Préface

En dehors d'un historique général, le tome I de l'œuvre entreprise par M. Paul Deschamps sur les Châteaux des Croisés en Syrie, consistait eu une monographie très poussée du Crac des Chevaliers. L'importance de cette forteresse, son splendide état de conservation, les recherches accompagnées de fouilles qui renouvelaient le sujet, justifiaient l'ampleur de l'étude qui lui a été consacrée. Le tome II présente un dispositif tout différent ; il groupe les forteresses qui ont constitué le système défensif du royaume de Jérusalem proprement dit, c'est-à-dire de la Judée, de la Samarie, de la Galilée et de la côte phénicienne méridionale.

La première partie du volume retrace l'histoire du royaume de Jérusalem du point de vue de la défense, c'est-à-dire qu'il montre sous quelles nécessités les rois de Jérusalem s'empressèrent d'élever les forteresses constituant l'armature de l'occupation, avec appui sur la côte.

Quand on considère la hâte des Croisés à regagner l'Europe après la conquête de Jérusalem et le petit groupe de chevaliers et d'hommes d'armes qui restèrent autour de Godefroy de Bouillon, puis de Baudoin, on conçoit la préoccupation des chefs de suppléer au nombre des occupants par la construction d'un réseau de places fortes. D'autant plus que Baudoin se rendit rapidement compte qu'il ne pourrait maintenir le territoire côtier en paix que s'il le couvrait par des installations au-delà du Jourdain, où, d'ailleurs, se trouvaient des plaines fertiles.

La situation se stabilise jusqu'en 1187, date à laquelle les succès militaires de baladin mirent en péril l'existence même du royaume. Il devint évident que les forteresses franques ne pouvaient plus faire face aux moyens nouveaux mis en œuvre par les attaques musulmanes. On profita du rétablissement de la situation effectué par la troisième croisade pour développer l'architecture militaire. Dans une étude précise des diverses installations, M. Paul Deschamps suit ces remarquables perfectionnements dans le détail.
Son œuvre est le fruit de deux missions consacrées par l'auteur à l'étude des ruines que conserve encore l'ancien royaume de Jérusalem.

L'une a été effectuée en 1929 avec le concours de M. l'architecte F. Anus, la seconde en 1936, avec celui de M. l'architecte P. Coupel. Des plans plus précis que ceux qu'on possédait jusqu'ici ont été levés, des dégagements ont été menés à bien, les appareils exactement déterminés, Si bien que l'historique de ces forteresses se trouve entièrement renouvelé.

La grande place fortifiée de la Transjordanie méridionale, l'ancienne capitale du royaume de Moab, Kérak, passait pour avoir vu son enceinte médiévale complètement détruite lors de la conquête musulmane et pour avoir été ensuite entièrement reconstruite. M. Paul Deschamps a retrouvé de très importants vestiges de la construction entreprise en 1142 par Payen le Bouteiller, vassal du roi de Jérusalem, et utilisée par Renaud de Châtillon.

Subeibe, visité par Kitchener et Max van Berchem, était considéré comme une œuvre franque dans son ensemble. Tout au contraire, les restaurations musulmanes sont apparues comme très importantes. Ainsi les tours rondes de l'enceinte, qui alternent avec des saillants carrés, sont entièrement arabes.

Beaufort, qui commande la route de Damas à Sidon, a été l'objet de déblaiements importants grâce au concours de la main d'œuvre militaire. On a retrouvé l'entrée de la Basse-Cour et reconnu un étage inférieur du château. Les ouvrages francs et musulmans s'entremêlent, ce qui n'a pas lieu de surprendre puisque la forteresse fut occupée deux fois par les Francs et deux fois par les Musulmans.

L'auteur a identifié l'Ahamant des Templiers avec Amman, devenue la capitale de l'actuel Etat de Transjordanie. Il a retrouvé les grottes-forteresses d'el - Habis au-dessus du Yarmouk, au S. - E. du lac de Tibériade, et de la Cave de Tyron qui défendait dans le Liban l'approche du territoire de Saïda.

La collaboration de six escadrilles de l'aviation militaire a permis de retrouver l'emplacement exact, et souvent d'accès malaisé, de certaines forteresses que les textes ne permettaient de situer que très approximativement. Ainsi a été fixé Qasr el-Berdaouil, à l'est du lac de Tibériade. On jugera de l'importante contribution des aviateurs militaires par les photographies d'avion qui remplissent l'album de cet ouvrage et lui donnent tant d'attrait. Toutefois, l'utilité de l'aviation ne s'est pas limitée à la prospection des sites. Les photographies d'avion ont permis à M. Deschamps de définir les partis adoptés par les ingénieurs militaires pour aménager leurs défenses en fonction du terrain. Le relief si particulier de la région a été remarquablement utilisé à cet effet. On se rend compte, sur les vues aériennes, des points faibles de la position et les précautions prises pour y suppléer mettent en lumière la science des constructeurs francs. D'autre part, les vues verticales fournissent un plan singulièrement évocateur.

La partie graphique a fait dans cet ouvrage l'objet de soins spéciaux : les plans en couleur, qui constituent une lourde charge pour la publication, offrent d'incomparables facilités de lecture. Les cartes ont été longuement étudiées.

Ainsi chaque château est l'objet d'une publication qu'on peut estimer définitive et qui a permis, fait capital, d'établir avec précision les dates de construction. Sur cette base solide, et en grande partie nouvelle, un tableau historique a pu être tracé où sont apparues au premier plan l'habileté et la ténacité avec lesquelles les Croisés se sont attachés à cette terre lointaine. Elle leur a fourni l'occasion de satisfaire leur foi et leurs goûts d'épopée, tout en permettant de faire œuvre de civilisation.

Il faut féliciter M. Paul Deschamps, qui assume d'autre part une lourde charge avec le Musée des Monuments français, d'avoir réussi à mettre sur pied une œuvre qui, accomplie en tous ses éléments, fera honneur à l'érudition française.
RENE DUSSAUD, Membre de l'Institut.

Avant-Propos

Le présent ouvrage, qui forme la 2e partie de mon étude sur les châteaux des Croisés au Levant, est le résultat de mes missions de 1929 et de 1936 faisant suite à celle de 1927-192S consacrée en majeure partie au Crac des Chevaliers.

J'ai effectué la mission du printemps 1929 en compagnie de M. l'architecte François Anus. Elle avait d'abord pour but de mettre au point les relevés du Crac des Chevaliers qu'il avait entrepris l'année précédente. J'ai pu publier ces magnifiques plans dans une première partie parue en 1934. Nous avons aussi, pendant cette mission, parcouru la Syrie, la Palestine et la Transjordanie. Nous avons notamment fait une enquête rapide aux châteaux de Beaufort et de Subeibe et, en Palestine, à Chastel-Pèlerin. De Jérusalem, nous avons gagné Amman, capitale de l'Etat de Transjordanie, puis Kérak, où nous avons séjourné deux semaines sous le toit hospitalier de M. l'abbé Apodia, curé de la mission latine de Transjordanie. Il n'existait de cette forteresse que le plan très sommaire levé en 1864 par Mauss lors du voyage du Duc de Luynes. M. Anus l'a entièrement repris et amélioré et y a ajouté l'étage souterrain. Il faisait alors une chaleur torride et le délai dont nous disposions était beaucoup trop restreint. C'est grâce à un travail acharné et avec la belle ténacité dont il m'a donné tant de preuves que M. Anus put achever ce travail pénible accompli tantôt sous l'ardeur du soleil, tantôt dans des salles sans air où, à chaque pas, on soulevait des nuages de poussière. Une partie de ses nuits était employée à mettre au point le travail de chaque journée.

Les plans de Kérak exposent de la façon la plus nette l'œuvre des Croisés dont on ignorait qu'il restât la moindre trace et les importantes transformations effectuées par les architectes musulmans.

Le 16 novembre 1933, à la suite d'un accord avec l'Etat de Lattaquié, le Crac des Chevaliers devint propriété de la France. L'année suivante, le Service des Monuments historiques affectait aux restaurations urgentes et à la mise en valeur de ce magnifique témoin de l'épopée française en Orient un crédit important et M. Henri Seyrig, Directeur du Service des Antiquités de Syrie, désignait M. Pierre Coupel, architecte de ce service, pour diriger les travaux. Celui-ci était assisté de M. André Quétard, maître appareilleur. Pendant deux ans, un chantier où travaillaient environ cent vingt ouvriers fut en activité. Les indigènes qui habitaient le château au nombre de cinq cent trente furent expropriés. Les maisons modernes qui avaient été construites un peu partout, sur les chemins de ronde, sur les tours et entre les enceintes, furent entièrement démolies. En un mot, la forteresse fut rendue à son état primitif, sans toutefois qu'on y rajoutât les éléments détruits tels que les crénelages. On se contenta de consolider les murailles et les voûtes qui menaçaient ruine et d'établir des chapes protectrices sur les terrasses pour éviter les infiltrations d'eau.

On comprendra le désir que j'avais en retournant en Syrie au printemps de 1936 de revoir transformée cette forteresse que j'avais vue plusieurs années auparavant si misérable avec certaines de ses salles entièrement comblées de fumier, ses constructions adventices et sa population grouillante vivant pêle-mêle avec de nombreux animaux. Je pus donc contempler, en particulier entre les deux enceintes, de belles perspectives architecturales que je n'avais pu que deviner puisqu'alors de nombreuses bâtisses y étaient accolées.

Ainsi s'achevait une entreprise commencée neuf ans auparavant sur l'initiative de M. René Dussaud et qui aura pour résultat d'assurer, sous la tutelle de la France, la sauvegarde d'un des plus beaux monuments militaires français du moyen âge.

Tout en retournant de temps en temps surveiller les travaux du Crac, M. Pierre Coupel m'accompagna dans mes pérégrinations. Outre Kérak déjà étudié, il s'agissait de dresser les plans détaillés de deux grands châteaux de montagne de la Syrie méridionale, Subeibe au sud de l'Hermon et Beaufort au sud du Liban.

Reçus à Merdjayoun par le Chef de Bataillon Georges Bigeard, commandant le 1er Bataillon de Chasseurs libanais, qui nous offrit dans sa propre maison la plus généreuse hospitalité, nous avons pu étudier dans les conditions les plus favorables ces deux forteresses. Le Général Huntziger, Commandant supérieur des Troupes du Levant, voulue bien autoriser des travaux de fouilles et de déblaiements qui furent commencés en ma présence, puis continués après mon retour en France, par soixante-quinze soldats du 1er Bataillon de chasseurs libanais sous la direction du Commandant Bigeard.
Ces travaux ont amené des résultats forts intéressants dont il sera question dans l'ouvrage.

Rey avait, en 1859, dressé un plan sommaire de Beaufort. On admirera les plans beaucoup plus développés de M. Coupel où apparaissent les étages mis au jour par les déblaiements de 1936. Le Plan 6 expose clairement le chemin qui menait par plusieurs entrées successives au cœur de la Place. La coupe, remarquablement exécutée, aide aussi à comprendre ce curieux dédale qu'on suivait tantôt dans des souterrains, tantôt à ciel ouvert.
De Merdjayoun, nous avons également visité les ruines du Toron et de Châteauneuf et le site de Saphet en Galilée.

La citadelle d'Hasbeya, située vers l'extrémité sud de la grande vallée de la Beqaa au flanc de l'Anti-Liban, passait pour avoir été occupée par les Croisés et cette tradition était encore en vigueur dans la famille des émirs Chéhab qui l'habite depuis le moyen âge. Bien qu'aucune chronique franque ou arabe ne fît mention de ce fait, la position même d'Hasbeya rendait raisonnable l'hypothèse que les Croisés s'y fussent fortifiés.

L'émir Chéhab, ancien élève de l'Ecole du Louvre et conservateur du Musée national de Beyrouth, me conduisit chez ses cousins propriétaires d'Hasbeya. J'ai été très aimablement accueilli dans cette citadelle médiévale où est aménagée une fort agréable résidence syrienne. J'ai examiné soigneusement la construction qui est entièrement musulmane et je n'y ai trouvé aucune pierre qui révélât la trace du travail des Francs. Il faut donc corriger l'indication d'une forteresse des Croises que j'avais cru pouvoir faire figurer sur ma carte de la Syrie franque jointe à mon premier ouvrage paru en 1934.

De Saïda, le Commandant Pechkoff m'a conduit au fort de Belhacem coiffant le sommet d'un rocher circulaire qu'enserre presque entièrement une boucle du Nahr al Aouali.

Ayant repéré en 1932 la position de la grotte-forteresse d'el Habis au sud-est du lac de Tibériade, j'ai demandé à M. G. Horsfield, Directeur du Service des Antiquités de Transjordanie, de vouloir bien explorer cette grotte, ce qu'il a fait très obligeamment en août 1933.

Le temps m'a fait défaut pour aller voir la Cave de Tyron, située dans le Liban, h l'est de Saïda. Le Commandant Bigeard a bien voulu entreprendre en décembre 1936 cette expédition dont on trouvera le résultat dans ce livre.

Les autres châteaux de Syrie, que j'ai étudiés soit en 1929 avec M. Anus, soit en 1936 avec M. Coupel, feront l'objet de la 3e partie de mon étude consacrée à la défense du Comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche.

* * *

Une étude monumentale et historique des châteaux subsistants alors qu'un plus grand nombre a disparu n'aurait pu suffire, puisque tous ces châteaux formaient à travers le royaume de Jérusalem un réseau stratégique qui les mettait en liaison les uns avec les autres et leur permettait de se soutenir mutuellement, tout en protégeant les villes du littoral.

C'est ainsi que j'ai été amené à étudier toute l'ordonnance défensive du royaume. Cette ordonnance s'est constituée en fonction de la géographie du pays, de son système orographique et hydrographique.

La carte du royaume de Jérusalem jointe à l'Album éclairera cette étude en montrant l'ampleur des mesures de sécurité prises dans toute l'étendue du territoire non seulement pour défendre les frontières, mats aussi pour surveiller les passages à l'intérieur du pays, et rendre sans danger l'accès des Lieux-Saints.

Une question importante qui doit être abordée dans l'examen d'une forteresse est celle du terrain qu'elle occupe alors que cette question n'intervient qu'exceptionnellement dans l'étude d'un monument religieux ou civil.

Si dans les châteaux de plaine un plan régulier a été adopté, il n'en est pas de même dans les grands châteaux de montagne où l'enceinte épouse les mouvements capricieux du terrain.

Le relief du sol constitue souvent la force principale de la position stratégique. Le tracé du plan et les aménagements de la construction dépendront de l'emplacement choisi pour y dresser une forteresse. Nulle doctrine formelle n'apparaît donc, et l'ingénieur adaptera à l'assiette du terrain un plan toujours différent des autres.

Ainsi Beaufort allonge ses murailles sur la ligne de crête du Liban au-dessus du Litani. On l'a isolé au nord et au sud par deux profondes tranchées taillées dans le roc. A l'est, dominant les pentes rapides qui descendent vers le fleuve, une double enceinte s'étage sur deux paliers. A l'ouest, c'est le plateau qui n'offre pas de défense naturelle. Aussi a-t-on de ce côté creusé un profond fossé et construit de fortes murailles avec talus. Au milieu du front se dresse le principal ouvrage de la forteresse, le Donjon.

Ailleurs, à Subeibe, l'enceinte enferme la Place dans un espace étroit et allongé. Le Donjon, situé à l'une des extrémités, au point le plus élevé, sert de dernier refuge ; il fallait avoir pris de vive force les autres ouvrages et avoir occupé toute la Place pour pouvoir attaquer cette dernière redoute. Cependant, comme à Margat et comme à Kérak, ce fort Donjon s'oppose à une éminence voisine qui domine la forteresse. Il est bien possible que de là les machines de guerre de l'ennemi auraient pu démolir un ouvrage moins puissant.

Des photographies prises à terre ne peuvent donner l'idée du relief tourmenté que couvrent ces forteresses de montagne. Les photographies aériennes sont donc ici d'un grand secours. L'aviation militaire du Levant m'a apporté une aide extrêmement utile.

Il ne s'agissait pas seulement de présenter sous un aspect nouveau des châteaux déjà connus dont la vue aérienne permettrait d'en apprécier davantage le caractère monumental et la puissance défensive ; il fallait aussi rechercher, dans des régions montagneuses ou difficilement accessibles, des forts dont on ignorait le site et déceler, grâce à la prise de vue aérienne, des fondations dont le cavalier ou le piéton n'eût pas retrouvé la trace au milieu de la végétation.

Les enquêtes antérieures du R. P. Poidebard pour retrouver dans le désert de Syrie les traces du Limes romain avaient permis aux photographes de la 39e demi-Brigade aérienne du Levant d'acquérir une grande expérience dans les recherches archéologiques.

M. Georges Huisman, Directeur général des Beaux-Arts, voulut bien en 1934 appeler l'attention du Commandant de l'Air du Levant sur les informations précieuses que les photographies aériennes pourraient me fournir pour mon étude sur les fortifications des Croisés.
Je dois remercier très vivement les colonels Brûlé et de l'Hermite de l'accueil favorable qu'ils ont fait à cette requête.

Grâce au concours éclairé et dévoué du Capitaine C. Petit, chef du service photographique, qui a dirigé la prospection, tout le programme que j'avais tracé a été amplement réalisé. Plus de mille heures de vol ont été effectuées pour cet objet et plusieurs centaines de photographies ont été prises. Le Capitaine C. Petit n'a pas hésité à faire recommencer plusieurs fois les mêmes prises de vues quand les photographies ne lui donnaient pas entière satisfaction.

Les résultats obtenus ont été fort importants. Un certain nombre de photographies d'avion figurent dans l'album de cette deuxième partie. D'autres illustreront la troisième partie.

On n'a pas jugé inutile de donner parfois plusieurs vues d'avion du même monument. La photographie verticale (voir surtout Pl. XXXVI, Subeibe), montre nettement le Plan de la forteresse et peut, grâce à la photogrammétrie, faciliter grandement le travail de l'architecte dans l'exécution de son relevé. Les photographies obliques font apparaître les aspects divers de chaque front ; ainsi est-il aisé de reconnaître le point où l'attaque était possible et d'observer les mesures de défense adoptées pour résister à l'assaut éventuel.

* * *

J'ai eu recours, pour cette deuxième partie de mon étude, aux publications mentionnées dans la Bibliographie du précédent volume paru en 1934, en particulier à la Topographie de la Syrie antique et médiévale (1927) de M. René Dussaud, toujours très précise, grâce à laquelle j'ai pu suivre, depuis une haute antiquité, l'évolution de l'habitat en Syrie et reconnaître que, dans l'Orient immuable, les mêmes voies ont toujours été suivies et que presque toujours les mêmes lieux ont vu s'élever successivement des ouvrages fortifiés.

J'ai eu aussi à consulter des ouvrages parus récemment, à commencer par l'excellente Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem (Paris, Pion, 3 vol., 1934-1936) de M. René Grousset, qui comporte non seulement un historique fort exact dans sa chronologie mais des considérations aux larges vues sur la politique des souverains francs et celle de leurs adversaires.

La Géographie de la Palestine (Paris, Gabalda, 2 volumes, 1933 et 1938) du R. P. Abel et le Guide Bleu de Syrie et de Palestine (Paris, Hachette, 1932), dont les remarquables informations archéologiques sur l'époque des Croisades sont dues pour la plupart au R. P. Abel, m'ont été aussi d'un grand secours. Enfin la belle carte anglaise de la Palestine au temps des Croisades m'a fourni d'utiles indications : Palestine of the Crusades, publié sous la direction de F. J. Salmon, avec la collaboration du Department of Antiquités et du Père F. M. Abel. (Survey of Palestine, Jaffa, 1937).

Je tiens à exprimer ma vive gratitude à M. Henri Scyrig, Directeur du Service des Antiquités de Syrie, et à ses collaborateurs MM. Maurice Dunand et D. Schlumberger pour l'aide généreuse qu'ils m'ont apportée en maintes circonstances.

J'acquitte un agréable devoir en remerciant les personnalités scientifiques et les représentants de hautes administrations qui, me faisant confiance, ont permis l'accomplissement de mes missions et la publication du présent ouvrage auquel M. Georges Ort-Geuthner a donné tous ses soins. L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, le Haut-Commissariat de la République française en Syrie et au Liban, la Direction Générale des Beaux-Arts, la Direction des Musées nationaux, la Société française des Fouilles archéologiques ont consenti les crédits nécessaires à cette réalisation.
Sources: PAUL DESCHAMPS. Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Chapitre premier - Le cadre physique du Royaume de Jérusalem

Baudoin Ier, conquérant hardi et administrateur colonial plein d'adresse, à l'esprit prévoyant et sûr, fut le véritable fondateur du royaume de Jérusalem. Sous son règne, cet état latin atteignit sa plus grande extension si l'on excepte Tyr et Ascalon qui ne furent occupées que plus tard.

La frontière naturelle sur laquelle Baudoin aurait pu fonder son empire était la grande dépression qu'on appelle la Fosse syrienne avec le lac de Tibériade, le Jourdain et la Mer Morte. Mais soucieux de développer la richesse économique de la Palestine, Baudoin passant au-delà de ces limites installa ses Francs dans la fertile Terre de Suète à l'est du lac de Tibériade, et occupa aussi les hauts plateaux, riches en bonnes terres à céréales et en pâturages, qui se dressent à l'orient de la Mer Morte. Ainsi la domination franque s'étendit sur les pays d'Idumée, de Moab et d'Ammon et, dans cette importante seigneurie de la Terre oultre le Jourdain, une ligne de forteresses s'élevèrent sur des sommets comme des sentinelles avancées qui défendaient l'accès de la Judée ; en même temps elles surveillaient la grande route du Hedjaz et permettaient aux Francs de prélever des droits de douane sur les foules de pèlerins musulmans se rendant à la Mecque, ainsi que sur les caravanes de marchands trafiquant entre l'Egypte et la Syrie et recueillant au port d'Aïlat Eilat sur la Mer Rouge les produits de l'Extrême Orient, de l'Inde et de la Perse.

Les hauteurs du massif de Judée s'affaissent rapidement au sud de la grande ville d'Hébron que les Croisés appelaient Saint-Abraham. Au-delà se trouve un immense désert sans eau qu'ils nommaient la Grande Berrie. Cette étendue dénudée suffisait à protéger de toute invasion le royaume vers le midi. Pourtant quelques fortins s'échelonnaient depuis le sud de Gaza que les Croisés appelaient Cadres, le dernier port de la Méditerranée, jusqu'à la pointe méridionale de la Mer Morte.

Au nord, le royaume n'avait pas à se défendre puisqu'il voisinait avec le comté de Tripoli. Mais il devait se garder non seulement à l'orient contre la grande cité musulmane de Damas, mais aussi à l'occident vers la mer où les flottes égyptiennes pouvaient amener des troupes de débarquement. Aussi tous les ports de Palestine furent-ils solidement fortifiés.

Si en Syrie au nord du royaume, et dans le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche on ne trouve de forteresses qu'à des points stratégiques où la défense s'imposait, on voit en Palestine, au cœur du domaine chrétien, un certain nombre de forts au bord des routes. C'est que ces routes menaient à des lieux de pèlerinages très fréquentés et dont il fallait surveiller l'accès pour protéger les foules de chrétiens arrivant d'occident pour les visiter, tels que Jérusalem, Bethléem qui était l'antique Samarie, Nazareth, d'autres encore.

Au nord des monts de Judée moutonnent les croupes des collines de la Samarie. La grande cité de Naples (Naplouse) occupe une position resserrée entre les sommets du mont Garizim et du mont Ebal.

La vaste plaine de Jezréel (ou d'Esdrelon) que certains auteurs du moyen âge appellent la Plaine de la Fève (1) constitue une dépression transversale séparant la Samarie des monts de la Basse-Galilée.

Le mont Gelboé (Djebel Fonqoua) à l'est près de la cité du Bessan (Beisan) à proximité du Jourdain, la chaîne du Carmel à l'ouest s'élèvent aux deux extrémités de cette plaine.
Elle est fermée au nord par des éminences telles que le Petit Hermon, le Thabor et les collines où se dresse Nazareth.

A travers la plaine, des routes jalonnées de forts menaient d'Acre et de Cayphas (Caïffa) à Nazareth, au Bessan, aux Ponts du Jourdain et à Tibériade.

Plus au nord, directement à l'est d'Acre, une dépression, Sahel el Battof, sépare la Basse-Galilée des monts de Haute-Galilée. Des sommets, Djebel Heider, Djebel Adathir, Djebel Djermaq, Pic de Saphet, se dressent au-dessus de cette dépression. Une route la suivait pour atteindre le Jourdain au Gué de Jacob d'où l'on gagnait Damas. Du port de Tyr, que les Croisés appelaient Sour, une route resserrée entre les derniers contreforts de Haute-Galilée se dirige vers Banyas aux sources du Jourdain et de là vers Damas. Au nord de Tyr, le Nahr el Qasmiyé sépare les plateaux de Galilée des premiers sommets méridionaux du Liban. Le fleuve qui, dans son haut cours, s'appelle le Litani, descend à travers la Béqa entre les murailles parallèles du Liban et de l'Anti-Liban puis tourne brusquement à l'ouest pour aller se jeter dans la mer.

La chaîne du Liban formait une barrière presque infranchissable au royaume et jusqu'à sa frontière nord on ne trouve plus que de petits forts, simples postes d'observation, surveillant des défilés.

Barut (Beyrouth) était la ville la plus septentrionale du royaume

Au nord de Beyrouth les contreforts du Liban viennent affleurer la côte phénicienne. Depuis plus d'un millénaire avant notre ère des routes ont été creusées le long de l'étroite corniche qui surplombe le rivage. L'endroit le plus difficile à franchir se trouve au promontoire du Nahr el Kelb, là où le fleuve par une gorge abrupte débouche dans la mer, à une douzaine de kilomètres au nord de Beyrouth. Des stèles égyptiennes, assyriennes, latines, grecques, commentent le passage des conquérants qui ont franchi ce défilé.

Au début du IIIe siècle, Marc Aurèle Caracalla traçait la voie romaine avec la 3e Légion gauloise. C'est à ce défilé du Nahr el Kelb (2) que, près de neuf cents ans plus tard Baudoin, frère de Godefroy de Bouillon, se rendant d'Edesse en Palestine avec une petite troupe pour se faire attribuer la couronne de Jérusalem, fut arrêté le 23 octobre (3) 1100 par une forte armée que commandait le sultan de Damas, Duqaq, et l'émir de Homs, Djehah ed Dauleh (4). Le combat dura jusqu'au soir du lendemain. Des musulmans arrivant sur des barques abordèrent au rivage pour prêter main-forte à ceux qui, du haut de la montagne, accablaient de traits les chrétiens. Par une habile manœuvre, Baudoin, simulant la fuite, attira l'ennemi vers la plaine, puis faisant volte-face il lança ses cavaliers sur les musulmans qu'il refoula dans le défilé où les Francs massacrèrent quatre cents ennemis et firent de nombreux prisonniers tandis qu'ils ne perdaient que quelques combattants. Ce fut un des plus beaux exploits du fondateur du royaume de Jérusalem (5).

Ce défilé s'appelait au temps des Croisades le Passus canis (6), le Pas dou chien (7), traduction du nom du Nahr el Kelb, le fleuve du chien. Un peu plus au nord se trouvait un autre défilé, le Passas Pagani (8) ou Pas païen (9) qui devait tirer son nom de vestiges antiques subsistant encore. Ce défilé se trouve sur un promontoire, le Ras al Mu'amiltain et c'est au Nahr al Mu'amiltain près du village de Juine (Djouniyé) que, selon Max van Berchem (10) et M. Dussaud (11), devait se trouver la frontière entre le royaume de Jérusalem et Je comté de Tripoli.

Dates de construction de forteresses

Il a paru utile de retracer sommairement l'histoire de l'occupation du territoire qui devait constituer le royaume de Jérusalem, et de rappeler les dates des travaux de fortifications dont les chroniques ont fait mention.

Descendant de Syrie vers la Palestine, les Croisés, après un arrêt de quatre mois devant Arqa (février-mai 1099), avaient repris leur marche sur Jérusalem. Ils passèrent sous Tripoli et longeant la côte sans s'arrêter à l'attaque des grandes villes maritimes, ils arrivaient le 29 mai devant Césarée.

A la hauteur d'Arsouf, ils pénétrèrent dans l'intérieur, occupèrent Ramleh (3-6 juin), gagnèrent Saint-Georges de Lydde (Lydda), Emmaüs et Bethléem.

Le 7 juin le siège de Jérusalem commençait. La Ville Sainte tombait aux mains des Francs le 15 juillet. Pendant ce siège une escadre composée surtout de marins génois, s'emparait du port de Jaffa, ce qui permettait le ravitaillement de l'armée.

Le 25 juillet, l'armée chrétienne s'emparait de Naples (Naplouse).
Après la conquête de Jérusalem, but essentiel de la Croisade, la plupart des combattants regagnaient la côte afin de s'embarquer pour l'Europe.

La première Croisade était terminée. Godefroy de Bouillon et son principal lieutenant, Tancrède, ne conservaient que quelques centaines de chevaliers et d'hommes d'armes décidés à achever la conquête de la Palestine à peine commencée. Tancrède se chargeait de la Galilée ; il occupait Nazareth, le Mont Thabor, TABARIE (TIBERIADE) et le BESSAN (BEISAN), l'antique Scythopolis (12). Il enfermait ces deux villes dans de solides enceintes. Tibériade devait devenir la capitale de la Princée de Galilée.

Pendant ce temps, Godefroy de Bouillon faisait fortifier SAINT-ABRAHAM (HEBRON) (13), l'une des plus considérables cités de la Judée, et le port de JAFFE (JAFFA), (janvier 1100) (14).

Ce port devait être, pendant tout le temps de l'occupation latine, celui vers lequel aborderaient de préférence les navires chargés de pèlerins dont les troupes innombrables allaient continuellement affluer en Palestine.

Le commerce occidental allait aussi se développer dans la nouvelle colonie et c'est à Jaffa que commença ce grand trafic qui devait s'étendre par la suite à tous les ports du littoral.

Le vainqueur de Jérusalem ne pouvait poursuivre longtemps son entreprise coloniale, car il mourait un an après la prise de Jérusalem, le i 8 juillet 1100.
Il avait légué par testament la ville et sa citadelle, la Tour de David, au Patriarche Daimbert. Mais un parti de barons à la tête desquels était un cousin de Godefroy, Garnier de Grez (en Brabant) s'était formé pour constituer un régime monarchique et avait appelé de son lointain comté d'Edesse, le frère de Godefroy, Baudoin. Garnier de Grez avait occupé la Tour de David et s'y était solidement fortifié (15).

Un mois après la mort de Godefroy de Bouillon, Tancrède affermissait l'établissement de la Chrétienté en s'emparant d'un second port, Cayphas (Caïffa) (20 août 1100).

Le frère de Godefroy, Baudoin, accourait à franc étrier, imposait son autorité aux barons palestiniens, et le jour de Noël de la même année se faisait couronner roi de Jérusalem dans la Basilique de Bethléem.

Pendant dix-huit ans, en d'incessantes chevauchées il allait développer considérablement l'œuvre ébauchée par son frère. Général à la fois plein d'audace et de prudence, gouverneur avisé, il allait employer les méthodes de colonisation sages et clémentes que pratiqueront huit siècles après, les grands administrateurs de notre empire d'Outremer.

En 1101, il prend les ports d'Arsur (Arsouf) (fin avril) et de Césaire (Césarée) (17 juin) et fortifie RAMES (RAMLEH) vers juin. Dès 1102, sans doute, il reconnaît l'importance de la position de SAPHET qui commandait la route d'Acre et son lieutenant Hugues de Saint-Omer, successeur de Tancrède dans la Princée de Galilée, paraît y avoir élevé un château fort.

Le 25 mai 1104, Baudoin enlève ACRE qui deviendra le plus grand port de la Palestine avec un trafic commercial extraordinaire.
En 1105, Hugues de Saint-Omer construit le TORON (TIBNIN), cette forteresse devant surveiller les tentatives d'invasion en terre chrétienne de la garnison égyptienne de Tyr.

La même année le Prince de Galilée élargit son domaine au-delà du Jourdain et du lac de Tibériade en Terre de Suète, et les Francs y construisirent le QASR BERDAOUIL (Fort de Baudoin) mais ce château ayant été détruit peu après par les Damasquins, les Francs choisirent une position moins exposée dans la grotte-forteresse d'EL HABIS DJLADAK, sur la rive sud du Yarmouk (Sheriat el Menadiré.

A la même époque probablement, Baudoin construit le CHASTEL-ARNOUL, (16) petit fort de plaine surveillant la route des pèlerins allant de Jaffa à Jérusalem par Ramleh et Lydda.

En 1110 le roi conquiert les ports de Beyrouth (mai) et de Saïda (4 décembre). Désormais tout le littoral de la Syrie méridionale et de la Palestine, sauf les ports de Tyr et d'Ascalon, était en la possession des Croisés.

En 1115 Baudoin agrandit son royaume vers l'est en occupant, de l'autre côté de la Mer Morte, la Terre oultre le Jourdain qui sera pour la colonie franque une source d'abondants revenus. Il y commence de ses propres mains la forteresse de MONTREAL (Shôbak) ; l'année suivante ses soldats construisent le petit CHATEAU DE LI VAUX MOÏSE (Ou'aira), occupent un port de la Mer Rouge, AILAT où ils élèvent une tour et construisent aussi une forteresse sur l'îlot de GRAYE, tout voisin.

En 1116 aussi, voulant s'emparer de Tyr que la forteresse du Toron menaçait déjà, il élève au sud de cette ville, près du rivage, le château de SCANDELION (17).

Sous son successeur Baudoin II (1118-1131) les Francs aidés des Vénitiens prennent Sour (Tyr) le 7 juillet 1124 pendant la captivité du roi. L'année suivante (1125) le roi délivré construit sur le mont Glavien (18) un château défendant Beyrouth.

En 1129 il occupe Bélinas (Banyas), l'antique Césarée de Philippe, aux sources du Jourdain et sur une éminence voisine il construit le grand château de SUBEIDE qui deviendra le fort d'arrêt de la frontière franque entre Tyr et Damas. Nous savons qu'en 1128 les Francs occupaient le fort de BELHACEM à l'est de Saïda.

Foulque d'Anjou (1131-1143) fut un grand bâtisseur. A la fin de 1132 et au début de 1133 pour protéger la route des pèlerins de Jaffa à Jérusalem, à l'entrée de cette route dans le massif de Judée, il reconstruit, près de Betenoble (Beit Nuba), le CHASTEL-ARNOUL (19).

Escalone (Ascalon) tenait toujours et sa garnison inquiétait sans cesse les campagnes de Judée. Le roi décide d'enfermer ses approches par une ceinture de forteresses et il élève trois châteaux du même type consistant en un donjon enfermé dans une chemise flanquée de quatre tours.
C'est d'abord, probablement dès 1134, BETHGIBELIN (Beit-Djibrin) sur les routes menant de Gaza et d'Ascalon à Hébron. Ce château fut confié à la garde des Hospitaliers (20).

En 1141 Foulque construit sur l'emplacement de l'antique Jamnia, le château d'IBELIN (Yabneh) sur un sommet commandant, à proximité de la mer, la route d'Ascalon à Ramleh et à Jaffa. Guillaume de Tyr décrit le site et montre le parti que l'on tira, pour cette construction, des matériaux fournis par les ruines qui se trouvaient là (21).

En 1142, il élève encore contre Ascalon, le château de BLANCHE-GARDE (Tell es Safiyeh) fermant la voie qui mène d'Ascalon à Jérusalem (22).

En 1139 Foulque occupe l'importante position de BEAUFORT (Qal'at esh Shaqif), à l'extrémité de la chaîne du Liban et fait construire le donjon carré enfermé dans une enceinte dont il reste des éléments parmi des constructions arabes et franques postérieures.

Plan de Blanche-Garde
Fig. 1. — Plan de Blanche-Garde, d'après Rey, Architecture militaire des Croisés, page 124, figure 39

Enfin en 1142 un de ses vassaux, Payen le Bouteiller, fortifie l'occupation de la Terre oultre le Jourdain en construisant un château plus important que Montréal, la grande citadelle de KERAK.

Rappelons qu'en cette même année le comte de Tripoli remettait à l'Hôpital le château qui devait s'appeler le CRAC DES CHEVALIERS, lequel, grâce à l'activité de ce grand Ordre militaire, allait devenir la plus puissante forteresse de Syrie.

La première année du règne de Baudoin III (1143-1162), la reine régente Mélissende fonda à BETHANIE, près de Jérusalem, sur la route de Jéricho, un monastère de Bénédictines et y adjoignit une tour puissante destinée à servir de refuge aux religieuses en cas d'invasion musulmane (23).

Baudoin III voulant prendre le grand port d'Ascalon qui formait la dernière enclave musulmane sur le littoral, vient fortifier au sud la ville abandonnée de GADRES (GAZA) et y construit en 1150 une citadelle qu'il charge les Templiers de défendre. La citadelle de Gaza venait donc renforcer contre Ascalon les trois châteaux construits par les Francs au temps du roi Foulque, Ibelin, Bethgibelin, Blanche-Garde. Ainsi, nous dit le traducteur Guillame de Tyr, « la cité d'Escalone serait enclose de toutes parz entre leurs forteresecs » (24).

Trois ans après (1153) Ascalon, le dernier bastion de l'Egypte en Palestine, tombait aux mains des Croisés.
En 1157, Baudoin III reconstruisait à la frontière de la Galilée l'enceinte flanquée de tours de la ville, de BELINAS (BANYAS) que Nour ed din venait de ruiner à la suite d'une attaque infructueuse contre la forteresse voisine de Subeibe (25).

Sous Amaury I (1162-1174) l'Ordre de l'Hôpital acquérait le château de BELVOIR (avant 1168) et en amplifiait les défenses (26) ; dressé sur un promontoire au-dessus du Jourdain, ce château commandait la route passant par le Pont de la Judaire.

Le roi Amaury, qui voulait s'emparer du Caire et de l'Egypte, construisit avant 1170 au sud de Gaza, aux confins du désert, le château de DARUM (Deir el Belah) (27) destiné à constituer, à la frontière méridionale du royaume, un fort d'arrêt contre une armée égyptienne tentant de passer en longeant la côte, en même temps qu'un point de concentration et de départ pour les troupes chrétiennes prêtes à partir en campagne contre l'Egypte.

Baudoin IV (1174-1185) à l'instigation des Templiers construisit en avant, à l'est de Saphet, le CHASTELLET (Qasr el Athra) (1178-1179) commandant le Gué de Jacob (28) où l'on pouvait franchir le Jourdain.

En même temps, le royaume ayant perdu en 1164 le château de Subeibe ainsi que la ville de Banyas et son territoire, le seigneur de Toron reconstruisit à sa nouvelle frontière, en retrait de la première, le château détruit de HOUNIN qu'il appela le CHATEAUNEUF (1178).

Nous arrivons à une période douloureuse pour le royaume de Jérusalem, aux années des grands succès militaires de Saladin où presque toute la Palestine tombe aux mains du sultan victorieux.

Mais après les années terribles de 1187 et 1188 où la plupart des forteresses du royaume furent conquises et certaines d'entre celles-ci détruites, la chrétienté d'Orient aidée par les chevaliers français et anglais de la 3e croisade fit un magnifique redressement.

Au cours de cette croisade, Richard Cœur-de-Lion restaure certaines fortifications. Saladin avait ruiné notamment les défenses de Jaffa et d'Ascalon, le château de Ramleh, le Toron des chevaliers et le fort de Belmont. Richard reconstruit l'enceinte de JAFFA (sept.-oct. 1191), il relève le CASAL DE LA PLAINE ou CHASTEL DES PLAINS dont il confie la garde aux Templiers et le CHASTEL DE MAEN (29). Ces deux forts formaient les premiers éléments de la ligne stratégique protégeant la grande route des pèlerins de Jaffa à Jérusalem.

A la fin de janvier 1192, Richard répare les défenses d'ESCALONE (ASCALON) (30) et reprend le DARUM (31).
C'est vers cette époque que l'architecture militaire franque prend un nouvel aspect. Le système de défense devient plus savant, les tours rondes apparaissent, et les bossages grossiers sont remplacés par un appareil de pierres lisses.

On entreprend alors en Syrie les grands travaux qui vont donner au Crac des Chevaliers et à la forteresse de Margat leur majestueuse apparence. Il faut se rappeler que Margat fut vendu en 1186 à l'Hôpital et qu'en même temps, sans doute, cet Ordre entreprenait l'enceinte extérieure du Crac et les grosses tours rondes qui forment son donjon. Cette entreprise paraît avoir été terminée dans son ensemble vers 1203.

Au nord du royaume, le roi Amaury II (1197-1205) avait, en 1197, repris BARUT (BEYROUTH) tout en ruines. Jean d'Ibelin « le vieux sire de Barut » fit alors de grands travaux pour remettre sa ville en état de défense (32).

Jean de Brienne (1210-1225) construisit au début de son règne la citadelle de Tyr (33).
Malgré le grand effort de la 3e Croisade, la plus grande partie de la Palestine restait aux mains des Musulmans. D'anciennes forteresses franques, comme Subeibe et Beaufort, eurent leurs défenses amplifiées par le soin des conquérants. Même ils construisirent de nouveaux châteaux sur le territoire occupé, comme celui du Mont-Thabor élevé en 1211 par Malek el Adel. Cette construction fut un des prétextes de la 5e Croisade (1217). En 1213 le pape Innocent III lançant un vibrant appel à la chrétienté d'Occident, faisait allusion à la création de cette nouvelle place musulmane qui menaçait gravement le port d'Acre (34).

A la fin de 1217, les Croisés assiégèrent le Thabor mais abandonnèrent leur attaque au moment où les défenseurs allaient capituler.

En 1218, voulant opposer à la forteresse musulmane une forteresse plus puissante encore, ils édifièrent au bord de la mer à 40 kilomètres en ligne droite à l'ouest du Mont-Thabor, le CHASTEL-PELERIN (ATHLIT).

Devant cette menace, Malek el Adel se résigna la même année, à démolir sa forteresse, redoutant que, tombée aux mains des Francs, elle ne leur servît de base d'opérations contre lui (35).

Le 2 février 1218, Gautier d'Avesnes, aidé des chevaliers du Temple et de l'Ordre Teutonique, construisait au sud d'Acre, sur une presqu'île, la puissante forteresse de CHASTEL-PELERIN (Athlit) qui devint une des principales places des Templiers en Palestine.

En 1218 également, le 2 février, le roi Jean de Brienne commençait à fortifier CESAIRE (CESAREE), mais à la fin de la même année Malek al Moaddham s'en emparait et rasait ses nouvelles défenses qu'en 1228 des Croisés allemands de la 6e Croisade devaient relever. Les mêmes Croisés amorçaient le 10 novembre 1227, la construction de MONTFORT ou FRANS CHASTIAU (Qal'at Qoureïn) (36). Cette forteresse devint la place principale des Chevaliers Teutoniques qui l'amplifièrent en 1229.

En même temps que les Croisés allemands construisaient Montfort, des Croisés français et anglais élevèrent en 4 mois (11 nov. 1227-2 mars 1228) sur un îlot, pour défendre son port, le petit CHATEAU DE LA MER de SAÏDA (37): De novembre 1228 à février 1229 Frédéric II faisait fortifier JAFFA (38).

Dix ans plus tard eut lieu une Croisade française commandée par Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre. Ce prince obtint par un traité avec le sultan de Damas, Ismaïl, la rétrocession à la chrétienté des territoires de Saïda et de Tibériade avec le grand château de BEAUFORT (1240) qu'occupait une forte garnison musulmane (39). On verra, plus loin, qu'il reste des vestiges des travaux faits au XIIIe siècle dans ce château élevé par les Francs un siècle auparavant.

Toute la Galilée étant à nouveau aux mains des Croisés, les Templiers en 1240 relevèrent le château de SAPHET qui avait été démantelé en 1218. Sur une forte position en arrière du Jourdain, ce château dominait la plaine située au pied des monts de Haute-Galilée et surveillait la route d'Acre à Damas.

Saphet, à l'érection duquel on travailla deux ans et demi, devint l'une des plus belles forteresses qu'élevèrent les Croisés au XIIIe siècle.

L'un des chefs de cette croisade française, Hugues IV, duc de Bourgogne, entreprit la réfection de l'enceinte d'ASCALON et ne voulut rentrer en France (mars 1241) qu'après avoir vu ces travaux terminés.

A ce moment le sultan d'Egypte al Salih Aiyub, confirmant les concessions du sultan de Damas, faisait avec les Francs une paix avantageuse pour ceux-ci. Il leur reconnaissait la possession du territoire de Beyrouth, celui de Saïda avec Beaufort, la Galilée avec le Toron, Châteauneuf, Tibériade, le mont Thabor et Belvoir, Bethléem, une partie de Jérusalem et la route de cette ville à Jaffa, enfin Ascalon et son territoire (40).

En cette même année 1241 Jean II d'Ibelin fortifiait le port d'ARSOUF et à la même époque Eude de Montbéliard, prince de Galilée, relevait les murs de TIBERIADE.

En 1243-1244 un traité avec le sultan Ismaïl rendait intégralement Jérusalem aux Chrétiens. Elle était restée longtemps démantelée. Les Templiers y entreprirent aussitôt la construction d'une citadelle (41). Malheureusement les Francs perdaient définitivement le 23 août 1244 la Ville Sainte que leur enlevaient les Khwarizmiens.
Nous arrivons au séjour de Saint Louis en Palestine (13 mai 1250 au 24 avril 1254) après l'échec de sa Croisade d'Egypte.

Il y entreprit de grands travaux de fortifications. En mai 1250 il commençait à « fermer » la cité d'ACRE (42), de 1251 au début de 1252 il fit de même à CAÏFFA et à CESARÉE ; en mai-juin 1253 il dirigeait les travaux de défense de JAFFA dont l'enceinte fut flanquée de 24 tours (43).

Enfin de juillet 1253 à février 1254 il construisit à SAÏDA la citadelle qu'on appelle le CHATEAU DE TERRE (OU château de Saint Louis) (44) et l'enceinte de la ville.

Comme nous le disent Guillaume de Saint-Pathus et Joinville, le roi participait corporellement à ces constructions et travaillait comme un simple manœuvre (45).

Jusqu'aux derniers moments de l'occupation, alors que la Chrétienté reculait devant les offensives répétées des Musulmans et que les désastres se succédaient, on continuait à construire et on renforçait les enceintes. Nous l'avons vu au Crac des Chevaliers où la barbacane de Nicolas Lorgne fut construite peu d'années avant qu'il tombât aux mains de Beibars.

ACRE les derniers rois de Jérusalem, Hugues, Henri II construisaient encore des ouvrages avancés pour défendre les accès de l'enceinte.

Le Système défensif de la Judée et de Samarie

Ces dates de travaux et l'énumération des monuments auxquels elles se réfèrent ne donnent qu'une idée incomplète du nombre important d'ouvrages, de proportions très différentes, qui couvraient toute l'étendue du royaume pour en assurer la protection.

Examinons donc du point de vue géographique comment s'organisa ce système de défense militaire en Judée et en Samarie. Nous ne parlerons ici ni de la Terre oultre le Jourdain, ni de la Terre de Suète, ni de la Galilée, ni du nord du royaume, ces régions devant être examinées en même temps que les grands châteaux qui y sont situés et qui feront l'objet d'une étude architecturale.

A l'est de la Judée les Templiers tenaient plusieurs châteaux dans le voisinage de la petite ville de Jéricho qu'ils avaient fortifiée et où ils avaient une garnison.
Ces forts étaient celui de SAINT JEAN BAPTISTE (46) qui, au-dessus du Jourdain, gardait la route allant vers Amman.

Un second fort s'élevait près du monastère de LA QUARANTAINE sur le sommet du Djebel Quruntul ; les Templiers y avaient d'abondantes réserves d'armes et de vivres (47).

Le château de LA MARESCALCIE (48), qui appartenait au roi, s'élevait dans le voisinage. Enfin sur la route de Jérusalem à Jéricho se trouvait le fort de MALDOUIN OU la TOUR ROUGE (Qa'lat ed Demm près de Khan Hathrour), aux Templiers (49). Ce fort était situé à 310 mètres d'altitude sur un tertre de marne rouge.

C'est au port de Jaffa qu'abordèrent pendant deux siècles la majorité des innombrables pèlerins venus d'Occident pour visiter les Lieux-Saints.
La grande route de pèlerinage vers Jérusalem partait de là et, après Ramleh et Lydda, se divisait en deux tronçons. Cette route était jalonnée de forts qui protégeaient les pérégrinations de ces foules marchant vers la ville sainte ou retournant au port. C'étaient d'abord dans la plaine entre Jaffa et Lydda, BOMBRAC (Ibn Ibrak), le CHASTEL DES PLAINS (50) (Yazour) et le CHASTEL DE MAEN (CASTELLUM MEDIANUM = Beit Dedjan), puis, à l'entrée des défilés qui traversent les monts de Judée, le CHASTEL ARNOUL, probablement Yalo au sud du casal de Betenoble (Beit Nuba) sur la route de Lydda et, sur la route de Ramleh, le TORON DES CHEVALIERS (TURRO MILITUM = el Atroun) que gardaient les Templiers, puis l'église fortifiée de la FONTAINE DES EMAUX OU FONTENOID (51), et BELMONT (Soba) défendus par les Hospitaliers.

Un peu au sud de Behnont était, à 2 kilomètres à l'ouest de Jérusalem, le monastère de Sainte-Croix sur le lieu où la tradition voulait qu'on eût pris le bois de la croix du Calvaire. Ce monastère était muni de fortifications (52).

Notons sur la route de Lydda, après Betenoble, la colline de Montjoye (Mons Gaudii) d'où les pèlerins apercevaient pour la première fois Jérusalem ; les moines de Prémontré y avaient construit une abbaye.
Une route au sud de Jérusalem menait au sanctuaire de BETHLEEM ; la tour du casal de BETHAFAVA (Beit Safafa), aux Hospitaliers, la surveillait.

De BETHLEEM on gagnait la grande ville de SAINT-ABRAHAM (HEBRON) que défendait une citadelle. Sur la route on rencontrait la tour défendant la petite ville de THECUA dont les habitants exploitaient le bitume de la mer Morte (53), et la tour de BETHSURA (Beit Sour), aux Hospitaliers.

Au sud d'Hébron une route se dirigeait vers l'Idumée, passait au fort de CARMEL (Kermel), puis tournant à l'est atteignait au sud de la mer Morte l'oasis de Paumiers, l'antique Segor, où campa, peu de temps avant de se faire couronner à Bethléem, le roi Baudoin I qu'accompagnait son chapelain, Foucher de Chartres.
De Paumiers la route menait à KERAK.

La frontière méridionale du royaume était gardée d'ouest en est par le fort de DARUM (Deir el Belah), sur le rivage au sud de Gadres (Caza), le château du FIER ou le FIGUIER (CASTELLUM FICUUM = Tell Medjadil), SEMOA, et CARMEL.
Outre la citadelle de GAZA et les trois châteaux de BETHGIBELIN (54), BLANCHE-GARDE et IBELIN qui enfermaient Ascalon, il faut encore citer MONTGISARD (Tell Gézer), près du lieu d'une victoire célèbre des Croisés en 1177 (55), la GALATIE (Qaratiya) (56), entre cette cité et Blanche-Garde, et le CHASTEL-BEROARD (Minet el Qala) au nord, sur le rivage.
— Notons la forte position de Blanche-Garde qui, à un croisement de routes d'Ascalon à Hébron et Jérusalem domine, sur un sommet de 150 mètres, tout le pays de Ramleh à Gaza à l'ouest et l'approche des monts de Judée à l'est.

De Jérusalem une route montait au nord vers Naplouse. Le long de cette route se trouvait la tour du casal de JAFENIA, et plus à l'est le fort d'EFRAON (Taiybé), puis la TOUR DE BAUDOIN (BORDJ BERDAOUIL) (57) et le petit château du casal de SAlNT-GlLLES (Sindjil).

De Naplouse deux routes continuaient au nord, l'une à l'est vers le BESSAN, l'autre à l'ouest, par Sébaste, vers Nazareth ; on rencontrait le fort de BELEISM (Khirbet Belame) (58) avant d'atteindre la ville fortifiée du GRAND GERIN (Djenin) (59).

Entre la route de Jérusalem à Naplouse et celle qui longe le rivage, une route parallèle à celles-ci partait de Lydda. On rencontrait dans le voisinage de cette route les forts de CHOLA (60), à l'Hôpital, BELVEIR (Deir Abu Mash'al) (61), le château de MIRABEL (Medjdel Yaba) (62), la tour de CALANSUE à l'Hôpital (63), la TOUR ROUGE (Bordj el Atôt) (64), CACHO (Qaqoun) (65), aux Templiers, sur la route de Naplouse à Césarée, le CASTELLUM AREAE (66) ou CHATEAU DES PLAINES (Ararah) aux Templiers (67).

De là, la route atteignait le casal du Lyon (Leddjoun); après quoi elle se divisait en deux tronçons, l'un allant vers Caïffa par LE CAYMONT (Tell Qeimoun), l'autre appuyait à l'est vers le château de LA FEVE (CASTRUM FABAE = el Foulé) aux Templiers, où elle rencontrait d'autres voies menant au Bessan, à Tibériade, à Nazareth et à Acre.

Enfin sur la route du rivage, de Césarée à Caïffa, on rencontrait la TOUR DES SALINES (Bordj el Meleh) (68), près de l'embouchure du Nahr Zerqa que les Croisés appelaient Li Flum as Cocatrix à cause des crocodiles de petite taille qui s'y trouvaient (69), le château du MERLE (el Bordj), près des ruines de l'antique Dor (70), le casal fortifié de CAPHARLET (Kafr Lam) (71), aux Templiers, la TOUR DU DESTROIT OU PIERRE ENCISE (Bah el Adjel), qui surveillait un défilé taillé dans le rocher d'un contrefort du Carmel. Ce passage fort dangereux servait de repaire à des brigands qui assaillaient fréquemment les voyageurs. En 1103 Baudoin I y fut grièvement blessé (72).

Les Templiers, pour la sécurité des pèlerins construisirent là une tour (74), puis plus tard, en 1218, ils élevèrent en arrière sur un cap rocheux la puissante forteresse d'ATHLIT qu'ils appelèrent CHASTEL-PELERIN ; elle surveillait les défilés du Carmel vers le sud. Construite sur une presqu'île, elle était facile à défendre.

C'est la dernière position où se maintinrent les Croisés en Palestine. Les Templiers ne l'abandonnèrent en 1291 qu'après la chute d'Acre.

Sur le mont Carmel un ancien combattant de la première Croisade, Bertold, construisit un monastère d'où devait naître l'Ordre des Carmes. Jean Phocas qui visita la Palestine en 1185 nous dit qu'il était muni d'une enceinte et défendu par une tour (75).

Au pied du mont Carmel s'étend au bord d'une large rade le port de Cayphas (Caïffa) dont Tancrède s'empara en août 1100. Ce fut au XIIé siècle le chef-lieu d'une seigneurie particulière. Sur une éminence rocheuse au sud de la ville se trouvait selon le Theodorici tibellus une forteresse des Templiers qui s'apercevait de loin sur la mer (76).

CHASTEL-PÈLERIN (ATHLIT)

ATHLIT (77). En février 1218 le roi Jean de Brienne et le duc Léopold d'Autriche allèrent avec des chevaliers de l'Hôpital fortifier le port de CÉSAIRE.

Au même moment un seigneur flamand, Gautier d'Avesnes, aidé de chevaliers de l'Ordre du Temple et de l'Ordre Teutonique, ainsi que d'un grand nombre de pèlerins, allait entreprendre une nouvelle forteresse sur un petit cap au nord de Césarée, en arrière du défilé du Destroit surveillé par une tour construite antérieurement par les Templiers. On y travailla jusqu'à Pâques (15 avril). Olivier le Scholastique (78) et Jacques de Vitry, qui y passa le 25 mars (79) pendant que la construction était en cours, nous ont rapporté avec de grands détails cette entreprise. La garde du château fut confiée à l'Ordre du Temple. Il devint l'une de ses principales forteresses.

On sait qu'en 1211 Malek el Adel avait construit sur le Mont Thabor une redoutable forteresse. Toute la chrétienté s'en était émue et cet ouvrage si menaçant pour la vie de la colonie franque tout entière avait été un des motifs qui avaient provoqué quelques années plus tard une nouvelle grande Croisade, la cinquième.

A la fin de 1217, les forces chrétiennes de Palestine avaient assiégé le grand fort musulman et avaient été sur le point de s'en emparer. L'année suivante, Malek el Adel, sentant qu'il ne pourrait le conserver et redoutant qu'une fois aux mains des Croisés il ne servît à leurs opérations, se résigna à le démolir. Olivier le Scholastique exprime la pensée que ce fut la construction de Chastel-Pèlerin qui amena le prince musulman à cette destruction.
Sous la protection du Chastel-Pèlerin s'éleva une petite ville dont les bourgeois avaient cour de justice (80).

Une anse bordait le cap au nord et formait un petit port (81) qui pouvait abriter des navires et permettre aussi un débarquement. En mai 1218, le roi, le duc d'Autriche et les Maîtres des trois Ordres de chevalerie s'y réunirent (82) et la grande flotte des Croisés y passa, faisant voile vers Damiette où elle arriva trois jours après. Ce fut le début de la cinquième Croisade.

La construction de Chastel-Pèlerin avait été rapidement conduite et les Templiers l'avaient muni de tout ce qu'il fallait pour le défendre, puisque la même année (83) Malek al Moaddham ayant enlevé Césarée, s'attaqua en vain à la nouvelle forteresse.

En octobre 1220, Malek al Moaddham revenait avec une importante armée assiéger Chastel-Pèlerin (84). Les Templiers, apprenant son approche, abandonnèrent la Tour du Destroit après l'avoir démantelée. Le sultan la fit raser complètement et fit couper les arbres d'un verger qui se trouvait à côté, puis il enferma la Place dans une fosse et dressa contre elle un trébuchet, trois perrières et quatre mangonneaux. Mais aucune des pierres lancées par l'ennemi ne put atteindre les deux grandes tours et la puissante muraille qui formaient le dernier rempart. Le trébuchet et une perrière furent écrasés par l'artillerie du château qui était manœuvrée par 300 servants. Les Templiers se défendirent vigoureusement ; la Place avait 4.000 combattants sans compter les secours qui arrivaient d'Acre. Le maître du Temple et une troupe de Templiers vinrent en renfort. Le Légat lança des appels en Chypre et en Syrie. Des chevaliers chypriotes arrivèrent pour soutenir la garnison. Le comte de Tripoli et le sire de Barut s'apprêtaient à partir avec une troupe de Poulains (85), quand Malek al Moaddham se décida au bout d'un mois à lever le siège et brûla son camp. Les Musulmans avaient subi de lourdes pertes : trois émirs, deux cents mamelouks, un grand nombre d'archers et de servants de machines étaient tombés sous les coups de l'artillerie franque. En un seul jour cent vingt chevaux de prix furent tués, dont le cheval d'un émir qui valait 14.000 drachmes. Une quantité d'autres chevaux et de chameaux furent tués pendant ce siège meurtrier.

En 1229, l'empereur Frédéric II vint à Chastel-Pèlerin (86). Ayant constaté qu'il était fort et bien pourvu d'engins, il voulut en être maître et, mandant ses gens, il donna ordre aux Templiers qui en avaient la garde de l'évacuer. Mais ceux-ci, sans se laisser intimider, coururent aux portes qu'ils fermèrent et déclarèrent à l'empereur que s'il persistait dans son projet, ils le garderaient prisonnier. Frédéric céda alors et s'éloigna.

Aubry de Trois Fontaines (87) nous apprend qu'en 1237, cent vingt Templiers, ayant à leur tête le grand maître, firent une sortie contre un rezzou musulman ; mais ils furent vaincus et massacrés, sauf neuf et le grand maître qui s'échappèrent.

Pendant le séjour que Saint Louis fit à Acre (mai 1250 à mars 1251), la reine Marguerite de Provence, qui l'accompagna à la Croisade, se retira à Chastel-Pèlerin et c'est là qu'elle mit au monde un fils, Pierre de France, comte d'Alençon. Le gouverneur de la forteresse fut parrain de l'enfant (88).

En 1260 la garnison de Chastel-Pèlerin prit part à une malheureuse expédition en Galilée (89) : le grand maître du Temple avec des contingents de Templiers d'Acre et des grands châteaux de l'Ordre, Chastel-Pèlerin, Saphet et Beaufort, ainsi qu'un certain nombre de chevaliers de Palestine, parmi lesquels étaient Jean II d'Ibelin, sire de Barut, et Jean de Giblet, maréchal du royaume, allèrent attaquer une troupe de Turcomans, du côté de Tibériade. L'armée franque fut écrasée.

En 1265, les Musulmans démantèlent la ville d'Athlit et coupent tous les arbres (90).
En 1283, le gouverneur d'Acre obtenait du sultan Qelaoun une trêve de dix ans concernant les territoires d'Acre, d'Athlit et de Saïda. Au sujet d'Athlit, il était stipulé que les chrétiens gardaient la forteresse et la ville, mais ils devaient partager avec le sultan la moitié du territoire qui en dépendait (91).

Nous arrivons aux derniers moments de l'occupation franque de Terre-Sainte ; Acre, après une résistance héroïque qui dura du 5 avril au 28 mai 1291, tombait aux mains des Musulmans.

Tyr fut prise le 19 mai, le château de mer de Saïda le 14 juillet, Beyrouth le 21 juillet, Caïffa quelques jours après, Tortose, grande place forte, des Templiers en Syrie, fut évacuée le 3 août. Enfin les chevaliers de Chastel-Pèlerin le quittèrent le 14 août et gagnèrent l'île de Chypre (92).
Pourtant les Templiers devaient se maintenir tout près de la côte de Syrie, dans l'île de Rouad, près de Tortose, jusqu'en 1303.

En 1811 et 1816 Soleiman Pacha, puis en 1838 Ibrahim Pacha, pour amplifier les fortifications de Saint-Jean-d'Acre, firent exploiter comme une carrière les ruines de Chastel-Pèlerin.

DESCRIPTION DE LA TOUR DU DESTROIT.

Chastel Pèlerin (Athlit)
Fig. 2. — Croquis du plan de Chastel Pèlerin (Athlit) et ses abords. (Par F. Anus)

— A une date qui ne nous est pas connue, les Templiers avaient construit à environ 1 kilomètre du rivage la TOUR DU DESTROIT OU de PIERRE ENCISE (Bab et Adjel) qui commandait le défilé portant ce nom dans les chroniques des Croisades. Ce défilé creusé à travers le roc, mesure à peine 4 mètres de large, sur une longueur de 250 mètres. C'est, nous dit Victor Guérin (93), une sorte de tunnel à jour qui remonte probablement à une haute antiquité. Un petit trottoir borde, à droite et à gauche, une étroite ménagée au centre. Aux deux extrémités de ce défilé on voit dans les parois des rochers, plusieurs trous qui se font face et qui semblent attester que chacun de ces deux points était jadis fermé par une porte.

Chastel Pèlerin (Athlit)
Fig. 3. — Chastel Pèlerin (Athlit) et ses abords. (D'après le plan de Rey, rectifié par F. Anus)

De la Tour du Destroit, qui mesurait 22 pas de long sur 18 de large, il ne reste plus que la base taillée dans le roc. Elle était munie d'une citerne et isolée par un fossé creusé dans le roc.

DESCRIPTION DE CHASTEL-PELERIN

De ce grand château du XIIIe siècle, il ne reste que bien peu de vestiges. En 1837, un tremblement de terre le détruisit en partie. En 1838, Ibrahim Pacha fit miner les murailles afin d'en tirer des matériaux pour la construction des fortifications qu'il établissait alors à Acre. Les pierres furent transportées par mer. Depuis, les ruines d'Athlit ont été exploitées comme une carrière.

Olivier le Scholastique nous donne une description très exacte du site et de la forteresse élevée en 1218. Il nous apprend qu'en creusant les fondations, on découvrit une quantité de monnaies antiques qui contribuèrent aux frais de l'œuvre et qu'on trouva aussi des murailles qu'on utilisa pour les constructions. Ces murailles étaient les restes d'une installation phénicienne que le Service des Antiquités de Palestine a fouillée récemment. Nous trouvons là sans doute l'explication du grand appareil employé à Athlit, d'une dimension très supérieure à tout ce qu'on voit dans les constructions des Croisés. Les pierres employées, pour les deux tours principales étaient si grandes, observe le chroniqueur, que deux bœufs pouvaient à peine en traîner une seule sur un charriot.

Chacune de ces deux tours avait cent pieds de long et soixante-quatorze de large. Elles possédaient deux étages de salles voûtées. Entre elles était une haute muraille crénelée dans l'épaisseur de laquelle étaient des escaliers que les chevaliers pouvaient gravir ou descendre tout armés. Plusieurs puits d'eau vive se trouvaient à l'intérieur de la forteresse. Les chevaliers travaillèrent six semaines à sa construction.

L'Estoire d'Eracles ajoute que Gautier d'Avesnes lui donna le nom de Chastel Pèlerin, qu'il en fut le parrain et qu'il plaça sur la première pierre mille besans sarrasinois qui devaient servir aux dépenses (94).

La forteresse occupait entièrement un promontoire rocheux en forme de rectangle bordé par la mer au nord, à l'ouest et au sud. Cette presqu'île s'étend entre deux anses formant des ports naturels.

En avant du château, du côté de l'est, se trouvait la ville fermée par une première muraille composée de deux éléments, l'un partant du port du nord, l'autre du port du sud et se réunissant à angle droit. A cet angle se trouvait une tour carrée sur une petite éminence, au pied de laquelle est une source.

Outre cette première muraille de la ville, trois lignes d'ouvrages défendaient le château du côté du continent, c'est-à-dire à l'est :
1º — D'abord un glacis derrière lequel est un large fossé où se trouvent deux sources.

2º — Une muraille couvrant toute la largeur de l'isthme. Cette muraille est flanquée de trois saillants barlongs, A l'extrémité sud dans un angle rentrant, s'ouvre au flanc du saillant de gauche la porte du château. Ce rempart est construit en grandes pierres taillées à bossages.

3º — Une autre muraille flanquée de deux puissantes tours dont il a été question ci-dessus. La face intérieure de cette tour qui subsiste formait une Grand'Salle voûtée sur croisées d'ogives. Le mur conserve encore trois retombées d'ogives sur trois consoles : deux sont ornées chacune d'une tête colossale d'homme, l'une imberbe, l'autre barbue ; la troisième est formée d'un groupe de trois chapiteaux sur trois têtes plus petites (95).

En arrière de ces ouvrages fermant l'accès du château, se trouve la Cour encadrée au nord et au sud par des murailles, celle du sud bordée d'une salle basse de 18 mètres de large, sans doute des magasins d'approvisionnements. Au milieu de la Cour était une chapelle dodécagone. Il en reste un pied droit du portail avec des bases à griffes dont le profil rappelle celui des bases des portails des croisillons de Notre-Dame de Paris commencés en 1257 (96).

En arrière de cette chapelle, se trouvent à proximité du mur fermant le château à l'est sur la mer, les vestiges d'une petite tour ronde contre laquelle s'appuie une belle salle voûtée sur croisée d'ogives, encore intacte.

terre d'Oultre Jourdain
Fig. 4. Carte de la terre d'Oultre Jourdain

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes

1. Burchard de Mont Sion, dans J. C. M. Laurent, Peregrinatores medii aevi quatuo, page 49 : « Et nota quod campus Magedo et Esdrelon et planicies Galilée unnm sunt et idem, sed omnia alia quieverunt, et appellatur nunc communiter campus Fabe a quodam castello Faba dicto .... » Voyez Rey, Colonies franques, page 439.
Colonies franques, page 439
FENE (Le) ou La FEVE (Castellum Fabe), château de Galilée possédé par les chevaliers du Temple et dont les ruines se reconnaissent facilement au village d'El-Fouleh. Il en subsiste encore des restes assez considérables.
La plaine d'Esdrelon est nommée, par certains écrivains du moyen-âge, la plaine de la Fève.

Mas. Latrie, Chroniques d'Ernoul et Bernard le Trésorier, pages 98, 102, 143.
Chroniques d'Ernoul Page 98
Chroniques d'Ernoul Page 102
Chroniques d'Ernoul Page 143
2. « Erat quippe non longe a Beritlo urbe, sed quasi miliariis quinque distans, juxta, mare in via publica meatus artissimus, nobis el omnibus illac transeunlibus penitus inevilabilis » (Foucher de Chartres).
3. D'après les calculs d'Hagenmeyer, Chronologie de la première croisade, Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-1901, pages 366-369.
4. Ce combat est raconté en détail par Foucher de Chartres, Livre II, chapitre 1.
— Historiens Occidentaux des Croisades, tome III, pages 374-376.
— Albert d'Aix, Historiens Occidentaux des Croisades, tome IV, pages 528-530.
— Gesta Francorum Iherusalem axpugnantium, Historiens Occidentaux des Croisades, tome, III, pages 520-521.
— Traduction de Guillaume de Tyr, Historiens Occidentaux des Croisades, tome, I, pages 407-410 : « Li quens se parti d'ilec et passa Gibelet, tant qu'il vint à l'eue qui a nom le fleuve del chien. Ilucc a un passage mout périlleux ; car d'une part sont les montagnes mout haut, les roches aspres et la voie roiste, d'autre part est la mer parfonde tozjors à grosses ondes. La voie n'a mie une toise de lé ; de lonc a bien le quart d'une liue. »
— Voir Hagenmeyer, article cité. — R. Grousset, tome I, pages 211-212.
5. Foucher de Chartres, chapelain de Baudoin, constate la folle audace de la tentative et avoue qu'il eût à ce moment préféré se trouver en France ; « Ego quidem vel Carnoti vel Aurelianis mallem esse ; alii quoque. »
6. Burchard de Mont Sion, editions J. C. M. Laurent, page 27.
7. Gestes des Chiprois, Historiens des Croisades, Documents arméniens, tome II, page 703,
8. Guillaume de Tyr, livre I, tome XIV, capitre 14, Historiens Occidentaux des Croisades, tome, I, page 626.
9. Gestes des Chiprois, page 703.
10. Notes sur les croisades dans le journal asiatique, 1902, pages 397-400.
11. Topographie, page 63.
12. Adam de Béthune qui avait pris part à la première croisade devait être le premier seigneur du Bessan.
13. Voir Baudri de Bourgueil, Historiens Occidentaux des Croisades tome, IV, page III. Sur les vestiges de fortifications franques à Hébron, voir Rey, Les Colonies frauques en Syrie au XIIe et au XIIIe siècle (1883), pages 389-390. Voir aussi Vincent, Mackay, Abel : Hébron, le Haram el Khalil, Paris, Leroux, 1923.
14. Albert d'Aix, Livre I, tome VII, chapitre 12, Historiens Occidentaux des Croisades tome, IV, page 515 ; « Post haec dux... Joppen quae vulgariter Japhet dicitur ... reaedificari murisque muniri constituit quatinus illic portus navium fieret et ab hac ceteris gentilium civitatibus locus esset resistandi ac nocendi. Firmata ac minuta civitate Japhet ab omnibus regnis et insulis christianorum mercatores vitae necessaria adferentes ad ejus portum accedebant. » Cf. Hagenmeyer, Chronologie de la premère croisade, dans Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-1901, nº 443, page 318.
15. La Tour de David du moyen âge élevée près de la porte de Jaffa, sur les soubassements d'une fortification due à Hérode le Grand fut solidement aménagée par les Croisés. Ce fut réellement le donjon de la ville, le Praesidium civitalis, comme le dit Guillaume de Tyr. Elle pouvait servir de refuge aux habitants en cas d'attaque. On y avait installé des entrepôts entourés de remparts et de fossés ; dans ces entrepôts se trouvaient des réserves d'eau et de vivres. Le chevalier qui la commandait porta d'abord le titre de cuslos turris David, puis de castellanus turris David, ou castellanus Jérusalem. (Voyez Guillaume de Tyr, pages 324, 330, 367, 403-405, 1040. — Albert d'Aix, Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, pages 490 et 532). Dans l'escalier de la tour on voit l'œuvre des Francs par la taille des pierres avec des marques de tâcheron (cf. Vincent et Abel, Jérusalem, tome II, Jérusalem nouvelle, 1926, page 946, 949. Voir dans le même ouvrage, page 947, Plan de Jérusalem vers 1150, d'après un manuscrit de Cambrai). Un écrivain allemand qui écrivait sans doute vers l'année 1172 (Theodorici libellus de Locis sanctis, éditions Tobler, S. Gall et Paris, 1865, page 7) donne sur l'enceinte de Jérusalem et sur la Tour de David des détails intéressants : « La cité s'étend en longueur du nord au midi et en largeur d'ouest en est, très fortement munie de tours, de murailles et d'ouvrages de défense au sommet d'une montagne qui surplombe des vallées. Un fossé pratiqué à l'extérieur du rempart est hérissé de redoutes avec chemins couverts, ce qu'on appelle barbacanes. La ville a 7 portes, dont 6 sont solidement verrouillées chaque nuit jusqu'au lever du soleil ; la septième fermée par un mur n'est ouverte que le jour des Rameaux et à l'Exaltation de la Sainte Croix. Comme la ville est oblongue elle a cinq angles dont un est obtus... La Cour de David est bâtie avec une solidité incomparable de pierres de taille d'une dimension extraordinaire ; située près de la porte occidentale qui conduit à Bethléem, elle a comme annexes une galerie supérieure et un palais nouvellement construit, très bien muni de fossés et de barbacanes : elle est devenue la propriété du roi de Jérusalem. »
Saladin était entré triomphalement à Jérusalem le 2 octobre 1187. Au cours de la 3e Croisade, sérieusement menacé par Richard Cœur de Lion qui approchait de Jérusalem (fin 1191) Saladin avait fait effectuer de grands travaux de défense à l'enceinte de la ville. Lui-même avait pris part à l'ouvrage. (Abu Chama, Deux Jardins, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, pages 50-51. Cf. R. Grousset, tome III, pages 78-79).
Mais vingt-huit ans plus tard, le sultan de Damas, Malek al Moaddham, voyant les succès de la 5e Croisade en Egypte et croyant à une victoire définitive des chrétiens rasa un certain nombre d'anciennes forteresses franques de Palestine qui étaient alors en son pouvoir. II donna même l'ordre de démanteler Jérusalem. On commença d'exécuter cet ordre le 19 mars 1219. A cette vue la population musulmane de Jérusalem crut à l'arrivée imminente des Croisés et évacua la ville en hâte. (Abu Chama, Deux Jardins, page 174). Si les murs d'enceinte furent démolis, cependant la Tour de David fut épargnée et ne fut pas livrée aux démolisseurs. Aussi servit-elle de refuge aux chrétiens réinstallés dans la ville sainte dix ans plus tard. En effet en février 1229, l'empereur Frédéric II avait, par un traité avec le sultan Malek el Kamel, obtenu la rétrocession de Jérusalem. Il y fit son entrée le 17 mars, se couronna lui-même au Saint-Sépulcre, et quitta la ville dès le surlendemain. La même année Jérusalem, ville ouverte, fut envahie par une bande de pillards de Palestine au nombre d'une quinzaine de mille. La population chrétienne alla en hâte s'enfermer dans la Tour de David. Puis faisant une sortie, elle surprit les Arabes qui dispersés pillaient les maisons. Deux mille furent massacrés. (L'Estoire de Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 385 ; cf. R. Grousset, tome III, pages 323-327)
— Jérusalem devait rester dix ans aux mains des Francs. Pendant cette période, ils firent quelques travaux à l'enceinte et à la Tour de David (Maqrizi, traduction Blochet, Revue de l'Orient latin, tome X, 1903-1904, page 323.
— Continuateur de Guillaume de Tyr, dite du ms. de Rothelin, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 529 ; cf. R. Grousset, tome III, p. 374-375).
— Lorsque à la fin de 1239 Malek en Nasser Daoud, prince de Kérak, attaqua Jérusalem, la garnison de la Tour de David résista énergique ment. Mais elle était trop peu nombreuse et insuffisamment munie d'armes et de vivres. Elle capitula au bout de vingt-sept jours de siège.
— C'est alors que Malek en Nasser Daoud la fit entièrement démolir. Aboulféda, Historiens orientaux des Croisades, tome I, pages 117-118.
— Continuateur de Guillaume de Tyr, dite du manuscrit de Rothelin, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, pages 529-530 : « Quant li Sarrazin orent la Tor David et la fortresce, il i mistrent tanstost les mineeur et firent tanstost la tor et la fortresce fondre et agravanter jusques en terre. Les pierres estoient si granz que tuit s'en merveilloient. Elle estait si fort maconnée a chauz et a ciment et a arainne, et les pierrez soudées a plonc et a grasses bandes de fer acroschiez d'une part et d'autre, que a trop grant painne et a trop grant force la porent ruer jus. »
— Burchard de Mont Sion, éditions J. C. M. Laurent, page 73, fait la même remarque : « munitionem ex lapidibus quadris ex cemento et plumbo indissolubiliter compaginatam .... »
— Nous constaterons, dans notre prochain volume sur les châteaux des Croisés (3e partie) l'emploi du plomb et de crampons de fer dans la construction du fort maritime de Maraclée. Ce procédé fut pratiqué aussi au château de mer de Saïda. Les Croisés ne devaient plus jamais l'occuper.
16. CASTELLUM ARNULFI (Albert d'Aix, livre I, tome X, capitre 14
— Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, pages 637-638I pris et sans doute détruit à la fin de 1106 par une armée égyptienne. C'est sans doute le château qui fut reconstruit sur le même emplacement que Guillaume de Tyr appelle le CASTELLUM ARNALDI.
17. Voir plus loin.
18. — Guillaume de Tyr, livre XIII, chapitre 16, page 580 : « rex super urbem Berythensem in montanis castrum unum, cui Mons Glavianus nomen, fundavit. »
— Foucher de Chartres, Historiens occidentaux des Croisades, tome III, page 473 : « [anno 1125] Hoc in anno, mense octobri, aedifïcavit rex castellum unum in montis Beritti... Hunc montent Glavianum vocant, a digladiando, quia ibi rei digladtabantur, qui apud Berittum damnandi judicabantur. Abest autem ab urbe tpsa sex milliariis. »
— Rey (Colonies Franques, page 524) a proposé d'identifier ce lieu avec Deir el Qala à l'est de Beyrouth.
— Je propose d'identifier le Mont Glavien avec le lieudit Helaliyé à 13 km à l'est-sud-est de Beyrouth, ce qui correspond à la distance indiquée par Foucher de Chartres. La position (aititude 540 m) commande le Nahr el Meten qui, rejoignant un peu plus loin le Nahr el Djamani, forme le Nahr Beyrouth.
19. CASTELLUM ARNALDI, sans doute Yalo tout près de Beit Nuba au sud. Il y reste des vestiges de constructions franques ; certains auteurs le placent à el Bordj à 5 kms au nord de Beit Nuba. (L'estoire de la guerre sainte, éditions Gaston Paris, 1897, page 437). Mais si l'on suit Ambroise, on voit que Richard Cœur de Lion passe le 9 juin 1192 au Toron des chevaliers (el Atroun), le 10 à Chastel Arnoul (Yato), le 11 à Betenoble. Guillaume de Tyr, XIV, c. 8, p. 617 : « ... Patriarcha et cives Hicrosolymitae... juxta locum antiquissimum Nobe, qui hodie vulgari appellatione dicitur Bettenuble in descensu montium, in primis auspiclis campestrium, via qua itur Liddam, et qua pervenitur ad mare, praesidium solido fundant opere, ad tutelam transeuntium peregrinorum : ibi enim in faucibus montium inter angustias inevitabiles, maximum iter agentibus solebat imminere periculum, Ascalonitis subitas irruptiones illic faccre consuetis. Consummato itaque féliciter opere, nomen indicunt, castellum Arnaldi locum dlcentes : factumque est per gratiam Domini, etiam praedicti castelli beneficium, quod adire volentïbus Hierosolymam, aut ab ea redire, minus periculosus factus est transitus et via multo securior. »
Le traducteur de Guillaume de Tyr en terminant ce passage ajoute que cette forteresse facilita le commerce des denrées alimentaires : « Par ceste forteresce fut si garantie la voie que l'on ne doutoit ne en alant ne en venant de Jérusalem en ces parties ; par que miendre marchié de viandes et d'autres choses avoient partout cel païs. »
20. Appelé aussi Bersabea Juda (texte de 1168 : civitas Bersabeae Juda alias Begebelinus) et encore Gibelin, ou Ibelin de l'Hôpital.
Des sources syriaques fixent la construction de ce château à février 1138. Cf. Abbé Martin, Les premiers princes croisés et les chrétiens picobites de Jérusalem, dans Journal Asiatique, 1889, pages 34-37. Cité par R. Grousset, tome II, page 157.
Pourtant dès la fin de 1136 l'Ordre de l'Hôpital était installé à Bethgibelin et possédait de nombreux casaux dans le voisinage. (Rohricht, Regesta regni Hicrosolymitani, pages 40-41, nº 164).
— Sur Bethgibelin voir Fr. Buhl, Bait Djibrin, dans Encyclopédie de l'Islam, tome I, page 610.
— Survey of Western Palestine, Memoirs, tom III, Judaea, (1883), pages 268-269.
— Voici le passage de Guillaume de Tyr parlant de la construction de cette forteresse livre I, tome XIV, chapitre 22, pages 638-639 :
— « Nostri vero videntes praesumptionem eorum (Ascalonitarum) non cessare, ... optimum judicant ... municipia in circuitu per gyrum aedificari, unde collecta facilius militia, et de vicino commodius hostium discurrentium refrenari posset impetus, et civitas frequentius impugnari. Proviso igitur loco ad hoc idonco, circa radices montium, in campestrium initio, quae inter montes et urbem praedictam continuo interjecta sont tractu .... urbem veterem et dirutam, Bersabee nomme reaedificare parant .... opus conceptuin aggrediuntur .... praesidium aedificantes muro insuperabili, antemuralibus et vallo, turribus quoque munitissimum, milliaribus duodecim a praedicta distans Ascalona .... Dicitur ... arabice autem Bethgebrim ... traditur fratribus domus Hospitalis... »
21. XV, c. 24, pages 696-697 : « constituunt ... in campestribus juxta urbem Ramulam, non longe a Lidda ... castrum aedificare. Erat autem in eadem regione collis aliquantulum editus, supra quem unam de urbibus Philistinorum, traditiones habent fuisse constitutam, Geth, nomine, juxta illam aliam corum civitatem, quae dicta est Azotum, ab Ascalona distans milliaribus decem, non longe ab ora maritima .... aedificant praesidium, cum turribus quatuor, veteribus aedificiis, quorum multa adhuc supererant vestigia, lapidum ministrantibus copiam .... puteis quoque vetusti temporis, qui In ambitu urbis dirutae frequentes apparebant, aquarum abundantiam .... largientibus. Perfecto igitur Castro .... cuidam nobili viro .... domino videliect Baliano seniori, patri Hugonis, Balduinï et Baliani junioris ; qui omnes ab eodem loco cognominati sunt de Ibelin : hoc enim nomen illi erat loco, antequam etiam castrum illic acdificarctur. »
Le traducteur écrit : « Premièrement gitèrent les fondemenz, après firent quatre tors ; pierres trouvèrent assez en cel leu des forteresces qui jadis i avoient esté, car si comme l'en dist : Chastel abatuz est demi tefez. »
22. Guillaume de Tyr, XV, C. 25, pages 697-698.
« Anno proxime subsecuto, videntes regni principes .... in fundatione duorum praesidiorum Bersabee videliect et Ibelin contra Ascalonitarum superbiam se plorimum profecisse ... adjiciunt tertium aedificare .... Erat autem in ea Judeae parte, quae a montibus declinans, campestribus incipit esse contermina, ... ab Ascalona octo distans milliaribus, locus quidam, qui ad montana comparatus collis, ad planiorem vero regionem collatus, mons sublimis poterat appellari, et loco nomen arabice Telle Saphi, quod apud nos interpretatur Mons sive Collis Clarus .... aedificant solidis fundamentis et lapidibus quadris oppidum cum turribus quatuor, congruae altitudinis .... nomenque ei vulgari indicunt appellatione Blanca Guarda quod latine dicitur Alba Spécula. »
— Voyez Victor Guérin, Judée, tome II, page 90.
— Rey, Architectures militaires des Croisés, pages 124-125.
— Revue Biblique 1899, page 607 ; 1900, pages 112 et 291, 1929, page 427.
23. Guillaume de Tyr, XV, c. 26, p. 699 : « turrim munitissimam aedificari praecepit, ut ... virginibus contra subitos incursus non deesset praesidii inexpugnabilis solatium. »
— Un certain nombre des monastères construits au temps des Croisades durent avoir quelques; fortifications. Ainsi le monastère du Carmel, selon ce que dit Jean Phocas qui parcourut la Palestine en 1185 : « Il y a peu d'années un moine de Calabre vint aborder en cet endroit... Il entoura d'une petite enceinte les restes du monastère, y bâtit une tour et une chapelle et y réunit une dizaine de frères avec lesquels il habite encore ce saint lieu. » (Voyez Guérin, ... Samarie, tome II, page 269).
— Le monastère bénédictin du Thabor était aussi fortifié.
— En 1183 une troupe de soldats de Saladin vint l'assiéger mais ne put triompher de la résistance des moines ; « Une greigneur abaïe qui là siet assaillirent-t-ils mout efforcieement ; mès ele estoit close de bons murs et de torneles, et li moines et leur mesniées, autres gens meismes qui là s'en estoient foïz à garant, se deffendirent si bien que cil n'i porent rien forfaire. » (Traducteur de Guillaume de Tyr, page 1120).
24. Guillaume de Tyr, page 778.
— Eraoul, page 14.
— Ibn al Qalanisi, page 297.
25. Les vestiges qui subsistent de l'enceinte de Banyas datent de ce temps.
26. Appelé auparavant COQUET, de l'arabe Kokab el Haoua, l'étoile du vent. On le trouve désigné avec la graphie Belvear, Belveer, Belveder, Bellum videre, Belliverium, Videbello.
27. Guillaume de Tyr, XX, c. 19, p. 973 : « Hoc castrum ... dominus rex Amalrius paucis ante annis, in loco aliquantulum eminente fundaverat, occasione vetustorum aedificiorum, quorum aliqua adhuc ibi supererant vestigia ... Fundaverat autem ... rex ibi castrum modicae quantitatis, vix tantum spatium intra se continens quantum est jactus lapidis, formae quadrac, quatuor turres habens angulares, quarum una grossior et munitior erat aliis ; sed tamen absque vallo erat et sine antemurali. »
28. Aujourd'hui Djisr Benat Yakoub, Pont des filles de Jacob.
29. — CASELLUM DE PLANIS, CHASTEL DES PLAINS = Yazour.
CHASTEL DE MAEN, CASTELLUM MEDIANUM = Beit Dedjan.
— Voir R. P. Abel dans Revue Biblique, janvier 1927, pages 83-89.
— Sur cette reconstruction : Ambroise, L'estoire de la guerre sainte, éditions Gaston Paris (collections des Documents inédits, 1897), pages 410-411.
— Roger de Hoveden, éditions Stubbs, III, page 133.
30. Sur les fortifications d'Ascalon, voir Le Crac des Chevaliers, pages 61-63.
31. Les musulmans l'avaient amplement fortifié ; on y voyait 17 tours dont une plus importante que les autres. Richard constatant qu'il ne pouvait défendre ce fort qui servirait de point d'appui et de liaison entre les musulmans d'Egypte et ceux de Syrie, le fit démolir (juillet 1192). (Ambroise, vers 10771-10772).
32. En 1212, le voyageur Wilbrand d'Oldenbourg décrit avec admiration les défenses de Beyrouth, éditions J.-C.-M. Laurent (1864), pages 166 et suivantes.
— Rey, Architecture militaire..., pages 173-174.
— Colonies Franques..., pages 521-524.
— Comte du Mesnil du Buisson, Les anciennes défenses de Beyrouth, dans Syria, tome II, 1921, pages 235-257, et page 317-327. Voir aussi notre précédent ouvrage Le Crac des Chevaliers, page 69-70, 74, n. I, 87, n. 4, 97, n. 3.

Il faut rappeler la courageuse réplique de Jean d'Ibelin quand l'empereur Frédéric II voulut par intimidation l'obliger à lui céder sa cité de Beyrouth : « Je ay et tien Baruth comme mon droit fié, et ma dame la reyne Ysabeau qui fu ma seur de par ma mère et fille dou roy Amaury (Ier) et son seigneur le roy Amaury (II) ensemblement me dounèrenl Baruth quant la crestienté l'ot recouvrée toute abatue et l'ay fermée et maintenue de mon travaill et se vous entendés que je la tiens à tort, je vous en fourniray raison et droit en la court dou royaume de Jérusalem. » (Gestes des Chiprois, Historiens occidantaux des Croisades, Documents arméniens, II, pages 678-679. — Cf. R. Grousset, III, pages 291-293.
33. Voyez plus loin.
34. A. Luchaire, Innocent III ; la question d'Orient, 1907, page 282.
— R. Grousset, III, page 196.
35. Voyez Chastel-Pèlerin.
36. Ernoul, page 459.
37. Continuateur de Guillaume de Cyr, XXXII, 25, Historiens occidentaux des Croisades, II, pages 365. — Ernoul, page 459.
38. Après le départ de Frédéric II, le patriarche de Jérusalem, Gérold, fit, en 1229, ajouter deux tours au mur sud de l'enceinte de Jaffa (Gestes des Chiprois, page 700).
39. Gestes des Chiprois, page 727.
40. Histoire des Patriarches d'Alexandrie, traduction Blochet, dans Revue de l'Orient latin, 1903-1904, page 342. — CL R. Grousset, tome III, p. 394.
41. Matthieu Paris, IV, éditions Luard, page 291.
42. Sur les fortifications d'Acre, de Césarée et de Jaffa et sur les travaux qu'y fit Saint Louis, voir les références que nous avons données dans notre précédent ouvrage : Le Crac des Chevaliers, pages 63 à 69. Pour Acre ajouter : F. M. Abel, dans Revue Biblique, 1934, pages 265-284.
43. Joinville § 515-517: « ferma le bourc dès l'une des mers jusques à l'autre là où il ot bien vingt-quatre tours » (§ 561).
44. Voir aussi Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers.
45. Guillaume de Saint-Pathus, Vie de Saint Louis, editions H. Fr. Delaborde (1899), page 91 : « ...quant il fesoit fermer une partie de la cité d'Acre qui est appelée Mont Musart, et de la cité de Césaire et de Jopem, il meemes charchoit plusieurs foiz les hommes qui portaient la civière et autres choses qui convenoient à réfère ces murs. » Joinville, § 517 : « Le roy meismes y vis-je mainte foiz porter la hote aus fossés, pour avoir le pardon. »
46. Est ibi forte castrum Templariorum (Theodorici libellus, C. XXX, éditions Tobler, 1865, page 74).
47. Apex autem ipsius Quarantanae et specus subterranei multis cibariis et armaturis sunt Templariorum referti, nec enim fortiorem et paganis infestiorem possunt habere munitionem. (Theodorici libellus..., C. XXIX, page 72).
48. Hic continetur tota terra quam Soldanus tenet. ... Item in terra de Gor ... castrum, quod Marescalcia dicitur, quod fuit régis. Item Jherico... Ces passages sont extraits d'un texte, sans doute de peu postérieur au traité de Jaffa, conclu par Frédéric II en 1229, énumérant les châteaux que possédait encore le sultan dans l'ancien royaume de Jérusalem. Ce texte a été publié d'après un manuscrit de la Bibliothèque nationale, par Rey (Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient (Paris, 1877) pages 15-17 et 65. M. André Vernet vient de retrouver un exemplaire de ce texte conservé a Leyde (Bibliothèque Univers Vossius latin Fol. nº 31) et une version provençale conservée à Londres (British Muséum, Egerton, 1500, folio 66 verso, 67). — La Marescalcie est sans doute Kharbet el Maskarah au nord du Djebel Quruntul.
— Voyez Victor Guérin, Description de la Palestine, Samarie, tome I, page 225.
— Rey, Colonies Franques, page 428.
49. Burchard de Mont Sion, Descriptio Terrae Sanctae, éditions Laurent, page 62 : « De Jéricho quatuor leucis contra occidentem, via que ducit in Jerusalem, ad sinistram Quarentene est castrum Adommim, ubi ille qui descendit ab Jerusalem in Jéricho incidit in latrones. » — Theodorici libellus, éditions Tobler (1865) C. XXVIII, page 69 : « Ultra Bethania, versus Orientem, quarto ab Jerusalem milliario, in monte sita est cisterna Rubea, cum capella, in qua projectus a fratibus Joseph fuisse perhibetur, ubi Templarii firmum castrum constituerunt. » — Ce tertre s'appelait Ma'aleh Adoummim, c'est-à-dire la montée des rouges. Déjà au temps de Saint Jérôme le vocable était déformé : « Adommim ... qui locus usque hodie vocatur Maledomim. » Les Croisés ont fait de Maledomim : Maldouin.
— Ricoldus de Monte Crucis, éditions J. C. M. Laurent, Peregrinatores medii aevi quatuor, Leipzig, 1864, page 108 : «  ... invenimus munitum castellum .... Et usque modo est ibi turris, que dicitur usque hodiernum diem Turris rubea. » — Voyez Victor Guérin, Description de la Palestine, Samarie, tome I, pages 156-158.
50. « [Casellum de Planis] reputabatur maxime necessarium propter transitum peregrinorum illuc itinerantium. » — Itinerary of Richard tome I, édition Bohn, page 289.
51. Theodorici libellus, C. XXXVIII, éditions Tobler, 1865, page 88. « castellum Emmaus quod moderni Fontenoid vocant. »
52. « Huic ecclesiae praesunt Suriani, quae turribus, muris, propugnaculis adversus gentilium insidias fortiter exstat munita. » Theodorici libellus, C. XXXVIII, éditions Tobler, 1865, page 86.
53. Acte de 1138 publié par Rõhricht, Regesta regni Hierosolymitani, page 43, nº 174 : « ...rex donat casale Thecuae ejusque incolis permittit, ut e Mari mortuo bitumen vulgo cathrans vocatum et sal de locis vicinis libere colligant. »
— Victor Guérin, Judée, III, page 141.
— R, P. Abel, dans Revue Biblique, 1929, pages 259-260.
54. Voyez Guérin, Judée, II, pages 307-309. (Beit-Djibrin) : Ce château « avait soixante-dix pas sur chaque face. Il était défendu à chacun de ses angles par une tour carrée ; de plus deux autres tours le protégeaient vers l'Est. De ce côté on distingue deux portes aujourd'hui obstruées qui permettaient de communiquer avec un grand puits construit en magnifiques pierres de taille et appelé encore maintenant Bir el Kalah (le puits du château). »
— Voyez Guérin parle des grandes excavations de Beit-Djibrin creusées dans des collines de tuf. Il y a là de vastes salles qui se succèdent et ont l'apparence de larges entonnoirs renversés éclairés à leur sommet par des soupiraux.
— Voir aussi Survey of Western Palestine, Memoirs, volume III, Judaea, (1883), pages 268-269.
— C'est dans ce tuf tendre qu'était creusée la prison du château de Bethgibelin et l'on s'explique l'épisode raconté par Ousama d'après lequel un musulman pratiqua une très longue galerie et arriva jusqu'à la prison pour délivrer un émir prisonnier des Francs. Autobiographie d'Ousâma, traduction par H. Derenbourg, dans Revue de l'Orient Latin, tome II, 1894, pages 409-410.
55. Clermont-Ganneau, Montgisard et Teil el Djezer, dans Recueik d'archéologie orientale, tome I, Pages 35I-391.
56. La Galatie, château détruit avec le Fier et d'autres châteaux par Saladin, en 1191. Ambroise, L'Estoire de la Guerre Sainte, éditions G. Paris, vers 6835 et suivantes.
57. Victor Guérin, Samarie, II, pages 36-37.
58. Victor Guérin, Samarie, II, page 340. — G. Beyer, Das Gebiet der Kreuzfabrerberrschaft Caesarea in Palaestina Siedlungs - und territorialgeschichtliche Untersurb., dans Zeitschrift des Deutschen Palästina Vereins, 1936, page 11. — Le Castellum Beleismum est cité dans un acte du roi Baudoin III du 7 juin 1156 : Delavilie le Roulx, Cartulaire, nº 244, tome I, page 183.
59. Burchard de Mont Sion, page 52 : « ...Ginnin, oppidum muratum quidem sed collapsum, situm in pede montis Effraym. A quo oppido incipit Samaria et terminatur Galilca. »
— Victor Guérin, Samarie, I, page 331.
60. Victor Guérin, Samarie, II, pages 390-391.
61. Position proposée par le R. P. Abel.
62. R. P. Abel, dans Revue Biblique, juillet 1927, pages 390-397, pl. X.
63. Victor Guérin, Samarie, II, p. 350-351.
— Rey, Colonies Franques, p. 420.
64. Rõhricht, Regesta, p. 306, nº 1164, année 1248.
65. Au XIIIe siècle les Musulmans s'en étant emparés, y entretinrent un poste pour surveiller Chastel-Pèlerin. Burchard de Mont Sion, éditions J. C. M. Laurent, p. 83 : « De Assur IV leucis contra orientent est Machmethat, nunc Chaco dicta, in planieie sub monte Effraym sita, non longe a monte Saron. In hac (Cacho) praesidium militum posuerunt sarraceni contra Castrum Peregrinorum. » Le Castrum Cacho est cité dans Ricoldus de Monte Crusis, éditions J. C. M. Laurent, Peregrinatores ... p. 107 et 113.
— Victor Guérin, Samarie, II, p. 346-347.
66. Rõhrichit, Regesta p. 163-164, nº 618 et 619 (année 1182).
67. « Castrum planorum » ; « lo castel planorum ho dels plas », textes latin et provençal du XIIIe siècle retrouvés par M. André Vernet.
68. Rõhricht, Regesta, p. 164, nº 619, (année 1182).
69. Victor Guérin, Samarie, II, p. 317-320.
70. Victor Guérin, ibidem, p. 314-315.
71. Victor Guérin, ibidem, p. 302.
72. Guillaume de Tyr, I. X, c. 26 : p. 440.
73. Olivier le Scliolastique, Historia Damiatina, éditions Hoogeweg, p. 169-170 : « Versus orientem est turris firma et dudum a Templariis aedificata, et possessa tam guerrae quam treugarum tempore. Turris autem ibidem posita fuit olim propter latrunculos qui in via stricta peregrinis ascendentibus in Hierusalem et descendentibus ab ea insidiabantur. » — Victor Guérin, Samarie, II, p. 284-285.
75. Victor Guérin, Samarie, II, p. 269.
76. « Montana Caiphas, cui oppidum ejusdem nominis admodum dirutum adjacet... in cujus etiam summo cacumine Templariorum existat castrum, quod procul navigantibus continentem facit esse cognoscibilem. Tehodorici libellus de locis sanctis ediltus circa a. D. 1172, C. XXXIX, éditions T. Tobler, 1865, p. 89-90.
77. CHASTEL-PELERIN (ATHLIT).
— Bibliographie : Sur sa construction en 1218 : Ernoul, p. 422.
— Olivier le Scholastique, Historia Damiatina, éditions Hoogeweg (1894), dans Bibliothek des litterarische Vereins in Stuttgart, c. 5, 6, p. 169-172.
— Jacques de Vitry, Lettres, ed. Rõhricht, dans Zeitschrift für Kirchengeschichte, t. XV (1895), p. 571 et 577. Lettre IV, du 21 sept. 1218.
— L'Estoire de Eracles, I. XXXI, c. 13.
— Historiens occidentaux des Croisades, II, p. 325 et 331-332.
— Table chronologique de Héthoum, dans suite de la note page 25
Historiens Croisades, Documents arméniens, I, p. 484.
— Gestes des Chiprois, dans Documents arméniens, II, p. 665.
— Etudes sur le Chastel-Pèlerin: Pococke, Description of the East, Londres, 1745, vol. I, part. II, p. 57.
— Victor Guérin, Samarie, II, p. 285-293.
— Renan, Mission de Phénicie, p. 50-53 ; 754-757.
— Rey, Architecture militaire des Croisés (Paris, 1871), p. 93-100 et Plan X.
— The survey of Western Palestine, Memoirs, vol. I, Galilée, (1881), p. 293-301, Plan et fig.
— C. Enlart, Les Monuments des Croisés II, p. 93-96, et Atlas, pl. 27, fig. 88, 89, 90 ; pl. 29, fig. 95, 97, 98 ; pl. 76.
— Encyclopédie de l'Islam, article de R. Hartmann : Athlit.
— Paul Deschamps, Les châteaux des Croisés, première partie, Le Crac des Chevaliers (1934), Introduction, p. 45, 71-72, Plan, fig. 14, p. 71 et Album, Pl. XII.
— R. Grousset, Histoire des Croisades, tome III (1936), p. 206-207.
— C. N. Johns, Excavations at Pilgrims' Castle, (Atlit) (1930-1933), dans The Ouarterly of the Department of Antiquities in Palestine, vol. I-VI (1931-1936), nombreuses planches.

— Au cours de ces fouilles, on a retrouvé, outre des tombeaux phéniciens situés hors des remparts, une quantité de pièces de céramique du moyen âge, un sceau du XIIIe siècle au nom d'un Templier « frère Simon de Guignicourt. » M. le comte Chandon de Briailles veut bien me signaler qu'il s'agit de Guignicourt-sur-Aisne. (Cf. Comte M. de Sars, dans Bulletin de la Société historique de Haute-Picardie, t. XI, Soissons, 1933)
78. Olivier le Scholastique, Historta Damiatina, éditions Hoogeweg, 1894, dans Bibliothek des liteiarischen Vereins in Stuttgart, c. 5, 6, pp. 169-172 : « Templarii vero cum domino Galthero de Avennis et paucis auxiliatoribus peregrinis et Hospitali de domo Teutonicorum castrum Peregrinorum quod olim Districtum appellabatur, firmare coeperunt, quod situm est in dioecsi Cacsariensi inter Cayphas et Caesarcam. Cujus situs talis est :
Promunctorium allum et amplum mari imminet, munitum naturaliter scopulis, ad aquilonem, occidentem et austrum ; versus orientent turris est firma, et dudum a Templariis aedificata et possessa, tam guerrae quant treugarum tempore. Turris autem ibidem posita fuit olim propter latrunculos, qui in via stricta peregrinis ascendentibus in Jerusalem et descendentibus ab ea insidiabantur, haud longe distans a mari, quae propter viam strictam Districtum appellabatur. Toto fere tempore, quo Caesariense castrum firmatum est et consummatum, Templarii ex transverso promunctorii fodientes et laborantes per VI ebdomadas tandem ad fundamentum venerunt, ubi murus antiquus spissus et longus apparuit. Inventa est etiam ibi pecunia in moneta modientis ignota, collata beneficio filii Dei militibus suis ad alleviandos sumptus et labores. Deinde in anteriore parte harenam fodientes, et deportantes, alius murus brevior inventus est, et inter murorum planiciem fontes aquae dulcis largiter ebulliebant, lapidum etiam et cementi copiam suite de la note page 26 Dominus ministravit. Duae turres aedificabantur ante frontem castri, lapidibus quadris et dolatis tantae quantitatis ut lapis unus vix a duobus bubalis in curru trahatur. Utraque turris centenos habet pedes in longitudine, septuaginta quatuor in latitudine. Spissitudo binas ïndudit testudines, altitudo paulatim ascendens celsitudinem promunctorii transgreditur. Inter duas turres murus novus et altus cum propugnaculis consummatus est, et miro artificio intrinsecus equites armati ascendere possunt et descendere.
Item murus alius paulo distans a turribus extenditur ab uno latere maris ad aliud, puteum habens aquae vivae inclusum. Promunctorium ab utroque latere muro cingitur alto et novo usque ad rupes. Et inter murum australem et mare sunt duo putei aquae dulcis copiam aquae Castro exhibentes. Oratorium cum palatio et domibus plurimis castrum ineludit.
Hujus aedificii prima est utilitas, quod conventus Templariorum eductus de peccatrice et omni spurcitia plena civitate Accon, in hujus castri praesidio residebit usque ad reparationem murotum Ierusalem.
Territorium munitionis hujus piscariis, salinis, lignis, pascuis, agris et herbis habundat ; vineis plantatis et plantandis, hortis et pomeriis habitatores delectat.
Inter Accon et Ierusalem nulla est munitio, quam teueant Sarraceni, unde de hoc Castro novo plurimum dampnificantur increduli, et terrore divino ipsos fugante, loca culta deserere coguntur.
Habet haec structura portum naturaliter bonum qui artificio adjutus poterit esse melior. VI, miliaribus distat a monte Thabor, unde hujus castri constructio praesumitur fuisse causa destructionis munitionis illius, quam in campo longo et lato, qui interjacet montanis castri hujus et montis Thabor, nec seminare, nec arare, nec metere quisquam secure poterat, propter metum habitantium in eo. »
79. Jacques de Vitry, Lettres, ed. Rõhricht, p. 571 ; lettre IV du 22 sept. 1218.
80. Assises de Jérusalem.
— Livre de Jean d'Ibelin ; dans Historiens des Croisades, Lois, t. I, p. 420.
81. Olivier le Scholastique, ibidem : « Habet haec structura portum naturaliter bonum, qui artificio adjutus poterit esse melior. »
— Les Gestes des Chiprois, Historiens des Croisades, Documents arméniens, II, p. 746, nous apprennent qu'en 1258, à la suite d'un combat naval contre les Génois, deux navires musulmans se réfugièrent dans le port d'Athlit où ils furent capturés par des navires vénitiens.
82. Olivier le Scholastique, ibidem, p. 175-176.
83. En 1218 selon l'Estoire de Eracles, p. 335-336, et Ernoul, p. 423 ; en 1219 selon Olivier le Scholastique, p. 244-245. Cet historien appelle ici Chastel-Pèlerin : Castrum Filii Dei.
84. Olivier le Scholastique, p. 254 et suivantes.
— Voir aussi Jacques de Vitry, Lettres, éditions Rõhricht, dans Zeitschrift für Kirchengeschichte, t. XVI (1895), p. 89; lettre VII du 18 avril 1221.
— Aboulféda, Historiens orientaux des Croisades, I, p. 94.
88. On appelait ainsi ceux qui étaient issus de l'union d'un Latin avec une femme indigène.
86. L'Estoire de Brades, p. 373-374. — Ernoul, p. 462.
87. Chronica Albrici monacbi Trium Fontium, dans Monumenta Germaniae historica, Scriptores, XXIII, p. 942.
88. Joinville, éditions Natalis de Wailly, publié par la Société de l'Histoire de France, p. 184 : « Li maistres qui estait compères le roy dou conte d'Alençon qui fu nez à Chastel-Pelerin... » — La reine Marguerite se trouvait à Chastel-Pèlerin en avril 1249 pendant que le roi séjournant en Chypre faisait les préparatifs de l'expédition d'Egypte (Gestes des Chiprois, Documents arméniens, II, p. 741) : « Et quant vint après Pasques (4 avril 1249) le roy manda la raine de France en Acre, et d'Acre elle alla au chastiau Pèlerin quy est dou Temple. »
89. L'Estoire de Eracles, p. 445.
— Annales de Terre Sainte, Archives de l'Orient latin, II B, p. 449.
— Gestes des Chiprois, p. 752-753.
90. Maqrizi, Histoire d'Egypte, traduction Quatremère, I B, p. 8.
91. Maqrizi, traduction Quatremère, II, p. 224-230.
— Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre, 1904, p. 234-235, et Cartulaire III, nº 3832.
— Cf. R. Grousset, tome III, page 702.
— Burchard de Mont Sion qui se trouvait en Palestine en 1283 parle de Chastel Pèlerin, avec admiration. Ed. J. C. M. Laurent, p. 83 :
« De Caypha III leucis contra austrum est Castrum Peregrinorum fratrum milicie Templi munitum pre omnibus locis, que unquam possederunt christiani. Et est situm in corde maris, munitum muris et antemuralibus et barbicanis ita fortibus et turribus quod non deberet expugnare tolus mundus. »
92. Gestes des Chiprois, Historiens des Croisades, Documents arméniens, II, p. 818.
— Maqrizi, Histoire d'Egypte, traduction Quatremère, II B, p. 126.
— Aboulféda, Historiens orientaux des Croisades, I, p. 164.
93. Victor Guérin, Samarie, II, p. 283-285.
— Voir aussi Survey of Western Palestine, Memoirs, I Galilée (1881), p. 309-310.chaussée
94. Historiens occidentaux des Croisades, II, p. 325 et aussi p. 331 : « Ils li mistrent a nom Chastel Pèlerin por ce que li pèlerin le comencierent a fermer. Et assez i demora de pèlerins pour aidier au fermer quant li rois alla a Damiete. »
95. C. Enlart, Historiens occidentaux des Croisades, Monuments des Croisés, II, p. 96.
96. C. Enlart, ibidem, II, p. 95.

CHAPITRE II — TERRE OULTRE LE JOURDAIN

Dès le temps de Baudoin I, les Francs occupèrent la Transjordanie qu'ils désignèrent sous le nom de TERRE OULTRE LE JOURDAIN.
Ce territoire devint l'une des principales seigneuries du royaume et la plus vaste, puisqu'elle s'étendait sur 300 kilomètres du nord au sud, depuis Ahamant (Amman) jusqu'à la Mer Rouge.
Baudoin, qui fut réellement le premier colonisateur français, avait vu aussitôt l'intérêt qu'offrait à son royaume en formation cette contrée, tant pour la sécurité du nouvel Etat que pour les ressources commerciales et agricoles qu'elle apporterait. Sécurité, car cette Marche du royaume latin coupait en deux le monde musulman, la Syrie d'un côté, l'Egypte et l'Arabie de l'autre ; ressources commerciales, car elle commandait le Derb et Hadj, la grande voie des caravanes qui venaient chercher jusqu'à la Mer Rouge les produits de l'Inde et du Golfe Persique pour les transporter à travers toute l'Asie antérieure et jusqu'à la Méditerranée ; ressources agricoles, car ce territoire était d'une extraordinaire fertilité.

Au-delà de la Mer Morte et de l'Ouadi Araba, dominant de 1.500 à 1.600 mètres cette profonde dépression, s'étend sur plus de cinquante lieues, une chaîne montagneuse couronnée de plateaux larges de 15 à 18 kilomètres, au sol fait de terrains volcaniques, riches, propices à la culture des céréales (1).

Le versant ouest de cette chaîne, fort escarpé, se dresse comme un mur en face de la Palestine, tandis que le versant oriental descend doucement et par paliers vers le désert. De vastes pâturages occupent cette zone intermédiaire entre les hauts plateaux couverts de cultures et la plaine de sable. La voie romaine se dirigeant vers le Hauran suivait la ligne des hauteurs et, plus bas, passait le Derb el Hadj, cette route incessamment parcourue dans les deux sens par les convois de marchands trafiquant entre le Caire et Damas, et les longues théories de pèlerinages aux villes saintes du Hedjaz, Médine et la Mecque.

Les Francs, dans le cours du XIIe siècle, jalonnèrent de forteresses cette longue bande de plateaux : en 1115, Baudoin construisait MONTREAL (SHOBAK) en Idumée ; en 1142, un vassal du roi de Jérusalem construisait en terre de Moab le château de KERAK (2) qui devait devenir plus puissant encore que MONTREAL.

A des dates moins précises s'élevèrent d'autres châteaux de moindre importance : d'abord à l'extrême sud, sur le rivage du golfe d'Aqaba, le fort d'EILAT, sans doute, une simple tour, à l'emplacement de l'Elath de la Bible, au voisinage du village actuel d'Aqaba, et, tout près dans la mer, une autre forteresse plus importante s'élevait sur l'îlot de GRAYE (3).

Le château de Li VAUX MOÏSE que le page Savignac a identifié avec les ruines d'Ou'AIRA (4) à 3 kilomètres est-nord-est du Théâtre de l'antique cité de PETRA.
Le château de TAPHILA (5), la Tophel de la Bible, entre Montréal et Kérak.

En 1166 les Templiers, chez qui s'était retiré Philippe de Milly, seigneur de la Terre oultre le Jourdain, recevaient AHAMANT (6), que j'ai identifié avec AMMAN, la Philadelphie de l'époque grecque et il est vraisemblable qu'ils s'y fortifièrent.

Deux châteaux francs ne sont mentionnés qu'une fois dans les chroniques arabes, au moment où ils tombent aux mains de Saladin avec toute la Terre oultre le Jourdain (1188-1189). Ce sont :
HORMOZ (7) qui porte encore ce nom et qui est situé à une dizaine de kilomètres au nord de PETRA.
SELA' qu'on doit sans doute placer à PETRA même (8).
Tous ces châteaux se trouvaient à proximité de la voie romaine. Leur histoire est si intimement liée à celle du principal d'entre eux, KÉRAK, que nous examinerons ensemble les faits qui se rapportent aux uns et aux autres (9).

L'histoire de la Terre oultre le Jourdain commence avec celle du royaume de Jérusalem

Dès la fin de l'année 1100, Baudoin Ier, avant même de recevoir la couronne de Jérusalem, avait poussé une reconnaissance jusqu'à la Mer Morte et pénètre en Idumée. Son frère Godefroy de Bouillon était mort le 18 juillet ; un certain nombre de barons francs lui avaient aussitôt dépêché une ambassade dans son lointain Comté d'Edesse pour lui offrir sa succession.

Baudoin s'était mis en route en toute hâte, était arrivé à Jérusalem vers le 9 novembre et après avoir reçu le serment de fidélité de ses nouveaux sujets, il était parti le 28 novembre avec 140 chevaliers et 500 fantassins pour attaquer Ascalon. Mais voyant qu'il ne pourrait s'emparer facilement de cette place, il avait changé son objectif et conduit sa troupe à travers la Judée, ayant pris comme guides des indigènes chrétiens.

Foucher de Chartres son chapelain l'accompagnait. Ce chroniqueur (10) qui, dans son récit, ne néglige pas le détail pittoresque, nous dit qu'ils passèrent par Hébron, gagnèrent, vers Engaddi, la Mer Morte et la longèrent jusqu'à son extrémité méridionale. Foucher exprime la surprise qu'il éprouva en voyant, sur le rivage, des montagnes de sel brillantes comme la glace ; étant descendu de sa mule il voulut boire, mais il trouva cette eau plus amère que l'hellébore.

Les Francs contournant la mer au sud, trouvèrent une localité fort agréable, qui était l'antique Segor où l'on voyait des palmiers-dattiers en abondance et ils se régalèrent de leurs fruits toute la journée. Les habitants de la contrée s'étaient enfuis « à part quelques-uns à la peau plus noire que la suie, écrit Foucher, dont nous n'eûmes pas cure davantage que des algues de la mer. »
Puis, gagnant l'Arabie Pétrée, passant une nuit dans des grottes, les Croisés se rendirent dans l'Ouadi Mousa, et gravirent le Mont Hor (Djebel Haroun).
Le 21 décembre, la troupe était de retour à Jérusalem et, le jour de Noël, Baudoin était couronné roi dans la Basilique de Bethléem.

En février-avril 1107, Baudoin revenait avec 500 soldats dans l'Ouadi Mousa, car il avait appris que 3.000 Damasquins, sous les ordres du chef turcoman Sabawû (11), y avaient construit un château (12) pour interdire le passage aux marchands chrétiens.
Baudoin, guidé par un Syrien chrétien, le prêtre Théodore, obligea les Sarrasins à abandonner la contrée et détruisit leur ouvrage. Puis, colonisateur avisé, il ramena avec lui des chrétiens du voisinage de Pétra, pour les établir comme colons dans les terres de Palestine.

Cinq ans plus tard (en 1112-1113), le roi faisait une nouvelle expédition dans cette même contrée avec 200 chevaliers et 100 fantassins ; il en revenait avec un riche butin pris sur une grande caravane de marchands de Damas. Il avait été aidé dans ce rezzou par une tribu de Bédouins (13).

Enfin en 1115 le roi Baudoin va se fortifier solidement à l'orient de la Mer Morte. Ayant choisi à une trentaine de kilomètres au nord de Pétra un site agréable, fertile et pourvu d'eau (14), naturellement bien défendu, au sommet d'une montagne (15), il y entreprit la construction d'un château pour fermer de ce côté le passage aux ennemis et aussi, nous dit Albert d'Aix (16), pour surveiller les routes commerciales de la région. Ainsi, dès cette date, nous voyons l'esprit colonisateur du Franc qui se révèle, Baudoin songe aux revenus qu'il peut obtenir en exerçant son contrôle sur une région par où passent les caravanes qui se rendent de Syrie à la Mer Rouge et en Egypte. Albert d'Aix ajoute que le roi travailla en personne pendant dix-huit jours à la nouvelle construction et qu'il veilla à ce qu'elle fût munie d'une garnison, de machines de guerre et de vivres. Voulant laisser le souvenir de cette fondation il donna au nouveau château le nom de Mont Royal (Montréal).

Cette forteresse, que les chroniques arabes appellent Shaubak, fut l'objet d'importants remaniements de la part des Musulmans après que Saladin s'en fut emparé. Il reste pourtant des vestiges de la construction entreprise par Baudoin Ier, Le R. P. Savignac a retrouvé sur le linteau d'une porte la trace d'une inscription latine où paraît devoir se lire la date de 1118 (17).

L'année suivante (1116), le roi fit avec deux cents chevaliers une expédition jusqu'à la Mer Rouge (18). Ils trouvèrent près de la mer le village d'Eilat voisin des ruines de l'antique Elath des livres hébreux. Les habitants s'enfuirent vers le rivage, sautèrent dans leurs barques et gagnèrent la haute mer, épouvantés par l'apparition soudaine de ces étranges guerriers francs. Quant à ceux-ci ils se reposèrent de leurs longues marches en se baignant dans la Mer Rouge et en se livrant au plaisir de la pêche (19).
C'est probablement peu après cette expédition que les Croisés établirent la forteresse d'Eilat (20).
Le port d'Eilat, à l'extrême-sud d'Israël, est situé sur la rive septentrionale de la mer Rouge.
La cité biblique d'Eilat a été identifiée comme étant située à l'endroit de l'actuelle Akaba jordanienne, où se trouve l'unique source d'eau de la région. La ville d'Akaba se trouve de l'autre côté du golfe, face à l'Eilat d'aujourd'hui.

Il semble qu'ils construisirent aussi un fort dans l'île de Graye (Jazirat Firaoun) toute voisine: L'Île de Graye
Les Francs devaient garder jusqu'en 1170 ces ouvrages fortifiés sur le Golfe d'Akaba et tirer aussi profit du trafic commercial qui se faisait sur la Mer Rouge.
Au cours de cette expédition Baudoin forma, suivant Albert d'Aix (21), le projet de poursuivre son expédition jusqu'au Mont Sinaï pour visiter le couvent de Sainte Catherine, mais les moines, redoutant la vengeance des Musulmans, lui envoyèrent des messagers pour le prier de s'abstenir. Le roi remonta alors vers le nord et, ayant passé par son nouveau château de Montréal, il regagna Jérusalem.
Les chroniqueurs arabes font mention d'une campagne du roi Baudoin II en août-septembre 1127 dans l'Ouadi Mousa (22).

Le premier seigneur de Montréal fut Romain du Puy, qui avait le titre d'échanson à la cour de Jérusalem. Il paraît avoir reçu ce fief vers 1118. Guillaume de Tyr lui donne le titre de seigneur de la Terre oultre le Jourdain (23). Il fut, ainsi que son fils Raoul, dépossédé de sa seigneurie à la suite d'une mésentente avec le roi (24), avant l'année 1126 où celle-ci était aux mains de l'échanson du roi, Payen le Bouteiller ; celui-ci porte le titre de seigneur de Montréal dans deux actes de donations faites par Guillaume de Bures en 1126 (25) à l'abbaye de Josaphat, et en 1132 au Saint-Sépulcre (26).

C'est Payen le Bouteiller qui, en 1142, construisit le château de Kérak de Moab auquel Guillaume de Tyr donne les noms de CRAC (27) ou PETRA DESERTI, château plus considérable que celui de Montréal et qui devint la principale forteresse de la Terre oultre le Jourdain. Guillaume de Tyr nous apprend que Maurice, neveu et successeur de Payen, puis Philippe de Milly qui succéda à Maurice et qui était probablement son gendre (28), amplifièrent après Payen les défenses du château de Kérak (29).
Il semble qu'avant cette date les Croisés occupaient déjà la ville de Kérak et qu'ils l'avaient murée d'une enceinte (30).

C'est à la date de 1144 qu'il est question pour la première fois, dans le récit de Guillaume de Tyr, du château de li Vaux Moïse. Le chroniqueur (31) nous apprend qu'en cette année, la première du règne de Baudoin III, on apprit que les Turcs avaient enlevé ce château et massacré sa garnison franque. Le roi, qui n'avait que treize ans, accourut avec une armée et voulut assiéger la forteresse. Mais elle était naturellement si bien défendue que les Croisés reconnurent la grande difficulté de s'en rendre maîtres.

Le pays étant couvert d'oliviers et d'arbres fruitiers divers, seule ressource des gens du pays, la troupe franque entreprit de couper ces arbres systématiquement et de les brûler. A la vue des flammes, l'ennemi offrit de capituler à condition de pouvoir évacuer la place sans dommage.
Etant rentré en possession du château de li Vaux Moïse le roi y laissa une garnison et des approvisionnements et rentra en Palestine avec sa troupe.

Le P. Savignac a retrouvé ce château de li Vaux Moïse et l'a identifié avec Ou'aira à 3 kilomètres au nord-est de Pétra (32).

En août-septembre 1156, une colonne égyptienne, chargée d'attaquer les châteaux francs de Montréal et de Taphila ou Taphel, fit de grands ravages dans la contrée et revint avec du butin et des prisonniers (33).
Taphila, seigneurie relevant de Karak et qui s'identifie avec le village moderne de Tafilet, où se voient les ruines d'un château bâti par les Latins. C'était une des sept forteresses de la terre d'Oultre-Jourdain. Martin en était seigneur en 1177. Emmanuel Guillaume Rey, Familles d'Outre-Mer.
Deux ans plus tard, en septembre 1158, les Egyptiens divisés en trois corps envahirent la Palestine. L'un d'eux assiégea pendant huit jours le château de li Vaux Moïse, puis il ravagea les environs de Montréal ; une partie de ce corps tentait le siège de cette place tandis que le reste de la troupe rentrait en Egypte (34).

C'est vers 1161 que le fief du seigneur d'outre Jourdain atteint sa plus grande extension ; sa suzeraineté s'étend sur les deux rives de la Mer Morte : en cette année, par un acte conclu à Nazareth le 31 juillet, Baudoin III recevait de Philippe de Milly, seigneur de Naples (Naplouse), tous les domaines que celui-ci possédait dans les territoires de Naplouse et de Tyr et, en échange, le roi abandonnait à Philippe tout ce que lui-même possédait au-delà du Jourdain, Montréal, le Crac, Ahamant, c'est-à-dire Amman, avec leurs appartenances aussi loin qu'elles s'étendaient en longueur et en largeur depuis le Zerqa (c'est-à-dire le Yabbok) jusqu'à la Mer Rouge ainsi que le château de li Vaux Moïse (35). Un autre texte nous apprend que le roi donna aussi à Philippe de Milly, Saint-Abraham (36), c'est-à-dire Hébron, importante cité de Judée, à 25 kilomètres à l'ouest de la Mer Morte.

Les ressources économiques de lu seigneurie d'outre Jourdain. — Ainsi le domaine du seigneur de la Terre oultre le Jourdain occupait du nord au sud, d'Amman au golfe d'Akaba, une étendue de 300 kilomètres, et d'est en ouest, de Kérak à Hébron, environ 60 kilomètres (37).

La mise en valeur de ce territoire fut une magnifique entreprise coloniale.

L'exploitation de la longue bande de plateaux de Moab, « espèce de Beauce arabe » (38), pourvue d'une excellente terre propice à la culture des céréales, de la vigne et de l'olivier, et fournissant aussi de gras pâturages où l'on élevait de nombreux troupeaux, le contrôle du trafic de la Mer Rouge où il occupait le port d'Eilat fournissait au seigneur franc de Transjordanie d'abondants revenus.

Les abords de la Mer Morte étaient aussi pour lui une source de profils. On y voyait de vastes champs de cannes à sucre, notamment à la pointe sud, au Ghor Safieh, et, dans la presqu'île de Lisan, au Ghor Mezraa (39). Le sucre de cette région s'exportait au loin : dans l'île de Chypre on vendait une poudre de sucre qui portait le nom de sucre du Crac de Montréal (40).

Au sud-est de la Mer Morte se trouvait l'oasis de Ségor et les palmiers-dattiers y croissaient en telle abondance que les Francs avaient changé le nom du lieu et l'avaient appelé Paumiers. On exploitait aussi à Ségor le baume et l'indigo.
Enfin on recueillait sur les rives de la Mer Morte du bitume et du sel (41).

Ces denrées et ces produits étaient transportés sur la rive occidentale de la Mer Morte par toute une flottille de bateaux de commerce et le seigneur d'outre Jourdain percevait sur ceux-ci un droit de navigation (42).
Idrisi, en 1154, et El Bekri (43) parlent de ces navires de commerce.
Kérak avait son port sur la Mer Morte : il se trouvait à el Mineh au nord de la presqu'île de Lisan. Musil a retrouvé les vestiges de ce port (44) et c'est là, semble-t-il, que venaient se concentrer les exportations de la Terre oultre le Jourdain.

Jusqu'ici les châteaux de Transjordanie ne faisaient que surveiller la frontière orientale du royaume de Jérusalem, et la tâche de leurs garnisons ne consistait guère qu'à exercer un contrôle douanier sur les caravanes suivant le Derb el Hadj, et à protéger, contre les agressions des Bédouins pillards, les populations agricoles de Moab et d'Idumée dont le travail contribuait à enrichir la colonie franque.

Mais Nur ad-Din, atabek d'Alep et de Damas, et, après lui, Saladin, vont intervenir dans les affaires d'Egypte et les Francs de Kérak et de Montréal entraveront leurs manœuvres.

D'autre part, le roi Amaury Ier va entreprendre, à partir de 1163, une politique de conquête de l'Egypte et il entraînera contre le Caire les forces chrétiennes dans une série de campagnes coûteuses et meurtrières. Les seigneurs de la Terre oultre le Jourdain et leurs hommes d'armes vont participer à ces entreprises soit en se joignant aux lointaines expéditions de l'armée royale sur les rives du Nil, soit sur leur territoire même, en arrêtant les mouvements des armées musulmanes allant de Syrie en Egypte ou inversement.

C'est en 1164 que Nur ad-Din fut amené pour la première fois a envoyer des troupes en Egypte : Shawer, vizir chassé du Caire, était venu lui demander son aide pour reprendre le pouvoir et Nur ad-Din hésita beaucoup à envoyer si loin ses troupes, d'autant plus qu'il fallait avant d'atteindre le Caire passer sous les créneaux des hautes forteresses de Kérak et de Montréal : « Il lui fallait prendre le chemin du désert (d'Idumée) et là les Francs seraient à craindre (45). »

Il s'y décida néanmoins et envoya une armée commandée par son lieutenant, l'émir Kurde Shirkuh (Asad al-Dîn Shîrkûh), que les chroniques franques appellent Siracon. Shawer put rentrer triomphant au Caire. Mais peu après, un conflit s'éleva entre Shawer et Shirkuh, et Shawer appela les Francs à son secours.

Ce fut le début d'une lutte de plusieurs années entre Francs et Syriens sur le sol d'Egypte, le Roi Amaury comprenant fort bien le danger qu'il y aurait pour son royaume si le maître de Damas devenait le maître de l'Egypte.
Amaury, à l'été 1164, assiégea inutilement Shirkuh dans Bilbeis (46). Trois ans plus tard, la lutte reprenait, et Amaury, de nouveau associé avec Shawer contre Shirkuh, partait du Caire dont la garde avait été confiée à un corps franc commandé par Hugues d'Ibelin ; le roi avec son armée remontait le Nil sur la rive gauche et atteignait l'ennemi en Moyenne-Egypte. Une grande bataille eut lieu à proximité de Bâbain et d'Ashmunain (18-19 mars 1167) (47).

A cette campagne prirent part deux chevaliers dont l'un avait été et l'autre allait être seigneur de la Terre oultre le Jourdain : Philippe de Milly et le sénéchal du royaume, Milon de Plancy.

Cette campagne de 1167 se termina par le blocus d'Alexandrie qui résista longtemps grâce à un corps de troupe que Shirkuh y avait jeté sous les ordres de son neveu Saladin. Shirkuh finit par offrir la paix au roi des Francs. Alexandrie ouvrit ses portes au début d'août et les troupes syriennes et franques fraternisèrent. Shirkuh était de retour à Damas un mois plus tard, le 5 septembre.

La lutte entre Shirkuh et Shawer se termina par l'exécution de ce dernier en 1169 et Shirkuh triomphant s'empara du vizirat d'Egypte. Mais deux mois après, il mourait et Saladin était nommé à sa place.

Malgré cette ascension soudaine, Saladin demeurait fidèle à son maître Nur ad-Din. Et ceci explique comment, s'étant assuré le pouvoir en Egypte, Nur ad-Din et Saladin trouvèrent de plus en plus gênante cette terre franque d'outre Jourdain avec ses puissantes forteresses qui séparaient complètement leurs Etats et empêchaient toute liaison.

Nur ad-Din mourait en 1174. Saladin s'emparait aussitôt de Damas, puis plus tard d'Alep (1183), réunissant ainsi sous son pouvoir l'Egypte et la Syrie. Lorsqu'il aura de la sorte achevé sa prise de possession des Etats Musulmans il entreprendra méthodiquement la conquête des territoires chrétiens ; il voudra d'abord abattre les châteaux de Transjordanie (48). D'ailleurs la lutte contre ceux-ci avait commencé dès le temps de Nur ad-Din.

Au début de l'année 1170, Saladin, qui était maintenant vizir avait demandé à Nur ad-Din de lui envoyer au Caire son père, le vieil émir Nadjm ed din Aiyüb, et le sultan de Damas avait donné à celui-ci une forte escorte à laquelle vint se joindre un grand nombre de marchands damasquina. Nur ad-Din ne se contenta pas de les faire protéger par une troupe armée : il voulut empêcher une sortie de la garnison de Kérak et pour cela il partit avec son armée pour investir la forteresse. Il en tenta même le siège et dressa deux mangonneaux contre la place (49).

En l'absence du roi de Jérusalem alors à Antioche, l'armée de Palestine, ayant appris l'attaque de Kérak, s'était aussitôt mise en marche sous les ordres du connétable Onfroi II de Toron auquel s'était joint l'évêque Raoul de Bethléem avec la vraie Croix (50). L'avant-garde des Francs était commandée par deux chevaliers que, nous dit un historien arabe, « étaient leurs deux chevaliers par excellence » (52), le fils d'Onfroi et « Karib, fils d'ed Dakik ». Cette avant-garde se composait de 200 chevaliers, 1.000 Turcoples et une troupe nombreuse de fantassins. Ce fils d'Onfroi dont il est question est sans doute Onfroi III de Toron, qui était alors seigneur de la Terre oultre le Jourdain par suite de son mariage avec Etiennette de Milly, fille de l'ancien seigneur de cette terre, Philippe de Milly. Il est naturel qu'Onfroi ait pris la tête de l'avant-garde qui allait au secours de son fief.

Apprenant l'approche des Francs, Nur ad-Din abandonna Kérak après quatre jours de siège et se retira à Tell Ashtara dans le Hauran, pour voir ce que l'armée chrétienne allait faire. Mais constatant qu'elle ne le poursuivait pas, il rentra à Damas. Quant au père de Saladin et à ceux qui l'accompagnaient, ils avaient pu gagner le Caire sans être poursuivis.

C'est à la fin de la même année que Saladin commence contre les châteaux francs de Transjordanie ses attaques qui ne cesseront qu'en 1189, alors qu'il aura achevé la conquête de toute la contrée.

Il attaque d'abord cette forteresse maritime d'Eilat qui gênait considérablement son contact avec la Syrie, puisque la route du Caire passait au nord de la Presqu'île du Sinaï et touchait à la pointe du Golfe d'Akaba.

L'une des premières étapes de cette route était à Sadr (53), à environ deux journées de marche du Caire, et, au début de sa lutte contre les Francs, Saladin fit construire à Sadr un château qui devait lui servir de base d'opération et en même temps lui permettre de fermer de ce côté le chemin de l'Egypte aux Croisés.

Pour s'emparer d'Eilat, Saladin fit construire des vaisseaux dont les éléments furent transportés à dos de chameaux à travers le désert jusqu'à la Mer Rouge. Puis, ayant fait assembler les pièces de ses navires, il lança ceux-ci contre les fortifications des Francs qu'il assiégea aussi du côté de la terre. Les Francs avaient là deux ouvrages : le fortin d'Eilat sur le rivage, et une forteresse plus importante, dans l'île de Graye, toute proche de la côte. Saladin s'en rendit maître au milieu de décembre 1170 et la garnison franque fut envoyée en captivité au Caire (54).

L'année suivante (1171, 25 septembre — 16 novembre), Saladin, sur un ordre de Nur ad-Din, quitta le Caire le 25 septembre (55) pour aller attaquer Montréal. Il l'investit et tint la place à sa merci.
La garnison, à bout de ressources, mais espérant un secours de Jérusalem, avait demandé un délai de dix jours avant de rendre la forteresse. Elle fut sauvée à ce moment par suite d'un conflit qui s'éleva entre Saladin et Nur ad-Din.
Des conseillers laissèrent entendre à Saladin que s'il s'emparait des places des Croisés en Transjordanie ce serait au profit de Nur ad-Din et que, lorsque cette barrière franque serait tombée, la route d'Egypte s'ouvrirait à Nur ad-Din qui lui ôterait son pouvoir. Saladin se hâta donc de lever le siège et de rentrer au Caire où il arriva le 16 novembre. Il s'excusa auprès de Nur ad-Din en prétextant des menaces d'émeutes qui l'auraient rappelé d'urgence.
Nur ad-Din, nullement dupe et exaspéré par la défection de son lieutenant, faillit partir avec son armée pour l'attaquer en Egypte. Cependant il dissimula et un peu plus tard un essai de réconciliation eut lieu entre les deux princes. Ils convinrent d'attaquer ensemble les places de Transjordanie (56).

En mai-juin 1173, Saladin partait donc d'Egypte pour entreprendre le siège de Kérak. Mais cette fois encore, au moment où Nur ad-Din allait le rejoindre, il prit peur, s'attendant à être destitué, et décampa au plus vite. II trouva une nouvelle excuse : son père était gravement malade.

Le roi Amaury toujours vigilant était allé avec son armée camper à Carmel (Kermel) au sud d'Hébron, pour observer les mouvements de l'ennemi (57). Cette fois Nur ad-Din, de plus en plus irrité, se décida à envahir l'Egypte, mais il ne put réaliser son projet et mourut le 15 mai 1174.
Peu après, les Damasquins offrirent à Saladin le gouvernement de Damas. Dès qu'il eut reçu leur offre il quitta l'Egypte avec une escorte de 700 cavaliers, passa, sans être aperçu, à travers les terres franques du Ouadi Araba, puis, par Bosra, atteignit Damas le 27 novembre 1174.

La Chrétienté installée en Orient depuis trois quarts de siècle n'avait pas encore rencontré un aussi redoutable adversaire. Cependant les places de Transjordanie devaient avoir encore quelques années de répit, celles que Saladin employa à assurer définitivement sa domination sur la Syrie Musulmane. Damas sous son pouvoir, il fallait encore conquérir la Syrie du nord ; rapidement Saladin obtint la soumission de Homs et de Hama, mais il n'en fut pas de même d'Alep qui ne reconnut son autorité qu'en 1183.

Philippe de Milly, seigneur de la Terre oultre le Jourdain et d'Hébron, s'était démis de son fief pour entrer dans l'Ordre du Temple probablement en l'année 1165. Sa seigneurie avait donc passé à sa fille Etiennette de Milly, laquelle était mariée, depuis sans doute l'année 1163, à Onfroi III de Toron (58), fils du vaillant connétable du royaume, Onfroi II, qu'on appelait « le bon chevalier. »
Devenue veuve d'Onfroi elle s'était remariée, vers 1172, au sénéchal Milon de Plancy, lequel fut assassiné à Acre en 1174.

Dans cette marche avancée du royaume de Jérusalem, si importante pour la défense de la Terre des Croisés, il fallait un chef énergique. Aussi le roi Baudoin IV crut-il bien agir en mariant Etiennette « la dame dou Crac » à un de ses barons, célèbre par son ardeur batailleuse qui, après seize ans de captivité, venait de sortir de sa prison d'Alep ; c'était Renaud de Châtillon, ce cadet de famille, fils du seigneur de Gien, arrivé du Gâtinais trente ans auparavant, sans doute à la suite du roi Louis VII, lors de la deuxième croisade et, qui, par une fortune inouïe, était devenu Prince d'Antioche ; pendant sept ans il avait vaillamment défendu la Principauté et porté très haut la réputation de courage des Francs. Pourtant des actes de brigandage comme le pillage de l'île de Chypre, que Renaud avait envahie sans motif, ce qui avait failli amener l'empereur byzantin, souverain de l'île de Chypre, à partir en guerre contre les Etats Francs, montraient l'esprit téméraire et sans scrupules de « ce chevalier sans peur mais non pas sans reproches » (59) qui allait conduire le royaume latin aux pires aventures. Devant l'Histoire il est le principal responsable du terrible désastre de Hattin (juillet 1187), qui devait avoir pour conséquences, quelques mois plus tard, la chute de Jérusalem et le démembrement du royaume latin.

Lorsque Renaud était revenu de captivité (1176), la Princesse Constance, sa femme, était morte et Antioche était aux mains de son beau-fils, Bohémond III. Renaud alla donc offrir son épée au roi de Jérusalem et c'est alors qu'il épousa, sans doute en 1177, la princesse d'outre Jourdain.

Sa réapparition au milieu de la chevalerie franque fut signalée aussitôt par une action d'éclat : le 25 novembre 1177, le roi de Jérusalem remportait sur Saladin à Montgisard (Tell Gézer: Tell el Gezer) une magnifique victoire. Les faits d'armes furent nombreux dans cette sanglante bataille, mais l'héroïsme de Renaud de Châtillon surpassa tous les autres : « Or vous dirai del prince Renaud sire dou Crac ki fu en le bataille de Mongisart... ce fu; cil qui le grignour prouece i fïst », écrit le chroniqueur Ernoul (60).

La situation de Renaud, seigneur de la Princée de Kérak, allait devenir tout à coup prépondérante dans le royaume de Jérusalem surtout par ce fait que le grand Etat latin était à ce moment privé d'un véritable chef : le roi était alors le jeune Baudoin IV, prince intelligent, d'un esprit réfléchi joint à un cœur de héros, mais le malheureux jeune homme était atteint de la terrible maladie de la lèpre qui progressait et l'amenait rapidement vers la tombe.

Renaud, s'il eût été plus raisonnable et plus habile, aurait pu exploiter à son profit la nécessité qui s'imposait à Saladin de passer par sa Terre pour maintenir la liaison entre ses deux royaumes, celui du Caire et celui de Damas. Il aurait pu exiger de lui des traités de commerce qui auraient été favorables au royaume latin. Devant un aussi puissant adversaire que Saladin, le mieux était de chercher une entente amicale et d'en tirer des avantages économiques. Un homme de bataille, un coureur d'aventures tel que Renaud ne pouvait s'y résoudre. La moindre imprudence pouvait amener Saladin à reprendre les armes. Renaud accumula les fautes (61). Ses coups d'audace toujours heureux jusqu'au jour où voulant tenir tête avec une poignée d'hommes à toute l'armée du gouverneur d'Alep il était tombé entre ses mains, sa captivité de seize années, en avaient fait un ennemi acharné des Sarrasins, incapable de s'astreindre aux règles de bon voisinage qui, au cours de longues trêves, s'étaient établies entre Francs et Musulmans.

Il forma le projet de frapper l'Islam au cœur en allant porter la guerre jusqu'aux villes saintes de l'Islam, la Mecque et Médine. Il entreprit donc vers l'été de 1181 d'aller dans l'Hedjaz, piller à mi-chemin entre son château de Montréal et Médine, les villes de Tabouk (62) et de Taïma laquelle est, comme l'écrivait Saladin au calife de Bagdad, « le vestibule de Médine » (63).

Il comptait ensuite aller attaquer Médine.
Mais le gouverneur de Damas, Ferrouk Shah, neveu de Saladin, ayant été averti de ce projet, envahit le territoire de Kérak et de Montréal, le ravagea et, par ses manœuvres, empêcha Renaud de mettre son projet à exécution.

Pourtant Renaud put, à cette époque, avec ses hommes d'armes attaquer une nombreuse et très riche caravane qui venant de Damas se rendait à la Mecque. Cette caravane, confiante dans la trêve en vigueur alors entre le roi de Jérusalem et Saladin, campait paisiblement dans le voisinage de Kérak. Renaud emmena ses captifs et son butin dans sa forteresse. Ses prises, selon le chroniqueur Ernoul (64), valaient bien deux cent mille besants.

Baudoin fut indigné à la nouvelle qu'un de ses vassaux avait violé le pacte conclu par lui avec le prince musulman. Il dépêcha à Renaud une ambassade composée de chevaliers du Temple et de l'Hôpital pour lui reprocher cet acte contraire à la loyauté traditionnelle chez les Francs et l'inviter à restituer sur le champ ce qu'il avait pris. Mais Renaud, se souciant peu des observations de ces messagers : « que bien ne faisait mie quand il faisait le roi parjurer », refusa de s'incliner devant l'injonction de son souverain. En sorte que celui-ci dut envoyer ses excuses à Saladin, reconnaissant son impuissance vis-à-vis de son vassal. Ainsi, devant l'autorité du souverain affaiblie par sa maladie, un grand seigneur se dressait, comme fit maintes fois en France la féodalité devant la carence momentanée du pouvoir royal.

A ce moment, une tempête jetait sur la côte égyptienne près de Damiette un grand vaisseau franc venu d'Apulie avec 2.500 passagers dont un certain nombre de soldats. Saladin fit captifs 1.676 de ces passagers, malgré la trêve, nous dit Guillaume de Tyr (65). Mais le sultan ne pouvait-il prétendre que l'acte de Renaud l'avait déjà rompue ?

Puis Saladin, après avoir envoyé un ultimatum au roi de Jérusalem, prit ses dispositions pour une importante offensive contre les Francs. Il quitta le Caire le 11 mai 1182 ; il fit étape en son nouveau château de Sadr (66) et arriva le sixième jour sur la colline d'Eilat. Là il apprit que les Francs concentraient leurs forces à Kérak pour lui barrer la route. En effet, Baudoin IV, à l'annonce de la marche de Saladin vers la Syrie, avait convoqué un conseil de guerre.

Renaud avait demandé que toutes les forces chrétiennes fussent réunies et dirigées vers Kérak pour attaquer Saladin et protéger aussi ses forteresses. Le sage Raymond III, comte de Tripoli, avait fait observer l'imprudence qu'il y aurait à dégarnir de troupes l'intérieur de la Palestine. L'ennemi pourrait en profiter. Mais on ne tint pas compte de son avis, et l'armée royale se dirigea vers Kérak. Les Francs ne parvinrent pas à joindre l'armée musulmane. Saladin partant d'Eilat avait suivi le Derb el Hadj, campé à el Hesa, puis à Djerba ; sa cavalerie était parvenue près de Montréal, avait brûlé les récoltes et arraché les vignes (67). Le sultan passant ensuite par el Azrak, puis par Bosra, arrivait, sans avoir été attaqué, à Damas au mois de juin.

La crainte de Raymond de Tripoli était justifiée. Pendant que Saladin montait vers Damas et ravageait les environs de Montréal sans être atteint par l'armée royale massée à Kérak, son lieutenant Ferrouk-Shah sortait de Damas avec une armée et envahissait la Galilée ; il pillait Burie (Dabouriyeh) à l'est de Nazareth et faisait de nombreux captifs et du butin. Puis il revenait sur ses pas et, franchissant à nouveau le Jourdain il allait attaquer la grotte-forteresse d'el Habis (68) dont il s'emparait après cinq jours de siège. Cette forteresse, dominant au sud-est du lac de Tibériade la rive méridionale du Yarmouk, surveillait la « Terre de Suète », dépendance de la Princée de Galilée, dont les Francs tiraient d'abondants revenus. Ferrouk Shah rentrait ensuite triomphant à Damas avec 1.000 captifs et 20.000 têtes de bétail.

Après quelques jours de repos à Damas, Saladin, le 11 juillet 1182, se remettait en campagne, allait envahir la Samarie et la Galilée, puis assiéger Beyrouth.
Désormais la guerre allait être incessante.

Cependant Renaud de Châtillon devait encore aggraver la situation déjà si menaçante et pousser au paroxysme la colère de Saladin. Ayant échoué dans sa tentative d'atteindre Taïma et Médine par la voie de terre, il voulut l'attaquer par mer en lançant une flotte sur la Mer Rouge.

Ainsi, le coureur de grands chemins qui avait mené de rudes chevauchées en Cilicie et en Mésopotamie, en Palestine et dans le désert de l'Ouadi Araba, allait transformer ses cavaliers en corsaires et les jeter à l'abordage des navires qui sillonnaient la Mer Rouge. Son but était de s'emparer du trafic commercial de cette mer grâce à quoi les produits de l'Asie centrale venaient jusqu'à la Méditerranée et jusqu'au monde occidental ; il voulait aussi couper la grande route des pèlerinages musulmans, enfin blesser profondément l'Islam en violant ses sanctuaires les plus sacrés, ceux de Médine et de la Mecque : rêve d'une audace inouïe que cette expédition fantastique fut bien près de réaliser ! Un chroniqueur arabe va jusqu'à prétendre que Renaud voulait s'emparer du corps de Mahomet et le transporter chez lui pour que tout le monde arabe vint en pèlerinage sur son territoire et lui payât un droit de passage (69).

On sait que les Francs avaient perdu en 1170 Eilat, le port et la forteresse qu'ils possédaient sur la Mer Rouge. Il s'agissait d'abord d'enlever aux Musulmans cette base navale pour avoir toute liberté de patrouiller en haute mer.
Renaud fit construire, peut-être à Kérak même (2), plusieurs vaisseaux, cinq selon Ernoul (71), dont les éléments furent transportés à dos de chameaux jusqu'à la Mer Rouge. Les pièces ayant été assemblées, les navires, chargés de combattants et de vivres, se lancèrent dans le Golfe d'Akaba. Deux d'entre eux vinrent bloquer la forteresse d'Eilat tandis que le reste de la flotte s'éloignait.
Pendant plusieurs mois (1182 et début 1183) les vaisseaux des Francs parcoururent la Mer Rouge. Ils apparurent sur ses deux rives pillant et incendiant les ports.

On vit les Francs sur la côte de Nubie : ils débarquèrent à Aïdhab (72) (Aïdip) où les pèlerins égyptiens de la Mecque venaient s'embarquer depuis qu'ils ne pouvaient plus suivre, à cause des Francs, la route de terre au nord de la presqu'île du Sinaï. Les guerriers de Renaud de Châtillon saccagèrent ce port, puis, remontant vers le nord, ils capturèrent une riche caravane qui descendait de Qus vers Aïdhab. En même temps la flotte chrétienne s'emparait de seize vaisseaux musulmans et, après les avoir pillés, les incendiait. Un peu plus tard, elle prenait en pleine mer un grand navire parti du port de Djeddah sur la côte du Hedjaz, en face de la Mecque, et qui ramenait vers Aidhab des centaines de pèlerins rentrant de la Mecque. Enfin les Francs brûlaient encore deux navires de commerce venant de l'Yemen.

Puis, traversant à nouveau la mer, ils attaquaient la côte du Hedjaz. Ils débarquèrent à Rabig entre Médine et la Mecque, puis à el Haura à une journée au nord de Médine. Des Bédouins les guidaient vers l'intérieur et les aidaient dans leurs pillages.

Devant cette invasion surprenante l'Islam tremblait. Les chroniqueurs musulmans nous donnent un écho de cet effroi soudain qui saisit alors L'Egypte et l'Arabie : « Grande fut la terreur des habitants de ces contrées, surtout ceux de la Mecque, qui voyaient luire comme de sinistres éclairs les conséquences de cette invasion. Jamais on n'avait ouï pareille nouvelle ni vu des gens de Roum en ces parages. On crut partout que l'heure du Jugement dernier arrivait... (73). »

Saladin n'avait pas de flotte de guerre sur la Mer Rouge pour s'opposer aux corsaires francs. Aussi son frère Malek el Adel qui commandait au Caire en son absence, se hâta de faire démonter des navires de guerre qui se trouvaient au port de Damiette. On en transporta les éléments à dos de chameaux jusqu'au rivage près de Qulzum. Là on les remonta et les équipa. Au mois de janvier, la nouvelle flotte égyptienne de la Mer Rouge, composée d'équipages de marins maugrebins et commandée par le chambellan Housam ed din Loulou, prenait la mer et se lançait à la poursuite des Francs. Mais tout d'abord l'amiral égyptien eut soin d'aller débloquer la forteresse d'Eilat que les Francs n'avaient pu forcer. Il s'empara d'un navire des Croisés embossé au fond du golfe d'Akaba et le coula. Puis, aidé de la garnison d'Eilat, il en prit deux autres et massacra les équipages qui avaient gagné la terre. Ensuite, reprenant la mer, les Egyptiens se mirent à la recherche de la flotte chrétienne. Ils l'atteignirent à el Haura. Les Francs opposèrent une résistance acharnée et lorsqu'ils furent obligés d'abandonner leurs navires ils battirent en retraite dans les montagnes de la côte. La poursuite dura cinq jours et cinq nuits. Enfin, la troupe franque fut acculée dans une gorge où elle se retrancha. Il semble qu'aucun guerrier chrétien n'échappa : tous ceux qui ne furent pas tués sur place furent fait prisonniers et massacrés ensuite (74) (février 1183). Les uns furent conduits à al Mina près de la Mecque, où ils furent immolés, « comme des animaux destinés au sacrifice » (75), Les autres furent conduits au Caire et à Alexandrie (76), liés sur des chameaux. Sur l'ordre de Saladin tous furent décapités afin qu'il n'en restât point pour montrer dans la suite aux Francs les routes de la Mer Rouge (77).

Désormais, rien ne devait retenir les deux mortels ennemis, Saladin et Renaud, dans leur lutte à outrance. Saladin, ayant dans les derniers jours de septembre 1183, franchi le Jourdain à la hauteur du Bessan (Beisan) et voulant envahir la Galilée, se trouva face à face avec l'armée royale. Celle-ci lui barra la route, mais se tint sur une prudente défensive, sans vouloir engager l'action. Il n'y eut que des escarmouches entre des corps séparés : alors que le sultan campait à Ain Djalout, un détachement de son armée rencontra les troupes de Kérak et de Montréal en route pour rejoindre l'année royale. Le corps musulman leur infligea une défaite et fit une centaine de prisonniers (78).

1183 — SIEGE DE KERAK — du 25 octobre environ au 4 décembre

Quelques semaines plus tard, Saladin montait contre Kérak (79) un siège de grande envergure avec un matériel considérable.
Vers le 22 octobre il quitta Damas pour Kérak avec son neveu Taqi al din à la tête d'une puissante armée. Son frère Malek el Adel devait l'y rejoindre le 22 novembre avec les troupes égyptiennes. Il semble que Renaud ait été surpris par cette attaque, puisque l'ennemi put arriver jusque sous les murs de sa forteresse sans qu'il s'en doutât.

La ville, qui se trouvait du côté du nord sur le même promontoire que la citadelle et n'en était séparée que par un fossé, fut brusquement attaquée et Renaud tenta de la défendre, mais sous la poussée des troupes musulmanes, son enceinte fut rapidement forcée de toutes parts et une partie des défenseurs et des habitants furent massacrés tandis que les autres se jetaient en hâte vers le pont qui menait à l'entrée du château. La presse était grande et il s'en fallut de peu que les soldats de Saladin ne parvinssent à franchir la porte en même temps que les derniers fuyards. Mais, à l'entrée du pont, se tenait un chevalier franc nommé Yvein (80) qui fit là d'extraordinaires prouesses. Jouant de l'épée à droite et à gauche, il envoya dans le fossé un certain nombre d'ennemis et protégea jusqu'au dernier la retraite des chrétiens. Enfin, criblé de flèches, il se replia à son tour et le pont fut abattu derrière lui.

Une autre preuve de l'ignorance où Renaud se trouvait des projets de Saladin est le fait que toute une foule de seigneurs et de nobles dames, de jongleurs et de musiciens allait à ce moment partir de Kérak où l'on venait de célébrer les noces de la princesse Isabelle, fille du feu roi Amaury et sœur du roi actuel Baudoin IV, avec Onfroi IV de Toron, le fils de la dame dou Crac, Etiennette de Milly (81).

Ici se place un charmant trait de galanterie et de chevalerie qui marque admirablement les rapports courtois que pouvaient entretenir, même en temps de guerre, les princes francs et musulmans. Etiennette envoya à Saladin, qui investissait son château, une partie du festin nuptial et, en le faisant saluer par ses émissaires, elle lui rappela le temps où, alors qu'elle était enfant, il était prisonnier dans ce même château et où il la portait dans ses bras. Saladin fut très touché de ce souvenir, il en fit remercier ia princesse et il demanda dans quelle tour de la forteresse se trouvaient les nouveaux mariés, et quand on la lui eût montrée, il commanda qu'on s'abstint de tirer contre cette tour ou de l'attaquer en aucune manière.

Cependant, après avoir incendié la ville, il dressa contre la citadelle huit puissants mangonneaux, six dans la ville, face au front nord et deux en un lieu appelé Obelet, probablement l'éminence qui s'oppose à la citadelle au sud (82). L'attaque fut menée vigoureusement et, sans arrêt, de jour et de nuit, les machines lançaient leurs lourds projectiles sur la forteresse.

Protégés par les six mangonneaux de la ville alignés contre le mur du nord, les soldats musulmans pouvaient impunément descendre au fond du fossé (83) où les gens de la ville, déjà pressés dans cette enceinte trop étroite pour leur nombre, avaient réfugié leurs bestiaux. Ils tuaient les animaux, les débitaient et remontaient avec des cordes les quartiers de viandes sous les regards exaspérés des Francs qui voyaient ainsi s'en aller leurs provisions de siège.

Les défenseurs essayèrent bien de dresser une grande perrière pour faire échec à celles de Saladin, mais les ouvriers francs furent assaillis de tant de pierres et de traits qu'ils durent y renoncer. Les assaillants dépensaient sans compter leurs munitions si bien qu'il était impossible d'apparaître aux créneaux sans être accueilli par une volée de projectiles.

Renaud, dont le château était plein de bouches inutiles, voyait ses réserves s'épuiser rapidement. Aussi envoya-t-il au roi un sergent qui, à la faveur de l'obscurité, put s'échapper de la forteresse et passer les lignes ennemies. En même temps il fit, plusieurs nuits de suite, allumer sur la plus haute tour de Kérak un grand feu pour lancer au roi son appel de détresse.

Quatre vingts kilomètres à vol d'oiseau séparent Kérak de Jérusalem et, par temps clair, du château de Kérak on aperçoit nettement au-delà de la nappe bleu de la Mer Morte le Mont des Oliviers.

Le roi, ayant reçu le message de Renaud, convoqua aussitôt son armée et, ayant à son tour fait un soir allumer un grand feu au haut de la Tour de David pour rassurer les assiégés de Kérak, il partit le lendemain avec ses troupes et gagna Ségor (84) à la pointe sud de la Mer Morte. Là il décida que le comte de Tripoli, Raymond III, prendrait le commandement de son armée.

Apprenant l'approche des Francs, Saladin détruisit ses machines et leva le camp le 4 décembre 1183.
Le roi Baudoin, aveugle et paralysé, voulut poursuivre sa route jusqu'à Kérak pour retrouver sa sœur nouvellement mariée. Accueilli avec enthousiasme par la garnison et le peuple de Kérak, le roi fit réapprovisionner le château et réparer les dommages du siège, puis il regagna Jérusalem.

1184 — LE SIEGE DE KÉRAK

— Nous sommes renseignés de façon précise sur ce siège par une lettre du roi Baudoin IV adressée au patriarche Héraclius et aux grands maîtres du Temple et de l'Hôpital alors en Occident où ils étaient allés demander la levée d'une nouvelle croisade. Celle lettre a été conservée par l'historien Raoul de Diceto (85). Les chroniques arabes nous donnent aussi maints détails. D'après la lettre du roi, Saladin envahit la Terre oultre le Jourdain vers le 9 ou le 10 juillet ; le 31 juillet, il occupait la ville de Kérak et commençait le siège du château qui devait durer quatre semaines. Les chroniqueurs arabes ajoutent que le siège en règle ne fut entrepris que lorsque le sultan eut réuni tous les contingents qu'il avait convoqués : ce fut d'abord Taqi al din qui arriva avec les troupes d'Egypte le 30 juillet, Malek el Adel arriva d'Alep avec les troupes de Syrie le 13 août, tandis qu'arrivaient encore des troupes d'Hisn Kaïfa, d'Amida, de Mardin et de Sindjar. Alors on monta les mangonneaux.

Saladin parait avoir eu plus de difficulté que lors du siège précédent à s'emparer de la ville, car Abû Chama nous dit que le sultan campa dans l'Ouadi Kérak « et dressa en ligne devant la porte de la ville 9 mangonneaux qui minèrent la section de muraille située en face. » Il semble qu'il s'agit de la porte de la ville à l'ouest près de la pointe nord.

La lettre de Baudoin IV mentionne 14 mangonneaux qui attaquèrent ensemble le château. Le château, admirablement défendu par sa position, n'était guère accessible que par la ville dont le terrain se trouvait au même niveau, mais encore en était-il séparé par un fossé, profond, nous dit Ibn al Athir, de 60 coudées.

Saladin ordonna de le combler, mais la première tentative fut vaine car les Francs accablaient l'ennemi de pierres et de flèches à l'aide de leurs mangonneaux, de leurs arbalètes et de leurs arcs.
Le sultan fit donc à partir du 17 août, construire dans la ville, à l'aide de poutres et de briques, trois galeries couvertes allant jusqu'au fossé ; on construisit aussi des tours roulantes, sans doute pour protéger les travailleurs. Ainsi, bien à l'abri, les assiégeants, purent commencer à combler le fossé en y jetant de la terre et des pierres (86).

Cette fois les Musulmans crurent imminente la chute de Kérak, cette formidable forteresse dont le cadi el Fadhel disait dans une lettre : « Elle est l'angoisse qui étreint la gorge, la poussière qui obscurcit la vue, l'obstacle qui étrangle les espérances... le loup que la fortune à porté dans cette vallée et l'excuse de ceux qui abandonnent le devoir du pèlerinage prescrit par Dieu. Kérak et Shobek (que Dieu assure le succès final) rappellent ce vers où le poète dit en parlant de deux lions : « Il ne se passe pas de jours qu'ils ne dévorent de la chair humaine ou ne s'abreuvent de sang. »

D'autres lettres conservées par le chroniqueur Abû Chama, rapportent les cris d'enthousiasme des Musulmans à la veille d'un triomphe qu'on croyait assuré : « Les pierres tombent avec ensemble sur le sommet des tours et sur la tête des mécréants, elles atteignent les créneaux et ceux qui les défendent Nul d'entre eux ne sort la tête sans qu'une pointe de fer ne pénètre dans l'œil ; l'épée de l'Islam ne quitte le fourreau que pour entrer dans le cou des Infidèles comme dans une gaine qu'elle déchire. Les pierres se prodiguent avec une générosité que rien n'entrave, et parmi les flots de poussière soulevés par les sabots des chevaux, l'éclat des lances fait une aurore à la nuit. Nous réduisons l'ennemi à l'extrémité. Nous avons commencé à combler le fossé ; les murs s'écroulent et le malheur s'abat sur les Infidèles ; leurs cottes de mailles lacérées par nos sabres ne recouvrent que des blessures. »

Cependant l'armée royale se dirigeait à marches forcées vers Kérak (87). Elle vint camper à el Al, au nord-est de la Mer Morte, dans un endroit resserré où les Francs pouvaient facilement se retrancher.

Saladin abandonnant Kérak, brûla ses machines de siège et se porta à la rencontre de l'armée franque. Voyant qu'il ne pouvait l'attaquer à el Al, il alla se poster en face d'elle près d'Hesban, puis à Ma Ain, tâchant de l'attirer vers un terrain de bataille qui lui serait plus favorable. Mais les Francs ne se laissèrent pas tenter, et vers le 4 septembre se dirigèrent vers Kérak. Saladin pénétra alors en Palestine, et dévasta la région de Naplouse et de Sébaste.

1187. Le désastre de Hattin et la mort de Renaud de Châtillon.

Devant la puissance de Saladin qui tenait en sa main l'Egypte et la Syrie jusqu'à la Djézireh et au Dyarbékir où il trouverait des réserves d'hommes inépuisables, les barons francs auraient dû chercher à gagner cet adversaire redoutable mais chevaleresque avec lequel il était possible de s'entendre. Malheureusement Baudoin IV, le roi lépreux, de plus en plus affaibli par son atroce maladie, ne pouvait, malgré son ardeur à gouverner sagement et fermement, maintenir dans l'obéissance les barons et les prélats du royaume dont l'esprit d'indépendance grandissait : Ainsi, Guy de Lusignan, révolté contre lui, refuse de lui ouvrir les portes de sa ville d'Ascalon et lorsque le roi réunit un parlement pour punir le rebelle, le patriarche de Jérusalem, les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital lui tiennent tête. Guy, pour provoquer à nouveau la colère de Baudoin, va massacrer des Bédouins qui sous la sauvegarde royale faisaient paître leurs troupeaux dans le voisinage d'Ascalon.
Comme Guy de Lusignan, Renaud de Châtillon agissait en seigneur féodal indépendant et même en véritable chef de brigands.

Déjà en 1181 (88) il avait, violé la trêve conclue entre le roi et Saladin, pillé une caravane allant de Damas à la Mecque et quand le roi l'avait invité à restituer à Saladin ses prises, Renaud s'y était nettement refusé et Baudoin avait eu l'humiliation d'avouer au sultan son impuissance à faire céder son vassal.

Il allait recommencer d'une façon plus provocante encore : à la fin de l'année 1186 ou au début de 1187, Renaud apprit qu'une très riche caravane du Caire allait, pour gagner Damas, passer par son domaine. On était en période de trêve, une trêve de quatre ans conclue en 1185 « au tenz dou petit roi » Baudoin V. Sans en tenir compte, Renaud fit armer ses hommes, s'empara de la caravane et la ramena à Kérak.

Aux protestations des prisonniers invoquant la paix qui régnait entre Francs et Musulmans, il répondit : « que votre Mahomet vous délivre. »
Au nombre des captifs aurait été, selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, la propre sœur de Saladin (89). Celui-ci dépêcha aussitôt un message impératif à Renaud de Châtillon pour l'inviter à libérer les captifs et à rendre tout ce qu'il avait pris, sans quoi sa vengeance serait terrible. Mais Renaud lui opposa un refus catégorique. En même temps Saladin protesta auprès du nouveau roi de Jérusalem, Guy de Lusignan, mais sans aucune menace, demandant simplement justice et disant qu'il ne voulait pas rompre la paix.

Aux objurgations du roi, le seigneur de la Terre oultre le Jourdain répondit avec violence qu'il était maître de sa terre comme le roi l'était de la sienne et que pour son compte il n'avait pas de trêve avec les Sarrasins (90). Guy de Lusignan, quand il était simplement comte de Jaffa, n'avait-il pas agi exactement de même vis-à-vis de Baudoin IV ?

La colère de Saladin fut alors à son comble. Il jura de tuer Renaud de sa main. II devait tenir parole quelques mois plus tard.
Aussitôt il déclenche une grande mobilisation dans toutes les provinces de son empire. Il part de Damas le 13 mars, il ordonne la concentration de ses troupes dans la région de Qouneïtra à l'est du lac de Houlé et tandis qu'à la tête d'une armée il veut opérer lui-même contre Kérak et Montréal, il fait envahir le royaume latin par d'autres corps.

Saladin pénètre dans le territoire de Renaud et l'empêche de sortir de Kérak et d'attaquer deux caravanes musulmanes, venant l'une de la Mecque, l'autre du Caire. Les pèlerins de la Mecque étant arrivés le 11 mai à Damas sans être inquiétés, le sultan apparaît successivement sous les murs de Kérak et sous ceux de Montréal, dont les garnisons n'osent sortir à sa rencontre. Il coupe les moissons, les vignes et les arbres et répand la dévastation dans tout le territoire de Renaud (91).

Mais le moment d'une mêlée approchait : tandis que Guy de Lusignan se réconciliait avec le comte de Tripoli qui avait été son rival au trône de Jérusalem et que celui-ci, bien qu'ami et allié de Saladin, s'apprêtait à servir la cause chrétienne avec ses chevaliers et ses hommes d'armes, tandis que l'armée royale se concentrait aux fontaines de Séphorie où maintes fois, sous la menace d'une invasion musulmane, les Francs s'étaient déjà réunis, le sultan rassemblait ses armées à Ashtara, à l'est du lac de Tibériadc. Le 26 juin, il levait le camp et marchait sur Khisfin où il prenait la route de Tibériade par l'est et le sud du lac. Ayant campé plusieurs jours à la pointe sud du lac à Qahwana, le Cavam des Croisés, il montait le 2 juillet vers Tibériade qu'il voulait assiéger.

Ce n'est pas ici le lieu de raconter dans le détail la bataille de Hattin (4 juillet 1187), qui fut un effroyable désastre pour les chrétiens d'Orient. L'armée franque qui n'avait guère plus de 21.000 hommes s'opposa à celle de Saladin qui se composait d'au moins de 60.000 combattants (92).

D'autres ont conté éloquemment les hésitations du faible roi Guy de Lusignan, le débat des barons, les conseils d'une témérité folle du grand maître du Temple, Gérard de Ridefort, appuyé par Renaud de Châtillon, qui voulaient se jeter sur l'ennemi, tandis qu'au contraire le sage Raymond de Tripoli improvisait un appel pathétique à la prudence, assurant qu'il fallait attendre l'arrivée du prince d'Antioche et de ses troupes, et aussi celle de Baudoin d'Ibelin, le meilleur capitaine des armées chrétieimes, qu'on ne devait à aucun prix s'éloigner des sources de Séphorie, qu'il ne fallait pas aller au-devant de l'ennemi, car entre le camp chrétien et Tibériade, on ne trouverait qu'un désert sans eau, où par cette atroce chaleur, l'armée serait accablée par la soif, la riposte insolente du maître du Temple accusant Raymond de lâcheté, Guy de Lusignan se rendant aux avis du comte de Tripoli, le conseil se séparant, puis Gérard de Ridefort, en pleine nuit, allant retrouver le roi, le faisant brusquement changer d'avis, et soudain dans le silence du camp endormi, les tambours et les trompettes sonnant l'appel aux armes et la marche en avant (3 juillet).

La bataille ne devait avoir lieu que le lendemain. L'armée franque se fit encercler sur la double butte de Qarn Hattin, sauf le contingent de Raymond de Tripoli qui, au cours d'une charge furieuse, se fraya un chemin dans les rangs ennemis et put s'échapper. Malgré des prodiges de valeur, tout le reste de l'armée fut massacré ou fait prisonnier.

Un passage d'une chronique arabe nous montre l'étendue du désastre des Francs : « Celui qui voyait les morts, disait : il ne peut y avoir de prisonniers ; celui qui voyait les prisonniers, disait : il ne peut y avoir de morts (93). »

Nous ne nous attarderons pas ici sur la mort de Renaud de Châtillon. Gustave Schlumberger en a raconté, dans les plus grands détails, les circonstances tragiques. Renaud montra jusqu'au dernier moment cet indomptable courage dont il ne s'était jamais départi.

Au soir de la bataille, les chefs de l'armée franque furent amenés sous la tente de Saladin. Il y avait là, le roi Guy et son frère, le connétable Amaury de Lusignan, Renaud de Châtillon et son beau-fils, Onfroi de Toron, le grand maître du Temple, les seigneurs de Giblet, du Boutron et de Maraclée, d'autres encore. Le sultan fit asseoir auprès de lui le roi vaincu et, pour apaiser sa soif, il lui présenta un sorbet de neige et d'eau de rose. Le roi, ayant bu, tendit la coupe à Renaud qui était près de lui. Peut-être avait-il eu soudain l'idée que ce geste pourrait sauver le plus mortel ennemi de Saladin, car c'est un usage chez les Musulmans que si un prisonnier est l'hôte de son vainqueur, celui-ci lui doit la vie sauve. Mais Saladin protesta contre cet acte qui n'avait pas eu son agrément. Puis, apostrophant Renaud, il lui reprocha d'avoir maintes fois manqué à la parole jurée et violé les trêves, et comme il lui demandait, selon le Continuateur de Guillaume de Tyr, ce qu'il ferait à sa place s'il le tenait en son pouvoir, Renaud lui aurait répondu avec hauteur : « Je vos coperoie la teste ! » (94). Saladin levant alors son sabre lui trancha l'épaule et ses mamelucks achevèrent le rude guerrier franc.

La place franque de Kérak devait survivre plus d'un an à son dernier seigneur.

Saladin après sa victoire de Hattin, envahissait la Palestine. Une à une les villes tombaient en son pouvoir. Il mit le siège devant Jérusalem le 20 septembre. La ville sainte, malgré son petit nombre de défenseurs, résista courageusement. Le sultan y entrait en vainqueur le 2 octobre.

Pendant qu'il faisait le siège de Jérusalem, Saladin vit venir à lui la princesse du Crac, Etiennette de Milly, que la défaite de Hattin avait mise doublement à l'épreuve puisque son mari y avait trouvé la mort et son fils Onfroi de Toron y avait été fait prisonnier. Elle venait demander au sultan la mise en liberté de celui-ci. Saladin y consentit, à la condition qu'elle lui livrerait Kérak. La princesse ayant accepté, Saladin fit venir Onfroi de Damas où il était retenu captif. Etiennette, après avoir eu la joie de retrouver son fils, partit avec lui pour Kérak. Ils étaient accompagnés d'émirs qui devaient prendre possession de la citadelle franque.

Mais lorsque la dame du Crac et son escorte musulmane arrivèrent sous les murs de Kérak, ses défenseurs refusèrent d'en ouvrir les portes et d'abandonner la place aux Infidèles. Déçue et humiliée, Etiennette revint en Palestine ; fidèle à sa parole, elle rendit son fils à Saladin. Le sultan la laissa en toute liberté se réfugier à Tyr et il lui fit restituer ses serviteurs et ses richesses sans en rien retenir (95).

Au début de 1188, Saladin maître de toute la Palestine et de la Syrie du sud, sauf Tyr et quelques places fortes, confia à son frère, Malek el Adel, la garde de cette région et, partant avec une forte armée vers le nord, il entreprit une campagne vigoureuse au cours de laquelle un grand nombre de forteresses franques de Syrie allaient tomber en son pouvoir.

Malek el Adel établit son camp à Tibnin (le Toron) et de là il assurait l'autorité de l'Islam sur le territoire conquis l'année précédente et il tenait en échec les quelques forteresses du royaume de Jérusalem qui résistaient encore.
Il envoya son gendre, Saad ed din Kemchebe, investir Kérak en mars 1188 (96). Coupée de toutes communications avec les Etats latins, la garnison, malgré l'épuisement de ses provisions, résista longtemps et cet acharnement à garder, en plein pays conquis, cette place lointaine et abandonnée par la chrétienté vaincue, provoqua de la part des Francs aussi bien que des Musulmans, un étonnement et une admiration dont les chroniques se font l'écho.

Elles nous apprennent qu'après avoir mangé leur bétail et leurs chevaux, puis les chiens et les chats, les défenseurs de Kérak n'ayant plus de quoi nourrir leurs femmes et leurs enfants, préférèrent les vendre aux Sarrasins, et qu'en échange, ils obtenaient des vivres pour eux-mêmes afin de tenir plus longtemps.

Maintes fois Saladin, ému de leur courage, leur avait offert de l'argent et de les faire reconduire sains et saufs en terre chrétienne. Mais ils résistaient toujours pour conserver cette position dont la chrétienté leur avait confié la garde.

Enfin la famine les accula à demander une capitulation à Malek el Adel, et ils rendirent la place entre le 24 octobre et le 23 novembre 1188. Saladin se comporta de façon chevaleresque envers ces héros qui lui avaient tenu tête si longtemps (97).

La résistance de Montréal se prolongea davantage encore. La Place n'ouvrit ses portes qu'en avril-mai 1189 (98). La garnison subit les pires rigueurs d'un blocus de plus d'un an et demi et la plus atroce famine. Le Continuateur de Guillaume de Tyr nous raconte ce détail lamentable que la privation de sel pendant de longs mois fit perdre la vue aux défenseurs de ce château (99).
Saladin leur témoigna les mêmes égards qu'à ceux de Kérak et les fit conduire sains et saufs jusqu'à la principauté d'Antioche.

En même temps que ces deux Places principales de la Terre oultre le Jourdain, Saladin s'emparait des autres forts de cette province franque. Les chroniques arabes, qui seules en font mention ici, signalent Ou'aira (le château de li Vaux Moïse), Sela', Hormoz (100).

Ainsi se clôt l'histoire de l'occupation des Francs en Transjordanie qui avait commencé avec le voyage de reconnaissance fait à la fin de l'année 1100 par Baudoin I, quelques semaines avant de recevoir la couronne de roi de Jérusalem.

Dans les années qui suivent, quelques échos de l'ancienne domination franque en ces territoires se perçoivent encore.
En 1217, le voyageur allemand Thetmar, parcourt la contrée. Il passe à Montréal (101) « grand château muni d'une triple enceinte » ; dans le faubourg, habitent des Sarrasins et des Chrétiens, et il est hébergé par une femme veuve, une Franque, qui lui donne des provisions de route, lui indique l'itinéraire du Sinaï et lui procure des Bédouins et des chameaux pour son voyage. Il passe par Pétra, dont il décrit le site et les vestiges de façon curieuse ; il arrive au golfe d'Aqabah et il aperçoit le château de l'île de Graye, habité par des prisonniers Francs, qui se livraient à la pêche pour le compte du sultan du Caire (102).

Depuis la fameuse résistance (1188) de la garnison franque de Kérak qui n'avait cédé qu'à la famine, cette forteresse passait pour imprenable. Les princes Aiyubides auxquels Kérak échut, prirent l'habitude d'y réfugier leurs trésors (103) et de s'y retirer lorsqu'ils étaient menacés.

Kérak reçut souvent des Croisés captifs, mais dans leurs querelles privées, les princes musulmans y enfermèrent aussi fréquemment tel de leurs parents ou tel émir syrien qu'ils avaient vaincu.
En 1189, Saladin donna Kérak et Shôbak (Montréal) à son frère Malek el Adel, en échange d'Ascalon (104).

A la fin de 1192, Malek el Adel inspecte Kérak et ordonne des améliorations à faire aux ouvrages fortifiés (105).
En 1193, à la mort de Saladin, il se fortifie dans Kérak, craignant d'être attaqué par ses neveux (106). Plus tard il devait les déposséder et lorsqu'il mourut en 1218, il laissa Kérak à l'un de ses fils, Malek al Moaddham (107), que les chroniqueurs francs appellent Coradin.

Lors de la 5e Croisade, il est question de Kérak et de Montréal : les Croisés assiégeaient Damiette (1219) et la cité était sur le point de succomber. Le sultan Malek el Kamel leur offrit, s'ils laissaient Damiette, de leur rendre Jérusalem et tout ce que Saladin leur avait pris jadis, à l'exception de Kérak et de Montréal, et, pour conserver ces deux Places, il offrait de payer aux Francs un tribut de 15.000 pièces d'or (108). Mais, nous dit Ibn al Athir, on ne put tomber d'accord, et les Francs dirent : « Il nous faut absolument Kérak (109). » En effet, ils considéraient qu'ils ne pourraient conserver en paix Jérusalem tant qu'elle serait sous la menace des deux puissantes forteresses d'outre Jourdain (110), negodatores Sarracenorum et Peregrini ipsorum Mecham tendentes vel ab ea revertentes transire solent...

Aussi le traité ne fut pas conclu et les Croisés manquèrent l'occasion qui leur était offerte de récupérer d'un coup la Palestine. Deux ans plus tard (1221), la même proposition fut faite et le même refus fut opposé aux propositions du sultan (111).

Malek al Moaddham, sultan de Damas et de Kérak, mourut en 1227, laissant un fils, Malek en Nasser Daoud qu'il avait confié à un émir fidèle, Essed din Eibek. Celui-ci, apprenant que les Damasquins voulaient détrôner le jeune homme, le fit s'échapper de Damas et alla le conduire à Kérak où se trouvait déjà la mère de Malek en Nasser (112).

Lorsqu'en 1229, l'empereur Frédéric II, obtint du sultan d'Egypte Malek el Kamel, un traité pacifique qui restituait Jérusalem aux Croisés, il fut expressément stipulé que Kérak resterait aux Musulmans (113).

En cette même année, Malek en Nasser se voyait dépouillé par Malek el Kamel de la possession de Damas, mais il se maintint à Kérak où il avait enfermé ses trésors (114).

Malek en Nasser fut un prince turbulent, constamment en lutte avec ses parents de la famille de Saladin, il combattit les Francs, puis s'allia avec eux et fit de même avec les Khwarizmiens (115).

En 1239, le 22 octobre, il faisait prisonnier son cousin, al Salih Aiyub, qui devait devenir l'année suivante sultan d'Egypte. Il l'emmenait captif à Kérak (116).

Les Francs profitant des discordes des princes descendant de Saladin, s'étaient mis à relever les fortifications de Jérusalem. Apprenant cela, Malek en Nasser quitta Kérak avec une petite armée, marcha contre Jérusalem, la bombarda avec des mangonneaux et l'enleva au bout de vingt-sept jours de siège ; il en chassa les Francs, détruisit les nouvelles fortifications et fit raser la citadelle, c'est-à-dire la tour de David, (fin 1239) (117).

En 1244, le sultan d'Egypte al Salih Aiyub, en lutte contre Malek en Nasser et Ismaïl, prince de Damas, appela en Syrie les Khwarizmiens (118). Ces Turcs, qui reculaient devant l'invasion mongole, franchirent l'Euphrate au nombre de 10.000 et dévastèrent la région de Baalbeck et de Damas en y semant l'épouvante. Malek en Nasser alla s'enfermer dans Kérak et s'y fortifia (119).

Puis marchant sur la Palestine, les Khwarizmiens allèrent assiéger Jérusalem, où les Francs s'étaient réinstallés. Ils s'en emparèrent et firent un grand massacre de chrétiens (23 août 1244).

Ils faisaient ensuite leur liaison avec l'armée égyptienne commandée par Beibars. Les deux troupes réunies attaquaient les Francs marchant avec la troupe du prince de Damas, commandée par l'émir de Homs et celle du prince de Kérak, dirigée par Thahir ed din. La rencontre eut lieu près de Gaza (Bataille de Forbie), les Syriens et les Francs furent vaincus ; Thahir ed din fut fait prisonnier (17 octobre 1244).
Vaincu, Malek en Nasser put conserver Kérak avec Sait et les places du Belka et de l'Adjloun (120).

Plus tard, Malek en Nasser faisait alliance avec les Khwarizmiens et épousait une de leurs femmes. Le sultan du Caire envoyait alors contre lui et ses alliés une armée commandée par Fakhr ed din Yousouf. Le général égyptien battait ses ennemis près de Salt puis assiégeait Malek en Nasser. Celui-ci n'obtenait la levée du siège qu'en trahissant ses alliés (121).

Quelques années plus tard, Shôbak (Montréal) servait de prison au prince Aiyubidc el Moghith Omar (122).
En juin 1249, Saint Louis occupait Damiette. A ce moment, Malek en Nasser, ne se sentant plus en sûreté à Kérak, en laissait le gouvernement à l'un de ses fils, Malek al Moaddham Isa et allait se réfugien à Alep. Mais les frères de Moaddham Isa le mettaient en prison et s'emparaient de Kérak puis ils allaient offrir cette place si importante au sultan du Caire qui dirigeait alors les opérations au camp de Mansourah contre l'armée de Saint Louis. Le sultan tout joyeux combla d'honneurs ceux qui lui apportaient une si bonne nouvelle et envoya un de ses émirs, Badr ad din al Sawabi, gouverner en son nom Kérak et Shôbak (123).

En mai 1250, le sultan Turan Shah, le vainqueur de Saint Louis, était assassiné par ses mamelouks et ceux-ci donnaient le gouvernement à la sultane Shadjar ad Dorr.

Le gouverneur de Kérak refusait de reconnaître l'autorité de celle-ci ; il délivrait le prince aiyubide al Moghith Omar, enfermé à Shôbak et le proclamait souverain de Kérak et de Shôbak ainsi que de la province qui dépendait de ces deux villes (124). Ce prince conserva le pouvoir à Kérak jusqu'au jour où le mamelouk Beibars, devenu sultan d'Egypte, s'emparait de lui et le faisait mettre à mort (1263) (125).

Des travaux de fortification furent faits à Kérak au temps de Beibars. Nous le savons par les inscriptions gravées sur deux ouvrages de la ville : elles sont encadrées par les lions qui lui servaient d'emblèmes. Nous l'apprenons aussi par un passage de Maqrizi (126).

En 1265, Beibars ayant pris Arsouf aux Francs, les habitants de cette ville furent envoyés en captivité à Kérak (127).
Le fils de Beibars, lui succéda en 1277; déposé en 1279, il eût pour retraite Kérak, où il mourut l'année suivante. Son frère Selamesch, fut lui aussi relégué à Kérak à la fin de 1279, lorsqu'il eût été déposé par Qelaoun, qui venait de prendre le pouvoir en Egypte.

Le second fils de Qelaoun, Nasser Mohammed, fut déposé par l'atabek Ketboga et confiné à Kérak en 1294. Deux ans après (1296), Ketboga était à son tour déposé par l'émir Ladjin qui lui donnait Kérak en dédommagement.

Quant à Nasser Mohammed, il était remis sur le trône d'Egypte en 1299. En 1309, découragé devant les difficultés du gouvernement, il résignait le pouvoir et se retirait à Kérak dont il expulsait les familles chrétiennes.

Un tremblement de terre en 1293, ayant renversé trois tours de la citadelle (128), on transportait en 1309 des pierres dans la citadelle, sans doute pour leur restauration (129).

En 1342, le fils de Nasser Mohammed, Ahmed Nasser Scheab ed din, seigneur de Kérak, était nommé sultan d'Egypte, mais il était déposé la même année et enfermé à Kérak. Son frère, Ismaïl as Saleh Ema ed din prenait le pouvoir et Ahmed ayant voulu se révolter, Ismaïl venait l'assiéger à Kérak. Après une très longue résistance, la Place était prise d'assaut en 1344 ; Ahmed conduit au Caire y était étranglé.

En 1840, Ibrahim Pacha, dans sa campagne de Syrie, allait bombarder Kérak et démantelait ses remparts.
En 1893, le gouvernement turc voulant garantir la sécurité des voyageurs et affirmer son autorité sur un scheik qui agissait dans la région en souverain indépendant, installa une garnison à Kérak.

Depuis lors, toutes les constructions publiques de la ville se sont élevées aux dépens des ouvrages du moyen âge. Pendant notre séjour on pavait l'une des principales rues de la ville ; ces travaux d'édilité étaient faits à l'aide de matériaux pris dans l'enceinte du château.

Description du château de Kérak

La ville de Kérak (1), occupe à 933 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée, un plateau allongé dans le sens nord-sud, bordé par deux pentes escarpées dominant à l'est l'Ouadi es Sitt, à l'ouest l'Ouadi el Frandji (la rivière des Francs), qui se réunissent vers le nord pour former l'Ouadi Kérak, lequel aboutit à la Mer Morte.

Le château de Kérak
Plan château

1. Les plus grandes dimensions sont, dans le sens nord-sud, de 960 mètres et, dans le sens est-ouest, de 640 mètres.

Le plateau, qu'on appelle Djebel et Teladje (la montagne de la neige), se rattache à la chaîne des Monts de Moab par deux isthmes et ceux-ci ont été coupés par des fossés creusés de mains d'hommes pour isoler la position. Du côté de l'ouest, on aperçoit à dix-huit kilomètres environ, la nappe bleue de la Mer Morte.

Les Croisés ont construit, à l'extrémité méridionale de la ville, leur citadelle qui couvre toute l'étendue de l'isthme du sud. L'enceinte de cette forteresse s'allonge sur une longueur de 250 mètres tandis que la largeur n'est que de 80 à 135 mètres.

Un fossé d'une vingtaine de mètres de large, aujourd'hui presque entièrement comblé, sépare la citadelle de la ville et, de l'autre côté, c'est-à-dire au sud, on a coupé l'isthme par un fossé plus important d'une trentaine de mètres de large pour séparer la forteresse de l'éminence voisine (Oumm et Teladje) qui domine d'une vingtaine de mètres l'assiette du château. Pour s'opposer à ce haut plateau d'où l'ennemi aurait pu dominer la Place, on dressa, face au sud, le Donjon, le plus fort ouvrage de la forteresse. Ainsi fit-on également au Crac des Chevaliers, à Margat, à Subeibe, et dans d'autres forteresses des Croisés où les dispositions du terrain étaient analogues.

On m'avait assuré qu'il ne restait guère de traces des constructions franques à Kérak. On peut cependant se rendre compte que les vestiges de la forteresse construite en 1142 par Payen le Bouteiller, sont encore fort importants.
C'est la différence de matériaux qui m'a permis de distinguer l'œuvre des Francs de celle des Arabes : Les Francs ont employé une pierre volcanique très dure, rouge foncé et noire, qu'ils ont renoncé à tailler et qu'ils se sont contentés de dégrossir. Ils ont pris leurs matériaux au roc même sur lequel est assise la forteresse. Les Arabes au contraire ont employé un calcaire tendre, gris ou jaune, qu'ils ont taillé à bossages assez réguliers ; cette pierre provient d'une carrière située à petite distance du château, dans le fond de la vallée de l'ouest, en un lieu dit Batn Taouil, près de l'Ouadi el Frandji. L'appareil arabe est de plus grande taille et beaucoup plus soigné que celui des Francs.

L'œuvre des Arabes a été considérable à Kérak : le plus puissant ouvrage, le Donjon, est entièrement arabe ; il en est de même des belles constructions de la Basse-Cour à l'ouest. Ce qui reste des Francs suffit pour constater qu'ici leur œuvre architecturale fut très rudimentaire. A la même époque, les architectes des Croisés firent beaucoup mieux dans d'autres châteaux, tels que le Crac des Chevaliers, Beaufort, Subeibe et surtout Saône. A Kérak, l'appareil est grossier et la forteresse est munie d'un système défensif fort sommaire.

On peut donner deux raisons de cette pauvreté d'exécution : Dans ce château du désert, éloigné de tout centre, on ne put employer un véritable architecte et le rôle de tailleurs de pierre et de maçons fut sans doute joué par les soldats de la garnison, tout à fait inexpérimentés dans l'art de bâtir ; d'autre part, la pierre utilisée, particulièrement dure, était impropre à une taille soignée.

Il faut remarquer en outre que, si les Arabes ont amélioré les défenses du château et les ont complètement remplacées sur certains points, ils ont toutefois conservé le tracé des constructions franques et utilisé ainsi leurs fondations.

Les dispositions du logement du seigneur franc et de sa famille dans des salles ouvrant sur une petite cour à ciel ouvert, les salles souterraines s'éclairant et s'aérant sur la cour supérieure par de grands orifices ronds, système choisi évidemment pour se garantir de la chaleur excessive et de l'ardent soleil, en ce château voisin de la Mer Morte, méritent également d'être signalées comme une singularité dans l'architecture militaire des Croisés.

On remarquera que le Plan du Château comporte des hachures qui distinguent en trois parties les restes de la construction franque. Ces distinctions n'impliquent pas forcement trois campagnes successives de travaux ; mais des différences de construction remarquées par M. Anus en levant le Plan l'ont amené à faire cette distribution.
On pourra observer que l'appareil de la muraille séparant la Cour supérieure de la Basse-Cour est sensiblement plus petit que celui des ouvrages du Front est du Château. C'est sans doute parce que cette muraille a été démolie en grande partie au cours d'un siège et qu'on l'a relevée en retaillant la plupart des pierres effondrées, ce qui a amené la réduction de leurs dimensions.

D'autre part, sur le Front est, on peut penser que tout d'abord l'enceinte suivait l'alignement des salles basses ; la Chapelle constituait ainsi un saillant de l'enceinte et se présentait comme la Chapelle du Crac des Chevaliers, alors que, vers le milieu du XIIe siècle, ce château n'avait encore qu'une enceinte.

Un peu plus tard, on aurait repris plus en avant le Front est du château de Kérak en appuyant les ouvrages sur le bord des talus et en rendant ainsi plus raide la pente du glacis appareillé qui vient rendre très difficile l'escalade sur ce côté de la forteresse.
On peut donc penser qu'il y eut au moins deux campagnes : au cours de la seconde, on aurait renforcé le Front est.

Cette hypothèse de deux campagnes est appuyée par le passage suivant de Guillaume de Tyr : «  ... regnante ... Fulcone ... rege tertio, Paganus quidam qui cognominatus est Pincerna, regionis ultra Jordanem dominus, in eodem monte in quo civitas sita fuerat, praesidium fundavit.... Qui vero successerunt ei Mauritius ... nepos ejus et Philippus Neapolitanus, locum praedictum vallo et turribus reddiderunt insigniorem (1). »
1. Guillaume de Tyr, XXII, c. 28 ; page 1124.

L'enceinte du château qui s'étend sur plus de 2 hectares et demi, se dresse à l'extrémité sud de la ville.

Le plan du château affecte la forme d'un trapèze ayant ses deux longs côtés à peu près égaux, à l'est (220 mètres environ) et à l'ouest (240 mètres environ) et le front nord (135 mètres environ) étant plus étendu que celui du sud (85 mètres environ).

Le Front nord fait face à la ville, dont il est séparé par un fossé large de 20 à 25 mètres ; il était, selon Ibn al Athir, profond de 60 coudées (2), soit une trentaine de mètres (3). Une très haute muraille domine ce fossé. C'est sur ce front nord que se trouvait l'entrée de la forteresse.
2. Ibn al Athir, Kamel Allewaryk, pages 666-667.
3. Il n'a plus aujourd'hui que quelques mètres de profondeur.


Nous avons dit qu'au sud on avait coupé, par une large et profonde tranchée, la langue de terre qui réunissait l'assiette du château à l'éminence Oumm et Teladje ; un énorme donjon reconstruit par les Musulmans occupe ce front. Au pied du donjon s'ouvre un grand réservoir d'eau, de forme rectangulaire ce que les Francs appelaient un Berquil, à l'imitation du terme Birket des Arabes (1).
1. Ce Berquil est designé aujourd'hui sous le nom de Birket Nassar.

Le Front est, se dresse au-dessus de la vallée de l'Ouadi es Sitt, au-delà de laquelle s'élèvent les collines que franchit la route venant d'Amman ; de ce côté le terrain qui descend en pente raide au pied de l'enceinte, est recouvert de hauts glacis appareillés, rendant l'escalade presque impossible.

L'aspect du Front ouest est tout différent : il se divise en deux paliers et est muni d'une double enceinte, l'enceinte extérieure étant en contrebas de l'autre. Les murailles de ces deux enceintes enferment une Basse-Cour, longue et étroite, qui occupe (environ 230 mètres de long et 20 mètres de large), toute l'étendue du Front ouest.

Cette disposition assez rare, se retrouve aux châteaux de Beaufort et de Bourzey. Dans ces deux châteaux, comme à Kérak, la Basse-Cour est en contre-bas de la partie principale de la Place et borde celle-ci sur un de ses plus longs côtés. Un chemin longe la muraille extérieure de ce Front ouest, le terrain descend ensuite assez rapidement vers l'Ouadi el Frandji, mais en pente moins raide que sur l'autre Front. Au-delà, s'étend la vaste plaine qui sépare Kérak de la Mer Morte.

Le Front Nord

— Le mur dominant le fossé au nord, face à la ville, est composé d'énormes blocs non taillés (2). Ce mur puissant, percé d'archères, est flanqué à ses extrémités de deux saillants ; dans l'épaisseur de celui de l'est, de forme irrégulière, se trouvait ouvrant sur la face ouest du saillant, une poterne, aujourd'hui presque entièrement masquée, surmontée d'un arc brisé.
2. L'état uniforme et de bonne conservation de cette muraille ne garde aucune trace des rudes sièges de 1183 et de 1184 où Saladin dressa des mangonneaux contre ce Front. La salle basse que ferme cette muraille paraissant bien être l'œuvre des Francs on peut supposer que cette partie de la construction fut l'objet d'une réfection après 1184. Mais peut-être aussi y eut-il une reprise du parement à l'époque arabe ?

Cette poterne devait être la principale entrée de la forteresse (1) et peut-être l'entrée unique, si l'on ne tient pas compte d'étroites issues secrètes comme on en trouve dans certains châteaux des Croisés. Devant cette porte, on voit une assez forte avancée du roc dans le fossé qui devait former la base du pont franchissant le fossé et reliant la forteresse à la ville.
1. On pénètre aujourd'hui dans le château par une porte percée à l'extrémité ouest du fossé dans un saillant de construction récente et l'on ne peut savoir quelles étaient en cet endroit les dispositions de la construction franque.

Il est question de ce pont dans le récit du siège de Kérak en 1183. Si l'on suppose qu'on a franchi cette ancienne poterne franque, aujourd'hui condamnée, on se trouve dans un étroit réduit défendu par une archère ; une petite porte mène dans un autre réduit encore plus restreint, puis à droite, une troisième porte conduit dans une longue salle qui borde le fossé. Ces deux réduits ont pour but d'empêcher l'irruption dans le château, d'une troupe nombreuse au cas où l'assiégeant aurait forcé la poterne d'entrée.

La longue salle, dans laquelle on a pénétré, est voûtée de blocage en berceau plein cintre, avec des doubleaux, bien appareillés ; dix archères la défendent. La construction de cette salle paraît avoir été reprise à son extrémité ouest. Un escalier percé dans la muraille qui domine le fossé monte à une salle haute, analogue à la salle inférieure et défendue par neuf archères dont une située au-dessus de la poterne. Cette salle paraît avoir été refaite à l'époque arabe.
En sortant de la salle basse, on accède à la Cour supérieure dont nous parlerons plus loin.

Le Front Est

Kerark - Front Est
Kerark - Front Est - image: O.KIRK

— Le Front est a presque entièrement conservé son architecture du temps des Francs, les réfections dues aux Arabes y sont peu importantes. Il se compose de 4 tours rectangulaires présentant des fronts larges de (Tour 1, à l'angle nord-est) 14 mètres, (Tour 2) 9 mètre, (Tour 3) 14 mètres, (Tour 4) 11 mètres ; ces tours sont séparées par des courtines longues de (courtine 1-2) 22 mètres, (courtine 2-3), 52 mètres, (courtine 3-4) 35 mètres.
Le tracé de ce front n'allant pas absolument en ligne droite, la saillie de chaque tour sur les courtines n'est pas la même des deux côtés ; cette saillie varie de 3 à 7 mètres. L'épaisseur des murs des tours et des courtines varie de 1 mètres 50 à 2 mètres.

La Tour 1 était en partie démolie lors du passage du duc de Luynes en 1864. Lors du tremblement de terre de 1927, tout le mur du front de cette tour s'est effondré, laissant béant l'intérieur de la tour où apparaissent les restes de trois étages voûtés en berceau.
Le sommet de la Tour 1 fut restauré par les Arabes après la conquête. On peut voir nettement, la trace de cette restauration et la différence notable entre l'appareil franc (rouge et noir) à blocs mal équarris et, au-dessus, sept assises de pierres grises d'un appareil plus grand et à bossages (1) qui caractérise l'œuvre musulmane du moyen âge à Kérak.
1. Le même appareil se remarque à la base de l'angle sud de la Tour marquant ici une autre restauration arabe.

La Tour 1 est en communication par des portes et des couloirs aveç les deux étages de salles longeant le fossé du nord.
En direction du sud, la Tour 1 communique également avec les salles bordant la courtine 1-2. Ces deux salles superposées, bien conservées, se prolongent au-delà de la Tour 2. La salle basse est défendue par trois archères, la salle haute par quatre archères ; une cinquième archère ouvre sur la courtine 2-3.

La Tour 2, pleine à sa base, possède à la hauteur de la salle haute de la courtine 1-2, une salle défendue par deux archères, l'une à l'est, l'autre au sud. La courtine 2-3 est en grande partie effondrée.
C'est à l'angle nord de La Tour, que commence le glacis qui couvre environ 35 mètres de la pente et occupe una longueur d'une centaine de mètres sur le Front est.

La Tour 3 possède deux petites salles côte à côte, réunies par un couloir ; elles sont défendues chacune par deux archères, soit quatre archères, une au nord, deux à l'est, une au sud.
La courtine 3-4 est défendue par six archères.
De la Tour 4, il ne reste que la base.

On atteint ensuite une courtine qui prolonge sur ce Front le Donjon, arabe et qui fait partie intégrante de ce monument ; cette courtine est défendue par cinq archères, précédées de niches en arc brisé, ouvrant directement sur la Cour supérieure.
Avant: de parler du Donjon, nous signalerons encore sur le Front est, au-dessous du glacis, un vestige de l'enceinte franque ; c'est un angle de muraille qui se dresse à l'angle sud-est de la forteresse.
Les Arabes ont donc respecté l'ancienne enceinte franque qui devait ici servir de chemise au Donjon ; celui-ci se dresse à une dizaine de mètres derrière cette chemise.

Le Front Sud

Château de Kérak
Château de Kérak. Front Sud de l'intérieur - Sources image

— Le glacis du Front est continue sur le Front sud. On trouve donc sous le Donjon, d'abord quelques traces de la muraille d'enceinte franque, puis le roc brut dangereux pour l'escalade, puis sur une courte étendue, un glacis appareillé, puis le Grand Berquil (Birket Nassar), vaste réservoir rectangulaire (55 mètres sur 12 à 20 mètres), fermé par trois murs bas d'appareil franc, destiné à l'approvisionnement d'eau de la garnison. On en voit d'analogues dans plusieurs châteaux francs (1).
1. Le Grand Berquil du Crac des Chevaliers se trouve aussi au pied du donjon, mais il est enferme entre les deux enceintes. En général le Berquil se trouvait en dehors de l'enceinte de la forteresse, car à l'intérieur de l'enceinte il aurait occupé trop de place. Parfois il se trouvait au pied même des ouvrages et recueillait ainsi par des canalisations l'eau des terrasses : Kérak, Beaufort, Akkar. Parfois il se trouvait à une petite distance de l'enceinte : Margat, Subeibe, le Toron. Voyez sur les Berquïls : Paul Deschamps, L'architecture militaire des Croisés en Syrie ; l'approvisionnement de l'eau, dans Revue de l'art, tome LXII, 1932, page 163 et suivantes.
Outre ce Berquil extérieur qui n'était guère praticable qu'en temps de paix, la garnison franque de Kérak avait des citernes qui lui permettaient de soutenir un long siège. Ces citernes étaient alimentées par les eaux de pluie recueillies sur les terrasses. Il est possible qu'elles le fussent aussi par une longue canalisation souterraine amenant l'eau d'une source se trouvant sous l'éminence d'Oumm et Teladje ; c'est ce que nous a dit M. l'abbé Apodia, curé latin de Kérak. Et nous retrouvons cette tradition dans l'ouvrage du duc de Luynes, tome II par Mauss et Sauvaire, page 124 : « nos guides nous ont fait visiter une longue galerie souterraine creusée dans le flanc de Teladje.... elle s'étend fort loin et aboutit à une source ; ce souterrain s'étendait parait-il jusque sous le château. » D'autre part il est noté un peu plus loin que l'un des grands berquïls de la ville (Birket el Hedjab) était autrefois alimenté par l'eau du Birket Nassar.

Une photographie de M. Sauvaire faite en 1864, montre que le mur sud de ce Berquil était muni de bretèches (2) au-dessus du fossé large d'une trentaine de mètres qui sépare le Berquil de l'éminencel Oumm et Teladje, située en face du Donjon.
2. Voyage du duc de Luynes, Atlas, planche 8.

Ce fossé est fermé à l'ouest par une muraille, à l'est par une étroite bande de roc. Ainsi enfermé, le fossé pouvait, servir de déversoir au Berquil et constituer un Berquil inférieur recueillant aussi l'eau.

L'étroite bande de roc, dont il vient d'être question, fermant le fossé à l'est, pouvait servir de chemin pour un piéton et donner ainsi accès à la forteresse du côté du sud ; à l'est du Berquil, le roc est coupé par deux entailles entre lesquelles se trouve une pile rocheuse ; cette pile devait réunir les éléments d'un pont facile à couper en cas de siège.

Au flanc ouest du Donjon comme au flanc est, on voit des vestiges de l'ancienne enceinte franque. Le Front sud continue au-delà du Donjon par une muraille fermant une salle, L'ouvrage, franc dans sa partie basse, a été repris par les Arabes. Une bretèche intacte, qui est certainement une œuvre arabe, se voit au-dessus du mur ouest du Berquil. Un peu plus loin la muraille fait un retrait et dans ce retrait s'ouvre une poterne regardant l'ouest.

Après ce retrait, un autre mur termine le Front sud et on arrive à l'angle sud-ouest de la forteresse. Ce Front ouest qui ferme l'enceinte extérieure de la Basse-Cour est presque entièrement dû aux Arabes, mais il faut observer tout de suite après l'angle sud-ouest un talus en appareil franc qui prouve que le tracé de la forteresse franque a été conservé par les Arabes et par conséquent que le château construit par les Francs possédait aussi une Basse-Cour. Un peu plus loin, les premières assises de la courtine sont encore dans ce même appareil franc.
Nous examinerons le Front ouest plus loin, en étudiant la Basse-Cour.

La cour supérieure

Château de Kérak
Cour supérieure du château de Kérak

— Son sol est légèrement plus élevé au nord qu'au sud. Elle a 180 mètres de long, elle va en se rétrécissant du nord au sud, ayant 75 mètres de large au nord et 36 mètres au sud. Cette cour est fermée au nord par la salle qui borde le fossé séparant le château de la ville, au sud par le Donjon, à l'est par les Tours 1 à 4 et les courtines qui les joignent, à l'ouest par les ouvrages qui dominent la Basse-Cour.
On voit, à peu près au milieu de la Cour supérieure, la ruine de la Chapelle demi-souterraine. Sa voûte en berceau plein cintre est presque complètement effondrée. C'était un modeste édifice roman avec une abside en hémicycle où ouvrait une baie en forme d'archère. Tristram (1) signale que la nef était éclairée par quatre étroites fenêtres hautes. Cette chapelle était décorée de peintures dont il restait encore quelques vestiges au siècle dernier (2). Un escalier, dont il ne reste aucune trace, montait au flanc de cette chapelle.
1. Tristram, The Land of Moab, Londres, 1874, page 77.
2. Voyage d'exploration à la Mer Morte (en 1864) .... du duc de Luynes, Paris, 1874-1877 ; tome II, par Mauss et Sauvaire, description de Kérak, pages 106-129. On voyait encore la trace d'une tête nimbée.
— Même observation de Tristram, ouvrage cité.
— En 1929 je n'ai plus trouvé que quelques centimètres d'enduit avec les vestiges très effacés de peintures décoratives.
— P. de Saulcy (Voyage autour de la Mer Morte..., Paris, 1853, tome I, page 376 et Atlas, planche L) signale que dans la maçonnerie des murs de la chapelle étaient enclavés quelques morceaux de sculpture provenant de monuments antiques. Ils ne s'y trouvaient plus en 1929.


Le sol de la cour est percé d'une série d'orifices ronds d'environ 2 mètres de diamètre, au nombre de 13 ou davantage, qui aèrent et éclairent des salles basses placées sous cette terrasse que forme la Cour supérieure. Ces salles, dont M. Anus a dressé le plan pour la première fois, sont en grande partie comblées de pierres, de gravas et d'amas de terre. Nous y avons trouvé des sculptures paraissant dater de l'époque byzantine : dans un couloir près de la Tour 1, un haut relief représentant un buste d'homme et dans une salle une série de grandes rosaces en relief.
Le château se trouve donc sur les ruines d'une antique construction, à moins qu'on ait remployé de vieux matériaux pris à la ville.
Dans ce sous-sol, vers le nord, se trouve un Four, paraissant appartenir à l'époque franque.

Entre la Chapelle et le Donjon, s'ouvre un orifice beaucoup plus grand que ceux dont nous venons de parler : il est large de 36 mètres carrés. C'est le haut d'une petite cour à ciel ouvert au niveau du sous-sol. Cette cour est encadrée par des salles qui devaient constituer le Logis du seigneur de Kérak et de sa famille. Un escalier au nord, descendant de la Cour supérieure, puis une porte permettent d'accéder à ce Logis.

Le Donjon

Château de Kérak
Château de Kérak, le Donjon - Sources: Adeeb Atwan

— La longue et haute muraille du Donjon arabe ferme complètement la Cour supérieure au sud. Cette muraille à une longueur de 36 mètres ; elle est prolongée en retour d'équerre à l'est par une muraille longue de 17 mètres, munie de cinq niches ouvrant sur des archères ; au-dessus de ces niches se trouve un chemin de ronde avec parapet crénelé.

De l'extérieur, le Donjon présente un front de 25 mètres, flanqué de deux pans coupés de 17 mètres à l'est et de 11 mètres à l'ouest.

Ce monument se compose, au-dessus de la salle inférieure, de quatre étages. Cette salle inférieure communique avec les salles en sous-sol auxquelles la Cour supérieure sert de terrasse. Quatre archères, deux percées dans le front de l'ouvrage et une dans chaque pan coupé, défendent la salle inférieure du Donjon. La muraille que traversent ces archères a 6 mètres 50 d'épaisseur.

Au-dessus, se trouve une autre salle défendue par 7 archères : 3 sur le front de l'ouvrage et 2 sur chaque pan coupé. On pénètre dans cette salle, à gauche, par une porte située au niveau de la Cour supérieure. A gauche de cette porte est un escalier qui monte à une première terrasse. On trouve là 5 niches aveugles percées dans un mur qui soutient une deuxième terrasse.
Dans la 5e niche à droite, une porte ouvre sur un escalier intérieur qui mène à cette deuxième terrasse.
Celle-ci borde 4 niches, et deux autres niches qui sont construites dans le pan coupé de gauche (est) ; ces 6 niches encadrent autant d'archères.
On arrive à une troisième terrasse constituant le quatrième étage du Donjon ; un parapet crénelé où sont percées 5 archères, borde ce dernier étage.

Ainsi, de l'extérieur de la forteresse, on constate que le front principal du Donjon est défendu par 4 rangées d'archères : la 1 première et la 2 rangées (2 et 3 archères) ouvrent sur les deux salles superposées ; la 3e rangée (4 archères) ouvre sur les 4 niches situées sur la 2e terrasse, la 4e rangée (5 archères) est celle du crénelage.
Toutes ces archères alternent, c'est-à-dire que les archères de deux rangées successives ne sont pas percées dans la même verticale.
Entre la 2e et la 3e rangée d'archères est gravée sur deux assises de pierres, une longue inscription arabe qui occupe presque complètement le front de l'ouvrage.

Château de Kérak
Château de Kérak - Sources: Jo World Mapz

Le Donjon est une œuvre complètement arabe.

La Basse-Cour

Château de Kérak
Château de Kérak, Basse Cour

La Basse-Cour présente aussi une œuvre, sinon entièrement arabe, tout au moins due en très grande partie aux Musulmans.
Ici le château possède réellement deux enceintes : l'enceinte intérieure qui ferme la Cour supérieure et domine de très haut la Basse-Cour, et l'enceinte extérieure.

Cette enceinte intérieure est franque, mais les Arabes l'ont renforcée de deux saillants. L'œuvre franque apparaît ici très misérable. La muraille a deux mètres d'épaisseur et l'on trouve de place en place de faibles redans ayant à peine 1 mètre 50 d'épaisseur (1). Cependant des saillants plus importants devaient exister comme celui dans le prolongement duquel les Musulmans ont appliqué leur principal ouvrage de cette enceinte intérieure (2). Ce saillant franc est pourvu d'un talus.
1. Voir l'un de ces redans, en haut de l'escalier, un autre au pied du donjon : ce même redan apparaît à droite.
2. Voir entre les 2 grands saillants arabes, et à droite, le premier des deux talus.


Si l'on entre dans la Basse-Cour par l'entrée moderne du château (à l'extrémité ouest du fossé de la ville), et si on longe cette enceinte intérieure, on trouve d'abord un saillant arabe et une courtine dont, sauf les premières assises de base qui sont franques, la construction est arabe avec deux rangées d'archères.

On trouve ensuite un escalier qui descend de la cour supérieure, puis la courtine franque avec un redan, puis l'important saillant arabe muni d'un talus, dont on vient de parler. Dans la partie haute de ce saillant, on voit des corbeaux qui servaient de base à une bretèche. Cette bretèche défendait l'escalier qui monte des salles placées sous la Basse-Cour pour déboucher au milieu de celle-ci. Dans le prolongement de ce saillant arabe, au sud, se trouve le saillant franc et l'on reconnaît le collage de l'ouvrage arabe contre la construction antérieure.

Un peu plus loin est un autre saillant arabe, celui-ci sans talus. Après un espace où la muraille est effondrée, on voit se dressant au-dessus du roc, très haut en cet endroit, la courtine franque qui vient s'appliquer contre le pan coupé du Donjon arabe. C'est un élément de la Chemise du Donjon dont nous avons parlé ci-dessus.

Outre l'édicule, situé au milieu de la Basse-Cour, qui surmonte l'escalier allant vers les salles basses, on voit dans cette Basse-Cour six orifices circulaires, analogues à ceux de la Cour supérieure.

L'un deux est très grand : il mesure sept mètres de diamètre. Cet orifice forme le sommet d'une couronne de pierre soutenue par des pendentifs bandés entre quatre arcs brisés. L'emplacement où s'ouvrent ces arcs sépare les deux longues salles qui bordent l'enceinte extérieure.

La Basse-Cour est fermée à l'ouest par les parties hautes de l'enceinte extérieure ; on voit une muraille à deux étages, l'étage inférieur étant percé de nombreuses niches où s'ouvrent des archères, l'étage supérieur étant constitué par un chemin de ronde avec parapet crénelé.
Cette ligne de niches qui bordent la Basse-Cour est coupée par le grand saillant arabe du Front ouest (vue extérieure et vue intérieure).

On pénètre de la Basse-Cour dans la salle de ce Saillant arabe par une porte à linteau droit et l'on se trouve dans une salle défendue par six archères, quatre ouvrant sur le front de l'ouvrage et une sur chaque face latérale. Si, revenant dans la Basse-Cour, nous examinons cette série de niches qui donnent un aspect si curieux à cette partie de la forteresse de Kérak, nous comptons 3 niches à gauche, c'est-à-dire au sud de l'entrée du saillant 7 et seize à droite de cette entrée.

Le sol montant du sud au nord, on trouve, après la 16e niche, un étage supplémentaire formé d'une salle longue de 35 mètres, ouvrant par une porte sur la Basse-Cour ; cette salle est surmontée d'une terrasse avec cinq niches analogues aux précédentes et munies comme elles d'archères.

Nous avons dit que l'escalier partant du milieu de la Basse-Cour, descendait dans les salles dont le sol de cette Basse-Cour forme la terrasse. Ces salles, larges de 8 mètres, sont voûtées en berceau brisé ; elles sont séparées, l'une au sud longue de 37 mètres, l'autre au nord longue de 50 mètres, par l'emplacement qu'éclaire le grand orifice de 7 mètres de diamètre dont il a été question plus haut. Les quatre arcs qui soutiennent cette espèce de coupole sans calotte ouvrent sur quatre espaces carrés qui donnent à l'ensemble un plan cruciforme.

Dans le bras nord de la croix est percé un couloir qui descend à l'ouest vers une grande Poterne constituant la principale entrée de la première enceinte. Onze archères défendaient cet étage inférieur de la courtine.

On a vu que la salle du nord, longue de 80 mètres, était surmontée, à son extrémité vers le nord, d'une salle longue de 35 mètres, de niveau avec la Basse-Cour. Ces deux salles superposées sont fermées par un mur au nord, l'enceinte formant là un décrochement. Dans ce mur s'ouvre sur la salle basse une petite poterne. La salle haute est défendue par trois archères à l'ouest, et une archère au nord au-dessus de la poterne. Au niveau de la terrasse est une bretèche surmontant cette archère et la poterne.

Dans les deux salles la dernière archère à l'ouest ouvre dans un local carré auquel on accède par un petit couloir. Ce local, qui doit être une latrine, est voûté d'une élégante coupole arabe.

Le Front-Ouest vu de l'intérieur

— Nous avons signalé qu'à son extrémité sud on voyait un talus en appareil franc ; un peu plus loin, en deux endroits, la base de la courtine sur quelques mètres est en appareil franc. Tout le reste de ce Front est entièrement arabe. Le saillant est un ouvrage important, présentant un Front de 18 mètres de long. On voit sur cet ouvrage, la trace d'une inscription arabe. A la base de la face latérale sud, est percée une petite poterne.

Nous avons dit que l'ouvrage était défendu par 6 archères, dont 4 à l'ouest. Il faut noter une disposition assez curieuse sur deux de ces archères, la 1e et la 4e : on remarque que les pierres du parement bordant leur côté interne, ont une saillie assez importante, ayant pour but de protéger la main des tireurs qui, de ces deux archères, faisaient un tir oblique pour défendre les angles de la Tour.

35 mètres après ce Saillant, on trouve dans la Courtine la grande entrée du Front ouest. Elle est constituée par une très haute Poterne, disposée en léger retrait dans la muraille et surmontée d'un arc brisé avec un assez large mâchicoulis. Après avoir franchi cette Poterne, on atteint un escalier défendu par un large assommoir. Cet escalier franchi, on suit un couloir qui, formant plusieurs détours, passe par l'emplacement circulaire séparant les salles basses, puis atteint l'escalier menant au centre de la Basse-Cour.
Après cette Poterne, la courtine continue sur 85 mètres jusqu'à un décrochement où elle tourne à angle droit pour fermer au nord les salles de la Basse-Cour.

Le Front ouest reprend ensuite pour aboutir à l'angle nord-ouest de la Forteresse vers le Fossé qui la sépare de la Ville. On trouve à cet angle nord-ouest, les restes très mutilés d'un ouvrage carré qui paraît avoir été l'œuvre des Francs.
Tout près, est l'entrée actuelle du château ; cette entrée a été créée à une époque récente.

La ville de Kérak et son enceinte

La ville de Kérak
La ville de Kérak - Sources

— Kérak est aujourd'hui l'une des plus importantes villes de l'Etat indépendant de Transjordanie. Sa population est de plus de 10.000 habitants, dont 200 chrétiens. Kérak est le centre d'une mission latine Transjordanie, composée de plusieurs prêtres dispersés sur un territoire très étendu. Le chef de cette mission est le curé latin de Kérak (1).
1. En 1929, la cure était occupée par un prêtre italien, M. l'abbé Apodia et c'est chez lui que nous avons reçu, M. F. Anus et moi, la plus accueillante hospitalité pendant les deux semaines d'avril 1929 que nous avons passées à Kérak.

La ville de Kérak remonte à la plus haute antiquité. Il en est maintes fois question dans la Bible (2) où elle est désignée sous les noms de Kir Moab ou Kir Hareseth. C'est de Kérak que partit Ruth la Moabite pour se rendre à Bethléem où elle devait épouser Booz, ancêtre de David. C'est à Kérak que David amena ses parents pour les mettre à l'abri des persécutions de Saül. Mesa, roi de Moab, s'enferma dans sa forteresse et tint tête aux assauts conjugués de Joram, roi d'Israël et de Josaphat, roi de Juda. Isaïe et Jérémie parlent de Kérak dans leurs prophéties.
2. Voir pour plus de détails, le P. Meistermann, Guide du Nil au Jourdain par le Sinaï et Pétra, Paris, Picard, 1909, pages 252-259.

A l'époque de la domination grecque, ce fut une cité florissante sous le nom de Χαραχυωδἁ et le siège d'un évêché dès le Ve siècle.
Kérak figure sur la célèbre carte en mosaïque de Madaba.

La mosaïque de Madaba
La mosaïque de Madaba - Sources

mosaïque de Madaba
Vous pouvez voir une reconstitution de cette mosaïque

mosaïque de Madaba
La mosaïque de Madaba - Sources: Jean Dif

Il reste encore épars dans la ville quelques vestiges des diverses civilisations qui s'y sont succédé : nous avons trouvé, remonté dans le mur d'une maison moderne, un bas-relief de haute époque en pierre noire, représentant l'arrière-train d'un lion (?)
On a signalé aussi deux salles d'un bain romain avec les fragments d'un dallage de marbre, et, à l'entrée d'une maison, une magnifique architrave romaine.
Enfin nous avons retrouvé, conservé dans un mur voisin de la chapelle de la mission latine de Kérak, le petit tympan d'une stèle funéraire, orné d'un bas-relief, représentant deux colombes inclinées au pied d'une croix pattée. Nous avons aussi trouvé dans la ville, une inscription funéraire grecque, portant une date correspondant à l'an 661 de notre ère (1).
1. Ces deux documents ont été publiés par le P. Barrois, dans la Revue Biblique, octobre 1930, Mélanges.

D'après un document arabe du XIVe siècle (2), Kérak aurait été tout d'abord occupé par des moines, puis des chrétiens s'installèrent auprès d'eux et quand les Francs arrivèrent dans le pays, ils trouvèrent là une agglomération importante ; ils entourèrent la ville d'une enceinte avant 1142, date où l'on entreprit la construction du château.
En 1840, Ibrahim Pacha bombarda la ville et démantela une partie des remparts.
2. Voici le passage du Masâlïk el abçar publié par Gaudefroy-Demombynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks, page 126 : « Al Karak... Ville de construction récente ; fut un couvent habité par des moines dont le nombre s'accrut et qui augmentèrent les habitations. Des chrétiens vinrent habiter auprès d'eux ; des souqs s'y installèrent pour eux et ils y trouvèrent les provisions en abondance. Les Francs vinrent y demeurer et l'entourèrent de murailles qui en firent une ville considérable. Puis ils y construisirent une forteresse solide aux défenses des plus puissantes et des plus fortes. » Voyez ci-dessus, page 46, n. 4, l'hypothèse des foires qui se seraient tenues à Kérak au temps des Francs.

Pendant le cours du XIXe siècle, quelques archéologues s'aventurèrent à Kérak : Burckhardt en 1811, Irby et Mangles en 1818, y passèrent. Le capitaine américain Lynch en 1848, F. de Saulcy en 1851 (3), la mission du duc de Luynes en 1864, l'anglais Tristram en 1872, furent indignement maltraités par le scheik Midjely et les habitants de Kérak, alors renommés pour leur fanatisme et leur rapacité. Tous furent rançonnés pour pouvoir pénétrer dans le château. F. de Saulcy dut à son sang-froid de ne pas être massacré avec ses compagnons. Tristram (4) et ceux qui l'accompagnaient furent quelque temps retenus prisonniers. Les moins éprouvés furent Mauss et Sauvaire, compagnons du duc de Luynes (5), qui purent rester à Kérak quatorze jours et lever un plan sommaire de la ville et du château. Cependant il y eut à leur sujet, entre les habitants, un combat armé au cours duquel le sang coula.
Cette période héroïque n'est plus qu'un souvenir. Pour assurer la sécurité des voyageurs, le gouvernement turc plaça une garnison dans cette ville turbulente en 1893. Aujourd'hui, la police transjordanienne commandée par les officiers anglais, laisse toute latitude aux voyageurs pour visiter la vieille forteresse élevée par les Croisés (6).
3. F. de Saulcy, Voyage autour de la Mer Morte et dans les terres bibliques, Paris, 1853, tome I et II, Relation du voyage et un Atlas. Sur Kérak, tome I, pages 355-384. Atlas, planches XX et L.
4. H. B. Tristram, The Land of Moab, Londres, 1874, pages 70-97.
5. Voyage d'exploration à la Morte, à Petra et sur la rive gauche du Jourdain, par M. le duc de Luynes. Œuvre posthume publiée par ses petits-fils sous la direction de M. le comte de Vogüé. Paris, 1874, 4 volumes dont 1 atlas. Sur Kérak, tome I, page 100 et suivantes. Tome II, Voyage de Jérusalem à Kérak et à Chaubak par MM. Mauss et Sauvaire, page 107 et suivantes.

6. Grâce à un laissez-passer du colonel Cook, résidant à Amman, nous avons eu, M. Anus et moi, toutes facilités pour faire un examen approfondi et dresser un Plan de la forteresse. Pendant notre séjour, la petite armée transjordanienne vint manœuvrer à Kérak et campa dans le château.

Les Entrées de la ville

— On pénètre dans la ville de Kérak par des tunnels creusés dans le roc. L'un d'eux se trouve au sud, à proximité de la route qui donne aujourd'hui accès à la ville.
Un autre sur le versant ouest se trouve près de la pointe nord de la ville à proximité de l'ouvrage dit « Tour de Beibars » dont il sera question plus loin. Ce tunnel a 80 pas de long. On y accède par une porte en arc brisé, surmontée d'un cartouche rectangulaire, qui contenait une inscription arabe aujourd'hui buchée. Mauss et Sauvaire en 1864, la trouvèrent mutilée, mais on y pouvait encore lire la date de 1227 (1). Le tunnel est coudé; à peu près en son milieu, il est éclairé par un trou circulaire, une cheminée percée dans le rocher.
1. Voyage du duc de Luynes, tome II, par Mauss et Sauvaire, page 106 et texte de l'inscription page 206. Sur la porte du souterrain qui conduit dans la ville, inscription gravée sur une pierre avec encadrement, 4 lignes : « Cette porte bénie a été construite du temps [de notre maître le sultan el Malek] el Mo'addham... Charaf eddounia wa Eddin Ysa, fils du roi [el Malek el Adel] Seif eddin et sous le gouvernement de l'émir Chams eddin Sonqor el Ma'addhamy. Elle fut achevée l'an 624. » (1227). Le P. Meistermann (ouvrage cité) signale un 3e tunnel à 500 pas plus loin près du Birket el Hedjab.

L'enceinte de la ville de Kérak garde encore des traces nombreuses de l'œuvre des Francs. C'est toujours l'appareil de pierre très dure, rouge et noire, non taillée, prise au roc, qui permet de distinguer le travail des Croisés des réfections et des constructions ajoutées par les Musulmans qui ont employé un calcaire gris.

Quelques saillants carrés sont disposés en avant des murs de l'enceinte. Les Arabes ont construit trois ouvrages particulièrement importants: Deux au sud:
Dont l'une appelé Bordj el Banawy, c'est une tour ronde (2), portant une inscription encadrée par les lions de Beibars.

Château de Kérak
Château de Kérak, lions de Beibars - (Sources)

L'autre, carré, est muni d'un talus et surmonté d'une galerie de mâchicoulis très mutilée.
2. Texte de l'inscription dans Voyage du duc de Luynes, tome II, par Mauss et Sauvaire, nº 21, page 205.

Le troisième ouvrage occupe une position analogue à la forteresse à l'autre extrémité de la ville, c'est-à-dire au nord. Il défend l'isthme, qui de ce côté, réunit le plateau, formant l'assiette de la cité, à la chaîne montagneuse de Moab.
C'est une construction massive de dispositions analogues à celles du Donjon, qui forme une sorte de Tour « ouverte à la gorge », composée d'un Front principal avec deux pans coupés (3).
3. Il faut observer qu'ici les deux pans coupés ne sont pas parallèles : l'un, celui de gauche, à l'ouest, est presque à angle droit ; celui de droite s'écarte sensiblement de la perpendiculaire pour former avec le mur médian un angle obtus.

Le Front principal a près de 40 mètres de long et l'épaisseur de l'ouvrage est de 8 mètres environ.
Les murs latéraux étaient originairement plus élevés que la partie centrale et Tristram les trouva encore ainsi en 1872 (4) ; aujourd'hui tout le couronnement est rasé.
4. Photos de cet ouvrage faites en 1864 alors que la partie haute de la construction subsistait encore, dans Voyage du duc de Luynes, Atlas, planches 11, 12, 13.
— Voyez aussi Tristram, ouvrage cité, figure page 74.


Sur la face intérieure du mur médian, court une longue inscription faisant honneur de cet édifice au sultan Beibars (5) d'où le nom de TOUR DE BEIBARS (Bordj ez Zaher) qu'on lui donne encore. Les deux lions rampants qui encadraient cette inscription, comme tant d'autres qui furent gravés sur les monuments élevés par ordre de ce conquérant, se trouvent aujourd'hui à l'entrée de l'hôpital de la ville de Kérak.
5. Texte de l'inscription dans Voyage du duc de Luynes, tome II, par Mauss et Sauvaire, nº 17, page 199.

Cet ouvrage avait trois étages défendus par des archères. A l'étage inférieur, un couloir parlant de l'extrémité des pans coupés, circule sur les trois côtés de l'ouvrage et forme une galerie voûtée défendue par 1 archères, soit 2 sur le mur latéral de gauche, 5 sur le mur médian, 3 sur le mur latéral de droite.

Au-dessus, se trouvait une terrasse bordée de niches en arc brisé, ouvrant sur des archères avec une disposition tout à fait identique à celle que nous voyons au donjon. Toute cette partie haute de l'ouvrage a disparu depuis le passage de Tristram.

Il y avait encore, voici quelques années, dans le quartier chrétien (en Nasara), sur la grande place de la ville, Base une mosquée en ruines, où le P. Meistermann voyait une ancienne église des Croisés, très probablement la cathédrale de l'archevêque latin de Kérak (6). Il notait qu'il restait encore un portail en tiers-point avec des symboles chrétiens, et que des piliers étaient encore debout avec quelques arcades. Il ne restait plus en 1929 que l'emplacement de cette basilique qui avait été complètement rasée. Nous n'avons trouvé en place que quelques bases présentant le profil ci-contre, caractéristique de ce qu'on faisait en France dans la première moitié du XIIe siècle.
6. Le F. Meistermann, ouvrage cité. D'après le renseignement que nous a fourni M. l'abbé Apodia cette cathédrale était dédiée à Saint Jean.
Voyez aussi Enlart, Les Monuments des Croisés dans le royaume de Jérusalem, tome II, pages 314-315.


Ce simple détail suffit pour nous assurer que l'architecte de cette cathédrale était français.


Figure 5. — Base d'une colonne de la cathédrale de Kérak.



Tout près de là, se trouve une église de rite grec qui, elle aussi, a pu être construite par les Croisés.

On trouve dans la ville de vastes réservoirs (Berquils) en plan incliné, qui sont entourés de petits murs, ayant pour but de conserver longtemps l'eau pendant la saison des pluies pour avoir un sol humide favorable à la culture des légumes. Nous avons trouvé au printemps l'un de ces réservoirs à sec et servant de jardin potager ; c'était là une coutume romaine ou plus ancienne qui a été expliquée par le P. Poidebard (7). Les Francs l'ont adoptée ici, car nous avons observé au moins pour l'un de ces réservoirs, Birket el Hedjab (8), qu'il avait cet appareil qu'on retrouve dans toutes leurs constructions de Kérak.

Sceau de Renaud de Châtillon
Figure 6. — Sceau de Renaud de Châtillon conservé au Cabinet des Médailles.


7. R. P. Poidebard, La trace de Rome dans le désert de Syrie, Paris, 1934, pages 170-191.
8. Ce réservoir a 70 mètres sur 40 mètres.


D'autre part, une tradition voudrait que ce réservoir du côté de l'ouest, ait été alimenté autrefois par l'eau du Grand Berquil qui se trouve au sud du château, au pied du donjon (Birket Nassar), et que le Berquil proche de la tour de Beibars à la pointe nord de la ville, recevait l'eau de l'Aïn Frandji (la source des Francs), par un canal percé dans le flanc ouest de la colline de Kérak (9).
9. Voyage du duc de Luynes, tome II, page 123.
Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes — Kérak

1. Les Romains appelaient cette région la Palestina salutaris.
2. Les documents occidentaux appellent ce château LE CRAC OU LE CRAC DE MONTREAL ou PETRA DESERTI ou CIVITAS PETRACENSIS. Le terme KERAK ou KARAK vient d'un mot araméen KARK (A) qui veut dire forteresse, dont les Francs ont fait CRAC.
Ce château est souvent désigné sous le nom de CRAC DE MONTREAL OU CRAC DE MONT ROYAL, sans doute pour le distinguer du château de Syrie que les Francs nommaient le CRAC DE L'OSPITAL et que nous appelons aujourd'hui le CRAC DES CHEVALIERS.
Cette désignation CRAC DE MONTREAL fut adoptée à cause du voisinage de KERAK avec le château de MONTREAL construit quelques années auparavant.
Les auteurs modernes font généralement là-dessus une confusion et attribuent à tort au château de MONTREAL les renseignements fournis sous la désignation CRAC DE MONTREAL (Voyez Paul Deschamps, Les deux Cracs des Croisés, dans Journal Asiatique juillet-septembre 1937, pages 494.-500).
Il est curieux de remarquer que les chroniqueurs arabes du moyen-âge qui donnent à MONTREAL le nom d'ESH SHOBAK ont fait exactement comme les Latins : ils désignent KERAK tantôt sous son nom seul, tantôt sous le nom de KERAK ESH SHOBAK, ce qui correspond à CRAC DE MONTREAL.
Qalqachandi dit nettement : « EL KARAK, connu sous le nom de KARAK ESH SHOBAK à cause de la proximité de celle-ci. » (Voir Gaudefroy-Demombynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks, Paris, 1923, page 125 et suivantes.).
Quant à la dénomination PETRA DESERTI elle ne vient pas d'une confusion géographique faite par les Francs avec l'antique cité de PETRA qu'ils localisaient fort bien. Mais l'évêque de PETRA, changeant de résidence, avait transféré avec lui le titre de son siège épiscopal ; il le porta d'abord à Rabba et, lorsque les Croisés eurent installé un archevêque à KERAK, celui-ci dut prendre le titre de PETRA, car il avait sous sa juridiction l'ancienne circonscription ecclésiastique de PETRA.
Il avait aussi comme suffragant l'abbé-évêque de Sainte-Catherine du Mont-Sinaï : « Si dit quanz suffraganz a l'arcevesque dou Rabbat : L'arcevesque dou Rabbat, qui est dit de la Pierre dou désert, a un suffragant, l'evesque dou Faran qui ores est au mont Synay »
Historiens des Croisades, Lois, tome I, page 417, Livre de Jean d'Ibelin, ch. CCI. XVI. — Voy. aussi Eubel, Hierarchia catholica medii aevi, I, 349.
— En effet, le seigneur d'Outre Jourdain étendait son autorité, purement nominale il est vrai, sur la presqu'île du mont Sinaï (Voyez Rey, Colonies franques, page 400) et le chroniqueur Ernoul nous dit : est Mons Synaï en la terre le Seignor le Crac » page 68.
— Les Assises de Jérusalem, dans l'énumération des forces du royaume, citent un chevalier du nom de Michel du sinaï. Historiens des Croisades, Lois, tome I, page 425.
— Cette seigneurie, qui comportait en même temps le territoire d'Hébron, devait fournir, pour le service de guerre, au royaume de Jérusalem soixante chevaliers. Historiens des Croisades, Lois. tome I, Livre de Jean d'ibelin, ch. CCLXXI, page 413 : « La seignorie dou Crac et de Mont Real et de Saint Abraham deit LX chevaliers ; la devise : dou Crac et de Mont Real XL chevaliers, de Saint Abraham XX chevaliers.
— Historiens des Croisades, Documents arméniens, tome II, Gestes des Chiprois, page 819, § 520 : « ores vos diray les servises que chascune terre doit faire au reaume quant il est besoing, de chevaliers et de sergans... la seignorie dou Crac de Monreal, LX chevaliers. »
— Voyez aussi Livre de Jean d'ibelin, ch. CCLXIX, page 418 :
— « Si dit quantes baronies il y a ou reiaumes de Jérusalem.
— Il y a ou reiaume de Jérusalem quatre baronies ......
La quarte, ce dient les uns, si est le conté de Triple, et les autres se dient, si est la seignorie dou Crac et de Mont Reau et de Saint Abraham : mais je crois miaus selonc ce que je ais oy dire à ciaus que on teneit as sages, qui devant nos ont esté que le conté de Triple seit miaus la quarte baronie dou reiaume, que ne seit la seignorie dou Crac et de Mont Reau et de Saint Abraham. Et aveuc ce le me semble il plus por deus raisons : que il n'i a nulle des autres baronies dou dit reiaume qui ne deive servise de C chevaliers et qui n'en ait conestable et mareschal, ce que nulles des autres seignories n'a : et le conté de Triple a bient C chevaliers, et si a conestable et mareschau ; ne la seignorie dou Crac et de Mont Reau et de Saint Abraham n'est que de LX chevaliers, ne je n'oys onques dire qu'il y eust conestable ne mareschau ; por quei il ne me semble mie qu'elle seit des quatre baronies. »
3. Léon de Laborde, Voyage de l'Arabie Pétrie (voyage effectué en 1828), Paris, 1830, grand in folio ; sur Aïlat et l'île de Graye, page 48-49, pl. 26-27.
— Rey Colonies franques, page 155 et suivantes.
— A. Musil, Arabia Petraea, II, Edom, première partie, Vienne, page 260 et 305.
— Maspéro et Wiet, Villes d'Egypte dans Mém. publ. par l'Institut français d'arehéol. orientale du Caire, tome 36, page 30.
— Musil, dans Evcyclopédie de l'Islam, I, Aïla, page 214.
— R. page Savignac, Une visite à l'île de Graye, dans Revue Biblique, 1913 Page 588 et suivantes, Photos.
— R. page Savignac, Sur les pistes de Transjardanie méridionale, dans Revue Biblique, 1936, page 235 et suivantes, Plan XII, Photo de l'île de Graye.
— Une gravure de Ruppel, 1822, a été reproduite dans Kammerer, Pétra et la Nabatine, Paris, 1929, plan 136. Pour ces deux forteresses.
4. — R. page Savignac, dans Revue Biblique, 1903, page 114 et suivantes, Photos.
— Musil, Arabia Petraea, II, Edom, première partie, page 59 et suivantess, figure 22-33. plan fig. 27.
— Quarterly of the Department of Antiquities in Palestine, vol. VII (1938), page 14, et Planches XL et XLI.
5. — Martin était seigneur de Taphila en 1177. Rey, Sommaire du Supplément au Lignages d'Outremer, Chartres, 1881, page 15.
— Photos dans Musil, ibidem, page 317, fig. 166.
6. — Voyez plus loin.
7. — On y voit les arasemtents d'un ouvrage fortifié gardant la passe de Namala, à l'ouest d'Ou'aira (Musil, Arabia Petraea, II, Edom, 2e partie, Vienne, 1908, page 220).
— Hormoz fut pris par Malek el Adel en même temps que d'autres places de la Terre oultre le Jourdain. Kamel Altewaryk, Historiens orientaux des Croisades, tome I, page 734.
— Abu Chama, Deux Jardins, Historiens orientaux des Croisades, tome IV, page 382.
8. — SELA est la forme hébraïque de Petra. Le château franc a été identifié avec une ruine dominant le rocher d'el Habis à côté du Théâtre de Pétra. Voyez A. Horsfield, Sela-Petra, the Rock, of Edom and Nabatene, dans The Quarterly of Department of Antiquities in Palestine, vol. VII (1938) pages 1-44 (Voir surtout page 5) carte et Plan I, II, V, XI, XII ; et Journal of Royal Geograpbical Society, 1930, page 379.
— Cependant le page Abel me suggère (d'après Musil, Edom, 1e partie, page 318 et 337 n. 2) qu'on pourrait peut-être aussi penser à QSEIR SELA qui se trouve en un point stratégique important à 30 kilomètres nord-nord-ouest de Montréal. Taphila et Sela figurent dans un texte latin du XIIIe siècle: « Item castrum nobilissimum quod Traphyla dieitur .... Item castra Montis Regalis et Celle .... »
9. Remarquons que Jacques de Vitry, Historia orientalis, III, éditions Bongars, page 1140, parlant des deux châteaux de Kérak et de Montréal, ajoute : « Sunt autem haec duo loca in Arabia sita, septem munitiones firmissimas babentia. » Bien que Jacques de Vitry écrive au début du XIIIe siècle, à une époque où les Croisés ne possédaient plus rien de la Terre oultre le Jourdain, on peut se demander s'il ne fait pas allusion aux sept forteresses qui, avec Kérak et Montréal, avaient gardé ce domaine des Francs, savoir du nord au sud : Ahamant, Taphila, Hormoz, li Vaux Moïse, Sela, Aïlat et la forteresse de l'Île de Graye.
— Guides Bleus : Syrie-Palestine, Irak, Transjordanie (Paris, Hachette, 1932), page 641-646, article par le R. page Abel.
— R. Grousset, Histoire des Croisades..., tome II (Paris, Pion, 1935), tableaux généalogiques à la fin du volume : Maisons de Toron et de Montréal.
10. Toucher de Chartres, Gesta Francorum Jérusalem expugnantium, Livre. II, c. 5
— Historiens occidentaux des Croisades, III, page 380-381, et Abrégé, ibidem, page 523.
— Albert d'Aix, L. VII, c. 41 et 42.
— Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 535-536.
— Voyez aussi Historiens occidentaux des Croisades, V, page 177 et 504-505.
— Cf. Hagenmeyer, Chronol. de la première Croisade, dans Revue de l'Orient latin, tome VIII (1900-1901), page 378-379, nº 520.
— R. Grousset, Histoire des Croisades, I, page 215-216.
11. Ibn al Qalanisi, éditions Gibb, page 81-82. Voyez R. Grousset, tome I, page 250 et 679, et tome II Appendice, page 854-855.
12. Albert d'Aix, X, c. 28-30 ; Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 644.
— Voy. Röhricht, page 68-69.
13. Albert d'Aix, XII, c. 8 ; Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 693.
— Ibn al Qalanisi, page 130131.
— Voyez Grousset, II, page 856-857.
— Guibert de Nogent (Gesta Dei per Francos, Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 262) écrit sous cette date de 1112 : « Eo tempore rex apud Cavas castrum in Arabia situm concesserat. Hoc non valde procul a Sina monte ad regionem tuendam construxerat ; nam et eo usque regnum dilataverat. » Il ne semble pas qu'il faille attacher d'importance à ce passage de Guibert de Nogent qui n'est pas un auteur original et qui écrivait en France d'après différentes sources. Guillaume de Tyr dit explicitement que ce n'est qu'en 1115 que Baudoin entreprit de bâtir une forteresse dans cette contrée.
14. La forteresse se trouve entre le Ouadi al Ruwer et la source Ain Nedjel.
— Voyez R. Grousset, I, page 280-282.
15. — Foucher de Chartres, L. II, c. 55 ; Historiens occidentaux des Croisades, III, page 431 : « [1115]. Eo anno, prufectus est rex Balduinus in Arabiam et aedificavit ibi castrum unum in monticulo quodam situ forti, (variante : quodam, quod repperit situ forti a prisco) non longe a Mari Rubro, sed quasi dierum trium itinere, ab Jherusalem vero quatuor ; et posuit in eo custodes qui patriae illius dominarentur ad utilitatem Christianismi. Quod castrum ob honorificentiam sui Regalem Montent nominari constituit, quia parvo tempore cum pauca gente sed maxima probitate, illud aedificaverat. »
— Guillaume de Tyr, XI, c. 26; Historiens occidentaux des Croisades, I, page 499-500; « [1115]. Per idem tempus, cum adhuc Christianus populus ultra Jordanem non haberet ullum praesidium, cupiens rex in partibus illis regni fines dilatare, proposuit, auctore Domino, in tertia Arabia, quae alio nomine dicitur Syria Sobal, castrum aedificare, cujus habitatores terram subjectam et regno tributariam ab hostium irruptionibus possent protegere. Volens igitur proposito satisfacere, convocatis regni viribus, Mare transit Mortuum et transcursa Arabia secunda, cujus metropolis est Petra, ad tertiam pervenit. Ubi in colle, ad ejus propositum loco satis idoneo, praesidium fundat, situ naturali et artificio valde munitum, in quo post operis consummationem tam equites quam pedites, ampla illis conferens praedia, habitatores locat ; oppidoque, muro, turribus, antemurali et vallo, armis, victu ei machinis diligenter communito, nomen ex regia dignitate deductum ei imposuit, Montem que Regalem, eo quod regem haberet feudatorem appellari praccepit. Est autem praedictus locus commoditates habens faecundi soli, frumenti, vini et olei copias uberes ministrantis ; salubritate simul et amoenitate praecipua singulariter commendabilis, totum adjacentem regionem suae vindicans ditioni. »
16. Albert d'Aix, XII, 21 ; Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 702-3 : « In anno tertio postquam rex Baldewinus nuptias .... celebravit, tempore autumni, ducentis equitibus, quadringentis vero peditibus assumptis, profectus est ad montem Oreb, qui vulgo appellatur Orel, ubi praesidium novum curriculo dierum decem et octo firmavit, ut sic potentius terrant Arabitarum expugnaret, et non ultra mercatoribus hinc et hinc transitus licentia darctur, nisi ex Régis gratia et licentia, vel ullae insidiae aut vires inimicorum subito affuissent, quin cito fidelibus Regis in arce constitutis paterent, et sic eis regia arx impedimento esset. » (C'est en 1113 que le roi avait épousé la princesse Adélaïde de Sicile.)
D'après les textes que nous venons de citer on voit que le château de Baudoin était considérable. Saladin ne put d'ailleurs s'en emparer de vive force et ce n'est qu'après un blocus de vingt mois environ que la garnison fut réduite par la famine.
Le voyageur Thetmar qui le visita en 1217, vingt-huit ans après la prise de Saladin nous dit qu'il avait 3 enceintes : « perveni ad montent qui dicitur Petra latine, gallice Monreal, sarracenice Scobach. In summitate illius montis est situm castrum peroptimum tribus niuris gradatim cinctum et tant firmum quod nunquam vidi firmius et est Soldani Babylonis » [Voyages faits en Terre-Sainte par Thetmar en 1217 .... publié par le Baron de Saint-Genois dans Mémoires de l'Académie royale de Belgique, tome XXVI, page 41]. Observons que Thetmar se trompe en parlant ici de Pétra.
C'est Kérak que les Francs désignaient sous le nom de Petra deserti.
Le P. Savignac a visité à nouveau Montréal en 1932 et a pénétré dans un tunnel qui, par de nombreuses marches, descend profondément jusqu'à des sources souterraines.
L'entrée, dit-il [Revue Biblique, octobre 1932, page 597), est située au sud-ouest de la citadelle, non loin du mur d'enceinte. On descend à l'eau par un escalier tournant large d'un mètre environ... Nous avons compté depuis la porte d'entrée jusqu'à l'eau 365 marches... L'escalier aboutit à deux piscines creusées dans le roc... remplies d'une eau limpide, fraîche et excellente. Vers le milieu de la descente, un arc en tiers point, et un peu plus bas un arc-boutant, destinés à consolider le rocher défectueux sur ces points, sont construits avec des blocs à la taille en diagonale des Croisés... Les Sarrasins pouvaient assiéger Montréal et occuper les fontaines environnantes, la garnison cantonnée sur un piton était assurée de ne pas manquer d'eau. »
17. Revue Biblique, 1897 ; page 214-217. Voyez dessin du linteau de la porte, long de 2 m, 80, et le texte de l'inscription que le P. Savignac a cru pouvoir déchiffrer ainsi: UGO VICE .... QVI .... MCXVIII.
18. Foucher de Chartres, Livre, II, c. 56 ; Historiens occidentaux des Croisades, III, page 431-432 :
« Anno 1116, quum de Jerusalem castrum suum revisurus in Arabiam rex graderetur cum ducentis ferme militibus usque Marc Rubrum iter agendo expedivit, ut et videret quod nondum viderat et fortuitu in via aliquid boni quod desiderabat inveniret. Tunc invenerunt Helim civitatem secus littus ejusdem Maris.... De qua qui ibi versabantur audito regis adventu, egressi sunt, et intrantes naviculas suas, in marc illud pavidi se impegerunt. Quum autem rex et sui locum illum quamdiu libuit considérassent, reversi sunt ad Regalem Montem castrum suum, deinde Jérusalem. »
— Voir aussi Secunda Pars Hisroriae Hierosolymitanae, C. XXX, Historiens occidentaux des Croisades, III, page 573.
— Et Estoire de Jerusalem et d'Antioche, Historiens occidentaux des Croisades, V, page 645.
Guillaume de Tyr ; XI, c. 29; Historiens occidentaux des Croisades, I, page 505 [1116] :
« Anno sequente, ut adjacentium regionum rex pleniorem haberet experientiam, et de situ provinciarum magis edoceretur, assumptis secum locorum peritis et comitatu qui sibi ad propositum sufficere videbatur transiens Jordanem et transcursa Syria Sobal, per vastitatem solitudinis ad Mare Rubrum descendit, ingressus Helim civitatem antiquissimam... Ubi Domïnus rex locis notatis et consideratis diligentius, eamdem qua venerat remensus viam, ad Montent regalem, castrum videlicet, quod de novo fundaverat, reversus est. Inde Hierosolymam rediens... »
19. Albert d'Aix, voy. texte ci-dessous.
20. Sur l'expédition à Aïlat voir aussi Historiens occidentaux des Croisades, III, page 573 ; V, page 645.
21. Albert d'Aix (XII, c. 21, Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 702-703) réunit en une seule les deux expéditions de 1115 et 1116 dont parlent Foucher de Chartres et Guillaume de Tyr. D'après lui, c'est en quittant Montréal qu'il venait de construire qu'il aurait gagné la Mer Rouge ; voici la suite de son récit dont nous avons donné ci-dessus le début (note 3 de la page 42) :
« Sic hujus praesidii munimine undique firmato ad resistendum inimicis, Rex, prout novarum rerum semper erat avidus, sexaginta equites illustres secreto convocans, viam suarn decrevit versus regnum Babyloniae si forte in captione Sarracenorum aut Idumaeorum, aut invasione civitatum, aliquid insigne agere valeret. Et jam deserta loca et vastae solitudinis exsuperans, in habundantia escarum, quac mulorum tergo ferebantur, ad Mare Rubrum venisse perhibetur, in quo ipse et sui a caloribus, qui in terra hac gravissimi sunt, balneando refrigerati sunt ac piscibus hujus maris refocillati. »
« Ibi in monte Sina Monachos Deo servientes audiens commorari, ad eos per devexa montis, causa orationis et allocutionis, accedere decrevit. Sed rogatus eorum nunciis ad se praemissis, minime ascendit, ne scilicet monachi, suspecti a Gentilibus propter catholicum regem, de montis habitatione pellerentur. »
22. Aboul Modaffer, Mirat az Zaman, Historiens orientaux des Croisades, III, page 566.
— Ibn al Qalanisi, éditions Gibb, page 182.
— Voy. R. page Savignac, Revue Biblique, 1903, page 119.
23. Guillaume de Tyr, Livre XIV, c. 15, page 627 : « Romanus de Podio dominus regionis illius quae est trans Jordanem. »
— Voyez Rey, Les seigneurs de Montréal et de la Terre d'Oultre-Jourdam, dans Revue de l'Orient latin, tome IV, (1896), page 19-24.
24. Guillaume de Tyr, Livre XV, c. 21 ; page 692 :
« quidam nobilis homo, Paganus nomine, qui prius fuerat regius pincerna, postmodum habuit terram trans jordanem, postquam Romanus de Podio, et filius ejus Radulphus, meritis suis exigentibus, ab ea facti sunt exheredes et alieni. »
25. H. Fr. Delaborde, Chartes de Terre-Sainte provenant de l'Abbaye de Josaphat, dans Bibliothèque des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome, 1880, fascicule XIX, nº 14, page 40-41.
26. Cartulaire du Saint Sépulcre de Jérusalem, éditions E. de Rozière, 1849, nº 74, page 149.
R. Grousset tome II, page 158, n. 2) constate à juste titre la difficulté d'établir à quelle date Romain du Puy fut remplacé par Payen le Bouteiller dans le fief de la Terre Oultre le Jourdain : Payen souscrit en 1126 avec le titre de seigneur de Montréal un acte de Guillaume de Bures, mais Guillaume de Tyr, parlant de la révolte d'Hugues du Puiset, seigneur de Jaffa contre le roi Foulque en 1132, nous dit que Romain du Puy, qu'il qualifie alors de seigneur d'Oultre Jourdain, se rallia à lui.
27. Guillaume de Tyr, page 692-693 ; traducteur de Guillaume de Tyr : « Cist [Paiens] ferma un chastel en la Marche de la Seconde Arabe cui il mist non le Crach qui mout estoit forz de siège et bien fermez de mur. Cele cité ot puis non la Pierre du désert. »
28. Rey, article cité, page 20, notes 3 et 4:
MARÉCHALERIE (la), château situé dans la vallée du Jourdain.
Peut-être ce lieu pourrait-il se retrouver dans la ruine nommée Meskarah, au pied de la colline de Sartabeh. Il est vrai que le mot Meskarah, signifiant palmier, semble indiquer ici l'emplacement d'une de ces belles plantations de dattiers que nous savons avoir existé au moyen âge dans la vallée du Jourdain.
29. Guillaume de Tyr, XXII, c. 28, page 1124 :
« Paganus quidam qui cognominatus est Pincerna, regionis ultra Jordanem dominus, in eodem monte in quo civitas sita fuerat praesidium fundavit, in ea montis parte qua idem mons minus clivosus est, et quae plano exterius adjacenti majus, est contermina. Qui vero suecesserunt ci, Mauritius videlicet, nepos ejus, et Philippus Neapolitanus, locum praedictum vallo et turribus reddiderunt insigniorem. »
30. C'est ce que nous dit le Masâlik el abcar, ouvrage du début du XIVe siècle : « Les Francs vinrent y demeurer et l'entourèrent de murailles qui en firent une ville considérable. Puis ils y construisirent une forteresse solide, aux défenses des plus puissantes et des plus fortes. » Gaudefroy-Demombynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks, 1923, p. 126.
Il est possible que le voisinage de la route des caravanes partant de la Mer Rouge ait fait de Kérak un centre d'activité commerciale et qu'il s'y soit tenu de grandes foires au temps des Francs ; c'est ce qu'on peut inférer d'un passage du Charroi de Nîmes (éditions J.-L. Perrier, Class. fr. du Moyen-âge, 66, Parts 1931, vers 1199 à 1202) que M. Woledge veut bien nous signaler. Guillaume d'Orange déguisé en marchand, parle des lieux qu'il a visités et de ceux qu'il va visiter :
« ... De si qu'en Gales ne finerai je mie ;
Tot droit au Crac menrai je mon empire,
A une foire de grant ancescrie.
Mon change fis el regne de Venise. »
31. Guillaume de Tyr, XVI, 6 ; page 712-713.
— R. Grousset, II, page 169-170.
32. Revue Biblique, janvier 1903, page 114-120, croquis, plans et photos.
Voir aussi :
A. Musil, Arabia Petraea, II, Edom, première partie, page 65-70 et photos 20-26 et 28-33 (el W'ejra-Ou'aira) plan, fig. 27. Voir la carte à la fin du volume, Ou'aira se dresse à 1.050 mètres dans une position très forte et à peu près inaccessible.
D'après le page Savignac et A. Musil qui ont visité Ou'aira, il ne reste que peu de chose du château de li Vaux Moïse. Un fosse large d'une quinzaine de mètres et d'une profondeur plus grande le borde à l'est. L'entrée du château est particulièrement curieuse : elle se trouve à l'angle sud-est où un rocher se dresse au milieu du fossé ; ce rocher a été évidé en forme de tunnel et un guetteur devait y séjourner. Après l'avoir franchi on retrouve le fossé. Il y avait donc deux ponts qui réunissaient le tunnel. Ainsi le guetteur voyant venir l'ennemi pouvait couper le premier pont, puis gagner l'entrée du château et couper le second pont. (J'ai reproduit la photographie qu'a prise le P. Savignac de ce rocher percé d'une entrée dans mon article : Les entrées des châteaux des Croisés, dans Syria, 1932, page 371.)
On trouve des vestiges de tours carrées dont les angles sont taillés à bossages. D'une chapelle il reste l'abside en cul de four ouvrant sous un arc brisé, une corniche moulurée à la naissance de l'arc orne le cul de four. Les tours et les murs sont en pierres de petite dimension, non taillées ; seules les archères en arc brisé ont un encadrement en pierres d'appareil.
33. Ibn Moyesser, Historiens orientaux des Croisades, III, page 471.
34. Ibidem, page 472.
35. Strehlke, Tabulae Ordinis Theutonici, Berlin, 1869, nº 3, page 3 ; « Ego Balduinus... dono Philippo Neapolitano... Montem Regalem sculicet et Crach castellum... et Ahamant... cum omnibus eorumdem pertineneiis, ubicumque in longum sive latum protenduntur, a Zerea usque ad Mare Rubrum... et castellum eciam Vallis Moysis... » Sur l'identification d'Ahamant avec Amman, voyez Paul Desehamps, Ahamant et el Habis, dans Revue historique, tome CLXXII, année 1933, page 42 et suivantes et Le Crac des Chevaliers, page 23, note 2.
36. « Phelippe fu seignor de Naples. Le roy eschangea à lui, et prit Naples, et li dona le Crac de Montroyal et Saint-Abraham. » Historiens des Croisades, Lois, II, page 462.
Plus tard Philippe de Milly entra dans l'Ordre du Temple. Le roi Amaury I confirma alors à l'Ordre du Temple la donation d'Ahamant par un acte en date du 17 janvier 1166 (acte publié par Delaville le Roulx, dans Revue de l'Orient latin, tome XI, 1907, page 183-185).
37. Hébron resta au seigneur d'Outre Jourdain jusqu'à la fin de la domination franque sur cette contrée. Son dernier prince, Renaud de Châtillon, tué en 1187, porte dans divers actes le titre de seigneur de Montréal et d'Hébron.
38. Rey, Colonies franques, page 22 :
« Les revenus de cette baronnie étaient fort considérables. Ils avaient pour source, outre la large part que prélevait le seigneur de Karak sur les péages acquittés par les nombreuses caravanes musulmanes traversant son territoire, les produits naturels de cette contrée, qui étaient des plus précieux et variés ; les cultures du bassin de la mer Morte produisant l'indigo, le baume, les vins d'Engaddi, et notamment les sucres ; les droits de navigation dus par les barques circulant sur le lac (1); enfin, les riches moissons du plateau de Moab, espèce de Beauce arabe, donnant alors, comme de nos jours, une énorme quantité de blé.
1. Codice Diplomatico tome I, page 62. »
39. Burckhardt traversant en 1809 le Ouadi Safieh y trouva les vestiges de moulins à sucre du moyen-âge et aujourd'hui encore, au pied même de Kérak, on voit sur les bords du Ouadi el Frandji des vestiges de moulins à sucre.
Au nord de la Mer Morte, dans le voisinage de Jéricho, se trouvaient aussi de magnifiques plantations de cannes à sucre.
Jacques de Vitry nous parle de la production de sucre intensive qui se faisait alors sur les bords du Jourdain et de la Mer Morte (Historias orientalis tome I, éditions Bongars, page 1075) : « Fluvius Jordanis... miltas ex se praebet commoditates universae regioni. Reddit enim hortos irriguos, et terram fructiferam habens.... ripas idoneas ad arundines, seu cannas proercandas, ex quibus tecta domorum tegunt et parietes contexunt. Campi autem adjacentes ex calamellorum condensa multitudine stillantes dulcedinem, zuccarae procreant abundantiam. »
40. « Polvere di zucchero sono di molte manière, cio e di Cipri, e di Rodi, e di Siria, e del Cranco di Monreale, e d'Alessandria. »
— Voyez sur ce passage du livre de Pegolotti datant du XIVe siècle : Mas Latrie, Histoire de Chypre, 2e volume, Documents, I, 1852, page 95, n. 1, et 3e volume. Documents, II, 1855, page 88, n. 2.
— Voyez aussi Gaudry, L'île de Chypre, page 157 et Rey, Colonies franques, page 396.
41. Les habitants de Thécua près de Bethléem exploitèrent aussi le bitume et le sel de la rive occidentale de la Mer Morte comme le prouve une concession du roi Foulque en 1138.
42. On voit en 1152, Maurice, seigneur de Montréal, accorder à l'Ordre de l'Hôpital l'exemption de cette taxe (ce privilège fut renouvelé en 1177). Röhricht, Regesta R. H., page 71.
— J. Delaville Le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers, tome I, page 160, nº 107 : « Ego, Mauritius, Montis Regalis possessor et dominus.... dono et concedo in navi et in transitu Maris Mortui, quod Hospitale libere et quiete deferat et referat eundo et redeundo, hue et illuc transfretando, omnia quaecumque ad utilitatem hominum haberi possunt, absque omni redditione census et tributi et vectigalis, nisi in molis et in circulis ; si illa deferre voluerit, naulum inde persolvat. »
43. Idrisi..., tome I, page 338.
— El Bekri publié par Rosenmuller, Analecta Arabica, page 2 : « Sur la Mer Morte il y de petits bateaux sur lesquels on voyage dans cette région et dans lesquels on transporte les denrées et les espèces diverses de dattes de Zoghar à Ariba, et dans toutes les régions du Ghour. »
— Voyez Gaudefroy-Demombynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks, 1923, page 128.
— R. P. Abel, Géographie de la Palestine, tome I, Page 505.
44. A. Musil, Arabia Petraea, tome I, Moab, pages 170-171 et 253.
— Voyez aussi R. P. Abel, Une croisière autour de la Mer Morte, page 60-61.
45. Ibn al Athir, Historiens des Ataheks de Mossoul.
— Historiens orientaux des Croisades, II, page 216.
— Voyez R. Grousset, tome II, page 453.
46. Il semble qu'au cours de son voyage de retour, les garnisons de Kérak et de Shôbak (Montréal) tentèrent de couper la route à Shirkuh, mais qu'il sut les éviter et gagner Damas sans encombre.
— Voyez Abû-Chama, Deux Jardins, Historiens orientaux des Croisades, IV, page 127. C'est par erreur qu'Abû-Chama parle de Renaud comme seigneur de Kérak à ce moment.
47. Voyez R. Grousset, tome II, page 489 et suivantes.
48. « Si Saladin tourna d'abord ses armes contre cette place (Montréal), puis contre Kérak, c'est qu'elles étaient voisines d'Egypte et barraient la route... Les caravanes ne pouvaient traverser le territoire ennemi que sous escorte, et le sultant se proposait d'élargir la route pour facilité des voyages et des communications. » (Abû Chama, Deux Jardins, page 157.)
— Même remarque du chroniqueur Beha ed din: Vie du sultan Yousof..., Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 53 et 81.
49. Février-Mars 1170, selon Ibn al Athir, Kamel Altewark; Historiens orientaux des Croisades, tome I, page 570.
— Fin avril 1170, selon Abû Chama citant el Imad, Deux Jardins, page 153.
— Voir aussi Aboulféda, Historiens orientaux des Croisades, tome I, page 40.
5. Guillaume de Tyr, XX, c. 26 ; page 992.
52. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, page 570 et Historiens des alabeks de Mossoul, Historiens orientaux des Croisades, II, 2e partie, page 260.
— Les faits un peu différents cités par Guillaume de Tyr et par Ibn al Athir nous paraissent se rapporter à ce même événement : Guillaume de Tyr parle de l'armée royale commandée par le connétable Onfroi, Ibn al Athir parle de l'avant-garde sous les ordres du fils d'Onfroi.
53. J. Barthoux, Description d'une forteresse de Saladin découverte au Sinaï, dans Syria, 1922, page 44-57. Gaston Wiet, Les inscriptions de Qalah Guindi, ibidem, page 58-65 et 145-162.
— Les Francs attaquèrent ce château de Sadr en 1177-1178. Abu Chama, Historiens orientaux des Croisades, IV, page 193. Voir article cité de G. Wiet, page 146-147.
54. Aboulféda, Historiens Orientaux des Croisades, I, page 41 :
« Revenu en Egypte, il (Saladin) repartit pour Aïlat, forteresse appartenant aux Francs et située sur la mer orientale. Il attaqua la place par terre et par mer, y ayant fait transporter des navires et, s'en étant emparé, il livra aux soldats tout ce qui s'y trouvait, effets et gens. »
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, Historiens orientaux des Croisades, I, page 578 :
« A son retour en Egypte Salah ed din fit construire des vaisseaux susceptibles de se démonter et, en ayant chargé les pièces sur des chameaux, il se rendit à Aïlah. Alors il fit assembler les divers morceaux de navires, lança ceux-ci sur mer et assiégea Aïlah par terre et par eau. Il prit cette place dans le premier tiers du mois de rebi second. » (12-21 décembre 1170).
— Voyez aussi Abû Chama, Deux Jardins, Historiens orientaux des Croisades, IV, page 175. L'île de Graye a été visitée par le R. P. Savignac en 1913 et en 1935. Les photographies d'ensemble qu'il a prises (Revue Biblique, 1913, page 588 et suivantes. Et 1936, page 235 et suivantes.) montrent la silhouette d'une enceinte importante et prouvent que l'îlot (250 mètres environ sur 60 mètres) fut jadis fortifié en entier. Le P. Savignac n'y a pas trouvé de traces évidentes de l'œuvre des Croisés. Nous verrons plus loin qu'en 1182, Renaud de Châtillon tenta de reprendre la forteresse d'Aïlat et que, lui aussi, construisit des navires.
— Au sujet de ce siège de 1182 Abû Chama (Deux Jardins, Historiens orientaux des Croisades, IV, page 230) est très explicite et spécifie que la forteresse d'Aïlat est sur une île :
« Le prince de Kérak, irrité des dommages que lui faisaient subir sans trêve nos troupes cantonnées dans Aïlat, place forte que sa situation au milieu de la mer rendait inaccessible aux infidèles.... fît construire des vaisseaux dont les différentes pièces furent portées à dos de chameaux jusqu'au rivage... Deux de ces navires furent postés devant l'ile où est située la forteresse d'Aïlat. »
— En 1217, Thetmar signale cette même forteresse située dans une île, disant qu'elle était alors habitée par des prisonniers francs qui péchaient pour le compte du sultan d'Egypte.
55. Abû Chama, Deux Jardins, page 155 et suivantes et page 123.
— Ibn al Athir, Kaniel Altewaryk, tome I, page 581.
— Beha ed din, Vie du Sultan Youssof, III, page 49 et 53.
— Aboulféda, I, page 42.
En cette circonstance, comme en toute occasion semblable, le roi de Jérusalem mobilisa aussitôt ses troupes et prit ia tête de l'armée. Il alla camper à Bersabée (Bir es Saba), mais il n'y eut pas de contact avec l'ennemi. (Guillaume de Tyr, XX, c. 27, page 994).
56. Ibn al Athir, I, page 593.
— Aboulféda, I, page 43.
57. Guillaume de Tyr, XX, c. 28, page 994.
58. Sur Onfroi III de Toron, voyez R. Grousset, tome II, page 554, n.
59. Le mot est de G. Schlumberger qui a bien dépeint le caractère de ce condottière dans le livre qu'il lui a consacré : Renaud de Châtillon, Paris, Plon, 1898. Nouvelle édition, 1923.
60. Ernoul, page 54.
— Voyez R. Grousset, tome II, page 654-659.
61. Voyez le tableau du Royaume à cette époque tracé par R. Grousset, tome II, page 699-701.
62. Maqrizi, Histoire d'Egypte, éditions Blochet, dans Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-1901, page 543: « Le prince Arnat (Renaud) arriva à Ilah (Aïlat) et se mit en marche avec son armée vers Tabouk. »
63. Abû Chama, Deux Jardins, IV, page 214 et suivantes.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, page 646-647.
— Aboulféda, tome I, page 50.
64. Ernoul, page 55.
65. Abû Chama, Deux Jardins, page 216-217.
— Guillaume de Tyr, XXII, c. 14, page 1087.
66. Sur cette marche du printemps 1182, voir Clermont-Ganneau, dans Revue Biblique, 1906, page 464-471.
67. Guillaume de Tyr, XXII, c. 14, c. 13, page 1088. Le 16 juin d'après Ibn al Athir, Kumel Altewaryk, tome I, page 651 ; le 22 juin d'après Abû Chama, Deux Jardins, IV, page 217-218 et Beha ed din, Vie du sultan Youssof, III, page 68.
68. Voyez Paul Deschamps, Ahamant et el Habis, dans Revue Historique, tome CLXXII, 1933, page 47 et suivantes et plus loin, page 106.
69. G. Schlumberger, Renaud de Châtillon...., page 212, d'après Modjir ed din, Histoire de Jérusalem et d'Hébron.
— Ibn Djobeïr, traduction C. Schiaparelli, Ibn Gubayr, Viagio... (Rome, 1906) page 29-30 : « Ils avaient dessein de pénétrer dans la ville du Prophète et de le tirer du Saint Tombeau. » Voir aussi n. 23, page 354.
— Voyez Gaudefroy-Demombynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks, Paris. 1923, page 126-127.
70. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, page 658 : « Le prince de Carac fit construire une flotte à Carac même, de sorte qu'il ne restât plus qu'à en assembler les pièces. Il les transporta, sur les bords de La mer d'Aylah, les réunit complètement dans le délai le plus court, remplit les navires de combattants et les fit partir.... »
— Abû Chama, Deux Jardins, IV, page 230 et suivantes.
— Maqrizi, Histoire d'Egypte, traditions E. Blochet, Revue de l'Orient latin, tome VIII (1900-1901), page 550 : « Le prince Arnat, seigneur de Kérak, fit construire une escadre et la transporta par terre jusqu'à la mer de Koulzoum. »
71. Ernoul, page 69-70 ; « Sur la rive de cette mer fit faire Renaud V galées, les fit mettre en mer, les garnit de chevaliers, sergents, viandes assez. »
— Il ne semble pas que Renaud ait pris part à l'expédition.
— Sur ces opérations, voir Grousset, tome II, page 732-736.
72. Becker, Aidhab, dans Encyclopédie de l'Islam, page 214.
73. Abû Chama, Deux Jardins, IV, page 233.
74. Modjir ed din dit que les Francs attaqués à el Haura étaient 300 auxquels s'étaient joints quelques Arabes renégats.
— Abû Chama dit qu'on fit 170 prisonniers, Deux Jardins, tome IV, page 235.
75. Voir Wiet, Précis de l'Histoire d'Egypte, tome II, page 221.
76. En mai 1183.
77. Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 232.
78. Beha ed din,tome III, page 74-75.
— Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 243.
79. Guillaume de Tyr, XXII, c. 28 et c. 30, page 1124 et suivantes, et 1129-1130.
— Ernoul, page 102 et suivantes.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, page 664.
— Beha ed din, Vie du Sultan Youssof, tome III, page 76-77 et 81.
— Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 248.
80. Traducteur de Guillaume de Tyr, XXII, c. 28 ; page 1125 : « einçois se feroit mout souvent entre les Turs et fesoit de trop biaux coux à destre et à senestre, en trébuchoit assez les uns morz, les autres vis. Il li traoient sajètes à lui tôt seul ... »
81. Peut-être y avait-il eu deux ans auparavant une cérémonie analogue à Kérak. En effet, la Chronique du Royaume de la Petite Arménie (Historiens des Croisades, Documents arméniens, tome I, page 627) nous dit qu'en 1181 « le Baron Roupen se rendit à Jérusalem avec une magnifique escorte et alla épouser la fille du seigneur de Karak. » Il s'agit de Roupen III qui fut prince de l'Etat chrétien de la Petite-Arménie de 1175 à 1187. Il était fils du prince Sdéphané, petit-fils du prince Léon Ier et frère de Léon II qui devait ériger la Principauté en Royaume. Il épousa Isabelle, fille de la princesse d'outre Jourdain Etiennette de Milly et d'Onfroi III de Toron.
82. Garin de Hobelet figure comme témoin dans une donation de Renaud de Châtillon en 1177 (De Laville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers, nº 521, tome I, page 356). La colline en face de Kérak à l'est s'appelle Houbotd Ezzekia, où il faut sans doute reconnaître Hobelet. Peut-être le casal s'étendait-il jusqu'à cette éminence du sud qui est le seul point rapproché de la citadelle d'où l'on pouvait atteindre les murs avec les projectiles des mangonneaux ?
83. Ce fossé, aujourd'hui presque entièrement comblé, se voit sur la Plan VII, figure B et C.
84. Il « chevaucha jusqu'au lieu qui est dessus la cité qui ot nom de Segor anciennement, mes elle est ore apelée Paumiers ». Traducteur de Guillaume de Tyr, XXII, c. 30.
— Historiens occidentaux des Croisades, tome I, page 1130.
85. Raoul de Diceto, Ymagines historiarum, éditions Stubbs, 1876, tome II, page 27 et suivantes.
— Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 249-259.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, page 666-667.
— Aboulféda, tome I, page 53.
— Chronique de Michel le Syrien, Historiens des Croisades, Documents Arméniens, tome I, page 392.
— Aboul-Faradj, Chron. Syriacum, ed. 1789, tome I, page 399-400.
— Beha ed din... Vie du sultan Youssof..., Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 80 et suivantes.
86. « Le fossé fut si bien rempli qu'un prisonnier (musulman), s'y étant jeté enchaîné, put se sauver, malgré la gréle de pierres que les Francs faisaient pleuvoir sur lui. » (Deux Jardins, tome IV, page 249 et suivantes.)
87. On sait qu'en quittant la France pour la Terre Sainte, beaucoup de Croisés, doutant de revenir vivants d'une si périlleuse expédition, faisaient des dons importants aux églises.
Mais voici un acte curieux ; c'est celui d'un seigneur français, André II de Vitré, qui au moment de quitter Jérusalem où il était venu en pèlerinage, et de se joindre à l'armée royale pour aller secourir Kérak au mois d'août 1184, abandonne certains de ses biens à divers établissements religieux en France : 1184, août, Jérusalem : « In nomine etc. Notuin sit.... quod ego, Andréas, dominus de Vitré, dum pro peccatis meis delendis, in terram sanctam Jérusalem peregrinarer et ad Cracum succurendum cum ceteris pergerem christianis... donavi.... »
Publié par B. de Broussillon : La charte d'André II de Vitré et le siège de Karak en 1184, dans Bulletin historique et philologique, 1899 (Paris, 1900), page 47 et suivantes.
88. Voir ci-dessus.
89. L'Estoire de Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 34 : « Li princes monta tantost a cheval, et ala au Crac, et assembla de gent ce que il post et ala et prist cele carevane, et la suer de Saladin qui avec estoit. » Les chroniqueurs arabes n'en parlent pas et R. Grousset (tome II, page 777, n. 2) pense que la sœur de Saladin se joignit à une autre caravane qui suivit de peu celle-ci, que Saladin put faire escorter, et qui arriva sans encombre à Damas, en mai 1187.
90. L'Estoire de Eracles, ibidem « Il respondi que il n'en rendreit point, et que ausi estoit il sires de sa terre, comme il de la soe et que il n'avoit point de trives az Sarrasinz. La prise de ceste carevane fu l'achoison de la perdicion dou roiaume de Jérusalem. »
91. Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 261.
— Beha ed din, Vie du sultan Youssof, tome III, page 91.
92. Les chroniqueurs donnent des chiffres qui varient de 60.000 à 100.000 hommes.
93. Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 271.
94. L'Estoire de Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 68-69.
95. Ibnal Athir, Kamel Altawaryk, tome I, page 703.
— Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 332-333.
96. Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 346.
97. Ernoul, page 187 : « Salehadins fut mout liés quant on li ot rendu le castiel. Et si fist racater lors femes et lor enfans qu'il avoient vendu, si lor fist rendre, et lor donna grand avoir, et si les fist conduire en tiere de crestiiens. Pour ce lors fist ce, qu'il avoient si bien et si longuement tenu lor castiel, tant com il peurent et sans signour. »
— Voyez aussi l'Estoire de Eracles, tome I. XXIII, c. 54.
— Historiens occidentaux des Croisades, II, page 81, et tome I. XXIV, c. 12 ; — Ibidem pages 121-122. Aussitôt que fut effectuée la reddition de Kérak, Saladin rendit la liberté à Onfroi de Toron, ainsi qu'il l'avait promis à sa mère un an auparavant.
— Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, page 346.
98. Beha ed din, Vie du sultan Youssof, tome III, page 122.
99. L'Estoire de Eracles, tome I, XXIV, c. 2.
— Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 104 : « Et cil de Monreal perdirent lor veues, si que il ne veoient mais, por soufraite de sel que il n'avoient... » Sur la prise de Kérak et de Montréal dans les chroniques arabes, voyez Abû Chama, Deux Jardins, tome IV, pages 381-382, 388, 391.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, Page 735
— Beha ed din, tome III, pages 119-120, 122.
— Aboulféda, tome I, page 60.
— Voyez aussi Michel le Syrien, Historiens des Croisades, Documents arméniens, tome I, page 400.
100. Ibn al Athir, tome I, p. 735.
— Abû Chama, Deux Jardins, IV, p. 381-382.
101. Voyage fait en Terre Sainte par Theimar en 1217, publié par le Baron Jules de Saint-Genois, dans Mémoires de l'Académie royale de Belgique, tome XXVI, 1851, page 41.
Au milieu du XIVe siècle, le voyageur allemand Ludolf de Sudheim (Archives de l'Orient latin, tome II (1884), page 356) signale encore les deux puissants châteaux de Montréal et de Kérak. Il dit que Montréal a trois enceintes et que 7.000 chrétiens vivent dans la ville construite sous ses murs.
102. Thetmar, ibidem, page 43 : « Super rupem quemdam a littore, ad dimidium campum, in isto mari quoddam castrum vidi situm, cujus castellani partim erant Christiani et partim Sarraceni ; Christiani quidem captivi : Gallici, Anglici et Latini. Sed omnes et isti et illi, piscatores Soldani de Babilonia... »
103. « Malek el Adel (mort en 1218) laissa une fortune immense.... il avait en plus à Kérak des sommes d'argent sur lesquelles al Moaddham mit la main. » (Maqrizi, editions Blochet, dans Revue de l'Orient latin, tome IX, 1902, page 472). « Les rois de l'Islam l'ont choisie comme refuge et cassette de leurs trésors » (le ta'rif d'El 'Omari (XIVe siècle), traduction dans Gaudefroy-Demombynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks, page 127).
« Krach... munitum valde, quod Baldewinus, rex Jerusalem, edificavit pro regno Jérusalem dilatando, sed nunc Soldanus tenet illud et reponit ibi thesaurum tocius Egypti et Arabie. » (Burchard de Mont Sion, éditions J. C. M. Laurent, Leipzig, 1864, page 22)
104. Beha ed din, Vie... du sultan Youssof, tome III, pages 119-120.
105. lbidem, page 351 et 358.
106. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome II, pages 73 et 76.
107. lbidem, page 149.
108. L'Estoire de Eracles, tome I. XXXII, c. 9 ; Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 339.
109. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome II, page 122.
— Voy. aussi Maqrizi, éditions Blochet, dans Revue de l'Orient latin, tome IX, 1902, page 490.
110. Röhricht, pages 737-738.
— Olivier le Scholastique, éditions Hoogeweg, c. 31, page 305 : « Nosti, Montem Regalem potiorem esse partem regni et provinciam nobilissimam ac metropolim ditiorem aliis ad regnum Jerusalem pertinentibus, sine qua cum Craco diu retineri non potest Civitas Sancta. »
Jacques de Vitry, Historiens orientaux, tome III, éditions Bongars, page 1140 « ...insuper regnum Hierosolymitanum restituerent totaliter, praeter Craccum et Montem Regalem... Sunt autem haec duo loca in Arabia sita, septem munitiones firmissimas habentia ; per quae
111. Ernoul, page 442.
112. Selon L'Estoire de Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 383.
113. Ernoul, page 464 : « Or vous dirai de le pais qui porparlée estoit entre l'empereur et le soudan quels elle fu. Li soudans rendi toute le tiere de Ierusalem, si comme crestien l'avoient tenue al jor que Sarrasin le conquisent sor Crestiens, à l'empereur faire se volenté, fors seulement le Crac de Mont Roial et III castiaus, en le tiere de Sur et de Saiete, que [li] haut home avoient garni, et ne les volrent rendre. Mais de ces III castials ne pot mie grantment caloir, qu'il ne sont mie si fort con se sist mie longuement devant à siège. Mais del Crac fut ce damages qu'il ne fu rendus, que toute crestientés poroit seir devant, quant il serait pris, por tant qu'il eussent à mangier dedens. »
114. Abû Chama, Deux Jardins, tome V, page 189.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome II, page 178.
— Maqrizi, éditions Blochet, Revue de l'Orient latin, tome X, 1903-1904, page 250-251.
— Aboulféda, tome I, page 105.
115. Sur les agissements de Malek en Nasser Daoud, voyez de nombreux détails dans Maqrizi, éditions Blochet, tome X, page 301-371.
116. lbidem, page 321.
— Badr al din, Collier de Perles, tome II, page 196.
— L'Estoire de Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, pages 417-418 : « Li fïz dou Coraidïn qui avoit nom le Nassar, estoit au Crac et sot cornent le Salah estoit à Naples (Naplouse) escheriement ; si mut dou Crac sodeinement et vint à Naples et prist le Salah et l'en mena au Crac et le mist en gros fers et en prison. »
117. Voyez R. Grousset, tome III, page 374-376.
118. R. Grousset, tome III, page 408-418.
119. Maqrizi, page 358.
— Ibn al Athir, Kamel Aliewaryk, tome II, page 198.
120. Maqrizi, page 361.
121. Maqrizi, pages 370-371.
122. Maqrizi, Revue de l'Orient latin, tome XI, page 194.
— Abû Chama, Deux Jardins, tome V, page 201.
123. Maqrizi, Revue de l'Orient latin, tome XI, page 207 : « Le sultan éprouva une grande joie de la prise de Kérak ; il donna l'ordre de pavoiser le Caire et Misr et de battre les tambours en signe de réjouissance dans les deux citadelles. Il envoya à Kérak un million de dinars misris, des bijoux, des munitions, des armes et toute sorte d'objets qui lut appartenaient en propre. »
124. Maqrizi, ibidem, page 237.
125. Aboulféda, pages 149-150.
126. Maqrizi, Histoire des sultans mamlouks de l'Egypte, éditions Quatremère (1837), page 206 : « Il ordonna de faire aux remparts et à la citadelle toutes les réparations nécessaires. On creusa le fossé qui fut continué tout autour de la forteresse, ce qui n'avait pas eu lieu jusqu'alors. »
127. Collier de Perles, Historiens orientaux des Croisades, tome II, page 220.
128. Maqrizi, Histoire des sultans mamlouks de l'Egypte, éditions Quatremère, (1837), livre II, c. I, page 146.
129. lbidem, page 285.

BIBLIOGRAPHIE DE MONTREAL

— Voyage du duc de Luynes, tome II, page 145 et suivantess.
— Inscriptions arabes, nº 26-32, page 209-213.
— Atlas, partie correspondante au tome II, Plan de la forteresse, Planche 17.
— Vue extérieure de la forteresse, Planche 18.
— Musil, Arabia Petraea, II, Edom, 1e partie, page 325-327, phot. fig. 169 et 170.
— Encyclopédie de l'Islam, Shawbak, par Honigmann (1926), F. 352.
— R. page Savignac, Revue Biblique, 1897, page 214-217 ; 1932, page 597.
— Sur le sceau de Renaud de Châtillon conservé à la Bibliothèque Nationale, Cabinet des médailles, nº Schlumberger 1263 et reproduit à la fin de ce chapitre, page 98.
— voyez G. Schlumberger, dans Archives de l'Orient latin, tome I, page 663.
— Clermont-Ganneau, L'oiseau emblématique de Kérak, dans Recueil d'archéologie orientale, tome III, 1900, page 129-134.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

LA TERRE DE SUÈTE

Dès le début de leur occupation, les Francs s'étaient rendu compte de l'intérêt qu'il y aurait pour eux à occuper la fertile contrée située à l'est et au sud-est du lac de Tibériade et correspondant à peu près au Sawad. Ils l'appelaient la Terre de Suète (1), « un pais seins et délitables, pleinteis de vin, de froument, d'uile et de bonnes pastures à bestes (2). »
Par cette Terre de Suète, ils entendaient la rive orientale du lac et le territoire situé au sud du Yarmouk et au nord d'Adjloun.
Cette contrée éloignée, située au-delà de la frontière naturelle du royaume de Jérusalem, n'allait pas seulement fournir à la colonie franque d'abondants revenus, elle devait aussi rendre plus facile aux Croisés leurs expéditions contre Damas en l'attaquant par le sud, et d'autre part leur permettre de surveiller les manœuvres des Damasquins lorsque ceux-ci se préparaient à envahir le territoire chrétien.

Moins d'un an après la prise de Jérusalem, Godefroy de Bouillon et son fidèle lieutenant Tancrède, qui en des raids audacieux avec quatre-vingts combattants avait conquis toute la Galilée, font une expédition (mai 1100) (3) en cette Terre de Suète, domaine d'un émir musulman qu'Albert d'Aix désigne sous le sobriquet de « Grossus Rusticus. » Tancrède oblige celui-ci à lui payer un tribut. Ce territoire va devenir une annexe de la Princée de Galilée. Dès 1103, il semble que les Francs y sont installés et qu'ils y possèdent des casaux (4).

En 1105, Hugues de Saint-Omer, sire de Tibériade, qui a succédé à Tancrède dans la Princée de Galilée, cherche à affirmer son pouvoir en Terre de Suète. Là les Francs choisissent une position stratégique de premier ordre, à une dizaine de kilomètres à l'est du Lac de Tibériade, sur une éminence dominant le village d''Al et commandant la route romaine de Scythopolis (Beisan) à Damas, par Fiq et Khisfin (5).

Ils y construisent une forteresse (6) qui paraît avoir été fort importante, dont l'emplacement porte encore aujourd'hui le nom de QASR BERDAOUIL conservant ainsi le nom de Baudoin 1er, roi de Jérusalem.

Le souvenir de Baudoin roi de Jérusalem persiste au Bordj Berdaouil près de Naplouse et au Qasr Berdaouil château élevé en 1105 au delà du lac de Tibériade.
Mais la trace la plus émouvante qu'on retrouve du passage des croisés dans ces noms de lieux de l'Orient n'est-elle pas celle qui évoque encore aujourd'hui la mort de ce même Baudoin ? Elle survint le 2 avril 1118 au retour d'une campagne d'Egypte à El Arish, sur la côte, entre l'Egypte et la Palestine. Le cuisinier du roi, Adon, enleva les viscères pour retarder la décomposition du corps et le transporter à Jérusalem, le souverain ayant exprimé le désir d'être enterré au Saint-Sépulcre auprès de son frère Godefroy de Bouillon. La contrée environnante porte le nom de Sebkat Berdaouil le «  désert salé de Baudoin  » et le tas de pierres qui recouvrit l'endroit où on enterra les viscères s'appelle Hadjeret Berdaouil, la « pierre de Baudoin »


Mais à la fin de la même année, l'atabek de Damas, Togtekin, voyant quelle menace serait pour lui cette forteresse, décide de les empêcher d'en achever la construction (7). Il se met en campagne, surprend les Francs de ce château dans une attaque de nuit, s'en empare et massacre la garnison, sauf deux cents chevaliers qu'il emmène captifs à Damas où il rentre triomphant le 24 décembre (8), ramenant aussi un butin considérable et les engins de guerre qu'il avait trouvés dans la forteresse. Togtekin avait fait démolir celle-ci et jeter les pierres dans la vallée.

Les photographies d'avion, nous montrent l'emplacement où s'éleva le Qasr Berdaouil, semé de pierres taillées qui semblent réellement éparpillées sur le sol. Ceci nous montre que lorsqu'une chronique arabe nous dit que les Musulmans ont détruit ou rasé une forteresse des Croisés, on peut prendre l'expression à la lettre.

Cette exécution sommaire dut faire abandonner aux Croisés l'idée d'une occupation absolue de la Terre de Suète. Ils se contentèrent d'en tirer des bénéfices économiques en concluant avec l'atabek de Damas des traités commerciaux, qui avaient pour but de partager les récoltes de ce riche territoire. Ils jugèrent aussi, sans doute, que l'érection d'un nouveau château-fort exigerait pour eux de grands frais et provoquerait une nouvelle offensive des Damasquins qui, le trouvant trop proche de leur ville, s'empresseraient de le détruire, comme la première fois.

C'est le même souci de ne pas entretenir de forteresses trop éloignées du domaine franc, qui décida Baudoin II à démolir le château musulman de Djerash lorsqu'il s'en fut emparé en 1121 (9).

Par économie comme par prudence, les Francs cherchèrent donc un site naturellement fortifié pour y installer, sans frais de construction, une garnison placée en grande garde, destinée à observer les mouvements de l'armée de Damas, à protéger les casaux, c'est-à-dire les exploitations rurales que leurs colons installaient (10), enfin, à surveiller l'exacte répartition des récoltes dont une part revenait au Prince de Galilée sur cet hinterland cultivé par des musulmans et des chrétiens.

En se repliant derrière le Yarmouk, cette rivière qui se jette dans le Jourdain quand ce fleuve vient de sortir du lac de Tibériade, ils choisirent une position moins exposée et admirablement défendue par la nature. C'était une grotte, véritable demeure de troglodytes, ouvrant ses étages et ses chambres dans la paroi verticale d'une haute falaise crayeuse.
Plusieurs chroniques arabes en font mention sous le nom d'EL HABIS (11) OU EL HABIS DJALDAK.
Guillaume de Tyr parle deux fois d'une caverne occupée par les Francs en cette contrée, mais sans prononcer son nom (12). La comparaison de ces textes différents nous permettra de reconnaître qu'il s'agit bien du même poste de défense.

Dès 1109, Baudoin 1er avait conclu avec Togtekin un traité par lequel les revenus du Sawad (Terre de Suète) et du Djebel Aouf (l'actuel Djebel Adjloun) seraient partagés entre les Francs et les Musulmans (13), Cet arrangement fut rompu en 1112 (14) ; il est évident que ceci se produisit à la suite de la prise d'el Habis par Togtekin, qui, ayant assiégé cette nouvelle forteresse des Francs en Terre de Suète, s'en empara et massacra la garnison (fin 1111-début 1112) (15).

En 1113, les Francs réclamaient à nouveau le partage par moitié des récoltes du Sawad et la reddition d'el Habis (16).

En 1118, au moment où Baudoin I de Jérusalem venait de mourir, Togtekin campait sur le Yarmouk, lorsqu'il vit venir à lui une ambassade franque. Celle-ci lui ayant proposé une trêve, il exigea la renonciation au partage des revenus du Djebel Aouf, du Ghor, c'est-à-dire la vallée du Jourdain, du district de Salt et de Djibin dans le Djaulan (17).

Le nouveau roi de Jérusalem, Baudoin II, ayant refusé, Togtekin envahit le territoire des Chrétiens, pilla Tibériade et ses environs, puis se dirigea vers Ascalon avant de regagner Damas.

Mais, quelques mois plus tard, la riposte arrivait vigoureuse de la part des Francs : Baudoin II, avec 130 chevaliers, franchissait le Jourdain, attaquait la place d'el Habis, que son gouverneur musulman lui livrait (18), puis, poussant jusque dans le Hauran, s'emparait de Der'a (19), Togtekin avait envoyé contre les Croisés son fils Tadj el Muluk Buri, mais la troupe musulmane fut taillée en pièces.

Pendant quarante ans, le silence se fait sur el Habis, que, sans doute, les Francs conservent en toute tranquillité. C'est évidemment ce poste de défense qui leur permet de maintenir et d'affermir leur domination sur la Terre de Suète.
En 1115, 1126, 1130, 1154, on voit des seigneurs et le roi donner ou confirmer à l'abbaye Notre-Dame de Josaphat (20) divers casaux situés en Terre de Suète : Soesme, Zebezeb, Saint-Georges de Chaman (21), qui était tout voisin de Der'a, et Saint-Job.
Les Assises de Jérusalem signalent que le prince de Galilée devait au roi de Jérusalem quarante chevaliers pour les terres qu'il possédait à l'est du Jourdain et du lac de Tibériade (22).

On voit encore les Croisés entreprendre, notamment en 1126 et en 1147, dans cette région, des raids hardis, au cours desquels ils s'avancent loin vers l'orient. Dans ces expéditions, ils franchissaient généralement le Jourdain au sud du lac de Tibériade au Pont de la Judaire (aujourd'hui Djisr el Madjami), traversaient l'Adjloun, puis, pour pénétrer dans les territoires de l'émir de Damas, ils suivaient une gorge étroite, à laquelle Foucher de Chartres et Guillaume de Tyr donnent le nom de Cavea Roob (23).

Rey, qui a tenté de fixer ce lieu sur la carte, s'est approché du but en le cherchant dans la vallée du Sheriat el Menadiré et plus précisément dans le voisinage d'un de ses affluents du nord, le Ouadi Allan (24). A la vérité, il faut l'identifier avec le petit Ouadi Rahoub (25), dont les Francs ont fait Roob ; c'est un affluent de l'Ouadi esh Shellala, lui-même affluent de la rive sud du Sheriat el Menadiré (appelé sur les cartes les plus récentes le Ouadi el Djehenem), qui est le Yarmouk de l'Antiquité. Les Francs l'appelaient le fleuve Dan ; c'est un important affluent du Jourdain. Ayant franchi la Cavea Roob, couloir entre de hautes murailles rocheuses, les Croisés débouchaient dans la plaine de Medan (26), fertile et abondamment arrosée, célèbre par une grande foire qui s'y tenait chaque année et où venaient de tout l'Orient un grand nombre de marchands musulmans. Puis, de cette plaine, les Francs gagnaient Der'a et le Hauran ou le Ledja. C'est ainsi qu'ils combattirent dans le voisinage de Bouser, qui est Bousr el Mariri et de Salome, qui est es Sanamein.

Notes — La Terre de Suète

1. Rey, Note sur les territoires possédés par les Francs à l'est du lac de Tibériade, dans Mémoires Socété Nationale des Antiquaires de France, 1881, tome XLI, page 86 et suivantes, carte.
— Max van Berchem, Notes sur les Croisades, dans Journal asiatique, tome XIX, 1902, page 411, note 1.
— René Dussaud, Topographie de la Syrie Franque, pages 381-382.
— Le R. P. Abel a constaté que le nom d'es Sueit désigne encore aujourd'hui la région au nord-est de Djerash et d'Adjloun.
2. Traducteur de Guillaume du Tyr, XXII, c. 21 ; Historiens occidentaux des Croisades, tome I, page 1105.

3. Albert d'Aix, L. VII, c. 16 et 17, Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, pages 517-518.
— Guillaume de Tyr 398
4. Le 29 juillet 1103, le Pape Pascal II donnant à Giraud, abbé du Mont Thabor, l'archevêché de Tibériade et de la Galilée, le confirme dans la possession d'un certain nombre de casaux « quamvis major pars eorum tyrannide turcorum comprimatur. » Röhricht, Regesta regni Hierosolymitani, pages 6-7, n° 39. Parmi ces casaux figurent Neeme in terra Sueta, Avarazaar, Ellecrum, Betaras, Arthe, Taletap, Capharsalia in terra de Grosso Villano. Ce « Grossus Villanus » est le Grossus Rusticus d'Albert d'Aix. Les localités paraissent situées entre le Yarmouk et Djerash.
5. René Dussaud, Topographie de la Syrie Franque, page 381.
6. Mirat az Zaman, Historiens orientaux des Croisades, III, pages 529-530, année 499 (= 13 septembre 1105, 1 septembre 1106). « Les Francs entrent dans le Sawad de Tibériade et se mettent à bâtir entre ces parages et la Balance une forteresse nommée Aal qu'ils rendent très redoutable... »
— Ibn al Athir, Historiens orientaux des Croisades, tome I, pages 229-230 et 774.
7. Ibn al Qalanisi, pages 71-72.
8. Selon Ibn al Qalanisi ; en février-mars 1106, selon le Mirat az Zaman.
9. Guillaume de Tyr, XII, c. 16, pages 535-536 : « Habita cum suis deliberatione utrum magis expediret dirui funditus praesidium, aut christianitati reservari, placuit de universorum assensu municipium everti funditus, nam sine multis sumptibus, et labore continuo, et multo periculo transeuntium a nostris posse conservari. »
10. En 1115, l'abbaye Notre-Dame de Josaphat avait des casaux en Terre de Suète.
11. Voyez mes précédents articles : Deux positions stratégiques des Croisés à l'est du Jourdain, Ahamant et el Habis, dans Revue historique, tome CLXXII, 1933, pages 42-57, et : Une grotte-forteresse des Croisés à l'est du Jourdain : el Habis en Terre de Suète, dans Journal asiatique, octobre-décembre. 1935, pages 285-299.
12. Cependant un texte latin du XIIIe siècle mentionne « la Cava de Suet ». : « ... Item versus Arabiam ... castrum quod dicitur Cava de Suet ... »
13. Ce partage est de proportions différentes selon les auteurs arabes : Ibn al Qalanisi (ouvrage cité) attribue deux tiers aux Francs et un tiers aux Musulmans.
Le Nod-joum (Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 491) dit un tiers aux Francs et deux tiers aux Musulmans.
Le Mirat az Zaman (Ibidem, tome III, page 537, année 502 = 1108-1109) dit : le Saouad et le Djebel Aouf seront partagés en trois zones, dont une sera occupée par les Francs et les deux autres par les Musulmans, et (Ibidem, page 541, année 503 = 1109-1110) : un accord est conclu, en vertu duquel la moitié, au lieu du tiers (des revenus), du pays est cédée aux Francs.
14. Aboul Mebacem Youssouf, Nodjoum (Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 491).
15. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk : Historiens orientaux des Croisades, tome I, page 286.
— Mirât az Zaman : tome III, page 544.
— Ibn al Qalanisi, page 121.
— Contrairement à ces auteurs, le Nodjoum dit par erreur que ce sont les Francs qui ont pris el Habis à cette date (Historiens orientaux des Croisades, III, page 491).
16. Ibn al Qalanisi, ouvrage cité, page 133.
17. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, I, page 315.
18. Ibidem, page 784.
19. Peut-être y constitua-t-il un fief et une garnison y fut-elle établie, car Guillaume de Tyr, parlant d'une expédition postérieure (1147), donne à Der'a le nom de Civitas Bernardi de Stainpis (XVI, C. 12, p. 715).
20. Delaborde, Chartes de Terre Sainte provenant de l'abbaye de Josaphat, dans Bibliothèque des Ecoles françaises d'Athènes et de Rome, fascicule XIX, 1880, acte n° 6, pages 29-30 (année 1115) : Baudoin I confirme les possessions de l'abbaye : « Lambertus dedit Deo et Sancte Marie de Valle Josaphat casale nomine Soesme situm super flumen quod vulgo flumen Diaboli nuncupatur,... Teobaldus de Nigella dedit... casale nomine Zebezeb. »
— Acte n° 14, pages 40-41 (année 1126) : Guillaume de Bures, avec la permission de Baudoin II, donne à l'abbaye le casal de Saint-Georges « quod est juxta Medan » (sur sa position, voir Rey, Colonies franques..., page 444).
— SAINT-GEORGES DE CHAMAN (Delaborde, Chartes de terre-Sainte).
— Casal de la terre de Suhete près de la plaine de Medan, concédé en 1126 à l'abbaye de Notre-Dame de Josaphat par Guillaume de Bures. Je crois avoir retrouvé le site de ce village dans des ruines voisines des Aioun Schaman (sources de Chaman) et portant le même nom, sur la route de Safed à Kuneitrah, entre le village de Naouaran et le Tell-Abou-Khanzir.
Sources : Rey, Colonies franques, page 444
— Acte n° 18, pages 45-47 (année 1130) : Baudoin II, à la demande de l'abbé de Josaphat, fait faire le relevé de tout ce qui a été donné à l'abbaye l'on y voit figurer les casaux de Zebezeb et de Soesme et ceux de Saint-Georges et de Saint-Job.
— Enfin, en 1154 (actes 28 et 29, pages 63 et 69), le pape Anastase IV et le roi Baudoin III confirment les biens de l'abbaye et les mêmes noms figurent à nouveau dans ces actes.
21. Aujourd'hui Tell el-Khamman.
— René Dussaud, Topographie, page 336.
— Khamman, dont Yaqout fait un distric de la Batanée, pourrait être représenté par Tell el-Khamman, cité dans un texte des croisades sous la forme de S. Georges de Chaman, au nord-est de 'Ataman.
— Casale S. Georgii, quod est juxta Medan (Röhricht)
— Medan représenté encore par Wadi el-Meddan et le Djisr el-Meddan, aux lions de Beibars, au sud de Tell esh-Shihab (Van Berchem)
22. Assises de Jérusalem, tome I, page 422 (chapitre CCLXXI) : « La baronnie de la Princée de Galilée deit C chevaliers ; la devise : De la terre desà le flum Jourdain, LX chevaliers. De la terre delà le flum, XL chevaliers. »
— Rey, Colonies franques..., page 435.
— En 1150, on voit figurer, parmi les donations faites à l'abbaye de Notre Dame de Josaphat de Jérusalem, les casaux de Saint-Georges de Chaman et de Zebezeb, situés dans la terre de Suhete, à l'est du lac de Tibériade (2).
— Le site du premier semble devoir être retrouvé dans un village ruiné qui se voit près des Aioun Schaman, sur la route de Safed à Kuneitrah, entre le village de Naouaran et le Tell Abou-Khanzir.
— D'après les Assises de Jérusalem, la principauté de Galilée devait quarante chevaliers pour les terres qu'elle possédait à l'est du Jourdain et du lac Tabarie.
— Plusieurs de ces chevaliers peuvent fort bien n'avoir eu que des fiefs de soudée.
— Guillaume de Tyr relate, en 1182, la reprise, par les Francs, d'un château s'élevant dans la terre de Suhete, non loin de Tabarie, à seize milles au delà du Jourdain et dont la possession rendait les Latins maîtres de tout le pays environnant (3). Cette forteresse dont, malheureusement, nous ignorons le nom, semble être la même qui avait été vainement assiégée par Nour-ed-din en 1158.
— Pour la contrée située à l'est de la partie moyenne du cours du Jourdain, la domination franque se borna peut-être d'abord aux tributs annuels que le roi Baudoin I, levait dès l'année 1118 sur la montagne du Djebel Adjloun et les environs de Szalt.
— Saphet, le château de la Fève, le Chastellet, Forbelet aux Templiers, et Belvoir aux Hospitaliers, étaient les principales forteresses de cette seigneurie, dont Tibériade était la ville principale.
23. Foucher de Chartres (année 1126), dans Historiens occidentaux des Croisades tome III, page 477.
— Guillaume de Tyr (année 1126), XIII, c. 18, et (année 1147) XVI, c. 9 et c. 12, pages 583, 718, 720, 726.
24. Rey, Notice sur la « Cavea de Rooh » ou « Sheriat el Mandour », dans Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, tome XLVI, 1885, page 122 et 132, avec une carte.
25. Wetzstein, dans Delitzsch, Commentat zum Hiob. Leipzig, 1876, tome II, p. 570.
— Röhricht, Gesch. des Kanigr. Jérusalem, page 129, n. 3, et page 178, n. 1.
— Clermont-Ganneau, Recueil d'archéologie orientale, tome III, 1900, page 92.
— Max van Berchem, Notes sur les Croisades, dans Journal asiatique, 1902, pages 409-411.
— G. Schumacher, dans Zeitschrift des deutschen Palastina-Vereins, tome XXXVII, 1914, page 51 et plan VII et VIII.
— G. Schumacher, Der Adscblun, beschreiben von C. Steuernagel. Leipzig, 1926, page 476. Voir également R. P. Abel, dans Revue biblique, 1927, p. 283.
26. Guillaume de Tyr, XIII, c. 18, p. 583 (année 1126) : « peragrata Decapoli regione, terras hostium ingrediuntur : inde vallem angustam, quae dicitur Cavea Roob usque ad campestria Medan transierunt. Est autem planities longe lateque patens prospectibus libera, per quant fluvius, Dan nomine transiens, inter Tyberiadem et Scythopolim quae olim dicta est Bethsan, Jordancm influit. »
— Guill. de Tyr, XVI, c. 9 ; p. 718 (année 1147) : « transitaque Cavea Roob in planitiem pervencrunt quae dicitur Medan, ubi singulis annis Arabum et aliorum orientalium populorum soient nundinae convenire solemnes. »

LE SIEGE DE 1158

— Guillaume de Tyr nous apprend qu'au cours de l'été 1158, Nour ed din vint, avec une nombreuse armée, faire le siège d'un château franc situé dans la Terre de Suète (1). Il nous décrit son aspect et sa situation : une grotte au flanc d'une montagne formant un mur vertical ; aucun accès ni par le faîte ni par la base de cette falaise, mais seulement un étroit sentier courant le long de la paroi rocheuse et surplombant le précipice. A l'intérieur, des logements et tout ce qui était nécessaire à l'habitat, avec des eaux vives en abondance. Les défenseurs assiégés ayant fait savoir qu'ils pourraient tenir dix jours au plus, Baudoin III, roi de Jérusalem, accompagné de Thierry d'Alsace, comte de Flandre, partit avec les troupes du royaume pour délivrer la place. Ayant franchi le Jourdain, il rencontra l'armée de Nour ed din dans la plaine de Butaha (al Butaiha), au nord-est du lac de Tibériade, le 8 juillet (2). La victoire des Croisés fut complète. Le lendemain du combat, le roi se dirigea vers le château assiégé et, après avoir réparé les dommages que la place avait subis, l'avoir réapprovisionnée en vivres et en armes, il revint sur ses pas en y laissant une solide garnison (3).

Notes — LE SIEGE DE 1158

1. Guillaume de Tyr, Livre XVIII, chapitre 21, pages 855-856 : « [Noradinus]... aestatc sequenti praesidium quoddam nostrum, in regione quae dicitur Suita situm,... obsidet. Erat autem praesidium spelunca in latere cujusdam montis arduo et admodum devexo sita : ad quant non erat vel a superioribus, vel ab inferioribus partibus accessus ; sed ex solo latere, calle nimis angusto et propter praecipitium imminens periculoso, ad eam veniebatur. Habebat autem interius mansiones et diversoria, quibus suis habitatoribus necessarias poterat praebere commoditates ; sed nec etiam aquae vivae et indefieientis cis vena deerat, ut quantum loci patiebatur angustia, locus satis aptus et regioni plurimum utilis haberetur... »
2. Sur cette bataille, voyez René Grousset, tome II, pages 390-394.
3. Traducteur de Guillaume de Tyr, Livre XVIII, c. 21, p. 856 : « Li Rois s'en alla jusqu'à la forterece qui avoit esté assise ; bien fist rapareiller ce qui estoit maumis ou dépecié ; puis la garni de genz, d'armes et de viandes. Lors desparti ses genz, et s'en retorna à grant joie vers son pais. »

LE SIEGE DE 1182

— Guillaume de Tyr parle à nouveau et fort longuement d'un château franc dans la Terre de Suète, à propos des événements de l'année 1182 (1) ; sa description concorde si exactement avec celle dont nous venons de parler qu'on ne peut douter qu'il s'agisse du même poste de défense. En outre, le chroniqueur arabe Ibn la Athir (2) nous parle, à cette même date de 1182, de la prise par Ferrouk-Shah (3) du château d'el Habis dans le territoire de Tibériade, ce qui nous permet de rattacher à ce château les événements, relatés par le chroniqueur latin. Si Ibn al Athir parle bien, comme. Guillaume de Tyr, de la prise par les Musulmans du château — il en précise même la date, en juin 1182 — il omet de nous signaler, ce que fait l'historien latin, la reprise du château par les Francs, un peu plus tard, au mois d'octobre.

Les renseignements que donne Guillaume de Tyr sur le siège et la prise du château par les Musulmans, puis sur un nouveau siège conduit par les Francs pour rentrer en possession de la place, méritent qu'on les rapporte de façon détaillée :
Il nous apprend qu'il y avait dans la région de Suète, à une distance de seize milles de Tibériade, un château admirablement défendu, qui passait pour inexpugnable (4). On le disait d'une grande utilité pour les Chrétiens, car ; grâce à lui, dans cette contrée proche des terres musulmanes les Francs pouvaient imposer leur autorité à ceux qui l'habitaient et ils partageaient le pouvoir, aussi bien que les tributs et les récoltes, avec leurs ennemis.

C'était une grotte située au flanc d'un mont et dominant un effroyable précipice. On n'y pouvait pénétrer par le sommet de la montagne ; son seul accès était un sentier fort étroit, n'ayant guère qu'un pied de large, qui longeait la paroi rocheuse et qu'un seul homme libre de toute charge pouvait suivre, non sans danger. La place était commandée par un seigneur nommé Foulque de Tibériade. Après un siège qui ne dura que cinq jours, ce fort, réputé imprenable, tomba aux mains de l'ennemi.

Cette malheureuse nouvelle avait provoqué de nombreux commentaires dans le royaume de Jérusalem. On alla jusqu'à dire que Foulque avait cédé la place à prix d'argent. A la vérité, la garnison ne comptait qu'un petit nombre de chevaliers et de sergents francs qui voulaient résister, tandis que la majorité se composait de combattants indigènes, à la solde du royaume qui n'opposèrent qu'une médiocre résistance.

Les Musulmans minèrent le terrain crétacé qui constituait la roche et, s'étant emparés de l'étage inférieur, puis de l'intermédiaire, puis du supérieur, avaient forcé la garnison à se rendre. II y avait là, en effet, trois étages d'habitations superposées qui communiquaient entre elles par des échelles de bois et par d'étroits couloirs percés dans le rocher (5).

Mais trois mois plus tard, en octobre 1182, les Francs revenaient assiéger la grotte d'el Habis. Ils arrivèrent avec des tailleurs de pierre (6) qui creusèrent le sommet de la montagne. D'autres travailleurs jetaient à mesure dans le fond de la vallée les quartiers de roche, qu'on détachait à grande peine. Le travail était entravé par les lits de, silex qui coupaient le terrain crayeux, car sur ces silex venaient s'émousser les pics des manœuvres, mais d'autres ouvriers, à côté d'eux, réparaient aussitôt les outils ébréchés (7).

La besogne ne cessait de jour ni de nuit et les équipes de travailleurs se relayaient pour ménager leurs forces et pour que l'opération pût progresser rapidement.
Une partie des combattants avait dressé son camp sur le sommet de la montagne pour protéger les tailleurs de pierre, tandis que le reste de la troupe se tenait dans la vallée pour empêcher toute tentative de sortie de l'ennemi. Quelques jeunes bacheliers hardis se hasardèrent sur le sentier et approchèrent de l'entrée des grottes. Des coups d'épées furent échangés et les flèches volèrent (8).

Cependant, les assiégés, qui étaient soixante-dix combattants, choisis par Saladin parmi ses meilleurs guerriers, éprouvaient une extrême fatigue de ne pouvoir prendre aucun instant de repos sous les coups incessants des pics et des outils qui martelaient le roc au-dessus de leurs têtes. L'angoisse les hantait d'être écrasés par l'effondrement des voûtes plus encore que de voir l'irruption soudaine des soldats francs. Sachant qu'ils ne pouvaient obtenir aucun secours de Saladin, parti au loin avec ses armées, ils se décidèrent, après un siège de trois semaines, à céder la place. On leur accorda de se retirer avec armes et bagages.
La forteresse ayant été pourvue d'une garnison, de vivres et de tout ce qui était nécessaire, l'armée chrétienne victorieuse regagna la Palestine (2).
Dans l'œuvre de Guillaume de Tyr si imagée, si colorée, il n'est guère de pages plus vivantes que celles qu'on vient de lire.
A ce tableau d'une netteté telle qu'il pourrait permettre de reconnaître le site en parcourant la contrée, à la description si curieuse de cette étrange forteresse de troglodytes vient s'ajouter le récit mouvementé de ce siège, où les défenseurs sont dès le début réduits à l'impuissance et pris comme des blaireaux dans leur terrier.

Notes — LE SIEGE DE 1182

1. Guillaume de Tyr, Livre XXII, chapitre 15 et chapitre 21, pages 1090-1091 et 1104-1107.
2. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, page 651 : « Dans le mois de sefer (6 juin-4 juillet 1182), les Musulmans conquirent sur les Francs un rocher qui était connu sous le nom d'Hobais Djaldak. Il faisait partie du territoire de Tibériade et dominait la campagne ... Ferrouk-Shah conquit sur les Francs la roche susnommée qui était pour les Musulmans une cause de grand dommage. Aussi ceux-ci furent extrêmement joyeux de sa conquête. Ferrouk-Shah envoya à Saladin pour lui annoncer cette bonne nouvelle quelqu'un qui le rencontra en chemin. Cet incident cassa les bras aux Francs et leur puissance fut brisée. »
— Voir aussi Abu Chama, Deux Jardins, tome IV, page 218 : « Ferrouk-Shah arriva devant Habis Djaldak sur le territoire cultivé de Damas, s'empara de ce rocher qui dominait le pays musulman et fit de cette position un poste d'observation contre les infidèles qui l'avaient d'abord possédée. »
3. Ferrouk-Shah, neveu de Saladin, était alors gouverneur de Damas.
4. Guillaume de Tyr, Livre XXII, chapitre 15 ; pages 1090-1091 : « Erat enim nobis in regione Suhite, trans Jordanem, a Tiberiade sexdecim distans milliaribus, praesidium munitissimum et, ut dicitur, inexpugnabile, ex quo nostris multa dicebatur provenire utilitas ; nam cum praedicta regio hostium magis esset contermina finibus quam nostris, ... hujus tamen praesidii beneficio multis annis obtentum fuerat, et obtinebatur nihilominus in praesenti, quod nostris et illis ex aequo dividebatur potestas, et tributorum et vectigalium par fiebat dis tributto. »
« Erat autem spelunca in latere montis cujusdam sita, cui subjectum erat immane praecipitium ; a parte vero superiori nullus omnino accessus ; ex altero vero latere, tantum arcta nimis semita et per quam homini libero, et ab omni onere expedito, vix absque periculo iter praeberctur. »
5. Guillaume de Tyr, Ibidem : « ... aliis vero quod ex latere speluncam effregerunt [hostes], quia lapis cretaceus erat, et facile solvebatur, et violenter ingressi stationem primam quae inferior erat, occupaverunt, dicentibus, unde postmodum eos qui erant in medio et in supremo coenaculo, nam tres ibi dicebantur esse mansiones, ad deditionem compulcrunt. »
— Voir René Grousset, tome II, page 705-706.
— C'est à ce moment que se place une alliance des Francs avec les princes Zengides de Mossoul et d'AIep, alliance dirigée contre Saladin. Celui-ci en informa le calife de Bagdad par une lettre où se trouve le passage suivant : « Les gens de Mossoul ... se sont engagés à livrer aux Infidèles (c'est-à-dire les Francs) des places-frontières comme Shaqif Tirûn (La Cave de Tyron), Banyas et Habis Djaldak. » (Abu Chama, Deux Jardins, page 225-226.
— Voir aussi Beha ed din, Vie du sultan Youssof, page 68.
— Cf. René Grousset, tome II, pages 715-716.)
6. Guillaume de Tyr, Livre XXII, chapitre 21, pages 1104-1107 : « ... decernunt a parte superiori caesores lapidum eisque quotquot haberent ministros necessarios simul et operum custodes, ut tute et sine irruentium perieulo laborare possent, collocare. Erat enim spelunca in altissimo montis latere posita, non habens nisi cum multa difficultate accessum, in quo vix pediti iter esse poterat expedito ; nam inferius usque in profundum subjectae vallis, ingens est et horribile praecipitium, ex latere autem ad eam accedebatur itinere unius pedis vix habente latitudinem. Erant autem in eadem spelunca mansiones tres, sibi invicem superpositae, in quibus mutuus per quasdam scalas ligneas et per quaedam angusta foramina interius ascensus erat et descensus. »
7. Traduction de Guillaume de Tyr; Livre XXII, chapitre 21, page 1061.
8. Traduction de Guillaume de Tyr, page 1106 : « Aucune foiz avint que li legier bacheler de nostre ost s'en alerent jusqu'en haut, par cele estroite voie que ge vos ai dite ; devant les entrées les assailloient à leur pooir ; chapleiz i avoit de glaives et d'espées et trets d'ars et d'arbalestres, mes ne les domachoient de rien. »
9. Bien qu'il ne soit plus question dans la suite d'el Habis, c'est évidemment après la bataille de Hattin (juillet 1187) que les Francs perdirent cette place. Elle dut leur assurer jusqu'à cette date le partage des revenus des contrées à l'est du lac de Tibériade et du Jourdain qu'ils s'étaient assuré dès 1109 (voir plus haut). Abu Chama, dans le Livre des deux jardins, parlant de L'occupation de Tibériade par Saladin aussitôt après sa victoire de Hattin, écrit (Historiens orientaux des Croisades, tome IV, page 277) : « Sous la domination des Francs, cette ville recevait en partage la moitié des revenus des districts de Salt, du Belqa, du Djebel Aouf..., du Sawad..., du Djaulan et des pays voisins jusqu'au Hauran. Ces partages par moitié cessèrent alors. »

LA GROTTE D'EL HABIS

Voici donc le château qui, remplaçant à l'est du lac de Tibériade l'éphémère château d'Al (Qasr Berdaouil), fut, pendant environ soixante-quinze ans, l'objet de nombreuses attaques entre Francs et Musulmans.

Grâce au texte de Guillaume de Tyr, comparé à la description récente d'un voyageur allemand, G. Schumacher, qui n'y a pas reconnu l'existence d'un monument des Croisés, nous avons pu fixer exactement sa position.
Rey, a eu le mérite de constater que les passages de Guillaume de Tyr relatifs à 1158 et 1182 concernaient le même fort et que ce fort était bien celui que les Arabes appelaient el Habis (1).
Ce savant, qui identifia tant de lieux de la Syrie franque, a émis l'hypothèse que ce site pouvait se retrouver au Tell Djabiyé ; mais cette éminence se trouve à trente-six kilomètres au nord-est de la position véritable d'el Habis.

Schumacher parcourut en 1913 et 1914 l'Adjloun et le Djaulan et en décrivit minutieusement les aspects et les localités. Il a reconnu le site d'el Habis (2), qui garde encore aujourd'hui son nom du moyen âge.

Quand on lit la description de Schumacher, on est frappé de l'analogie qu'elle présente avec celle de l'historien du XIIe siècle. Ignorant le récit de Guillaume de Tyr, il a pensé qu'il fallait voir dans les logements de cette caverne les restes d'habitations de cénobites (3).
El Habis se trouve au Ras Hilja, qui, en face de la station de Chedjra (4), au kilomètre 119 du chemin de fer de Caiffa à Damas, domine la rive sud du Yarmouk (5). C'est là que l'Ouadi el Habis qui alimente la grotte vient se jeter dans cette rivière.

Guillaume de Tyr nous apprend que le château de la Terre de Suète, assiégé en 1182, se trouve à environ seize milles de la ville de Tibériade. Or, le mille de Guillaume de Tyr correspond à peu près à deux kilomètres et demi ; c'est donc une distance d'une quarantaine de kilomètres. Si l'on remarque que les Francs passaient généralement le Jourdain au sud du lac de Tibériade, au Pont de la Judaire, on constate que la route qu'ils suivaient pour atteindre el Habis doit couvrir une distance correspondant à celle qui est indiquée par l'historien latin.

Du haut du Ras Hilja, nous dit Schumacher, la vue s'étend au loin sur la vallée du Yarmouk et sur le Djaulan. Ce sommet est occupé par quelques restes de substructions, quelques pierres de taille répandues pêle-mêle sur le sol, vestiges informes d'une fortification qui dominait les grottes et qui était peut-être aussi l'œuvre des Croisés, tout au moins au début de leur occupation, puisque les descriptions de Guillaume de Tyr relatives aux événements de 1158 et de 1182 laissent entendre, au contraire, que le sommet de la montagne ne comportait pas de construction fortifiée.

En 1933, M. Horsfield, directeur du Service des Antiquités de l'Etat de Transjordanie, a bien voulu entreprendre, sur ma demande, une pénible exploration et visiter la grotte d'el Habis, difficilement accessible. Il m'a adressé ses observations, ainsi qu'un plan et des photographies. Je lui en exprime ma vive gratitude.

Cette grotte se trouve creusée dans la paroi d'une haute falaise en hémicycle, qui s'éploie comme un amphithéâtre au-dessus de la profonde vallée de l'ouadi el Habis descendant du sud au nord, vers le Yarmouk, lequel coule d'est en ouest. La falaise se rattache à une éminence, le Ras Hilja, qui termine l'hémicycle à l'ouest. De cette éminence on découvre un vaste horizon sur le Djaulan par-delà la profonde vallée du Yarmouk.

Sur la rive nord du Yarmouk, en face de la grotte, on voit passer la ligne du chemin de fer de Caïffa à Damas et d'el Habis on peut apercevoir la station de Chedjra (ou Shajara) (Fig. 8), Guillaume de Tyr nous apprend que la grotte d'el Habis n'était accessible ni par le haut ni par le bas (6) et qu'on n'y parvenait que par un sentier large seulement d'un pied qui longeait la paroi de la falaise au-dessus du précipice.

el Habis
Fig. 8. — Plan des environs d'el Habis, par G. Horsfield.

Le chroniqueur latin dit aussi que la grotte se divisait en trois étages comprenant chacun plusieurs logements, et que l'on pénétrait d'un étage à l'autre par des corridors montants creusés dans le rocher et par des échelles de bois (7).

M. Horsfield a pénétré au premier étage où il a trouvé deux salles dont une de plan cruciforme, et voûtée d'arêtes ; on reconnaît un montant de la porte de l'entrée avec les traces des trous des gonds. Mais il n'a pu atteindre les deuxième et troisième étages. Il a constaté que l'ensemble de l'ouvrage avait été fort détérioré depuis l'occupation médiévale et que ce qui apparaît aujourd'hui est l'intérieur des salles qui se trouvent coupées de haut en bas par la chute des murs extérieurs. Toute la façade s'est donc effondrée.
Les corridors creusés dans le rocher pour mener d'un étage à l'autre, dont on ne trouve plus trace aujourd'hui, ont dû disparaître lors de cet éboulement.

El Habis. Salle premier etage
Fig. 9. — El Habis. — Salle du premier étage. Plan par G. Horsfield.

Plus bas que le deuxième étage, sous les deux ouvertures les plus à droite, on aperçoit une concavité où M. Horsfield a retrouvé le vestige, coupé lui aussi dans le sens de la hauteur, d'un réservoir d'eau dont les parois étaient plâtrées. Au troisième étage à droite, on aperçoit une niche carrée dans laquelle est creusé un arc brisé encadrant une croix gravée dans le rocher. M. Horsfield pense qu'il faut voir là, apparaissant aujourd'hui à l'extérieur, le mur de fond de l'oratoire de la garnison chrétienne d'el Habis avec la base de l'autel surmonté d'une croix.

Cette garnison pouvait facilement se ravitailler en eau comme le constate déjà Guillaume de Tyr ; il y a une source à proximité. Si la position était propice pour la défense, M. Horsfield constate que la résidence était peu agréable. La grotte ouvrant au nord-est, le soleil ne l'atteignait qu'à peine. Il est vrai que c'est peut-être un avantage dans cette région où la chaleur est grande. Mais, pendant la saison des pluies, on devait y vivre sous un véritable torrent, car l'ouadi el Habis commence réellement au sommet de la falaise où la grotte est creusée, et les eaux tombaient alors à flots le long des baies de ses logements.

* * *

On à d'autres exemples, dans l'histoire des Croisades, de ce singulier type de forteresses (8), véritables repaires inaccessibles d'où une troupe pouvait surgir pour faire des razzias ou couper la route à l'ennemi en marche. Ainsi, pour défendre les approches de Saïda, les Francs avaient-ils mis garnison dans une grotte située dans le Liban au nord de Djezzin ; ils l'appelaient la Cave de Tyron. Nous parlerons plus loin de ce poste de défense (9).

Les Musulmans employaient aussi ces refuges dont la conquête, toujours mouvementée, se faisait par des procédés exceptionnels que l'on n'avait pas coutume d'employer dans les sièges des forteresses. Telle fut la prise de la grotte de Zalin, près de Sheïzar sur l'Oronte, dont parle Ousama : il n'existait même pas un sentier pour y conduire et ses occupants n'y accédaient qu'en descendant par des cordes le long de la falaise. Cette grotte était gardée par une troupe musulmane et un soldat de Tancrède parvint, le 27 novembre 1108, à s'en emparer à lui seul en faisant prisonniers tous ceux qui s'y trouvaient (10).

Notes — LA GROTTE D'EL HABIS

1. Notice sur la « Cavea de Roob », dans Mémoire Société nationale des Antiquaires de France, tome XLVI, 1885, page 126-127.
2. G. Schumacher, Unsere Arbeiten im Ostjordatilande, dans Zeitscbrift des deutschen Palaestina Vereins, Band XL, 1917, page 164-168, et plan XII et XIII, XIV. — Ce texte est résumé dans l'ouvrage suivant : Der 'Adschlun, nach den Aufzeichnungen von Dr. G. Schumacher beschrieben von D. Carl Steuernagel, Lieferung 3. Leipzig, 1926, pages 532-5331 et plan LXXX A, LXXXI, LXXXII.
3. El Habis, en arabe, signifie le Reclus.
4. C'est dans le voisinage de Chedjra que fut livrée, le 20 août 636, la célèbre bataille du Yarmouk, où les Byzantins furent écrasés ; cette défaite livra la Palestine et la Syrie aux Arabes jusqu'à l'époque des Croisades.
5. Les chroniqueurs arabes appellent notre forteresse el Habis ou el Habis Djaldak. Peut-être peut-on rapprocher Djaldak de Hilja, les voyelles étant facilement interchangées en arabe. D'autre part, si Guillaume de Tyr ne donne pas le nom de ce fort, il nous dit qu'une tradition rapportait qu'il avait été la demeure d'un compagnon de Job, nommé Baldac (Guillaume de Tyr, XXII, c. 21, p. 1105) : « De qua fuisse traditur Baldad ille Job amicus »).
— Traducteur de Guill. de Tyr ; Ibid. : « L'en dist que d'ilec fu nez uns des amis job qui ot nom Baldac. »
— Ne pourrait-on aussi rapprocher Djaldak de Baldac ? Voyez aussi Burchard de Mont-Sion, éditions J. C. M. Laurent, page 37 : « De civitate Corrozaym et ostio fluvii Jordanis quatuor leucis contra aquilonem est Sueta civitas, unde in Job dicitur Baldad Suithes (alias Baldach). »
6. Traducteur de Guillaume de Tyr, XVIII, c. 2l, page 855-856 : « Cil chastiaux est seur nue roche qui siet el costé d'une montaigne molt roistre... L'en ne pooit là venir ne pardesus ne pardesous ; dedenz avoit fontaines d'egues vives qui coroient auques près de la... »
7. Traducteur de Guillaume de Tyr, XXII, c. 21, p. 1104 : « Cele froterece siet en costé d'une haute montengne ; desouz est la valée si parfonde que l'en ni ose regarder. Par un costé i vient une voie qui n'a mie plus d'un pié de large si qu'il a grant perill d'aler iluec. Il i avoit troiz estages, l'un desus l'autre, où l'en montoit par eschieles de fust et par voies estroites qui estoient dedenz. »
8. Je l'ai brièvement signalé dans mon précédent ouvrage en décrivant les divers types de constructions militaires : Le Crac des Chevaliers, Introduction, pages 77-78.
9. Chapitre VII, page 221.
10. Autobiographie d'Ousama, traduction par H. Derenbourg, Revue de l'Orient latin, tome II, 1894, Autobiographie d'Ousama : « Un satan d'entre les cavaliers francs s'approcha de Tancrède et lui dit : Fais faire à mon intention une caisse en bois. Quand j'y serai assis, lancez-moi du haut de la montagne vers nos ennemis, en prenant soin d'employer des chaînes de fer, assez solidement attachées à la caisse pour qu'on ne puisse ni les couper avec des épées ni me faire tomber. » On lui fabriqua une caisse, on le lâcha en retenant les chaînes de fer, dans la direction des cavernes suspendues. II s'en empara et emmena tous ceux qui s'y trouvaient vers Tancrède. C'est que l'intérieur formait une galerie ouverte, sans la moindre cachette et qu'en y tirant des flèches il atteignait un homme à chaque coup, tant le lieu était resserré, tant la foule y était pressée. »
11. Guillaume de Tyr, XV, c. 6, page 665 et suivantes. : « ... apponunt... trans Jordancm in finibus Ammonitarum juxta montem Galaad obsidere praesidium unum, nostris regionibus perniciosum valde. Erat autem praedictum municipium spelunca quaedam in latere montis eminentis maxime declivo sita, aditum habens pene inaccessibiLem... » Si l'indication de Guillaume de Tyr est exacte, il s'agit du Djebel Djilead (ou Djebel Galaad), au nord d'es Salt et au sud-ouest de Djerash. Or, il existe des grottes de ce côté, en particulier à Allan.
12. Guillaume de Tyr, XIX, c. II, page 902 : « Per idem quoque tempus, ejusdem generis praesidium, spelunca iterum inexpugnabilis, ultra Jordanem in finibus Arabiae situm, fratrum militiae Templi dtligentiae deputatum eidem Siracono traditur... Quo audito, dominus rex... de fratribus Templi, qui hostibus castrum tradiderant, patibulo fecit suspendi circa duodecim. » Pour l'identification de cette position, on peut songer soit à la grotte occupée en 1139 près du mont Galaad, dont il est question ci-dessus, soit à er Raquim el Khaf, grotte voisine d'Amman, ainsi que me l'a suggéré le R.P. Abel.
Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

El Habis sites Internet

Petra Jebal Habis et El Weira 1998 Jordanie
Alors que la terre entière défile devant les temples des nabatéens, les châteaux des Croisés restent bien à l'abri des visites. Pourtant, ils ne sont pas difficiles d'accès, l'un El habis est en plein milieu du site, qu'il domine du haut de ses 1000 mètres, le second El Weira se trouve hors du site payant.
Sources: Ruines.net

Ain al Habis. The Cave de Sueth
El-Habis est un remarquable site archéologique, à la fois du point de vue géographique et historique. Peu de chose durant les périodes romaines et byzantines, rôle important du site durant les Croisades, notamment des grottes-forteresses. On a pu montrer que ces grottes, abandonnées par les moines, ont été converties en grottes-forteresses par les Croisés.
Sources: Nicolle D. Université de Caen, Caen, France (1971)

PETRA: Jebal Habis
Jebal Habis est une petite montagne qui se dresse à l'arrière de Petra. Elle est éclipsée par l'ombre immense de Um al Biera derrière elle. Jebal Habis est une montagne encore plus importante en bas sont nombreux tombeaux et sur l'extrémité sud et le long de la partie supérieure se trouvent les restes d'un petit château des Croisés. Si vous vous arrêtez à l'ancien pistachio tree in the center of Petra, à la Nymphium, le vieil homme qui dirige la boutique de soda sera probablement pointer vers Jebal Habis et vous demander si vous pouvez voir le chameau en elle. Et bien sûr, l'extrémité nord de la montagne ressemble à la tête d'un chameau.
Sources: Nabataea

LE CHATEAU DU TORON

Le château du TORON (Tibnin), à 22 kilomètres à l'est de Tyr, fut une des principales forteresses de Palestine et les seigneurs de Toron jouèrent un rôle considérable dans l'histoire du royaume de Jérusalem.

Château de TORON (Tibnin)
Château du Toron ou Tibnin

De la construction des Croisés (1), il ne reste rien pour ainsi dire : seulement à l'ouest en avant de l'enceinte actuelle, un pan de mur à bossages grossiers.

La ruine qu'on voit aujourd'hui est d'une époque postérieure au moyen âge ; l'enceinte est flanquée d'ouvrages carrés et demi-circulaires. C'est l'œuvre de Daher el Omar, émir syrien du XVIIe siècle qui, voulant se rendre indépendant, s'était révolté contre l'empire ottoman.

Château de TORON (Tibnin)
Château de TORON Tibnin

J'ai visité deux fois le Toron, dont le site répond bien au vieux nom français qu'on lui a donné : Toron signifie éminence isolée. Il se dresse à l'entrée de la plaine de Tyr sur un sommet, à 870 mètres d'altitude. De là on aperçoit le château de Beaufort.

A part la muraille dont j'ai parlé, son enceinte en petit appareil n'a rien conservé de l'œuvre des Croisés. On n'y voit même pas de pierres remployées. Bien que le Toron ne puisse faire l'objet d'une étude architecturale, j'ai cru devoir en évoquer le souvenir et en résumer l'histoire, cette place ayant eu une grande importance stratégique au temps des Croisades.

Ce château fut construit, sans doute en 1105, par Hugues de Saint-Orner, successeur de Tancrède, comme Prince de Galilée. Il en fit une base d'opération tant pour arrêter les incursions de la garnison musulmane de Tyr que pour menacer ce port dont il projetait de s'emparer.
A peine venait-il d'achever cet ouvrage, que le Prince de Galilée périt dans un combat. Les Francs ne purent se rendre maîtres de Tyr que longtemps après, en 1124. Pour surveiller plus étroitement cette grande cité maritime, le roi Baudoin Ie devait construire en 1116, au bord de la mer au sud de Tyr, une autre forteresse, le château de SCANDELION (Iskanderoun) (2).

Bien qu'après la mort d'Hugues de Saint-Omer, la seigneurie du Toron relevât directement du royaume et fût indépendante de la Princée de Galilée, il y eut tant de relations entre les événements auxquels ce château participa et ceux qui concernèrent la Princée que j'ai dû, en retraçant l'histoire du Toron, parler des principales forteresses qui défendaient cette contrée ainsi que le territoire d'Acre et de Tyr.

La Princée de Galilée (3) qui devait disparaître à la suite du triomphe de Saladin en 1187, fut l'une des quatre grandes baronnies du royaume. Ses limites sont mal déterminées. Il semble qu'elle était bordée au nord par une ligne partant de Telel au sud du lac de Houlé, suivant le Ouadi Aouba, passant au nord du Djebel Djermaq, à la hauteur de Kafr Birim, pour aboutir à Bokehel (Bouqeia).
C'était en somme la frontière de l'antique Galilée, telle que l'a indiquée M. Dussaud (4). De Bokehel une ligne passant vers les villages de Zekkanin (Saknine) et Capharmanda (Kafr Menda), séparant la Princée du territoire d'Acre, menait jusqu'à la chaîne du Carmel. La Princée occupait au sud la large plaine d'Esdrelon avec la ville du GRAND GERIN (Djenin).

La seigneurie du Bessan (Beisan), bordait la Princée près du Jourdain. Rappelons qu'à l'est, la Princée s'étendait, au-delà du Jourdain et du Lac de Tibériade, sur la Terre de Suète (5).

Les principales forteresses qui défendaient le territoire galiléen étaient les suivantes : La route de Damas à Tyr étaient jalonnée de quatre châteaux. A l'extrémité du massif de l'Hermon, se dressait le grand château de SUBEIBE, au-dessus de la ville fortifiée de BELINAS (Banyas), aux sources du Jourdain. La route passait ensuite au pied du Djebel Houuin (900 mètres) sous le CHATEAUNEUF (Hounin) (6), elle gagnait le village de Mecïa (Meis) et rencontrait dans le massif du Djebel Amela (800 m.), une troisième forteresse, le TORON (Tibnin). Au nord du Toron se trouvait le fort de MARON (Qalat Maroun) (7).
L'approche de Tyr (8) au nord-est était encore défendue par LA TOR DE L'HOSPITAL(9).
Du Toron, un chemin se dirigeait vers Acre.
Plus au sud, deux grands passages permettaient de franchir le Jourdain. Le premier, entre le lac de Houlé et le lac de Tibériade, se trouvait au Gué de Jacob (10). Par là passait la principale route de Damas à Acre. Elle était défendue par le puissant château de SAPHET planté à 12 kilomètres du Jourdain, sur une éminence à 838 m. d'altitude. Il fut construit sans doute dès l'année 1102, par les Francs (11).

La route de SAPHET à Acre, suit une dépression qui, passant au sud du Djebel Djermaq (1.200 m.), sépare les montagnes de Haute-Galilée de celles de Basse-Galilée. Le petit fort de MABLIE (Qasr Meblieh) (11) surveillait cette route, à 15 kilomètres d'Acre (12).

En 1178, les Templiers ne trouvant pas suffisante la défense de SAPHET, voulurent la renforcer d'une forteresse plus avancée pour laquelle ils firent de grands frais. Ce fut LE CHASTELLET (Qasr el Athra) (13) à 500 mètres d'altitude, au-dessus du Gué de Jacob. Saladin le détruisit quelques mois plus tard.

En arrière de Saphet, se trouvait au nord d'Acre, le petit château de MANUET (14) (el Menaouat), le château de MONTFORT (OU, STARKENBERG ou FRANS CHASTIAU = Qal'at Qoureïn), occupé par les chevaliers de l'Ordre Teutonique en 1228 (15).

Non loin, vers le sud, se trouvaient le JUDYN (16) (Qal'at Djeddin), et le CHATEAU DU ROI (17) (Meilia) tous deux à l'Ordre Teutonique.
Le second passage du Jourdain se trouvait en Basse-Galilée au sud du Lac de Tibériade. C'était le Pont de la Judaire (Djisr el Madjami).

Plan du château de Belvoir
Fig. 10. — Plan du château de Belvoir, d'après Survey of Western Palestine, Memoirs, vol. II, Samaria, page 117.

Il était défendu par le château de BELVOIR (18) qui, sur un promontoire des monts de Galilée à 297 mètres d'altitude au-dessus de la vallée du Jourdain, surveillait la route descendant du nord au sud de Tibériade vers Beisan, ainsi que la bifurcation traversant le Jourdain au Pont de la Judaire. Ce château fut vendu aux Hospitaliers qui augmentèrent ses défenses (19).

Du Bessan (Beisan), des routes traversaient la Basse-Galilée et la Plaine d'Esdrelon en direction des Ports d'Acre et de Caïffa.

A l'est de Nazareth, entre cette ville et le Mont Thabor, se trouvait le château de BURIE (Dabouriyé) ou BURES (nom d'une grande famille franque) ; au sud de Nazareth le château de LA FEVE (el Foulé) (20), sur une émincnce dominant la plaine d'Esdrelon ; entre la Fève et Belvoir, le fort de FORBELET (21) (historiens arabes Afrabala ou Kefrabala = ET-TAIYIBA) à environ 8 k. au nord-est de la source appelée Fontaine de Tubanie ('Ain Tuba'un).

Sur la route de Nazareth à Acre était la petite ville de SEPHORIE (22) (Safiriyé) avec un fort défendu par les Templiers. Tout près de là se trouvaient les Fontaines de Sêphorie dont il est fréquemment question dans les chroniques des Croisades, car maintes fois les troupes royales s'y concentrèrent pour barrer la route aux Musulmans envahissant la Galilée (23).
Sur la même route, à l'est, était le château de SAFFRAN (Shafa 'Amr) aux Templiers.

A l'ouest de Saffran, se trouve la source du Nahr Naamân (l'ancien Belus) qui va se jeter dans la mer à 1 kilomètre au sud d'Acre. A cette source, les Templiers et les Hospitaliers exploitaient les moulins de RECORDANE au pied du Tell Kerdané. Victor Guérin (24) a trouvé près de cette source, une tour à deux étages, pourvue d'archères. Au-dessus de la porte d'entrée se trouvaient les restes d'un mâchicoulis. Sur les pierres de l'ouvrage on voit gravées des croix.

Au sud-ouest de Nazareth, défendant la route qui, de Caïffa, suivait au sud la plaine d'Esdrelon, se trouvait, à l'extrémité de la chaîne du Carmel, le château de CAYMONT (Tell Qeimoun) (25).

* * *

Dans sa marche le long du littoral en mai 1099, l'armée de la première Croisade n'avait pris ni Saïda, ni Tyr, ni Acre, ni Caïffa, ni Césarée, ni Arsouf. Du voisinage de ce port, elle avait pénétré dans l'intérieur en direction de Jérusalem.

Les Croisés avaient occupé Ramleh, Lydda et Bethléem. Le 7 juin ils investissaient Jérusalem qui, après des combats épiques, tombait le 15 juillet. Pendant le siège, le Port de Jaffa avait été attaqué et pris pour assurer le ravitaillement des assiégeants.

Godefroy de Bouillon, maître de la Ville Sainte, avait vu les chefs de l'armée le quitter presque tous pour retourner en Occident.
Pourtant la Palestine restait à conquérir. Quelques rudes batailleurs, parmi lesquels Tancrède, qui allait devenir le principal lieutenant de Godefroy, restèrent à ses côtés.
Tancrède devait l'aider puissamment à faire cette conquête. Le 25 juillet 1099, il avait pris Naplouse. Puis, Godefroy lui avait donné d'avance la « Princée » de Galilée dont il lui laissait la charge de s'emparer. C'est à la tête de quatre-vingts cavaliers que Tancrède, avec une audace sans pareille, étendit la domination chrétienne sur cette vaste contrée.
Il prit TABARIE (TIBERIADE) et LE BESSAN (BEISAN) et les enferma dans une enceinte, pendant que Godefroy enlevait Hébron (Saint-Abraham) et la fortifiait.

Jérusalem et quelques places de Palestine étaient conquises, mais le nouvel état chrétien en formation devait assurer au plus vite ses communications avec l'Occident. Le but essentiel de la Croisade était de rendre à la Chrétienté le libre accès des Lieux-Saints. Il fallait donc avoir la maîtrise de la mer. Aussi Godefroy de Bouillon, dès janvier 1100, s'employa avec l'aide des marins pisans, qui avaient contribué au succès de la Croisade, à solidement fortifier le port de Jaffa.

En même temps, Godefroy et Tancrède faisaient une chevauchée d'exploration au-delà du lac de Tibériade dans le Sawad, la « Terre de Suète. » Peu après la mort de Godefroy de Bouillon (18 juillet 1100), Tancrède s'emparait d'un second port, Caïffa, à la fin d'août. Ainsi la Princée de Galilée pouvait avoir son débouché vers la mer.

Tancrède avait tenté de prendre le pouvoir laissé libre par la mort de Godefroy de Bouillon, mais les barons de Palestine s'étaient prononcés en faveur du frère de Godefroy, Baudoin, et celui-ci était arrivé à franc étrier de son lointain comté d'Edesse.

Peu après le couronnement du premier roi de Jérusalem à Bethléem, (Noël 1100), Tancrède gavait été, en mars 1101, appelé par les Francs d'Antioche, pour prendre le gouvernement de la Principauté.
Ayant accepté cette offre, il avait quitté la Palestine en rendant Tibériade et la Galilée et le Port de Cayphas (Caïffa) au nouveau souverain. Celui-ci remit Cayphas à un fidèle compagnon de Godefroy, Geldemar Carpenel et donna la Princée de Galilée avec sa capitale Tibériade à Hugues de Saint-Orner (ou de Fauquenberge) (26).
N'ayant ni Acre, ni Caïffa, le nouveau prince de Galilée chercha à obtenir un autre port et c'est sur Tyr qu'il décida de porter son effort.

Dans les années qui suivirent, Baudoin Ie fortifia son établissement en Palestine par de nouvelles conquêtes : en 1101 il s'emparait des ports d'Arsouf et de Césarée et fortifiait Ramleh ; en 1104, il prenait le grand port d'Acre. Pendant ce temps son vassal, Hugues de Saint-Omer (27), cherchait à étendre sa domination en Galilée et au nord de cette région.

C'est lui très probablement qui construisit en 1102 sur une éminence abrupte, le château de SAPHET (27), commandant à petite distance du Jourdain, le cœur de la Galilée et l'accès du grand port d'Acre (28).

Reprenant la tentative de Tancrède en Terre de Suète, il construisait en 1105, à l'est du lac de Tibériade près d'Al, un château auquel est resté le nom de QASR BERDAOUIL (le Fort de Baudoin). Cette forteresse devait être prise et rasée par Togtekin très peu de temps après sa construction (29).

En même temps, semble-t-il, Hugues construisait, à mi-chemin entre Banyas et Tyr, le château du TORON, à la fois pour se défendre contre les incursions de la garnison de Tyr qui ravageait sans cesse la Galilée et pour en faire une base d'opération contre ce port dont il voulait s'emparer. Guillaume de Tyr expose clairement ces raisons. Voici le texte de son traducteur (30) : « Hardiement se recontenoit Hue de Saint Orner en la seue terre... Il guerreoit mout efforcieement les ennemis Nostre Seingneur qui demeuroient à Sur et granz maux fesoient à noz genz quant il en avoient le pooir ; mès cil Hues fesoit souvent chevauchiées jusque devant leur vile... Mès ce li estoit mout grief chose et mout périlleuse, quar de Tabariè jusque à Sur à près de trante milles entre deus, cil ne trouvoit forteresce ne recet nul..., dont cil de Sur l'aloient porsuivant, et tozjorz le tenoient en regart jusque à la scue cité. Por ce se porpensa Hues qui estoit sages hom et de grant cuer, et regarda sus les montengnes qui sont près de Sur à dis milles un tertre fort que l'en souloit apeler Tybelin. lluec ferma un chastel mout hastivement, si li mit non le Toron et bien le garni. Cil mont siet entre la mer et le mont de Libane, ausint comme el mileu, autant i a de Sur comme de l'autre cité que l'en apele Belinas. Cist leus est mout planteis de bones terres gaengnables, de vignes et d'arbres portanz fruit ; bon air i a mout et sein. Por cele fermeté commença il plus à grever la cité de Sur et grant bien fist cil chastiaux à celui qui le fonda. Si fet il jusque au jor d'ui à la cité de Sur et à tout le resgne de Jérusalem, quar de la grant planté qu'il ont de viandes par sa terre et par sa forteresce leur donna grant scurté. »

Non seulement le Toron menaçait Tyr qui devait résister aux attaques des Francs jusqu'en 1124, mais il commandait aussi la route de Damas à Tyr (31) ainsi qu'un chemin de Damas à Acre (32).

Le Prince de Galilée devait bientôt trouver la mort dans un combat. En 1106 (33), Hugues de Saint-Omer ayant fait avec deux cents cavaliers et quatre cents fantassins, une expédition au-delà du Jourdain en Terre de Suète, en revenait avec un important butin par la route de Banyas. Ce butin était si considérable, nous dit Albert d'Aix, qu'il aurait pu suffire à couvrir les frais du siège de Saïda alors en cours et où Hugues allait rejoindre le roi Baudouin. Mais il fut attaqué près de Banyas par l'atabek de Damas, Togtekin. Une bataille acharnée eut lieu au cours de laquelle Hugues, chargeant pour la troisième fois, eut le corps traversé par une flèche. Son corps ramené par ses compagnons, fut enterré à Nazareth (34).

Peu de temps après la mort d'Hugues de Saint-Omer, le gouverneur de Tyr, Izz al Mulk, faisait une démonstration contre le Toron. Il en pilla les faubourgs et massacra leurs habitants. Le roi Baudoin qui se trouvait à Tibériade se lança à sa rencontre (35).

C'est à cette époque sans doute qu'Onfroi 1e du nom (36), fut mis en possession du château du Toron. Ses descendants devaient garder longtemps le titre de seigneurs de Toron et tenir un haut rang dans la noblesse palestinienne (37). Il mourut vers 1136.
Son fils Onfroi II, fut l'un des plus preux chevaliers de son temps.

On l'appelait le bon chevalier. Les chroniques arabes — comme les chroniques franques — vantent sa droiture et sa vaillance. Il devint connétable du royaume en 1152. Selon Jacques de Vitry, Saladin se serait fait armer par lui chevalier à la manière franque (38).

Il prit part à toutes les grandes expéditions militaires qui eurent lieu de son temps.
En 1137, Onfroi « chevalier noviaus » se trouve à la frontière du comté de Tripoli, bloqué avec le roi Foulque dans la citadelle de Montferrand assiégée par Zengi.
En 1150, au moment de la chute des dernières places du comté d'Edesse, il commande l'arrière garde de l'armée du roi qui est accouru au secours des populations franques de cette région pour protéger leur exode vers Antioche.
En 1153, il participe à la prise d'Ascalon.
En 1157, il défend contre les assauts de Nour ed din, la ville de Banyas, qui était dans son domaine, car il avait épousé la fille du seigneur de cette cité, Renier Brus (39).
Puis il prend part aux campagnes d'Egypte avec le roi Amaury et, pendant une de ses absences, Nour ed din s'empare de Banyas et de Subeibe (1164) que les Francs ne purent jamais reprendre.
En 1167, il rejoint Amaury au siège d'Alexandrie. Nour ed din profite de ce que les forces du royaume sont occupées en Egypte pour faire des expéditions victorieuses en Syrie et en Palestine. Il attaque l'un des châteaux d'Onfroi, HOUNIN ; la garnison de ce fort se sentant incapable de le défendre, y met le feu et se retire. Nour ed din, l'occupe et en achève la démolition (juillet-août 1167) (40).
En 1170, Onfroi délivre Kérak de Moab assiégée par Nour ed din (41).
En 1174, le roi Amaury avait fait un grand effort pour reprendre Banyas. Tombé malade au cours du siège, il était mort peu après.

Le territoire de Tyr et la Galilée privés de la défense de la forteresse de Subeibe se trouvaient exposés à la menace de Saladin. Le château de Saphet défendait bien la principale route de Damas à Acre, mais nous ignorons quelle était sa puissance défensive (42). Toujours est-il que les Templiers, malgré la résistance du roi Baudoin IV, engagé par une trêve avec Saladin, le forcèrent à construire au nord-est de Saphet, une nouvelle forteresse au bord du Jourdain, immédiatement au-dessus du Gué de Jacob, commandant ainsi la voie qui, de Damas par Qouneïtra, passait le fleuve en direction d'Acre par Saphet ou Tibériade.

Ce fut le CHASTELLET (43) (Qasr el Athra), que Baudoin et les chevaliers du Temple commencèrent en octobre-novembre 1178. Cette construction d'un château à une journée de marche de Damas, comme le remarque Maqrizi (44), fut cause d'une grande inquiétude pour Saladin et son entourage. Ses officiers lui firent observer que la nouvelle forteresse commanderait les points faibles de la frontière musulmane et rendrait le passage du Jourdain très difficile (45). Six mois après, la construction était terminée. Elle était d'une puissance extraordinaire.

Le chroniqueur Abu Chaîna donne des détails qu'il faut recueillir précieusement, car on n'en rencontre pas souvent d'analogues : « L'épaisseur de la muraille dépassait dix coudées ; elle était construite en pierres de taille énormes dont chacune avait près de sept coudées ; le nombre de ces pierres dépassait 20.000 et chaque pierre mise en place et scellée dans la bâtisse ne revenait pas à moins de quatre dinars. »
Les Templiers mirent dans la Place une forte garnison qui atteignait près de mille combattants, un important matériel de guerre et de grandes provisions de vivres (46).

En même temps, plus au nord, Onfroi de Toron, privé du château de Subeibe, si utile à la défense du royaume, décidait de reconstruire à HOUNIN, en avant du Toron et à mi-distance entre ce château et Banyas, la forteresse que Nour ed din avait démolie en 1167. Relevée en 1178, elle allait prendre sous le nom de CHATEAUNEUF (47) le rôle de poste de frontière qu'avait rempli Subeibe de 1129 à 1164.

Chateauneuf
Sources image: Sami Kleit

Dominant à 900 mètres d'altitude, sur un sommet du Djebel Hounin la plaine de la Merdj 'Ayoun (la plaine des sources) avec les vallées du Nahr Bareigk et du Nahr el Hasbani, commandant la route de Tyr, ainsi que celle allant du nord au sud de Merdjayoun à Saphet et à Tibériade, le Châteauneuf, d'où l'on aperçoit à l'est Subeibe et au sud le lac de Houlé, devait tenir tête à Damas et fermer l'accès de la Haute-Galilée.

Le fondateur du Toron, Hugues de Saint-Omer était mort dans un combat près de Banyas alors qu'il venait d'achever de « fermer » sa forteresse. C'est dans la forêt de Banyas qu'allait aussi tomber le glorieux connétable Onfroi alors qu'il venait de fermer le Châteauneuf.

Le 10 avril 1179, le roi opérait avec Onfroi, une razzia dans cette contrée, quand ils furent surpris par les troupes de Ferrukh-Shah, neveu de Saladin. Les Francs dispersés se défendirent vaillamment. Onfroi se sacrifia pour protéger la retraite de Baudoin. Reculant pas à pas, il fut criblé de flèches par les Musulmans qui tirèrent sur lui « comme sur une cible. » Il reçut une flèche en plein visage, deux autres dans la jambe et trois blessures au flanc. Ramené par ses compagnons au Châteauneuf, il y mourut le 22 avril et fut enterré dans l'église Notre-Dame du Toron (48).
Citons ce bel éloge d'un historien musulman : « Il est impossible: de donner une idée de ce qu'était Onfroi. On se servait de son nom comme synonyme de bravoure et de prudence dans la guerre » (49).

Quelques semaines plus tard, Saladin étant entré à nouveau en territoire chrétien, Baudoin IV rassembla ses troupes en toute hâte et vint concentrer ses forces au Toron où il tint un conseil de guerre. De là il se dirigea vers la Merdj 'ayoun où il rencontra l'armée ennemie. Le combat fut à l'avantage du sultan (10 juin 1179) (50).

Saladin avait offert en vain au roi Baudoin, 100.000 dinars s'il démolissait le Chastellet (51). Le roi ayant refusé, il était allé le 27 mai assiéger cette forteresse, mais ses défenseurs résistèrent vigoureusement et mirent en fuite son armée. Il devait revenir au mois d'août avec des forces considérables. Ses sapeurs creusèrent une mine sous une tour et y mirent le feu. La tour s'effondra avec fracas au milieu des flammes et d'un immense nuage de fumée. Le gouverneur de la place se précipita dans le brasier. Un grand nombre de Francs périrent dans l'incendie ou furent massacrés. On fit sept cents prisonniers (24-29 août 1179) (51).

Saladin détruisit la forteresse de fond en comble. « Il la rasa comme on efface les lettres d'un parchemin (52). »

Avant de parler de la prise du Toron par Saladin en 1187, il nous faut rapporter la relation d'un voyageur musulman qui est un des plus anciens témoignages de l'esprit colonisateur de la France, esprit de bienveillance et de générosité qu'on remarque partout où nos pionniers sont allés développer notre empire d'outre-mer et y porter notre civilisation.

En l'année 1184, où Ibn Djobeïr venu d'Espagne voyageait en Palestine et passait par le Toron, le territoire de ce château était directement sous la main de Baudoin IV le Lépreux, l'une des plus belles figures de ces rois-chevaliers qui portèrent le mieux en Orient la renommée de justice et de droiture qu'acquit notre nation parmi les Orientaux (53).
« Entre Tibnin et Tyr, écrit Ibn Djobeïr (54), nous vîmes de nombreux villages, tous habités par les Musulmans, qui vivent dans un grand bien-être sous les Francs. Les conditions qui leur sont faites sont l'abandon de la moitié de la récolte et le paiement d'un impôt... Mais les Musulmans sont maîtres de leurs habitations et s'administrent comme ils l'entendent. C'est la condition dans tout le territoire occupé par les Francs sur tout le littoral de Syrie. La plupart des Musulmans ont le cœur abreuvé par la tentation de s'y fixer en voyant l'état de leurs frères dans les régions gouvernées par des Musulmans où la situation est le contraire du bien-être. Un des malheurs qui affligent les Musulmans, c'est qu'ils ont toujours à se plaindre sous leur propre gouvernement des injustices de leurs chefs et qu'ils n'ont qu'à se louer de la conduite des Francs en la justice de qui on peut se fier. »

Après sa grande victoire de Hattin, Saladin poursuivit sa marche triomphale à travers la Galilée. Le lendemain il prenait Tibériade et cinq jours après, Acre se rendait. Tibériade, Nazareth, Naplouse, les ports de Césarée, de Caïffa et de Jaffa, étaient occupés par ses lieutenants. Il détruisit le château de la Fève (55). Son neveu, Taqi al din Omar, assiégeait le Toron, mais la garnison lui opposa une si vive résistance qu'il dut appeler Saladin à l'aide. Celui-ci obtint enfin, après de rudes assauts, la capitulation de la garnison qui dut payer rançon, abandonner son matériel de guerre et tout ce qui se trouvait dans la forteresse, mais elle obtint la liberté, et fut reconduite à Tyr par une escorte du sultan ( 26 juillet 1187) (56).

Trois jours après, la cité de Saïda ouvrait ses portes à Saladin. Mais trois grands châteaux résistaient encore en Galilée : Châteauneuf, Saphet et Belvoir. Les forteresses de Transjordanie se refusaient aussi à ouvrir leurs portes. Quand en 1188, Saladin monta vers le nord à la conquête de la Syrie, c'est à son frère Malek el Adel qu'il confia le soin de surveiller la Palestine et d'en achever l'occupation. C'est au Toron (57) que Malek el Adel établit son quartier général ; de là il dirigeait les attaques menées par les émirs placés sous ses ordres.
Le Châteauneuf avait capitulé le 26 décembre 1187.

A Saphet, les chevaliers du Temple, à Belvoir ceux de l'Hôpital se maintinrent pendant plus d'un an malgré les efforts des troupes musulmanes.

Le 2 janvier 1188, la garnison de Belvoir fit une sortie et battit près de Forbelet l'armée musulmane qui investissait la place ; son commandant, Saif al din Malimud fut tué (58).

Saphet capitula entre le 30 novembre et le 6 décembre 1188. Quelques jours plus tard, le 5 janvier 1189, les Hospitaliers de Belvoir, épuisés par la famine ouvraient leurs portes. Les deux garnisons, dont Saladin avaient admiré la ténacité et le courage purent se retirer librement à Tyr (59).

Tyr, en effet, avait résisté aux assauts de Saladin grâce à la magnifique résistance de Conrad de Montferrat. Peu de temps après la bataille de Hattin, Conrad arrivait à Tyr et relevait le courage des habitants qui s'apprêtaient déjà à capituler. Aussitôt il entreprit d'améliorer les défenses de la Place. Lorsqu'après la prise de Jérusalem (2 octobre), Saladin se présenta devant la ville, ces travaux étaient terminés. Le sultan l'attaqua vainement jusqu'à la fin de décembre. Dans la nuit du Ier au 2 janvier 1188, il leva le siège. Cette opulente, cité n'est plus qu'un village avec un petit port de pêche.

Les chroniqueurs des Croisades (60) s'extasient sur sa richesse, son activité commerciale, le large trafic de son port, le charme de ses jardins, la puissance extraordinaire de ses fortifications.

On sait que dans l'Antiquité, Tyr était une île. Alexandre le Grand l'unit au continent par une chaussée. Les Croisés barrèrent l'isthme ainsi constitué par un solide rempart.

Aboul Faradj dépeint précisément l'aspect de Tyr en disant : « qu'elle présentait l'image d'une main dans la mer rattachée au continent par un poignet qu'entourent les flots. » Le Kamel Altewaryk emploie la même comparaison.

Tyr avait deux ports, l'un au nord, le port actuel, appelé le port sidonien, celui qui fut utilisé au moyen âge, l'autre au sud, le port antique ensablé, qui était beaucoup plus vaste. On sait que récemment le R. P. Poidebard a étudié ce port antique et, par des reconnaissances aériennes et des photographies sous-marines, a reconstitué son avant-port ; il a retrouvé des fondations de main d'homme établies sous l'eau pour dresser les murailles d'une digue gigantesque qui protégeait cette rade (61).

Du côté de la mer une double muraille flanquée de tours défendait la cité des Croisés. Le Port sidonien ouvrait vers l'est entre deux jetées aux extrémités desquelles se dressaient deux tours ; entre celles-ci on tendait une chaîne quand on voulait interdire l'accès du port (62).

Du côté du continent, un triple rempart allant d'un rivage à l'autre fermait la ville. Ce rempart était flanqué de douze tours très rapprochées (63).

Une seule entrée permettait de pénétrer dans la ville. Elle donnait accès à un couloir en chicane et muni de défenses variées. Il fallait franchir trois ou quatre poternes (64).
Un grand fossé était creusé en avant du rempart. En cas d'attaque de la ville on pouvait le faire remplir par la mer (65).

Les défenses barrant l'isthme étaient dominées par la citadelle : c'était un gros donjon carre enferme dans une enceinte flanquée de tours aux angles. Olivier le Scholastique écrivait en 1219 que Jean de Brienne, devenu roi de Jérusalem en 1210, venait de construire cette citadelle (66).
En 1202 un tremblement de terre avait ruiné la ville et nécessité sans doute d'importants travaux.

Au milieu du siècle dernier on voyait encore des restes des tours et des murailles des Croisés. Ces constructions étaient en grand appareil à bossages semblable à celui qu'on voit encore aux murailles de Chastel Pèlerin et de Tortose qui datent elles aussi du début du XIIIe siècle.

* * *

Les Francs devaient rentrer en possession du Toron, puis de Saphet et de Belvoir.
Pendant la croisade allemande due à l'initiative de l'empereur Henri VI, la chevalerie allemande assiégea du 28 novembre 1197 au 2 février 1198 le Toron. Le siège fut rude, la garnison musulmane opposant une farouche résistance. A la fin, les assiégeants se lassèrent et regagnèrent Tyr (66).

En 1218, pendant le siège de Damiette, le prince de Damas, Malek al Moaddham, pressentant le triomphe des Croisés qui s'empareraient ensuite de ses forteresses de Palestine, fit démolir les fortifications de plusieurs d'entre elles, notamment le Toron : « il alla lui-même à Tibnin et détruisit de fond en comble cette place qui était la clef du pays (67). » Après la prise de Damiette (5 novembre 1219), le sultan d'Egypte devait offrir aux Croisés, s'ils lui rendaient cette cité, de leur restituer le Toron, de reconstruire à ses frais ses murailles et de faire de même pour Saphet, Beaufort, Banyas et Jérusalem (68). Cette proposition si avantageuse fut repoussée.
Pourtant, dix ans plus tard, le Toron allait être rendu aux Chrétiens.

Le 18 février 1229, l'empereur Frédéric II concluait avec le sultan Malek al Kamel, un traité de paix (69) par lequel le royaume latin rentrait en possession de Jérusalem et de Bethléem, de Césarée et de Jaffa, ainsi que d'autres places telles que Ramleh et Lydda, qui bordaient la grande route des Pèlerins de Jaffa à Jérusalem. En Galilée, les Francs récupéraient le territoire de Nazareth et, plus au nord, les châteaux du Toron et de Montfort (70) et la partie du territoire de Saïda qu'occupaient les Musulmans.

Deux mois après, en avril, Frédéric II remettait le Toron à l'héritière de cette seigneurie, Alix d'Arménie, fille d'Onfroi III. La petite fille d'Alix, Marie, épousa en 1240, Philippe de Montfort qui devait jouer un rôle prépondérant dans les affaires du royaume. C'est lui qui tint tête au maréchal Filanghieri, chargé de soutenir à Tyr la politique de l'empereur Frédéric II et il finit, avec Bahan III d'Ibelin, seigneur de Barut, par chasser en 1243 les impériaux de Tyr où il s'installa alors en maître. Ainsi unissait-il le grand port de Tyr au château du Toron, construit un siècle et demi auparavant pour prendre la cité maritime et garder ensuite le territoire fertile qui les séparait.

Plan château de Montfort
Fig. 11. — Plan château de Montfort, d'après Rey, Architecture militaire des Croisés ..., Plan XV.

Les textes ne nous disent pas si Philippe de Montfort reconstruisit le Toron, mais cela est bien vraisemblable, car seigneur de Tyr et de et de tout le territoire de Haute-Galilée, il devait avoir d'abondants revenus et de plus, la forteresse du Toron était utile à la défense de sa seigneurie.

C'est à cette même époque (1240), que les Francs, par un traité avec l'émir de Damas al Salih Ismail, rentrèrent en possession des châteaux de Beaufort et de Saphet et des territoires environnants (71). Peu après les Templiers reconstruisirent Le Saphet que Malek al Moaddham avait démantelé en 1218. Ils en firent une des plus belles forteresses que les Croisés aient construites au XIIIe siècle, aussi puissante que le Crac des Chevaliers, Margat et Chastel Pèlerin. Nous avons retracé dans le volume précédent (72) cette magnifique entreprise due à l'insistance d'un pèlerin, l'évêque de Marseille, Benoit d'Alignait. Nous n'y reviendrons pas.

La pose de la première pierre eut lieu le 11 décembre 1240. La construction devait demander deux ans et demi environ. L'enceinte défendue par sept grosses tours rondes, occupait une superficie de 4 hectares. J'ai visité Saphet en 1936 (73). Je n'ai plus trouvé qu'un tertre couvert de ruines informes au milieu desquelles ont poussé des sapins. On reconnaît des vestiges de tours dont le parement a été arraché, les pierres ayant servi à la construction de la petite ville de Safed. Il est impossible de vérifier l'exactitude des dimensions des ouvrages données avec de grands détails dans la relation de la construction.

Voici un curieux détail rapporté par Ibn Fûrat au sujet de la construction de Saphet. Les Templiers avaient amené, pour les travaux, mille captifs musulmans. Ceux-ci voyant que les Francs étaient moins de deux cents, résolurent de se révolter et de les massacrer et firent informer de leur projet l'émir de Damas. Celui-ci, fidèle ami des Francs, les avertit du complot. Tous les captifs furent mis à mort (74).

Puis nous arrivons au désastre avec les campagnes victorieuses de Beibars, qui devait donner le premier coup de hache dans les possessions franques de Terre-Sainte. En 1266, il opère en Galilée, s'attaque à Acre qui repousse ses assauts. Peu après il enlève Saphet et le Toron (75).

L'attaque de la grande forteresse des Templiers de Saphet nous est contée avec maints détails ; les chroniques arabes et franques se complètent fort bien (76). Beibars commença le siège le 7 juillet et le combat se poursuivit avec acharnement sans aucun succès pour les Musulmans. De nouveaux assauts furent tentés les 13 et 19 juillet. L'armée assiégeante subit de lourdes pertes. On avait pris l'ouvrage avancé qui défendait l'entrée, et pratiqué des brèches dans plusieurs tours, mais les assiégeants avaient perdu tant de monde qu'ils commençaient à se débander. Beibars dut faire arrêter quarante émirs. Voyant qu'il ne pourrait prendre Saphet de vive force il employa la ruse. Il fit crier aux Syriens chrétiens que s'ils rendaient la place ils auraient la vie sauve. La disgorde se mit parmi les défenseurs. Enfin, les Templiers envoyèrent au sultan un interprète, un Syrien, Léon le Casalier, qui était au service du Temple depuis trente ans et avait l'administration des casaux dépendant de Saphet. Beibars obtint de Lui par de larges promesses, qu'il trahirait. Le sultan décida que l'émir Kermoun qui lui ressemblait le remplacerait pour assurer par serment qu'il laisserait les Francs aussi bien que les Syriens, sortir sains et saufs de la place. Lorsque les parlementaires des Francs se présentèrent — c'était Léon le Casalier et un chevalier de l'Hôpital — Kermoun, revêtu des ornements du sultan et assis sur le trône royal, fit solennellement le serment convenu pour obtenir la capitulation. L'Hospitalier crut se trouver en présence de Beibars. Lorsque les défenseurs eurent rendu Saphet (le 25 juillet 1266, selon la chronique de Saint-Martial) les Musulmans se jetèrent sur eux et les firent prisonniers.

Beibars n'épargna que les femmes et les enfants. Il prétexta que certains Francs avaient, contrairement à ce qui était convenu, caché sous leurs vêtements des armes et de l'argent. Les captifs furent conduits sur une colline à une demi-lieue de Saphet et furent décapités. Pendant ce massacre de toute la garnison de Saphet, deux frères mineurs prêchaient la parole de Dieu et exhortaient tous ces chrétiens à bien mourir (77).

Selon une chronique arabe, deux mille hommes furent ainsi exterminés. Selon la chronique de Saint-Martial de Limoges, on mit à mort cent cinquante Templiers, sept cent soixante-sept combattants et quatre frères mineurs.

Les deux parlementaires seuls furent épargnés. Léon le Casalier qui avait trahi, se fit musulman. Quant au chevalier de l'Hôpital, Beibars lui laissa la vie pour qu'il allât témoigner à Acre de sa cruauté dont il voulait faire un sujet d'effroi en terre chrétienne. Il se réfugia dans la maison de son Ordre. Les Templiers d'Acre réclamèrent qu'il leur fût livré disant qu'il était cause de la perte de leur forteresse et de la mort de leurs frères. La discorde faillit se mettre entre les deux Ordres à son sujet. Ce chevalier fut tué peu après dans une sortie de la garnison d'Acre contre les Musulmans. Deux ans plus tard (1268), Beaufort devait succomber. Le Crac des Chevaliers subissait le même sort en 1271.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes — Toron, Territoires de Tyr, d'Acre et de Galilée

1. Survey of Western Palestine, Mémoire, I, Galilée, (188), pages 133-135. Plan. A la page 134 figure le dessin de l'arc d'une porte à bossages située au sud de la forteresse. Je n'ai rien trouvé de semblable et ce dessin ressemble singulièrement à celui de l'arc de la Porte C de Beaufort que j'ai déblayée en 1936. Il doit donc y avoir une erreur de la part de l'éditeur du Survey.
2. Guillaume de Tyr, XI, c. 30, Historiens occidentaux des Croisades, I, page 507 : « Eodem anno postquam rex de praedicta convaluit aegritudine ... inter Ptolomaidum (Acre) et Tyrum castrum aedificat ... Est autem locus fontibus irriguus, vis quinque miliaribus a Tyro distans, in littore maris constituais. Hoc autem ea reaedificavit intentione, ut Tyrensibus esset pro stimulo, et unde eis frequentes irrogarentur injuriac. Hunc locum hodie appeilatione corrupta populares appellant Scandalium. » — Foucher de Chartres, Historiens occidentaux des Croisades, III, page 435.
— M. Albanese, Attaché au Service des Antiquités de Syrie, a bien voulu me signaler à petite distance au nord d'Iskanderun (Alexandrette prend le nom d'Iskenderun), au bord de la mer, les vestiges d'une chapelle et les traces d'enceintes, qui seraient ce qui reste du château de Scandelion.
3. Sur les Princes de Galilée, voir René Grousset, tome II, pages 837-850.
4. Dussaud, Topographie, page 18.
5. Rey, Colonies Franques.
6. Survey of Western Palestine, Memoirs, vol. I, Galilée (1881), pages 123-125 ; Plan.
7. Rey, Colonies Franques
— Dussaud, Topographie, page 30.
8. Sur les défenses de Tyr, voir plus loin.
9. Bordj Rahib = Bordj el Ashbetar.
— Rey, Colonies franques, page 500.
— Dussaud, topographie, page 33.
10. Aujourd'hui se trouve là le Djisr Benat Yakoub (Pont des filles de Jacob) qui n'existait pas au moyen âge.
11. Plusieurs auteurs arabes s'accordent pour attribuer sa construction aux Francs en l'an 495 de l'hégire (octobre 1101-octobre 1102). Ainsi Ibn Shaddad Halabi, Géographie historique, manuscrit arabe de Leyde, n° 1466, page 220 (communication de M. Claude Cahen) : « çafad où avant les Francs il n'y avait qu'une tour ; les Francs en firent une forteresse en 495 »
De même Ibn Fûrat, traduction Jourdain, B. N. manuscrit arabe, 1596, page 12. Voir van Berchem, Journal asiatique, 1902, tome I, page 414, et Gaudefroy-Demombynes, La Syrie à l'époque des Mamelouks, page 119.
Des écrivains modernes, suivant sans doute Victor Guérin {Galilée, tome II, page 422 ; voir aussi les références dans Grousset, tome II, page 138, note I), attribuent, en s'appuyant sur Jacques de Vitry et Marino Sanuto, la construction de Saphet au roi Foulque vers 1138-1140. Mais van Berchem conteste à juste titre ces assertions ; Guérin a mal interprété les passages des deux chroniqueurs parlant de Saphet. Il faut s'en tenir à l'indication d'Ibn Shaddad Halabi. Il est d'ailleurs tout naturel de penser qu'Hugues de Saint-Omer, qui fit tant pour assurer la défense de la Galilée, ait fortifié une position stratégique si importante.
— Sur Saphet, voir article de Kramers dans Encyclopédie de l'Islam : Safad.
— Burchard de Mont Sion, éd. J. C. M. Laurent, p. 34 : « Castrum et eivitas Sephet, pulchriu, et firmius, mco judïcio, omnibus castris que vidi, situm in monte altissimo. »
11. Voyez Guérin, Galilée, tome I, ppage 443.
12. Sur les défenses d'Acre, voir notre précédent ouvrage, Le Crac des Chevaliers.
13. Qasr el Athra, « ancienne forteresse qui couronne une colline longue de 250 pas sur 72 de largeur moyenne. Celle-ci commmande à l'est et au sud le Jourdain qui coule à ses pieds de ces deux côtés... Une tour flanquait chacun des angles de ce rectangle et, au centre de chacune des faces, une porte avait été ménagée, regardant l'un des quatre points cardinaux. » Voyez Guérin, Galilée, tome I, page 341.
14. Voyez Guérin, Galilée, tome II, pages 37-38.
15. Strehlke, Tabulae ordinis Teutonici, n° 63, pages 51-53.
16. LE JUDYN OU LE GEDIN. Voir Guérin, Galilée, tome II, page 24-26. Il était déjà ruiné au temps de Burchard de Mont Sion (1283) ; éditions Laurent, page 34 « Ab Accon ad quatuor leucas est castellum Judin dictum, in montanis Saron, quod fuit domus Theutonice, sed modo est destructum. »
17. CASTRU. M REGIUM OU- CASTELLUM REGIS. — Röhricht, Regesta, page 89, n° 341 : castellum regium Mhalia, 28 janvier 1160.
— Cédé à l'Ordre Teutonique en 1220.
— Strehlke, Tabulae ordinis Teutonici, n° 33, page 43.
— Voyez Guérin, Galilée, tome II, page 60-61 : « restes d'une ancienne forteresse flanquée de quatre tours carrées ; il en subsiste encore des parties considérables, qui nous montrent qu'elle avait été bâtie en blocs réguliers, les uns complètement aplanis et de moyenne dimension, les autres plus grands et relevés en bossages ; ceux-ci avaient été réservés pour les angles. »
— Burchard de Mont Sion, page 34 : « ... Castellum Regium in valle, quondam domus ejusdem (Ordre Teutonique), habundans omnibus bonis et fructibus qui eciam in terra illa rari sunt nisi ibi. »
Ce château parait être celui qui est appelé castellum novum dans le Theoderici Libellus de locis sanctis, chapitre XL, (editions Tobler, 1865, pages 90-91) ; ce castellum novum est cité aussi en 1182 et 1183 (Röhricht, Regesta Regni Hierosolymitani, 1893), n° 614 et 625, et en 1179 et 1188, sous le nom de Castellum novum régis (ibidem, n° 587 et 674).
18. Jaques de Vitry, Historiens orientalis, Tome I, page 49, editions Bongars, page 1074.
— Burchard de Mont Sion, éditions Laurent, page 48.
— Theodorici libellas, editions Tobler, page 98.
— Les Francs l'appelaient auparavant COQUET, du nom arabe que porte le site : Kokab el Hawa, « l'Etoile du Vent. » Sur ce château, voyez R. P. Abel, dans Revue Biblique, juillet 1912, pages 405-409, photo page 406. Le front est domine la vallée à pic ; les trois autres fronts sont bordés de fossés taillés dans le roc, larges d'une vingtaine de mètres. La forteresse forme un rectangle de 160 m. X 120 m., flanqué aux angles de tours carrées. Un saillant percé d'une porte se trouve au milieu de chaque front. Ces ouvrages ont des talus à leur base.
— Voir aussi V. Guérin, Galilée, tome I, page 129 et suivantes.
— Rey, Colonies franques Belvoir, page 437.
— Survey of Western Palestine, Memoirs, II, Samaria, p. 117-119, Plan.
— T. E. Lawrence, Crusader Castles, 1936, fig. 47, page 40.
19. En 1168, Gautier de Tibériade, Prince de Galilée, confirme la vente qui a été faite à l'Hôpital par Yvon Velos, du « castrum de COQUET quod vulgariter Belvear nuncupatur »
— Röhricht, Regesta pages 116-117, n° 448.
— Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 398, pages 271-272.
20. CASTRUM FABAE. Ernoul, page 98, 102, 143 : « Un castel c'on apielle La Fève. »
— Burehard de Mont Sion, editions J. C. M. Laurent, Peregrinatores ... page 49.
— V. Guérin, Galilée, tome I, pages 110-112 : « Quatre portes, chacune à l'un des points cardinaux, donnaient accès dans cette enceinte rectangulaire. Des fossés larges et profonds l'entouraient »
— Cette forteresse fut prise et détruite par Saladin en 1187.
— C'est dans ces ruines qu'était installée une partie de l'armée turque, le 16 avril 1799, quand Kléber l'attaqua. Bonaparte, puis Murât, vinrent à son secours. Ce fut la bataille du Mont-Thabor.
21. F. M. Abel, dans Journal of the Palestine Oriental Society, vol. XVII, 1937, pages 31-44, carte.
22. Après sa victoire de Hattîn, Saladin, se rendant à l'attaque d'Acre, laissa un corps de troupes pour prendre Séphorie.
— Burehard de Mont Sion, page 46 : « Sephora oppidum et castrum desuper valde pulchrum »
— V. Guérin, Galilée, I, page 376.
23. Guillaume de Tyr le dit nettement à propos de la venue du roi Amaury I aux Fontaines de Séphorie dans l'été 1171 : « (Amalricus) audiens quod Noradînus in finibus Paneadensibus (Banyas) cum exercitu copioso resideret, timens ne in regnum irruptiones inde moliretur..., in Galileam descendit et, convocatis regni principibus, juxta fontem illum celeborrimum, qui inter Nazareth et Sephora est, castrametatus est ; ut quasi in centro regni constitutus, commodius inde ad quaslibet regni partes, si vocaret necessitas, se transferret. Illuc enim tam ipse, quam sui praedecessores, convocare exercitus eodem intuitu consueverant. » (L. XX, c. 27).
— Jacques de Vitry (Hist. orientalis, éditions Bongars, page 1077), dit de même : « fons Sephoritanus ... in quo loco forte reges Hierusalem frequenter propter aquarum et herbarum commoditatem solent exercitus suos congregare. »
— Baudoin IV convoqua aussi son armée aux Fontaines de Séphorie en juillet 1182 et en août 1183.
— A la veille de la désastreuse bataille de Hattin (4 juillet 1187) l'armée du roi Guy de Lusignan y campait et le comte Raymond de Tripoli insista vainement pour qu'on attendit en ce lieu l'attaque des troupes de Saladin.
— En avril 1799, Kléber allant rejoindre Junot dans les environs de Nazareth dressa son camp près de ces sources.
24. V. Guérin, Galilée, I, pages 427-428.
25. Burehard de Mont Sion, éditions J. C. M. Laurent, page 49 : « Castellum montis Cayn, Caymon dictum in pede extremi montis Carmeli. »
26. Sur ce Hugues-de-Saint-Omer, voyez René Grousset, tome II, pages 840-842.
27. Voyez plus haut.
28. Ricoldus de Monte Crucis considère Saphet comme la clef de la Galilée ; éditions J. C. M. Laurent, Peregrinatores .... page 106 : « Castrum Saphet, clavis tocius Galilée. »
29. Voir plus haut.
30. Guillaume de Tyr, livre XI, c. 5, Historiens occidentaux des Croisades, tome I, page 459.
— Voir aussi sur la construction du Toron, Jacques de Vitry, Historia orientalis, éditions Bongars, page 1072.
— Annales de Terre Sainte, dans Archives de l'Orient latin, tome II, 2e partie, page 430.
31. Plus tard deux forteresses franques à l'est du Toron devaient surveiller la route de Damas : CHATEAUNEUF (Hounin) et SUBEIBE près de Banyas.
32. Ibn Djobeïr qui parcourut la Palestine en 1184 indique qu'il y avait deux routes pour les caravanes allant de Damas à Acre : la bonne route passait par le territoire de Tibériade. L'autre, plus difficile mais plus directe, passait par le Toron ; c'était plutôt un chemin muletier. Tradutions Schiaparelli, Rome, 1906, page 306 : « Le carovane que vanno et vengono da Damasco passano per il territorio di Tibériade perche la strada è piana ; quelle di muli passano per Tibnin (le Toron), essendo questa via aspra ma dirctta. »
33. Albert d'Aix, tome X, c. 5 ; Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, pages 633-634.
— Foucher de Chartres, chapitre 36 ; Historiens occidentaux des Croisades, tome III, page 416.
— Guillaume de Tyr, livre XI, c. 5, pages 459-460.
34. Son successeur comme Prince de Galilée fut Gervais de Bazoches. Mais celui-ci ne devait pas garder longtemps la Principauté. Attaqué en 1108 à Tibériade par Togtekin avec une armée de 4.000 hommes, il les chargea à la tête de 80 chevaliers et 200 fantassins. Emmené en captivité, il fut mis à mort à Damas.
— Sur Gervais de Bazoches, voir René Grousset, tome II, pages 843-846.
35. Ibn al Qalanisi, page 75.
— Mirât az Zaman, page 530.
36. Onfroi 1e n'apparaît qu'une fois, en 1115, parmi les témoins (Omfredus de Torum) d'une charte de Baudoin 1e en faveur de l'abbaye de Josaphat (Delaborde, Chartes de Zerre Sainte provenant de l'abbaye de Josaphat, dans Bibliothèque des Ecrivains français d'Athènes et de Rome, 1880, fascicule XIX, n° 5).
37. Voir Du Cange, Rey, Familles d'Outremer, pages 468-476.
38. Historia orientalis, éditions Bongars, page 1152 : « Processu temporis cum jara actas robustior offirium militare deposceret [Salahadinus], ad Enfridum de Turone, illustrem Palaestinae principem, paludandus accessit ; et Francorum ritu militiae cingulum ab ipso suscepit. »
39. Voir chapitre les écrits sur Subeibe ... A la fin de sa vie, vers 1177, Onfroi épousa Philippa, seour du Prince d'Antioche, Bohémond III.
40. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, page 551.
— Voir rené Grousset, tome II, page 499.
41. Voir plus haut les textes sur Kérak.
42. Nous savons seulement que l'armée de Baudoin III ayant été écrasée par Nour ed din, près du Gué de Jacob, le 19 juin 1157, le roi put s'échapper avec quelques compagnons et alla se cacher dans le château de Saphet (Guillaume de Tyr, page 843.)
— Voir sur ce combat : René Grousset, tome II, pages 374-377.
43. Guillaume de Tyr, pages 1049-1050.
— Ernoul, pages 52-53 : « ....vinrent li Templier en le tiere de Jherusalem au roi, et disent qu'il voloient fremer .I. castiel en tiere de Sarrasins, en .I. liu c'on apiele le Gué Jacob, près d'une ève. ... Dont dist li rois as Templiers que castiel ne pooient il fremer en nulle tiere en trives. Dont disent li Templier qu'il ne voloient mie qu'il le fremast, ains le fremeroient ; mais tan proiièrent le roi qu'il i alast avec eus, entre lui et ses chevaliers séjourner, tant qu'il l'eussent fait, pour garder que li Sarrasin ne meffesissent noient, li rois amassa ses os et ala aveuc les Templiers pour le castiel fremer. ... Et là furent li Templier et le gardèrent ; et li rois s'en repaira en Jherusalem. »
Des actes du roi du 17 novembre 1178 et du avril 1179 sont datés « Apud Vadum Jacob » (Röhricht, Regesta..., pages 149-150, n° 562, et page 154, n° 577). Sur ce château voir aussi Abu Chama, Deux Jardins, page 194-206.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, tome I, pages 635-636.
— Aboulféda, tome I, page 49.
44. Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-1901, page 530.
45. Abu Chama, Deux Jardins, pages 194, 197, 206-207.
46. Deux Jardins, page 207 : 80 chevaliers et leurs écuyers, 15 chefs commandant chacun une section de 50 hommes, des maçons, des forgerons, des charpentiers, des fourbisseurs et fabricants d'armes. L'arsenal renfermait 1.000 cotes de mailles.
47. Voir Lortet, La Syrie d'aujourd'hui, page 537-540. J'ai visité Hounin en 1936. De la route on aperçoit, s'étendant sur un promontoire, le village et à sa gauche, le château isolé par deux échancrures constituant deux fossés, aux parois verticales, taillés dans le roc. L'enceinte du château formait un grand rectangle avec des saillants barlongs. On trouve des vestiges de l'œuvre d'Onfroi dans quelques pans de murs à bossages grossiers.
— Voyez Survey of Western Palestine ; Memoirs, I, Galilée (1881), pages 123-125.
Onfroi IV de Toron remit en 1180 le CHATEAUNEUF au roi Baudoin IV et, deux ans plus tard, celui-ci le donna à son oncle Joscelin III de Courtenay (Voir plus loin). Le voyageur Ibn Djobcïr, qui passa par Hounin en 1184, note que dans le territoire séparant Banyas de Hounin, les récoltes sont partagées en parts égales entre Francs et Musulmans et que leurs troupeaux y paissent côte à côte sans qu'il y ait de conflit ou d'injustice commise (traduction Schiaparelli, page 296).
48. Guillaume de Tyr, page 1053.
49. Ibn al Athir, I, page 635.
— Voir aussi Maqrizi, dans Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-1901, page 530.
— Sur la famille du Toron, voir Du Cange, Rey, Familles d'Outremer, page 468 et suivantes.
— Rey, Les Seigneurs de Montréal dans Revevue de l'Orient latin, 1896, page 22-24.
— Notes de Mas-Latrie, Bibliothèque Nationale, Nouvelles acquisitions français ms. 6795.
— R. Grousset, tome II, page 896, tableau généale des Maisons de Toron et de Montréal.
Le fils du connétable, Onfroi III, chevalier « preus et bardiz » comme lui-même, mourut avant lui, vers 1172. Il avait épousé vers 1163 Etiennette de Milly, princesse de la Terre oultre le Jourdain. De ce mariage naquirent deux enfants : Isabelle qui épousa en 1181 Roupen III, Prince de Petite-Arménie (le mariage eut lieu vraisemblablement au château de Kérak), et Onfroi IV, qui épousa à Kérak, le 22 novembre 1183, Isabelle, seconde fille du roi Amaury Ier et sœur du roi Baudoin IV. Onfroi IV, personnage médiocre et sans énergie, ne valait ni son père ni sou grand-père (Voir Grousset, tome II, page 691). Elégant et gracieux, d'une grande beauté, le chroniqueur Beha ed din en fait la remarque (Historiens orientaux des Croisades, III, pages 256-257), il était en outre fort cultivé, parlait couramment l'arabe et servit maintes fois de parlementaire et d'interprète à Richard Cœur de Lion, dans ses négociations avec Saladin. En 1186, à la mort de Baudoin V, les Barons du royaume étaient partagés pour l'élection du nouveau roi. On tenta d'opposer à Guy de Lusignan, Onfroi, qui était beau-frère de Baudoin IV. Effrayé du rôle qu'on voulait lui faire jouer il se déroba (Grousset, tome II, pages 770-771). Il fut fait prisonnier à la bataille de Hattin (4 juillet 1187) et resta en captivité jusqu'en 1189 après la reddition de Kérak et de Montréal. En 1190, la reine Sibylle étant morte, son mari, Guy de Lusignan, perdit ses droits à la couronne selon la coutume du royaume de Jérusalem. D'ailleurs, les barons francs ne voulaient plus du vaincu de Hattin. La couronne revenait donc à la sœur cadette de Sibylle, Isabelle, femme d'Onfroi IV. Mais les barons jugèrent que ce jeune homme pusillanime ne pourrait défendre ce qui restait du royaume après les triomphes de Saladin qui, depuis la journée de Hattin, avait considérablement étendu sa conquête. Un homme avait épargné à la chrétienté de Terre Sainte un désastre définitif : c'était le marquis Conrad de Montferrat, en prenant héroïquement la défense de Tyr qu'il avait sauvé. On obligea Isabelle à divorcer et à épouser Conrad, ce qui fut fait le 24 novembre 1190.
Onfroi IV mourut en 1198. Selon Guillaume de Tyr, qui est bien informé puisqu'il dit avoir lui-même rédigé l'acte, Onfroi aurait, en 1180, cédé contre certains avantages tout son patrimoine au roi Baudoin IV, savoir le Toron, Châteauneuf et Belinas ou tout au moins ses droits sur cette ville, perdue en 1164 : « Commutavit praeterea patrimonium suum ... Toronum videlicet, et Castellum Novum et Paneadem cum pertinenciis suis, cum domino rege certis conditionibus, quarum tenor in archivés regiis, nobis dictantibus, per offidum nostrum, continetur introductus. » (Livre XXII, chapitre 5, pages 1068-1069).
On voit peu après Baudoin IV donner une partie de ce territoire, Châteauneuf et le Maron, à son oncle Joscelin III de Courtenay ; l'acte de donation est daté du 24 février 1182.
La sœur d'Onfroi IV, Isabelle, eut, de son mariage avec Roupen III, une fille, Alix d'Arménie, qui épousa en 1194, Raymond, fils du Prince Bohémond III d'Antiocbe. Devenue héritière des droits de sa famille sur le Toron, aussi bien que sur la Terre oultre le Jourdain puisqu'elle était la petite-fille d'Etiennette de Milly, elle rentra en possession du Toron en avril 1229, grâce à l'empereur Frédéric II qui en avait obtenu la restitution par les Musulmans, comme on le verra plus loin.
De son mariage, Alix eut un fils, Raymond-Roupen, qui fut prince d'Antioche de 1216 à 1220. Celui-ci épousa Helvis de Lusignan. Ils eurent une fille, Marie, mariée en 1240 à Philippe de Montfort qui devint ainsi seigneur du Toron.
50. Guillaume de Tyr, Livre I, page 1054.
Voir R. Grousset, tome II, page 672 et suivantes.
51. Maqrizi, Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-1901, pages 533.
52. Guillaume de Tyr, page 1059.
— Ernoul, page 54.
— Ibn al Athir, tome I, page 637.
— Abu Chama, Deux Jardins, pages 204-208.
— Maqrizi, Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-1901, page 532-533 (Prise du château de Bah el Ahzan = Le Chastellet): « Les Musulmans prirent aux Francs cent mille pièces de fer en fait d'armes et une quantité considérable de vivres et d'autres objets ; ils firent environ 700 prisonniers. Ferruk shah fit raser la forteresse et obstruer les puits qui s'y trouvaient. » Maqrizi ajoute plus loin, (page 533) que la forteresse renfermait 1,000 prisonniers musulmans.
52. Abu Chama, Deux Jardins, page 207.
53. Voyez l'éloge de Baudoin IV par Grousset, tome II, pages 609-611.
54. Historiens orientaux des Croisades, tome III, page 448, et traduction Schiaparelli, pages 297-298. Ibn Djobeïr ajoute qu'au Toron se trouvait un poste de douane où l'on prélevait un droit sur les caravanes musulmanes.
55. Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 527, n° 847.
56. Abu Chama, Deux Jardins, Historiens orientaux des Croisades, IV, pages 306-307.
— Ibn al Athir, I, page 690.
— Abuulféda, ibid., page 57.
— Beha ed din, Vie du sultan Youssof, III, page 99.
— Anonyme Rhénan, Historiens occidentaux des Croisades, IV, page 520.
57. Abu Chama, Deux Jardins, page 381.
58. Beha ed din, Vie du sultan Youssof, Historiens orientaux des Croisades, III, page 104.
— Abu Chama, Deux Jardins, pages 344-345.
— Voir Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte, pages 99-100.
— René Grousset, tome II, page 824.
59. Beha ed din, Via du sultan Youssoj, p. 106-107.
— Ibn al Athir, page 717.
— Voir aussi Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 527, n° 847.
60. Guillaume de Tyr, XIII, c. 5, p. 562.
— Thendorici libellas, éditions Tobler, page 111.
— Ibn Djobeïr (1184) Historiens orientaux des Croisades, III, pages 451-454 : « C'est une ville tellement bien fortifiée qu'on en parle proverbialement. »
— Phocas (1185). Historiens Grecs des Croisades, I, pages 532-533.
— Wilbrand d'Oldenbourg (1212) éditions J. C. M. Laurent, pages 164-165 : « Haec est civiias bons et fortis, maximum chrîstianorum solarium quia inter omnes seculi civitates ipsa, ut creditur, vero nomine fortissima nuneupatur. »
— Jacques de Vitry, Historiens occidentaux des Croisades, éditions Bongars, pages 1071-1072.
— Burehard de Mont Sion (1283), éditions J. C. M. Laurent, page 25.
— Voir aussi Aboul Faradj, éditions Salhani, pages 384-385.
— Michel le Syrien, Chronique syriaque, éditions J. B. Chabot, 1900, III, page 404.
— Kamel Altewaryk, Historiens orientaux des Croisades, I, page 707.
— Sur Tyr et sa topographie, voir : Vue de Tyr dessinée par Gravier d'Orcières en 1685, Bibliothèque Nationale,fonds géographique, Atlas, G. D.D., 226, folio 13.
— J. de Bertou, Essai sur la topographie de Tyr, 1843, et Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, 1e série, IX, IIe partie, 1884, pages 275-309.
— Poulain de Bossay, Recherches sur Tyr et Palaetyr, dans Récit de voyages et de mémoires de la Société de géographie, tome VII, 1864, pages 455-591 et Bulletin de la Société de Géographie, 1862, V° série, tome III, page 5, Plan.
— Renan, Mission de Phénicîe, 1864-1874. Planche LXIX.
— Rey, Architecture militaire des Croisés, 1871, page 167, et Colonies franques, 1883, pages 500-508.
— Voyez Guérin, Description de la Palestine, Galilée, II, 1880, page 180-185.
— Survey of Western Palestine, Memoirs, III, Galilée, Plan page 424.
— R. Dussaud, Topographie de la Syrie 1927, page 18-37.
— Enlart. Les Monuments des Croisés dans le royaume de Jérusalem, Architecture religieuse et civile, tome II, 1928, page 352-374.
— A. Poidebard, Un grand port disparu : Tyr. Recherches aériennes et sous-marines de 1934 à 1936 (1939). Texte et Album avec plans et photos.
— Voir une photo d'avion du port de Tyr Paul Deschamps.
61. Wilbrand d'Oldenbourg, page 164, fait allusion à une longue ligne de récifs qui protégeaient le port : « ex una enim parte munitur muro bono et mari, in quo latentes scopuli longe sub aquis protenti insultum navium ex muro defendunt ... » Mais les récifs dont il parle sont sans doute ceux d'une digue en avant du port du nord analogue à celle qui garantissait la rade du sud.
62. Guillaume de Tyr, page 562 : « a parte vero septentrionali portus eivitatis interior, inter turres getninas habet ostium ... »
— Voir aussi L'Estoire de Eracles, XXIV, c. 3, Historiens occidentaux des Croisades, II, page 108.
— Ibn Djobeïr, page 452 : « ... la porte qui donne accès dans le port est flanquée de deux tours fortifiées. On tend une forte chaîne entre les deux tours et alors toute sortie et toute entrée deviennent impossibles par mer. »
— Theodorici libellas, page III : « binae in altum prominent turres ingenti saxorum mole compactae catenam maximam de ferro fabricatam pro janua continentes intrandi et excundi facultatem sicut clausa adimit, ita reserata concidit. »
63. Guillaume de Tyr : « Ab oriente vero unde est per terras accessus, muro clausa triplici, cum turribus mirae altitudinis densis admodum et prope se contingentibus. »
— Burehard de Mont Sion : « Cincta est triplici muro, forti et alto, et xxv pedes spisso. Qui eciam muri muniti sunt turribus XII fortissimis, quibus in omnibus mundi partibus me vidisse non recolo melioies. Hiis eciam turribus continuatur arx civitatis sive castrum munitissimum et in rupe in corde maris situm, munitum eciam turribus et palaciis fortissimis. Quam expugnare non debet merito totus mundus. »
— Wilbrand d'Oldenbourg prétend même qu'il y avait cinq remparts, page 164 : « ex alia parte defenditur fossa bona murata et quinque muris turritis et validtssimis, in quibus disposite et transposite sunt quinque porte, que introitum civitatis adeo intricant et observant, ut qui cas introeunt, in domo Dedali errare et laborare videantur. »
64. Ibn Djobeïr : « On n'arrive [à la porte de la ville] qu'après avoir passé par trois ou quatre poternes, toutes entourées de solides remparts. »
65. Guillaume de Tyr : « Praeterea et vallum late patens, per quod facile ejus cives possent mare introducere in alterutrum. »
— Le Kamel Altewaryk, page 707, attribue à Conrad de Montferrat la création de ce procédé de défense : « il fit recreuser le fossé qu'il conduisit de la mer à la mer, de sorte que Tyr devint comme un îlot inaccessible situé au milieu des eaux. » A la vérité il existait déjà, puisque Guillaume de Tyr qui écrivait plusieurs années avant 1187 en parle déjà.
66. Historia regum Terre Sancte, chapitre 25, éditions Hoogeweg, dans Bibliothek des litterarischen Vereins CCII, 1894, page 103 : « ... rex Johannes modernis temporibus castrum construxit egregium quatuor turribus altis valde munitum ac palatio regali decenter ornatum. »
66. L'Estoire de Eracles ; Historiens occidentaux des Croisades, II, page 227.
— Arnold de Lubeck, Chronica Slavorum, I. V, c. 28, editions G. H. Pertz, (1868), page 204 et suivantes.
— Collier de Perles, Historiens orientaux des Croisades, II, pages 87-88.
— Voir Bréhier, L'Eglise et l'Orient au moyen âge : Les Croisades, 5e editions (Paris, 1928), page 141.
— René Grousset, tome III, pages 159-162.

67. Abu Chama, Deux Jardins, page 171.
— Même remarque dans l'Estoire de Eracles, page 339 : « ... il fist abatre toz les murs de la cité de Jérusalem et abati ausi II chastiaus, le Toron et Safet. »

68. L'Estoire de Eracles, page 342.
— Jacques de Vitry, Lettre VI de mars 1220, publications par Röhricht dans Zeitschrift für Kirchengesch., tome XVI, page 74.

69. Par ce traité, Jérusalem, Césarée, Jaffa, Saïda et Montfort pouvaient être fortifiés. Pour la réoccupation de la Galilée par les Croisés, de 1229 à 1266, nous renvoyons à l'excellente carte de Réoccupation franque de 1227 à 1247Réoccupation franque de 1227 à 1247
René Grousset: Réoccupation franque de 1227 à 1247
, tome III, page 324.

Les principaux textes relatifs au traité de Frédéric II ont été publiés dans les Monumenta Germaniae historica, Legum Sectio IV, Constitutiones, tome II, (1896), pages 160-168.
— Voir Röhricht, Regesta, .... page 262, n° 997 et page 263, n°5 1001 et 1002.
70. Les chevaliers teutoniques travaillaient depuis quelque temps à la construction de Montfort qui devint la principale forteresse de l'Ordre. Lettre du grand maître de l'Ordre au Pape entre le 7 et le 17 mars 1229, lui faisant part du traité (Mon. Germ. hist., Constit. tome II, pages 161-162) : « Licet etiam nobis per pactum reedificare Jérusalem ... et Montfort castrum novum nostrum quod in montanis hoc anno firmare cepimus. »
— Même avis dans la lettre de Frédéric II au Pape, le 17 mars 1229 (ibid., pages 162-166).
— En 1230 (Strehlke, Tabulae ordinis Theutonici, pages 56-57, n° 72) le Pape Grégoire IV invite tous les chrétiens à aider l'Ordre aux frais qu'entraîne la construction de Montfort. Sur ce château dont il reste des vestiges importants, voir Rey, Archithèqueture militaire des Croisés, page 143-151 et Plan XV.
— V. Guérin, ... Galilée II, page 51-58.
— Survey of Western Palestine, Memoirs, vol. I, Galilée, (1881), pages 186-190, Plan.
71. Ibn Chaddad Halabi, Barq, ms. page 221.
— Ibn Fûrat, traduction Jourdain, page 12.
— L'Estoire de Eracles, page 418.
— Gestes des Chiprois, page 727.
— René Grousset, III, pages 386-389.
72. Le Crac des Chevaliers, Introduction, pages 100-103.
— Victor Guérin, Description ... de la Palestine, 3e partie, Galilée, t. II, Paris, 1880, pages 419-426.
— Texte dans Baluze, Miscellanea, t. VI, Paris, 1713, in 8°, pages 360-367.
— Voir plan du site de Saphet dans Survey of Western Palestine, Menions, vol. I, Galilée, page 249.
73. La forteresse, à 818 mètres d'altitude, était de forme ovale ; elle avait deux enceintes séparées par un profond fossé taillé dans le roc. Le revêtement des murs était en grand appareil à bossages. Selon Victor Guérin qui visita Saphet en 1875, le centre de la Place était occupé par un donjon circulaire de 34 mètres de diamètre dont le bas était disposé en talus avec une galerie voûtée, comme aux tours de la 2e enceinte du Crac des Chevaliers. Mais Rey (Colonies franques, page 445) dit qu'en 1863 on voyait sur le terre-plein central un donjon carré et une autre construction semblant être un grand logis. Si l'on accepte l'assertion de Guérin, Saphet aurait eu la plus grosse tour ronde du moyen âge puisque le donjon de Margat arrondi sur sa face a 21 mètres de large et le donjon de Coucy 31 mètres de diamètre.
74. Ibn Fûrat, traduction Jourdain, page 12.
— Reinaud, Extraits des chroniques arabes, dans Michaud, Bibliothèque des Croisades, t. IV, 1829, page 444.
— René Grousset, III, page 419.
75. Reinaud, ibid., page 497-498.
— René Grousset, III, page 630.
76. Aboulféda, I, page 151.
— Ibn Fûrat, traduction Jourdain, page 12 et suivantes.
— Ibn Abd Allahim et contin. d'Elmacin d'après Reinaud, pages 497-498.
— Maqrizi, traduction Quatremère, tome I B, pages 29-30.
— Gestes des Chiprois, § 347, pages 764-765.
— Esioire de Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, II, page 455.
— Majus Chronicon Lemovicense, dans Rec. des Hist. de la France, t. XXI, pages 773-774, et dans Baluze, Miscellanea, t. I, 1761, in folio, page 231.
— Cf. Röhricht, Derniers temps du royaume de Jérusalem, page 383.
— R. Grousset, III, page 626-628.
77. Gestes des Chiprois, Historiens des Croisades, Documents arméniens, tome II, pages 764-765 : « si les fist tous prendre et mener loins de Safet demi-liue sur un toron, et là les fist morir, les teste ; tallées. Et depuis fist faire ... serne d'un mur entour yaus ; et encore perent cors plusors fois, et Crestiens et Sarazins aucuns le virent ; et II frères menors furent aveuc yaus, quy les tindrent fermes en la foy pour lor prescher qui lor fu grant profit à l'arme. »
La chronique de Limoges ajoute que la tête coupée d'un frère mineur acheva le Salve Regina qu'il chantait.
Plus loin, l'auteur de cette chronique dit que la perte de Saphet fut la raison qui décida Saint Louis l'année suivante à faire un nouveau vœu de Croisade.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes Spéciales

5. Rey, Colonies Franques, Page 433
La princée de Galilée et la terre à l'est du Jourdain
Cette seigneurie fut une des quatre grandes baronnies du domaine royal. Ses limites, qui ne sont pas très nettement déterminées par les auteurs contemporains, semblent avoir été, vers le nord, la vallée de l'Ouad Aouba; vers l'ouest, une ligne passant par le sommet des crêtes du mont Jermak, s'infléchit au sud-ouest, vers Kison, en suivant les collines basses qui se voient à l'ouest des villages de Zekkanïn, de Kefer Menda et de Bedar; au sud, elle était bornée par la chaîne du Carmel jusqu'à Djennin, nommé alors le Grand-Gérin, et, de ce point au Jourdain, par une ligne venant rejoindre le fleuve un peu au nord de Bessan et qui paraît avoir été le Ouady Oscheh.
La domination latine s'établit également d'une manière très sérieuse (1) à l'est et au nord-est du lac de Tibériade. Pendant le douzième siècle, les Francs y possédèrent la contrée nommée alors la terre de Suete, Suhete ou Sueka, qui semble avoir formé au moins un des fiefs de la princée de Galilée, puisque nous trouvons dans le Code diplomatique de Paoli (2) et dans le Cartidaire du Saint- Sépulcre (3) plusieurs actes dans lesquels, entre les années 1165 et 1170, paraît comme témoin un personnage nommé Guillaume de Sueta ou Sueka (4).
Dès l'année 1110, nous trouvons cité dans Paoli le don fait aux hospitaliers d'un casal situé en la terre de Soethe (5).
1. Assises de Jérusalem, tome I, page 422.
2. Code diplomatique de Paoli, tome I, n° 41, page 42.
3. Cartulaire du Saint-Sépulcre, n° 123-124, pages 227-228.
4. Code diplomatique de Paoli, tome I, page 2.
5. Le village moderne de Suhita, entre Belinas el Beit-Djenn, parait bien devoir être idinlifié avec la localité du moyen âge qui nous occupe.

Ibn Djobaïr (1), voyageur musulman, qui traversa cette contrée en 1184, nous apprend que la route de Damas à Tibériade atteignait, alors, la frontière du royaume latin entre Beit-Djenn et Belinas, à un lieu dit le chêne de la Balance. Cet endroit était situé à peu près à égale distance de ces deux villes.
On sait que les écrivains arabes des douzième et treizième siècles désignent sous le nom de Souad ou Saouad de Damas toute la région s'étendant au sud de cette ville jusqu'au Belka (2); et Naoua, aujourd'hui Neve, est citée par Aboulfeda comme se trouvant dans cette province.
Or, la terre de Suete est désignée par plusieurs autres historiens arabes sous le nom de Savada ou Soad (3), c'est-à-dire la Contrée noire, nom qui convient parfaitement à l'aspect et à la nature essentiellement basaltique de toute cette région.
Voici donc parfaitement établie l'identification de la terre de Suite ou de Suhete avec le Djolan, contrée s'étendant à l'est du lac de Tibériade et du cours supérieur du Jourdain.
Si, maintenant, nous recherchons ce que les historiens, « tant arabes qu'occidentaux », nous apprennent sur la domination latine dans cette région, nous trouvons dès l'année 1105, le récit de l'invasion du Saouad par les Francs, qui élevèrent une forteresse nommée Aal (4) entre ces cantons et el Bathanieh (le Hauran). Ce chcâteau fut bientôt détruit par Thogtekin, mais deux conventions survenues entre ce prince et le roi Baudoin Ie, l'une en 1109 (5) et l'autre en 1111 (6), abandonnèrent aux Latins les revenus de la moitié du Saouad et du Djebel Aouf.
1. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 446.
2. Historiens arabes des Croisades, tome I page 766.
3. VILKEN. Comment. Bell. sacr. ex Aboulfeda, pages 128-20S.
4. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 529.
5. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 491.
6. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 541.

De nouvelles expéditions des Francs dans le Hauran, notamment en 1113 et 1119 (1), où, à la suite du combat Bouser (Bouser et Hariri), ils pénétrèrent dans le Ledja et prirent la ville d'Adraha; d'autres, en 1125 et en 1129, affermirent leur domination sur la contrée de Suete.
En 1150, on voit figurer, parmi les donations faites à l'abbaye de Notre Dame de Josaphat de Jérusalem, les casaux de Saint-Georges de Chaman et de Zebezeb, situés dans la terre de Suhete, à l'est du lac de Tibériade (2). Le site du premier semble devoir être retrouvé dans un village ruiné qui se voit près des Aïoun Schaman, sur la route de Safed à Kuneïtrah, entre le village de Naouaran et le Tell Abou-Khanzir.
D'après les Assises de Jérusalem, la principauté de Galilée devait quarante chevaliers pour les terres qu'elle possédait à l'est du Jourdain et du lac Tabarie.
Plusieurs de ces chevaliers peuvent fort bien n'avoir eu que des fiefs de soudée.
Guillaume de Tyr relate, en 1182, la reprise, par les Francs, d'un château s'élevant dans la terre de Suhete, non loin de Tabarie, à seize milles au delà du Jourdain et dont la possession rendait les Latins maîtres de tout le pays environnant (3). Cette forteresse dont, malheureusement, nous ignorons le nom, semble être la même qui avait été vainement assiégée par Nour-ed-din en 1158.
Pour la contrée située à l'est de la partie moyenne du cours du Jourdain, la domination franque se borna peut-être d'abord aux tributs annuels que le roi Baudoin Ie levait dès l'année 1118 sur la montagne du Djebel Adjloun et les environs de Szalt.
Saphet, le château de la Fève, le Chastellet, Forbelet aux Templiers, et Belvoir aux Hospitaliers, étaient les principales forteresses de cette seigneurie, dont Tibériade était la ville principale.
1. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 361.
2. Delaborde, Chartes de Terre-Sainte, pages 28-63-69.
3. Guillaume de Tyr, tome I, page 1090.


Le Lyon, nom porté au moyen âge par l'antique Mejiddo de la Bible, ainsi que le Grand-Gérin, aujourd'hui Djennïn, Palmer, Casal-Robert, nommé en arabe Kefer-Kanna, en étaient les bourgades administrées par des vicomtes.
Nazareth était le siège de l'archevêché dont relevait l'évêque de Tabarie, ainsi que les abbés du Mont-Thabor et de Palmérium.
Sources : E. Rey. Les Colonies franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle. Picard, Paris 1883. 7. Rey, Colonies Franques, page 489.
Le Maron, qui donnait son nom au fief, Quabriquem, Belide, Cades, Lahare, Mees et les deux Mogeras.

Ce fut en 1180 que Omphroy IV de Toron céda par échange, au roi Baudoin IV, le Maron et les autres fiefs qu'il possédait, comme le Château Neuf et Belinas.

Nous savons que le 24 février 1182 ce prince donna au comte Joscelin, son oncle, le Maron et le Château-Neuf, en échange de la terre de Saint-Elie et de plusieurs casaux. Puis, il lui confirma de nouveau cette donation le 21 octobre 1186.

Par suite du mariage d'Agnès, fille du comte Joscelin, les divers fiefs de ce dernier passèrent dans la famille de l'Amandelée, et nous voyons, le 7 juillet 1244, Jacques de l'Amandelée céder la moitié du Maron à l'Ordre Teutonique.

MARON (le); le second fief nommé le Maron paraît se retrouver dans un petit château du moyen âge nommé aujourd'hui Kalaat Maroun et dans le casal du même nom; ce fief relevait de Tyr et ses dépendances confinaient aux casaux d'Andrequisse ou Andrecife, aujourd'hui Deir Kifta, de Niha, qui porte encore le même nom, et enfin de Torciase.

Ce casal fut donné, en juillet 1269, à l'Hôpital Saint-Jean, par Philippe de Montfort, seigneur de Tyr.
Selon toutes probabilités, c'est de ce fief qu'était seigneur Renier de Maron, chevalier mentionné par Guillaume de Tyr en 1179 (l).
1. Guillaume de Tyr, tome I, page 374.

MARON (2), casal possédé par Gui de Scandelion et qui se retrouve dans le village du même nom. 9. Bordj Rahib = Bordj el Ashbetar.
TOR (la) DE L'OSPITAL, casal des Hospitaliers de Saint-Jean, situé près de Tyr. Ce village est nommé aujourd'hui El Bordj ; c'est le même que nous trouvons désigné par les historiens arabes du quinzième siècle, sous le nom de Bordj el Asbetar.
10. — Construction de la forteresse de Safed
A Panéas correspondait plus au sud le château de Saphet ou Safed. Cette forteresse, élevée soit dès 1102, soit par le roi Foulque vers 1140, au sommet d'une montagne de 838 mètres, circonscrite par deux ravins, commandait toute la Haute-Galilée (1). De là, l'œil du guetteur franc plongeait à l'ouest jusqu'aux croupes du Carmel, à l'est, jusqu'à la chaîne du Jaulân et du Haurân dominée par le mont Qulaib. Ce fut la position maîtresse des Francs entre Saint-Jean d'Acre et le Jourdain, face au gué du Jisr Banât Ya'qub, sur la grande route d'Acre à Damas. Nous verrons, après le désastre de Hattin, Safed résister longtemps à tous les efforts de Saladin, et, plus tard, après 1240, la forteresse, reconstruite par les Templiers, rester un des derniers bastions de l'occupation franque.
Il suffit du reste de jeter un coup d'œil sur une carte pour rendre hommage à la sagacité des chefs francs. Par Panéas et Safed, la frontière orientale de la Galilée était couverte depuis le lac de Tibériade jusqu'au massif de l'Hermon.
1. La date de 1140 (environ) est donnée d'après Sanuto par Guérin (Galilée, tome II, page 422); Derenbourg (Yâquit, 79); Roehricht (G. K. J., 224) et Kramers (Safad, Encyclopédie de l'Islam, S, 53); Van Berchem (J. A, 1902, I, 414) et Gaudefroy-Demombynes (Syrie, 119), citant Beliâ 'al-Din et Wasiti, penchent pour 1102.
Sources: René Grousset, Histoire des Croisades, tome II, page 138
4. Topographie, René Dussaud page 18 et suivantes
Une pauvre bourgade autour d'un port à moitié ensablé, telle est cette Tyr, jadis une île, dont Ezéchiel a décrit l'hégémonie et l'opulence, cette cité qui fonda des colonies jusqu'à Gadès (Cadix) et même un empire africain autour de Carthage : « Tyros, quondam insula praealto mari DCC passibus divisa, nunc vero Alexandri oppugnantis operibus continens ; olim partu clara, urbibus genitis Lepti, Utica et illa aemula terrarumque orbis avida Carthagine, etiam Gadibus extra orbem conditis : nunc omnis ejus nobilitas conchglio atque purpura constat. Circuitus XVIIII est, intra Palaetyro inclusa ; oppidum ipsum XXII stadia optinet ».
Le nom de la ville, Sour « rocher », est bien sémitique et caractérise le site ; il est notamment attesté par les tablettes d'el-Amarna.

Nous n'avons pas à reprendre ici les problèmes de topographie que soulève l'ancienne Tyr. La question a été étudiée notamment par Poulain de Bossay et Renan. Une bonne critique des diverses opinions a été présentée par Guérin et ses conclusions sont confirmées par les recherches récentes de Mme D. le Lasseur et de M. Pupil. Ainsi sont établis les résultats auxquels avait abouti l'auteur de la Mission de Phénicie.

Il est assez difficile actuellement de fixer sur le terrain l'emplacement exact de Palaetyr. Cette ville était constituée par les agglomérations de la côte en face de l'île. Renan ne veut pas qu'elle se soit étendue jusqu'à Ras el-'Ain ; il est cependant difficile d'admettre que l'existence d'une eau aussi abondante n'ait pas attiré à elle une agglomération. Aussi pensons-nous que V. Guérin a correctement interprété le passage de Seylax en reconnaissant dans le cours d'eau de Ras el-'Ain le fleuve qui traversait Palaetyr.

Tell Ma'shouq, le tell du « bien-aimé », paraît conserver la tradition d'un ancien culte phénicien. Renan remarque que le maintien de cette tradition dans le culte musulman (Nebi Ma'shouq) ne s'explique que si le culte païen s'est maintenu très tardivement, sans avoir été supplanté par une église.

En dehors de la route menant à Sidon et dont nous parlerons à propos de cette dernière ville, une route côtière très importante partait d''Akko (Acre), traversait Akzib, puis contournait le Ras en-Naqoura, bien décrit comme « une voie étroite, à pic sur la mer, d'une difficulté proverbiale et où les chameaux ne peuvent passer que un à un. » Yaqout attribue l'établissement de ce passage à Alexandre le Grand et Renan incline à y placer la Scala Tyriorum plutôt qu'au Ras el-Abyad. Ses raisons sont assez frappantes, étant donné que le terme de Scala Tyriorum est fourni par un auteur juif pour qui le Ras en-Naqoura marquait l'entrée en territoire tyrien. Une autre solution consiste à englober sous le vocable les deux promontoires.

Redescendant le Ras en-Naqoura, la route longe Oumm el-'Awamid (voir ci-dessus Hamon), passe au pied de Tell Irmid (ou Ermès) et de Tell ed-Daba, pour atteindre les ruines d'Iskanderoune ou Alexandroscène, la Scanderium ou Scandelium des auteurs occidentaux du moyen âge.

La route franchit le Ras el-Abyad, le promontorium Album de Pline, pour d'autres encore la Scala Tyriorum. La position est défendue par le Qal'at Shema où Renan ne veut voir qu'une construction très tardive. On laisse à droite Biyoud es-Seid qui répond à la position de l'antique Sindè et plus loin, dans les terres, le bourg d'Ezziyé qui pourrait répondre à l'Eshazi d'une tablette d'el Amarna. Près de Deir Qanoun les ruines appelées Khirbet et-Tayibé ont fourni le trône en pierre dédié à Astarté, aujourd'hui au Louvre.

On atteint Ras el-'Ain que nous avons reconnu être dominé par l'ancienne Oushou, puis laissant à droite Tell Reshidiyé, on gagne Tyr par un chemin monotone dans le sable.

Tyr était en relation avec Safed par deux routes communes jusqu'à Qana qu'on atteint par Qabr Hiram(ou Qabr Hairan) et Hanawé. A partir de Qana, la première route prend par Sedakin ou Siddiqin, Ya'ter, Dibl (3), le Wadi Roumeish et Roumeish, Kefr Bir' im et Soufsaf. Etc.
— 7. Maron, René Dussaud, Topographie, page 30.
Maron district de Tyr, est le Qal'at Maroun au nord de Deir Kifa. Moronum, de la région de Toron (Tibnin), n'est pas comme le propose Röhricht le Meron du Talmud, voisin de Safed, mais bien Maroun au sud de Tibnin, au voisinage de Bint Oumm Djoubeil, appelé encore Maroun el-Ras.
BELVOIR ou COQUET
Belvoir (1), village et forteresse appartenant à l'Hôpital, aujourd'hui Kaukab-el-Haoua.
Cette localité avait, antérieurement, formé un fief relevant du prince de Galilée, qui fut vendu en 1168 à l'Hôpital par Yvon Velos, son dernier possesseur.
Ce château est carré, mesurant 160 mètres sur 120 ; il est flanqué aux angles et sur ses faces de tours barrelongues.
De trois côtés il est muni de fossés taillés dans le roc et sur le quatrième ses murs couronnent l'escarpement de la montagne. Au milieu de l'enceinte s'élèvent les restes d'un édifice qui fut, selon toute apparence, un donjon formant réduit.
1. Codice diplomatico tome I, n° 46, page 47.
— 26. Hugues de Saint-Omer (ou Hugues de Fauquenberge).
La mort de Godefroi de Bouillon et l'avènement de Baudouin 1e, son ennemi, obligèrent, on l'a vu, Tancrède à renoncer à la princée de Galilée. A sa place, Baudouin 1e inféoda le pays à Hugues de Fauquenberge (début de mars 1101). Il y a lieu toutefois de remarquer qu'il en détacha le fief de Caïffa qu'il donna à un autre de ses fidèles, Geldemar Carpenel. Caïffa forma depuis une petite seigneurie indépendante de la princée de Galilée.

Hugues de Fauquenberge (près de Thérouanne) était le fils de Gérard, prévôt de Saint-Omer, et de Mélisende de Picquigny (de la famille des vidames d'Amiens). Aussi est-il appelé le plus souvent Hugues de Saint-Omer. Vassal fidèle du roi Baudouin 1e, il le sauva après la défaite de Yazur en accourant à son aide de Tibériade à Jaffa avec la chevalerie galiléenne (21 mai 1102).

Hugues de Saint-Omer s'était, semble-t-il, fixé comme objectif au nord-ouest la conquête de Tyr, alors encore fâtimide, à l'est la soumission définitive du Sawâd. Guillaume de Tyr nous dit, en ce qui concerne Tyr, qu'il ne cessait de diriger des razzias contre le territoire de Tyr, mais, comme de Tyr à Tibériade il y a en ligne droite une soixantaine de kilomètres à travers les défilés du Jebel Jumla et du Jebel Safed, et qu'au retour de chacune de ces expéditions le chef franc risquait chaque fois de se faire rejoindre et accabler par les troupes musulmanes, il construisit vers 1104, au centre du Jebel Jumla, à 22 kilomètres au sud-est de Tyr, sur l'emplacement de l'actuel Tibnin, la forteresse de Toron qui, sur sa butte de 870 mètres, lui assurait le contrôle de l'hinterland Tyrien. Guillaume de Tyr, qui connaissait bien le pays, nous vante la salubrité de l'air sur ces premiers contreforts du Liban, la fertilité du canton en vignes et en fruits. Par la construction du Toron, Tyr subissait un blocus terrestre à peu près permanent. A l'est, Hugues de Saint-Omer chercha à asseoir définitivement la domination franque au Sawâd en y construisant, en 1105-1106, à une dizaine de kilomètres de la rive orientale du lac de Tibériade, à 'Al, une forteresse qui commandait la route de Khisfîn et livrait le Jaulân aux incursions franques. Les ruines de cette forteresse, situées au nord du village actuel de 'Al, portent encore le nom significatif de Qasr Bardawîl. « Le Château de Baudouin. » « Ce château, écrit Ibn al-Qalânist, était considéré comme inexpugnable. Mais, poursuit l'auteur damasquin, l'atabeg de Damas, Tughtekin, résolut d'abattre la forteresse avant qu'elle fût entièrement terminée. Il dirigea contre les Francs une attaque soudaine, bénéficia de la surprise, et les massacra jusqu'au dernier. S'étant ensuite emparé de la forteresse, avec tout ce que les Francs y avaient accumulé de matériel, d'animaux et d'armes, il rentra en triomphe à Damas avec son butin et ses prisonniers (24 décembre 1105).

Les chroniqueurs occidentaux ne mentionnent pas la perte de 'Al, mais ils nous parlent du rôle que joua Hugues de Saint- Omer au moment du premier siège de Sidon par le roi Baudouin 1e. Baudouin avait profité de l'arrivée à Jaffa d'une flotte de pèlerins flamands (notamment d'Anvers), anglais et danois, arrivés sans doute lors du « passage » de mars 1106, pour aller assiéger Sidon, ville alors encore égyptienne. Mais, comme les Francs ne possédaient pas non plus Tyr, le ravitaillement de l'armée assiégeante était difficile. Invité par Baudouin à concourir au siège, Hugues partit avec 200 cavaliers et 400 fantassins dans « la terre du Grossus Rusticus que l'on appelle le Suet », c'est-à-dire au Sawâd (et au Jaulân), « terre riche en moissons, et y enleva assez de grain et de bétail pour suffire au siège de Sidon. » Il ramenait ce butin du Sawâd à Sidon par la route du haut-Jourdain et de Baniyas, lorsque, près de cette ville, la cavalerie turque de Damas, alertée, et à laquelle s'étaient associés les Arabes de la région, rejoignit son convoi dans les défilés, sabra les fantassins qui l'escortaient et reprit tout le butin. Hugues et ses chevaliers qui cheminaient en contre-bas, accoururent pour secourir leur infanterie et recouvrer le convoi. Deux fois repoussé avec pertes, Hugues revint une troisième fois à la charge et il venait de reprendre l'avantage, quand il reçut une flèche en pleine poitrine et expira entre les bras des siens. Cependant ses chevaliers purent ramener son cadavre en terre franque, à Nazareth. On sait qu'à la suite de cette perte, le roi Baudouin 1e découragé, renonça à poursuivre le siège de Sidon et accepta le tribut que les Sidoniens offrirent pour se racheter.

La question qui se pose maintenant est de savoir si le récit d'Ibn al Qalânisî et celui d'Albert d'Aix n'ont pas trait au même événement. Il y a, il est vrai, l'écart chronologique, le chroniqueur damasquin plaçant la victoire de Tughtekîn et la chute de 'Al en décembre 1105, et Albert d'Aix la défaite et la mort de Hugues vers le printemps de l'année 1106. Toutefois il y a lieu de considérer que la compilation du Mirât al-Zémân qui copie Qalânisî, place son récit en février-mars 1106, ce qui nous rapproche singulièrement des dates suggérées par Albert d'Aix. Par ailleurs Ibn al-Althir (nous laissons de côté sa chronologie, elle est quelque peu fantaisiste pour cette époque) spécifie que le combat livré par Tughtekin et à la suite duquel celui-ci conquit 'Al fut livré contre « un des principaux comtes francs », et que le roi Baudouin, opérant à ce moment vers la côte d'Acre, avait songé à venir appuyer ce comte dont il trouvait le raid trop exposé. De ces recoupements, il semble bien résulter, comme nous l'avons déjà suggéré, qu'il s'agit d'une seule et même campagne. Hugues de Saint-Omer, de retour de son expédition de pillage au Sawâd et au Jaulân, est surpris et tué près de Baniyas par Tughlekin qui va ensuite sans obstacle s'emparer du château de 'Al, c'est-à-dire de Qasr Bardawîl.
— 34. Gervais de Bazoches
Hugues de Saint-Omer avait un frère, Gérard, qui, comme lui, vivait en Terre Sainte. La princée de Galilée aurait dû lui revenir. Malheureusement, déjà gravement malade, il mourut en apprenant la catastrophe dans laquelle Hugues avait trouvé la mort (1).
Le roi Baudouin 1e, en levant alors le siège de Sidon, accourut à Tibériade pour régler les affaires de la princée de Galilée et la mettre en état de défense contre quelque coup de main damasquin. Il l'inféoda sur-le-champ à un chevalier sois sonnais, Gervais de Bazoches (2). Au début, raconte Guibert de Notent, Gervais se conduisit envers Baudouin 1e comme un vassal indocile. Baudouin, irrité de son insolence et qui n'admettait guère plaisanterie sur ce sujet, lui ordonna de comparaître pour rendre son fief. Gervais se mettait en marche avec quelques compagnons — deux chevaliers et deux écuyers — lorsque survint un rezzou damasquin. Avec ses quatre compagnons, Gervais, poussant son cri de guerre, se précipita sur les agresseurs avec une telle fougue que ceux-ci — il s'agissait sans doute d'une attaque de nuit — croyant avoir affaire à tout un escadron, prirent la fuite. Après un tel exploit, quand le sire de Tibériade vint se jeter aux pieds du roi Baudouin, on devine qu'il obtint sans peine son pardon (3).
1. Albert d'Aix, pages 634-635.
2. Nous avions voulu respecter la vieille orthographe « Basoches » de Du Cange (De GANGE, Familles d'Outre-mer, éditions REY, page 444 ; manuscrit de De Cange de la Bibliothèque du Musée Guimet. page 270). Mais il s'agit du château de Bazoches, entre Fismes et Braisnes.
3. Guibert de Nogent, Gesta Dei per Francos, pages 258-259.


Cependant la princée de Galilée se trouvait aux prises avec une guerre sur deux fronts : à l'est, du côté du Sawâd et du Jaulân contre les Turcs de Damas, à l'ouest, du côté du Toron (Tibnîn) contre la garnison fatimide de Tyr. Sous la rubrique de l'année de l'hégire 500 (entre le 2 septembre 1106 et le 21 août 1107) Ibn al-Qalânisî nous dit que, les ravages des Francs — lisez de Gervais de Bazoches — au Sawâd, au Haurân et au Jebel 'Awuf ('A|lûn) augmentant chaque jour, les populations arabes de ces districts réclamèrent l'intervention de l'atabeg de Damas Tughtekin. Celui-ci rassembla l'armée damasquine renforcée de bandes de Turcomans et vint camper dans la zone contestée, en plein Sawâd. Le gouverneur fâtimide de Tyr, l'émir 'Izz al-Mulk, venait précisément de diriger une expédition contre la forteresse franque de Tibnîn (le Toron); il avait pillé les faubourgs et massacré tous les habitants qui ne s'étaient pas réfugiés dans la citadelle même. Quand cette nouvelle était parvenue au roi Baudouin Ier qui se trouvait alors à Tibériade, auprès de Gervais de Bazoches, il était aussitôt parti pour Tibnîn afin de repousser les Tyriens. C'est justement ce qu'attendait Tughtekîn : il profita de l'éloignement des forces franques pour venir assiéger et emporter un château franc de la région de Tibériade. Après avoir massacré les quelques chevaliers francs qui s'y trouvaient, il recula à la lisière du Jaulân et du 'Ajlûn jusqu'à la plaine de Meddân, au nord-ouest de Der'ât (1). Les Francs vinrent l'y relancer, mais il se retira encore plus loin, vers le district de Ezra'a dans la Lejâ. Les éclaireurs des deux armées se livrèrent à des escarmouches, et on s'attendait à une bataille rangée quand les Francs reprirent le chemin de Tibériade (2).

Telle est la version de l'historien damasquin. Albert d'Aix nous fournit pour la même époque un récit quelque peu différent, quoique concordant dans les grandes lignes. Après la Noël de 1106, vers le 1er janvier 1107, le roi Baudouin Ier qui se trouvait à Acre, apprend que l'atabeg de Damas a réuni une armée pour venir assiéger Tibériade et chasser Gervais de Bazoches. Ramassant aussitôt ce qu'il put trouvé de gens — 140 chevaliers environ — il accourt à Tibériade au secours de Gervais. Galopant lui-même en avant-garde avec quinze pages, il arrive en vue du camp turc et peut évaluer la force de l'ennemi : 3 000 chevaux. Mais Voici qu'à peine la petite troupe franque a-t-elle dessellé que, le soir même, se présentent au roi cinq émirs turcs qui se disent envoyés par l'armée de Damas pour conclure une trêve. Habilement Baudouin Ier, à la manière arabe, les combles de cadeaux et, une fois rentrés au camp damasquin, ils achèvent de disposer les esprits à la paix en vantant sa générosité et sa puissance. Sur quoi les Turcs dans la nuit même lèvent le camp et rentrent à Damas. En une semaine le péril avait été conjuré : le 6 janvier 1107 Baudouin Ier était déjà de retour à Bethléem (3).
1. Cf. la carte VIII du P. ABEL, Géographie de la Palestine, tome I.
2. Ibn Al-Qalanisi, pages 74-75
3. Albert d'Aix, pages 642-643.


Ce n'était en réalité que partie remise. En 4108, « peu avant les Rogations », c'est-à-dire peu avant le 11 mai, l'atabeg Tughtekin avec 2000 cavaliers vint de Damas envahir la région de Tibériade. Il sut, par une marche de nuit, dissimuler son approche; ayant caché le gros de ses troupes en embuscade, il envoya un détachement de cavalerie légère de 300 hommes pour attirer les Francs hors de leurs places fortes. Le piège réussit. Quittant l'abri de Tibériade, Gervais de Bazoches courut à la rencontre des maraudeurs avec seulement 80 cavaliers et 200 fantassins. Le rideau turc, en se dérobant, le conduisit dans la montagne, droit à la gorge où Tughtekin était caché. Encerclée de toutes parts, criblée de flèches, toute retraite coupée, la petite troupe franque se défendit héroïquement. Gervais et ses 80 chevaliers cherchèrent par une charge désespérée à briser le cercle ennemi à travers, nous dit Albert d'Aix, une basse plaine marécageuse, ce qui nous fait supposer que l'action pourrait se situer soit vers le Gué de Jacob, soit vers Sémakh. Mais le terrain était trop glissant pour la lourde chevalerie franque. Tous les Francs furent tués, sauf deux écuyers qui vinrent apporter la nouvelle du désastre à Tibériade, et Gervais de Bazoches qui fut conduit en captivité à Damas (1).

Tughtekîn, ayant capturé le seigneur de Tibériade, pensait bien, pour sa rançon, se faire céder toute la Galilée. Au témoignage d'Albert d'Aix, ses envoyés vinrent trouver Baudouin 1e à Acre, en demandant, pour la libération du prisonnier, Acre, Caïfia et Tibériade, faute de quoi Gervais serait mis à mort. On connaît la dure, magnifique et royale réponse de Baudouin 1e, — la raison d'Etat faite homme —, réponse digne d'un Philippe le Bel : « Si vous m'aviez demandé pour la rançon de Gervais tout l'or et tout l'argent de mon royaume, plus de 100000 basants, je vous les aurais donnés. Mais les places que vous me demandez, même s'il s'agissait de la vie de mon propre frère et de toute ma famille, même si vous aviez capturé toute la noblesse du royaume, ces villes, je ne vous les rendrais jamais! (2). »
1. Albert d'Aix, p. 656-657, concordant avec Ibn Al-Qalanisi, page 86.
2. « Si aucun vel argentum vel aliqua pretiosa pro redemptione et salute Gervasii quæreretis, supra centum milia bisanliorum a nobis assequi proculdubio possetis. Sed civitates quas requiretis, si fratrem meum uterinum totamque parentelam meam, omnesque primores Christianæ plebis in vinculis tenereiis, nunquam civitates bas pro aliqua salute vitæ illorum redderemus, nedum pro solo homine : quem si occideretis, nequequam virtus nostra propter hoc immunita erit ; sed quandoque ut vicem mortis illius vobis rependamus non est impossibile apud Deum et Dominum nostrum. » (Albert d'Aix, p. 657-658). Confirmé par ibn al-AIthir.


Par cette réponse renouvelée des Romains de la République, le roi de Jérusalem avait, en laissant délibérément périr le prince de Galilée, sauvé et prolongé de quelque quatre-vingts ans l'existence de la principauté.

D'après Guibert de Nogent comme d'après Ibn al-Althir, Tughtekîn offrit à Gervais une dernière chance de salut : l'apostasie. Comme le prisonnier refusait, on le lia à un poteau et on le cribla de flèches. Ibn al-Althir nous dit même que Tughekin l'abattit de sa main. D'après Albert d'Aix, la peau de son crâne, avec ses cheveux blancs, fut montée en porte-étendard par un des émirs turcs. D'après Guibert de Nogent, Tughekin se fit, toujours à la manière hunnique et tou kioue, une coupe de son crâne. A côté de cette barbarie turco-mongole, notons le salut de l'épée du chroniqueur arabo-damasquin Ibn al Qalanisi à ce « Gervais, célèbre pour sa chevalerie et son héroïsme, un homme de la trempe du roi Baudouin. »


— 40. HOUNIN
Dans une nouvelle campagne, Nûr al-Dîn vint attaquer la frontière nord-est du royaume de Jérusalem, défendue, depuis la chute de Panéas, par la forteresse de Hûnîn. A son approche les Francs évacuèrent la forteresse après l'avoir incendiée. Nûr al-Dîn y arriva le lendemain et acheva de démolir les murailles (juillet-aout 1167). Il songeait à aller ensuite attaquer Beyrouth, mais, des dissentiments s'étant produits parmi les siens, il dut licencier son armée. Sa diversion n'avait en somme abouti qu'à des résultats insignifiants puisque Sâfîthâ et Hûnîn devaient être reconstruits presque aussitôt par les Francs (1). Le roi Amaury n'en jugea pas moins avec raison qu'une nouvelle attaque était toujours possible en Palestine. Aussi dut-il être heureux de mettre fin à l'expédition d'Egypte en concluant une paix victorieuse.
La forteresse de Hûnîn fut reconstruite dès 1179 par le connétable Onfroi II de Toron. C'est le Chastel-neuf des chroniqueurs (REY, Colonies frasques, page 478).
— Sâfîthâ, le Chastel Blanc, fut de même reconstruit et puissamment fortifié par les Templiers qui en reçurent la garde (REY, Colonies franques, pages 135-136. Et du même REY, Etudes sur l'architecture militaire des Croisés, pages 101-102.)
Sources: René Grousset, tome II, page 499


— 40. Le CHATEAU-NEUF
Le château-neuf, était une forteresse qui commandait la vallée du Nahar Hasbany (haut Jourdain), bâtie par Omfroy III, de Toron, connétable du royaume, de Jérusalem en 1179; elle n'eut jamais, bien que formant fief, de seigneurs particuliers. Ce fief fit partie des possessions des seigneurs de Toron, et fut remis, en 1182, par Omfroy IV au roi Baudoin IV, qui donna ce château, ainsi que le Maron, au comte Joscelin.
Ce château, dont les ruines se retrouvent dans le site de Hounin, avait des dépendances considérables dans la vallée du Haut-Jourdain, au nord du lac de Houleh. Le nom d'Hounin est celui sous lequel nous le trouvons désigné dans les historiens arabes des Croisades. Sources: Rey, Les colonies franques de Syrie au temps des Croisades, page 478.
La surprise du Gué de Jacob. Second siège de Panéas par Nûr al Dîn.
Baudouin III avait donc forcé Nûr al-Dîn à lever le siège de la citadelle de Panéas et restauré cette importante place forte. Malheureusement, croyant les ennemis en retraite jusqu'à Damas, il négligea de s'éclairer. Il avait laissé, comme le dit Guillaume de Tyr, ses fantassins à Panéas pour défendre la ville reconstruite ; suivi de sa seule chevalerie, il rentra en Galilée ; à peine y fut-il de retour qu'il congédia — si grande était sa confiance — une partie de ses barons, notamment Philippe de Milly, seigneur de Naplouse. Nous pouvons conclure par cet exemple qu'il se sépara de même des autres barons de la Galilée et de la Samarie, ne gardant avec lui que ceux de Judée.

Nûr al-Din qui, durant la réoccupation de Panéas par le roi n'avait pas dû reculer plus loin que l'Hermon, fut averti de la dispersion de l'armée franque. Baudouin III qui ne se méfiait de rien campait avec une poignée de chevaliers à Mallâha, à la pointe nord-ouest du lac de Hûlé. Prenant avec lui de forts escadrons de Turcs et d'Arabes, l'atabeg se lança sur ses traces, et alla se poster en embuscade au sud du lac, au « Gué de Jacob », l'actuel Jisr Banât Ya'qûb, point près duquel les Francs à l'étape suivante, devaient passer. Les buissons de laurier-rose, de zaqqûm, de papyrus et de roseaux qui ombragent les bords du Jourdain à la sortie du lac de Hûlé, formaient un rideau propice pour cette embuscade. De fait, le lendemain, dès l'aube, Baudouin III, longeant la rive occidentale du lac, descendit-en suivant la route traditionnelle des caravanes, de Mallâha vers le Gué de Jacob.

La surprise fut complète. « Quant il fu ajorné, nostre crestien se mistrent à la voie. Rien ne savoient de l'aguet qu'en leur avoit mis au devant; tout déduisant s'en vindrent cele part. Li Tur saillirent de leur embuschement et se férirent entre les nos, si que cil n'en sorent onques mot, jusqu'il les virent entr'eus. Lors se repentirent de leur folie, mais ce fut à tart (= trop tard). Aus armes et aus destriers corurent cil qui porent; mais li Tur, qui ne finoient d'ocire, les orent si esparpeillez et desconfiz, ainçois qu'il se poissent assembler por défendre » (1).
1. Guillaume de Tyr, page 841.

Le texte d'Ibn al-Qalânisî atteste cependant que malgré leur surprise Baudouin III et ses chevaliers se défendirent bien : « Les Francs, voyant les étendards musulmans qui les entouraient de tous côtés, s'armèrent en toute hâte et montèrent à cheval ; ils se divisèrent en quatre corps et chargèrent les musulmans. A ce moment le malik Nûr al-Din mit pied à terre; ses vaillants compagnons en firent autant, lancèrent contre l'ennemi une nuée de flèches et se servirent si bien de leurs lances qu'ils lui firent lâcher pied. Allâh décida de la victoire en faveur des musulmans qui tuèrent ou firent prisonniers les cavaliers ennemis » (19 juin 1157) (2).
2. Ibn Al-Qalanisi, page 336. Deux Jardins, page 89.

En réalité la majeure partie des barons et des chevaliers échappèrent à la mort parce que, se voyant dans l'impossibilité de résister, ils finirent par se rendre à Nûr al-Dîn. La fleur de la chevalerie franque fut ainsi faite prisonnière. Guillaume de Tyr cite notamment parmi les captifs Hugues d'Ibelin, le maréchal Eudes de Saint-Amand, Jean Guthman, Rohart de Jaffa, son frère Balian, et Bertrand de Blancafort, grand-maître du Temple (3). Tous furent envoyés à Damas où Ibn al-Qalânisî nous décrit leur arrivée au milieu du délire de la foule : « Les prisonniers et les têtes coupées arrivèrent à Damas le lundi (24 juin). Chaque chameau portait deux de leurs guerriers avec un étendard déployé et encore souillé de peaux de crânes et de cheveux. Chaque seigneur captif ou gouverneur de forteresses ou de districts s'avançait à cheval, couvert de sa cotte de mailles, heaume en tête et un étendard à la main! Quant aux fantassins, ils étaient liés de cordes par groupes de trois ou quatre. Les habitants de la ville, vieillards, jeunes gens, femmes et enfants, sortirent en foule pour jouir du spectacle dont Allah gratifiait le monde musulman » (4).
3. Guillaume de Tyr, page 842.
4. Ibn Al-Qalanisi, page 337. Deux Jardins, page 90.


Il est intéressant de signaler que Guillaume de Tyr voit dans l'embuscade du Gué de Jacob où les Francs furent surpris par Nûr al-Dîn, la juste vengeance du guet-apens de la forêt de Panéas où les pâtres turcomans avaient été surpris par les Francs : « A cele foiz rendi bien Nostre Sire au Roi et à sa gent ce qu'il avoient fet aus Turquemanz et à ceus d'Arabe, quant en traïson ocistrent et desrobèrent ceus qu'il avoient aseurez par le serment. » Paroles remarquables qui attestent, en même temps que l'objectivité du chroniqueur franc, la notion, qui commençait à se faire jour, d'un droit des gens englobant Chrétienté et Islam et dont les violations excitaient la réprobation d'un archevêque franc aussi bien que d'un raïs damas-quin (5).
5. Guillaume de Tyr, page 843. Cf. Ibn Al-Qalanisi, 331-332.

Fort heureusement Baudouin III avait pu s'échapper. Bien que poursuivi par la cavalerie turque, il avait réussi à gagner les hauteurs du Jebel Safed et, de là, la forteresse même de Safed où il avait trouvé asile. Pendant quelques jours on le crut mort ou pris. « La novele corut par la terre, moût doloreuse de cele desconfiture. Du Roi ne savoit l'en que dire certeinnement, car li un disoient qu'il avoit esté ocis en la bataille, li autre cuidoient qu'il en eust été menez liez entre les prisons. Trop en estoit li pueples en grant angoisse, plus de lui seul que de touz les autres » (6). En réalité, Baudouin III miraculeusement sauvé avec une poignée de compagnons attendit sagement pour sortir de la forteresse de Safed, que les Turcs eussent repassé le Jourdain. Il courut alors à Saint-Jean d'Acre où son retour excita la joie universelle. « Dedenz la cité d'Acre s'en vint soudeinement. Quant les genz le virent, si grant joie en orent et loèrent Nostre Seigneur, car il furent tuit réconforté des autres mescheances. »
6. De même Ibn Al-Qalanisi, 336.

De fait, comme le dit l'Estoire d'Eracles, « grant bonté Dieu fist à son pueple quant li Rois eschapa, car se il eust esté morz ou pris, avec les autres, li roiaumes de Surie fust perduz » (7). Le roi sauvé, le royaume l'était aussi. La monarchie restant debout, il n'était pire désastre qui ne fût, à la longue, réparable.
7. Guillaume de Tyr, page 843.

Nûr al-Dîn, exploitant sa victoire, était venu assiéger de nouveau Panéas, bien persuadé cette fois qu'il réussirait sans difficulté à emporter la place et la citadelle. La chevalerie franque dispersée, le roi en fuite, d'où aurait pu venir le secours? « Il drécièrent leur engins qui gitoient aus murs et aus tors grosses roches par que il desfroissoient tout ; saietes (= flèches) voloient plus espessement que grelle. » De nouveau les assiégés évacuèrent la ville basse pour se réfugier dans la citadelle. Le connétable Onfroi de Toron, seigneur de Panéas, se trouvait absent, ayant quitté la ville après le départ du roi. Mais il avait confié la garde de la ville à son parent, Guy de Scandelion (1), sur lequel l'Eracles porte ce jugement nuancé que « chevaliers estoit fiers et esprovez en mainz leus, mais petit avoit de loiauté et pou doutoit (= craignait) Nostre Seigneur. » Sans doute Guillaume de Tyr a-t-il quelque raison de blâmer ainsi sa conduite privée. En la circonstance, Guy de Scandelion se comporta valeureusement. « Icist, por acomplir le comandement (de) son seigneur et por croistre son los de chevalerie, se contenoit bien et hardiement; les autres amonestoit, et de parole et d'œvre, qu'il ne s'esmaiassent pas, car il seraient par tans secoru sanz faille, et (que) qui bien se contendroit à ce besoing grant enneur i auroit touz les jorz de sa vie. » Ainsi animés, les défenseurs de la citadelle résistèrent à tous les assauts des Turcs et le secours promis arriva.
René Grousset: Histoire des Croisades, tome II, pages 374-377.
44. — CHASTELLET : Huitième année du règne du sultan al-Malik-an-Nasir-Salah-ad-Din-Yousouf en Egypte.
Dans les premiers jours du mois de Rabi second de l'an 574, un détachement de Francs attaqua la ville de Hamah ; les Musulmans marchèrent immédiatement contre eux ils firent prisonnier leur chef et une partie de ses soldats, qu'ils envoyèrent à Damas au sultan; Salah-ad-Dîn leur fit couper la tête.

Cette même année, le sultan envoya son frère Shams-ad-Daulah-Tourânshâh combattre Ibn-al-Mokaddam à Ba'albek, à la tête d'une armée considérable. Ce prince assiégea la ville durant un certain temps ; le sultan vint lui-même faire le siège de Ba'albek jusqu'au commencement de l'hiver. La paix fut alors signée et Salah-ad-Din prit possession de la ville qu'il donna à son frère Shams-ad-Daulah-Tourânshâh au mois de Shavval.

Les Francs utilisèrent le temps pendant lequel le sultan était occupé contre Ibn-al-Mokaddam à bâtir une forteresse au gué de la Bait-al-Ahzan (1) qui est la Bait-Ya'koub (sur lui soit le salut!). Entre cette place et Damas il y a environ un jour de chemin, et une demi-journée jusqu'à Tibériade. Le sultan s'en revint à Damas et un ambassadeur envoyé par la cour de Baghdâd (2) arriva auprès de lui; Salah-ad-Din partit en campagne avec cet officier, arriva devant la forteresse, se saisit des Francs qui se trouvaient dans ses environs et rentra à Damas. — On reçut à plusieurs reprises des nouvelles apprenant que les Francs se réunissaient pour faire une expédition contre les Musulmans. Cela détermina le sultan à envoyer l'émir Izz-ad-Din-Farrukhshâh contre eux. Ce général leur livra une bataille dans laquelle périrent plusieurs de leurs chefs et bien d'autres ; parmi leurs chefs se trouvaient Honfroi (3), et le prince de Nazareth les Francs prirent la fuite et laissèrent beaucoup de prisonniers aux mains des Musulmans. Salah-ad-Din partit de Damas et se rendit à Kisva (4) pour renforcer 'Izz-ad-Dîn ; il y trouva les prisonniers et leurs chefs ; cette victoire le réjouit beaucoup et il s'en retourna à Damas.
1. Yakout se borne à dire dans le Mo'djam-al-bouldân (tome I, p. 775) que c'est une petite ville entre Damas et la côte de la Méditerranée (Sahel). La leçon fournie par le manuscrit du Soulouk bana... husnan 'alâ mohasanat Bart-al-Ahzan roa-houwa Bait-Ya'koûb, devrait s'interpréter littéralement par « ils bâtirent une forteresse pour rendre inexpugnable Bait-al-Ahzan », mais la comparaison du texte de Makrizi avec celui d'Ibn-el-Athir (Historiens orientaux, tome I, p. 686) qui porte Makhâdat-al-Ahzân ne permet guère d'adopter ce sens. Ce gué est le fameux gué de Jacob, gué Jacob, que Guillaume de Tyr nomme Vadum Jacob.
2. Littéralement par le « Divan auguste », autrement dit par le khalife abbasside.
3. Ce prince est Humfroy II, dit le Jeune, qui fut créé connétable de Jérusalem (constabularius regius) par le roi Baudouin III, vers 1118, lors de ses
4. Kisva est la première station des caravanes qui se rendent de Damas en Egypte; le hafith Abou-'l-Kasim rapporte que cette ville fut ainsi nommée parce que les Ghassanides massacrèrent dans cet endroit les ambassadeurs que leur avait envoyés l'empereur grec et qu'ils se partagèrent leurs vêtements (kisva). Voyez Yakout, Mo'djam-al-bouldan, tome IV, page 675.


Cette même année, le prince, roi des Francs à Antioche, alla faire une expédition contre Shaizar (5) et le comte, souverain de Tarâbolos, battit les Turcomans, grâce à sa ruse. — Shams-ad-Daulah, se rendit en Egypte avec une partie de l'armée, à cause de la disette qui régnait en Syrie, le vingt-sixième jour du mois de Dhoù'l-ka'da ; et le sultan alla attaquer la citadelle de Bait-al-Ahzân il revint de cette expédition avec du butin et des prisonniers et il envoya des colonnes faire des incursions dans le pays des Francs.

Cette même année, Bahâ-ad-Din-Karâkoush, mamlouk de Takiad-Din, et Ibrahim, le silâhdar, remportèrent des victoires dans le Maghreb et s'emparèrent de plusieurs citadelles.

5. Hadjn-Khahfa dit, dans le Djihan-numa, que le grenadier était très cultivé dans les environs de Shaizar.
Sources: Revue de l'Orient Latin, tome VIII, page 530 — Bnf
47 — Châteauneuf
C'est au pied de ce cône que Banias est bâtie sur une terrasse naturelle découpée et arrosée par des filets d'eau qui tombent en cascades. Vers le nord s'étend le ouadi et-Teîm, étroit et encaissé, peuplé de nombreux villages, et dominé par les hauts sommets du Liban; puis c'est l'antique forteresse de Bedfort et presqu'à nos pieds les restes imposants de l'ancien « Castellum Novum », planté comme un nid d'aigle, observatoire merveilleux pour surveiller tout le pays environnant. Hounin, pauvre village bédouin, élève ses misérables masures contre les murailles démantelées du vieux château ; un fossé entièrement creusé dans le roc vif entoure ces ruines où l'on retrouve de curieux spécimens de constructions de toutes les époques : phéniciennes, romaines, sarrasines et des Croisades. L'espace qu'occupait le « Castellum Novum » est immense et rien n'est curieux comme de visiter ces gigantesques salles, ces murs d'une épaisseur étonnante, qui font rêver lorsqu'on songe à ce qu'il a fallu d'énergie persévérante pour mener à bien de sem blables travaux (1)
1. A l'époque des Croisades, le Castellum Novum fit partie des possessions des seigneurs de Toron et fut remis en 1185 par Omfroi IV au roi Baudouin IV, qui donna ce château ainsi que le Maron à Josselin III, dernier comte d'Edesse. (G. Rey.)
La Palestine: le Bon Ludovic de Vaux ; ouvrage illustré par M. P. Chardin et M. C. Mauss, Paris 1883 - Bnf
53. Eloge de Baudoin IV
Première baillage du comte Raymond III de Tripoli
Baudouin IV, l'enfant lépreux. Sa valeur, son héroïsme, sa sainteté.

On se rappelle qu'Amaury Ier avait dû, à son avènement, répudier pour cause de parenté sa femme, Agnès de Courtenay dont il avait deux enfants, Baudouin et Sibylle. Il avait épousé depuis la princesse byzantine Marie Comnène qui lui donna une autre fille, Isabelle, mais point de fils. Il résultait de cette situation que le jeune Baudouin, bien que né d'un mariage cassé par l'autorité ecclésiastique, restait l'héritier légitime de la couronne. Amaury aimait d'ailleurs particulièrement cet enfant qu'il avait gardé auprès de lui, tandis que Sibylle était élevée au couvent de Saint-Lazare de Béthanie, auprès de sa grand-tante la mère-abbesse Yvette.

A la mort d'Amaury Ier, le jeune Baudouin, quatrième du nom, fut donc sans difficulté reconnu roi et sacré dans les trois jours au Saint-Sépulcre. La veuve d'Amaury, la princesse byzantine Marie Comnène, qui ne pouvait avoir aucune part aux affaires puisqu'elle n'était pas la mère du nouveau roi, reçut en douaire la vicomté de Naplouse ; elle devait trois ans plus tard (1177) se remarier avec Balian II d'Ibelin (1).
1. Guillaume de Tyr, pages 1004, 1005, 1035.

Baudouin IV n'avait que treize ans. C'était un adolescent charmant et remarquablement doué. « En s'enfance estoit-il moût biaus, vistes (prompt) et aperz (ouvert) et chevauchoit très bien, mieuz que n'avoient fet si ancesseur. » Doué d'une grande vivacité d'esprit, bien que bégayant légèrement comme son père, et d'une excellente mémoire — « jamès n'obliast un courrouz (une insulte) et, plus à enviz encore, les bontez que l'en li fesoit » —, il fut le plus cultivé des princes de sa famille. Dès l'âge de neuf ans, son père lui avait donné comme précepteur le grand historien des Croisades, Guillaume de Tyr. « Cil i mist tel peine et si grant entente com l'en doit métré en fil de roi, tant que il profitoit moût en aprendre...; de très bonne remembrance estoit, letres savoit assez, estoires retenoit et contoit moût volentiers (2). »
2. Guillaume de Tyr, page 1004.

Dans le portrait ému que nous trace de lui Guillaume de Tyr on sent percer une profonde tristesse, car cet enfant si beau, si sage et déjà si savant était atteint d'un mal horrible qui se révéla bientôt : la lèpre qui lui valut son surnom de « Baudouin le mesel », ou le lépreux. Guillaume de Tyr nous raconte comment il s'aperçut du malheur, un jour que le jeune prince jouait avec d'autres enfants, fils des barons de Jérusalem : « Un jor, traduit l'Eracles, avint que il se jooient ensemble, tant qu'il se comencièrent à esgratigner les mains et les bras au jeu. Li autre enfant crioient quant l'en les bleçoit; Baudoins n'en disoit mot. Ceste chose avint par pluseurs foiz, tant que ses mestres (= son maître) li arcediacres Guillaumes s'en prist garde. Premièrement cuida (= pensa) que li enfès le féist de proesce, que il ne se deignast mie plaindre de ce que l'en le bleçast ; lors en parla à lui et li demanda porquoi il soffroit que l'en li feist mal et n'en fesoit autre chière (= pas plus de cas). Il respondi qu'il ne le bleçoient pas et qu'il ne sentoit nul mal de l'esgratineure. Lors regarda son mestre son braz et sa main et aperceut bien que il li estoit endormiz. Lors ala au Roi son père et li dist. Li Rois i fist venir ses mires (= médecins) qui assez i mistrent emplastres et oignemenz ; poisons (= drogues) li donèrent et autres médecines, mès rien ne li valurent, car il estoit au comencement de la maladie qu'il ot puis (= depuis) et qui moût se descovri quant il comença à venir en aage d'ome, de que les genz du roiaume avoient grant duel (= deuil), quant il le regardoient (3). »
3. Guillaume de Tyr, page 1005.

Le règne du malheureux jeune homme de 1174 à 1185 — avènement à treize ans, décès à vingt-quatre — ne devait donc être qu'une longue agonie. Mais une agonie à cheval, face à l'ennemi, toute raidie dans le sentiment de la dignité royale, du devoir chrétien et des responsabilités de la couronne en ces heures tragiques où au drame du roi répondait le drame du royaume. Et quand le mal empirera, quand le Lépreux ne pourra plus monter en selle, il se fera encore porter en litière sur le champ de bataille, et l'apparition de ce moribond sur cette civière fera reculer Saladin. Non moins clairvoyant au conseil, si les barons avaient toujours écouté sa précoce sagesse, bien des catastrophes eussent été évitées. Mais, en raison de son état, il fut trop souvent obligé, même parvenu à l'âge d'homme, de remettre le pouvoir entre leurs mains, ou plutôt d'assister à leurs querelles sans réussir à leur imposer son royal arbitrage. Les institutions monarchiques qui avaient jusque-là assuré l'unité et la continuité de l'Etat franc se trouvèrent ainsi brusquement remises en question. A la place de l'autorité royale et de son action salvatrice, on vit renaître l'anarchie féodale, l'insubordination des grands barons et des Ordres militaires, poursuivant chacun leur politique propre, suivant leurs intérêts particuliers. Ce fut la fin de l'Etat franc comme personne morale, précédant de peu d'années sa disparition comme entité territoriale.
Sources René Grousset, Histoire des Croisades, tome II, page 609-611
73. — Rey, colonies franques, page 445. LE SAPHET.
Forteresse possédée par les Templiers. La ville moderne de Safed, bâtie sur trois collines groupées autour du château, se divise en cinq quartiers entremêlés de jardins.
La citadelle est de forme à peu près ovale. Elle mesure quatre cents mètres de long, sur quatre-vingt-quinze de large.
Ses murs, hauts encore de dix mètres environ, forment une double enceinte que sépare un fossé taillé dans le roc vif. Les pierres de revêtement sont de très grand appareil et taillées à bossages.
En 1863, on voyait sur le terre-plein central de cette forteresse les restes de deux édifices considérables ; le premier était un donjon carré et l'autre semble avoir été un grand logis.
Un premier château, élevé vers 1140, par les Croisés, fut détruit, en 1189, par Salah ed-din. Saphet ayant été rendu aux Templiers en 1240, ils relevèrent la forteresse dont nous voyons aujourd'hui les restes.
Les chroniques arabes parlent d'un puits très profond qui alimentait d'eau la garnison.
En dehors de la ville actuelle se voient encore les restes de deux ouvrages avancés du château. Ils étaient également construits en blocs énormes taillés à bossages. Mais, comme celles du château, ces ruines, chaque jour dépecées par les habitants, qui en ont fait de véritables carrières, auront bientôt disparu.
En 1870, MM. Mieulet et Derrien trouvèrent encore une tour barrelonguere connaissable, formant l'un des flanquements de l'ouvrage situé vers le sud, en avant de la citadelle, de l'autre côté du col, couvert de jardins, où passe la route de Safed à Tibériade.
Le Sultan Malek-ed-Daher-Bybars enleva Saphet aux Templiers en 1266 et massacra les défenseurs de la place, au mépris de la capitulation.
Nous savons, par Baluze, que 260 casaux relevaient du Saphet.
Sources : E. Rey. Les Colonies franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle. Picard, Paris 1883.

LE CHATEAU DE SUBEIBE PRES DE BANYAS

Le Château de Subeibe près de Banyas
Le Château de Subeibe près de Banyas - Sources: David 55 King

château de Subeibe
Fig_12 Localisation du château de Subeibe

L'antique ville de Panéas, plus tard Césarée de Philippe, est appelée au moyen âge Banyas par les Arabes et Bélinas par les Francs. Arrosée par les sources du Jourdain, elle s'élevait sur la grande route de Damas à Tyr. Maintes fois, au début du XIIe siècle, elle servit de base d'opérations aux Damasquins, et en particulier à l'atabek Togtekin, pour attaquer la Galilée franque et secourir Tyr assiégée.

A moins d'une heure de marche à l'est se dresse sur une éminence au versant sud-ouest du massif de l'Hermon, une forteresse, Subeibe (1). Du sommet de celle-ci l'on jouit d'une vue très étendue : à l'ouest on aperçoit le large tapis vert de la Merdj' Ayoun, la « Plaine des sources » que les Croisés appelaient le Val Germain, dans le lointain apparaissent au nord-ouest le château de Beaufort, au sud-ouest le Châteauneuf (Hounin) en direction des plateaux de Galilée, au sud le lac de Houlé. On devine à l'horizon le lac de Tibériade.

Tout près de la frontière franco-musulmane qui, sur la route de Damas, était fixée à Beit-Djenn, le château de Subeibe défendait le territoire franc de Tyr contre la grande cité de Damas. Ainsi, à partir de 1129 où les Francs s'y installèrent, il eut le rôle de surveillance confié antérieurement au château du Toron construit par les Francs en 1105, situé beaucoup plus à l'ouest, à mi-chemin entre Bélinas et la mer, alors que le domaine chrétien était moins étendu.

La cité de Bélinas était assez importante puisque les Francs en firent le siège d'un évêché, dépendant du Patriarcat de Jérusalem. L'histoire de cette ville et du château de Subeibe se confondent : dans certains textes, Subeibe porte le nom de château de Banyas, parfois aussi Banyas est appelée la ville de Subeibe (2).

C'est en 1129 que commence l'histoire de Subeibe. Quelques années auparavant (1126 ?), un chef ismaëlien, Bahrâm d'Asterabad, avait obtenu à Damas pour sa secte schismatique, la protection de l'atabek Togtekin. Il se mit à prêcher sa doctrine à Damas et y fit des prosélytes. Puis il obtint de s'installer à Banyas (3) et il y reçut un grand nombre de membres de sa secte.

Après la mort de Togtekin (12 février 1128), son fils Buri, le nouvel atabek de Damas, protégea à son tour les Ismaéliens auxquels son vizir, Tâhir al Mazdaghani, était tout acquis. La puissance des Ismaéliens grandit encore sous leur nouveau chef qui avait succédé à Bahrâm, Ismail al Ajemi, « le Persan. » Le vizir de Damas proposa alors une alliance aux Francs ; il leur offrit de leur ouvrir les portes de Damas à condition qu'ils donneraient en échange à lui et aux Ismaéliens, la ville de Tyr. Le pacte fut conclu. Mais Buri ayant découvert le complot, l'étouffa rapidement. Il fit mettre à mort son vizir et massacrer tous les Ismaéliens qui se trouvaient dans Damas (début septembre 1129) (4).

Ismail vit la partie perdue et comprenant qu'il ne pourrait résister dans Banyas à la colère des Damasquins, il demanda le secours des Francs et chercha un refuge au milieu d'eux. Baudoin II, comme ses successeurs et, au siècle suivant, le roi de France saint Louis, accueillit favorablement l'offre d'alliance des Ismaéliens ou Haschichins que nos chroniques appellent les Assassins. Ces sectaires fanatiques, ennemis des doctrines sunnites, n'hésitaient pas à aller, par deux ou trois, sur l'ordre de leur Maître, assassiner quelqu'un des principaux chefs musulmans.
Dédaignant la mort certaine au-devant de laquelle ils allaient, de tels fous mystiques pouvaient être pour les Francs de précieux auxliaires.
Ismail al Ajemi remit au roi Baudoin II la place de Bélinas (5). Il mourut peu après, en décembre 1129. On voit ensuite les Assassins s'installer en Syrie, dans le Djebel Ansarieh, évidemment avec l'agrément des Francs puisque le territoire montagneux qu'ils occupèrent, faisait coin dans le domaine latin.

La position de Bélinas était particulièrement utile aux Francs, puisqu'elle pouvait constituer un excellent point de concentration pour aller attaquer Damas et commandait la route de Tyr. Le roi confia aussitôt la Place de Bélinas à la garde d'un de ses chevaliers, Renier Brus (6). Les Francs devaient la perdre trois ans plus tard, en 1132. C'est, dans ce laps de trois années, qu'ils construisirent le château de Subeibe.

En l'année 1132, les Francs, selon les chroniqueurs arabes, se seraient emparés des marchandises de commerçants damasquins qui faisaient des affaires en terre chrétienne à Beyrouth. Le nouvel atabek de Damas, Shams al Muluk Ismail, fils de Buri qui venait de mourir, réclama en vain la restitution des biens confisqués. Aussi résolut-il d'aller attaquer Bélinas. Il apparut devant la ville en décembre 1132. Renier Brus se trouvait alors à Jaffa auprès du roi Foulque. La garnison essaya de résister (8). Mais après deux jours d'attaques vigoureuses, les troupes damasquines ayant comblé le fossé et pratiqué une brèche dans le mur d'enceinte, envahirent la ville et y firent un grand massacre et de nombreux prisonniers (9).

Cependant un certain nombre de combattants francs avaient pu se réfugier dans la citadelle (Subeibe) et il fallut entreprendre un nouveau siège. Dès la nouvelle de l'attaque de Bélinas, l'armée royale s'était préparée à lui porter secours, mais la citadelle capitula avant que ce renfort pût arriver.

L'atabek fit une rentrée triomphale à Damas avec un troupeau de captifs, tandis que ses guerriers brandissaient au bout de leurs lances des têtes de soldats francs.
Parmi les prisonniers faits à Bélinas se trouvait la femme de Renier Brus.

Deux ans plus tard (octobre 1134) (10), les Damasquins ayant demandé une trêve, le roi de Jérusalem exigea la restitution des prisonniers de Bélinas. Ainsi la femme de Renier Brus fut rendue à la liberté. Mais ses vainqueurs ne l'avaient pas respectée. D'accord avec son mari, elle s'enferma dans un couvent de Jérusalem (11).

Depuis de longues années les Croisés avaient un terrible adversaire en la personne de l'atabek de Mossoul et d'Alep, Imad al din Zengi, le Sanguins de nos chroniques, dont le fils, Nour ed din, devait lui aussi être un ennemi acharné de la Croix. Zengi, quelques années auparavant, avait fait subir aux Francs de graves échecs : il avait enlevé à la Principauté d'Antioche plusieurs places au-delà de l'Oronte (1135), Puis au Comté de Tripoli la forteresse de Montferrand (1137). Son ambition sans bornes l'avait poussé à s'attaquer à son propre souverain le Calife de Bagdad et il avait essayé à plusieurs reprises de s'emparer de l'Etat de Damas. Il avait occupé successivement Hama, Homs et Baalbeck, et pour mettre plus facilement la main sur Damas il avait obtenu la soumission du gouverneur damasquin de Bélinas, Ibrahim ibn Turgutli (1137) (12).

Mais, fidèles à leur atabek, de la dynastie bouride, les Damasquins avaient opposé à Zengi une résistance énergique sous le commandement d'un capitaine de valeur, le mameluk Muin al din Anar (ou Unur). Les attaques de Zengi se faisant de plus en plus pressantes, Muin al din Anar, que le traducteur de Guillaume de Tyr appelle « Aynarz, conestables et garde du roiaume de Damas » demanda aux Francs leur concours pour combattre Zengi. Il envoya au roi Foulque un ambassadeur qui avait déjà été en rapports avec les seigneurs latins et dont le caractère chevaleresque, très semblable à l'esprit de la noblesse franque, était fait pour leur plaire. C'était Ousama qui, dans son Autobiographie, nous a laissé le plus vivant témoignage des relations courtoises et amicales qu'entretenaient alors sur cette terre d'Orient les chevaliers francs et les émirs syriens.
Le roi Foulque, voyant grandir la puissance de Zengi, comprit aussitôt qu'il était nécessaire pour la sécurité de l'Etat chrétien, de l'empêcher de s'emparer de Damas et de garantir par conséquent l'indépendance de cette grande cité musulmane.

Ayant réuni son conseil et obtenu l'approbation des barons du Royaume, Foulque fit bon accueil aux offres d'Anar qui proposait d'abord de l'aider à reconquérir Bélinas et qui prenait à sa charge tous les frais de l'armée franque dans sa campagne contre Zengi.
Le roi se mit donc en route après avoir convié les troupes d'Antioche et de Tripoli à le rejoindre au siège de Bélinas. Ayant concentré les troupes du royaume à Tibériade il monta vers le nord pour faire sa jonction avec l'armée d'Anar à Nu'aran au sud-est du lac de Houlé. Zengi effrayé par cette coalition s'éloigna de la région de Damas qu'il menaçait, renonçant à secourir Bélinas.

Pendant ce temps le prince d'Antioche arrivait à l'appel du roi, rencontrait le gouverneur de Bélinas, Ibrahim ibn Turguth, qui, ne sachant pas sa ville menacée, était allé faire une razzia sur le territoire de Tyr. La troupe musulmane fut vaincue et Ibrahim fut tué.

Le siège de Bélinas conduit par le roi Foulque et par Muin al din Anar, dura tout un mois (13). Un accord parfait régnait entre les alliés (14). Les troupes de Muin al din Anar bloquaient la ville du côté de l'est (15). Le roi Foulque et l'armée chrétienne surveillaient le côté de l'ouest. Ces deux armées étaient pourvues d'un important matériel de siège. Mais malgré leurs assauts répétés et le jeu incessant de leurs machines, les défenseurs résistaient avec acharnement. On se décida à construire une grande tour de bois, un « chastel de fust », d'où l'on pourrait dominer les tours de l'enceinte et accabler de projectiles l'intérieur de la place.

La forêt de Bélinas ne fournissant pas de bois de suffisante grosseur, Muin al din Anar envoya chercher à Damas d'énormes poutres. Des charpentiers eurent vite fait de bâtir ce haut château de bois qu'on dressa contre l'enceinte et d'où l'on dominait toute la ville. De la plateforme de cette construction de charpente, des mangonneaux lançaient de lourdes pierres dans la ville, tandis que des archers envoyaient des volées de traits sur tout défenseur qui apparaissait.

Les contingents d'Antioche et de Tripoli étaient arrivés en renfort et le légat du Pape, Aubry de Beauvais, évêque d'Ostie, avait rejoint l'armée et exhortait de sa parole enflammée les assiégeants à donner l'assaut final.

Les habitants de Bélinas avaient longtemps espéré le secours de Zengi. Mais celui-ci n'osant se mesurer contre ces forces importantes s'était retiré à Baalbeck. Muin al din Anar entama alors des pourparlers avec la garnison de Bélinas pour éviter le massacre qui suivrait l'envahissement de la ville. Il offrit une capitulation honorable par laquelle tous les habitants pourraient se retirer sains et saufs en emportant leurs biens. L'accord étant conclu, Anar en fit part au roi et à ses barons et leur demanda leur agrément. Les Francs acceptèrent et louèrent leur allié de son habileté ainsi que de la loyauté dont il avait fait preuve envers eux. La population musulmane ayant évacué la ville vers le 20 juin 1140, celle-ci fut restituée à son ancien seigneur, Renier Brus ( 16).

Comme l'observe justement René Grousset (17) à propos du siège de Bélinas, c'est à ce moment surtout, grâce aux anecdotes d'Ousama, qu'on remarque les bonnes relations qui, après un voisinage de quarante années, s'étaient établies entre Francs et Syriens musulmans. Ousama (18) nous raconte notamment que, peu après cette réoccupation de Bélinas par les Francs, Renier Brus causa un préjudice à des Damasquins en capturant des troupeaux de moutons qui pâturaient dans la forêt de Banyas. Les brebis mal soignées avaient perdu leurs agneaux.
Ousama vint de Damas réclamer justice au roi Foulque et demander des dommages-intérêts. Foulque nomma une commission d'enquête et celle-ci donna tort au seigneur de Bélinas qui dut payer quatre cents dinars d'indemnité.

Le silence se fait ensuite pendant huit années sur Bélinas. Il en est à nouveau question à propos de la deuxième Croisade. On sait que cette Croisade avait été provoquée par la chute de la capitale d'un des quatre Etats chrétiens d'Orient, Edesse, enlevée par Zengi en 1144. C'était surtout dans le nord de la colonie franque que les Croisés venus d'Europe ayant à leur tête l'empereur d'Allemagne, Conrad III, et le roi de France, Louis VII, auraient dû aller combattre. Ils auraient pu rétablir le comté d'Edesse, découronné de son chef-lieu et fort menacé, et aider aussi le prince d'Antioche à reprendre les places qu'il avait perdues au-delà de l'Oronte.

A l'arrivée de Louis VII en Syrie, au début de 1148, Zengi était mort depuis un an et demi, mais il avait dans Nour ed din, son fils et son successeur comme atabek d'Alep, un émule hardi qui devait se montrer un ennemi acharné des Francs. C'est lui qu'il aurait fallu attaquer et les chefs de la Croisade eussent été bien inspirés en suivant l'avis du prince d'Antioche qui venait leur demander leur aide pour combattre Nour ed din et lui enlever Alep. La colonie franque toute entière eût largement profité de cette conquête ainsi que d'une victoire sur son principal adversaire.

Malheureusement l'autorité royale subissait alors un de ces fléchissements momentanés dont on voit d'autres exemples dans l'histoire de la colonie latine et ces fléchissements lui furent toujours très préjudiciables. Le royaume était alors sous la régence de Mélissende, mère du jeune roi Baudoin III, femme dénuée de jugement qui ne suivit pas la politique avisée du roi Foulque.
Elle et son conseil cherchèrent donc à utiliser la grande Croisade européenne au profit du seul Etat de Jérusalem au lieu de la faire contribuer au rétablissement du domaine franc diminué par les conquêtes de Zengi (19).

C'est ainsi que Louis VII fut attiré à Jérusalem. Il y retrouva l'empereur d'Allemagne et, peu après, un grand conseil, qui réunissait les chefs de la Croisade et les barons du royaume de Jérusalem, se tint à Acre (24 juin 1148). Cette assemblée décida que la Croisade se porterait contre Damas. Faute grave, qu'avaient combattue certains barons de Palestine ; elle allait jeter les Francs contre le vieux gouverneur de Damas, Anar, qui avait été le loyal allié du roi Foulque. Celui-ci avait fort bien compris que le maintien de l'indépendance de l'Etat de Damas lui permettait de maintenir l'équilibre des forces chrétiennes contre les forces musulmanes et de tenir tête à l'ambition grandissante de Zengi. Or cette politique, il eût été indispensable de la maintenir, car si Zengi était mort, son pouvoir était passé aux mains de ses deux fils, tous deux fort énergiques : Saïf ed din, atabek de Mossoul et Nour ed din, atabek d'Alep.

Les armées chrétiennes ayant encerclé Damas, le vieux général Anar agit avec une extrême habileté. Il entama des pourparlers avec les fils de Zengi pour leur demander secours, mais il évita de s'engager à fond vis-à-vis d'eux et de leur promettre de leur livrer Damas. En même temps il envoya des messagers aux Francs et il spécula adroitement sur les rivalités qui existaient entre les Croisés d'Europe et les Francs de Palestine. Devant les Occidentaux il brandit la menace des armées de l'atabek de Mossoul qui accouraient au secours de Damas et auquel il était tout prêt à ouvrir ses portes. Aux Francs d'Orient, ses alliés de la veille, il montra qu'ils étaient pris entre deux feux : les Francs arrivés d'Outre-Mer ne se contenteraient pas de la prise de Damas et ils les dépouilleraient eux-mêmes de leurs domaines ; d'autre part s'ils le forçaient à remettre Damas aux mains de Saïf ed din, celui-ci serait alors assez, puissant pour enlever Jérusalem à la Chrétienté et ruiner le royaume latin. Il leur conseillait donc de détourner l'empereur d'Allemagne de continuer le siège de Damas et en échange il leur livrerait la forteresse de Bélinas (20).

Séduits par ces propositions, les Francs d'Orient s'efforcèrent de faire cesser les hostilités. D'ailleurs le siège de Damas s'avérait difficile ; des dissensions se produisaient parmi les assiégeants et de puissants renforts arrivaient aux Damasquins.
Découragés, Conrad III et Louis VII quittèrent leurs positions le 28 juin 1148. La deuxième croisade avait échoué.

Cependant, Muin al din Anar tenait parole et remettait aux Francs la forteresse de Bélinas. Tel est le récit des chroniqueurs orientaux, Ibn al Athir et Aboulféda. Aucun texte ne nous parle d'une reprise de Bélinas par les Musulmans, entre 1140 et 1148. On remarquera qu'il est question ici de la forteresse de Bélinas, c'est-à-dire de Subeibe, et non pas de la ville elle-même. On peut donc supposer qu'Anar, lorsqu'il s'était vu menacé par les Francs, s'était emparé de Subeibe, sans avoir pu mettre la main sur la ville même de Bélinas. Subeibe en son pouvoir lui permettait de couper les derrières de l'armée franque assiégeant Damas.

Les Francs d'Orient reconnurent combien jadis avait été sage l'attitude du roi Foulque vis-à-vis de Damas. Le vieux vizir Anar étant mort en 1149, ils firent avec l'atabek de Damas, Modjir ed din Abaq, une alliance offensive et défensive contre Nour ed din qui renouvelait ses attaques contre Damas.

En décembre 1151, une bande de Turcomans, probablement à la solde de Nour ed din, font une razzia près de Bélinas. Le seigneur de cette ville (Renier Brus ou son gendre Onfroi II de Toron) fait une sortie, mais il subit un échec. L'atabek de Damas, irrité de cette attaque contre ses alliés, envoie des troupes contre les Turcomans et les oblige à restituer leurs prises (21).

En 1153, Baudoin III achevait la conquête du littoral palestinien, entreprise un demi-siècle plus tôt : il s'emparait enfin du grand port d'Ascalon, maintes fois assiégé par ses prédécesseurs, mais âprement défendu par sa garnison égyptienne et toujours secouru à temps par une flotte venue d'Egypte. Ce siège commencé à la fin de janvier, dura sept mois.

Au mois de mai, Nour ed din dont les Ascalonitains avaient imploré le secours, voulut assiéger Bélinas, tant pour leur venir en aide en faisant diversion que pour profiter à son avantage de ce que le royaume latin, ayant massé toutes ses forces contre la grande cité maritime, était dépourvu de défenseurs. Nour ed din, pour attaquer Bélinas, avait obtenu le concours de son ennemi, l'atabek de Damas, Modjir ed din. Mais celui-ci était toujours favorable aux Francs qui avaient jusqu'alors garanti l'indépendance de Damas contre l'ambition de Nour ed din et, avant lui, de son père Zengi. Les deux troupes musulmanes apparurent le 16 mai devant Bélinas, mais la discorde se mit bientôt parmi elles ; Damasquins de Modjir ed din et Alépins de Nour ed din en vinrent même à se battre, et se retirèrent. Quelques jours après, ils revenaient sur leurs pas pour attaquer la ville, puis se séparaient à nouveau, Nour ed din se dirigeant vers Homs, tandis que Modjir ed din rentrait à Damas le 6 juin (22).

Les Francs ne furent plus alors inquiétés dans la poursuite du siège d'Ascalon, qui leur ouvrit enfin ses portes le 19 août 1153. A ce moment, le royaume de Jérusalem proprement dit arrivait au faîte de sa puissance. Ascalon prise après avoir tenu tête aux Francs pendant plus d'un demi-siècle, les Latins étaient souverains de tout le littoral palestinien et syrien. D'autre part Damas était, depuis la mort de l'énergique vizir Anar (1149), sous la seule autorité du prince bouride, Modjir ed din, personnage incapable et dissolu. Les Francs en profitèrent et établirent un véritable protectorat sur Damas, qu'ils obligèrent à leur payer un tribut annuel. Leurs agents se rendaient dans la ville pour toucher cet impôt chez les habitants. Ils faisaient aussi une sorte de recensement des esclaves chrétiens qu'employaient des maîtres musulmans, et sans se soucier de l'avis de ces derniers, ils offraient à ces esclaves soit de rester à Damas, soit de retourner en terre latine (23).

Malheureusement cet état de choses ne devait pas durer. Nour ed din qui cherchait depuis longtemps à s'emparer de Damas, trouva moyen de circonvenir et de tromper le faible atabek Modjir ed din, puis un jour il apparut avec une armée devant Damas où il s'était assuré des appuis et il prit facilement le pouvoir (25 avril 1154). Maître de Damas et d'Alep, les deux principales villes musulmanes de Syrie en face des états francs, Nour ed din allait reprendre avec avantage la lutte contre ceux-ci. Il s'attaqua d'abord à Bélinas qui gardait la frontière franque de Galilée et était la place chrétienne la plus voisine de Damas.

Les Francs eux-mêmes lui en donnèrent l'occasion : A la fin de 1156, une trêve d'une année avait été conclue entre eux et Nour ed din. En février 1157, un grand nombre de pasteurs, transhumant d'immenses troupeaux, les menèrent, avec l'agrément des autorités franques, dans les immenses pâturages arrosés par les sources du Jourdain, qui s'étendent au pied de l'Hermon au voisinage de Bélinas.

Le jeune roi Baudoin III, mal conseillé, commit alors une lourde faute. Il était accablé de dettes et on vint lui dire qu'il avait à portée de la main un butin considérable ; il suffisait de l'enlever à des ennemis sans défense. Oubliant sa parole et méprisant le traité conclu, Baudoin accourut avec une troupe armée, massacra les nomades et emmena leurs magnifiques chevaux et tout leur bétail (24). Cette violation de la trêve devait amener une riposte vigoureuse de la part de Nour ed din (25).

Onfroi de Toron, connétable du royaume et seigneur de Bélinas, comprit aussitôt le danger. Ne se sentant pas en mesure de défendre, seul sa possession, il fit ce que d'autres avaient fait avant lui pour la protection de châteaux de frontière, tel le comte de Tripoli qui, en 1142, avait confié la garde du Crac aux chevaliers de l'Hôpital. Il offrit à ceux-ci, la moitié des revenus de sa cité (26), à charge de leur part de lui fournir des combattants, des armes et des vivres.

Une troupe d'Hospitaliers au nombre de sept cents cavaliers, escortés de sergents du Temple, de fantassins et aussi de paysans musulmans du Djebel Arnela, se mit donc en route vers Bélinas avec des chameaux, du bétail destiné à ravitailler la place, des armes et des bagages. Mais alors qu'elle allait atteindre la ville, elle fut attaquée par les Musulmans commandés par un frère de Nour ed din, Nosret ed din, qui, averti de sa venue, était accouru à sa rencontre et avait pris ses dispositions de combat (26 avril 1157). La bataille dut avoir lieu sous les murs même de Bélinas, car Abû Chama nous dit que la garnison de la ville fit une sortie.
La victoire des Musulmans fuf complète (27) : « Peu de Francs réussirent à s'échapper ; presque tous furent tués, blessés ou capturés. Une quantité innombrable de chevaux, d'armes, de richesses, de prisonniers et de têtes coupées resta aux mains des Musulmans (28). » Nosret ed din fit une entrée triomphale à Damas avec ses prises. Il envoya un certain nombre de captifs à Baalbeck à son frère qui les fit décapiter.

Guillaume de Tyr nous apprend qu'à la suite de cette défaite, les Hospitaliers redoutant un nouvel échec, renoncèrent à leur convention avec Onfroi de Toron et lui restituèrent la ville de Bélinas (29).

Vous pouvez lire le travail de M. Graboïs Aryeh - La cité de Baniyas et le château de Subeibeh pendant les croisades. - Baniyas et le château de Subeibeh

PREMIER SIEGE DE BELINAS en 1157

A ce moment, Nour ed din venait de recevoir à Baalbeck un précieux renfort ; c'était une troupe de Turcomans commandée par l'émir curde Asad ed din Shirkuh, qui devait quelques années plus tard, se mesurer en Egypte contre les armées du roi Amaury. Nour ed din décida donc d'entreprendre un siège en règle de la place de Bélinas et à cet effet, il se rendit à Damas pour y chercher ses machines de guerre et lancer au milieu des habitants de Damas l'appel à la guerre sainte.

De nombreux volontaires s'enrôlèrent et l'atabck sortit le 11 mai de Damas avec son armée, marchant directement sur Bélinas, tandis que Shirkuh allait camper dans le voisinage de Hounin pour barrer la route à l'armée royale au cas où elle viendrait au secours de la place assiégée. Imprudemment, une petite troupe de Francs, composée d'une centaine de chevaliers et de leurs gens, se jeta sur l'armée de Shirkuh qui, très supérieure en nombre, l'écrasa. La nouvelle de cette victoire musulmane fut apportée à Damas par un pigeon le 18 mai (30).

Cependant Nour ed din avait pris ses positions de siège et ses mangonneaux martelaient jour et nuit les murailles. Ce siège ne dura que quelques jours ; la garnison était peu nombreuse, mais elle avait à sa tête deux chefs énergiques, le connétable Onfroi de Toron et son fils (Onfroi III) qui donnaient l'exemple et entretenaient l'ardeur des défenseurs. Un jour, ceux-ci tentèrent une sortie pendant que les troupes musulmanes donnaient l'assaut. Ils furent repoussés, rentrèrent en hâte et voulurent refermer la porte, mais une foule de soldats musulmans pénétrèrent avec eux, firent un grand massacre d'habitants et restèrent maîtres de la ville. Cependant les deux Onfroi et une partie des combattants francs purent se réfugier dans le château (31), tandis que Nour ed din faisait incendier les maisons de Bélinas et démolir ses tours et ses murailles. L'atabek apprenant que le roi de Jérusalem accourait avec son armée au secours des assiégés, renonça à s'emparer du château et leva le camp. L'armée de Shirkuh battit aussi en retraite (mi-juin 1157).

Baudoin III voulut aussitôt restaurer Bélinas que les Musulmans avaient démolie méthodiquement. Il fit venir un grand nombre d'ouvriers (32) qui rétablirent l'enceinte, et creusèrent les fossés qu'on avait comblés, tandis que les habitants relevaient leurs maisons. Puis laissant là une solide garnison et une abondante provision de vivres, Baudoin se dirigea vers Tibériade avec la chevalerie du royaume.

Nour ed din avait fait surveiller la marche du roi de Jérusalem et ayant appris qu'il campait à la Saline (33) à mi-chemin entre Bélinas et Tibériade, l'atabek décida de l'attaquer. Il alla se poster au sud du lac, au Gué de Jacob (34), attendant les Francs qui passeraient par là. En effet le lendemain, les Francs arrivés à l'étape étaient descendus de cheval quand ils virent soudain apparaître tout autour d'eux les étendards de Nour ed din (35) (19 juin 1157). Ils firent cependant une magnifique résistance. Ayant sauté en selle, ils parvinrent à se former en quatre corps. L'ennemi leur envoya une grêle de flèches qui ; mit le désordre dans leurs rangs, puis les attaqua à la lance. Presque tous les Francs furent tués ou faits prisonniers. Selon Abû Chama, dix seulement échappèrent. Les principaux barons de Palestine tombèrent ce jour-là aux mains de l'ennemi. Guillaume de Tyr nous donne les noms de Hugues d'Ibelin, Jean Gormanz ou Gothmann, Rohard de Jaffe et son frère Balian, le grand maître du Temple Bertrand de Blancafort et le maréchal du royaume Eude de Saint-Amand.

Quelques jours après, l'armée musulmane faisait une entrée triomphale à Damas avec ses captifs et, en haut des lances, les têtes coupées des Francs qui étaient tombés sur le champ de bataille. On avait voulu que la foule constatât nettement que des hauts barons avaient été pris : chaque seigneur d'un fief du royaume et chaque gouverneur de forteresse s'avançait à cheval, revêtu de sa cotte de mailles, heaume en tête et tenant son étendard. Les cavaliers passaient à deux sur un chameau et tenant un étendard, auquel pendaient des peaux de crâne ; les fantassins marchaient liés de cordes, par trois ou quatre.

Pendant un certain temps on fut, tant chez les Musulmans que dans les villes chrétiennes, dans l'ignorance du sort du roi. On crut qu'il était resté parmi les morts (36). En réalité il avait échappé au désastre et s'était réfugié dans le château de Saphet. Il n'en sortit que lorsqu'il eut la certitude que l'ennemi avait quitté le territoire chrétien. Il se rendit alors à Acre où l'angoisse était grande et où il fut accueilli avec enthousiasme tant était forte l'institution monarchique et la croyance que le sort du royaume dépendait de son chef.

DEUXIEME SIEGE DE BELINAS 1157 (APRES LE 19 JUIN)

Le roi vaincu, Nour ed din avait beau jeu, semblait-il, de s'emparer de Bélinas. Il s'y porta sans retard avec une importante artillerie, et un nouveau siège, aussi violent que le premier, commença (37). Onfroi de Toron n'était pas là et il avait confié la garde de sa cité à un de ses cousins, Guy de Scandelion qui se comporta en courageux chevalier. Il fallut abandonner la ville et se réfugier dans le château de Subeibe.

Baudoin III apprenant cette nouvelle attaque contre Bélinas, se prépara à aller la secourir. Privé de sa noblesse palestinienne, il demanda l'aide de la chevalerie d'Antioche et de Tripoli. Le Prince d'Antioche, Renaud de Châtillon, et le comte de Tripoli, Raymond III, le rejoignirent avec leurs troupes près du Châteauneuf (Hounin) au lieu-dit Noire-Garde (38).

Nour ed din comprit qu'il ne pouvait tenir tête aux importantes forces chrétiennes qui venaient de se réunir et prudemment il leva le siège et rentra à Damas.

Ainsi, par deux fois en quelques semaines, le roi de Jérusalem, malgré une grande défaite, avait sauvé Bélinas. Ce second siège dut se passer à la fin de juin et dans les premiers jours de juillet.

* * *

Bélinas allait être tranquille pendant quelques années.

La fin de 1157 et l'année 1158, furent favorables aux Francs contre Nour ed din. Baudoin III réussit à réunir les forces des trois Etats latins et aussi celles du Prince chrétien de Petite-Arménie, Thoros II, grâce à quoi il fit d'heureuses chevauchées, reprit aux Musulmans la place forte de Harrenc (Harim) au-delà de l'Oronte et remporta une grande victoire sur Nour ed din à Butaha, à l'est du lac de Tibériade (juillet 1158).

Un rapprochement avait eu lieu avec l'Empire de Byzance : Manuel Comnène avait donné sa nièce Théodora en mariage au roi de Jérusalem. Nour ed din avait donc été obligé de se tenir sur ses gardes. Au printemps 1159, les armées franque et grecque réunies avaient même menacé Alep ; mais l'atabek les avait éloignées en délivrant de nombreux prisonniers chrétiens. Ensuite il lui avait fallu aller combattre en Asie-Mineure contre le sultan Seljoukide de Qonia, Qilij Arslan II.

En février 1162, Baudoin III mourait, et Nour ed din qui aurait pu à ce moment se jeter sur l'Etat chrétien privé de souverain, avait eu la magnanimité de s'en abstenir (39).

Le successeur de Baudoin, Amaury I, songea à conquérir l'Egypte qui était alors livrée à l'anarchie. L'occasion était propice et le projet pouvait sembler réalisable maintenant que les Francs étaient maîtres du port d'Ascalon pris aux Egyptiens dix ans auparavant (1153). Les Francs firent une première campagne en Egypte en 1163.

Nour ed din profita de ce que les Etats Francs étaient privés d'une grande partie de leurs troupes, pour envahir le comté de Tripoli et assiéger l'une des principales forteresses chrétiennes, le Crac des Chevaliers. Mais alors que son armée campait dans la plaine de la Boquée au pied du château, elle fut surprise par un fort parti de Croisés qui la tailla en pièces (1163). L'année suivante, Nour ed din prit une sanglante revanche en battant et faisant prisonniers le prince d'Antioche, Bohémond III et le comte de Tripoli, Raymond III, le 10 août 1164, près de Harrenc. Le surlendemain il s'emparait de Harrenc

PRISE DE BELINAS (18 octobre 1164)

— A ce moment, le roi Amaury dirigeait une nouvelle campagne en Egypte, et le royaume était à peu près vide de combattants. Nour ed din en profita pour envahir la Galilée ; il eut l'adresse de faire croire qu'il allait attaquer Tibériade, dont on renforça en hâte la garnison. Aussitôt l'atabek alla attaquer Bélinas qu'il avait déjà assiégée trois fois. Elle n'avait qu'un très petit nombre d'hommes d'armes ; son seigneur Onfroi II de Toron et son évêque étaient en Egypte avec le roi. Un chevalier nommé Gautier de Quesnoy, commandait la Place.

Elle résista d'abord vigoureusement et les troupes de l'atabek, soutenues par une puissante artillerie, durent livrer plusieurs assauts. Au cours de l'un d'eux, le frère de l'atabek, l'émir Nosret ed din, eut un œil percé d'une flèche. Nour ed din lui dit pour le réconforter : « Si tu voyais quelle récompense t'est destinée dans l'autre monde, tu désirerais perdre ton autre œil. » La Place capitula, selon Guillaume de Tyr, le 18 octobre.

Le roi Amaury qui faisait une nouvelle campagne en Egypte et assiégeait Shirkuh dans Bilbeis, s'était hâté de traiter en recevant la nouvelle de l'attaque de Bélinas. Il leva le siège de Bilbeis à la fin d'octobre et rentra aussitôt dans son royaume. La résistance des Francs de Bélinas n'avait que peu duré. Guillaume de Tyr laisse planer sur Gautier de Quesnoy le soupçon de trahison. On raconta en effet que celui-ci ainsi qu'un chanoine de Bélinas, nommé Roger, avaient cédé cette Place à l'atabek contre une somme d'argent et que le roi rentrant d'Egypte, tous deux avaient pris la fuite. Guillaume de Tyr ajoute qu'on ne sut jamais la vérité là-dessus.

* * *

La perte de Bélinas fut considérée comme une catastrophe dans le royaume de Jérusalem. Des lettres du roi Amaury et du grand maître du Temple au roi de France et du Pape Alexandre III à l'archevêque de Reims, témoignent de l'émotion que provoqua cet événement (40).

Maître de Bélinas, Nour ed din s'en fit aussitôt une arme contre le domaine franc. Il la munit d'une importante garnison, d'un matériel de guerre et d'approvisionnements (41). Les Francs ne devaient plus jamais récccuper cette position si importante pour la défense de la Galilée.

Jean, le dernier évêque de Bélinas, devait quelques années plus tard aller en ambassade en France. Le roi Amaury maintenait le contact avec l'Occident et spécialement avec la cour de France. En 1163, au retour de sa première campagne d'Egypte, il avait écrit au roi Louis VII pour lui rendre compte des succès de cette campagne et l'inviter à lever une croisade pour conquérir ce pays : « Si votre vertu magnifique tient à nous porter secours, disait-il, l'Egypte pourra être facilement marquée du signe de la croix (42). »

En 1169, la situation des Francs en Orient était précaire et le royaume de Palestine était gravement menacé. La puissance de leur ennemi Nour ed din, atabek d'Alep puis de Damas, avait grandi grâce à l'action en Egypte de ses deux lieutenants, Shirkuh et le neveu de celui-ci, Saladin. Shirkuh, après plusieurs campagnes, était parvenu à vaincre le vizir Shawer soutenu par les Francs, l'avait fait mettre à mort et s'était fait nommer à sa place (janvier 1169). Deux mois plus tard, Shirkuh mourait et Saladin le remplaçait au Caire comme vizir. Ainsi Nour ed din et son lieutenant tenaient le pouvoir en Egypte et pouvaient disposer des flottes de Damiette et d'Alexandrie pour attaquer les ports francs de Palestine et de Syrie.

Amaury comprit tout le danger qui menaçait les Etats chrétiens d'Orient et il fit décider par son conseil d'envoyer aux principaux princes d'Occidcnt, à l'empereur d'Allemagne, aux rois de France, d'Angleterre et de Sicile, à des grands seigneurs tels que les comtes de Flandre, de Champagne et de Blois, des ambassadeurs « des meilleurs prélas du païs qui bien seussent mostrer aus princes bons crestiens la mesèse et le péril de la Sainte Terre, et leur requeissent, de par Nostre Seigneur que secorre le venissent en son héritage... (43) »

On avait d'abord choisi le patriarche de Jérusalem, l'archevêque de Césarée et l'évêque d'Acre, mais ceux-ci, le lendemain de leur départ, subirent une effroyable tempête et leur navire regagna la côte à grand peine. Les prélats refusèrent de reprendre la mer.

C'est donc Ferry, archevêque de Tyr, et Jean, évêque de Bélinas, qui furent envoyés en ambassade (44). Ils arrivèrent en septembre 1169 à la cour de Louis VII et lui apportèrent les clefs d'une des portes de Jérusalem. Le roi, qui avait, vingt-et-un ans auparavant combattu en Terre-Sainte, pleura en apprenant le péril qui menaçait la ville sainte. Mais le royaume de France était lui-même gravement menacé à ce moment par Henri Plantagenêt, roi d'Angleterre et il n'était pas possible alors de monter une grande expédition outre-mer. L'évêque de Bélinas mourut peu de temps après son arrivée à Paris, le 12 octobre 1169. C'est là qu'il fut enterré, en l'église Saint-Victor, « à senestre, si com l'en entre vers le cuer. »

L'archevêque de Tyr resta deux ans en Occident, parcourant les cours souveraines, tentant à lui seul de ranimer l'enthousiasme qui avait jadis soulevé l'Europe à plusieurs reprises.

Mais ses efforts furent vains : la chrétienté d'Occident oubliait ses coreligionnaires qui tenaient l'Islam en respect à l'autre bout de la Méditerranée. Ferry de Tyr rentra désoler en Syrie, n'apportant « ne secours ne espérance (45).  »

Au printemps 1174, le roi de Jérusalem Amaury, allait tenter de reprendre Bélinas. Ce fut la dernière campagne de ce roi si batailleur qui était allé cinq fois combattre en Egypte. Pendant quinze jours il assiégea la Place à grand renfort de mangonneaux. Mais la garnison damasquine opposait une vigoureuse résistance. L'émir Ibn al Muqaddain vint de Damas à son secours avec une forte armée. Arrivé près du camp des Francs, il offrit de traiter et un accord fut conclu à la suite de quoi le roi et ses troupes rentrèrent à Jérusalem (46). Amaury; avait contracté à ce siège une dysenterie dont il devait mourir peu après, le 11 juillet 1174.

Pendant le siège de Beaufort par Saladin, le seigneur de ce château, Renaud de Sagette fut retenu quelque temps prisonnier à Subeibe (août 1189) (47).

On verra plus loin qu'en 1253, un contingent de l'armée de Saint Louis, dont Joinville faisait partie, s'empara de Bélinas et combattit sous les murs de Subeibe (48).

Après Nour ed din, Bélinas et Subeibe appartinrent à Saladin. Celui-ci les attribua avec Damas à son fils Malek el Afdal.

En 1196, l'oncle de celui-ci, Malek el Adel, frère de Saladin, le dépouillait de Damas et en même temps de Bélinas. Cette dernière Place passa à son fils Malek el Aziz Othman en 608 (1211-1212).

Pendant la 5e Croisade (1217-1221) conduite en Egypte par Jean de Brienne, le prince de Damas, al Moaddham, voyant que son frère, le sultan d'Egypte Malek el Kamel allait succomber devant l'armée croisée, et prévoyant qu'ensuite la Palestine serait envahie, se décida à démanteler ses principales forteresses telles que Tibnin (le Toron), Subeibe et Saphet. En mars 1219, il démantela même Jérusalem, soit qu'il voulût que les Chrétiens victorieux ne trouvassent plus qu'un pays privé de fortifications, soit qu'il pensât attirer ainsi l'armée croisée en Palestine pour en débarrasser l'Egypte.

Après la prise de Damiette (5 novembre 1219), le sultan d'Egypte offrit aux Croisés de leur rendre Jérusalem et les places du Toron, de Saphet, de Beaufort et de Bélinas contre la reddition de Damiette. L'obstination du Légat du Pape, le cardinal Pélasge, fit échouer cette proposition si avantageuse pour l'Etat latin d'Orient (49).

Une inscription datée de 623 de l'hégire (1226) et portant mention d'une construction effectuée à Banyas au temps d'Othman est conservée dans cette ville (50). Deux autres inscriptions datées de 625 (1227-1228) et de 627 (1229-1230) se trouvent dans le château de Subeibe et signalent des travaux faits par ordre de ce même Othman (51). La première est gravée sur le saillant I au sud, la seconde rappelle la construction du saillant II sur le front ouest ; celle-ci conserve le nom de l'architecte, un Persan, originaire de Hamadhan, nommé Abou Bekr ibn Nasr Allah ibn Abi Suraqa ( ? ) el Azizi.

Othman mourut en 630 (1232-1233) et légua Banyas à son fils Malek es Sahir qui mourut la même année. Le frère de ce dernier, Malek es Saïd, lui succéda et posséda Banyas avec plusieurs interruptions de 630 à 658 (1260) date de sa mort (52).
Comme son frère, Malek es Saïd fit faire des travaux à Subeibe. Une inscription gravée à l'intérieur de l'enceinte, près de la citerne, située à l'angle sud-ouest de la Basse-Cour en garde le souvenir. Cette inscription porte la date de 637 (1239-1240).

Enfin il faut signaler, gisant à terre à l'intérieur de l'enceinte près du front ouest (saillant II), les restes d'une inscription gigantesque portant le nom de Beibars. Maqrizi nous apprend d'ailleurs que Beibars fit des restaurations à la forteresse de Subeibe (53).

Subeibe devint une des prisons d'Etat de l'empire mamelouk.
C'est au temps de Malek es Saïd qu'un corps de l'armée de Saint Louis vint combattre sous les murs de Subeibe.

Ayant achevé de fortifier Jaffa, le roi voulut donner une solide enceinte à Saïda. Il envoya son maître des arbalétriers, Simon de Moncéliart, diriger les travaux, mais à peine étaient-ils commencés que l'armée de Damas arriva à l'improviste, massacra deux mille chrétiens et mit la ville à sac (juin 1253) (54). Les Musulmans se retirèrent ensuite, les uns rentrant à Damas avec des prisonniers et un butin considérable, les autres allant se poster à Bélinas.

A cette nouvelle, Saint Louis quitta Jaffa avec son armée pour se rendre à Saïda. Arrivé à Arsouf (55) il réunit son conseil de guerre et le consulta sur l'utilité d'aller attaquer Bélinas. Le conseil fut d'avis que cette expédition était nécessaire, mais il eut grand peine à obtenir du roi qu'il n'y prît pas part. Le roi continua donc, avec une partie de l'armée, sa route au bord de la mer, tandis qu'à Tyr un corps de troupe s'engagea de nuit dans l'intérieur et marcha sur Bélinas où il arriva à la pointe du jour. L'armée se divisa, pour attaquer la ville, en quatre corps : la « bataille du roi », que commandaient le comte d'Eu et le connétable de France, Gilles de Traseignies, et dont Joinville et Geoffroy de Sergines faisaient partie, devait se poster entre la ville et le château de Subeibe, tandis que le corps des barons de Syrie, commandé par Philippe de Montfort, seigneur de Tyr et de Toron, entrerait dans la ville par la gauche ; les Hospitaliers devaient attaquer sur la droite ; les Templiers enfin pénétreraient dans la ville par la route que l'armée venait de prendre.

Joinville nous raconte en détail la part qu'il prit à ce combat et décrit le paysage en quelques mots précis : les sources du Jourdain près de la ville, le château de Subeibe sur une éminence à la distance d'une demi-lieue, et entre les deux un terrain montant, mouvementé, difficile aux chevaux, parsemé de gros quartiers de roche.
Il resta à son poste toute la journée et fut constamment en péril.
L'attaque sur la ville réussit et les Croisés mirent en fuite les Musulmans qui battirent en retraite vers Subeibe.

Les chevaliers allemands qui faisaient partie du corps du roi, courageux mais indociles, se lancèrent à leur poursuite malgré les appels de Joinville qui leur défendait de bouger.
Les ennemis se retournèrent tout à coup sur les Allemands, et grimpés sur les rochers, assommèrent les cavaliers à coups de massue.

Les Allemands reculant en désordre, jetèrent le trouble chez les fantassins du roi qui se seraient débandés si Joinville ne les avait retenus. Et comme ceux-ci lui disaient qu'avec son cheval il pourrait toujours s'échapper tandis qu'eux seraient massacrés par les Sarrasins, Joinville pour leur donner l'exemple, renvoya son cheval en arrière et tint ferme au milieu d'eux. Au cours de cette contre-offensive de l'ennemi, un de ses chevaliers, Jean de Bussy, tomba mort à ses pieds, la gorge transpercée d'une flèche.

Le gros de l'armée se retirant après la prise de la ville, Joinville restait donc isolé avec les chevaliers allemands et les fantassins du roi, et attendait sans faiblir l'ordre de se retirer. Heureusement, Olivier de Termes, ayant appris qu'il était menacé et sur le point d'être encerclé, le rejoignit et, voyant qu'il était impossible à cette troupe tant la côte était raide, de revenir par le chemin pris le matin, il conseilla à Joinville de simuler un mouvement tournant en direction de la route de Damas comme si on voulait prendre l'ennemi à revers ; une fois que la troupe serait dans la plaine, elle échapperait rapidement.
La manœuvre réussit et les compagnons de Joinville, débarrassés de l'ennemi, allèrent mettre le feu à des tas de blé battu, répandus dans les champs.

Joinville ajoute avec une certaine amertume que quand il parvint au camp des Croisés, il le trouva dressé et les combattants bien à l'aise, débarrassés de leur armement.
Le lendemain, le corps d'expédition rejoignit le roi à Saïda.

DESCRIPTION DU CHATEAU DE SUBEIBE

Subeibe, plan château
Subeibe, plan château - Sources: Graboïs Aryeh

Le château est situé à une petite heure de marche à l'est de Banyas. La plaine qui les sépare est plantée de maigres oliviers, et, comme le disait Joinville, encombrée de gros quartiers de roche. L'éminence que couronne la forteresse est située au sud du massif de l'Hermon, et en est séparée sur son front nord par une gorge profondément encaissée (56).

Le château s'étend en longueur sur un étroit promontoire montant de l'ouest au nord-est et c'est à l'extrémité nord-est que se dresse te Donjon, dominant de haut le reste de la Place. La superficie, comme celle de Margat, dépasse 3 hectares. La longueur est de 440 mètres. Le front nord-est, au pied du Donjon, a 72 mètres. Il est séparé par une profonde coupure d'une éminence voisine. Le front ouest a 160 mètres. Etranglée en son milieu, la Place n'a là que 62 mètres de large.

Au nord, les pentes qui descendent vers un profond ravin sont abruptes et la forteresse, munie de défenses moins importantes, était inaccessible sur ce front.

Comme à Margat, hors de l'enceinte à une petite distance du Donjon, est creusé un large bassin rectangulaire.
Toute la forteresse est dans un état de ruine extrêmement avancée due sans doute en partie aux tremblements de terre.

Il reste des vestiges importants des murs et des tours carrées de l'enceinte de Bélinas, restaurée en 1157 par le roi de Jérusalem, Baudoin III : cette construction est faite d'un moyen appareil de pierres non taillées, mais, aux angles des tours, les pierres sont taillées à bossages. Ainsi, de chaque côté de l'arête, on voit une rangée verticale de pierres à bossages.
C'est le même appareil qu'on va trouver aux parties franques du château de Subeibe, construit par les Croisés entre 1129 et 1132.

LE FRONT SUD

Château de Subeibe
Le frond Sud, à l'extrême droite la Tour ronde 16 à la pointe Est de l'enceinte

— Au front sud par lequel on arrive, les saillants carrés et les tours rondes, celles-ci au nombre de quatre, alternent. A première vue, la construction de ces ouvrages semble assez homogène.

On sait que Subeibe fut abandonné définitivement par les Francs en 1164. Or jusqu'à cette époque, ceux-ci n'ont construit en Terre Sainte que des ouvrages carrés (57).

J'avais donc été déconcerté par la présence de ces tours rondes. Mais un examen attentif de l'appareil m'a prouvé de façon certaine qu'elles avaient été construites par les Musulmans.

Le château franc de Subeibe a donc subi de la part des architectes arabes des transformations considérables qui ne s'appliquent pas seulement aux tours rondes. Plusieurs inscriptions arabes, les unes encore en place, les autres gisant sur le sol, sont un témoignage de ces importantes réfections.

Les tours rondes ont un appareil taillé à bossages assez réguliers, tandis que les saillants carrés n'ont qu'un encadrement de pierres à bossages, le reste étant fait de pierres non taillées. Remarquons aussi, que certaines pierres de la tour 7, au lieu d'avoir un simple bossage carré, ont un bossage double dont la partie la plus saillante forme un cercle ou un triangle.
C'est un ornement qui ne figure jamais sur un bossage franc. Deux des tours rondes, 7 et 16, les plus importantes, ont ce large talus arrondi qu'on retrouve aux tours arabes du Crac (6, 12, 13), et au grand ouvrage arabe (tour 6) à l'angle sud-ouest du château de Beaufort.

0,50 Front Sud 0,50 Front Sud 0,50 Front Sud
0,80 0,90 0,50
Fig. 13. — Décor sur des pierres de la tour 7.


Elles conservent des consoles de bretèches taillées en biseau tout à fait semblables à celles qu'on voit à la fortification arabe du temple de Baalbeck. Enfin j'ai retrouvé sur ces tours, plusieurs exemplaires de cette marque arabe consistant en un cercle pointillé ; que j'ai observé aux ouvrages arabes du Crac des Chevaliers (58).

Front Sud


On voit aussi sur ces ouvrages arabes de Subeibe, notamment à la tour 5, que les archères sont munies sur un côté d'une saillie de pierre, qui devait être destinée à protéger la main de l'archer. Je n'ai jamais vu cette saillie à des archères franques tandis que je l'ai retrouvée aux ouvrages arabes de Kérak de Moab (59).

Deux poternes mutilées ouvrent dans des saillants carrés (3 et 8) de ce Front. Celle du saillant 3 est très ruinée et a peut-être été modifiée par les Musulmans. On trouve sur le sol à l'extérieur, les débris d'une inscription arabe. Cette poterne devait être l'entrée du château, car, bien qu'elle conduise à la Basse-Cour, elle est à proximité du Donjon. On y arrive par un escalier soutenu par deux arches. On trouve à la porte en arc brisé la rainure d'une herse de 0.225.

Après la poterne, deux salles se succèdent. Leurs voûtes d'arêtes sont effondrées. Ces deux salles avaient chacune une porte sur la Basse-Cour. En franchissant la première, on trouvait aussitôt à droite une porte donnant accès à la courtine 3-2. Mais si l'on continuait, on longeait un mur formant une défense en avant du donjon et enfermant une cour qu'un fossé séparait du Donjon.

A l'extrémité de ce mur, aujourd'hui démoli, on tournait à angle droit vers l'est pour atteindre l'entrée du Donjon qui se trouve près du front nord en arrière du saillant 14. Un mur sépare le Donjon de ce saillant.

L'autre poterne, un peu mieux conservée, ouvre dans le flanc du saillant 8. Elle desservait la Basse-Cour. On y accède par quelques marches. Cette poterne s'encadre dans un arc brisé que traverse la rainure d'une herse large elle aussi de 0.225. En arrière, on voit les entailles pratiquées pour recevoir les vantaux d'une porte et le logement d'une barre. La voûte de la salle est effondrée ; dans l'épaisseur du mur sur la Basse-Cour est ménagé un escalier qui mène à la terrasse de l'ouvrage.
Des archères, probablement au nombre de 7, ouvrant dans des niches de 2 m. 50 de profondeur, défendaient la courtine unissant ce saillant à la tour 7.

Les saillants 8, 6, 4, 3, 1 et les courtines, sont l'œuvre des Francs. Cependant certaines parties d'entre elles ont été renouvelées par les Musulmans. Au-dessus des archères défendant les courtines se trouvait un chemin de ronde communiquant avec les terrasses des saillants. La partie haute du saillant 4 a été remontée par les Musulmans. La courtine qui va de la tour 2 au saillant 1 est arabe : elle a les bossages réguliers, qu'on voit aux tours rondes. Au flanc ouest du saillant 1 se voient aussi des bossages réguliers et une inscription arabe (60).

La tour Tour 7Château de Subeibe
Subeibe, tours 8, 7, 6
, demi-circulaire, a une belle salle dont la voûte retombe sur un pilier central. Six archères ouvrant sous des niches en arc brisé la défendent. Au mur plat de sa face arrière sur la Basse-Cour, s'accolent des deux côtés de la porte deux escaliers qui mènent à la terrasse de la tour. Des bretèches dont les consoles subsistent défendaient cette terrasse.

Le grand saillant carré 9, muni d'un talus, qui se trouve à l'angle sud-ouest de la Basse-Cour a été considérablement amplifié. Il y avait là originairement un saillant de moins grandes dimensions qui a été doublé sur ses trois faces de défense. En effet, lorsqu'on y entre par deux portes au nord et à l'est, on se trouve dans une salle défendue par 8 archères. Cinq d'entre elles ont été élargies pour pénétrer dans de petites salles ouvrant sur 13 archères. Dans les deux petites salles du sud sont percés les orifices (diamètre 1,65) de deux escaliers à vis qui descendent à un étage inférieur, défendu lui aussi, par une série d'archères ; cet étage inférieur n'occupe que la partie additionnée, et ne pénètre pas sous le noyau central.

Ce renforcement du saillant 9 paraît bien être l'œuvre des Musulmans, bien que les bossages qui forment son appareil soient moins soignés que ceux des tours rondes. En tout cas, toutes les pierres sont à bossages tandis que dans les autres saillants carrés, l'essentiel de l'appareil est fait de moellons non taillés. Nous avons remarqué à la face ouest de cet ouvrage que les archères étaient bordées d'un renflement et nous avons vu que ceci était une caractéristique de l'œuvre musulmane. En outre les archères sont ici jumelées, ce qui se retrouve dans d'autres constructions arabes : ainsi au Crac des Chevaliers et à Beaufort.

Dans la Basse-Cour, en arrière du saillant 9 se trouve une vaste citerne (61) voûtée, semblable aux deux citernes de Saône. On y descend par un escalier. Près de cette citerne se trouve une inscription arabe (62).

LE FRONT OUEST.

— Il était bordé d'un fossé. D'après la photographie d'avion verticale, il semble qu'un ouvrage avancé s'élevait de l'autre côté du fossé.
C'est par une brèche entre le saillant 9 et le saillant 10 qu'on entre aujourd'hui dans la forteresse. Ce front est extrêmement mutilé. Il est défendu par trois saillants carrés (9, 10, 11). On y voit la trace de restaurations successives.

Le saillant 11 est particulièrement intéressant. Comme le saillant 9, cet ouvrage paraît avoir été agrandi par les Arabes. Il a dû être restauré deux fois par eux. La seconde restauration serait due à Beibars qui, comme nous l'apprend Maqrizi, fit faire des travaux à Subeibe. D'ailleurs on y voit deux inscriptions : l'une à la face sud sur le mur de l'ouvrage primitif, elle est au nom d'Othman et porte la date de 627 (1229-1230). L'autre se trouvait sur la face arrière et gît maintenant sur le sol ; elle porte le nom de Beibars. Elle est sculptée en relief sur d'énormes blocs de calcaire gris. Une partie des restaurations de cet ouvrage porte un gigantesque appareil à bossages très soignés, beaucoup plus grand que celui des tours rondes et qui doit indiquer ici l'œuvre de Beibars.

Dans le mur de l'ouvrage primitif au sud s'ouvre une porte en arc brisé ; dans cet arc est ménagée la rainure d'une herse de 0.225, donc tout à fait semblable à celles des deux poternes du front sud. Nous sommes donc là en présence d'un ouvrage franc (63). A gauche, dans la construction rajoutée par les Musulmans, s'ouvre l'accès d'un grand escalier voûté d'un berceau brisé qui descend vers le nord puis tourne à angle droit vers l'est. Ce couloir souterrain est bouché au bout d'une trentaine de mètres. Il devait conduire à une poterne qui fournissait une issue secrète et permettait de dévaler les pentes vers le ravin.

Nous n'avons guère d'observations à faire sur le front nord qui n'avait pas besoin de fortifications importantes puisqu'il était fort bien défendu par la nature.
Le saillant 12 qui était franc a été remonté par les Musulmans.
Le saillant 13 est franc à l'extérieur (on voit à l'ouest une archère franque bouchée) mais sa salle est arabe. Entre ces deux ouvrages sont les traces de quatre archères et une petite poterne.

Au milieu de la Basse-Cour, en arrière du saillant 13, M. van Berchem a cru retrouver les fondations d'une chapelle. Nous n'avons observé en cet endroit aucune trace nous permettant de confirmer cette hypothèse.

LE FRONT EST

— Au front est, sous le Donjon, se trouve une Grande Salle effondrée et la tour 16. Il semble que cette Grande Salle se composait de trois travées doubles voûtées d'arêtes, séparées par des doubleaux qui s'appuyaient sur des consoles. Deux piliers centraux recevaient les retombées des voûtes.
Cette salle était défendue par 6 archères. Une petite porte conduisait au ravin par un couloir voûté.
Le mur extérieur à bossages fait penser que cette salle est une reprise de construction arabe sur des fondations franques.
La courtine 15-16 est défendue par 5 archères. Quatre d'entre elles sont inclinées en direction de la tour 16 comme pour défendre la poterne qui ouvre dans cette tour près de la courtine.

La tour 16 est un bel ouvrage arabe de 19 mètres de diamètre. Planté au pied du Donjon à l'extrême pointe de la forteresse à l'est il dominait la profonde coupure qui la sépare des hauteurs voisines. On voit à l'extérieur à terre, une inscription arabe dont les caractères sont sculptés en relief.

La salle, octogone, est munie de cinq niches ouvrant sur cinq archères, et de trois portes, une ouvrant à l'extérieur, une menant à la courtine 16-15, une menant à la courtine 16-1.
Cet ouvrage est en grande partie effondré. Il reste quelques consoles des bretèches qui défendaient la terrasse.

LE DONJON

— Bien qu'il soit très ruiné et qu'il ait été remanié par les Musulmans, on peut en restituer les dispositions primitives. Il forme un grand rectangle enfermé dans une Chemise flanquée de six saillants carrés ou rectangulaires, quatre aux angles et deux au milieu des deux plus longues faces, le rectangle formé par cette Chemise n'étant pas régulier. Des salles réunissent ces saillants.
L'espace qui sépare le Donjon de la Chemise n'est que de 2 mètres au sud et à l'est ; il atteint près de 4 mètres au nord et 10 mètres à l'ouest.

Entre le Donjon et la courtine réunissant les deux saillants de l'ouest, se trouvait une citerne voûtée, dont la voûte est effondrée. Ces deux saillants qui font face à la Cour sont beaucoup plus importants que les autres et sont encore bien conservés.

L'accès au Donjon se trouve au-delà d'un bâtiment qui flanque son angle nord-ouest. On voit là la base d'une porte précédée d'une chambre de garde défendue par une archère.

La porte était en arc brisé et était sans doute munie d'une herse, comme les poternes dont nous avons parlé.
Un escalier monte vers l'est, puis tournant à droite, vient aboutir à une deuxième et à une troisième porte entre le saillant de l'angle nord-ouest et celui du milieu du front nord du Donjon.

Les deux saillants de l'ouest face à la Cour en sont séparés par un fossé. Ils se dressent sur de hauts taluls. Leur appareil est celui que nous avons vu aux autres ouvrages francs de Subeibe : des moellons non taillés encadrés aux arêtes d'angle par des pierres à bossages. Une fenêtre est percée dans chacun de ces saillants. Le mur qui les réunit est défendu par quatre archères.

Dans les salles qui réunissent les saillants, on voit au nord des vestiges d'enduit de stuc ornant les murs et la voûte ; au sud nous avons trouvé les vestiges de six colonnettes ornées de chapiteaux à feuille d'eau.

Sur la terrasse du Donjon dont il ne reste que la base des murs, nous avons retrouvé aussi quelques traces d'un élégant décor de stuc formé de palmettes. Toute cette décoration assurément musulmane, paraît dater de la seconde moitié du XIIe siècle, du temps de Nour ed din ou de Saladin.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes — CHATEAU DE SUBEIBE PRES DE BANYAS

1. Appelé dans les chroniques franques Subeibe, la Sebebe ou l'Assebeibe. Aujourd'hui, ce château porte le nom de Qal'at Nemrod.

2. Clermont-Ganneau, dans Recueil d'archéologie orientale, tome I, page 241-242, d'après la « Description de l'empire des Mamlouks », ms. arabe de la Bibliothèque Nationale, anciens fonds n° 695, fol. 93 : « Quant à la ville de Subeibe, connue aussi sous le nom de Baniâs, elle possède une puissance forteresse. »

3. Ibn al Athir, I, page 367 et 789.
— Ibn al Qalanisi, page 180.
— Aboulféda, I, page 17.
— Nodjoum, III, page 487.
— Mirat az Zaman, III, page 567.
— Voyez René Grousset, I, p- 658-661.

4. 6.000 selon Ibn al Athir ; 20.000 selon le Mirât az Zaman. Voyez aussi Ibn al Qalanisi, page 192-194.
— Voyez René Grousset, I, page 660.

5. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, I, page 384-385.
— Guillaume de Tyr, XIV, c. 19, page 634.
— Aboulféda, I, page 18.

6. Ou encore Bruis ou li Bruns.
— Voyez Du Cange, Rey, Familles d'Ontremer, page 244.

La chose est confirmée par un texte arabe, la Géographie historique d'Ibn Shaddad Halabi qui écrivait vers 1280, en se servant de travaux antérieurs. Il y est dit que le château de Subeibe fut construit par les Francs entre 524 et 527 de l'Hégire (7).
7. Ms. arabe de Leyde, 1466, page 217. Nous devons cet intéressant renseignement à l'obligeance de M. Claude Cahen.

8. Ibn al Qalanisi, page 216-217.
— Ibn al Athir, I, pages 396-397 et 792.
— Kamal ad din, III, page 696.
— Mirat az Zaman, III, page 569.
— Aboulféda, I, page 20.
— Nodjoum, III, page 502.
— Guillaume de Tyr, XIV, c. 17 et 19 ; pages 631 et 634.
— Voyez R. Grousset, II, page 20.

9. Ier de Safer (II déc.) selon Ibn al Qalanisi ; 10 de Safer (21 déc.) selon le Mirat, az Zaman.

10. Ibn al Qalanisi, pages 216-217.
— Ibn al Athir, I, page 402.

11. Guillaume de Tyr, page 634. Elle y mourut peu après. Renier Brus épousa alors Agnès, nièce du connétable Guillaume de Bures.

Les Francs devaient rentrer en possession de Bélinas en 1140, grâce aux rivalités des Musulmans entre eux.

12. Aboulféda, I, page 23.
— Ibn al Athir, I, page 424.

13. Il commença le 1e mai selon Guillaume de Tyr, un peu plus tard selon Ibn al Qalanisi (page 261), qui nous dit qu'il dura tout le mois de shawal, commençant le 20 mai.

14. Sur ce siège de Bélinas, voir : Guillaume de Tyr, XV, c. 7, 9, 10, 11 ; Historiens occidentaux des Croisades, I, pages 668-675.
— Ibn al Qalanisi, pages 260-261.
— Ibn al Athir, I, page 436.
— Kamal ad din, Chroniques d'Alep ; Historiens orientaux des Croisades, III, page 682.
— Aboulféda, I, page 23.

15. Guillaume de Tyr nous dit qu'Anar plaça son camp à l'est, entre la ville et la forêt de Bélinas, en un lieu dit Cohagar.

16. Le prélat qui fut alors nommé évêque de Bélinas, fut Adam, archidiacre d'Acre.

17. René Grousset, tome II, pages 138-142.

18. Derenbourg, Vie d'Ousama, I, pages 185-186. Atobiographie d'Ousama, Revue de l'Orient latin, 1894, tome III-IV, page 393.
— Ph. Hitti, Memoirs of Usamah, New-York, 1929.

19. Voyez René Grousset, II, pages 251-252.

20. Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, I, p. 469 et 540.
— Ibn al Athir, Histoire des Atabeks de Mossoul, II, p. 161.
— Aboulféda, I, p. 28.

21. Ibn al Qalanisi, p. 311. — Abû Chama, Deux Jardins, III, p. 74-75.

22. Guillaume de Tyr, XVII, c. 26, p. 802-803.
— Ibn al Qalanisi, p. 316.
— Abu Chama, Deux Jardins, III, p. 77.
— Abû Chama, dans Reinaud, Bibliothèque des Croisades, t. IV, p. 102.

23. Ibn al Athir, Histoire des atabeks de Mossoul, II, p. 189 et Kamel Altewaryk, I, p. 496.
— Voyez René Grousset, tome II, pages 361-363.

24. Guillaume de Tyr, p. 836.
— Ibn al Qalanisi, p. 328.
— Abu Chama, Deux Jardins, IV, p. 84.

25. Robert de Torigny, Chronique, dans Mon. Garni., Scriptores, VI, p. 506 : « Ruptis indutiis, que erant inter Balduinum regem Jérusalem et Loradi filium, Sanguin, regem Halapie, propter predam Saracenorum, quam rex Balduinus inconsulte ceperat, pagani obsederunt civitatem Abilinam (Bélinas). »

26. Guillaume de Tyr, XVIII, c. 12 ; p. 837.

27. Guillaume de Tyr, ibid.
— Abû Chama, Deux Jardins, IV, p. 84-85.
— Ibn al Qalanisi, P- 33°-332-

28. Abû-Chama.

29. « Fratres, similium casuum formidantes dispendia, a pactis resilientes prius placitis, urbem, cum suis tam oneribus quam emolumentis, domino constabulario resignaverunt. » Guillaume de Tyr donnant ce détail aussitôt avant de parler du siège de Bélinas mené le mois suivant par Nour ed din, ceci paraît en contradiction avec un acte de Baudoin III, daté du 4 octobre 1157, confirmant le partage par moitié entre Onfroi de Toron et l'Hôpital : « medietatem Castelli Paneadensis et medietatem Castelli novi. » (S. Paoli, Codice diplomatico (1733), I, p. 36, n° 34 ; Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, n° 258, tome 1, pages 195-196. — Röhricht, Ragesta regni Hier., p. 83-84, n° 325).
La contradiction entre les deux textes n'est peut-être qu'apparente : il se peut que les Hospitaliers qui ne tenaient que des châteaux de frontières, aient renoncé à participer à la défense de la ville de Bélinas avec tous les frais que cette charge comportait, mais qu'ils aient consenti à concourir à la garde et à l'entretien du château de Bélinas, c'est à dire Subeibe.

30. Ibn al Qalanisi, p. 334-335.
— Abû Chama, Deux Jardins, p. 87.

31. Il semble bien qu'il s'agit ici non du château de Subeibe, mais d'une petite citadelle, d'un donjon qui aurait existé dans la ville même de Bélinas ; en effet Guillaume de Tyr écrit (p. 838-839) : « Erat autem in parte civitatis praesidium, munitum admodum armis, viris, et pro temporis articulo, victualibus : in quo poterat esse civibus secundum, capta urbe, refugium. » Et le traducteur : « dedanz la ville avoit un chief de chastel fort et buen assiz... La novele vint au roi que la citez de Bélinas estoit perdue toute fors le donjon et que Noradins avoit asis le connestable dedanz le petit chastel qui ne se porroit mie longuement tenir... »

32. Guillaume de Tyr, XVIII, c. 13, p. 840 : « Convocatis enim ex urbibus finitimis et de regno universo caementariis, et quicumque architecturae aliquam habere videbantur experientiam, instantia diligenti, turres ac moenia reparant, renovant antemuralia ... quae omnia Noradinus ... funditus dejecerat studiose... » Ibidem, Traducteur de Guillaume de Tyr : « Charpentiers et maçons envoia querre par toutes les villes d'iluec, et fist les murs refere, les fossez curer et aparfondir. » Les tours et les murailles ruinées qu'on voit encore à Banyas sont les restes de cette œuvre de Baudoin III.

33. Mallaha, à la pointe nord-ouest du lac de Houlé.

34. Djisr Benat Yakoub.

35. Guillaume de Tyr, p. 841-842.
— Ibn al Qalanisi, p. 336.
— Abû Chama, Deux Jardins, p. 89.
— Voyez René Grousset, tome II, p. 374-375.

36. Guillaume de Tyr, p. 843.
— Ibn al Qalanisi, p. 336.

37. Guillaume de Tyr, XVIII, c. 15, p. 843-844 ; traduteur : « Saietes voloient plus espessement que grelle. »
38. Rey (Colonies franques, page 492) propose d'identifier ce lieu avec Aïn Belatha, dans la vallée du Bahr-Hulé.

39. Traduteur de Guillaume de Tyr, p. 880 : « Noradin ... respondi que ce ne feroit il en nule manière (d'attaquer le royaume) car toutes genz dévoient avoir grant pitié des Crestiens qui ploroient leur seigneur ... car nus si bons princes n'estoit remés en terre. »

40. Receuil des Historiens de la France, t. XV, p. 813-814, n° 123 et 125 ; XVI, p. 79-80, n° 243-244.
— Bongars, Gesta Dei per Francos, I, p. 1178-1180.
— Jaffé-Loewenfeld, n° 11105.
— Röhricht, Regesta, p. 106-107, n° 407 et 411.

41. Ibn al Athir, Histoire des alabeks de Mossoul, II, p. 234, raconte cette anecdote : « Lors de la prise de Bélinas, le fils de Muin al din Anar qui avait livré cette place aux Francs, se tenait debout derrière Nour ed din, et celui-ci retourna la tête et lui dit : « Cette conquête est une cause de joie pour tout le monde ; mais pour toi, la joie doit être deux fois plus forte. » L'autre demanda pourquoi, il lui répondit : « Aujourd'hui, Dieu a rafraîchi la peau de ton père en le tirant du feu de la gehcnne. » On se souvient qu'en 1148, Anar avait livré aux Francs la forteresse de Bélinas pour prix de l'abandon du siège de Damas, ce qui avait amené la fin de la 2e Croisade.

Autre anecdote d'Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, page 541, à propos de la prise de Bélinas : « Lorsque Nour ed din quitta Panéas pour retourner à Damas, il avait au doigt un anneau dont le chaton était un rubis magnifique, qu'on appelait (la montagne) (el djebel) à cause de sa grosseur et de sa beauté. Ce joyau tomba de sa main dans la forêt de Panéas, qui est composée d'un grand nombre d'arbres fort touffus. Nour ed din ne s'aperçut de cette perte que lorsqu'il était déjà loin. Il envoya à la recherche du bijou plusieurs de ses compagnons ... ils retrouvèrent l'anneau. Un poète syrien, Ibn Mouir, je crois, a composé un poème pour louer Nour ed din à propos de cette expédition ; il y mentionne le rubis (la montagne). »

42. Bongars, Gesta Dei per Francos, Hanovre, 1619, I, p. 1182, epistole n° 23.
— Voy. Schlumberger, Campagnes du roi Amaury Ier, p. 42.
— Voyez René Grousset, II, page 449.

43. Guillaume de Tyr, p. 959-961.

44. Lettres d'Amaury, patriarche de Jérusalem, à l'archevêque de Reims (mai 1169), Röhricht, Regesta, p. 121-122, n° 463 et 464.
— Voir aussi Ibn al Athir, Histoire des atabeks de Mossoul, p. 258-259.
— Voyez René Grousset, II, p. 540-541.

45. Guillaume de Tyr, p. 960-961.

46. Guillaume de Tyr, XX, c. 31, p. 1000-1001.
— Ibn al Athir, Kamel Allewaryk, p. 610-611.
— Pour plus de détails, voyez Grousset, tome II, page 606.

47. Voir plus loin, Beaufort.

48. Voir plus loin.

49. Jacques de Vitry, Lettre de mars 1220, publication par Röhricht dans Zeitschrift für Kirchengesch., t. XVI, lettre VI, p. 73.
— L'Estoire de Eracles, p. 342.

50. Gildemeister, Zeitschrift des deutschen Palaestina Vereins, vol. X, p. 188.
— Clermont-Ganneau, Journal asiatique, 8e série, t. X, p. 496.
— Van Berchem, Le château de Baniâs et ses inscriptions, dans Journal asiatique, nov.-déc. 1888, 8e série, t. XIII.
Voir aussi Clermont-Ganneau, Rec. d'archéologie orientale, vol. I, p. 241 et suivantes.

51. Ibn Shaddad Halabi dit nettement qu'Othman reconstruisit Subeibe en 625 (Clermont-Ganneau, Rec. d'archéologie orientale, t. I, p. 253-261).

52. Aboulféda, Historiens orientaux des Croisades, I, p. 129,143-144.
— Maqrizi, editions Blochet, dans Revues de l'Orient latin, tome XI, page 145 : « [ann. 645] les lieutenants du sultan as Saleh Nodjm ed din Aiyoub prennent possession de la citadelle de Subaiba qui appartenait à Malek es Saïd »
— Ibidem, page 237, au temps de la sultane Shadjar ad Dorr : « [ann. 648] Al Malek es Saïd fit main basse sur tout l'argent qui se trouvait à Gaza. Il s'en alla ensuite à la citadelle de Soubaiba et s'en empara. »

53. Maqrizi, Histoire des sultans mamlouks, editions Quatremère, I, p. 141.

54. Voyez plus loin.

55. Joinville, chapitre 569-581. Chapitre 575 : « Li chastiaus qui siet desus la citei a non Subeibe, et siet bien demi-lieue haut es montaignes de Liban ; et li tertres qui monte ou chastel est peuplez de grosses roches aussi grosses come huges. »
Sur la marche contre Bélinas, voir aussi Guillaume de Nangis, dans Recueil des Historiens des Gaules et de la France, t. XX, p. 387.

56. Max van Berchem lui donne le nom de Ouadi Khachabé. Cette dénomination n'est plus usitée aujourd'hui. Le ravin porte le nom de Ouadi Assel (ravin du miel).

57. Sauf peut-être une tour demi-circulaire du château de Tripoli.

58. Le Crac des Chevaliers, p. 247. On remarque aussi sur les tours rondes 2 et 7 de Subeibe la marque arabe « J » qui se retrouve au Crac.
Front sud


59. Voir plus haut.

60. Rappelant la construction d'un ouvrage au temps d'Othman, en 625 = 1227-1228.
Pour les inscriptions arabes de Subeibe, voir ci-dessus Historique, et Max van Berchem, Le château de Banias et ses inscriptions, dans Journal asiatique, nov.-déc. 1888.
— Van Berchem en signale quatre, deux au nom d'Othman de 625 (1227-1228) et 627 (1229-1230), une au nom de Malek es Saïd, de 637 (1239-1240), une au nom de Beibars. Nous avons retrouvé trois autres fragments d'inscriptions arabes : un près de l'escalier menant à la poterne du saillant 3, un près de l'entrée de la grande salle 15, un à l'extérieur près de la tour 16. Le temps nous a fait défaut pour les photographier.

61. On trouve encore trois citernes à Subeibe : l'une se trouve dans le saillant 4, l'autre entre le noyau central du donjon et les deux saillants faisant front sur la Cour. Victor Guérin en signale une sous la Grande Salle 15. (Galilée, II, p. 326).

62. Au nom de Malek es Saïd, en 637 (1239-40).

63. Il ne semble pas en effet que les Musulmans aient employé la herse dans la défense de leurs entrées.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes spéciales

KALA'T BANIAS
Les murs d'enceinte sont très épais et flanqués de nombreuses tours; bâtis intérieurement en blocage, ils sont revêtus à l'extérieur de beaux blocs, les uns complètement aplanis, les autres relevés en bossage, mais la plupart de dimension moyenne seulement, sauf vers l'extrémité occidentale, où ils sont beaucoup plus considérables. Courtines et tours s'élèvent sur le roc et sont construites en talus. Les tours sont, les unes demi-circulaires, les autres carrées. Quelques-unes sont assez bien conservées et les voûtes en sont ogivales. D'autres sont à moitié ou aux trois quarts écroulées. L'ogive se montre également dans les voûtes de plusieurs grands magasins souterrains et d'un certain nombre de citernes, parmi lesquelles il en est une très vaste, où l'on descend par un escalier.

A l'extrémité occidentale de l'enceinte on remarque les restes de trois grandes tours carrées, construites avec des blocs énormes et parfaitement taillés. Sur l'un de ces magnifiques blocs, actuellement gisant à terre, on distingue une belle inscription arabe en caractères coufiques, ce qui porte naturellement à penser que l'on a là devant les yeux une restauration musulmane faite avec des matériaux antiques de la plus grande beauté, et comme taille et comme dimensions. II est difficile, en effet, d'admettre qu'une semblable construction avec de pareilles pierres ne date que de l'époque musulmane. L'une de ces tours renferme un souterrain en partie creusé dans le roc et en partie bâti. A en croire mon guide, il s'étendrait jusqu'à la source de Banias et mettait autrefois cette forteresse en communication avec la ville de Panéas. Cette opinion, comme beaucoup d'autres de cette nature, qui plaît singulièrement à l'imagination arabe, ne repose, ainsi que je l'ai déjà dit, sur aucun fondement sérieux. Quoi qu'il en soit, après avoir descendu seulement une trentaine de marches, je suis arrêté tout à coup par des éboulements qui m'empêchent de pousser plus avant.
Toute la partie centrale de l'enceinte est bouleversée de fond en comble. On y observe les débris d'une mosquée et quelques fûts de colonnes.

Quant à la partie orientale de cette même enceinte, elle formait, sur le point culminant du plateau de la montagne et au-dessus de la forteresse proprement dite, dont la séparait un fossé creusé dans le roc, une seconde forteresse supérieure, plus inexpugnable encore que la première. Flanquée elle-même de grosses tours, les unes carrées, les autres demi-circulaires, elle surplombait au nord et à Test les profondeurs effrayantes de l'Oued Khachabeh. Il est actuellement très difficile de la parcourir, hérissée qu'elle est d'épaisses broussailles et d'un fourré de chênes verts et de térébinthes qui ont pris racine au milieu de l'amas de ruines quelle présente. Néanmoins, quelques portions notables de murs et de tours sont encore debout.
Ce donjon se terminait à l'est par une grande salle qui mesurait 30 pas de long sur 10 de large, et dont la voûte détruite reposait sur plusieurs arcades ogivales qui existent encore en partie. Une vaste citerne règne sous cette salle.

Un problème se pose ici de lui-même. Quelle date faut-il assigner à cette puissante citadelle, qui a dû coûter des sommes et des travaux si considérables? Les inscriptions arabes que l'on aperçoit en plusieurs endroits et dont quelques-unes portent la date de l'année 6 a 5 de l'hégire, qui correspond à l'année 1227 de notre ère, semblent autoriser à conclure que l'on est là en présence de constructions purement musulmanes; en outre, les voûtes sont presque partout ogivales, ce qui paraît accuser un travail postérieur à l'époque byzantine. Mais, d'un autre côté, comment supposer que les anciens, à l'époque de la plus grande splendeur de cette contrée, aient négligé un point militaire aussi important que celui-là, sur la route conduisant de Tyr à Damas ? Comment attribuer ensuite aux Musulmans la taille de ces immenses blocs, avec lesquels avaient été bâties quelques parties de cette forteresse et notamment les trois grandes tours carrées de l'ouest ? N'est-il pas plus rationnel d'admettre que, lorsqu'ils s'emparèrent de ce château fort, ils profitèrent, pour exécuter leurs nouvelles constructions ou réparer celles qui existaient déjà, des nombreux et beaux matériaux qu'ils trouvaient surplace ? Les inscriptions arabes, comme je m'en suis plusieurs fois convaincu en Palestine, sont souvent mensongères, en affirmant que tel sultan ou tel prince a élevé une mosquée, un caravansérail ou une forteresse, qu'il n'a tout au plus fait que réparer. Ainsi, par exemple, comme je l'ai montré ailleurs la fondation de la grande mosquée de Ramleh est attribuée, d'après une inscription arabe placée au-dessus de la porte d'entrée, au sultan Ketbogha, l'an 697 de l'hégire (1298 de J. C.). Or, c'est là une allégation contre laquelle protestent la forme même de ce monument et le caractère de son architecture. On est, en effet, d'une manière incontestable, en présence d'une église chrétienne parfaitement conservée, et non point d'un édifice bâti sur le plan d'une mosquée. Seulement, à l'époque marquée par l'inscription, cette église, consacrée primitivement à saint Jean Baptiste et transformée ensuite en mosquée, a pu subir quelques réparations et modifications.
Pour en revenir à notre forteresse, elle est actuellement désignée sous le nom de Kala't Banias. Dans les auteurs arabes elle est citée sous la dénomination de Kala't es-Soubeibeh. L'historien Joinville l'appelle Subeibe :
Li chastiaus, dit-il, qui siet desus la citée a non Subeibe, et siet bien demie lieue haut es montaignes du Liban, et li tertres qui monte ou chastel est peuplez de grosses roches aussi grosses comme huges.

Les Croisés, qui s'en étaient rendus maîtres en 1130, en même temps que de Panéas, la perdirent ensuite ainsi que cette ville, et essayèrent vainement de la reprendre en 1253. Elle est toujours restée depuis entre les mains des Musulmans. Aujourd'hui elle tombe en ruine de toutes parts, et je ne l'ai plus trouvée habitée que par quelques Druses, qui y vivent avec leurs troupeaux.

Porte fortifiée de Banias - Image Bonfils Félix.
Sources: Victor Guerin, Description de la Palestine, Galilée, II, (1880), page 324.
38. — NOIRE-GARDE (1) lieu voisin du Château-Neuf (Hounin), et d'où l'on apercevait Belinas. C'est là que vint camper, en 1157, le roi Baudoin III quand il vint secourir cette ville assiégée par Nour-ed-din. Ce lieu paraît être la source nommée Ain Belatha dans la vallée du Bahr-el-Houleh (lac Samakhonite).
1. Guillaume de Tyr, livre I, tome XVIII, chapitre 13.
Sources: Rey Géographie historique de la Syrie au temps des Croisades, page 492
BANIAS ou BELINAS, ville épiscopale située sur la rive pauche du Jourdain, entre ce fleuve et le Djebel-esch-Scheik, dans le site de l'antique Cesarea Philippi. Au sommet d'une colline au nord est de la ville, on voit encore des restes considérables de la forteresse désignée par les historiens des Croisades sous le nom de Subeibe.
L'entrée de la ville était défendue, par une maîtresse tour dont M. Guérin a retrouvé plusieurs assises en place.
Cette enceinte forme un carré irrégulier et était flanquée de tours barre longues. Sur deux de ses faces la dépression des fossés est encore très reconnaissable.
J'ai déjà dit que le château de Subeibe était possédé par les seigneurs du Toron.
La forteresse de Subeibe est flanquée de tours, les unes arrondies, les autres barre longues. Cette citadelle possédait de vastes citernes, analogues à celles que nous avons observées à Sahioun.
Cette forteresse est formée de deux parties. Une baille inférieure et un réduit situé à l'est sur le point culminant de la montagne. Un profond fossé taillé dans le roc séparait ce réduit de la baille. On y reconnaît encore les ruines d'une grande salle de 30 mètres de long.
Sources: Rey Géographie historique de la Syrie au temps des Croisades, page 473
HARRENC (1), château donnant son nom à l'un des fiefs de la principauté d'Antioche. Cette forteresse et le village qu'elle domine existent encore et portent le nom de Harem. Les historiens orientaux désignent parfois cette place sous le nom de Hareg.
1. Familles d'Outre-Mer, page 337.
Sources: Rey Géographie historique de la Syrie au temps des Croisades, page 341
BIBLIOGRAPHIE
Kitchener, dans Survey of Western Palestine, Memoirs, vol. I, Galilée, (1881), page 125-128, avec 1 plan et 2 phots.
Max van Berchem, Le château de Banyas et ses inscriptions, dans Journal asiatique, nov. - déc. 1888, tome XIII, 8e série, Paris, 1889.
Bühl, Banyas, dans Encyclopédie de l'Islam, I, 664.
Clermont-Ganneau, Recueil d'archéologie orientale, I, 1888, Inscription arabe de Banias, page 241-252.
— Les seigneurs de Banias et de Soubeibé, page 253-261.
Rey, Les familles d'Outremer, de du Cange (Collections, des Documents inédits, 1879), page 244 à 247 : Les seigneurs de Bélinas.


Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Chapitre VI — LE CHATEAU DE BEAUFORT

Situation du château de Beaufort
Situation du château de Beaufort

Le château de Beaufort (ou Belfort, et dans les textes arabes Qal'at esh Shaqif Arnoun (1) se dresse sur une crête rocheuse, presque à l'extrémité méridionale du Liban, près de l'endroit où le Litani, coulant du nord au sud à travers la Béqa, trouve un passage entre cette chaîne montagneuse et le plateau de Galilée et tourne alors brusquement à l'ouest pour se diriger vers la mer où il se jette au nord de Tyr. Le château se dresse à 670 mètres d'altitude.

Quand on arrive de Merdjayoun par la route, on voit à l'est sa silhouette déchiquetée qui se profile sur le ciel, dominant de très haut la vallée fortement encaissée du Litani.

Kalat-esh-Chakif, vue du château et du précipice
Kalat-esh-Chakif, vue du château et du précipice - Sources Paul Deschamps

Inaccessible de ce côté, il est protégé au sud, à l'ouest et au nord par des fossés maçonnés. A une demi-heure de marche à l'ouest se trouve le village d'Arnoun.

Le château commandait ainsi vers la mer et vers le grand port chrétien de Tyr, la vallée du Nahr el Qasmiyé, nom que prend le Litani après le grand coude qu'il fait en contournant le dernier contrefort du Liban.

Cette position stratégique était importante ; de là on se tenait en liaison avec plusieurs châteaux francs :
1° au sud-est, on aperçoit, à 21 kilomètres, Subeibe qui, au sud de l'Hermon, surveillait, à son autre extrémité, la grande vallée de la Béqa.
2° au sud, on voit les hauteurs d'Adeisseh qui, de l'autre côté du Nahr el Qasmiyé, cachent à 18 kilomètres Châteauneuf (Hounin), d'où l'on a vue sur Subeibe.
3° au sud-sud-ouest, on voit à 18 kilomètres le Toron (Tibnin).
4° au sud-ouest, le Maron (Qal'at Maroun). Châteauneuf, le Toron et le Maron commandaient avec Beaufort l'accès de Tyr.
5° au nord-ouest on découvre à 30 kilomètres Sagette (Saïda) et la mer.

Beaufort fut abandonné en 1139 au roi Foulque par Chihab al din, atabek de Damas, arrière-petit-fils de Togtekin (2).
Cette indication qui ne nous est connue que par des sources arabes, confirme ce que nous savons de l'activité déployée par le roi Foulque pour organiser la défense stratégique de son territoire et y élever des forteresses. En 1140, il reprend Bélinas et le château de Subeibe et il est très probable qu'en même temps il fortifiait Saphet et Belvoir. Enfin on sait qu'il se garantit contre le grand port d'Ascalon en élevant dans le voisinage les trois forteresses de Bethgibelin, d'Ibelin et de Blanche-Garde et qu'en 1142, un de ses vassaux bâtissait au-delà de la Mer Morte la puissante place de Kérak.

La forteresse de Beaufort dut être bientôt confiée au seigneur de Saïda (Sagette) (3) dont elle défendait l'accès du territoire. Toutefois ce n'est qu'en 1179, à l'occasion d'un combat entre Baudoin IV et Saladin, qu'on voit Renaud de Sagette (4), maître de ce château. Il était fils de Gérard de Sagette, mort après 1154.

Saladin prit Beaufort en 1190, après un siège d'une année. Beaufort fut rendu aux Francs en 1240. Le fils de Renaud, Balian I de Sagette, mourut à ce moment. Peut-être est-ce lui qui rentra en possession du château de son père perdu un demi-siècle auparavant ? Son fils Julien, garda la forteresse jusqu'en 1260 (5) et la vendit alors aux Templiers. Beibars la leur enleva en 1268.

Ces trois seigneurs de Sagette jouèrent un rôle si important dans le royaume de Jérusalem, qu'il est nécessaire en relatant l'histoire de Beaufort de mentionner les événements auxquels ils participèrent.

En novembre 1177, on voit Renaud de Sagette prendre part à la fameuse bataille de Montgisard où l'armée du roi de Jérusalem remporta une éclatante victoire sur celle de Saladin.

Le 10 juin 1179, une grande bataille eut lieu dans la Merdj'ayoun (la plaine des Sources), entre Baudoin IV et Saladin. Tandis que le sultan campait devant Bélinas, les Francs qui s'étaient groupés au Toron marchaient à sa rencontre. Le combat fut d'abord à l'avantage des Chrétiens : le corps que commandait le roi dispersa au voisinage du village actuel de Merdj'ayoun (un leu que l'en apele Mergion), une troupe musulmane à la tête de laquelle était Ferrukh Shah, lieutenant de Saladin. Se croyant déjà victorieux, les Francs s'égaillèrent ; les fantassins firent halte près du Litani, tandis que les chevaliers du Temple et ceux du comte Raymond III de Tripoli, s'éloignaient de la troupe du roi (6).

L'armée de Saladin arrivant à l'improviste au secours de Ferrukh Shah, obtint une victoire aisée sur l'armée chrétienne dispersée. Ce fut une débandade générale. Une partie des Francs passa le fleuve et se réfugia derrière les murs de Beaufort. Le comte de Tripoli s'enfuit vers Tyr tandis que d'autres gagnaient Saïda. Renaud, qui averti de la bataille, avait avec ses chevaliers quitté cette ville en toute hâte pour se porter au secours de l'armée royale, rencontra les fuyards. Il rebroussa alors chemin. Guillaume de Tyr (7) déplore qu'il ait pris ce parti, car si, dit-il, il avait poursuivi sa marche jusqu'à son château de Beaufort et si, de là, rassemblant la garnison de cette forteresse et les villageois, il s'était dirigé vers le champ de bataille, il aurait évité la captivité à de nombreux combattants qui s'étaient cachés dans les grottes et les rochers du voisinage. Les Musulmans victorieux leur donnèrent la chasse toute la nuit et le lendemain matin.

Le grand maître du Temple, Eude de Saint-Amand, fut fait prisonnier et mourut en captivité ; deux hauts barons, Baudoin de Rames (8) et Hugues de Tibériade, tombèrent aussi aux mains de l'ennemi et furent rachetés à l'aide d'une lourde rançon. Le roi Baudoin IV fut sauvé par ses chevaliers et sortit sain et sauf du combat.

Cette bataille qui eut lieu dans la plaine de la Merdj'ayoun, tout près de Beaufort mais de l'autre côté du Litani, est appelée bataille de Beaufort dans la chronique d'Ernoul.

Comme tous les grands châteaux des Croisés, Saône, le Crac, Margat, Kérak, la forteresse de Beaufort eut des jours de gloire et d'héroïsme où ses défenseurs atteignirent le plus haut esprit de sacrifice et de dévouement à la cause sacrée de ia Chrétienté.

Après avoir écrasé l'armée du roi de Jérusalem à la bataille de Hattin le 4 juillet 1187, Saladin occupait en quelques mois toute la Palestine. L'année suivante il montait vers le nord et s'emparait d'un grand nombre de places en Syrie jusqu'aux approches d'Antioche. En même temps, il investissait les grands châteaux de Transjordanie et de la Syrie méridionale ; trois d'entre eux, Kérak, Montréal et Beaufort devaient, avant de se rendre, soutenir un siège d'une année ou davantage et, imprenables, ils ne cédaient qu'à la famine.

Les chroniques arabes et franques, donnent une abondance de détails sur le siège de Beaufort et sur les pourparlers qui eurent lieu entre Saladin et Renaud lequel, pendant plus de trois mois, réussit à duper le sultan sur ses intentions.

Renaud nous apparaît comme le type le plus accompli de ces chevaliers franco-syriens installés depuis longtemps en Terre-Sainte et qui, s'étant adaptés aux mœurs orientales, avaient établi un contact étroit et des rapports cordiaux avec leurs voisins musulmans. Il connaissait leur histoire, il parlait l'arabe, et avait un secrétaire musulman nommé Belheis qui lui lisait et lui commentait les livres orientaux.
Naturellement, dans leur exposé, les historiens arabes et francs accusent réciproquement de mauvaise foi les deux princes. Leurs récits se complètent et semblent également empreints de vérité.

Les principales chroniques arabes (9) présentent des relations tout à fait analogues. Chacune ajoute quelques détails supplémentaires que nous utiliserons.

Saladin quitta Damas le 21 avril 1189 et alla dresser son camp dans la Merdj'ayoun. « Cette plaine (10) est si peu éloignée de Shaqif Arnoun que chaque jour le sultan montait à cheval avec nous pour aller l'examiner. Pendant ce temps, des renforts nous arrivaient de tous les côtés ainsi que des approvisionnements. Le seigneur de Shaqif, reconnaissant dans ces préparatifs la certitude de sa perte, se décida à faire, avec le sultan, un arrangement qui le mettrait hors de danger. Il descendit de sa forteresse et se présenta à l'entrée de la tente du sultan avant que nous eussions connaissance de son arrivée. Le sultan le fit admettre et l'accueillit avec toutes sortes d'égards et de témoignages de considération. Cet homme tenait un haut rang parmi les Francs et se distinguait par sa vive intelligence. Il savait l'arabe ; il le parlait et possédait quelques connaissances en histoire. J'ai appris qu'il entretenait chez lui un musulman chargé de lui lire et expliquer des livres. Son aménité était vraiment engageante. Il se présenta devant le sultan, mangea avec lui, puis il lui déclara dans une conférence secrète qu'il était son esclave (mamelûk) tout dévoué et qu'il lui livrerait la place sans qu'on se donnât la peine de combattre. Il y mit pour condition qu'on lui donnerait un logement à Damas, car il ne pourrait plus demeurer chez les Francs, et qu'on lui assignerait une source de revenus dans la même ville, afin de pourvoir à son entretien et à celui de sa famille. »
« Mais je crains, disait-il (11), que le marquis (12), à Tyr, n'ait connaissance des relations qui existent entre nous, et que des vexations de sa part n'atteignent ma femme et mes enfants. »
Il demandait (13) « qu'il lui fût possible de rester encore dans sa résidence (Beaufort) en allant de temps à autre chez le sultan, pendant trois mois à partir de ce jour ; ce délai lui permettrait de faire sortir sa famille et ses gens de la ville de Tyr, et d'emporter ses récoltes de l'année. Toutes ses demandes lui ayant été accordées, il continua à se présenter chez le sultan à toute heure ; il soutint avec nous plusieurs controverses en faveur de sa religion et nous lui en démontrâmes la fausseté. C'était un homme d'un commerce agréable, dont la conversation dénotait un esprit cultivé. »
« Il fut convenu (14) entre eux que le chef chrétien livrerait Shaqif dans le mois de djomada second (juillet-août 1189). Le sultan séjourna à Merdj'ayoun attendant le moment fixé.... Salah ed din était préoccupé parce qu'il avait appris le rassemblement des Francs à Tyr et les renforts qui y arrivaient de delà la mer.... il craignait aussi de laisser Shaqif derrière lui et de s'avancer vers Tyr où se trouvaient des troupes nombreuses et que dans ce cas les vivres n'eussent de la peine à lui arriver.... Renaud, pendant la durée de la trêve, achetait dans le marché du camp (musulman) des vivres, des armes et autres objets destinés à fortifier son château (15). Salah ed din avait de lui une bonne opinion, et lorsqu'on lui représentait l'esprit de ruse de Renaud, qu'il n'avait d'autre dessein que de traîner les choses en longueur jusqu'à ce que les Francs de Tyr se missent en campagne .... le sultan n'accueillait pas ces accusations. »
« Le sultan (16) jugea nécessaire de monter sur le plateau afin d'observer la place de près et d'empêcher qu'on n'y introduisît des secours et des vivres .... A peine le jour eût-il paru, que le seigneur d'esh Shaqif vit le camp musulman dressé dans son voisinage. Voyant des troupes si près de lui et sachant que le délai qu'on lui avait accordé devait expirer vers la fin du mois de djomada second, c'est-à-dire dans quelques jours, il se flatta qu'en descendant auprès du sultan et en le cajolant il pourrait obtenir une prolongation .... Il alla donc lui présenter ses devoirs .... il prétendit que plusieurs membres de sa famille étaient encore à Tyr. .... A l'expiration du délai, le sultan exigea la remise de la place et lui dit ouvertement : « Vous avez toujours eu l'intention de nous tromper ; vous avez fait des réparations à votre château et vous y avez fait porter des approvisionnements. »
L'autre nia le fait, puis convint avec le sultan que chacun d'eux désignerait un homme de confiance et que ces deux agents se transporteraient au château afin de se le faire remettre et d'examiner si l'on venait d'y faire des réparations ou non. Quand ils se présentèrent devant la place, les gens du gouverneur ne firent aucun cas de cette réclamation, et les envoyés remarquèrent qu'on venait de réparer la porte du rempart laquelle ne l'avait pas été auparavant....
Le 18 de djomada second (3 août 1189) étant arrivé, le chrétien reconnut que le délai était expiré et dit qu'il irait lui-même au château et le ferait livrer. Il monta sur son mulet et partit avec plusieurs de nos officiers. Arrivé à esh Shaqif, il ordonna à ses gens de livrer la place, mais ils s'y refusèrent. Un prêtre sortit alors et s'entretint avec lui dans leur langue, puis il rentra et dès lors, ceux qui étaient dans la place mirent encore plus d'énergie dans leur résistance. On crut que le chef avait recommandé fortement au prêtre de les encourager dans leur refus. .... La même nuit on l'envoya au château de Panéas (Subeibe) pour y rester prisonnier. L'armée entoura esh Shaqif et en fit le blocus. Le seigneur de cette place resta à Panéas jusqu'au 6 redjeb (20 août). »
« Le sultan le rappela alors en sa présence (17) et chercha à l'intimider par des menaces, mais ni les paroles ni la torture n'ayant réussi, il l'envoya à Damas et le fit jeter en prison. »

Saladin resta près de Beaufort jusqu'au 26 août, date à laquelle il apprit que Guy de Lusignan qui avait réuni une armée à Tripoli, était en route pour attaquer Acre. Laissant donc un corps d'investissement à Beaufort, le sultan partit le 27 août et se dirigea en toute hâte avec une partie de son armée vers cette ville. Mais quand il arriva à proximité d'Acre le 29 août, il était trop tard. L'armée franque encerclait déjà la ville de Saint-Jean d'Acre (18).

Il semble donc que l'héroïque sacrifice de Renaud de Sagette avait un double but : non seulement celui de sauver sa forteresse, mais aussi de laisser à la garnison de Tyr toute liberté d'action, enfin, s'il était informé de la manœuvre de Guy de Lusignan, de lui permettre d'investir Acre tandis qu'il obligeait Saladin à s'attarder devant Beaufort.

Le long récit des chroniqueurs arabes est complété par les historiens francs. L'Estoire de Eracles accuse Saladin d'une abominable duplicité. Il aurait attiré Renaud dans son camp en lui envoyant, comme gage de sa foi, l'anneau qu'il portait au doigt et d'autres présents (19).

Puis, Renaud étant venu, il l'avait sommé de rendre la forteresse, mais celui-ci lui avait répondu qu'il n'avait pas le droit de le faire, car elle appartenait, non pas à lui, mais à la Chrétienté. Saladin le fit alors suspendre à un arbre devant les murailles du château, espérant qu'à bout de forces, Renaud supplierait ses hommes d'ouvrir les portes. Mais celui-ci supporta son martyre sans défaillir, encourageant même les défenseurs à la résistance.

Les défenseurs de Beaufort résistèrent de longs mois aux attaques des Musulmans et ce n'est que le 22 avril 1190 qu'ils capitulèrent, n'ayant plus de vivres. Mais se souvenant de la courageuse attitude de leur seigneur, ils exigèrent avant tout que celui-ci, toujours captif à Damas, fût rendu à la liberté. Ils obtinrent la vie sauve mais durent laisser dans le château tout ce qu'ils possédaient. Ils se retirèrent à Tyr où Renaud de Sagette les rejoignit (20).

Malgré les griefs que Saladin pouvait avoir contre Renaud de Sagette, malgré la dure captivité que celui-ci avait subie à Damas, des relations amicales se rétablirent entre eux. Pendant la 3e Croisade, Conrad de Montferrât, qui prétendait à la couronne de Jérusalem, entama des négociations de paix avec Saladin. C'est Renaud de Sagette qu'il choisit comme ambassadeur (21). Le 9 novembre 1191, il était reçu par le sultan. Celui-ci « ayant appris son arrivée, ordonna de le recevoir de la manière la plus brillante. On dressa pour le loger une tente pleine de coussins et de tapis dignes des rois (22). »

Conrad demandait la rétrocession de Saïda, de Beyrouth, de la moitié de Jérusalem, et de la moitié du royaume (23). Cette négociation n'aboutit pas. Mais l'année suivante, à la suite de la paix (septembre 1192) qui mit fin à la 3e Croisade, Saladin rendait à Renaud de Sagetle la moitié du territoire de Saïda (24) avec le bourg de Sarepta, entre Saïda et Tyr. Renaud puis son fils Balian (25) conservèrent ce domaine sous la suzeraineté des Aiyubides.

Mais les Musulmans avaient pris leurs précautions et ruiné la ville de Saïda pour l'empêcher de leur nuire au cas où les Chrétiens reprendraient les hostilités. Lorsqu'en octobre 1197, des Croisés allemands et brabançons voulurent aider Amaury II de Lusignan, roi de Chypre et de Jérusalem, à reprendre Beyrouth, ils passèrent par Saïda qu'ils trouvèrent à peu près abandonnée. L'un d'eux, Arnold de Lubeck (26), parle de la désolation de la ville dont les belles maisons aux poutres de cèdre, servaient d'écurie aux voyageurs de passage.

Peu après, les Croisés sous les ordres du duc Henri de Brabant, voulurent reprendre le Toron et allèrent en faire le siège (28 nov. 1197- 2 février 1198). Le continuateur de Guillaume de Tyr et Arnold de Lubeck constatent que la prise du Toron eût amené la chute de Beaufort. Des mineurs saxons firent s'effondrer un pan de mur et les défenseurs demandèrent une capitulation honorable, offrant de rendre cinq cents prisonniers chrétiens qu'ils avaient dans la Place. Devant les exigences des Allemands, sûrs de la victoire, les Musulmans résistèrent avec un tel acharnement, que les assiégeants se découragèrent et rentrèrent à Tyr (27).

BALIAN I DE SAGETTE

Château de Beaufort
Château de Beaufort. Sources: Wikipedia

Balian de Sagette, fils de Renaud et d'Helvis d'Ibelin apparaît dans l'Histoire en 1210. En 1208, la cour d'Acre avait décidé de marier la jeune reine Marie, fille de Conrad de Montferrat, et d'envoyer en France une ambassade à Philippe-Auguste pour qu'il lui désignât lui-même un mari qui prendrait en mains le gouvernement du royaume. Le roi de France choisit un chevalier champenois, Jean de Brienne, homme plein de sagesse. Celui-ci débarqua à Acre le 13 septembre 1210 et fut reçu avec enthousiasme par la population. Le lendemain il épousait Marie et le 3 octobre, il était sacré roi de Jérusalem dans la cathédrale de Tyr. Parmi les grands seigneurs de Terre-Sainte qui assistaient au sacre, figure Balian de Sagette.
[SEIGNEURS DE SAGETTE]
Comme son père, il devait servir maintes fois de négociateur tant avec les princes francs en conflit qu'avec les Musulmans.

A la fin de l'année 1217, les Croisés Hongrois venus en Terre Sainte avec leur roi André II, vinrent camper quatre jours dans la Merdj'ayoun mais ne tentèrent pas d'attaquer Beaufort. Un neveu du roi de Hongrie organisa une marche pour prendre Djezzin et de là par Meshghara faire une razzia dans la Béqa. Mais les montagnards du Liban, sortant peut-être de la Cave de Tyron (Shaqif Tirûn), cette grotte-forteresse que les Francs avaient occupée autrefois, dévalèrent des hauteurs et les taillèrent en pièces. Balian de Sagette, qui connaissait bien le pays, avait déconseillé cette expédition (28).

En 1218, Jean de Brienne avait organisé une croisade en Egypte et entrepris le siège de Damiette. Balian faisait partie de cette expédition. Le siège commença à la fin de mai 1218. Il devait durer près d'un an et pendant ce temps les Francs auraient pu rentrer en possession de Beaufort sans l'opposition obstinée du cardinal Pelasge, légat du Pape, qui fit maintes fois échec aux volontés de Jean de Brienne et dont les interventions maladroites furent néfastes au résultat de cette Croisade. Le sultan Malek al Kamel proposa, contre la levée du siège de Damiette, la restitution de Jérusalem et des Places du royaume, moins les châteaux de Transjordanie. Mais le légat repoussa cette proposition si favorable que le sultan renouvela plusieurs fois (29). Jacques de Vitry précise que Beaufort était au nombre des châteaux que le sultan s'offrait à restituer : « Castrum ... quod Turo dicitur (le Toron), cum quibusdam munitionibus scilicet Saphet et Beaufort cura Belinas cujus muros destruxerant, nobis reddere promiserunt (30). »

Damiette tomba aux mains des Croisés le 5 novembre 1219. Mais la garnison musulmane résistait encore dans la citadelle. Et c'est à Balian de Sagette que le gouverneur fit appel, car il était lui-même originaire de Saïda et le reconnaissait comme son seigneur (31).

Après la croisade d'Egypte qui avait épuisé les forces de son royaume, Jean de Brienne avait décidé de se rendre en Europe pour obtenir des secours du pape et des souverains d'Occident.
Le pape Honorius III eut la malheureuse idée de négocier un mariage entre la fille de Jean, Isabelle, et l'empereur Frédéric II.
Jean de Brienne tout dévoué à la cause de la Syrie, crut trouver en ce puissant prince un secours providentiel pour la Chrétienté d'Orient. La confiance de ce vaillant défenseur de la France du Levant allait le livrer à l'empereur germanique. Le mariage fut donc conclu. Une ambassade en août 1225 partit de Brindisi chercher en Palestine la petite princesse qui n'avait que quatorze ans. En grande pompe, l'archevêque de Tyr, Simon de Maugastel, la couronna impératrice dans la cathédrale de Tyr en présence des principaux seigneurs de Terre Sainte, parmi lesquels se trouvaient le régent du royaume Eude de Montbéliard et Balian de Sagette. De grandes fêtes eurent lieu, puis la princesse s'embarqua pour Brindisi, accompagnée de l'archevêque de Tyr et de Balian de Sagette.

Frédéric II qui avait laissé croire à Jean de Brienne qu'il garderait jusqu'à sa mort la couronne de Jérusalem, s'empressa de s'attribuer le pouvoir et se conduisit ignoblement avec sa femme.

Son attitude vis-à-vis de la noblesse franque de Syrie et de Chypre, et en particulier vis-à-vis de Jean d'Ibelin, seigneur de Barut et régent du royaume de Chypre, devait être aussi abominable. Il voulut gouverner en despote brutal, sans tenir aucun compte des vieilles traditions libérales des Etats francs d'Orient.

Arrivé en Chypre en 1228, il tenta de mettre la main sur l'île, mais il se heurta à l'attitude énergique de Jean d'Ibelin et des barons chypriotes qui refusèrent de lui prêter hommage.

Pourtant leur loyalisme gênait les Francs de Terre Sainte vis-à-vis de ce prince, qui était devenu leur légitime souverain. Balian de Sagette paraît avoir été un des seigneurs d'Orient dont il se servit le plus. Nous voyons Balian accompagner en Chypre le prince Bohémond IV d'Antioche qui était venu faire sa cour à l'empereur.

Frédéric II étant arrivé à Saint-Jean d'Acre en septembre 1228, avait entamé des négociations avec le sultan Malek al Kamel pour faire restituer Jérusalem aux Chrétiens. C'est Balian de Sagette et le plus fidèle agent de l'empereur, l'italien Thomas d'Aquin, comte d'Acerra, qui furent envoyés en ambassade auprès du sultan, avec de riches présents, tissus de soie et de laine, vases d'or et d'argent. Ces premières négociations n'aboutirent pas ; mais en février 1229, l'empereur envoyait auprès du sultan les mêmes ambassadeurs et le traité de paix fut alors conclu. Malek al Kamel rendait au royaume franc : Jérusalem, Bethléem et Nazareth, la seigneurie de Toron et la seconde moitié du territoire de Saïda. On sait que Saladin avait rendu à Renaud de Sagette une moitié de ce territoire (32). Ainsi Balian, négociateur habile du traité entre l'empereur et le sultan, rentrait en possession de son domaine tout entier, sauf toutefois Beaufort.

L'année précédente (hiver 1227-1228), les Croisés avaient réoccupé Saïda et avaient construit sur un îlot à l'entrée du port, le « château de la mer » qui pouvait servir de refuge aux habitants en cas d'attaque de la ville (33).

Frédéric II entra à Jérusalem le 17 mars 1229 et ayant pénétré dans le Saint Sépulcre, il prit sur le maître autel la couronne royale et se la posa lui-même sur la tête. Malgré ses habiles négociations, l'empereur germanique, excommunié par le Pape, haï des Francs de Syrie, aussi bien de la noblesse que des gens du peuple, se retira à Acre.

Le Ier mai, il s'embarquait pour l'Occident. Comme il traversait le quartier de la Boucherie pour se rendre au port, il fut poursuivi par les huées de la populace ; des bouchers et de vieilles femmes lui lancèrent des entrailles d'animaux.

Avant de quitter la Palestine, il avait confié le gouvernement de l'Etat chrétien à Balian de Sagette (34), déjà bayle du royaume et à Garnier l'Aleman.

Avant la fin de 1229, 15.000 fellahs de Palestine se ruèrent au pillage sur Jérusalem mal défendue. Le bailli de Jérusalem appela à son secours Garnier l'Aleman et Balian de Sagette qui accoururent d'Acre avec des troupes et dégagèrent la ville (35).

Eu 1230, Frédéric II envoyait en Syrie un corps expéditionnaire sous les ordres du maréchal Filanghieri, nommé par lui bayle du royaume et son légat impérial. Celui-ci enleva Barut à son seigneur, Jean d'Ibelin, mais ne put forcer la citadelle. Pendant que ses troupes en poursuivaient le siège, il se rendit à Acre, assembla les chevaliers et les bourgeois dans la citadelle pour leur donner lecture des lettres de l'empereur.

Les notables d'Acre comprirent fort bien qu'il était investi d'un pouvoir dictatorial et c'est Balian de Sagette qu'ils chargèrent de lui répondre. Balian le rappela au respect des Assises, ce code qui contenait les coutumes et franchises de la Chrétienté d'Outremer et lui reprocha d'avoir spolié le sire de Barut (36).

Deux ans plus tard, Frédéric ayant fait preuve d'esprit de conciliation et ayant offert de retirer la baylie du royaume à Filanghieri dont les abus de pouvoir avaient exaspéré la population franque et de la confier à un chevalier d'Orient, Philippe de Maugastel, Balian de Sagette et le connétable Eude de Montbéliard, tentèrent de faire accepter son offre aux habitants d'Acre, mais ils n'aboutirent qu'à un soulèvement et tous deux faillirent être massacrés (37).

Le 13 novembre 1239, au cours d'une croisade organisée par Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, Balian prit part avec le comte Henri de Bar à une expédition contre Gaza. La chevalerie française fut écrasée et Balian de Sagette s'échappa à grand'peine. Il devait mourir peu après.

REOCCUPATION DE BEAUFORT PAR LES FRANCS EN 1240

Château de Beaufort
Château de beaufort - Sources: Qal'at esh Shaqif Arnoun

C'est à la suite d'une révolution au Caire que les Francs furent remis en possession de Beaufort. Le 31 mai 1240, les mameluks égyptiens déposaient le sultan 'Adil II et appelaient à sa place son frère al Salih Aiyub qui avait été l'année précédente chassé de Damas par son oncle al Salih Ismail. Ismail redoutant la vengeance d'Aiyûb chercha un secours dans une alliance avec les Francs.

Or en 1239, une nouvelle Croisade avait débarqué à Acre avec toute la fleur de la noblesse française. Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, commandait cette belle chevalerie. Avec lui se trouvait le comte de Bretagne, Pierre Mauclerc, le duc de Bourgogne, Hugues IV, et d'autres hauts barons. Thibaut campait avec son armée en Galilée quand il vit arriver les messagers d'Ismail qui lui proposait une alliance contre le sultan d'Egypte. Il demandait aux Croisés d'aller camper à Ascalon ou à Jaffa, pour barrer la route à une armée égyptienne qui aurait voulu passer par le sud de la Palestine et de là menacer Damas. En compensation de cet appui, il offrait de reconnaître aux Croisés la possession de tout le territoire de Saïda et de Tibériade et de leur restituer le puissant château de Beaufort et celui de Saphet (1240) (38).

Les Croisés conclurent ce traité si favorable et ils devaient en profiter, dès la fin de l'année, pour reconstruire l'important château de Saphet que les Musulmans avaient complètement détruit (39).

Ismail eut bien du mal à tenir aux Chrétiens sa promesse de leur rendre Beaufort car les Musulmans qui gardaient ce château refusèrent de lui obéir. Ismail tua de sa main le commandant de la place, « le Pelerin Mouça » mais la garnison arbora l'étendard de la révolte et se prépara à la résistance. Le prince de Damas se vit donc contraint de faire venir de cette ville des machines de guerre et entreprit un siège en règle contre ses propres soldats (40). Ceux-ci se rendirent enfin. Ismail fit exécuter les uns, bannit les autres ou les dépouilla de leurs biens, enfin certains eurent la barbe rasée, ce qui était le plus grand affront qu'on pût leur faire.
Le seigneur de Saïda (41) rentra en possession de Beaufort et mit la forteresse en état de défense (42).

Au début de mai 1250, Saint Louis fait prisonnier à Mansourah, avait été remis en liberté contre la reddition de Damiette et une énorme rançon. Malgré la menace de la torture il avait refusé de faire céder aux Egyptiens les possessions franques de Syrie. Un traité avait été conclu et, parmi les places que les Croisés devaient conserver, Matthieu Paris signale Beaufort (43).

En 1260, Julien de Sagette vendait son château de Beaufort à l'Ordre du Temple (44). C'était le fils de Balian et il avait succédé à son père en 1240 au moment où Ismail avait rendu Beaufort aux Francs.

Julien était un « chevalier prou et hardy et vigouroux » et un solide homme de guerre, « de sa personne grant et membru et de gros os et fournis », mais un aventurier avide comme Renaud de Châtillon, auquel René Grousset l'a justement comparé, « moût estordy et légier de la teste, moût lussirious de sa char et grant joueur de hazart, et y se mist por le jeuc à nient (45) », si bien que chargé de dettes envers les Templiers il se vit obligé de leur vendre non seulement son château de Beaufort, mais aussi sa ville de Saïda.
De Beaufort il opérait des actes de brigandage, même en territoire chrétien, comme il le fit un jour en allant piller les environs de Tyr, ce qui le brouilla avec son oncle Philippe de Montfort, seigneur de Tyr et de Toron.

En 1260, les Mongols avaient envahi la Syrie musulmane et pris Alep et Damas ; leur autorité s'étendait jusqu'au Litani, donc à proximité de Beaufort. Hulagu, leur chef, ami des chrétiens, avait conclu des traités d'alliance avec le roi d'Arménie et le prince d'Antioche, puis il était retourné en Perse, laissant sur les territoires conquis un corps d'occupation sous les ordres d'un vaillant général, le chrétien Kitbuqa (46).

Le respect de ces voisins, si favorables aux Francs, aurait dû s'imposer à Julien de Sagette. Mais celui-ci, besogneux et cupide, n'hésita pas à franchir le Litani et à aller razzier la contrée fertile de la Merdj'ayoun, puis il revint vers Saïda avec ses prises. Un neveu de Kitbuqa partit avec une petite troupe à sa poursuite pour se les faire restituer. Les Francs le tuèrent et dispersèrent ses compagnons. Kitbuqa réunit alors sa cavalerie mongole qui, en une offensive foudroyante, se rua sur Saïda. Courageusement Julien fit front avec quelques chevaliers et défendit la porte principale de la ville pour permettre aux habitants de s'enfermer dans le « Château de terre » qui domine Saïda.

Il eut deux chevaux tués sous lui et, ayant couvert la retraite de la population, il put enfin s'enfermer dans le château. Arrivant à son secours, deux galères génoises transportèrent une partie des Sidoniens dans le « Château de Mer » où ils étaient désormais à l'abri de toute attaque. Les Mongols ne se retirèrent qu'après avoir mis le feu aux maisons et détruit une partie des murs d'enceinte de la ville (47).

Et ce fut la rupture entre Kitbuqa et les Francs de la Syrie méridionale qui n'avaient pas compris, comme le roi d'Arménie et le prince d'Antioche, l'appui précieux que pouvait leur apporter l'alliance mongole contre les Musulmans : « ne onques puis n'out Guiboqa fiance des Crestiens de la Surie, ne ceaus de lui. »

Cette folie de Julien de Sagette devait avoir des conséquences extrêmement graves. Les barons chrétiens brouillés avec Kitbuqa favorisèrent les espoirs des Mameluks cherchant à se débarrasser du corps d'occupation mongol qui ne comprenait qu'une dizaine de milliers de hardis cavaliers.

Le sultan Qutuz, envoya du Caire en juillet 1260, une nombreuse; armée dont l'avant-garde était commandée par Beibars. Il fit demander aux seigneurs de Palestine le libre passage et le ravitaillement à travers le territoire franc. Ceux-ci, irrités par le sac de Saïda, y consentirent. La puissante armée égyptienne rencontra la troupe mongole à Ain Jalud près de Zérin, le 3 septembre 1260. Les Mongols furent vaincus et Kitbuqri fut tué.

Désormais, comme le remarque très justement René Grousset, la Syrie franque était condamnée. Les Mameluks n'avaient plus devant eux aucun obstacle. Le sultan Qutuz ayant été assassiné par Beibars, celui-ci, renouvelant les exploits de Saladin et sa politique déterminée, allait devenir l'ennemi le plus acharné de la Chrétienté d'Orient.

Après le désastre de Saïda, Julien se trouvait définitivement ruiné ; c'est alors qu'il vendit sa belle cité et le château de Beaufort à l'Ordre du Temple (48).
Les Templiers firent d'importantes constructions à Beaufort et en améliorèrent les défenses. La belle salle voûtée d'ogives qu'on voit au cœur de la Place est certainement leur œuvre. En outre, ils construisirent à environ 250 mètres de l'enceinte au sud sur le plateau, un important ouvrage fortifié qui fut rasé par Beibars aussitôt après la prise de Beaufort, en 1268 (49).

A peine avaient-ils conclu l'acquisition de Beaufort, que les Templiers subissaient un grave échec. Réunissant leurs garnisons d'Acre, Chastel-Pèlerin (Athlit), Saphet et Beaufort, avec lesquelles marchaient des barons francs, tels que Jean II d'Ibelin, seigneur de Barut, et Jean de Giblet, ils allèrent en direction de Tibériade tenter de piller un campement de Turcomans. La troupe chrétienne fut vaincue et ses principaux chefs furent faits prisonniers (50).

Au cours des années suivantes, le sultan Beibars mena sans répit la guerre contre les cités et les forteresses franques. En 1263, il rasait la basilique de Nazareth, l'un des lieux les plus vénérés de l'univers chrétien. La même année, il échouait devant Acre. En 1265, il s'emparait de Césarée et de Caïffa ; il attaquait sans succès Chastel-Pèlerin défendu par les Templiers. Arsouf, pourvue d'une garnison d'Hospitaliers, résistait pendant quarante jours à des assauts acharnés, mais succombait enfin. En 1266, il enlevait Saphet aux chevaliers du Temple après un siège terrible, puis s'emparait du Toron. Le 7 mars 1268, il prenait Jaffa.

Un mois plus tard, le 4 avril, il arrivait à l'improviste devant Beaufort (51). Les défenseurs envoyèrent demander du secours à Acre ; l'émissaire musulman qu'ils avaient choisi et qui leur rapportait une lettre donnant une réponse favorable, les trahit et alla présenter cette lettre à Beibars. Celui-ci fit rédiger une toute autre lettre qui découragea la garnison.
Pendant ce temps, le sultan en quelques jours, avait fait construire vingt-six machines de siège. Les Templiers se sentant très menacés renoncèrent à défendre l'ouvrage qu'ils avaient construit peu auparavant en avant de l'enceinte au sud et qui empêchait l'ennemi de s'établir sur le plateau. Ils l'évacuèrent pendant la nuit. Les Musulmans l'occupèrent le lendemain matin et le sultan s'installa sur une terrasse de cet ouvrage pour diriger les opérations (12 avril). Les Francs l'ayant aperçu, lancèrent une pierre qui tua trois combattants à côté de lui. Maître du plateau, le sultan y fit installer ses machines. La place capitula le 15 avril. La garnison comprenait 480 hommes et 22 chevaliers. Les femmes et les enfants des Francs furent envoyés à Tyr. Les combattants furent livrés aux soldats.

Beibars fit raser l'ouvrage neuf des Templiers. La forteresse reçut pour gouverneur l'émir Sarem ed din Qaimaz Qafouri (52). On y établit une garnison. Ce fut l'émir Seif ed din Balban Zeïni qui fut chargé de surveiller la reconstruction de cette place. Le mois suivant, Beibars s'emparait d'Antioche.

DESCRIPTION DU CHATEAU DE BEAUFORT

Château de Beaufort
Château de Beaufort. Sources: Château de Beaufort

Le château de Beaufort est très ruiné et sa ruine s'est beaucoup aggravée depuis le passage de E. G. Rey en 1859. Certains accès qu'il avait pu franchir étaient entièrement comblés en 1936.

Nous avons indiqué la position de Beaufort à l'extrémité méridionale du Liban. De la montagne qui domine le Litani sur sa rive gauche, face au château, on aperçoit sa silhouette se découpant sur le ciel. On distingue nettement à ses deux extrémités de profondes coupures verticales taillées dans le roc qui isolent du plateau l'assiette de la forteresse.

Elle a la forme d'un triangle allongé sur une longueur de 140 mètres, avec sa base au sud. Elle s'étage du sud au nord sur deux paliers, la Basse-Cour se trouvant sur le front est. C'est la même disposition qu'à Kérak de Moab.

A l'est, les murailles de la Basse-Cour, assises sur le roc constituent un front inaccessible car elles dominent de 300 mètres une pente vertigineuse qui descend vers le Litani.

Au sud et à l'ouest, la forteresse est bordée par de larges fossés maçonnés, au nord par un vaste bassin creusé dans le roc.

Au sud, au-delà du fossé, s'étend sur environ 250 mètres, un plateau à l'extrémité duquel s'élevait un ouvrage avancé, le « château neuf » construit par les Templiers après 1260 et qui dominait la chute du Liban sur le fleuve à l'endroit où celui-ci tourne à angle droit en direction de l'ouest.
Cet ouvrage a été complètement rasé par Beibars.
A l'ouest, l'enceinte domine la pente qui descend doucement vers le village d'Arnoun.

La photographie verticale du château montre des fondations, vestiges sans doute d'un village de cultivateurs placé sous la protection de la forteresse. A environ 150 mètres du château, en direction d'Arnoun, se trouve un grand bassin, de travail franc, qui recueillait les eaux de l'amont.

Sur le front ouest, les murailles s'appuyent sur le roc. Sur une certaine étendue se trouve un talus appareillé. C'est au milieu de ce front que se dresse le donjon carré, construit vers 1139.

On pénétrait dans la forteresse par une porte de la Basse-Cour (Porte A, aujourd'hui détruite) (53) sous le commandement d'une tour du château (tour 5) et d'une tour de la Basse-Cour (tour 1).

On suivait du sud au nord un long couloir voûté de 19 mètres qui conduisait aux salles basses, et, par un escalier remontait à la Basse-Cour. Pour pénétrer dans le château on gagnait la Porte B puis la Porte CChâteau de Beaufort, Porte C
Château de Beaufort, Porte C
qui permettait enfin d'accéder au cœur de la Place (3 et 6).

Le château ayant été occupé par les Francs de 1139 à 1190, puis par les Musulmans de 1190 à 1240, de nouveau par les Francs de 1240 à 1268 où il fut pris par Beibars, il y eut des remaniements et de nouvelles constructions au cours de ces diverses occupations. L'état de ruine de la forteresse rend difficile l'attribution de ces travaux successifs. Après avoir décrit les ouvrages, nous tâcherons de déterminer les époques où ils furent édifiés ou renouvelés.

LA BASSE-COUR. - Beaufort plan de E. G. Rey.


Château de Beaufort vue generale - Sources: Maxime Goepp

En arrivant du plateau au sud, on trouvait à sa gauche, dans le fossé défendant le front sud du château, un vaste abreuvoir (B à gauche) destiné à désaltérer les chevaux rentrant à la forteresse.

Deux piles de maçonnerie face à l'entrée A, distantes l'une de l'autre de 4 mètres 30, permettaient de franchir le fossé sur un pont qu'on pouvait abattre en cas d'attaque.

Après avoir franchi la Porte A, aujourd'hui détruite, on pénétrait dans une salle dont les voûtes d'arêtes devaient reposer sur deux piliers. Ayant traversé cette salle, on gagnait un couloir (54). A gauche est un petit escalier large de 0 mètre 85 qui devait donner accès à un étage supérieur où une grande salle se superposait sans doute à celle de l'entrée.

Au-delà de la salle d'entrée, sur la gauche, se trouvait une vaste citerne. Après avoir fait un angle droit, on arrive dans un couloir, long de 19 mètres, dont la voûte présente des arcs appareillés avec doubleaux non saillants qui chaînent ainsi le moellonnage, système de voûtes spécifiquement franc.

De ce couloir, muni d'assommoirs, on accède au fond et à droite à une série de salles ouvrant sur des tours et des courtines qui dominent le ravin au-dessus du fleuve. Nous parlerons plus loin de ces ouvrages.

Au bout de ce couloir, on atteint un escalier large de deux mètres, qui montait à la Basse-Cour. Cet escalier se divisait en deux allées : l'une menant aux bâtiments du nord aujourd'hui démolis ; l'autre retournant vers le sud, débouchait au centre de la Basse-Cour. On suivait alors vers le sud une rampe à ciel ouvert taillée dans le rocher et maçonnée par endroits. On arrivait ainsi à la Porte B.

LES OUVRAGES DE LA BASSE-COUR.
Ils se composent de quatre tours rondes réunies par des courtines. Les murailles semblent s'accrocher au roc dont on n'a pas nivelé les aspérités. Plus bas un amoncellement de rochers aux pointes aigues dévalent les pentes du Litani.

La première tour (tour I) est au sud près de l'entrée A, la deuxième (tour 2) est à l'angle sud-est, les deux autres (tours 3 et 4) sont au front est. Entre ces deux dernières se trouve un saillant (A et c) dans lequel est percée au nord une poterne (B) ouvrant sur le ravin. Il ne reste plus que les bases des talus des deux tours du sud.

Calotte de la voûte de la tour 3
Fig 15. - Calotte de la voûte de la tour 3.

A l'extrémité du couloir de 19 mètres, on trouve à droite l'accès d'une grande salle dont les voûtes reposaient sur trois piliers.
Au-desssous de de celle-ci, se trouve une autre salle tout-à-fait analogue. Comme le couloir, ces deux salles paraissent l'œuvre des Francs.
Les salles qui font suite à celles-ci ainsi que les deux tours de ce front est, ont au contraire l'aspect des constructions musulmanes.
C'est d'abord dans la tour 3, une salle de plan hexagonal dont la voûte est une calotte dont chaque quartier vient s'amortir sur une clef à six pans et dont les voussoirs sont à peu près réguliers.

Cinq niches rectangulaires ouvrent dans les parois, deux archères permettent de défendre l'ouvrage et d'éclairer la salle. A droite est une petite salle carrée couverte d'une voûte en berceau brisé et munie d'une archère. A gauche se trouve une autre salle carrée plus grande ; cette salle se trouve dans le saillant dont nous venons de parler et qui possède une poterne ouvrant sur le ravin. Deux archères au sud et une au nord défendent cet ouvrage. Entre les deux archères du sud se trouve un réduit contenant une latrine dont on peut voir la canalisation à l'extérieur. Cette salle offre dans ses voûtes, la juxtaposition de berceaux brisés et de pleins cintres : à l'espace plus étroit correspond le berceau brisé, tandis qu'à l'espace plus large correspond le plein cintre d'un rayon de courbure égal à celui de l'autre.
Certains voussoirs présentent une caractéristique qui prouve que la construction intérieure de ce saillant est arabe : des ciselures formant sur la pierre un cadre rectangulaire y apparaissent. Nous retrouverons le même décor sur le grand talus de la tour 6, à l'angle sud-ouest du château.
Au-dessus de cette salle s'en trouve une autre munie d'une archère au nord qui défend l'accès de la poterne.
Après avoir gravi l'escalier qui se trouve au fond du couloir de 19 mètres, on arrive à un niveau supérieur avec la tour ronde 4 qui a le même aspect que la tour 3. Cinq niches rectangulaires sont ménagées dans la paroi ; deux sont percées d'archères.

La longue courtine qui fait suite à la tour 4 renferme deux salles superposées. La salle basse est aujourd'hui divisée en six chambres qui paraissent de basse époque, et dont cinq sont éclairées par des fenêtres, mais la première chambre a une archère et il paraît évident que primitivement des archères défendaient aussi les autres chambres. Au-dessus se trouve une salle analogue à la première du front est : ses voûtes effondrées reposaient sur quatre piliers.
Cet ouvrage paraît franc.

Au pied des murailles qui ferment la Basse-Cour au nord, se trouve un large berquil (bassin) creusé dans le roc et en partie maçonné (B à droite et D). Il est ainsi situé hors de l'enceinte et cette disposition se retrouve aux châteaux de Kérak et d'Akkar (55).

LES DEFENSES DU CHATEAU. - Beaufort plan de E. G. Rey.


Château de Beaufot. Sources: Wikipedia

L'accès du château se fait par la Porte B qui ouvre entre les 2 enceintes défendant le front sud.
On arrive à cette Porte en suivant la rampe à ciel ouvert qui gravit le rocher soutenant le front est de l'enceinte du château au-dessus de la Basse-Cour.
La Porte B, dégagée en 1936, est sommée d'un arc brisé à bossages (56) sur lequel on trouve des marques franquesMarques franques des taccherons
Marques franques des tacherons
; elle est munie d'un passage de herse.
La porte et le mur dans lequel elle est percée ont ces bossages de dimension moyenne, ornés de marques, que nous verrons à certains éléments de la courtine de l'ouest et qui nous paraissent caractériser une deuxième campagne franque au XIIe siècle.

A droite de la Porte B, on voit la haute muraille qui forme la seconde enceinte, et à gauche la tour ronde 5 de la première-enceinte. Ainsi la Porte B donnait accès dans un couloir voûté passant entre les deux enceintes.

Examinons d'abord les ouvrages de la première enceinte du front sud. Ils sont très ruinés. Ce sont deux tours rondes (5 et 6) réunies par une courtine, le tout avec un appareil à bossages, dont il ne reste que quelques assises, reposant sur de très larges talus sans bossages.

Corniche du talus de la tour 6
Fig. 16. - Corniche du talus de la tour 6.

De la courtine il ne subsiste qu'un élément près de la tour 5 ; on y voit la trace de deux archères.
La tour 5, beaucoup moins importante que la tour 6 et la courtine ont ces mêmes bossages moyens que nous avons vus à la Porte B.
Sur un bossage de la tour 5, on voit la marque franquesMarques franques des taccherons
Marques franques des tacherons
déjà observée sur la Porte B.

La tour 6, a un caractère tout différent : elle s'appuie sur un énorme talus arrondi, sommé d'une corniche moulurée (dessin Coupel, fig. 16). On voit, sur quelques-unes des pierres lisses de ce talus, un rectangle intérieur, simple trait gravé dans la pierre à quelques centimètres du bord et formant cadre (dessinFig. 17 - Pierre talus tour 6
Fig. 17 - Pierre talus tour 6
).

Ce décor que nous avons signalé à la tour 3 de la Basse-Cour se retrouve sur les fortifications musulmanes de Baalbeck.
L'appareil de la tour même est formé de pierres à bossages plus grands et plus réguliers que ceux de toutes les autres constructions de Beaufort.
Ce bel ouvrage, le plus monumental de cette forteresse, daterait, selon M. Sauvaget, du début du XIIIe siècle.

En effet, après la mort de Saladin en 1193, son frère Malek el Adel, ses fils et ses neveux reconstruisirent jusqu'en 1220 un grand nombre de leurs forteresses : Alep, Qalat el Moudiq, Baalbeck, Damas, Bosra, Salkhad, Adjloun, Subeibe, Jérusalem, Le Caire. Il semble bien que ce bel ouvrage de Beaufort appartient à cette vaste entreprise de restauration des forteresses musulmanes. D'ailleurs Ibn Fûrat nous apprend que Malek el Adel restaura Beaufort. La tour 6 et le grand talus du front sud sont donc une réfection arabe.

Il n'est pas douteux que dans la forteresse franque du XIIe siècle il y avait déjà là une première enceinte qui défendait l'accès de la Porte B. Les Musulmans ont repris une bonne partie de cette première enceinte.

En déblayant cette porte, on a trouvé dans les décombres un bas-relief représentant un lion qui est un nouvel exemplaire du lion de Beibars, cet emblème qu'on retrouve dans les restaurations de ce sultan aux forteresses franques, notamment au Crac des Chevaliers, à Akkar et à Kérak.

On sait que Beibars fit réparer Beaufort après s'en être emparé en 1268. Il est tout naturel que son emblème ait été sculpté sur la première porte d'entrée du château. On a trouvé aussi en déblayant cette porte une inscription arabe.

La seconde enceinte est constituée par une haute muraille dont l'appareil est composé de bossages grossiers qu'on voit en retour à l'est au-dessus de la Basse-Cour (B). Nous retrouverons ces bossages grossiers sur le front ouest ; ils caractérisent la première époque des constructions de Beaufort.

Ou atteint la porte C ouvrant dans la muraille de la 2e enceinte, elle permettra d'accéder à la Cour du château.
Cette porte est une fort belle construction. Il semble bien qu'elle fut remaniée : en effet, un mur à bossages grossiers encadre cette porte ornée d'un double rang de claveaux aux bossages soigneusement taillés. En arrière se trouve une autre ouverture plus étroite, ornée d'une rangée de bossages identiques. Le double rang de ces claveaux constitue un large mâchicoulis.
Notons que ces bossages simplement décoratifs, soigneusement taillés et ne formant qu'une très légère saillie, sont d'un type tout différent des bossages qu'on voit aux claveaux de l'arc de la Porte B.

Or, il faut se rappeler que pendant la période où Renaud de Sagette parlementait avec Saladin, celui-ci lui reprochait de faire des travaux de défense à sa forteresse et que les envoyés du sultan constatèrent qu'il avait réparé la porte du château. Il semble bien que nous avons là un témoignage de ces travaux.

Première archère de la courtine a b.
Fig. 18 - Première archère de la courtine a b.

Lorsqu'on a franchi la Porte C, on pénètre dans un couloir qui borde la courtine du front ouest en direction du Donjon. Cette courtine (C a, a b, change de direction en a. Ceci peut permettre de supposer que le Donjon, qui appartient assurément à la première époque et qui s'aligne avec les courtines l'encadrant, était primitivement en saillie sur les courtines. C'est au cours d'une reprise de construction qu'on aurait avancé les courtines a b et b c. Un détail le confirmera : entre C et a s'ouvre une archère à simple fente, tandis qu'aussitôt après a, on en voit une qui a à sa base un étrier (fig. 18). Et nous avons vu au Crac des Chevaliers que les archères de la première époque du XIIe siècle avaient une simple fente, tandis que celles de la première enceinte (fin XIIe et début du XIIIe siècle) avaient un étrier.

Une autre observation qui confirme cette reprise des courtines par les Francs lors de la deuxième campagne, est que les bossages du Donjon, de l'ouvrage C (encadrant la Porte C) et de la courtine C a sont différents des bossages des courtines a b et b c.

Les bossages des premiers sont assez grands et n'ont pas de marques ; les bossages des courtines a b et b c sont plus petits et couverts de marques de tâcheron : a - b et b - c, ci-dessous.

marques de tâcheron : a - b
marques de tâcheron : a - b

marques de tâcheron : b - c
marques de tâcheron : b - c

De plus, les bossages de la face ouest b b du Donjon se retournent sur sa face sud b b.

Revenons maintenant à l'intérieur du couloir qui fait suite à la Porte C. Il est bordé à gauche par des niches ouvrant sur les archères défendant le fossé de l'ouest et il mêne sur la droite à plusieurs salles placées sous la Cour. Celles qui figurent au Plan 4 sont séparées par un long couloir central allant du sud au nord.

On constate qu'une salle à l'est est pourvue, vers l'est, d'une archère dominant la Basse-Cour, mais aussi à l'ouest de deux archères ou deux baies en direction de la salle basse du Donjon, et ces dernières ont été condamnées par l'addition d'une construction.

Ceci nous amène à reconnaître que, primitivement, la Cour était plus basse et que c'est l'addition de ces salles qui fit exhausser la Cour.

Le Donjon (B, partie haute au fond) est du type des plus anciennes constructions des Croisés telles que les grands ouvrages de Saône, de Kérak, de Giblet, la tour d'Akkar, etc.
Ce Donjon a deux étages et une terrasse. L'étage bas (4) correspond à la salle aujourd'hui souterraine ; une porte sur la face est ouvrait sur la Cour primitive et communique maintenant avec les salles sous la Cour.

La belle Porte qui sert aujourd'hui d'entrée est donc une ancienne fenêtre qui fut transformée en porte au cours d'une seconde campagne. On constate que son linteau à bossage grossier est surmonté d'un arc de décharge à trois claveaux (57) dont les bossages, décoratifs, peu saillants et régulièrement taillés, sont exécutés de façon aussi soignée que les bossages des claveaux de la Porte C.

La salle basse du Donjon est munie de deux archères sans étrier. La salle haute est mutilée. On communiquait des étages à la terrasse aujourd'hui démolie par des escaliers ménagés dans l'épaisseur du mur.

Si nous examinons de nouveau le front ouest de l'extérieur, nous constatons que la courtine c c, qui est en retrait de b c, a les mêmes bossages, sans marque de tâcheron, que l'ouvrage C, le pan de la courtine C a et le Donjon. C'est donc une partie de l'ancienne courtine qui allait s'appliquer contre le Donjon, le laissant en saillie.

L'ouvrage E fait suite à cette courtine. Son plan hexagonal est de forme exceptionnelle. Bien qu'à première vue son appareil à bossages paraisse semblable à celui de ce front de l'enceinte, il n'en est pas ainsi : il présente des « chaînes d'angle », c'est-à-dire qu'il y a alternance de la longueur des assises et que l'on voit, taillés dans la même pierre deux bossages, un sur chaque face. Certains de ces bossages sont taillés en pointe de diamant.
Cet ouvrage a deux étages. On y pénètre par une porte sommée d'un cartouche ; les bossages de cette porte n'ont pas d'analogues à Beaufort.

L'étage inférieur comprend une salle défendue par trois archères de caractère arabe. Au palier de chacun des deux escaliers, on voit une coupole en forme de rosace. Ces deux coupoles fort élégantes sont arabes. L'étage supérieur en partie démoli, a une chambre médiane qui était défendue par deux archères dont une subsiste. A gauche, une chambre latérale est défendue par une archère. A droite devait se trouver une chambre latérale analogue que défendait sans doute une archère.
Faisant suite à l'ouvrage E, à la pointe nord de la forteresse, se trouve un ouvrage très ruiné qui avait deux étages.

LA GRANDE SALLE. - Beaufort plan de E. G. Rey.

La grande salle. Sources Paul Deschamps
La grande salle. Sources Paul Deschamps

Au milieu du XIIIe siècle, vraisemblablement au temps des Templiers, c'est-à-dire après 1260, on construisit sur la Cour en face du Donjon, et dominant de très haut à l'est la Basse-Cour, un ouvrage d'un appareil sans bossage (ouvrage F).
Rey a dessiné la belle Porte en arc brisé qui ouvrait à l'ouest face au Donjon (Dessin de Rey et profil d'archivolte, Fig. 19 et 20).

Porte en arc brisé
Fig. 19 - Porte de la grande salle en 1859, par Rey.

Porte profil d'archivolte
Fig. 20 - Porte de la grande salle. Profil de moulure de l'archivolte, par P. Coupel.

Nous l'avons trouvée très mutilée et enfouie jusqu'à la naissance de l'arc. Cette salle était divisée en deux travées voûtées sur croisée d'ogives. On voit sur sa face nord les traces d'un escalier qui montait à la terrasse.
Une fouille a permis de retrouver un étage inférieur.

LES CAMPAGNES DE CONSTRUCTION.


Château de Beaufot. Sources: fortalezas

Malgré l'état de ruine de la plupart des ouvrages, nous allons essayer de distinguer plusieurs campagnes de construction.
Nous rappelons que Beaufort fut occupé :
1° par les Francs, de 1139 à 1190.
2° par les Musulmans, de 1190 à 1240.
3° par le Seigneur de Sagette, de 1240 à 1260 et par les Templiers, de 1260 à 1268.
4° Beibars le prit en 1268 à la suite d'un siège et le répara.

Voici comment nous proposons de répartir les travaux effectués dans cette forteresse :
Première campagne franque 1139 :
Le Donjon qui faisait probablement saillie sur les courtines. De ces courtines il reste les éléments C a et c c'.
Un vestige de l'enceinte du château à l'est, avec, en face du Donjon, la salle défendue par trois archères, dont deux dirigées vers l'intérieur de la Cour.
Au sud, le front de la 2e enceinte avec l'ouvrage C.

Deuxième campagne franque du XIIe siècle : Réfections et additions avant et pendant le siège de 1189.
1° Agrandissements, vers l'ouest, des courtines a b, b' c.
2° Création de logements sur la Cour, ce qui amène : l'exhaussement de la Cour, l'enfouissement de la salle basse du Donjon, et la création dans la salle haute d'une porte ouvrant sur la nouvelle Cour. Les deux archères ou baies sur l'intérieur de la Cour sont alors rendues inutiles.
3e Création de la Porte B, de la tour 5, et de la première enceinte du front sud.
4° Remaniement de la Porte C.
5° Probablement à cette époque, plutôt qu'au XIIIe siècle, installation d'ouvrages dans la Basse-Cour.

Au cours de la première occupation musulmane (1190-1240) : Divers travaux (ouvrage E et ouvrage de la pointe nord) et réfection, au front sud du château, de la première enceinte (tour 6 et talus).

Deuxième époque franque, 1240-1268 :
Probablement après 1260 : La grande salle F du château ; Hors de la forteresse, à l'extrémité du plateau, le château neuf.

Occupation musulmane après 1268 :
Inscription et emblème de Beibars à la Porte B.
Réfections du front est de la Basse-Cour.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes — LE CHATEAU DE BEAUFORT

1. Guy Lestrange. Palestine under the Moslems, 1890, p. 534 (Description de la Syrie et de la Terre Sainte de 650 à 1500, traduite des géographes arabes du moyen âge) :
Shakîf Arnûn. « Château formidable au sommet d'une montagne près de Banyas, dans le territoire de Damas, entre Damas et la côte. Arnûn est un nom d'homme, franc ou grec » (Yakout, III, 309; l'auteur du Marâsid (vers 1300), II, 119).
— Il est possible qu'Arnoun soit une déformation du nom de Renaud de Sagette. Cette hypothèse est formulée dans Histoire des Croisades, Documents arméniens, t. II, Introd.
« Shakîf Arnûn, écrit Dimashki, est une forteresse imprenable qui a été prise par le sultan Baibars aux Francs ! Elle a un grand territoire et le Litani coule au pied de la colline où elle s'élève » (Dim., 211).
« Shakîf Arnûn est entre Damas et la côte, non loin de Banyas. Arnûn est un nom d'homme. C'est une forteresse très puissante. Une partie de la forteresse consiste en cavernes creusées dans le roc, et une autre partie est construite sur le roc. » (Aboulféda, I, 245).

2. D'après Ibn Chaddad Halabi, manuscrit latin de Leyde, 1466, p. 225 (renseignement fourni par M. Claude Cahen), et d'après Ibn Fûrat, traduction Jourdain, Bibliothèque Nationale, manuscrit arabe 1596, p. 31-34.
— Voir Reinaud, Extraits des chroniques arabes, dans Michaud, Bibliothèque des Croisades, (1829), t. IV, p. 440.
— Van Berchem, Notes sur les Croisades, dans Journal asiatique, 1902, p. 439.
— Rey, Architecture militaire des Croisés - Bnf.
Chihab al din fut atabek de Damas de 1135 à 1139.

3. Les Hospitaliers furent-ils quelque temps commis à la garde de Beaufort ? Une bulle d'Eugène III, en 1153, confirmant au grand maître de l'Ordre la possession de Beaufort permet de le supposer ; mais peut-être ne s'agit-il que d'un domaine territorial au voisinage de la Forteresse ? (Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 167, n° 217; 1153, 29 janvier). Le Pape Eugène III confirme à Raymond du Puy, grand maître de l'Hôpital, les privilèges accordés aux Hospitaliers par ses prédécesseurs et les donations qui leur ont été faites en Terre Sainte, et notamment la possession de Beaufort : « ... quaecumque ... per tue prudentie vigilantiam acquisita, seu a quibusdam viris oblata sunt... tam tibi quam successoribus tuis et fratribus ... quieta semper et integra conservari precipimus. In quibus hec propriis duximus exprimenda vocabulis : in partibus scilicet Orientis Becciafaba cum omnibus pertinentiis suis, Belforte, castellum Bovonis, Ramora, Giaffa, Mirabel... »
En 1167 (ibidem, pages 254-255, n° 371) Baudoin de Mirabel vend à Gilbert d'Assailly, grand maître de l'Hôpital, le casal Sainte Marie, proche de Beaufort : « ... casale quod appellatur S. Marie, contiguum territorio Bellifortis ... »

4. Renaud épousa Agnès de Courtenay, fille de Joscelin II, comte d'Edesse. Elle avait épousé auparavant Amaury, futur roi de Jérusalem, mais la conduite de cette princesse était si décriée qu'Amaury dut la répudier pour obtenir la couronne. Agnès épousa ensuite Hugues d'ibelin, dont elle était veuve quand elle se remaria avec Renaud, qui se sépara d'elle à l'amiable (Guillaume de Tyr, Historiens Occidentaux des Croisades, II, p. 890). Agnès avait eu de son mariage avec Amaury, Baudoin IV le Lépreux qui était donc le beau-fils de Renaud de Sagette.

5. La possession de Beaufort était si importante que, dans le Livre des Assises de Jérusalem rédigé par Jean d'Ibelin vers 1256, le seigneur de Sagette porte en même temps le titre de seigneur de Beaufort (Histoire des Croisades, Assises de Jérusalem, t. I, p. 421, Livre de Jean d'ibelin, CCLXX) :
Le seignor de Seete et de Biaufort a court et coins et justice.
Et à Seete a court de borgesie et justise.
Et à Biaufort a court de borgesie et justise.
P. 422, CCLXXI : La baronie de Seete, de qui Biaufort et Cesaire et Bessan sont, deit C chevaliers ; la devise :
De Seete et de Biaufort, XL chevaliers....

6. Abû Chama, Deux Jardins, IV, p. 198-203.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, I, p. 636-637.
— Maqrizi, Revue de l'Orient latin, t. VIII, 1900-1901, p. 532.
— Guillaume de Tyr, XXI, c. 29, p. 1053-1057.
— Ernoul, p. 49-50.
7. P. 1056-1057 : « Qui fluvium transierunt, vitae et saluti consulentes, ex maxima parte municipium proximum, cui nomen Belfort, se contulerunt ; alii flumen transeuntes et ulteriorein ripam secuti, versus Sidonem euntes, confusi praelii aestum periculosum declinaverunt. Quibus cum dominus Rainaldus Sidoniensis cum suis, qui ad exercitum festinabat, occurreret, intellecto quod acciderat infortunio, eis etiam monentibus, Sidonem reversus est : quod factum, illa die, multiplex damnum creditur intulisse. Verisimile est enim quod si in castrum suum continuato itinere se recepisset, cooperantibus oppidanis, et rusticis locorum peritis, multos eripuisset hostibus, qui nocte illa in cavernis, in rupibus latentes, sequenti mane discurrentibus et cuncta perlustrantibus inimicis, inventi, capti, vinculis mancipati sunt. »

(8) Ernoul, p. 56. Dans les années qui suivent on voit Renaud de Sagette prendre part, au début d'octobre 1183, à une bataille contre Saladin, près de la fontaine de Tubanie (René Grousset, II, p. 723-726).
Il joua à cette époque un rôle important dans les affaires du royaume. Opposé à Guy de Lusignan, il fut l'un de ceux qui décidèrent Baudoin IV mourant à retirer à ce seigneur la baylie du royaume. (René Grousset, II, p. 730).
Il avait l'âme d'un négociateur : Guy de Lusignan ayant obtenu la couronne contre Raymond III de Tripoli et s'étant brouillé avec lui, il fallait à tout prix rapprocher les deux princes pour la sauvegarde du royaume chrétien. En mai 1187, il alla avec Balian d'Ibelin trouver à Tibériade le comte de Tripoli pour obtenir de lui un rapprochement avec le roi et lui faire abandonner l'alliance qu'il avait conclue avec Saladin (René Grousset, II, p. 786). Après le désastre de Hattin, les chefs francs qui avaient échappé à la tuerie ou à la captivité s'étaient réfugiés à Tripoli et à Tyr. Les habitants de Tyr étaient entrés par l'intermédiaire de Renaud de Sagette, en pourparlers avec Saladin, pour une capitulation, quand l'énergique Conrad de Montferrat entra dans la ville, décidé à la défendre coûte que coûte. Renaud de Sagette dut s'enfuir de nuit à Tripoli (René Grousset, III, p. 4).
9. Beha ed din, Vie du sultan Youssof, III, p. 121-122, 129-132, 151.
— Abû Chama, Deux Jardins, IV, 395-400, et 441.
— Ibn al Athir, Kamel Altewaryk, I, p. 738-739.
— Kamal ad din, Histoire d'Alep, dans Revue de l'Orient latin, t. IV (1896), p. 191-193.
— Aboulféda, Revue de l'Orient latin, t. I, p. 61.
10. Beha ed din.
11. Ibn al Athir.
12. Conrad de Montferrat.
13. Abu Chama, Récit d'Ibn Chaddad.
14. Ibn al Athir.
15. Abû Chama écrit : « Renaud se mit aussitôt à l'œuvre ; il acheva les travaux de sa forteresse, sans perdre de temps il en répara les brèches, compléta ses approvisionnements de blé et prit toutes ses dispositions... il achetait des vivres dans notre propre camp... »
16. Beha ed din.
17. Abû Chama.
18. René Grousset, tome III, pages 20-21.
19. Esloire de Eracles, I. XXVI, c. 9 ; Historiens occidentaux des Croisades, II, p. 187 ; « Et Salahadin o tous les autres, s'en alla au siège de Beaufort, un chastel de Renaut, le seignor de Saete ; si le refist moult destreindre d'engins et d'assaut. Il avint ensi que a l'ore que Salahadin vint devant Beaufort que Renaut le seignor estoit dedens. Dont Salahadin le manda que il venist parler à lui, et li envoia sa fiance par une corgée que il tenoit en sa mein, et une toaillete de ceinture et un anel de son doi. Renaut vint à lui sur cele fiance, et quant il fu devant lui, il li dist que il li rendist le chastel. Renaut de Saete li respondi que il ne l'en rendreit point, ne rendre ne li poeit ne deveit ; car li chasteauz n'estoit mie suenz, ains estoit de la crestienté. Salahadin le fist lors prendre, et pendre par l'un des bras et l'autre bras fist lier à un arbre. Il n'en fist onques semblant de rendre le chastel, ne cil dou chastel ne mostrèrent semblant que il lor en chausisf rienz, ainz faisoient semblant de traire à lui (de tirer sur lui) ; car einsi le lor avoit il comandé au partir que il fist d'eauz. Quant Salahadin vit ce, si le fist metre en gros fers, et l'envoia à Damas en prison. »

Un manuscrit de la Bibliothèque de Lyon (coté D, dans Historiens occidentaux des Croisades, II, page III) donne des détails complémentaires : Saladin, dans son entrevue avec Renaud, n'ayant pu le séduire par des présents l'avait laissé s'en aller pour rentrer dans son château. Mais à ce moment Renaud fut trahi par « un écrivain de Biaufort » sans doute son secrétaire indigène : « un escrivain de Biaufort qui estoit home de Renaut, qui avoit non Belhes, vint à Salahadin, si li dist por quei il aveit laissié aler le seignor de Seete ? Salahadin dist que il estoit venus à sa fiance et il ne li voleit mie fauser la fiance qui il li aveit donée. Belheis li dist : « Se il entre au chastel, vous ne l'aures jamais. » Saladin lui donna alors une troupe pour courir après Renaud et cette troupe le ramena au sultan qui le fit torturer sous les murs de la forteresse : « Là où il estoit au martire, crioit il : « Tenes vos bien, ne faites por moi nul mauves plait. Gardes le chastel à heus de la Crestienté. » (Voyer René Grousset, tome II, pages 833-834.)

20. Beha ed din, III, page 151 : « Les Francs qui formaient la garnison d'esh Shaqif ... demandèrent à capituler. Il y eut plusieurs conférences au sujet des articles du traité ; mais comme ils savaient que leur seigneur subissait un châtiment très sévère, ils consentirent à livrer la place pourvu qu'il fût mis en liberté ... »
— Estoire de Eractes : « Li chasteau, Safet et Beaufort, ne se porent plus tenir come cil à cui toutes manières de viandes estoient dou tout faillies ... si se rendirent sauves lor vies ; et cil de Beaufort délivrèrent Renaut lor seignor de prison ... »

21. Ambroise, L'Estoire de la guerre sainte, edition G. Paris, 1897 (Collections des Documents inédits) vers 8712-8713.
22. Beha ed din, p. 283-284.
23. Voir R. Grousset, tome III, page 88.
24. Ernoul, p. 293. — L'Estoire de Eracles, p. III.
25. Balian, comme on le verra plus loin, reçut en 1229 du sultan Malek al Kamel, la seconde moitié du territoire de Saïda.
26. Arnoldi Chronica Slavorum, editions Pertz, 1868 (Scriptores rerum ad usum scolarum), p. 200.
27. Arnold de Lubeck, p. 205-208. — L'Estoire de Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, II, p. 221.
28. Abu Chama, Deux Jardins, V, p. 162-165.
— Voir aussi Eracles, p. 324, qui donne moins de détails.
— Du Cange, Rey, Les Familles d'Outremer, (1879), p. 434.
— Cf. R. Grousset, III, p. 205.
29. René Grousset, t. III, p. 222, 224, 226, 235, 237.
30. Lettres de Jacques de Vitiy, publication par Röhricht, dans Zeitschrift für Kirchengeschichte, tome XVI, p. 74, lettre VI, de mars 1220, rapportant des faits de 1219. S'il est exact que Saphet avait été détruit de fond en combles, il n'en est pas de même pour Beaufort et pour Banyas dont il reste des vestiges importants du XIIe siècle.
31. Eracles, p. 346. « Quant li baillis sot que li Crestien estoient entor le chastel, il fist dire que l'en feist venir Balian, le seignor de Saete. Quant il fu venus devant la porte, li baillis li manda dire que à lui rendroit il soi et le chastel, car il le tenoit à seignor come celui cui ses ancestres et son lignage estoient homes de lui et des suens. »
Curieux témoignage, observe René Grousset (III, p. 228) de la courtoisie régnant entre barons syriens et émirs ayyubides qui, malgré tant de luttes, se reconnaissaient compatriotes, tant une cohabitation de plus d'un siècle avait créé de liens entre eux.
32. Voir plus haut.
33. Voir plus loin.
34. Les Gestes des Chiprois, p. 684, ajoutent que Balian fut particulièrement chargé de la défense de Tyr. Sur l'attitude de Balian vis-à-vis de l'empereur, voir aussi Du Cange, Rey, Les Familles d'Outremer, p. 435 et R. Grousset, III, p. 325, n° 2.
35. L'Esloire de Eracles, p. 384-385.
36. R. Grousset, III, p. 333-334.
37. R. Grousset, III, p. 351-353.
38. Gestes des Chiprois, p. 727.
— L'Estoire de Eracles, p. 418.
— Ibn Chaddad Halabi, Barq, ms. p. 221.
— Ibn Fûrat, traduction Jourdain, p. 12.
— Voyez R. Grousset, III, p. 387.
39. Cette rétrocession aux Francs fut confirmée l'année suivante (28 avril 1241) par le sultan d'Egypte.
— Voir R. Grousset, III, p. 393-394.
40. Ibn Fûrat, traduction Jourdain, Bibliothèque Nationale, ms. arabe 1596, p. 31-34.
— Continuateur de Guillaume de Tyr, XXXII, Historiens occidentaux des Croisades, II, p. 551-552 : « Li soudanz manda tantost ses enginz à Damas ; et quant il furent là venu, il les fist drecier vigoureusement entour le chastel et commandèrent à assaillir de toutes partz, et li engin à giter grosses pierrez et menues. »
41. Balian ou son fils, car Balian mourut vers ce temps. R. Grousset (III p. 388 note 2) constate que Philippe de Novare (Gestes des Chiprois, chapitre 217, Histoire des Croisades, Documuments arméniens t. II, p. 727) signale la mort de Balian en 1239, mais comme il ne mentionne ce décès qu'après avoir parlé de la remise de Beaufort aux Francs, il est possible que Balian rentra dans son château peu avant sa mort qui n'aurait donc eu lieu qu'en 1240.
Selon les Gestes des Chiprois, p. 741, le successeur de Balian fut son fils Gilles qui mourut en 1247 et auquel succéda son fils Julien. Mais selon les Lignages d'Outremer, Histoire des Croisades, Lois, t. II, p. 456, Balian aurait eu deux fils, Gilles et Julien, et Gilles, étant mort avant lui, c'est Julien qui lui aurait succédé. Voir aussi Du Cange, Rey, Les Familles d'Outremer, 1879, p. 436-437.
42. Continuateur de Guillaume de Tyr, p. 552 : « Quant li soudanz out einsint fait, il randi le chastel au seigneur de Saiete et li sirez le fist bien garnir de genz, d'armes et de viandes et de quant que mestierz fu. »
43. Matthieu Paris, Chronique, editions Luard, t. VI, p. 196.
44. Estoire de Eracles, XXXIV, 3, Historiens occidentaux des Croisades, II, p. 445 : « En ce point vendit Juliens Sajette et Biaufort au Temple dont grant haine sordi puis entre le roi d'Ermenie et le Temple. » Julien avait épousé, vers 1252, Euphémie, fille du roi d'Arménie, Héthoum Ier, dont une autre fille avait épousé le Prince d'Antioche, Bohémond VI. Le roi d'Arménie fut fort aigri contre son gendre d'avoir abandonné son héritage et accusa le Temple de lui avoir prêté d'importantes sommes d'argent à un taux usuraire et de l'avoir poussé à la ruine.
45. Gestes des Chiprois, p. 752.
— Annales de Gerre Sainte, dans Archives de l'Orient latin (1884), II B, p. 449.
— R. Grousset, III, p. 594 et suivantes et 639.
— En même temps il vendait ses casaux du territoire du Shouf, au nord de sa baronnie, aux Chevaliers Teutoniques ; ces ventes furent faites en 1257 et 1261.
— Voir Strehlke, Tabulae ordinis Teutonici, Berlin, 1879, n° 108-118.
46. Hayton, Flor des estoires..., I. II, c. 24; Documements Arméniens, II, p. 174 : « Guiboga lequel Haloou avoit laissé avec X mille Tartars au roiaume de Surie et es parties de Palestine tint la terre en pais et en repos. Et moult amoit et honoroit les Crestiens. »
47. Hayton, Flor des Estoires ; Historiens des Croisades, Documuments arméniens, II, p. 174.
— Gestes des Chiprois, p. 752.
48. Julien se fit alors Templier. Plus tard, il passa dans l'Ordre de la Trinité ; il mourut, frère de cet Ordre, en 1275 (L'Estoire de Eracles, p. 467).
49. Ibn Fûrat, traduction Jourdain, p. 31-34.
50. L'Estoire de Eracles, L. XXXIV, c. 3.
— Historiens occidentaux des Croisades, II, p. 445.
— Gestes des Chiprois, tome 305-307, p. 752-753.
51. Eracles, p. 456.
— Gestes des Chiprois, II, p. 771.
— Marino Sanuto, L. III, pars XII, c. 9, dans Bongars, Gesta Dei per Erancos, II, p. 223.
— Table chronologique de Hethoum, Documents arméniens, I, p. 487.
— Maqrizi, Histoire des sultans mamlouks, traductions Quatremère, I, 2e part., page 51.
— Ibn Shaddad Halabi, Géographie historique, ms. arabe de Leyde, n° 1466, p. 225.
— Ibn. Fûrat, traduction Jourdain, p. 34.
— Reinaud, Extraits des chroniques arabes, dans Michaud, Bibliothèque des Croisades, t. IV, p. 504 (abrégé de la vie de Beibars).
52. Trois ans plus tard, en 1271, ce même émir était nommé gouverneur du Crac des Chevaliers (Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, page 136).

53. En 1936 et 1937, le général Huntziger m'a accordé une équipe militaire pour pratiquer des déblaiements à Beaufort. Les travaux effectués suivant les indications de M. Pierre Coupel ont été dirigés par le Chef de Bataillon G. Bigeard, commandant le Ier Bataillon de chasseurs libanais, qui m'a rendu tant de services dans mes recherches en Syrie méridionale. Les déblaiements ont permis de retrouver notamment l'entrée de la Basse Cour, et de dégager les accès des Portes B et C.
54. On a retrouvé là une pierre ornée d'une marque de tâcheron franque.
55. Paul Deschamps, l'Approvisionnement de l'eau..., dans Revue de l'Art, tome LXII, décembre 1932, pages 163 à 170.
56. Le décor de cet arc à bossages, taillés suivant la forme des claveaux, est à rapprocher de celui de la poterne ouvrant sur le grand fossé du château de Saône.
57. Cet arc de décharge est analogue à ceux de la porte du Donjon de Giblet et de deux portes de Saône, mais les claveaux sont ici taillés avec plus de soin.


BIBLIOGRAPHIE
— Rey, Architecture militaire des Croisés, .... (1871), p. 127-132, Plan XIII.
— Victor Guérin, Description de la Palestine, Galilée, II, (1880), p. 533-534.
— Survey of Western Palestine, Manoirs, vol. I, Galilée, (1881), p. 128-133, Plan.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Notes spéciales

18. — Siège de Saint-Jean-d'Acre par Guy de Lusignan. Tome III, page 18 à 23
La Croisade ou plutôt l'invasion allemande s'était volatilisée. La Croisade franco-anglaise s'attardait pour des mois encore aux escales de Sicile. Les Francs de Syrie, renforcés de petits groupes de Croisés divers, commencèrent seuls, en attendant, la reconquête du littoral. Le regroupement des Franco-Syriens fut en apparence aidé, compliqué en réalité par la mise en liberté de Guy de Lusignan. Il y avait longtemps que Saladin avait promis sa liberté à l'ex-roi de Jérusalem. Cette promesse datait, on se le rappelle, de la capitulation d'Ascalon qui était en quelque sorte la rançon de Guy. Ascalon une fois tombé, Saladin avait différé l'exécution de sa parole jusqu'après la prise de Jérusalem. A l'été de 1188 la reine Sibylle, à qui il avait permis de se retirer à Tripoli et qui avait toujours entretenu avec lui des relations de haute courtoisie, le fit prier de tenir ses promesses. Toujours chevaleresque, le sultan libéra aussitôt son prisonnier, avec, comme escorte, dix autres captifs, dont son frère, le connétable Amaury de Lusignan, et le grand maître du Temple, et sous promesse que Guy ne porterait jamais plus les armes contre lui. En même temps Saladin, par un geste d'humanité qui lui fait honneur, libérait le vieux marquis Guillaume III de Montferrat qu'il renvoyait à son fils Conrad, à Tyr.

Le poète normand Ambroise qui, comme tous les sujets de l'empire Plantagenet, prend violemment parti pour Guy de Lusignan, fait néanmoins, à propos de la libération de ce dernier par Saladin, une réflexion bien savoureuse : « Saladin, qui était un Sarrasin très sage, savait que le roi Gui était malchanceux et qu'il n'était, à la guerre, ni âpre ni terrible. Il ne tenait pas à le changer et à avoir à craindre un autre roi (1). » Il n'est pas impossible en effet que, devant le danger que lui faisait courir l'énergie de Conrad de Montferrat, Saladin ait cherché à la fois à diviser et à affaiblir les Francs en leur rendant Guy désormais discrédité.

Guy de Lusignan avait promis à Saladin de quitter pour toujours la Syrie, de « passer la mer. » A peine libéré, il se fit relever de son serment par l'autorité ecclésiastique et se dirigea vers Tyr, dans l'espoir d'y prendre le commandement des forces franques. De fait Tyr était la seule place de l'ancien Domaine royal de Jérusalem qui eût échappé à la conquête musulmane. Mais Conrad de Montferrat qui avait sauvé la ville en ferma les portes à l'ex-roi. Refus renouvelé à une seconde tentative de Guy à la fin avril 1189. « Li rois Guis ala jusques à la porte et commença à crier qu'en li ovrist, et li marquis vint à un des créneaus de la tor qui sour la porte estoit, et demanda qui ce estoit qui si hautement commandoit à ouvrir la porte. Et il dist que il estoit le roi Guis et la roine sa feme, qui voloient entrer en sa cité. Le marquis respondi que ele (la cité) n'estoit mie leur, ainz estoit sue (sienne), que Dex (Dieu) li avoit donée et bien la garderoit, si que jamais ne metroient dedens les piés (2). » Cette fin de non-recevoir est exprimé en termes encore plus intéressants dans le Livre des deux Jardins : « Le roi des Francs se dirigea vers Tyr, espérant entrer dans cette ville. Il établit son camp aux portes de la ville et parlementa avec le marquis auquel Tyr obéissait. Mais le marquis répondit au roi : « Je suis le lieutenant des rois d'outre-mer, lesquels ne m'autoriseraient pas à t'abandonner la ville (3). » Texte à retenir, car il montre bien que, dans l'esprit de Conrad et de ses partisans, Hattin avait fait table rase du passé. La monarchie hiérosolymitaine était tombée avec la Terre Sainte; il s'agissait, par la reconquête, de créer un droit nouveau. C'est en ce sens que le marquis de Montferrat déclarait ne tenir Tyr que de lui-même, en attendant que le droit fût défini par les souverains de l'Occident — l'empereur germanique, le roi de France, le roi d'Angleterre, dont on attendait la venue.

Guy de Lusignan, roi sans terre et sans soldats, renié d'ailleurs par la plupart de ses anciens sujets qui le rendaient — avec raison — responsable du désastre, prit alors une résolution dont l'énergie étonne chez ce caractère faible : il décida de reconquérir la seconde ville et le port principal de l'ancien royaume de Jérusalem, Saint-Jean-d'Acre. Entreprise en apparence chimérique, car Saladin qui, depuis la chute d'Acre, y avait fait de longs séjours, avait encore accru les moyens de défense de la place et y avait laissé une importante garnison. Guy, rassemblant devant Tripoli tout ce qu'il put trouver de chevaliers palestiniens dépossédés par la conquête musulmane et de Croisés nouveaux venus — notamment les chevaliers siciliens du roi Guillaume, pour lors inactifs à Tripoli — passa à l'exécution. Vers le 20 août 1189 il partit avec ces contingents pour Saint-Jean-d'Acre.

Ibn al-Atâir nous fait saisir la hardiesse de cette marche des Francs de Tyr sur Acre, quand tout le pays appartenait aux Ayyûbides triomphants. « Les Francs marchèrent vers Acre pour l'assiéger avec toutes leurs forces, cavaliers et fantassins. Sur la route, ils suivirent de très près le bord de la mer, sans la quitter ni dans les plaines, ni sur les rochers, ni dans les défilés, ni dans les campagnes les plus spacieuses. Leurs vaisseaux voguaient sur la même ligne, portant leurs armes, leurs provisions et tout prêts à les aider au moindre accident, ou, en cas d'obstacle insurmontable, à leur permettre de se rembarquer (4). »

Comme le fait remarquer Ambroise, si les forces musulmanes avaient assailli la petite armée franque aux défilés d'Iskanderûna, l'ancien Scandelion, ou de Naqûra, qu'elle atteignit vers le 22 août, rien n'aurait pu les empêcher de la mettre en pièces (5).

Saladin était à ce moment occupé à assiéger le château de Beaufort (Shaqîf Arnûn) où, comme on l'a vu au tome précédent, Renaud de Sidon avait su, à force de ruse, prolonger jusque-là la résistance (6). Quand il apprit que Guy de Lusignan s'était mis en marche de Tyr vers Acre, il crut à une feinte pour dégager Beaufort. Lorsqu'il se ravisa, les Francs approchant d'Acre (leur avant-garde était le 26 août à al-Zib), il était trop tard. Il ne put qu'appeler à lui les contingents musulmans de la Galilée et n'arriva à al-Kharrûba (7), à 16 kilomètres au sud-est d'Acre, que le 29 août, quand les Francs venaient déjà de prendre position devant la ville (8). Quant aux assertions d'Ibn al-Afàir, que le sultan aurait voulu écraser les Francs pendant leur marche de Tyr à Acre, mais que ses émirs l'en empêchèrent, il ne faut voir là qu'une explication après coup pour justifier Saladin de sa faute stratégique en rejetant celle-ci sur l'indiscipline de ses vassaux (9). Il est certain, du reste, que l'armée aiyûbide, armée féodale, formée de contingents temporaires, était un instrument fort défectueux, sans aucune comparaison avec ce que sera, un siècle plus tard, l'armée de métier des sultans mamelûks. Autant elle avait montré d'enthousiasme en 1187, autant elle se sentait maintenant lasse de faire campagne. Or la Troisième Croisade qui, avec le siège d'Acre, commençait à l'heure où la conquête de la Syrie franque n'était pas encore achevée, allait imposer à ces contingents féodaux cinq ans de guerre ininterrompue. Aussi le moral des troupes ayyûbides, déjà assez peu élevé en 1189, deviendra de plus en plus mauvais jusqu'aux menaces de mutinerie de 1192, et c'est là un facteur qui ne contribuera pas médiocrement au succès de la Troisième Croisade.

Guy de Lusignan, en arrivant devant Acre, avait, non sans hardiesse, établi son camp à moins d'un kilomètre à, l'est de la ville, sur la colline dite le Toron de Saint-Nicolas, le Tell al- Musallabin ou Tell al-MasIaba des écrivains arabes, l'actuel Tell al-Fukhâr (10). « Ce fu merveilles que il ala asseger Acre à si po de gent corne il avoit. » Sa petite armée était en effet quatre fois moins nombreuse que la garnison qu'elle prétendait réduire. De plus, Saladin, accouru avec les troupes de la Galilée, venait, deux jours après (29 août H89), prendre position dans le dos des Francs, sa droite appuyée sur la colline d'al-'Ayâdiya et le Tell Berwé, son centre à Tell Keîsân et sa gauche occupant Tell Da'wuq et touchant au fleuve d'Acre ou Nahr al-Na'mein, de sorte que, vers l'est, le sud-est et le sud, les assiégeants se trouvaient à leur tour comme assiégés (11).
Mais l'arrivée des Croisés d'Occident allait bientôt atténuer les dangers de cette situation.

1. Ambroise, v. 2615-2619.
2. Eracles, II, 124; ERNOUR, p. 256-257.
3. Deux Jardins, I, p. 400.
4. Kâmil al-tewârikh, II, p. 5.
5. Amboise, éditions Paris, p. 364.
6. Cf. tome II, pages 832-834.
7. C'est le « Mont du Caroubier » des Occidentaux. Cf. ROHRICHT, Archives de l'Orient latin, tome II, chapitre I, page 387. 8. Beha al-Din, ap, Deux Jardins tome I, pages 406-407.
9. Kamal al Tewarikh, tome II, pages 6-7.
10. Sur l'identification Tell al-Fukhâr-Toron de Saint-Nicolas et la position de cette butte. Cette butte, haute de 30 mètres, longue de 600, large de 300, est à 800 mètres de la ville médiévale, à 1500 de la ville actuelle.
Voyez REY, Colonies franques, pages 451-452 et GUERIN, Galilée, tome I, pages 515.


18. — TOPOGRAPHIE DE LA VILLE D'ACRE
La ville d'Acre devenue au treizième siècle capitale du royaume latin, passait, alors, pour la première place de guerre de la Terre-Sainte.

C'était, en même temps, le grand entrepôt commercial de cette partie du bassin de la Méditerranée. A côté des Vénitiens, des Pisans et des Génois, les marchands des autres grandes villes maritimes, comme Marseille, Montpellier, Ancône et Barcelone, y possédaient des comptoirs approvisionnés des produits de l'Orient par les négociants arabes de Mossoul, de Damas et d'Alexandrie. On rencontrait dans ses rues de nombreux étrangers de toutes conditions et on y entendait parler les langues et les idiomes les plus divers.

Burchard de Mont-Sion, qui visita Acre, en 1284, décrit ainsi le site et l'aspect de cette ville : « Accon autem civitas munita est muris, antemuralibus, turribus et fossatis et barbacanis fortissimis, triangulam habens formam, ut clypeus, cujus duae partes junguntur mari magno. Tertia pars campum respicit (3). »

Malheureusement, il ne reste presque plus rien de ces murailles célèbres, en avant desquelles se voyaient, près de l'église Saint-Nicolas « extra muros », les deux cimetières de la ville : celui de Saint-Michel et celui de Saint-Nicolas.

Un cimetière arabe G qui se trouve à 900 mètres environ à l'est de la ville moderne a remplacé ici, comme à Jérusalem, le cimetière latin du moyen âge et indique la position de ce lieu de sépulture, qui s'étendait entre les ouvrages établis en avant de la tour Neuve du roi Henri et le Tell-el-Foucar, nommé, au moyen âge, le Toron, seul tertre existant à l'est d'Acre et que nous trouvons signalé en ces termes, par le continuateur de Guillaume de Tyr, dans sa relation du siège de cette ville par le roi Guy de Lusignan : « Quant li rois Guis vint devant Acre si se herberja sus un toron qui devant Acre estoit sor le cimetière de Saint-Nicolas (4). »

Les récits des chroniqueurs et des pèlerins qui visitèrent Acre à cette époque nous apprennent que les courtils ou jardins de la ville s'étendaient, de ce côté, jusqu'au Belus (Nahar Kourdaneh), qui alors, comme de nos jours, faisait tourner plusieurs moulins (5).

Malheureusement, comme je l'ai dit plus haut, l'église Saint-Nicolas-du-Cimetière (6) ayant complètement disparu (7) et les murs d'Acre n'ayant laissé presque aucun vestige de ce côté, les seuls jalons qui nous restent pour reconstituer cette partie des abords de la ville sont : la jetée orientale du port, une dépression A qui paraît être l'ancien fossé creusé au pied des murs, et le Tell-el-Foucar, sur lequel s'élevaient alors les fourches patibulaires d'où lui était venu le nom de mons suspensornm (8), sous lequel nous le trouvons désigné dans des documents contemporains.

Les Templiers possédaient plusieurs pièces de terre de ce côté, notamment un jardin situé entre le cimetière Saint-Nicolas et ce tertre (9).

Grâce aux traces des anciens fossés, j'ai pu établir d'une façon régulière la mesure géométrale de la superficie de la ville au moyen âge.

Acre mesurait environ 1,700 mètres de longueur maxima, c'est-à dire parallèlement à la mer, et un peu plus de 1,000 dans sa plus grande largeur de la mer à la tour angulaire (tour neuve du Roi Henri).

Elle était divisée en deux : la cité proprement dite et le quartier de Montmusart, formant la partie nord de la ville.

Nous ne possédons, malheureusement, que peu de renseignements contemporains sur la topographie d'Acre, et ce n'est guère que par les iconographies que nous avons une idée approximative des divers quartiers de la ville.

Les seuls plans modernes de cette ville et de ses environs sont :
1° Celui qui fait partie des archives de l'expédition d'Egypte;

2° celui du colonel Paultre, enfin celui des fortifications modernes, relevé en 1840 par le commandant du génie Burton.

Dans les deux premiers de ces documents on trouve, exactement tracés, les vestiges du grand fossé couvrant au nord et au nord-est le quartier ou bourg de Montmusart.

Le plan de Paultre indique un certain nombre d'arrasements de murailles, pour la plupart disparus aujourd'hui, mais dont j'ai pu relever moi-même quelques traces au mois de janvier 1860.

On voyait alors en B, à l'extrémité ouest du fossé, là où il aboutit au rivage, les fondations d'une énorme tour ronde. De ce point, jusqu'aux glacis de la place, on reconnaît encore sans peine les traces du mur qui bordait la ville du côté de la mer.

Au moment du siège de Saint-Jean-d'Acre par Bonaparte, outre la tour ronde angulaire dont je viens de parler et qui est désignée dans le plan sous le nom de tour du Diable, on voyait encore la base d'une autre tour vers le point C, ainsi que l'arrasement du rempart de la face nord-est de Montmusart.

Les traces de la muraille qui, au moyen âge, séparait ce quartier de la ville proprement dite, sont indiquées sur une longueur assez notable par Paultre, et la ligne qu'elles formaient passait près du pied du glacis des fortifications d'Acre.

Les travaux du siège de 1799 et de celui entrepris par Ibraïm-Pacha en 1832, ainsi que la construction des nouveaux ouvrages d'Acre en 1837, ont fait disparaître la plupart de ces vestiges du moyen âge, A ce titre, le plan du colonel Paultre est doublement précieux.

Nous savons par les documents officiels de la campagne de Syrie que les travaux de siège de l'armée républicaine eurent pour point de départ, le 20 mars 1799, les fossés est et nord-est de l'ancienne ville.

A la suite du tremblement de terre de 1199, les murailes d'Acre furent en grande partie reconstruites (10).

Voici comment Wilbrand d'Oldenbourg parle de ces ouvrages et décrit la ville d'Acre :
« Hec est civitas bona et fortis, in littore maris sita, ita ut, dum ipsa in dispositione sit quadrangula. duo ejus latera angulum constituentia a mari cingantur et muniantur; reliqua duo latera fossa bona et larga et profunda funditus murata et duplici muro turrito pulchro ordine coronantur, eomodo, ut prior murus suis cum turribus ipsam matrem non excedentibus a secundo et interiore muro, cujus turres altie sunt et validissimae, prospiciatur, et custodiatur (11). »

De ce passage nous devons conclure que ces murailles, élevées en même temps que celles de Tyr, du Château-Pèlerin et de Tortose, devaient présenter la plus grande analogie avec celles de ces forteresses.

De toutes les iconographies des villes de la Terre-Sainte qui nous ont été laissées par le moyen âge, celles d'Acre paraissent, de beaucoup, se rapprocher le plus de la vérité, tant pour la position relative des édifices, si nous en jugeons par ceux dont les restes fixent, pour nous, d'une manière indiscutable, les emplacements, que pour le tracé général des murailles de la ville et des tours qui les défendaient.

Les voies figurées dans ces iconographies n'indiquent, à coup sûr, que les grandes artères circonscrivant les divers quartiers de la ville. Quant aux nombreuses rues sillonnant Acre en tout sens, nous connaissons les noms d'un certain nombre d'entre elles, mais sans pouvoir en préciser l'emplacement.

Les iconographies d'Acre que nous possédons sont au nombre de quatre.

La première a été publiée par Bongars et reproduite sous forme de plan historique par d'Anville.

Deux autres, dont je me suis servi, sont tirées, la première d'un manuscrit de la bibliothèque du Vatican (12), la seconde du n° 3939 du fonds latin des manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris.

Ces trois documents sont presque identiques et ne présentent que de légères variantes permettant plutôt de les compléter les uns par les autres.

Quant à la quatrième, qui se trouve à la Bibliothèque du Musée Britannique, elle a été publiée par Jomard (Monuments de la géographie, pl. 5).

Ce dernier document diffère assez des précédents et parait loin de présenter les mêmes garanties d'exactitude.

La forme donnée à la ville d'Acre par les trois premières répond parfaitement aux descriptions de Burchard de Mont Sion et de Wilbrand d'Oldenbourg.

La double muraille garnie de tours qui couvrait Acre à l'est et au nord-est s'y trouve représentée avec l'indication des noms de plusieurs tours et de ceux des principales portes s'ouvrant, tant dans les remparts proprement dits, que dans le mur séparant la cité d'Acre du quartier de Montmusart.

Nous savons que les murs d'Acre étaient flanqués de grosses tours, généralement barrelongues ; qu'ils formaient, dit Wilbrand d'Oldenbourg, deux lignes de défense et qu'en avant de la première, commandée par la seconde, régnait un large et profond fossé dont il subsiste encore des traces très reconnaissables.

Il y avait alors des règles et des formules pour l'architecture militaire comme il en existait pour l'architecture religieuse et civile. Ainsi, en prenant pour point de comparaison les défenses de Tortose et du Château-Pèlerin et en reportant sur le terrain les dispositions indiquées par les iconographies, nous serons amené à conclure que si le tracé des murailles d'Acre présentait, une analogie frappante avec celui des remparts du château de Tortose, il y a tout lieu de penser que, par leurs proportions, les tours d'Acre devaient se rapprocher plutôt de celles du Château-Pèlerin et par leur forme de celle de Césarée, mais en étant plus saillantes sur les courtines.

Ghillebert de Lannoy qui visita les ruines d'Acre, au commencement du quinzième siècle, vit encore les grands talus, en maçonnerie, régnant à la base de ces murs et de ces tours.

La face orientale des remparts d'Acre formait un front oblique s'étendant de la mer à la tour ronde dite tour neuve du roi Henri pour l'avant-mur, et pour la seconde ligne à la tour Maudite, placée à l'angle nord-est de ce second rempart. Chacune de ces muailles était flanquée de cinq tours, en comptant les deux ouvrages que je viens de nommer.

Si, comme tout donne à le penser, la légère dépression A indique l'ancien fossé, et que l'on trace, d'après les arrasements figurés dans le plan du colonel Paultre, la muraille qui séparait la cité d'Acre du quartier de Montmusart, on aura, par l'intersection des lignes ponctuées, la position des tours Maudite et du roi Henri, la première à 520 mètres de la mer et la seconde à 600 mètres environ, si nous adoptons la distance de 40 mètres comme celle séparant les deux murailles. A Tortose, au Krak-des-Chevaliers et au Château-Pèlerin, la distance qui séparait les deux enceintes sur les points vulnérables n'excédant jamais ce chiffre.

Voici les noms qui nous sont parvenus des tours flanquant chacun de ces remparts. A l'angle nord du premier mur se voyaient:
La tour neuve du roi Henri, puis La tour Saint- Nicolas, puis La tour des Bouchers, enfin La tour du Pont dite aussi tour du Légat (13).

Quant à la cinquième, bâtie dans la mer à une certaine distance du rivage et où se terminait le rempart, son nom nous est encore inconnu.

Entre ces tours principales il devait exister des saillants secondaires et d'une moindre importance, à en juger, du moins, par le passage suivant extrait d'une des chartes du cartulaire de l'ordre Teutonique : « Et aliam parvam turrem in cantone murorum civitatis a parte orientali (14). »

Or le grand espace séparant les cinq tours dont je viens de parler, et qui aurait été en moyenne de 140 mètres d'axe en axe, donne beaucoup de fondement à cette conjecture.

Pour la seconde muraille, l'iconographie de la Bibliothèque du Vatican, que je reproduis ici, nomme tour des Génois les deux saillants les plus rapprochés de la mer.

La troiième tour n'a pas de nom, et la quatrième, qui précède la tour Maudite est appelée tour des Pèlerins.

Nous savons qu'à Acre, comme au château de Tortose, de vastes magasins voûtés, formant place d'armes, étaient adossés aux remparts de la ville (15).

Les portes et poternes s'ouvrant dans cette partie des murs d'Acre étaient celles du l'ont ou du Légat, ainsi que celles de Saint-Nicolas ou de Saint-Thomas. Cette dernière, qui semble n'avoir été qu'une simple poterne, paraît avoir tiré son nom d'un couvent des frères de Saint-Thomas qui était contigu à l'hôpital Notre-Dame des Allemands.

D'après Sanudo, une porte était percée dans la courtine de la seconde enceinte près de la tour Maudite et en avait pris le nom.

Comme à Tortose et au Château-Pèlerin, ces portes paraissent s'être ouvertes dans le flanc ou sous le commandement des ouvrages dont elles portaient le nom.

C'est du moins ce que nous devons conclure du passage suivant, extrait d'une des chartes constituant le cartulaire des chevaliers de l'ordre Teutonique : « Concedo... turrem, quae est super portam Acconis quse porta appelatur porta Sancti Nicholai... porta, quae est sub turre, per quam intratur et exitur, de villa (16). »

Ces ouvrages devaient donc présenter une très grande analogie avec la tour-porte du château de Tortose, dont la saillie sur la courtine est de 17 mètres (17).

Sur les divers points du périmètre des anciennes murailles d'Acre, où se retrouve la trace des fossés, la dépression mesure, aujourd'hui, de 45 à 50 mètres de largeur; mais il faut tenir compte, ici, de la nature du terrain qui, loin d'être de la roche vive, comme à Tortose, est d'une nature sablonneuse, s'éboulant facilement, de telle façon que l'excavation s'est élargie en se comblant.

Comme ce côté de la ville était le plus exposé aux attaques de l'assiégeant, on avait élevé dès l'origine, en avant de la première muraille, des ouvrages avancés tels que des barbacanes et des lices en palis plantées sur des terrassements précédés de fossés et renforcés de tourelles et murailles crénelées, ouvrages analogues à ceux dont j'ai plusieurs fois trouvé des traces aux abords des châteaux que j'ai relevés en Syrie (18).

Nous savons par Marino Sanuto et par Amadi que tous ces ouvrages furent réédifiés en maçonnerie et complétés par des tours d'une défense sérieuse quelques années avant le siège de 1291. Dès le commencement du treizième siècle, on remplaçait déjà, en Europe, nous dit Viollet-le-Duc (19), les lices et les barbacanes de bois par des enceintes extérieures et des barbacanes en maçonnerie.

Sanuto cite notamment une tour que Jeanne d'Alençon, la comtesse de Blois, fit ajouter en 1287 à la barbacane de la porte Saint-Nicolas.

Plusieurs autres ouvrages analogues se voyaient eu avant de cette partie des murs d'Acre et- on y accédait par des ponts, les uns en bois, les autres en maçonnerie, ainsi que nous l'apprend le même auteur.

La grande barbacane de la porte de Laon à Coucy est, je crois, de tous les édifices militaires remontant au treizième siècle parvenus jusqu'à nous, celui qui doit présenter le plus d'analogie avec les barbacanes d'Acre, tant par ses vastes proportions (90 mètres de diamètre) que par les tours qui la défendaient et le viaduc en maçonnerie qui reliait son terre-plein à une poterne s'ouvrant dans les murs de la ville.

J'ai dit plus haut que l'angle nord-est de la première enceinte d'Acre était formé par un grand ouvrage circulaire nommé tour neuve du roi, élevé par Henri II, roi de Chypre et de Jérusalem.

En avant s'étendait une première défense appelée barbacane du roi Hugues, et qui eut à supporter les premières attaques des Musulmans au mois de mai 1291, Sanuto, après avoir décrit les travaux d'approche des Musulmans dirigés contre la barbacane du roi Hugues et celle de Saint-Nicolas (20), dit que le roi Henri de Chypre arriva le 4 mai au secours de la ville assiégée, avec deux cents chevaliers et cinq cents fantassins ; puis il ajoute : "Et octavo die ejusdem mensis destruxerunt (le roi de Chypre et ses chevaliers) sbaralium (sive barbacanum) regis Hugonis, imposueruntque ignem; pontem quoque muro adhaerentem similiter : quia aliquibus videbatur quod haec defendere non valerent (21)."

Il y a donc à conclure de ce passage que la barbacane dite du roi Hugues était en charpente ou tout au moins munie de hourds en bois et que c'était un pont de fust qui la reliait à la tour neuve du roi.

C'est par ce pont que les Musulmans pénétrèrent dans la ville en s'emparant de la tour neuve où commandait le prince de Tyr. « Sarraceni autem XV madii violenter ceperunt turrim rotundam novam Regis quae erat ante turrem Maledictam (22) et intraverunt Sarraceni per dictam turrim novam, toto conatu, usque ad barbacanum, et obtinuerunt ; inde per pontem lapideum, quem fecerant Christiani, ut per eum a magno muro ad barbacanum transirent, civitatem ingressi sunt, diverteruntque; aliqui versus portam Sancti Nicolai, alii versus portam Legati. Tunc christiani fugam capiunt versus mare; et Sarraceni, per scalas libere muros ascendunt, et infra civitatem jam omnia occupant.... »

La panique fut telle, à ce moment, chez les chrétiens, que le grand-maître du Temple, celui des chevaliers Teutoniques et Jean de Grailly ne purent réoccuper les ouvrages dont les Musulmans venaient de se rendre maîtres, et qu'ils furent refoulés dans les rues de la ville par la masse des fuyards. Sanudo raconte ensuite l'entrée des Musulmans dans Acre : « Post haec videntes Turchi quod nulla esset defensio ad portam turris Maledictae in civitatem intrantes, etc. »

Il paraît donc certain que le second mur fut enlevé sans combat et que ce fut par une porte sans défense que les Sarrazins pénétrèrent dans la ville.

Mais il est temps de revenir à la description des autres parties des murailles d'Acre. De la tour neuve du Roi et de la tour Maudite les deux remparts s'infléchissaient à angle droit de l'est à l'ouest jusqu'à la porte Saint-Antoine, qui se trouvait à l'angle sud-est du quartier de Montmusart.

Les iconographies sont toutes d'accord pour n'indiquer que deux tours à chaque rempart sur cette face. Toutes également sont unanimes pour désigner les deux tours de la première enceinte : la première, près la tour Neuve du Roi, sous le nom de tour des Anglais, et la seconde sous le nom de tour des Vénitiens.

L'iconographie vaticane nomme tour du Sang celle des tours du second mur qui est voisine de la tour Maudite.

C'est ce mur qui, se prolongeant directement vers la mer, séparait le quartier de Montmusart de la cité d'Acre.

La porte Saint-Antoine s'ouvrait dans l'angle rentrant formé par le point de jonction des remparts du quartier de Montmusart avec le mur dont je viens de parler. Elle tirait son nom du couvent qui en était voisin. Le mur qui nous occupe paraît avoir été précédé d'un fossé vers le nord (23).
Le château d'Acre était à cheval sur cette muraille (24).
Quatre portes percées dans ce rempart entre le château et la mer mettaient en communication les deux parties de la ville.
La plus rapprochée de la mer était la porte Saint-Michel; elle tirait son nom de l'église voisine, placée sous le vocable de ce saint.
La suivante s'appelait la porte Neuve.
La troisième était dite porte de l'Hôpital, à cause du voisinage de cette maison.
La quatrième enfin, qui était en même temps la plus rapprochée du château, porte Notre-Dame.
Passons maintenant à l'étude des remparts qui défendaient vers l'est le quartier de Montrausart.
J'ai déjà dit que le fossé qui régnait en avant de cette partie de la ville est encore très visible sur presque tout son développement.
On reconnaît, à première vue, qu'il formait vers le milieu un angle obtus au lieu de la ligne droite figurée dans les iconographies.
Le plan de Paultre porte l'indication d'arrasements d'une portion de ce mur qui, à partir de l'emplacement de la porte Saint-Antoine, était encore reconnaissable le long du fossé sur une longueur de 360 à 380 mètres, au mois de mars 1799.
Les iconographies sont d'accord pour figurer cinq tours à chacun de ces remparts, dont Joinville attribue la reconstruction ou tout au moins la restauration au roi saint Louis.

Il est probable, comme je l'ai déjà dit, que ces documents graphiques n'ont mentionné ici que les ouvrages principaux; car le développement du fossé, en avant de cette partie des murs, ne mesure pas moins de mille soixante mètres environ, de l'emplacement de la porte Saint-Antoine à la mer, ce qui donnerait entre ces tours un écartement si considérable que nous devons préjuger l'existence, entre elles, de saillants secondaires (25).

Le grand ouvrage arrondi, formant l'angle nord de l'enceinte d'Acre, dont j'ai encore vu les substructions, et que nous trouvons désigné sous le nom moderne de tour du Diable, paraît répondre à l'ouvrage muni de deux tours figurant à l'angle nord de l'iconographie du Vatican.

Il était, selon toute apparence, destiné à défendre la porte Saint-Lazare que nous savons avoir été située à peu près en ce point.

Ayant déjà décrit l'ensemble du port d'Acre, je ne reviendrai pas ici sur ce sujet et je ne m'occuperai que de ses dépendances, c'est-à-dire de l'arsenal maritime.

Dans les premières années du quinzième siècle, ce port recevait encore des navires de quatre à cinq cents tonneaux qui mouillaient le long du Môle.

Le mot arsena, qui se lit, dans l'iconographie du Vatican, vers l'extrémité sud du quartier Sainte-Croix ne saurait nous laisser aucun doute sur la destination des deux bassins D et E aujourd'hui comblés, mais qui, communiquant avec le port, devaient présenter, au treizième siècle, une grande analogie avec l'arsenal de Pise, dont M. Georges Rohault de Fleury a donné une si curieuse restitution dans son livre sur la Toscane au moyen âge.

Je crois devoir citer, ici, la description que Ghillebert de Lannoy donne du bassin D qu'il vit au commencement du quinzième siècle... « Item il y a de chelle bende la un autre petit portellet moult bien enclos de murailles ou la mer vient; lequel sert à mettre petites fustes et serait encore legierement remis à point pour mettre gallées.... »

Combien nous devons regretter qu'il ne subsiste plus de vestiges des bâtiments accessoires complétant alors cet établissement maiitiine, à coup sûr le plus considérable de la Terre-Sainte et dont M, Michau vit encore les reste en 1831 (26).

Divisé en quartiers distincts ou vici fermés de portes ou de chaînes. Acre devait présenter alors plus d'un point de ressemblance avec les villes maritimes de l'Italie (27).

Les maisons des grands ordres militaires tenaient, tout à la fois, du château féodal et de ces palais fortifiés dont on voit encore des spécimens dans certaines villes de la Toscane, En outre, pendant le treizième siècle, Acre vit s'élever dans ses murs nombre de ces tours seigneuriales si répandues dans le nord de l'Italie (28).

Ici comme dans la plupart des villes de l'Orient, chaque corps d'état occupait une rue qui portait son nom. De nombreuses voûtes, jetées sur les rues d'Acre, faisaient communiquer entre elles certaines maisons et, comme celles que l'on voit encore dans la plupart des villes du littoral syrien, ces voûtes contribuaient à la solidité des constructions auxquelles elles étaient appuyées en les prémunissant contre l'effet des tremblements de terrre.

C'est par le sud, c'est-à-dire du côté du port, que je commencerai l'énumération des divers quartiers de la ville tels que nous les font connaître les textes contemporains ou les iconographies parvenues jusqu'à nous.

En pénétrant dans Acre par la porte Saint-Nicolas, on trouvait une rue commençant au pied de la tour des Pèlerins et séparant le quartier Saint-Roman de l'hôpital des Allemands, bâti sur l'emplacement de l'ancien hospice des Arméniens donné aux chevaliers Teutoniques en 1192 par le roi Guy de Lusignan.

Pockocke qui visita les ruines d'Acre en 1739, indique, dans la description qu'il en donne, un point coïncidant avec la place assignée à cette maison par les iconographies, où se voyaient alors les ruines d'un ensemble considérable de bâtiments au milieu desquels étaient les restes d'une grande église dont une des clefs de voûte représentait la tête de Saint-Jean.

D'après la relation du siège, il y a tout lieu de penser que la rue dont je viens de parler était celle qui fut nommée jadis rue Saint-Roman (29). Le quartier d'où elle tirait son nom contenait plusieurs jardins, car nous le trouvons indiqué dans les iconographies sous la dénomination de Saint-Roman-des-Jardios. Dans cette même partie de la ville était situé le quartier et l'église Saint-Léonard, qui servit de poste de signaux aux Musulmans pendant le siège de 1191 (30).

A son extrémité occidentale la rue Saint-Roman bifurquait, formant deux voies qui entouraient le monastère des religieuses de Saint-Lazare. La première, se dirigeant au nord-ouest, aboutissait au château, pendant que la seconde, séparant la maison des religieuses de Saint-Lazare de l'hôpital des chevaliers Teutoniques, paraît avoir été nommée alors rue des Allemands.

Vers le point où les iconographes placent l'abbaye des religieuses de Saint-Lazare dont je viens de parler, Pockocke signale les restes de « a very large and magnificent nunnery », dont une partie des bâtiments, ainsi que la chapelle, étaient encore très reconnaissables quand il les vit.

Une longue rue commençant aux murailles est de la ville, ayant sur son côté droit la maison des Allemands, l'Abbaye Saint-Lazare et Notre- Dame-des-Chevaliers, séparait ces divers établissements du quartier Sainte-Croix. Ce dernier, aboutissant à la mer, tirait son nom de l'église placée sous ce vocable, qui était la cathédrale d'Acre et dans laquelle se voyait le tombeau de Henri de Champagne, roi de Jérusalem (31).

C'est encore dans le quartier Sainte-Croix que s'élevait le patriarcat latin.

La fonde des Vénitiens était sur le port ; elle formait un quartier assez considérable, comptant un grand nombre de maisons et de magasins, car dans la relation du baile de Venise en Syrie, Marsile Georges (en 1244) (32), nous ne comptons pas moins de cent sept immeubles énumérés comme possédés par la commune de Venise, plus un palais et une église sous le vocable de Saint-Marc, près de laquelle s'élevait la tour des Vénitiens ; car, comme je l'ai dit, on retrouvait à Acre ces tours seigneuriales couronnées de créneaux et munies de hourds, qui sont un des traits les plus caractéristiques et les plus originaux des villes italiennes du moyen âge.

Le quartier et la tour des Génois avait été démolis en 1256. à la suite du double désastre naval essuyé par la flotte génoise en vue du port de Tyr, puis entre Caypha et Acre, pendant la guerre qui venait d'éclater alors entre les deux républiques de Venise et de Gênes (33).

La tour fortifiée des Génois était nommée turris Muzoïa ou Amuzoïa ; c'est sous ce second nom que nous la trouvons désignée dans l'iconographie de Marino Sanuto, qui la place vers l'angle sud-est du quartier (34).

C'est de ce même côté qu'étaient le monastère et l'église de Saint Saba, que se disputèrent, les armes à la main, les Génois et les Vénitiens, et qui furent attribués par le pape Alexandre IV à ces derniers (35).

Ce quartier des Génois est cependant figuré, dans notre iconographie d'Acre, comme situé entre les maisons du Temple et l'Hôpital.

Immédiatement après le quartier des Vénitiens venait celui des Pisans; il était limité au nord et à l'ouest par deux rues formant équerre et aboutissant toutes deux à la mer. C'est dans les murs de cette partie de la ville que s'ouvrait sur le môle du port la poterne désignée par les iconographies sous le nom de porta Ferrea, et dont l'emplacement est marqué de nos jours par la poterne nommée Bab-el-Bahar (porte de la mer).

Comme les Vénitiens et les Génois, les Pisans avaient bâti une tour seigneuriale dite tour des Pisans.

Voici en quels termes nous trouvons décrit le quartier des Pisans à Acre en 1187 (38) :
.... « Terram cum domibus et ecclesiis et furnis, etc., etc., capite Furoris usque ad portant Sancti-Andreae et extra portam usque ad tarsanam et ex transverso a mare portus usque ad mare burgi novi. »

Entre la rue qui limitait à l'ouest le quartier dont je viens de parler et la mer s'élevaient :
1° l'extrémité sud de la ville, l'église Saint-André, grand vaisseau à trois nefs, décrit par Corneille de Bruyn et Pockocke, qui le virent debout au dix-huitième siècle et dont il subsistait encore quelques restes il y a moins de vingt ans;

2° La maison du Temple. Cet édifice paraît avoir été le plus considérable d'Acre. Il était borné à l'ouest par la mer, vers l'est par la rue dite des Pisans et par la rue Saint-Anne au nord (37).

Il existait antérieurement à la prise d'Acre par Salah-ed-din, puisqu'en 1182 le pèlerin Théodoricus cite ce palais et la maison de l'Hôpital comme les édifices les plus considérables de la ville.

Le Père Léandre de Sainte-Cécile et Pockocke l'appellent le château de Fer, nom sous lequel ses ruines étaient désignées au dix-huitième siècle.

Nous savons par Amadi que la porte de ce palais s'ouvrait au pied d'une tour carrée cantonnée de tourelles à ses angles et au sommet desquelles se voyaient quatre lions passant en métal doré, qui avaient coûté quinze cents besans sarrazins (38).

Florio Bustron dit que les murs de la maison du Temple avaient trois cannes et demie d'épaisseur.

Une autre tour s'élevait à l'angle de ce château sur la rue des Pisans.

La voie bordant au nord l'édifice qui nous occupe et vers laquelle était placée la partie du château habitée par le grand maître, paraît avoir porté le nom de rue Sainte-Anne (39).

La tour la plus voisine de ce logis servait de clocher à la chapelle des chevaliers.

Vers la mer, et dominant la poterne qui s'ouvrait de ce côté, se voyait une autre tour dont Amadi attribue la fondation aux Arabes pendant la période où ils furent maîtres d'Acre (40).

L'hôpital Saint-Jean s'élevait au centre de la ville et était divisé en deux parties : la maison des infirmes et l'église Saint-Jean, qu'une rue séparait de la maison de l'hôpital, dite le Manoir des Frères. De tous les anciens édifices d'Acre, c'est celui dont il subsiste le plus de restes. Ces ruines furent restaurées grossièrement au seizième siècle par l'émir Faker ed-din, qui s'en fit un sérail transformé aujourd'hui en hôpital militaire F et dont une partie forme le konak du pacha.

Quand, en 1739, Pockocke visita ce palais, il y trouva encore plusieurs salles du moyen âge fort bien conservées.

Moi-même, en 1859, j'ai pu y constater la présence de nombreux restes d'architecture du treizième siècle, que le mauvais vouloir du pacha gouverneur d'Acre m'empêcha de relever.

Dans la relation de son second voyage en Orient, en 1745, le père Léandre de Sainte-Cécile raconte que les chrétiens d'Acre se rendaient processionnellement, chaque année, le jour de la Saint-Jean, dans les ruines de l'église de l'Hôpital et y officiaient solennellement en présence du consul de France.

M. de Mas Latrie dit avoir vu encore quelques vestiges de cette église quand il visita Acre en 1845.

Les chevaliers de l'Hôpital possédaient, en outre, dans le quartier de Montmusart, un autre palais dit l'Auberge ou le logis de l'Hôpital, que nous trouvons indiqué, dans les iconographies d'Acre, sous ce premier nom.

On y remarquait, lisons-nous dans Amadi, une superbe grand'salle et une vaste cour où avaient été célébrées, en 1286, les fêtes du couronnement du roi Henri de Lusignan (41). Non loin, à l'est de la maison de l'Hôpital, sur le mur séparant Acre de Montmusart, s'élevait le château; il était grand et beau, dit encore Amadi, mais n'avait de fossés que du côté de Montmusart.

A l'ouest de l'Hôpital s'étendait le quartier nommé Bouverel ou Boverel.

Entre ce quartier et la maison du Temple se trouvait le couvent des Frères Prescheurs, bordé au nord et au sud par deux rues aboutissant à la mer, au bord de laquelle était située l'église de Saint-Michel, près de la porte s'ouvrant sur Montmusart, à laquelle elle donnait son nom.

En pénétrant dans Montmusart par cette porte, on trouvait, à droite, une rue longeant le fossé de la ville et qui semble avoir été nommée rue de Montmusart.

Dans toutes les iconographies, nous voyons une longue voie parallèle à la mer allant de la porte Saint-Michel à celle de Saint-Lazare, qui était à l'angle nord de Montmusart, au pied de la tour du Diable.

En bordure sur cette rue, du côté de la mer s'élevaient à partir de la porte Saint-Michel :
D'abord la maison de la Trinité, située en face du quartier nommé Bourg du Temple.
Puis le couvent des religieux du Mont-Carmel.
Le monastère de Sainte-Brigitte et ses dépendances.
La maison des Frères de Saint-Thomas, martyr (42).

L'hospice de Sainte-Catherine était situé entre la rue de Bethléem et celle qui régnait au nord du quartier dit le Bourg du Temple.

D'après un autre document, le fief de l'église d'Hébron se trouvait placé dans le même quartier et à peu près en face de la maison de la Trinité (43).

Le Bourg du Temple est figuré dans toutes les iconographies, mais nous savons peu de chose de cette partie de Montmusart.

La partie de Montmusart nommée Boveria Templi était au nord-est, le long du rempart où s'ouvrait une porte dite de la Bouverie du Temple (44).

Dans la rue que je regarde comme ayant été nommée rue de Montmusart et qui venait aboutir à la porte Saint-Antoine, on trouvait sur sa gauche le quartier Saint-Denis, qui était ainsi placé au sud-est de celui de Saint-Gilles.

Le couvent des Frères Mineurs et l'hospice Saint-Antoine, qui donnait son nom à la porte dont je viens de parler, étaient situés entre le quartier Saint-Denis et le rempart.

C'est à cela que se borne, à peu près, ce que nous savons de la topographie de la ville d'Acre au treizième siècle.

Outre les diverses églises et maisons religieuses que je viens de citer, on comptait encore à Acre, en 1254, celles de Saint-Etienne, Saint-Martin le-Breton, Saint-Pierredes-Pisans (45), de Saint-Barthélémy, Saint-Laurent, Saint-Georges et Sainte-Marie-Piovinciale , Notre Dame des Chevaliers, Saint-Michel, ainsi que les monastères de Sainte-Anne, de Notre-Dame-de-Tyr, du Saint-Sépulcre, de Josaphat, de la Latine, des Repenties (46), de Saint-Samuel , Saint-Elide, Sainte -Catherine, l'hospice de Saint-Denis, ceux des mesiaux de Bethléem et de Saint-Barthélémy de Bereithe, enfin l'hospice du Saint-Esprit, sans compter les églises et les monastères des rites orientaux dont les noms ne nous sont point parvenus, car nous savons qu'à cette époque Acre était le siège d'un évêque jacobite et d'un prélat du rite grec. La cathédrale des jacobites était placée sous le vocable de Saint- Pierre.
Sources : E. Rey. Les Colonies franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle. Picard, Paris 1883.

1. Strehelke. Tab. Ord. Theut., n° 16, p. 15.
2. Ibid., n° 53, p. 43.
3. Laurent. Peregrinatione Medii AEvi, p. 23.
4. Historiens occidentaux des Croisades. Continuateur de Guillaume de Tyr, p. 125.
5. Strehelke. Tab. Ord. Theut., n° 91, p. 72.
6. Codice Diplomatico t. I, n° 181, p. 223.
7 .Nous savons, par Marino Sanudo. que celle église fut abattue le 26 février 1260, en iiièiiie leinps que la lour du Saint-Esprit, celle dite des Moulins et les autres tours défendant les jardins, au moment où on s'attendait à voir Acre assiégée par le sultan Bybars. La première de ces tours était entre le Belus et le Toron ou Tell el Foucar.7 .Nous savons, par Marino Sanudo. que celle église fut abattue le 26 février 1260, en iiièiiie leinps que la lour du Saint-Esprit, celle dite des Moulins et les autres tours défendant les jardins, au moment où on s'attendait à voir Acre assiégée par le sultan Bybars. La première de ces tours était entre le Belus et le Toron ou Tell el Foucar.7 .Nous savons, par Marino Sanudo. que celle église fut abattue le 26 février 1260, en iiièiiie leinps que la lour du Saint-Esprit, celle dite des Moulins et les autres tours défendant les jardins, au moment où on s'attendait à voir Acre assiégée par le sultan Bybars. La première de ces tours était entre le Belus et le Toron ou Tell el Foucar.
8. Strehlke. Tab. Ord. Theut, n° 86. p. 68.
9. Strehlke. Tab. Ord. Theut, n° 86. p. 68.
10. Historiens occidentaux des des Croisades, t. II, p. 245.
11. Ap. Peregrenatione medii oevi quat., éditions Laurent.
12. Vaticanus codex, n° 1960.
13. Amadi. Bibliothèque Nationale, mss. fonds italien, n° 387, p. 192.
14. Strehlke. Tab. Ord. Theut., n° 40, p. 32.
15. Strehlke. Tab. Ord. Theut., n° 29, p. 25.
16. Strehlke, Tab. Ord. Theut., n° 33, p. 28.
17. Etude sur l'architecture militaire des Croisés, p, 78.
18. Etude sur l'architecture militaire des Croisés p. 131.
19. Viollet-Le-Duc, Archit. niilit., p. 52.
20. Marino Sanct. Sécréta fid. Crue, ap. Bongars, p. 230.
21. Ibidem, p. 231.
22. Ibidem, p. 232.
23. Strehlke, Tab. Ord. Theut.
24. Amadi, Chronicon, t. 193.
25. Ce point, d'ailleurs, ne saurait être douteux après le passage d'une des chartes du Carlulaire des chevaliers Teuloniques déjà cité.
26. Correspondances d'Orient, t, IV, page 142.
27. Vilken, Geschichte der Kreuzzuge, t. VII, p. 738.
28. Aboulfeda dans son récit de la prise d'Acre mentionne la défense de plusieurs de ces tours que signale égnlenient Hermann Corner.
29. F. Bustron. Bibliothèque Nationale, mss., fonds italiun, n° 832, p. 206.
30. Historiens occidentaux des Croisades, t. II, p. 156. Codice diplomatico, t. I. p. 23.
31. Amadi. Chronicron, f. 183.
32. Tafel et Thomas. Ap. Fontes rer. Austr., t. XIII, p. 389, et Vilken, t. VII, p. 383.
33. Historiens occidentaux des Croisades. Continuateur de Guillaume de Tyr, p. 443.
34. Vilken, Geschichte der Kreuzzuge, t. VII. 397-398.
35. Deux. piliers de marbre de l'église Saint-Saba, rapportés en Europe par les Vénitiens se voient encore sur la piazetta de Saint-Marc, à Venise.
36. Muller. Documenti degli. Archivi. toscani, p. 30.
37. F. Bustron, f. 207
38. Amadi, f. 190.
39. F. Bustron, f. 207-208.
40. Amadi, f. 190.
41. F. Bustron, f. 208.
42. Iconographie du Musée Britannique.
43. Strehklke, Tab. ord. Theut., n° 104, p. 83.
44. Codice Diplomatico, t. I, n° 18, p. 287.
45. Coddice Diplomatico, t. I, n° 222, p. 263.
46. Cartulaire du Saint-Sépulcre, n° 20, p. 30.

Sources : E. Rey. Les Colonies franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle. Picard, Paris 1883.

Un baron arabisant du douzième siècle. — Renaud de Sidon et la défense de Beaufort.
La trêve ne concernait d'ailleurs que la seule principauté d'Antioche. Saladin, après le licenciement de la grande armée de Hattin, alla presser le siège des dernières places fortes des Francs en Palestine, et ce fut alors, comme nous l'avons dit, qu'il finit par faire capituler, à grand renfort de mines et de mangonneaux et malgré des pluies torrentielles, les Templiers de Safed (30 novembre ou 6 décembre 1188) et les Hospitaliers de Beauvoir (5 janvier 1189) (1).

Restait encore à prendre Belfort ou Beaufort que les historiens arabes appellent Qal'at al-Shaqîf, ou al-Shaqîf Arnûn, la Roche-Renaud, sans doute en souvenir de Renaud de Sidon, son dernier seigneur.

Construite sur un haut coteau qui dominait à l'intérieur le grand coude du Nahr al-Litani, de l'autre côté du Marj 'Ayûn, la forteresse qui commandait le cours du fleuve et la route de Tyr à Damas, était imprenable. Renaud de Sidon, à qui elle appartenait, s'y était réfugié depuis que Saladin lui avait pris Sidon.

Du récit d'Ibn al-Athîr, il apparaît que, confiant dans sa connaissance de la société musulmane et de la langue arabe, Renaud de Sidon chercha à ruser avec Saladin. Il prit prétexte de la crainte que lui inspirait le marquis de Montferrat, seigneur de Tyr, pour différer la reddition de Beaufort et jouer le sultan sans se brouiller avec lui. «  Le sultan avait dressé son camp dans le Marj 'Ayûn, raconte Béhâ al-Dîn qui l'accompagnait. Cette plaine est si peu éloignée de Shaqif Arnûn que, chaque jour, le sultan montait à cheval avec nous pour aller l'examiner. Le seigneur de Shaqîf, reconnaissant dans ces préparatifs la certitude de sa perte, se décida à faire avec le sultan un arrangement qui le mettrait hors de danger. Il descendit de sa forteresse et se présenta à l'improviste à l'entrée de la tente du sultan. Le sultan l'accueillit avec toutes sortes d'égards et de grands témoignages de considération. Cet homme tenait un haut rang parmi les Francs et se distinguait par sa vive intelligence. Il savait l'arabe, le parlait et possédait quelques connaissances en histoire (musulmane). J'ai appris qu'il entretenait chez lui un musulman chargé de lui lire et de lui expliquer nos livres. Sa courtoisie était vraiment engageante. Il se présenta devant le sultan, mangea avec lui, puis lui déclara dans un entretien secret qu'il serait son mamelouk dévoué et qu'il lui livrerait la place sans qu'on se donne la peine de combattre. Il y mit pour condition qu'on lui donnerait un logement à Damas, car il ne pourrait plus demeurer chez les Francs, et qu'on lui assignerait une source de revenus dans la même ville, afin de pourvoir à l'entretien des siens. Il ajouta qu'il devait être autorisé à rester chez lui en attendant et que, pendant trois mois à partir de ce jour (mai 1189), il se présenterait régulièrement à la cour du sultan pour lui offrir ses hommages, mais qu'il lui faudrait cet espace de temps pour pouvoir faire évader de Tyr sa famille et ses gens. Le sultan y consentit, et dès lors ce seigneur se présentait chez lui très souvent. Il discutait avec nous au sujet de sa religion et nous raisonnions avec lui afin de lui démontrer la vanité de ses croyances. Il causait très bien et s'exprimait avec beaucoup de mesure et de politesse (2). » Toutefois le manège de l'adroit baron ne réussit qu'un temps. Le délai consenti par le sultan pour la reddition de la forteresse venait d'expirer en août 1189, et rien n'annonçait que Renaud dût s'exécuter.

« Un escrivain de Biaufort qui estoit home de Renaut, qui avoit non Belheis », nous dit l'Eracles, — peut-être le lettré arabe dont le baron franc avait fait son secrétaire — vint trouver Saladin pour lui dénoncer le jeu de son maître et proposer de ramener celui-ci au camp. Le traître, ayant reçu une escorte de soldats, se lança à la poursuite de Renaud. Celui-ci, les voyant venir, avertit ses chevaliers : « Je sai bien que je suis trahi. Geste gent viennent por moi prendre. Garnissiés-vos et maintenés le chastel tant come vos porés, que vos ne le rendés se ce n'estoit à mon comandement ! » Tandis que les chevaliers couraient mettre Beaufort en état de défense, Renaud fut conduit devant Saladin. Cette fois encore il essaya de ruser, disant que le marquis de Montferrat n'avait toujours pas consenti à libérer sa famille, mais Saladin, qui n'était pas dupe, exigea de lui, sous peine de mort, la reddition immédiate du château. Renaud refusa : « se comanda à Dieu et dist (au sultan) : « Le cors est entre vos mains et l'âme est en la main de Dieu. Vos porès faire dou cors (selon) vostre plaisir. Car le chastel ne poes vos mie avoir !

« Saladin lit alors traîner Renaud au pied des murailles de Beaufort et le supplice commença. « llueques le comença à faire batre et cruelment martirer et pendre par les bras et par les piés devant ses homes dou chastel. »
« Mais lui leur criait au milieu du supplice : « Tenès vos bien, gardés le chasiel ! »
A la fin, cependant, brisé par la souffrance, il consentit à donner l'ordre de capituler (3).
Tel est du moins le récit de l'Eracles.

Pour al-'Imâd au contraire, Saladin eut beau torturer Renaud sous les murs de Shaqif Arnûn, les défenseurs refusèrent de se rendre (août-septembre 1189), et ce ne fut qu'après un long blocus le 22 avril 1190 qu'ils consentirent enfin à capituler.

Chose curieuse et qui peint bien Saladin, une fois maître de Beaufort, il éprouva quelque gène de son procédé envers Renaud. Non seulement il lui permit de se retirer à Tyr avec la garnison de Beaufort, mais, pour le dédommager, il lui restitua par la suite la moitié de la seigneurie de Sidon que Renaud conserva en ellet jusqu'à sa mort, sous la suzeraineté du sultan (4).

1. Behâ Al-Din, pages 118-120
2. Behâ Al-Din, pages 121-122.
— Kemal Al-Din, Histoire d'Alep, Revue de l'Orient latin, 1896, page 191.
— Deux Jardins, 395-400.
3. Estoire d'Eracles (continuation de Guillaume de Tyr), page 111. Version, on va le voir, différente dans Behâ Al-Din, pages 129-132, 151 et dans les Deux Jardins, 391-400.
4. Notons que Balian, fils de Renaud, lui succéda comme sire de la moitié de la seigneurie de Sidon, sous la suzeraineté des Aiyûbides. En 1229, lors du traité entre l'empereur Frédéric II et le sultan Malik al-Kamil, traité dont il avait été le principal négociateur, il reçut du sullan la seconde moitié de Sidon et recouvra ainsi sa seigueurie intégrale (Estoire d'Eracles, page 111).

Sources: René Grousset, Histoire des Croisades, tome II, pages 832 à 834

LES SEIGNEURS DE DE SAGETTE
Baudouin Ier du nom, roy de Hierusalem s'estant rendu maistre de Sidon, ville maritime de la Palestine, dite dans les derniers siècles Sagette [ou Sajette], le 19e jour de décembre, l'an 1111, en fil don à Eustache Garnier ou Grener, prince de Césarée, l'un des grands seigneurs de la cour, qui fut aussy connétable du royaume de Hiérusalem. Ce seigneur eut, entre autres enfants, d'Emelote sa femme, nièce d'Arnoul patriarche de Hiérusalem, Girard, prince de Sagette et Gautier, prince de Césarée.
Girard, appelé Eustache Lejeune par Guillaume de Tyr [et dans un acte du 8 avril 1124], sire de Sagette [et de Beaufort], se trouva en l'an 1146 avec les autres barons du royaume à l'assemblée générale qui se tint en la ville d'Acre, où l'empereur Conrad présida, et au siège d'Ascalon en l'an 1154.
[On le voit souscrire comme témoin des actes des rois Baudouin III et Amauri, de 1147 à 1164]

Il eut à démesler avec Amaury, roy de Hiérusalem, pour avoir déshérité un sien vassal, sans connoissance et sans esgard de court, d'un fief qu'il tenoit en la seigneurie de Sagette. Il espousa Agnès, nièce de Guillaume de Bures, prince de Tabarie, pour lors veuve de Renier Brus, prince de Belinas, de laquelle il eut Renaud prince de Sagette, et Eustache, dont il est parlé dans Guillaume de Tyr qui mourut sans enfants. Le Lignage d'outre-mer dit [de ce dernier] quil nestoit pas bien séné, c'est à dire qu'il n'avoit pas l'esprit bien fait.

Renaud, sire de Sagette, se trouva en diverses expéditions militaires sous les roys Baudouin IV et Guy de Luzignan, et particulièrement en la bataille où ce dernier roy fut pris, l'an 1187, par Saladin, qui prit aussi la ville de Sidon sur ce prince.
Il favorisa le mariage de Conrad, marquis de Montferrat, avec Isabelle, femme d'Humfroy de Toron.
[Il souscrit un certain nombre d'actes, entre autres, des rois Baudouin IV, Henri de Champagne et Aimeri, de 1173 à 1198. Quelque temps avant la défaite de Tibériade (1187), il s'était entremis, ainsi que plusieurs autres seigneurs, pour réconcilier le roi avec le comte de Tripoli. Ayant échappé, avec peu de gloire, au désastre de l'armée, il s'enfuit à Tyr, et songeait à rendre cette ville à Salatlin, lorsque Conrad y aborda. Alors, à la faveur de la nuit, il s'enfuit à Tripoli. En 1192, assiégé dans son château de Beaufort, il fut retenu prisonnier par Saladin, avec lequel il était en conférence, parce qu'il refusait de lui abandonner ce château. Mais, ses vassaux de Beaufort s'étant rendus, il fut remis en liberté ; et Saladin, pour le dédommager du traitement qu'il lui avait fait subir, lui donna la moitié de la terre de Sagette et la ville de Sarfent ou de Sarepta, à quatre milles de Tyr.]

Il espousa Agnès, fille de Joscelin le jeune, comte d'Edesse, pour lors veuve de Hugues d'ibelin. Mais, ce mariage ayant esté dissous par autorité de l'Eglise à cause de la parenté qui estoit entre eux, il se remaria avec Helvis, fille de Balian II, seigneur d'ibelin et de Marie Comnène, de laquelle il eut Balian, prince de Sagette, Agnès alliée à Raoul, prince de Tabarie, et Eufémie, femme de Oste de Tabarie, frere de Raoul. Le prince Renaud estant décédé, Helvis, sa veuve, se remaria avec Guy de Montfort, frère de Simon, comte de Montfort, vers l'an 1202, [Ou 1204 comme semble l'indiquer le récit du Continuateur de Guillaume de Tyr,]

Qui au droit de sa femme, et comme ayant le bail de ses enfans, est qualifié seigneur de Sagette par Guillaume le Breton et autres auteurs. Il n'est pas toutefois constant si Sagette estoit alors en la puissance des nostres. Car Godefroy, moine de saint Pantaleon, assure que cette place fut prise par les Sarrazins en l'an 1197. Et elle ne fut restituée aux chrestiens que vers l'an 1229, lorsque l'empereur Frédéric passa en la terre sainte. Hoveden et Brompton disent que par l'accord qui fut arresté en l'an 1191 entre Guy de Lusignan et Conrad, marquis de Montferrat, au sujet du royaume de Hiérusalem, les villes de Tyr, de Sagette et de Baruth furent laissées au marquis pour eu jouir héréditairement ; ce qui se doit entendre pour ces deux dernières places pour la seigneurie directe. Alberic écrit que Guy de Montfort eut de cette alliance un fils nommé Guy.
[Ce fils, qui n'est pas nommé par Alberic, est Philippe de Montfort, seigneur de Tyr].

Balian, sire de Sagette, fils de Renaud, gouverna le royaume de Hiérusalem sous l'empereur Frédéric, qui lui rendit la ville de Sagette, après qu'elle luy eut esté remise par les Sarrazins, comme je viens de remarquer.
[Balian est ce personnage dont Philippe de Navarre vante la sagesse et les connaissances approfondies en jurisprudence. En 1210 il assista au couronnement du roi Jean de Brienne. C'est à lui qu'en novembre 1219 le gouverneur de Damiette rendit le château de la ville. En 1225 il assista au couronnement de la reine Isabelle, fille de Jean de Brienne, et l'accompagna à Brindes, où elle épousa l'empereur Frédéric II. Lorsqu'en 1228 on apprit la mort de cette princesse, les barons du royaume nommèrent Balian lieutenant de l'empereur Frédéric, qui était naturellement baile du royaume pour son fils Conrad. L'Empereur agréa ce choix, et, lorsque la même année ce prince vint en Chypre, Balian alla à sa rencontre, et se mit avec lui contre Jean d'ibelin, seigneur de Baruth, son oncle. Il fut envoyé par l'empereur au Soudan pour lui demander la remise des saints lieux, puis fut établi par lui son lieutenant au royaume de Jérusalem, avec Garnier l'Allemant, lorsque ce prince quitta la terre sainte (1129). La même année Balian alla au secours de Jérusalem, maltraitée par les Sarrasins, malgré les trêves, et les en chassa.

Il résidait à Acre avec le titre de baile du royaume. Pendant son gouvernement, il paraît avoir d'abord cédé trop facilement aux exigences du parti impérial, et il dépouilla ses neveux et ses amis des fiefs qu'ils possédaient dans Acre. Revenu à des sentiments plus modérés, il fit, avec d'autres seigneurs (1231), des représentations énergiques à Richard Filangieri, maréchal du royaume, sur sa conduite à l'égard du sire de Baruth, qu'il avait dépouillé de cette seigneurie ; mais ils ne purent rien obtenir. Aussi, l'année suivante (1232), sollicité par son oncle, Jean d'ibelin, il se joignit à lui au siège de Baruth, et l'accompagnait lors de la déroute de Casal-Imbert, qu'ils ne purent empêcher. Vers ce temps l'empereur voulut ôter la lieutenance au sire de Sagette ; mais l'assemblée des seigneurs la lui maintint, malgré les ordres de Frédéric, qui nommait Philippe de Maugasteau pour le remplacer. Il semblerait, d'après le texte du document Sur la successibilité au trône et à la régence, d'ou nous tirons ces détails, que Balian mourut peu de temps après cette décision ; mais il vécut encore quelques années. Il fut témoin d'un traité avec les Génois, du 24 octobre 1233; et en 1239 il alla avec plusieurs chevaliers, tenter contre Gaza une attaque qui fut infructueuse. C'est le dernier événement où on le voit paraître.]

Il espousa [en 1218, lorsqu'il était au siège de Damiette] une dame nommée Marguerite, que le Lignage d'outre-mer dit avoir esté nièce de Jean de Brienne, roy de Hiérusalem ; ce qui s'accorde avec ce que le sire de Joinville dit, que cette princesse estoit cousine germaine de Gautier, comte de Brienne et de Japhe, qui fut tué par les Sarrazins en l'an 1244, et dont elle fit rapporter le corps à Acre, où elle le fit inhumer en l'église de l'Hospital. Il est probable quelle estoit fille de Guillaume de Brienne, frère de Jean, qui mourut vers l'an 1200; lequel, au rapport de Vigner, laissa des enfans qu'il ne nomme pas, quoyqu'il y ait lieu d'en douter.

[Deux nouveaux textes, inconnus à Du Cange, ne laissent plus de doute sur la filiation de cette dame et sur sa parenté avec le roi Jean de Brienne. Joinville dit qu'elle était cousine du comte Gautier de Brienne, mort en 1266, et sœur de Gautier, seigneur de Risnel, celui dont Joinville épousa la fille en secondes noces quand il revint d'outre-mer. Marguerite et Gautier de Risnel étaient les enfants de Hernol, Arnold ou Arnoul, seigneur de Risnel, et de Ide, sœur du roi Jean de Brienne.]
Tant y a que cette dame vivoit encore en l'an 1252.
[Epoque du mariage de son fils Julian. Dans l'acte ou le contrat de mariage, sont mentionnées aussi, mais non nommées, sa fille et sa belle-sœur. Elle mourut le 5 juin 1254 : en cet endroit l'historien l'appelle Marthe, sans doute par erreur.]

Le prince Balian laissa d'elle plusieurs enfans, savoir Gilles, Julian, Isabelle et Agnès. Gilles et Isabelle décédèrent sans alliance ; Agnès épousa Guillaume du Boutron, et Julian fut sire de Sagette; laquelle place ayant esté prise et ruinée par le sultan de Damas en l'an 1253, elle fut restablie par le roy saint Louis durant son voyage d'outre-mer. Mais Julian, voyant qu'il ne la pouvoit pas conserver, la vendit en l'an 1260 avec le chasteau de Belfort, qui estoit de la dépendance de cette principauté, aux chevaliers templiers ; à l'occasion de laquelle vente il s'émut une grande querelle entre le roy d'Arménie, dont Julian avoit espousé la fille, et les chevaliers.
[Le roi lui-même (Hugues II ou Hugues III ?), offensé de cette vente conclue sans l'aveu du suzerain, lui pardonna enfin son méfait, et le reçut à hommage pour ce qu'il avait reçu en échange de ces principautés.

Quelques années auparavant (août 1254), étant encore seigneur de Sagette et de Beaufort, il avait cédé à l'Hôpital de Jérusalem un casal au prix de 24,000 besants. A la fin de l'acte sont les noms de plusieurs de ses vassaux : Pierre d'Avalon, seigneur d'Adelon ; Jean de La Tour, connétable de Sagette ; Geoffroi de Villiers, Philippe de Beaufort, Guillaume de Buillon, Raoul d'Achy, Barthélémy Mainebeuf, Eudes de Creel. Un acte du 22 septembre suivant fait connaître les formules et le cérémonial de la prise de possession de ce casal par les chevaliers de l'Hôpital ; les mêmes probablement qui étaient en usage dans toutes les circonstances analogues.

Enfin les Tartares s'emparèrent de cette place et la ruinèrent de fond en comble, comme raconte le moine Aithon. Julian avoit espousé, dès l'an 1252, la fille d'Aithon, roy d'Arménie [nommée Fémie ou Euphémie, avec une dot de 35.000 besants sarrasinois], et eut de cette alliance Balian II, Jean [ou Johannin], qui se noya dans l'Arménie, et Marguerite, femme de Guy II, seigneur de Giblet.
[Il mourut à Tripoli, en 1275, étant frère de l'ordre de la Trinité, après avoir été frère du Temple.]

Balian II du nom, qualifié par quelques uns sire de Sagette, espousa Marie, fille de Henry, seigneur de Giblet, et sœur de Guy II, de laquelle il eut deux filles, savoir Euphémie, mariée à Aithon, mareschal d'Arménie, qui en eut deux fils et une fille, et Isabelle, femme de Mansel de Buillon, qui en eut une fille. Ce fut de son temps que la ville de Sagette fut prise pour la dernière fois par les Sarrazins sous le pontificat du pape Nicolas IV, vers l'an 1291.
[Balian II, qui ne possédait plus de terres, avait un fief de soudée, c'est-à-dire qu'il recevait du roi 7,000 besants, et lui devait en échange service de son corps et d'une certaine quantité de chevaliers.]

Le seigneur de Sagette avoit haute cour, c'est à dire cour, monnoye et justice ; et à Sagette il y avoit cour de bourgeoisie et justice.
Sources: Du Cange, Rey, Les Familles d'Outremer, pages 431 à 438.
28. Echec de la Croisade hongroise.
Les Croisés hongrois opérèrent encore une autre marche militaire dans la montagne du Liban, à l'est de Sidon. Ils campèrent quatre jours dans « le Val de Jermain », c'est-à-dire dans le Marj 'Ayûn, auprès de la forteresse franque de Shaqîf Arnûn (Beaufort), qui appartenait depuis 1190 aux Musulmans (1), mais on ne voit pas qu'ils aient rien tenté pour la reprendre (2). Un neveu du roi de Hongrie, nous dit le Livre des Deux Jardins, organisa une petite expédition pour s'emparer de Jezzîn (3) et de là, par Meshgarâ, descendre dans la plaine de la Beqâ. Mais les montagnards de ce coin du Liban, les Mayâdhîn, dévalant de leurs sommets, tombèrent sur la colonne et la taillèrent en pièces. Le prince hongrois aurait été tué (?). Les survivants, égarés dans la montagne par leurs guides, périrent de même. D'après le Livre des Deux Jardins sur 500 hommes trois seulement purent regagner Sidon (4). Il est à remarquer que le seigneur de Sidon (Balian de « Sajette ») (5) avait formellement déconseillé cette expédition à effectifs trop faibles.

Le roi de Hongrie, malade, n'avait pris part ni au siège du Thabor, ni à la chevauché à l'est de Sidon. Rentré à Acre, il décida, malgré les objurgations du patriarche, de rentrer en Europe. Il emprunta la voie de terre, le long des côtes de la Syrie du Nord. D'Acre à Tripoli il fut accompagné par le roi de Chypre, Hugues Ier, et par le prince d'Antioche-Tripoli, Bohémond IV, aussi peu enthousiastes que lui pour la continuation de la Croisade. A Tripoli il assista au mariage de Bohémond IV (6) avec Mélisende, sœur de Hugues Ie, cérémonie qui fut d'ailleurs suivie de la mort subite de Hugues (10 janvier 1218) : le roi de Chypre disparaissait à vingt-trois ans, en ne laissant qu'un enfant de neuf mois, le futur Henri Ier le Gros. La régence devait être assumée par la reine mère, Alix de Champagne, et par l'oncle de celle-ci, Philippe d'Ibelin, qui devait se montrer un bayle plein de sagesse (7) mais la disparition du roi de Chypre n'en était pas moins, dans les circonstances présentes, une perte pour l'Orient latin.

Quant au roi de Hongrie, il alla, de Tripoli, rendre visite aux Hospitaliers au Krak et à Marqab (8), puis il monta vers Tarse, où il fiança son troisième fils à une des filles du roi d'Arménie, Léon II, et rentra en Europe par l'Anatolie (9).

Le grand effort de la Croisade hongroise, cette imposante démonstration militaire à travers la Galilée, n'avait abouti à rien, car on ne saurait considérer comme un résultat positif la démolition volontaire de la forteresse du Thabor par Malik al-'Adil. Résultat d'autant plus amer que des forces imposantes avaient été mises en jeu. La déception de l'Orient latin fut considérable (10).

1. Beaufort ne devait être rendu aux Francs qu'en 1240.
2. Eracles, p. 324.
3. Et non Hazzin, comme l'a établi M. Dussaud, Topographie historique de la Syrie au XIIe et XIIIe siècle, p. 56.
4. Deux Jardins, p. 164-165.
5. Voyez Du Cange-Rey, p. 434.
6. Bohémond IV était veuf de Plaisance de Gibelet.
— Voyez Du Cange-Rey, 204.
— Voyez Rey, Revue de l'Orient latin, 1896, 392.
7. Voyez Philippe de Nocare, Gestes des Chiprois, p. 670.
8. André fut reçu au Krak par le châtelain du Krak, frère Raymond de Pignans. En partant il attribua cent marcs de rente à la défense de cette forteresse qu'il appelait à juste titre « la clé de la terre chrétienne », « terrœ clavem christianœ » (Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, page 127).
9. Le duc Léopold VI d'Autriche resta en Palestine, mais le sire de Gibelet Guy Ie, qui était fort riche, dut lui prêter 50 000 besants (Eracles, p. 332 ; REY, Les Seigneurs de Giblet, Revue de l'Orient latin, 1895, III, p. 403).
10. Eracles, p. 325 ; Jacques de Vitry, Epistolœ, III, 569.

René Grousset Histoire des Croisades tome II, page 205-206
Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Table des noms de lieux cités dans les textes

A

Abilina, voyez Banyas.
Accon, voyez Acre.
Acre.
Adjloun (région).
Adjloun (ville).
Adommim, voyez Maldouin.
Afrabala, voyez Forbelet.
Ahamant = Amman.
Aidhab = Aïdip.
Allât.
Aîn Belatha.
Aïn Djalout.
Aïn Frandji, voyez Ouadi el Frandji.
Aïn Halcoum.
Aïn Jalud.
Aïn Nedjel.
Aïn Tuba'un, voyez Tubanie (fontaine de).
Akkar.
'Al.
Al (el).
Alba Spécula, voyez Blanche-Garde.
Alep.
Alexandrie.
Allan.
Amida.
Amman, voyez Ahamant.
Ammon (Pays d').
Anatolie.
Anti-Liban.
Antioche (Ville et Principauté d'), voyez aussi Princes et descendants des Princes d'Antioche : Bohémond, Raymond, Raymond - Roupen, Tancrède ; Alix, Constance, Helvis, Marie, Philippa.
Aqabah.
Arabie.
Arabie (Deuxième).
Arabie (Troisième).
Ararah.
Ariba.
Arnoun.
Arqa.
Arsouf (Arsur).
Arthe.
Ascalon (Escalone).
Ashmunain.
Ashtara.
Assebeibe, voyez Subeibe.
Assur, voyez Arsouf.
Athlit, voyez Chastel-Pélerin.
Atroun (el), voyez Toron des Chevaliers.
Avarazaar.
Azot.
Azrak (el).

B

Baalbeck.
Bab el Adjel.
Bâbain.
Bagdad.
Bahr-Hulé.
Bait Djibrin, voyez Bethgibelin.
Banyas (Bélinas).
Barut, voyez Beyrouth.
Batanée.
Batn Taouil.
Beaufort= Qal'at esh Shaqif Arnoun.
Beauvoir, voyez Belvoir.
Becciafaba.
Begebelinus, voyez Bethgibelin.
Beisan, voyez le Bessan.
Beit-Dedjan (Chastel de Maen).
Beit Djenn.
Beit Djibrin, voyez Bethgibelin.
Beit ed Din.
Beit Nuba = Betenoble.
Beit Safafa.
Beit Sour.
Beleassem, voyez Belhacem.
Beleism = Khirbet Bel'ame.
Belfort, voyez Beaufort.
Belhacem = Qal'at Abi el Hasan ou Bordj Aboul Hacem.
Bélinas, voyez Banyas.
Belka.
Belmont.
Bélus.
Belvear, Belveder, Belveer, Bellum videre, Belviderium, voyez Belvoir.
Belvoir = Deir Abu Mash'al.
Belvoir, ou Beauvoir ou Coquet (Kokab el Hawa).
Béqa.
Bernard d'Etampes (La Cité) (Der'a).
Berrie (la Grande).
Bersabea Juda, voyez Bethgibelin.
Bersabée = Bir es Seba.
Bessan (le) = Beisan.
Betenoble = Beit Nuba.
Bethafava = Beit Safafa.
Bethanie.
Betharas.
Bethgibelin = Beit Djibrin.
Bethléem.
Bethsura = Beit Sour.
Beyrouth (Barut).
Bilbeis.
Bir es Saba, voyez Bersabée.
Blanche-Garde = Tell es Safiyé.
Bokehel = Bouqeia.
Bombrac = Ibn Ibrak.
Boquée.
Bordj (el) (le Merle).
Bordj el Ashbetar.
Bordj el Atôt (la Tour Rouge).
Bordj Berdaouil.
Bordj el Meleh.
Bordj Rahib.
Bosra.
Bouqeia (Bokehel).
Bourzey.
Bouser = Bousr el Hariri.
Boutron (le).
Brabant.
Brindisi.
Bures ou Burie = Dabouriyé.
Butaha.

C

Cacho ou Chaco = Qaqoun.
Caïffa (Cayphas).
Caire (Le).
Calabre.
Calansué.
Capharlet.
Capharmanda.
Capharsalia.
Carmel (mont).
Carmel = Kermel.
Casal de la Plaine = Yazour.
Casal Sainte-Marie.
Casellum de Planis, voyez Casal de la Plaine.
Castellum Areae = Ararah.
Castellum Arnaldi, voyez Chastel Arnoul.
Castellum Arnulfi.
Castellum Bovonis.
Castellum Beleismum, voyez Beleism.
Castellum Emmaus.
Castellum Ficuum.
Castcllum Medianum, Beit Dedjan.
Castellum novum regis.
Castellum Regis, voyez Château du Roi.
Castrum Adommim (Maldouin).
Castrum Fabae, voyez Fève (la).
Castrum Filii Dei, voyez Chastel Pèlerin.
Castrum Peregrinorum, voyez Chastel Pèlerin.
Castrum Planorum, ho dels Plas.
Castrum Regium, voyez Château du Roi.
Cava de Suet.
Cavam = Qahwana.
Cavas.
Cavea Roob.
Cave de Tyron, Cavea de Tyrum = Shaqif Tirûn = Tirûn en Niha.
Caymont (le) = Tell Qeimoun.
Cayphas, voyez Caïffa.
Cèsaire (Césarée).
Césarée de Philippe, voyez Banyas.
Chaco, voyez Cacho.
Chartres.
Chastel-Arnoul = Yalo.
Chastel-Béroard = Minet el Qala.
Chastellet (le) = Qasr el Athra.
Chastel de Maen, Castellum Medianum = Beit Dedjan.
Chastel Pèlerin = Athlit.
Chastel des Plains = Yazour.
Château-Lurette (Loir-et-Cher).
Châteauneuf = Hounin.
Château des Plaines = Ararah.
Château du Roi = Meilia.
Château de li Vaux Moïse = Ou'aira.
Chedjra.
Cherchenoix (Loir-et-Cher).
Chola.
Chypre.
Cilicie.
Cisterna Rubca.
Cité Bernard d'Etampes, Civitas Bernardi de Stampis = Der'a.
Civitas Petracensis.
Cocatrix (li flum as) = Nahr Zerqa.
Cohagar.
Collis Clarus, voyez Blanche-Garde.
Coquet, voyez Belvoir.
Corrozaym.
Crac (le), voyez Kérak.
Crac de Montréal, voyez Kérak.
Crac des Chevaliers, Crac de l'Ospital, voyez Crac des Chevaliers.

D

Dabouriyé, voyez Burie.
Damas.
Damiette.
Dan (fleuve).
Darum = Deir el Belah.
Deir Abu Mash'al, voyez Belveir.
Deir el Belah, voyez Darum.
Deir el Qala.
Der'a.
Derb el Hadj.
Destroit (Tour du) ou Pierre Encise = Bab el Adjel.
Djaulan.
Djebel Adathir.
Djebel Adjloun.
Djebel Amela.
Djebel Ansarich.
Djebel Aouf.
Djebel Djermaq.
Djebel Djilead.
Djebel Fouqoua.
Djebel Haroun.
Djebel Heider.
Djebel Hounin.
Djebel Niha.
Djebel Quruntul.
Djebel et Teladje.
Djeblé.
Djeddah.
Djenin, voyez Gérin (Grand).
Djerash.
Djerba.
Djezirch.
Djezzin, voyez Gezin.
Djibin.
Djisr Benat Yakoub (Gué de Jacob).
Djisr el Madjami (Pont de la Judaire).
Djouniyé, voyez Juine.
Dor.
Dordogne.
Dyarbékir.

E

Ebal (mont).
Edesse et comté d'Edesse.
Effraym (mons).
Efraon = Taiybé.
Egypte, passim.
Elath (Aïlat).
Elleerum.
Emmaüs.
Emmaüs (Castellum).
Engaddi.
Escalone, voyez Ascalon.
Esdredon (Plaine d').
Espagne.
Euphrate.

F

Faba, voyez Fève (la).
Faran.
Fève (château de la) = el Foulé.
Fève (Plaine de la).
Ficuum (Castellum), voyez Fier (le).
Fier (le) ou le Figuier = Tell Medjadil.
Fiq.
Fleuve du Chien = Nahr el Kelb.
Flum as Cocatrix (Nahr Zerqa).
Flumen Diaboli.
Fontaine des Emaux ou Fontenoid.
Fontaines de Séphorie.
Fontaine de Tubanie.
Fontenoid, voyez Fontaine des Emaux.
Forbelet = Afrabala, Kefrabala, et Taiyiba.
Forbie.
Fort de Baudoin, voyez Bord Berdaouil et Qasr Berdaouil.
Fosse syrienne.
Foulé (el), voyez Fève (la).
Fourches de Sagette.
Frans Chastiau, voyez Montfort.
Freunsbourg (Bas-Rhin).

G

Gadres, voyez Gaza.
Galaad.
Galatie (la) = Qaratiya.
Galilée et passim.
Gâtinais.
Garizim (mont).
Gaza (Gadres).
Gedin (le), voyez Judyn (le).
Gelboé (mont).
Gérin (le Grand) = Djenin.
Geth.
Gezin (casal de) = Djezzin.
Ghor.
Ghor Mezraa.
Ghor Safieh.
Giaffa.
Gibelin, voyez Bethgibelin.
Giblet = Djebaïl.
Gien.
Ginnin = Djenin.
Glavien (Château du Mont), voyez Mont Glavien.
Golfe Persique.
Gor.
Grande Berrie.
Grand Gérin = Djenin.
Graye (île de), Voy- Allât.
Gué de Jacob.
Guignicourt-sur-Aisne.

H

Habis (el) à Pétra.
Habis Djaldak (el).
Hama.
Hamadan.
Haman, voyez Ahamant.
Harrenc = Harim.
Hasbeya.
Hattin.
Haura (el).
Hauran.
Hébron (Saint-Abraham).
Hedjaz.
Helaliyé.
Hélim (Aïlat).
Hermon (mont).
Hermon (Petit), (mont).
Hesa (el).
Hesban.
Hisn Kaïfa.
Hobelet.
Homs.
Hormoz.
Houboul ezzakia.
Houlé (lac de).
Hounin, voyez Châteauneuf.

I

Ibelin = Yabneh.
Ibelin de l'Hôpital, voyez Bethgibelin.
Ibn Ibrak (Bombrac).
Idumée.
Ile de Graye, voyez Graye.
Inde.
Iskanderoun, voyez Scandelion.

J

Jafenia (casal de).
Jaffa.
Jamnia, voyez Ibelin.
Japhe, Japhet, voyez Jaffa.
Jazirat Firaoun.
Jéricho.
Jérusalem, — Tour de David.
Jezreel (Plaine de), voyez Esdrelon.
Joppen, voyez Jaffa.
Josaphat (abbaye de).
Jourdain.
Judaire (Pont de la), voyez Pont de la Judaire.
Judée.
Judyn (le) ou le Gedin = Qal'at Djeddin.
Juine = Djouniyé.

K

Kafr Birim.
Kafr Lam.
Kafr Menda.
Kefrabala, voyez Forbelet.
Kérak (Le Crac ou le Crac de Montréal).
Kermel.
Khan Hathrour.
Kharbet el Maskara (La Marescalcie).
Khirbet Bel'ame (Beleism).
Khisfin.
Kir Hareseth.
Kir Moab.
Kokab el Hawa, voyez Belvoir.

L

Lac de Houlé, voyez Houlé (lac de).
Lac de Tibériade, voyez Tibériade (lac de).
Lattaquié.
Leddjoun, voyez Lyon (le).
Ledja.
Liban.
Lidda, voyez Lydda.
Lisan (Presqu'île de).
Lydda (Saint Georges de Lydde).
Lyon (le) = Leddjoun.

M

Ma Aïn.
Ma'aleh Adoummim, voyez Maldouin.
Mablie = Qasr Meblieh.
Maehmethat.
Madaba.
Maldouin (Tour de) ou la Tour Rouge = Qal'at et Demm.
Maledommim, voyez Maldouin.
Mallaha.
Mansourah.
Manuet (le) = el'Menaouat.
Maraclée.
Marescalcie (la) = Kharbet el Maskara.
Mardin.
Margat.
Maron (le) = Qal'at Maroun.
Marseille.
Mecîa = Meis.
Mecque (la).
Medan.
Medine.
Meilia (Château du Roi).
Meis (Mecîa).
Mer Morte.
Mer Rouge.
Merdjayoun (village) (Mergion).
Merdj'ayoun (vallée des sources).
Mergion, voyez Merdjayoun.
Merle (le) = el Bordj.
Meshghara.
Mésopotamie.
Mhalia, voyez Château du Roi.
Mina (al).
Mineh (el).
Minet el Qala.
Mirabel = Medjdel Yaba.
Misr.
Moab.
Mons Clarus, voyez Blanche Garde.
Mons Gaudii, voyez Montjoye.
Montferrand.
Montfort (ou Frans Chastiau ou Starkenberg) = Qal'at Qoureïn.
Montgisard = Tell Gezer.
Mont Glavien (Château du).
Mont Hor.
Montjoye.
Montoire (Loir-et-Cher).
Montréal = esh Shôbak.
Mont Sinaï, voyez Sinaï.
Mont Thabor, voyez Thabor.
Mossoul.

N

Nahr el Aouali.
Nahr Bareigit.
Nahr el Barouk.
Nahr Beyrouth.
Nahr el Djamani.
Nahr el Hasbany.
Nahr el Kelb.
Nahr Litani.
Nahr el Meten.
Nahr al Mu'amiltain.
Nahr Naaman.
Nahr el Qasmiyé.
Nahr Zerqa (li flum as cocatrix, au nord de Césarée).
Nahr Zerqa (Yabbok), affluent du Jourdain.
Namala.
Naples = Naplouse.
Nazareth.
Neeme.
Niha, voyez Cave de Tyron.
Nobe, voyez Betenoble.
Noire-Garde.
Notre-Dame du Toron (église).
Nu'aran.
Nubie.

O

Obelet.
Ochsenstein (Bas-Rhin).
Orléans.
Oronte (fleuve).
Ouadi Allan.
Ouadi Araba.
Ouadi Assel.
Ouadi Aouba.
Ouadi el Djenehem.
Ouadi Djezzin.
Ouadi el Frandji, voyez Aïn Frandji.
Ouadi el Habis.
Ouadi Kérak.
Ouadi Khachabé.
Ouadi Mousa.
Ouadi Rahoub.
Ouadi al Ruwer.
Ouadi Safieh.
Ouadi es Sitt.
Ouadi esh Shellala.
Ou'aira, voyez Château de li Vaux Moïse.
Oumm et Teladje.

P

Palestina Salutaris.
Panéas, voyez Banyas.
Paris (Notre-Dame) ; église Saint-Victor.
Pas dou chien (Passus Canis).
Pas Païen (Passus Pagani).
Paumiers ou Paulmiers = Ségor = Zoar.
Perse.
Petit Hermon (mont).
Petra.
Petra Deserti, voyez Kérak.
Petrée (Arabie).
Philadelphie (Amman).
Pierre Encise ou le Destroit = Bab el Adjel.
Plaine de Butaha.
Plaine d'Esdrelon, voyez Esdrelon.
Plaine de Medan.
Pont de la Judaire = Djisr el Madjami.
Pont des filles de Jacob = Djisr Benat Yakoub, voyez Gué de Jacob.
Prémontrés (moines de).
Ptolémaïs, Ptolomaïs, voyez Acre.

Q

Qahwana.
Qalah Guindi (Sadr).
Qal'at ed Demm (Maldouin).
Qal'at Djeddin, voyez Judyn (le).
Qal'at Maroun (le Maron).
Qal'at Nemrod, voyez Subeibe.
Qal'at en Niha, voyez Cave de Tyron.
Qal'at Qoureïn, voyez Montfort.
Qal'at esh Shaqif Arnoun, voyez Beaufort.
Qaqoun (Cacho).
Qaratiya.
Qarn Hattin.
Qasr el Athra, voyez Saphet.
Qasr Berdaouil.
Qasr Meblieh (Mablie).
Qonia.
Qouneïtra.
Qseir Séla.
Quarantaine (la).
Qulzum.
Qus.

R

Rabba.
Rabig.
Rames = Ramleh.
Ramora.
Ramula, voyez Rames.
Raquim el Khaf.
Ras Hilja.
Ras al Mu'amiltain.
Recordane = Tell Kerdané.
Reims.
Rhodes.
Roche - Beaucourt (la) (Dordogne).
Rochebrune (Dordogne).
Roches l'Evêque (les) (Loir-et-Cher).
Roob.
Rouad (île de).

S

Sadr = Qalah Guindi.
Safed, voyez Saphet.
Saffran (le) = Shafa'Amr.
Safiriyé, voyez Séphorie.
Sagette, Saiete, Sidon = Saïda.
Sahel el Battof.
Saïda, voyez Sagette.
Saint-Abraham, voyez Hébron.
Saint-Georges de Chaman = Tell el Khamman.
Saint-Georges de Lydde, voyez Lydda.
Saint-Gervais des Roches (Loir-et-Cher).
Saint-Gilles = Sindjil.
Saint-Jean d'Acre, voyez Acre.
Saint-Jean-Baptiste.
Saint-Job.
Saint-Pardoux la Rivière (Dordogne).
Sainte-Catherine du Mont Sinaï (monastère), voyez Mont Sinaï.
Sainte-Croix (monastère).
Saknine, voyez Zekkanin.
Salamiyé.
Saline (la) = Mallaha.
Salines (Tour des) = Bordj el Meleh.
Salkhad.
Salome — es Sanameïn.
Sait.
Samarie (région).
Samarie, voyez Sébaste.
Sanameïn (es), voyez Salome.
Saône = Sahyoun.
Saphet = Safed.
Sarepta = Sarfend.
Sarfend, voyez Sarepta.
Saron (Mons).
Sawad (Terre de Suète).
Scandalium, voyez Scandelion.
Scandelion (Iskanderoun).
Scythopolis (Beisan, le Bessan).
Sébaste (Samarie) = Sébastiyé.
Sebebe (la), voyez Subeibe.
Segor, voyez Paumiers.
Scla'.
Semoa.
Sephorie (fontaine de) = Safiriyé.
Shafa 'Amr, voyez Saffran (le).
Shajara, voyez Chedjra.
Shaqif Arnoun, voyez Beaufort.
Shaqif Tirûn, voyez Cave de Tyron.
Sheïzar.
Sberiat el Menadiré (Yarmouk), rivière.
Shouf.
Sidon, voyez Saïda.
Sinaï (mont).
Sindjar.
Sindjil, voyez Saint-Gilles.
Soba.
Soesme.
Sour, voyez Tyr.
Sources du Jourdain.
Starkenberg, voyez Montfort.
Subeibe.
Sueit.
Suète (Terre de).
Stamboul.
Syrie Sobal.

T

Tabarie, voyez Tibériade.
Tabouk.
Tafilet, voyez Taphila.
Taïma.
Taiybé, voyez Efraon.
Taiyiba (et), voyez Forbelet.
Taletap.
Taoumat.
Taphila.
Telel.
Tell Ashtara.
Tell Djabiyé.
Tell Gezer, voyez Montgisard.
Tell Kerdané.
Tell el Khamman.
Tell Qeimoun (Le Caymont).
Tell es Safiyeh, voyez Blanche-Garde.
Terre oultre le Jourdain.
Terre de Suète, voyez Suète.
Thabor (mont).
Thecua.
Tibériade (Tabarie).
Tibériade (Lac de).
Tibnin, voyez Toron (le).
Tophel, voyez Taphila.
Tor de l'Hospital (la) = Bordj Rahib = Bordj el Ashbetar.
Toron (le) = Tibnin.
Toron des Chevaliers (le) = el Atroun.
Tortose = Tartous.
Tour Rouge = Bordj el Atôt.
Tour Rouge (la) ou Maldouin = Qal'at ed Demm.
Tour des Salines = Bordj el Meleh.
Tour du Destroit ou Pierre Encise = Bab el Adjel.
Transjordanie, voyez Terre oultre le Jourdain et Suète (Terre de).
Triple, Tripoli (ville et comté de), voyez aussi Tripoli (comté de).
Tubanie (Fontaine de) = Aïn Tuba'un.
Turro Militum, voyez Toron des Chevaliers.
Tybelin, voyez Toron (le).
Tyr (Sour).
Tyrûn en Niha, voyez Cave de Tyron.

V

Vadum Jacob, voyez Gué de Jacob.
Val Germain, voyez Merdj'-Ayoun.
Vaux Moïse, voyez Château de li Vaux Moïse.
Venise.
Vénitiens.
Videbello, voyez Belvoir.

Y

Yabbok = Nahr Zerqa.
Yabneh, voyez Ibelin.
Yalo, voyez Chastel Arnoul.
Yarmouk = Sheriat el Menadiré, rivière.
Yazour, voyez Chastel des Plains.
Yemen.

Z

Zalin.
Zebezeb.
Zekkanin (Saknine).
Zerin.
Zoghar.

Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, volume II, La défense du Royaume de Jérusalem. Paris Librairie Orientaliste Paul Geuthner 1939.

Une visite à l'île de Graye

La caravane de l'Ecole biblique ne voulait pas défiler pour la troisième fois (1) devant l'île de Graye sans essayer d'y aborder. Depuis plusieurs jours nous songions au moyen de nous procurer quelques troncs de palmiers pour construire un radeau sur lequel nous aurions tenté de traverser le petit bras de mer qui sépare l'île de la côte. La Providence nous facilita la besogne.

Île de Graye de nos jours
Île de Graye de nos jours- Image: Wikipedia

Au moment où nous venions de franchir le large estuaire de l'ouâdy Teleyat nous crûmes apercevoir aux abords de l'île une embarcation. Un de nos hommes, aussitôt dépêché, ne tarda pas à revenir, ramenant avec lui deux pécheurs d''Aqaba. Le poisson se faisant rare, parait-il, du côté d''Aqaba, trois individus de cette localité se sont entendus pour construire avec des bouts de planche une manière de barque qui leur permit d'aller à la pèche du côté de l'île de Graye où le poisson est beaucoup plus abondant (2). L'esquif étroit, allongé en forme de périssoire, est trop frêle et trop peu étanche pour affronter la haute mer. Nos pêcheurs font le voyage le long de la côte. L'un d'eux, assis dans la barque, préalablement lestée avec des cailloux, dirige l'embarcation au moyen d'une planchette fixée à l'extrémité d'un bâton, tandis que ses deux compagnons, marchant sur la grève, le remorquent à tour de rôle à l'aide d'une corde. Assurément ce n'est pas très engageant de s'embarquer sur un pareil canot ; mais nous sommes encore trop heureux de l'avoir. Il n'y a guère plus de quatre à cinq cents mètres de mer entre l'Ile et la côte et nos nommes ont souvent fait la traversée; nous ne courons donc pas grand risque à les imiter; aussi acceptons-nous avec empressement l'offre qui nous est faite de nous transporter, deux par deux, d'un bord à l'autre. Six d'entre nous réussissent ainsi à visiter l'île.

Île de Graye
1. — île de GRAYE. Vue générale prise du sud-ouest, de sur le rivage.

Île de Graye
2. — Ile de GRAYE. La partie septentrionale portant le château. Vue prise du rivage, à l'ouest.

Île de Graye
3. — Ile de GRAYE. Front méridional du château et ruines plus au sud. Vue prise du sud-est à l'intérieur de l'île.

Île de Graye
4. — Ile de GRAYE. Front méridional du château avec le petit port intérieur. Vue prise de sur le rocher du sud.

Île de Graye
— Ile de GRAYE. Plan de L. de Laborde

La traversée fut moins facile qu'on l'eût conjecturé tout d'abord. Les deux voyageurs accroupis, l'un à l'avant, l'autre au centre de l'embarcation, avaient ordre de ne pas bouger, tandis qu'un des pécheurs, placé à l'arrière, faisait avancer rapidement le frêle esquif, en agitant tantôt à droite, tantôt à gauche sa rame primitive. Le moindre mouvement des passagers, une fausse manoeuvre du nautonier pouvaient à chaque instant faire chavirer le tout. Comme le vent se levait et qu'une mer tant soit peu mauvaise eût rendu tout retour impossible, il fallut se hâter. L'excursion fut abrégée et nous dûmes nous contenter de prendre des photographies de l'intérieur de l'île, une rapide esquisse et quelques notes (3).

L'île de Graye, el-Querayeh ou Geziret el-Fir'aun (l'île du Pharaon) (figure 1), est située vers l'extrémité nord-ouest du golfe d''Aqaba, tout près de la côte occidentale, à quatre heures et demie de marche de Qala'at el-'Aqaba, en suivant le rivage, et à une douzaine de kilomètres de cette localité, à vol d'oiseau. Elle peut mesurer 250 à 275 mètres de long sur soixante mètres de large. Elle est formée de deux énormes rochers émergeant d'une vingtaine de mètres au-dessus du niveau de la mer et reliés entre eux par une sorte de col dans lequel se dresse un troisième rocher, tout petit en comparaison des deux précédents (plan I, 1).

Île de Graye
Île de Graye. Planche I-1

L'orientation, d'une façon générale, est du nord au sud, mais à chaque extrémité, du côté nord surtout, la pointe s'infléchit vers l'est d'une manière très sensible.

Cet îlot jadis fortifié en entier, constituait une sorte de forteresse flottante; le château proprement dit occupait le rocher septentrional, de beaucoup le plus important, long de 150 mètres environ. Une enceinte flanquée de plusieurs tours carrées et encore assez bien conservée, à l'ouest, couronnait cette roche nue, aux pentes escarpées (plan I, 2).

Île de Graye
Île de Graye. Planche I-2

A l'intérieur, contre le mur d'enceinte, à l'ouest et au sud, étaient appuyés une série de réduits et d'appartements disposés un peu à l'avenant, semble-t-il, et qui n'ont jamais formé un ensemble bien régulier. Un certain nombre de ces chambres ont dû être ajoutées après coup, suivant le besoin du moment et sans aucun souci d'un plan général. Les murs, épais en moyenne de 80 centimètre à 1 mètre, ne présentent rien de remarquable. L'appareil est très ordinaire; les pierres, prises sur place, sont assez mal équarries et ont été cimentées la plupart du temps, simplement avec de la boue.

Actuellement toutes les chambres sont à ciel ouvert et le plus grand nombre n'ont peut-être jamais été voûtées. Pour les habitations secondaires, on avait dû se contenter de jeter en travers, au-dessus des murs, quelques troncs de palmiers ou d'autres arbres, recouverts ensuite de branchages et d'un battu de terre, comme font encore aujourd'hui les Arabes de Ma 'an ou d''Aqabah pour couvrir leurs maisons. Les portes et les fenêtres étaient surmontées de linteaux en bois dont plusieurs sont encore en place (4).

En dehors du front méridional du château, déjà fort irrégulier comme le montre la vue générale de ce côté, se trouvent, vers l'angle sud-est, les ruines d'une petite mosquée. On peut distinguer sur les photographies (plan II, 1 et 2) le mihrab encore bien conservé et en saillie sur le mur extérieur. C'est à tort que dans le plan dressé par de Laborde cette mosquée est isolée ; elle était reliée par un autre bâtiment à l'ensemble du château dont elle formait comme une sorte d'appendice ajouté peut-être après coup.

Du côté de l'est, il n'y avait point d'habitations, mais un simple mur d'enceinte, courant au sommet de l'escarpement du rocher dont il suivait assez bien les zigzags (5). La première partie de ce mur, au nord, est encore conservée sur une certaine hauteur; le reste est presque entièrement détruit. L'espace entre le mur oriental et les habitations qui lui faisaient face constituait une cour. Vers l'extrémité nord de cette cour se trouve une grande et belle citerne divisée en trois nefs par deux murs, percés de trois grandes arcades en plein cintre (fig. 1, dans l'angle, à gauche). La voûte de la citerne parait avoir été ogivale. Non loin de là, un grand trou, creusé dans le roc, et destiné peut-être à devenir aussi une citerne, a fourni de nombreuses pierres de construction. De Laborde y a vu un réservoir; mais comme il n'est point cimenté et que le rocher est très fendu, il nous semble que l'eau n'aurait pas pu s'y conserver pendant longtemps.

Au sud de la cour, le mur oriental se rapprochait des habitations et gagnait ensuite le bord de la mer, enveloppant différentes constructions secondaires et vraisemblablement postérieures, placées sur une faible éminence, au sud-est de la colline principale (plan II, 1).

Île de Graye
Île de Graye. Planche II-1

Il n'y avait qu'un étroit passage entre l'enceinte et la mosquée. Au-delà de celle-ci, au sud, sur le dernier penchant de la colline, se trouvent les ruines d'une maison, visibles dans les photographies (plan II, 1 et 2); et tout à côté était une petite citerne en partie effondrée.

Île de Graye   Île de Graye
Île de Graye. Planches II-1 et II-2

Au pied de cette colline rocheuse qui portait le château, au sud-ouest, on aperçoit un étang rempli d'eau de mer qui dut constituer jadis un port intérieur (plan II, 2). Cet étang n'est pas aussi allongé dans la réalité que sur le plan de de Laborde. Nous avons estimé ses dimensions à 50 mètres de long sur 25 mètres de large. Au moment où nous l'avons visité, c'était la marée basse ; à certaines heures de la journée il est plus grand, ainsi qu'on peut s'en rendre compte d'après la photographie qui montre, à droite surtout, jusqu'où l'eau s'étend.

Île de Graye
Île de Graye. Planche II-2

Ce bassin, en effet, ne se remplit pas seulement par les gros temps, ainsi que l'a écrit de Laborde, mais il communique constamment avec la mer par un étroit chenal plus ou moins encombré de pierres. Ce chenal n'apparaît pas dans la photographie à cause de la perspective, mais on peut le situer très exactement. Il est au nord du petit tas de pierres élevé sur la langue de terre qui sépare la mer du bassin (plan II, 2).

Un mur d'enceinte, partant d'une tour bâtie à la pointe septentrionale de l'île, longeait au bord de l'eau le rocher de la citadelle, abritait le petit port, du côté de la mer, et allait rejoindre la colline du sud. En plus de la tour placée en vedette au nord de l'île, il y en avait une autre en face du château, vers le milieu, et une troisième élevée au bord du bassin, sans doute pour en défendre l'entrée. On peut voir dans la planche I, 2, l'emplacement de ces trois tours avec leurs débris. La tour centrale est encore en partie debout; elle était carrée, mais du côté de la mer les angles extérieurs avaient été arrondis.

A l'est du château, il ne semble pas qu'il y ait eu un avant-mur sur le bord de la mer; de ce côté nous avons noté seulement une ruine, située assez exactement dans le plan.

Île de Graye
Île de Graye. Plan

Le rocher qui se dresse au sud de l'île n'offrait qu'une assiette très restreinte pour des constructions. Ce n'est guère qu'une crête, allongée dans sa plus grande partie, d'est en ouest, avec une pointe bien marquée vers le sud-est. Un mur la couronne, dominant la mer quasi à pic d'une vingtaine de mètres, et descendant ensuite au bord de l'eau, à la pointe sud-est, qu'il vient envelopper en faisant presque un angle droit. Du côté nord, où le rocher s'incline d'abord moins rapidement, on a pu appuyer contre le mur d'enceinte quelques petites bâtisses servant d'abris aux soldats chargés de défendre cette partie de l'île. Une de ces constructions, vers l'angle décrit par le mur d'enceinte, a été l'objet d'un soin particulier; les assises des murs sont égalisées avec de petites pierres de grès, plates, apportées du continent. En arrière, sur le dernier penchant de la colline, un trou, analogue à celui dont il a été question un peu plus haut à propos de la partie septentrionale de l'île, doit marquer remplacement d'une carrière. Nous ne croyons pas qu'il ait pu être utilisé comme réservoir pour l'eau.

Nous venons d'achever la description de la petite île de Graye et des restes d'édifices qui y subsistent encore. On voudrait bien connaître de qui sont ces constructions et avoir un aperçu historique de cette forteresse. Malheureusement, nous avons peu de documents en main pour satisfaire cette légitime curiosité. L'aspect des ruines ne peut pas fournir un argument décisif, car ces débris ne renferment rien d'absolument caractéristique. La présence d'une mosquée n'indique pas nécessairement une origine musulmane. Cette mosquée en effet pourrait avoir été ajoutée après coup. Néanmoins nous devons reconnaître que, dans l'ensemble, les restes de construction de l'île de Graye produisent l'impression d'une oeuvre sarrasine. Ces habitations disposées sans beaucoup d'ordre et suivant le besoin du moment; le front méridional de la citadelle, si irrégulier; le mur d'enceinte relativement peu épais et construit avec des pierres d'assez petites dimensions, ce sont là autant d'indices invitant à conclure qu'on a sous les yeux un travail arabe et non point une oeuvre des Croisés.
Le mur crénelé, visible dans la photographie (plan I, 2), ressemble aux murs de maints châteaux arabes de la Palestine ou des environs.

Île de Graye
Île de Graye. Planche I-2

Par contre, nous n'avons remarqué dans l'île rien qui rappelât la manière de construire ni de tailler la pierre, propre aux Croisés, et qu'on retrouve dans les ruines de toutes les forteresses franques de la terre d'« Oultre Jourdain »
Il est peu vraisemblable cependant que les Francs n'aient pas occupé pendant un certain temps cet îlot en même temps que la ville d'Aïlah.



En l'an 1116, le roi Baudouin Ier étant venu visiter la forteresse de Montréal poussa une pointe jusqu'à la mer Rouge, accompagné d'une faible escorte. A son approche, les gens d'Aïlah abandonnèrent la ville et s'enfuirent sur la mer avec leurs barques. Les Croisés restèrent quelques jours dans cette localité qu'ils croyaient être la station d'Elim, puis, craignant d'avoir la retraite coupée par une armée ennemie, regagnèrent Jérusalem (6). Cette excursion ne fut, semble-t-il, qu'un voyage de reconnaissance. Baudouin se contenta de piller la ville et n'y laissa point de garnison. Mais les Francs ne durent pas tarder à occuper cette place qui complétait si bien leurs possessions d'au-delà du Jourdain et était un point important sur la route du Caire à Damas. Si l'année de cette occupation est inconnue, les auteurs sont d'accord du moins pour l'attribuer au roi Baudouin (7). Elle ne peut donc être postérieure à l'an 1118, date de la mort de ce prince.

La prise de possession d'Aïlah entraîna nécessairement la construction d'une forteresse, surtout à cette extrémité du royaume. On fortifia la ville, et peut-être aussi l'île voisine. Néanmoins les auteurs arabes, les seuls qui nous parlent de la place forte d'Aïlah, ne disent rien tout d'abord de l'île. Le plus explicite, l'auteur du Livre des Deux Jardins, s'exprime ainsi : « Une d'elles (des places fortes conquises) est la place frontière d'Eilah; les Francs l'avaient bâtie sur les bords de la mer des Indes, sur le chemin des deux villes saintes et du Yémen; ils menaçaient de là les côtes du territoire sacré, et y faisaient des prisonniers... Nous avons reconquis Eilah; elle est devenue une des citadelles de la guerre sainte, un refuge pour les voyageurs du pays et pour d'autres serviteurs de Dieu (8). »

De ce que Saladin fit construire des bateaux pour s'emparer d'Aïlah et assiégea la place par terre et par mer (9), il ne s'ensuit pas que celle-ci fût située au milieu des flots. Les Croisés, maîtres d'Aïlah, possédaient certainement une flottille sur la mer Rouge. Pour les réduire il était nécessaire à l'assiégeant d'avoir lui aussi des vaisseaux à sa disposition.

En 1182, lors de la fameuse équipée de Renaud de Châtillon sur la mer Rouge, le Livre des Deux Jardins, cité quelques lignes plus haut, nous représente la forteresse d'Aïlah comme placée, non plus sur les bords de la mer, mais au milieu même de l'eau. « Le prince de Kérak, irrité des dommages que lui faisaient subir sans trêve nos troupes cantonnées dans Aïlah, place forte que sa situation au milieu de la mer rendait inaccessible aux infidèles... fit donc construire des vaisseaux dont les différentes pièces furent transportées à dos de chameau jusqu'au rivage... Deux de ces navires furent postés devant l'île où est située la forteresse d'Aïlah... (10). »

Le site de la forteresse d'Aïlah aurait-il donc varié entre les années 1170 et 1182 ? On serait tenté de le croire, à prendre à la lettre les expressions de l'historien arabe, et il faut avouer que ce que nous avons dit plus haut des ruines actuelles de l'île de Graye favoriserait assez cette opinion. Avant de s'y arrêter définitivement, il serait nécessaire cependant de soumettre ces ruines à une étude plus minutieuse, surtout dans les parties susceptibles de fournir quelque indice d'un travail des Francs (11). L'opinion traditionnelle, en effet, qui attribue à ces derniers la construction de la citadelle de l'île de Graye, se présente comme fort vraisemblable. Comment supposer que les Croisés, maîtres d'Aïlah pendant un demi-siècle, n'aient point songé à fortifier un îlot si facile à défendre ? Les traces de leurs travaux ont pu certainement disparaître lors d'une reconstruction sarrasine, mais le silence des historiens sur ce point reste néanmoins un peu énigmatique.

La fin des luttes historiques entre Orientaux et Occidentaux entraîna rapidement la déchéance de la forteresse de l'île de Graye. Sa position un peu en dehors des chemins et son manque d'eau absolu, lui firent préférer le château d''Aqaba établi au centre de l'oasis voisine, sur la voie des pèlerins de la Mecque.
En 1217, le pèlerin Thietmar trouva l'île habitée par des Sarrasins et des chrétiens, esclaves francs, anglais et latins, qui y péchaient pour le compte du Soudan d'Egypte (12).
Un siècle plus tard, au dire d'Abou'l-Feda (1273-1332), le gouverneur égyptien abandonnait le château de l'île de Graye qui tombait en ruines, pour aller habiter un château bâti sur le rivage, sans nul doute la forteresse d''Aqaba (13). Dès la fin du XIIIe siècle la citadelle de l'île de Graye présentait donc à peu près le même aspect qu'aujourd'hui.

Il y a à peine sept ans, lors de l'incident de bîr Taba, elle faillit de nouveau jouer un rôle dans l'histoire. Mais le différend entre la Turquie et l'Egypte, disons plutôt l'Angleterre, fut vite aplani. Une commission mixte rectifia paisiblement la frontière turco-égyptienne et les quelques soldats égyptiens qui avaient occupé un instant l'île se retirèrent. De nouveau c'est le silence et la désolation qui planent sur ces ruines où viennent à peine s'abriter de temps en temps quelques misérables pêcheurs.
Jérusalem. M. R. Savignac.
Sources: Une visite à l'île de Graye. Savignac M. Raphaël. In : Revue biblique, ISSN 0035-0907. — (1913) volume 2214, pages 588-596. — Sources numériques : Scans Library Utoronto. - Page 588 et suivantes

Île de Graye. Notes

1. Février 1893, février 1902 et février 1913.
2. Un coup de filet lancé devant nous, sur la côte en face de l'île, a ramené trente-deux poissons longs d'une vingtaine de centimètres.
3. Plutôt que de publier un nouveau plan, encore incomplet, de l'île de Graye, nous reproduisons ici le plan qu'en a donné Léon de Laborde, quoique ce travail laisse à désirer; nous signalerons à l'occasion quelques-unes des corrections qui seraient à faire.
4. De Laborde parle d'une chambre dont la porte était ornée d'une colonne de pierre blanche et dont les fenêtres, de forme ogivale, étaient également encadrées en pierre blanche [Voyage en Arabie Pétrée, page 49). Nous n'avons malheureusement pas visité cette salle dont l'étude détaillée pourrait être très importante pour déterminer l'âge et l'origine du château.
5. Sur le plan, ce mur est beaucoup trop régulier. Peu après la troisième tour, en venant du nord, il décrit un angle rentrant très prononcé.
6. Historiens des Croisades; — Historiens occidentaux des Croisades, tome I, 1, page 505; tome III, pages 432, 573; tome IV, page 703; tome V, page 182 suivantes, 645.
— D'après Albert d'Aix, le roi aurait voulu aller jusqu'au monastère du Mont Sinaï: mais il céda au désir des moines qui le supplièrent de renoncer à son dessein pour ne pas les exposer au ressentiment des Sarrasins (Historiens occidentaux des Croisades, tome V, page 703.
Maîtres d'Aïlah, les Croisés s'avancèrent plus tard jusqu'au Mont Sinaï. Quoi qu'il en soit d'un fief du Sinaï situé dans le voisinage de la montagne sainte et relevant de la Seigneurie du Kérak (Rey, Les Colonies franques en Syrie, page 599 et suivantes), le passage des Francs au Sinaï est attesté par les monuments. Le réfectoire actuel du monastère de Sainte-Catherine est une belle salle gothique, portant tous les caractères de l'architecture des Croisés; sur les pierres d'arc sont gravés de nombreux écussons de chevaliers accompagnés souvent de graffites.
7. Historiens occidentaux des croisades, III, page 437; V, page 183.
8. Historiens occidentaux; Historiens orientaux, tome IV, page 175.
9. — « Revenu en Egypte, il (Saladin) repartit pour Aïlah, forteresse appartenant aux Francs et située sur la mer orientale. Il attaqua la place par terre et par mer, y ayant fait transporter des navires, et, s'en étant emparé, il livra aux soldats tout ce qui s'y trouvait, effets et gens. »
— « A son retour en Egypte, Salah ed din fit construire des vaisseaux susceptibles de se démonter, et en ayant chargé les pièces sur des chameaux, il se rendit à Aïlah. »
— « Alors il fit assembler les divers morceaux de navires, lança ceux-ci sur mer et assiégea Aïlah par terre et par eau. Il prit cette place dans le premier tiers du mois de rebi second (12-21 décembre 1170). »
— Extrait des annales d'Aboul-Féda et du Kamet-Alterarykh dans les Historiens des Croisades; Historiens orientaux des Croisades, tome I, page 41 et 578.
10. Historiens orientaux, IV, pages 230 et suivantes.
— Voir pour le récit de cette féerique expédition des Francs sur la mer Rouge : Schlumberger, Renaud de Châtillon, page 205 et suivantes.
11. Par exemple, les fenêtres ogivales signalées par de Laborde devront être examinées de très près. Certaines parties du château de Ou'aireh (Li Vaux Moyse), bâties assez négligemment, pourraient à première vue susciter quelques doutes sur leur origine. Mais un simple coup d'oeil jeté sur les fenêtres gothiques d'une tour, encadrées de pierres soigneusement appareillées et taillées en diagonale, suffit pour se convaincre qu'on a devant soi une oeuvre des Croisés.
12. Super rupem quandam a littore ad dimidium campum in isto mari quoddam castrum vidi situm, cujus castellani partim erant Christiani, partim Sarraceni; Christiani quidem captivi Gallici, Anglici, Latini, sed omnes, et isti et illi, piscatores Soldani de Babilonia. » (Mag. Thietmari Peregrinatio, XVII 6.
13. « Nostra tempestate turris est in qua prefectus Egyptus residel, arcem olim habuit in mare (l'île de Graye) sed ea destructa prefectus in turrim ad littus sitam se recepit. » Ap. Rey, Les Colonies franques de Syrie, page 399.
— Actuellement, le château lui-même d''Aqaba vient d'être abandonné: ce n'est plus qu'un amas de ruines. Le qaïmaqam nous a reçus dans une pauvre chambre louée à un indigène. Mais bientôt il aura un nouveau sérail, à l'achèvement duquel on travaillait lors de notre passage.
— A un quart d'heure au nord d''Aqaba, sur le rivage, se trouve la misérable oasis d'Ila qui doit marquer l'emplacement de la ville d'Aïlah. Il n'y a pas d'autre trace d'établissement ancien au nord du golfe. L'oasis d'ed-Deir qu'on voit figurer sur quelques cartes, à l'extrémité nord-ouest de la langue de mer, au bord de l'eau, n'existe pas dans la réalité, du moins à cet endroit. Il y a là seulement, à 300 mètres du rivage, environ, trois maisonnettes en terre et quelques débris de huttes, marquant remplacement d'un poste militaire turc assez important, aujourd'hui abandonné, établi lors du différend anglo-turc au sujet de la frontière turco-égyptienne.

Sources: Une visite à l'île de Graye. Savignac M. Raphaël. In : Revue biblique, ISSN 0035-0907. — (1913) volume 2214, pages 588-596. — Sources numériques : Scans Library Utoronto. - Page 588 et suivantes