouvait, avec 'Ali b. Wafâ et Renaud de Mar'ach, Raymond lui-même, dont la tête enchâssée dans l'argent fut envoyée par le vainqueur au calife; le butin, distribué aux alliés orientaux, répandit au loin la gloire de Noûr ad-dîn (29 juin 1149).

Les conséquences du désastre d'Inab furent très graves pour la Syrie du nord : tout de suite et sans coup férir, Noûr ad-dîn occupa Tell-Kachfahân, Arzghân, Bezmechân, bref tout le passage de l'Oronte au Roûdj, puis Artâh, 'Imm, Salqîn, Tell 'Ammâr et un peu plus tard Hârim. Il dévastait même la plaine d'Antioche et paraissait devant le couvent de Saint-Siméon et Souwaïdiya. Peut-être espérait-il que sous l'effet de la terreur Antioche se rendrait sans résistance, comme les garnisons des forteresses déjà prises, et il est bien possible que des indigènes y aient songé; le patriarche Aimery, sachant la ville capable de soutenir un long siège, organisa la résistance, obtint une brève suspension d'armes locale de Noûr ad-dîn en lui promettant de capituler s'il n'était pas secouru, et fit appel à Baudouin III, qui, avec des Templiers engagés à la hâte, parvint, à déjouer la surveillance ennemie et à introduire ses renforts dans Antioche. Mais entre temps Noûr ad-dîn avait été seconder son lieutenant Çalâh ad-dîn, occupé au siège d'Apamée, et à la fin de juillet cette place s'était rendue. Baudouin arrivé, Noûr addîn accepta une trêve; mais le résultat était là : la chevalerie antiochienne décimée, tout le territoire à l'est de l'Oronte perdu, la capitale franque presqu'aux portes du pays ennemi. — Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen — les Francs perdirent KHARIBA

Entre temps (octobre 1136 - octobre 1137), la petite garnison franque de Khariba était supplantée par une poignée d'Assassins; en vain Çalâh ad-dîn al-Yaghîsiyânî, gouverneur de Hamâh pour Zengî qui venait de reprendre cette ville, les en délogea-t-il; ils y rentrèrent par la trahison d'un ami du chef de la garnison (24). Enfin en 1140 Maçyâth, que son seigneur 'oqaïlide avait en 1127 vendue aux Mounqidhites, était à son tour livrée par trahison aux Assassins. Manîqa même paraît, dès 1151, ou perdue par les Francs ou gravement menacée (26). Au milieu du XIIe siècle, le domaine des Assassins est donc constitué à peu près tel qu'il restera jusqu'au temps de Baïbars (27). Comme à Alamoût leurs confrères iraniens, ils ont désormais en Syrie un repaire inexpugnable; leur grand maître syrien Sinân sera, pendant le règne de Saladin, une puissance avec laquelle les souverains traiteront d'égal à égal.
24. Ousâma Hitti, 107; I. F., II, 93 v° ; Qal., 241 A 258. Abou Qobaïs avait été reprise aux Francs par les Mounqidhites avant 1138 (Derenbourg, Vie, 156). Le seigneur en fut alors de la famille des Banou 'Amroûn (Hitti, 147).
26. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, 155 (le seigneur de «  Malavans  » lire : Malaïcas échange avec son suzerain cette place contre Ericium, en aval dans la même vallée).
27. Quoi qu'on en ait dit, ils n'occupèrent jamais Bikisrâil.

Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen - Les conquêtes de Saladin ; Antioche pendant la troisième croisade.

Ce qu'il y a de remarquable dans la campagne de Saladin en Syrie du nord est qu'à la différence de ce qui avait lieu en Palestine, elle commença par une sollicitation indigène, émanant des Noçaïrîs du Djabal Bahrâ. Depuis quelques années (entre 1180 et 1186), les indigènes de Bikisrâil, reprenant la tentative avortée du lendemain de la mort de Bohémond II, s'étaient affranchis de la tutelle franque, et, plus généralement, les montagnards de la région comprise entre Bikisrâil et Abou Qobaïs étaient devenus des voisins insupportables pour les seigneurs francs de Marqab.

Au même moment nous voyons Djabala gouvernée pour Bohémond III par un cadi musulman et investi, semble-t-il, d'un mandat général sur les musulmans de la région, sans qu'on puisse dire s'il s'agit d'une innovation de ces années ou d'une situation ancienne ; des otages musulmans à Antioche répondaient de la fidélité de leurs frères, traités ainsi en groupe autonome vassal. Ce fut précisément ce cadi qui appela Saladin, en conformité de vue évidente avec les gens de Bikisrâïil ; Saladin passa donc vite devant le Krak des Chevaliers, Tortose, Maraqya, Marqab. Le passage de Marqab n'allait pas sans risques, car le chemin longeait juste le bord de la mer et était fort étroit, et devant lui s'était postée la flotte sicilienne que nous avons vue engagée peu auparavant par Isaac Comnène ; Saladin parvint cependant par des palissades mobiles à protéger ses hommes des flèches siciliennes ; la traversée du Nahr as-Sinn eût pu être dangereuse aussi, mais aucun Franc n'avait osé y attendre les musulmans, si bien que le 15 juillet Saladin pénétrait dans Djabala, dont la garnison franque obtenait de se retirer contre promesse de renvoi des otages musulmans gardés à Antioche. Les montagnards de Bikisrâil portèrent leur soumission à Saladin. La liaison ainsi établie avec la Syrie intérieure fut consacrée par l'attribution de Djabala à Sâbiq ad-dîn ibn ad-Dâya, auquel, lors de sa prise d'Alep, Saladin avait fait restituer l'héritage. familial de Chaïzar.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen - La soumission des Assassins.

Ce qui consolidait la domination de Baïbars dans cette région était la soumission des Assassins (achevée en 1272-1273). La conquête mongole avait détruit leurs frères de Perse, la conquête mamlouke abaissé leurs protecteurs francs, les Hospitaliers. La force des Assassins avait été faite surtout de la division de la Syrie; elle avait d'ailleurs bien baissé au XIIIe siècle; Baïbars n'eut pas de peine à supprimer la dernière des autonomies syriennes qui subsistât en dehors des Francs (23).
23. Ibn 'Abdarrahîm, 1702, 437 v. Les Assassins avaient été rapprochés de Baïbars par la haine commune des Mongols.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Antioche et la conquête du litoral

Bien que les fortifications byzantines d'Antioche aient été conservées par les Francs qui n'y ont fait que quelques réparations, bien qu'il ne reste guère de son immense enceinte que des ruines, il nous faut pourtant en évoquer le souvenir puisque ses puissantes murailles furent, au temps des croisés, le cadre de l'une des villes les plus prospères du monde, dont les chroniqueurs et les voyageurs d'alors ont parlé avec enthousiasme.

C'est Seleucus Nicator qui la créa, vers 300 av. J.-C. en même temps que Seleucie de Piérie et Apamée. La fortune d'Antioche survécut à la dynastie Séleucide.
Pompée en fit la capitale de la Syrie. La domination romaine devait s'y maintenir de 64 avant J.-C. jusqu'au IVe siècle. Les Empereurs qui y séjournèrent la parèrent de magnifiques monuments qui servaient d'ornements à des cérémonies et des fêtes somptueuses : temples, palais, gymnases, stades, hippodrome pour les jeux olympiques, création d'aqueducs qui, des cascades de Daphné, alimentaient d'eau largement la cité et ses jardins. En outre Antioche devint «  la tête ardente de la chrétienté.  » Lorsque s'établit l'Empire romain d'Orient, Antioche était devenue la grande métropole de la Syrie. Saccagée en 540 par le Perse Chosroès, Justinien la releva et en améliora le plan primitif. Il enferma la Place dans une enceinte flanquée de tours nombreuses, couvrant un périmètre de plus de douze kilomètres. Procope, contemporain de Justinien, commente ces travaux gigantesques, dans son De Aedificiis, livre X.

Nous verrons que cette enceinte subsista pendant des siècles, qu'on y fit quelques restaurations à la fin du Xe siècle après un tremblement de terre.

En 1085 les Turcs Seldjoukides enlevèrent Antioche à l'Empire byzantin, mais treize ans plus tard les armées de la première croisade s'en emparèrent. Rey qui publia dans son Architecture militaire des croisés le Plan de l'enceinte d'Antioche qu'il avait levé en 1860 écrivait que moins de quarante ans auparavant elle était à peu près intacte. Mais après un tremblement de terre qui, en 1822, fit de graves dégâts, Ibrahim Pacha en 1835 exploita cette enceinte comme une véritable carrière pour la construction de vastes casernes et, depuis, les habitants de la ville ont continué à en extraire des pierres.
Pourtant le plan de Rey et le commentaire circonstancié qu'il en a fait montrent que, de son temps, certains ouvrages étaient encore debout et permettaient de constater qu'il s'agissait bien là de l'œuvre de Justinien (1).

Nous nous aiderons beaucoup de l'enquête de Rey mais aussi des observations pertinentes de Claude Cahen, ainsi que de l'étude approfondie du Lieutenant-Colonel Paul Jacquot sur Antioche, sa longue histoire et ses vestiges.
La ville actuelle s'est resserrée dans l'angle Nord-Ouest de la ville byzantine et du temps des croisés, n'occupant qu'à peine un dixième de la superficie de celle-ci. Le front sud de l'enceinte suivait une ligne de sommets dont le plus élevé est le Mont Silpius qui constitue le dernier élément septentrional du Djebel Aqra.
Le terrain s'incline en pente douce jusqu'à la plaine qui forme la vallée de l'Oronte. Au Nord-Ouest le fleuve longeait les remparts et là se trouvait l'entrée la plus fréquentée de la ville, la Porte du Pont.

* * *

Nous résumerons la description de Rey qui commence à cette (Porte A du Plan) conduisant aux routes de Souweidiyé et d'Alexandrette. Cette porte était l'une des cinq principales de la ville dont parle Guillaume de Tyr (2). On atteint bientôt le front Ouest que longe un ravin l'Ouadi Zoyba ; un pont franchit celui-ci en face de la Porte Saint-Georges flanquée de deux tours. Un peu plus loin se trouve l'aqueduc de Trajan amenant les eaux de Daphné. A partir de la Porte Saint-Georges le terrain commence à s'élever. Se dressant un peu au-dessus de cette porte est une énorme tour pentagonale (G du Plan), une de ces maîtresses tours que les Grecs appelaient qpoupà. Son assiette massive n'a pas été entamée par les démolisseurs.

Rey a publié (page 187, figure 47 ) un fort beau dessin de 1772 dû à Cassas montrant le Front Ouest où les murailles et les tours escaladent le flanc de la colline. Ainsi les tours se superposent en direction du Sud, les chemins de ronde des courtines qui les réunissaient étaient en escaliers (3).
Rey a trouvé les tours de ce Front en bon état et toutes presque semblables ; il a dessiné le plan de l'une d'elles (page 188-189, figure 48 et 49). Elles étaient construites en pierres de taille, avec des cordons de briques régulièrement espacés. Elles présentaient un front de 7,50 m et faisaient sur le rempart une saillie de 4,80 m.
La partie interne de la tour, prise dans le rempart et en deçà, comprenait au rez-de-chaussée un couloir sur lequel s'ouvrait un escalier donnant accès aux deux étages séparés par un plancher. Il y avait donc trois salles de défense percées chacune de trois archères. Une terrasse crénelée surmontait la tour ; mais Rey constata qu'il ne restait plus un seul merlon dans tous les ouvrages de l'enceinte. L'épaisseur des courtines était de 2 m environ.
Au front Sud, sur la plus haute éminence, le Silpius se dressait à l'emplacement de l'acropole antique, la citadelle ayant la forme d'un triangle allongé. Elle couronnait un rocher presque inaccessible. Un tremblement de terre qui fit de grands dégâts à Antioche dut amener des restaurations effectuées peut-être par l'empereur Basile II (976-1025).
L'historien arabe Ibn al Furat attribue à cette époque la construction de cet ouvrage. Le continuateur de Tudebode (4) en parle comme d'une forteresse inexpugnable flanquée de quatorze tours. Rey dit que sur son flanc Ouest les Francs avaient élevé des bâtiments «  dont il ne reste plus que des ruines, au milieu desquelles gisent des chapiteaux romans et des débris de nervures.  »

Plus loin une profonde entaille divise la montagne en deux escarpements : l'Orocossiadès en deçà du ravin et le Stauris au-delà.
Les remparts suivent les rochers et sont tracés en lignes à crémaillères. Par cette faille un torrent l'Onoptikès s'engouffrait par temps de grandes pluies. Pour éviter des inondations, Justinien fit barrer le ravin par une écluse appelée La Porte de Fer (Bab el Hadid). Ensuite l'enceinte forme un angle vers l'Est.
Là se trouve une tourelle ronde (E du plan) qui commande une poterne et défend les deux fronts de la Place.
Rey a reconnu que cette tour et plusieurs raccords dans les courtines étaient incontestablement l'œuvre des Francs.

Les remparts du front Nord-Est bâtis sur la déclivité du Stauris étaient défendus par une série de tours dont plusieurs, à six pans, se terminaient en éperon (page 192, figure 50 et 51). Elles étaient construites en pierres de taille de moyen appareil et leurs voûtes étaient en briques. Différentes des tours carrées du front Ouest elles avaient vraisemblablement été construites après le tremblement de terre de 976. Au bas du mont Stauris on rencontrait la porte Saint-Paul (5) conduisant à la route d'Alep ; elle était voisine du monastère Saint-Paul.

Au front Nord s'ouvraient trois portes, la porte du chien, au-delà de laquelle coulait l'Onoptikès, affluent de l'Oronte, la porte du Duc qui évoque, semble-t-il, le souvenir des ducs byzantins gouverneurs d'Antioche, enfin la Porte du Pont. Déjà au temps de Rey les remparts avaient disparu de ce côté ; il y avait sur ce front une double muraille.

On a beaucoup varié sur le nombre des tours de l'enceinte. La tradition veut qu'elle ait comporté 360 tours. Grousset a parlé de 400 tours, sans doute influencé par l'anonyme de la première croisade qui dit 450 tours (6) ; le continuateur de Tudebode répète ce chiffre (7). Ces chiffres sont certainement excessifs. Poujoulat (1835) disait 130 tours, les historiens arabes 136 tours ; le P. Philippe (Voyage en Orient, 1652) a compté 47 tours carrées. Sur le plan de Rey (1860) on distingue une soixantaine de tours et saillants.

* * *

Description de la ville d'Antioche par l'Anonyme
Cette ville d'Antioche est magnifique et grandiose, car, à l'intérieur de ses remparts, sont quatre montagnes énormes et très élevées (8). Sur la plus haute est un château bien construit, remarquable et fort (9). En bas s'étend la cité magnifique et agréable, ornée de toute espèce de beautés, car elle possède de nombreuses églises, au nombre de trois cents, et elle contient soixante monastères. Le patriarche tient sous sa domination cent cinquante-trois évêques (10).
La cité est close de deux murailles : la plus grande est très haute, merveilleusement large et construite en bel appareil : quatre cent cinquante tours y sont disposées (11) et à tout point de vue la cité est belle. A l'est, elle est bornée par quatre grandes montagnes; à l'ouest, près des murs, coule un fleuve appelé Farfar (12). Cette cité a une grande renommée, car elle fut constituée d'abord par soixante-quinze rois (13), dont le premier fut Antiochus, d'où vient son nom d'Antioche (14). Les Francs tinrent cette cité assiégée pendant huit mois et un jour (15), puis ils y furent, à leur tour, assiégés pendant trois semaines par les Turcs (16) et autres païens, dont le nombre était tel qu'il n'y eut jamais une si grande réunion d'hommes, chrétiens ou païens. Cependant, avec l'aide de Dieu et du Saint-Sépulcre, ils furent vaincus par les chrétiens, et nous nous reposâmes dans la joie et l'allégresse pendant cinq mois et huit jours (17).

* * *

On a plusieurs fois relaté le siège d'Antioche qui dura plus de sept mois, du 21 octobre 1097 jusqu'à la prise de la grande cité en juin 1098. Cependant nous en indiquerons les phases essentielles en utilisant le plan et les observations de Rey dont il nous semble qu'on n'a pas tenu compte suffisamment. L'armée des Croisés n'essaya pas d'investir complètement une si vaste étendue. Elle ne se hasarda pas à disperser ses troupes sur le terrain s'élevant de plus en plus vers le sud et se contenta d'étendre ses contingents du côté de l'Oronte et de l'Est. Outre les cinq grandes portes plusieurs poternes ouvraient sur la campagne et permettaient aux assiégés de recevoir du ravitaillement ou de sortir pour s'approvisionner. Bohémond s'installa vers le Nord-Est du côté de la Porte Saint-Paul ; les autres chefs se placèrent à sa droite et le dernier corps, celui de Godefroy de Bouillon, se plaça face à la Porte du Duc ou Porte du milieu, assez loin de la porte du Pont car la proximité du fleuve ne permettait pas de placer là ses cantonnements. Peu après, à la fin de novembre, les archers ennemis lançant d'une porte (18) des flèches dans le camp de Bohémond, les Barons décidèrent de construire un château sur une éminence voisine de la Porte Saint-Paul ; ce fut le château de Malregard. Aussi nos chefs s'assemblèrent et tinrent conseil en disant : «  Etablissons un château au sommet du mont Maregart, afin d'être en sécurité et de nous affranchir de la crainte des Turcs.  » Le château étant construit et fortifié, tous nos chefs le gardaient tour à tour. Sources : Malregard. (19).

Les assiégés sortaient librement par la Porte du Pont que le camp chrétien ne gardait pas et franchissaient l'Oronte pour aller chercher des vivres et massacrer les croisés isolés. Les Barons décidèrent donc le 5 mars de construire un autre château sur une éminence au-delà de l'Oronte et voisine de cette porte. Sur ce tertre se trouvaient deux mosquées. C'est pourquoi on appela ce château La Mahomerie. Le 19 mars la construction était terminée. On l'appela aussi Château Raymond, du fait que Raymond de Saint Gilles avait beaucoup contribué à cet ouvrage.
Peu après, sur la pente Ouest du mont Silpius les croisés fortifièrent, en avant de la Porte Saint-Georges, le monastère de saint Georges. Tancrède fut chargé de cette entreprise et eut la garde de ce troisième bastion. Le colonel Jacquot (20) croit avoir retrouvé entre le Ouadi Zoyba et un autre ravin, sur un petit plateau triangulaire, les ruines de ce fort. Il est à noter que Poujoulat situait cette porte et ce fort plus près du cours de l'Oronte (21), et par conséquent plus près de la porte du Pont. Or on remarquera que sur le plan du XIVe siècle (22), bien schématique il est vrai, la Porte Saint-Georges est sur le front Ouest très éloignée de la Porte du Pont et qu'après la Porte Saint-Georges la ligne des remparts s'incline vers le Sud et c'est ainsi en effet.

Rey a insisté sur les derniers épisodes du siège d'Antioche et la prise de la ville en juin 1098. Il a contesté certaines assertions de ses prédécesseurs et émis de nouvelles propositions concernant les opérations de Bohémond. Selon lui, on a pris trop à la lettre le texte de Guillaume de Tyr (23) qui place la tour des deux sœurs «  secus portam sancti Georgii  » et il la situe dans la partie haute de l'enceinte (lettre «  d  » du Plan) là où la ligne des murailles s'incline à nouveau vers le Sud. Un Arménien, officier de l'Armée turque, offrit à Bohémond de lui livrer la tour des deux sœurs et deux autres dont il avait le commandement (24). L'opération fut décidée pour la nuit du 2-3 juin. Une échelle attachée à un merlon permit aux premiers assaillants d'occuper les trois tours. D'autres combattants pénétrèrent dans la place par une poterne : sans doute, dit Rey, celle qui se trouve à gauche de la tour «  d  » et allèrent ouvrir la Porte du Pont aux troupes franques. Pendant ce temps ceux qui restaient avec Bohémond étaient maintenant maîtres de sept autres tours et le Prince de Tarente alla planter sa bannière «  couleur de sang (25)  » sur un sommet près de la citadelle. Celle-ci, tandis que la ville était prise, résista vigoureusement, une lutte acharnée eut lieu alors, selon Rey, entre les défenseurs de la citadelle et les Francs qui tenaient la onzième tour («  f  » du plan) toute proche. Robert le Moine et Albert d'Aix ont rapporté les épisodes de ce combat où plusieurs croisés trouvèrent la mort. Bohémond fut atteint d'une flèche à la cuisse et perdant beaucoup de sang dut se retirer (26).
Le gouverneur d'Antioche Yaghi Siyan s'était enfui du côté d'Ermenaz. Il fut tué par des Arméniens qui apportèrent sa tête à Antioche (27). Yaghi Siyan avait demandé du secours à Kerboga, Émir de Mossoul. Celui-ci avait réuni une nombreuse armée et était arrivé devant Antioche le 5 juin. Le 7 la concentration de ses troupes était achevée et il confiait la garde de la citadelle à un de ses officiers.

De là les Turcs faisaient dans la ville des incursions meurtrières. Pour protéger la ville basse Bohémond et Raymond de Saint Gilles firent creuser des tranchées et construire un mur qui, partant du voisinage de la Porte Saint-Paul, allait barrer le chemin qui descendait de la citadelle. Kerboga décida alors d'encercler la ville pour la réduire par la famine. La détresse était grande chez les Francs, mais Bohémond par sa ténacité ranima leur courage. Enfin on décida une sortie par la Porte du Pont.

A l'aube du 29 juin 1098 l'armée chrétienne franchit l'Oronte par ce Pont et un autre Pont tout proche. L'armée turque lui faisait face. Les Francs passaient par groupes de cinq ou six. Les Émirs de Kerboga l'exhortaient à attaquer au fur et à mesure ces détachements. Mais, sûr de sa victoire, il refusa et laissa sortir toutes les troupes pour les anéantir (28).
L'armée franque put ainsi se déployer dans la plaine à l'Ouest de l'Oronte. Grâce à une habile manœuvre de Bohémond elle parvint à prendre les Turcs à revers. Elle attaqua avec fureur. Des contingents parvinrent jusqu'au camp de Kerboga. Peu à peu ses escadrons se débandèrent ; alors il s'enfuit. Après cette défaite l'officier de Kerboga qui tenait la citadelle la rendit aussitôt à Bohémond et celui-ci y fit planter sa bannière.
Les croisés avaient remporté une victoire si complète et si éclatante qu'on voulut y voir une intervention divine.

L'historien anonyme de la Première croisade rapporte ce miracle dont le retentissement fut grand : «  on vit, dit-il, sortir de la montagne des troupes innombrables montées sur des chevaux blancs et blancs aussi étaient leurs étendards. A la vue de cette nuée, les nôtres ne savaient ce qui arrivait et quels étaient ces soldats, puis ils reconnurent que c'était un secours du Christ, dont les chefs étaient les saints Georges, Mercure et Démétrius (29).  » Et l'apparition de cette armée céleste jeta la terreur dans les rangs musulmans.
Or ces trois saints étaient les patrons des armées byzantines. Saint Georges deviendra celui des Croisés d'Occident.

Robert le Moine écrit que l'Évêque du Puy voyant survenir ces étranges combattants s'écria :
«  O chevaliers ! Voici le secours que Dieu vous avait promis.  » Et les infidèles saisis d'effroi, tournent bride, se couvrent le dos de leur bouclier et prennent la fuite. Ailleurs il raconte qu'après la bataille un émir prisonnier exprime à Bohémond la surprise qu'il a éprouvée en voyant ces guerriers vêtus de blanc, avec des écus blancs, extraordinairement rapides (30).

Le poète de la Chanson d'Antioche (31) s'exprime ainsi à leur sujet : «  Plus sont blanc que li nois qui chiet (32) après février,
Saint Jorges fut devant tout droit el chief premier,
et li ber saint Morisses qu'on tint pour bon guerrier,
Domitres et Mercures cil sont gonfanonier.  »
Henri de Huntingdon (33) emploie une expression qui fait image. Il parle d'armes brillantes comme le soleil ! «  Ipsi... viderunt exercitum caelestem, equis albis et phoebis armis, quorum ductores erant Georgius, Mercurius et Demetrius.  »
Tudebode, Baudri de Bourgueil, Guibert de Nogent, Hugues de Fleury, Guillaume de Malmesbury, et aussi Foucher de Chartres d'une façon plus voilée, font des allusions à ce miracle.
Son souvenir est parvenu jusqu'en France par des fresques du XIIe siècle. Ces chevaliers blancs comme la neige, ces lumineux cavaliers montés sur des chevaux blancs, nous les apercevons dans une scène de bataille peinte à l'église de Poncé-sur-le-Loir (Sarthe). A gauche, des cavaliers sarrasins reconnaissables à leur rondache (bouclier rond) sont opposés à des cavaliers blancs ; l'un des musulmans est renversé d'un coup de lance, un autre git sur le sol. Derrière eux, d'autres sarrasins prennent la fuite.
A droite trois croisés attaquent au galop. Leur casque conique est blanc, un large nimbe blanc l'entoure, un voile blanc couvre leur nuque ; ils portent un écu blanc, une très longue cotte d'armes blanche ; ils sont montés sur des chevaux blancs. Le nimbe qui encadre leur tête confirme que ce sont les trois saints militaires cités par nos chroniqueurs. La silhouette du troisième cavalier a disparu mais on voit les trois lances. D'autres fresques dans la même région représentent des combats de croisés contre des Sarrasins et évoquent peut-être aussi l'événement miraculeux de la bataille d'Antioche (34). * * * Les Francs devaient rester à Antioche pendant cent soixante-dix ans. Ils en firent une ville admirable où la grâce latine venait s'allier de façon singulière aux charmes mystérieux de l'Orient. Les chroniqueurs nous décrivent Antioche comme un séjour plein de charme avec ses églises, ses palais, avec ses maisons spacieuses aux vastes cours qu'emplissait le bruit des jets d'eau, avec ses larges rues au-dessus desquelles étaient tendus de grands vélums de couleur pour abriter les passants du soleil, avec ses vergers et ses jardins émaillés de fleurs, largement arrosés par les ruisseaux qu'alimentaient par des aqueducs les sources de Daphné (35). Les habitants de la ville se plaisaient à se retrouver dans ces jardins, à s'y baigner et se promener au milieu des palmiers, des orangers et des citronniers odorants. Wilbrand d'Oldenbourg (36), qui visita Antioche en 1212, parle avec admiration de cette ville où se côtoient en bonne entente, les Francs, les Syriens, les Grecs, les Juifs, les Arméniens et les Sarrasins. Dans ses merveilleux jardins il remarque des fleurs inconnues, des rosés toutes blanches, d'autres rouges et d'autres couleur safran. Il remarque aussi une essence d'arbre, le balsamier ou baumier qu'il appelle «  Jesusubeledemus  » qui est une déformation de «  Jesu balsamum  », ainsi nommé parce qu'on le semait le jour de Pâques. De ce baumier on tirait un parfum très apprécié.

Claude Cahen (37) a excellemment expliqué pourquoi l'air d'Antioche était si vivifiant : «  La proximité de la mer, les nombreuses sources de la montagne y font abonder l'eau à laquelle le relief ne permet pas de dormir. Le couloir de l'Oronte entre l'Amanus et le Silpius, provoque un appel d'air qui entretient à Antioche une fraîcheur et une salubrité contrastant non seulement avec l'étouffoir marécageux du Amouq (38), mais même avec les côtes fermées du golfe d'Alexandrette. Ce climat se traduit dans la nature par un aspect verdoyant de la vallée et des premières pentes, dont l'enchantement a été ressenti par les Croisés et les voyageurs médiévaux comme il l'est par le visiteur d'aujourd'hui.  »

Antioche avait des églises nombreuses, non pas bien sûr trois cents comme le dit l'Histoire de la première croisade. Elles dataient pour la plupart du Bas Empire ou de Justinien. C'était au centre de la ville la cathédrale Saint-Pierre, non loin de là une église en rotonde dédiée à la Vierge, au-dessus de la Porte Saint-Paul le monastère Saint-Paul bâti sur le lieu où l'apôtre avait écrit tant d'épîtres — on y voyait une petite crypte où brillait l'or de ses peintures —- l'église dédiée à saint Luc élevée sur sa propre maison, l'église Saint-Georges, l'église Saint-Jean Chrysostome dont, au milieu du ive siècle, l'éloquence avait exalté Antioche et la Syrie. Elle se trouvait au pied de la citadelle et, non loin de cette église, était la Maison de l'Hôpital. Il semble que le Palais du Prince d'Antioche se trouvait dans la Ville basse, au Nord-Est de la ville actuelle à environ 1 km du Pont ; Pococke (39) en 1738 avait vu là une ruine que les habitants désignaient sous le nom de Prince.

Outre l'aqueduc de Daphné il y avait des sources dans la ville, notamment près de la Porte Saint-Paul et des puits et, près de la Citadelle, un vaste bassin de 40 m de diamètre, remarqué en 1167 par le voyageur Benjamin de Tudèle et qui servait à la distribution d'eau dans une partie de la ville.
L'eau allait partout dans les rues et les maisons et dans la cathédrale. Elle actionnait des moulins et arrosait dans les hauts quartiers cinq terrasses de jardins superposés. En 1240 le Patriarche jacobite Ignace avait fait bâtir sur une de ces terrasses une fort belle résidence.
La ville avait aussi des bains. Ces bains étaient privés, appartenant à de grands personnages ; on cite les bains de Tancrède et de Renaud Masoiers, seigneur de Margat.

Cette grande cité, l'une des capitales de l'Orient latin, fut bien souvent le théâtre d'événements mémorables : départ en campagne vers Alep ou Sheïzar d'armées commandées par le Prince d'Antioche ou le roi de Jérusalem, retour de troupes victorieuses avec leurs trophées et leur butin, acclamées par la population, actions de grâce dans les églises, obsèques solennelles, noces princières où toutes les rues étaient pavoisées de tentures et de feuillages, réceptions grandioses. A titre d'exemple nous ne citerons qu'une de celles-ci : en mai 1159 l'entrée triomphale de l'empereur Manuel Comnène à Antioche. Après de longues négociations il avait obtenu que Renaud de Chatillon, prince d'Antioche, reconnût sa suzeraineté. Il voulut que cet acte de soumission eût lieu dans cette ville même qui avait si longtemps dépendu de l'Empire byzantin. Son armée l'accompagna jusqu'aux abords de la cité.
L'empereur apparut à cheval vêtu du grand manteau impérial, la tête ceinte du diadème à pendeloques, escorté de sa garde composée de lourds fantassins «  hauts comme des palmiers  », armés de haches.
Le roi de Jérusalem, Baudouin III, Renaud de Chatillon, les hauts barons francs étaient sortis à sa rencontre. Le cortège se forma. Le Prince d'Antioche à pied, sans armes, marchait près du cheval de l'Empereur, comme un simple écuyer. Les cloches sonnaient et l'on avançait au son des fanfares, trompettes, tambours et cymbales. Les rues étaient jonchées de rameaux et de fleurs ; aux toits, aux balcons pendaient des guirlandes et des tentures de couleurs éclatantes. Le vieux Patriarche Aimery de Limoges, mitre en tête, et son clergé en chapes de soie l'accueillirent au chant des hymnes dans la basilique de saint Pierre. Toute la ville était dehors avec sa population franque, grecque et autochtone : syriens, ciliciens, isauriens : «  Touz li pueples fist grant joie (40).  » Après les cérémonies, l'Empereur alla séjourner dans le Palais du Prince. Il fit des largesses aux habitants. Les fêtes succédèrent aux fêtes : tournois où rivalisèrent chevaliers Francs et Grecs — l'Empereur lui-même rompit des lances —- aux bords de l'Oronte en présence de nobles dames parées de leurs plus beaux atours qu'abritaient des pavillons chamarrés d'or et de soie. Des chasses aussi. Le roi Baudouin qui connaissait bien les bois et les montagnes d'alentour où se trouvaient les bêtes sauvages voulut servir de guide à l'Empereur Manuel. Dans une de ces parties Baudouin fit une chute de cheval et se brisa le bras. L'auteur du Livre d'Éracles commente ainsi l'accident : Manuel Comnène se trouvait là et se porta aussitôt au secours de son compagnon. Ayant des connaissances en chirurgie il fit le premier pansement et lui mit une attelle, puis on transporta le blessé à Antioche «  et touz les jors, l'Empereur aloit veoir le Roi et quand li cirurgien remuoient les bandes et les oignement du bras, il li aidoit moût docement (41).  »
Et les seigneurs de sa suite s'étonnaient de voir ce grand souverain si solennel agir avec tant de gentillesse et de simplicité.

Antioche était non seulement florissante par le luxe que déployait l'aristocratie franque mais aussi par l'activité de son commerce et de ses fabriques. Antioche et Alep, et par conséquent les pays musulmans, entretenaient en temps de paix de constants rapports et les marchands des deux nations allaient couramment d'un territoire à l'autre. Les caravanes d'Alep qui transportaient les marchandises de l'Extrême-Orient destinées à être exportées en Europe gagnaient, à travers la Principauté, le rivage de la mer. Antioche, par les ports du Soudin et de Lattaquié, pratiquait des échanges avec le port de l'Aïas sur la rive Ouest du golfe d'Alexandrette. Ce port, le plus important de la région, communiquait avec Antioche, soit par la route littorale et le col de Beylan, soit par mer et le Soudin. De l'Aïas on exportait les fourrures de Petite Arménie et les draps de soie.

A Antioche, à Tripoli, à Tyr, on pratiquait activement l'industrie de la soie. Au XIIe siècle, Idrisi parle des riches tissus de soie moirée d'Antioche (42).
Antioche et Tarse fabriquaient en outre des draps de soie décorés de figures de fil d'or et d'argent tissés dans la trame. Ces étoffes étaient fort prisées en Occident et l'on en faisait des ornements d'églises. Dans des inventaires des cathédrales Saint-Paul de Londres et de Cantorbéry on signale en 1295 et 1315 des vêtements sacerdotaux de drap rouge d'Antioche avec des oiseaux et des animaux verts dont les pieds et les têtes étaient tissés d'or et une chape de même étoffe et de même couleur ornée d'aigles tissés d'or et d'argent.

Rey signale aussi un inventaire des vêtements sacerdotaux du trésor de la cathédrale Saint-Pierre d'Antioche qui, ayant été déposé dans la maison de l'Hôpital de cette ville, fut remis au Patriarche Pierre, en octobre 1209, par Garsin Asmaldi, trésorier de l'Hôpital (43). Cet inventaire comporte aussi des objets liturgiques d'orfèvrerie, croix, calices, reliures d'évangéliaires, encensoirs (44).

A Antioche, à Tyr, à Tripoli, comme à Damas les ateliers de verrerie avaient un grand renom. Ils produisaient des coupes et des lampes admirables ainsi que des flacons, des drageoirs qui étaient expédiés en Europe comme objets de grand luxe. On appréciait aussi les plats et vases de cuivre ou de laiton ornés de damasquineries où les artisans syriens excellaient.

* * *

Le 19 mai 1268 le Sultan Beibars s'empara d'Antioche, la livra au pillage, fit incendier la citadelle et les habitations, démolir les églises, déporter la population. Ce fut la mort d'une glorieuse cité, demeurée prospère pendant plusieurs siècles. Elle ne devait jamais se relever. Alors qu'elle comptait 300.000 âmes au début du VIe siècle, plus de 100.000 en 1268, elle comprenait 35.000 habitants en 1932.
De la cité des Séleucides, des Romains, des empereurs byzantins, des princes d'Antioche au voisinage de la ville actuelle, aucun monument ne subsiste. Même les ruines de Qal'at Seman, bien qu'environnées d'un vaste désert, ne laissent pas un tel sentiment de désolation.

Rappelons, pour terminer, ce qu'écrivait Max Van Berchem après son voyage en Syrie en 1895 : «  De notre course à travers les ruelles tortueuses et désertes, de notre pénible ascension du Silpius, nous n'avons guère conservé que deux souvenirs : celui d'un paysage incomparable de grandeur et de mélancolie et celui d'une énigme angoissante. Comment Antioche a-t-elle disparu au point de ne laisser aucune trace à la surface du sol ? Cette indicible impression de tristesse et de solitude nous a poursuivis jusqu'à Betelma, où l'on cherche en vain des restes de l'antique Daphné. Ici encore, au pied des rochers du Silpius, nous n'avons vu que des sources jaillissantes et des vergers en fleurs (45).  »


L'expansion de la principauté sur le littoral

Nous venons de parler d'Antioche pendant toute la durée de l'occupation franque. Il nous faut revenir en arrière et examiner la situation après la conquête de cette grande cité par les premiers Croisés.
Antioche n'avait alors qu'un seul débouché sur la côte, à l'embouchure de l'Oronte, le Port de SEDIUM ou le SOUDIN, mot dérivé de Souweidiyé. Au temps des Croisades le port antique de Séleucie de Piérie devait être déjà ensablé. Le Soudin était appelé aussi le PORT SAINT-SIMÉON, du nom du monastère de Saint Siméon le jeune situé sur la montagne dominant le port, appelée montagne de Saint Siméon ou montagne admirable. Le port était aussi nommé SCALA BOAMUNDI, LÉCHELLE DE BOHÉMOND (46), car l'empereur de Byzance avait consenti le port à Bohémond de Tarente lors de son arrivée en Syrie ; le souvenir de ce vieux mot français désignant un lieu de débarquement est resté dans le lieu ESKELÉ qui se trouve au bureau du port de Souweidiyé. C'est là que débarqua le roi Louis VII le 19 mars 1148 (47).
Il fallait que le prince d'Antioche s'emparât de ports qui lui assureraient des communications aisées avec l'Occident. Tancrède, dès avant l'arrivée de la Croisade en Syrie avait bien occupé, avec l'aide du corsaire Guynemer, le port d'Alexandrette, mais sa possession fut toujours aléatoire et les Grecs et les Arméniens le disputèrent maintes fois aux Francs. Quant au grand port de Laodicée que les Francs appelaient LA LICHE (aujourd'hui Lattaquié) Raymond de Saint Gilles y avait installé en 1098 une garnison ainsi qu'à Tortose avant de partir vers le Sud (48).

Dès le début, la Principauté subit un désastre qui faillit bien la mener à sa ruine. En l'année 1100 Bohémond d'Antioche avait entrepris, avec son cousin Richard de Salerne, une expédition lointaine vers le Haut Euphrate pour aller secourir un prince Arménien, Gabriel, qu'un émir turc Gumushtekin, était venu assiéger dans sa place forte de Mélitène. La troupe franque et les combattants arméniens qui l'accompagnaient furent surpris dans un défilé et massacrés (juillet-août 1100). Bohémond et Richard furent emmenés en captivité.
La noblesse d'Antioche fit appel au neveu de Bohémond, Tancrède, alors en Palestine et prince de Galilée, pour venir assurer la régence de la Principauté. Celui-ci arriva à Antioche à la fin de mars 1101. Non seulement il organisa la défense contre une menace d'invasion musulmane, mais il décida aussi d'étendre ses conquêtes à l'Ouest. Dans cette intention, il obtint le concours des Génois dont une flotte croisait dans les parages. Il leur fit d'avantageuses propositions : il leur confirma, à Antioche, la possession de l'église Saint-Jean que leur avait faite Bohémond, il leur offrit le tiers des revenus du port Saint-Siméon avec la moitié des revenus de Laodicée à conquérir avec le soutien de leurs navires.

Après une campagne en Cilicie où il enleva aux garnisons byzantines Mamistra, Adana et Tarse (49), Tancrède mit le siège devant Laodicée qui opposa une longue résistance sur terre et sur mer. Ce n'est qu'au bout d'un an et demi d'investissement que Tancrède put s'en rendre maître, à la fin de 1102 ou au début de 1103.

La Principauté tenait désormais un des meilleurs ports de la Méditerranée orientale. Mais en 1104, l'empereur Alexis Comnène décida de prendre une revanche sur les Francs. En Cilicie, une révolte chassa les Normands de Tarse, d'Adana et de Mamistra. Puis une flotte commandée par Cantacuzène vint attaquer soudain le port de Laodicée et l'enleva de vive force ; mais la garnison normande de la citadelle repoussa ses assauts. L'amiral byzantin en organisa le siège et fit bâtir un mur pour empêcher l'intervention d'une flotte de secours.

Tancrède, tout en combattant les Musulmans au-delà de l'Oronte — il s'empara d'Apamée en 1106 — s'inquiétait fort des vaillants défenseurs de la citadelle de Laodicée. Ceux-ci, à bout de vivres, avaient été obligés de capituler. Revenu sur la côte, Tancrède obtint le concours d'une flotte pisane et put enfin délivrer Laodicée, au milieu de 1108. En reconnaissance, il fit don aux Pisans d'une rue d'Antioche, d'un quartier de Laodicée avec l'église Saint-Nicolas et aussi de la liberté de commerce dans les ports et marchés de la Principauté.

Grousset a mis l'accent sur la liaison économique entre Apamée et le grand port méditerranéen. Quand Tancrède eut chassé les troupes impériales de Laodicée, il alla s'entendre avec les habitants de cette grande cité commerçante et ceux-ci l'assurèrent de leur fidélité, lui promettant «  que tant com il tendroit la cité d'Apamia, tant seroit sires de la Liche (50).  »
Puis l'année suivante, Tancrède va achever la conquête du littoral de la Principauté.

Au début de l'année 1109, il avait été convoqué par le roi Baudouin à un plaid devant Tripoli que les troupes franques assiégeaient. La ville devait capituler le 12 juillet. En retournant vers Antioche, Tancrède s'empara probablement de Maraclée puis sûrement, en mai, du port et de la ville de Valénie (Banyas) et il remit Valénie à un de ses principaux barons Renaud Masoiers (51) qui est attesté plus tard comme connétable de la Principauté dans des actes de 1127 et 1135.

Ensuite Tancrède enleva le 23 juillet, le port de Djebelé (lat. Gabula, fr. Gebel, Gibel, Zibel) (52) à l'émir Fakr al Mulk ibn Ahmar. En 1111, il établissait une liaison entre ce port et Apamée en occupant un château de montagne : BIKISRAÏL (Qal'at Béni Israël), le Caslellum Vetulae des textes francs, situé à mi-chemin entre la mer et l'Oronte (53). Ainsi s'achevait la formation territoriale de la principauté d'Antioche.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Antioche et la conquête du litoral

1. M. Rey, Étude sur les monuments de l'architecture militaire des Croisés... (1871), page 183-120. Plan, Planche XVII et Plan du XIVe siècle, Planche XVIII.
M. Poujoulat avait publié en 1831 un plan plus sommaire que celui de Rey. Il l'avait accompagné d'identifications de certains ouvrages de l'enceinte que Rey a contestées. Michaud et Poujoulal, Correspondance d'Orient, tome VII (1835), page 132. Claude Cahen, page 127-132. — Lieutenat Colonel Paul Jacquot : Antioche, tome II, Beyrouth, 1931, page 205-113. Cartes, Plans, photos.
2. Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des Croisades.
3. Cassas, Voyage pittoresque de la Syrie... Paris 1799 in-folio. Voir aussi dans notre Album du 1er volume Le Crac des Chevaliers, planche IX, deux gravures tirées de cet ouvrage : l'écluse du torrent l'Onoptikès dite la Porte de Fer ; et les murailles de l'enceinte en 1772. — Et planche VIIIa plan d'Antioche Bibliothèque nationale fonds latin, 4939, ms du XIVe siècle.
4. Tudebodus abbreviatus, Historiens occidentaux des Croisades, livre III, chapitre 34, page 186.
5. La tour voisine de cette Porte s'effondra en 1114 el dut être refaite par les Francs (Voyez Cahen, page 129).
6. Édition Brehier, pages 220-221.
7. Tudebodus abbreviatus, chapitre 34, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 186.
8. Ce sont quatre éperons formés par le mont Cassius, le Silpius, l'Orocassias et le Phrynimus au sud de la ville.
9. La citadelle d'Antioche, située à l'endroit le plus élevé de l'enceinte.
10. Ce chiffre correspond à celui de la Notice du patriarche Anastase, composée dans la deuxième moitié du VIe siècle, époque de la prospérité du patriarcat. Au Xe siècle, le nombre des évêchés melkites suffragants est évalué à soixante-dix environ, et il devait être encore moindre en 1098. Voir S. Vailhé, dans les Échos d'Orient, tome X (1907), et dans le Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques, publié par Baudrillart, Vogt et Rouziès, tome I, colonne 581-612, article : Antioche (1922).
11. Cette enceinte avait été reconstruite par Justinien après la prise de la ville par Chosroès en 540 (Diehl, Justinien et la civilisation byzantine, 1901, pages 581-583).
12. Nom donné à l'Oronte à cette époque.
13. La liste entièrement fabuleuse de ces rois est donnée par Tudebode, page 89.
14. En fait, la ville fut fondée en 300 avant J.-Crist par Séleucus Nicator, qui l'appela Antioche en l'honneur de son père Antiochus. Le fils de Séleucus, Antiochus Ie, qui lui succéda en 280, en fit sa capitale.
15. Du 21 octobre 1097 au 3 juin 1098, ce qui fait sept mois et quinze jours.
16. Du 5 au 28 juin 1098, soit vingt-trois jours.
17. Du 28 juin au 23 novembre 1098 (date à laquelle Raimond de Saint-Gilles quitte Antioche) (cinq mois moins cinq jours). Ces détails chronologiques prouvent que ce morceau a été écrit bien après le départ des croisés d'Antioche. Voir pages 170, n. b.
18. Peut-être la Poterne «  b  » du Plan de Rey.
19. Histoire anonyme de la première croisade pages 70-91. — Raymond d'Aguilers, Chapitre 7 et 8, Historiens occidentaux des croisades, tome III, pages 242-250.
20. Antioche, tome II, page 373. Voir page 362, plan de Poujoulat (1831) et page 365 plan de Rey (1860).
21. Grousset, tome I, page 69 plan, met la Porte Saint-Georges encore plus proche de l'Oronte et ne paraît pas tenir compte des observations de Rey.
22. Bibliothèque Nationale manuscrit latin, 4939, folio 98, reproduit par Rey, planche XVIII ; et dans «  Le Crac des Chevaliers  », 1934, album planche VIII.
23. Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des croisades, livre, I. V, c. 21-22, pages 228. — Raoul de Caen, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 654. — Raymond d'Aguilers, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 251. — Tudebodus abbreviatus, Historiens occidentaux des croisades, tome III, pages 195-197.
24. Michel le Syrien, édition J. B. Chabot, tome III page 184, dit que deux arméniens qui étaient frères ayant la garde d'une des tours de la montagne firent un pacte avec Bohémond et lui livrèrent la ville.
25. «  Signum Boemundi, quod sanguinis erat coloris... ea in parte quae urbis facta est traditio, super muros in montanis rutilabat.  » Albert d'Aix c. XXIII, Historiens occidentaux des croisades, IV, page 404.
26. Robert le Moine, Hierosolymitana expeditio, livre I, VI, c. 5, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 807.
27. Michel le Syrien, édition J. B. Chabot, tome III, page 184.
28. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 583. — Ibn al-Athir, Kamel... Historiens orientaux des croisades, tome I, page 195.
29. Histoire anonyme des croisades, édition Brehier, 1924, pages 154-155.
30. Robert le Moine, Livre. VII, c. 13 et Livre. V, c. 8, Historiens occidentaux des croisades, tome III, pages 832 et 796.
31. Chanson d'Antioche, édition Paris, 1848, tome II, pages 262-263.
32. que la neige qui tombe.
33. Henri de Huntingdon, Historiens occidentaux des croisades, Livre V, 2e partie, page 378.
34. Voir pour plus de détails : Paul Deschamps, Combats de cavalerie et épisodes des croisades dans les peintures murales du XIIe et du XIIIe siècle, dans Orienlalia christiana Periodica, Rome, 1947, pages 454 à 474. — Les Fresques romanes de l'église de Poncé sur le Loir, dans Congrès archéologique de France tenu dans le Maine en 1961, pages 189 à 194.
35. Aujourd'hui Beit el-Ma, à 9 km au sud d'Antioche.
36. Wilbrand d'Oldenbourg, édition J. C. M. Laurent, pages 171-173.
37. Claude Cahen, page 128.
38. Lac d'Antioche et son voisinage.
39. Richard Pococke, Description of the East, volume II, page 192.
40. Chalandon, Les Comnènes, tome II, (1913), page 452, d'après Nicétas Choniatès, livre III, 3, page 142.
41. Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des croisades, livre I, II, page 864. — Cf. Kinnamos, IV, page 190. — Voir G. Schlumberger, Renaud de Châtillon, 1898 ; page 103-105. — René Grousset II, p. 410-413.
42. Rey, Colonies franques, page 216.
43. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 112, n° 1336.
44. Rey colonies franques, page 230.
45. Max Van Berchem, Voyage en Syrie, 1914, page 240-241. — Voir aussi G. Schlumberger, L'épopée byzantine, tome I, 1896, pages 221, 225, 352. — R. P. Lammens, Promenade dans l'Amanus, 1904, page 34 et suivantes.
46. Dussaud, page 431. — H. Lammens, Promenades dans l'Amanus, page 53 et suivantes. Cahen, page 133 (Le port était maintenant en aval de Souwaïdiya, à l'entrée même de l'Oronte, au lieu dit depuis l'arrivée des croisés, Scala Boamundi (aujourd'hui Eskele), au pied d'une source de la rive gauche.)
47. Guillaume de Tyr, Livre. XVI, c. 26.
48. Jean Richard, Note sur l'Archidiocèse d'Apamée el les conquêtes de Raymond de Saint-Gilles en Syrie du Nord; Syria, XXV, 1946-48, page 105, n. 2, qui s'appuie sur Albert d'Aix, Historiens occidentaux des croisades, livre IV, pages 500 et 504.
49. Raoul de Caen, Gesta Tancredi, chapitres 143, 144, 146, Historiens occidentaux des croisades, livre III, pages 706-709.
50. Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des croisades, livre I, page 456.
51. C'est l'historiographe Azimi qui nous l'apprend. Voir Claude Cahen, pages 244-245, note 15. (Dorenbourg Vie, d'Oudama, 81), parle des combats entre Ibn 'Ammâr, alors à Djabala, et les Francs de Lattakié ; 'Az., 5025, cite seul «  al-Mâzouîr  » sans prénom ; c'est la plus ancienne mention du personnage, et elle assure la prononciation du nom difficile à deviner sous la forme latinisée «  Mansuerus ou Mansoer.  » Maraqya n'est pas attestée, mais, possédée en 1111 par Tancrède, ne peut guère avoir été acquise à un autre moment.
52. En 1134 la Princesse Alix donne à l'Hôpital une maison sise à Lattaquié et «  La galine Bessilis  » prés de Djebelé. C'est Bseïssine à 1 km à l'est de cette ville. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 89, n° 109. — Rohricht, Reg., page 37, n° 148.
53. On relève au voisinage de ce château des villages Bessil, Carnehalia, Nenenta, Neni qui se retrouvent (carte Qerdaha au 50 000e) sous les noms de Bessine, Qorn Halié, Ninnenté, Ninet. Voir Cahen, page 172 et notes 25, 27. On signale aussi le casal Burio qui doit être Bouraya au sud de Qerdaha près de Ninnenté. Ce Casal Burio fut donné en 1114 à Notre-Dame de Josaphat (Rohricht, Reg., page 17, n° 76). Il se retrouve peut-être en 1181 (Rohricht, Reg., add. page 38, n° 605a) sous la forme de «  Casale Busson in monlanis Gabuli (Djebelé)  » dans une confirmation de dons à N.-D. de Josaphat. Dans ce même acte est cité le Casal Hanadia qui est Hannadi près de Lattaquié à l'est de l'embouchure du Nahr el-Kebir.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Rey — vêtements sacerdotaux du trésor de la cathédrale Saint-Pierre d'Antioche

Antioche avait conservé toutes les traditions de l'industrie greco-syrienne et bien qu'entre le septième et le douzième siècles, elle eût fréquemment changé de maîtres, Guillaume de Tyr fait observer que sous la domination musulmane, le commerce et la pratique des arts mécaniques demeurèrent l'apanage constant des habitants syriens de cette ville. Voici ce qu'Edrisi nous apprend encore sur l'état prospère de l'industrie de la soie à Antioche : «  On fait dans cette ville de belles étoffes de couleur unie, les plus riches tissus de soie moirée, les brocarts dits Destouri, Isphaani et autres.  »
Antioche et Tarse fabriquaient, en outre, des diaspres et des draps de soie, décorés de figures de fils d'or et d'argent tissés dans la trame. Ces étoffes étaient fort prisées en Occident, où on en faisait des ornements d'église, ainsi qu'en témoignent nombre d'anciens inventaires.
On trouve dans l'un d'eux, remontant à l'année 1295, la description d'une chape en drap d' Antioche noir avec ornements tissés en fils d'or.
Dans un document semblable daté de 1315, il est question de vêtements sacerdotaux, de drap rouge d'Antioche avec des oiseaux et des animaux verts dont les pieds et les têtes étaient tissés d'or. Le même acte mentionne encore une chape de même étoffe et de même couleur, ornée d'aigles tissés d'or et d'argent.
Dans ces inventaires des trésors de la cathédrale de Saint-Paul de Londres et de celle de Cantorbéry, on remarque encore la description d'une foule d'autres vêtements ecclésiastiques en draps de soie d'Antioche et de Tarse de toutes couleurs avec des figures tissées en or, dans l'étoffe, ainsi que des ornements d'Eglise en syndone de morre et de panno serico, de Triple ou Tripoli.
Ces inventaires sont fort intéressants à comparer avec celui des vêtements sacerdotaux du trésor de la cathédrale de Saint-Pierre d'Antioche, qui, ayant été déposé dans la Maison de l'Hôpital de cette ville, fut remis au patriarche Pierre, en octobre 1209, par Garsin Asnaldi, trésorier de l'Hôpital Saint-Jean.
Un inventaire du trésor de Notre-Dame de Paris, portant la date de l'année 1343, mentionne des chapes provenant de Saint-Jean d'Acre. — Retour au Retour texte
Sources : E. Rey. Les colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècle. Edition Picard, Pais 1883.

Rey — Les tisseries d'Antioche

Antioche avait conservé toutes les traditions de l'industrie greco-syrienne et bien qu'entre le septième et le douzième siècles, elle eût fréquemment changé de maîtres, G. de Tyr fait observer que sous la domination musulmane, le commerce et la pratique des arts mécaniques demeurèrent l'apanage constant des habitants syriens de cette ville. Voici ce qu'Edrisi nous apprend encore sur l'état prospère de l'industrie de la soie à Antioche : «  On fait dans cette ville de belles étoffes de couleur unie, les plus riches tissus de soie moirée, les brocarts dits Destouri, Isphaani et autres.  » Antioche et Tarse fabriquaient, en outre, des diaspres et des draps de soie, décorés de figures de fils d'or et d'argent tissés dans la trame. Ces étoffes étaient fort prisées en Occident, où on en faisait des ornements d'église, ainsi qu'en témoignent nombre d'anciens inventaires. On trouve dans l'un d'eux, remontant à l'année 1295, la description d'une chape en drap d'Antioche noir avec ornements tissés en fils d'or. Dans un document semblable daté de 1315, il est question de vêtements sacerdotaux, de drap rouge d'Antioche avec des oiseaux et des animaux verts dont les pieds et les têtes étaient tissés d'or. Le même acte mentionne encore une chape de même étoffe et de même couleur, ornée d'aigles tissés d'or et d'argent. Dans ces inventaires des trésors de la cathédrale de Saint-Paul de Londres et de celle de Cantorbéry, on remarque encore la description d'une foule d'autres vêtements ecclésiastiques en draps de soie d'Antioche et de Tarse de toutes couleurs avec des figures tissées en or, dans l'étoffe, ainsi que des ornements d'Eglise en syndone de morre et de panno serico, de Triple ou Tripoli. — Retour au Retour texte
Sources : E. Rey. Les colonies franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècle. Edition Picard, Pais 1883.

Les territoires au delà de l'Oronte

Dans sa remarquable Histoire des Croisades si minutieusement approfondie, René Grousset a raconté la longue lutte des Francs pour conquérir des places sur les rives de l'Oronte et bien au-delà vers l'Est. A plusieurs reprises ils y réussirent puis reperdirent les positions conquises. Et il a clairement montré que ces événements étaient en fonction des forces en présence. De part et d'autre, chez les Francs comme chez les Sarrasins, il y eut des périodes de fléchissement dans leurs gouvernements dont l'adversaire profitait aussitôt pour se mettre en route. Si les Francs recevaient sur leur territoire une armée d'Occident, ils joignaient leurs troupes à celle-ci pour entrer en campagne et ils agissaient de même quand ils apprenaient quelque rivalité entre Princes musulmans.
Il n'est pas utile ici de reprendre le détail de ces campagnes. Notre but sera de suivre les itinéraires des armées en marche, de tenter de situer sur le terrain tels postes fortifiés sur lesquels on peut encore hésiter, d'en décrire les vestiges qui subsistent, et de les intégrer dans l'Histoire de la Principauté.
Ce sont de fréquentes attaques de forteresses, tantôt prises tantôt perdues, des entrées en campagne et des rencontres souvent au même lieu, et cette répétition de sièges de part et d'autres, de victoires et de défaites dans les plaines ou les défilés de montagnes, paraîtrait fastidieuse si on n'éclairait pas les événements en situant — comme les pièces d'un échiquier — les châteaux-forts et les champs de bataille dans leur cadre géographique.
Nous étudierons donc ces territoires depuis, au Nord, la latitude de la boucle de l'Oronte, à l'Est d'Antioche au Pont de Fer (Djisr el Hadid) jusqu'au Sud, au coude de l'Oronte vers Sheïzar, non loin de Hama.

* * *

Nous diviserons cette étude en trois secteurs :
I. A 18 km au Nord-Est d'Antioche et à l'extrémité de la boucle que forme l'Oronte se trouve le Pont de Fer ; ce pont était solidement fortifié et c'est par là le plus souvent que passèrent les troupes d'Antioche pour entreprendre leurs campagnes contre les Musulmans. Le Pont de Fer, que franchissait la route d'Antioche à Alep se trouve exactement en ligne droite à une distance de 72 km d'Alep.
Dès 1100 Bohémond avait occupé des positions entre l'Oronte et Alep et la grande cité musulmane paraît avoir été désormais un objet constant de convoitise pour les Francs qui furent plusieurs fois sur le point de s'en emparer. Sur l'étendue qui sépare l'Oronte du voisinage d'Alep se dressent des massifs montagneux entrecoupés par des dépressions, des défilés, des vallées et des plaines. Tous les passages étaient gardés par des ouvrages fortifiés qui servaient de défense en cas d'invasion, de base de départ en cas d'offensive. A l'Est de la courbe de l'Oronte s'élèvent deux chaînes de montagnes parallèles en direction Nord-Sud : du côté de l'Oronte le Djebel Ala, à l'Est le Djebel Barisha. Dans la plaine au pied des contreforts Nord-Ouest du Djebel Ala, la grande Place forte de HARRENC (Harim) défendait l'accès du Pont de Fer.
Sur le versant Nord-Est du massif était la petite place fortifiée d'EMMA ou IMMA (Imm), aujourd'hui Yeni Shéhir. A 4 km au Nord d'Imma se trouvait la Place forte d'ARTESIE (Artah, aujourd'hui Reyhaniyé) qui elle aussi défendait le Pont de Fer. Tout près d'Artah à l'Est se trouve TIZIN qui avait des remparts. C'est dans la plaine de Tizin que Tancrède battit l'armée du Malik d'Alep Ridwan, le 20 avril 1105 (1). Au Nord-Est du Djebel Barisha s'étendait la Plaine d'Halaqa qui était défendue sur les hauteurs par les forts Francs de Qal'at SARMEDA et de TELL AQIBRIN. Cette plaine est fermée au Nord par l'éminence du Djebel Baraka (2) et là elle était défendue par le fort de TELL ADÉ.

Localisation d'Artah, par René Dussaud
Localisation d'Artah- Sources : René Dussaud

Dans cette plaine se rencontrent plusieurs champs de ruines paléochrétiennes, notamment celles de Dana. Deux routes venant de l'Ouest pénétraient par des défilés dans la plaine d'Halaqa et se réunissaient au milieu de celle-ci. L'une, au Sud, venait de Harim ; l'autre au Nord où subsistent les éléments d'une voie romaine, venait d'Arlah et de Imm, atteignait QASR EL BENAT (latin Castrum Puellarum), position que Tancrède occupa en 1098. A 7 km au flanc Sud des montagnes enfermant la plaine, elle conduisait à la place forte d'ATHAREB que les Francs appelaient CEREP (aujourd'hui Terib). Cette position se trouvait à un grand carrefour de routes allant vers Antioche, vers Alep et vers la plaine du Roudj. Cerep, à 28 km d'Alep, fut longtemps la forteresse la plus avancée de la Principauté.

C'est tout près que commence le district fertile du Djazr qui s'étend du Nord au Sud jusqu'à SERMIN, là où s'abaissent les derniers contreforts du Djebel Bani Oulaim (autrefois Djebel Soummaq) (3). René Dussaud (4) cite dans le Djazr : Tell Nawaz au S.-O. d'Athareb, SARDONE (Zerdana), Maarral Masrin, Fu'a et Sermin.
Comme Cerep, les forteresses de Sardone et de Sermin étaient placées en grand-garde en face du territoire d'Alep. De Cerep et de Sardone des routes conduisaient vers le défilé d'Ermenaz.

* * *

II. Revenons maintenant vers l'Oronte.
La partie méridionale du Djebel Ala et du Djebel Barisha était traversée par le défilé d'Ermenaz, noté sur les cartes Hermiz Bougazi. Une route descendant de Harim conduisait à ce défilé qui commençait à SALQIN, à 6 km de l'Oronte ; il passait par Ermenaz (5) et débouchait non loin de la pointe septentrionale du Roudj, près de Teltoum que nous proposons d'identifier avec TOTOMOTA (carte de Harim 1/50.000e) (6). De là, la route menait à la petite ville de MAARRAT MASRIN qui avait un important marché formant un centre d'approvisionnement de la Principauté. Enfin, elle gagnait Sardone.

D'Ouest en Est, à la latitude de Salqin jusqu'à celle de Darkoush, l'Oronte est bordé de collines modérées, puis à une distance d'environ 5 km un système montagneux se dessine du Nord au Sud. C'est le Djebel Dovili. DARKOUSH est une petite ville très pittoresque dominant le fleuve qui coule là dans une gorge si profonde qu'on utilise, comme à Hama, de grandes norias pour arroser les jardins. Ici un pont franchit l'Oronte. Il était gardé par une forteresse franque qui a été démolie au profit des constructions de la localité.
Après Darkoush, sur une douzaine de kilomètres, on ne rencontre au-dessus du fleuve que les pentes abruptes du Djebel Oustani, prolongation du Djebel Dovili, qui s'élevant vers l'Est au-dessus de la partie orientale du Roudj atteignent des hauteurs de 700 m.

Le Roudj. — Au Sud, la montagne s'incline du sommet du Djebel Aannabiyale (404 m) jusqu'à Balmis (7) (231 m). C'est le début du Roudj.
C'est d'ici que cette grande plaine qui embrasse à l'Ouest, au Sud et à l'Est le Djebel Oustani (8), tire son nom de Roudj, la contrée appelée Rugia par les textes Francs. RUGIA désigne aussi une position stratégique très importante où les Princes Francs se donnèrent plusieurs fois rendez-vous et qui fut le point de départ d'opérations guerrières. Elle est parfois désignée du nom de RUBEA. Il y avait là, près de l'Oronte, une forteresse : OPPIDUM RUGIAE, RUGIA, CHASTEL DE RUGE (et non Chastel Ruge) dont l'emplacement est discuté. A peu de distance et proche aussi de l'Oronte se trouvait la ville de RUSSA dont la position est aussi imprécise.
Ces deux localisations demandent un développement étendu ; nous avons donc préféré l'exposer plus loin en annexe au présent chapitre (9).

Dans cette plaine fertile du Roudj, le grand Pont de l'Oronte, Djisr esh Shoghr, aussi important que le Pont situé à la hauteur d'Antioche Djisr el Hadid, était le passage principal du moyen Oronte. Sur la rive droite les Francs l'avaient protégé par deux forteresses : celle d'ARCICAN (10) (sur les cartes Arzarhane, Aïn el Isan), à 3 km N.-E. du pont, et celle de RUGIA.
Dans le voisinage, des actes du Cartulaire des Hospitaliers mentionnent les lieux suivants, en signalant bien entendu qu'ils se trouvent dans le Roudj ; en 1186 (11) : Rogiam cum guastinis et..., casale Relmesyn (ailleurs Besmesyn) = Mechmechane au Nord d'Arcican, casale Besselemon = Bechlamoun, à l'Est de Djisr esh Shoghr ; casale Luzin = Aïn Laouzine (12), à l'Ouest de Bechlamoun ; caveam Belmys (13) 4 km à l'Est de Bechlamoun.

Le Roudj méridional contourne le massif du Djebel Oustani et fait une poche qui, de l'Oronte au pied des collines du Djebel Zawiyé, à Chaghourite, occupe une largeur de 9 km. Au milieu de la plaine — entre l'Oronte et Chaghourite — se dresse le Tell Qastoun que couronnait le Château Franc de QASTOUN (14). Le Roudj oriental monte vers le Nord encadré, à l'Ouest par le Djebel Oustani, à l'Est par la longue chaîne du Djebel Zawiyé (appelé autrefois Djebel Soummaq), qui se prolonge au Nord par le Djebel Béni Oulaïm.

Ce Roudj oriental s'étend beaucoup plus au Nord que le Roudj occidental. On y rencontre à l'Ouest un petit Tell (267 m) détaché du Djebel Oustani, nommé Farmith (Kafer Meit) figurant dans un acte de 1168 déjà cité (15).
Le Tell de Farmith domine le Nahr Qaouaq qui traverse le Roudj du Sud au Nord et va se perdre dans une dépression plus profonde et marécageuse, d'une dizaine de kilomètres de long appelée El Belaa (carte au 50.000e Jisr ech Chorhour). Puis c'est de nouveau la plaine fertile du Roudj qui est, à son extrémité, divisée par les hauteurs du Djebel Ala en deux bandes étroites, larges chacune d'environ 2 km, l'une à l'Est jusqu'à Teltoum (TOTOMOTA), l'autre à l'Ouest, à peu de distance d'Ermenaz.
Si de Telloum, on parcourt en direction du Sud le Djebel Boni Oulaïm et le Djebel Zawiyé on rencontre le CASTELLUM LACOBA cité dans le même texte de 1168 ; nous le situons à Laqbé à 450 m d'altitude (16), à l'Ouest d'Idlib (carte 50.000e, Idlib). Plus au Sud est l'importante place de HAB (ou Hap : Bordj Hab) à 608 m d'altitude, surveillant un carrefour de routes qui conduisaient à l'Ouest à travers le Roudj, à l'Est vers Idlib et vers Riha. Hab servait d'étape aux troupes franques marchant contre celles d'Alep.

Idlib, altitude 446 m, ville assez importante mais qui ne paraît pas avoir joué un grand rôle au moyen âge, est entourée de forêts ; au Sud, le massif boisé s'élève à Faïloun à 512 m. A l'Est ces hauteurs du Djebel Bani Oulaïm s'inclinent vers le plateau de Danith d'une étendue de 12 km Nord-Sud et 7 km Ouest-Est ; d'une hauteur de 390 m il est dominé par le Tell Danilh, 422 m. Ce plateau de Danith est bordé au Nord et à l'Ouest par la route d'Alep à Idlib, Riha et Djisr esh Shoghr, jusqu'à Lattaquié. De cette position on pouvait surveiller non seulement les accès vers Alep, mais aussi vers Antioche et vers le Roudj. C'était un point de rencontre stratégique important : au moins quatre fois les armées franques et musulmanes s'y affrontèrent ou s'y observèrent (1115, 1119, 1120, 1147).
A l'Est était la forteresse de SERMIN (393 m), qu'un chemin reliait à Idlib en passant par Danith. Nous avons vu plus haut que Sermin était la position méridionale du riche territoire du Djazr, cette vaste région aux collines modérées qui s'étend au Nord jusqu'aux environs de CEREP.
Au Sud d'Idlib est la ville de Riha (Eriha) 577 m, jadis plus importante qu'Idlib, dans le Djebel Bani Oulaïin, région prospère.

Au Sud de Riha était la ville franque de CAFERLATHA (731 m). C'est dans cette région qu'il faut chercher le château de BASARFOUT ou BERSSAPHUT.
Basarfout fut pris par les Francs le 29 mars 1104 (17). Dans cette même campagne ils échouèrent devant Caferlatha et se replièrent vers Basarfout.
Rey (page 332) plaçait Basarfout dans le canton des Bani Oulaïm, mais Dussaud (page 199) l'a situé dans le Djebel Seman et Grousset (tome II, page 209) l'a suivi. Claude Cahen (page 159, n. 30) a apporté la preuve que Basarfout était bien dans le Djebel Bani Oulaïm dont il cite les principales localités : Riha, Caferlatha, Danith, Hab, Basarfout. En octobre 1147 Nour ed din prend Hab et Basarfout, puis, peu après, Caferlatha (18). Nous proposons de situer BASARFOUT à 2 km au Sud de Caferlatha à Bzabour (19) écrit aussi Bezabor (789 m) (carte au 50.000e : Idlib).

Kamal ad din (20) nous apprend que des Turcomans surprirent en 1126 des Francs vers Maarrat en Noman et qu'ils firent prisonnier Geoffroy Blanc, seigneur de Basarfout. Or Maarrat en Noman est dans le voisinage.
On peut encore ajouter un autre argument à l'aide de l'acte déjà cité de janvier 1168 par lequel Bohémond III (21) cède à l'Hôpital des domaines dépendant d'Apamée : Berssaphut..., castellum de Lacoba... Totomota. Ainsi nous aurions trois localités au Nord d'Apamée dont elles dépendaient.

* * *

II. Nous abordons maintenant le troisième secteur des territoires d'outre Oronte.
Dominant le Roudj méridional se trouvait, sur le bord occidental du Djebel Zawiyé, le château de NÉPA (Inab, Anab) d'où, à l'Ouest des routes menaient par le Roudj à Djisr esh Shoghr et à Ermenaz ; à l'Est une route conduisait à Maarrat en Noman. Enfin une route Nord-Sud suivait le Roudj, puis la vaste étendue du Ghâb bordant l'Oronte et gagnait Apamée. Au milieu de la plaine à l'extrémité Sud du Roudj, se dressait, sur un Tell isolé, le château Franc de QASTOUN, déjà cité plus haut. Près de ce fort passait une route reliant l'Oronte au Djebel Zawiyé.
C'est un peu au Sud, que le Roudj change de nom pour s'appeler le Ghâb, aujourd'hui vaste étendue marécageuse et insalubre qui s'étale le long de l'Oronte sur une vingtaine de kilomètres jusqu'à la hauteur d'Apamée. Mais dans l'antiquité et encore au temps des croisades cette région était fertile. A l'Est de Qastoun la ville d'AL BARA, métropole byzantine, a laissé un vaste champ de ruines, vestiges de monuments paléochrétiens (22). Dans le cours du XIIe siècle elle ne joua pas un grand rôle, mais au temps de la première croisade elle avait encore une certaine importance car, lorsque Raymond de Saint Gilles s'en empara en septembre 1098, il en fit une cité épiscopale.

Au Sud-Est d'Al Bara était la ville importante de MARRA ou LA MARRE aujourd'hui Maarrat en Noman. Les Francs la prirent le 11 décembre 1098. Elle était munie d'une citadelle et d'une enceinte. Ses approches étaient défendues à l'Ouest par le Fort de KAFAR ROUMA, à l'Est par celui de TALAMINIA (23) (aujourd'hui Tell Mannas) occupé le 17 juillet 1098. Enfin CAFERTAB qui fut, en janvier 1099, une étape de la première croisade en route vers Jérusalem. CAFERTAB (latin Capharda) = Kafertab, occupée en 1100, fut le siège d'un évêché.

Avant l'arrivée des Croisés elle était déjà munie de défenses. Les Francs utilisant une enceinte et un fossé préexistants, transformèrent une mosquée en donjon (24). Aprement disputée elle subit plusieurs sièges. On connaît des seigneurs de Cafertab (25). Cette forteresse protégeait à l'Est la puissante place d'APAMÉE. Celle-ci fut conquise le 14 septembre 1106 par Tancrède. De la grande métropole gréco-romaine il ne restait au XIIe siècle que des ruines dans la ville basse. Dès avant les croisades, seule la citadelle (aujourd'hui Qal'at el Moudiq) était habitée. Elle se dresse sur un haut rocher muni d'un talus maçonné. L'enceinte du moyen âge forme un polygone irrégulier ; elle est renforcée de saillants carrés à faibles flanquements. Van Berchem (26) n'y a trouvé aucune trace de l'œuvre des Francs : «  Dans son état actuel, dit-il, la forteresse n'est ni antique, ni byzantine, ni latine. Tout trahit ici la main-d'œuvre arabe.  » On y voit des inscriptions aux noms de deux sultans d'Alep : Al Zahir Ghazi en 1205-1206 et Al Zahir Yusuf en 1256.
Les Francs appelaient Apamée : FÉMIA, FÉMIE, transposition du nom arabe : Afamya, Famya. Ils la perdirent en 1149. «  Le site, dit Van Berchem, est grandiose et mélancolique : au Sud et à l'Est le regard se perd dans une plaine fertile, un peu ondulée que borde le lointain profil des monts de Hama ; au Nord-Ouest il s'enfonce dans la vallée de l'Oronte jusque vers Jisr el Chugr ; à l'Ouest il se repose, au-delà de ce fleuve, sur la ligne uniforme du Jebel el Nusairiyé.  »
A l'Ouest de la forteresse un barrage tendu en travers d'un affluent de l'Oronte et muni d'écluses formait un véritable lac, très poissonneux. Ce lac, qui n'est plus aujourd'hui qu'un marais, est signalé dans l'acte de donation éventuelle à l'Hôpital établi en 1168 par le Prince d'Antioche, acte dont nous avons déjà parlé (27) : Femiam cum lacu et pertinenliis suis... «  Le voisinage d'Apamée devait être alors assez peuplé ; ainsi dans le même acte, suivant immédiatement le passage ci-dessus, on signale ... LOGIS cum pertinentiis ejus et BOCHABES...  » Bochebeis est le château d'Abou Qobeis qui se trouve de l'autre côté de l'Oronte. Quant à Logis nous proposons de le situer à el Aouaj au Sud d'Apamée (carte au 50.000e Rhab sud) (28). Nous pensons qu'on peut reconnaître, à l'Est d'el Aouaj, la grotte-vigie de ZALIN enlevée à des Arabes en 1108 par un audacieux soldat de Tancrède. Nous l'identifions avec Hayaline, (carte au 50.000e Rhab sud).

Enfin, au Sud, au coude de l'Oronte, à 16 km à l'Ouest de Sheïzar près d'un pont se trouve le fort de TELL IBN MACHER (aujourd'hui Acharné) dont Tancrède commença la construction en mai 1111. Nous en avons reconnu les fondations.
Il faut remarquer qu'au début de cette même année 1111 ce Prince avait occupé de l'autre côté du fleuve le château de QAL'AT BENI ISRAËL ou BIKISRAÏL, le CASTELLUM VETULAE ou château de la Vieille des Francs (29), position stratégique importante. Une route traversait le Djebel Bahra devant ce Fort et conduisait d'Apamée aux Ports de Djebelé et de Lattaquié. Ainsi Tancrède établissait par Tell ibn Macher et Qal'at Beni Israël une liaison entre sa lointaine Place Forte d'Apamée et la côte.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Les territoires au delà de l'Oronte

1. René Grousset, tome I, page 420. Claude Cahen, pages 134-135.
2. Le Djebel Baraka fait partie du système montagneux du Djebel Laïloun qui dans sa partie septentrionale porte le nom de Djebel Seman. Cette chaîne s'étend au Nord jusqu'au nord de Bassuel (Basoula), dont le château Franc commandait un passage du Nahr Afrin, et, un peu plus en amont, était la position franque de Corsehel (Qorsahil).
3. Du terme soummaq signifiant l'abondance.
4. René Dussaud, page 213.
5. A la fin du siège d'Antioche par les Croisés (fin mai-début juin 1098) Yaghi Siyan, le gouverneur musulman de la grande cité, voyant que toute défense était inutile prit la fuite et, épuisé, tomba de cheval près d'Ermenaz qui est à environ 30 km d'Antioche. Des bûcherons arméniens le reconnurent et lui tranchèrent la tête qu'ils apportèrent aux vainqueurs à Antioche. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 193. — Ibn al-Oalanisi, édition Gibb, page 44. — Raoul de Caen, Historiens occidentaux des croisades, tome III, c. 68, dit que Yaghi Siyan fut tué à Rubea. S'il s'agit de Rubea, ou Rogia, près de Maarrat en Noman, la distance est de 90 km. Ce qui est beaucoup trop éloigné, d'autant plus que l'Anonyme de la lre croisade, éd., Bréhier, page 108-109, assure que l'émir fut tué non loin d'Antioche. Il faut donc adopter l'indication des textes arabes ; il se peut cependant que Raoul de Caen n'ait pas fait d'erreur et qu'il y ait eu un Rubea au voisinage d'Ermenaz.
6. Totomola cité avec d'autres lieux dépendant d'Apamée (Femie) donnés en janvier 1168 par le Prince d'Antioche à l'Hôpital. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, n° 391, page 266-268 : «  ...aliasque dominationes quas habet Femia, Berssaphul, castellum de Lacoba, Totomola...  » On pourrait penser aussi à Touhoum au N.-E. d'Idlib (carte d'Idlib, 1/50.000e).
7. Ne pas confondre Balmis avec la cavea Belmys plus au Sud dont il sera question plus loin.
8. Observons que Oustani signifie «  qui occupe le milieu  », et justement la chaîne du Djebel Oustani occupe le milieu de la Plaine du Houdj.
9. Voir plus loin, «  Le problème de Rugia (Chastel de Ruge) et de Russa  ».
10. Guillaume de Tyr, livre I. XIV c. 5, page 612. On l'écrit aussi Arcicant.
11. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, 1er février 1186, n° 783, page 491-6. — Rohricht, Reg., pages 171-172, n° 649.
12. Et non Tellouza, à l'Est d'Al Bara, proposée par Dussaud.
13. Cavea Belmys désigne peut-être une de ces grottes-forteresses creusées au flanc d'une falaise d'où l'on découvrait un vaste horizon et qui servait de poste de guet, telles que la cavea de Roob, la cave de Tyron, etc...
14. Qastoun fut pris aux Francs momentanément par Il Ghazy en juin 1119. Kamal ad-din Historiens Orientaux des croisades tome III, page 615-617. Voir Dussaud, page 169, n. 6. — Une photo d'avion (figure planche XC) montre très bien les fondations de ce fort.
15. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem janvier 1168, tome I, n° 391, page 266-268 «  medietatem Rogiae... et Arcicant... Farmith...  » Arcicant sur le versant opposé, se trouve à 9 km à vol d'oiseau de Farmith. — Rôhricht, Reg,, page 111-112, n° 428.
16. Même acte que ci-dessus, janvier 1168 « ... aliasque dominationes quas habet Femia, Berssaphut, castellum de Lacoba, Totomota... » Dussaud, page 142 et 145, le plaçait à Loqbé, à environ 80 km au Sud-Ouest, de l'autre côté de l'Oronte, au Sud d'Abou Qobeis.
17. Kamal ad-din, Historiens Orientaux des croisades, tome III, page 591-2. Voir Cahen, page 236.
18. Ibn al-Athir, Historiens Orientaux des croisades tome I, 810. Voir Cahen, page 380.
19. Basarfout se trouvait ainsi dans une position analogue au grand château de Subeibe ; placé dans la montagne à l'Est de Tyr, il protégeait la ville toute proche de Banyas aux sources du Jourdain. Même observation pour le château de Montferrand (Barin) protégeant la ville de Rafanée.
20. Kamal ad-din, page 652. Voir Cahen, page 302.
21. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, n° 391, page 266-268.
22. Btirsa, Midjeleya, Khirbet Hass, Baouda, Serdjilla etc. Voir Van Berchem, page 55 et suivantes. — Dussaud, page 180-181 et 210. — Joseph Mattern, Villes mortes de Haute Syrie, 2e édit., Beyrouth, 1944.
23. En 1111 un chevalier du nom de Pons est seigneur de Talaminia.
24. Claude Cahen, page 163.
25. Baufred, Bonable I (1114-1118), Basile ?. Comme ailleurs, après la perte de la Place, ils gardent leur titre : Arnaud, 1154, Bonable II, 1166-1169, Guillaume. Voir Cahen, page 545 -> Baufred de Kafartâb -> Bonable I, 1114-1118. -> Basile ?
(Arnaud de Kafartâb, 1154.) -> Bonable II, 1166-1169. -> Guillaume, duc..
26. Van Berchem, page 188-194.
27. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome I, n° 391, page 266-268.
28. Nous croyons cette localisation préférable à celle proposée par Claude Cahen, page 164, n. 14, à Houweis qui est au Nord d'Apamée, car la nôtre suit l'ordre géographique de l'acte : «  Femia, Logis, Bochabes  » voir Dussaud, page 145, n. 2.
29. Voir Le Djebel Ansarieh et le Territoire des Assassins.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Claude Cahen — Caferlatha et Basarfout

L'activité offensive des Francs d'Antioche en fut naturellement encore surexcitée ; les Grecs étant écartés, ils se retournèrent contre Alep. Celle-ci était de plus en plus faible; sans doute Djanâh ad-daula, après avoir été battu par Raymond de Saint-Gilles, près de Tripoli, avait été «  assassiné  » à Homç, peut-être à l'instigation de Rodwân (milieu de 1103), mais la tranquillité de Rodwân n'en fût pas accrue, car les habitants de Homç se donnèrent à Doqâq. Au lendemain de la libération de Bohémond, les Francs firent un raid sur Mouslimiya, au nord d'Alep, pour appuyer des demandes de tribut destinées à récupérer le montant de sa rançon. Peu après, en mars 1104, ils enlevaient Basarfoût et n'échouaient devant Kafarlâtâ que par la résistance purement locale des Banoû'Olaïm. — Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen — Caferlatha et Basarfout

Les Francs étaient donc parvenus encore à maintenir leur suprématie. Et la nouvelle campagne qu'entreprit en 1126 Boursouqî, à la suite d'un appel de Chams al-Khawâçç de Rafâniya, le manifesta d'autant plus qu'elle fut contemporaine d'une attaque navale des Egyptiens sur les côtes syro-palestiniennes. Après avoir essayé de neutraliser Joscelin, qui venait de razzier le Khâboûr, par un partage de la région comprise entre 'Azâz et Alep, Boursouqî était allé assiéger Athârib, cependant que des Turcomans capturaient, dans le Djabal Banî 'Olaïm, le seigneur de Basarfoût, Geffroy Blanc, et qu'un corps de l'armée de Mossoul parvenait à enlever Sarmeda. Mais alors, de nouveau, Baudouin arriva, rejoint par Joscelin en dépit d'un récent accord entre lui et Boursouqî. Las de ces guerres épuisantes, il désirait négocier, mais lorsqu'il vit la facilité avec laquelle Boursouqî, rendu circonspect par son échec de l'année précédente, renonçait au siège de Kafartâb, il accrût ses prétentions et exigea la possession intégrale des districts jusqu'ici partagés. En vain, Boursouqî essaya alors d'une manifestation de force du côté de Sarmîn et Fou' a : les places, bien gardées, résistèrent et l'armée turque, que Baudouin surveillait de Ma'arra Miçrîn, ne pouvait pas piller à son aise. Finalement, sans qu'un accord eût été conclu, Boursouq@? retourna à Mossoul. — Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen — mosquée transformée en donjon

Selon les moments, la principale localité surveillant la première route a été l'une ou l'autre de deux petites places voisines, Asfoûna et Kafartâb (latin Capharda). Cette dernière est à quelques kilomètres au nord-ouest de la moderne Khân Chaïkhoûn (9); la seconde, que maint récit d'opérations militaires du XIe siècle attestent avoir été proche de Kafartâb (10), doit conserver le nom antique d'Achkhânî, qui occupait le site de Khân Chaïkhoûn même, encore remarquable par son énorme tell; elle était ruinée au XIIIe siècle. Les Francs l'avaient remplacée par Kafartâb, où ils avaient ajouté à une enceinte et à un fossé préexistants une forteresse faite d'une mosquée transformée; l'approvisionnement en eau y était cependant très déficient. — Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Les Territoires au Nord-Est et Nord de l'Oronte - Le Nord du litoral

La région de la Principauté au Nord-Est de la boucle de l'Oronte est divisée du Nord au Sud par le cours du Nahr Afrin.
Le gué de Balanée ou de la Balaine a été définitivement situé par Claude Cahen et René Dussaud (1) sur le fleuve, près du village de Bellané à 6 km au Nord d'Artah et à 9 km d'Imm. Il y avait là un Fort.
Dans le récit des opérations de la première croisade en 1097, Raoul de Caen (2) parle deux fois de Balena : «  Jam proxima fluvio qui Balenae oppidi jugera irrigat...  » — «  Vallem propinquam tenebat Flandriae comes in qua Ralena, Bathemolin, Corsehel, Barsoldan oppida erant.  » Dussaud (page 230) et Cahen proposent d'assimiler Barsoldan avec BASOUTA ou BASSUET : Bassout Kalé, petite forteresse qui, sur un contrefort du Djebel Seman, dominait la rive du fleuve (3). CORSEHEL, à petite distance au Nord de Bassout Kalé, est inscrit sur les cartes Qorsahil, Qazrihal, Qurzel, Gueurzel. Nous parlerons plus loin de Bathemolin.
Raoul de Caen, dans un des passages cités plus haut dit que l'arrivée, en 1097 dans cette région, de Tancrède et de ses troupes sema une telle terreur que les Musulmans s'enfuyaient en abandonnant leurs oppida de Barisan et d'Hersen (4). BARISAN représente Arisan (aujourd'hui Archeï Qibar) et Hersen (aujourd'hui Kerchené) ; tous deux sont près du Pont sur l'Afrin : Djisr Qibar.
Pour BATHEMOLIN mentionné par Raoul de Caen, Claude Cahen (page 138 note 5) a proposé de l'identifier avec un Mamoula (5). Or nous trouvons à l'Ouest sur le flanc occidental du Kurd Dagh, au-dessus d'une plaine un lieu-dit Mamoul Ouchagui qui paraît bien être la localité recherchée par Claude Cahen dans la région (carte Killis au 200.000e et carte Radjou au 50.000e : Maamal Oucharhi). Elle se trouve au Nord des Forts de KOUMITH et de CHEIH EL HADID dont il va être question.

A l'Est de Bellané est le village d'Alma (6) d'où un chemin menait vers Tell Adé et vers Alep. Au début de 1178, lors du siège de Harim par les troupes de Syrie assistées du Comte de Flandre Philippe d'Alsace, des fourrageurs francs furent massacrés à Atma par une troupe de Malik al Salih, fils de Nour ed din. Au Nord d'Atma doit être le casal Saloria (7) qui nous paraît situé au gué de Tell Sillour au bord du Nahr Afrin (carte Antioche au 200.000e et carte el Hammam au 50.000e) alors que Dussaud le croyait au bord du Lac d'Antioche (8).

Enfin AZAZ, le HAZART des Croisés, qui pendant la première moitié du XIIe siècle eut un rôle très important. Cette Place se trouvait à la frontière imprécise de la Principauté d'Antioche et du Comté d'Édesse. Située sur une éminence à 550 m mais largement dégagée vers le Sud-Ouest des hauteurs de la chaîne du Djebel Seman et au Nord-Ouest du massif du Parsa Dagh, elle occupait une position d'un intérêt considérable. Claude Cahen l'a admirablement montré, ainsi que René Dussaud, pages 228-229.

Elle commandait au Sud de Kilis, le grand passage qui conduit à l'Ouest vers le Nahr Afrin et la route d'Antioche, à l'Est vers le Nahr Qouaïq et la route d'Alep. Au voisinage d'Hazart se croisaient les chemins d'Antioche à TURBESSEL (Tell Bascher) qui était avec Édesse la principale Place du Comté, et d'Alep à Marach. Si les Francs possédaient Hazart, Alep était menacée à la fois par les troupes d'Antioche et celles d'Edesse. Si elle était aux mains des Musulmans elle interceptait les communications entre les deux États Francs. Gautier le Chancelier a bien défini le rôle de cette forteresse : «  Castrum Hasar quod porta introitus et exitus Halapiae (Alep) reputatur (9).  » Hazart construite sur un gros Tell était munie d'une double enceinte.

Les premiers Croisés quittant Marach le 16 octobre 1097 prirent la route qui du Nord au Sud passe par Ravendel et Hazart puis firent étape pour se ravitailler à Marésie (Rey) ou Maresse (Grousset) (10) dont la population était chrétienne. Les textes arabes l'appellent Marasya. De là le comte de Flandre alla avec un corps de troupe attaquer Artésie (Artah).

* * *

Nous revenons vers le Nahr Afrin qui sépare le Djebel Seman du massif du Kurd Dagh. A 3 km de la rive occidentale, à peu près en face de Corsehel et de Basouta, se trouvait le Fort nommé dans les textes arabes Hisn Batriki que nous situons à Kefr Bâtir (carte Killis) (écrit Kafr Batra, carte au 50.000e : Jabal'es Smane). A vol d'oiseau ce Fort est éloigné de 6 km de Basouta et de 7 km de Corsehel. Sur le versant occidental du Kurd Dagh on rencontre un autre Fort Franc signalé par les textes arabes : Cheih el Hadid qui n'a pas changé de nom. Il domine une plaine. Au Nord de ce Fort, deux autres : Koumith (carte Killis, Gueumid, carte d'Antioche de 1944 au 200.000e : Kumil) et Mamoula (voir plus haut). Claude Cahen (11) dit que Nour ed Din vers 1147 prit aux Francs Artah, Hisn Batriki, Basouta, Cheih el Hadid, Koumith, Marasya, Anaqib et Mamoula. Enfin Nour ed din occupa Yaghra.

Au Nord-Est du Lac de Amq (Amouq, lac d'Antioche) s'étendent des marécages sur 20 km environ. Au Nord de ce lac le fleuve Qara Sou et, à l'Est de celui-ci, le Nahr Yaghra, appelé aussi Mourad Pasha, viennent se perdre dans ces marécages. Tout près de son embouchure le pont Djisr Mourad Pasha, de dix-sept arches le franchit.

A 5 km au Nord du pont est un petit lac à l'Est duquel se trouvait le village fortifié de YAGHRA (12) qui était habité par des pêcheurs. Le nom subsiste probablement sur la carte de Kilis à Qastal Qara Magra (pour Yaghra). Un autre souvenir de Yahgra reste dans la piscaria Agrest qui figure dans un acte de Roger d'Antioche (13). De Yaghra des chemins menaient, à l'Est au château de Cheih el Hadid, à l'Ouest en franchissant le Qara Sou au pont de Taha Ahmed vers le château de Terbezek, Darb Sak (franc TRAPESAC).

C'est dans la plaine près de Yaghra que, sans doute en novembre 1148, une rencontre très meurtrière eut lieu entre les troupes de Nour ed din et celles de Raymond d'Antioche (14).

A 10 km environ au Nord de Yaghra se rencontrent le Qara Sou et son affluent de l'Ouest le Tchaltili ou Houpik Tchaï qui descendent du Nord au Sud séparés l'un de l'autre par 8 à 10 km. Ils enferment une contrée appelée Letché, véritable coulée de lave d'une largeur de 6 km environ, longue d'une quinzaine de kilomètres. C'est un amas de roches éruptives couvertes de broussailles et semées de crevasses avec quelques villages Kurdes sur la périphérie. Au-delà du Tchaltili s'élèvent peu à peu les monts du Giaour Dagh, prolongement de l'Amanus.
Cette contrée, formant un rempart naturel, n'a pas été fortifiée.

A l'Ouest du Houpik Tchaï, près de son confluent avec le Qara Sou, on voit les ruines informes des Forts de Beklachli et de Demirek, mais il ne semble pas qu'ils aient été occupés par les Francs. Tous deux étaient en relation par des pistes avec le château d'HADJAR CHOGHLAN (aujourd'hui Tchivlan Kalé). Le long élément de la Fosse syrienne qui s'étend entre les chaînes de l'Amanus et du Kurd Dagh en un couloir de 150 km depuis le Lac d'Antioche jusqu'à MARACH (l'antique Germanicia) au voisinage de l'Anti-Taurus, explique comment la Principauté d'Antioche put se prolonger si loin au Nord-Ouest bornant de ce côté le Comté d'Édesse. Car si éloigné qu'il fût d'Antioche, il semble que le comte de Marach était considéré comme vassal du Prince d'Antioche, vassalité qui lui laissait assurément son entière liberté d'action dans ses vastes domaines. Il était en même temps, Comte de Kaïsoun à 80 km à l'Est. Cette vassalité l'obligeait surtout à rejoindre son suzerain en cas de guerre et à lui amener son contingent de chevaliers et d'hommes d'armes, et à se faire tuer vaillamment.

Mais il arriva que le Prince d'Antioche Raymond de Poitiers voulut faire reconnaître sa suzeraineté à Joscelin II, Comte d'Édesse, et à Baudouin, Comte de Marach, et ceux-ci refusèrent. En novembre 1146 Joscelin II voulut reprendre Édesse qui lui avait été enlevée en 1144. Il demanda son aide à Baudouin de Marach. Tous deux entrèrent dans la ville par surprise mais ils ne purent s'emparer de la citadelle ; une armée musulmane de secours étant arrivée, ils décidèrent de se retirer. Baudouin fut tué. Joscelin, blessé, put s'échapper. Trois ans plus tard, le frère et successeur de Baudouin, Renaud, Comte de Marach et de Kaïsoun et gendre de Joscelin II, rejoint le Prince d'Antioche qui allait tenter de délivrer la Place de Népa dans le Sud du Roudj ; ils commettent l'imprudence d'établir leur campement dans la Plaine voisine. L'armée chrétienne au matin voit les collines environnantes couvertes de combattants musulmans. Les Francs font une charge désespérée pour tenter de se dégager. Le Prince d'Antioche et le Comte de Marach tombent sur le champ de bataille (29 juin 1149) (15).

* * *

Le Giaour Dagh, prolongement de l'Amanus, séparait la Fosse syrienne, où coule le Qara Sou, de la Cilicie peuplée d'Arméniens qui devint en 1194 l'État chrétien de Petite Arménie. Nous avons parlé plus haut des défilés qui, à travers l'Amanus, mettaient à la hauteur d'Alexandrette le littoral en relation avec la Syrie intérieure ; le passage principal était le col de Beylan.
Le Giaour Dagh est aussi traversé par des défilés que surveillaient des ouvrages fortifiés défendant l'accès des territoires vers l'Orient. Ces ouvrages de frontière furent maintes fois disputés aux Francs par les Byzantins et les Princes arméniens.
Le plus important d'entre eux était le château de SERVANTIKAR (16) (carte ottomane Marach, au 200.000e : Savouran Kala). Il semble qu'il se trouvait à un point de jonction qui avait vue sur tous les défilés.
Le principal passage est au col de l'Arslan Boghaz, 1030 m, appelé aussi le col de Bagtché. La grande route venant d'Adana à l'Ouest y passe et bifurque au Nord vers Marach, au Sud vers Antioche, à l'Est vers Aïntab.
Servantikar est juché à 500 m sur un rocher au pied duquel passe un ruisseau le Kalé Tchaï, affluent de l'Houmous Souyou, lequel va se jeter dans le Nahr Djihoun.
Claude Cahen (17) a visité cette forteresse et a fait des observations fort intéressantes «  Les ruines qu'une vraie forêt vierge empêche de bien étudier sont parmi les plus considérables de la Cilicie... Le château proprement dit se trouve au point le plus élevé du rocher.., des remparts extérieurement encore presque intacts, épousent les sinuosités du rebord de la plateforme et comportent de grosses tours rondes en bel appareil à bossages dont l'une à base en talus trahit sûrement une influence franque... L'entrée porte une inscription arménienne...  » Nous ajouterons «  influence franque  » mais non pas oeuvre franque. Nous pensons qu'il s'agit d'une construction arménienne du XIIIe siècle, inspirée des forteresses des Croisés. Aboul Féda (18), géographe du début du XIVe siècle, montre bien l'importance de ce château de frontière : «  Sirfandakar est une forte citadelle située dans une vallée sur un rocher. Plusieurs de ses côtés sont dépourvus de murs, fortifiés qu'ils sont naturellement par des rochers, cette citadelle est près du Djihoun sur sa rive méridionale ; elle commande la route du défilé de Marri... Le défilé de Marri se trouve à l'Est de Sirfandakar à moins d'une marche. Dans tout l'espace compris entre le défilé et Sirfandakar, il croît des pins incomparables pour la taille et pour la grosseur...  »
C'est bien cela la forêt de Marri dont parle Guillaume de Tyr (19), qui en fait la frontière du Comté d'Édesse quand il énumère les quatre États de la grande colonie franque d'Orient :
«  ... quartus erat comitatus Edessanus, qui ab ea sylva quae dicitur Marrim, in Orientem ultra Euphraten protendebatur.  » Son traducteur écrit : «  La quarte baronnie étoit le contehez de Roches (Rohez = Édesse) qui commencoit d'une forest que l'on apele Marriz...  »
Jacques de Vitry (20) reprend cette énumération «  Primus est Edessanus comitatus... a silva quadam quae dicitur Marilh habens initium ; protenditur autem transfluvium Euphraten versus partes orientales...  »
Guillaume de Tyr (21) parle une seconde fois de la forêt de Marri quand il raconte en des termes émouvants l'émigration, vers la Principauté d'Antioche de la population franque du Comté d'Édesse en 1150, sous la protection du roi de Jérusalem Baudouin III : «  In sequentibus diebus, populo sine molestia per Sylvam quae dicitur Marris, et usque ad loca nostra ditioni subdita traducto, dominus rex in Antiochiam se recepit.  »
Voici les principaux événements auxquels participa Servantikar. On verra que le Prince d'Antioche s'efforça de conserver cette Place.

Elle apparaît très tôt dans l'Histoire des Croisades. En 1101 Raymond de Saint-Gilles ayant pris le commandement d'une armée de Croisés venus surtout de Lombardie, fut vaincu au début d'août par le sultan Seldjoukide de Qonia, Qilij Arslan, non loin du littoral de la mer Noire au Sud de Sinope. Le comte de Toulouse put s'échapper et gagna Constantinople, d'où sans doute il se rendit à Tarse (22). Tancrède fit arrêter Raymond de Saint-Gilles et, selon Matthieu d'Édesse (23), incarcérer à Servantikar (fin 1101-début 1102) qu'il appelle Sarovantari. L'intervention du patriarche latin d'Antioche le fit bientôt relâcher.
On voit à la fin du XIe siècle et dans le courant du XIIe siècle les princes chrétiens d'Arménie conquérir en Cilicie des positions stratégiques qui vont leur permettre d'étendre leur pouvoir, d'abord au détriment des Turcs, puis aux dépens des Byzantins. Ce sont de fidèles alliés des Francs et les unions entre familles princières latines et arméniennes sont fréquentes ; mais à mesure que leur puissance s'affermit, les Princes de la dynastie de Roupen manifestent une politique plus audacieuse et s'affranchissent de toute vassalité vis à vis des Princes d'Antioche qui considéraient la Cilicie comme une province de leur État. Des rivalités éclatent entre Francs et Arméniens.
Le Prince Léon I, devenu chef de la famille Roupénienne en 1129, enlève vers 1132 aux Byzantins, Tarse, Adana, Mamistra. Puis en 1135 il occupe le château de Servantikar et ceci le brouille avec les Francs (24), car ce château relevait du Comté Franc de Marach. L'année suivante, 1136, la guerre éclate. Baudouin de Marach et de Kaïsoun est soutenu par le Prince d'Antioche Raymond de Poitiers et par Foulques, roi de Jérusalem. D'autre part Léon est appuyé par Joscelin II, Comte d'Édesse, qui est son neveu. Après avoir vaincu Baudouin de Marach, le Prince arménien est fait prisonnier par Raymond de Poitiers qui exige pour le libérer la reddition de Servantikar plus une forte rançon et les villes d'Adana et de Mamistra. (Voir les Princes d'Antioche par E. Rey)
Combien de temps les Francs conservèrent-ils Servantikar ? Nous savons seulement que cette Place était aux mains des Arméniens en 1185 puisqu'à cette date le Prince Bohémond III d'Antioche fit prisonnier le Prince Roupen III d'Arménie et l'obligea à lui céder Servantikar et deux autres châteaux (25).
Lorsqu'on 1194 le Prince d'Antioche Bohémond III se voit obligé d'abandonner définitivement au Prince Léon II la Cilicie, c'est à La Portelle qu'il est contraint de fixer la frontière de la Principauté d'Antioche, alors qu'il avait revendiqué tout le littoral du golfe d'Alexandrette jusqu'à l'Aïas (Lajazzo).
Léon II devait être consacré roi de l'État de Petite Arménie dans la cathédrale de Tarse en 1198. La liste des seigneurs qui assistaient au couronnement a été conservée. Parmi ceux-ci figure Sempad, seigneur de Servantikar (26).

* * *

LE NORD DU LITTORAL
Quand on suit le littoral à l'Est du golfe d'Alexandrette on rencontre d'abord le castellum CANAMELLA où passa en 1212 le voyageur Wilbrand d'Oldenbourg (27). Cahen a identifié ce castellum avec Hisn al Tinat (aujourd'hui Kinet Heuyuku, ce dernier mot en Turc signifiant Tell). Puis vient l'antique cité de Baya, à l'époque des croisades Baïesses (aujourd'hui Payass), le dernier village de Turquie près de la frontière de la Syrie. Au-delà le rivage se resserre de plus en plus le long des contreforts de l'Amanus, ne laissant place qu'à un étroit défilé que l'on appelait le Passus Portellae. C'est par là que passèrent maintes armées venant d'Asie mineure pour envahir la Syrie. Ce passage devait son nom à une Porte monumentale, Portella (28), revêtue de marbre dont il reste un pan de muraille entre la voie ferrée et la mer, connu sous le nom de Pilier de Jonas, à la hauteur de Sakaltoutan (29).
Là se trouvait au moyen âge la frontière entre la Cilicie et la Syrie. Les deux châteaux de Sarisaki et de Sakaltoutan (celui-ci nommé Kiz Kalessi) sont postérieurs aux croisades mais ont dû remplacer des ouvrages fortifiés qui en ce temps défendaient le Passage.

De la Portelle une trouée permettait de franchir l'Amanus en atteignant un de ses plus hauts sommets, le Manghir Kayasi. Une forteresse dominait le col ; c'était HADJAR CHOGHLAN (aujourd'hui Tchivlan Kalé) que nous avons identifié avec LA ROCHE GUILLAUME. Nous en parlerons plus loin. Le port d'Alexandrette (Iskandria) n'eut qu'un rôle modeste au temps des croisades. Quand Wilbrand d'Oldenbourg y passa en 1212 la petite cité était ruinée, mais encore entourée de son rempart.
On atteint le petit Port d'Arsouz (grec Rhosos) que Dussaud assimile au site que les Francs appelaient Port-Bonnel (30). A 4 km au Sud se trouve le lieu-dit Bourounli qui rappellerait le nom de Port-Bonnel (31). Au Nord du Ras el Khanzir, on reconnaît dans le lieu-dit Kesrek, le casai Erhac mentionné dans le territoire de Roissol (32). Il est question de la vallée de Russol ; on parle d'un seigneur de Roissol (33).

Nous avons vu qu'Arsouz s'appelait Rhosos. Le Ras el Khanzir, ce large cap qui sépare le golfe d'Alexandrette de la baie d'Antioche, était appelé par les Grecs Rhosikos Skopelos et il est question du Promontoire de Rhosicus.
Il est évident que Roissol est une transposition de Rhosos qui concerne bien Arsouz, mais aussi toute l'étendue du Ras el Khanzir.
Au Sud du cap est un petit mouillage appelé Minat el Frandji, c'est-à-dire le Port des Francs, qui est dominé au Sud-Est par les ruines d'une forteresse désignée sur la carte par Qala. Elle était bâtie sur un éperon au confluent de deux vallées profondes. De ces ruines la vue s'étend au loin, au Nord sur le golfe d'Alexandrette, et au Sud jusqu'au Ras el Basit, au sud de l'embouchure de l'Oronte. Nous pensons qu'il faut y reconnaître le château de LA ROCHE DE ROISSOL (34).
Après la prise d'Antioche en 1268 les chroniqueurs signalent que les Templiers abandonnèrent deux «  chastiaux quy sont là de près, Gaston et Roche de Roissel et la terre de Porbonel à l'entrée d'Ermenie (35).  »
Après 30 km au Sud on arrive à l'antique Séleucie de Piérie (Souweidiyé). Un peu plus au Sud à l'embouchure de l'Oronte se trouve le Soudin ou Port Saint-Siméon qui à l'époque des croisades était le Port d'Antioche (36).

Revenons maintenant aux Passes de l'Amanus où se trouve Hadjar Choghlan, aujourd'hui Tchivlan Kalé, à 1.250 m d'altitude. La forteresse était assise sur un rocher bordé d'escarpements abrupts. On n'y accédait, semble-t-il, que par une passerelle au-dessus d'un précipice. De cet ouvrage qui dut être construit par les Byzantins, il reste une tour carrée, une autre ronde avec glacis, les vestiges d'une chapelle. Nous croyons qu'il faut y reconnaître le château des Templiers appelé LA ROCHE GUILLAUME (37). C'était un point stratégique très important qui pouvait commander toutes les passes de la montagne. De là des chemins menaient sur le versant oriental du Giaour Dagh, vers la large dépression que parcourent le Qara Sou et ses affluents en direction du château de Demirek au Nord-Est et du château de Darb-Sak (carte Terbezek, franc TRAPESAC).

Une autre passe franchissait l'Amanus plus au sud, partant du voisinage d'Alexandrette et gagnant le col de Beylan à 687 m d'altitude. Le défilé que franchirent à travers les siècles tant d'armées était défendu au temps des Croisés au Nord-Est par le château de TRAPESAC et au Sud-Est par le château de BAGHRAS que les Francs appelaient GUASTON, GASTON, GASTIN.
Raoul de Caen a bien montré l'avantage que présente ce défilé (38) d'où l'on avait une vue très étendue : «  montes qui medii Alexandriolam Guastonemque oppidulum dirimunt conscendit ; viam difficilem sed cunctarum ad Syros directissimam. Hic supremo omnium colle superato, fertur Antiochiae rupes et plana, vias et devia, paludes et sicca oculo simul metiri et animo.  » Le chemin médiéval partant de Beylan passait au sud de la route moderne (voir carte Adana au 200.000e) ; c'est un peu en retrait au-dessus d'un ravin que se trouve la forteresse de Baghras.
En partie conservée, elle a été occupée tour à tour par les Byzantins, les Francs d'Antioche, les Templiers, les Arméniens. C'est un ensemble hétérogène qui doit être surtout l'oeuvre des Arméniens.
Voici comment s'exprime, au sujet de Baghras, Wilbrand d'Oldenbourg en 1212 : «  ... venimus Gastim. Hoc est castrum quoddam fortissimum, tres habens muros circa se fortissimos et turritos, situm in extremis montibus Hormenie, illius terre introitus et semitas observans ; et possidetur... a rege Hormenie. In cujus possessione Templarii conqueruntur se spoliari. Ipsum vero directe et de vicino prospicit Antiochiam et distat quatuor milia (39).  »
La passe de Trapesac, pour franchir l'Amanus en direction d'AIep, évitait de contourner le lac de Amq.
Le château de Trapesac, moins important que Baghras est très ruiné. Un appareil à bossages paraît bien indiquer l'oeuvre des Francs. Il couronne une plateforme rocheuse ; un aqueduc amenait l'eau d'une éminence voisine (40).
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Territoires au Nord-Est et Nord de l'Oronte

1. Claude Cahen, page 135, 136 et note 8. On cherchait cette position à environ 35 km au Nord-Est près d'un Pont de l'Afrin. Voir Dussaud, page 229-230.
2. Raoul de Caen, Historiens occidentaux des croisades, tome III, c. 47, page 641 et c. 59 page 650. Voir aussi Grégoire le Prêtre, Historiens Arméniens, tome I, page 189. Au début de 1159 l'Empereur Manuel Comnène, le roi de Jérusalem Baudouin III, et Renaud Prince d'Antioche entreprirent une campagne contre Nour ed din et leurs troupes furent concentrées au gué de Balanée et à Imm. Mais Comnène traita avec Nour ed din et le projet fut abandonné.
3. Cahen, page 138, dit qu'il restait récemment une tour de cette forteresse. En 1144 dans un combat, entre des turcomans et la garnison de Basouta, son seigneur fut fait prisonnier. (Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 685. Voir Dussaud, page 237 et Cahen, page 365. — En 1147 Nour ed din prend Basouta avec d'autres places dont nous parlerons plus loin. Cahen, page 380 et page 137, note 1.
4. Raoul de Caen, Historiens occidentaux des croisades, tome III, c. 47, page 641 ; ces deux Places sont aussi mentionnées c. 96, page 674. Voir Dussaud page 228-229 et Cahen, page 139 et 209.
5. Cahen page 138, note 4 «  Mâ peut être une altération graphique de Bâ qui est le correspondant toponymique fréquent de Bail: maison. Il renvoie à Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 461 : (année 1147-1148) «  Nour ed din entra dans le pays des Francs. Il y prit de vive force la ville d'Artah qu'il pilla ; il prit aussi les forteresses de Mamoula, Basarfout et Kafarlatha. — Aboul Feda, Historiens orientaux des croisades, tome I, page 27, même texte.
6. Kamal ad-din, R.O.L., IV (1896), page 149. — Cahen, page 134-135 et 419. — Grousset, II, page 648.
7. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 231, page 177, année 1155 ; Rôhricht, Reg., page 81, n° 314, casai donné à l'Hôpital. En 1217 mention de la Gasline Sellorie et en 1231 de la Gastine Cellorie. Cari. II, page 234 n° 1593, et 429. — Rôhricht, Reg., add., page 59 n° 904 », et Rôhricht, Reg., page 269, n° 1031.
8. Dussaud, page 437.
9. Gautier le Chancelier, c. 14, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 127.
10. Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 161. — Albert d'Aix, Historiens occidentaux des croisades, tome IV, page 357, situe Marésie à 15 milles d'Antioche. Rey, Colonies Franques, page 346 propose Marash qu'il situe sur la carte de Syrie-Palestine du Guide de Chauvet et Isambert (1882) entre Hazart et Bassuet (Carte ottomane, Kilis, 1920 : Talmarach). — René Grousset, tome I, page 68, propose Maarla (même carte de 1920) à 5 km au N.-E., d'Artésie (Artah). Nous croyons que Grousset a raison car Maarla est bien à la distance d'Antioche indiquée par Albert d'Aix.
11. Cahen, page 382 et note 8.
12. Dussaud, page 435-439. Cahen, page 136.
13. a. 1114. H. Fr. Delaborde, Chartes de Terre Sainle provenant de l'abbaye N.-D. de Josaphat (1880) n° IV, page 26, fac-similé. Cette piscaria Agrest appartenait à Robert de Sainl-Loth.
14. Cahen, page 382-383, note 8, s'appuyant sur Ibn al-Furat, dit que Raymond d'Antioche surprend Nour ed din campé sans méfiance sous Yaghra et l'oblige à fuir en abandonnant ses bagages.
15. René Grousset tome II, page 884, d'après la Chronique anonyme syriaque.
16. Paul Deschamps, Le Château de Servantikar en Cilicie.., dans la Revue Syria, 1937, fasc., 4, page 379-388.
17. Claude Cahen, page 145-146.
18. Géographie, édition Guyard, 1883, tome II, 2e part., page 34.
19. Guillaume de Tyr, L. XVI, c. 29 ; Historiens occidentaux des croisades, tome, IB, page 755.
20. Jacques de Vitry, Historia Orientalis seu Jerosolymitana, T. I, éd. Bongars, page 1068.
21. Guillaume de Tyr, livre I. XVII, c. 17, Historiens occidentaux des croisades, tome, Ib, page 789.
22. Cahen, page 232, note 10.
23. Matthieu d'Edesse, Historiens des croisades, Documents arméniens, I, page 57-58.
24. Sempad, Chronique du royaume de la Petite Arménie, Historiens des croisades, Documents arméniens, tome I, page 616. Rey, Résumé chronologique de l'histoire des Princes d'Antioche, Revue de l'Orient Latin, tome IV, 1896, page 359.
25. Sempad, ibid., page 628.
26. Sempad, ibid., page 636.
27. Édit. J. C. M. Laurent, Peregrinatores medii aevi quatuor, Leipzig (1864), page 175 : Marino Sanudo, Liber secretorum fidelium Crucis publié par Bongars, Gesta Dei per Francos, Hanovre, 1611, in-folio., tome II, page 241. Canamella dépendit d'abord de la Principauté d'Antioche puis fit partie de l'État chrétien de Petite Arménie ; ainsi en 1214 il appartenait au roi Léon II de Petite Arménie ; le 23 avril de cette année, il engageait à Garin de Montaigu, grand maître de l'Hôpital, le Port de «  Calamella  » en garantie d'un emprunt qu'il avait fait à cet Ordre (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, n° 1427, page 165-166). Canamella était un port d'exportation des Pins de l'Amanus. Rey, Les périples des côtes de Syrie, dans Archives de l'Orient latin, tome II, page 333. Il semble qu'après 1216 les Templiers occupèrent Canamella; voir Cahen, page 512.
28. Les chroniques arabes appellent la Portelle : Bab Iskandria, c'est-à-dire la Porte d'Alexandrette.
29. Un peu au Nord du Pilier de Jonas se trouvent les ruines de deux murailles antiques à petite distance l'une de l'autre qui devaient barrer ce défilé ; de l'une d'elles restent des traces importantes ; les témoins de l'autre sont moins apparents. Ce sont sans doute les vestiges des Pylae Ciliciae et des Pylae Syriae, qui selon Xénophon, étaient à trois stades l'une de l'autre, soit 5 à 600 m. C'est par là que passa Alexandre en 333 avant J.-C. Voir Dussaud, page 446.
30. Dussaud, page 442 et 517. — Claude Cahen, page 141 — Le Djabal Ahmar se termine sur la mer par le Râs al-Khahzîr (grec : Rhosikos Skopelos), qui sépare la baie d'Antioche du golfe d'Alexandrette. Au nord se trouvait Hiçn Roûsous (grec Rhosos, aujourd'hui Arsouz ; les Francs ont appelé la ville Port-Bonnel, du nom d'un mouillage voisin)
31. Proposition de Rey, Périples.., page 333, confirmée par le Colonel Jacquot, Antioche, tome I, page 142.
32. Ch. Kohler, Charles de l'abbaye N.-D. de la vallée de Josaphat (1900), page 152. En sept.-déc. 1181, Bohémond III Prince d'Antioche, confie à l'abbaye des biens dont le casal Erhac in territorio Ruissol, et page 166, en juin 1198, Gilbert grand maître du Temple a obtenu de l'abbaye la donation d'un casal sis dans la Vallée de Russol.
33. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 911. Le 2 mai 1183, Bohémond III et sa femme Sibylle donnent à l'église Saint-Sauveur du Mont Thabor une redevance de mille anguilles sur la pêcherie d'Antioche. Parmi les témoins : Leonardus de Roisol. Voir Dussaud, page 443, n. 2. Cahen, page 143, n. 9 et page 539, n. 33.
Claude Cahen, page 143 — C'est, croyons-nous, à Hadjâr Choghlân qu'il faut identifier la place appelée par les Francs la Roche de Roissol, jusqu'ici rapprochée d'Arsouz. Outre une ressemblance phonétique bien vague, on étayait cette hypothèse sur le texte où il est dit qu'en 1268 les Templiers abandonnèrent «  deux chastiaus quy sont là de près (d'Antioche), Guaston et Roche de Roissel, et la Terre de Port-Bonnel à l'entrée d'Ermenie.  »
34. Rey, page 350 dit : «  Château de la Roche Guillaume ou Roche de Russole  » en quoi il se trompe, car il s'agit de deux châteaux.
35. Gestes des Chyprois, édit. G. Raynaud, page 190. Même texte dans Continuation de Guillaume de Tyr, qui dit Roche de Rusol Historiens occidentaux des croisades, tome II, page 457. — FI. Bustron, page 113. — Chronique d'Amadi, édit. R. de Mas-Latrie, première partie (1891), page 210 : «  Li Templieri abandonorono li soi duo castelli Gaston et la Rocha de Russole et la terra de Porto Bonel ch'è al intrar de Armenia.  »
36. Voir plus haut.
37. Voir la campagne de Saladin de 1188.
38. Raoul de Caen, c. 44, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 639. Dussaud, page 434 dit que le Guast dont parle Guillaume de Tyr 1. XV, c. 19, page 689, pourrait être la forme primitive de Guaston et rendrait la seconde partie du nom de Baghras. Cahen, page 141, n. 4 dit que Gaston est peut-être une déformation du grec Castron.
39. Édit. J. C. M. Laurent, page 174. La distance de Baghras à Antioche est d'environ 26 km. Il doit donc s'agir de milia Gallicana.
40. Claude Cahen, page 144-145.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

René Dussaud, page 230 — la Balene — Balaine

La position de Balena est toujours fort discutée. On doit éviter de confondre Balena et Valania (Banyas). Guillaume de Tyr place le «  vadum Balena  » ou gué de «  la Balene — Balaine  » en direction d'Alep. Un des derniers savants qui ont repris la question, Van Berchem, se rallie, mais sans enthousiasme, à l'hypothèse de Rey proposant le wadi Bala (Blanc-kenhorn : Bal'a) à l'ouest d'Idlib. Nous pensons plutôt que le gué envisagé devait traverser le Nahr 'Afrin, et peut-être ne faut-il pas hésiter à l'aller chercher jusque vers le Djisr 'Afrin ou Djisr Qeibar. Balena serait le nom du fortin qui aurait défendu le passage. A l'appui de cette hypothèse nous invoquerons le chroniqueur arménien Grégoire, qui place Balane à la frontière alépine ( Historiens Arméniens : D'Antioche «  en un jour de marche, ils atteignirent Balane, sur les limites d'Alep.  » La menace était si grave que Nour-ed-Din consent à rendre les prisonniers chrétiens, sur quoi l'empereur Manuel se retira (1159-1160). Il n'est donc pas question du col de Beilan) ; il faut entendre frontière nord. Un autre passage de Raoul de Caen, qu'on trouvera ci-après, signale dans la même vallée les places de Balena, Bathemolin, Corsehel, Barsoldan. Or, le Père Lammens paraît avoir trouvé dans Qorzahil, au sud de 'Arsha-wa-Qibar, l'original de Corsehel et il en a judicieusement déduit que le gué de la Balene devait être cherché dans l''Afrin. Son rapprochement de Barsoldan avec Bathoufan est moins convaincant. Bathemolin, en supposant une faute de copiste, pourrait être la même localité que Behetselin, forteresse de la principauté d'Antioche que Nour ed-din assiège en 1160. Retour au texte

René Grousset, pages 68 et 69 — Maresse, Barisan

Occupation d'Artâh. Les communautés syriaques pactisent avec les Croisés.
Tandis que Baudouin de Boulogne, installé en pays arménien, «  réalisait  » à sa manière la Croisade, le gros des armées croisées descendait en Syrie. Son objectif était naturellement Antioche, l'ancienne capitale byzantine de la région.

En quittant, vers le 16 octobre 1097, Mar'ash, où ils s'étaient ravitaillés après la pénible traversée de l'Anti-Taurus, les Croisés prirent la grande route qui file en droite ligne du nord au sud par Râwendân et 'Azâz, ou, comme disaient les Latins, Ravendel et Hazart. Au sud-ouest de 'Azâz ils occupèrent sans combat le bourg de «  Maresse  » ou «  Marésie  », sans doute Ma'rata ou Mi'asi, près de Qal'at Basût; la population de ce bourg était toute chrétienne, arménienne et syriaque; à l'approche des Croisés, le gouverneur turc qui occupait la citadelle s'empressa de l'évacuer durant la nuit. Les chefs Croisés, pour éviter toute vexation aux habitants, firent camper leurs troupes hors de la ville où ceux-ci les ravitaillèrent. De là, sur l'invitation des gens de «  Maresse  », les Croisés envoyèrent le comte Robert de Flandre avec un millier d'hommes attaquer Artésie, forteresse que M. Dussand a définitivement identifiée avec la localité moderne d'Artâh, près de Rihâniya, à l'ouest de Tîzîn et à 15 kilomètres environ à l'est de l'angle sud-est du lac d'Antioche.

A Artésie comme à Maresse la population était composée de chrétiens, Arméniens ou indigènes de rite syriaque. Les Turcs n'occupaient que la citadelle : là aussi ils voulurent fuir, mais la population ne leur en laissa pas le temps. A l'approche des Croisés elle se jeta sur ses anciens oppresseurs et les massacra : «  Li Hermin ( = Arméniens) et les autres genz de nostre foi à qui li Turc avoient fet souvent granz hontes et mains domages en la ville, quant il virent nostre gent, grant fiance eurent en eus; si pristrent hardement et corurent aus armes. Ainz que (avant que) li Turc se poissent estre receuz es tors, les occistrent tous, les têtes gitèrent par dessus les murs à nostre gent, puis ouvrirent les portes et les reçurent en la ville à grant joie.  » «  Vêpres syriennes  » à signaler, car elles attestent que dans cette Syrie du Nord, si récemment conquise par les Turcs, les Croisés apparaissaient comme des libérateurs.

Le soulèvement de la population arménienne et syriaque inquiéta gravement l'émir d'Antioche, Yâghî Siyân. Il envoya aussitôt un fort détachement contre Artésie pour châtier la ville et faire un exemple. Mais Robert de Flandre qui défendait Artésie ne se laissa pas intimider. D'ailleurs le gros de la Croisade approchait. Les Turcs, renonçant à leur dessein, regagnèrent Antioche.

La grande route de 'Azâz à Antioche que suivaient les Croisés franchissait l'Oronte au «  Pont de Fer  » (Jisr al-hadîd), pont fortifié dont l'entrée était garnie de deux tours, avec cinquante arbalétriers dans chacune. Le pont fut néanmoins emporté de haute lutte le 20 octobre 1097, après un combat dans lequel l'évêque du Puy, légat du Pape, fit figure de chef de l'armée. Les Croisés découvrirent d'ailleurs un gué qui leur eût à la rigueur permis de tourner l'obstacle s'ils ne l'avaient déjà emporté. Le fait que, dans le combat du Pont de Fer, ils firent «  un énorme butin de chevaux, de chameaux, de mulets et d'ânes chargés de blé et de vin  » atteste qu'ils surprirent en même temps un convoi envoyé d'Alep pour ravitailler Antioche mais qui s'était mis en route trop tard.
Le lendemain 21 octobre, au milieu de la journée, les Croisés, Bohémond en avant-garde, arrivèrent devant Antioche. — Retour au texte

René Dussaud, page 442-43 — Port-Bonel

Arsouz-Port-Bonel
Sources : René Dussaud - Topographie historique de la Syrie Antique et Médiévale

Rey a cru retrouver, un peu au sud d'Arsous-Rhosus, le Port Bonnel du moyen âge dans un site du nom de Bourounli (1) ; mais ce toponyme n'est pas relevé dans les cartes récentes. D'autre part, si l'on se reporte aux distances fournies par Marino Sanuto, il semble que Port Bonnel soit un autre nom de Rhosus. Il serait étrange, en effet, que le mouillage signalé par les Instructions nautiques, à quatre kilomètres au sud d'Arsous et qui, sans village proprement dit, n'a d'autre raison d'être que de permettre les chargements de bois, ait donné son nom à toute la contrée. Après la prise d'Antioche (1268), les chroniqueurs signalent que les Templiers abandonnèrent deux «  chastiaux quy sont là de près, Gaston et Roche de Roissel et la terre de Porbonel à l'entrée d'Ermenie.  » Nous supposons que Porbonel est le port d'Arsous, la Roche de Roissel étant le château-fort défendant cette ville. Le casal Erhac est mentionné dans le territoire de Roissol : faut-il en rapprocher le couvent arménien Arek ou Ariki, signalé au XIIe siècle dans la Montagne Noire ? On ne sait encore où placer exactement Myriandus ou Myriandrus, fondation phénicienne entre Alexandrette et Rhosus. — Retour au texte
1. REY, Colonies franques, page 349 : Le Port Bonnel, bourgade maritime située au nord de Ras el Khanzir; c'est aujourd'hui un village nommé Borounh. (Codice Diplomatico, tome I, page 3)

E. Rey Colonies Franques page 346 — Marésie

Maresie ou Marese, localité formant fief de la principauté d'Antioche et dont Baudoin était seigneur en 1163.
Ce lieu semble pouvoir s'identifier avec le village de Marasch, situé entre Ezzaz et Harem, non loin, à l'est, du château de Bassouet et assez près d'Ertesi (Artesie). Cette bourgade était à quinze milles d'Antioche, d'après Guillaume de Tyr. — Retour au texte
Sources : Les colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle par E. Rey. Editeur Alphonse Picard Paris 1883

Claude Cahen, page 138 — BASOUTA

A l'intérieur du Djoûma se trouvait, sur la rive gauche du 'Afrîn en un endroit où il vient buter contre le Djabal Smane, la petite forteresse de Bâsoûtâ, dont il restait encore récemment une tour maintenant utilisée à la construction du village moderne (1). Peu en amont était Qorzâhil (latin Corsehel, aujourd'hui Gueurzel (2). Sur la rive droite, à l'extrémité inférieure du Djoûma, et non loin de. Balanée, on utilisait déjà les sources thermales de Hammam (3). Dans cette région se trouvait peut-être Bathémolin (forme latine = Mâmoûlâ des Arabes ?) (4), ainsi que Bâtrikî(5).
1. Kamâl, 685; I. A. T. dans I. F. II, 172 v° ; I. Ch., 62 r° . Bâsoûtâ doit être identique à Barsoldan de Raoul 650, non au casâl Bussudan do Rohr. Reg., n° 576.
2. Raoul, 650; Qal. A, an 678.
3. En amont est le site antique de Djindâris, en face de Tell Sloûr (supra B n. 2).
4. Mâ peut être une altération graphique de bâ, qui est le correspondant toponymique fréquent de Baït, maison. Cf. I. A., 461. Kamâl, 313.
53. I. F. II, 175 v° le nomme entre Artâh et Bâsoûtâ.

Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen, page 138 — Azâz (latin Hasart)

En amont, la limite du Djoûma est marquée par le pont de Qîbâr, sur l'affluent du 'Afrîn descendant du seuil de Katma. Le 'Afrîn était traversé en aval du confluent, à Kersen (tout près de l'actuelle bourgade de 'Afrin). A côté du pont de Qîbâr était Archa (latin Arisa, ou par corruption, Barisan). Kersen et Archa étaient au début du XIIe siècle des localités prospères (1). Juste au nord s'ouvrait, par la rupture du Djabal Smane, la large zone de passage conduisant du 'Afrîn moyen à la Syrie intérieure, par 'Azâz.

'Azâz (latin Hasart), où se croisaient les routes d'Antioche à Tell-Bâchir et d'Alep à Mar'ach, était une place d'une importance capitale dont la possession par les Francs signifiait pour les musulmans l'insécurité d'Alep, la possession par les musulmans, la rupture des relations directes entre Antioche et le comté d'Edesse.

Le site même n'était cependant pas pourvu de tous les avantages, car il était mal arrosé ; c'est la raison pour laquelle Killiz, dont on connaît déjà les jardins au temps des croisades, a de nos jours un peu éclipsé 'Azâz, bien que se trouvant au nord du noeu de routes. La forteresse même de 'Azâz était construite sur un gros tell, et possédait une double enceinte et des bâtiments annexes en bas du tell ; jusqu'au temps d'az-Zâhir elle était en brique crue, et ce fut seulement ce prince qui la fit rebâtir en pierre. Il n'en reste rien aujourd'hui (2).

1. Dussaud, 228-229; Raoul, 47.
2. Le Strange, 405; Boughya Aya Sofya, 279; I. Ch., 55 v° ; Chron. An. Syr., 97; Attaliale, 116-120 (l'a vue en 1068); Bibliothèque Nationale, 2281, 57 r° : «  périmètre de l'enceinte de la citadelle, 255 brasses au qâsimî, 25 tours; périmètre de l'enclos médian, 316 brasses 3/4 au qâsimî, 21 tours; périmètre de l'enclos inférieur, 510 brasses au qâsimî, 21 tours; périmètre du mur de la ville, 543 brasses 1/2 au qâsimî  »
Ce qui reste actuellement du tell n'est qu'un morceau de l'ancien tell, rongé par le village qui y trouve une bonne terre à construction.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Dussaud pages 228-229 — Azâz (latin Hasart)

La limite fixée par le pont de Qeibar est intéressante, car évidemment ce pont tire son nom du village de Qeibar, cité par Yaqout, qu'on ne peut hésiter à identifier avec Qibar qui entre dans le toponyme complexe 'Arsha wa-Qibar, dans le voisinage du Djisr 'Afrin, ou pont de l''Afrin, qu'utilisé la route carrossable d'Alep à Alexandrette. On doit écarter l'identification de 'Arsha avec 'Arshin ou 'Aradjin el-Qousour, puisque Yaqout place cette dernière dans le district du Djazr. Cette définition du 'Amq empiète sur le district de Djouma, puisque Djandarous, l'ancienne Gindarus, à plusieurs lieues dans le sud-ouest, est attribuée par Dimashqi au territoire de Djouma.

En somme, de tout temps, on a dû traverser le 'Afrin au voisinage du pont actuel (1), véritable noeud de routes vers le Nord : route vers la haute vallée du Qara-Sou, route vers Cyrrhus dans la haute vallée de le 'Afrin, route vers Killiz et 'Aintab (Doliché), route vers 'Azaz. Très à propos, le P. Lammens a suggéré de corriger en Kersen le Hersen dont Tancrède s'empara dans un raid dès 1097. Cela autorise à rectifier le Barisan, cité en même temps par Raoul de Caen en Arisan, pour y retrouver 'Arsha. Kersen et 'Arsha sont voisins du pont sur le 'Afrin dit Djisr Qibar, et cela correspond à l'indication de Raoul de Caen : «  jam proximafluvio, qui Balenae oppidi jugera irrigat.  »

1. En 1895, ce pont était en si mauvais état, que les voituriers préféraient passer la rivière à gué. Au cours d'une visite au wali d'Alep, comme nous lui signalions l'urgence d'une réparation avant les crues de l'hiver et que nous l'assurions que ce travail était vivement désiré par les Alépins appelés à circuler pour leurs affaires : «  C'est bien inutile, nous répondit avec bonhomie l'excellent wali : ils n'ont qu'à suivre mon exemple. En arrivant au pont, je descends de voiture, je laisse passer chevaux et voiture. Si l'attelage parvient sur l'autre bord, je passe à mon tour et je continue mon voyage sans encombre.  »
Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Claude Cahen, page 138 — Mourad Pacha-Nahr Yaghra

Au-delà du 'Afrîn, la route moderne qui rejoint celle d'Antioche à Alexandrette par Baghrâs et celle d'Antioche à Mar'ach, longe le plus près possible le marais du 'Amouq et traverse le Mourad Pacha presqu'à son embouchure sur un ancien pont ottoman. La route ancienne traversait-elle au même point le Mourad Pacha-Nahr Yaghra ? Dussaud, supposant que les marais ont progressé depuis la décadence du pays, croit qu'elle passait plus en aval, et une rangée de tells aboutissant au petit pont ancien et au tell de Taha Ahmad sur le Kara-sou peut paraître lui donner raison pour une période très ancienne. Néanmoins, même si l'on s'en fie aux tells, il en existe une autre ligne, qui contourne par le nord les marais du Mourad Pacha, et rejoint de là soit vers l'ouest le pont de Taha Ahmed, soit au nord la région de Bektachli et Démirek ; à l'est, le chemin se dirigeait vers le vieux village de Chîh al-Hadîd en franchissant la petite chaîne qui le sépare du Mourad Pacha par un col facile. Au moyen-âge, la route passait au village de pêcheurs chrétiens de Yaghra, qui était fortifié (1).

Il existe aujourd'hui, vers le début du Mourad Pacha, près du pont assez ancien de Moustafa Pacha, au bord de Gueul-Bachi (marécage), un village de pêcheurs, dont le nom, Kale, signifie forteresse ; mais il ne s'y trouve aucune ruine. Si la route passait là, elle ne peut avoir franchi la petite chaîne de Chîh al-Hadîd qu'en un passage plus méridional, et avoir suivi ensuite à peu de chose près le tracé de la chaussée moderne.
1. Le Strange, 550 ; Dussaud rapproche judicieusement de Yaghra les pêcheries d'Agrest de Delaborde, 26.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

René Grousset, tome II, pages 884 et 885 — Mort du Prince d'Antioche et le Comte de Marach

Jocelin II arriva devant Edesse le dimanche 27 octobre 1146. Il cacha, dit l'Anonyme, son armée dans un oued et, à la nuit tombée, envoya en avant des troupes d'élite qui parvinrent à escalader le mur du côté ouest. La garde fut surprise, la porte ouest ouverte, et les Francs s'introduisirent en masse dans la ville. Malheureusement «  ces fous  », comme les appelle l'Anonyme syriaque, négligèrent de s'emparer immédiatement des forts de la citadelle, occupés qu'ils furent — c'est toujours la même source malveillante qui l'affirme — à piller les maisons et le bazar, «  aussi bien au détriment des chrétiens indigènes que des musulmans.  » Les Musulmans, profitant de cette faute, se réfugièrent dans la citadelle et dans les forts, et toutes les attaques dirigées ensuite contre eux par les Francs échouèrent.

Du moment que la citadelle restait aux Turcs, le coup de main était manqué. Jocelin II eut le tort de s'obstiner dans son entreprise, laissant aux princes zengides le temps d'accourir et d'encercler la ville avec une immense armée. Il se décida alors à évacuer Edesse pendant la nuit en échappant à la double surveillance de la citadelle et de l'armée assiégeante (samedi 2 novembre 1146). L'Anonyme syriaque nous fait une peinture saisissante de ce lamentable exode. A la fin de la nuit, à trois heures, la Porte des Heures s'ouvre en silence devant l'armée franque; les chrétiens indigènes, surprenant ce mouvement, comprennent qu'ils vont être abandonnés à la vengeance des Turcs et, d'instinct, suivent les Francs; alors, tumulte et désordre effroyables, cris des femmes appelant leurs enfants au milieu des ténèbres, pleurs des enfants égarés et foulés aux pieds des chevaux. Dans cette cohue de cavaliers, de familles affolées, de bétail et de véhicules se heurtant dans l'obscurité, les plus faibles succombaient, étouffés. Les Francs parvinrent à se grouper au pied de la tour dite la Colonne des Anachorètes, devant léglise des Confesseurs, encerclés aussitôt sur place par les Turcs qui les criblaient de flèches. «  Dans les ténèbres le bruit des armes turques frappant les chrétiens était pareil à celui des haches s'abattant dans la forêt sur les arbres.  » Tout était confusion et massacre.

Quand le matin éclaira ces scènes d'horreur, Jocelin II et Baudouin de Mar'ash rétablirent un peu d'ordre et constituèrent leur colonne de marche, Baudouin en tête, Jocelin à l'arrière-garde. A l'aube du dimanche 3 novembre, ils commencèrent leur mouvement vers Samosate, suivis et encerclés par les archers turcs qui, par surcroît, avaient mis le feu à la brousse. Au début, la chevalerie franque résista vaillamment et jusqu'au soir contint la ruée turque. Les Turcs, impressionnés, abandonnaient la poursuite lorsque, par une fâcheuse inspiration, Jocelin ordonna une contre-attaque. Cette initiative lui fut fatale, car la chevalerie franque se vit bientôt ramenée en désordre et, dans la panique qui suivit, ce fut le sauve-qui-peut général. Une partie des fantassins Chrétiens — 2 000 hommes de la jeunesse d'Edesse — cherchèrent un refuge momentané dans un fort en ruines sur la Colline de l'Aigle, tandis que femmes et enfants tombaient aux mains des Turcs. Jocelin, bien que blessé d'une flèche au côté, put galoper jusqu'à Samosate. Quant à Baudouin de Mar'ash — «  ce vaillant et beau jeune homme dont la fière stature dominait les foules  » —, il tomba percé d'une flèche et fut achevé d'un coup d'épée. «  Quantité de prêtres et de moines qui avaient échappé à la première prise d'Edesse périrent ce jour-là. L'évêque arménien fut envoyé prisonnier à Alep, tandis que l'évêque jacobite Basile parvenait à s'échapper à Samosate (1).  » «  Une partie des fugitifs jacobites trouvèrent asile chez leurs coreligionnaires de Mârdîn et du Shabaktan qui les traitèrent avec générosité  », tandis que la chronique syriaque, francophobe jusqu'au bout, proteste contre la dureté des autorités ecclésiastiques latines envers ceux des réfugiés qui avaient gagné le pays à l'ouest de l'Euphrate.

Tel est le récit plein d'amertume que l'Anonyme syriaque, comme le patriarche Michel, donne du drame édessenien de 1146. Certes son parti pris contre la domination franque est, dès le début, évident et, par moment, sa sympathie pour les Turcs révèle chez lui un véritable esprit de trahison envers la chrétienté. Mais il faut reconnaître que des actes comme la folle réoccupation d'Edesse par Jocelin II devaient provoquer bien des haines. Amener les Chrétiens d'Orient à se solidariser publiquement avec l'Occident, leur faire «  trahir  » leur maître turc, les compromettre irrémédiablement aux yeux de celui-ci, puis, quand la partie devient décidément trop difficile, les abandonner brusquement et sans défense à toutes les représailles et à tous les massacres, comment qualifier une aussi criminelle légèreté ? Mais n'est-ce pas ainsi que, du Caucase à la Cilicie, s'est encore conduite sous nos yeux une Europe qui se prétend en progrès ?
1. Jocelin II, qui s'était également réfugié à Samosate, fit arrêter Basile pour ses complaisances envers les Turcs et le fit emprisonner à Rûm Qal'a. Basile ne semble être redevenu libre qu'au moment de la capture de Jocelin II par les Turcs. Cf. CHABOT, Un épisode de l'histoire des Croisades, I, 170, et Comptes-rendus de l'Académie des Inscriptions, 1318, 441.

NOTE. — Voici le texte, à notre avis, décisif, de Kémâl al-Dln qui prouve que Jocelin Ier ne fut mis en possession d'Edesse qu'entre la fin d'août et le début de septembre 1119 : «  Jocelin, étant venu rejoindre Baudouin après la prise de Sermîn, reçut en fief de celui-ci le pays d'Edesse et de Tell-Bâsher. Il se rendit dans ses nouvelles possessions et fit des incursions sur la région de Bizâ'a, où il tua et fit prisonniers un millier d'hommes. Il continua sa marche sur Menbij, enlevant beaucoup de chevaux et de gens. Mais, s'étant avancé jusqu'à Râwendân, à la poursuite d'un parti de Turcomans, il subit un échec et perdit plusieurs hommes.  » (Chronique d'Alep, page 623). Ce texte situe nettement la prise de possession d'Edesse par Jocelin Ier entre la bataille de Dânîth (14 août 1119) et le retour du roi Baudouin II à Jérusalem (14 septembre), au moment où Jocelin amène à Baudouin II, à Antioche, des renforts de sa principauté de Galilée.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen, page 232 — Arrestation du Comte de Saint-Gilles

Tous furent bien accueillis par Tancrède, à l'exception de Raymond (10). Celui-ci fut, au contraire, incarcéré par Tancrède (11). L'intercession des autres croisés et du patriarche latin Bernard qui, en 1100, avait été substitué au patriarche grec antérieur, le fit relâcher bientôt, mais à la condition expresse de ne tenter aucune conquête en Syrie septentrionale. Tancrède obtenait donc la sécurité du côté de son rival franc, qui le laissait libre de régler seul à seul ses comptes avec les Byzantins.
10. Qui paraît avoir atterri à Tarse et non à Souwaïdiya ; Albert d'Aix VIII, 42, le fait arriver avec les autres à Souwaïdiya, mais capturer par Bernard l'étranger, qu'il nous a montré quelques mois auparavant être à Longiniade, port de Tarse.
11. A Sarvantikar, d'après Matthieu d'Édesse, 57, mais en tout cas peu de temps.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen, page 143 — la Roche de Roissol

C'est, croyons-nous, à Hadjâr Choghlân qu'il faut identifier la place appelée par les Francs la Roche de Roissol, jusqu'ici rapprochée d'Arsouz. Outre une ressemblance phonétique bien vague, on étayait cette hypothèse sur le texte où il est dit qu'en 1268 les Templiers abandonnèrent «  deux chastiaus quy sont là de près (d'Antioche), Guaston et Roche de Roissel, et la Terre de Port-Bonnel à l'entrée d'Ermenie.  »

Par contre, le site de Hadjâr Choghlân nous paraît correspondre parfaitement aux conditions de tous les textes précités. De plus, nous savons par Kamâl ad-dîn que Hadjâr Choghlân appartenait aux Templiers; en 1298, elle fut cédée par les Arméniens aux Mamloûks, qui en firent le chef-lieu d'un district, enfin, si Choghlân ne traduit pas Roissol, hadjâr traduit roche. La seule difficulté réside dans la détermination d'une forteresse voisine qui puisse être la Roche-Guillaume. Bektachli, près de Démirek (14), paraît devoir être exclue, car cette région appartenait aux musulmans en 1204, je ne connais pas d'autre ruine, mais, aucune forteresse jummelle n'ayant été signalée ailleurs, nous admettrons jusqu'à preuve du contraire l'identité de Hadjâr-Choghlân avec la Roche de Roissol (15).
14. Plan levé par Rey (communiqué par P. Deschamps); à Demirek. est une autre ruine très délabrée, mais non sur roche (et une ruine d'église byzantine).
15. Je n'ai trouvé nulle part le Casal Erhac, du territoire de Roissol (Revue de l'Orient Latin, VII, 151).
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Claude Cahen, page 143 — Château de Trapesac

Le débouché sud-oriental du défilé de Hadjâr Choghlân était gardé par Darbsâk (latin Trapesac). Là, comme dans l'antique Sokhoï dont elle conservait le nom (16), se croisaient les routes d'Antioche à Mar'ach, et d'Alep en Cilicie par Baghrâs ou Hadjâr Choghlân.

La forteresse n'est pas citée avant la période franque (17). Semblable en plus petit à Baghrâs, elle couronnait un mamelon rocheux au sommet duquel un aqueduc amenait l'eau de la montagne. Les ruines sont extrêmement délabrées, et utilisées par un village moderne; l'appareil de grosses pierres à bossage trahit un travail au moins en partie franc ou musulman postérieur. Un faubourg existait au pied de la forteresse.
16. Ruines antiques h trois kilomètres (Gunduzlu).
17. I. Ch., 93 v° , dit la construction «  arménienne  » (= byzantine du Xe-XIe siècle).
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Les territoires au Sud de l'Oronte

A une dizaine de kilomètres au Sud de l'embouchure de l'Oronte se dresse le Djebel Aqra, le mont Cassius de l'Antiquité, que les Francs appelaient le mont Parlier (1.728 m) où se trouvait une abbaye : «  abbatia montis Parlerii ou Palmerii  », placée sous le patronage de saint Barlaam. Sur les pentes de la montagne ou dans le voisinage se trouvaient la bourgade appelée Casambella, Cassebela (1) (aujourd'hui Qassab), et plusieurs casaux : «  Bexa = Bezga, au Nord de Qassab (2), casalia Casnapor, Colcas, Corconai et Meunserac quae sunt in montanis montis Parlerii.  » Ces trois casaux figurent dans l'acte de cession de Margat à l'Hôpital en 1186 (3). Colcas a été situé par Dussaud à Karakussé au Nord du Mont Parlier. Corconai = Keurkené au Sud-Ouest de Qassab.
Pour Casnapor, René Dussaud, page 422, note 5, proposait Karsanbol qui est loin au Nord-Est. Nous préférons Qoslar Peunar (carte Kessab au 50.000e) situé entre Keurkené et la mer.
Pour Meunserac, Rôhricht et Dussaud ont suggéré Mishraqiyé au Nord de Suweidiyé ; nous préférons l'identification de Cahen, page 167, note 13, avec Morselik au bord de la mer tout près de Keurkené.
Sur le littoral, au Sud du Mont Cassius on rencontre deux caps, le Ras el Basil et le Ras el Fasri, avec le casal Fassia (4) situé au bord de la mer et, au Sud-Est, Cimas = Chamié ; puis Caput Gloriate cité dans les Périples (5). Dans une donation à l'Hôpital faite par le Prince d'Antioche Bohémond III en 1168, il est fait mention de «  Glorieta... cum fonte qui adaquat gardinos (6).  »
A 8 km au Sud on atteint le grand Port de LATTAQUIÉ (gr. LAODICÉE que les Francs appelaient LA LICHE).
On rencontre le Nahr er Rous au voisinage duquel il nous paraît vraisemblable de situer plusieurs lieux mentionnés dans deux actes de 1186 et de 1225 (7).

A l'embouchure du Nahr, la carte (Djeblé 50.000e) indique Qal'at er Rous qui est peut-être la villa quae dicitur Russa (acte de 1186) différente de la RUSSA ou Rusa située dans le Roudj ; dans ce même acte, il est question de Polama et Pangeregan que sunt in valle Russe. Nous croyons les retrouver sur la rive Sud du Nahr er Rous à Bogharma (carte Lattaquié N.-E. au 100.000e) et Bkerrama au Sud-Est de Qerdaha (carte 200.000 »). L'acte de 1225 mentionne : «  décimas de Rossa, Potema et Pharang  » (celui-ci devant être le Pangeregan de 1186), ecclesiam de Rossa, puis Cham, Hisen, Aloso, que nous croyons reconnaître à peu de distance à l'Est dans les localités (du Nord au Sud), à l'Ouest de Qerdaha : Qamoua, Houssainiyé (carte 50.000e Qerdaha), Aïn el Louzé (carte 50.000e Djeblé).
Ce même acte de 1225 cite, comme celui de 1186, Colcas que nous avons vu au Nord du mont Parlier et deux casaux qui paraissent se situer aisément sur la carte : Coquet, Jobar ; Coquet = Qouaiqa, au Nord du Nahr er Rous, Jobar évidemment sur le Nahr Jobar au Nord de Banyas.
Djebelé, la très ancienne ville de Gabala (appelée au Moyen âge : latin GABULA ; franc ZIBEL, GIBEL ; arabe Djabala) eut de tout temps une assez grande importance commerciale, grâce à son port. Elle servait de débouché très loin à l'intérieur, non seulement à travers le DjebelPlan du port de Djebel par E. Rey
Djebel Bahra
Bahra, mais au-delà de l'Oronte jusqu'à Apamée (8). Au temps des croisades elle fut le siège d'un évêché. Rey nous apprend que «  les Francs transformèrent en forteresse le théâtre de l'époque romaine. On se borna à murer la plupart des ouvertures et à le flanquer de tours carrées massives appliquées aux angles et sur le pourtour. Seulement comme ces constructions offraient moins de résistance que la maçonnerie antique, elles ont presque entièrement disparu... quand je visitais la ville en 1859 il existait encore au Sud-Est sur une assez grande longueur des restes de l'enceinte élevée par les croisés. Elle était construite en gros blocs, taillés à bossage et les courtines étaient flanquées de saillants carrés ou barlongs, ce qui rendait ces murs de tous points semblables à ceux de Tortose... malheureusement en 1864 je constatai qu'il n'en restait plus trace (9).  »
La terre de Gereneis est sans doute Ghanneré à l'Est de Djebelé (10).

A l'embouchure du Nahr es Sinn se dressait, à l'emplacement de l'antique Paltos, un fort construit par les Francs, le TORON DE BELDA. En 1164 il est donné à l'Hôpital par le Prince d'Antioche Bohémond III (11). Dans plusieurs actes il est question de ce Toron et du casal Beaude ou Balda, Belda, Boldo, écrit aussi Belne (12). Le nom demeure dans le Ras Baldé el Malik. Cette petite ville sur le littoral était entourée de fossés où les eaux de la mer et du fleuve se réunissaient (13). Le Toron de Belda devait être une forteresse assez importante puisque dans la lettre adressée au moment de la chute d'Antioche au prieur de Saint Gilles (du Gard) le 27 mai 1268 par Hugues Revel, Grand Maître de l'Hôpital (14), celui-ci décrit l'état misérable de la Terre Sainte : «  tota marchia et fronteria Saracenorum conversa est super castra nostra Cratum et Margatum et etiam super Beldam.  » A 8 km au Nord était le casale Sancti Aegidii qu'on retrouve à Aïdié (carte Lattaquié au Nord-Est 100.000e - autres cartes Ydie) (15).

A l'Est du Nahr es Sinn on rencontre d'abord le casal Assenem = Hessane (16), puis trois casaux donnés en 1178 au Temple par Renaud II Masoiers : Talaore = Tell HoueriBesenen — Bessinecastellum Brahin = Braïne (17).

Sur le Nahr Hreïssoun est un petit château ruiné, le CASTELLUM ERICIUM cité en 1151 dans un acte où Renaud II Masoiers cède à Guillaume Redosle casal Blanc et le château Ericium (18). Ce lieu porte sur la carte le nom du fleuve. Au Sud de ce Nahr le casal Albol : Bab el Louta (19). Puis c'est le Nahr Jobar sur lequel se trouvait évidemment le casal Jobar qu'on ne retrouve pas sur les cartes. Nous l'avons cité dans un acte de 1225 émanant du Pape Honorius III qui confirme les biens de l'évêché de Valénie (Banyas) (20). Entre le Nahr Jobar et le Nahr Hreïssoun nous localisons le casal Anodesim à Ennazé, car il est cité en même temps que le château de MALAVANS (Malaïcas) dont il est proche. Nous retrouvons ce même lieu dans l'acte de cession des biens de Margat à l'Hôpital en 1186 sous le nom d'Andesin (21). La ville épiscopale de VALÉNIE (aujourd'hui Banyas) est au bord de la mer. Elle est dominée à 3 km 500 à vol d'oiseau par le sommet que couronne la grande forteresse de MARGAT (aujourd'hui Marqab). Dans le voisinage immédiat de Banyas on retrouve un grand nombre de casaux (22). La Principauté s'étendit au Sud de Banyas et de l'éminence couronnée par Margat, à un des ruisseaux qui coulent au Sud du Nahr Banyas, sans doute le Nahr el Bas (23).

Les territoires au Sud d'Antioche et à l'Ouest de l'Oronte depuis le Pont de Fer.

A 9 km au Sud d'Antioche se trouve Daphné (aujourd'hui Beit el Ma), «  la maison de l'eau  », célèbre depuis l'Antiquité, avec son bois, planté surtout de cyprès et de lauriers, et ses sources qui à travers un terrain accidenté s'épandaient en une multitude de cascatelles. Les Croisés à leur tour subirent le charme de ce site.
Plus loin, à 14 km d'Antioche, se dresse dans la montagne, à 379 m d'altitude le château de CURSAT (latin Cursatum, Cursarium) (24) appelé dans les chroniques arabes Qoseïr (plus récemment Qal'at es Zau ; carte ottomane au 20.000e Qal'at el Akd ; carte Antioche 1944 : Okcusar Kaleikasi) (25). Il en est question en 1134 lorsque le roi Foulques qui était intervenu dans les affaires de la Principauté s'en empara. Cette forteresse était en bonne position pour surveiller l'approche d'Antioche par le Sud. Plus tard le château fut acquis par le Patriarcat d'Antioche, entre 1155 et 1165 (26). En 1188 Saladin ne s'en empara pas (27).
Après 1256 il fut procédé au château de Cursat à d'importants travaux de fortification demeurés intacts et qui sont un des plus beaux témoins de l'architecture militaire franque du XIIIe siècle en Syrie (28).

A 18 km au Nord-Est d'Antioche était le fameux Pont de Fer, Djisr el Hadid, sur l'Oronte. Les textes latins disent Pons Ferri ou Pons Farfaris. C'était un pont fortifié que défendaient deux tours où se tenaient cent arbalétriers quand les Croisés l'enlevèrent de haute lutte le 20 octobre 1097. En 1161 le Roi Baudouin III fit renforcer ces tours.

Près de là un acte du Prince Bohémond III, daté de 1168, mentionne la Gastine Dendema (29) que nous proposons de situer à Midenbo, tout près du Pont. Un acte du 6 mars 1163 signale le «  casale Naharia... in via que de urbe Antiochia itur ad pontem Farfaris.  » Nous proposons de le situer à Narlidjé (30).
En 1181 Bohémond III, Prince d'Antioche, donne au monastère S. Mariae de Valle Josaphat, où sa mère Constance, son frère Renaud et sa soeur Philippa sont inhumés, divers casaux dont «  in piano Antiochiae casale Phargaala (31)  » que Rôhricht a identifié avec Ferzala près du fleuve au Sud de Dendema.

A l'aide d'autres actes nous allons tenter de situer certains lieux de cette région. La tâche est hasardeuse, car ces actes ne suivent pas l'ordre géographique ; sans doute les rédacteurs ont-ils suivi l'ordre chronologique de diverses acquisitions figurant dans des actes antérieurs. Cependant on peut supposer que certains sites qui se suivent dans l'énumération peuvent être rapprochés et former de petits groupes.
Nous nous aiderons surtout de trois actes datés de 1168, 1179, 1186 où certains noms sont répétés. L'acte de 1186 (32) qui est fort important puisqu'il comporte l'abandon par Bertrand Masoiers de son château de Margat et des domaines qui en dépendaient, signale presqu'à la fin de la liste de ces domaines : abbatiam de S. Maria, casale Bodoleie, medietatem casalis Gorrosie, Mastabe. Claude Cahen pense que l'abbaye citée est Sainte-Marie du Fer près du Pont de Fer. Nous proposons de situer Bodoleie à Beit Aliane à l'Est de Tortose et Mastabeh aussi à l'Est de Tortose (33). Quant à Gorrosie il a été situé à Djerisiyé au Sud de Margat (34).

Plus au Nord nous trouvons près de l'Oronte sur la rive gauche quatre casaux mentionnés dans un acte de 1179 (35) situés au N.-O., de Darkoush : Seferie = Seferi ; Bequoqua = Ain Koga ; Vaquer = Bach Beri ; Cofra = Kefr A bit.

Remontons le cours de l'Oronte et nous trouverons dans le même acte d'autres sites, dont certains sont déjà inscrits dans un acte de 1168 (36), et un peut-être dans l'acte déjà cité de 1186.
L'acte de 1168 (37) est un don de Bohémond III à l'Hôpital : il cite Rochefort cum abbatia, Cavam, Leuoniam, Tala, Bachfela, Gaïgon...
Rochefort, Claude Cahen (38) suggère la forteresse de Bourzey, et pour Cavam : Shaqif Kafar Doubbin ou Darkoush, ces deux châteaux comportant des grottes : «  Shaqif.  »
— Pour Levoniam nous proposons Houénié Kastal, au Nord-Ouest, du château de Sarmaniyé.
Tala : peut-être Tell' Aali (carte 50.000e Jisr ech Chorhour) au Nord du Nahr el Abiad.
Bachfela : Beqfala au bord de ce Nahr.
Gaigon : Qaiqoun au Nord de Tell Aali.

L'acte de 1179 énumère Caveam et abbatiam... Granacherie (non situé) et Casale caveae Livoniae, Baqfala et Gaigum. Nous retrouvons donc là trois lieux cités dans l'acte de 1168.

L'acte de 1186 paraît nous apporter aussi quelques localités : «  Farangi, Come, Castellum Popos (ou Pospos) (39) cum casali suo, casale Kaynon, Alus...  » Au Nord du château de Sarmaniyé nous trouvons Farangi, identifié par Dussaud (page 154, note 3) avec Kefrendjé ; Alus identifié par Dussaud (page 129) avec Hallouz ; pour Popos ou Pospos nous proposons Bezbass (carte au 50.000e : Ordu) au Nord-Ouest de Kefrendjé ; pour Come: Kern Aya au Nord de Kefrendjé ; pour Kaynon: Ghani au Sud-Est d'Hallouz, mais peut-être ce Kaynon est-il le Gaigon des actes de 1168 et 1179, ce que propose Dussaud (page 429).

Il nous faut parler ici des localités au voisinage de Nahr el Kébir Nord qui, avec ses affluents, creuse une ligne médiane entre l'Oronte et la mer depuis ses sources dans le Djebel Baer, non loin d'Ordou jusqu'à son embouchure au Sud de Lattaquié. Du Sud au Nord on rencontre Torosse (Rey, Colonies Franques, page 343) que Dussaud (page 422) identifie avec Laitor, Lator, par où passait la route de Lattaquié à Antioche ; elle gagnait ensuite Casambella, identifié avec Qessab, au pied du mont Cassius. C'est par là que passa en 1119 le roi Baudouin II quand il se porta au secours d'Antioche (40).

A l'Est, dominant un affluent du Nahr el Kébir, le Nahr Aïdo, le Fort EL AID ou QAL'AT EL AIDO défendant à 15 km au Nord la grande forteresse de Saône. Un corps de troupe de Saladin vint enlever aux Francs cet ouvrage le 30 juillet 1188, le lendemain de la capitulation de Saône. Non loin de là, se trouvaient deux casaux qui firent aussi partie des domaines des seigneurs de Saône et que ceux-ci donnèrent à l'Hôpital : Tricheria (1170), Tricaria à 12 km au Nord-Ouest de Saône, et Homedin à 8 km à l'Ouest de Saône (41).

Un acte de mai 1186 (42) nous apprend qu'Etienne d'Aillant cède à son frère trois casaux que nous croyons pouvoir situer dans le voisinage : Noortha, Suyjac et Corrosie.
Noortha, à l'Ouest du Nahr el Kébir est peut-être, près de Torosse, Morrat, carte ottomane ; Mogharate sur la carte française Lattaquié-Hama de 1934 ;
Suyjac est assurément Zouayek, plus au Sud ;
Corrosie, ce pourrait être Qourshiyé, aujourd'hui Khan Bektache, au confluent du Nahr Qourshiyé et du Nahr el Kébir. On y voit encore une tour médiévale sur le Tell el Ghab.
C'est à Qourshiyé que Saladin fit étape après la prise de Saône et marchant sur les châteaux de Shoghr et Bakas.

Enfin tout près de l'embouchure du Nahr el Kébir à l'Est, nous situons à Henadi le casal Hanadia dont en 1181 Bohémond III, prince d'Antioche, confirme la donation à l'abbaye de Josaphat (43).

La région septentrionale du Djébel Ansarieh

Il nous reste à situer certains lieux dans la région septentrionale du Djebel Ansarieh (44) entre — à l'Ouest le Nahr el Kébir Nord qui se jette dans la mer au Sud de Lattaquié — à l'Est l'Oronte — au Nord la région du Nahr el Abiad, affluent de ce fleuve.
Il s'agit surtout de châteaux dépendant de la Principauté d'Antioche et situés au Nord du territoire des Assassins. Plusieurs ne sont signalés que par des chroniques arabes à l'occasion de la campagne de Saladin en 1188.

Du Sud au Nord nous rencontrons :
Le château de BALATONOS (Qal'at Mehelbé) à 774 m sur un sommet du Djebel Arbaïne d'où l'on découvre une vue très étendue au contact de la vallée du Nahr el Kébir. Près de là passaient des pistes unissant les ports de Lattaquié et de Djebelé avec l'Oronte.
Au Sud de Balatonos commence le Djebel Bahra, aux gorges étroites dont les flancs s'élèvent brusquement au-dessus de la plaine côtière.
Le fort de FIHA signalé par un chroniqueur arabe doit se trouver dans le voisinage, peut-être Jiblaya ?

A 11 km au Nord de Balatonos se dresse la puissante forteresse de SAONE (Sahyoun) (altitude 439 m) comportant l'enceinte la plus vaste des châteaux des croisés, appartenant à l'une des plus nobles familles de la Principauté, dont les seigneurs possédaient non seulement la forteresse de Balatonos et les forts du voisinage mais aussi un vaste territoire Outre Oronte, s'étendant jusqu'à SARDONE (Zerdana) à 80 km de là.
Saône (45) se dresse sur un des contreforts du Djebel Darious couronnant une crête formant un triangle allongé que deux ravins bordés d'escarpements resserrent et isolent en se réunissant à la pointe de l'enceinte à l'Ouest.
En 1936 le capitaine Jean Gave m'avait signalé sur une éminence à 2 km 500 au Nord de Saône, une ruine qui devait être un poste d'observation pour les Francs occupant Saône. Elle est en effet indiquée sur la carte au 50.000e Haffé, à l'Ouest de Haret ez Zaarour à l'altitude de 500 m avec la mention : ruines (46).
De cette position dominante, on voit entièrement la forteresse depuis le donjon jusqu'à l'extrême pointe Ouest de la basse-cour. Au Nord, la vue est très étendue en direction du Cassius et l'on aperçoit la croupe que couronnait Qal'at el Aïdo.

Vers le Sud on reconnaît également le sommet occupé par QAL'AT MEHELBÉ ; de ce Fort, les vues sont aussi très étendues en direction de Lattaquié et Djebelé.
Il ne reste que peu de chose de cette construction. Le terrain est jonché de blocs de pierres lisses de 40 à 60 cm. On retrouve la trace d'une poterne et la base d'un pan de mur d'une quinzaine de mètres de longueur et épais de 2 m. Le parement extérieur de ce mur dont les blocs sont liés par un épais mortier contenant des traces de brique pilée laisse supposer que cette construction remonte à l'époque byzantine. Mais il est vraisemblable qu'une petite garnison franque occupa ce poste d'observation pour assurer la liaison optique de Saône avec Qal'at el Aïdo dont il va être question.

A l'Ouest de Saône, le Fort de DJAMAHIRHIYOUN, peut-être DARHARAYOUN.

Au Nord-Est de Saône la forteresse de BOURZEY (Qal'at Marza, carte au 200.000e Lattaquié-Hama de 1934, et carte au 50.000e Rhab Nord), forteresse importante, dressée à 530 m environ sur un sommet escarpé, au-dessus du Ghab, gardait un passage qui assurait l'accès le plus direct de Saône avec le Roudj, par le col du Nebi Younès à l'altitude de 1500 m.

Le fort de SARMANIYÉ, aussi au bord du Ghab, à 8 km au Nord de Bourzey.

Le château d'EL AÏD (Qal'at el Aïdo) à 14 km à l'Ouest de Sarmaniyé, dominant la vallée du Nahr el Aoueïnate, affluent du Nahr el Kebir, et commandant la grande route de Lattaquié à Djisr esh Shoghr.
Tout près de Qal'at el Aïdo à l'Ouest se trouve el Qourshiyé (47), qui fut, nous l'avons dit, une étape de Saladin en 1188. Le Fort de LIVONIA que nous avons proposé de situer à Houénié Kastal à 5 km au Nord-Ouest de Sarmaniyé.

Tell Kashfahan, autre étape de Saladin, dans sa marche sur les châteaux de SHOGHR et BAKAS ; nous proposons de le situer à Aïn el Hachchaché, rive Ouest de l'Oronte, à côté de Djisr esh Shoghr.
Les châteaux jumelés de SHOGHR et BAKAS entre Tell Kashfahan et le Nahr Abiad. Ces châteaux et Tell Kashfahan étaient en vis à vis du château d'Arcican sur l'autre rive de l'Oronte.

A quoi il faut ajouter, au Nord du Nahr Abiad, SHAQIF KAFAR DOUBBIN et plus au Nord, mais sur l'autre rive de l'Oronte, DARKOUSH. Là un pont franchit le fleuve. Un chemin menait de Shaqif Kafar Doubbin à ce pont. Darkoush se trouve au bord d'une gorge où coule le fleuve à une grande profondeur. Il ne reste plus rien du château que les Francs y avaient construit, sans doute dès la première moitié du XIIe siècle. Les habitants de la localité en ont employé les matériaux. Il était en partie creusé dans le roc (48). De Darkoush, des routes conduisaient au Sud vers le Roudj, au Nord vers Salqin et Harim, à l'Est vers le défilé d'Ermenaz et le Djazr.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Territoires au Sud de l'Oronte

1. Guillaume de Tyr, livre I. XII, c. 11, page 527. — Gautier le Chancelier, livre I. II, c. 9, Historiens Occidentaux des croisades V, page 116.
2. Acte du 19 mars 1179, Alexandre III, au Latran, confirme ses droits et possessions à l'abbaye du Mont Sion à Jérusalem ; Rôhricht, Reg., n° 576.
3. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496.
4. En 1158 le Pape Adrien IV confirme des biens à Sainte Marie latine de Jérusalem : casale Faxias (Rôhricht page 158, n° 331). En 1186 dans l'acte de cession de Margat à l'Hôpital : «  Fassia cum... pertinentiis suis in terra et in mari, casale Cimas...  » Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496.
5. Rey, page 341 ; du même les Périples dans Revue de l'Orient Latin, II, 1, page 334.
6. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 391, page 267. Rôhricht, Reg., page 112, n° 428. Ce casal était situé à Ibn Hani dans une anse sur le bord Nord du cap. Wilbrand d'Oldenbourg le cite dans son voyage de 1211-1212, venant de Lattaquié et marchant vers le Nord «  Inde transivimus quoddam casale bonum, Gloriet appellatum  » Édit. J. C. M. Laurent, page 171.
7. Premier février 1186. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496, acte de cession de Margat et ses dépendances à l'Hôpital — Rôhricht, Reg., n° 649, page 171-172. — Acte du Latran, 17 mars 1225 : J. H. Pitra, Analecta novissima Spicilegii Solesmensis altera continuatio, Tusculanum, 1885, tome I, n° 33, page 587-588. Rôhricht, Reg., n° 971, page 255. Rey cherchait aussi Vallis Russa dans la région de Djebelé.
8. Dimashqi dit qu'elle était «  le port de Balatonos.  » Traduction Mehren, page 285. — Voir Dussaud, page 136.
9. Rey : Étude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés..., 1871, page 215-216, et plan du port, page 175, figure 45.
10. Acte de 1186 Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496. Peut-être faut-il rapprocher Gereneis du petit château de Saint-Gerennes signalé par Cahen, page 172.
11. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 311, page 224-225 : «  in territorio Gibelli dono Hospitali Turonem de Beauda.  » Rôhricht, n° 387, page 102, donation renouvelée le 1er janvier 1168 : «  casale S. Egidii cum Torone de Belda  » Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 391, page 266-268. Rôhricht, n° 428, page 112.
12. Rey, page 333 signale que dans un acte de 1233 le Nahr es Sinn est appelé flumen Belne. Ce casal est mentionné en 1178, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 545, page 370 ; la même année (Boarida mauvaise lecture). Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 546, page 370-1 ; en 1186, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496.
13. Dussaud, page 134-135. — Cahen, page 171.
14. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome IV, n° 3308 bis, page 291-293. — Dans la trêve de dix ans conclue en 1285 entre le roi Léon III d'Arménie et Malik al-Mansur, sultan d'Egypte, celui-ci en énumérant ses principales possessions dans cette région cite Margat, Banyas, Beldah et Djebelé ; Rôhricht, Reg., n° 1457, page 380.
15. Il en est question dans des actes de 1168 : c. S. Egidii cum Torone de Belda, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 391, page 266-268 ; mars 1175 : «  predium quod appellatur S. Egidii prope urbem Gabuli  » Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 475, page 326-327.
16. Acte de 1186, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 649, page 171.
17. Rôhricht, Reg., n° 568, page 151. Castellum Brahim est encore cité en 1186, ibid., n° 649, page 171 et Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496.
18. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I n° 201, page 155 (simple analyse). Dussaud, page 131, note 12 pense que pour construire ce fort les croisés ont utilisé les matériaux d'un temple antique.
19. Acte de 1178 ci-dessus.
20. 17 mars 1225. Rôhricht, n° 971, page 255.
21. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496.
22. Certains sont faciles à identifier; ainsi dans un acte de 1174 (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 521, page 313 : Tyron = Tiro; Archamia = Barmaya ; Meserafe = Mchairfé; Beluse = Blouzé; dans l'acte de 1178 déjà cité le casal Soebe se retrouve à Assaïbé. Dans un acte de 1185 la Gatine Ubin qui se situe à Oubine tout près de Tyron. Par cet acte (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 763 page 484) Renaud seigneur de Margat fait don à l'Hôpital de cette gâtine «  ubi casale aedificaretur et cisterna foderetur.  »
23. Voir Comté de Tripoli.
24. Appelé le Coursaut dans un projet de croisade du XIIIe-XIVe siècle publié par Kohler, Revue de l'Orient Latin, X, page 429.
25. Rey, page 337. — Van Berchem, page 241. — Dussaud, page 429.
— Michel le Syrien, III, page 234. L. XVI, ch. 5, éd. Chabot, III, page 234, voir Cahen, page 318.
26. Guillaume de Tyr, 1. XIV, c. 4, page 611.
27. Jacques de Vitry, Historia orientalis page 1119 : [Saladin] «  totum obtinuit Antiochenum Principatum, excepto Castro inexpugnabili domini Antiocheni Patriarchae quod Cursatum appellant.  »
28. Van Berchem, page 241-251, plan, figure 141-148. Photo planche LVI.
29. Rôhricht, Reg., n° 451, page 118.
30. Casale Naharia, 6 mars 1163 ibid., n° 379, page 99-100 ; casale Naherie, 14 mars 1265, n° 1337, page 350. — On trouve aussi Gastina Naria, 25 nov. 1177; Rôhricht, Reg., n° 550, page 146, et 10 oct. 1212, Rôhricht, add., n° 859a, page 56.
31. Rôhricht, Reg., add., n° 605a, page 38, sept.-déc. 1181, à Gabuli = Djebelé.
32. Margat, 1 février 1186. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 783, page 491-496. Rôhricht, Reg., n° 649, page 171-172.
33. On verra plus loin (les domaines des seigneurs de Margat) que nous formulons pour Mastabeh une seconde hypothèse.
34. mai 1186. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome IV, n° 804 bis, page 265-266. — Rôhricht, add., n° 651, page 44.
35. 5 février 1179. Ernest Strehlke, Tabulae Ordinis Theutonici, page 10. — Rôhricht, Reg., n° 555, page 147. C'est un don de Bohémond III, Prince d'Antioche, à Joscelin (III) d'Edesse, sénéchal de Jérusalem.
36. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I n° 391, page 266-268. — Rôhricht, Reg., n° 428, page 111-112.
37. Janvier 1168 (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 266-268, n° 391. — Rôhricht, Reg., 111-112, n° 428.
38. Cahen, page 161.
39. Pour ces trois lieux nous faisons une réserve, car nous trouvons beaucoup plus au Nord, à l'Est de Cursat : Firincar qui serait Farangi, Cumis qui serait Come, et au bord de l'Oronte, Bazbaz qui serait Pospos (carte Antioche au 200000e éd. de 1944). Ne pouvant prendre parti nous inscrivons deux fois ces trois localités.
40. Guillaume de Tyr, XII, 11. — Historiens Occidentaux des croisades tome I, page 527. Gautier le Chancelier, Bella Antiochena, II, 9 éd. Hagenmeyer, page 259 et n. 8 et 17.
41. En juillet 1170, Roger, seigneur de Saône, avec l'accord de sa femme Avicia et de ses frères Jarenton et Joscelin donne à l'Hôpital le Casal Tricheria (sur les cartes : Rigara, Zegharo, Zgharo, Srarou). Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 229, n° 417 ; Rôhricht, Reg., page 124, n° 473. En 1175, Bohémond III, prince d'Antioche confirme le don du casal Tricaria fait à l'Hôpital par Jarenton seigneur de Saône. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 234, n° 472; Rôhricht, Reg., page 139, n° 523. En 1175, un acte d'Aimery, patriarche d'Antioche, concerne les casaux de Tricaria et de Homedin (Hamidé, Hamada) donnés jadis à l'Hôpital par Roger de Saône. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 325-326, n° 474. — Rôhricht, Reg., page 136, n° 513.
42. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome IV, page 265-266, n° 804 bis. — Rôhricht, Reg. add., page 44, n° 651 bis.
43. Rôhricht, Reg. add., page 38, n° 605 a. — Voir Delaborde, Chartes de Terre Sainte provenant de l'abbaye N.-D. de Josaphat, dans Bibliothèques des Écoles françaises d'Athènes el de Rome, 19e fasc., 1880, 26. — Kohler, Charles de l'abbaye N.-.D. de Josaphat, 1900, dans Revue de l'Orient Latin, VII, page 151-152. — Voir aussi Cahen, page 167, note 13.
44. Rappelons que la partie méridionale du Djebel Ansarieh dont le massif commence au voisinage du Crac des chevaliers et de Masyaf porte le nom de Djebel Bahra.
45. A 33 km de Lattaquié par une bonne route récemment construite par les soins du gouvernement syrien pour faciliter la visite de ce site admirable et de ce très intéressant monument.
46. Inscrit sur la carte de la campagne de Saladin en 1188.
47. Dussaud, carte IX B 3. C'est probablement le Corrosie cité dans un acte de mai 1186, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome tome IV, n° 804 bis, page 265-266.
48. Claude Cahen, page 160-161, rappelle qu'un texte Franc, la lettre d'Ermenger, cite des forteresses enlevées par Saladin en 1188 et parmi celles-ci Cavea ce qui correspond au terme Shaqif des textes arabes qui signifie grotte ou caverne. Il en conclut que Cavea désigne soit Shaqif Kafar Doubbin, soit Darkoush ; il nous semble qu'il vaut mieux retenir le premier, car les chroniques arabes désignant de nombreux châteaux pris par Saladin dans cette campagne ne font pas mention de Darkoush.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

La Chronique de Michel le Syrien contient la notice suivante :
«  La même année mourut aussi le patriarche des Francs d'Antioche, qui est Aimery. Il mourut dans sa forteresse de Qoçair (1). Les Francs transportèrent son corps à Antioche et l'ensevelirent dans la grande église (2). On lui trouva une très grande fortune. Ils établirent à sa place un des prêtres âgés, qui s'appelait Arnoul.  »
«  La même année  » signifie, d'après le contexte : «  En l'année 1504  » où mourut Grégoire IV, catholicos des Arméniens. Aimery serait donc mort, selon la concordance usuelle, entre le 1er octobre 1192 et le 30 juin 1193. Malheureusement la chronologie de Michel n'est pas toujours établie d'une façon absolument certaine.
1. Le Cursarium ou Cursat des écrivains francs. Célèbre forteresse près d'Antioche, au lieu appelé aujourd'hui Qalatel-Zau. M. Van Berchem lui a consacré une monographie dans son Voyage en Syrie, pages 246-251 et plan LVI. (Mémoires du Caire, tome XXXVII).
2. Elle était dédiée à saint Pierre.
Retour au texte
Sources : La Cronique de Michel le Syrien, note de M. l'Abbé J.-B. Chabot

L'acte de 1168 est un don de Bohémond III à l'Ordre de l'Hôpital

«  ...Notificetur igitur omnibus christicolis... quod ego Boamundus principis Ramundi filius ...princeps Antiochenus... dono et concedo ...sancto Johanni Hospitalis Jherusalem... ejusdemque Hospitalis magistro nomine Girberto... Rochefort cum abbatia et pertinentiis suis omnibus ; Cavam quoque cum pertinentiis ac divisiis suis ; Levoniam quidem cum divisis suis ; Tala cum divisis ; Bachfela cum divisis suis et Gaigon... Glorietam... cum pertinentiis et divisis ejus et cum fonte qui adaquat gardinos ; casale ...s. Egidii cum torone de Belda et cum pertinentiis suis necnon et medietatem Rogie cum pertinentiis suis et aliam medietatem cum pertinentiis suis eidem Hospitali concedo quam cito liberaverit et aquitaverit eam a Reinoldo Masoerio et ab heredibus ejus ; et Arcicant cum pertinentiis suis, Farmith quoque cum pertinentiis suis necnon et Femiam cum lacu et pertinentiis suis, Logis cum pertinentiis ejus et Bochabes cum casali de Pailes et alias dominationes et liggiancias quas Femia habet in terra Syrie et alibi, ubicumque habeat nominatas et non nominatas ; Berssaphut quoque cum pertinentiis suis, castellum de Lacoba cum pertinentiis ejus, Tolomota cum pertinentiis ejus. Hec omnia, scilicet proprium meum, dominationes et litgiancias quas in illis habeo, dono et concedo prefato Hospitali Iherusalem, concessu et voluntate omnium illorum qui jus, feodum et hereditatem in illis habebant. De ista si quidem prescripta et supra nominata terra fratres Hospitalis guerrabunt quando voluerint et cum eis placuerit, accipient inde treugas... Hujus utique rei testes sunt : Silvester consanguineus principis, Rainaldus Masoer, Robertus Mansel, Rotbertus Gaufredi filius, Bonabulus, Roggerius de Surdavalle, Eschivardus, Petrus camerarius, Johannes de Salquino, Gaufredus Falsardus dux Antiochie et frater ejus Guido Falsardus, Paganus de Castellud castellanus Antiochie, Radulfus de Furno, Radulfus de Neun, Willelmus de Tirel ma(r)escalcus et frater ejus Simon, Petrus de Melfa vicecomes, Terricus de Tornai, Boninus et alii quamplures...  »
Retour au texte
Sources : Janvier 1168 (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 266-268, n° 391.

René Dussaud, page 136. — Djebelé ou l'antique Gabala

Localisation de Djebelé ou l'antique Gabala

«  Un petit tell au bord de la mer, entre deux criques, semble indiquer l'emplacement d'une ville ancienne ; la côte forme ici d'étroits mouillages, creusés entre des promontoires rocheux et pouvant abriter des barques (1).  »

Djebelé, l'antique Gabala, conserve en partie une muraille faite de matériaux divers ; son port, protégé par des digues en gros blocs, comme son théâtre, encore bien conservés à l'époque de Renan, sont détruits. C'est certainement le théâtre, transformé en forteresse, que vise Yaqout lorsqu'il signale que Gabala, prise par les Arabes en 638 et démantelée, fut réparée par Mou'awiya qui éleva une forteresse en dehors des murs de la ville. A l'entrée de la ville se dresse la belle mosquée où est enterré un des grands saints de l'Islam, Sultan Ibrahim, prince de Balkh, qui renonça à la couronne pour se consacrer au culte de Dieu. Il mourut à Djebelé en 778 de notre ère et y fut enterré.

Dans l'antiquité, la ville se signale, par un monnayage autonome, au second siècle av. J.-C., puis par un grand nombre de bronzes de l'époque impériale. Son importance tient à ce qu'elle sert de débouché à l'intérieur. Di-mashqi l'appelle «  le port de Balatonous.  »
1. VAN BERCHEM, Voyage, I, p. 94. La carte de l'E.-M. 1920 note bien les deux criques de part et d'autre de l'élévation dite Tell Soukas. — Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 10 : Claude Cahen, page 172 — Casal Gereneis

Plusieurs actes de Raymond Roupen établissent une relation certaine entre La Vieille et Djabala-Gibel ; on pourrait sans doute penser aussi bien à Balâtonos, mais un autre acte cite autour de la Vieille quatre villages, dont deux, aux noms caractérisés de Bessil et Carnehalia, se retrouvent aujourd'hui près de Bikisraïl dans Besseïn et Garnéhali (25); surtout, les récits de la prise de la Vieille par Tancrède, en 1111, dans Albert d'Aix, et de Bikisrâil, dans Kamâl ad-dîn et Ibn al-Fourât, se correspondent exactement, tandis que Balâtonos fut occupée, dans des circonstances inconnues, vers 1118 (26). Dans la même région l'acte précité nomme un autre petit château, Saint-Gerennes (?) (27).
25. Acte de Saint-Jacques ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Gérusalem, tome II, 122, 127, 175, 71.
26. Kamâl ed-din, 599 ; I. F., I, 47 r° ; Albert d'Aix, 685.
27. Il nomme encore près Bikisrâil Neni, Nenenta, Hala (?), plus loin Guerrae, Baldania, Gipsum. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Gérusalem, tome I, 491 ; connaît une terre de Gereneis. Un casal Burion ou Busson est dans la montagne de Djabala.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 13 : Claude Cahen, page 171 — Casal Balda

En continuant vers le sud, on atteignait l'embouchure du Nahr as-Sinn, cours d'eau aussi gros que court, franchi par un pont ; là se trouvait l'antique Paltos, devenue au moyen-âge Balda, entourées de fossés inondés unissant le fleuve à la mer (21). Au sud encore, Iloureïsoun, sur le cours d'eau du même nom, est certainement l'Ericium des Latins, voisin de la mer et de Manîqa.
21. Voir René Dussaud, page 135 ; on trouve aussi Boldo, Belna, Beauda (d'où Bearida d'un copiste) ; à côté, casal Saint-Gilles (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266).
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 13. Renée Dussaud, page 134-135. — casaux Boldo, Belna, Beauda

Evêché à l'époque byzantine, Paltos fut ruinée par la conquête arabe et Mou'awiya en utilisa les pierres pour reconstruire Djebelé. Au temps des croisades, on signale, dépendant de Margat, un casal Beaude, autre forme de Baldé, qui fut vendu le 20 août 1178 aux Hospitaliers. Ceux-ci possédaient depuis dix ans le toron de Belda construit à l'embouchure du fleuve (1). Dans le voisinage, une terre de Sancti Aegidii ou Saint-Gilles (2) n'a pu être identifiée. On peut se demander si le nom ne subsiste pas dans celui de Aidié entre Banyas et Djebelé, au voisinage de Soukas.

Les historiens arabes nous ont conservé des détails topographiques curieux à l'occasion de la campagne de Saladin, en 1188. L'armée du sultan est arrêtée par le Nahr es-Sinn, fleuve large, profond et sans gué. Comme un seul pont était jeté sur le fleuve, le sultan le réserve aux bagages et, à la tête des troupes légères, il prend à droite pour remonter le cours du fleuve jusqu'au dessus de la source et redescendre par la rive droite. C'est ainsi qu'on vit les soldats suivre les deux rives du fleuve en sens inverse. Si 'Imad ed-din rapporte que Saladin campa à Baldé avant l'arrivée des bagages, c'est pour montrer que, malgré le détour, le sultan arriva le premier. «  Cette petite ville est située, ajoute 'Imad ed-din, à l'ouest du fleuve (et) sur le bord de la mer. Ses deux autres côtés sont entourés de fossés dans lesquels se rencontrent les deux mers.  » Nous comprenons que le fossé débouchait d'un côté dans la mer, de l'autre dans le fleuve. Précisément, dans le fleuve, on remarque le départ d'un canal.
1. Le Strange, Palestine, page 57, la forteresse Balda constituait une des places les plus fortes et aurait été démantelée par sa propre garnison à la suite de discordes.
2. Rey, Colonies Franques, page 352 : SAINT-GILLES, casal voisin de Zibel, situé entre cette ville et le Toron de Boldo, et qui fut concédé en 1167 à l'Hôpital par Bohémond, prince d'Antioche. Ce lieu paraît avoir été très rapproché de Boldo. Position à fixer. — Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

René Dussaud, carte IX B 3. — localisation de Qourshiyé

Templiers

C'est probablement le Corrosie (Qourshiyé) cité dans un acte de mai 1186, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome tome IV, n° 804 bis, page 265-266. — Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 25 : Claude Cahen, page 318 — Forteresse d'Qoseïr

Enfin, postérieurement à 1133 où Foulque, allié du patriarche, assiège Qoçaïr (40), et peut-être même à 1155, mais avant 1166, le patriarche acquiert cette forteresse qui devient dès lors la place de sûreté où il dépose ses trésors et établit en temps de danger son administration ; l'importance en est attestée par les bulles pontificales qui s'occupent de son administration en période de vacance, et par la contribution financière levée par le pape sur plusieurs églises pour la fortifier.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

René Dussaud, page 429. — forteresse de Cursat

Au sud d'Antioche, l'importante forteresse de Cursat, construite par les Francs et où, depuis longtemps, on avait reconnu le Qoseir des chroniques arabes a été définitivement identifiée à Qal'at ez-Zau (1).
1. Cette forteresse fut reprise par Beibars en 1275. — Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 38 : Claude Cahen, page 161 — Rochefort est peut être Borzeï

Nous savons que Saladin, après Çahyoûn, envoya prendre Djamâhiriyoûn et Qal'at al-Aïdô dans le Djabal Ansaryé, puis assiégea Bakas-Choûghr, de là alla occuper Borzeï après être passé par Sarmenya enlevée entre temps par son fils, puis, par Kafar-Doubbîn qu'un de ses lieutenants avait réduite, gagna Darkouch qui ne résista pas, et la plaine d'Antioche. On verra que Rochefort peut être Borzeï; Cavea ne peut être qu'un chaqîf, c'est-à-dire Kafar Doubbîn ou Darkoûch, toujours connue comme telle (53); peut-être le nom de Levonia dissimule-t-il une colonie d'Arméniens, qu'on sait par ailleurs avoir peuplé Kafar Doubbîn. Reste la Garde, qui peut être une des places conquises par les musulmans après Çahyoûn, ou plutôt Bakâs-Choughr, où Saladin vint en personne.
53. Dans un projet de croisade du XIVe siècle, on trouve comme forme latine Dargoûs; mais l'ancien nom franc à cette date peut avoir été oublié, ou bien l'on disait Cavea Dargoûs (= Chaqîf Darkouch)
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 43 : Claude Cahen, page 167 — Casal Henadi

Il faut peut-être placer entre Lattakié et le Djabal 'Aqra le Territoire de Borchot, sur lequel le seigneur de Laitor donne le casal de Henadi (Delaborde, 26, Kohler, ROL, VII, 151). (Il y a toutefois une Hnadi aujourd'hui juste à côte de Lattakié). Borchot pourrait-il se rapprocher du district de Boudjâdj au sud de l'Aqra. La question peut être liée a celle de Laitor vue ci-dessus. Dans le Dj. Aqra, on cite ensemble (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491), Casnapor, Colcas, Corconaï, Meunserac (ces deux derniers = Keurkené et Morselik ? A Morselik, il paraît y avoir des restes anciens). Le casal d'Acre (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 89), peut tirer son nom du Dj. 'Aqra. Joscelin reçoit au sud de cette roule Bakfela et Qaïqoûn, qu'on a vus près de Bakâs, puis Vaquer, Cofra, Seferie (Sefri, plus au nord) et Bequoqua (Coga ?).
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Problème de la position de Rugia (Chastel de Ruge)

Lire : Problème de la position de Rugia, par René Dussaud.

Il est question au début des campagnes des croisés sur l'Oronte de trois sites souvent mentionnés ensemble : le premier, ARCICAN (écrit aussi ARCICANT) est facile à reconnaître dans le village d'Arzghan (écrit encore sur les cartes Arzhrane, Aini el-Izan), situé sur la rive droite de l'Oronte, au Nord-Est de Djisr esh Shoghr.
Mais la position des deux autres RUGIA et RUSSA est controversée.
RUGIA est parfois désigné par les termes urbs Rugia, civitas Rugia, oppidum Rugia ; on rencontre aussi RUBEA, Rubia, Rogia, Regia, Ruga, Rugea, Ruia, Roida, Subrea. Les textes français disent CHASTEL de RUGE, RUGE.
RUSSA est désigné aussi par les termes civitas Rusa, Rursa.
RUGIA ou RUBEA ne peut se confondre avec RUSSA puisqu'un passage de Foucher de Chartres dit qu'ils sont à une distance de quatre milles l'un de l'autre. Le même auteur laisse entendre que RUGIA était à proximité de l'Oronte (1).
Il est certain que Rugia et Rubea désignent le même lieu : pour le même événement (1115) Guillaume de Tyr (2) écrit Rugia tandis que Raoul de Caen (3) et Gautier le Chancelier (4) écrivent Rubea. Il importe d'en situer l'emplacement, car comme le remarquait Rey (5) et comme le soulignait aussi René Dussaud (6) on fixerait ainsi «  la position d'une des places de la Principauté d'Antioche dont l'identification présente le plus d'importance.  »
René Dussaud qui à travers toute la Syrie, a localisé de façon si exacte tant de sites de l'Antiquité et du Moyen Age, nous paraît en l'occurrence s'être trompé. Constatant qu'Arcican et Rugia étaient souvent associés et observant qu'Arcican devait se trouver sur la rive orientale de l'Oronte, un peu au Nord de Djisr esh Shoghr, il a émis l'hypothèse que Rugia formait à la même latitude sur la rive occidentale une autre tête de pont. Ainsi les Francs auraient eu un château sur chaque rive. Et il suggérait de placer Rugia, le Chastel de Ruge, sur le Tell Kashfahan dont il est question dans la campagne de Saladin en 1188 ; c'est là qu'il fit étape en allant assiéger les châteaux de Shoghr et Bakas. Or, à notre avis, tous les textes prouvent que Rugia se trouvait sur la même rive orientale qu'Arcican et que par conséquent les Francs auraient eu, au-delà du Pont de l'Oronte, deux châteaux le protégeant au Nord-Est et au Sud-Est, face à l'ennemi qui aurait tenté de franchir le fleuve. Rugia, Oppidum Rugia, CHASTEL DE RUGE tire son nom de la contrée où il se trouve : le ROUDJ (7). Or cette vaste vallée fertile occupe depuis Balmis au Nord d'Arcican jusqu'au Ghab à la hauteur de QASTOUN, la rive orientale de l'Oronte. René Dussaud en situant Rugia sur la rive occidentale a tenté d'éluder la difficulté en écrivant (page 170) qu'au Moyen Age le district du Roudj n'était pas limité à la vallée du même nom et qu'«  à l'Ouest il franchissait l'Oronte pour englober Kashfahan.  » Mais nous répondrons que si, administrativement pour les Musulmans, le Roudj s'étendait peut-être au-delà du fleuve, les textes latins semblent n'envisager la plaine du Roudj que sur la rive droite. Nous avons dit que l'une des façons d'orthographier Rugia était Rubea.

Claude Cahen est dans le vrai quand il nie l'existence d'une troisième localité désignée par un des noms de lieux ci-dessus cités (Rugia, Rubea, Russa) : «  quant à l'hypothèse d'un troisième site, de nom voisin,... elle n'est en aucune façon appuyée par les textes qui peuvent toujours s'appliquer à Rugia ou à Russa (ou à la vallée du Roudj) (8).  »
Pour la localisation de Russa, qui était une ville et non une forteresse, Dussaud a proposé Allarouz (9) entre Qastoun et Al-Bara «  un peu au Sud de la route joignant Al-Bara à Djisr esh Shoghr.  » Nous reviendrons là-dessus.

Nous allons maintenant examiner les principaux textes où il est fait mention de Rugia et de Russa.
1. — L'historien anonyme de la première croisade (10) dit qu'en octobre 1097 Pierre de Roaix parcourut le Roudj et qu'il s'empara de la ville de Rusa.

2. — Année 1098. Robert le Moine (11) dit que Raymond de Saint Gilles arrive (novembre 1098) «  ad urbem quae Rugia dicitur  », puis gagne Al-Bara et va faire le siège de La Marre (Maarrat en Noman). Cette place est prise le 11 décembre 1098. Tudebode (12) écrit que Raymond sort d'Antioche le 8 novembre «  venit per unam civitatem quae vocatur Rubea et per aliam quae vocatur Albaria... pervenit ad civitatem quae dicitur Marra  » tandis que Tudebode abrégé (13) dit «  venit per unam civitatem... Rugia et per aliam... Albaria.  »
Raoul de Caen (14) signale que Raymond de Saint Gilles tenait Rubea, Rufa (pour Rusa), Arcican, Belmesyn. Ces localités sont donc voisines.

3. — Années 1098-1099. Des discussions ayant eu lieu à Antioche entre les chefs de la Croisade, Raymond de Saint Gilles se décide à les convoquer pour le début de janvier 1099 à Rugia (15) située à mi-chemin entre Antioche et La Marre (16). Raymond d'Aguilers (17) s'exprime de même.
Tous y vinrent ; Raymond voulait reprendre la marche sur Jérusalem et offrit même d'assumer les frais d'expédition des autres chefs. L'opposition de Bohémond fit échouer «  le congrès de Rugia  » ainsi que l'appelle René Grousset (18).

4. — Année 1111. — En cette année, Rugia est le lieu de rassemblement des forces franques.
Vers Noël 1110 Tancrède s'était emparé de Cerep (Athareb) qui commandait la route d'Alep à Antioche. Puis il avait enlevé Sardone (Zerdana), au Sud de Cerep. Au printemps de 1111, il construisait le Fort de Tell ibn Mâcher pour surveiller Sheïzar et il avait occupé dans le Djebel Ansarieh le château de BIKISRAÏL (Castellum Vetulae) qui assurait la liaison entre le port de Djebelé (ou Zibel) et Apamée. En ce temps l'atabeg de Mossoul Mawdud avait envahi le comté d'Édesse et assiégé inutilement Édesse en avril-mai 1111, puis le 28 juillet il avait attaqué la seconde place du comté, TUBESSEL (Tell Basher) ; il avait été aussi repoussé. Il alla alors menacer la Principauté d'Antioche et établir son campement près de Marrât en Noman, où l'atabeg de Damas Togtekin vint le rejoindre avec ses troupes au début de septembre 1111. Tancrède voyant le danger, appela à l'aide le roi Baudouin Ier. Celui-ci accourut avec le comte Bertrand de Tripoli. C'est à Rugia (19) qu'ils firent leur jonction avec Tancrède qui les attendait depuis cinq jours. Baudouin de Bourcq, comte d'Édesse, et les seigneurs du comté arrivèrent aussi avec leurs troupes. Les tentes de l'armée franque furent plantées le long de l'Oronte (20).
L'armée franque, forte de 16.000 hommes, vint s'établir près d'Apamée. Une rencontre eut lieu le 29 septembre 1111 (21).

5. — Année 1115. Nouvelle concentration de troupes à Rugia. Une grande armée turque conduite par l'émir Bursuq avait envahi la région et enlevé d'assaut CAFERTAB, après une magnifique résistance de la garnison franque (5 septembre). Après quoi les troupes de Bursuq atteignent Maarrat en Noman (22), puis elles vont planter leurs tentes auprès de Russa, Rugia et Apamée, dont à l'aide de leurs machines, elles accablent de pierres les faubourgs. Apamée ne subit pas de dommages, mais l'ennemi ravagea et incendia le voisinage (22).
Roger d'Antioche et Baudouin de Bourcq vinrent s'établir à Rugia (23). Bernard de Valence, Patriarche d'Antioche, y prêcha et donna une absolution générale à l'armée qui se préparait au combat (12 septembre).

6. — Année 1119. Roger d'Antioche, apprenant qu'il Ghazy s'avance vers Harrenc et le Roudj franchit l'Oronte au Pont de Fer et va se poster le 20 juin dans la plaine au Nord de Sarmeda. Le 28 juin il est vaincu et tué au combat de l'Ager Sanguinis.
Après ce désastre le roi de Jérusalem Baudouin II part en hâte avec le comte de Tripoli ; ils quittent Antioche le 11 août pour aller au secours de Cerep assiégée, mais ils rencontrent les défenseurs de cette forteresse qui avaient été obligés de capituler et qui retournaient à Antioche. Ils descendent alors vers le Sud pour gagner Rugia (24).
Comme Roger d'Antioche en 1115 ils se portent de là sur Hab, puis sur Tell Danith. C'est la seconde bataille et une nouvelle victoire franque à Tell Danith le 14 août 1119.
De là le roi se rend à Maarrat en Noman, puis les Mounqidhites de Sheïzar ayant enlevé Allarouz (Russa), il va leur reprendre ce château (25) et s'empare ensuite de Kafar Rouma puis il reprend Cafertab.

7. — Année 1132. Guillaume de Tyr (26) rappelle que les deux places d'Arcican et de Rugia appartenaient à Pons, comte de Tripoli, qui les tenait de sa femme Cécile de France, veuve de Tancrède, lequel s'était emparé, il y avait déjà longtemps, de ces forteresses.
Pons s'était révolté contre son beau-frère le roi Foulques et celui-ci vint l'attaquer près de Rugia (27). Le comte de Tripoli fut vaincu et fit bientôt sa soumission.

8. — Année 1149. Rugia est signalé aussi en 1149 à propos de la bataille de Fons Muratus (29 juin) entre Nour ed din et Raymond d'Antioche où celui-ci fut tué. Guillaume de Tyr écrit que ce combat eut lieu : «  inter Apamiam et oppidum Rugiam in eo loco qui dicitur Fons Muratus (28).  » Après ce grand succès Nour ed din s'empara d'Apamée (26 juillet 1149) et d'autres positions à la suite de quoi eut lieu une trêve qui laissait aux mains du vainqueur toutes les places franques d'Outre-Oronte (29).

9. — En 1157 le roi de Jérusalem, le Prince d'Antioche et le comte de Tripoli, réunissent leurs troupes dans la Boquée et vont faire campagne dans le Roudj. Ils attaquent d'abord Chastel de Ruge et ils le trouvent si bien défendu qu'ils renoncent à l'assiéger (30). Il semble qu'à cette date ou en 1159, Nour ed Din s'empara d'Arcican et de Cheih el-Hadid (31).

Plus tard (1161-1162), Nour ed Din détruisit Arcican (32). Sans doute en même temps détruisit-il Chastel de Ruge.
Essayons maintenant, à l'aide des textes, de préciser les positions de Rugia et de Russa.
Pour Rugia, Rey (33) avait proposé : Riha à 26 km à l'Est de Djisr esh Shoghr et à 13 km au Sud d'Idlib. Ceci ne peut être accepté.
Dussaud (34) écrivait «  quant à Rugia ou Chastel Ruge, sa position est voisine d'Arcican et le site de Kashfahan (35) sur la rive gauche de l'Oronte, au voisinage de Djisr esh Shoghr lui convient particulièrement.  » Claude Cahen (36) se rapproche de cette opinion.
Le Guide Bleu de Syrie (37) a placé Rugia, non loin de la rive droite de l'Oronte sur les contreforts du Djebel Oustani à 2 km à l'Ouest du Tell el-Karsh, au Nord du village de Selli qui se trouve à 5,5 km de l'Oronte et à 7 km à l'Est — Sud-Est de Djisr esh Shoghr.
Grousset (38) a repris les deux hypothèses : celle de Dussaud, rive gauche de l'Oronte sur le Tell Kashfahan et celle du Guide Bleu, rive droite de l'Oronte, près du Tell el-Karsh. N'osant prendre parti, il a, sur une petite carte de détail à la fin du tome II consacrée à ce problème, placé deux fois «  Chastel Ruge  » à l'Ouest et à l'Est du fleuve.
L'ouvrage en arabe de l'archéologue syrien Zakkariya Wasfi «  Tournée archéologique dans certaines régions de Syrie  », page 122-123, écrit ceci : «  A la sortie de Jisr ech Chorhour, la route monte vers les croupes du Djebel el Oustani où nous passons à son flanc Sud par le village de Fraïké (92 km) où se trouve le carrefour qui va vers Qal'at Moudiq (Apamée). Au km 95 on passe par le village de Selli ; en escaladant le flanc du Djebel Oustani, on trouvera à 2 km au Nord de Selli le lieu appelé au temps des Croisades «  Chastel de Rouge.  »
...Un peu plus au Nord était le château d'Arcican. Nulle trace ne reste de ces deux forteresses, car Nour ed din Mahmoud les démolit entièrement.  » Il semble bien que ce texte a inspiré le rédacteur du Guide Bleu.
Nous devons la connaissance de ce texte au Commandant Bséréni (39) de l'Armée syrienne. Celui-ci apporte une rectification : «  Quant à moi, je déduis que le Chastel de Ruge devait se trouver sur la colline dont l'altitude est 462 m et les coordonnées x 214, Y 424, là où se trouve Mchaïrfé qui veut dire l'Observatoire. Tout près, au Nord, il y a un lieu nommé Ard Mahmoud qui veut dire le terrain de Mahmoud et cela rappelle Nour ed Din Mahmoud. Cet argument Ard Mahmoud paraît intéressant pour situer le point précis du Chastel de Ruge.
Quant à Russa, Dussaud a proposé de le situer à Allarouz (carte de 1934 : Aïn al-Arous) à l'Est de Népa dans le Djebel Zawiyé tout près de la plaine du Roudj méridional. Nous partageons cette opinion.

Nous sommes persuadé que Chastel de Ruge se trouvait à l'Est de l'Oronte pour maints motifs et notamment ceux-ci : Quand en 1115 l'armée de Bursuq vient planter ses tentes auprès des cités de Russa, Rugia et Apamée, il est évident qu'elles sont toutes trois sur la rive orientale de l'Oronte ; Guillaume de Tyr nous apprend que le combat de Fons Muratus en 1149 eut bien lieu «  inter Apamiam et oppidum Rugiam  », ceci ne se comprend que si les deux places sont sur la même rive du fleuve. En conclusion, pour situer Chastel de Ruge, nous adoptons, de préférence aux autres, la proposition du Commandant Bséréni, c'est-à-dire à Mchaïrfé :

1° Ce lieu, à 462 m d'altitude, se trouve à l'extrémité méridionale du Djebel Oustani et domine la plaine du Roudj au Sud et au Sud-Est. Les deux autres positions suggérées sont plus au Nord et trop enfoncées dans la montagne.

2° C'est le lieu le plus proche de la grande route de Djisresh Shoghr à Alep et qui surveille aussi les voies de communication au Nord vers Bordj Hab, le défilé d'Ermenaz, Harrenc et Antioche ; à l'Est vers Népa (Inab) et Russa (Allarouz) ; au Sud vers les places franques de Qastoun et Apamée.

3° C'est la position la plus rapprochée de Russa, et ceci est fort important : Foucher de Chartres (40) parlant de la grande réunion des Francs à Rugia en 1111 dit que cette place est à quatre milles de Russa, soit environ 6 km. Or Mchaïrfé est à 8 ou 9 km d'Allarouz = Russa, tandis que les autres sont à 11 et 14 km.
L'objection qu'on pourrait faire que Foucher de Chartres dit que l'armée (16000 hommes) vint planter ses tentes le long de l'Oronte ne tient pas puisque Mchaïrfé n'est qu'à 7 km du fleuve et il fallait abreuver les chevaux.

4° Mchaïrfé signifie l'«  Observatoire  » et en effet, de ce sommet, on a des vues très étendues et surtout le commandant Bséréni remarque tout à côté le lieu-dit Ard Mahmoud qui évoque Nour ed Din Mahmoud lequel s'empara d'Arcican et de Rugia.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Problème de la position de Rugia (Chastel de Ruge)

1. Foucher de Chartres, C. XLV. — Historiens occidentaux des croisades, III, page 423 (voir plus loin, page 85 n. 5).
2. L. XII, c. 12, H. occ,, I, page 528.
3. Historiens occidentaux des croisades, III, page 649-650.
4. L. II, c. 11, Historiens occidentaux des croisades, III, page 90-91.
5. Rey, Colonies franques, page 350.
6. Voir aussi le Russa et Chastel Ruge, page 165-169.
7. C'est une erreur comme on l'a fait souvent, d'écrire CHASTEL RUGE, terme qui ne se rencontre jamais dans les Chroniques. Il faut dire CHASTEL DE RUGE ce qui signifie le château du ROUDJ.
8. page 161, n° 58. Ainsi Hagenmeyer dans son édition de Gautier le Chancelier, de Bello Antiocheno, page 176, parle pour Rubea de Rouweiha près de Maarrat en Noman ; et Dussaud, tout en étant d'accord sur le fait que la position qui nous intéresse est tantôt appelée Rugia tantôt Rubea, fait allusion à un autre Roube'a (carte ottomane Robia).
9. page 176.
10. Édit. Bréhier, page 62 : «  intravitque vallem de Rugia... ipse vero cepit Rusam civitatem...  » Même chose dans Robert le Moine, livre I. III, c. 27. Historiens occidentaux des croisades, III, page 770 : ...in vallem de Rugia pervenerunt et Rusam civitatem obtinuerunt  » ; et dans Tudebode. Historiens occidentaux des croisades, III, page 33 : Pierre de Ruait intravit in vallem de Rugia, statim apprehendit Rusam  ». Autres mss : Rursam, Rursiam.
11. Robert le Moine, livre I. VIII, c. 4. Historiens occidentaux des croisades, III, page 845.
12. Tudebode, livre I. XIII, c. 2. Historiens occidentaux des croisades, III, page 90.
13. Tudebodus abbreviatus, c. 44. Historiens occidentaux des croisades, III, page 154.
14. Raoul de Caen, c. LIX. Historiens occidentaux des croisades, III, page 649-650.
15. Historien anonyme..., page 178, «  ad Rugiam civitatem.  »
16. Guillaume de Tyr, livre I. VII, c. 11, Historiens occidentaux des croisades, I, page 293 : «  contigit vero interea quod, convenientibus apud Rugiam quae quasi in medio inter Antiochiam et praedictam Marram sita est, prineipibus... cornes vocatus illic pervenit. Traducteur : «  il avint que li baron s'assemblèrent à Ruge, une cité qui est entre Marram et Antioche pour atendre conseill lequel que il feroient d'aler vers Jérusalem...  »
17. Raymond d'Aguilers, c. 14, Historiens occidentaux des croisades, III, page 271 : «  Sic convenerunt apud Roiam quae inter Antiochiam et Marram quasi média est.  » Ceci est à peu près exact : d'Antioche jusqu'au Pont de Shoghr il y a environ 48 km et de là à Maarrat en Noman 36 km. — Robert le Moine, I. VIII, c. 8, Historiens occidentaux des croisades, III, page 850 : «  ut ad Rugiam civitatem convenirent » autres mss : Regiam, Rugum.
18. Tome I, page 123-124.
19. Foucher de Chartres, c. XLV, Historiens occidentaux des croisades, III, page 423 «  qui, cum pervenissent usque ad oppidum vel villam quam Rugeam (vel Rubram) nuncupant, prope Russam, affuit Tancredus qui adventum régis jam per quinque dies exspec-taverat. Quo cum gaudio suscepto, deposita sunt tentoria et extensa secus ilumen Fernum  ». Un autre manuscrit ajoute ce détail : «  Rugeam... ab altéra quae Russa dicitur quatuor millibus distantem.  »
20. Voir pour les détails de cette campagne: La Défense au-delà de l'Oronte, page 96.
21. Gautier le Chancelier, I, c. 4, Historiens occidentaux des croisades, V, page 90.
22. Albert d'Aix, 1. XII, c. 19, Historiens occidentaux des croisades, IV, page 701 : «  tentoria sua locantes in campestribus civitatum Rossa (Russa) et Roida (Rugia) et Femiae (Apamée)...
23. Guillaume de Tyr, 1. XI, c. 25, Historiens occidentaux des croisades, I, page 497 «  Antiochia egressus, ante oppidum Rugiam... impiger astitit  » Trad. « ..assirent hors d'Antioche... et chevauchèrent jusque au Chastel de Ruge.  » — Gautier le Chancelier, 1. II, c. 11, Historiens occidentaux des croisades, V, page 90-91 : Roger «  secessit ad Rubeam.  »
24. Guillaume de Tyr, 1. XII, c. 12, page 528 «  versus Rugiam  », trad. «  vers Ruge.  » Gautier le Chancelier, XI, Historiens occidentaux des croisades, V, page 119 : «  Eodem vero die et sequenti nocte régi equitante ad Cerepum assunt illi obviam qui... hostibus castrum dimiserant... [Rex] ad Rubeam iter dirigit ut inde equitando per Hap(a) ad montem nomine Danit castrametiri valeat...  »
25. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome, III, page 622. Voir ci-dessous chap. VI : Défense au-delà de l'Oronte, page 103.
26. Guillaume de Tyr, I. XIV, c. 5, Historiens occidentaux des croisades, I, page 612-613 : «  Habebat autem idem cornes... duo castra Arcicanum videlicet et Rugiam quae pro uxore possidebat.  » Trad. : «  cil cuens avoit deus chastiaux en ces parties que il tenoit de par sa famé car Tancrez les li avoit donez en doaire... l'en apele l'un Artiqan et l'autre Ruge.  »
27. Ibid. «  Circa Rugiam  » ; Trad. «  près de Chastel de Ruge  ».
28. Guillaume de Tyr, 1. XVII, c. 9 ; Historiens occidentaux des croisades, I B, page 773. Nous le situons à Joubb Maarrata près de Maarrata dans le Djebel Zawiyé au voisinage immédiat du Roudj méridional.
29. Ibn al-Qalanisi, page 293-294. — Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens orientaux des croisades, tome, IV, page 63. — Voir Grousset, II, page 282.
30. Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des croisades, I, page 847.
31. Voir Cahen, page 404 qui cite, n. 14, Phocas, page 541, 549, 553 et Ibn al-Fourat.
32. Grégoire le Prêtre, Histoire des Croisades, Documents Arméniens, I, n. 199. Une photo d'avion, ne laisse voir que quelques traces de fondations.
33. Rey, Colonies franques, page 350.
34. Tome I, page 158 et 177.
35. Lors de sa campagne de 1188, sur la rive gauche de l'Oronte Saladin campe sur le Tell Kashfahan « à une journée de cheval des châteaux de Shoghr et Bakas  ». Nous proposons de la situer au Nord du Nahr Abiad, sur une éminence au-dessus de l'Ain Hachchaché (carte 50 000e Jisr ech Chorhour).
36. Claude Cahen, page 158-159.
37. Guide bleu, édit. 1932, page 281, et carte Lattaquié-Hama, page 247 au Nord de Selli. Ni la carte au 50000e Jisr ech Chorhour, ni les cartes au 200 000e n'indiquent le Tell el-Karsh.
38. T. I, 1934, page 122-124, 277, 468, 506, 566. T. II, 1935, page Il, 379, 828, n. 2.
39. Je dois cette précieuse information à M. Marc Gloriod, Ingénieur en Chef à l'Institut Géographique national, qui avait bien voulu correspondre avec M. le Commandant Bséréni à mon intention.
40. Foucher de Chartres, c. XLV, Historiens occidentaux des croisades, III, page 423 ; voir plus haut, page 85, n. 5.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

La région d'Apamée et de Hama — Russa et Chastel Ruge.

La plus grande confusion s'attache à l'identité des localités que les textes occidentaux nous conservent sous les formes Rugia, Ruge, la Rouche, Rubea, Ruiath, Russa. Ainsi, dans l'édition des Historiens des croisades, on a admis que Russa et Rugia désignaient le même site bien que ces noms figurent concurremment dans certains textes (1) et, par là même, ne peuvent se confondre. Nous allons tenter d'élucider cette question pour préparer les identifications auxquelles une exploration attentive du terrain permettra d'aboutir.
Lors de la première croisade, quand le gros des forces franques s'apprête à pénétrer en Syrie, le comte Raimond de Saint-Gilles envoie cinq cents chevaliers vers Antioche (octobre 1097). Ils arrivent dans une vallée près d'Antioche «  ad quoddam castrum Publicanorum  », probablement dans la région de Harim. Là, les chrétiens, désignés sous le nom de Publicani (2), leur apprennent qu'Antioche est fortement occupée et qu'on ne peut rien tenter contre elle avec de faibles forces. Pierre de Roaix, à la tête de quelques partisans, se détache du groupe et pousse un raid vers le Sud. Partie dans la nuit, sa troupe atteint au jour la vallée de Rugia où elle disperse un groupe de Turcs et d'Arabes (3). Ce que voyant, les Arméniens, qui habitent la contrée, font bon accueil aux Francs, et c'est ainsi que Pierre de Roaix s'empare de la ville de Rusa et de plusieurs forteresses (4). Comme l'a reconnu Hagenmeyer, Rugia et Rusa ne peuvent se confondre ici où la vallée de Rugia est évidemment la vallée appelée Roudj, parallèle à celle de l'Oronte, en amont du Pont de Fer.
Toutefois, la question se complique du fait qu'en un point non encore déterminé de la vallée ou du district de Roudj, les Francs élevèrent un castrum Rugia ou Chastel Ruge. Hagenmeyer, qui a le premier distingué nettement Rusa de Chastel Ruge, pense encore qu'il existait un troisième site du nom de Rubea, bien que ce vocable serve parfois à traduire Ruge (5). Nous allons reprendre ces divers points et, en confirmant topographiquement son hypothèse, tenter de placer sur le terrain ces différentes localités.
Le texte décisif, permettant de distinguer Rugia et Rusa, est fourni par un passage de Foucher de Chartres qui mentionne la jonction de l'armée du roi Baudouin, accompagné de Bertrand, comte de Tripoli, avec celle de Tancrède en 1111 : «  Qui quum pervenissent ad oppidum quod Rugea (6) nuncupant, ab altéra, quae Russa (7) dicitur, quatuor millibus distantem, affuit ibi Tancredus, qui adventum régis jam per quinque dies exspectaverat. Quo cum gaudio suscepte, deposita sunt tentoria, et extensa secus flumen Fer-num... (8).  »
Ainsi Rugea ou Rugia se trouvait à quatre milles de Rusa ou Russa, distance naturellement toute approximative, mais comme ces places sont dans le voisinage immédiat de l'Oronte, il y a lieu d'éliminer complètement l'identification admise avec Riha.
Pour les géographes arabes, er-Roudj est le nom d'une vallée ou d'un district (9), jamais celui d'une ville ou d'une forteresse. Cependant, Kemal ed-din connaît Shaqif er-Roudj (10), qui doit représenter notre Chastel Ruge. Nous proposerons ci-après l'identification de Rusa ou Russa avec 'Allarouz (11), sans pouvoir avancer si cette localité correspond encore à la komè Rasea de la région d'Apamée qui apparaît sur une épitaphe grecque (12).
Si nous situons approximativement Chastel Ruge au voisinage d'Arcican, nous pourrons retrouver peut-être le lieu appelé Fons Muratus. Relatant le combat de 1149 entre Raimond, prince d'Antioche, et Nour ed-din, Guillaume de Tyr le situe inter urbem Apamiam et oppidum Rugiam, in eo loco qui dicitur Fons Muratus (13). On peut songer à Ma'aratha (14), village sur la route d'Apamée à l'Oronte par el-Kefr et à l'ouest de Belyoun.
Si cette conjecture est exacte, il en résulte que Nepa, citée dans le même passage de Guillaume de Tyr, est à chercher dans le voisinage de Ma'aratha. La forme exacte du vocable, Inab ou Anab, est donnée par les sources arabes (15) : les historiens modernes identifient à tort cette place avec Innib, que Yaqout place dans le district de 'Azaz, au nord d'Alep. Il y a là deux localités distinctes, non seulement à cause des deux vocables qui ne peuvent se ramener l'un à l'autre, mais encore parce que Guillaume de Tyr spécifie que, pour atteindre Nepa, Nour ed-din envahit le pays d'Antioche. Le récit des historiens arabes précise que l'objectif de Nour ed-din était Apamée, qui capitula le 26 juillet 1149. Après sa victoire à Inab, il plaça un corps de troupe devant Antioche pour parer à une attaque de ce côté et alla renforcer l'armée qui assiégeait Apamée (16). Ces conjectures sont confirmées par la carte de l'E.-M. 1920 qui relève précisément à l'emplacement cherché le site de Inab (17). Il n'y a plus qu'à trouver vers le nord-ouest, une forteresse correspondant à Rugia ; nous reviendrons sur ce point. Dans le même groupe de places occupées par les Francs, entre 'Allarouz et Ma'arrat en-No'man, on relèvera sur la nouvelle carte Robia, ou plus exactement Roube'a (18), qui représente exactement Rubea, certainement mieux que Rouweiha (19).
Rubea vit probablement la fin de Yaghi-Sian (20), le Cassianus des chroniqueurs occidentaux, qui défendit Antioche avec tant d'acharnement contre les croisés. Fuyant à cheval avec quelques fidèles compagnons, il parvint «  in Tancredi terram non longe a civitate  » et là, épuisé, il s'arrêta «  in quoddam casale  » où, reconnu par les habitants de cette montagne, Syriens et Arméniens, il eut la tête tranchée. Hagenmeyer estime que le territoire de Tancrède ne peut s'entendre de la région montagneuse qui borde la rive droite de l'Oronte en amont du Pont de fer (21). L'Anonyme des Gesta Francorum pourrait commettre un léger anachronisme : Arcican et Ruge n'appartinrent à Tancrède qu'un peu plus tard. Mais, sous le bénéfice de cette erreur de date, nous pouvons accepter le renseignement de Raoul de Caen, qui désigne Rubea comme la localité où Yaghi Sian perdit la vie (22). Ces points établis, on ne saurait contester que, dans certains cas, Rubea se substitue à Rugia (23) ; mais cette particularité ne doit pas nous faire méconnaître qu'il existe deux sites distincts.
La carte d'E.-M. 1920 apporte pour toute cette région à l'est de l'Oronte, si mal explorée encore, des précisions nombreuses. Ainsi elle permet de résoudre le problème concernant le château de Gaston, sur lequel les sources arabes paraissaient donner des renseignements divergents de ceux fournis par les sources occidentales. On a bien identifié Gaston avec Baghras au nord d'Antioche (24), mais il faut en distinguer nettement Qastoun ou Qoustoun, car ce dernier n'a qu'une assonance fortuite avec Gaston. Aboulféda signale, d'ailleurs, que Qastoun était situé entre Alep et Ma'arrat en-No'man (25) ; d'autres, plus précis, le placent dans le district du Roudj (26).
La liste des villages du nahiyé de Djisr esh-Shoghr, qui correspond très sensiblement à l'ancien district du Roudj, porte deux sites à distinguer (27). D'abord Kesten, probablement Kestan de la carte d'E.-M. 1920, près de Meshmeshan (au N.-E. de Djisr esh-Shoghr), qui ne doit pas entrer en ligne de compte ici ; puis Qastoun, qui représente bien le nom cherché et qui se cache vraisemblablement dans le Fastoun de la carte d'E.-M. 1920 (au S.-E. de Djisr esh-Shoghr).
Le district du Roudj n'était pas limité à la vallée du même nom. A l'Ouest, il franchissait l'Oronte pour englober Kashfahan. Vers le nord-est, il atteignait Bir Tayeb en direction de Ma'arrat Masrin (28). Au-delà de Bir Tayeb, on entrait, au rapport d'Ibn esh-Shihna, dans le district de Harim (29). Mais les rives de l'Oronte ne cessaient pas de définir le Roudj jusqu'à Djisr el-Hadid (30).
Ce district du Roudj, qu'ils avaient hérissé de forteresses (31), constituait pour les Francs un réduit de premier ordre, couvrant Antioche vers le Sud ; en même temps, c'était un pont jeté entre Antioche et Apamée, dont les communications étaient ainsi assurées.
Dans ces territoires à l'est de l'Oronte, si aisément dominés par les princes musulmans de Hama, de Sheizar ou d'Alep, la situation des Francs reste précaire. Aussi, dans leurs marches à travers cette contrée, prennent-ils soin de se mouvoir au plus près de l'Oronte. Quand, en décembre 1097, Bohémond et Robert de Flandre font une incursion du côté d'el-Bara, leur troupe revient par la vallée du Roudj et, tout au plus, se risque-t-elle à piller Ma'arrat Masrin (32).
A leur arrivée en Syrie, les chefs croisés avaient acquis une grande expérience des populations orientales et on n'a pas assez remarqué avec quel soin la marche en avant vers Jérusalem avait été préparée (33). Les discussions sur la route à suivre prouvent qu'on ne se lançait pas à la légère. C'est ainsi que, ne se fiant qu'à moitié aux renseignements et aux assurances fournis par les chrétiens indigènes, on envoie des reconnaissances. Le raid de Pierre de Roaix, comme celui de décembre 1097, avaient permis de reconnaître les premières étapes que les Francs devaient atteindre, en plein territoire musulman et sans appui ni ravitaillement maritimes, pour gagner le Sud.
Le chemin partant d'Antioche, débouchait par le «  pont de fer  », le djisr el-hadid, solidement construit sur l'Oronte (34) en face du château-fort de Harim, l'Harrenc ou Aregh (35) des historiens occidentaux. Comme l'a remarqué Van Berchem, le terme de djisr el-hadid «  pont de fer  » est antérieur à l'arrivée des Croisés et le nom de pons Farfar lui a été appliqué par suite de la méprise des occidentaux qui identifièrent l'Oronte avec le Farfar (36). Les portes bardées de fer, dont étaient munies les tours de défense du pont, ne suffisent sans doute pas à expliquer le nom du pont ; le vocable peut se rattacher à quelque légende inspirée par les rites de construction et, à ce propos, on remarquera que le nom de Sheikh Hadid est attaché à la petite agglomération fixée près du pont (37). C'est là qu'il faut, avec Fr. Cumont, placer la Gephyra de Ptolémée (38).
On compte une journée de marche entre Antioche et Harim (39) ; le Djisr el-Hadid est à peu près à mi-chemin entre les deux places. La possession de la forteresse de Harim assurait aux croisés le débouché par le «  pont de fer  » en même temps que la sécurité d'Antioche. Les Francs s'en emparèrent en 1098 (40), mais perdirent définitivement cette place en 1164 sous les efforts répétés de Nour ed-din (41). Lors de la campagne de Saladin, en 1188, l'armée du sultan, parvenue à Darkoush, passe de la rive gauche sur la rive droite de l'Oronte et s'arrête à Djisr el-Hadid pour prendre quelque repos (42).
Quelques mois après la prise de Harim (43), exactement en juillet 1098, à la tête d'une troupe détachée de l'armée du comte de Saint-Gilles, Raimond Pilet pénètre en terre sarrasine, traverse deux villes qu'on ne cite pas — peut-être Ma'arrat Masrin et Idlib — et se présente devant Talamania (44) ou Tell-Mannas, à l'est de Ma'arrat en-No'man. Les Syriens, qui occupent le village et sa forteresse, se rendent spontanément et signalent aux Francs, qui s'empressent de l'attaquer, une place voisine remplie de Sarrasins. Puis, avec le concours de ces indigènes chrétiens (45), Raimond Pilet se dirige vers Ma'arrat en-No'man ; mais il se heurte à trop forte partie et il doit se replier sur Tell-Mannas.
Le terrain était reconnu ; Raimond Pilet s'était rendu compte qu'une troupe importante était nécessaire pour réduire Ma'arrat en-No'man. Même son installation à Tell-Mannas, quoique favorisée par l'élément chrétien, restait mal assurée. Raimond, comte de Saint-Gilles, reprendra l'entreprise en personne, mais il s'avancera prudemment par Rugia (46) et Al-Bara, évitant ainsi les grosses agglomérations musulmanes. Raoul de Caen nous apprend que Rugia, Rusa, Arcican et Belmesyn furent attribuées au comte de Saint-Gilles (47). Ces quatre places sont voisines.
En effet, un acte de concession, daté de 1186, mentionne une série de localités dont nous allons fixer la position dans le district du Roudj : «  Rogiam cum gastinis et divisis et pertinentiis suis, casale Besmesyn, casale Besselemon, casale Luzin, caveam Belmys, etc... (48).  » Nous retrouvons là notre Belmesyn sous la forme Besmesyn, plus exacte si, comme nous le pensons, on doit l'identifier à Meshmeshan (49). Besselemon se retrouve dans l'actuel Beshlamoun, à peu de distance au Sud (50). Belmys est l'actuel Belmis (51) et le Qal'at Balmis des historiens orientaux (52). Quant à Luzin, ce pourrait être Tellouza, à peu de distance à l'est d'el-Bara. Au même groupe, il faut rattacher Mariamin (53) à distinguer du site homonyme de la région de Qal'at el-Hosn.

Nous avons fixé plus haut la position d'Arcican. Pour Rugia, nous avons vu que tout concourt à écarter l'identification avec Riha et à rechercher un emplacement plus rapproché de l'Oronte, d'autant qu'Arcican et Rugia sont constamment associées et que ces deux places paraissent former un réduit d'où partent les expéditions franques vers la terre sarrazine.
Ainsi, en 1115, les Musulmans ayant mis à feu et à sang la région entre Alep et Antioche, le prince d'Antioche sort avec son armée et va camper à Chastel Ruge pour observer de là les mouvements de l'ennemi qui se trouvait près de Sarmeda (54). C'est en relatant ces événements qu'Albert d'Aix signale l'incursion des musulmans «  in campestribus civitatum Rossa et Roida et Femiae...  », c'est-à-dire Rusa, Rugia et Apamée (55).
En 1119, devant de nouvelles incursions des musulmans, la même manoeuvre recommence. Le roi de Jérusalem et le comte de Tripoli, unis pour venger la mort de Roger, prince d'Antioche, sortent de cette dernière ville avec l'armée et l'on peut présumer qu'ils gagnèrent Djisr esh-Shoghr ou ses environs immédiats : nos chroniqueurs disent Chastel Ruge. Là, ayant appris que l'ennemi opérait vers Cerep (el-Athareb) et Zerdana, ils s'avancent par Hab (56) et vont camper «  en un tertre qui a nom Danis (57)  », près duquel les Francs remportèrent la victoire. Ainsi pour retrouver l'emplacement de Chastel Ruge, il suffirait de suivre en sens inverse le chemin de l'armée franque par Tell Danith et Hab. C'est ce que fit l'américain Eli Smith quand il se rendit d'Idlib à Bourdj Hab, Kanis en-Nahlé, Beshlemin et Djisr esh-Shoghr (58). Il est très probable que Chastel Ruge se trouve sur cet itinéraire ; il ne faut pas craindre de le rechercher jusqu'en ce dernier point.
D'autre part, on nous dit que Chastel Rouge était à mi-chemin entre Antioche et Ma'arrat en-No'man (59). Si, comme il est vraisemblable, cela doit s'entendre de la route directe par Djisr esh-Shoghr, il y a là une nouvelle raison pour placer Chastel Ruge à Kashfahan — au voisinage immédiat de Djisr esh-Shoghr — qu'on s'étonne, tant le site était important, de ne pas le trouver mentionné dans les textes occidentaux. S'il en était ainsi, on s'expliquerait aisément la correspondance entre les deux forteresses, Arcican et Chastel Ruge, puisqu'elles constituaient les deux têtes de pont sur l'Oronte, et l'on aurait fixé la position «  d'une des places de la principauté d'Antioche dont l'identification présente le plus d'importance (60).  »
En 1131, les deux places d'Arcican et de Ruge, toujours liées l'une à l'autre, appartenaient au comte de Tripoli, à qui sa femme les avaient apportées en dot ; elle les tenait de Tancrède qui les lui avait données en douaire. Nous l'apprenons à propos du différend qui dresse le comte de Tripoli contre le roi Foulques d'Anjou (61). Bientôt les Musulmans s'emparent du fameux Chastel Ruge et les Francs échouent en 1157 dans leur tentative pour le reprendre (62).
Nous avons vu qu'il n'était pas utile d'avoir recours à Arsous (63), au sud d'Alexandrette, ou au Nahr er-Rous, au nord de Djebelé, pour localiser la bourgade ou forteresse dite Rusa ou Russa. Toutes les mentions qui en sont faites se rapportent à Rusa ou Russa au nord d'Apamée et à l'est de l'Oronte, c'est ce qui rend si probable la localisation de ce site à 'Allarouz un peu au sud de la route joignant el-Bara à Djisr esh-Shoghr. On relèvera, en faveur de ce rapprochement, que Pierre de Roaix, parti des environs d'Antioche, atteint la vallée du Roudj après une nuit de marche et s'empare immédiatement après de Rusa, d'où il résulte que cette dernière était située dans le sud de la vallée du Roudj.
Le fait que l'on peut considérer Russa comme appartenant à cette vallée, laisse supposer que cette dernière pouvait également être qualifiée par les auteurs occidentaux de vallée, de Russa. C'est ainsi que nous proposons d'interpréter la mention suivante : «  Potama et Pangeregan que sunt in valle Russe (64).  » Il n'y a aucune raison de rapprocher Vallis Russae du Nahr-er-Rous comme l'a proposé Rôhricht (65). Si Pangeregan, ainsi qu'il semble, est une déformation de Arzghan, on ne peut douter que Vallis Russae ne soit une autre appellation du Roudj. Dans ce cas, Potama pourrait être le village que la carte d'E.-M. 1920 note Eftaman, à quelques kilomètres à l'est d'Arzghan.
Dans la même région, nous proposons de retrouver Farmit (66) dans Kafer Mit et Melessin (67) dans l'actuel Melis, dont l'emplacement exact est à rechercher dans le Roudj (68).
Il ne faut pas confondre (69) Karmit, près de Mariamiu du Roudj et au nord de Djisr esh-Shoghr, avec Kafer Mit qui est droit à l'est de ce dernier.
En résumé, il résulte de cette discussion que nous avons identifié Rusa avec 'Allarouz, Rubea — quand ce vocable n'est pas simplement la traduction de Ruge — avec Rube'a. Nous avons également précisé la position d'Arcican, de Qastoun, de Besmesyn, de Luzin, de Kafer Mit, confirmé les identifications de Besselmon et de Belmys.
Quant à Rugia ou Chastel Ruge, sa position est voisine d'Arcican et le site de Kashfahan, sur la rive gauche de l'Oronte, au voisinage de Djisr esh-Shoghr, lui convient tout particulièrement. L'appellation que les Francs ont donnée à ce site provient de cette particularité que le district du Roudj englobe une partie de la rive gauche de l'Oronte (70) et que, pour les gens d'Antioche, Kashfahan était la clé de ce district.

Notes : La région d'Apamée et de Hama — Russa et Chastel Ruge.

1. Ainsi dans un acte de 1186 : Cartulaire, général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tomeI, p. 491-496 ; de même dans la bulle d'Honorius III, ROHRICHT, ZDPV, X, p. 236.
2. Voir HAGENMEYER, An. Gesta Franc., p. 232, note 31. Nous mettons cette forteresse dans la contrée de Harim parce que le pont de Fer, occupé par les troupes d'Antioche, interdisait toute communication entre les deux rives de l'Oronte.
3. An. Gesta Franc., éd. Hagenmeyer, p. 233 et suiv : «  Petrus de Roasa divisit se ibi ab aliis, et proxima nocte transivit prope Antiochiam, intravitque vallem de Rugia et invenit Turcos et Saracenos, et praeliatus est cum eis et occidit inultos ex eis, et alios persecutus est valde.  » Cf. texte et traduction dans Louis Bréhier, Histoire anonyme de la première croisade, pages 62-63.
4. An. Gesta Franc., éd. HAGENMEYER, p. 234 : «  Videntes hoc Hermenii, habitatores terrae illius, illuni fortiter superasse paganos, continuo reddiderunt se. Ipse vero statim coepit Rusam civitatem et plurima castra.  »
5. HAGENMEYER, An. Gesta Franc.,p. 233,note 35 et p. 234, note 38.
6. Deux manuscrits ajoutent entre les lignes : vel Rubram qui est une traduction et peut-être une confusion avec Rubea.
7. Deux manuscrits ajoutent entre les lignes : vel Infa, vocable qui pourrait être une déformation de Inpa = Inab ; mais, comme la précédente, cette identification est sans valeur.
8. Hist. occ., III, p. 423.
9. YAQOUT, Mo'djam, II, p. 828 ; cf. VAN BERCHEM, Journal asiatique, 1902, I, p. 397.
10. Trad. BLOCHET, Revue de l'Orient latin, IV, p. 216.
11. Références aux auteurs arabes dans DERENBOURG, Vie d'Ousama, p. 122; cf. RÔHRICHT, Kôn. Jer., p. 143. La carte E.-M. 1920 inscrit ce village à l'ouest d'el-Bara sous la forme Aini el-Erouz. On voit aisément comment le 'ain initial d"Allârouz et la coupure du mot en deux fractions ont entraîné cette transcription erronée.
12. CIL, III, p. 354, de l'an 535. A vrai dire, l'identification de Rasea avec Rashiya (IBN ESH-SHIHNA, p. 177) paraît préférable ; mais cette localité n'a pas encore été retrouvée sur le terrain.
13. GUILL. DE TYR, XVII, 9.
14. IBN ESH-SHIFINA, éd. Beyrouth, p. 231, cite Ma'aratha.
15. ABOU SHAMA, Hist. or., IV, p. 62. IBN AL-QALANISI, éd. Amedroz, p. 305, donne Inab ; IBN ESH-SHIHNA, p. 177 : Anab.
16. IBN EL-ATHIR, Hist. or., II, p. 177 ; ABOU SHAMA, Hist. or., IV, p. 63.
17. La graphie de la carte E.-M. 1920 est incertaine ; elle note ainsi : Inib (Ainib).
18. Notée ainsi par BUTLER, Princeton exped., 1899, Archit., p. 102 et suiv.
19. L'identification de Rubea avec Rouweiha a été proposée par HAGENMEYER, Galt. Bella Antioch., p. 176.
20. L'orthographe de ce nom a été souvent discutée. VAN BEBCHEM, Voyage, I, p. 232 a peut-être raison d'adopter Yaghi-Basan, mais on s'explique mal alors que les occidentaux en aient tiré Cassianus.
21. HAGENMEYER, An. Gesta Franc., p. 277, note 11, suivi par RÔHRICHT, Gesch. Erst. Kreuzz., p. 130.
22. RAOUL DE CAEN, c. 68. Les sources arabes donnent Armenaz, près Ma'arrat Misrin, ainsi IBN AL-QALANISI, éd. Amedroz, p. 135.
23. Ainsi lit-on Rubea dans GAUTIER LE CHANCELIER, II, 11, là où GUILL. DE TYR, XII, 12, porte Rugia.
24. VAN BERCHEM, Journal asiat., 1902, I, p., 434.
25. ABOULFÉDA, Hist. or., I, p. 170; QUATREMÈRE. Mémoires sur l'Egypte, II, p. 338.
26. YAQOUT, IV, p. 97 ; LE STRANGE, p. 490. La forteresse était ruiné du temps de Yaqout (vers 1225). Voir IBN ESH-SHIHNA, p. 217 et KEMAL ED-DIN, Hist. or., III, p. 615 : en juin 1119, Ilgazi s'empare «  du fort de Qastoun, dans le district d'er-Roudj.  »
27. Liste du Salnamé publiée et vérifiée par M. HARTMANN, Z. Gesellsch. Erdk. z. Berlin, XXIX, p. 495.
28. IBN ESH-SHIHNA, p. 177 : Hisn Sheikh el-Hadid dans le Roudj oriental.
29. Cette position approchée de Bir Tayeb, cité par IBN ESH-SHIHNA, p. 217, nous est fournie par l'itinéraire inédit du peintre Montfort (1838).
30. IBN ESH-SHIHNA, p. 217.
31. D'après la carte d'E.-M. 1920, l'affluent de droite de l'Oronte, immédiatement au nord de Djisr esh-Shoghr, porte le nom caractéristique de Wadi Abou-Kalé.
32. Ces précisions sont données par KEMAL ED-DIN, Hist. orient., III, p. 579. Il s'agit de l'expédition rapportée par les Gesta Franc., XIII. Les autres textes dans HAGENMEYER, Chronologie, n° 222-224.
33. F. CHALANDON, qui a donné une très vivante Histoire de la première croisade (1925), a peut-être fait justice de certaines calomnies visant l'empereur Alexis, mais il n'a pas réussi à le hausser au rang de grand politique (cf. Syria, 1925, p. 287), et il ne nous paraît pas avoir estimé à leur valeur les qualités des chefs francs.
34. ALB. D'Aix, III, 88 : Pons mirabile arte et antiquo opere in modum arcus formam accepit...
35. Les formes occidentales de ce toponyme sont dues à des altérations graphiques ; cf. Hist. or., II, p. 76, note, et Syria, 1925, p. 286 note 1.
36. VAN BERCHEM, Voyage, I, p. 238 et suiv. Voir notamment RAOUL DE CAEN, Gesta Tancredi, Hist. occ., III, p. 647 : «  quem corrupte vulgus pontem Ferri pro Farfar nuncupat  », qui témoigne que pons Ferri était le vrai nom, tandis que pons Farfar ne représentait qu'une appellation savante. Voir aussi HAGENMEYER, Gesta Franc., p. 239, note l,et Galteri cancel. Bella Antiochena, p. 137, note 9
37. IBN ESH-SHIHNA, éd. Beyrouth, p. 127-128, 157, 159. Voir encore RITTER, Erdkunde, XVII, p. 1641 ; SACHAU, Reise, p. 461.
38. PTOLÉMÉE, V, 15, 15 ; CUMONT, Et. syriennes, p. 5 (carte), tandis que V. CHAPOT, Front. Euphr., p. 340 incline pour le pont sur l'Afrin.
39. ABOULFÉDA, Géogr., p. 259 ; cf. LE STRANGE, Palestine, p. 449 et HAGENMEYER, An. Gesta Franc., p. 245, note 26.
40. Le mardi gras, 9 février, après leur victoire sur Ridwan, sultan d'Alep ; cf. HAGENMEYER, Chronol., n° 232 et 233.
41. VAN BERCHEM, Voyage, I, p. 229 et suiv., à donné une bonne étude sur ce château et a réuni tous les renseignements historiques le concernant. Il relève ce détail (ibid., p. 234) qui marque bien la situation dominante de Harim (voir la description de GUILL. DE TYR, Hist. occ., I, p. 1048) : après s'en être emparé, Nour ed-din y fit installer «  deux signaux à feu qui brûlaient toute la nuit pour guider les prisonniers musulmans échappés du territoire des Francs.  »
42. Hist. or., IV, p. 375.
43. Le mercredi des Cendres, 10 février 1098, Pierre Barthélémy est à Roia (Rugia) où saint André lui apparaît ; cf. HAGENMEYER. Chronol., n° 236.
44. Gesta Franc., XXX (var. Thalamania, Talamannia) : cf. éd HAGENMEYER, p. 386, note 17. Voir aussi HAGENMEYER, ChronoL, n° 301, 302, 306, 307 et 311. YAQOUT, I, p. 871 ; LE STRANGE, p. 544 Voir ci-après, pour la route venant d'Alep.
45. KEMAL ED-DIN, Hist. or., III, p. 583.
46. Gesta Franc., XXXIII. Tudebode traduit à tort Rubea.
47. RAOUL DE CAEN, Hist. occ., III, p. 648. Le texte porte Rufam que nous proposons de corriger en Rusam.
48. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tomeI, p. 491-196.
49. Cette identification, qui a échappé à RÔHRICHT, ZDPV, X, p. 263, se fonde sur le changement du b en m fréquent dans la région ; exemple : Merzé pour Berzé. Aussi sur la règle relevée par Van Berchem de la transcription occidentale par s de la chuintante sh. Belmesyn est une simple erreur graphique.
50. Identification faite par RÔHRICHT, ZDPV, X, p. 236 et 264 ; Reg., add., n° 649.
51. Mentionné par le Salnamé ; cf. M. HARTMANN, Z. Gesell. Erdk. z. Berlin, XXIX, p.495, n° 5. Identifié par RÔHRICHT, ZDPV, X, p. 264. La position est peut-être donnée par la carte d'E.-M. 1920 sous la forme Balis Keuy. Cette position correspond à celle qu'indiqué l'itinéraire de Maundrell (1697) qui, venant d'Alep, passe à Keftin, Harbanoush, traverse la vallée er-Roudj dans sa partie nord, en sort à Tenariyé et, passant dans la vallée de l'Oronte, gagne Bell-Maez c'est-à-dire Belmis, d'où en deux heures il atteint Djisr esh-Shoghr ; cf. MAUNDRELL, Voyage d'Alep à Jérusalem, p. 25.
52. IBN ESH-SHIHNA, éd. Beyrouth, p. 167 ; cf. v. KREMER, Beitrage, p. 35. Il faut probablement lire Shaqif Balmis, au lieu de Talmis, dans QUATREMÈRE, Sultans mamlouks, I, 2, p. 194.
53. KEMAL ED-DIN, Hist. or., III, p. 622, d'après VAN BERCHEM, Journ. asiat., 1902, I, p. 406 et suiv.
54. GAUTIER LE CHANCELIER, I, 5 et 6 ; GUILL. DE TYR, XI, 25.
55. ALBERT D'Aix, Hist. occ., IV, p. 701. Ce chroniqueur déforme profondément les toponymes ; c'est ainsi qu'il écrit constamment Talamria pour Thalamania (Tell Mannas). La même année, il signale l'attaque par les musulmans de Tommosa, Turgulant et Montfargia. RÔHRICHT, Kon. Jer., p. 108, note 5, ne trouve qu'un rapprochement celui de Montfargia avec Montferrant. Est-il trop osé de retrouver Arzeghan, Ardcan écrit aussi Arcicant, dans Turgulant ? Tommosa serait-il un doublet de Tell Mannas qu'on trouve déformé en Teumenso dans la table de Peutinger ?
56. GAUTIER LE CHANC., éd. Hagenmeyer, p. 72 : Hapa ; voir ibid., p. 179, note 9. La carte d'E.-M. 1920 fixe exactement la position de cette place sous la forme Berdjehab, évidemment Bourdj Hab, au S.-O. d'Idlib. C'est le Hisn Hab d'IBN ESH-SHIHNA, p. 177. Probablement dans le voisinage il faut chercher le Hisn Rashiya cité en même temps par le même auteur.
57. GAUTIER LE CHANC., II, 11 ; GUILL. DE TYR, XII, 12. La transcription Danis est aussi correcte que Danit, car la graphie arabe est Danith. Le site a été identifié sur le terrain par REY, Col. fr., p. 337. YAQOUT, II, p. 540 (LE STRANGE, p. 436) situe Danith entre Alep et Kafartab. Voir encore HAGENMEYER, Galt. Bella Antioch., p. 183 et 186-187.
58. Itinéraire resté inédit de 1848, mais que RITTER, Erdkunde, XVII, p. 1097, a utilisé.
59. RAIMOND D'AGUILERS, Hist. occ., III, p. 271 (Roiam) ; GUILL. DE TYR, VII, 12 (Rugiam). Cette indication est donnée à propos du colloque tenu dans cette ville par les chefs croisés en 1098.
60. REY, Col. fr., p. 350 qui se décidait pour Riha.
61. GUILL. DE TYR, XIV, 5.
62. GUILL. DE TYR, XVIII, 17.
63. Comme le propose RÔHRICHT, Reg., add., n° 649.
64. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, p. 495.
65. RÔHRICHT, Reg., add., n° 971.
66. RÔHRICHT, ZDPV, X, p. 263, proposait de lire Sarmit.
67. REY, Col. fr., p. 347; RÔHRICHT, ZDPV, X, p. 265.
68. Les notations de Kafer Mit et de Melis ont été relevées par nous en passant dans la région, sans que nous ayons pu préciser exactement les emplacements ; mais la carte d'E.-M. 1920 donne la position du premier de ces sites qui se retrouve dans Kefrmejjit de VON KREMER, Beitrage, p. 38, tiré d'Ibn esh-Shihna qui, page 177, place cette localité dans le Roudj oriental.
69. Comme paraît le faire l'éditeur d'IBN ESH-SHIHNA, p. 177.
70. IBN ESH-SHIHNA, par exemple, page 177, distingue le Roudj oriental, sur la rive droite de l'Oronte, du Roudj occidental sur la rive gauche et il dit que Kashfahan est dans le Roudj occidental.

Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 48 : Claude Cahen, page 160 — Prise de Darkouch

Nous savons que Saladin, après Çahyoûn, envoya prendre Djamâhiriyoûn et Qal'at al-Aïdô dans le Djabal Ansaryé, puis assiégea Bakas-Choûghr, de là alla occuper Borzeï après être passé par Sarmenya enlevée entre temps par son fils, puis, par Kafar-Doubbîn qu'un de ses lieutenants avait réduite, gagna Darkouch qui ne résista pas, et la plaine d'Antioche. On verra que Rochefort peut être Borzeï; Cavea ne peut être qu'un chaqîf, c'est-à-dire Kafar Doubbîn ou Darkouch, toujours connue comme telle; peut-être le nom de Levonia dissimule-t-il une colonie d'Arméniens, qu'on sait par ailleurs avoir peuplé Kafar Doubbîn.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

La défense au-delà de l'Oronte

La majeure partie de l'armée des Croisés avec Godefroy de Bouillon, Bohémond, Raymond de Saint Gilles et Robert de Flandre, étant partie de Césarée de Cappadoce à la fin de septembre 1097, traverse les premiers ressauts de l'Anti-Taurus et arrive vers le 5 octobre à Coxon (Goeksun) où elle passe trois jours. Puis elle franchit la grande chaîne montagneuse en des ascensions si rudes que l'Anonyme de la première croisade l'appelle « la montagne diabolique. » Enfin elle pénètre dans la plaine du Haut-Djihoun et arrive le 13 octobre à MARACH où la population arménienne l'accueille avec enthousiasme. Bohémond avec son contingent qui s'était éloigné quelque temps rejoignit à Marach l'expédition. Celle-ci reprend sa marche le 16 par une route descendant vers le Sud en direction de l'Oronte, par Ravendal (Rawendan) et Hazart (Azaz), et se ravitaille à Marésie (Maarta près Artésie).

Entre temps un détachement d'un millier d'hommes commandé par Robert de Flandre va attaquer la forteresse d'ARTESIE (Artah, aujourd'hui Reihaniyé) au Sud d'une boucle du Nahr Afrin, qui commandait la route menant à Antioche par le Pont de Fer. Robert de Flandre s'en empare d'autant plus facilement que la population arménienne massacre la garnison turque.

Le 20 octobre l'armée des Croisés arriva devant l'Oronte au Pont de Fer (Djisr el-Hadid), pont fortifié gardé par deux puissantes tours dont les défenseurs (cent archers) résistèrent vigoureusement. Cependant la position fut enlevée le jour même. Le lendemain, 21 octobre, les Croisés arrivaient devant Antioche et entreprenaient le siège qui devait durer plus de sept mois et se terminer par la prise de l'antique cité syrienne en juin 1098.
Ce siège traîna en longueur car la ville était si étendue que l'armée franque ne pouvait l'investir suffisamment. Elle était incapable d'empêcher les sorties de l'ennemi et elle était menacée aussi de l'extérieur, notamment par la garnison de la forteresse de Harim (franc Harrenc) ; ainsi il y eut un combat vers Harim le 18 novembre. En sorte que les assiégeants avaient grand' peine à se ravitailler et comme, à la fin de l'année, la famine menaçait, les principaux de l'armée décidèrent qu'une expédition forte d'environ 20 000 hommes, avec à sa tête Bohémond et Robert de Flandre, remonterait l'Oronte pour aller faire des approvisionnements. La troupe alla jusqu'à Al-Bara. C'est près de là qu'elle rencontra une armée damasquine qui, se portant au secours d'Antioche, s'était groupée à Sheïzar. Une bataille eut lieu le 31 décembre. La rencontre fut indécise. L'armée musulmane renonça à son projet de dégager Antioche. Quant aux Francs ils remontèrent vers le Nord pour retourner vers Antioche en traversant le Roudj et, à l'Est de cette région, ils pillèrent Maarrat Masrin (janvier 1098). Ils rentrèrent avec un maigre butin.

En février les Musulmans firent une nouvelle tentative pour délivrer Antioche ; une armée réunie par le Prince d'Alep Ridwan, alla se concentrer à Harim pour surprendre de conserve avec la garnison turque d'Antioche, l'armée croisée. Mais les chevaliers Francs avertis par des chrétiens de Harim, après avoir assuré leurs défenses du côté d'Antioche, marchèrent à la rencontre de l'ennemi qui s'avançait vers le Pont de Fer. Le choc eut lieu, le 9 février 1098. Les forces musulmanes furent écrasées et la garnison de Harim abandonna cette place-forte qui cessa d'être une menace pour l'armée de siège. Les chrétiens de la région occupèrent donc Harim qu'ils remirent aux Francs (1).

Nous avons relaté les épisodes du siège d'Antioche (2) et dit comment les Croisés, pour empêcher les sorties des assiégés, se virent obligés de construire à proximité des principales issues de la ville trois forts : Malregard près de la Porte Saint-Paul, la Mahomerie près de la Porte du Pont de l'Oronte et celui que bâtit Tancrède près de la Porte Saint-Georges.
Antioche occupée le 29 juin 1098, les Croisés demeurèrent encore près d'un an dans la Syrie du Nord avant de reprendre la route vers Jérusalem dont la conquête était pourtant leur but essentiel. La chaleur était torride en ce début d'été et l'on remit le projet à novembre, puis on tarda davantage.

Entre temps eurent lieu quelques expéditions :
Raymond Pilet, un chevalier limousin de l'armée de Raymond de Saint Gilles, entreprend en éclaireur avec quelques chevaliers et fantassins le 14 juillet un raid au-delà de l'Oronte dans la région de La Marre (Maarrat en Noman) ; le 17 juillet il occupe Tell Mannas puis un château voisin et il veut s'emparer de Maarrat en Noman. Le Prince d'Alep Ridwan envoie des troupes contre lui et Raymond Pilet rentre à Tell Mannas.

En septembre 1098 Godefroy de Bouillon et Raymond de Saint Gilles, sollicités par Omar, gouverneur de Azaz (franc Hazart) assiégé dans sa forteresse par Ridwan contre lequel il s'était révolté, lui apportent le secours de leurs armes. Ridwan se retire avant même l'arrivée des troupes franques. C'est un premier exemple d'alliances entre seigneurs francs et émirs musulmans. On en verra de plus en plus, alors que les contacts se préciseront entre les deux races.

Deux mois après la course de Raymond Pilet, son suzerain Raymond de Saint Gilles se met en campagne pour la même contrée et le 25 septembre 1098 il s'empare d'AL-BARA dans cette région du Djebel Zawiyé, riche en ruines de monuments religieux des Ve et VIe siècles, églises, monastères, mausolées, nécropoles. Ayant pris possession de la ville, Raymond de Saint Gilles fit transformer la grande mosquée en église. Al-Bara devint cité épiscopale dont Pierre de Narbonne fut sacré évêque à Antioche (3). Vers le même temps on avait installé un évêque à Harrenc et dans d'autres villes importantes récemment conquises.

Raymond de Saint Gilles quitta Al-Bara dans les derniers jours d'octobre, car la date fixée pour un entretien des chefs en vue de la reprise de la marche vers Jérusalem était toute proche. Cette réunion eut lieu le 5 novembre 1098 dans l'église Saint-Pierre d'Antioche.
Mais un débat ayant eu lieu à cause de la suzeraineté sur Antioche que réclamait Bohémond, on remit à plus tard la grande expédition et Raymond de Saint Gilles partit avec Robert de Flandre pour aller reprendre l'attaque de LA MARRE (Maarrat en Noman) où, en juillet, son vassal Raymond Pilet avait échoué. Les deux seigneurs firent étape à Rugia et à Al-Bara ; ils arrivèrent devant La Marre le 27 novembre. Bohémond vint avec des renforts les rejoindre. On attaqua avec un château de bois monté sur roues qui dépassait la hauteur des murailles. Les Musulmans se défendirent avec acharnement et l'on en vint au corps à corps. En même temps des sapeurs faisaient une brèche dans un pan de muraille qui s'écroula le 11 décembre. La ville de Marra fut alors fut prise (4).

Les dissensions entre Bohémond et Raymond de Saint Gilles n'ayant pas cessé, les plus humbles Croisés qui se trouvaient cantonnés à La Marre protestèrent violemment à cause de ce retard. Aussi Raymond pour obtenir la décision des chefs les convoqua à RUGIA situé au Sud-Est de Djisr esh Shoghr. Tous s'y rendirent. Malgré les offres généreuses de Raymond qui proposait de faire les frais de l'expédition, il ne put les convaincre. Les pèlerins de La Marre exaspérés se révoltèrent le 5 janvier 1099 et se mirent à démolir les remparts et les maisons de cette ville.
Devant cette émeute Raymond de Saint Gilles décida de partir seul à la tête des troupes enfin apaisées qui se mirent en marche pour Jérusalem le 13 janvier. Le 16 on fit étape à Capharda (Cafertab), puis on marcha vers Sheïzar dont l'émir, Sultan, offrit aux Croisés le libre passage sur son territoire et leur envoya deux guides pour conduire l'armée à un gué de l'Oronte. On a pensé que les troupes avaient remonté le Nahr Sarrout, affluent de gauche de l'Oronte. Sur leur chemin elles passèrent près de deux châteaux (5) et atteignirent RAFANéE. Elles s'arrêtèrent trois jours dans cette riche cité où elles se ravitaillèrent abondamment. Puis elles séjournèrent dans la Plaine de la Boquée et occupèrent jusqu'au 2 février le château des Curdes (Hosn el-Akrad) qui devait s'appeler plus tard le Crac des Chevaliers.
Nous ne suivrons pas davantage l'armée des Croisés dans sa marche vers la côte où Godefroy de Bouillon et Robert de Flandre vinrent la rejoindre pour entrer en Palestine. La campagne se termina le 15 juillet 1099 par la prise de Jérusalem.

* * *

Bohémond n'avait pas participé à cette glorieuse expédition et jugea suffisant de se rendre à Jérusalem à la fin de l'année pour y célébrer la fête de Noël.
De retour à Antioche il projeta d'étendre au-delà de l'Oronte le territoire de sa Principauté et tenta en mai 1100 de s'emparer de la vieille cité d'APAMéE que les Croisés appelaient FéMIE. Il n'y parvint pas. A la même époque il avait envahi la région d'Alep où régnait Ridwan (6). Ses troupes avaient occupé KELLA (Kafr Kilé) dans le Djebel Ala au Sud de Harrenc, SARDONE (Zerdana) et SERMIN à l'Ouest d'idlib. Ridwan ayant tenté de reprendre aux Normands KELLA, les garnisons des Places que nous venons de citer se portèrent à sa rencontre et le battirent le 5 juillet 1100. A la suite de quoi les mêmes troupes lui enlevèrent KAFER HALEB à l'Est de Sardone, et plus à l'Est au-delà de Qinnesrin, HADIR. Enfin elles poussèrent un raid beaucoup plus au Sud au-delà de Maarrat en Noman et s'emparèrent, au Nord-Est d'Apamée, de CAFERTAB. Elles trouvèrent là une ancienne enceinte et transformèrent la mosquée en ouvrage fortifié (7). Ainsi dès 1100 les Francs tenaient une ligne de défenses entre l'Oronte et la région d'Alep comportant du Nord au Sud : HARRENC, à 15 km de l'Oronte au Pont de Fer, et à 55 km d'Alep, Kella à 16 km de l'Oronte et à 50 km d'Alep, Maarrat Masrin et Sardone (Zerdana) dans le district du Djazr, Kafer Haleb à 44 km de l'Oronte et à 22 km d'Alep, Sermin à 30 km de l'Oronte et à 50 km d'Alep, Hadir à 60 km de l'Oronte et à 24 km au Sud d'Alep, enfin Cafertab. Mais ils n'avaient pas encore pris Athareb (franc Cerep). Tell Mannas (franc Talaminia) (8), à l'Est de Maarrat en Noman qu'avait occupée Raymond Pilet en 1097, avait été reprise par Djana al-Dawla, émir de Homs ; ce Fort maintenait la liaison avec Alep et Homs.

Kamal ad din observe que Bohémond était venu camper tout près d'Alep, au midi au bord du Qouaïq, à Mochrifah (probablement Djebel Mecherfi à 8 km au Sud d'Alep) et qu'il voulait transformer en forts trois buttes-mausolées voisines afin de bloquer la grande cité musulmane (9).
Mais quelques semaines plus tard, Bohémond et son cousin Richard de Salerne furent faits prisonniers au cours d'une expédition dans le Haut-Euphrate où ils avaient été appelés par un seigneur arménien Gabriel, dont la ville de Mélitène était assiégée par Gümüshtekin, seigneur de Siwas en Cappadoce (fin juillet-début août 1100) (10).
Les chevaliers normands privés de leur chef si vaillant, si expérimenté, firent appel à son neveu Tancrède lui aussi plein de courage et fort avisé. Celui-ci arriva à Antioche en mars 1101 pour assurer la régence de la Principauté jusqu'à la délivrance de Bohémond qui n'eut lieu qu'en mai 1103. Tancrède employa avec un zèle efficace ces deux années à combattre d'une part les Byzantins, d'autre part les Turcs. Il commença par envahir la Cilicie, reprenant à l'Empire Mamistra, Adana et Tarse. Puis, avec l'aide d'une flotte génoise, il mit le siège devant Laodicée c'est-à-dire Lattaquié, que les Croisés appelèrent LA LICHE. La garnison et la flotte byzantines défendirent avec opiniâtreté ce grand Port qui résista du milieu de l'année 1101, semble-t-il, jusqu'au printemps 1103.

La capture de Bohémond avait sauvé Alep qui était fort menacée. Les troupes franques évacuèrent la région, abandonnant les avant-postes qu'elles avaient occupés et où elles avaient amassé du blé. Le prince d'Alep Ridwan profita de ces approvisionnements, puis il alla camper près de Sermin ; de son côté Djana al-Dawla, émir de Homs, enlevait pour quelque temps aux Francs la Place d'Asrouna que l'on a située à tort à l'Ouest de Sermin et qui se trouve beaucoup plus au Sud, près de Cafertab (11).
Mais dès que Bohémond fut libéré (début de mai 1103), les hostilités reprirent tant contre les Byzantins que contre les Turcs. Joscelin de Courtenay enleva Marach à l'Empire. En même temps les Francs réapparaissaient dans la région d'Alep. Bohémond réclamait le tribut qui avait été imposé à Qinnesrin et les troupes d'Antioche et d'édesse firent un raid sur Mouslimiyé au bord du Qouaïq, à 12 km au Nord d'Alep.
Puis le 29 mars 1104 les Francs enlevèrent BASARFOUT ou Berssaphut (12). Ils échouèrent non loin de là devant Cafer Latha (au voisinage de Riha, N.-O. de Maarrat en Noman), mais ils ne devaient pas tarder à s'emparer de cette Place (13).
Donc dans l'année qui suivit le retour de Bohémond à Antioche ses domaines s'étendaient encore et le Prince Ridwan d'Alep était vis-à-vis de lui dans une position de vassal.

Mais bientôt une grande défaite des Francs aura de graves conséquences et renversera la situation. Baudouin de Bourcq, alors comte d'édesse, veut au début de 1104 aller s'emparer de Harran, au S.-E. d'édesse, située sur la rive orientale du Balikh, affluent de l'Euphrate. Il demande l'aide de son vassal Joscelin de Courtenay, seigneur de Turbessel, mais aussi le concours de Bohémond et de Tancrède.
Apprenant l'expédition des Francs, deux chefs turcs, Jekermish, atabeg de Mossoul et Soqman, émir de Hisn Kaifa, unissent leurs troupes pour aller à leur rencontre. Le contingent d'édesse est vaincu, Baudouin de Bourcq et Joscelin sont faits prisonniers (7 mars 1104). Bohémond et Tancrède peuvent s'échapper avec l'armée d'Antioche. Jekermish aussitôt après sa victoire étant parti pour assiéger édesse, Tancrède appelé par les habitants de cette ville vint s'y enfermer et organiser la défense. Il trouva peu de combattants, peu de vivres et jugea la Place en grand péril. Alors il décida la population en majorité arménienne à s'armer pour tenter une sortie désespérée et régla une attaque en masse. Elle eut lieu en pleine nuit à grand fracas de glaives frappant les boucliers, de trompettes et de clameurs. Les assiégés tombèrent sur le camp musulman endormi, y firent un grand massacre, et le reste prit la fuite. édesse sauvée, Tancrède demeura et en assura la régence.

A la suite de la défaite de Harran, Ridwan qui n'avait pas pris part à la lutte, profitant du désarroi des Francs, voulut se débarrasser de leurs positions établies contre Alep. Nous apprenons qu'en cette année les habitants du district du Djazr massacrèrent ou chassèrent les Francs de Maarrat Masrin, de Sermin, de Fu'a. Le château de Soran (14) à l'Est de Sheïzar, leur fut pris par l'émir de Rafanée. Les garnisons d'Al-Bara (15), de Maarrat en Noman, de Cafertab et de Tell Latmin abandonnèrent ces Places pour gagner Antioche en hâte.

Plus au Nord la population arménienne de la cité d'Artah qui était sous la domination des Francs, pour éviter une attaque de Ridwan, lui ouvrit ses portes avant mars 1105 (16). Dans le même temps les émirs de Sheïzar et l'émir arabe Khalaf ibn Mulaib qui possédait Apamée s'unirent pour attaquer la Place franque d'Asfouna (juillet 1104), mais alors que l'assaut était déjà donné, les troupes de l'émir d'Apamée se jetèrent sur celles de Sheïzar, et ces querelles, de même que les rivalités entre Jekermish de Mossoul et Soqman opérant vers édesse, empêchèrent les Musulmans de pousser à fond leur reconquête, et la région du Roudj jusqu'à HAB resta à la Principauté d'Antioche.
Mais le désastre de Harran eut une autre répercussion imprévue : l'empereur Alexis Comnène voyant la menace qui pesait sur les états Francs voulut leur reprendre les Places byzantines que Tancrède pendant sa régence à Antioche avait conquises. Comnène reprit en Cilicie, Tarse, Adana, Mamistra et aussi le grand Port syrien de Lattaquié.
Cependant la citadelle résista aux attaques des troupes byzantines.
Bohémond accablé vers l'Est par les Musulmans qui lui avaient repris Artah, opprimé à l'Ouest par la flotte byzantine, prit soudain le parti d'aller chercher dans ses domaines de l'Italie du Sud et en France, les renforts de nouveaux Croisés. Confiant pour la seconde fois la régence de la Principauté d'Antioche à son neveu Tancrède et à son cousin Richard de Salerne la régence du Comté d'édesse, il s'embarqua pour l'Italie à la fin de 1104. Il ne devait pas revenir en Syrie ; après de vaines attaques sur les territoires de l'Empire, et à la suite d'une grave défaite au siège de Durazzo, il revint désespéré dans sa principauté de Tarente. Il y végéta quelque temps dans l'oubli et mourut, semble-t-il, en février 1111.
Son tombeau est conservé à Canosa en Pouilles. C'est une singulière combinaison de mausolée occidental et de turbeh musulman.

Tancrède avait à sa place dirigé les affaires comme régent puis comme prince d'Antioche et dès les premiers jours avait organisé la situation avec une telle vigueur qu'il allait bientôt libérer l'état franc des graves dangers qui l'oppressaient.
Aussitôt il rassemble des troupes pour assiéger Artah. Ridwan quitte Alep afin de défendre sa récente conquête. Francs et Alépins se rencontrent le 20 avril 1105, près de Tizin à l'Est d'Artah. L'armée de Ridwan est écrasée, trois mille Musulmans trouvent la mort dans ce combat (17).
Artah prise, les Francs envahirent toute la région du Djazr, chassant devant eux les habitants qui fuyaient vers Alep. Tancrède occupa TELL AGHDI ; cette localité, aujourd'hui Tell Adé, dominant la route d'Antioche à Alep, se trouve à 20 km à l'Est d'Artah et à 30 km environ à l'Ouest d'Alep. Les Francs reprirent ensuite Sermin dans le Djazr (18).
Tancrède développe sa progression en allant conquérir la vieille cité d'Apamée, dont les Francs n'avaient encore pu s'emparer et qui était fort bien défendue par la nature. Après une assez longue résistance Fémie (Apamée) capitula le 14 septembre 1106.
Non seulement la Principauté avait repris les Places perdues d'Outre-Oronte ; elle tenait maintenant une position stratégique de très grande importance d'où les Francs pouvaient menacer la puissante Place-forte de Sheïzar qui n'était qu'à une demi-journée de marche d'Apamée.
Ensuite Tancrède reprit la ville de Cafertab à 20km au N.-E., d'Apamée.

Il vint faire des incursions sur le territoire de Sheïzar, évidemment pour s'approvisionner dans cette région fertile. Ousama raconte de façon pittoresque l'une de ces razzias (19) qui eut lieu à la fin de novembre 1108. Des Arabes s'étaient réfugiés dans des cavernes à flanc de montagne, à ZALIN. Il s'agit assurément d'une de ces grottes-forteresses utilisées comme postes-vigies à la fois par les Francs et par les Musulmans dont nous avons signalé plusieurs exemples. Un des soldats de Tancrède qui étaient au sommet de la montagne fit fabriquer une caisse suspendue par des chaînes de fer. Il se fit descendre dans cette caisse en face de l'issue de la grotte et menaçant sans doute de son arc ceux qui s'y trouvaient, il les en fit sortir l'un après l'autre. Derenbourg (20) a proposé d'identifier Zalin avec Behetselin qui fut assiégée par Nour ed din en 1160 (21). Rôhricht (22) et Dussaud (23) s'étaient ralliés à cette conjecture. Mais Claude Cahen (24) ne l'a pas acceptée et n'a pas fait de suggestion. Peut-être faut-il proposer pour Zalin, Hayaline qui est située entre Acharné et Apamée à égale distance et qui paraît bien se trouver au flanc d'une falaise.

Tancrède retenu au-delà de l'Oronte, n'avait pu secourir la citadelle de Lattaquié dont la garnison, après une longue résistance, avait été obligée de capituler.
Ayant enlevé aux Musulmans Apamée et Cafertab, le Prince d'Antioche entreprit la reconquête de Lattaquié dont le Port était si utile à son état. Aidé d'une flotte pisane il put chasser les Impériaux (1108) et leur reprit aussi Mamistra en Cilicie. Puis Tancrède voulut étendre la Principauté plus au Sud, sur la côte. Entre le 12 et le 23 juillet 1109, il enleva aux Musulmans le Port de VALéNIE (Banyas) qui devait former la dernière place au Sud de la Principauté sur le rivage. La frontière séparant l'état d'Antioche du Comté de Tripoli devait s'établir probablement au Nahr el-Bas au Sud du château de MARGAT (25).
Sur la côte entre Banyas et Djebelé à l'emplacement de l'antique Paltos, se trouvait une Place assez importante le TORON DE BELDA près de l'embouchure du Nahr es Sinn et au bord de la mer. Imad ed din (26) écrit : « Beldeh ville solitaire... cette petite ville s'avance dans la mer à l'orient du fleuve et ses deux extrémités forment un fossé où les flots viennent se rejoindre (27). »

En 1110 Mohammad, Sultan de l'empire seldjouqide de Perse, ayant envoyé l'émir de Mossoul, Mawdud, à la tête d'une puissante armée turque, assiéger édesse (entre le 3 et le 12 mai), le roi de Jérusalem Baudouin Ier avait levé ses troupes pour se porter au secours de Baudouin de Bourcq, comte d'édesse, son cousin. A l'appel du roi, le comte de Tripoli Bertrand, et Tancrède vinrent avec leur chevalerie se joindre à l'armée royale. La ville d'édesse fut délivrée. Puis Mawdud alla attaquer la seconde place-forte du Comté, TURBESSEL (Tell Bascher) le 28 juillet, cette citadelle repoussa aussi l'armée de Mawdud. Après quoi Tancrède se mit en route avec le contingent qu'il avait emmené pour rentrer à Antioche. Il apprit que le Prince d'Alep Ridwan avec lequel il avait contracté une trêve, voire même une alliance, profitant de son absence, ravageait la région que tenaient les Francs à l'Est de l'Oronte.
Aussitôt il riposta en allant attaquer sur le domaine de Ridwan la localité de Naqira entre Alep et Menbidj et s'en empara (28). Nous proposons de situer Naqira à Kadirane à égale distance de ces deux villes, près du Tell Boutnan, au voisinage de Bab et de Bouzaa. Puis il alla mettre le siège devant CEREP (Athareb). Il monta des machines contre la forteresse et notamment pour défoncer les murailles, un énorme bélier dont le choc s'entendait à 3 km. Les projectiles des mangonneaux tombant sur les parties hautes de la forteresse, firent s'effondrer deux tours. Les Francs captèrent un pigeon portant un message des assiégés à Ridwan lui apprenant leur détresse. Tancrède hâta l'attaque et la Place se rendit vers Noël 1110 (29).
Cerep était situé sur la route menant d'Antioche à Alep à 30 km de cette ville, et ouvrant à la fois sur les plaines très fertiles du Roudj et du Djazr (30). Tancrède alla ensuite s'emparer, dans le Djazr, à 13 km au Sud de Cerep, de la forteresse de Sardone (Zerdana) que les Francs avaient occupée auparavant.

Comme Cerep, Sardone était une position stratégique fort précieuse. Elle se trouvait à proximité d'un noeud de routes important. Elle fermait un passage d'Alep à Antioche, étant placée en avant du défilé d'Ermenaz (appelé sur les cartes Hermiz Boughazi) qui coupe d'Est en Ouest le Djebel Ala. Le passage conduit par Salqin au Pont de Fer. Sardone surveillait aussi la grande route musulmane qui conduit au Nord-Est vers Alep, au Sud vers Hama par Maarrat en Noman. Vers le Sud-Ouest elle dominait la route qui venant d'Alep passe au voisinage de Sermin et de Riha pour franchir l'Oronte près de Shoghr. De là on atteignait Saône et Lattaquié.
Or justement le seigneur de Saône (Sahyoun), l'un des plus puissants personnages de la Principauté d'Antioche, était en même temps seigneur de Sardone. Ainsi avait-il une route facile pour gagner son fief de frontière. Nous verrons que Cerep et Sardone, dans le flux et reflux des campagnes pour les Places disputées au-delà de l'Oronte, suivirent le même destin. A la suite de ces deux conquêtes, la province d'Alep était dans la plus grande détresse. Beaucoup d'habitants des campagnes émigraient vers l'Est. La situation économique périclitait. Ridwan dut verser à Tancrède un lourd tribut et s'inclina devant des exigences humiliantes. Les émirs de Sheïzar et de Hama se virent aussi forcés de verser des contributions importantes au Prince d'Antioche.

Au printemps de 1111 Tancrède, à l'expiration de la trêve qu'il avait consentie à l'émir de Sheïzar, vint s'installer à proximité de cette place-forte et commença la construction d'une forteresse sur le TELL IBN MACHER qui se trouve à 16 km à l'Ouest de Sheïzar, près du Pont d'Acharné sur la rive droite du fleuve. Il y fit creuser des souterrains pour y déposer les récoltes de blé de la moisson toute prochaine.

Je me suis rendu sur ce Tell au printemps 1936. Il était planté en blé mais je constatai nettement que les épis étaient plus pauvres là où l'on devinait des fondations. Une photographie d'avion confirma cette observation et l'on y remarque aussi des traces de fossés.

Dans le même temps, Tancrède occupait dans la montagne à environ 4 km à l'Est du Port de Djébelé le CASTELLUM VETULAE (31) (château de la Vieille) que Claude Cahen a identifié pour la première fois avec la ruine appelée BIKISRAIL ou Qal'al Béni Israïl, dans le Djebel Bahra du Nord, qui dominait un chemin menant de Djébelé à l'Oronte, d'où Tancrède pouvait pénétrer aisément sur le territoire de Sheïzar (32).
Dans le courant de cette année 1111 une grande armée turque envahit les territoires d'outre-Oronte du Prince d'Antioche. Celui-ci appela à son aide les Princes latins et leur donna rendez-vous à CHASTEL DE RUGE, non loin du Pont de Shoghr sur l'Oronte. C'est là que vinrent le retrouver le 10 septembre 1111 (33) le roi Baudouin Ier avec ses troupes de Palestine, le comte de Tripoli Bertrand avec ses chevaliers du Liban, Baudouin de Bourcq et Joscelin de Courtenay avec le contingent du comté d'édesse. Albert d'Aix énumère les grands vassaux qui les accompagnaient. Nous ne citerons que ceux de Tancrède : Richard de Marach ; Martin comte de Laodicée, Guillaume de Tortose, Robert du Soudin, Guy Fraisnel, seigneur de Harrenc, Bonaple, seigneur de Sarmit (Sarmeda), Roger de Montmarin seigneur de Hab, Pons de Talaminia (Tell Mannas), Enguerrand de Fémie (Apamée). L'armée franque comptant 16.000 combattants, prit position près d'Apamée (11 septembre) qui appartenait à Tancrède. L'armée turque formée des troupes de Mawdud, atabeg de Mossoul et de Togtekin, atabeg de Damas, vint le 15 septembre 1111, camper de l'autre côté de l'Oronte, auprès de Sheïzar dont les deux émirs qui étaient frères, de la famille des Mounqidhites, joignirent à leurs troupes cinq mille guerriers arabes. Les armées adverses n'étaient séparées que par le fleuve et les archers musulmans empêchaient les Francs d'y faire boire leurs chevaux. Après quinze jours passés à s'observer, les troupes sarrasines franchirent le fleuve. Un combat indécis eut lieu. Puis, pendant la nuit, le 29 septembre 1111, les Francs levèrent le camp. L'ennemi les harcela, cherchant à leur couper la retraite. Ils s'éloignèrent en se battant, faisant deux étapes à peu de distance l'une de l'autre, à Tell Termese puis Tell Tulul. Enfin ils purent sans grandes pertes rentrer à Apamée. Les Musulmans n'ayant pas réussi à engager le combat, retournèrent à Sheïzar (34).

Tancrède mourut à Antioche le 12 décembre 1112. Ce fut le fils de sa soeur, Roger de Salerne, qui lui succéda comme Prince d'Antioche. Tancrède avait pris comme écuyer le jeune Pons, comte de Tripoli, et il avait enlevé d'assaut, sur un sommet à l'extrémité de la chaîne du Djebel Ansarieh, un château gardé par une garnison à la solde de l'émir de Homs, le château des Curdes (Hosn el-Akrad — Le Crac des Chevaliers) (printemps 1110). Cette position, dominant la grande plaine de la Boquée qui met en relation la vallée de l'Oronte avec la côte, allait devenir, défendant la frontière du comté de Tripoli, la puissante forteresse appelée le Crac des Chevaliers.
Tancrède fit don de sa conquête à Pons. Sa femme Cécile, fille du roi de France Philippe Ier, était encore fort jeune. Il lui avait donné en douaire les deux forteresses d'ARCICAN et de CHASTEL DE RUGE situées à l'Est de l'Oronte au voisinage du Pont de Shoghr, l'une au Nord, l'autre au Sud-Est.
Il conseilla aux deux jeunes gens de s'épouser quand il ne serait plus (35). Son voeu fut exaucé.

Le 27 novembre 1114 un violent tremblement de terre ébranla Antioche et plusieurs Places de la Principauté. La population d'Antioche se hâta de relever les murailles, tandis que Roger de Salerne parcourait le pays pour remettre en état de défense les forteresses qui avaient subi le séisme.

Peu après on apprit qu'une grande armée turque arrivait de Perse (août 1115). Le Prince d'Antioche se porta aussitôt au-delà de l'Oronte et plaça son armée en avant du Pont de Fer. Puis sachant que le gouverneur d'Alep, Badr al din Lulu et Shams al-Khawas, général de l'armée, avaient reçu les troupes de Togtekin, atabeg de Damas, et de l'émir turcoman de Mardin Il Ghazy, il conduisit son armée vers Cerep (Athareb), la Place la plus avancée de la Principauté en direction d'Alep. Mais il comprit ensuite que ces émirs se trouvaient réunis là pour se défendre contre cette armée turque envoyée par le Sultan Seldjouqide de Mossoul Muhammad, et commandée par l'émir Bursuq. Cette armée pouvait réduire ces princes syriens à l'état de vassaux. Ils firent donc alliance avec le Prince d'Antioche. Les deux armées réunies, 2.000 combattants Francs et 10.000 Musulmans vinrent prendre position à Apamée. De là les alliés allèrent menacer Sheïzar dont les émirs Mounqidhites étaient restés fidèles au Sultan de Mossoul. Ousama nous apprend qu'ils assiégèrent Hisn al-Djisr (36) c'est-à-dire le Fort-du-Pont qui formait une position avancée de la grande forteresse. René Grousset pense que Hisn al-Djisr est la position que Gautier le Chancelier appelle Gistrum (37) et cela est vraisemblable.
Cependant l'émir Bursuq, après avoir pris Hama qui appartenait à Togtekin, approcha de Sheïzar et établit le cantonnement de son armée au Nord du fleuve à Tell Melah et dans le voisinage (38). Les deux armées étaient restées face à face pendant plusieurs semaines lorsque Bursuq envoya un contingent attaquer Cafertab. Mais la forteresse résista avec tant de vigueur que les assaillants se retirèrent.
Roger d'Antioche, ne se sentant pas en force, restait devant Apamée sur la défensive et avait appelé au secours le roi de Jérusalem et le comte Pons de Tripoli. Lorsque leurs troupes survinrent, Bursuq leva son camp. Ce n'était qu'une ruse à laquelle ses adversaires se laissèrent prendre en se séparant. Alors il réapparut devant Cafertab avec son armée et les Arabes de Sheïzar. Ousama (39) a raconté les épisodes de ce siège où assaillants et défenseurs luttèrent avec un opiniâtreté farouche. Les sapeurs musulmans creusèrent un souterrain allant jusqu'aux fondations du donjon. Ayant amassé du bois dans cette mine ils y mirent le feu et le donjon s'effondra. Les Francs continuèrent la lutte, bien que la sachant inutile ; pour ne pas laisser intacts aux ennemis certains ouvrages ils en incendièrent les hourds. Il y eut à l'entrée d'une tour des combats singuliers épiques. Quand les Musulmans eurent envahi la Place elle n'était plus qu'une ruine. Les survivants furent faits prisonniers (5 septembre 1115) (40).
De là Bursuq alla s'installer à Maarrat en Noman, et s'apprêta à faire le siège de Sardone (Zerdana). Le Prince d'Antioche, à l'annonce de la prise de Cafertab, leva à nouveau son armée et demanda son aide à Baudouin de Bourcq, comte d'édesse. Leurs troupes se rassemblèrent à Chastel de Ruge où vint aussi Bernard de Valence, patriarche d'Antioche qui le 12 septembre 1115 donna solennellement l'absolution aux combattants. L'armée chrétienne s'ébranla et vint camper à Hab. Pendant ce temps les Turcs étaient tranquillement en marche en avant de Sermin près de Tell Danith, à 12 km à l'Est de Hab, derrière la forêt de Faïloun au Sud d'Idlib (41). C'est là qu'un éclaireur, Théodore de Barneville, les découvrit. Il se hâta d'informer le Prince que l'ennemi était tout proche. C'était au lever du jour le 14 septembre 1115. Roger appela aux armes et sauta en selle avec Baudouin et leurs chevaliers. Robert, seigneur de Saône et de Sardone, commandait l'arrière-garde. Les troupes franques marchaient en direction de Tell Danith. L'armée turque fut taillée en pièces et mise en fuite (42). Les Francs victorieux réoccupèrent Cafertab, délivrèrent ses défenseurs prisonniers, et relevèrent la forteresse (43).
Dans ce combat se signalèrent un chevalier normand, Robert de Sourdeval qui se fît tuer en soutenant l'aile droite très menacée, Guy Fraisnel, seigneur de Harrenc et Alain seigneur de Cerep, Guy le Chevreuil, seigneur de Tarse, qui redressèrent la situation (44). Le 18 septembre le Prince Roger rentrait triomphalement à Antioche.

Lulu, le gouverneur d'Alep, dut lui payer un tribut, mais il fut assassiné en avril 1117. Son successeur Yarouqtach, pour obtenir la protection du Prince d'Antioche contre Bursuq, lui fit une concession très importante : le droit d'occuper la forteresse d'AL-QOUBBA [district de Hama] (45) sur la route d'Alep à Salamiyé qui continuait sur Damas ; c'est par là que chaque année passaient les pèlerins de la Mecque. Le Prince Franc pourrait ainsi toucher l'important revenu que percevait jusqu'alors la ville d'Alep : taxes sur les pèlerins et les caravanes marchandes passant par Al-Qoubba. En sorte que les Francs contrôlaient, par Maarrat en Noman, Soran et Al-Qoubba, les routes allant d'Alep à Damas.

On sait que Al-Qoubba était sur la route d'Alep à Salamiyé et dans le district de Hama, mais on n'a pas précisé davantage cette localité. Nous proposons Chouba (carte ottomane de Hama) à 20 km au Nord de Salamiyé et à 32 km à l'Est de Hama.

Un peu plus tard l'émir turcoman de Mardin, Il Ghazy ibn Ortoq, ayant occupé sur l'Euphrate Bâlis qui faisait partie du domaine d'Alep, le gouvernement de cette ville appela Roger d'Antioche qui se joignit aux troupes d'Alep pour reprendre Bâlis. Mais Il Ghazy les repoussa. Derechef en 1117-1118 le Prince d'Antioche dut secourir Alep contre une tentative de Togtekin et Bursuq qui voulaient s'en rendre maîtres. Les deux émirs durent battre en retraite. Puis la situation se retourna, les Alepins acceptèrent qu'Il Ghazy prît le pouvoir. Ceci se passe vers la fin de 1118 (46). Devant cette menace Roger d'Antioche avait repris les armes. Après la mort de Tancrède les Francs avaient perdu la cité de HAZART (Azaz). Roger alla la reprendre avec l'aide du prince roupénien Léon et de ses troupes arméniennes (47).
Non seulement Il Ghazy perdit Azaz (vers Noël 1118), mais il dut payer un tribut et ne put défendre la place de TELL HIRAQ (48) que Roger se fit céder avec le territoire avoisinant. Nous proposons de la situer à Tell Krah à 18 km au Nord d'Alep à l'Ouest du Qouaïq. Les Francs assaillirent aussi et occupèrent momentanément Bouzaa tout près de Bab à 40 km au Nord-Est d'Alep (49).
En même temps Roger d'Antioche assurait la liaison entre la côte et l'Oronte à travers le Djebel Bahra (élément méridional du Djebel Ansarieh). Dès 1111 Tancrède avait pris le CASTELLUM VETULAE (Bikisraïl) en face de Djebelé. Auparavant il avait pris, peut-être avant 1108) SAONE (Sahyoun), position stratégique importante, qui commandait une vallée à travers le Djebel et une route conduisant de Lattaquié à Djisr esh Shoghr. Entre le 22 avril et le 5 mai 1118 Roger d'Antioche enlevait à une famille de montagnards, le château de BALATONOS (Qalal Mehelbé) après un mois de siège (50). Il donna la place à Robert, seigneur de Saône et de Sardone. Elle est située à 10 km au Sud de Saône et se trouve à la latitude de Lattaquié, à moins de 30 km de ce Port. Elle commandait l'embranchement qui, se détachant de la route allant de l'Oronte à Lattaquié, conduisait à Djebelé.
En même temps Roger mettait la main sur Margat (Marqab) qui devait devenir plus tard une puissante forteresse des Hospitaliers.

Les Francs au même moment (début de 1118) prenaient QOLAïA (el-Qrayate) et HADID (Haddadi), au Nord-Est de Qadmous (51). C'est aussi à cette époque (1117-1118) que se place la prise par les Francs de Khawabi, le COïBLE, à l'Est de Tortose dans le comté de Tripoli.

En l'année 1119 le Prince d'Antioche était partout victorieux. Il encerclait Alep et se croyait à la veille de la compter parmi ses conquêtes (52). Mais il avait sous-estime le talent de l'émir Il Ghazy qui allait se révéler un redoutable adversaire. Celui-ci fit alliance contre les Francs avec Togtekin, atabeg de Damas, puis il partit pour son fief de Mardin au Diarbékir où il leva une armée de guerriers turcomans. Il s'avance par l'Euphrate, passe au voisinage de Tell Bascher (Turbessel), s'approche d'Alep sans s'y arrêter et vient établir son camp plus au Sud à Qinnesrin (début de juin 1119).
De là il envoie des détachements vers Harim et aussi dans le Djebel Zawiyé et le Roudj où sa troupe occupe le château franc de QASTOUN (53) dont il n'est question dans les sources arabes qu'en cette occasion et dont les textes latins ne parlent pas. En même temps les Mounqidhites de Sheïzar, qui faisaient cause commune avec Il Ghazy, inquiétèrent la région d'Apamée. Ousama (54), fils de l'un des deux frères émirs de Sheïzar, raconte dans ses Mémoires que parcourant la campagne à la tête d'un détachement de cavaliers, un parti de Francs sortis d'Apamée les assaillit près du Ouadi Abou Maimun que l'on a traduit la vallée de Bohémond. D'autres rencontres eurent lieu où il tua ou blessa des chevaliers francs.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - La défense au-delà de l'Oronte

1. Guillaume de Tyr, livre I, V, c. 2. Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 196. — Kamal ad-Din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 578-579. — Voir René Grousset, tome I, page 87.
2. Voir Antioche.
3. Raymond d'Aguilers, c. 14, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 266. — Histoire anonyme, page 166-169. — Kamal ad-Din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 586. — René Grousset, tome I, page 119.
4. Histoire anonyme (siège de Marra), page 177.
5. On a proposé de situer le second « quoddam Arabum castrum » dit l'anonyme de la première croisade, à Masyaf : cela nous paraît peu probable. Pourquoi les troupes auraient-elles quitté la vallée du Sarrout pour s'écarter vers l'Ouest et s'enfoncer dans le cirque de montagnes qui enferment Masyaf ?
6. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 588. — René Grousset, tome I, page 376.
7. Claude Cahen, page 162-163.
8. En 1111 il est fait mention de Pons de Talaminia.
9. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 589... « Les mausolées de Khouff, Dekkeh et Karnabia. » Signalons que Foulques, roi de Jérusalem procéda de même entre 1137 et 1142 pour encercler Ascalon : il fit construire les trois Forts d'Ibelin, Blanche Garde et Bethgibelin.
10. Albert d'Aix, livre I. VII, c. 27, Historiens occidentaux des croisades, page 524. — René Grousset, tome I, page 379.
11. Claude Cahen a rectifié cette erreur, page 162-163. Il pense qu'Asfouna occupait le site de Khan Cheîkoun.
12. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 592 et 652. Cette date est précisée par Hagenmeyer, Chronologie..., dans Revue de l'Orient Latin, tome 1909, page 102-103.
13. Entre 1103 et 1110. Claude Cahen, page 243 d'après Ibn al-Fourat.
14. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 592.
15. Albert d'Aix, livre IX, 47. Historiens occidentaux des croisades, tome IV, page 620.
16. Raoul de Caen, c. 151, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 712. — Kamal al-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 593. — Sibt Ibn al-Djauzi, Mirat az Zaman, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 529. — Ibn al-Qalanisi, page 69. Voir René Grousset, tome page 410-411. — Claude Cahen, page 238-239.
17. Albert d'Aix, livre I. IX, c. 47, Historiens occidentaux des croisades, tome IV, page 620. — Raoul de Caen, c. 154-155, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 714-715. — Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 227-228. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 593. Voir René Grousset, tome I, page 420-422.
18. Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 233.
19. Ousama, traduction Derenbourg, Revue de l'Orient Latin, tome II, page 399.
20. H. Derenbourg, Vie d'Ousama, page 76-78.
21. Guillaume de Tyr, livre I, XVIII, ch. 27. Historiens occidentaux des croisades, tome I b, page 866.
22. Gesch. Kôn. Jerus, page 76 et page 694 note.
23. René Dussaud, page 210.
24. Claude Cahen, page 163, note 12.
25. Voir Le Comté de Tripoli.
26. Imad ed-din cité par Abou-Chama ; Livre des deux jardins, Historiens orientaux des croisades, tome IV, page 357.
27. René Dussaud, page 135. — Claude Cahen, page 171.
28. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 597 : les habitants de Naqira se réfugièrent à Balis. En même temps Joscelin d'édesse avait saccagé Menbidj.
29. Mathieu d'édesse, ch. 54, Documents Arméniens, tome I, page 95. — Albert d'Aix, XI, 43, Historiens occidentaux des croisades, tome IV, page 684-685, qui dit 1111. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 597-598. — Ibn al-Athir, Kamel..., tome II. Historiens orientaux des croisades, tome I, page 278, dit que les habitants de Balis et de Menbidj effrayés par la prise de Cerep abandonnèrent ces villes. — Ibn al-Qalanisi, page 105-106. — Voir René Grousset, tome I, page 457-458. — Claude Cahen, page 259.
30. Pendant longtemps, Cerep fut la Place la plus avancée des Francs en face d'Alep. Zengi s'en empara en 1135.
31. Albert d'Aix, livre I. XI, c. 44-47. Historiens occidentaux des croisades, IV, page 685-686. — Claude Cahen, page 172. — Voir sur Bikisrail : Dussaud, page 141.
32. Kamal ad-din, Historiens orientaux, tome III, page 599.
33. René Grousset, tome III, addenda, page 66, d'après Stevenson, The Crusaders in the east, Cambridge, 1907, 80.
34. Albert d'Aix, livre I. XI, c. 40, Historiens occidentaux des croisades, IV, page 683-684. — Foucher de Chartres, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 424. — Ousama, Revue de l'Orient Latin, tome II (1894), page 397.
35. Voir Le comté de Tripoli.
36. Ousama, Revue de l'Orient Latin, tome II, page 419.
37. Gautier le Chancelier, c. 4, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 89.
38. Gautier le Chancelier, c. 3. Historiens occidentaux, tome V, page 87-88. Voir René Grousset, page 502.
39. Ousama, traduction Derenbourg, Revue de l'Orient Latin, tome II, page 401-404 ; Derenbourg, Vie d'Ousama, tome I, page 101-105. — Voir René Grousset, tome I, page 504-505.
40. Gautier le Chancelier, c. 4. Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 90. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 609.
41. Ibn al-Athir, Kamel..., tome II. Historiens orientaux des croisades, tome I, page 297. — Ousaraa, Revue de l'Orient Latin, tome II, page 404.
42. Guillaume de Tyr, livre I. XI, c. 25. Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 496-498.
43. Ousama, traduction Derenbourg, Revue de l'Orient Latin, tome II, page 405.
44. Gautier le Chancelier, c. 6. Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 93-94. — Voir René Grousset, tome I, page 506-509. — Claude Cahen, page 272-275.
45. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 612. — Sibt Ibn ad-Djauzi : Mirât al-Zeman, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 559. Les chroniques franques ne citent pas cette localité. Voir Dussaud, page 209, note 12. René Grousset, tome I, page 511-512. — Claude Cahen, page 277.
46. Claude Cahen, page 278.
47. Mathieu d'édesse, c. 77. Documents Arméniens, tome I, page 121.
48. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 614-615. — Voir Rey, page 354. — Dussaud, page 470, note 4. — René Grousset, tome I, page 513. — Claude Cahen, page 280 et 292.
49. Selon Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 389, Roger d'Antioche s'en empara en 1119. Selon Ibn al-Qalanisi, page 163, Joscelin d'édesse détruisit la forteresse en 1120. — Voir René Grousset, tome I, page 513. Claude Cahen, page 281 et note 19.
50. Van Berchem..., Voyage en Syrie, page 280 et suivantes. — Claude Cahen, page 278.
51. Claude Cahen, page 279. Voir Le Djebel Ansarieh et le territoire des Assassins.
52. Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 323-324.
53. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 615-617. Voir René Dussaud, page 169, note 6. — Claude Cahen, page 141, note 4 remarque que Qastoun est peut-être la transcription du gréco-romain Castron.
54. Ousama, traduction Derenbourg, Revue de l'Orient Latin, tome II, page 367-368.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.
 

L'Anonyme — Pierre de Narbonne

Les autres, demeurés à Antioche (1), s'y trouvaient dans la joie et dans une grande allégresse, lorsque leur directeur et pasteur (2), l'évêque du Puy, tomba par la volonté de Dieu gravement malade et, par cette même volonté, émigra de ce siècle et, reposant en paix, s'endormit dans le Seigneur le jour de la fête dite de saint Pierre ès liens (3). Il en résulta une grande angoisse, une tristesse, une immense douleur dans toute l'armée du Christ, car il était le soutien des pauvres et le conseiller des riches. Il ordonnait des clercs, prêchait et, dans ses allocutions adressées aux chevaliers, il leur disait : « Nul de vous ne peut être sauvé s'il n'honore et ne réconforte les pauvres; sans eux vous ne pouvez être sauvés, sans vous ils ne peuvent vivre. Il faut donc que, par une supplication quotidienne, ils prient pour vos péchés Dieu que vous offensez si souvent. Je vous supplie donc de les aimer pour l'amour de Dieu et de les secourir autant que vous le pourrez. » 1. Ces ternies indiquent certainement que l'auteur a pris part à l'expédition de Raimond Pilet.
2. C'est la seule allusion aux pouvoirs spirituels d'Adémar de Monteil en tant que légat du pape. Voir aussi les détails d'Albert d'Aix, livre V, I, page 433, sur la « réconciliation » de l'église Saint-Pierre par l'évêque du Puy.
3. Le Ier août 1098. Ces détails sur l'impression produite par cette mort sont confirmés par les autres textes (lettre des princes à Urbain II, dans les Epistulae et chartae, page 164; Raimond d'Aguilers, 13, page 262; Foucher de Chartres, I, 23, page 350; Albert d'Aix, livre V, 4, page 433; Chronique de Saint-Pierre du Puy, Page 164).

Retour au texte
Histoire anonyme de la première Croisade, publiée et traduite par Louis Bréhier. Paris, Editions Champion, 1924.
 

l'Anonyme — Raimond Pilet

Les autres, demeurés à Antioche (1), s'y trouvaient dans la joie et dans une grande allégresse, lorsque leur directeur et pasteur (2), l'évêque du Puy, tomba par la volonté de Dieu gravement malade et, par cette même volonté, émigra de ce siècle et, reposant en paix, s'endormit dans le Seigneur le jour de la fête dite de saint Pierre ès liens (3). Il en résulta une grande angoisse, une tristesse, une immense douleur dans toute l'armée du Christ, car il était le soutien des pauvres et le conseiller des riches. Il ordonnait des clercs, prêchait et, dans ses allocutions adressées aux chevaliers, il leur disait : « Nul de vous ne peut être sauvé s'il n'honore et ne réconforte les pauvres; sans eux vous ne pouvez être sauvés, sans vous ils ne peuvent vivre. Il faut donc que, par une supplication quotidienne, ils prient pour vos péchés Dieu que vous offensez si souvent. Je vous supplie donc de les aimer pour l'amour de Dieu et de les secourir autant que vous le pourrez. »
1. Ces ternies indiquent certainement que l'auteur a pris part à l'expédition de Raimond Pilet.
2. C'est la seule allusion aux pouvoirs spirituels d'Adémar de Monteil en tant que légat du pape. Voir aussi les détails d'Albert d'Aix, livre V, I, page 433, sur la « réconciliation » de l'église Saint-Pierre par l'évêque du Puy.
3. Le Ier août 1098. Ces détails sur l'impression produite par cette mort sont confirmés par les autres textes (lettre des princes à Urbain II, dans les Epistulae et chartae, page 164; Raimond d'Aguilers, 13, page 262; Foucher de Chartres, I, 23, page 350; Albert d'Aix, livre V, 4, page 433; Chronique de Saint-Pierre du Puy, Page 164)

Retour au texte
Histoire anonyme de la première Croisade, publiée et traduite par Louis Bréhier. Paris, Editions Champion, 1924.
 

l'Anonyme — Le Siège de Marra (novembre 1098)

[33.] Ces mesures prises, au mois de novembre (1) Raimond, comte de Saint-Gilles, quitta Antioche avec son armée et arriva à une ville appelée Rugia (2), puis à une autre nommée Albara (3). Quatre jours avant la fin de novembre, il parvint à la cité de Marra, où une grande multitude de Sarrasins, de Turcs et d'Arabes et autres païens se trouvait rassemblée et, dès le lendemain, le comte l'attaqua (4). Peu de temps après, Bohémond suivit les comtes (5) avec son armée et fit sa jonction avec eux le dimanche. Le lundi (6), ils attaquèrent vivement la ville de toute part et avec une telle ardeur et une telle vigueur que les échelles étaient appliquées aux murs; mais la force des païens était si grande que ce jour-là ils ne purent leur causer aucun dommage.
Nos seigneurs voyant qu'il n'y avait rien à faire et qu'ils se donnaient du mal en vain, Raimond, comte de Saint-Gilles, fit construire un château de bois fort et élevé (7); ce château était disposé et construit sur quatre roues. A l'étage supérieur se trouvaient plusieurs chevaliers et Evrard le Veneur, qui sonnait très fort de la trompette; au-dessous étaient des chevaliers revêtus de leur armure, qui poussèrent le château près de la muraille, contre une tour. Ce que voyant, la gent païenne fit aussitôt une machine qui jetait de grosses pierres sur le château (8), si bien que presque tous nos chevaliers furent tués. Ils jetaient aussi du feu grégeois (9) sur le château dans l'espoir de l'incendier et de le détruire, mais Dieu tout-puissant ne voulut pas que le château brûlât cette fois, car il surpassait en hauteur les murs de la cité.
Nos chevaliers placés à l'étage supérieur, parmi lesquels Guillaume de Montpellier (10) et beaucoup d'autres, lançaient d'énormes pierres sur les défenseurs de la muraille. Ils tapaient si raide sur leurs boucliers que le bouclier et l'homme tombaient, celui-ci mortellement frappé, à l'intérieur de la ville. Ainsi combattaient ceux-ci; d'autres tenaient des lances garnies de pennons (11) et, à l'aide de leurs lances et d'hameçons de fer, ils cherchaient à attirer à eux les ennemis. On combattit ainsi jusqu'au soir.

Derrière le château étaient les prêtres, les clercs revêtus de leurs ornements sacrés, qui priaient et adjuraient Dieu de défendre son peuple, d'exalter la chrétienté et d'abattre le paganisme. D'un autre côté, nos chevaliers combattaient chaque jour l'ennemi, dressant des échelles contre le mur de la ville; mais la résistance des païens était telle que les nôtres ne pouvaient faire aucun progrès. Cependant, Courier de Lastours (12) monta le premier sur le mur par une échelle, mais aussitôt l'échelle se rompit sous le poids de ses trop nombreux compagnons.
Il parvint cependant sur le mur avec quelques-uns. D'autres ayant trouvé une autre échelle, la dressèrent rapidement contre la muraille : beaucoup de chevaliers et de piétons y montèrent aussitôt et escaladèrent le mur. Mais les Sarrasins les attaquèrent avec une telle vigueur, sur le mur et sur le sol, en lançant des flèches et en pointant contre eux de tout près avec leurs lances, que beaucoup des nôtres, frappés de terreur, se jetèrent du haut du mur. Pendant le temps que ces vaillants hommes, restés au faîte de la muraille, supportaient les attaques, ceux qui étaient sous le château sapèrent le mur de la ville (13). Les Sarrasins, voyant que les nôtres avaient sapé leur muraille, furent saisis de terreur et s'enfuirent dans la cité. Tout ceci eut lieu le samedi, à l'heure de vêpres, au coucher du soleil, le 11 décembre 1098. Bohémond fit dire par un interprète aux chefs sarrasins de se réfugier, eux, leurs femmes et leurs enfants, avec leur bagage, dans un palais situé au-dessus de la porte et s'engagea à les préserver de la mort (14).
Puis les nôtres pénétrèrent tous dans la ville, et tout ce qu'ils trouvèrent de quelque valeur dans les maisons ou les cachettes (15), chacun d'eux se l'appropriait. Le jour venu, partout où ils découvraient un ennemi, homme ou femme, ils le massacraient. Pas un coin de la cité qui fût vide de cadavres sarrasins, et à peine pouvait-on circuler dans les rues de la ville sans marcher sur ces cadavres. Bohémond saisit ceux à qui il avait donné l'ordre d'entrer dans un palais, leur enleva tout ce qu'ils possédaient, or, argent et autres parures, fit tuer les uns et conduire les autres à Antioche pour y être vendus (16).

Les Francs s'arrêtèrent dans cette ville pendant un mois et quatre jours (17), et ce fut alors que mourut l'évêque d'Orange (18). Il y en eut parmi les nôtres qui ne trouvèrent pas là ce dont ils avaient besoin, tant par suite de la longueur de cet arrêt que par la difficulté de se nourrir, car, hors de la ville, ils ne pouvaient rien trouver à saisir. Alors ils sciaient les cadavres, parce qu'on découvrait des besants (19) cachés dans leur ventre ; d'autres découpaient leurs chairs en morceaux et les faisaient cuire pour les manger (20).
1. La date du 23 novembre est donnée par Tudebode, page 90.
2. Identifiée avec le bourg actuel de Riha, au sud-est d'Antioche.
3. Prise précédemment par le comte de Toulouse (voir pages 166-167).
4. C'est la ville dont Raimond Pilet n'avait pu s'emparer. Voir pages 164-165.
5. Il y a là une obscurité. La lecture comits (« les comtes ») figure dans tous les manuscrits, alors que Raimond de Saint-Gilles est seul cité comme ayant quitté Antioche avant Bohémond. Cependant Raimond d'Aguilers (N° 14, page 268) mentionne Robert de Flandre au siège de Marra, Albert d'Aix (livre V, 26, page 448) y fait assister la plupart des chefs, mais dit qu'après cinq jours de siège ils regagnèrent Antioche. D'autre part, Foucher de Chartres (livre I, 34, page 352) affirme que seuls Raimond et Bohémond assiégèrent Marra. Ce qui est certain, c'est que, d'après la suite du récit de l'Anonyme, ils sont seuls présents à la prise de Marra, et, au chapitre suivant, on voit nettement que les autres chefs sont bien à Antioche (voir pages 178-179). Il y a donc une lacune dans le récit de l'Anonyme; il est probable que d'autres chefs, comme le comte de Flandre, ont paru au siège de Marra et sont retournés à Antioche sans attendre la prise de la ville.
6. Le 29 novembre 1098.
7. Il s'agit d'une tour roulante plus haute que les remparts de Marra.
8. Une baliste destinée à lancer des pierres. Sur ces machines, voir Viollet-le-Duc, Dictionnaire d'architecture, t. V, p. 221.
9. Les Arabes et les Turcs avaient fini par trouver le secret du feu grégeois, resté longtemps le monopole de l'empire byzantin. C'était un liquide enflammé, probablement à base d'huile de naphte, qu'on lançait au moyen de tubes ou « siphons. »
10. Il a été déjà cité au chapitre XI, page 63.
11. Mot à mot : « garnis de signes honorables ». Il s'agit des pen-nons et des gonfanons que les chevaliers fixaient à leur lance.
12. « Goufier de Lastours, vicomte, originaire du Limousin » suivant le De praedicatione crucis in Aquitania (Historiens occidentaux, tome V, p. 351). Voir dans ce morceau l'exploit fantastique qui lui est attribué et l'histoire de son lion apprivoisé. Il était seigneur de Lastours, près de Nexon (Haute-Vienne), et frère de Grégoire Bechada, auteur d'une première Chanson d'Antioche, que la plupart des critiques considèrent aujourd'hui comme entièrement perdue, malgré l'avis de Gaston Paris (Mélanges de littérature française du moyen âge, p. 221), qui croyait en reconnaître un fragment important dans un manuscrit de Madrid publié par Paul Meyer dans les Archives de l'Orient latin, tome II, p. 478-494. Sur Goufier, cf. Arbellot, Les chevaliers limousins aux croisades, 1881, p. 70.
13. Le château de bois ayant été approché des murailles, pendant que les chevaliers restés sur le mur tenaient les Sarrasins en haleine, les sapeurs, protégés par le château, ouvraient une brèche au bas de la muraille.
14. L'Anonyme paraît avoir résumé les termes de la capitulation.
15. On y a vu des citernes souterraines.
16. Rien ne montre mieux que ce trait la cupidité qui règne parmi les chefs.
17. Du 11 décembre 1098 au 15 janvier 1099.
18. Guillaume, évêque d'Orange, se trouvait dans l'armée des Provençaux (Raimond d'Aguilers, 20, p. 301).
19. Sur les besants, voir p. 95, note 5. A l'entrée des Francs dans la ville, des Sarrasins avaient avalé leurs pièces d'or pour mieux les dissimuler.
20. Détails confirmés par Raimond d'Aguilers, 14, p. 271 ; Foucher de Chartres, p. 352; Raoul de Caen, 97, p. 676; Albert d'Aix, Livre V, 30, p. 461, et une lettre de Daimbert, archevêque de Pisé (Epistulae et chartae, p. 170).

Retour au texte
Histoire anonyme de la première Croisade, publiée et traduite par Louis Bréhier. Paris, Editions Champion, 1924.

Note 7 : Claude Cahen, pages 162, 163 — Kafartâb

Selon les moments, la principale localité surveillant la première route a été l'une ou l'autre de deux petites places voisines, Asfoûna et Kafartâb (latin Capharda). Cette dernière est à quelques kilomètres au nord-ouest de la moderne Khân Chaïkhoûn (9); la seconde, que maint récit d'opérations militaires du XIe siècle attestent avoir été proche de Kafartâb (10), doit conserver le nom antique d'Achkhânî, qui occupait le site de Khân Chaïkhoûn même, encore remarquable par son énorme tell; elle était ruinée au XIIIe siècle. Les Francs l'avaient remplacée par Kafartâb, où ils avaient ajouté à une enceinte et à un fossé préexistants une forteresse faite d'une mosquée transformée; l'approvisionnement en eau y était cependant très déficient.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.
 

René Dussaud — Position de Bikisraïl

Après la prise de Djebelé (juillet 1188) par Saladin, les chefs de la montagne firent leur soumission au sultan et les musulmans en profitèrent pour établir la liaison entre Djebelé et Hama par Bikisraïl. A la vérité, le chemin n'était pas des plus aisés. Quant aux deux forteresses de Qaher et de Rosafa, nous les avons repérées dans l'ouest de Masyaf.

Qal'al Béni Israïl ou château de la Vieille
Position de Bikisraïl (Qal'al Béni Israïl ou chateau de la Vieille) Sources : René Dussaud

Il reste à retrouver el-Qolei'a, la Colée des documents occidentaux, car Van Berchem a justement écarté l'identification proposée par Rey. A notre passage dans la région de Masyaf, on nous a signalé que cette forteresse se trouvait entre Masyaf et Loqbé, l'ancien castellum de Lacoba, cédé aux Hospitaliers en 1168 par Boémond III, prince d'Antioche (1). Cette position s'accorde avec l'indication d'el-'Omari qu'el-Qolei'a était le plus septentrional des châteaux-forts ismaéliens. Après avoir cité les forteresses des environs de Sahyoun et Balatonous en dernier lieu, el-'Omari cite el-Qolei'a comme le premier des châteaux-forts ismaéliens de la région de Tripoli, car, à l'époque des sultans mamlouks, ce territoire dépendait de Tripoli.
1. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 267.
Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Note 16 : Claude Cahen, pages 238, 239 — Antioche menacée par Rodwân

Les troupes édesséniennes et antiochiennes étaient éloignées les unes des autres; celles d'Edesse, attirées par la fuite stratégique des Turcs dans une embuscade, furent tail

lées en pièces ; celles d'Antioche combattirent avec plus de succès, mais ne purent rejoindre les Edesséniens à temps pour rétablir la situation et alors, isolées, se retirèrent également en hâte. En essayant de traverser le Bâlîkh, Baudouin et Joscelin furent faits prisonniers, le premier par Djekermich, le second par Soukmân; les gens de Harrân coupèrent la retraite à tout ce qu'ils purent des autres Franco-Arméniens, dont un très grand nombre fut massacré. Djekermich occupa Harrân, puis retourna enlever les places chrétiennes du Chabakhtân. Après quoi il vint assiéger Edesse (35).

Si grave que fût la défaite franque en elle-même par le massacre de chevalerie franco-arménienne et la dévastation des campagnes qui s'en suivit, elle ne présentait pas de caractère momentanément irrémédiable dans l'état où se trouvait l'Islam, incapable de l'exploiter. La victoire était à peine gagnée que l'alliance de Soukmân et Djekermich, dorénavant privée d'objet, avait disparu. Ils avaient failli en venir aux mains sur le champ de bataille même, pour le partage des prisonniers ; la querelle fut apaisée, mais Soukmân repartit chez lui et ce fut, certes, autant par précaution contre lui que contre les Chrétiens que Djekermich occupa tout de suite le Chabakhtân au lieu de marcher droit sur Edesse. Ce répit permit à la ville de s'organiser. Tandis que Bohémond repartait à Antioche, qu'excités par la nouvelle de sa défaite Grecs et Alépins menaçaient, Tancrède était accouru à Edesse, où la population le choisit pour régent. Il sut donner confiance aux habitants, organiser la défense des remparts en les adjoignant au peu de troupes qui restait.

En juin Djekermich parut devant Edesse. Le danger restait assez grand pour Tancrède pour qu'il rappelât en hâte Bohémond, en dépit des préoccupations de celuici; Du moins put-il tenir en l'attendant, puis, à la veille de sa venue, trouver à l'aube l'occasion d'une sortie désespérée, qui surprit les Turcs dans leur sommeil, et se termina pour, eux par une défaite, qu'acheva l'arrivée de Bohémond. Le comté d'Edesse était sauvé.

Mais les conséquences de la défaite ne s'étaient pas arrêtées à ses frontières. Toute la partie orientale de la principauté d'Antioche, essentiellement musulmane, n'obéissait aux Francs que par respect de leur force. Du jour au lendemain, la nouvelle de leur défaite provoqua partout des soulèvements. A l'appel de Rodwân qui, après s'être rendu sur l'Euphrate pour voir comment tournerait la fortune, était rentré à Alep, les habitants du Djazr, jusqu'à Ma'arrat Miçrîn et Sarmân, massacrèrent ou expulsèrent leurs garnisons franques. Peu après, celles de çaurân, Latmîn, Kafartâb, Ma'arrat an-No'mân, al-Bâra, se sentant incapables de résister dans l'isolement où elles se trouvaient, se retiraient vers Antioche.

Seul des districts de la Syrie intérieure restait aux Francs le Rôudj jusqu'à Hâb. Les conquêtes de cinq ans étaient perdues d'un coup. Puis, comme l'ancien lieutenant de Djenâh ad-daula à Rafaniya, Chams al-Khawaçç, avait occupé çaurân et que les gens Hâmah, Salamiya et Bâlis le redoutaient, ils se rendirent à Radwân; et la mort de Doqâq (juin 1104), les difficultés de succession qui s'ensuivirent entre ses deux fils Bourî et Iltâch, vinrent à propos délivrer temporairement le prince d'Alep de toute préoccupation au Sud. Il put alors accentuer sa pression du côté d'Antioche, au point que finalement les Arméniens d'Artâh, quelque peu déçus de l'administration franque et redoutant sans doute les effets d'une prise d'assaut, se livrèrent spontanément à lui, lui ouvrant ainsi le 'Amouq et la plaine d'Antioche (avant mars 1105) (37). Au nord, l'administration franque n'avait pas non plus su s'attacher les Arméniens d'Albistân, qui auraient livré leur ville aux Turcs, si de terribles répressions ne les avaient prévenus (38).
35. Albert d'Aix nomme le lieu de la bataille : plaine d'Al-Qattâr;
Retoure au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 27 : Claude Cahen, page 171 — Nahr as-Sinn

En continuant vers le sud, on atteignait l'embouchure du Nahr as-Sinn, cours d'eau aussi gros que court, franchi par un pont ; là se trouvait l'antique Paltos, devenue au moyen-âge Balda, entourées de fossés inondés unissant le fleuve à la mer (21). Au sud encore, Houreïsoun, sur le cours d'eau du même nom, est certainement l'Ericium des Latins, voisin de la mer et de Manîqa
21. René Dussaud, page 135; on trouve aussi Boldo, Belna, Beauda (d'où Bearida d'un copiste) ; à côté, casal Saint-Gilles (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266).
Retoure au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 44 : Claude Cahen, page, 272-275 — Bataille de Kafartâb

Ne pouvant prendre Alep pour base d'opérations, Boursouq s'était en effet détourné vers Hamâh, afin d'y opérer sa liaison avec Khîrkhân, qui reçut la ville en échange d'Ayâz. Il pouvait encore compter plus au nord sur les Mounqidhites de Chaïzar, toujours menacés à la fois par les Francs et les souverains d'Alep, et trop compromis en 1111 avec le parti sultanal pour ne lui être pas restés attachés. Dans ces conditions, le plan de Boursouq devant être de soumettre d'abord la Syrie du Nord et de s'appuyer sur Chaïzar, les coalisés furent amenés à venir en face de lui occuper près d'Apamée une position analogue à celle des Francs en 1111 (28). Instruit par la défaite de Baudouin Ier en 1113 près de Tibériade, Roger avait fait appel également à Baudouin d'Edesse, à Pons et au roi de Jérusalem. En vain Boursouq, par des attaques sur Kafartâb, puis sur le camp même des coalisés, essaya-t-il de les attirer dans une bataille avant qu'il eût perdu sa supériorité numérique : Roger sut dompter son impatience et celle des siens et Toghtekin, qui ne désirait de victoire nette ni d'un parti ni de l'autre, ne pouvait qu'encourager cette tactique. Pons et Baudouin étant arrivés, Boursouq maintenant se déroba. 1111 paraissait se répéter (29).

Mais cette fois ce n'était qu'une ruse. Si certains émirs étaient mécontents de l'ordre sultanal de donner à Khîrkhân les conquêtes opérées en Syrie, Boursouq avait cependant son armée plus en mains que ne l'avait eue Maudoûd. Les coalisés, le croyant parti, s'étaient dispersés. Il revint alors. Avec l'aide des Mounqidhites il attaqua de nouveau furieusement Kafartâb, qui dut capituler (30).

Puis, profitant d'une rupture entre Loulou et le chef de son armée, il envoya Djouyouchbeg occuper Bouzâ'a et inquiéter Alep. Mais Roger guettait. S'il ne pouvait rappeler assez vite les Francs de Tripoli et de Jérusalem, il avait du moins l'aide de Baudouin d'Edesse et vint se poster à Chastel-Ruge. Les Turcs, se croyant tranquilles, se dispersaient et cheminaient sans précaution (31). Or, Loulou renseignait Roger sur leurs mouvements. Sachant les Turcs dans la région de Sarmîn il vint, à l'abri du rebord occidental du Djabal Banî 'Oulaïm, se poster à Hâb, le 14 septembre 1115. Une reconnaissance révéla que Boursouq se trouvait à Tell Dânîlh, entre Hâb et Sarmîn. Sans perdre un instant, Roger donna le branle à ses armées.

Le camp turc, préparé en avant de l'armée qui approchait, fut emporté en ouragan. Puis, remettant le pillage à plus tard, les Francs allèrent surprendre Boursouq qui, après une belle défense sur le Tell Dânîth, parvint à peine à s'enfuir. En vain, Tamîrak de Sindjâr, ayant rassemblé des hommes à l'abri du tell, parvint un moment à refouler les Turcoples de l'armée franque; la situation fut rétablie et Tamîrak réduit à son tour à la fuite. L'armée turque fut anéantie dans la poursuite. Dans le camp, les vaiqueurs rassemblèrent un butîn énorme. Le corps de Bouzâ'a, informé du désastre, repartit précipitamment en Djéziré. Un autre, fuyant vers le Sud, fut détruit par Toghtekin (32).

La victoire de Dânîth était peut-être la plus importante qu'eussent remportée les Francs depuis la croisade. Elle mettait fin à la réaction sultanale qui avait fait peser sur eux, depuis six ans, une constante menace. Boursouq désirait préparer une revanche, mais il mourut l'année suivante et l'affaire ne fut pas reprise. En 1118, le Sultan Mohammed à son tour mourut et dans les troubles qui éclatèrent au sujet de sa succession reflua et disparut tout ce qui restait de force seldjouqide (33). Les conséquences de la victoire franque dépassent en effet beaucoup le cercle des intérêts francs. Par contre-coup, elle avait brisé l'autorité du sultan sur les émirs des provinces extérieures. Ilghâzî par exemple, malgré la perte de son fils Ayâz tué par les vaincus dans leur défaite, devenait pratiquement indépendant, ainsi que les autres Artouqides, et bientôt allait enlever Mayâfâriqîn à ses lieutenants sultanaux (34).

Quant à la Syrie, la chance des Francs avait voulu que la victoire eût été le fait non de la coalition franco-musulmane, mais des Francs seuls. Ils en reçurent donc seuls aussi le bénéfice, au point que Toghtekin, effrayé, n'eut plus d'autre hâte que d'aller obtenir son pardon du sultan Mohammad, qui, obligé d'être désormais conciliant, lui accorda l'investiture officielle de la Syrie (1116).

28. Entre Hamâh et Chaïzar, Boursouq. dut piller les places qu'Albert, 701 appelle « Tommosa, Turgulant et Montfargia », à moins qu'elles ne fassent partie de Djabal Soummâq, où il le fait piller aussi. On incline à la première hypothèse parce qu'il y tua Guillaume de Perche, que nous avons vu fieffé à Tortose. Montfargia pourrait être Montferrand - Ba'rin, si les Francs l'avaient possédée - ; mais ils ne possédaient pas Rafâniya, sa voisine. Kamâl parle d'attaques sur Hiçn al-Akrâd. Il est exclu que les Francs dès 1115 aient possédé Rafâniya comme on l'a dit. Sans doute Qal., G 150-151 dit que Toghtekin la leur enleva en octobre 1115; mais toute cette partie est déformée par le parti-pris de montrer Toghtekin ennemi des Francs (il ne dit pas un mot de leur alliance). D'après la récit plus précis d'I. F., Toghtekin l'enleva à Chams al-Khawâçç, devançant une attaque franque. D'autre part, il ajoute qu'il la donna a 'Alt Kurd et que Chams Al-Khawâçç alla à Alep où il devint chef de l'armée; nous savons par Az., 508, confirmé par I. F., 84 r° que 'Ali Kurd était mort lavant la coalition franco-musulmane, que Chams al-Khawâçç était le chef de l'armée d'Alep à ce même moment, et qu'au contraire aussitôt après, Loulou le fit arrêter Kamal, 608 confirme que Boursouq prit Rafâniya aux fils de 'Ali le Kurde. La prise de Rafâniya par Toghtekin est donc de 1114, et en 1115 les Francs ne l'occupent pas. Il ne semble pas qu'ils l'aient acquise avant 1126.
29. Les Francs, d'après Gautier, attaquèrent même la forteresse du Pont de Chaïzar, pour les attirer.
30. Le seigneur d'Apamée (Bonable ?) essaya en vain de racheter Basile de Kafartâb, son frère, qui fut tué par les Musulmans pendant leur défaite à Dânîth (I. F., 84 r°-v°).
31. D'après Albert d'Aix, ils pillèrent Hârim, Qastoûn et Sinar (inconnu).
32. Gautier le Chancelier, nomme parmi les participants francs, Théodore de Barneville, Guillaume, évêque de Djabala, Guy le Chevreuil, Robert fils de Foulques, le Lépreux, Robert de Sourdeval, Bochard, Alain d'Alhârib, Guy Fresnel.
Retoure au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 45 : Claude Cahen, page, 272-275 — Forteresse d'Al-Qoubba

Entre les hommes du raïs Ibn Badî', le vrai maître de la ville, et ceux de Loulou, se développait une tension allant jusqu'à des batailles de rues ; Ibn Badî' rassembla des partisans autour d'un tout jeune frère d'Alp Arslân, Sultanchâh, écarté du pouvoir par Loulou ; Loulou, inquiet, quitta la citadelle, après l'avoir reconnu et, sous prétexte d'un pèlerinage à çiffîn, prit la route de Qal'a Dja'bar pour y porter ou reprendre des biens chez le seigneur Sâlim ibn Mâlik ; près de Qolaï'a Nadir, il fut tué par des Turcs de sa suite (avril 1117). On accusa Boursouqî qui, de Rahba, avait obtenu du Sultan Mohammed, la concession d'Alep, et essaya par deux fois de s'en emparer, avec l'appui de Toghtekin, qu'il avait aidé à la fin de 1116 à battre les Francs de Tripoli.

Le pouvoir à Alep avait été pris, entre temps, par un eunuque de Loulou, Yarouqtâch. Mais Yarouqtâch n'a pas de clientèle. Pour obtenir la protection de Roger d'Antioche contre Boursouqî, il lui fait une concession très grave : le droit d'occuper la forteresse d'Al-Qoubba, sur la route d'Alep à Damas par Salamiya, qu'empruntait le pèlerinage annuel à La Mecque, et de percevoir les taxes perçues jusqu'alors par les autorités d'Alep, sur les pèlerins et sur toutes les caravanes passant par al-Qoubba ; autrement dit, par Ma'arra, çaurân et al-Qoubba, toutes les routes d'Alep à Damas étaient sous le contrôle des Francs.
Retoure au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 46 : Claude Cahen, page 278 — Il Ghazy prît au pouvoir à Alep

Les Alépins, toujours inquiétés par Boursouqî, livrent alors un instant leur ville et le fils d'Ilghâzî, Qizil, qu'il leur a laissé, à son ancien ennemi Khîrkhân ; celui-ci doit bientôt se retirer, parce que Toghtekin lui enlève Homç. Toghtekin veut alors approcher d'Alep, mais est à son tour rappelé par une attaque franque sur Harrân (milieu 1118). Cependant Ibn al Milhî avait conservé, à travers ces péripéties, assez longtemps le gouvernement de la ville et, pour se concilier les Alépins hostiles à sa qualité de Damasquin, cherchait à réveiller leur sentiment antiturc, si bien qu'à la fin la famille du jeune Sultanchâh l'avait fait arrêter et remplacer par un eunuque noir, Qaradja. Finalement, devant l'accroissement de la menace franque, le cadî Ibn al-Khachchâb, qui est le vrai maître de la municipalité, lance des appels à Bagdad, à Mossoul, puis de nouveau à Ilghâzî. Celui-ci revient et, cette fois, reçoit pour de bon le gouvernement de la ville, au détriment de Yarouqtâch, Ibn al-Milhî, Qaradja, Sultanchâh, faits, pêle-mêle, prisonniers. Toghtekin qui, depuis 1115, est resté en bons termes avec lui, lui laisse sans difficulté sa conquête (fin 1118).

On conçoit que, dans de pareilles conditions, Roger appelé souvent par les Alépins eux-mêmes, n'ait pas eu de difficultés à compléter ses territoires. Il le fait de deux côtés : au sud, dans le Djabal Bahrâ ; à l'est autour d'Alep.

Au sud, les Francs, entre la côte où ils possédaient Lattakié, Djabala, Boulounyâs, et la vallée de l'Oronte, n'avaient pénétré encore dans la montagne, âprement défendue par les occupants, qu'à l'extrême nord, à çahyoûn, acquise en une date indéterminée, certainement antérieure à 1118, probablement contemporaine d'opérations contre Lattakié, et, plus récemment, à Bikisrâïl, une des dernières conquêtes de Tancrède. Roger soumit toute la montagne. Au nord, Balâtonos fut enlevé par lui en mai 1118, après un mois de siège, aux Banou çoulaïha, parents de l'ancien cadi et seigneur de Djabala, qui reçurent à la place trois villages dépendant de Lattakié ; la place fut donnée au seigneur de çahyoûn. Surtout Roger occupa Marqab.
Retoure au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 48 : Claude Cahen, page 280 — Il Ghazy perdit Azaz

Du côté d'Alep, la grande conquête de Roger fut celle de 'Azâz, qui donnait aux Francs la maîtrise de toute la plaine au nord de cette ville et de la route la plus directe de communications entre Antioche et Tell-Bâchir. Le siège qu'il en fit fut la cause principale du rappel d'Ilghâzî à Alep, à la fin de 1118. Mais Ilghâzî n'avait pas sur place le moyen d'écarter les Francs et, pour les affronter, le souvenir de 1115 ne lui permettait pas de s'y hasarder sans abondants préparatifs ; il essaya donc de traiter, mais en vain. Roger, pour renforcer l'attaque, avait fait appel au Roupénien Léon, que la livraison de Dgha-Vâsil avait étroitement lié aux Francs. 'Azâz, abandonné de tous, succomba vers Noël 1118. Encore Ilghâzî dut-il, pour obtenir une trêve de Roger, non seulement effectuer un paiement de tribut anticipé, mais encore le laisser prendre la forteresse de Tell Hirâq à un frère de Khîrkhân, qui s'y était maintenu (18). Peut-être les Francs avaient-ils aussi ravagé ou occupé Bouzâ'a, au nord-est d'Alep. De toutes façons, ils venaient battre les murailles de la ville (19). Presque encerclée, coupée de ses routes de communications les plus importantes, Alep paraissait devoir succomber.
Retoure au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 53 : Claude Cahen, page 141 — Baghrâs ou fort Gaston

La passe de Baghrâs est assurément celle qui présente au voyageur le plus d'avantages naturels : étroitesse de la chaîne, faible altitude (687 m.), ligne directe d'Antioche à la Cilicie et à l'Anatolie. La passe de Darbsâk lui est cependant préférable pour qui se rend vers Alep, parce que, située un peu plus au nord, elle évite d'avoir à contourner le lac du 'Amouq; mais elle est moins pratiquable. La route médiévale de la passe de Baghrâs diffère de la route moderne en ce qu'au lieu de descendre tout droit du col sur le 'Amoûq elle passe par un seuil facile dans une vallée plus méridionale qui la rapproche d'Antioche. C'est un peu en retrait dans un ravin, affluent de cette vallée, que se trouve Baghrâs (grec : Pagraï, franc Gaston) (4).
(4) L'origine du nom n'est pas expliquée (Qastoûn, transcriplion syrienne du gréco-romain Castron, cf. le lieu homonyme du Roûdj ?).
Retoure au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

La défaite et la mort de Roger d'Antioche — 28 juin 1119.

Le prince d'Antioche, se rendant compte qu'un conflit était imminent, rassemble ses troupes et des combattants arméniens et envoie demander de l'aide à Baudouin de Jérusalem qui lui promet de se hâter avec Pons de Tripoli pour le secourir. Mais il l'invite à l'attendre pour engager la lutte ; cependant le Prince, pressé par les seigneurs d'Outre-Oronte qui craignaient de perdre leurs Places de frontière, refuse d'aller prendre position à Artah, comme on le lui conseillait, jusqu'à l'arrivée des renforts. Et malgré les adjurations du sage Patriarche d'Antioche, qui pressentait un échec, il s'éloigne du Pont de Fer et le 20 juin 1119, il prend position dans une « plaine entour@?e d'un cirque de montagnes faisant partie du Djebel Barisha. »
On y pénètre venant de l'Ouest par un étroit défilé long de 4 km qui débouche au pied d'une éminence couronnée par le Fort franc de SARMIT (Qal'al Sarmeda) (1).
Plus loin au Sud-Est de la plaine était le Fort franc de TELL AQIBRIN. Il reste encore sur le site une tour qui paraît franque (2).
Au Nord de ces deux positions fortifiées et au centre de la plaine étaient les localités de Sarmeda et de Dana (3). En dehors de cet ensemble et à 7 km au Sud-Est de Tell Aqibrin se trouvait la grande Place-forte de Cerep (Athareb). CEREP (le), ville et château de la principauté d'Antioche fréquemment mentionné dans les historiens des Croisades. La famille qui tenait ce lieu en fief en avait pris le nom et a fourni un chapitre aux Lignages d'Outre-Mer. Quelques auteurs considèrent ce lieu comme identique avec Atareb.
Rey (Emmanuel Guillaume), Les Colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècles. Paris Picard Editeur 1883

Grâce à Gautier le Chancelier (4) et aux chroniqueurs arabes (5) on peut suivre tous les épisodes de cette journée qui fut si funeste à la principauté.
Kamal ad-din reconnaît que Roger d'Antioche avait choisi une bonne position stratégique où il aurait pu compenser l'infériorité numérique de ses troupes par les défenses naturelles du site ; malheureusement il s'était mal informé des mouvements de l'ennemi tandis qu'il Ghazy, posté près de Qinnesrin, avait envoyé en reconnaissance des espions déguisés en marchands.
Il Ghazy se mit en marche et pour faire diversion, il expédia un corps de troupe simuler une attaque sur Cerep dont Roger venait de renforcer la garnison. Le seigneur de Cerep, Alain le Méchin (c'est-à-dire l'adolescent) et un chevalier normand Robert de Vieux-Pont (6) sortirent de la forteresse pour repousser les assaillants (7).

Roger envoya dix chevaliers surveiller le voisinage du haut d'une tour, sans doute celle de Tell Aqibrin. En outre il chargea Mauger de Hauteville (8) avec quarante chevaliers de faire une reconnaissance.

Le vendredi 28 au matin Mauger et plusieurs éclaireurs (9) reviennent en hâte annoncer la nouvelle tragique : des escadrons turcomans s'avancent sur les hauteurs qui environnent la plaine d'Halaqa. Bientôt on s'aperçoit qu'un vassal d'il Ghazy, Doghan Arslan, avait gagné l'Ouest et coupé les défilés de Qasr el-Benat et de Sarmeda par où l'armée aurait pu battre en retraite. Le Prince envoya aussitôt Renaud Masoiers, futur connétable d'Antioche, pour tenter de les dégager. Puis l'armée franque que Roger avait ordonnée au préalable, passa à l'attaque.
A l'aile droite, en première ligne, un corps d'élite qu'on appelait le corps de Saint Pierre depuis qu'il s'était couvert de gloire à la bataille de Tell Danith le 14 septembre 1115 ; en seconde ligne Geoffroy le moine, comte de Marach. A l'aile gauche, en première ligne le chevalier normand Robert de Saint-Lô, avec les Turcoples, les Syriens chrétiens et un contingent nombreux d'Arméniens ; en seconde ligne le Prince d'Antioche. Enfin un corps de réserve commandé par Guy Fraisnel, seigneur de Harrenc, qui fut bientôt engagé comme les autres et combattit avec une égale vaillance. Roger d'Antioche, qui reconnaissait sa folle imprudence, fonça dans la mêlée cherchant la mort. Il fut tué d'un coup d'épée qui l'atteignit en plein visage.

Les Francs se défendirent avec le plus grand courage. Défaite héroïque car les chiffres sont éloquents : à 40.000 turcomans et auxiliaires arabes selon Kamal ad-din, ne s'opposaient, d'après Guillaume de Tyr, que 700 chevaliers et 3.000 fantassins.

On ne compta dans le camp des Francs que cent quarante survivants parmi lesquels Robert de Vieux-Pont qui combattait du côté de Cerep. Et fut aussi épargné Renaud Masoiers engagé à l'Ouest contre les Turcomans qui barraient le défilé de Sarmeda. Gravement blessé il s'était enfermé avec quelques combattants dans la tour de Sarmeda. Il dut se rendre à II Ghazy qui, admirant sa belle résistance, le libéra un mois plus tard.
Gautier le Chancelier dit que ce champ de bataille est appelé l'Ager Sanguinis et Guillaume de Tyr le nomme Campus sanguinis (10).
Cette défaite aurait pu tourner au désastre si II Ghazy avait exploité son succès. Mais il passa les jours qui suivirent à se griser avec ses guerriers en de si excessives libations qu'il tomba gravement malade. Il attaqua mollement la Place-forte d'Artésie.
Artésie ou Artah, ville épiscopale relevant du patriarcat d'Antioche et qui s'identifie avec la bourgade nommée Ertesi ou Deir-Ztazze, dans le Djebel Semaan.
Rey (Emmanuel Guillaume), Les Colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècles. Paris Picard Editeur 1883 que Grousset appelle justement « le boulevard d'Antioche. »

Première campagne de Baudouin II au secours d'Antioche (1119).

Le roi Baudouin II s'était mis en route pour Antioche, il avait pris en route Pons de Tripoli ; et celui-ci qui suivait la troupe royale eut au-delà de Lattaquié à se battre contre des soldats turcomans entre Laitor (11) et Casembelle (Qassab) située sur le flanc Sud-Est du Djebel Aqra. C'est là que Baudouin campa et qu'il apprit la défaite et la mort de son beau-frère le Prince Roger.

Il parvint enfin à Antioche alors que, peu auparavant, trois mille turcomans étaient arrivés à l'aube au Port Saint-Siméon près de Souweidiyé et avaient massacré une partie de la population. Puis ils avaient apparu sous les murailles d'Antioche. La milice de la ville avait fait une sortie contre eux et l'ennemi avait reculé jusqu'à « Corbaraou, Corbana » que nous proposons d'identifier avec Somberi. Baudouin prit en mains la régence d'Antioche, assura le calme dans la ville et ordonna les mesures nécessaires à sa sauvegarde (13).
Corbana, casal situé sur la rive droite de l'Oronte, entre Antioche et le port Saint-Siméon.
Rey (Emmanuel Guillaume), Les Colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècles. Paris Picard Editeur 1883 (12)

Entre temps Togtekin, allié d'Il Ghazy, lui avait amené ses troupes et tous deux allèrent de ARTESIE vers Imm puis continuèrent vers la place-forte de CEREP dont ils entreprirent le siège et qui résista courageusement malgré l'absence de son seigneur Alain que le roi avait appelé à Antioche avec ses chevaliers. Après que les deux émirs eurent fait monter des perrières et creuser des mines sous les tours, les défenseurs capitulèrent et obtinrent de se retirer à Antioche (14).
Athareb, forteresse importante qui joue un grand rôle dans l'histoire de la principauté d'Antioche, et dont le site se retrouve dans le village nommé maintenant Tereb, au nord de Zerdana. D'après certains auteurs, c'est avec ce lieu que doit être identifié le Cerep des chroniques et des chartes latines.
Rey (Emmanuel Guillaume), Les Colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècles. Paris Picard Editeur 1883
Les chefs turcs firent restaurer les défenses de Cerep qu'ils avaient endommagées et allèrent assiéger SARDONE (Zerdana), au Sud de Cerep.

Le roi à Antioche avait réuni les troupes de Jérusalem, de Tripoli, de la Principauté et aussi celles du comté d'Edesse sous les ordres de Joscelin et de son cousin Galeran. L'armée chrétienne s'ébranla le 11 août pour se porter au secours de Cerep, mais le soir même elle rencontra les défenseurs de cette Place qui avaient tenté en vain de résister jusqu'à son arrivée.
Baudouin renonça alors à sa marche sur Cerep et décida d'aller camper à Chastel de RUGE (15). De là l'armée se rendit à Hab puis vint prendre position à Tell Danith. Ainsi il reprenait exactement, avec les mêmes étapes, l'itinéraire qu'avait suivi, quatre ans plus tôt, Roger d'Antioche. Robert seigneur de Sardone, qui ne se trouvait pas alors dans cette Place, apprit à Baudouin qu'Il Ghazy et Togtekin la serraient de près et le pria de venir en hâte à son secours, mais ce fut inutile car les émirs le devancèrent et offrirent à la garnison épuisée la vie sauve et la possibilité de se retirer à Antioche (12 août 1119). Mais sur leur route ils furent massacrés par des Turcomans.
HAAB ou HAP (De Bello Antiocheno), selon toute apparence, le même lieu que celui nommé aujourd'hui Bordj el Haab. Château donné en fief par Tancrède, prince d'Antioche, à Roger de Montmarin ; quelques auteurs ont pensé que ce château était le même que nous trouvons désigné sous le nom de Nepa.
Rey (Emmanuel Guillaume), Les Colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècles. Paris Picard Editeur 1883

Libres du côté de Sardone, les chefs turcs décidèrent de surprendre l'armée royale à Tell Danith, mais Baudouin était sur ses gardes. Ses troupes, bien ordonnées, reçurent le choc d'une armée très supérieure en nombre. Ce fut une mêlée furieuse où tel corps faiblissait tandis qu'un autre faisait reculer l'ennemi (16). Le roi par sa ténacité et d'habiles manoeuvres obtint une victoire difficile et demeura sur le champ de bataille, tandis que des fuyards turcs galopaient jusqu'à Tell Sultan situé à 30 km à l'Est de Tell Danith, à la pointe Sud des marais (Matkh al-Qouaïq) où se perd le Qouaïq venant d'Alep. Les émirs et leurs troupes se retirèrent vers Sardone, Cerep et Alep (17).

Pendant cette dure journée, Robert de Sardone (et de Saône) victorieux avec ses chevaliers au début de l'attaque, avait été plus tard fait prisonnier et livré à Togtekin. Ils avaient été, quatre ans plus tôt, liés d'amitié, mais Togtekin, exaspéré par sa défaite l'abattit d'un coup d'épée (18). On verra au chapitre concernant le château de Saône, l'histoire glorieuse et tragique de ce grand seigneur de la Principauté d'Antioche.

Le roi Baudouin ne profite pas du départ de ses deux adversaires pour rentrer à Antioche. Sa tâche de régent d'Antioche l'oblige à rester au-delà de l'Oronte. Il ne tente pourtant pas de reconquérir Cerep et Sardone (19), mais il va combattre plus au Sud, car les Mounqidhites de Sheïzar ont profité du désordre causé par la mort de Roger d'Antioche pour enlever aux Francs, à l'Ouest d'Al-Bara, ALLAROUZ (20) (Ain al-Aarouz) où Dussaud (21) a reconnu la Russa des chroniqueurs latins, KAFAR ROUMA à l'Ouest de Maarrat an Noman, et Cafertab. Il prend les deux premières Places. Quant à Cafertab l'émir Sultan met le feu au château avant de rentrer dans sa forteresse de Sheïzar. Baudouin arrive à Cafertab, le répare et y installe une garnison. Il impose un tribut aux émirs de Sheïzar. Puis il remonte vers le Djazr et va reprendre Sermin et Maarat Masrin au voisinage de Sardone. Après avoir en grande partie rendu à la Principauté ses anciens territoires, le roi revient vers le début de septembre à Antioche, où il est reçu « à grant procession et à grant joie » par les habitants car il « les avoit bien revengiez et confortez. » Il y demeura « pour atirier les choses du païs... Les forteresses que l'on pooit tenir, fist bien garnir d'armes, de genz et de viandes (22). » Il retourna ensuite en Palestine pour célébrer la fête de Noël à Bethléem.

Deuxième campagne de Baudouin II, 1120.

Il Ghazy avait nommé gouverneur de la Place de Cerep (Athareb) son neveu Boulaq (23). En mai 1120 celui-ci, avec une partie de l'armée d'AIep, envahit le territoire franc. Les troupes d'Antioche marchent à sa rencontre, le battent au Nord de la plaine de Halaqa entre Tourmanin et Tell Adé et le font prisonnier.
Pendant ce temps II Ghazy après avoir essayé (24) sans succès d'envahir le comté d'édesse et de s'emparer d'Azaz, mène ses troupes jusque dans la banlieue d'Antioche (25) puis dans le Roudj, mais il trouve toutes les positions en état de défense et fait retraite sur Qinnesrin.
Le roi de Jérusalem appelé par Antioche y arrive et Joscelin vient le rejoindre avec l'armée d'édesse. Une fois de plus les troupes franques passent l'Oronte et, comme l'année précédente, gagnent Hab puis Tell Danilh, position stratégique excellente d'où l'on pourrait surveiller les routes d'AIep vers Antioche, Maarrat en Noman et Djisr esh Shoghr.
Les archers montés turcomans essayent d'attirer les Francs plus loin pour les contraindre au combat, mais n'y parviennent pas. Les adversaires s'observent pendant trois jours. Les Francs, bien gardés, en une marche prudente sans que leur cavalerie se laisse entraîner à charger, remontent vers le Nord jusqu'à Maarrat Masrin ; II Ghazy et Togtekin qui l'avait rejoint renoncent à les attaquer et s'éloignent sans combat vers Alep.
Ceci se passait en mai-juin 1120. A la suite de quoi, II Ghazy, constatant la puissance des Francs, conclut une trêve laissant à la Principauté une partie des territoires et des revenus qu'elle avait possédés outre-Oronte : Cafertab, Maarrat en Noman, la région d'Al-Bara, des fermes dans le Djebel Bani Oulaïm avec l'impôt de Hab, le Djebel Laïloun avec l'impôt de Tell Adé et aussi des fermes dans le territoire d'Azaz avec l'impôt de cette ville.
Il Ghazy craignant de ne pouvoir conserver l'importante forteresse de Sardone préféra la démolir en juin 1120 (26).

Ainsi par sa sagesse et sa ténacité, Baudouin II avait obtenu des gains importants sans livrer combat. Il retourna à Jérusalem en octobre (27).

En mai 1121 la trêve expirait. La situation d'Il Ghazy à cette époque était précaire et celle des Francs était prospère. Joscelin d'édesse profitant de l'absence d'Il Ghazy alla faire un raid sur Bouzaa non loin d'Alep au Nord-Est, puis aussi en mai 1121 sur Cerep.
Il Ghazy effrayé ordonna au gouverneur d'Alep d'accepter les conditions imposées par les Francs : ceux-ci garderaient le Djazr, c'est-à-dire la région au Nord de Maarrat en Noman, autour de Sermin et d'Idlib, la plaine de Sarmeda et la région de Tell Adé, dans le Djebel Laïloun (ou Djebel Barakat) ; ils partageraient exactement par moitié avec les Musulmans la plaine au Nord d'Alep (28) et ceci avec une telle précision que chaque contractant reçut la moitié d'un moulin dit Ruha al-Arabiya (29). Il fut décidé aussi qu'on démolirait la forteresse de TELL HIRAQ pour qu'elle ne fût ni à l'un ni à l'autre. Baudouin II ratifia le traité.
On avait obtenu d'Il Ghazy la cession de la forteresse de Cerep, mais la garnison musulmane refusa de la rendre. Baudouin n'insista pas et se contenta de faire fortifier le couvent de SARMEDA qu'il donna en compensation à l'ancien seigneur de Cerep, Alain le Méchin.

Troisième campagne de Baudouin II. 1121.

Entre temps Il Ghazy était allé, avec le Prince Seldjouqide Tughril, fils de l'ancien sultan de Perse, Muhammed (mort en 1118), faire la guerre dans le Caucase, au roi chrétien de Géorgie, David II. Cette campagne (août 1121) fut un désastre et Il Ghazy revint à Mardin dans une grande détresse.
Le roi Baudouin qui se trouvait à Antioche, n'ayant plus à craindre son adversaire, se hâta d'aller réoccuper la forteresse de Sardone ; il la reconstruisit et la rendit à Guillaume, fils du seigneur de Sardone (et de Saône) Robert, mort au combat de Tell Danith en août 1119.
Puis il alla ravager le Sud-Est de la province d'Alep ; il s'empara de Khanassera, à 50 km au Sud-Est d'Alep, dont il fit transporter les portes à Antioche, et il pénétra dans le voisinage à l'Ahaçç (Habess ?) et Bordj Sebna (septembre 1121). Ensuite il vint camper sur les bords du Qouaïq.

Il Ghazy revint de Mardin à Alep le 13 novembre 1121. Il traita avec le roi Baudouin et lui céda les fermes dépendant de Cerep mais non la ville elle-même.

Quatrième campagne de Baudouin II. 1122. La lutte pour Sardone.

Cette fois Il Ghazy prend l'offensive contre les Francs et vient assiéger Sardone (27 juillet 1122). Dès l'approche de l'ennemi, le seigneur de cette place, Guillaume, avait fait jurer à sa garnison de défendre la forteresse coûte que coûte et était allé demander de l'aide au roi Baudouin qui devait se trouver alors dans la région de Tripoli. Grousset (30) a insisté sur la stupéfaction de Baudouin rapportée par Kamal ad-din (31). Il ne concevait pas qu'Il Ghazy pût rompre la trêve qu'il avait conclue : « Nous sommes chevaliers (mot-à-mot « des sheiks ») et je ne redoute pas un acte de déloyauté de sa part. » Cependant Il Ghazy avait fait monter quatre mangonneaux contre le château et emporté la première enceinte. Baudouin, comprenant enfin son erreur, s'était mis en route, rejoint par Joscelin, et était arrivé le quatorzième jour du siège, campé au couvent fortifié de Sarmeda.
Il Ghazy se porte à leur rencontre de Sardone à Tell Nawaz, à mi-chemin entre Sardone et Sarmeda, espérant attirer les Francs dans la plaine, où des archers légèrement montés chargeraient puis simuleraient la fuite, disperseraient leurs poursuivants, les accableraient de flèches en tentant de les encercler. Mais Baudouin connaissant cette tactique de Parthes, selon l'expression de Foucher de Chartres (32), avait interdit à ses chevaliers de rompre leurs escadrons.
Il Ghazy renonça, ou plutôt affecta de renoncer, et se retira jusqu'à Tell Sultan ; Baudouin quitta Sarmeda, poussa une pointe jusqu'à Cerep dont il incendia les greniers puis se dirigea vers Antioche.

Aussitôt, nouvelle marche d'Il Ghazy qui attaque la seconde enceinte de Sardone, nouveau retour de Baudouin à Sarmeda, nouvelle tentative inutile d'Il Ghazy à Tell Nawaz pour provoquer une bataille.
Enfin l'émir tombe malade et rentre à Alep. N'ayant pu obtenir aucun succès contre les troupes d'Antioche, il envoya un corps de mille cavaliers ravager la région de Hazart. Mais au retour cette troupe fut mise en fuite par Guillaume de Sardone et quarante chevaliers francs (33).

* * *

Ici se place un événement malheureux pour les Francs d'édesse : leur chef Joscelin et son cousin Galeran du Puiset, seigneur de Bir (Biredjik) tombent dans une embuscade (34) (13 septembre 1122) et sont emmenés à Kharput.
Ceci n'empêche pas les chevaliers de Turbessel, un mois après cette défaite, d'aller faire un raid dans la région d'Alep jusqu'à Tell Koubbesin. Ils écrasent la garnison de Bouzaa qui marchait à leur rencontre (octobre 1122).

* * *

La captivité de Joscelin est pourtant bien préjudiciable à l'équilibre des états francs : Baudouin de Jérusalem aura donc à gouverner et à défendre, outre son royaume, la principauté d'Antioche et le comté d'édesse.
Cependant la mort d'Il Ghazy en novembre 1122 amène le partage de ses états et la dislocation des forces qui s'opposaient aux Francs.
Baudouin infatigable en profite : il impose sa domination dans la région de Bab, de Bouzaa et de Biré. Alep, étant coupée au Nord et à l'Est des routes de caravanes qui assumaient en grande partie ses approvisionnements, souffrait de la famine.

En avril 1123 un neveu d'Il Ghazy Badr ad-daula Souleïman qui gouvernait Alep obtint la paix avec les Francs en leur cédant la Place-forte de Cerep (35). Baudouin la remit à son ancien seigneur Alain le Méchin.

* * *

Ainsi, comme Grousset l'observe très justement, Baudouin II avait en quatre ans rétabli la Principauté d'Antioche dans ses frontières de 1118 : « C'est là, dit-il, un des plus beaux chapitres de la monarchie franque... Baudouin II apparaît comme un Philippe-Auguste d'outre-mer (36). »

L'émir ortoqide Balak ibn Bahram qui avait en 1122 surpris Joscelin et Galeran et les avait envoyés à Kharput, allait faire un nouveau captif : le roi de Jérusalem.
Baudouin ayant terminé sa tâche à Antioche se mit en devoir de délivrer le comte d'édesse. Balak était en train d'assiéger dans le Haut-Euphrate la forteresse de GARGAR dépendant du comté d'édesse et située au Nord de Samosate. Le roi fit étape à l'Ouest de cette ville au bord du Sangas, près de Trouch, et Balak qui le suivait en grand secret tomba sur lui à l'improviste, le fit prisonnier et massacra ses compagnons sans qu'ils eussent le temps de résister. Baudouin alla rejoindre à Kharput Joscelin et Galeran (18 avril 1123) (37). Mais ce malheur n'eut pas de trop graves conséquences. Les états francs jouissaient désormais d'une organisation bien établie. Les barons et les prélats du royaume confièrent la régence au connétable Eustache Garnier, et le patriarche d'Antioche Bernard de Valence se chargea du gouvernement de la Principauté.

Balak profita du prestige que lui valaient ces succès pour enlever Alep à son cousin Sulaïman à la fin de juin 1123. Puis il reprit la guerre contre les Francs, s'empara d'AL-BARA, à l'ouest de Maarrat en Noman, puis mit le siège devant Cerep.
Mais il dut l'abandonner car il venait d'apprendre le 7 août une nouvelle stupéfiante. Enfermés à Kharput Baudouin, Joscelin et Galeran, aidés d'Arméniens fidèles, s'étaient rendus maîtres de la citadelle. Il fut décidé que Joscelin en sortirait seul pour aller chercher du secours.
Marchant seulement de nuit avec trois arméniens connaissant le pays, s'avançant prudemment parmi les campements turcs, Joscelin parvint enfin, épuisé de fatigue et de faim, à Turbessel. Puis il repartit pour Antioche et alla jusqu'à Jérusalem pour recruter des combattants dans tous les pays francs. Revenu à Turbessel, il apprit que Balak avait marché sur Kharput, avait entrepris un siège en règle, que des sapeurs avaient creusé des mines qui firent crouler une tour et que Baudouin, après avoir résisté avec des Arméniens, avait dû se rendre. Balak, massacrant les défenseurs, avait épargné le roi et Galeran, les envoyant en captivité à Harran sur le Balik au Sud d'édesse (septembre 1123) (38).

Alors Joscelin avec les troupes qu'il avait rassemblées, alla attaquer Bouzaa dont il incendia une partie des murailles, brûla Bab et ravagea tout le voisinage. Il campa à Haïlane sur le Nahr Qouaïq à 8 km au Nord d'Alep, d'où partent les canalisations qui arrosent les jardins de la ville.
La garnison d'Alep fit plusieurs sorties qui furent repoussées. Après lui le seigneur de Cerep, Alain le Méchin, que Kamal ad-din appelle Sir Alan, sortit de sa forteresse avec l'armée d'Antioche, il alla enlever des chevaux de la garnison d'Alep au Sud de la ville à el-Gharib, sans doute Tell Charhib. Puis Joscelin apparaît de nouveau dans la région des lacs salés au Sud-Est d'Alep, il ravage Djebboul et Deir Hafir.

Au début de 1124 Balak arriva à Alep et reprit la lutte contre les Francs. Il commença par aller, avec l'assistance de Togtekin, mettre le siège devant HAZART citadelle située au Nord d'Alep et au Nord-Est du Djebel Seman et qui assurait les communications entre le comté d'édesse et la Principauté d'Antioche. Les Turcs furent battus et se retirèrent. Balak voulut alors réduire Menbidj qui refusait de lui obéir. Il dut faire le siège de la Place. Il fut atteint d'une flèche et mourut de sa blessure le 6 mai 1124 (39). Son cousin Timourtash, fils d'Il Ghazy, lui succéda à Alep.

En cette année 1124 la grande place d'Apamée au Sud de la Principauté fut attaquée par les troupes réunies des princes Mounqidhites de Sheïzar et de l'émir de Hama, Mashmud ibn Qaraja. Les troupes de Sheïzar étaient commandées par Ousama qui a laissé des Mémoires si vivants sur ses relations chevaleresques avec les seigneurs francs. Dans son récit sur l'attaque d'Apamée il parle des difficultés de faire évoluer la cavalerie dans un terrain où sont accumulées des fondations de murailles et des colonnes de l'antique cité fondée par Seleucus Nicator. Au cours du premier assaut l'émir de Hama fut atteint d'une flèche au poignet. Il rentra à Hama pour y mourir. Les assaillants se retirèrent.
Tandis que les chevaliers d'Antioche venaient de se libérer de la menace sur Apamée, les troupes du royaume de Jérusalem qui se comportaient vaillamment en l'absence du roi, obtenaient un succès considérable en s'emparant, après un an de siège, du grand Port de Tyr (juillet 1124). Désormais, sauf Ascalon qui résista encore longtemps, les états Francs étaient maîtres de tous les ports de la côte orientale de la Méditerranée.

Libération de Baudouin II

Presque en même temps un troisième événement qui combla de joie la chrétienté d'Orient venait de se produire : le roi Baudouin II était libéré en juin-août 1124, de sa captivité qui avait duré plus d'un an (40).

Balak avait conduit son prisonnier de Harran à Alep. Timourtash, successeur de Balak à Alep, songea à tirer du roi de Jérusalem une forte rançon. Il fit négocier l'affaire par l'émir de Sheïzar, Abul Asakir Sultan, oncle de l'historien Ousama. Ce prince musulman avait gardé une grande reconnaissance à Baudouin qui, spontanément, en prenant la régence d'Antioche en 1119, l'avait libéré du tribut que le Prince Roger avait imposé à Sheïzar. L'émir Sultan n'avait pas oublié cet acte généreux (41).

Outre une rançon de 80.000 dinars, Baudouin devait aider les princes ortoqides contre un adversaire acharné des Turcs de Syrie, l'émir arabe Dobeïs qui, à la tête de ses hordes de bédouins, les attaquait sans cesse. Puis Baudouin devait abandonner à Timourtash les Places de Hazart, Cerep, Sardone, le district du Djazr et Cafertab, c'est-à-dire toutes les positions avancées à l'Est de la Principauté (42). Timourtash traita avec honneur le roi de Jérusalem, lui fit de beaux présents et lui rendit le magnifique cheval que Balak avait gardé pour lui quand il l'avait fait prisonnier. Puis Baudouin fut conduit à Sheïzar où les princes Munqidhites l'accueillirent en ami. Son séjour dura deux mois (juin-août 1124) en attendant le versement d'un quart de la rançon et l'arrivée des otages qui devaient répondre de ses engagements ; parmi eux étaient sa fille Yvette âgée de cinq ans et Joscelin, fils du comte Joscelin d'édesse.

Baudouin rentra à Antioche dont il n'était que Régent, et le vieux patriarche Bernard de Valence, le délia de son serment lui déclarant qu'il avait dépassé ses pouvoirs en abandonnant des places fortes de la Principauté qui était sous la souveraineté du jeune Prince Bohémond, lequel se trouvait encore en Italie méridionale dans sa Principauté de Tarente. Baudouin envoya à Timourtash un message où il se confondait en excuses pour la défection qui lui était imposée, mais il réitérait sa promesse d'acquitter intégralement la rançon qui lui incombait essentiellement. Le sultan d'Alep, homme dépourvu d'énergie, et qui tenait surtout à ce versement en numéraire, ne protesta que mollement.

Mais d'autre part Baudouin ne savait où trouver cette somme considérable et « conseil en prist aux sages hommes de la terre (43). » Ils lui répondirent sans ambages que le mieux serait d'aller assiéger Alep qui plusieurs fois avait été sur le point de capituler devant les attaques franques.
Ceci, après l'intervention du patriarche, allait achever de rompre les engagements pris par Baudouin pour sa mise en liberté.
Celui-ci se laissa persuader et rompant aussi avec son autre promesse d'aider les Ortoqides dans leur lutte contre l'émir bédouin Dobeïs, il chercha une alliance avec celui-ci. Il lui offrit de l'aider à s'emparer d'Alep dont il lui laisserait la possession ainsi que du voisinage sous la protection des Francs. Opposer aux Turcs de Syrie un état arabe de la province d'Alep était évidemment une politique favorable à la sécurité de la Principauté d'Antioche. Dobeïs avait son poste de commandement principal à Qal'at Djabar sur l'Euphrate. Il marche contre l'armée de Timourtash et remporte une victoire à Mardj Dabiq sur le Haut Qouaïq au Nord d'Alep et à l'Est de Hazart. Baudouin marche d'Antioche vers Alep qu'il commence à investir en octobre 1124 pendant que Joscelin et Dobeïs ravagent la région de Bab, puis font leur jonction avec l'armée de Baudouin. Un autre musulman vient s'associer à eux : Sultan Shah, fils de Ridwan, de la dynastie Seldjouqide que la dynastie Ortoqide avait détrônée.
Bientôt Alep, que Timourtash avait abandonnée en se réfugiant à Mardin, souffrit cruellement de la famine. Les Alépins firent appel à l'atabeg de Mossoul, Bursuq, qui avait déjà combattu les Francs en 1114-1115. Il arriva devant Alep le 29 janvier 1125 (44). Les assiégeants furent obligés de battre en retraite ; l'armée franque se retira à Cerep (45), puis à Antioche et le roi Baudouin rentra à Jérusalem le 3 avril 1125.

Bursuq, tout en conservant son gouvernement de Mossoul, assura celui d'Alep. Délégué du sultan de Perse, il allait commencer l'établissement d'un empire syrien musulman qui serait funeste aux états chrétiens, alors que jusqu'à présent ceux-ci n'avaient eu affaire qu'à des seigneurs féodaux indépendants et souvent opposés. Il réussit en effet à réunir une coalition des forces de la Syrie musulmane et de Mossoul.
Il contracta alliance avec l'émir de Homs, avec Togtekin, atabeg de Damas et avec l'émir de Sheïzar.
Puis Bursuq, à la tête d'une nombreuse armée, reprit la guerre contre la principauté d'Antioche ; il assiégea Cafertab dont la garnison obtint de se retirer librement (mai 1125) (46) ; il alla ensuite assiéger Sardone qui résista vigoureusement (47). Alors les troupes musulmanes se portèrent plus au Nord contre Hazart. La Place n'avait que peu de défenseurs, et manquait d'eau ; l'ennemi dressa des mangonneaux, ses sapeurs creusèrent des mines.

La garnison allait se rendre quand une fois de plus, Baudouin survint avec toutes ses forces. Une armée bien commandée, bien ordonnée en trois corps : à l'aile droite le contingent d'Antioche, à l'aile gauche ceux de Pons de Tripoli et de Joscelin d'édesse, au centre le roi avec les troupes de Palestine ; 1.100 chevaliers et 2.000 fantassins, contre une armée a-t-on dit de 15.000 combattants. Baudouin, adoptant la tactique habituelle des musulmans, feignit de rompre le combat et de se retirer vers Cerep (48). Les Turcs se lancèrent à sa poursuite. Dès qu'il les vit dispersés, il fit volte-face et ordonna la charge. Ce fut une mêlée acharnée où les Francs triomphèrent (49). Les Turcs perdirent beaucoup de monde et se débandèrent. Bursuq prit la fuite pour aller s'enfermer dans Alep, puis rentrer à Mossoul. Les Francs firent un grand butin qui permit à Baudouin de racheter les otages qu'il avait laissés à Sheïzar et à Qal'at Djabar.

Bursuq conclut une trêve en maintenant le slalu quo dans le partage des ressources de la contrée du Djazr au Sud-Ouest d'Alep. Cafertab conquise par Bursuq en mai 1125 restait aux Musulmans. Au début de 1126 Baudouin dut encore retourner dans la région pour aider Pons de Tripoli à s'emparer, en face de Homs, de la ville de Rafanée ; celle-ci capitula le 31 mars 1126.

Il y eut dans le cours de cette année des raids de la part de Joscelin d'édesse entre Hazart et Alep. Des Turcomans capturent, au voisinage de Hab et de Caferlatha, Geoffroy Blanc, seigneur de Basarfout, dans le Djebel Bani Oulaïm (50). Un lieutenant de Bursuq va s'emparer du Fort de Sarmeda (Deir al-Sarmeda) et « le noble chastel de Cerep » subit encore un siège de la part de Bursuq qui a déjà enlevé deux enceintes quand à nouveau Baudouin surgit pour délivrer la Place (51) et Bursuq se retire à Alep.
Puis il rentre en campagne. Avec Togtekin on le trouve dans la région d'Idlib à Fu'a, à Sermin et Danith.
Campé à Maarrat Masrin, Baudouin surveille leurs mouvements. Puis au mois d'août chacun des adversaires s'éloigne. Bursuq retourne à Alep, puis à Mossoul où le 26 novembre 1126 il est assassiné par des Ismaéliens.

* * *

Le roi Baudouin II exerçait la régence d'Antioche depuis la mort du Prince Roger tué le 28 juin 1119. Il allait la céder à l'héritier légitime Bohémond II, petit-fils de Robert Guiscard, et fils du Prince Bohémond et de la Princesse Constance de France, fille du roi de France Philippe Ier. Bohémond II, depuis la mort de son père, était resté dans sa terre de Tarente. Il s'était embarqué à Otrante en septembre 1126 et aborda au Soudin, le port d'Antioche, au début d'octobre (52). Il avait environ dix-huit ans. Les chroniqueurs parlent de sa belle stature, de sa bonne grâce, de son ascendant irrésistible. Le roi l'accueillit chaleureusement et lui remit sa Principauté. Sans attendre, il lui offrit en mariage sa deuxième fille Alix. Ainsi Baudouin tout en s'effaçant, continuerait si cela était nécessaire, l'appui qu'il avait si fréquemment apporté aux Antiochéens.

* * *

A peine arrivé Bohémond II voulut aller combattre sur la frontière. La Place de Cafertab au Sud-Est de la Principauté était aux mains des Turcs depuis mai 1125 ; il leva son armée, fît préparer des machines de siège, emmena « de bons engigneeurs » qui assurèrent si bien leur tir que la résistance fut très courte (53).
Puis il alla menacer Sheïzar et établit son camp tout près, de l'autre côté de l'Oronte. Grousset (54) a rapporté le récit très vivant d'Ousama qui prit part avec quelques-uns des siens à un combat, semblable à un tournoi chevaleresque, contre une petite troupe de chevaliers francs ; parmi ceux-ci était Bohémond qui se comporta vaillamment (55).
En 1129 un seigneur musulman Ibn Muhriz remit à Bohémond, dans le Djebel Ansarieh le château de Qadmous (56) entre Banyas et Masyaf.
Signalons aussi qu'à la fin de 1129 Bohémond se joignit au roi, ainsi que Pons de Tripoli et Joscelin d'Edesse, pour aller faire une attaque infructueuse contre Damas.

* * *

Après Bursuq, Alep allait avoir un nouveau maître aussi dangereux pour les Francs, Imad al-din Zengi que le sultan Mahmoud avait nommé atabeg de Mossoul en 1127, puis d'Alep en 1128. Il allait imposer son autorité à toute la Syrie musulmane ; après lui viendront s'opposer aux Francs son fils, Nour ed din, puis le lieutenant de celui-ci Saladin.

Le Prince Bohémond II voulant tenter de reprendre le pouvoir en Cilicie, dont jadis son père et son cousin Tancrède avaient été maîtres, s'engagea dans la Plaine d'Anazarba. Il trouva la mort dans une rencontre imprévue avec un parti de Turcs, en février 1130. Guillaume de Tyr appelle le lieu du combat « Pralum Palliorum » situé selon Cahen au Nord de Mamistra (Misis) dans le Mardj ad-Dibadj (57). Sa veuve Alix, fille du roi Baudouin II, qui avait une fille Constance tout enfant, voulut aux dépens de l'avenir de celle-ci, s'emparer de la Principauté, malgré les protestations des notables. Elle poussa sa trahison jusqu'à demander l'alliance de Zengi. Baudouin accourut et pénétra dans la ville dont elle prétendait lui interdire l'accès. Il lui retira tout pouvoir, l'éloigna d'Antioche, et confia la régence de la Principauté à Joscelin jusqu'à ce que Constance fût mariée (58).
Le roi Baudouin II mourait l'année suivante en août 1131. Foulques d'Anjou devenait roi de Jérusalem.

En 1132 la Princesse Alix d'Antioche complote encore avec l'aide de plusieurs seigneurs : Guillaume et Jarenton de Saône, Joscelin d'Edesse et Pons de Tripoli qui possède par sa femme Cécile les Places d'Arcican et de Chastel de Ruge. Les notables d'Antioche appellent au secours le roi Foulques qui arrive. Une bataille a lieu sous Chastel de Ruge, où le roi remporte une victoire contre Pons et Guillaume de Saône. Le roi n'exerce aucune vengeance et apaise la révolte.

Zengi avait continué des raids sur le territoire de la Principauté : en 1130 vers Cerep et Maarrat Masrin. A partir de 1131 Sawar nommé gouverneur d'Alep par Zengi, lance contre les Francs des hordes de Turcomans. Celles-ci vont ravager la région de Maarrat en Noman et de Cafertab. Après le combat de Chastel de Ruge, les Francs réconciliés s'unissent contre ces ennemis et vont détruire la forteresse d'Al-Qoubba (ou Qubbat Mulaib) dans le district de Hama. Nous avons proposé de la situer à Chouba à 30 km au Nord-Est de Hama.

Puis les Turcomans envahissent le comté de Tripoli, battent les troupes de Pons dans les Monts Ansarieh et le forcent à se réfugier dans le château de Montferrand (Barin près de Rafanée) qu'ils assiègent. Le roi Foulques arrive et oblige les Turcomans à s'éloigner.

Localisation de Harennc (Harim)
Localisation de Harennc (Harim) - Sources : René Dussaud

Bientôt le roi apprend que Sawar organise à Alep avec le concours des Turcomans une nouvelle expédition dans la Principauté. Avec l'aide d'un émir musulman, Ibn Amrun, ennemi de Zengi et de Sawar, il groupe leurs forces devant Harrenc (Harim) et marche par Tell Nawaz contre les troupes d'Alep. Celles-ci campaient non loin de Qinnesrin quand Foulques et son allié les surprirent en pleine nuit et en firent un grand massacre. Ce combat eut lieu au mois de Safar 528 c'est-à-dire en décembre 1133-janvier 1134 (59).

Localisation de Qinnesrin
Localisation de Qinnesrin - Sources : René Dussaud

Les Musulmans battirent en retraite vers Alep. Les Francs dans leur poursuite continuèrent sur Qinnesrin, puis sur al Muqawama que nous croyons pouvoir situer à Aïn Mubaraqa à 18 km au Nord-Est de Qinnesrin, gagnèrent Naqira al-Akharin (60) et ravagèrent toute la banlieue d'Alep (61). Sortant de la ville, Sawar battit un détachement franc, ce qui fut pour ses habitants une compensation après la grave défaite de Qinnesrin.
Nous ne pensons pas qu'il s'agit de Naqira entre Alep et Menbidj, dont il a été question en 1110 et 1123 ; cette localité nous paraît bien loin de Qinnesrin.
Nous proposons, puisque des opérations continuèrent dans la banlieue d'Alep, de situer Naqira al-Akharin à Naqarine à 7 km à l'Est d'Alep, voisine des collines d'el-Khararine (carte au 50.000 e Alep) (62). C'est là que les Francs conclurent un traité avec Sawar (63).
En 1134 Sawar profitant de l'absence du roi qui se trouve sur la côte, fait des razzias dans le Djazr et au-delà, depuis Harim jusqu'à Maarrat en Noman (64).

* * *

Pendant ces années 1131-1135, Zengi se trouvait dans la région de Mossoul et du Diarbékir, étant à la suite de la mort du sultan Mahmoud (1131) intervenu dans les querelles de ses successeurs.
Il réapparaît en Syrie en 1135 et reprend avec violence la lutte contre les Francs dans leurs territoires d'outre-Oronte. En une rapide campagne (avril 1135) (65) il s'empare le 17 avril de Cerep (66) dont la forteresse fut « démolie à coups de marteaux » et rasée ; il prend ensuite Sardone, puis au Nord de Cerep, Tell Adé dominant la plaine d'Halaqa. Plus au Sud il prend encore Maarrat en Noman et très probablement aussi Gafertab.

* * *

Après cette conquête Zengi voulant confirmer l'autorité de l'Islam sur ces territoires, rétablit dans leurs anciens domaines les Musulmans de Maarrat en Noman, après contrôle des titres de propriété (67). Il est probable que l'on fit de même dans les autres districts récupérés.

L'année suivante, avril 1136, Sawar qui commandait à Alep au nom de Zengi fit à travers la Principauté d'Antioche un raid qu'il poussa jusqu'à Lattaquié, sans que les Francs surpris aient pu résister. Plus de cent villages furent pillés, 7.000 prisonniers et de nombreux troupeaux furent emmenés à Sheïzar et à Alep (68).

L'empereur byzantin Jean Comnène ayant repris aux princes arméniens la Cilicie en 1137, son Empire s'étendait jusqu'aux frontières de l'état franc.
Après quoi il se mit en route avec son armée, passa par les portes ciliciennes, occupa le port d'Alexandrette et le fortifia, puis il entra dans le territoire d'Antioche (69). Les troupes byzantines descendirent par la route de Baghras et arrivèrent le 29 août 1137 devant Antioche qu'elles commencèrent à investir (70).

Le prince Raymond de Poitiers, qui en ce temps s'était porté au secours du grand château de Montferrand situé en avant-garde à l'Est du Comté de Tripoli, revint en hâte et réussit à pénétrer dans sa capitale (71).
L'empereur avait une armée nombreuse et une puissante artillerie ainsi qu'un corps de mineurs qui firent de grands dommages aux murailles. Le prince qui ne pouvait être secouru ni par le royaume de Jérusalem, ni par le comté de Tripoli, comprit que sa garnison n'était pas en mesure de résister à de tels assauts et parlementa.
Sur le conseil de Foulques, roi de Jérusalem, il se résigna à reconnaître la suzeraineté de l'Empereur. Une grande alliance byzantine et franque contre l'Islam fut élaborée. Il semble que le comte d'édesse et le comte de Tripoli firent aussi hommage au Basileus. On envisagea d'attaquer en masse les Turcs de Syrie pour abattre la puissance de Zengi qui s'étendait non seulement en Syrie mais en Mésopotamie, pour s'emparer non seulement d'Alep, mais aussi de Sheïzar qui avait dépendu de Byzance jusqu'en 1081, et des émirats de Homs et de Hama. Ainsi on agrandirait les états francs vers l'Orient mais en compensation de ces conquêtes faites en commun, la grande cité d'Antioche et ses dépendances que les Turcs seldjouqides avaient enlevées en 1085 à l'Empire de Byzance, lui seraient restituées.

Au début de 1138 Jean Comnène mobilisa son armée et avertit les Francs qu'ils se préparent à se mettre en campagne pour attaquer Alep.
Pendant ce temps Zengi, ignorant tout de ces préparatifs, assiégeait la ville de Homs. Les troupes d'Antioche passèrent l'Oronte au Pont de Fer et arrivèrent le 1er avril près de Tell Aqibrin.

Jean Comnène et son armée, peut-être aussi les troupes du comté d'Edesse descendant de Marach par Aïntab, allèrent au-delà d'Alep assiéger près de Bab la forteresse de Bouzaa qui, plusieurs fois auparavant, avait subi les attaques des Francs. Le 8 ou 9 avril la Place capitula. Comnène emmena 5.300 captifs. Des Musulmans en fuite s'étaient réfugiés dans les cavernes de Bab où ils furent enfumés et faits prisonniers (72).
L'Empereur, conformément à ses engagements, remit Bouzaa à Joscelin II d'Edesse. Cette place, à mi-chemin entre Alep et Menbidj, avait une grande importance stratégique puisqu'elle interdisait aux musulmans les communications avec l'Euphrate.

Puis l'empereur marcha sur Alep. Mais Zengi, averti enfin de l'arrivée des Francs, avait retiré des troupes du siège de Homs pour les envoyer renforcer la garnison d'Alep. Elles y arrivèrent le 9 avril.
Le 18 Jean Comnène fait étape à Nawura (73) à l'Est d'Alep. Le 19 l'Empereur, le Prince d'Antioche et le comte d'Edesse arrivent à Al-Sadi, sans doute l'actuelle Sheik Saïd au Sud d'Alep et dressent leurs tentes au bord du Qouaïq. Le 20 une attaque est tentée sur Alep, mais l'armée musulmane fait une sortie et repousse les troupes chrétiennes. Etonné de cette contre-offensive imprévue, Jean Comnène n'insiste pas et dès le lendemain il décide d'aller faire le siège de Cerep qui, comme Bouzaa, contribuerait à isoler Alep. Ce même 21 avril la garnison alépine de Cerep s'enfuit après avoir brûlé tout ce qui était précieux. L'empereur fait occuper la forteresse par un escadron de cavalerie de son armée et par un contingent Franc, puis il poursuit sa marche vers le Sud. Le 25 il s'empare de Maarrat en Noman et va dresser son artillerie devant Cafertab qui vers le 28 capitule. Ainsi en quelques jours la ligne de forteresses placées en grand-garde au-delà de l'Oronte et perdues en 1135 avait été récupérée.

Après quoi l'Empereur décide d'aller assiéger la puissante Place-forte de Sheïzar (l'antique Larissa) sur l'Oronte que les Mounqidhites avaient enlevée aux Grecs en 1081. La même famille la possédait encore.

Nous avons sur le siège de Sheïzar les détails les plus circonstanciés (74), grâce à Guillaume de Tyr et aux historiens arabes, surtout Ousama, neveu de l'émir Abul Asakir Sultan qui commandait à Sheïzar (75).
Le premier jour (29 avril) le Pont de Sheïzar (Djisr al-Munqidh) fut emporté ; les défenseurs s'enfuirent et allèrent se réfugier dans le Fort d'Abou Qobeïs sur les contreforts du Djebel Ansarieh. Puis les Byzantins pénétrèrent dans la ville basse, mais les Musulmans se défendirent avec acharnement et le lendemain 30 avril l'Empereur dut organiser le siège. Jean Comnène avait amené avec lui un matériel de siège dont la puissance étonna aussi bien les Musulmans que les Latins. Kamal ad-din dit que 18 grands mangonneaux et quatre « loba » (sans doute des balistes) manoeuvres par des ingénieurs grecs, firent d'effrayants ravages, les boulets de pierre crevant les terrasses, ébranlant les murailles, interdisant l'accès vers le rivage de l'Oronte, tuant et blessant, à l'intérieur de l'enceinte, de nombreux combattants.

L'Empereur combattit avec le plus grand courage, étant toujours sur la ligne d'attaque avec les artilleurs, ménageant leurs forces, et les faisant se relayer.
Cependant les deux princes Francs ne le soutenaient nullement, et tandis que Jean Comnène ne quittait pas un instant le champ de bataille prenant à peine le temps de manger, tous deux restaient non armés sous leur tente, jouant aux tables et aux échecs. Guillaume de Tyr et son commentateur les critiquent avec la plus grande sévérité tandis qu'ils font sans réserve l'éloge de l'Empereur. Celui-ci les exhorta inutilement à faire marcher leurs troupes, mais ils ne lui répondaient que par de vaines promesses. René Grousset (76) a très bien analysé leur attitude. Raymond de Poitiers était assurément un vaillant chevalier mais d'esprit instable. On peut dire à sa décharge que, depuis Tancrède, les Princes d'Antioche avaient toujours entretenu avec les Mounqidhites de Sheïzar des relations pleines de courtoisie et qu'il répugnait à les combattre ; peut-être aussi que la promesse qui lui avait été faite de le mettre en possession de lointains territoires tels qu'Alep et Sheïzar à condition qu'il cédât ensuite et sans réserve sa belle cité d'Antioche à l'empire byzantin ne le tentait guère.

Joscelin II d'édesse était un créole plein de duplicité et de jalousie qui ne voulait ni de l'hégémonie du souverain grec, ni de l'accroissement des domaines du prince d'Antioche. Il excita celui-ci contre les buts que voulait atteindre le Basileus, si bien que les deux grands chefs latins finirent par se nuire à eux-mêmes.
Jean Comnène, rebuté par l'inertie malveillante de ses alliés, voulut abandonner la partie après cependant avoir obtenu un succès militaire. Il engagea ses troupes à renforcer l'attaque et s'empara entièrement de la ville basse. Après quoi il consentit à traiter avec l'Emir de Sheïzar qui lui versa une contribution de guerre considérable, lui promit de lui payer un tribut annuel et lui offrit de magnifiques présents. Puis il donna l'ordre de la retraite. Les Princes Francs qu'il n'avait pas prévenus, déconcertés et constatant leur faute, voulurent en vain le faire revenir sur sa décision. Les Grecs levèrent le camp dans la nuit du 22 au 23 mai 1138. Le siège avait duré vingt-quatre jours.
La coalition des Grecs et des Latins se disloqua rapidement.

* * *

La riposte musulmane fut immédiate. Zengi vers le 21 mai 1138 avait fait réoccuper Cafertab. Le 16 septembre il reprenait aux Francs Bouzaa, puis Cerep au début d'octobre (77).

Dans les années qui suivirent, les Francs firent maintes fois des expéditions outre-Oronte : en 1139-1140 vers Sheïzar ; en 1141-42 ils pénétrèrent dans Sermin qu'ils pillèrent, puis parcoururent le Djebel Summaq et parvinrent jusqu'à Cerep, puis jusqu'à Cafertab (78). Zengi ripostait en envoyant ses lieutenants faire des razzias dans la Principauté, son lieutenant Sawar franchit même l'Oronte mais il fut repoussé jusqu'à Ermenaz. Au printemps de 1143 Raymond de Poitiers tenta une offensive contre Bouzaa où Zengi vint le combattre.

En 1144 au cours d'une rencontre entre Francs et Turcomans le seigneur de Bassuet (Bassout-Kalé) fut fait prisonnier (79). Ce château, au Nord-Est d'Artah, commandait le passage du Nahr Afrin. En ce temps Zengi entreprit des campagnes contre le comté d'Edesse. Il commença par s'emparer des forteresses les plus avancées dans le Shaabaktan notamment, au printemps de 1144, Tell Mouzen au-delà du Khabour et non loin de Mardin.

Puis le 28 novembre 1144 il entreprit le siège d'Edesse. Après de furieux assauts et une défense acharnée de la population, la Place fut prise le 23 décembre (80). Quarante jours plus tard il s'emparait de Sororge (Saroudj) et d'autres Places à l'Est de l'Euphrate.

Zengi fut assassiné en septembre 1146 alors qu'il assiégeait la forteresse de Qalat Djabar qui appartenait à des émirs arabes. Son fils aîné lui succéda au gouvernement de Mossoul et son fils cadet, Nour ed din, prit le pouvoir à Alep. Le comte Joscelin II, prince bien inférieur à son père qui avait été un très vaillant chevalier, avait, dédaignant Edesse, établi sa résidence à Turbessel (Tell Basher) et n'avait fait aucun effort pour sauver Edesse, sa capitale. Il voulut pourtant profiter de la mort de Zengi pour la reprendre aux Musulmans avec le concours de Baudouin, comte de Marach et de Kaisoun. Les Arméniens d'Edesse, qui étaient favorables à la domination franque, lui livrèrent la ville en octobre 1146. Mais la garnison musulmane de la citadelle résista. Nour ed din accourut d'Alep avec une troupe nombreuse et bloqua les Francs qui avaient pénétré dans Edesse. Ceux-ci tentèrent une sortie. Baudouin fut tué, Joscelin put s'échapper, traversa l'Euphrate à la nage et se réfugia à Samosate. La population arménienne et syriaque fut en grande partie massacrée (81).

Le Prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, qui n'avait aucune estime pour Joscelin II, s'était abstenu de le secourir quand celui-ci l'avait appelé à l'aide. A son tour, il allait subir les coups des Musulmans.
Nour ed din, ayant rejeté les Francs du comté d'Edesse au-delà de l'Euphrate, se met en campagne contre les Places de la Principauté.

Localisation de Bassout
Localisation de Bassout - Sources : René Dussaud

Il s'empare d'Artésie (Artah) position importante à 20 km de l'Oronte qu'un contingent de la première croisade commandé par Robert de Flandre avait occupée dès octobre 1097 avant d'arriver devant le Pont de Fer. Au début de la conquête, Artésie est appelée « le bouclier d'Antioche. » Vers le même temps Nour ed din prit les Forts de Bassuet (Bassout Kalé) à un coude du Nahr Afrin, au Nord-Est, d'Artah, de Batriké (probablement Kafr Boira à 6 km au Nord-Ouest de Bassuet) et Gheih al-Hadid (aujourd'hui Cheikh al-Hadid) à 26 km à l'Oouest de Bassuet et à même distance au Nord d'Artah).

Localisation de Chikh al-Hadid
Localisation de Chikh al-Hadid - Sources : René Dussaud

Puis en octobre 1147, il prend Hab, à 20 km de l'Oronte qui aux premiers temps de l'occupation servait d'étape aux Francs lorsqu'ayant franchi l'Oronte ils marchaient à travers le Roudj pour rencontrer les Musulmans vers Tell Danith et dans le Djazr.
Raymond de Poitiers, tente bien une rencontre, justement à Tell Danith, mais voyant ses troupes trop insuffisantes en face de l'adversaire, il bat en retraite vers le Djebel Barisha. Nour ed din s'empare encore à la fin de 1147 de Basarfout et de Caferlatha, libérant ainsi des forces franques le Djebel Bani Oulaïm (82).

>>> Suite >>>

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - La défaite et la mort de Roger d'Antioche

1. Les cartes au 200000e ottomane et française indiquent Sarmeda dans la plaine, mais la carte au 50000e (Harim) marque Sarmeda dans la plaine et Qal'al SARMEDA sur un sommet dominant l'extrémité du défilé. Kamal ad-din (Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 617) dit que Roger d'Antioche campa à al-Balat près de Sarmeda. Ousama (Revue de l'Orient Latin, tome II, page 367) nomme aussi al-Balat le site choisi par Roger. Ibn al-Qalanisi dit (page 160) que les Francs campèrent en un lieu nommé Sharmada. Sur les cartes la Plaine porte l'inscription Halaqa.
2. Kamal ad-din (page 617) raconte que les Musulmans ayant laissé leurs bagages à Qinnesrin, vinrent camper la nuit près de l'ennemi qui était occupé à construire un Fort sur les hauteurs du Tell Yfrin (Tell Aqibrin).
3. Dans cette plaine et tout autour se rencontrent des ruines de monuments chrétiens du IVe au VIe siècle églises, couvents, hôtelleries de pèlerins, mausolées. Dana, à l'Ouest Qasr el-Benal qui domine un défilé conduisant, comme celui de Sarmeda, vers la plaine ; c'est le CASTRUM PUELLARUM occupé par Tancrède en 1098 ; Babisqa, Baqirha, Dar Qita; à l'Est TOURMANIN et TELL DE dont s'empara Tancrède en 1104. C'est au couvent de Tell Adé que le futur saint Siméon Stylite, né en 390 se fit moine à 13 ans. Puis en 412 il alla au couvent de Deir Seman. Plus tard il voulut vivre isolément sur une colline voisine et s'établit dans une petite cellule au sommet d'une colonne. Il y vécut 37 ans. Il mourut en 459. C'est autour de cette colonne que l'on construisit le vaste ensemble de monuments connu sous le nom de Qal'al Seman. Voir Joseph Mattern, Villes mortes de Haute Syrie, 2e éditions Beyrouth, 1944.
4. Gautier le Chancelier, c. 2, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 101.
5. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 617-618. — Ibn al-Athir, Kamel, Historiens orientaux des croisades, tome 5, page 323.
6. Vieux-Pont-sur-Dives (Calvados).
7. Gautier le Chancelier, c. 2, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 102-103.
8. Ce Mauger de Hauteville était assurément un membre de cette glorieuse famille du Cotentin descendant de Tancrède de Hauteville dont plusieurs fils étaient partis à la conquête de l'Italie méridionale. L'un de ces fils était Robert Guiscard père de Bohémond, grand-père de Tancrède et de Richard de Salerne, et aïeul de Roger.
9. L'un de ces éclaireurs, qui fut tué, était Eudes de Forest-Moustiers, aujourd'hui Forest-Montiers (Somme).
10. Gautier le Chancelier, c. 2, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 101. — Guillaume de Tyr, livre I, II, c. 9 et 10, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 523-526. Sur ce combat voir aussi Foucher de Chartres, Livre I. III, c. 2, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 442. — Mathieu d'édesse, c. 78, Documents arméniens, tome I, page 123. — Orderic Vital, éditions Le Prévost, IV, page 244-245, dit « in campo Sarmatam » Pour les autres sources, Voir Claude Cahen, page 286. — Michel le Syrien, livre I, XV, ch. 12, éditions J. B. Chabot, tome III, page 204 ; et ch. 14, page 217.
11. Dussaud, page 423 propose de l'identifier avec le village de Torosse à 20 km au Sud-Est du Ras el-Basil. Cahen page 166 et note 7 ne l'accepte pas.
12. Corbara ou Corbana. Gautier le Chancelier, Bella Antiochena, II, c. 9-10, page 118, dans Historiens occidentaux, tome V, page 118. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 619. Hagenmeyer, éditions de Gautier, Innsbruck, 1896, page 262, n. 38, le situait entre Antioche et le Pont de Fer, ce qui n'est pas admissible car les Antiochéens ont dû les empêcher de franchir l'Oronte. Rey, Colonies Franques, page 336, situe ce lieu entre Souweidiyé et Antioche; dans une note manuscrite il propose au Nord-Ouest d'Antioche, Serberan, village entre deux affluents de la rive droite de l'Oronte. On retrouve ce Serberan à Somberi ou Sommberi sur la carte ottomane de 1919. Cahen, page 133, n. 29, dit que le village de Corbana est en amont d'Antioche et ajoute que La Chanson d'Antioche II, page 82 parle du Val Corbon ce qui se conçoit bien entre deux rivières.
13. Guillaume de Tyr, I. XII, c. 11, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 527. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 620.
14. Gautier le Chancelier, c. 11, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 119-123, dit que le roi se rend « ad Rubeam ».
15. Guillaume de Tyr, livre I, XII, c. 12, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 528-530. — Mathieu d'édesse, c. 78, Documents arméniens, tome I, page 124. — Aboul Feda, Historiens orientaux des croisades, tome I, page 15, donne la victoire aux Musulmans, suivi par Ibn al-Athir et par Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 620-22. Dans ce combat si disputé il y eut des défaites partielles de troupes franques.
16. Voir aussi Ousama, Revue de l'Orient Latin, tome II, page 445-6. — Michel le Syrien, éditions J. B. Chabot, tome III, page 204.
17. Voir sur la bataille de Tell Danith, René Grousset, tome I, page 565-572 ; Cahen, page 289-290.
18. Ousama, Revue de l'Orient Latin, tome page 445-6.
19. Les Francs devaient reprendre Sardone en 1121 et Cerep en 1123.
20. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 622. L'éditeur de Kamal ad-din écrit le château de Zour, mais Derenbourg (Vie d'Ousama, page 122, n. 1) dit qu'il y a eu faute de lecture et qu'on doit lire Allarouz.
21. Dussaud, page 176.
22. Traduction de Guillaume de Tyr : l'Estoire d'Eracles, livre I. XII, c. 12, Historiens occidentaux des croisades, page 531.
23. Voir Claude Cahen, page 291, note 21.
24. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 623.
25. Foucher de Chartres, livre I. III, c. 9, Historiens occidentaux des croisades, page 445-6.
26. Gautier le Chancelier, II, c. 16, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 131. — Kamal ad-din, page 625 ; Ibn al-Qalanisi, page 102.
27. Claude Cahen, page 292.
28. Kamal ad-din, Historiens orientaux III, page 628. — II semble bien qu'il est question du même moulin dans Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 388. Vers l'année 1130, il dit que les Francs d'Athareb partageaient avec les habitants d'Alep les revenus de toute la partie de leur territoire située à l'Occident, les tributs levés par les Francs s'étendaient jusqu'au moulin situé hors de la Porte des Jardins et qui n'est séparé de la ville que par la largeur du chemin.
29. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 629-30. — Voir René Grousset, tome I, page 580-1 ; Cahen, page 293 et n. 25 qui cite Azimi an. 515 et Ibn Furat.
30. Voir René Grousset, tome I, page 581 et suivantes.
31. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 632.
32. Foucher de Chartres, III, II, Historiens occidentaux des croisades, page 447-8.
33. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 633.
34. Mathieu d'édesse, Historien des Croisades, Documents arméniens, page 131-132. — Kamal ad-din, page 634-35. — Ibn al-Athir, page 344.
35. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, 635. — Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 349-50. — Voir René Grousset, tome page 585. — Claude Cahen, page 295-296, n. 32.
36. René Grousset, tome I, page 586.
37. Kamal al-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 635-6. Voir Claude Cahen, page 296, n. 33.
38. Guillaume de Tyr, livre I, XII, c. 19, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 540-1. — Foucher de Chartres, I. III, c. 26, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 458. — Mathieu d'édesse, c. 87, Documents arméniens, tome I, page 133-5. — Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 353. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 637-9. — Ibn al-Qalanisi, page 169. — Michel le Syrien, livre I, XV, ch. 13, éditions J. B. Chabot, tome III, page 210-211. Voir René Grousset, tome I, page 589-94. — Claude Cahen, page 297.
39. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 642.
40. Michel le Syrien, livre I, XV, ch. 13, éditions J. B. Chabot, tome III, page 214.
41. Ousama, traduction Derenbourg, Revue de l'Orient Latin, tome 1894, page 446.
42. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 643 à 645.
43. Traduction de Guillaume de Tyr, Estoire d'Eracles, I. XIII, c. 15, Historiens occidentaux des croisades, page 576.
44. Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 361. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 649. — Foucher de Chartres, I. III, c. 39, Historiens occidentaux des croisades, page 469.
45. Guillaume de Tyr, livre I, XIII, c. 15, Historiens occidentaux des croisades, page 577.
46. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 651. — Foucher de Chartres, page 471. — Guillaume de Tyr, livre I, XIII, c. 16, page 579.
47. Foucher de Chartres, I. III, c. 42, Historiens occidentaux des croisades, page 471. — Guillaume de Tyr, livre I, XIII, c. 16, Historiens occidentaux des croisades, page 580.
48. Le Prince d'Antioche, Bohémond II, devait reprendre Cerep en 1128.
49. 11-13 juin 1125 d'après Foucher de Chartres, I. III, c. 42-44, Historiens occidentaux des croisades, tome III, page 472 ; et Mathieu d'édesse, Documents arméniens, tome I, page 144-5. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 651 dit le 22 mai 1125. — Guillaume de Tyr, livre I, XIII, c. 16, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 579-80 place ces événements par erreur en septembre 1124. — Voir Claude Cahen, page 302, note 45.
50. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 652.
51. Ibid., page 653.
52. Michel le Syrien, livre I, XVI, éditions J. B. Chabot, tome III, page 224.
53. Guillaume de Tyr, livre I, XIII, c, 21, Historiens occidentaux des croisades, I, page 589.
54. René Grousset, tome I, page 648-649.
55. Ousama, traduction Derenbourg, Revue de l'Orient Latin, tome 1894, page 447.
56. Les textes francs l'appellent Cademois. Les Ismaéliens devaient s'y installer en 1132-1133. Voir Claude Cahen, page 305 et note 11.
57. Michel le Syrien, livre I, XVI, c. 3, éditions J. B. Chabot, tome III, page 227. — Guillaume de Tyr, I. XIII, c. 27, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 599; Cahen, page 349-350, cite Chronique anonyme syriaque, page 98-99. — Orderic Vital, I. XI, c. 29, éditions Leprévost et L. Delisle, Société de l'Histoire de France, tome IV, page 267-268.
58. Michel le Syrien, I. XVI, ch. 4, éditions J. B. Chabot, tome III, page 230. Mais Joscelin devait mourir des suites d'une blessure à la fin de 1131, ibid., ch. 5, page 232. Guillaume de Tyr, Michel le Syrien, et la Chronique anonyme syriaque font un grand éloge de l'héroïsme maintes fois manifesté de Joscelin Ier comte d'édesse. Voir René Grousset, tome II, page 6, 847-849 et 875 à 878.
59. Guillaume de Tyr, livre I, XIV, c. 7, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 615-6. — Michel le Syrien, livre I, XVI, III, page 234. — Ibn al-Athir, Kamel... page 792 et Ibn al-Qalanisi, page 233 disent Safar 527, c.-à-d. décembre 1132-janvier 1133 (voir René Grousset, tome II, page 17, n. 2). — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 665, dit Safar 528, donc décembre 1133-janvier 1134 ; Azimi donne la même date. Claude Cahen, page 352, note 19, adopte cette dernière date, ce qui nous paraît exact.
60. Ibn al-Qalanisi, page 223 et note 1.
61. Ibn al-Athir, Kamel, Historiens orientaux des croisades, tome I, page 792.
62. Gibb, dans son édition d'Ibn al-Qalanisi, propose Naqira au Nord de Maarrat en Noman, et Grousset (tome II, page 17, note 2) parle de Naqira au Sud-Ouest de Cafertab. Nous ne pensons pas que ces identifications soient exactes.
63. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 665.
64. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 667. Voir René Grousset, tome II, page 18 ; Claude Cahen, page 352-353, note 20.
65. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 670-671. — Ibn al-Athir, Histoire des atabegs de Mossoul, page 110 ; Kamel allewarykh, page 422. Voir René Dussaud, page 193. — René Grousset, tome II, page 63. — Claude Cahen, page 355, note 32.
66. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 670. — Michel le Syrien livre l. XVI, ch. 6, éditions Chabot, II, page 238. — Ibn al-Athir a par erreur placé en 1130 la prise de Cerep : Historiens orientaux des croisades, tome I, page 388-389 ; Histoire des Atabegs de Mossoul, Historiens orientaux des croisades, tome II B, page 71-76. Voir René Grousset, tome I, page 675. — Claude Cahen, page 351, note 14 et page 355.
67. Ibn al-Athir, Kamel..., tome II. Historiens orientaux des croisades, tome l, page 423.
68. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 672. Voir René Grousset, tome II, page 65-66.
69. Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 424.
70. Guillaume de Tyr, livre I, XIV, c. 24, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 641-2.
71. Guillaume de Tyr, livre I, XIV, c. 30, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 651. — Orderic Vital, I. XIII, c. 34, Historiens occidentaux des croisades, tome V, page 99. — Chalandon, Les Comnènes, II, page 130.
72. Ibn al-Qalanisi, page 249-250. — Kamal ad-din, page 675-6. — Ibn al-Athir, page 425-6. — Michel le Syrien, livre I, XVI, ch. 6, éditions Chabot, III, page 245.
73. Non situé.
74. Guillaume de Tyr, livre I, XV, c. 1, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 655-7. — Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 677-8. — Ibn al-Athir, Histoire des atabegs, Historiens orientaux des croisades, tome II B, page 99 et Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 427-8. — Michel le Syrien, livre I, XVI, ch. 6, éditions Chabot, III, page 245.
75. Ousama, traduction Derenbourg, Revue de l'Orient Latin, tome 1894, IV, page 439.
76. René Grousset, tome II, 104-111. — Voir aussi Claude Cahen, page 361-362 et note 13.
77. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 678-679. Ibn al-Qalanisi, page 256.
78. Kamal ad-din, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 683 et suivantes.
79. Voir Claude Cahen, page 365. Voir Photo aérienne de Bassuet, dans notre Album, plache LXXXVIII.
80. Voir René Grousset, tome II, page 179 à 188, d'après Michel le Syrien, éditions Chabot, tome III, page 260. Chronicon syriacum. Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 443-4. — Ibn al-Qalanisi, page 267 ; Guillaume de Tyr, livre I, XVI, c. 4 et 5. Historiens occidentaux des croisades, tome I B, page 708 à 712. Voir aussi Claude Cahen, page 370, note 7 qui donne toutes les sources.
81. René Grousset, tome II, page 201-208.
82. Voir Claude Cahen, page 380.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Note 10 : Claude Cahen, page 286 — Le désastre de l'« Ager Sanguinis »

Tandis que pour donner le change, un petit détachement attaquait Arthârib, où Roger envoyait un renfort (3), Ilghâzî, exactement renseigné sur la position des Francs, faisait gravir à ses hommes sur toutes les hauteurs environnantes par des chemins de pâtres, sans que les Francs pussent les apercevoir ; toutefois, Roger inquiet dr l'avance rapide dont l'attaque d'Athârib témoignait, faisait, porter en sûreté à Artâh ses trésors et expédiait des éclaireurs le renseigner sur les mouvements de l'ennemi (4). Il était trop tard. Le 28 juin au matin, les éclaireurs accouraient annoncer que l'ennemi encerclait, et déjà ceux-ci apparaissaient de tous côtés et Doghan coupait la retraite aux Francs par un raid sur Sârmedâ, que Roger envoyait en hâte le connétable Renaud Mazoir dégager. Des deux côtés on se préparait à la guerre sainte, ceux-ci recevant la communion de l'archevêque Pierre d'Apamée, autour de Roger qui embrassait la croix, ceux-là écoutant les sermons enflammés du cadi Ibn al-Khachchâb. Les Francs répartis en quatre corps sur deux lignes (5) et un corps de réserve (6), chargèrent de tous côtés, d'abord avec succès.

Mais les Turçomans, vraie poussière humaine, infiniment plus nombreux, revenaient sans cesse, envoyant des grêles de flèches ; la chaleur, le vent sec qui soufflait, épuisaient de soif les combattants ; les soldats indigènes à pied, moins aguerris, fléchirent, encombrèrent alors les cavaliers ; la panique les gagna,il fut impossible de les rallier et ce fut un sauve-qui-peut général.

Roger, resté avec la croix et quelques fidèles, mourut en brave d'un coup d'épée au visage; Renaud Mazoir, vainqueur de son côté, mais entraîné dans la défaite, dut se jeter dans Sarmedâ, puis se rendre ; tout le reste de l'armée fut massacré, un immense butin ramassé.

La cruauté naturelle du temps s'étant accrue de tant d'années de rancune impuissante, une masse de prisonniers, soit sur le champ par les Turçomans, soit à Alep par la populace, furent achevés dans des tortures raffinées (7).

Le désastre de l'« Ager Sanguinis » marque le début d'une nouvelle période. Il laissait bien loin derrière lui en gravité telles défaites sans doute déjà éprouvées par les Francs, mais qui n'avaient atteint que des provinces extérieures, ou en tout cas avaient peu éprouvé la chevalerie franque. Au reste, les angoissantes années que venaient de vivre les Musulmans leur avaient bien fait oublier jusqu'à la possibilité d'une victoire. Brusquement il apparaissait que la situation pouvait être renversée, et cela non pas par l'intervention de l'armée sultanale, forte, mais étrangère et divisée, mais par la simple résolution d'un chef de Turçomans voisins ; c'est dans cet enseignement à longue portée, dans l'inauguration de ces conditions nouvelles que consiste l'importance du désastre, plutôt que dans ses conséquences immédiates apparentes, qui restèrent peu importantes. Si le désastre de 1119 n'eut pas la gravité qu'aura le désastre analogue de Raymond de Poitiers en 1149, c'est que d'une part, le monde musulman n'est pas encore en état d'en tirer pleinement profit, d'autre part, que le monde franc est en état de réagir vite et fort.
3. Sous le seigneur de la place, Alain et Robert de Vieux-Pont.
4. Sous Mauger de Hauleville, avec Jordanès Jordanidès et Udo de Forestmoustirers.
5. A droite en première ligne, le corps de Saint-Pierre, qui avait acquis ce privilège.
6. Sous Guy Fresnel de Hârim.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 17 : Claude Cahen, pages 289, 290 — La bataille de Tell Danith

Sans perdre de temps Baudouin se mit alors en campagne, pour prévenir les conquêtes de l'ennemi. Pons, Joscelin et Galeran, venus d'Edesse, l'accompagnèrent. Ils espéraient encore pouvoir dégager Athârîb, mais en apprirent la chute aussitôt après leur départ. Changeant alors de trajet, Baudouin alla par le Roûdj à Hâb, puis s'établit à Dânîth, là où Roger, en 1115, avait écrasé Boursouq. Il s'agissait maintenant de sauver Zerdanâ, dont le suzerain, Robert, fils de Foulques, excitait Baudouin à la hâte. Ilghâzî, risquant d'être pris entre les défenseurs de la place et l'armée franque, offrit aux premiers une capitulation honorable, qu'épuiser et ignorant les secours proches, ils acceptèrent. Informé de la chute de Zerdanâ, Baudouin se prépara à se replier sur Hâb. Mais Ilghâzî et Toghtekîn, espérant le surprendre, l'attaquèrent le 14 août à Dânîth.

La bataille, sans plan d'ensemble d'un côté ni de l'autre. fut étrange et donna lieu à Alep comme à Antioche à des émotions variables. Au début, Pons fut battu par Toghtekin, et son corps s'enfuit à Hâb ; puis Baudouin rétablit la situation et les Turc s'enfuirent vers Tell as-Sultân ; cependant Robert de Zerdanâ les ayant poursuivis, fut défait, pris par des paysans et livré àIlghâzî. Néanmoins, Baudouin restait maître du champ de bataille. Si sur le moment il n'avait pas remporté une vraie victoire, s'il ne put reprendre ni Zerdanâ, ni Athârib, du moins arrêtat-il net la campagne et les conquêtes d'Ilghâzî et Toghtekin, ce qui donna à Antioche le temps de se reconstituer. Ilghâzî et Toghtekîn se vengèrent en opérant à Alep d'affreux massacres de prisonniers, parmi lesquels Robert de Zerdanâ (14).

Quant à Baudouin, il nettoya la Djazr jusqu'à Sarmîn et le Djabal Soummâq occidental jusqu'à Kafar-Roûm (15). Les Mounqidhites avaient opéré une attaque vers Apamée et enlevé Allarouz, mais battus par des renforts arrivés la veille à Apamée, ils se replièrent et évacuèrent, en y mettant le feu, Kafartâb, que Baudouin réoccupa et restaura. Les Mounqidhites revinrent alors à leur ancienne attitude d'alliance avec Antioche, envers laquelle Baudouin les tint quittes de tribut. Puis il rentra à Antioche en triomphe (septembre) et bientôt à Jérusalem (décembre) (16).
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 35 : Claude Cahen, pages 289, 290 — Baudouin alla rejoindre à Kharput Joscelin et Galeran (18 avril 1123)

La solidité de l'édifice politique et militaire franc se manifesta aussitôt à l'occasion d'un accident plus grave que la capture de Jocelin : Baudouin II fut à son tour pris par Balak. Du coup, trois des quatre états francs se trouvèrent privés de chef. Joscelin captif. Balak était venu assiéger Gargar. Le seigneur, l'Arménien Michel, fils de ce Constantin jadis incarcéré par Baudouin, désespérant de pouvoir résister, céda sa forteresse au roi contre Douloûk. Celui-ci, après avoir constitué Geoffroy le Moine comme son lieutenant à Edesse, s'avança avec l'intention de refouler les Turcs qui pillaient tout le plateau au nord de l'Euphrate ; mais, comme il venait de passer le Sangas, en face de Troûch, Balak, qui l'avait guetté à son insu, fondit sur sa petite troupe et, avant que les Francs eussent pu se reconnaître, s'empara de la personne du roi. Il l'envoya dans les cachots de Khartpert (1) rejoindre Joscelin et Galeran, et occupa Gargar (avril 1123).
1. Les auteurs arabes appellent cette forteresse Khartpert, les Turcs Karpout, les Francs Quart-Pierre. Elle est située à l'orient de l'Euphrate, au nord-ouest d'Edesse.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 35 : Claude Cahen, pages 289, 290 — Ghazy Badr ad-daula Souleïman céde la Place-forte de Cerep aux Francs

La mort d'Ilghâzî amena le morcellement de ses états. Chams ad-daula Soulaïmân, bien qu'Ilghâzî ne lui eût pas pardonné sa révolte de 1121, occupa Mayâfâriqîn ; son jeune frère Timôurtach s'établit à Mârdîn ; Badr ad-daula Soulaïmân se rendit indépendant à Alep. La faculté qu'avait eue Alep d'être défendue par l'armée turcomane du Diyâr Bakr disparaissait donc, et Alep se retrouvait, à peu de chose près, dans la même situation où elle avait été avant de s'être donnée à Ilghâzî.

Les conséquences de ce fait ne se firent pas attendre. Baudouin, avec l'aide d'Arméniens voisins, courut réoccuper al-Bîra, faire reconnaître sa souveraineté par les gens de Bâb-Bouzâ'a, et couper toutes les routes de caravanes au nord-est et à l'est d'Alep, jusqu'aux portes de Bâlis dont le seigneur Sâlim ibn Mâlik, pour l'écarter, appela des Turçomans. Les incursions franques se multiplièrent sur tous les côtés d'Alep où famine et épidémies se déclarèrent.

En avril 1123, Soulaïmân se résigna à acheter la paix de la cession d'Athârib : la dernière des conséquences territoriales du désastre de 1119 était, au bout de quatre ans, réparée, grâce à la prudence et à la patience de Baudouin II, et la liberté que lui laissait la sécurité presque entière de son propre royaume.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note : Claude Cahen, page 380 — Chute d'Edesse

La chute d'Edesse avait provoqué une émotion qu'exploita saint Bernard pour prêcher une seconde croisade. Celle-ci se distingue de la première par sa composition ethnique Français et Allemands, ni Anglo-Normands ni Italiens et son commandement le roi de France Louis VII et l'Empereur allemand Conrad III au lieu de barons. Elle se distingua aussi de la première croisade par sa réalisation, qui ne fut qu'une série de catastrophes.
Sa simple annonce avait déjà indirectement nui aux Francs.

Depuis que Mas'oûd de Qonya avait acquis le Djahân, il s'intéressait aux confins septentrionaux de la Syrie. Il n'avait pu les attaquer tout de suite, parce qu'il avait à résister à une série d'attaques de Manuel Comnène, qui cherchait à lui reprendre, au nord d'Antalya, des territoires dont les Turcs s'étaient emparés lors de la mort de Jean Comnène, et bénéficiait naturellement de l'alliance du Dânichmendite Yaghî-Siyân de Sîvvâs ; mais quand le Basileus apprit la préparation d'une croisade, il rentra chez lui et ne songea plus qu'à se rapprocher des Turcs, avec lesquels il signa la paix de 1147. Dès lors une partie des forces seldjouqides pouvaient être envoyées vers le sud-est, et des hostilités eurent lieu entre le fils de Mas'oûd, Qilîdj Arslân, et les Francs sur les confins de Mar'ach. Noûr ad-dîn en profita pour attaquer de son côté les possessions des Francs sur celles de leurs frontières qui le rapprochaient plus de Qilîdj Arslân, moins peut-être pour l'aider que pour circonscrire préventivement le domaine de ses éventuelles acquisitions. Il occupe, en des moments mal déterminés, Sînâb, Sal'ân et d'autres places au nord de 'Azâz d'une part, de l'autre, Artâh, Bâtriké, Bâsoûta, Chîh al-Hadîd, c'est-à-dire qu'il détient la ligne de communications directes de Tell-Bâchir à Antioche et tient la plaine d'Antioche même sous une perpétuelle menace ; peu après (octobre 1147), c'est au tour de Hâb et Basârfoût de tomber entre ses mains, lui livrant la clé du Roûdj ; en vain Raymond s'avançe-t-il jusqu'à Dânîth, faute de troupes assez nombreuses il doit se replier sur le Djabal Bârîsa, et en novembre Noûr ad-dîn achève la réduction du Djabal Banî'Oulaïm par la conquête de Kafarlâtâ ; c'est à ce moment qu'arrive en Syrie la nouvelle de l'approche d'une nouvelle croisade. texte

Ni Conrad III, ennemi des Normands d'Italie, ni Louis VII, mari d'Aliénor d'Aquitaine, nièce de Raymond d'Antioche et par conséquent également mal disposée pour Roger II, n'ayant accepté l'invitation de ce dernier de les transporter par mer, la croisade repassa, comme la première, par Constantinople. On ne pouvait donc pas éluder la question de ses rapports avec Byzance. Comme jadis Alexis Comnène, Manuel subordonnait son aide à la promesse de restitution aux Grecs des territoires qui seraient conquis ; seulement la présence, à la tête des Croisés, d'un roi et d'un empereur, ce dernier égal juridique du Basileus, rendait impossible une demande d'hommage, et diminuait par conséquent les facilités de contrôle de Manuel sur les croisés ; aussi les vit-il venir avec une grande méfiance. De leur côté les Francs, nourris des sentiments rapportés de la première croisade contre les Byzantins, refusèrent le concours de l'armée grecque ; leurs déprédations achevèrent de les faire mal voir, et, lorsqu'ils furent passés en Asie Mineure, il se noua une véritable alliance de fait entre les populations chrétiennes et les Turcs, qui aboutit à la destruction d'une partie des croisés ; Louis VII parvint à Antioche avec une moitié de son armée primitive, Conrad, par mer, à Jérusalem, avec une poignée d'hommes. De cette première étape de là croisade, les possibilités d'une collaboration franco-byzantine sortaient condamnées pour plusieurs années et la domination turque en Anatolie consolidée.

Le second acte, qui se joua à Antioche, ne fut pas plus heureux. Arrivés en Syrie, qu'y feraient les croisés ? Chacun naturellement tirait à soi, et de Jérusalem, où l'on espérait l'acquisition de Damas, on pressait Louis VII de venir rejoindre Conrad; d'autres ambassades arrivaient de Tripoli et de Tell-Bâchir, et Raymond essayait d'entraîner le roi de France à profiter de la panique causée à Alep par la nouvelle de son arrivée pour une attaque brusquée sur cette ville. Cette dernière requête était assurément la plus judicieuse, car Noûr ad-dîn était autrement dangereux pour les Francs que Mou' in ad-dîn qui savait Noûr addîn, malgré leur réconciliation officielle, prêt à profiter de ses moindres embarras. Et n'était-ce pas la puissance zenguide qui avait été la cause de la croisade ?

Mais Louis VII, ignorant des choses syriennes, ne songeait qu'à accomplir son voeu de croisé en allant au Saint-Sépulcre; un incident privé précipita sa décision : Aliénor n'aimait pas son mari, et elle était séduisante et coquette; Raymond essayait de profiter de sa parenté avec elle pour influencer Louis VII en faveur de ses projets, puis, lorsqu'il vit la vanité de ses efforts, pour se venger en l'encourageant dans ses intentions de divorce; Louis VII crut qu'il s'y ajoutait entre eux des relations coupables, et, emmenant de force Aliénor, partit brusquement d'Antioche, sans prendre congé du prince, et gagna Jérusalem. Aucun contingent antiochien ne devait l'y rejoindre. Aucun contingent tripolitain non plus, car à Tripoli avait débarqué un corps provençal, commandé par Alphonse Jourdain, et, celui-ci étant mort empoisonné, son fils Bertrand accusa le comte Raymond de l'avoir fait supprimer comme rival possible. La croisade se révélait Comme un facteur de désunion.

La fin fut pire encore. Les croisés attaquèrent Damas. Euneur fit appel à Saïf ad-dîn de Mossoul et à Noûr ad-dîn, qui, on pense bien, ne se firent pas prier. Euneur n'en demandait d'ailleurs pas plus, et évita de les laisser arriver jusqu'à Damas; il fit sentir aux Francs le danger qu'eût présenté pour eux l'unification de la Syrie sous Noûr ad-dîn, et les Francs de Syrie firent lever le siège (juillet 1148). Ceux d'Occident, ne comprenant rien aux choses du pays, les accusèrent de lâcheté; le fils d'Alphonse Jourdain pendant ce temps entrait en guerre contre Raymond II, et ce dernier, pour le déloger d'une place qu'il avait occupée, fit appel à Euneur et Noûr ad-dîn; les croisés se refusèrent à plus rien faire pour les Francs de Syrie. Beau résultat en vérité, et qui d'un coup anéantissait, avec le prestige de la croisade, une des raisons que Noûr ad-dîn et les Musulmans avaient cru avoir de ne pas pousser les Francs à bout.

On s'aperçut immédiatement de cette conséquence dans l'ardeur qu'apporta Noûr ad-dîn à combattre les Francs du nord. Il n'attendit même pas la levée du siège de Damas pour les attaquer, les sachant réduits à leurs propres forces. On le voit attaquer Joscelin, qui vient personnellement solliciter sa clémence, et peut-être faire un raid vers Arzghân; après l'affaire de Tripoli dès la fin de septembre il enlève al-Bâra. A un moment indéterminé, sans doute en représailles des attaques récentes de Qilîdj Arslân sur Mar'ach, Raymond d'Antioche conduit un raid vers le nord; Mas'oûd sollicite une diversion de Noûr ad-dîn, qui va occuper le bas Nahr al-aswad (Koûmîth; 'Anâqib, Marâsya, Yaghrâ). Là, il est vrai, il a trop présumé de son étoile. Raymond, entre temps revenu et se trouvant à Djabala, accourt en compagnie de son allié le chef assassin kurde 'Ali b. Wafâ, surprend Noûr ad-dîn campé sous Yaghrâ sans méfiance, et, à la suite d'un combat où la situation des musulmans a été compromise par un accès de jalousie de Chîrkoûh contre Ibn ad-Dâya, le réduit à fuire en abandonnant tous ses bagages (novembre). Mais ce ne fut là qu'un heureux coup de main, d'où ne résulta , aucune reconquête importante; Noûr ad-dîn ayant sans peine refait ses forces à Alep, put dès le printemps refouler Raymond venu razzier le Djabal Laïloûn, puis inquiéter Apamée.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

RUGIA, RUBEA, RUIATH, RUGE, la ROUCHE, RUSSA

RUGIA, RUBEA, RUIATH, RUGE, la ROUCHE, RUSSA, dans les historiens latins, et Er Roudj dans les auteurs arabes, est une des places de la principauté d'Antioche dont l'identification présente le plus d'importance.
De l'ensemble des textes où cette ville se trouve mentionnée, il résulte qu'elle était peu éloignée de la Marre (Maaret en Noman) et qu'elle était située non loin de l'Oronte et du château de Haab.
Si on admet l'identification de cette dernière forteresse avec le village nommé Bordj el Haab, on sera tout naturellement amené à retrouver Rugia dans Riha, identification que viennent corroborer un certain nombre de passages des Historiens des Croisades.
Dans le Ouady-er-Roudj, qui est désigné, je crois, dans les textes que je viens d'indiquer sous les noms de Vallis de Rugia et de Russa Vallis, je crois retrouver une trace du nom de la contrée appelée Er Roudj, au moyen âge, par les Historiens orientaux des Croisades, et qui semble avoir compris la plus grande partie de la région possédée par les Francs à l'est de l'Oronte jusqu'à la hauteur du Sermin.
Nous lisons dans le tome III des Historiens orientaux des Croisades, qu'en 1110, l'armée royale vint rejoindre Tancrède, campé « prope Russam », que les tentes furent dressées sur les bords de l'Oronte et que de là l'armée se porta sur Apamée et Scheizar.
Schems-ed-din-Abou-Abdallah (1), dans son traité de cosmographie qu'il écrivit à la fin du treizième siècle, dit que l'Oronte, en sortant du territoire de Hamah, traverse le canton nommé Er Roudj.
En 1120, le roi Baudouin II, nous dit Guillaume de Tyr, étant sorti d'Antioche, se dirigea sur Ruge, puis, passant par Haab, il vint, le 13 août, camper au tertre de Danit, et le lendemain, il remporta, en ce lieu, sur Ilgazi, une victoire signalée, qui est connue dans l'histoire des guerres saintes sous le nom de bataille de Danis.
Le même auteur nous apprend que le soir même de la bataille, le roi vint coucher au château de Haab, qui était fort voisin du théâtre du combat. Or, à huit kilomètres à l'est du Bordj el Hab, se voit un tertre nommé encore de nos jours Tell Danit, qui doit, je crois, fixer d'une manière indiscutable ce champ de bataille, d'autant plus que Kemal-ed-din dit que les Musulmans vaincus s'enfuirent à Tell-es-Sultan, point qui se retrouve à douze kilomètres à l'est de Tell Danit.
Retour au texte
Rey (Emmanuel Guillaume), Les Colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècles. Paris Picard Editeur 1883

René Dussaud, page 219 à 222 — Cerep

Ces masses montagneuses qui, pour n'être pas très élevées, étaient de pénétration difficile, constituaient pour la principauté franque d'Antioche une protection fort utile. Il suffisait de tenir fortement les défilés. La place forte la plus avancée des croisés en direction d'Alep fut pendant quelque temps el-Athareb, à une journée d'Alep et à deux d'Antioche ; c'est le Cerep des historiens occidentaux. Elle se trouvait à un important noeud de route et il n'est pas surprenant qu'on en trouve mention dans les listes égyptiennes de la XVIIIe dynastie sous la forme Tirabou ; c'est la Litarba de l'époque romaine. Les indigènes y ramassent des objets de toutes les civilisations. Tancrède s'en empara en décembre 1110; Ilgazi la reprit en 1119, mais la reperdit bientôt, semble-t-il, lors du retour offensif du roi Baudouin. En 1130, l'atabek Zengui la prit définitivement ; dès lors, le rôle de cette place échut à Harim et à Artah. Ibn El-Athir nous dit que Zengui fit raser el-Athareb et, en effet, Yaqout signale que sa forteresse est en ruines.

Localisation de Cerep
Localisation de Cerep (Franc), El-Athareb (Arabe) - Sources : René Dussaud

La bataille engagée en 1119 entre Roger, prince d'Antioche qui y trouva la mort, et Ilgazi porte des noms différents suivant les auteurs, parce qu'elle eut pour théâtre une plaine touchant à plusieurs localités importantes. L'Ager sanguinis de Gautier le chancelier est entouré de plusieurs villages ou places fortes dont les plus connus sont Tell A'de, Tourmanin, Arhab, Tell 'Aqibrin, Sarmeda. Dans le voisinage d'Arhab, les villages de Sahhara et de Toqad ou Touqat figurent dans les sources syriaques. Vers le milieu de la plaine s'étend Dana (ne pas le confondre avec Dana près de Ma'arra, ce Dana du Nord). On a essayé sans grand succès d'expliquer ce nom d'Ager sanguinis ("Campus sanguinis", dans Guillaume de Tir - Hagenmeyer, dit que ce vocable est inspiré par la couleur rouge de la terre. Le souvenir de ce combats sanglants ne suffit-il pas ?).

La forteresse de Tell 'Aqibrin avait été édifiée par les Francs près d'un lieu dénommé Balat, que les cartes ne notent pas. Le site a été anciennement occupé comme le prouvent les ruines qu'on y a relevées et le nom de "TIΛOXΡIνOξ" qui figure dans une inscription grecque encore inédite.

Un peu vers l'Ouest, Sarmad ou Sarmeda remonte au temps des conquêtes égyptiennes et n'a pas cessé jusqu'aux croisades de faire figure de place forte. Les chroniqueurs occidentaux la désignent sous le nom de Sarmit, non sans confusion avec Sermin (Hagenmeyr a démontré que le Sarmit de Gauthier le Chancelier mentionné à l'occasion de la bataille de Danith, n'est autre que Sermin, tandis que Sarmeda est rendu par Samartanum ). Le site est bien connu des voyageurs à cause de son monument funéraire à deux colonnes (132 ap. J.-C.) d'un type répandu dans la région.
Retour au texte
Sources : René Dussaud, Topographie Historique de la Syrie antique et médiévale. Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1927

Joseph Nasrallah — Qal'al Sarmeda

Localisation de Sarmeda
Localisation de Sarmeda - Sources : René Dussaud

Même si le couvent de Qal'at Sim'ân reprit pour quelques temps sa vie monastique, cela ne fut pas pour longtemps car Abu L-Hasan 'Alî ibn abi Bakr al-Harawi (m. 1215), surnommé « l'ascète vagabond », qui pérégrina à travers tout l'Orient et qui mourut à Alep, présente le site comme abandonné. « Il y a à Daïr Sim'ân des ruines dont il n'existe pas au monde de pareilles. »

Il n'est pas question de Qal'at Sinrân pendant les Croisades et il n'existe aucune preuve archéologique certaine, ni aucun document littéraire d'origine occidentale de son occupation à cette époque, ni comme forteresse (1), ni comme monastère.

Pendant la première moitié du XIIe siècle, la plaine de Dana changea constamment de maître et devint un lieu de passage des troupes et un champ de bataille permanent. Après l'expulsion des Francs, qui se fit par étapes de 1135 à 1164, le pays fut repeuplé et islamisé, comme l'attestent les inscriptions arabes et les édifices du culte musulman. Ainsi l'occupation grecque et latine hâtèrent dans la région la fin du Christianisme syrien. Et ce n'est pas sans émotion que nous relisons cette « méditation sur les ruines due à Abu Firâs ibn abî l-Buzâ'î, dont la patrie, Buzâ'â, est à quelques kilomètres de Qal'at Sim'ân :
Couvent de Saint-Siméon, dis-moi où est Sim'ân ?
Où sont tes constructeurs ? Quand ont-ils disparu ?
Où sont tes habitants qui se sont évanouis ?
Et qui sont devenus un peuple de poussière ?
Et toi, désert et ruine à leur image usée
Par la mort, à l'instar de 'Amrû et de 'Umrân.
Ignorant que je suis ! Comment peut-il répondre ?
Le muet pourrait-il se targuer d'éloquence ?
Pourtant j'ai cru entendre une réponse implicite :
« Ils furent, et il suffit que tu saches qu'ils furent. »
Par contre, d'autres couvents, comme Daïr Sarmeda transformé en forteresse en 1121 par Je roi Beaudoin Ier, entrèrent dans l'histoire des compétitions des croisés et des émirs locaux, cf. R. Grousset, Histoire des Croisades, index, au voc. Sarmeda ; Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'époque des Croisades et la principauté franque d'Antioche, Paris, 1940, au voc. Sarmeda.
Retour au texte
Sources : A propos des trouvailles épigraphiques à Saint-Siméon-l'Alépin. Par Joseph Nasrallah. Syria. Archéologie, Art et histoire. 1971

Les suite du désastre de la deuxième Croisade — Chute d'Edesse

Après l'échec de la deuxième croisade qui avait mené le roi Louis VII d'Antioche à Jérusalem (alors que le prince d'Antioche l'adjurait d'assiéger Alep), puis au siège de Damas (juillet 1148), Nour ed din reprend ses campagnes dans la Principauté d'Antioche.
Vers ce temps il fait un raid vers Arcican (1). Il s'empare d'Al-Bara dans le Djebel Zawiyé (à la fin de septembre 1148). Dans le Nord il fait des raids sur Koumith, Anaqib (2), Marasya, Yaghra. Mais devant le fort de Yaghra (3) Raymond de Poitiers le surprend pendant qu'il campait et le force à s'enfuir en abandonnant ses bagages (novembre 1148) (4).

Localisation d'Apamée
Localisation d'Apamée - Sources : René Dussaud

Au printemps 1149 Nour ed din repousse Raymond qui pillait le Djebel Laïloun, puis il va menacer Apamée. Après quoi il assiège Nepa dans le Sud du Roudj et au voisinage du Ghab. Raymond se met en route et va camper au Tell Kashfahan sur la rive gauche de l'Oronte, près de Djisr esh Shoghr, Nour ed din affecte de s'éloigner et Raymond va renforcer la garnison de Nepa, et campe dans la plaine voisine. Les Musulmans en grand secret vont occuper les collines environnantes et encerclent la troupe franque. Le Prince d'Antioche et ses compagnons font une charge héroïque pour se dégager. La plupart sont tués ; parmi les morts se trouvent le comte Renaud de Marach et Raymond de Poitiers dont la tête parée d'une monture d'argent est envoyée au calife de Ragdad. C'est la bataille de Fons Muralus (29 juin 1149) en un lieu que les chroniques arabes appellent Ard el-Hatim. Dussaud (page 167) pense que la bataille eut lieu près de MAARRATA au Sud-Est de NEPA et nous croyons qu'il a raison. Nous proposons plus précisément JOUBB MAARRATHA (carte Rhab Nord au 50.000e), Joubb signifiant puits c'est-à-dire un point d'eau ce qui correspond à Fons (5).

Localisation de Djisr esh Shoghr
Localisation de Djisr esh Shoghr - Sources : René Dussaud

Aussitôt Nour ed din va exploiter hardiment sa victoire en attaquant sur plusieurs points. Il va camper sous les murs d'Antioche. Mais le vaillant patriarche Aimery organise la défense de la ville. Nour ed din ravage le voisinage et pousse jusqu'au port Saint-Siméon (Le Soudin). Il va conquérir les Places qui défendaient la route franchissant l'Oronte à Djisr esh Shogr : Belmesyn (Mechmechane) et Arcican (Arzarhane).
Remontant vers le Nord il occupe outre Artah et Imm, Salqin situé au débouché du défilé d'Ermenaz, puis le Fort de Tell Ammar (6), enfin la grande Place-forte de Harrenc (Harim), en juillet 1149 (7). Nour ed din avait aussi envoyé un de ses lieutenants assiégé Apamée, qui se rendit le 26 juillet 1149.
Désormais toutes les Places d'Outre-Oronte qui dépendaient de la Principauté d'Antioche étaient perdues.

La mort, au combat de Fons Muratus, du Prince d'Antioche et de Renaud comte de Marach eut une autre conséquence : la chute en peu de temps de toutes les places du comté d'Edesse que Joscelin II ne sut défendre contre les attaques de plusieurs princes musulmans : Nour ed din, son beau-frère Masoud I, malik d'Anatolie, Qara Arslan, prince de Kharput et de Hisn Kaifa, Timourtash, émir de Mardin. Joscelin II ne participa qu'au début de l'offensive car il fut pris dans une embuscade par des Turcomans, puis il fut livré à Nour ed din et conduit à Alep le 4 mai 1150. Il mourut en captivité. Sa femme Béatrice de Saône, ayant auprès d'elle leur fils Joscelin III, organisa la résistance à Turbessel (Tell Bascher). Guillaume de Tyr fait un éloge émouvant de sa mâle énergie : « Femme de haut lignage, mais plus noble encore de coeur. » Dès septembre 1149 Marach était tombée. Puis ce furent Gargar, Hisn Mansour et d'autres Places du Haut-Euphrate prises par Qara Arslan.
A la fin de mai 1150 Masoud I occupa Kaisoun, puis Behesni et Raban (8), mais à Turbessel il échoua malgré un siège en règle, devant l'opposition de Béatrice et des défenseurs de la Place.
En même temps Nour ed din assiégeait Hazart (Azaz) la place la plus avancée de la Principauté d'Antioche vers le Nord-Est, puis s'en étant emparé et y ayant mis une garnison, il rentra à Alep en juillet 1150.

Après la chute de cette Place, Turbessel se trouvait de plus en plus isolée. C'est alors que le roi de Jérusalem Baudouin III, voulant, comme tant de fois ses prédécesseurs, remplir sa charge de suzerain tutélaire des états francs, partit de Jérusalem avec Onfroi II de Toron, Guy de Beyrouth et d'autres barons du royaume avec leurs contingents pour se porter au secours des dernières Places du comté qui luttaient encore. Ils suivirent la route du littoral ; à Tripoli le comte Raymond II se joignit à eux. Ainsi arrivèrent-ils à Antioche. Là une entente raisonnable s'établit. L'empereur Manuel Comnène offrait de racheter à la comtesse tout ce qui subsistait du grand Etat du Nord. Béatrice se rendait compte qu'elle ne pourrait tenir longtemps et qu'il lui incombait de sauver ses guerriers et les populations chrétiennes qui demeuraient sur sa terre. Elle accepta, préférant abandonner de bon gré à un Prince chrétien plutôt que de force aux Musulmans, l'héritage de son fils. Le roi de Jérusalem trouvait que cette mesure était sage.
Les Places de l'ancien comté d'Edesse encore libres furent remises aux délégués de l'Empereur : Turbessel, Hatab (Aïntab), Tulupe (Duluk), Ravendal, Ranculat, Bir (ou Bile) (Biredjik), Samosate.
Certaines familles restèrent, s'inclinant devant leurs nouveaux maîtres grecs. Mais beaucoup, Francs, Arméniens, Syriens jacobites, préférèrent gagner la région d'Antioche avec les troupes qui les protégeraient. Ainsi s'organisa l'exode avec vieillards, femmes, enfants, bêtes de somme et nombreux charrois de mobilier et provisions.
Ce fut la longue marche vers l'exil de populations qui s'éloignaient pour toujours de leurs maisons et de leurs terres. Le roi avait organisé l'escorte avec l'aide d'Onfroi de Toron, de Raymond de Tripoli et d'un des principaux seigneurs d'Antioche Robert de Sourdeval ; cinq cents chevaliers encadraient cette foule d'émigrants et la défendaient contre les attaques de Nour ed din et de ses cavaliers turcs qui durent finalement battre en retraite.
Mais les troupes byzantines qui remplacèrent les chevaliers francs furent incapables de résister aux attaques des Turcs. En quelques mois ceux-ci emportèrent toutes ces Places. Turbessel qu'avait si bien défendue la comtesse Béatrice tombait le 12 juillet 1151 aux mains de Nour ed din. Le comté d'Edesse, l'un des quatre Etats francs de Terre Sainte avait cessé d'exister (9).

Revenons maintenant à la Principauté d'Antioche.

Le roi Baudouin III se souciait fort de la voir privée d'un Prince qui pourvoirait à sa défense. La Princesse Constance était veuve depuis le désastre de juin 1149 et elle éludait plusieurs propositions de mariage avec de grands personnages qui lui avaient été faites. Enfin elle s'éprit d'un jeune chevalier sans fortune mais beau et vaillant, Renaud de Châtillon (10). Il était arrivé en Syrie à la suite de Louis VII, après quoi il était resté à la solde de Baudouin III qui l'avait envoyé à Antioche. Le roi, lassé des refus successifs de la Princesse, consentit à cette déconcertante union et le mariage eut lieu vers mai 1153. Ce ne fut pas un bon choix que celui de Renaud comme Prince d'Antioche : combattant d'une audace inouïe, assurément, mais dépourvu de tout esprit chrétien, guerrier de baroud et de pillage, cruel, vindicatif, insoucieux du respect de la parole donnée, en somme un aventurier de haut vol.

Il se mit tout d'abord à la solde de Manuel Comnène pour aller reprendre au Prince arménien Thoros II des Places que celui-ci avait récemment enlevées à l'Empire. Il y eut un combat en 1155 entre troupes d'Antioche et troupes arméniennes dans la région d'Alexandrette (11) sans doute près du pilier de Jonas.
Puis Renaud se brouilla avec Manuel Comnène et s'allia avec Thoros pour aller piller l'Ile de Chypre (12) qui dépendait de l'Empire.

Mais notre propos est de parler de la lutte entre le Prince d'Antioche et l'atabeg d'Alep (13). En 1155 Nour ed din fait un raid contre Antioche. En 1156 Renaud va menacer Alep ; en revenant il est attaqué près d'Harrenc et battu par Ibn ad-Daya, ministre de Nour ed din.

Un espoir de récupérer des territoires d'Outre-Oronte allait apparaître avec l'arrivée à Beyrouth de nouveaux croisés sous les ordres d'un grand seigneur d'Occident, Thierry d'Alsace, comte de Flandre, qui pour la troisième fois venait en Terre Sainte. Sa femme Sibylle, soeur du roi Baudouin III, l'accompagnait.
Peu après le débarquement du comte de Flandre, de grands tremblements de terre eurent lieu pendant l'été 1157 dans toute la Syrie, principalement au-delà de l'Oronte à Alep, Maarrat en Noman, Cafertab, Apamée, Sheïzar, Hama et Homs. Ces circonstances étaient particulièrement favorables à une expédition contre l'atabeg d'Alep. Une concentration de troupes chrétiennes amenées par le roi de Jérusalem, Renaud de Châtillon et le comte de Tripoli, Raymond III, eut lieu dans la plaine de la Boquée, au pied du Crac des Chevaliers. De là elles allèrent attaquer le Chastel de Ruge (14) près de Djisr esh Shoghr, mais la Place était si bien gardée et bien fortifiée que l'armée chrétienne se retira et gagna Antioche.

Cependant Nour ed din organisait sa riposte. Rassemblant des troupes de la province d'Alep et des mercenaires turcomans, il se rendit à Imm, il donna des ordres pour réparer les forteresses les plus éprouvées par les tremblements de terre, il fit occuper Sheïzar dont les émirs mounqidhites avaient été écrasés par l'écroulement des murailles, et donna la Place à Ibn ad-Daya. Puis il se dirigea vers Sermin et de là vint camper à Nepa (Inab). C'est là qu'en octobre 1157 il tomba gravement malade et fut obligé de se faire transporter en litière à Alep.

Les princes chrétiens avaient décidé d'assiéger Sheïzar et le roi Baudouin, voulant une véritable coalition chrétienne, avait demandé au Prince arménien de Cilicie Thoros II son concours. C'est ainsi que se présentèrent devant la grande forteresse de l'Oronte les forces du roi de Jérusalem, du comte Thierry de Flandre, du comte de Tripoli, du Prince d'Antioche et du Prince de Cilicie. En bon ordre le siège s'organisa ; sans contre-attaque on installa les machines et le bombardement commença.
La résistance étant très faible, au bout de quelques jours les Francs dressèrent des échelles et de plusieurs côtés pénétrèrent dans la ville basse qui fut occupée aisément (15). Des Ismaéliens qui, profitant du désarroi du tremblement de terre et de la mort des émirs mounqidhites, s'étaient établis dans Sheïzar, s'enfermèrent dans la citadelle. Mais cette grande forteresse qui était si longtemps restée indépendante et qui avait repoussé tant d'assauts, était désormais incapable de résister. Maintenant, sans coup férir, les Francs en seraient maîtres. Mais alors se produisit par suite d'une stupide question de préséance, un incident qui leur fit perdre le résultat de tant d'efforts.
Le roi voulait donner Sheïzar à Thierry de Flandre qui aurait pu là organiser et défendre un grand fief franc du Moyen-Oronte. Mais Renaud de Châtillon, sous le fallacieux prétexte que les émirs de Sheïzar avaient souvent payé un tribut à Antioche, accepta mais à condition que Thierry lui prêterait hommage. Le comte de Flandre qui ne voulait pas devenir le vassal d'un parvenu, répondit qu'il accepterait volontiers la suzeraineté du roi de Jérusalem mais d'aucun autre.

Ainsi par l'âpreté et la morgue de Renaud de Châtillon les Princes chrétiens déjà vainqueurs abandonnèrent leur conquête ; « ce mauvais génie de l'Orient latin » comme l'appelle justement René Grousset, faisait perdre aux états de Terre Sainte leur dernière chance de garder des territoires sur l'Oronte.

La campagne de Sheïzar paraît devoir se situer à la fin de 1157 (16). Nour ed din fit occuper Sheïzar par un de ses émirs, puis se rendit sur place pour faire restaurer les fortifications et il y installa son fidèle ministre Ibn ad-Daya. Après avoir quitté Sheïzar, les Francs avaient occupé la citadelle d'Apamée, mais cette occupation ne devait être que passagère.

Ainsi l'armée chrétienne avait échoué devant Chastel de Ruge, elle s'était retirée avant de donner le dernier assaut contre Sheïzar, elle avait pris Apamée sans combat. Le roi de Jérusalem ne pouvait laisser retourner son beau-frère en Flandre sans qu'il eût participé à un vrai succès militaire.
Il décida donc les princes alliés à conduire l'armée au siège de Harrenc (Harim), grande Place-forte, à peu de distance du Pont de Fer sur l'Oronte, placée sur la route d'Alep à Antioche et qui de février 1098 à juillet 1149, avait défendu l'approche d'Antioche contre les attaques des troupes d'Alep.
Ce fut la dernière entreprise d'envergure, le dernier siège important mené par une grande armée franque contre une puissante forteresse au-delà de l'Oronte. Le siège commença le 25 décembre 1157. Guillaume de Tyr a raconté comme aurait pu le faire un témoin oculaire les détails de ce siège. Cette fois enfin l'entente des Princes Francs était absolue, les opérations furent menées avec méthode, chaque chef avec son contingent avait son quartier d'attaque, les machines de siège furent montées en bonne place et le bombardement fut efficace. L'émulation se manifestait entre ces groupes de combattants. La garnison d'Alep ne bougeant pas, les fourrageurs de l'armée franque pouvaient en toute sécurité aller chercher des vivres jusqu'aux portes de la grande cité musulmane.

On reconnut que la forteresse de Harrenc était bâtie sur un tertre peu élevé « une mote fête à main » de terre rapportée (17), donc un véritable Tell artificiel, qu'il serait facile de miner. On décida donc de construire des chaz c'est-à-dire des échafauds mobiles dont la charpente supérieure serait couverte de peaux d'animaux fraîchement écorchées pour protéger du feu ces machines destinées à abriter les mineurs. On alla tout alentour chercher du bois pour faire des échelles et des tiges pour faire des claies.
Quand les chaz furent construits, les mineurs y entrèrent et on les fit avancer jusqu'au tertre, tandis que tous les mangonneaux effectuaient en même temps un bombardement intense. Les chefs et les servants rivalisèrent d'ardeur, si bien que ce siège qui, normalement aurait dû se poursuivre pendant un an, dura moins de deux mois. « Un jor avint, dit le traducteur de Guillaume de Tyr, que une de noz grosses perrières que l'en claime Chaable (18) gitoit dedenz la ville granz pierres de que l'une aconsut (atteignit) le chevetaine del chastel... »
Les Francs se rendirent compte que le commandant de la place avait été tué lorsqu'ils virent le désordre qui se mettait parmi les défenseurs. Aussi l'attaque fut encore renforcée, et les assiégés capitulèrent dans les premiers jours de février 1158 (19). Le roi de Jérusalem remit à Renaud de Châtillon la Forteresse de Harrenc qui depuis la première croisade avait dépendu de la Principauté d'Antioche. Renaud restaura les fortifications et y installa une forte garnison (20).

Bientôt celui-ci, profitant d'une rechute de maladie de Nour ed din, dirigea maintes expéditions de pillages dans les territoires d'outre-Oronte saccageant, nous dit Ibn al-Qalanisi, forteresses et villages.

Sur ces entrefaites une alliance s'était établie entre Manuel Comnène et Baudouin III qui en septembre 1158 épousa Théodora Comnène, nièce du Basileus. Cette entente entre les deux souverains mit Renaud de Châtillon dans l'obligation de reconnaître la suzeraineté byzantine sur Antioche où l'Empereur fit une entrée triomphale le jour de Pâques 12 avril 1159. L'empereur pour justifier son intervention en Syrie avait promis son concours contre les Musulmans.
Il décida donc avec Baudouin III et Renaud de Châtillon une levée de troupes pour aller combattre Nour ed din. Celui-ci apprenant ces mouvements envoya dans tous ses territoires des ordres de se préparer à la guerre (21). Il fit commencer la construction d'un avant-mur à Alep, il fit démanteler des places qui, trop lointaines, risquaient de tomber aux mains des Francs qui les utiliseraient, ainsi Khoros à l'Ouest de Kilis.

Pendant ce temps les forces chrétiennes se concentraient à une journée de marche d'Antioche, entre Imm et le gué de la Balaine sur le Nahr Afrin que Claude Cahen (22) a fixé définitivement au Nord d'Artah, près du village de Bellané. Il y avait là un fort, tout près de la frontière musulmane.
Nour ed din, fort effrayé par ce rassemblement de combattants grecs et francs, offrit à l'Empereur de rendre plusieurs milliers de prisonniers francs parmi lesquels se trouvaient des seigneurs de haut lignage tels que Bertrand, fils d'Alphonse-Jourdain, comte de Toulouse, en captivité à Alep depuis onze ans et le grand maître du Temple, Bertrand de Blancafort, pris deux ans plus tôt ; Manuel accepta (fin de mai 1159) et aussitôt renonça à ses projets guerriers. Nour ed din ayant exécuté son offre, l'empereur lui fit de beaux présents et avec l'armée grecque se mit en route dès le mois de juin pour regagner ses Etats.

Il semble que vers ce temps, le Prince d'Antioche disposant de ses troupes reprit au Nord de Bellané le Fort de Cheih el-Hadid, qu'il fit des raids en direction du Roudj et qu'il reprit le château d'Arcican (23) près de Djisr esh Shoghr. En novembre 1160, toujours téméraire et féru de rapine, il va faire une razzia de troupeaux dans la contrée d'Aïntab. Au retour ramenant ses prises qu'encadraient ses cavaliers assez dispersés, les Francs sont assaillis par une troupe musulmane commandée par Ibn ad-Daya (24). Presque tous sont faits prisonniers. Renaud de Châtillon ne devait être libéré qu'en 1176.

Lors de la prise de Renaud de Châtillon, le fils du Prince d'Antioche Raymond de Poitiers et de la Princesse Constance, Bohémond III était mineur. Constance voulait garder le pouvoir. Mais le roi de Jérusalem confia la régence de la Principauté au Patriarche Aimery de Limoges. Il avait auparavant conclu une trêve avec Nour ed din.

Sur ces entrefaites l'Empereur Manuel envoya à Antioche des ambassadeurs pour négocier son mariage avec Marie d'Antioche, fille de la Princesse Constance. Celle-ci qui recherchait l'appui byzantin accepta avec joie et le mariage eut lieu à Sainte-Sophie de Constantinople le 25 décembre 1161.

Revenons aux projets que Nour ed din ne cessait de former contre les Francs. A la suite d'un tremblement de terre qui, en août 1161, avait endommagé quelques forteresses de la Principauté d'Antioche le sultan d'Alep était allé attaquer Harrenc, mais la garnison de la forteresse résista et des troupes franques, arméniennes et grecques vinrent harceler Nour ed din qui fut obligé de se retirer. En même temps le roi Baudouin faisait augmenter les fortifications de Djisr el-Hadid (25). A cette époque (1161-1162) Nour ed din parvint à reprendre Arcican et le détruisit (26).

Baudouin III mourut le 16 février 1162 ; son frère cadet, Amaury Ier, lui succéda sur le trône de Jérusalem.
En 1163 les Barons d'Antioche ayant expulsé la Princesse Constance, remirent le gouvernement de la Principauté à son fils Bohémond III.

Les revers et les succès alternent pour Nour ed din dans sa lutte, contre les Francs. En 1163 il s'attaqua au comté de Tripoli et vint avec son armée camper dans la plaine de la Boquée au pied de la montagne que couronne le Crac des Chevaliers, se préparant à assiéger cette puissante forteresse (27). Mais les Francs avertis de sa manoeuvre avaient réuni des troupes qui, profitant de la chaleur du milieu du jour où les soldats musulmans dormaient sous leurs tentes, tombèrent à l'improviste sur le camp, faisant un grand massacre. Nour ed din parvint à grand peine à s'enfuir.

L'année suivante, août 1164, Nour ed din prenait une éclatante revanche. Pour renforcer ses troupes il avait fait appel à son frère Qotb ad-Din, atabeg de Mossoul, et aux princes ortoqides. Il marcha contre Harrenc pour en faire le siège. Les Francs eux aussi s'étaient rassemblés : Bohémond III, Raymond III de Tripoli et leurs chevaliers et sergents étaient accompagnés de Constantin Coloman et de Thoros avec leurs contingents grecs et arméniens ainsi que d'Hospitaliers et de Templiers. Cependant l'armée musulmane était beaucoup plus nombreuse que l'armée chrétienne. Quand celle-ci approcha, l'atabeg d'Alep s'éloigna de Harrenc pour l'attirer vers la Plaine d'Artah.
Malgré l'opposition de Renaud de Saint-Valéry, seigneur de Harrenc (28), et de Thoros qui devinèrent un piège les Francs suivirent les troupes musulmanes. Ils campèrent à Sofaif (Safsaf) (29) entre Harrenc et Imm. Puis quand les deux armées furent au contact, les troupes d'Alep et de l'ortoqide Qara Arslan prirent la fuite jusqu'à Imm. La chevalerie franque, renonçant enfin à la poursuite, rebroussa chemin, mais pendant ce temps l'armée de Mossoul avait massacré l'infanterie chrétienne. Encerclée par les deux corps musulmans, l'armée franque eut plus de dix mille tués, au dire de Kamal ad-din et une quantité des leurs furent faits prisonniers parmi lesquels les principaux chefs, le Prince d'Antioche et le comte de Tripoli, Constantin Coloman, Hugues de Lusignan et le gouverneur du Crac (30). Seuls Thoros et son frère Mleh avec leurs Arméniens échappèrent au désastre (11 août 1164).
On a conservé une lettre d'un dignitaire de l'Ordre du Temple Guy Foucher, adressée au roi de France Louis VII (31) lui racontant le désastre : le jeune Prince d'Antioche et les autres chefs captifs conduits à Alep ; soixante chevaliers du Temple tombés sur le champ de bataille ; Antioche privée de défenseurs et n'ayant pas plus de deux mois de vivres ; le Patriarche Aimery se dépensant sans compter, s'exposant à la mort, approvisionnant les forteresses, distribuant tout ce qui est nécessaire à la subsistance des habitants.
Le lendemain de la bataille, 12 août, Nour ed din prenait possession de la forteresse de Harrenc. Sagement il s'abstint de marcher sur Antioche car si la ville eût été prise facilement, la citadelle aurait résisté et obtenu le secours des Byzantins. Il se contenta d'envoyer quelques troupes faire des incursions jusqu'aux Ports du Soudin et de Lattaquié.

Désormais l'Oronte formait à l'Est la frontière de la Principauté d'Antioche.

Lorsqu'en novembre 1164 le roi de Jérusalem Amaury revint de sa deuxième campagne en Egypte, il trouva fort menacée la Principauté d'Antioche dont le Prince était en captivité. Son beau-frère Thierry d'Alsace, comte de Flandre, venait d'arriver pour la quatrième fois en Terre Sainte avec des renforts.
Appelé à l'aide par la noblesse d'Antioche, le Roi s'y rendit en hâte accompagné du comte de Flandre. Il organisa la défense, renforça les cités et les châteaux et négocia la rançon de Bohémond III. Nour ed din, redoutant une intervention de Manuel Comnène qui venait d'épouser la soeur de Bohémond, remit en liberté le Prince d'Antioche dès l'été 1165.

Bohémond se rendit à Constantinople auprès de l'Empereur qui le reçut fort honorablement, mais l'obligea, malgré l'opposition du clergé latin, à introduire à Antioche un patriarche grec qui jouirait des mêmes honneurs et privilèges que le Patriarche latin. Celui-ci, Aimery de Limoges, en signe de protestation quitta Antioche et se retira dans le château de Cursat (32) qui faisait partie de la mense du Patriarcat latin. Il devait y résider jusqu'en 1170.

Nous arrivons à l'époque dont René Grousset a souligné l'importance en parlant de « la fatale date de 1168 (33) » qui marque un tournant des Croisades. C'est en cette année que Saladin devient maître de l'Egypte. La Syrie franque se trouva désormais enfermée entre les forces d'Alep et de Damas, où commandait Nour ed din, et celles du Caire.
La Cour de Jérusalem s'alarma de cette menace. « Les Francs furent remplis d'épouvanté » écrit Ibn al-Athir (34). Au début de 1169 une grande assemblée des principaux du royaume latin se réunit et décida d'envoyer des ambassadeurs aux plus grands princes d'Occident pour obtenir la levée d'une nouvelle croisade. Leurs démarches échouèrent complètement. L'un d'eux, l'archevêque de Tyr rentra tristement en Terre Sainte après un voyage de deux années « et n'aporta ne secours ne espérance (35). » Après la mort de Nour ed din, 15 mai 1174, Saladin acheva l'encerclement des états Francs en réunissant sous son autorité, outre l'Egypte, les territoires de Damas (fin 1174), puis de Hama et de Homs (1175), enfin, plus tard, d'Alep (1183).

Voici encore des tentatives des Francs au-delà de l'Oronte

En août 1177 le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, cousin germain du roi Baudouin IV, arrivait en Terre Sainte avec des troupes flamandes. Raymond III de Tripoli voulut profiter de ces renforts pour aller attaquer Hama (novembre 1177), mais devant la résistance énergique de la garnison, l'armée chrétienne leva le siège au bout de quatre jours. A son tour le Prince d'Antioche Bohémond III demanda au comte de Flandre son aide pour aller assiéger Harrenc que les Francs avaient perdue en 1164.

Localisation du château d'Harrenc (Hârim)
Localisation du château d'Harrenc (Hârim) - Sources : René Dussaud

L'armée croisée arriva devant la place à la fin de novembre 1177. Alors qu'elle croyait pouvoir s'en emparer facilement, elle se heurta à une défense acharnée et il fallut monter une importante artillerie. Au début, les servants des mangonneaux attaquèrent avec vigueur et l'on préparait déjà les échelles pour l'assaut. Les mineurs ayant foré des galeries sous la citadelle, une muraille s'abattit et les écrasa. Les combattants, pris de panique, renoncèrent devant la menace de nouveaux éboulements. L'ardeur tomba, le siège traîna. Le Prince d'Antioche et le comte de Flandre, s'en désintéressèrent. Dans le camp ils jouaient aux dés et aux échecs, puis ils allaient se divertir à Antioche, démoralisant ainsi leurs meilleurs capitaines. Les assiégés reprirent courage. L'atabeg d'Alep, As-Salih, put faire pénétrer des renforts dans la Place et envoya une troupe inquiéter le camp ennemi ; elle battit des fourrageurs francs à Atma, dans le Djebel Seman, à l'Est du gué de la Balaine. Après plusieurs mois de vains efforts, l'armée franque décampa en mars 1178 (36).

Cette décevante entreprise militaire pour le succès de laquelle le généreux Baudouin IV avait envoyé un fort contingent de combattants faillit entraîner la perte du royaume. En effet Saladin, revenant d'Egypte lors du début du siège de Harrenc et voyant que la Palestine était dégarnie de troupes, envahit brusquement le Sud de la Judée. Le roi eut le temps d'aller s'enfermer dans la citadelle d'Ascalon. Saladin, sûr de la victoire, jugea inutile de s'attarder à l'assiéger et laissa ses lieutenants piller la plaine côtière. Mais alors qu'il se préparait à marcher sur Jérusalem, Baudouin, ayant rassemblé toutes ses forces, écrasa l'armée musulmane à Montgisard (Tell Djezer) à 6 km au Sud-Est de Ramleh. Saladin faillit être tué. Cette rencontre eut lieu le 25 novembre 1177. Ce fut pour les Francs une éclatante victoire. Renaud de Châtillon, ancien prince d'Antioche, libéré de captivité en 1176 et devenu par son mariage avec Etiennette de Milly, seigneur de la terre d'Outre-Jourdain, s'y couvrit de gloire.

Saladin acheva ses conquêtes dans la Syrie musulmane en se faisant céder en juin 1183 Alep par Imad ad din Zengi II, représentant de la dynastie Zengide à laquelle la population de cette cité était fort attachée.
Restait l'importante place-forte de Harim qui gardait le territoire musulman à la frontière de la Principauté d'Antioche. Elle avait pour gouverneur Sarkhuk, un vieux mameluk de Nour ed din, qui refusait de reconnaître le nouveau maître d'Alep. Il fit même appel aux Francs d'Antioche. Mais, malgré son opposition, la garnison de Harim ouvrit ses portes à Saladin le 24 juin 1183 (37).
Le Prince d'Antioche fut fort effrayé de cette nouvelle conquête si proche de ses Etats. Craignant une attaque imminente contre Antioche il partit en hâte pour la Palestine et prenant avec lui au passage le comte de Tripoli il alla demander du secours au roi de Jérusalem alors à Saint-Jean d'Acre. Celui-ci lui promit son aide et lui donna aussitôt trois cents chevaliers et sergents montés qui le suivirent à Antioche.
Heureusement Bohémond III put conclure une trêve avec Saladin et le comte de Tripoli fit de même.
Mais ce ne fut qu'un répit et bientôt allait se produire le désastre de Hattin.

>>> Suite >>>
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Les suite du désastre de la deuxième Croisade

1. Claude Cahen, page 382.
2. Non identifié.
3. A Yaghra près du Nahr Yaghra et au bord d'un petit lac se trouvait un village de pêcheurs chrétiens. Nous proposons de situer le Fort à Qastal Qara Yaghra alors que Dussaud le place un peu plus au Sud. Le site connu depuis l'antiquité est tout proche des marécages qui prolongent au Nord-Est le lac d'El-Amq appelé aussi Lac d'Antioche. Yaghra se trouvait sur un chemin qui le reliait à l'Est au Fort franc de Cheih al-Hadid ; à l'Ouest avec la forteresse franque de Trapesac (Darb Sak) que l'on gagnait en une journée de marche en franchissant le Qara Sou au Pont de Taha Ahmed. Voir Dussaud, page 435-439. — René Grousset, tome II, page 272. — Claude Cahen, page 136, 382.
4. Michel le Syrien, livre I, XVII, ch. X, éditions Chabot, III, page 288.
5. Guillaume de Tyr, à propos de la mort de Raymond, écrit : « occisus est... inter urbem Apamiam et oppidum Rugiam in eo loco quod dicitur Fons Muratus. » Traduction : « Ce advint entre la cité de Paumiers et le chastel de Ruge », livre I. XVII, c. 9, Historiens occidentaux des croisades, tome I B, page 771-3. — Voir Claude Cahen, page 161, note 57 et page 383, note 10, qui cite Ibn Furat III, 14 r° et situe le combat plus au Nord-Ouest au-delà de Nepa. [Claude Cahen, note 10 : Et non au-delà d'Inab comme on a cru ; le lieu du combat est appelé Fons Muratus par les Latins, Ard al-Hatîm par Ibn Furat, topographiquement précis.]
6. Claude Cahen, page 153 signale qu'on voit près de cette localité les ruines d'un Fort.
7. Guillaume de Tyr, livre I, XVII, c. 10, Historiens occidentaux des croisades, tome I B, page 774-5. — Voir Claude Cahen, page 382 à 384.
8. Michel le Syrien, I. XVII, ch. 12, éditions Chabot, III, page 295.
9. René Grousset, tome II, page 284-307. — Claude Cahen, page 384-9.
10. Aujourd'hui Châtillon-Coligny (Loiret). Le village est dominé par un haut donjon, sans doute de la fin du xne siècle.
11. Guillaume de Tyr, page 835. — Michel le Syrien, traduction Chabot, III, page 314. — traduction arménienne de Michel le Syrien, Documents arméniens, tome I, page 349. — Michel le Syrien, livre I, XVIII, en. IV, éditions Chabot, III, page 314. — Colonel Jacquot, Antioche, tome I, page 150. — Voir René Grousset, tome II, page 334-5. Cahen, page 392.
12. Michel le Syrien, éditions Chabot, III, page 315. — René Grousset, tome II, page 335-7.
13. Claude Cahen, page 395, note 1.
14. Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des croisades, tome I, page 847. — René Grousset, tome II, page 379.
15. Ibn al-Qalanisi, page 342.
16. Guillaume de Tyr, livre I, XVIII, c. 19, Historiens occidentaux des croisades, tome I B, page 852-853, traduction d'Eracles. — René Grousset, tome page 382-386. — Claude Cahen, page 397-398.
17. Ce tertre en effet a été aménagé de main d'homme mais il fut à la fin du xne siècle revêtu d'un glacis de pierre de moyen appareil par le sultan d'Alep Malik Zahir Gazi : voir Van Berchem, Voyage en Syrie..., page 229-238, qui considère qu'il ne reste plus trace de travail franc à la forteresse de Harim où tout ce qui subsiste du Moyen Age paraît être dû à des architectes musulmans.
18. Chaable, Chatble (latin cadabula) grosse perrière.
19. Ibn al-Qalanisi, page 344.
20. Guillaume de Tyr, livre I, XVIII, c. 19, Historiens occidentaux des croisades, tome I B, page 852-3.
21. Ibn al-Qalanisi, page 344.
22. Guillaume de Tyr, livre I, XVIII, c. 25, Historiens occidentaux des croisades, tome I B, page 864 « vadum balenae... » Grégoire le prêtre, Historiens arméniens, tome I, page 189 situe Bala à la limite des territoires d'Alep. Cahen, page 135-136. On cherchait cette position à environ 35 km au Nord-Est près d'un Pont de l'Afrin. -— Voir Dussaud, page 229. A noter qu'entre Imm et Bellané où étaient réunies les troupes, il n'y a qu'une distance de 9 km. Dans le récit des marches de la première croisade en 1097 Raoul de Caen, Historiens occidentaux, tome III, page 641, cite deux fois Balena: Jam proxima fluvio qui Balenae oppidi jugera irrigat...» et page 650 : « vallem propinquam tenebat Flandriae comes, in qua Balena, Bathemolin, Corsehel, Barsoldan oppida erant. »
23. Claude Cahen, page 404.
24. Claude Cahen, page 405 et note 1.
25. Claude Cahen, page 407-408.
26. Grégoire le Prêtre, Documents arméniens, I, page 199 : Nour ed din alla assiéger le formidable château Ardzkhan qui se rendit à composition. Il le démolit et le détruisit de fond en comble. Plus tard il est encore question d'Arcican : en 1193 Saladin céda à Bohémond III d'Antioche une part des revenus des districts limitrophes d'Antioche, c'est-à-dire le territoire entre le lac d'Antioche et d'Arcican. Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens orientaux des croisades, tome V, page 91.
27. L'armée franque était composée d'Hospitaliers du Crac et de Templiers, de chevaliers de Poitou et de l'Angoumois commandés par Hugues de Lusignan et Geoffroy Martel qui avaient débarqué à Antioche et de combattants grecs sous les ordres du duc de Cilicie Constantin Coloman. Cette bataille est figurée sur une fresque ornant un mur d'une chapelle de l'Ordre du Temple à Cressac (Charente). Une réplique de cette peinture est exposée au Musée des Monuments français. Michel le Syrien raconte en détail cette bataille, éditions Chabot, tome III, page 324.
28. Claude Cahen, page 398, 408 et 540. — Voir Michel le Syrien, livre I, XVIII, ch. 10, éditions Chabot, III, page 325. — Robert de Torigny, année 1164. M. G. Historiens Scriptores, tome VI, page 508 et 514.
29. Kamal ad-din, Histoire d'Alep, traduction Blochet, Revue de l'Orient Latin, tome 1895, 4, page 539-540.
30. Ibn al-Alhir, Histoire des atabegs de Mossoul, Historiens orientaux des croisades, tome II, page 220-223 et Kamel..., Historiens orientaux des croisades, tome I, page 538-540. — Guillaume de Tyr, page 896-897. — Voir René Grousset, tome II, page 459-464. — Claude Cahen, page 408-409 et note 9.
31. Dom Bouquet, Recueil des Histoire des Gaules et de la France, tome XVI, page 62-64, n° CXLVII ; Paris, in-folio 1614.
32. A 14 km au Sud d'Antioche. Appelé Qal'at Qoseïr, Qal'at es Zau, Qalat el-Akd : carte d'Antioche de 1944 : Kalei Kasi, altitude 379 m. — Voir Michel le Syrien, livre I, XVIII, ch. 11, éditions Chabot, III, page 330.
33. René Grousset, tome II, page 535.
34. Ibn al-Athir, Histoire des atabegs de Mossoul, Historiens orientaux des croisades, tome II, 2, page 258-9.
35. Guillaume de Tyr, page 960.
36. Guillaume de Tyr, I. XXI, c. 20-24. Historiens occidentaux des croisades, tome I B, page 1037-47. — Ibn al-Athir, Historiens orientaux des croisades, tome l, page 631-632. — Ibn Chaddad, Historiens orientaux des croisades, tome III, page 63-4. — Imad ad-din, dans Abou Chama, Historiens orientaux des croisades, tome IV, page 191. — Kamal ad-din, dans Revue de l'Orient Latin, tome IV, 1896, page 149-152. — Michel le Syrien, livre I, XX, c. 7, éditions Chabot, tome III, page 374-6. Gesta Henrici... édit., Stubbs, 1867, I, page 130-1. Voir René Grousset, tome II, page 648. — Claude Cahen, page 419.
37. René Grousset, tome II, page 720-721.


>>> Suite >>>
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Note : Claude Cahen, page 380 — La chute d'Edesse

La chute d'Edesse avait provoqué une émotion qu'exploita saint Bernard pour prêcher une seconde croisade. Celle-ci se distingue de la première par sa composition ethnique Français et Allemands, ni Anglo-Normands ni Italiens et son commandement le roi de France Louis VII et l'Empereur allemand Conrad III au lieu de barons. Elle se distingua aussi de la première croisade par sa réalisation, qui ne fut qu'une série de catastrophes.
Sa simple annonce avait déjà indirectement nui aux Francs.

Depuis que Mas'oûd de Qonya avait acquis le Djahân, il s'intéressait aux confins septentrionaux de la Syrie. Il n'avait pu les attaquer tout de suite, parce qu'il avait à résister à une série d'attaques de Manuel Comnène, qui cherchait à lui reprendre, au nord d'Antalya, des territoires dont les Turcs s'étaient emparés lors de la mort de Jean Comnène, et bénéficiait naturellement de l'alliance du Dânichmendite Yaghî-Siyân de Sîvvâs ; mais quand le Basileus apprit la préparation d'une croisade, il rentra chez lui et ne songea plus qu'à se rapprocher des Turcs, avec lesquels il signa la paix de 1147. Dès lors une partie des forces seldjouqides pouvaient être envoyées vers le sud-est, et des hostilités eurent lieu entre le fils de Mas'oûd, Qilîdj Arslân, et les Francs sur les confins de Mar'ach. Noûr ad-dîn en profita pour attaquer de son côté les possessions des Francs sur celles de leurs frontières qui le rapprochaient plus de Qilîdj Arslân, moins peut-être pour l'aider que pour circonscrire préventivement le domaine de ses éventuelles acquisitions. Il occupe, en des moments mal déterminés, Sînâb, Sal'ân et d'autres places au nord de 'Azâz d'une part, de l'autre, Artâh, Bâtriké, Bâsoûta, Chîh al-Hadîd, c'est-à-dire qu'il détient la ligne de communications directes de Tell-Bâchir à Antioche et tient la plaine d'Antioche même sous une perpétuelle menace ; peu après (octobre 1147), c'est au tour de Hâb et Basârfoût de tomber entre ses mains, lui livrant la clé du Roûdj ; en vain Raymond s'avançe-t-il jusqu'à Dânîth, faute de troupes assez nombreuses il doit se replier sur le Djabal Bârîsa, et en novembre Noûr ad-dîn achève la réduction du Djabal Banî'Oulaïm par la conquête de Kafarlâtâ ; c'est à ce moment qu'arrive en Syrie la nouvelle de l'approche d'une nouvelle croisade.

Ni Conrad III, ennemi des Normands d'Italie, ni Louis VII, mari d'Aliénor d'Aquitaine, nièce de Raymond d'Antioche et par conséquent également mal disposée pour Roger II, n'ayant accepté l'invitation de ce dernier de les transporter par mer, la croisade repassa, comme la première, par Constantinople. On ne pouvait donc pas éluder la question de ses rapports avec Byzance. Comme jadis Alexis Comnène, Manuel subordonnait son aide à la promesse de restitution aux Grecs des territoires qui seraient conquis ; seulement la présence, à la tête des Croisés, d'un roi et d'un empereur, ce dernier égal juridique du Basileus, rendait impossible une demande d'hommage, et diminuait par conséquent les facilités de contrôle de Manuel sur les croisés ; aussi les vit-il venir avec une grande méfiance. De leur côté les Francs, nourris des sentiments rapportés de la première croisade contre les Byzantins, refusèrent le concours de l'armée grecque ; leurs déprédations achevèrent de les faire mal voir, et, lorsqu'ils furent passés en Asie Mineure, il se noua une véritable alliance de fait entre les populations chrétiennes et les Turcs, qui aboutit à la destruction d'une partie des croisés ; Louis VII parvint à Antioche avec une moitié de son armée primitive, Conrad, par mer, à Jérusalem, avec une poignée d'hommes. De cette première étape de là croisade, les possibilités d'une collaboration franco-byzantine sortaient condamnées pour plusieurs années et la domination turque en Anatolie consolidée.

Le second acte, qui se joua à Antioche, ne fut pas plus heureux. Arrivés en Syrie, qu'y feraient les croisés ? Chacun naturellement tirait à soi, et de Jérusalem, où l'on espérait l'acquisition de Damas, on pressait Louis VII de venir rejoindre Conrad; d'autres ambassades arrivaient de Tripoli et de Tell-Bâchir, et Raymond essayait d'entraîner le roi de France à profiter de la panique causée à Alep par la nouvelle de son arrivée pour une attaque brusquée sur cette ville. Cette dernière requête était assurément la plus judicieuse, car Noûr ad-dîn était autrement dangereux pour les Francs que Mou' in ad-dîn qui savait Noûr addîn, malgré leur réconciliation officielle, prêt à profiter de ses moindres embarras. Et n'était-ce pas la puissance zenguide qui avait été la cause de la croisade ?

Mais Louis VII, ignorant des choses syriennes, ne songeait qu'à accomplir son voeu de croisé en allant au Saint-Sépulcre; un incident privé précipita sa décision : Aliénor n'aimait pas son mari, et elle était séduisante et coquette; Raymond essayait de profiter de sa parenté avec elle pour influencer Louis VII en faveur de ses projets, puis, lorsqu'il vit la vanité de ses efforts, pour se venger en l'encourageant dans ses intentions de divorce; Louis VII crut qu'il s'y ajoutait entre eux des relations coupables, et, emmenant de force Aliénor, partit brusquement d'Antioche, sans prendre congé du prince, et gagna Jérusalem. Aucun contingent antiochien ne devait l'y rejoindre. Aucun contingent tripolitain non plus, car à Tripoli avait débarqué un corps provençal, commandé par Alphonse Jourdain, et, celui-ci étant mort empoisonné, son fils Bertrand accusa le comte Raymond de l'avoir fait supprimer comme rival possible. La croisade se révélait Comme un facteur de désunion.

La fin fut pire encore. Les croisés attaquèrent Damas. Euneur fit appel à Saïf ad-dîn de Mossoul et à Noûr ad-dîn, qui, on pense bien, ne se firent pas prier. Euneur n'en demandait d'ailleurs pas plus, et évita de les laisser arriver jusqu'à Damas; il fit sentir aux Francs le danger qu'eût présenté pour eux l'unification de la Syrie sous Noûr ad-dîn, et les Francs de Syrie firent lever le siège (juillet 1148). Ceux d'Occident, ne comprenant rien aux choses du pays, les accusèrent de lâcheté; le fils d'Alphonse Jourdain pendant ce temps entrait en guerre contre Raymond II, et ce dernier, pour le déloger d'une place qu'il avait occupée, fit appel à Euneur et Noûr ad-dîn; les croisés se refusèrent à plus rien faire pour les Francs de Syrie. Beau résultat en vérité, et qui d'un coup anéantissait, avec le prestige de la croisade, une des raisons que Noûr ad-dîn et les Musulmans avaient cru avoir de ne pas pousser les Francs à bout.

On s'aperçut immédiatement de cette conséquence dans l'ardeur qu'apporta Noûr ad-dîn à combattre les Francs du nord. Il n'attendit même pas la levée du siège de Damas pour les attaquer, les sachant réduits à leurs propres forces. On le voit attaquer Joscelin, qui vient personnellement solliciter sa clémence, et peut-être faire un raid vers Arzghân; après l'affaire de Tripoli dès la fin de septembre il enlève al-Bâra. A un moment indéterminé, sans doute en représailles des attaques récentes de Qilîdj Arslân sur Mar'ach, Raymond d'Antioche conduit un raid vers le nord; Mas'oûd sollicite une diversion de Noûr ad-dîn, qui va occuper le bas Nahr al-aswad (Koûmîth; 'Anâqib, Marâsya, Yaghrâ). Là, il est vrai, il a trop présumé de son étoile. Raymond, entre temps revenu et se trouvant à Djabala, accourt en compagnie de son allié le chef assassin kurde 'Ali b. Wafâ, surprend Noûr ad-dîn campé sous Yaghrâ sans méfiance, et, à la suite d'un combat où la situation des musulmans a été compromise par un accès de jalousie de Chîrkoûh contre Ibn ad-Dâya, le réduit à fuire en abandonnant tous ses bagages (novembre). Mais ce ne fut là qu'un heureux coup de main, d'où ne résulta , aucune reconquête importante; Noûr ad-dîn ayant sans peine refait ses forces à Alep, put dès le printemps refouler Raymond venu razzier le Djabal Laïloûn, puis inquiéter Apamée.

Le pire fut que Noûr ad-dîn ne se trouva pas le seul à profiter du désastre des Francs, ni Antioche la seule à en souffrir. Joscelin II, d'abord indifférent à la mort de son ancien ennemi, ne tarda pas à s'éveiller à un sentiment plus juste de la situation. Renaud de Mar'ach mort sans héritier, il avait annexé son fief, mais n'avait pu pour autant en organiser la défense ; et attirés par cette circonstance, simultanément arrivaient au nord Mas'oûd le Seldjouqide, au nord-est Qara Arslân l'Artouqide. Dès l'été 1149, Mas'oûd enlevait Mar'ach dont le clergé et la garnison, malgré les clauses de la capitulation, furent massacrés sur la route d'Antioche ; puis il allait prendre Sâm et Douloûk et dévaster les environs de Tell-Bâchir.

Joscelin cette fois put l'écarter par un tribut, parce que Baudouin III envoyait en hâte, sous son connétable Onfroi de Toron, un renfort vers Tell-Bâchir, et surtout sans doute parce que Noûr ad-dîn agit en médiateur . Les rapports de ce dernier avec Mas'oûd sont un jeu savant : de Mar'ach, le Seldjouqide avait demandé l'aide de Noûr ad-dîn, qui, ne pouvant refuser de secourir un musulman contre des chrétiens sans désavouer toute sa politique, lui envoya Chîrkoûh ; et certes il ne pouvait que gagner à l'affaiblissement des Francs sur leur frontière nord. Mais on conçoit qu'il n'en tenait pas moins à éviter l'installation de Mas'oûd en Syrie et soit à l'éloigner de conquêtes plus méridionales soit à les opérer avant lui. D'où sa médiation à Tell-Bâchir.

En même temps Kara Arslân de Hiçn Kaïfâ et Khartpert qui, délivré par la mort de Zengi de ses inquiétudes djéziréennes, n'avait plus de raisons de ménager les Francs, enlevait Bâboûlâ à son seigneur arménien, puis attaquait Gargar, dont il poursuivit les habitants en fuite jusque dans la montagne de Mar Barçauma ; l'année suivante, il reparaissait devant Gargar et Tighenkar ; en vain Joscelin envoyait-il contre lui, avec Basile de Gargar, un autre Arménien, Grégoire de Kiahtâ et Hiçn Mançoûr, et le Franc Mahieu de Kaïsoûn : ils furent pris par Qara Arslân, et les deux seigneurs arméniens durent accepter l'échange de leurs châteaux contre des places que leur donna Qara Arslân à l'intérieur de ses états (début de 1150).

Dans l'hiver 1149-1150, Joscelin remporta peut-être un succès sur Noûr ad-dîn mais sans lendemain. De toute façon, ses états étaient parcourus en tous sens par des Turçomans ; en avril 1150, comme, il se rendait à Antioche, il se trouva accidentellement séparé de son escorte et, entre 'Azâz et Cyrrhus, pris par des Turcomans, qui le livrèrent à Noûr ad-dîn; il fut enfermé à Alep, où, après avoir eu les yeux crevés par ordre de Noûr ad-dîn, il devait mourir après neuf ans de dure captivité.

Alors ce fut la curée, et en deux ans à peine tout disparut de ce qui restait du comté d'Edesse. Dès 1150, Timourtach de Mardin, rivalisant avec son cousin de Hiçn Kaïfâ, enlevait Samosate, Bîra, Khouroûç, Kafarsoûd, et établissait sa suzeraineté sur Qal'at ar-Roûm, abandonnée par la femme de Joscelin au Catholicos Grégoire Bahlavoûnî comme plus capable de la défendre que le seigneur arménien antérieur, Michel. Timourtach se serait ainsi constitué une nouvelle province si, à la faveur de la distance, son gouverneur à Bîra ne s'était soulevé peu après l'avènement de son fils Alpî et n'avait fait appel à un autre Artouqide, Chihâb ad-dîn ibn Ayâz, qui reconnut la suzeraineté de Noûr ad-dîn.

De leur côté, Noûr ad-dîn et Mas'oûd attaquaient Tell-Bâchir, qui devait revenir au second comme dot de la fille de Mas'oûd, qu'il épousait. Mas'oûd prit alors prétexte d'une sédition dans ses états pour laisser Noûr ad-dîn seul au siège, mais enleva Kaïsoûn, Behesnî, Ra'bân, Marzbân au successeur de Mahieu, Renaud; il remit le tout, ainsi que Mar'ach, à son héritier présomptif Qilîdj Arslân. Noûr ad-dîn, renonçant pour l'instant à Tell-Bâchir, prit 'Azâz, Cyrrhus (juin), puis, après une diversion estivale sur le Krak des Chevaliers, Tell-Khâlid et Hiçn Kerzîn avec le Nahr al-Djauz (octobre).

Si vaillante que fût la femme de Joscelin, mère de Joscelin III encore enfant, si forte Tell-Bâchir, où affluaient les réfugiés, la situation en devenait de plus en plus critique; il n'était plus possible de communiquer avec Antioche que par la route détournée de 'Aïntâb et Marri, et combien de temps cette route même, menacée au nord et au sud, résisterait-elle ?

C'est alors qu'intervint Manuel Comnène. Loin de renoncer aux visées syriennes de son père (il intervenait au même moment en Cilicie), il vit dans la triste condition des Francs une occasion de réaliser des progrès de leur côté. Constance d'Antioche, restée veuve avec deux fils en bas âge, cherchait déjà, semble-t-il, comme plus nettement plus tard après la captivité de son second mari Renaud, à s'appuyer, en partie pour échapper à la tutelle jérusalémite, sur Manuel Comnène, prolongeant en somme la politique des dernières années de Raymond. Une négociation se noua, ayant pour but de faire acheter par les Byzantins les places possédées encore par Béatrice au nom de son mari Joscelin. Baudouin III accourait alors pour parer au danger causé par la capture de ce dernier. Il n'avait pas été consulté, mais, conscient de l'impossibilité de défendre longtemps Tell-Bâchir, il vit dans la solution byzantine un moyen soit de se procurer une aide, soit de ne pas laisser aux Francs la responsabilité de la défaite totale; de toute façon mieux valait les Grecs que les Musulmans. La vente fut conclue; il ne restait plus qu'à rapatrier les garnisons franco-arméniennes et leurs familles.

Lamentable exode s'il en fut. Les familles franques attachées depuis deux générations à leur nouveau terroir, les Arméniens trop liés à leur domination pour affronter les Byzantins ou les musulmans, durent s'arracher de leurs maisons, emportant hâtivement leurs affaires, pour suivre dans sa retraite l'armée amenée par Baudouin III pour installer les Grecs et ramener les Francs. On passa par 'Aïritâb, qu'Onfroi de Toron et Robert de Sourdeval demandèrent en vain au roi de leur inféoder. Noûr ad-dîn, informé de la retraite, accourait le harceler, et, pris entre lui et les lieutenants seldjouqides de Douloûk, les Francs auraient couru un gros danger s'ils n'avaient pu se réfugier à temps dans 'Aïntâb. Il n'en fallut pas moins repartir, toujours harcelé par Noûr ad-dîn. Du moins Baudouin àvait-il organisé la marche avec maîtrise, encadrant les convois entre lui-même en tête, Raymond de Tripoli et Onfroi en queue, les chevaliers d'Antioche sur les flancs, avec défense formelle de se laisser attirer par l'ennemi hors des rangs; quand les Francs furent engagés dans la montagne, la poursuite devint plus difficile pour les musulmans, qui manquaient de vivres, et les chrétiens purent atteindre la région de Marrî et de là gagner Antioche.

Noûr ad-dîn ne voulut pas cependant s'être dérangé en vain, et alla prendre Rawandân, malgré une diversion du « comte » grec de Tell-Bâchir vers Tell-Khâlid, dont le gouverneur musulman le battit. Ce ne fut alors l'affaire que de quelques mois d'expulser les Grecs des quelques places qu'ils avaient pu occuper. Au printemps de 1151, Mas'oûd vint s'emparer de 'Aïntâb. De son côté Noûr ad-dîn, tout en se dirigeant vers Damas où l'appelaient d'autres ambitions, faisait assiéger Tell-Bâchir par Hasan de Manbidj, qui réduisit la forteresse par la famine en juillet 1151. De l'ancien comté d'Edesse il ne restait plus rien.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 5 : Claude Cahen, page 161 — Fons Muratus

C'est près de là, dans la plaine, qu'il faut placer le Fons Muratus, de Guillaume de Tyr, XVII, 9, Ard al-Hatîm des sources arabes, où fut battu et tué Raymond, en 1149 ; le récit de la bataille (en particulier Ibn Furat, III, 14 r°) exigé une localisalion sur le chemin de retour d'Inab vers Tell Kachfâhân et non dans la montagne au-delà d'Inab, comme le croit Dussaud, page 167.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 6 : Claude Cahen, page 153 — Tell'Ammâr-Darkoûch

Les petits massifs de l'ouest ne sont traversés que par des chemins d'intérêt local, mais comprennent des bourgades toujours actives. Dans le Djabal Dovili, on signale dans notre période Salqîn, d'où des chemins rayonnent vers Djisr al-Hadîd, Hârim, Armenaz, et Tell'Ammâr-Darkoûch ; et Tell 'Ammâr, au-dessus de laquelle, à quelques kilomètres au nord-est, sont les ruines d'une petite forteresse. Mais le vrai chef-lieu de la région est, entre le Djabal Dovili et le Djabal A'lâ, Armenâz, d'où l'on communique facilement avec Salqîn, Djisr al-Hadîd, et Hârim, au sud, avec Tell 'Ammâr, Ma'arra-Miçrîn, et avec le Roûdj par une large vallée sèche où le Bîr at-Tayyîb (carte d'Etat Major : Bîrar-Menaz !) marquait la limite du district (Le Strange pages 386, 482).
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 13 : Claude Cahen, page 395 — Renaud contre Alep

Claude Cahen, page 395 note (1) : Ibn Furat, III, 66 r° (Noûr ad-dîn contre Antioche, 1155), Qal. G 325 et I F., III, 94 r° (Renaud contre Alep, rattrapé vers Hârim et battu par Ibn ad-Daya; celui-ci enleva ensuite Bourdj ar-Raçâça, resté sans doute a un seigneur local). D'après I. A. At., 194 K 137 (H 5013), Hârim, qui ne serait pas devenue possession de Noûr ad-dîn en 1149, aurait été attaquée par lui en 1156. Cette date est impossible pour le récit même d'I. A., outre qu'il est en contradiction avec les faits de 1157-1158 sur lesquels il ne peut y avoir de doute : I. A. dit que Hârim appartenait à Bohémond, ce qui en droit est vrai, mais en fait prouve, d'après la comparaison avec toutes les informations musulmanes sur cette période, qu'il ignore Renaud de Châtillon, et se comprend par conséquent mieux après la capture de ce dernier en 1160, qui rend effectif le principat de Bohémond. Après la victoire de Noûr ad-dîn, I A., cite des vers qui impliquent que Hârim, auparavant, n'appartenait pas aux Francs : ces vers ont donc été faits dans une autre circonstance. A. Ch. attribue ces vers à Ibn Mounaïr, qu'il croit mort en 1153 mais qui paraît être mort en réalité en 1158, et peut donc les avoir composés lors du raid en 1156, où Renaud fut battu près de Hârim. Quant au récit même de, I. A., on remarquera qu'il est très proche de celui qu'il donne en 1162 et peut donc n'en être qu'un double.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 13 : Claude Cahen, page 398 — Renaud contre Baudouin III

Ceux-ci choisirent comme objectif Chaïzar. Renforcés par Thoros, ils poussèrent activement le siège, et en quelques jours occupèrent la ville basse, dont la population était démoralisée. La citadelle, bien que défendue par une bande d'Assassins qui avaient espéré s'en emparer à la faveur du tremblement de terre, paraissait devoir succomber vite, lorsqu'éclata un de ces dissentiments stupides dont l'histoire féodale offre trop d'exemples : Baudouin III désirait donner Chaïzar à Thierry, qui avait les ressources nécessaires pour la défendre ; Renaud, rappelant que Chaïzar avait souvent payé tribut à Antioche, demandait l'hommage de Thierry ; Thierry ne pouvait admettre, lui comte de Flandre, de prêter hommage à un petit seigneur comme Renaud. Bref, le siège fut abandonné, et les Francs se bornèrent à occuper en route, de façon toute provisoire, la citadelle d'Apamée. Toutefois le dissentiment n'alla pas plus loin. A la place de Chaïzar on attaqua Hârim (décembre). Le siège fut bien conduit, avec mangonneaux, tours, soldats répartis en groupes ayant chacun leur tâche, tandis que les fourrageurs allaient impunément chercher des vivres jusqu'aux portes d'Alep. Le gouverneur du château ayant été tué par un mangonneau, la garnison musulmane capitula (février 1158). Redressement appréciable pour la sécurité d'Antioche et dont on conçoit que Thierry ait tiré un certain orgueil. Pour le moment il se retira dans le royaume avec Baudouin; Hârim devait être concédé à un de ses compagnons, Renaud de Saint-Valéry.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 24 : Claude Cahen, page 404 — Reprise du château d'Arcican

Ce n'est pas que l'expédition byzantine eût été pour eux sans aucun profit. La peur d'une intervention grecque empêchera pendant plusieurs années Noûr ad-dîn d'exploiter à fond ses succès contre les Francs, et l'on va voir que les contingents grecs laissés en Cilicie apporteront plusieurs fois à ces derniers un appui non négligeable. Les pèlerins gagnaient au rétablissement de l'unité de domination de Constantinople à Antioche par l'Anatolie méridionale. Les forces franques d'Antioche pouvant être exclusivement tournées contre l'Islam, quelques raids heureux furent opérés par Renaud vers le Djabal Soummâq; il résulte aussi de la suite des événements qu'à ce moment ou en 1157 furent récupérés Chîh al-Hadîd et Arzghân, ce qui assura la défense du 'Amouq et de l'Oronte.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 26 : Claude Cahen, page 407-408 — Djisr el-Hadid

On voit mal comment Noûr ad-dîn profita de l'affaiblissement des Francs d'Antioche causé par la captivité de Renaud. Il semble s'être borné au début à quelques raids sur le 'Amouq et Chîh al-Hadîd, il à l'établissement de Turcomans sur la frontière d 'Artâh. Lorsque Baudouin vint à Antioche, une trêve fut conclue. Toutefois en août 1161, un tremblement de terre ayant, endommagé quelques places antiochiennes, il vint attaquer Hârim ; la place était de taille à résister, et des troupes franques, arméniennes et grecques étant venues le harceler, tout en se refusant à un engagement décisif, il dut aux approches de l'hiver se contenter d'un partage des revenus du district. En même temps Baudouin avait fait développer les fortifications de Djisr al-Hadîd. Au sud seulement Noûr ad-dîn avait réussi à reprendre Arzghân, et à lancer de là un raid vers, Lattakié, auquel les Francs essayèrent vainement de répliquer par une diversion contre Alep (7). Dans l'ensemble, l'appui jérusalémite et grec protégeait efficacement Antioche. En 1162-1163, Noûr ad-dîn, occupé à réduire le seigneur arabe de Qal'a Dja'bar ou à combattre les Francs de Syrie centrale, n'inquiéta plus Antioche. En 1163, il fut surpris sous le Krak des Chevaliers par une armée comprenant, outre des Francs de Tripoli, des Antiochiens aux ordres de Robert Mansel et des Grecs amenés par mer par Coloman. La situation des Francs paraissait donc satisfaisante.

C'est alors que survint le désastre de 1164. Amaury, on le verra, était engagé dans une expédition en Egypte, où il combattait Chîrkoûh, que Noûr ad-dîn y avait envoyé. Pour sauver son lieutenant du danger qu'il courait, le prince turc résolut d'opérer une puissante diversion à l'autre extrémité des possessions franques, et, la campagne de Chîrkoûh ayant diminué ses effectifs, il avait fait appel à son frère Qotb ad-dîn de Mossoul et aux Artouqides. Ainsi pourvu de forces nombreuses, il vint reprendre le siège de Hârim abandonné trois ans plus tôt. A la coalition musulmane, les chrétiens répondirent par la coalition qui venait de faire ses preuves au Krak : à Bohémond et Raymond de Tripoli s'adjoignirent Coloman et Thoros, ainsi que des Temrpbers et des Hospitaliers, au total six cents chevaliers contre le double ou le triple du côté musulman. A leur approche, Noûr ad-dîn se retira, comme d'Inab en 1149. Contrairement à leur tactique de 1161, les Francs, malgré les conseils de Renaud de Saint-Valery, le poursuivirent. Attirés par lui dans la plaine d'Artâb, où il pouvait sans gêne profiter de sa supériorité numérique, les Francs chargèrent l'aile droite occupée par les Alépins et les Artouqides, qui avaient ordre de fuir ; mais pendant la poursuite, le reste des musulmans massacra les piétons francs ; au retour des chevaliers, ceux-ci furent encerclés, décimés, Bohémond, Raymond, Coloman et bien d'autres pris; seuls Thoros et son frère Mleh purent fuir (11 août 1164). Le butin ramené par les contingents djéziréens répandit en Orient la gloire de Noûr ad-dîn, des lettres pressantes des Francs à Louis VII la connaissance de leur nouveau désastre, le plus grave, en apparence, qu'ils eussent encore subi en bataille rangée.

Les conséquences n'en furent pas immédiatement aussi terribles qu'on eût put craindre, parce que Noûr ad-dîn, après avoir reçu la capitulation de Hârim, et envoyé des bandes piller jusqu'à Souwaïdiya, se détourna vers le sud et, afin de dégager plus promptement l'Egypte, alla enlever Bânyâs au roi de Jérusalem, préférant des succès méridionaux à une conquête de la Syrie du Nord qui eût risqué d'amener une réplique byzantine. Indirectement, Byzance sauvait donc pour le moment Antioche. Il n'en restait pas moins que la frontière était ramenée définitivement à l'Oronte, comme avant les succès de Renaud, que la chevalerie antiochienne était réduite à une poignée d'hommes, bref que la principauté ne pouvait plus prétendre jouer dans la politique syrienne qu'un rôle de second plan. Les circonstances allaient lui permettre de le jouer pendant plus de deux décades dans une relative sécurité.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Note 36 : Michel le Syrien — Siège d'Harrenc (Hârim)

Chapitre X — De l'époque à laquelle Boémond, fils de Bedawi, régna à Antioche, et Amaury, roi de Jérusalem, entra pour la seconde fois en Egypte. A cette époque Ya'qoub-A[r]çlan mourut, et aussi le maphrien Ignatius. A cette époque les Francs furent battus près de Harîm, et le seigneur d'Antioche et (celui) de Tripoli furent pris.

Après que Raynald 3 eut été pris par les Turcs et enfermé à Alep, sa femme, à qui appartenait Antioche, qu'elle avait reçue en héritage de son père, prit l'autorité sur cette ville et elle la gouvernait. Elle avait un fils qui était parvenu à sa majorité, mais elle ne lui permettait aucunement de gouverner, et les grands en étaient scandalisés. Et comme 5 [elle était molestée par les grands, elle manda à l'empereur des Grecs, qui était son gendre, de venir et qu'elle lui livrerait la ville. Le patriarche et les grands en eurent connaissance, et ils firent venir Thoros de Cilicie. Celui-ci entra à Antioche; il chassa la reine de la ville, et affermit le fils de celle-ci sur le trône.

La même année, Nour ed-Dîn, ayant réuni une nombreuse armée de Turcs, alla faire le siège de Hesn Akrad, afin de pouvoir envahir et piller la région de Tripoli. Un jour, vers midi, comme le peuple des Turcs se reposait sous ses tentes, les croix des Francs apparurent tout à coup, et une grande terreur s'empara des Turcs. On rapporte que quand Nour ed-Din vit les enseignes des Francs, il se précipita hors de sa tente, en chemise et sans manteau, et sauta sur son cheval qui était attaché, selon l'usage. Un Curde s'avança et coupa les entraves du cheval, et Nour ed-Dîn put s'enfuir et se sauver. Les Francs saisirent le Curde et le tuèrent; ils passèrent beaucoup de Turcs au fil de l'épée ou les enchaînèrent et les emmenèrent à Tripoli.

En l'année 1475, Ya'qoub-Arslan mourut subitement à Kiangar (1), qui est sur les rives du fleuve Halys. Il eut pour successeur Ismaël, son petit neveu. Celui-ci prit pour femme la veuve de Ya'qoub-Arslân, qui était la fille du sultan.
1. Le texte de Barhébre porte : « sur le fleuve Kângar qui est sur les rives du fleuve Halys. »

Nour ed-Dîn mit le siège contre Harim. Alors cinq princes se réunirent : le prince d'Antioche (Bohémond III), le comte de Tripoli (Raymond le Jeune), Thoros de Cilicie, le grec Doucas (Constantin Calaman, gouverneur grec de Cilicie) de Tarse, et le Maître des Frères, avec environ treize mille cavaliers et piétons.

Ils se rencontrèrent avec Nour ed-Dîn et les Francs furent honteusement taillés en pièces (11 août). Le comte, Doucas et le prince furent faits prisonniers et furent emmenés enchaînés à Alep. Tous les Frères furent tués. Thoros se sauva à Antioche, où le patriarche des Francs fit un grand deuil : il brisa les semantra et fit cesser les prières. Nour ed-Dîn s'empara de Harim et du couvent grec de Siméon. Il fit les moines captifs avec tous les gens du pays.

Note 36 : Claude Cahen, pages 418, 419 — Siège d'Harrenc (Hârim)

Une compensation eût pu être acquise au désastre si l'expédition égyptienne avait réussi, mais il n'en fut rien. La date avait été choisie de façon à correspondre à l'arrivée d'un croisé, le comte Philippe de Flandre (août 1177). La conduite de celui-ci fut étrange et néfaste. Il refusa la régence que lui offrait Baudouin IV, qui était lépreux, et s'opposa à tout autre candidat. Puis il n'accepta de participer à l'expédition égyptienne qu'avec tant de retard et de conditions que finalement la flotte et l'or byzantins reprirent la route de Constatinople sans avoir servi à rien.

Philippe avait-il été manoeuvré par Raymond de Tripoli et Bohémond III auxquels une campagne égyptienne ne pouvait rien rapporter ? Il accepta en tous cas de venir passer l'hiver à Antioche.

Pour ne pas compromettre les rapports, Baudouin IV lui donna un renfort, avec lequel, après un raid sur Hamâh, il gagna Chaïzar, où Bohémond le rejoignit pour décider d'une campagne. Les circonstances invitaient à tenter de reprendre Hârim. Saladin écarté, les chefs d'Alep s'étaient disputés, le vizir arabe Ibn al-'Adjamî avait été assassiné à l'instigation de Gumuchtekîn, puis celui-ci arrêté par aç-çâlih sous l'inculpation de négociation secrète avec les Francs. Hârim lui appartenait. La garnison, refusant de reconnaître le gouverneur envoyé à sa place, fit appel aux Francs, comme moyen de pression sur aç-çâlih; elle n'en refusait pas moins de se soumettre à eux. Saladin étant retenu en Egypte par la crainte de la descente byzantine, Bohémond jugea que s'il attaquait Hârim nul ne pourrait la secourir. L'entreprise fut décidée (novembre).

Elle s'annonçait bien. A Bohémond et au comte de Flandre s'étaient joints Raymond de Tripoli, Roupen, des Hospitaliers et des Templiers. Pour montrer leur résolution de ne pas partir avant la victoire, ils construisirent des huttes de branchage, des canaux pour l'écoulement des pluies d'hiver. D'autre part Saladin, venu en hâte tenter une diversion sur la Palestine, fut battu par Baudouin IV et réduit à fuir en Egypte, si bien que la tranquillité des assiégeants ne devait pas être troublée. Mais ces beaux débuts furent sans suite. Dans l'oisiveté du siège, les princes ne songèrent bientôt plus qu'à s'amuser, les croisés occidentaux à profiter des plaisirs tout proches que leur offrait Antioche. Puis Philippe en voulut à Bohémond de l'avoir éloigné de Palestine au moment d'une victoire sur Saladin. L'attaque est mal menée, des mines s'éboulent, les soldats se découragent tandis que les assiégés reprennent courage. Des troupes d'aç-çâlih défont des fourrageurs francs près d'Alma, introduisent peut-être même, des renforts dans Hârim, dont la garnison ne fait plus maintenant de difficulté à le reconnaître. Aç-çâlih offre une indemnité, le partage des revenus du 'Amouq, menace en cas de refus de se réconcilier avec Saladin; le comte de Flandre parle de partir, les Templiers insistent pour l'acceptation des propositions alépines. Les Francs se retirent et, quelques jours plus tard aç-çâlih entre à Hârim (mars 1178). Il n'est pas utile de dire que Philippe n'avait pas gagné dans l'affaire un redoublement de prestige; il fit ses Pâques à Jérusalem, et s'embarqua à Lattakié pour Constantinople.
Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Campagne de Saladin en 1188

On sait que Saladin, ayant écrasé les forces chrétiennes à Hattin le 4 juillet 1187, avait dans les mois suivants envahi la Palestine et le littoral libanais s'emparant de Beyrouth et de Giblet (Byblos). Jérusalem avait été prise le 2 octobre. Sauf quelques forteresses et le grand port de Tyr, tout le royaume était tombé en son pouvoir. L'année suivante, confiant la surveillance du territoire occupé et des places qui résistaient encore, à son frère Malik al-Adil, il était parti avec une puissante armée à la conquête des Etats francs de Tripoli et d'Antioche. Venant de Damas il alla camper le 30 mai 1188 sur une colline en face du Crac (1). Il passa là tout un mois cherchant en vain de quel côté il pourrait l'attaquer. Se rendant compte de la résistance que la forteresse était capable d'opposer, il renonça à l'investir (2). Puis il se porta devant Tortose ; du 3 au 8 juillet il saccagea la ville basse dont la population s'était enfuie, s'empara d'une tour mais il échoua devant le donjon que défendirent avec acharnement les chevaliers du Temple. Il fit passer son armée devant Margat sans attaquer cette place (3). Il incendia Valénie (Banyas), puis le 16 juillet occupa le port de Djebelé. Le 23 juillet il s'emparait de la citadelle de Lattaquié après un siège acharné. La lutte était si proche qu'on se lançait des pierres à la main (4).

La ville très luxueuse fut saccagée et les émirs de Saladin emportèrent les revêtements de marbre des maisons pour en orner leurs demeures (5).
Le 26 juillet le Sultan arrive accompagné de son fils al-Zahir, Prince d'Alep, devant la grande forteresse de Saône (Sahyoun) qu'ils assiègent en mettant en action, sur deux positions, plusieurs mangonneaux. Après une résistance héroïque la Place capitule le 29 juillet (6).

Saladin envoie aussitôt ses lieutenants attaquer les Forts du voisinage qui dépendaient de Saône. Le samedi 30 EL-Aïo (Qal'at el-Aïdo) (7) est pris. Ce fort est à 15 km au Nord de Saône. Ses ruines dans le Djebel Ghillif dominent la vallée du Nahr Aïdo, affluent du Nahr el-Kébir Nord.
Le dimanche 31 les Musulmans prennent DJAMAHIRïYOUN, probablement Daguiriyoun (carte ottomane) écrit Darharayoun (carte 50.000e Haffé) à 7 km au Nord-Ouest de Saône.
Le lundi 1er août le château de BALATONOS (= Qal'at Mehelbé) à 10 km au Sud de Saône est pris sans combat, les Francs l'ayant évacué.

Ibn Chaddad (8), contemporain de Saladin, cite el-Aïdo et Balatonos, mais remplace Djamahiriyoun par FIHA. René Dussaud page 151 identifie ce fort de Fiha avec « l'actuel Qal'at Fillehin » ; malheureusement il n'a pas situé ce lieu sur sa carte. Faut-il proposer Jiblaya, à 6 km au Sud-Ouest de Saône (carte 50.000e Haffé) entre ce château et Balatonos ?

Pendant que ses lieutenants font ces prises, Saladin quittant Saône le 30 juillet marche avec ce qui lui reste de troupes vers les châteaux jumelés de Shoghr et Bakas (9) situés dans la montagne à 5 km au Nord-Ouest de Djisr esh Shoghr et à 2 km de l'Oronte, dominant de très haut son affluent le Nahr el-Abiad.
Le sultan fait étape à el-Qourshiyé (10), au confluent du Nahr el-Kébir et du Nahr Qourshiyé, à l'Ouest de Qal'at el-Aïdo, puis va camper à Tell Kashfahan qu'Aboul Féda (11) dit à une course de cheval de Shoghr et Bakas ; Ibn esh Shina ajoute que Hisn Tell Kashfahan se dressait près d'une rive de l'Oronte tandis qu'en face sur l'autre rive s'élevait Hisn Arzeghan = Arcican.

Dussaud a insisté sur ce Tell Kashfahan (12) qu'il voyait avec raison à l'Ouest de l'Oronte, mais il n'a pu le situer exactement. Or on trouve, sur la carte au 50.000e Jisr esh Chorhour, à la place suggérée par Dussaud, entre la ville et l'Oronte un lieu-dit Aïn el-Hachchâché qui doit être la transposition de Kashfahan. Ce lieu est dominé par un sommet : Aïn el-Tell. Là doit être le Tell Kashfahan où campa Saladin avant d'aller attaquer BAKAS puis SHOGHR. Le sultan s'empara du premier le 5 août et du second le 12 août (13).

Pendant son opération contre Shoghr et Bakas, Saladin avait envoyé son lieutenant Ghars ed-din Kilidj s'emparer de SHAQIF KAFAR DOUBBIN (14), position très forte occupée par des Arméniens, dominant la rive gauche de l'Oronte à 13 km au Nord de Djisr esh Shoghr. Puis Saladin rejoint ses troupes le 16 août et envoie le 17 son fils al-Zahir attaquer la forteresse de SARMANIYA (15) à 11 km au Sud de Djisr esh Shoghr. Elle fut prise et rasée.
Pendant ce temps Saladin marchait sur BOURZEY (Qal'at Berzé) (16) qui, à 7 km au Sud de Sarmaniya se dresse sur un sommet au-dessus de la plaine du Ghab bordant l'Oronte. Il y arriva le 20 août. Après une résistance désespérée qu'admirent les chroniqueurs arabes les Francs se rendent le 23 août (17). C'est le même jour que Sarmaniya tombait.

Après quoi Saladin passant par Darkoush se rendit au Pont de fer sur l'Oronte, puis de là il partit pour Darbsak (franc Trapesac).
Voici les châteaux conquis par Saladin sur la rive gauche de l'Oronte mentionnés par plusieurs chroniques arabes. Ibn al-Athir (18) cite aussi certaines de ces places : Sahyoun, Balathonos, Alidhoun (el-Aïd), Djamahertin, Bakas et Shoghr, Burzaïh (19), Sermaniyé. Il ajoute qu'après avoir pris Burzaïh, le sultan se rendit au Pont de fer sur l'Oronte.

Il nous faut maintenant consulter les chroniqueurs chrétiens.

Observons qu'à part Sahyoun ces châteaux pris par Saladin ne figurent guère que dans les écrits arabes. Nous ignorons comment les Francs désignaient el-Aïd, Djamahiriyoun, Fiha, Balalonos, Shoghr et Bakas, Shaqif Kafar Doubbin.

L'Estoire d'Eracles (20) est très brève sur ces conquêtes. « Saladin... ala en la terre de Cilice illuecque prist la cité de Gibel et la Roche et le chastel de Saône et la Garde... » La lettre d'Hermenger (21), proviseur de l'Ordre de l'Hôpital, adressée au duc d'Autriche Léopold, nous signale quatre castra munitissima pris par le Sultan : Saône, Garda, Cavea, Rochefort. Il convient de faire des hypothèses pour les trois derniers. Nous venons de voir que la Garde est mentionnée par Eracles. Cahen propose de la situer à Shoghr et Bakas, parce que la prise de cette position est signalée, comme dans les textes arabes aussitôt après Saône et que Saladin sachant sa force défensive voulut l'attaquer lui-même. Son hypothèse nous paraît justifiée. Ajoutons la remarque d'Ibn al-Athir que les forteresses de Shoghr et Bakas « étaient situées sur le chemin de la plaine que l'on suit pour arriver des villes musulmanes de la Syrie à Lattaquié et à Djabala... » C'était donc un chemin que les Francs devaient fermer à l'envahisseur et le nom de La Garde paraît bien convenir à cette position fortifiée.

Quant à Cavea Claude Cahen (22) propose de l'identifier avec Shaqif Kafar Doubbin, de même que le château de Beaufort est appelé Qal'at esh Shaqif : Aboul Feda (tome I, page 245) dit qu'une partie de Beaufort consiste en cavernes creusées dans le roc. On pourrait citer d'autres caveae qui en arabe correspondent à Shaqif, ainsi la Cavea de Tyrum est appelée Shaqif Tiroun.
Ajoutons que dans l'acte de 1168 par lequel Bohémond III d'Antioche fait des dons à l'Hôpital on rencontre Cavam... Levoniam, Tala, Bachfela et Gaigon. Or ces quatre localités citées après Cava, s'échelonnent au Sud de Shaqif Kafar Doubbin si nous avons raison d'identifier Levonia avec Houénié Qastal, Tala avec Tell Aali, Bachfela avec Beqfala, et Gaigon avec Kaikoun.
Enfin Claude Cahen propose d'identifier Bourzey avec Rochefort ; ceci s'accorde bien avec les chroniques arabes (notamment Beha ed din et Abou Chama) qui attestent la prodigieuse puissance défensive de cette place.
Enfin un texte arménien (23) cite quelques-unes des places prises par Saladin « les forteresses les plus redoutables : celle qui porte le nom de Seyhoun, Garmir l'invincible (que nous croyons pouvoir identifier avec Djamahiriyoun), Bourzaie dont la force est au-dessus de tout examen, Bekas l'inexpugnable forteresse terrible hors de toute atteinte, et les places environnantes et celle appelée K'ar (rocher) et qui est admirable, laquelle porte aussi le nom de Schough'r. »

* * *

Après avoir conquis toutes ces forteresses au Sud d'Antioche, Saladin partit avec son armée vers le Nord pour attaquer les deux ouvrages qui défendaient le défilé du col de Beylan conduisant d'Alexandrette à travers l'Amanus : au Nord-Est, au-delà du lac de Amq, TRAPESAC (Darb-Sak, Terpesek) dominant le cours du Qara Sou ; au Sud-Est le château de Baghras que les Francs appelaient GUASTON, Gaston, Gastin, qui doit être une transposition du grec Castron. Ces deux positions étaient gardées par des chevaliers du Temple.

Trapesac ayant été attaqué le 2 septembre ceux-ci repoussèrent tous les assauts puis ne recevant pas de secours du Prince d'Antioche, Bohémond III, la Place capitula le 16 septembre (24). Puis Saladin conduisit ses troupes contre Baghras. Le Prince, démoralisé par les succès du Sultan, ne fit aucun effort pour venir en aide à la garnison et l'autorisa à ouvrir ses portes aux assiégeants, ce qui eut lieu le 28 septembre (25).

Nous donnons ici des extraits de la lettre désolée adressée en octobre 1188 au duc d'Autriche Léopold par Hermenger (26) « Provisor » des Frères de l'Hôpital qui résume la campagne victorieuse de Saladin : « In presenti estate nefandus Saladinus civitatem Tortosam, excepta Templariorum turri, funditus evertit et, civitate Valanie igne consumpta, in partes Antiochie secedens Gabulum et Laodiceam civitates famosissimas et Saonam, Gordam (ou Gardam ?), Caveam, Rochefort castra munitissima et usque ad portas Antiochie sibi vendicans Tarpesac et Gaston (Baghras) ultra Antiochiam obsedit et coepit et sic toto principatu, excepto Margato nostro munitissimo, vastato fere et perdito... »

Deux ans plus tard, Saladin apprend les préparatifs de la troisième croisade et l'arrivée en Cilicie de Frédéric Barberousse et de son armée, fait démanteler la forteresse de Baghras pour empêcher l'ennemi de l'utiliser contre lui.
Il y avait à peu de distance au Sud d'Antioche une forteresse le « Castrum Patriarchae », le château de GURSAT que Saladin épargna moyennant une forte somme d'argent que lui versa le Patriarche Aimery de Limoges. Le Sultan renonça à attaquer Antioche qu'il jugea trop bien défendue, mais il voulut encore aller assiéger « un château de la terre d'Antioche », LA ROCHE GUILLAUME, car il venait d'apprendre qu'un chevalier franc nommé Jean Gale qu'il haïssait, se trouvait dans cette place.
Ce chevalier ayant tué son seigneur lige qu'il avait surpris avec sa femme avait dû fuir en terre sarrasine. Saladin l'avait bien accueilli et lui avait confié son neveu pour faire son éducation militaire à la manière des Francs et lui « enseigner courtoisie. » Plus tard Jean Gale, désirant obtenir son pardon et rentrer chez les Francs, avait trahi Saladin en offrant aux Templiers de leur livrer son élève dont ils pourraient tirer du sultan une forte rançon. Ce qui eut lieu. Le chevalier emmena le jeune musulman oiseler, c'est-à-dire sans doute chasser au faucon, au voisinage du territoire Franc, et les Templiers se saisirent de lui. Ernoul et le Livre d'Eracles donnent de ces faits des récits analogues sauf qu'Ernoul dit que les Templiers enfermèrent le neveu de Saladin dans leur château de Saphet en Palestine tandis qu'Eracles parle de leur château de Baghras, ce qui paraît plus vraisemblable.

Saladin mit donc le siège devant la forteresse des Templiers de la Roche Guillaume, mais pendant qu'il s'y trouvait il reçut de Palestine des nouvelles alarmantes de la garnison d'Acre que le roi Guy de Lusignan, récemment libéré de sa captivité, était venu assiéger Acre avec des chevaliers recrutés à Tripoli et les premiers contingents avant-coureurs de la troisième croisade. Le sultan renonçant à assouvir sa rancune descendit donc vers le Sud (Chronique d'Ernoul). Il conclut une trêve de sept mois, d'octobre à mai, avec Bohémond III.

Il y a eu confusion à propos de ce château de la Roche Guillaume : Rey a pensé que LA ROCHE DE ROISSOL et LA ROCHE GUILLAUME étaient le même château et René Grousset l'a suivi (27).
Claude Cahen n'est pas de cet avis et nous ne le pensons pas non plus. Pour notre part nous avons situé La Roche de Roissol à Qala au Sud d'Arsouz et du Ras Khanzir (28) et nous proposons de placer la Roche Guillaume à Hadjar Choghlan (aujourd'hui Tchivlan Kalé).

On remarquera que dans l'énumération des forteresses prises en 1188 par Saladin, la Roche de Roissol ne paraît pas mentionnée. Nous pensons pourtant qu'elle figure parmi les conquêtes du sultan citées dans un des manuscrits d'Eracles (page 6) : « Gibel (Djébelé), La Roche, Saône, la Garde, Gaston (Baghras) Trapesac, et ala assegier un chastel du Temple que l'on nommait la Roche Guillaume. » La Roche n'est pas citée ailleurs ; c'est peut-être après la prise de Djébelé et de Lattaquié que Saladin fit enlever cette place qui serait la Roche de Roissol.

Pour ce qui concerne la Roche Guillaume, c'est à la fin de la campagne, après avoir pris Trapesac et Baghras que Saladin qui sentait la fatigue de son armée et voulait en finir, se décida pourtant, pour exercer une vengeance, à tenter de s'emparer de la Roche Guillaume. Ceci nous fait penser que cette dernière étape le conduisit davantage vers le Nord.
L'identification de la Roche Guillaume et d'Hadjar Choghlan nous paraît acceptable, pour les raisons suivantes : Nous savons par certains textes que la Roche de Roissol et la Roche Guillaume étaient l'une et l'autre à l'Ordre du Temple.

En 1203 le roi Léon II de Petite-Arménie, ennemi juré des Templiers fit saisir par représailles leurs châteaux de la Roche de Roissol et de la Roche Guillaume (29).

Et Kamal ad din (30) nous apprend qu'Hadjar Ghoghlan avait appartenu aux Templiers et qu'en 634 (1236-1237) ils tentèrent de le reprendre, mais qu'ils furent repoussés par une troupe venue d'Alep.

Signalons en outre (31) qu'en 1298 une armée mamelouke s'empara de la Roche Guillaume puis d'autres châteaux entre autres celui de Servantikar. Ils entrèrent ensuite « en la terre d'Ermenie. » Ceci est une preuve de plus que la Roche Guillaume était un des châteaux les plus septentrionaux de la Principauté d'Antioche et nous avons signalé (32) l'importance de cette position stratégique.

>>> Suite >>>
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes - Campagne de Saladin en 1188

1. Beha ed-din Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 106-107. — Imad ed-din cité par Abou Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 349. — Kamal ad-din, Histoire d'Alep, Revue de l'Orient Latin, tome IV (1896), page 185.
2. Beha ed-din Ibn Chaddad, page 107-108.
3. Imad ed-din cité par Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens orientaux, tome IV, page 356-357. Voir plus loin pour plus de détails : Les Forteresses ; Margat.
4. Aboul Féda, Historiens orientaux, tome III, page 110.
5. Imad ed-din, Secrétaire principal de Saladin, qui avait vanté « cette ville de Laodicée, la plus belle du littoral, la mieux fortifiée... riche en édifices bien bâtis... partout des demeures en pierres de taille, des portiques de marbre aux arcades solides. Mais notre armée a ruiné cette prospérité et fait disparaître cette splendeur. Nos émirs s'emparant de ces beaux marbres les ont fait transporter dans leurs maisons en Syrie ». Cité par Abou Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 361-363.
6. Ibid., page 364-367.
7. Ibid., page 366-368. — Kamal ad-din, Revue de l'Orient Latin, 1896, page 187, écrit al-Ghid et signale ensuite la prise de Djamahiriyoun et de Balatonos.
8. Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 109 et suivantes.
9. Dussaud, page 161, carte IX A. B 3 : Khan el-Qourshiyé; Cahen, page 424 : Qouraichiya ; aujourd'hui Khan Bektache.
10. Aboul Feda, Géographie, trad. II b, page 38 et suivantes.
11. Voir Dussaud, page 158, note 2.
12. Sur le Tell Kashfahan voir Dussaud, page 157-161. — Cahen, page 158. — Dussaud, page 165 et 174-177, surtout, page 176 a proposé de placer le Chaslel de Ruge des Francs à Tell Kashfahan, donc sur la rive gauche de l'Oronte. Nous croyons qu'il s'est trompé.
13. Max Van Berchem, page 251-259. Voir plus loin notre Notice sur Shoghr et Bakas.
14. Imad ed-din, cité par Abou Chama, qui l'appelle Keferdebin, ibid.
15. Imad ed-din, cité par Abou Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 369-370. Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 310. Voir Dussaud, page 161 et n. 6 et 7.
16. Ibid., page 372 et suivantes.
17. Voir plus loin notre Notice sur Bourzey.
18. Ibn al-Athir, Kamal..., Historiens orientaux, tome I, page 723-30.
19. Ibn al-Athir ajoute que « le château de Bourzey est situé vis-à-vis de celui d'Afamiah (Apamée) avec lequel il partage par moitié le territoire avoisinant. Entre eux deux s'étend un lac formé par l'eau de l'Oronte et par des sources qui découlent de la montagne de Bourzey... »
20. Estoire d'Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 72, même récit page 122 d'après un autre manuscrit.
21. Lettre d'Hermenger au duc d'Autriche Léopold, dans Historia de expeditione Friderici imperatoris attribuée à Ansbert, édit. Anton Chroust, Quellen zur Geschichte des Kreuzzuges Kaisers Friedrichs, Berlin, 1928, Mon. germ. H., Scriptores 2. Germ. nova séries 8°, t. V, page 4.
22. Claude Cahen, page 161 ; il suggère aussi Darkoush qui avait aussi des grottes.
23. Grégoire G'dha, Elégie sur la prise de Jérusalem, Documents arméniens, tome I, page 302.
24. Imad ed-Din cité par Abou-Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 376-377.
25. Beha ed-Din Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 116-117.
26. Dom Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XVI, page 62-63, Paris 1814, in-folio.
27. Rey, page 350, place ce château près de Port Bonnel, donc près d'Arzouz. — Grousset, tome II, page 828, note 3.
28. Voir notre chapitre IV : Géographie historique de la Principauté d'Antioche. Après la chute d'Antioche en 1268 les chevaliers du Temple quittèrent la Roche de Roissol ; voir Claude Cahen, page 143 et Gestes des Chyprois, édit. G. Raynaud, page 190. — Continuateur de Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des Croisades, II, page 457. — Fl. Bustron, page 113. Chronique d'Amadi, éd. Mas-Latrie, première partie (1891), page 210 : « Li Templieri abandonorono li soi duo castelli Gaston (c'est-à-dire Baghras) et la Rocha de Russole et la terra de Porto Bonel. »
29. Claude Cahen, page 605-606.
30. Kamal ad-din, trad. Blochet, dans Revue de l'Orient Latin, tome V, page 95. Blochet ajoute en note que Yaqout mort en 1229, dit dans son Dictionnaire géographique que Hadjar Choghlan est une forteresse des Templiers située dans la montagne de Loukkam dominant le Lac de Yaghra.
31. Claude Cahen, page 144 d'après Gestes des Chyprois ; le Templier de Tyr, page 292.
32. Notre chapitre IV : géographie historique de la Principauté d'Antioche, page 70.


>>> Suite >>>
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Note 2 : René Dussaud page 151 — Fiha

Une série de places moins importantes prêtaient appui au château de Saone (1), notamment Balatonos, retrouvé par M. Hartmann dans l'actuel Qal'at Mehelbé (2). Cette forteresse surveillait l'embranchement de route qui se détachait de la route Oronte-Laodicée pour gagner Gabala. Dimashqi désigne cette dernière sous le nom de « port de Balatonos. »

M. Clermont-Ganneau a reconnu que Qal'at el-'Aidho était la ruine du même nom au nord-est de Sahyoun. Cette place est citée en même temps que Qal'at Djemahiriyin et Fiha. On localise généralement Qal'at Djemahiriyin ou Djemahariya (3) à el-Djermatiyé dans l'est de Djebelé, à onze kilomètres environ de cette ville ; mais d'après la marche des opérations de Saladin, en 1188, notée par 'Imad ed-din, il faut plutôt chercher cette place entre Qal'at el-'Aidho et Balatonos. Par contre, Beha ed-din, au lieu de Qal'at el-Djemahiriyin, cite Fiha. M. Clermont-Ganneau a cru reconnaître dans cette mention une méprise des copistes ; mais M. Hartmann maintient l'existence du château de Fiha.

Localisation de Fiha
Localisation de Fiha - Sources : René Dussaud

Quoiqu'il en soit de cette graphie, il faut observer qu'avant d'atteindre Balatonos, l'armée de Saladin a dû passer par l'actuel Qal'at Fillehin (Fellahin), appellation moderne qui pourrait représenter le site que Beha ed-din appelle Fiha et 'Imad ed-din, Djemahiriyin.

Il faut probablement attribuer à la même région Herbin et Caphar Mamel « vulgo dictae de la Vacherie. »
Dans le traité conclu en 1282 entre le roi Léon d'Arménie et le sultan d'Egypte, les possessions de ce dernier, au nord de Tripoli, sont citées en trois séries allant généralement du Sud au Nord : le château d''Akkar, Hisn el-Akrad, Marqab, Balanias, Baldé, Djebelé, Lataquié ; puis, plus à l'Est, la ville de Set, Balotonos, Sahyoun ; enfin, dans la plaine, Sheizar, Hama, Alep. Il suit de là que la ville de Set, qui n'a pas encore été identifiée, est située entre la côte et l'Oronte, non loin de Balatonos.

Sur le même versant qui incline vers l'Oronte, se dresse Qal'at Berze, retrouvé par Martin Hartmann qui transcrivait, suivant une prononciation locale défectueuse, Qal'at Mirzé. Van Berchem a identifié ce site avec Barzouya ou Bourzey, célèbre forteresse au temps des croisades. Cette dernière vocalisation que nous adopterons est confirmée par la mention dans Anne Comnène, attestant l'importance de la forteresse à l'époque byzantine. La montagne environnante était appelée el-Kheit.

Aboulféda et Dimashqi rapportent que Bourzey était séparée d'Apamée par un lac, constitué au moyen d'une digue. Les gens de l'endroit se livraient à la pêche qui rapportait à l'état, au temps de Dimashqi (vers 1300 J.-C.), 30.000 dirhem (4). La description que ces auteurs arabes donnent du site de Bourzey s'accorde en tous points avec celle de Strabon concernant la forteresse de Lysias. Aussi doit-on identifier les deux localités. Lors de la venue de Pompée en Syrie, Lysias était aux mains d'un partisan juif du nom de Silas qu'on délogea de son poste d'observation.
1. La dépendance de ces places par rapport à Sahyoun est attestée notamment par Ibn Shaddad dans Abou Shama, (Historiens Orientaux des Croisades, tome IV, page 365.
4. Imad ed-Din, (Historiens Orientaux des Croisades, tome IV, page 373), se félicite que la prise de Bourzey livre le lac aux musulmans d'Apamée.

Retour au texte
Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927

Rey - Balatnous et Djemahretein

2. Balatnous, château de la principauté d'Antioche et qui occupait le site de Mansio Platanus des itinéraires de l'époque romaine. Ce lieu, mentionné par Boha-ed-din, était au nord-ouest de Schoghr. Nous savons qu'il relevait de Saône, et qu'au moyen âge, Balathnous était renommé pour la beauté de ses jardins. Ce château paraît avoir été situé dans la vallée du Nahar-Zyaro. (Codice Diplomatico)
Sources : Les colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle par E. Rey. Editeur Alphonse Picard Paris 1883

3. Djemahretein, château élevé au bord de la mer, entre Djebleh et Lattakieh. C'est en vain qu'à deux reprises j'ai fait la route de Lattakieh à Djebleh, recherchant quelque ruine portant ce nom. J'ai trouvé les restes de trois édifices militaires.
Le premier, près de l'embouchure du Nahar-es-Senobar, nommé Kalaat-em-Medik.
Le second, à june lieue plus loin, un peu au delà de l'Ouad-er-Rous, est appelé Kalaat Mâline.
Le troisième, enfin, qui se voit fort près de Djebleh, porte le nom de Kharbet-ed-Dahab. Malheureusement, aucun de ces noms ne semble se prêter à une identification avec celui qui nous occupe.
Sources : Les colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle par E. Rey. Editeur Alphonse Picard Paris 1883

Note 6 : Claude Cahen, pages 158, 159, 160 — Hiçn Tell Kachfâhân

Le point où les deux routes traversent l'Oronte n'a jamais pu être très éloigné. du passage actuel (Djisr ach-Choughoûr) car en aval le fleuve entre dans une gorge et en amont est bordé de larges marécages; de plus, c'est juste à l'ouest de ce passage qu'est la tête de la vallée du Nahr al-Kébîr, par laquelle on descend sur Lattakié. Le pont actuel est ancien, non toutefois de notre période.

Tout près du passage était Hiçn Tell Kachfâhân (latin Mons Ceffa) (32). Nous savons en effet qu'elle se trouvait à une course de cheval de Choughr-Bakas, en face d'Arzghân sur la rive opposée de l'Oronte, enfin sur la route d'Antioche à Inab (et Ma'arra) (1). Le nom est aujourd'hui totalement inconnu; des quelques tells de la région, celui qui conviendrait le mieux est le très gros tell situé juste au nord de Djisr ach-Choûghoûr, sur la rive occidenlale de l'Oronte; mais il ne s'y trouve aucune ruine.

Est-ce à Tell Kachfâhân qu'il faut identifier le Chastel-Ruge des Francs ? L'existence de deux ou trois localités assez voisines désignées par les textes sous les formes mal précisées de Rugia, Rugea, Rubea, Robia, Roia, Ruiath, Roissa, Rusa, Roida, Oppidum Rugine (franc Chastel-Ruge) a enveloppé le problème d'une obscurité dans laquelle se sont perdus les chroniqueurs médiévaux les premiers, et dans laquelle il a fallu attendre Dussaud pour introduire un peu de clarté. Qu'il y a au moins deux localités, distantes de quatre milles, est sûr. L'oppidum Rugiae est la plus importante; nous savons qu'il se trouve sur la route d'Antioche à Ma'arra, ou à Chaïzar et par Inab et Apamée, tout près de l'Oronte, non loin d'Arzghân et Bezmechân, bref évidemment dans la région de Tell Kachfâhân. Et il faudrait certainement identifier les deux places si, dans la région de Darkouch ou Choughr-Bakâs, Kamâl ad-dîn ne connaissait un « Chaqîf ar-Roûdj », qui onomastiquement correspond mieux à Chastel-Ruge. Quant à la seconde localité désignée sous un nom voisin de Rugia, nous en reparlerons à propos du Djabal Soummâq.

De Tell-Kachfahân à Darkouch, l'Oronte coule dans une gorge d'où les chemins s'écartent pour passer sur les hauteurs voisines de l'une ou l'autre rive. Le chemin occidental est gardé, au-dessus de la traversée du Nahr al-Abyadh, en amont de la gorge de Bakfelâ (42), par la forteresse jumelle de Choughr et Bakâs. Celle-ci n'est pas connue avant les Francs, qui la construisiren, ou la développèrent sans doute dans la seconde moitié du XIIe siècle, après la chute de Tell-Kachfahân. Elle s'élève sur une arrête rocheuse taillée à pic sur cent mètres de hauteur de trois côtés, mais extrêmement étroite et même affaissée en son milieu, d'où la nécessité de diviser la forteresse en deux châteaux, celui de Choughr, le plus fort, à la pointe du rocher, et ceui de Bakâs du côté de la montagne d'où le séparait un fossé. Les restes actuels, assez délabrés, datent la plupart, comme en témoignent des inscriptions, de restaurations musulmanes du XIIIe siècle. Au nord de Choughr, près de Qaïqoûn, les routes d'Antioche et de Darkouch divergent; cette dernière passe à mi-chemin par Chaqîf Kafar-Doubbîn (Carte d'E. M. Cufru Din).

Sur la rive orientale, de petites collines s'interposent entre l'Oronte et la chaîne du Djabal-Wasît, prolongement du Djabal Dovili, qui le sépare du Roûdj. Là se trouvait, près du village moderne de même nom, le « formidable château » d'Arzghân (latin Arcican), souvent associé à Chastel-Ruge ou Tell-Kachfahân (2); il n'en reste aujourd'hui aucune trace. On traversait ensuite l'oued appelé encore Wadî abou Qal'a, et l'on arrivait à Bezmechân (latin Besmesyn, carte d'E. M. Mechmecham), puis à Chaqîf Balmîs (latin Cavea Belmys). Le chemin de Darkoûch montait alors sur la montagne, et atteignait un seuil où passaient aussi le chemin de Darkoûch au Djazr, et où, près de l'actuelle Tenariye, sont les ruines d'un château appelé aujourd'hui Toûrin.
1. Il est inutile de corriger avec Heyd, tome I, page 375 « Mons Ceffa », de Tafel 272 en « pons », puisque le nom indigène est Tell Kachfâhân.
2. Arzghân est la forme actuelle et Ibn Furat, II, 174 écrit Arzqân, qui correspond mieux au latin Arcican : carte d'E. M., Aïni el-Izân.

Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier

Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, publié par L. de Mas-Latrie, pour la Société de l'Histoire de France, 1871, page 254-256 et page 259. Chapitre XXII (page 254) Coment Saladin ala asigier la Roche Guillaume : Quant Salehadins ot esté une pièce devant Tortose, et il vit que il n'i poroit oevre faire, si s'en ala avant à une cité qui est à VII lieues d'illeuques, qui a à nom Valenie; se le prist et gasta qu'ele n'estoit mie fors. N'il ne vaut mie garnir, pour un castiel qui priés d'illeuc est de l'Ospital, en le montaigne et a à nom « Mergat. » Quand il se parti d'illeuc, si ala à une cité à VII liues priés qui a à non Gibel; si le prist et si le garni. Apriès si ala à une cité sor mer) qui a à non Li Lice priés d'Antioce ; si le prist et si le garni. D'illeuques s'en ala à Antioce, mais ne l'asega mie. Illueques oï dire Salehadins que uns nom, cui il haoit à mort, estoit dedans 1 castiel en le tière d'Antioce. Cil castiaux avoit à non li Roce Guillaumes. Et pour le haine de cel chevalier ala il assegier le castiel, nient pour autre cose... Cil chevaliers li flst mal encontre bien qu'il li avoit fait. Et si vous dirai comment. Cil chevaliers ocist son signeur lige en son païs pour chou qu'il le trova aveuc sa feme. Si l'en convint fuir. Si s'en ala à Salehadin, lui cinquismes de frères, et Salehadins le retinit mout bêlement, et si lor dona grans trésors et grans tieres et grans garnisons. Quant il ot une pièce esté aveuc les Sarrasins, si fut mout bien d'un neveu Salehadin... si l'emmena en le tiere de Crestiiens par nuit et le mit en un castiel du Temple qui a à non Saffet. Il lor donna le moitié de la raençon cel vallet, pour lui garentir envers les parens son signour qu'il avoit ocis. Cil chevaliers avoit à non Jehans Gale... Or vous lairons de Salehadin devant le Roce Guillaume, au siège, si vous dirons del roi Gui, qui à Triple, estoit délivrés. On li conseilla qu'il alast à Sur... qu'il alast Acre assegier. Page 258, chapitre XXIII : quant li Sarrasins d'Acre virent que li ost croissoit si prisent 1 message, si l'envoiièrent à Salehadin qui avait asegie le Roce Guillaume, se li flsent savoir que li rois qui les avoit assiegiés à Acre. Quant Salehadins oï le message, si se leva dou siège et se mist à la voie ; et s'en ala à Acre, et assega les crestiiens devant Acre. » Voir aussi Eracles, livre I. XXIII, c. 47 ; Historiens occidentaux des Croisades, tome II, pages 72 et 74 ; et tome I. XXIV, c. 12, page 122 et c. 15, page 125. — Retour au texte
 

Claude Cahen, pages 141 à 144 — La Roche Roissel et La Roche Guillaume

La passe de Baghrâs est assurément celle qui présente au voyageur le plus d'avantages naturels : étroitesse de la chaîne, faible altitude (687 m.), ligne directe d'Antioche à la Cilicie et à l'Anatolie.

La passe de Darbsâk lui est cependant préférable pour qui se rend vers Alep, parce que, située un peu plus au nord, elle évite d'avoir à contourner le lac du 'Amouq; mais elle est moins praticable. La route médiévale de la passe de Baghrâs diffère de la route moderne en ce qu'au lieu de descendre tout droit du col sur le 'Amoûq elle passe par un seuil facile dans une vallée plus méridionale qui la rapproche d'Antioche. C'est un peu en retrait dans un ravin, affluent de cette vallée, que se trouve Baghrâs (grec : Pagraï, franc Gaston) (5).

Importante certes, celle-ci n'a pas cependant l'ampleur monumentale qu'on attendrait du rôle historique qu'elle a joué. Non seulement le rocher sur lequel elle s'élève limite étroitement ses dimensions, mais la construction est dans l'ensemble assez médiocre. Au surplus, en partie démolie par Saladin, hâtivement refaite par les Arméniens, la forteresse n'apparaît sans doute pas dans ses ruines actuelles telles que l'avaient faite les Byzantins; on n'a pas l'impression que les Templiers l'aient beaucoup transformée au XIIIe siècle. Elle était toutefois capable de recevoir d'abondantes provisions de vivres et d'armes et une solide garnison. Les défenses étaient fortes surtout du côté ouest, où la pente était la plus faible et où une double enceinte entourait le réduit principal comprenant un donjon, une chapelle, etc.; dans le rocher étaient creusées des salles soutenues par de gros piliers. Une source coulait au pied du château, mais de plus un aqueduc amenait au haut même au rocher de l'eau cherchée dans la montagne. Une bourgade s'était développée autour de la forteresse. Le village de Beylân en haut du versant cilicien, qui est aujourd'hui le centre du district, était au moyen-âge négligeable.

La passe de Baghrâs était doublée au nord par celle de Hadjâr Choghlân, plus longue parce qu'empruntant à l'est une vallée oblique et comportant une descente dans un bassin intérieur entre deux cols, mais ayant l'avantage d'éviter le lac du 'Amouq et, à l'ouest, de s'ouvrir juste au passage de la Portelle, c'est-à-dire de pouvoir être empruntée par une armée qui ne se serait pas rendue maîtresse de ce passage. Le bassin médian, celui de Deghirmen Dere, est un remarquable carrefour où se croisent chemins de crêtes et de vallées rayonnant en toutes directions. Le plus important à l'ouest longe la rive septentrionale du Merkez Souyou; à l'est, un chemin se dirige sur Demirek, un autre, meilleur, plus au sud, sur Darbsâk. La trouée est d'autant plus remarquable qu elle est dominée, à quelques kilomètres au nord, par les cimes nues du Manghir Kayasi, un des plus hauts sommets de l'Amanus. Une forteresse la surveillait, Hadjâr Choghlân (aujourd'hui Tchivlân Kale).

Celle-ci, élevée, comme son nom l'indique, sur un rocher, occupe une situation splendide. Le rocher est un cube taillé à pic posé sur la montagne comme pour recevoir un château. Le pont par où on y accédait du côté de l'arrête qu'il prolonge a aujourd'hui disparu. Vues du dehors les ruines présentent encore une imposante façade autour de l'entrée. Là s'élevait le château proprement dit, comprenant une tour ronde à talus, une grosse tour carrée, une chapelle, des citernes. Le reste de la plate-forme, sorte d'hémicycle incliné, était seulement entouré d'une petite enceinte et occupé par quelques bâtiments dispersés (6). L'essentiel doit être byzantin, mais peut avoir été amélioré par les Francs, et a été encore occupé par les Mamlouks (7).

C'est, croyons-nous, à Hadjâr Choghlân qu'il faut identifier la place appelée par les Francs la Roche de Roissol, jusqu'ici rapprochée d'Arsouz. Outre une ressemblance phonétique bien vague, on étayait cette hypothèse sur le texte où il est dit qu'en 1268 les Templiers abandonnèrent « deux chastiaus quy sont là de près (d'Antioche), Guaston et Roche de Roissel, et la Terre de Port-Bonnel à l'entrée d'Ermenie (8). » Faute de virgule, on rapprochait Roche de Roissel de Port-Bonnel, que le texte au contraire sépare : d'un côté Guaston et Roche de Roissel, de l'autre Port-Bonnel. Roche de Roissel ne peut être dans la Terre de Port-Bonnel, car on nous parle ailleurs d'un « territoire de Roissol », d'un « seigneur de Roissol (9) »; en outre, lorsqu'en 1204 Léon Ier attaque la plaine d'Antioche, il inflige des dommages aux dépendances de la Roche de Roissol, ce qui est plus normal pour une place gardant un passage que pour Port-Bonnel, à l'écart de sa route; le récit de ces faits associe étroitement à la Roche de Roissol une autre forteresse, la Roche-Guillaume (10), or un passage des Continuateurs de Guillaume de Tyr indique que celle-ci, attaquée par Saladin juste après Darbsak et Baghrâs, était « en terre d'Antioche », et non sur le versant cilicien, où Saladin n'alla pas (11); nous savons que Saladin soumit des châteaux secondaires dans la montagne, et Grégoire Dgha nomme parmi eux un Choughr (distinct de la place homonyme sur l'Oronte), qu'on peut rapprocher de Choghlân, et le « défilé de Sem », qui doit dissimuler Darbsak (darb = défilé) (12); ajoutons enfin qu'en 1298 l'armée mamlouk enleva la Roche-Guillaume, au cours d'une campagne vers la Cilicie où aucune source ne mentionne de détour vers Arsouz. Toutes ces raisons nous paraissent devoir faire éliminer la région d'Arsouz (où il n'y a d'ailleurs aucune ruine).

Par contre, le site de Hadjâr Choghlân nous paraît correspondre parfaitement aux conditions de tous les textes précités. De plus, nous savons par Kamâl ad-dîn que Hadjâr Choghlân appartenait aux Templiers; en 1298, elle fut cédée par les Arméniens aux Mamlouks, qui en firent le chef-lieu d'un district (13), enfin, si Choghlân ne traduit pas Roissol, hadjâr traduit roche. La seule difficulté réside dans la détermination d'une forteresse voisine qui puisse être la Roche-Guillaume. Bektachli, près de Démirek (14), paraît devoir être exclue, car cette région appartenait aux musulmans en 1204, je ne connais pas d'autre ruine, mais, aucune forteresse jumelles n'ayant été signalée ailleurs, nous admettrons jusqu'à preuve du contraire l'identité de Hadjâr-Choghlân avec la Roche de Roissol (15). — Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.
5. L'origine du nom n'est pas expliquée (Qastoûn, transcriplion syrienne du gréco-romain Castron, cf. le lieu homonyme du Roûdj ?).
6. Un plan en a été dressé par Rey (inédit, montré par P. Deschamps).
7. L'inscription mentionnée dans Jacquot, Antioche, I, 120, est en arabe tardif, d'ailleurs illisible.
8. Chyprois 191 = Continuateur de G. T. A 457.
9. Kohler, 151, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 911.
10. Infra p.
11. Continuateur de Guillaume de Tyr, A, 122; Continuateur de G. T. B, 125. Le récit est romanesque, mais il n'y a aucune raison de négliger l'indication topographique.
12. élégie, vers 1813 sq.
13. Kamâl Revue de l'Orient Latin, tome V, page 95; Maqrîzî-Quatremère; Chyprois, 292.
14. Plan levé par Rey (communiqué par P. Deschamps); à Demirek est une autre ruine très délabrée, mais non sur roche (et une ruine d'église byzantine).
15. Je n'ai trouvé nulle part le Casal Erhac, du territoire de Roissol (Revue de l'Orient Latin, tome, VII, page 151).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche de 1188 à la chute des Etats Francs du Levant

La bataille de Hattin en 1187, les campagnes de Saladin en 1188 avaient durement ébranlé et amoindri les états Francs de Terre Sainte. Ils devaient pourtant se maintenir encore un siècle et connaître des périodes de paix alternant avec des expéditions militaires parfois victorieuses. Ainsi l'histoire de ces états se divise dans le temps en deux périodes à peu près égales ; la seconde fut une lente décadence. Les désastres dont nous venons de parler suscitèrent la Troisième croisade et l'on vit l'Occident secoué d'un enthousiasme rappelant celui de la Première croisade. Des flottes parties de Marseille, d'Italie, du Danemark, de Frise et de Flandre furent équipées pour transporter de nombreux combattants qui allaient se porter au secours de la chevalerie d'Orient. Dans le royaume de Jérusalem envahi, seul le Port de Tyr avait résisté grâce à l'énergie de Conrad de Montferrat. René Grousset a pu parler d'une reconquête du littoral palestinien. Guy de Lusignan, le vaincu de Hattin, qui avait jusque-là montré tant de faiblesse, eut alors un sursaut d'énergie et alla recruter à Tripoli et dans toute la terre chrétienne une armée pour entreprendre le siège d'Acre. Conrad de Montferrat forma à Tyr une flotte de cinquante navires pour ravitailler les assiégeants. Elle apparut chargée de vivres devant Acre le 4 mars 1190. Mais à l'intérieur les troupes de Saladin assiégeaient les assiégeants. Le 27 juillet 1190 le comte Henri II de Champagne, neveu des rois de France et d'Angleterre, débarquait avec un grand nombre de seigneurs français, annonçant l'arrivée prochaine des souverains. Philippe-Auguste apparut devant Acre le 20 avril 1191 et Richard Coeur de Lion le 7 juin. Ces royaux renforts donnèrent au siège d'Acre une vigoureuse impulsion. Philippe-Auguste se comporta vaillamment et tirait sur les Sarrasins comme un simple archer. Après une lutte acharnée la place tomba le 12 juillet. Il avait fallu deux ans pour triompher de la garnison et des troupes de secours de Saladin. Puis Richard Coeur de Lion descendit vers le Sud pour reprendre les villes de la côte. Saladin les avait détruites. Il passa par Gaïffa et Césarée ; devant Arsouf le 7 septembre les croisés furent attaqués par trente mille cavaliers turcs et faillirent être encerclés. Richard, avec une audace inouïe, entraîna ses chevaliers dans une charge furieuse et mit l'ennemi en fuite. Puis il occupa Jaffa, Ibelin et Ascalon, dont il fit reconstruire les fortifications (février 1192) (1). Enfin il assiégea à 30 km au Sud d'Ascalon, le Darum, la place la plus méridionale des états chrétiens, l'emporta, mais constatant qu'il ne pourrait défendre ce Fort qui risquait de servir de point d'appui et de liaison entre les troupes musulmanes d'Egypte et de Syrie il le fit démolir (juillet 1192) (2).

Ces conquêtes étaient un résultat appréciable pour la sécurité du Royaume mutilé, mais le but essentiel de la croisade, la reprise de Jérusalem, n'avait pas été atteint. Richard Coeur de Lion, pressé de retourner en Angleterre, se hâta de dissoudre la croisade et de conclure avec Saladin une paix bâclée ne comportant pour la Palestine que des garanties insuffisantes. Ceci eut lieu le 2 septembre 1192. Le Prince d'Antioche, Bohémond III n'avait pas participé à la croisade. En octobre 1191, il avait fait une tentative pour reprendre Lattaquié et Djébelé, mais il avait échoué. L'année suivante, deux mois après ce traité conclu entre Richard et Saladin, Bohémond alla le 30 octobre 1192 à Beyrouth, avec ses principaux barons, rendre visite à Saladin. Celui-ci les accueillit fort bien ; voulant se concilier le Prince d'Antioche, il lui donna « en apanage » le district du Amq, situé entre le lac d'Antioche et Harrenc ; il lui donna aussi Arcican (3).

Des événements s'étaient passés en ce temps dans la Principauté à propos du château de Baghras, que les textes francs appellent Guaston du vieux mot gréco-romain castron. Rappelons que cette forteresse avait une grande importance puisqu'elle défendait, au Sud-Est, le col de Beylan par où passait la route allant d'Alexandrette vers l'intérieur, protégeant ainsi les approches d'Antioche.
Saladin avait enlevé Baghras aux Templiers le 26 septembre 1188.

Ensuite et pendant de longues années jusqu'en 1216 et même plus tard Baghras paraît avoir été le but ou le prétexte de conflits entre l'Ordre du Temple, des Princes arméniens, des Princes d'Antioche, des émirs musulmans, conflits où l'on voit intervenir le Pape et ses légats, le roi de Jérusalem, la noblesse, le haut clergé et la commune d'Antioche. René Grousset et Claude Cahen ont étudié minutieusement ces imbroglios politiques.

Les Arméniens en Cilicie et la question de Baghras.

Il nous faut ici ouvrir une parenthèse et revenir quelques années en arrière.

En 1055 le Seldjouqide Tughril beg avait pris le pouvoir à Bagdad. En 1063 son neveu le Sultan Alp Arslan lui avait succédé, et souvent il envoyait des bandes turques ravagé les territoires de l'Empire byzantin. L'empereur Romain Diogène (1067-1071) leva une armée pour les chasser. Le 19 août 1071 Alp Arslan et Romain se rencontrèrent près de Malazgerd en Arménie, au Nord du lac de Van. « La défaite de Malazgerd, dit René Grousset, fut peut-être le plus grand désastre de l'histoire byzantine. » Il ajoute que ce fut sans doute une des causes lointaines de la Première croisade. L'état byzantin vaincu, la chrétienté d'Occident allait accourir pour s'opposer aux menaces de l'Islam.

Après la victoire d'Alp Arslan les sultans seldjouqides allaient progresser peu à peu en Asie Mineure. Et leurs invasions obligèrent les populations chrétiennes de l'Arménie, vaste région au Sud du Caucase aux sources de l'Euphrate et du Tigre, à se retirer vers l'Ouest. Des colonies de cette nation vinrent chercher refuge dans les montagnes du Taurus cilicien.

Vers 1080 le Prince Roupen s'établit dans le massif de Patzerpert au Nord-Ouest de la ville de Sis qui devait devenir la capitale de l'état arménien de Cilicie. Le fils de Roupen, Constantin (1092-1100) avait chassé les Turcs de la région de Tarse et occupé, au Nord de cette ville, la forteresse de Vakha réputée imprenable. De là la dynastie roupénienne devait étendre ses conquêtes à toute la Cilicie. Lorsqu'arrivèrent les troupes d'avant-garde de la Première croisade, les Arméniens les accueillirent avec enthousiasme et se montrèrent de courageux auxiliaires et leurs chefs guidèrent la marche de Tancrède et de Baudouin de Boulogne. Plus à l'Est sur les rives de l'Euphrate d'autres seigneurs arméniens s'associèrent pour combattre les Turcs et leur enlever des places-fortes. Et leur concours contribua à l'établissement du comté d'édesse. René Grousset a insisté là-dessus (4) : « le rôle de l'élément indigène arménien fut capital dans la réussite de la croisade. Ce fut lui qui livra aux croisés les avenues de la Syrie. C'est là un fait dont l'importance ne saurait être exagérée. »

Des alliances familiales eurent lieu entre princes francs et arméniens. Léon Ier, petit-fils de Roupen Ier, qui gouverna l'état depuis 1129 avait épousé d'abord une princesse byzantine et en secondes noces une soeur de Baudouin de Bourcq, comte d'édesse et plus tard roi de Jérusalem ; en outre une soeur de Léon Ier avait épousé le vaillant Joscelin Ier de Courtenay, devenu comte d'édesse après Baudouin. Les relations avec les Princes francs se gâtèrent dans la suite. Un fils de Léon Ier nommé MIeh était un renégat. Il avait d'abord été templier, puis assoiffé d'ambition il avait tenté d'assassiner son frère aîné, le Prince Thoros II. Gracié, il s'était réfugié à Alep auprès de Nour ed din qui l'utilisa contre les Francs. Lorsque Thoros mourut en 1168 déshéritant MIeh et laissant son état à son fils Roupen II, encore très jeune (5), Nour ed din confia à MIeh un corps de cavalerie turque et MIeh, en haine des Templiers et de ses compatriotes, envahit la Cilicie où il commit d'atroces sauvageries. Il enleva aux Templiers « des forteresses des confins d'Antioche » que Thoros (6) avait confiées à leur garde. La principale était Baghras.

En 1171 il captura à Mamistra pour le rançonner un grand seigneur français le comte Etienne de Blois qui allait d'Antioche à Constantinople. Au début de 1173 avec les troupes de Nour ed din, il enleva à l'Empire trois villes de Cilicie, Adana, Mamistra et Tarse. Il [MIeh] s'était rendu si redoutable et abject que le roi de Jérusalem Amaury organisa cette même année une expédition dans la plaine de Cilicie où des vassaux étaient restés fidèles au prince renégat (7). Les troupes royales incendièrent les blés et détruisirent les casaux.

Ce ne fut qu'après la mort de Nour ed din (1174) que les seigneurs arméniens osèrent attaquer MIeh et au début de 1175 l'assassinèrent dans sa nouvelle capitale de Sis. Les Templiers recouvrèrent Baghras après la mort de MIeh.

En 1185 le Prince d'Antioche Bohémond III allait se prendre de querelle avec le prince arménien de Cilicie Roupen III (1175-1187) fils de Sdephané et neveu de Thoros II et de MIeh (8). Roupen étant venu se distraire à Antioche avec des femmes de mauvaise vie, il lui tendit un piège : l'ayant invité à un banquet, Bohémond s'empara de lui et le fit emprisonner (9).

Roupen ne fut libéré que contre restitution de places dont le Prince d'Antioche revendiquait la suzeraineté telles que Servantikar, Adana et Mamistra. Nous avons vu que Saladin avait enlevé Baghras aux Templiers en 1188. Deux ans plus tard, peut-être au moment de l'arrivée des troupes de Frédéric Barberousse, le sultan avait fait démanteler cette forteresse en prévision d'une tentative des Francs pour la reprendre.

Les musulmans l'ayant évacuée, un chevalier franc, Foulques de Bouillon, cousin germain de Léon II d'Arménie, s'en empara en son nom. Le prince au lieu de la rendre aux Templiers l'occupa et la fit fortifier (vers 1191) (10).

Malgré les protestations du grand maître du Temple appuyé par le Prince d'Antioche, Léon II successeur de son frère Roupen III refusa de leur restituer cette place. Il allait bientôt tirer vengeance du guet-apens dans lequel Bohémond III avait fait tomber son frère en 1185.

Remettant à plus loin les événements qui, dans les dernières années du XIIe siècle et les toutes premières du XIIIe se sont passées dans d'autres parties de la principauté et dans le comté de Tripoli nous poursuivrons le récit de ceux dont Baghras fut le pivot. Léon II fut le prince le plus éclairé et le plus actif de la dynastie roupénienne. Il avait de grandes ambitions.

Pour le piège qu'il allait tendre au prince d'Antioche Léon fut aidé par la propre femme de celui-ci, Sibylle, une néfaste intrigante qui déjà en 1188 avait servi d'espionne à Saladin contre les Francs. Léon II les invita avec de grands personnages de la cour d'Antioche et de la cour de Cilicie pour une partie de campagne à la « Fontaine de Gaston » c'est-à-dire près d'une source qui jaillit au pied de la forteresse de Baghras dans un site plein de verdure et de fraîcheur. Sous prétexte d'une conversation intime Léon fit entrer Bohémond dans une salle du château où on leur servit une collation. Après quoi des soldats arméniens surgirent. Le prince franc stupéfait s'exclama : « que est-ce Livon, suis-je pri ? » « Et il li repondit que oill. Et surtout que vos sovieigne comment vos preistes mon frère Rupin !... (11). » Ceci se passa en octobre 1193 (12). Léon s'empara aussi d'une partie de l'escorte de Bohémond. Il envoya une ambassade à Antioche offrant la liberté de ses captifs à condition que la ville lui fût remise.

Cette démarche provoqua une explosion de fureur aussi bien chez les notables que dans toute la population latine d'Antioche. D'un mouvement unanime les habitants se réunirent dans la cathédrale Saint-Pierre où l'énergique patriarche Aimery de Limoges les accueillit pour proclamer la commune. On décida de confier le pouvoir à Raymond, fils aîné de Bohémond, jusqu'au retour du prince. Les représentants arméniens de Léon II furent chassés et celui-ci, comprenant qu'un coup de force était inutile, quitta Baghras avec son prisonnier qu'il enferma dans sa citadelle de Sis.

Dans cette situation difficile le Patriarche, le Prince Raymond qui venait de recevoir la régence de la Principauté et son frère cadet Bohémond IV, comte de Tripoli, firent appel au roi de Jérusalem Henri de Champagne qui résidait à Acre. Celui-ci, jouant le rôle d'arbitre ou de conciliateur qu'avaient tant de fois assumé ses prédécesseurs, se rendit à Antioche pour s'informer auprès des dirigeants, de là il gagna Sis, la capitale de la Cilicie, et fut reçu avec de grands honneurs par Léon II. Il apaisa les rancunes et obtint cette convention : Bohémond renonçait aux territoires disputés depuis la forteresse de Baghras et sur la côte du golfe d'Alexandrette depuis La Portelle jusqu'au port de l'Aïas. L'accord entre les deux princes se confirma par des fiançailles : le prince Raymond qui avait suppléé son père pendant sa captivité devait épouser la Princesse Alice, nièce de Léon II. Bohémond fut libéré avant septembre 1194. Le mariage eut lieu au début de 1195 (13). Trois ans plus tard, Léon II dont le prestige croissait se faisait couronner roi de l'état arménien de Cilicie dans la cathédrale de Tarse le 6 janvier 1198 (14).

Dans son conflit avec les Templiers qui réclamaient toujours Baghras, dans ses relations incertaines avec les Princes francs, il jugea nécessaire d'obtenir les faveurs d'Innocent III et il s'était rallié à la Papauté ainsi que le Catholicos de l'église arménienne. En 1199 il envoya au pape un messager le chevalier Alfred de Margat (15) : il prétendait que Baghras avait été jadis occupée par son oncle Mleh et que c'était lui-même Léon qui avait repris cette forteresse aux musulmans.

De leur côté les Templiers avaient en même temps adressé une protestation au pape contre cette usurpation. Le Pontife envoya un légat qui essaya en vain de résoudre le débat.

En avril 1201 à la mort de Bohémond III les choses s'envenimèrent à nouveau avec les Francs. Son fils aîné, Raymond, était mort avant lui, laissant de sa femme Alice un fils Raymond-Roupen. Son second fils Bohémond IV avait été adopté par le dernier comte de Tripoli de la maison de Toulouse, Raymond III, et avait de ce fait hérité du comté de Tripoli en 1187. En droit féodal la couronne d'Antioche revenait à Raymond-Roupen. Aussitôt qu'il eût appris la mort du prince, Léon II était parti avec Raymond-Roupen pour le faire couronner à Antioche. Mais il avait été devancé par des chevaliers et des bourgeois d'Antioche, et aussi des Templiers qui ne cessaient de réclamer Baghras à Léon II. Cependant certains chevaliers de la principauté avaient pris parti pour Raymond-Roupen et s'étaient retirés en Cilicie.

Léon II avait repris les hostilités devant Antioche (16) en 1202. Au printemps 1203 il vint camper près du Pont de Fer et fit des ravages dans le voisinage. Puis le 11 novembre une troupe arménienne pénétra dans Antioche. Mais les Templiers auxquels Bohémond IV avait confié la garde de la citadelle firent une sortie et repoussèrent les soldats de Léon.

Là-dessus Bohémond demandait par pigeon le concours du sultan d'Alep Al-Zahir avec lequel il avait conclu une trêve. Ainsi Francs et Musulmans s'alliaient contre le roi arménien de Cilicie. Les troupes d'Al-Zahir arrivèrent jusqu'à l'Oronte. Alors les forces de Léon se retirèrent.

Celui-ci pour se venger des Templiers alla s'emparer en 1203 de leurs forteresses de la Roche-de-Roissol et de la Roche-Guillaume et pilla leurs troupeaux et leurs territoires (17).

Ensuite il veut exercer des représailles contre le sultan d'Alep et à Noël 1205 il attaque à l'improviste le Fort de Trapesac qui était aux mains des Musulmans depuis 1188, mais ses troupes sont repoussées. Au printemps 1206 il inflige, dans la région du Amq entre Harrenc et Trapesac une grave défaite au général Alépin Maimoun. Le sultan d'Alep envoie contre lui de nouvelles troupes. Enfin la paix est conclue entre Léon et Al-Zahir. Le roi d'Arménie accepte de démolir un fort qu'il avait construit pour menacer Trapesac (août 1206).

Cependant la querelle se prolongeait au sujet de Baghras. Le pape avait envoyé en Orient un nouveau légat. Innocent II ayant en vain invité Léon à rendre cette place aux Templiers il se vit, malgré toute sa bienveillance, contraint de l'excommunier (1205).

La guerre continua. Le roi Léon organisa en 1208 et 1209 des campagnes où se multiplièrent les massacres et les dévastations dans la plaine d'Antioche. Bohémond IV fit appel aux musulmans. Le sultan Seldjoukide de Qonia, Kaikhosrau, au printemps 1209 attaqua avec ses troupes turcomanes et un contingent d'Alep le royaume cilicien. Et Léon dut traiter, renoncer à ses prétentions sur Antioche et restituer Baghras au Temple. Naturellement il n'en fit rien.

Au début de 1211 une troupe de Templiers étant en route pour ravitailler une de leurs forteresses, Léon les assaillit dans un défilé et le grand maître de l'Ordre fut gravement blessé (18).

Le pape renouvela alors l'excommunication qu'il avait déjà prononcée contre Léon mais jusqu'à présent elle n'avait été que théorique. Cette fois il écrivit à tout le clergé de Syrie de la publier et d'appliquer les sanctions que comportait cette condamnation. En outre il invita le roi de Jérusalem Jean de Brienne à venir en aide aux Templiers (mai 1211). En cette même année ceux-ci organisèrent une expédition en Cilicie avec le concours de Bohémond IV ; cinquante chevaliers du royaume de Jérusalem se joignirent à eux (19). Le continuateur de Guillaume de Tyr écrit que Léon fit sa paix avec le Temple auquel il rendit Baghras, mais ce ne fut encore qu'une promesse car Wilbrand d'Oldenbourg passant par Baghras au cours de son voyage de 1212 écrit que cette place est détenue par le roi d'Arménie qui l'a enlevée aux Templiers et que ceux-ci se plaignent fort d'en avoir été spoliés (20).

Quelques années plus tard en 1216 les événements tournèrent au détriment de Bohémond IV. Léon avait gardé des amitiés dans le clergé et la noblesse d'Antioche. En outre, il avait auprès de lui des seigneurs qui avaient quitté cette capitale et restaient fidèles à Raymond-Roupen qu'ils considéraient comme le prétendant légitime. Profitant de ce que Bohémond IV était retenu à Tripoli, un complot s'établit pour appeler à Antioche Léon et son neveu. Ceux-ci purent de nuit introduire des troupes arméniennes par la porte Saint-Paul. La ville fut occupée par surprise. Le 14 février 1216 eut lieu l'entrée solennelle des princes arméniens. A Saint-Pierre le Patriarche Pierre de Locedio sacra Raymond-Roupen Prince d'Antioche.

Le prince Raymond-Roupen s'était depuis longtemps assuré l'appui des Hospitaliers et leur avait fait des libéralités. Ainsi par un acte du 22 mai 1207 (21) il leur avait cédé par avance le Port de Djébelé et en septembre 1210 y avait ajouté le Castellum Vetulae (Bikisraïl) (22).

Dès son avènement il témoigna sa reconnaissance à l'Hôpital pour son aide : la garde de la citadelle d'Antioche lui fut confiée et le châtelain en fut Ferrand de Barras, ancien châtelain de Selefké, puis le sénéchal de la Principauté vint faire remise de Djebelé à Joubert, châtelain de Margat. Quant au roi de Cilicie Léon II il renonça aussitôt aux sévices qu'il avait, depuis son excommunication, exercé contre l'église latine. Il se réconcilia avec elle, rétablit sur leur siège les évêques de Tarse et de Mamistra et enfin, après avoir injustement gardé pendant plus de vingt-cinq ans la place de Baghras, la rendit à l'Ordre du Temple. Désormais celui-ci devait la conserver jusqu'à la chute de la Principauté (23).

Mais Raymond-Roupen eut bientôt de grandes difficultés à Antioche, dont il avait trouvé les finances en très mauvais état. Par des impositions excessives il se rendit vite impopulaire. Son oncle le roi Léon II mourut en 1219. En cette même année les membres de la noblesse d'Antioche qui avaient soutenu Raymond-Roupen l'abandonnèrent. Un chevalier nommé Guillaume Farabel prit l'initiative de restaurer Bohémond IV. Celui-ci accourut de Tripoli et entra à Antioche où après trois ans d'exil il fut acclamé. Raymond-Roupen réfugié dans la citadelle put s'enfuir pendant la nuit. Bohémond IV devait gouverner la principauté jusqu'à sa mort en 1233.

* * *

Ainsi que ces querelles entre Francs et Arméniens, le XIIIe siècle va nous offrir maintes fois le pénible spectacle d'alliances avec les musulmans, de chrétiens en lutte contre des chrétiens et de conflits armés de vassaux contre leurs seigneurs.

Ayant exposé les affaires de Baghras et du royaume de Petite-Arménie, c'est-à-dire la Cilicie, nous revenons aux événements qui, après la grande détresse causée par les victoires de Saladin, se passèrent dans le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche.

Le désastre de Hattin et la chute de Jérusalem avaient suscité en Europe une grande émotion qui allait provoquer la 3e Croisade. Josse, archevêque de Tyr, était parti en hâte pour demander des secours rapides et le premier prince qui répondit à cet appel fut le roi de Sicile, Guillaume II. Il envoya dès mars 1188 au Liban des vaisseaux commandés par son amiral Margarit et montés par deux cents chevaliers (24) qui empêchèrent Saladin de s'emparer de Tripoli. Un de ces chevaliers qu'Ernoul appelle « le chevalier vert (25) » alla même en ambassade auprès de Saladin et l'exhorta à restituer aux Francs Jérusalem (26). Le Sultan le reçut fort honorablement et lui offrit des chevaux et d'autres présents.

Nous avons vu que Saladin avait courtoisement accueilli à Beyrouth le 30 octobre 1192 le Prince d'Antioche Bohémond III et lui avait accordé des concessions territoriales. L'année suivante le sultan mourait. Sur la côte les Princes Ayyubides de la famille de Saladin conservèrent les ports de Lattaquié et de Djebelé, la principauté n'ayant comme débouché sur la mer que le port Saint-Siméon. Francs et Musulmans étaient las de la guerre et les trêves conclues entre eux avaient été facilement prolongées jusqu'en 1197. En cette année les Francs récupérèrent pacifiquement certaines places. Dans le comté de Tripoli qui avait à sa tête depuis dix ans Bohémond IV, fils cadet du Prince d'Antioche Bohémond III, le seigneur de Giblet, Guy Ier Embriac, d'une famille d'origine génoise, recouvra sans conflit sa cité. Il semble bien qu'en même temps, un membre d'une branche cadette de cette famille se réinstalla dans son fief de Besmedin, au Nord de Giblet.

La même année le roi de Jérusalem Amaury II entreprit le siège de Beyrouth où gouvernait, au nom du Sultan, Malik al-Adil. Il s'en empara grâce à l'aide audacieuse de prisonniers francs qui s'étaient rendus maîtres des portes de la tour principale (octobre 1197).

En même temps Bohémond III essayait de reprendre les ports de Lattaquié et de Djebelé, mais le sultan d'Alep Malik az-Zahir fils de Saladin, donna ordre de les miner et de les démolir. II semble que Bohémond aborda à Valénie et se rendit dans les deux ports, mais les voyant si ruinés il se retira. Peu après Malik az-Zahir venant d'Alep à Lattaquié fit reconstruire sa citadelle (novembre 1197).

L'année suivante Malik al-Adil et le roi Amaury II renouvelèrent leurs trêves selon les conventions conclues entre Saladin et Richard Coeur de Lion ; en outre le sultan reconnaissait l'occupation de Giblet et de Beyrouth par les Francs.

Dans le comté de Tripoli, vers 1200, l'ancien seigneur du Boutron (Batroun) au Nord de Giblet, le Pisan Plébain rentrait en possession de son fief.

* * *

Nous allons voir à cette époque la garnison du Crac des Chevaliers prendre part à plusieurs campagnes à l'Est du comté de Tripoli. Dans notre première étude sur les châteaux des Croisés consacrée principalement à cette forteresse nous avons constaté que la grande campagne de constructions (front Ouest de la première enceinte et grandes tours rondes de l'Ouest et du Sud de la 2e enceinte) qui en avait fait l'un des plus puissants ouvrages militaires du Moyen Age avait dû être exécutée à la fin du XIIe siècle et au début du XIII siècle.

Le Crac alors puissant, invulnérable, largement pourvu de combattants et de munitions, va pouvoir passer à l'offensive, servir de lieu de concentration et organiser des expéditions, en 1203, 1204-1205 contre Hama, Montferrand et Homs. En 1207 les Chevaliers du Crac subirent une contre-attaque de Malik al-Adil, frère de Saladin. Puis avec des troupes de Tripoli ils allèrent attaquer Homs. En 1216 le pape Honorius III, faisant prêcher une Croisade en Europe, envoya Jacques de Vitry prêcher au Levant. Ce prédicateur fut reçu au Crac. La forteresse y reçut aussi un hôte royal André II de Hongrie qui avait participé à la cinquième Croisade (27).

* * *

Parmi les événements concernant le comté de Tripoli, rappelons que le roi de Jérusalem Henri de Champagne, se rendant en 1197 en Cilicie, après avoir passé par Tortose se trouva au voisinage du territoire des Assassins. Le grand maître des Assassins vint à sa rencontre et l'invita dans son château d'El-Kahf où il le reçut avec honneur et lui proposa une alliance. Plus tard en 1213 le jeune prince Raymond, fils aîné de Bohémond IV, Prince d'Antioche et comte de Tripoli, fut poignardé par des Ismaéliens dans la cathédrale de Tortose (28).

* * *

René Grousset, en des pages éloquentes, a retracé l'étrange Croisade de l'Empereur Frédéric II homme de haute intelligence mais de moeurs abominables, favorable aux musulmans et hostile à la noblesse et à la population chrétiennes du Levant. Nous ne ferons allusion à sa duplicité et à ses machinations que pour ce qui concerne son attitude vis-à-vis de deux grands seigneurs des états latins : Jean d'Ibelin, sire de Beyrouth «modèle de la chevalerie française de Syrie (29) » et Bohémond IV.

En 1228 il attira Jean d'Ibelin dans un guet-apens. L'ayant invité à un banquet au château de Limassol en Chypre, à la fin du festin des gardes armés apparurent derrière l'empereur, et celui-ci alors interpella ce seigneur et le somma de lui remettre la cité de Beyrouth ; Jean d'Ibelin lui opposa un refus si formel dans un langage si noble et si énergique que Frédéric n'osa lui tenir tête. Et « le vieux sire de Baruth » retourna dans son fief où ses vassaux lui firent un chaleureux accueil. Il y prit les mesures nécessaires pour que la garnison fût à l'abri de toute surprise. Bohémond IV était venu lui aussi à Chypre, avec un de ses barons, Guy Ier de Giblet, pour faire sa cour à l'empereur. Devant l'attitude hautaine de celui-ci qui le traita comme un sujet, le Prince d'Antioche fut pris d'inquiétude à la pensée que Frédéric pourrait bien mettre la main sur ses états comme il avait bien failli le faire pour Beyrouth. Et tout à coup il simula la folie. « Il contrefit le malade et le muet et crioit trop durement « A, A, A », et tant se tint ainsi que s'en fuy en une galée et arriva à un suen Chastel qui a nom Néfin » (Enfé) mais si tôt corne il fu à Nefin il fu gary. Là rendy grâce à Deu que il estoit eschapé de l'Empereur (30). »

Les avances que fit Frédéric II au Sultan d'Egypte Malek el-Kamel lui permirent d'obtenir la rétrocession de Jérusalem au royaume franc le 18 février 1229 par un traité conclu pour dix ans et renouvelable. Se préparant à retourner en Italie, il laissa à Acre et à Tyr de fortes garnisons de soldats impériaux, surtout des Lombards.

Quand, environné du mépris de la population franque, il quitta Acre au lever du jour comme un voleur il dut pour embarquer traverser le quartier de la Boucherie ; le bruit de son escorte fit sortir des bouchers et de vieilles femmes querelleuses qui l'insultaient et lancèrent sur lui des tripes et autres fressures d'animaux.
Quinze ans plus tard la Ville sainte devait être reprise par les Musulmans.

Toujours plein de hargne, à l'égard des Francs, Frédéric envoya de Brindisi un corps expéditionnaire commandé par le maréchal Ricardo Filangieri pour assiéger Beyrouth.

Jean d'Ibelin, dans ce péril extrême, demanda du secours à Henri Ier de Lusignan, roi de Chypre et à la noblesse de l'île. En février 1232 les troupes chypriotes s'embarquèrent à Famagouste sous les ordres de Jean d'Ibelin et du roi. Elles débarquèrent au Puy du Connétable (Héri) au Sud de Nephin ; elles passèrent par le Boutron, Giblet, le défilé du Nahr el-Kelb appelé « le Pas du Chien » puis vinrent camper en face de Beyrouth.

Jean d'Ibelin avait obtenu des chevaliers d'Acre un renfort. Il avait aussi fait appel à la noblesse de Syrie et envoya à Bohémond IV son fils Balian, mais le Prince craignant les impériaux se récusa. Balian était allé aussi solliciter les Templiers ; il arriva au Casal de Monscucul, qui leur appartenait, mais les Templiers pour le même motif que Bohémond le renvoyèrent lui refusant tout concours. Cependant les forces impériales du maréchal Filangieri s'étant fait battre plusieurs fois par les troupes du roi Henri et de Jean d'Ibelin (1232-1233), Beyrouth était revenue au pouvoir de son seigneur.

* * *

Frédéric II dans son traité avec le sultan Malek el-Kamel, le 18 février 1229, avait exclu de ces conventions la Principauté d'Antioche et le comté de Tripoli ainsi que les Places que défendaient les Hospitaliers et les Templiers dans ces territoires. Le Patriarche de Jérusalem et les Grands Maîtres des deux Ordres refusèrent de reconnaître la validité de ce traité. Le Pape Grégoire IX qui avait excommunié Frédéric II l'année précédente, écrivit au roi de France pour protester contre cette inique mesure qui mettait hors de la trêve les grandes places chrétiennes de Syrie.

Cependant les Francs profitèrent de la situation pour entreprendre des offensives : en 1231 ils tentèrent, d'ailleurs en vain, de recouvrer le port de Djebelé (31).

A cette même époque, la grande forteresse du Crac va s'animer. De là partent des expéditions vers l'Est surtout contre l'émir de Hama à l'automne 1229, en août 1230 ; enfin en octobre 1233 les états chrétiens, Royaume de Jérusalem, Royaume de Chypre, Principauté d'Antioche et comté de Tripoli, et les deux Ordres de l'Hôpital et du Temple concentrent leurs troupes au Crac pour opérer une marche jusqu'à Montferrand (32).

Ce fut-là, pour la dernière fois sans doute, un exemple d'étroite cohésion entre les forces des états chrétiens, comparable à celles du temps des expéditions de conquête ou de reconquête au-delà de l'Oronte au XIIIe siècle.

* * *

Nous avons vu que les Templiers étaient rentrés en possession de Baghras en 1216. En 1226 le sultan d'Alep Al-Aziz, petit-fils de Saladin, avait tenté sans succès de reprendre cette place. Mais les musulmans avaient conservé un autre château du Temple, Trapesac (Darbsak) qui gardait au Nord-Est le col de Beylan. Il n'était séparé de Baghras que d'environ 17 km à vol d'oiseau. Al-Aziz mourut en 1236 laissant un fils de sept ans et l'oncle de celui-ci assura la régence du territoire d'Alep. Aussitôt il alla assiéger Baghras et était sur le point de s'en emparer quand Bohémond V intervint et obtint une trêve pour les Templiers.

A leur tour ceux-ci organisèrent en juin 1237 une expédition contre Trapesac. Elle était composée de 120 chevaliers avec des archers et des turcoples. Ils pillèrent la ville basse mais la garnison du château résista vigoureusement.
A cette nouvelle, un corps de cavaliers partit d'Alep en toute hâte au secours des assiégés, et écrasèrent les assaillants. Sur 120 templiers, 100 furent tués ou faits prisonniers.
Mais le gouverneur d'Alep n'élargit pas sa victoire préférant demeurer en bons termes avec le Prince d'Antioche.

* * *

L'empereur Frédéric II avait semé la discorde dans l'ancien Royaume de Jérusalem. Ce n'était plus qu'un royaume sans roi où l'anarchie croissait comme l'ivraie.

La trêve conclue avec le sultan Al-Kamil allait expirer en juillet 1239. En prévision de nouvelles attaques musulmanes le Pape Grégoire IX suscita une croisade qui fut prêchée notamment en France et en Angleterre. De hauts barons se croisèrent ; l'un des principaux était Thibaut IV comte de Champagne et roi de Navarre. Il prit la tête de l'expédition. Les troupes se concentrèrent à Acre en septembre 1239. Cette Croisade n'aboutit qu'à quelques conquêtes qui ne furent pas conservées.

Dans les années qui suivirent le fils du vieux sire de Beyrouth, Balian III d'Ibelin avait chassé les Impériaux de Tyr (juillet 1243). Ainsi disparaissait la suprématie exécrée de Frédéric II devenu roi de Jérusalem en 1225 par son mariage avec Isabelle de Jérusalem, fille de la reine Marie de Jérusalem et de Jean de Brienne. L'élimination de l'Empereur amenait la disparition de la monarchie hiérosolomytaine et l'état devint une république féodale sans unité et sans chef qui ne pouvait se maintenir longtemps. Balian d'Ibelin aussi sage que son père et qui avait contribué à établir constitutionnellement avec son parent Jean d'Ibelin, futur comte de Jaffa, les fondements de cette république aurait peut-être pu la stabiliser, mais alors qu'on venait de lui confier la régence de l'état en 1246, il mourut en septembre 1247.

Pendant ce temps la Principauté d'Antioche-Tripoli gouvernée par le faible Bohémond V (1233-1251) se désagrégeait aussi. En l'année 1247 des Turcomans, pâtres nomades et à l'occasion guerriers, poussaient leurs grands troupeaux sans se soucier des frontières. Ainsi les menèrent-ils dans les gras pâturages de la Principauté. Des chevaliers voulurent les en chasser. Mais ces nomades se rassemblèrent et tuèrent plusieurs de leurs adversaires, puis par vengeance ravagèrent la contrée. Cette échauffourée n'aurait pas eu lieu sans doute si Bohémond s'était intéressé davantage à sa Principauté, mais il résidait le plus souvent à Tripoli ou sur son territoire. Nous verrons qu'après sa mort son fils Bohémond VI se plaignit au roi Saint Louis de la négligence que sa mère, régente, apportait aux affaires de la Principauté.

A cette même époque la Palestine franque éprouvait de grands malheurs. Des bandes de Turcs Khwarizmiens venues de l'Iran faisaient des ravages dans la Syrie musulmane depuis une vingtaine d'années, en particulier dans la région d'Alep. Le sultan ayyoubide d'Egypte As Salih Ayoub brouillé avec ses oncle et cousins, les Maliks de Damas, de Transjordanie et de Hama, et menacé d'une coalition réunissant ceux-ci et les Francs, fit appel aux Khwarizmiens en 1244. Ceux-ci au nombre de 10.000 envahirent la Palestine puis apparurent devant Jérusalem. Malgré un effort de résistance, la ville tomba et de nombreux habitants furent massacrés. Après quoi cette troupe alla rejoindre à Gaza l'armée égyptienne que le Sultan y avait envoyée sous le commandement du mameluk Beibars, qui vingt-sept ans plus tard devait enlever aux Hospitaliers le Crac des Chevaliers. Contre le Sultan d'Egypte et ses mercenaires Khwarizmiens une coalition franco-musulmane s'était organisée : les chefs musulmans étaient al-Mansour, Malik de Homs, avec son contingent et celui du Malik de Damas, enfin les troupes de al-Nazir Dawud, Malik de Transjordanie. Du côté des Francs le Patriarche de Jérusalem, l'archevêque de Tyr, les Grands Maîtres de l'Hôpital et du Temple, le comte de Jaffa Gautier de Brienne et d'autres seigneurs de Palestine ; Bohémond V avait envoyé Thomas de Ham, connétable de Tripoli, Jean et Guillaume du Boutron.

Le 17 octobre 1244 la rencontre eut lieu près de Gaza. Les troupes syriennes musulmanes lâchèrent pied ; les Francs encerclés après avoir lutté vaillamment furent presque tous tués ou pris. Le Grand Maître du Temple fut tué. Plus de 300 chevaliers d'Antioche et de Tripoli périrent dans cette bataille.

* * *

Aussitôt après ce désastre Robert patriarche de Jérusalem, voyant les états Francs en grand danger, décida d'envoyer l'évêque de Beyrouth Galeran en Occident pour y demander la levée d'une nouvelle Croisade. Galeran partit du port d'Acre le 27 novembre 1244. Or vers ce temps le roi de France Louis IX au cours d'une grave maladie avait fait le voeu s'il guérissait, de prendre la croix. Il tint parole. La croisade fut prêchée par le cardinal-légat Eude de Châteauroux, qui devait en 1248, le 25 avril, consacrer la Sainte Chapelle. C'est lui qui prononça cette belle parole : « La France est le four où cuit le pain intellectuel de l'humanité. »

La Croisade fut presque uniquement française ; avec les trois frères du roi partirent de hauts barons et un grand nombre de chevaliers du royaume. Louis IX s'embarqua à Aigues-Mortes le 25 août pour l'île de Chypre où devait avoir lieu le rassemblement de l'armée de France et des troupes de l'Orient latin venues d'Acre. Le séjour en Chypre devait durer de septembre 1248 à mai 1249. Pendant que Louis IX était dans l'île il apprit que les territoires du Prince Bohémond V étaient ravagés par des pillards turcomans. Aussi envoya-t-il à Antioche 600 archers pour les repousser. Le 30 mai 1249 le roi embarquait à Limassol pour l'Egypte. Il arrivait devant Damiette le 4 juin. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les débuts heureux de l'expédition, puis le destin tragique de l'armée, la vaillance du roi, l'épidémie qui décima l'armée, le roi atteint lui aussi, presque mourant, fait prisonnier mais toujours lucide et inébranlable devant les menaces des vainqueurs. Le 6 mai 1250 le roi était libéré avec plusieurs de ses principaux barons. Le 8 il passait la mer pour Acre où il abordait le 13. Il y reçut un accueil triomphal.

Louis IX devait rester quatre ans en Palestine et au Liban, de mai 1250 à avril 1254, réconfortant les populations chrétiennes, ranimant le courage des seigneurs, tous les traitants comme le véritable souverain des états d' Outremer. Il entreprit de relever à grands frais les fortifications des grandes villes de la côte Acre, Césarée, Jaffa, Sidon, participant comme un manoeuvre à ces travaux.

Un chroniqueur musulman Ibn Chaddad le Géographe prétend que le roi visita les côtes et qu'il fit agrandir la forteresse de Safita (Chastel Blanc) dans le comté de Tripoli (33). Mais aucun texte occidental ne mentionne ce fait.

On reconnaît pourtant à Chastel Blanc une construction qui peut parfaitement dater du milieu du XIIIe siècle.

Joinville raconte dans ses Mémoires (34) qu'il prit part à une expédition partie de Tyr contre la ville de Panéas (Banyas aux sources du Jourdain), occupée par une garnison musulmane, pour riposter contre les attaques d'une armée de Damas qui avait en juin 1253 attaqué Sidon, massacré une partie de la population et emmené un grand nombre de prisonniers.

La bataille eut lieu entre Panéas et le château de Subeibe (35). Joinville se comporta vaillamment dans cette rencontre.

Il raconte aussi qu'il demanda un jour au roi la permission de se rendre en pèlerinage à Notre-Dame de Tortose (36), et Louis IX profita de ce voyage pour le charger d'acheter à Tortose des « camelots » c'est-à-dire des manteaux en poil de chameau qu'il voulait faire parvenir aux cordeliers de Toulouse. A la suite de ce pèlerinage Joinville se rendit au Crac des Chevaliers où reposait son oncle Geoffroy V de Joinville. Celui-ci était arrivé en Palestine au début de la 3e croisade en octobre 1189 pour participer au siège d'Acre avec son père Geoffroy IV qui y était mort en août 1190. Revenu en Champagne à la fin de cette année il était reparti en Orient.

Il était considéré par ses compagnons d'armes comme un véritable preux. Il avait accompli tant de prouesses sur les champs de bataille « deçà mer et de là » que Richard Coeur de Lion qui s'y connaissait en bravoure, l'avait autorisé à partir ses armes de Joinville de celles d'Angleterre, c'est-à-dire les partager par une ligne verticale.

C'est peut-être après avoir pris l'habit de chevalier de l'Ordre de l'Hôpital qu'il vint au Crac ; peut-être participa-t-il au raid qu'entreprit en direction de Montferrand la garnison de cette forteresse en juin 1203. Il mourut au Crac en cette année ou au début de 1204.

Jean de Joinville vint donc au Crac, sans doute à la fin du séjour du roi en Orient. Il alla chercher l'écu de son oncle « parti de Joinville et d'Angleterre » dans la chapelle de la forteresse où il était suspendu, et rapporta cette relique de famille pour l'exposer dans l'église de la collégiale Saint-Laurent de Joinville en Champagne.

* * *

Saint Louis dont l'esprit de justice était devenu proverbial, eut maintes fois l'occasion, dans son royaume, d'apaiser des conflits soit de sa propre initiative soit qu'on eût sollicité son arbitrage.

Il en fut de même en Orient : dès son arrivée en Chypre en 1248 il réconcilia la Principauté d'Antioche et l'état arménien de Cilicie qui étaient en désaccord depuis plusieurs années. L'entente entre les deux états chrétiens devint si grande que le jeune Prince d'Antioche et comte de Tripoli Bohémond VI épousa en 1254 la fille du roi Hethoum Ier, Sibylle.

Trois ans plus tôt en 1251, ce Prince avait succédé à l'âge de quatorze ans à son frère Bohémond V, personnage sans volonté, indolent, dominé par sa femme d'origine romaine la princesse Lucienne de Segni, qui pourvoyait des plus hauts postes les membres de sa famille aux dépens de la noblesse et du haut clergé du pays. En 1252, l'année qui suivit son avènement le jeune prince fit une démarche courageuse. Il était pour plusieurs années encore sous la tutelle de sa mère et partit avec elle pour Jaffa afin de rendre visite au roi de France.

Bohémond V qui séjournait presque complètement à Tripoli et dans le comté, avait négligé les affaires de la Principauté. Sa veuve faisait de même et ne se plaisait qu'à Tripoli. Et le jeune homme voyait bien que les choses allaient mal à Antioche.

Le roi qui se trouvait à Jaffa accueillit le Prince avec bonté, il fut frappé par sa maturité et séduit par son intelligence. Il l'arma chevalier de sa main. Conquis à son tour par la bonne grâce du roi, Bohémond lui confia son inquiétude et lui demanda d'intervenir auprès de sa mère qui était fort autoritaire, car expliquait-il « n'est-il pas drois que elle doie lessier ma terre perdre ne décheoir ; et ces choses di-je, sire, pour ce que la cités d'Anthioche se pert entre ses mains (37). »

Le roi convainquit la princesse qu'elle devait renoncer à sa régence et laisser sa liberté d'action à son fils. Celui-ci tandis que sa mère continuait à résider à Tripoli, reçut des subsides suffisants pour gouverner Antioche et la fortifier.

Ajoutons que pour témoigner au roi sa reconnaissace pour ses grands bienfaits en même temps que pour se faire honneur à lui-même « Par le grei dou roy, il escartela ses armes qui sont vermeilles, aus armes de France, pour ce que li roys l'avoit fait chevalier » (38).

Voici donc pour Geoffroy de Joinville comme pour Bohémond VI d'Antioche deux concessions royales témoignées par l'Héraldique qui prenait alors dans les usages de la chevalerie une place de plus en plus importante.

Le Pape Innocent IV, s'associant aux dispositions prises par Louis IX pour donner sa pleine indépendance à Bohémond VI dans son gouvernement, écrivit le 7 novembre 1252 au Patriarche d'Antioche et à l'évêque de Tripoli pour les inviter à apporter au Prince leur appui (39).

* * *

A cette époque de décadence où les états de Terre sainte étaient déjà en si grand danger, où les chefs responsables auraient dû s'unir contre les menaces de l'Islam, on les voit s'entre-déchirer, vassaux contre suzerains, querelles auxquelles prennent part fâcheusement les Ordres militaires — organisés pourtant pour défendre la Terre conquise — combats fratricides qui allaient faire le jeu de la puissance musulmane et contribuer à son triomphe définitif. Comme l'écrit très justement René Grousset (40) « la France du Levant se dénationalisait et se dissolvait. »

On verra au chapitre consacré au château de Giblet (41) les très graves conflits qui, vers les années 1258, 1276 et 1282 soulevèrent les sires de Giblet contre leurs suzerains Bohémond VI et Bohémond VII.

L'Invasion Mongole

Ce fut vers les années 1260 que les Mongols après avoir envahi la Perse commencèrent à menacer la Syrie musulmane et l'Egypte. Le grand Khan Mongka, petit-fils de Gengis khan, envoya son frère cadet Hulagu à la conquête des provinces de l'Asie occidentale. Au début de 1258 celui-ci s'emparait de Bagdad, puis il poursuivit ses chevauchées. Hulagu, sous l'influence de son épouse Duqus Khatoun qui était chrétienne nestorienne, était favorable au christianisme et par conséquent aux Francs. Dès 1254 le roi arménien Hethoum s'était rendu à sa Cour en Tartarie, près de Karakoroum, et ils avaient conclu une alliance pour de futures conquêtes (42).

Lorsque les Mongols approchèrent de la Syrie musulmane, Bohémond VI sur les conseils d'Héthoum s'empressa lui aussi de se joindre à Hulagu et en 1260 des contingents arméniens et francs participèrent avec l'armée mongole à la prise d'Alep qui était sous le gouvernement du sultan ayyubide al-Nasir Yusuf (janvier-février 1260). La citadelle fut démantelée. En même temps tomba la place d'Azaz. Un peu plus tard Harim fut aussi enlevée (43).

Puis le général mongol Kitbuqa, un chrétien nestorien, marcha avec ses troupes contre Damas. « Le roy d'Arménie et le Prince d'Antioche alèrent en l'ost des Tatars et furent à prendre Damas. » La ville ouvrit ses portes. Mais la citadelle résista et fut assiégée avec une vingtaine de machines de siège à partir du 21 mars. Le 6 avril elle se rendit. Les Mongols démolirent plusieurs tours et brisèrent des engins de guerre.

Bohémond fit nettoyer et encenser « une moult bele église » que les Musulmans avaient transformée en mosquée et il y fit chanter la messe des Francs et sonner des cloches (44).

Vers ce temps il reçut d'Hulagu des places au voisinage de l'Oronte : Balmis, Kafar Doubbin, Darkoush. Il semble aussi qu'à cette époque, vers 1261, Bohémond profitant des défaites des musulmans, soit rentré en possession de Lattaquié et de Djebelé (45). Après ces rapides conquêtes René Grousset dans un lumineux raccourci a montré tout ce que la chrétienté d'Occident pouvait encore espérer de l'aide des Mongols : « Après ce, Hulagu entendoit entrer au royaume de Jérusalem por délivrer la Terre Sainte e rendre celé as Crestiens (46). » Malheureusement à ce moment le Grand Khan Mongka, frère aîné et suzerain d'Hulagu, mourut au mois d'août 1259 et des rivalités pour sa succession s'étant produites entre leurs frères, Hulagu se vit obligé de retourner en Perse.

Il laissa le gouvernement de Syrie et de Palestine à Kitbuqa avec 10.000 hommes selon un historien, 20.000 selon un autre. Si les barons d'Acre, de Tyr et de Chypre avaient continué avec le général mongol les sages politiques d'alliance qu'avaient établie avec Hulagu le roi Héthoum et le Prince d' Antioche, peut-être les gains acquis par cette alliance auraient-ils pu être maintenus.

Mais de graves désaccords survinrent entre les Francs et Kitbuqa après une expédition de pillage entreprise par Julien de Sidon qui partant du château de Beaufort fit une grande razzia dans le voisinage et ramena à Sidon des prisonniers et du butin.

Or Julien de Sidon était gendre du roi Héthoum allié des Mongols. Kitbuqa ne pouvait tolérer une pareille agression dans une région qu'il avait mission de conserver en paix.
Il alla aussitôt attaquer Sidon, massacra les habitants, incendia les maisons, et rasa les murailles.
A peu près en même temps des chevaliers d'Acre et des Templiers allèrent faire du pillage dans la région d'Acre.

Ces désordres rendirent courage aux Musulmans. Au Caire le 12 novembre 1259 le mamelouk Qutuz, à la suite d'un coup d'état s'était proclamé Sultan. Il décida d'attaquer les Mongols et envoya un corps de cavalerie contre ceux qui occupaient Gaza. Les Musulmans furent vainqueurs (26 juillet 1260). L'offensive de Qutuz se développa ; il avait demandé aux barons d'Acre de lui laisser libre passage sur son territoire. Ceux-ci exaspérés par le saccage de Sidon, y consentirent aussitôt. Désormais c'était l'alliance avec les Mameluks contre les Mongols.

L'armée musulmane campa sous les murs d'Acre puis se mit en route vers le Jourdain. Elle était commandée par un mameluk de Qutuz, Beibars. Kitbuka se porta au-devant d'elle. Il fut vaincu et tué devant Aïn Djaloud, à environ 45 km au Sud-Est de Caïffa (Haïfa) (septembre 1260).

Rapidement Qutuz s'emparait de Damas, d'Alep et de la Syrie musulmane. Un mois plus tard (octobre 1260) Beibars dit Bendokbar (l'arbalétrier) l'assassinait et s'emparait du pouvoir. Beibars était l'ennemi juré des chrétiens. La France du Levant avait couru au-devant du désastre (47).

Un an après avoir pris le pouvoir, Beibars alla ravager la Principauté d'Antioche en octobre-novembre 1261. Une seconde fois en 1262 il envoya une armée attaquer le port du Soudin (48) ; elle y brûla des vaisseaux, puis entreprit le siège d'Antioche. Le roi Héthoum vint en hâte au secours de son gendre. En outre, il était resté en bons termes avec les Mongols, il avait accueilli dans son état les vaincus de la bataille d'Aïn Djaloud et les avait réconfortés et équipés. Aussi vint il lui-même leur demander des renforts pour aller défendre Antioche ; ce qui fit que l'armée mamelouke dut se retirer. La puissance d'Hulagu était encore considérable. Le moine arménien Vartan parle avec admiration de la grande assemblée à laquelle il fut admis à la Cour de ce puissant monarque en juillet 1264 (49). Il y vit Héthoum, roi d'Arménie, David, roi de Géorgie et le Prince Bohémond VI qui étaient venus évidemment demander une nouvelle aide militaire. A la fin de 1264 Héthoum concentra à Servantikar des troupes pour marcher contre Beibars. On y vit des combattants arméniens, des chevaliers d'Antioche, des mongols d'Anatolie. Pendant l'hiver 1264-1265 une armée mongole marcha sur la Syrie et attaqua al-Bira (Biredjik). A ce moment on apprit la mort d'Hulagu, et l'armée mongole se retira.

Les territoires chrétiens allaient être livrés à la fureur sanguinaire de Beibars.

Beibars, un turc acheté sur un marché d'esclaves en Crimée, aventurier sans scrupules, combattant d'une audace inouïe, allait gravir tous les échelons du pouvoir et vaincre à la fois les Mongols, les Arméniens et les Francs.

Dans plusieurs rencontres il s'était révélé un général habile. A Mansoura en février 1250, où l'armée de Louis IX tenait presque la victoire, il rallia les fuyards musulmans, fit une charge hardie et transforma la bataille en désastre pour les Francs ; dix ans plus tard, en septembre 1260, il battit le général mongol Kitbuka au combat d'Aïn Djaloud. Puis alors que le sultan Qutuz, son bienfaiteur, rentrait avec son armée en Egypte, Beibars l'assassinat et se fit reconnaître pour son successeur.
Ensuite ce nouveau Sultan d'Egypte s'empara de Damas. Après quoi il eut vite fait d'imposer son autorité sur tous les territoires de la dynastie ayyoubide. Il était désormais le maître du vaste empire mameluk et se révéla un grand homme d'état.

En novembre 1265 Bohémond VI avait avec les Hospitaliers et les Templiers, organisé une attaque contre Homs, mais leur troupe fut battue au gué de l'Oronte par le gouverneur mameluk de la ville, le 19 novembre.

En chaban 664 (mai-juin 1266) selon Aboul Féda (50) une armée de Beibars concentrée à Homs envahit le comté de Tripoli, ravagea les environs du Crac et s'empara de Goliath, Albe (Halba) et Archas (Arqa), qui défendaient dans la plaine d'Akkar les approches de Tripoli. Les Annales françaises de Terre Sainte disent : « A M et CCLXVI à V jors de juing Semenos, uns fors amiraus courut toute la terre de Sur et la terre de Triple et prist Arches et Albe et le Gouliat et mist le feu par toute la terre qui est entre Tripple et Tourtouse (51). »

Abou Chama à la date de mai-juin 1266 dit que les troupes de Beibars ravagèrent la région du Crac et de Tripoli, capturèrent 700 hommes et environ 1.000 femmes et enfants dans trois Places-fortes et seize Bordjs (52).

Les Hospitaliers furent obligés de renoncer au tribut que devaient leur payer les Assassins et la forteresse d'Abou Qobeis. Puis Beibars entreprit d'envahir la Cilicie. Hethoum partit en hâte chercher en Anatolie des troupes mongoles.

Pendant ce temps ses deux fils occupèrent fortement les défilés de Baghras et de Darbsak. L'armée mamelouke évita de les franchir, et montant au Nord, passa par Marri et fit un mouvement tournant. Elle surprit l'armée arménienne près de Darbsak ; l'un des princes fut tué, l'autre pris. (24 août 1266). Les Turcs ravagèrent la Cilicie. Le fort d'Aïas à l'Ouest du golfe d'Alexandrette, les grandes villes de la plaine, Mamistra, Adana, Tarse furent saccagées. Sis, la capitale arménienne fut occupée, sa cathédrale incendiée.

Le roi Hethoum vaincu dut, pour racheter son fils prisonnier, céder à Beibars le château de Darbsak et d'autres forteresses plus au Nord. Le traité fut signé en mai 1268. Puis le roi arménien abdiqua en 1269 en faveur de son fils Léon III, et se retira dans un monastère.

* * *

Au début de 1268 Beibars va entreprendre la conquête des états francs. Le 7 mars il enlève le port de Jaffa ; puis les 4-5 avril il met le siège devant le château de Beaufort dressé sur une crête à l'extrémité méridionale de la chaîne du Liban, qui avait été confié à la garde des Templiers quelques années auparavant. La place capitule le 15 avril.

Puis, montant vers le Nord, Beibars apparaît devant Tripoli le 1er mai ; il saccage la banlieue. Toutefois il n'attaque pas la ville peut-être parce que gêné par la neige du Liban pour transporter ses machines de siège, peut-être parce qu'il veut retenir dans Tripoli Bohémond et ses chevaliers afin de s'emparer plus facilement d'Antioche.

Il envoie deux corps de combattants occupé Darbsak et le port du Soudin pour empêcher que par là des renforts Francs ou Arméniens viennent au secours de la capitale de la Principauté. Alors l'investissement d'Antioche dirigé par Beibars est effectué rapidement (14 mai 1268). Le connétable d'Antioche Simon Mansel ayant tenté une sortie avec un groupe de chevaliers est fait prisonnier. Les commandeurs du Temple de Tortose et de Chastel Blanc (Safita), alors que Beibars était encore près de Tripoli, étaient allés le trouver pour obtenir que leurs territoires fussent épargnés. Ainsi se retiraient-ils de la défense des états francs. Simon Mansel comprenant qu'Antioche n'avait plus assez de défenseurs accepta-t-il l'offre que lui fit Beibars d'aller négocier une capitulation ? Mais les Francs refusèrent et se défendirent vaillamment. Les musulmans escaladèrent les murs du Silpius près du château où s'étaient réfugiés huit mille habitants qui durent bientôt se rendre. Le bailli Jean d'Angerville put s'échapper avec un autre seigneur nommé Bastard. Il gagna al-Amyadoun (aujourd'hui Miadoun). Antioche tomba le 19 ou le 27 mai (53).

Alors ce furent le pillage, le massacre, la déportation, l'incendie des églises et des habitations (54). Ce fut la ruine d'Antioche dont tant de voyageurs avaient subi l'incantation, qui avait été l'une des plus glorieuses cités du monde, dont on avait vanté, pendant plus de quinze siècles, les merveilles artistiques, la prospérité et la douceur d'y vivre.

Quelques jours (fin mai-début juin 1268) après la chute de la capitale chrétienne de la Syrie, le Maître de l'Hôpital Hugues Revel (55)(qui fut châtelain du Crac de 1243 à 1250 ou 1253) envoyait d'Acre un appel désespéré à Frère Faraud de Barras, Prieur de Saint-Gilles en Provence. Il lui signalait l'extrême dénuement de l'Ordre et lui demandait l'envoi de subsides par les moyens les plus rapides. L'entretien des forteresses, lui disait-il, a nécessité d'immenses dépenses. Constamment sous la menace des Sarrasins, ils n'ont plus à leur opposer que le Crac, Margat et le Toron de Belda et il leur faut consacrer d'immenses dépenses à l'entretien de ces forteresses. Cette région qui faisait vivre plus de 10.000 habitants est maintenant désertée et il n'y reste plus que trois cents Frères de l'Hôpital.

Antioche aux mains de l'ennemi, les Forts des bords de l'Oronte, Darkoush, Kafar Doubbin, Balmis, tombèrent et leurs garnisons coururent s'embarquer au Ras al-Basit. Les Templiers abandonnèrent sans combat leurs forteresses de Baghras après l'avoir incendiée (56) et de la Roche de Roissol ainsi que la Terre de Port-Bonnel. Beibars fit aussitôt occuper Baghras.

Après ses conquêtes dans la Principauté, Beibars va faire peser sa menace sur le comté de Tripoli. En décembre 1269-janvier 1270 il fait deux démonstrations contre Margat à la pointe Sud de la Principauté, et à la fin de janvier contre le Crac.
Puis il apprend la menace d'une nouvelle croisade d'Occident qui se prépare en Aragon, en Angleterre, en France.

La mort de Saint Louis le 25 août 1270, cinq semaines après son débarquement à Carthage, anéantissait le dernier espoir de la France d'Outre-Mer.

Beibars qui était en Egypte quitta le Caire le 24 janvier 1271, il arriva à Damas le 20 février. De là il pénétra dans le comté de Tripoli et mit le siège devant le Chastel Blanc que défendait une garnison de 700 Templiers. Par ordre du maître du Temple de Tortose ils capitulèrent et se retirèrent librement. Puis le Sultan s'empara des fortins défendant les abords du Crac et apparut devant la forteresse le 3 mars (57). Ibn Chaddad raconte en grands détails les épisodes de ce siège où les chevaliers et les sergents d'armes de l'Hôpital se défendirent avec acharnement pendant plus d'un mois. Ils reculèrent pied à pied résistant jusque dans la cour de la seconde enceinte où plusieurs combattants se firent tuer. Les survivants s'enfermèrent dans le donjon, l'ouvrage le plus puissant de la place. Ils le rendirent le 8 avril et obtinrent de se retirer sous sauvegarde à Tripoli.

Le Sultan resta trois semaines au Crac, donnant des instructions pour la restauration des ouvrages démolis par ses machines de siège. Ces travaux sont signalés au-dessus de la porte principale de la forteresse (front Est) commandant la rampa d'accès, et sur deux tours rondes du front Sud de la première enceinte et à ces deux tours le bandeau d'inscription est encadré de deux guépards, emblème de Beibars.

Le 28 avril le sultan quitta la forteresse pour aller assiéger le Fort d'Akkar (Fr. Gibelacar) qui, de l'autre côté de la plaine de la Boquée, en face du Crac, surveillait sur un sommet du Liban « la trouée de Homs ». Le roi Amaury Ier avait donné ce château en même temps que celui d'Archas en 1170 aux Hospitaliers pour les restaurer, car ils avaient été renversés par un tremblement de terre, au mois de juin, et pour les défendre car le comte de Tripoli, Raymond III, était alors en captivité.

L'approche du Fort d'Akkar, juché sur une étroite plate-forme (à env. 700 m) dominant des pentes abruptes, fut pénible et l'on eut de grandes difficultés à transporter les machines de siège. Le 2 mai elles étaient en place. Les défenseurs luttèrent jusqu'au 11 mai et obtinrent comme ceux du Crac, de se retirer à Tripoli (58). Au sommet de la tour principale Beibars fit sculpter une frise de guépards.

En cette même année le sultan prit la petite ville de Maraclée sur la côte, entre Tortose et Margat, et le Fort du Toron de Belda, au Nord de Margat (59). La grande forteresse des Hospitaliers qui avait des territoires alentour dut promettre de verser aux Musulmans la moitié de ses revenus.

Beibars semblait en mesure de s'emparer facilement de Tripoli, mais Bohémond VI résistait encore espérant toujours une aide militaire des Mongols (60). L'annonce de l'arrivée à Acre le 9 mai 1271 de croisés anglais avec le roi Edouard amena Beibars à se montrer conciliant et il accorda à Bohémond une paix de dix ans moyennant reconnaissance de ses récentes conquêtes.

En même temps il envahissait le territoire des Ismaéliens et entre 1270 et 1273 s'emparait de leurs châteaux du Djebel Bahra et leur imposait sa suzeraineté (61).

Bohémond VI mourut le 11 mai 1275.

Son fils Bohémond VII (1275-1287) était très jeune. Le roi Hugues III vint à Tripoli pour prendre la régence mais la mère de Bohémond VII Sibylle d'Arménie avait déjà pris le pouvoir et avait confié le gouvernement à l'évêque de Tortose qui s'installa à Tripoli. Beibars profita des circonstances pour réclamer au jeune comte la moitié de la ville de Lattaquié (62). Les habitants demandèrent à Hugues III son appui et celui-ci obtint du Sultan de laisser la ville libre moyennant un tribut annuel de 20.000 dinars (4 juil. 1275). Les Francs devaient garder Lattaquié jusqu'en 1287. Après la chute d'Antioche en 1268, Beibars avait enlevé aux Francs des forteresses voisines, mais il avait épargné le puissant château de Cursat situé à 10 km au Sud d'Antioche dont il reste des ouvrages importants construits à partir de 1256. Cursat (Qal'at Qoseïr) appartenait à la mense du Patriarche d'Antioche et avait pour châtelain un seigneur nommé Guillaume. Celui-ci, qui était resté en bons termes avec les Musulmans, avait obtenu du Sultan de le conserver, mais en avril 1275 celui-ci l'attira dans un guet-apens et le fit mettre en prison. Puis il alla assiéger Cursat dont les défenseurs finirent par se rendre le 14 novembre 1275.

Peu de temps après son avènement Bohémond VII allait avoir des difficultés avec un de ses grands vassaux Guy II de Giblet, comme son père en avait eues avec le père de Guy, Henri de Giblet. Le sire de Giblet obtint le concours des Templiers contre son suzerain. Ce fut une abominable guerre civile qui dura de 1276, semble-t-il, jusqu'en 1282 et qui finit dans le sang (63).

Beibars était mort le 30 juin 1277.

Deux ans plus tard le Turc Qelaoun s'emparait du pouvoir. Le gouverneur de Damas Sonqor al-Ashqar, le lui disputa. Il s'installa au château de Sahyoun à l'été de l'année 1280 et demanda leur aide aux Mongols. Ceux-ci occupèrent en octobre Aintab, Baghras, Darbsak et Alep. Les Hospitaliers de Margat profitèrent de ces désordres pour aller à la fin d'octobre, au nombre de 200, faire une chevauchée en direction du Crac et dans la Béqa (Beqaa). Ils ramenèrent beaucoup de bétail. A leur retour ils furent attaqués à la hauteur de Safita par 5.000 cavaliers turcs qui leur donnèrent la chasse jusqu'à Maraclée. Là les chevaliers de Margat, se retournant, les chargèrent et les mirent en fuite (64).
L'année suivante par mesure de représailles Qelaoun envoya le gouverneur du Crac, Balban al-Tabbaki, assiéger Margat.

Celui-ci arriva devant la forteresse avec 7.000 hommes. Or la garnison n'était que de 600 combattants. Mais avant que l'armée musulmane eût pris ses positions, les Hospitaliers firent une sortie subite et mirent l'ennemi en fuite (février 1281).

Peu après, le 13 mai 1281, Qelaoun avait conclu avec le Grand Maître de l'Hôpital Nicolas Lorgne (65) une trêve de dix ans et dix mois.

Quatre ans plus tard, sans avis préalable, il apparut avec des forces considérables, de nombreuses machines et une équipe de mineurs devant la forteresse de Margat (17 avril 1285). Les Hospitaliers opposèrent une vigoureuse résistance et leurs mangonneaux écrasèrent une partie de l'artillerie ennemie. Les défenseurs, constatant que les mineurs avaient pratiqué une sape dans une galerie où ils allaient mettre le feu, virent toute défense devenue inutile. Ils capitulèrent le 25 mai (66).

Sur la côte, un peu au Sud de Margat, mais dans le comté de Tripoli, était la petite ville de Maraclée que Beibars avait prise et détruite en 1271.

Près de là se trouvait dans la mer, sur un haut-fond à petite distance du rivage, un étrange ouvrage militaire formé de deux tours dont l'une puissante était haute de sept étages. Elle avait été construite après la mort de Beibars en 1277. De là le seigneur de Maraclée faisait des sorties avec sa garnison pour aller se ravitailler dans le voisinage. Qelaoun après avoir pris Margat en 1285 exigea de Bohémond VII qu'il contraignît son vassal Barthélémy de Maraclée à démolir cet ouvrage (67).

Les Francs conservaient encore la ville de Lattaquié. Un tremblement de terre le 22 mars 1287 en avait endommagé les défenses. Qelaoun envoya un de ses officiers Torontaï l'attaquer. L'entrée du port était protégée par une grosse tour reliée à la terre ferme par une digue. Pour s'en emparer plus aisément Torontaï fit élargir celle-ci. Les défenseurs se rendirent le 20 avril.

Bohémond VII mourut le 19 octobre 1287. Les chevaliers et les bourgeois de Tripoli se constituèrent en Commune indépendante et le chef de cette commune fut Barthélémy de Giblet, fils de Bertrand II de Giblet lequel, une trentaine d'années auparavant, avait suscité une révolte de la noblesse du comté contre son suzerain Bohémond VI, et celui-ci l'avait fait assassiner (68).

En février 1289 Qelaoun entra en territoire Franc avec une armée très nombreuse, une artillerie de dix-neuf machines et un corps de 1.500 mineurs. Ces forces arrivèrent devant Tripoli entre la fin de février et la fin de mars (69). En présence d'un tel danger un mouvement soudain de solidarité surgit parmi les chrétiens.

Le roi Henri II de Chypre et de Jérusalem envoya un corps de chevaliers chypriotes ; des Templiers et des Hospitaliers accoururent ; Jean de Grailly vint avec des troupes d'Acre. Enfin des galères de Génois et de Vénitiens arrivèrent aussi ; mais bientôt ces marins comprirent que la lutte était impossible et s'éloignèrent. L'attaque porta sur le quartier d'El Mina, formant presqu'île, au Nord-Ouest de la ville ; le bombardement démolit la tour de l'évêque et la tour de l'Hôpital. Le 26 avril les troupes musulmanes envahirent la place qui fut livrée au massacre et au pillage.

Qelaoun fit raser le quartier d'El Mina qui fut ensuite abandonné. La nouvelle ville s'étendit autour du Mont Pèlerin où Raymond de Saint Gilles avait construit sa forteresse.
Certaines villes de la côte furent évacuées sans combat telles que Nephin et le Boutron.

Il semble que le dernier seigneur de Giblet, Pierre, fils de Guy II, qui avait conservé de bons rapports avec les Musulmans, obtint du Sultan de rester dans sa ville. En 1307 il avait émigré en Chypre.

En Palestine le grand Port d'Acre fut investi le 5 avril 1291. Les défenseurs soutinrent héroïquement un long siège, chevaliers de France commandés par Jean de Grailly, chevaliers d'Angleterre commandés par Otton de Grandson, Templiers et Hospitaliers firent des prodiges de valeur.

Le 18 mai eut lieu l'assaut final. Le grand maître du Temple Guillaume de Beaujeu y trouva la mort et quelques instants après lui le maréchal de l'Hôpital Mathieu de Clermont. Les derniers Templiers résistèrent dans leur forteresse jusqu'au 28 mai.

Au Liban les chevaliers du Temple demeurèrent dans leur place-forte de Tortose encore deux mois. Le 3 août ils l'évacuèrent. Cependant à 4 km au Sud-Ouest de Tortose, ils gardèrent l'île de Rouad jusqu'en 1302.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Notes : La chute des Etats Francs du Levant

1. Ambroise, l'Estoire de la guerre sainte (1190-1192), édition Gaston Paris (1897), vers 7995-8077.
2. Ambroise, vers 10771-10772.
3. Beha ad-din Ibn Chaddad, Historiens Orientaux des Croisades, tome III, page 356. Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens Orientaux des Croisades, tome V, page 91. — Voir René Grousset, III, page 119 et Claude Cahen, page 433.
4. René Grousset, tome I, page 47.
5. Michel le Syrien, XIX, chapitre 3, édition Chabot, tome III, page 331.
6. Claude Cahen, page 512.
7. Michel le Syrien, I. XIX, chapitre VI.
8. Michel le Syrien, 1. XX, chapitre 2, édition Chabot, III, page 361.
9. René Grousset, tome II, page 696. — Claude Cahen, page 424.
10. Brades, 24e livre, chapitre 25, Historiens Occidentaux des Croisades tome II, page 136. — Ernoul, édition Mas-Latrie, page 319. — René Grousset, tome III, page 16.
11. Eracles..., Historiens Occidentaux des Croisades tome II, pages 207-208. — Ernoul..., page 319 donne une autre version. C'est Bohémond qui aurait projeté de capturer Léon, mais celui-ci se méfiait et avait caché dans le bois voisin de la source des soldats qui accoururent quand ils le virent menacé. Voir René Grousset, III, page 129-130.
12. Date précisée par Claude Cahen, page 583, d'après Michel le Syrien, 1. XXI, en. 8, édition Chabot, III, page 411 et d'autres sources.
13. Claude Cahen, page 586.
14. René Grousset, tome III, page 133 qui cite Sempad, page 634-638.
15. Claude Cahen, page 599-600.
16. Claude Cahen, page 602.
17. Claude Cahen, page 605-606 et note 15, lettres des légats au pape et lettre du pape à Léon, 17 janvier 1205 (Migne, II, 509) en réponse à la plainte des Templiers. — René Grousset, III, page 248 et n. 3, dit seulement siège de la Roche de Roissol.
18. Claude Cahen, page 616-617.
19. Claude Cahen, page 616-617.
20. édition J. G. M. Laurent, page 174.
21. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, pages 70-71, n° 1262 et 1263. — Rôhricht, Regesta, page 220, n° 820 et additions, page 53, n° 820.
22. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 122-123, n° 1355. — Rôhricht, Reg., page 226, n° 845. Confirmé le 31 mars 1215 ; Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 175-176, n° 1441-1442. Rôhricht, Reg., page 237, n° 878. Confirmé le 12 févr. 1218 : Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 241, n° 1606. Rôhricht, Regesta additions, page 59, n° 909 a. Léon II, qui soutenait les prétentions de son neveu Raymond-Roupen, avait donné en 1210 à l'Ordre de l'Hôpital la forteresse de Selefké dans la Cilicie occidentale ainsi que le Fort de Camardias, le Camard (Kurt-Kulak) à l'angle Nord-Ouest du Golfe d'Alexandrette. Voir René Grousset III, page 261. — Claude Cahen, page 615.
23. René Grousset, III, pages 260-261. — Claude Cahen, page 621.
24. Eracles, Historiens Occidentaux des Croisades tome II, page 119-120.
25. Ernoul, édition Mas-Latrie, page 251.
26. Ibn al-Athir, Historiens Orientaux des Croisades, tome I, page 720-721.
27. Nous avons exposé ceci avec plus de détails dans notre chapitre I : Le comté de Tripoli dans sa plus grande extension. Voir aussi notre livre sur le Crac des Chevaliers, 1934, pages 123-129.
28. Voir plus haut le chapitre II : Le Djebel Ansarieh et le territoire des Assassins, page 41. On sait que Louis IX entama aussi des pourparlers d'alliance avec le grand maître des Ismaéliens.
29. René Grousset, tome III, page 277.
30. Gestes des Chiprois, Philippe de Vovare, édition Gaston Raynaud (Genève, 1887) chapitre 134, page 48.
31. Ibn Al-Athir, Kamel..., Historiens Orientaux des Croisades, tome II a, page 80.
32. Voir le Comté de Tripoli dans sa plus grande extension.
33. Ibn Chaddad le Géographe, cité par Van Berchem dans Journal Asiatique 1902, tome I, page 440.
34. Joinville, Mémoires, édition N. de Wailly, paragraphe 569-581.
35. Paul Deschamps, La défense du royaume de Jérusalem, 1939, page 166-167.
36. Joinville, Mémoires, paragraphe 597-599.
37. Joinville, chapitre I, paragraphe 522-523.
38. Joinville, paragraphe 524. — Voir aussi Eracles, Historiens Occidentaux des Croisades tome II, page 440 : « A MCCLII fut fait chevalier à Jaffe Beumont, Prince d'Antioche, de la main le roi Louis. » Marino Sanuto, page 220. — Amadi, page 166. — René Grousset, III, page 514.
39. Signalons qu'en cette même année 1252 une armée de 10 000 Turcomans, venant de Sheïzar envahit la région située entre le Crac et Tripoli, incendia de nombreux casaux, massacra une partie des habitants et rentra à Sheïzar avec de nombreux captifs (Lettre de Joseph de Cancy, trésorier de l'Hôpital à Acre) (6 mai 1252), publié par Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, pages 726-728, n° 2605.
40. René Grousset, tome III, page 556.
41. 2e Partie : Forteresses.
42. Claude Cahen, page 700. René Grousset, tome III, page 563.
43. L'armée mongole était alors sur la frontière franque. Des fourrageurs pénétrèrent sur le territoire de la Principauté, firent du pillage dans les casaux où ils commirent quelques meurtres et enlevèrent du bétail. Des notables d'Acre, partisans des musulmans, écrivirent à Charles d'Anjou pour protester contre les abus et se plaindre de l'alliance conclue par Bohémond VI avec les barbares. Voir H. Delaborde, Lettre de chrétiens de Terre Sainte (1260) dans Revue de l'orient, latin, 1894, tome II, page 214. — René Grousset, tome III, page 585.
44. Geste des Chiprois, II, page 751.
45. Claude Cahen, page 706 signale en 1262 un acte concernant les possessions franques de Lattaquié. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome III, page 29, n° 3022. — Rôhricht, Reg. Add., page 85, n° 1317 b.
46. Flor des Estoires, page 172.
47. René Grousset, III, page 603. — Claude Cahen, page 710.
48. Soudin, à l'époque des croisades, c'est le nom que l'on donna à l'embouchure de l'Oronte, en arabe (es-Souweidiyé).
49. Vartan, Historiens des Croisades, Documents arméniens, tome I, page 433, et Vartan, traduction Dulaurier, dans Journal asiatique, 5e série, tome XVI, 1860, tome II, pages 300-301. Voir René Grousset, tome III, page 565.
50. Aboul Féda, Historiens Orientaux des Croisades, tome I, page 151. Voir Van Berchem, page 134, n. 2, qui cite d'autres sources.
51. Annales de Terre Sainte, dans Archives de l'Orient latin, II, 2, page 452.
52. Abou Chama, Historiens Orientaux des Croisades, tome V, page 205. Peut-être s'agit-il de la même expédition.
53. Le 19 mai selon les Gestes des Chiprois, le 27 selon Eracles. René Grousset, tome III, page 641.
54. Sur la fin d'Antioche voir plus haut, chapitre III, « Antioche ».
55. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome IV, page 292, n° 3308. — Rôhricht, Reg. Add., page 91, n° 1358 a.
56. Dans la lettre que nous venons de citer Hugues Revel dit que les Templiers ont incendié « Castrum Guastonis » (Gaston = Baghras) avant de se retirer.
57. Voir pour plus de détails notre livre, Le Crac des Chevaliers, page 132-138, et sur le siège et les dégâts causés par les artilleurs et les sapeurs musulmans, page 292-293.
58. Voir plus loin, Forteresses, Akkar.
59. Claude Cahen, page 719.
60. Il avait auprès d'eux, comme ambassadeur, un de ses vassaux Barthélémy de Maraclée. Voir plus loin, Forteresses ; Maraclée.
61. Voir notre chapitre II : Le territoire des Assassins.
62. Il semble que les Francs avaient récupéré vers 1261 le Port de Lattaquié.
63. Voir notre notice sur Giblet.
64. Voir pour plus de détails, plus loin, Forteresses: Margat.
65. Nicolas Lorgne paraît avoir été auparavant (entre 1255 et 1265 ?) châtelain du Crac. On voit encore sur la face arrière d'une des tours flanquant une entrée de la première enceinte cette inscription : « Au tens de Frère Niciole Lorne fu fête ceste barbacane » restée à sa place d'origine. Voir Le Crac des chevaliers, page 164-165 ; album, planche CXIV e.
66. Voir Château de Margat.
67. Voir plus loin, Forteresses, Maraclée.
68. Voir Château de Giblet.
69. René Grousset, tome III, page 743.

Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.

Claude Cahen, page 433 — Arcican

Après la prise d'Acre, Richard continua un an la guerre, sans victoire décisive. La lassitude des deux partis aboutit enfin à la paix, en septembre 1192, rendant aux chrétiens la côte de Tyr à Jaffa. Le traité prévoyait que la paix serait étendue à Antioche et Tripoli, mais ne les concernait pas. Des négociations directes avaient été engagées entre Saladin et Bohémond en même temps qu'entre Saladin et Richard, deux mois auparavant. Le 30 octobre, Bohémond, avec une petite escorte de hauts barons, se présenta à l'improviste à la cour de Saladin, alors à Beirout. Cette confiance personnelle toucha le souverain musulman, qui accorda à Bohémond une part des revenus des districts limitrophes d'Antioche du 'Amouq et d'Arzghân (10). — Retour au texte
10. Ibn Chaddaâd, 322, 378; Abou Châma, Historiens orientaux des Croisades, V, 78 et 89.

Michel le Syrien, page 331 — Thoros, prince de Cilicie

En l'an 1479, au mois de kanoun (décembre 1167-1168), mourut Thoros, prince de Cilicie, qui s'était fait moine avant de mourir. Il prescrivit que son plus jeune fils (Roupen II) serait son successeur, et que Thomas, son cousin, serait son tuteur. Il déshérita complètement son frère Mleh (Mélier ou Milo chez les auteurs francs). Celui-ci en fut choqué et se retira chez Nour ed-Dîn. Il en reçut une armée de Turcs et envahit la Cilicie. Il fit prisonniers seize mille jeunes gens et jeunes filles, hommes et femmes, prêtres, moines et évêques, qu'il emmena à Alep ; il les vendit à des marchands (d'esclaves) et en distribua le prix aux Turcs qui étaient avec lui. Ensuite, les Arméniens le rappelèrent près d'eux: ils lui donnèrent la moitié du pays, et il jura que l'autre moitié resterait à l'enfant. Puis il transgressa ses serments et s'empara des châteaux et des villes de tout le pays. Il fit crever les yeux et couper les mains et les pieds à plusieurs seigneurs et à des évêques ; il en fit écorcher vifs d'autres et les jeta aux bêtes. — Retour au texte

Claude Cahen, page 512 — MIeh

En 1154, on voit les Templiers, avec l'Arménien Sdéfané, surprendre des pillards seldjoukides aventurés près de Baghrâs; ils avaient donc déjà un établissement dans cette place ou à proximité. On a exposé plus haut comment, peu après, à la suite d'hostilités entre Renaud de Châtillon et Thoros, les Templiers se virent reconnaître ou attribuer par ce dernier « les forteresses des confins d'Antioche (9). » Baghrâs, la principale, paraît leur avoir été confirmée par Alexandre III (10); et ils possédaient sur les confins siliciens de nombreuses terres que Mieh, bien que jadis confrère de l'Ordre (avec Sdéfané ?), leur enleva momentanément, avec Baghrâs (11). Ils recouvrèrent cette place à la mort de Mleh, ainsi que Darbsâk, les perdirent en 1188, et rentrèrent en possession de Baghrâs en 1216 pour ne plus l'abandonner jusqu'à la fin de la principauté. — Retour au texte
10. Innocent III, volume III, page 54.
11. Guillaume de Tyr, XXI, page 991; Innocent III, 5 janvanvie 1199.

Michel le Syrien, page 337 — MIeh

L'année 1170, le roi de Jérusalem ayant appris que Mleh, prince de Cilicie, faisait du mal aux Chrétiens, de toute façon et en tous lieux, s'avança contre lui. Celui-ci eut recours aux Turcs, qui vinrent à son aide. Il y eut une bataille. Le Seigneur, dans sa bonté, aida le roi qui les vainquit. Les Turcs s'enfuirent et Mleh rentra dans sa citadelle. Tandis que le roi assiégeait cette citadelle et commençait à l'attaquer, Mleh, réduit à l'extrémité, se repentit, demanda pardon et promit de rester dans la soumission au roi. — Retour au texte

Michel le Syrien, page 361 — Roupen-III

La même année [1486], les troupes de Mleh, prince de Cilicie, se révoltèrent contre lui, à cause de ses nombreuses actions infâmes, et jurèrent de le tuer. En ayant eu connaissance, il sortit du camp pendant la nuit et s'enfuit dans l'une de ses places fortes. Les gardes de cette citadelle faisaient partie du complot organisé par les troupes; ils s'emparèrent de lui et le coupèrent par morceaux; ils le donnèrent aux chiens et il fut dévoré.

Ils firent venir son neveu, Roupen [Roupen III ; Roupen II, fils de Thoros II, était mort à Qala' Romaita en 1170], fils de Stéphanos, de Tarse où il se tenait caché par crainte de son oncle paternel, et ils le firent régner sur eux. Alors, il fit mettre à mort ceux qui avaient tué son oncle, parce qu'ils l'avaient jeté aux chiens. — Retour au texte

Claude Cahen, page 424 — Roupen

La révolte d'Isaac Comnène fut d'une grande importance pour l'évolution des rapports entre Byzance et les Latins. Andronic désirait récupérer Chypre, et ne pouvant compter sur les Francs qu'il avait fait massacrer à Constantinople et qui avaient quelque peu soutenu Isaac à Chypre, devait se rapprocher de Saladin; par contre, tout ce qui en Cilicie était grec ou compromis avec les Grecs, ne pouvant plus compter sur Andronic qui n'avait plus d'armée auprès d'eux, fut amené, contre les empiétements des Arméniens de Roupen, à considérer Bohémond, hier vassal et parent de Manuel Comnène, comme le suppléant provisoire de la carence byzantine. C'est ce qui amena la rupture définitive entre Bohémond et Roupen. Ce dernier attaquant les Héthoumiens, ils firent appel au prince d'Antioche. Roupen, en 1185, ne soupçonnant rien, se rendait justement à Antioche. Bohémond traîtreusement, le fit arrêter et jeter en prison, puis envahit la Cilicie. Mais il avait compté sans le frère de Roupen, Léon, qui réduisit Héthoum de Lampion à une telle extrémité qu'il s'entremit pour obtenir la libération de Roupen. Outre une forte rançon, Roupen s'engageait à céder le Djéguer, Til Hamdoûn, Servantikar, Misîs et Adana, bref une moitié de la plaine cilicienne et l'Amanus. Ces territoires furent en effet livrés par Roupen, qui avait des otages à libérer; mais ceux-ci une fois rentrés en Cilicie, Roupen reprit tout et Bohémond ne put que venir saccager en vain quelques campagnes (8). — Retour au texte
8. Ernoul, 91 et Continuateur de Guillaume de Tyr, 208; Michel le Syrien, année 1496; Sempad, an 1185.

Michel le Syrien, année 1496 — Roupen

La même année, le Prince, seigneur d'Antioche, après avoir fait la paix avec çalah ed-Dîn, et ayant confiance que celui-ci ne lui restait plus hostile, fit des machinations iniques et s'empara de Roupen, prince de Cilicie, qu'il mit en prison; il lui mit très durement les fers. Il réunit les Francs, et pénétra en Cilicie; tout l'été, ils luttèrent sans pouvoir arriver à s'emparer d'un seul lieu ; car à la place de Roupen était son frère Léon, qui gardait sagement leurs pays. Le Prince revint couvert de confusion.

Ensuite, les Arméniens donnèrent aux Francs 3 mille dinars, Mopsueste, Adana et d'autres lieux, et Roupen sortit de prison. Après sa délivrance, Roupen se révolta contre le Prince et lui enleva ces places. Alors le Prince détruisit par le pillage toutes les places de la Cilicie. — Retour au texte
1. Historiens arméniens des Croisades, tome I, page 394, note 1.

Claude Cahen, page 583 — Léon II

En octobre 1193 (4), soit que Léon eût proposé une entrevue (5), soit qu'il eût fait feindre par le gouverneur de Baghrâs le désir de livrer sa forteresse à Bohémond (6), celui-ci, accompagné de sa femme et d'un fils (7), se rendait au pied de Baghrâs, où il acceptait l'hospitalité (8) ; mais, lorsqu'il fut dans le château, des troupes arméniennes l'arrêtèrent (9), avec sa famille et la plus grande partie de son escorte, qui comprenait le connétable Raoul des Monts, le Maréchal Barthélémy Tirel, le Chamberlain Olivier, et l'un des principaux seigneurs de l'entourage du prince, Richier de l'Erminat (Armenaz) (10). Léon exigea pour les libérer la remise d'Antioche (11), à laquelle furent envoyés procéder Richier et Barthélémy pour Bohémond, Héthoum de Sassoûn, mari d'Alice fille de Roupen, pour Léon. — Retour au texte

4. Sempad, 631, toujours vague dans sa chronologie indique 1195, Gestes Chyprois, 15 (A. T. S., 434), 1194. Mais la date de 1193 est celle de Michel le Syrien, 411 et Boustân, 587, ouvrages tout à fait contemporains, ainsi que de B. H. (ici autonome), et Continuateur D, 207. La date est confirmée s'il est exact que Héthoûm de Sassoûn, qui prend part à l'événement, est mort peu après Grégoire Dgha (mort en mai 1193) comme le pense Alishan, Léon, 126; Bohémond étant à Antioche encore en septembre 1193 (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 948), le guet-apens doit être d'octobre, pas plus tard, Michel le Syrien faisant mourir le patriarche Aimery après, et encore en 1193.
5. Cette hypothèse est celle de Boustân, Continuateur A, Continuateur D. Le récit de toute cette affaire est difficile à rétablir, car les sources qui nous la racontent sont toutes plus ou moins déformées pour servir l'un ou l'autre des partis, celui de Léon et celui de Bohémond de Tripoli, qui se disputeront Antioche pondant le tiers de siècle suivant. Continuateur C, Continuateur G et Ernoul ont une documentation pro-arménienne (ils vont jusqu'à prêter à Bohémond l'intention d'arrêter Léon, qui aurait agi en état de légitime défense); Continuateur A paraît puiser la sienne dans le milieu des barons fidèles à Bohémond de Tripoli; Continuateur D est neutre et plus proche du commun peuple; c'est, des quatre continuations, celle dont l'information est la plus riche et, semble-t-il, la meilleure, à quelques détails près.
6. C'est l'hypothèse de Bar Hebraeus et de Ibn abî Tayyî, l'un et l'autre plus impartiaux que les sources latines, mais d'information moins directe; malheureusement ni l'un ni l'autre ne connaît avec précision les événements d'Antioche consécutifs au guet-apens lui-même.
7. La présence de ce fils est attestée par Bar Hebraeus et Ibn abî Tayyî (Boustân en signale même deux si le texte n'est pas corrompu), mais non son nom ; il doit s'agir du fils de Sybille, car d'après Continuateur D, Raymond était resté à Antioche; Continuateur A cependant paraît impliquer son absence; toutefois ce peut être le silence volontaire d'un partisan de Bohémond, que le serment prêté à Raymond gênait.
8. Soit pour la nuit (Bar Hebraeus, Ibn abî Tayyî, Boustân), soit pour déjeuner (Continuateur D).
9. Soit que Léon les eût jusqu'alors dissimulées, si l'on admet qu'il ait été là dès le début, soit qu'il fût arrivé avec elles à ce moment, si l'hospitalité n'avait d'abord été offerte que par le gouverneur.
10. D'après Continuateur A, Richier aurait mis en garde le prince, et refusé de l'accompagner, mais ce texte grandit volontairement Richier, semble-t-il, et le fait qu'il soit revenu à Antioche aussitôt, explique suffisamment qu'on ait pu croire qu'il y était resté.
11. Remise qui ne signifie pas nécessairement dépossession de Bohémond mais seulement vasselage; mais la population l'interpréta dans le premier sens.

Claude Cahen, page 586 — Henri de Champagne

Au printemps 1194, Henri de Champagne prit en mains l'affaire. Il avait reçu, semble-t-il, des appels, d'une part d'Antioche et de Tripoli, d'autre part de Bohémond III lui-même. Après avoir rendu en route visite au chef des Assassins, qui l'en avait prié, afin de rétablir la bonne qualité des rapports, compromise par le meurtre de Conrad de Montferrat, Henri vint à Antioche, puis, après avoir tenu conseil avec le patriarche et les fils de Bohémond, se rendit de lui-même en Cilicie, où Léon l'accueillit très bien. Là, comme quelques mois plus tard à Chypre, la politique de Henri consista à reconnaître le fait acquis sans chicane, en cherchant seulement à en tirer le meilleur parti grâce à une réconciliation des parties aux prises. La possession par Léon de toute la côte du golfe d'Alexandrette et de Baghrâs fut admise par Bohémond, qui délia Léon de son hommage (15), en échange de quoi Bohémond était libéré sans rançon. De plus, pour sceller la réconciliation des deux cours, il était entendu que Raymond, le fils aîné et héritier de Bohémond, épouserait Alice, la nièce et jusqu'ici la seule héritière de Léon, qui venait de perdre, dans des conditions assez mystérieuses (16), son premier mari, Héthoûm de Sassoûn, au lendemain de son retour d'Antioche. Ce mariage faisait apparaître comme assez probable l'union prochaine sur une même tête des couronnes d'Antioche et de Cilicie. Bohémond fut libéré avant septembre 1194 ; le mariage de Raymond et d'Alice eut lieu vers le début de 1195. A cette occasion, Bohémond III fit jurer aux barons de reconnaître Raymond pour prince à sa mort, tout en se réservant naturellement le pouvoir de son vivant (17). Le sort d'Antioche et celui de la Cilicie paraissaient désormais bien liés. — Retour au texte
15. D'après Continuateur C et G, et Ernoul de Beauvais, Bohémond aurait même au contraire prêté hommage à Léon. Mais les versions non-arménophiles omettent ce point. Il est possible mais non sûr, que Raymond, le fils de Bohémond, après son mariage avec la nièce de Léon, ait séjourné auprès de celui-ci, qui corroborerait un peu la thèse de la vassalité. Toutefois, Léon n'avait encore le titre que de baron; un prince pouvait-il lui prêter hommage ?
16. Son frère et lui moururent presqu'en même temps ; on soupçonna Léon.
17. D'après Continuateur A, Bohémond aurait même investi dès lors Raymond, de la principauté concurremment avec lui, ce que dément formellement Continuateur B; d'après Continuateur C et Sempad, on aurait dès lors explicitement prévu la succession, à Antioche et en Cilicie, du fils éventuel de Raymond ; mais il semble que ce soit une confusion de date par résumé, car, d'après la lettre même de Léon à Innocent III (Migne, I, 810), ce fait n'eut lieu qu'après la mort de Raymond.

Michel le Syrien, page 411 — Leon

Léon, prince de Cilicie, s'empara du Prince [Bohémond III] seigneur d'Antioche, [737] et le tortura cruellement; il lui rendit tout ce que ce dernier avait fait à Roupen, frère de Léon. Alors le comte Henri vint de 'Akko, et, par ses instances et ses promesses, il délivra le Prince qui retourna à Antioche. — Retour au texte

Claude Cahen, page 599-600. — Alfred de Margat

Dès 1199, en tous cas, la politique intervient dans les rapports arméno-romains. Lors de l'entrée de Bohémond de Tripoli, il avait adressé à Rome un premier appel, qu'il fit suivre quelques-mois plus tard d'un compte-rendu détaillé des faits et d'une nouvelle demande de jugement, portée par un chevalier du nom d'Alfred de Margat (Marqab). Le Pape lui répondit en décembre de la même année par une lettre de ton aussi bienveillant que possible, lui expliqua seulement qu'en l'absence d'envoyés de la partie adverse, il ne pouvait rendre de sentence, et que, craignant une sentence partiale, il s'en remettait à des juges locaux ; il le prie d'attendre l'arrivée des légats qu'il enverra prochainement en Syrie avec la nouvelle croisade préparée, auxquels il donnera charge de juger en toute indépendance. L'affaire n'est pas d'extrême urgence, tant que vit Bohémond III, lui fait-il comprendre, et il ajoute qu'il écrit à Bohémond de Tripoli de se tenir tranquille ; que Léon consacre donc ses forces à la guerre contre les Infidèles, pour laquelle il lui a précédemment demandé des secours et pour laquelle, en gage d'amitié, le Pape lui envoie, en même temps que des exhortations au peuple arménien, une bannière de Saint-Pierre (2).

Mais, dès auparavant, le Pape avait été saisi par les Templiers, appuyés par Bohémond III, Bohémond de Tripoli et la commune d'Antioche, de l'affaire de Baghrâs et de l'échec des négociations du printemps de 1199 ; Alfred de Margat tenta d'expliquer au Pape que le château, jadis occupé par Mleh, puis enlevé aux Musulmans par Léon, revenait bien de droit à ce dernier qui, au surplus, ne demandait qu'à faire le Pape juge de l'affaire. Innocent III qui, dans l'affaire d'Antioche, inclinait à donner raison à Léon, ne lui fut pas là si favorable ; néanmoins, il se borna à prier Léon de restituer lui-même l'objet du litige, ou, s'il avait des réclamations à faire valoir, de les soumettre à ses légats. La lettre fut confiée, celle-ci, non pas à Alfred de Margat mais aux Templiers, pour être présentée par eux à Léon lorsque les circonstances s'y prêteraient (3). — Retour au texte
2. Migne, 810-813.
3. Migne, 819.

Claude Cahen, page 602 — Léon II

Dès 1202, Léon avait repris des hostilités devant Antioche; au printemps de 1203, il y revint encore, campant au Djisr al-Hadîd et mettant toute la plaine à feu et à sang (8). A ce moment arrivaient à Acre ceux des Croisés de la quatrième Croisade qui n'étaient pas passés à Constantinople, en particulier du flamand Jean de Nesle et du champenois Renard II de Dampierre. Comme ils étaient peu nombreux, Amaury se refusa à rompre la trêve qui régnait entre Chrétiens et Musulmans avant l'arrivée de renforts; mais les barons occidentaux, tout frais débarqués et avides de bataille, décidèrent, pour passer le temps, de s'engager dans la guerre qui reprenait avec le printemps entre Antioche et les Arméniens; et, tandis que Jean de Nesle allait par mer se mettre au service de Léon, Renard de Dampierre partait par la côte en direction d'Antioche.

Témérairement, il voulut passer de Marqab à Antioche sans abandonner la terre. Il eut d'abord la chance de trouver dans le petit gouverneur de Djabala un hôte aimable qui, étant en trêve avec ses voisins de Marqab, non seulement reçut les Français richement, mais leur conseilla fermement de ne pas gagner Lattakié avant d'en avoir obtenu l'autorisation d'az-Zâhir. Follement, Renard ne voulut pas attendre : à peine entré sur le territoire de Lattakié, il fut surpris dans une embuscade et massacré avec presque toute sa petite troupe (9). — Retour au texte
9. Villehardouin, chapitre 27 a 30, 41, 52; Enneul, 340, 332 et 357 (Continuateur de Guillaume de Tyr, 246-249 et 260); Kamal, V, 39; I. W., 149 r°.

Claude Cahen, page 605-606 et note 15

Du moins, Pierre de Saint-Marcel aurait-il voulu régler la question subsidiaire de Baghrâs; mais les deux questions étaient liées. Par mesure de représailles contre les Templiers qui l'avaient fait échouer dans sa dernière tentative contre Antioche, Léon avait fait saisir la Roche de Roissol et la Roche-Guillaume et pillé des champs et troupeaux appartenant à l'Ordre. Le légat lui demanda restitution et réparation; Léon s'y déclara prêt à condition que les Templiers prissent l'engagement de se confiner dans leurs occupations religieuses et de ne plus s'opposer à ses desseins. C'est à ce moment que Léon en avait appelé au Pape, unissant les deux problèmes. Mais peu après Pierre réunit à Antioche un Concile et, maladroitement, estimant le Catholicos trop compromis avec Léon, ne l'y convia pas; puis Léon s'obstinant à refuser réparation, le légat l'excommunia et frappa le royaume cilicien d'interdit. Cette mesure que, d'après Léon, Sofred eût désapprouvée, risquait de compromettre l'union des églises. Jean le Magnifique, informé de la décision du légat, réunit des suffragants et décida qu'il n'avait pas à tenir compte d'une décision prise dans un Concile auquel il n'avait pas été invité (15). Bref, tout allait de plus en plus mal, et Pierre ne put que lancer, sur le conseil du patriarche d'Antioche et de Sicard de Crémone (16), une exhortation aux deux parties de cesser une guerre inexcusable puisque justice avait été offerte. En juillet 1204, il était à Acre. — Retour au texte
15. Mêmes lettres et lettre du Pape à Léon, le 17 janvier 1205 (Migne, II, 509), en réponse à la plainte des Templiers.

Claude Cahen, page 616-617 — Templiers

Cette fois, Innocent ordonnait d'employer la force pour soumettre celle des parties qui se montrerait la plus récacitrante (53). Mais Sicard ne put rien faire. Un peu plus tard, le patriarche de Jérusalem voulut régler du moins l'affaire de Baghrâs. Mais Léon, qui demandait des juges pour Antioche, refusa de comparaître pour Baghrâs. Bien plus, il saisit Port-Bonnel, puis presque toutes les autres possessions de l'Ordre en Cilicie et dans la plaine d'Antioche ; enfin, comme une troupe de Templiers allait ravitailler une de leurs places-fortes que Léon n'avait pu enlever, Léon les assaillit dans une passe de montagne, et dans la bataille le grand-maître de l'Ordre en personne fut gravement blessé (début de 1211). Cette fois, c'en était trop. L'excommunication dont Léon avait été l'objet n'avait été que théorique, et son application n'était restée qu'une menace en suspens ; le Pape écrit maintenant à tout le clergé de Syrie et de Chypre de la publier et de la faire strictement respecter, et au roi Jean de Brienne de secourir les Templiers (mai 1211) (54). Jean était peu favorable à Léon, qui était trop lié à la famille royale de Chypre, surtout depuis son remariage avec Sybille, une des deux filles d'Amaury II (1210). Aussi, à l'expédition de représailles préparée par les Templiers, donna-t-il un renfort d'une cinquantaine de chevaliers (55). — Retour au texte
53. Migne, III, 310.
54. Migne, III, 430 suivantes.
55. Continuateur, A 317.

Claude Cahen, pages 614, 615 — Castellum Vetulae

La paix avait été facilitée par l'entremise d'al-'Adil qui, un peu auparavant (été 1208), avait fait appel à az-Zâhir pour secourir Homç, attaquée par les Hospitaliers, avant de venir lui-même en hiver exercer des représailles en leur enlevant Qolaï'a, au sud du Krak des Chevaliers, puis en attaquant cette forteresse même, enfin en allant piller jusque sous les murs de Tripoli d'où Bohémond avait dû l'écarter à prix d'argent. Mais Léon ne considérait pas le secours lointain et forcément lent d'al-'Adil comme suffisant, et avait fait appel aussi aux Hospitaliers ; en avril 1210, il les remerciait de leur secours par la concession de Selefké, Château-Neuf (Norpert ?) et Camardias (46). Peu après, Kaïkhosrau étant mort, il entreprenait, pour profiter des embarras de son successeur, une campagne contre Laranda, qu'il avait promise à l'Ordre (47). Il cherchait, en somme, à constituer au bénéfice des Hospitaliers une marche à l'ouest de la Cilicie, entre les Seldjouqides et lui; il en serait, cela va de soi, d'autant plus à son aise pour intervenir au sud-est. Par ailleurs, il faisait confirmer par Raymond Roupen, devenu majeur, sa donation éventuelle de Djabala à l'Hôpital, en y ajoutant Bikisraïl (48). — Retour au texte
46. Migne, III, 306.
47. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 118.
48. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 122. On remarquera qu'à la différence du Temple qui, à cause de Baghrâs, intervenait directement entre Léon, l'Hôpital, s'il aida Léon, évita de combattre Bohémond en personne, ce qui explique que celui-ci ou son parent et allié Guy de Giblet ait pu occasionnellement accorder quelques faveurs à l'Ordre (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 56, 134).

Claude Cahen, page 700 — Karakoroum

Ils n'étaient pas les seuls à faire le voyage de Karakoroum. Un certain nombre de Mongols ou de leurs sujets turcs étaient nestoriens, et, renversant des empires musulmans, les Mongols étaient naturellement amenés, en Asie, à favoriser les chrétiens; ils employaient aussi les Nestoriens pour leurs relations avec les princes chrétiens d'Occident. En Arménie, les frères de race des Arméniens de Cilicie n'avaient eu, une fois le flot dévastateur passé, qu'à se féliciter de la domination nouvelle. Enfin les Mongols avaient abattu les Seldjouqides, ennemis héréditaires des arméno-Ciliciens. Toutes ces raisons expliquent à la fois les bonnes dispositions qu'eut Héthoûm à l'égard des Mongols, avant d'y être contraint par une attaque, et les informations qu'il eut, touchant les choses mongoles, avant les autres chrétiens de la Méditerranée orientale, dont il sut profiter pour servir entre eux d'intermédiaire et orienter à son profit leurs relations. Il n'est pas exagéré de dire que les relations des Francs avec les Mongols ont Héthoûm comme principal agent. — Retour au texte

Claude Cahen, page 710 — Qoutouz, en prévision d'une attaque mongole

Qoutouz, en prévision d'une attaque mongole, avait mis sur pied la plus forte armée possible. A la nouvelle de la retraite de Hoûlâgoû, il prit l'offensive ; l'autorisation que les Francs lui donnèrent de passer sur leur territoire lui permit de prendre à revers la petite garnison mongole de Gaza, et de devancer la concentration des forces mongoles restées sous les ordres de Kitboqa. Celui-ci, courageusement, fit front avec une petite armée. La bataille eut lieu à 'Ain Djaloût, en Galilée, au début de septembre 1260. Kitboqa subit une défaite que la furie lucide du chef de l'avant-garde mamelouke, Baïbars, transforma en désastre. Toute la Syrie encore mal soumise aux Mongols se souleva contre eux et accueillit les armées mameloukes. A Damas, la populace massacra des Juifs, des chiites, surtout des chrétiens. Al-Achraf, à Homç, reconnut la suzeraineté de Qoutouz. Alep même fut évacuée par les Mongols, que Baïbars talonnait. Un instant on put croire la victoire sans lendemain : Baïbars, dont la conduite depuis dix ans n'avait consisté qu'en intrigues avec al-Mou'izz, Qoutouz, van-Nâcir, al-Moughîth, s'estimant mal payé, assassina Qoutouz et se substitua à lui; le gouverneur laissé par Qoutouz à Damas, 'Alam ad-dîn Sandjâr, refusa de le reconnaître; Hoûlâgoû envoya alors en Syrie une nouvelle armée mongole venger Kitboqa ; Alep, gouvernée par un fils de Badr ad-dîn Loulou qui s'était réfugié auprès de Qoutouz mais s'était rendu impopulaire, retomba aux mains des vainqueurs. Mais le moral des Syriens n'était plus ce qu'il avait été avant 'Aïn Djaloût, et l'armée mongole fut battue à Homç par le prince de cette ville et celui de Hamâh. Alep tomba aux mains d'un chef mamlouk, Barloû, tantôt soumis à Baïbars, tantôt en guerre contre ses troupes. On reverra incidemment des Mongols en Syrie, mais de conquête il ne devait plus être question. — Retour au texte

Claude Cahen, page 719 — Malheureusement la croisade aragonnaise

Malheureusement la croisade aragonnaise ne fut qu'une chevauchée sans importance, celle de Louis IX fut détournée sur Tunis, celle d'Edouard tarda; l'armée mongole seule ne put rien (20). Aussi dès 1270 Baïbars revint-il dévaster les environs de Marqab et du Krak, avec lesquels il n'avait pas de trêve (21). Puis au début de 1271 il conquit çafîthâ sur le Temple et le Krak des Chevaliers sur l'Hôpital; Marqab même dut céder la moitié de ses revenus et fut encerclée par l'occupation de Maraqiya au sud et de Boldo au nord : la continuité de la côte franque entre Tripoli et Lattakié était rompue (22). — Retour au texte
20. Sur sa petite incursion en Syrie, Ibn Abdazzâhir. (dans Maqrizi, I, B., 76, Ibn al-Fourât, Jourdain, 66, etc., il y eut même un essai de médiation du Pervaneh entre les Mongols et Baïbars (Ibn Chaddaâd, Vie, 6-7), qui par contre négociait avec le sucesseur de Berké dont les Pisans capturèrent des envoyés à Acre (Ibn Chaddaâd, ibid.).
21. Ibn Abdazzâhir dans Marqrizi, I. B., 78, Ibn al-Fourât, Jourdain), 67, etc.
22. Ibn al-Fourât, Jourdain, 72.