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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

I - Jérusalem, Royaume de Pèlerinage
Le royaume latin de Jérusalem devait se constituer, à la fin du XIe et au début du XIIe siècle, sur la côte philistine et phénicienne qui s'étend de l'antique Gaza au Nord de Beyrouth. A l'Est, son arrière-pays comprenait les plateaux de Galilée, de Samarie et de Judée, avec tout le sillon occupé par la vallée du Jourdain et la Mer Morte. Ce sillon, il le débordait même sur presque toute sa longueur, avec deux avancées, l'une au Nord, en direction du Hauran (l'actuel Djebel Druze), dans la « terre de Suethe », l'autre au Sud, dans l'antique Moab : c'était, jusqu'au golfe d'Akaba sur la Mer Rouge, ce qu'on appelait la « terre d'oultre-Jourdain » proprement dite.

Ce n'était ni la fertilité de ce territoire ni même sa richesse commerciale qui avaient attiré et retenu les Croisés en Palestine. En dehors de la plaine de Naplouse, en Samarie, et des ressources relativement développées des plaines côtières où prospérait en particulier la canne à sucre — les plateaux sont assez arides, et si on y obtient de bonnes récoltes de céréales, elles restent exposées à la rigueur d'une année de sécheresse ou à la survenue d'un nuage de sauterelles, voire d'une armée de mulots — tous événements qui eurent leur répercussion sur la politique des rois de Jérusalem. Les troupeaux des Bédouins eux-mêmes devaient paraître bien maigres aux yeux des Occidentaux. Quant au commerce, il connaissait déjà une grande extension dans les villes syriennes du XIe siècle, mais il n'était pas encore comparable à ce qu'il devait être au XIIIe.

La raison même des Croisades est celle de la fondation du nouveau royaume : Urbain II avait lancé les barons d'Occident vers Jérusalem pour « délivrer le tombeau du Christ », parce que l'invasion turque avait rendu impossible le pèlerinage du Saint-Sépulcre. Le nombre de ceux qui répondirent à son appel, incomparablement supérieur à l'effectif des chevaliers français qui, en ce même XIe siècle, allaient aider les Espagnols à reconquérir leur péninsule sur les Maures, — ce qui était au même titre une « guerre sainte » et n'exigeait pas un voyage aussi long et périlleux — suffit à, nous montrer que cette gêne était vivement ressentie par les Chrétiens d'Occident. De même que le pèlerinage de Compostelle avait mené les Bourguignons à fonder le comté de Portugal et que celui du Mont-Gargan avait été à la base de la création du royaume normand des Deux-Siciles, celui de Jérusalem allait être à l'origine du « Royaume d'Orient » (c'est là l'expression de l'historien Guillaume de Tyr) et la cause de sa survie.

La dévotion aux sanctuaires orientaux, à la terre même que le Christ avait foulée durant sa vie terrestre, aux lieux où le christianisme avait pris naissance et où s'étaient déroulés les événements relatés par la Bible et par les Evangiles, n'était pas chose nouvelle au Moyen-Age. La Société de l'Orient Latin a édité une collection d'Itinéraires latins en Terre Sainte: ceux-ci commencent aux premiers siècles de la Chrétienté et c'est au IVe siècle que saint Jérôme alla se fixer à Bethléem ; nous avons conservé un Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem qui est de la même époque. Les grandes invasions n'arrêtèrent pas le mouvement que la croissance du culte des reliques avait encore accru (1) : des relations de voyage gasconnes, bourguignonnes ou anglaises nous sont parvenues pour les temps mérovingiens.

L'invasion arabe elle-même ne rendit pas le pèlerinage impossible. Si saint Willibald éprouva quelques difficultés au cours de son voyage, d'autres relations nous montrent qu'il s'effectuait souvent très normalement. Charlemagne obtint le protectorat théorique des Lieux-Saints, et c'est peut-être à cette occasion que fut composé certain état de la chrétienté en Palestine qui est très suggestif : évêques et moines continuaient à résider dans les monastères grecs de Jérusalem et de la région. Mais désormais les sanctuaires palestiniens étaient à la merci des « Sarrasins »: après la conquête fatimide qui apporta, peut-être assez passagèrement, un regain de fanatisme en Egypte et Palestine, le khalife Hakim, le fondateur de la religion druze, fit profaner le Saint-Sépulcre à la fin du Xe siècle. Cet incident n'eut pas de conséquences, mais il prouvait que le modus vivendi qui s'était établi en Orient pouvait prendre fin. Que de pareils événements se reproduisent à un moment où la Chrétienté aurait davantage pris conscience d'elle-même, et ils appelleront inévitablement des représailles.

Or le XIe siècle devait connaître une vogue encore accrue du pèlerinage de Terre-Sainte : les quelques mentions que nous avons conservées pour cette époque ne permettent pas d'en douter (2). Au début du siècle, après le vicomte Guy de Limoges, les comtes Raymond III de Rouergue et Guillaume Taillefer II d'Angoulême, c'est Robert le Magnifique, duc de Normandie, qui prend la route de Jérusalem et meurt au retour (1035). Hugues I, comte de Chalon et évêque d'Auxerre (+ 1039) a entrepris également ce pèlerinage, que Foulques Nerra, le terrible comte d'Anjou, a fait trois fois. Avant 1085, le comte de Luxembourg Conrad est mort durant le pèlerinage, et le grand comte de Flandre, Robert le Frison, a rendu visite à, Alexis Comnène à son retour de Jérusalem (1090). On attribua aussi des voyages en Palestine à Pierre l'Ermite, le prédicateur populaire de la Croisade, comme à Raymond de Saint-Gilles qui devait en être un des héros (3).

Et déjà des pèlerinages armés ! A côté des mercenaires latins qui, comme Roussel de Bailleul et Hervé « le Francopoule », prêtent leur concours aux empereurs de Byzance contre les Turcs et fondent le durable renom du mercenaire « franc » chez les princes d'Orient, voici trois évêques allemands qui se rendent à Jérusalem avec une troupe nombreuse, en distribuant plaies et bosses sur leur chemin (1064). Quand Urbain II eut concrétisé l'idée de la guerre sainte, qui avait déjà poussé les chevaliers vers l'Espagne (et dont Guillaume le Conquérant avait fait usage pour sa propagande avant d'attaquer l'Angleterre), les Croisés n'eurent qu'à reprendre un chemin que leurs pères avaient déjà suivi.

Mais ce qui est aussi important pour l'histoire du royaume latin, c'est que le succès de la Première Croisade donna un nouvel essor aux pèlerinages. Les historiens de celle-ci évoquent, les sentiments qu'éprouvèrent les barons d'Occident à retrouver les lieux sanctifiés par le Christ, Notre-Dame et les Apôtres. Les miracles mêmes n'avaient pas manqué, et les récits de ceux qui revenaient durent décider ceux qui avaient hésité. Si bien peu des participants-des Arrière-Croisades de 1100 parvinrent en Orient, la voie de mer amena de plus en plus souvent aux rives de Phénicie des foules de pèlerins avides de visiter les Lieux-Saints.

Nous ne pouvons mieux faire que de feuilleter les « guides » qu'ils avaient entre leurs mains, textes très intéressants en même temps que d'une délicieuse naïveté. Quoi de plus charmant que la remarque « c'est un très bon pèlerinage » formulée après la description de tel ou tel sanctuaire ! 'Des notes « touristiques » s'y joignent : les crocodiles de Césarée valaient bien un détour presqu'autant que la chapelle de Notre-Dame, « moût bel lieu et moût dévot », voisine de leur étang... Et certes l'attrait du voyage d'Orient ne pouvait que se joindre à celui de l'œuvre pie pour exciter les pèlerins à prendre le chemin du Saint-Sépulcre (4).

Durant les premières années d'existence du jeune royaume, Jaffa était le seul port par lequel débarquaient les pèlerins : c'était d'ailleurs le plus rapproché de Jérusalem. Mais bientôt Acre en prit la place, et c'est le point de départ que nos guides assignent aux itinéraires qu'ils recommandent. La « route du pèlerinage » escaladait, immédiatement au Sud, le Mont Carmel où on montrait, à « Francheville », la caverne et l'ermitage de saint Denis, puis l'abbaye Sainte-Marguerite des Grecs, où une chapelle rappelait le séjour du prophète Elie. Non loin de là saint Burchard avait fondé l'abbaye Notre-Dame où prit naissance l'ordre des Carmes. La route gagnait la mer et la petite localité d'Anne où, disait-on, avaient été forgés les clous de la Croix — de même qu'un peu plus loin, à Capharnaon, avaient été frappés les trente deniers pour lesquels Judas avait vendu son maître. A proximité le couvent grec de Saint-Jean de Tire était réputé pour les miracles qui s'y produisaient.

Après avoir visité le tombeau de sainte Euphémie, à Châtel-Pèlerin, les pieux voyageurs arrivaient à Césarée, où ils se voyaient montrer la chapelle du centurion Corneille, « successeur de saint Pierre comme archevêque de Césarée », et les tombes des filles du diacre Philippe. Une excursion recommandée menait à « Peine Perdue », non tant pour la chapelle de Notre-Dame que pour un marais « ou quel mares a mult de cocatriz, lesquex i mist uns sires de Cesaire qui les fist aporter d'Egypte. » Un autre guide donnait plus d'extension à cette légende : les « fères bestes » (= bêtes féroces) avaient été amenées par « un riche hom ky estoyt en Sésairie, e les fist norir, car il les quida fère dévorer suen frère, pur un conteste ke aveit esté entre eus. » Mais le jour qu'il voulut inciter son frère à se baigner en cet étang, celui-ci « le fist primes descendre, e les bestes k'yl aveit nori tantost le tirèrent en parfund, si ke onkes puis ne fu trovez (5) ». Du reste Pline l'Ancien racontait déjà une légende analogue sur les premiers crocodiles que l'on rencontrait en Syrie, avant d'arriver en Egypte, dans cette région de Césarée qui rappelle le delta du Nil.

Puis c'était la chapelle où Marie Madeleine fit sa pénitence ; ensuite, par Arsur, on arrivait à Jaffa, où on montrait le perron d'où « saint Jacques de Galice » (de Compostelle) s'était élancé pour passer en Espagne (6).

C'était de Jaffa qu'on partait pour le lointain couvent de Sainte-Catherine au Mont-Sinaï, sur lequel couraient tant d'attirantes légendes : comme les moines, les bêtes mêmes du désert ne vivaient que de l'huile sourdant du tombeau de la sainte « et de la manne qui chiét sur le mont » ; en passant, on pouvait vénérer à Gadres (Gaza) le souvenir de Samson qui avait enlevé sur ses épaules les portes de cette ville philistine. Mais Jaffa était avant tout le port de Jérusalem, d'où deux routes menaient à la Ville Sainte : (7) celle de Rames, la moins sûre, se recommandait par la très vieille chapelle de saint Abacuc; sur l'autre, à Lydda, saint Pierre avait ressuscité Tabitha, servante des Apôtres « e iluec est bon pelrimage pur l'église ki est mult seinte et pur les miracles que seint George i fet. »

Alors se plaçait l'arrivée à Jérusalem, où chaque pas menait le pèlerin vers de nouveaux sanctuaires : la porte Saint-Etienne rappelait la lapidation du premier martyr, le Saint-Sépulcre contenait le Compas (tombeau) et le Cercle (où le corps du Christ avait été déposé avant son ensevelissement). C'était le Calvaire, Golgotha avec la colonne de la Flagellation, le lieu de l'Invention de la Sainte Croix, la prison de Nôtre-Seigneur, l'image miraculeuse de la Vierge « qui parla à l'Egyptienne », Sainte-Marie-Latine, le lieu où pleurèrent les saintes femmes, le Temple et la Roche Sacrée où était l'arche d'alliance et où fut offert Jésus-Christ (chapelle du Sanctum Sanctorum), l'autel du sacrifice d'Abraham, l'église de saint Jacques, construite sur le lieu du martyre du premier évêque de Jérûsalem. Puis l'autel où avait été massacré Zacharie fils de Barachie, le « Bain Notre-Dame et Nôtre-Seigneur », la sépulture de saint Siméon, la Piscine Probatique, le Mont Sion où la Vierge était morte, l'emplacement du tribunal de Cayphe, la chapelle du Saint-Esprit — où les langues de feu étaient descendues sur les Apôtres — avec le Cénacle, la piscine de Siloé, le champ d'Hakeldama, le ruisseau de Cédron où David avait ramassé les pierres dont il tua Goliath, Gethsémani et le Mont des Oliviers, avec la trace du pied de Nôtre-Seigneur, la « chapelle de seint Pelageon où Nostre Sire fist la Pater Nostre », le lieu où poussait l'arbre de la Croix, le val de Josaphat, avec la sépulture de Notre-Dame, et tant d'autres lieux sacrés par les souvenirs qui s'y rattachaient et les miracles qui s'y produisaient. Combien une telle énumération suffisait à prouver l'excellence du pèlerinage de Jérusalem et à entraîner vers la Ville Sainte, malgré la longueur et les périls du voyage, les foules venues de toute la Chrétienté ! Et cependant l'auteur du guide prenait soin de mettre les pèlerins en garde contre la déception qu'aurait pu leur causer le peu de superficie de la ville où étaient enclos tant de lieux saints : « si n'est, disait-il, la cités gaires grans, ains (= mais) est petite. »

Jérusalem pouvait être un but en soi, mais comment ne pas aller jusqu'à Béthanie ou à Emmaüs, en passant par le lieu de la Visitation et de la naissance de saint Jean-Baptiste — comment ne pas visiter le mont de la Quarantaine où Jésus avait jeûné, le jardin d'Abraham et Jéricho avec la rive du Jourdain où le Sauveur avait été baptisé ? Et Bethléem avec la Crèche et le souvenir de l'Adoration des mages, le puits où tomba l'étoile qui les avait guidés, le tombeau des Innocents et celui de saint Jérôme ? Au sud de Bethléem, sur une route menant au Sinaï, c'était Hébron, où on montrait le lieu où naquirent Adam et Eve à côté de la maison de Caïn et d'Abel et le tombeau des patriarches (Abraham, Isaac, Jacob et leurs femmes) exploré en 1119 par les chanoines du couvent latin installé dans cette ville et restauré par ordre de Baudouin II (8).

A côté de la Judée, la Galilée était un autre centre de pèlerinage des plus actifs. On s'y rendait à travers la Samarie par Naplouse — où le puits de Jacob rappelait l'entretien de Jésus et de la Samaritaine —, par Sébaste, lieu du supplice et tombeau de saint Jean-Baptiste, et par Naïm, au pied du Mont-Hermon, où on rappelait la résurrection du fils de la veuve. On entrait alors en Galilée, où le Mont Thabor évoquait la Transfiguration ; la grande ville de Tabarié (Tibériade) était au bord du lac des pêches miraculeuses. C'était Capharnaum, célèbre par tant de miracles, la Table Nôtre-Seigneur « dunt l'om dist ke il manga ou (= avec) ses desciples », la montagne de la multiplication des pains et le lac de Genesareth. A Cana de Galilée, on rappelait le souvenir des noces où le Christ avait changé l'eau en vin, et un creux de rocher où il s'était caché pour échapper aux Juifs. Nazareth, petite ville, montrait l'église de l'Annonciation, la fontaine de l'archange Gabriel, la chapelle où saint Zacharie et sainte Elisabeth habitaient quand ils séjournaient là... Par Saffran, où était né saint Jacques de Galice, on rentrait à Acre d'où les plus zélés allaient vers le Nord, par Coquet (où le Christ s'était changé en agneau), Tyr (où il avait annoncé les Béatitudes), Sarepta (célèbre par les miracles d'Elie) et Sidon (où) le Christ avait guéri la Cananéenne) jusqu'à Beyrouth, où on vénérait un crucifix miraculeux qui, percé d'un coup de lance par un Juif, avait Versé du sang et de l'eau, objet d'un culte dont témoignait l'envoi de reliques en Italie, en France et en Angleterre. Il va sans dire, du reste, que chaque pèlerin s'efforçait de rapporter dans sa patrie des « souvenirs » dont les reliques étaient les principaux : de nombreux textes émanant des prélats de l'Orient Latin sont des « authentiques », sorte de certificats d'origine accompagnant les reliquaires.

A une époque où le pèlerinage était un des actes de piété les plus appréciés, le royaume de Jérusalem, gardien des sanctuaires de Terre-Sainte, apparaissait comme remplissant par le seul fait de son existence ce que nous appellerions une mission d'intérêt général. La garde des routes et leur police y jouaient un rôle particulièrement important — M. Deschamps a observé la prolifération des fortins le long des routes de pèlerinage — et c'est pour assumer cette tâche que naîtra l'Ordre des Templiers : c'est elle, du reste, qui fera la grandeur et sera à l'origine de la puissance de cet Ordre. Permettant le développement normal du pèlerinage, le royaume devait en tirer une partie de ses ressources : il en était de même pour l'Eglise qui assurait par ses hôpitaux les services d'assistance publique très nécessaires aux pèlerins.

Ces ressources nous sont assez mal connues ; dans un traité conclu avec Venise, en 1124, on voit que le roi avait droit au tiers du prix versé par les pèlerins pour leur passage. Ce prix n'était d'ailleurs pas très élevé : un tarif marseillais de 1268 donne 25 sous pour le voyage en quatrième classe, 60 en première classe, tandis qu'en 1248 le Saint François, de Marseille, transportait des pèlerins moyennant 38 sous raymondins. Mais chaque navire pouvait transporter de 500 à 2.000 passagers, ce qui représente une somme fort importante à percevoir pour le trésor royal (9). Il est vraisemblable que des péages et des droits divers venaient s'ajouter à cette taxe. En outre les biens des pèlerins morts intestats — ce qu'on appelait l'« échoite » — appartenaient au roi (10).

L'activité économique du royaume trouvait son profit à l'arrivée et au séjour des pèlerins : sans parler des vivres — que les hôpitaux et couvents fournissaient souvent —, la vente des « souvenirs » devait enrichir plus d'un marchand. A Jérusalem, en particulier, il était de coutume d'acheter des palmes : près du Marché au Poisson, auprès des échoppes des orfèvres syriens, on vendait, au témoignage d'Ernoul « les paumes que li pèlerin aportent d'outre-mer. » Une curieuse histoire rapportée par Guillaume de Tyr nous apprend qu'une seule famille avait le monopole de la vente de ces palmes : lors d'une persécution, un Sarrasin aurait accusé faussement les Chrétiens indigènes d'un sacrilège dans une mosquée. Pour sauver la communauté, un jeune Syrien se serait dénoncé pour ce crime qu'il n'avait pas commis, en demandant que, pour récompenser son sacrifice, on réservât à sa famille la vente des palmes ; cette tradition aurait continué à être observée après l'arrivée des Croisés.

Si des pèlerins appartenant à toutes les sectes chrétiennes — russes comme l'higoumène Daniel (1113-1115), grecs comme Jean Phocas (1185), abyssins, géorgiens, nestoriens, arméniens — et même des Juifs et des Samaritains (11) venaient enrichir le royaume, les pèlerins « latins » y jouaient un autre rôle, aussi important pour sa défense. En effet l'arrivée saisonnière de ces renforts permettait au roi de Jérusalem de prendre à sa solde parmi eux des chevaliers et des sergents qui participaient aux campagnes contre les Musulmans. Souvent — comme en 1113 après la défaite de Sinn-al-Nabra — l'arrivée des premiers navires d'Occident sauva le royaume lorsqu'une invasion le menaçait, voire lorsque l'armée hiérosolymitaine avait subi des échecs. La terminologie médiévale ne distingue pas les « Croisades » des « pèlerinages. »

Aussi considérait-on comme catastrophique telle année — comme 1220 —. où marchands et pèlerins n'avaient pas touché les ports du royaume (12). Les traités conclus avec les Sarrasins au cours du XIIIe siècle essayaient d'assurer aux pèlerins, le libre accès aux sanctuaires de Jérusalem et de Nazareth même lorsque ces localités étaient aux mains des Musulmans. Malgré tout, le pèlerinage subissait des empêchements certains — taxes élevées, vexations comme l'obligation d'entrer à Jérusalem par la seule poterne Saint-Ladre, fermeture de plusieurs sanctuaires aux Latins — et l'effectif des pèlerins devait avoir tendance à diminuer. En réaction, la Papauté recommanda la défense de la Terre Sainte comme oeuvre pie ; lorsqu'après le milieu du XIIe siècle le royaume se fut trouvé réduit à presque rien, il fallut continuer à attirer les pèlerins vers ce qui en restait. Telle est sans doute la raison d'être de ce curieux texte des « Pardons d'Acre (13)  » qui énumère dans cette ville (où les guides précédents ne recommandaient aux visiteurs que le cimetière Saint-Guillaume, réputé par de nombreux miracles) d'innombrables moûtiers enrichis de nombreuses indulgences. Nous sommes tentés de voir dans cette prolifération d'églises indulgenciées un moyen employé par le clergé syrien et par les « Poulains (14) » pour retenir autant que possible les pèlerins sur la route traditionnelle de Jérusalem. Ce qui atteste d'ailleurs la continuité de la vogue du pèlerinage de Terre Sainte, c'est que la Papauté, quand elle s'efforça d'assurer le blocus de l'Empire mameluk, au début du XIVe siècle, prohiba dans une certaine mesure ces pieux voyages pour priver les Musulmans des revenus qu'ils leur procuraient. Mais le mouvement des pèlerins ne fut qu'entravé, et il reprit assez vite (15), sans qu'on puisse toutefois le comparer à celui qui avait assuré l'existence du royaume de Jérusalem.

Sans négliger donc le rôle qu'ont pu jouer dans l'histoire de ce dernier telles considérations économiques, il y a lieu de se rappeler la part essentielle qui revient au pèlerinage de Terre Sainte dans la création du Regnum Orientale comme dans la paradoxale survie d'un Etat latin accroché aux côtes syro-palestiniennes, malgré son éloignement. On a trop voulu ne voir dans cette existence d'une colonie franque en pays hostile — si différente de celle du royaume de Chypre qui lui succédera — qu'une preuve de son utilité pour les républiques marchandes d'Italie. C'est oublier avec quelle facilité celles-ci s'en désintéressèrent au cours de leurs rivalités et selon leurs alliances politiques avec les souverains musulmans. Jérusalem fut avant tout le royaume du pèlerinage, plus qu'aucun autre des états fondés en Orient ou en Occident dans des conditions analogues au Moyen-Age.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

 

Notes
1. On a conservé la trace des reliquaires contenant de l'huile de Terre Sainte (comme la célèbre ampoule de Monza), des fragments du sol du Calvaire, voire même (à Villers-Saint-Sépulcre, dans l'Oise ; XIe siècle) des carreaux de pavage du Saint Sépulcre. Et c'est de Palestine que partit l'extension du culte de saint Etienne après l'invention de son corps par le prêtre Lucien et l'essaimage de ses reliques. — TOBLER et MOLINIER, Itinera Hierosolgmitana, I, Genève 1885, in-8° . — N.-D. de Boulogne s'honorait de reliques envoyées par Godefroy de Bouillon et Baudouin I.
2. Le pape Victor II, en 1055, devant l'afflux des pèlerins, demandait à l'empire byzantin de les exonérer de taxes (RIANT, dans A. 0. L., I, p, 80)
3. Il s'agissait en réalité de son frère Guilhem IV de Toulouse (vers 1092). Cf. L. LA-LANNE, Des pèlerinages en Terre Sainte avant les Croisades, dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1845, p. 1, qui cite aussi en 1039 Thierry IH, comte de Hollande, et le comte de Barcelone. Le pèlerinage du comte de Chalon est cité dans les Gesta pontificum Autissiodorensium, éd. Duru, dans la Bibliothèque historique de l'Yonne. L. HALPHEN, Le comté d'Anjou au XIe siècle, p. 213 et suivantes.
4. H. MICHELANT et G. RAYNAUD, Itinéraires à Jérusalem, Genève 1882 in-8° (édition de la Société de l'Orient Latin), p. 89-200 et passim.
5. Cf. FOUCHER DB CHARTRES, p. 778.
6. Dans l'église Saint-Pierre la Grande de Jaffa, qui fut donnée en 1103 aux chanoines du Saint Sépulcre par le patriarche Ebremar (Rohricht R. 40).
7. P. DESCHAMPS, Défense du royaume de Jérusalem, page 20.
8. Ch. KOHLEH, Un nouveau récit de l'invention des patriarches, dans Mélanges pour servir à l'histoire de l'Orient Latin, t. I, Paris, 1906, grand in-8° , p. 1 ; RIANT dans R. H. C., Hist. Occ., p. 302-316 ; HONIGMANN, Al-Khalil, dans Encyclopédie de l'Islam, t. II.
9. Ch. de la RONCIÈRE, Histoire de la Marine française, I, p. 244, 279 (Paris, 1909, in-4° , 3e éd.) ; L. BLANCABD, Documents inédits sur le commerce de Marseille au Moyen-Age (Marseille, 1885, in-8° ), I, p. 334 et II, p. 321 (1248 : testament d'un bourgeois, Giraud de Cardaillac, qui assigne un legs pour le transport des Croisés pauvres outremer).
10. Rohricht R. 321 et 322 (1156).
11. MICHELANT et RAYNAUD, op. cit., p. 74 : il n'existe à Samarie qu'un « moustier que 11 Samaritain 1 ont, là où il font lor sacrefice à lor Paske, ne ailleurs ne pevent nient ( = rien) sacrefler... Là viennent li Samaritain de la tiere d'Egypte et de la tiere de Damas et de par toute païenime... et lor Paske si est quant li Paske as (= aux) Juis est ».
12. DELABORDE, p. 123-125.
13. MICHELANT et RAYNAUD, in fine.
14. Le nom de « poulains », appliqué d'abord aux enfants nés d'unions franco-indigènes, finit par englober tous les « Francs » nés en Terre Sainte.
15. Par exemple la bulle n° 40265, de Jean XXII, éd. G. Mollat, concerne la fondation d'un hospice Saint-Etienne à Famagouste « ad usum peregrinorum ad partes Terre Sancte transfratantium » dès 1328. Les pèlerins n'étaient alors admis à accomplir leur voyage que si le Saint-Siège les y autorisait.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

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