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Possessions des Croisés en Orient-Latin

Le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche de 1188 à la chute des Etats Francs du Levant
La bataille de Hattin en 1187, les campagnes de Saladin en 1188 avaient durement ébranlé et amoindri les états Francs de Terre Sainte. Ils devaient pourtant se maintenir encore un siècle et connaître des périodes de paix alternant avec des expéditions militaires parfois victorieuses. Ainsi l'histoire de ces états se divise dans le temps en deux périodes à peu près égales ; la seconde fut une lente décadence. Les désastres dont nous venons de parler suscitèrent la Troisième croisade et l'on vit l'Occident secoué d'un enthousiasme rappelant celui de la Première croisade. Des flottes parties de Marseille, d'Italie, du Danemark, de Frise et de Flandre furent équipées pour transporter de nombreux combattants qui allaient se porter au secours de la chevalerie d'Orient. Dans le royaume de Jérusalem envahi, seul le Port de Tyr avait résisté grâce à l'énergie de Conrad de Montferrat. René Grousset a pu parler d'une reconquête du littoral palestinien. Guy de Lusignan, le vaincu de Hattin, qui avait jusque-là montré tant de faiblesse, eut alors un sursaut d'énergie et alla recruter à Tripoli et dans toute la terre chrétienne une armée pour entreprendre le siège d'Acre. Conrad de Montferrat forma à Tyr une flotte de cinquante navires pour ravitailler les assiégeants. Elle apparut chargée de vivres devant Acre le 4 mars 1190. Mais à l'intérieur les troupes de Saladin assiégeaient les assiégeants. Le 27 juillet 1190 le comte Henri II de Champagne, neveu des rois de France et d'Angleterre, débarquait avec un grand nombre de seigneurs français, annonçant l'arrivée prochaine des souverains. Philippe-Auguste apparut devant Acre le 20 avril 1191 et Richard Coeur de Lion le 7 juin. Ces royaux renforts donnèrent au siège d'Acre une vigoureuse impulsion. Philippe-Auguste se comporta vaillamment et tirait sur les Sarrasins comme un simple archer. Après une lutte acharnée la place tomba le 12 juillet. Il avait fallu deux ans pour triompher de la garnison et des troupes de secours de Saladin. Puis Richard Coeur de Lion descendit vers le Sud pour reprendre les villes de la côte. Saladin les avait détruites. Il passa par Gaïffa et Césarée ; devant Arsouf le 7 septembre les croisés furent attaqués par trente mille cavaliers turcs et faillirent être encerclés. Richard, avec une audace inouïe, entraîna ses chevaliers dans une charge furieuse et mit l'ennemi en fuite. Puis il occupa Jaffa, Ibelin et Ascalon, dont il fit reconstruire les fortifications (février 1192) (1). Enfin il assiégea à 30 km au Sud d'Ascalon, le Darum, la place la plus méridionale des états chrétiens, l'emporta, mais constatant qu'il ne pourrait défendre ce Fort qui risquait de servir de point d'appui et de liaison entre les troupes musulmanes d'Egypte et de Syrie il le fit démolir (juillet 1192) (2).

Ces conquêtes étaient un résultat appréciable pour la sécurité du Royaume mutilé, mais le but essentiel de la croisade, la reprise de Jérusalem, n'avait pas été atteint. Richard Coeur de Lion, pressé de retourner en Angleterre, se hâta de dissoudre la croisade et de conclure avec Saladin une paix bâclée ne comportant pour la Palestine que des garanties insuffisantes. Ceci eut lieu le 2 septembre 1192. Le Prince d'Antioche, Bohémond III n'avait pas participé à la croisade. En octobre 1191, il avait fait une tentative pour reprendre Lattaquié et Djébelé, mais il avait échoué. L'année suivante, deux mois après ce traité conclu entre Richard et Saladin, Bohémond alla le 30 octobre 1192 à Beyrouth, avec ses principaux barons, rendre visite à Saladin. Celui-ci les accueillit fort bien ; voulant se concilier le Prince d'Antioche, il lui donna « en apanage » le district du Amq, situé entre le lac d'Antioche et Harrenc ; il lui donna aussi Arcican (3).

Des événements s'étaient passés en ce temps dans la Principauté à propos du château de Baghras, que les textes francs appellent Guaston du vieux mot gréco-romain castron. Rappelons que cette forteresse avait une grande importance puisqu'elle défendait, au Sud-Est, le col de Beylan par où passait la route allant d'Alexandrette vers l'intérieur, protégeant ainsi les approches d'Antioche.
Saladin avait enlevé Baghras aux Templiers le 26 septembre 1188.

Ensuite et pendant de longues années jusqu'en 1216 et même plus tard Baghras paraît avoir été le but ou le prétexte de conflits entre l'Ordre du Temple, des Princes arméniens, des Princes d'Antioche, des émirs musulmans, conflits où l'on voit intervenir le Pape et ses légats, le roi de Jérusalem, la noblesse, le haut clergé et la commune d'Antioche. René Grousset et Claude Cahen ont étudié minutieusement ces imbroglios politiques.
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Les Arméniens en Cilicie et la question de Baghras.
Il nous faut ici ouvrir une parenthèse et revenir quelques années en arrière.

En 1055 le Seldjouqide Tughril beg avait pris le pouvoir à Bagdad. En 1063 son neveu le Sultan Alp Arslan lui avait succédé, et souvent il envoyait des bandes turques ravagé les territoires de l'Empire byzantin. L'empereur Romain Diogène (1067-1071) leva une armée pour les chasser. Le 19 août 1071 Alp Arslan et Romain se rencontrèrent près de Malazgerd en Arménie, au Nord du lac de Van. « La défaite de Malazgerd, dit René Grousset, fut peut-être le plus grand désastre de l'histoire byzantine. » Il ajoute que ce fut sans doute une des causes lointaines de la Première croisade. L'état byzantin vaincu, la chrétienté d'Occident allait accourir pour s'opposer aux menaces de l'Islam.

Après la victoire d'Alp Arslan les sultans seldjouqides allaient progresser peu à peu en Asie Mineure. Et leurs invasions obligèrent les populations chrétiennes de l'Arménie, vaste région au Sud du Caucase aux sources de l'Euphrate et du Tigre, à se retirer vers l'Ouest. Des colonies de cette nation vinrent chercher refuge dans les montagnes du Taurus cilicien.

Vers 1080 le Prince Roupen s'établit dans le massif de Patzerpert au Nord-Ouest de la ville de Sis qui devait devenir la capitale de l'état arménien de Cilicie. Le fils de Roupen, Constantin (1092-1100) avait chassé les Turcs de la région de Tarse et occupé, au Nord de cette ville, la forteresse de Vakha réputée imprenable. De là la dynastie roupénienne devait étendre ses conquêtes à toute la Cilicie. Lorsqu'arrivèrent les troupes d'avant-garde de la Première croisade, les Arméniens les accueillirent avec enthousiasme et se montrèrent de courageux auxiliaires et leurs chefs guidèrent la marche de Tancrède et de Baudouin de Boulogne. Plus à l'Est sur les rives de l'Euphrate d'autres seigneurs arméniens s'associèrent pour combattre les Turcs et leur enlever des places-fortes. Et leur concours contribua à l'établissement du comté d'édesse. René Grousset a insisté là-dessus (4) : « le rôle de l'élément indigène arménien fut capital dans la réussite de la croisade. Ce fut lui qui livra aux croisés les avenues de la Syrie. C'est là un fait dont l'importance ne saurait être exagérée. »

Des alliances familiales eurent lieu entre princes francs et arméniens. Léon Ier, petit-fils de Roupen Ier, qui gouverna l'état depuis 1129 avait épousé d'abord une princesse byzantine et en secondes noces une soeur de Baudouin de Bourcq, comte d'édesse et plus tard roi de Jérusalem ; en outre une soeur de Léon Ier avait épousé le vaillant Joscelin Ier de Courtenay, devenu comte d'édesse après Baudouin. Les relations avec les Princes francs se gâtèrent dans la suite. Un fils de Léon Ier nommé MIeh était un renégat. Il avait d'abord été templier, puis assoiffé d'ambition il avait tenté d'assassiner son frère aîné, le Prince Thoros II. Gracié, il s'était réfugié à Alep auprès de Nour ed din qui l'utilisa contre les Francs. Lorsque Thoros mourut en 1168 déshéritant MIeh et laissant son état à son fils Roupen II, encore très jeune (5), Nour ed din confia à MIeh un corps de cavalerie turque et MIeh, en haine des Templiers et de ses compatriotes, envahit la Cilicie où il commit d'atroces sauvageries. Il enleva aux Templiers « des forteresses des confins d'Antioche » que Thoros (6) avait confiées à leur garde. La principale était Baghras.

En 1171 il captura à Mamistra pour le rançonner un grand seigneur français le comte Etienne de Blois qui allait d'Antioche à Constantinople. Au début de 1173 avec les troupes de Nour ed din, il enleva à l'Empire trois villes de Cilicie, Adana, Mamistra et Tarse. Il [MIeh] s'était rendu si redoutable et abject que le roi de Jérusalem Amaury organisa cette même année une expédition dans la plaine de Cilicie où des vassaux étaient restés fidèles au prince renégat (7). Les troupes royales incendièrent les blés et détruisirent les casaux.

Ce ne fut qu'après la mort de Nour ed din (1174) que les seigneurs arméniens osèrent attaquer MIeh et au début de 1175 l'assassinèrent dans sa nouvelle capitale de Sis. Les Templiers recouvrèrent Baghras après la mort de MIeh.

En 1185 le Prince d'Antioche Bohémond III allait se prendre de querelle avec le prince arménien de Cilicie Roupen III (1175-1187) fils de Sdephané et neveu de Thoros II et de MIeh (8). Roupen étant venu se distraire à Antioche avec des femmes de mauvaise vie, il lui tendit un piège : l'ayant invité à un banquet, Bohémond s'empara de lui et le fit emprisonner (9).

Roupen ne fut libéré que contre restitution de places dont le Prince d'Antioche revendiquait la suzeraineté telles que Servantikar, Adana et Mamistra. Nous avons vu que Saladin avait enlevé Baghras aux Templiers en 1188. Deux ans plus tard, peut-être au moment de l'arrivée des troupes de Frédéric Barberousse, le sultan avait fait démanteler cette forteresse en prévision d'une tentative des Francs pour la reprendre.

Les musulmans l'ayant évacuée, un chevalier franc, Foulques de Bouillon, cousin germain de Léon II d'Arménie, s'en empara en son nom. Le prince au lieu de la rendre aux Templiers l'occupa et la fit fortifier (vers 1191) (10).

Malgré les protestations du grand maître du Temple appuyé par le Prince d'Antioche, Léon II successeur de son frère Roupen III refusa de leur restituer cette place. Il allait bientôt tirer vengeance du guet-apens dans lequel Bohémond III avait fait tomber son frère en 1185.

Remettant à plus loin les événements qui, dans les dernières années du XIIe siècle et les toutes premières du XIIIe se sont passées dans d'autres parties de la principauté et dans le comté de Tripoli nous poursuivrons le récit de ceux dont Baghras fut le pivot. Léon II fut le prince le plus éclairé et le plus actif de la dynastie roupénienne. Il avait de grandes ambitions.

Pour le piège qu'il allait tendre au prince d'Antioche Léon fut aidé par la propre femme de celui-ci, Sibylle, une néfaste intrigante qui déjà en 1188 avait servi d'espionne à Saladin contre les Francs. Léon II les invita avec de grands personnages de la cour d'Antioche et de la cour de Cilicie pour une partie de campagne à la « Fontaine de Gaston » c'est-à-dire près d'une source qui jaillit au pied de la forteresse de Baghras dans un site plein de verdure et de fraîcheur. Sous prétexte d'une conversation intime Léon fit entrer Bohémond dans une salle du château où on leur servit une collation. Après quoi des soldats arméniens surgirent. Le prince franc stupéfait s'exclama : « que est-ce Livon, suis-je pri ? » « Et il li repondit que oill. Et surtout que vos sovieigne comment vos preistes mon frère Rupin !... (11). » Ceci se passa en octobre 1193 (12). Léon s'empara aussi d'une partie de l'escorte de Bohémond. Il envoya une ambassade à Antioche offrant la liberté de ses captifs à condition que la ville lui fût remise.

Cette démarche provoqua une explosion de fureur aussi bien chez les notables que dans toute la population latine d'Antioche. D'un mouvement unanime les habitants se réunirent dans la cathédrale Saint-Pierre où l'énergique patriarche Aimery de Limoges les accueillit pour proclamer la commune. On décida de confier le pouvoir à Raymond, fils aîné de Bohémond, jusqu'au retour du prince. Les représentants arméniens de Léon II furent chassés et celui-ci, comprenant qu'un coup de force était inutile, quitta Baghras avec son prisonnier qu'il enferma dans sa citadelle de Sis.

Dans cette situation difficile le Patriarche, le Prince Raymond qui venait de recevoir la régence de la Principauté et son frère cadet Bohémond IV, comte de Tripoli, firent appel au roi de Jérusalem Henri de Champagne qui résidait à Acre. Celui-ci, jouant le rôle d'arbitre ou de conciliateur qu'avaient tant de fois assumé ses prédécesseurs, se rendit à Antioche pour s'informer auprès des dirigeants, de là il gagna Sis, la capitale de la Cilicie, et fut reçu avec de grands honneurs par Léon II. Il apaisa les rancunes et obtint cette convention : Bohémond renonçait aux territoires disputés depuis la forteresse de Baghras et sur la côte du golfe d'Alexandrette depuis La Portelle jusqu'au port de l'Aïas. L'accord entre les deux princes se confirma par des fiançailles : le prince Raymond qui avait suppléé son père pendant sa captivité devait épouser la Princesse Alice, nièce de Léon II. Bohémond fut libéré avant septembre 1194. Le mariage eut lieu au début de 1195 (13). Trois ans plus tard, Léon II dont le prestige croissait se faisait couronner roi de l'état arménien de Cilicie dans la cathédrale de Tarse le 6 janvier 1198 (14).

Dans son conflit avec les Templiers qui réclamaient toujours Baghras, dans ses relations incertaines avec les Princes francs, il jugea nécessaire d'obtenir les faveurs d'Innocent III et il s'était rallié à la Papauté ainsi que le Catholicos de l'église arménienne. En 1199 il envoya au pape un messager le chevalier Alfred de Margat (15) : il prétendait que Baghras avait été jadis occupée par son oncle Mleh et que c'était lui-même Léon qui avait repris cette forteresse aux musulmans.

De leur côté les Templiers avaient en même temps adressé une protestation au pape contre cette usurpation. Le Pontife envoya un légat qui essaya en vain de résoudre le débat.

En avril 1201 à la mort de Bohémond III les choses s'envenimèrent à nouveau avec les Francs. Son fils aîné, Raymond, était mort avant lui, laissant de sa femme Alice un fils Raymond-Roupen. Son second fils Bohémond IV avait été adopté par le dernier comte de Tripoli de la maison de Toulouse, Raymond III, et avait de ce fait hérité du comté de Tripoli en 1187. En droit féodal la couronne d'Antioche revenait à Raymond-Roupen. Aussitôt qu'il eût appris la mort du prince, Léon II était parti avec Raymond-Roupen pour le faire couronner à Antioche. Mais il avait été devancé par des chevaliers et des bourgeois d'Antioche, et aussi des Templiers qui ne cessaient de réclamer Baghras à Léon II. Cependant certains chevaliers de la principauté avaient pris parti pour Raymond-Roupen et s'étaient retirés en Cilicie.

Léon II avait repris les hostilités devant Antioche (16) en 1202. Au printemps 1203 il vint camper près du Pont de Fer et fit des ravages dans le voisinage. Puis le 11 novembre une troupe arménienne pénétra dans Antioche. Mais les Templiers auxquels Bohémond IV avait confié la garde de la citadelle firent une sortie et repoussèrent les soldats de Léon.

Là-dessus Bohémond demandait par pigeon le concours du sultan d'Alep Al-Zahir avec lequel il avait conclu une trêve. Ainsi Francs et Musulmans s'alliaient contre le roi arménien de Cilicie. Les troupes d'Al-Zahir arrivèrent jusqu'à l'Oronte. Alors les forces de Léon se retirèrent.

Celui-ci pour se venger des Templiers alla s'emparer en 1203 de leurs forteresses de la Roche-de-Roissol et de la Roche-Guillaume et pilla leurs troupeaux et leurs territoires (17).

Ensuite il veut exercer des représailles contre le sultan d'Alep et à Noël 1205 il attaque à l'improviste le Fort de Trapesac qui était aux mains des Musulmans depuis 1188, mais ses troupes sont repoussées. Au printemps 1206 il inflige, dans la région du Amq entre Harrenc et Trapesac une grave défaite au général Alépin Maimoun. Le sultan d'Alep envoie contre lui de nouvelles troupes. Enfin la paix est conclue entre Léon et Al-Zahir. Le roi d'Arménie accepte de démolir un fort qu'il avait construit pour menacer Trapesac (août 1206).

Cependant la querelle se prolongeait au sujet de Baghras. Le pape avait envoyé en Orient un nouveau légat. Innocent II ayant en vain invité Léon à rendre cette place aux Templiers il se vit, malgré toute sa bienveillance, contraint de l'excommunier (1205).

La guerre continua. Le roi Léon organisa en 1208 et 1209 des campagnes où se multiplièrent les massacres et les dévastations dans la plaine d'Antioche. Bohémond IV fit appel aux musulmans. Le sultan Seldjoukide de Qonia, Kaikhosrau, au printemps 1209 attaqua avec ses troupes turcomanes et un contingent d'Alep le royaume cilicien. Et Léon dut traiter, renoncer à ses prétentions sur Antioche et restituer Baghras au Temple. Naturellement il n'en fit rien.

Au début de 1211 une troupe de Templiers étant en route pour ravitailler une de leurs forteresses, Léon les assaillit dans un défilé et le grand maître de l'Ordre fut gravement blessé (18).

Le pape renouvela alors l'excommunication qu'il avait déjà prononcée contre Léon mais jusqu'à présent elle n'avait été que théorique. Cette fois il écrivit à tout le clergé de Syrie de la publier et d'appliquer les sanctions que comportait cette condamnation. En outre il invita le roi de Jérusalem Jean de Brienne à venir en aide aux Templiers (mai 1211). En cette même année ceux-ci organisèrent une expédition en Cilicie avec le concours de Bohémond IV ; cinquante chevaliers du royaume de Jérusalem se joignirent à eux (19). Le continuateur de Guillaume de Tyr écrit que Léon fit sa paix avec le Temple auquel il rendit Baghras, mais ce ne fut encore qu'une promesse car Wilbrand d'Oldenbourg passant par Baghras au cours de son voyage de 1212 écrit que cette place est détenue par le roi d'Arménie qui l'a enlevée aux Templiers et que ceux-ci se plaignent fort d'en avoir été spoliés (20).

Quelques années plus tard en 1216 les événements tournèrent au détriment de Bohémond IV. Léon avait gardé des amitiés dans le clergé et la noblesse d'Antioche. En outre, il avait auprès de lui des seigneurs qui avaient quitté cette capitale et restaient fidèles à Raymond-Roupen qu'ils considéraient comme le prétendant légitime. Profitant de ce que Bohémond IV était retenu à Tripoli, un complot s'établit pour appeler à Antioche Léon et son neveu. Ceux-ci purent de nuit introduire des troupes arméniennes par la porte Saint-Paul. La ville fut occupée par surprise. Le 14 février 1216 eut lieu l'entrée solennelle des princes arméniens. A Saint-Pierre le Patriarche Pierre de Locedio sacra Raymond-Roupen Prince d'Antioche.

Le prince Raymond-Roupen s'était depuis longtemps assuré l'appui des Hospitaliers et leur avait fait des libéralités. Ainsi par un acte du 22 mai 1207 (21) il leur avait cédé par avance le Port de Djébelé et en septembre 1210 y avait ajouté le Castellum Vetulae (Bikisraïl) (22).

Dès son avènement il témoigna sa reconnaissance à l'Hôpital pour son aide : la garde de la citadelle d'Antioche lui fut confiée et le châtelain en fut Ferrand de Barras, ancien châtelain de Selefké, puis le sénéchal de la Principauté vint faire remise de Djebelé à Joubert, châtelain de Margat. Quant au roi de Cilicie Léon II il renonça aussitôt aux sévices qu'il avait, depuis son excommunication, exercé contre l'église latine. Il se réconcilia avec elle, rétablit sur leur siège les évêques de Tarse et de Mamistra et enfin, après avoir injustement gardé pendant plus de vingt-cinq ans la place de Baghras, la rendit à l'Ordre du Temple. Désormais celui-ci devait la conserver jusqu'à la chute de la Principauté (23).

Mais Raymond-Roupen eut bientôt de grandes difficultés à Antioche, dont il avait trouvé les finances en très mauvais état. Par des impositions excessives il se rendit vite impopulaire. Son oncle le roi Léon II mourut en 1219. En cette même année les membres de la noblesse d'Antioche qui avaient soutenu Raymond-Roupen l'abandonnèrent. Un chevalier nommé Guillaume Farabel prit l'initiative de restaurer Bohémond IV. Celui-ci accourut de Tripoli et entra à Antioche où après trois ans d'exil il fut acclamé. Raymond-Roupen réfugié dans la citadelle put s'enfuir pendant la nuit. Bohémond IV devait gouverner la principauté jusqu'à sa mort en 1233.

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Ainsi que ces querelles entre Francs et Arméniens, le XIIIe siècle va nous offrir maintes fois le pénible spectacle d'alliances avec les musulmans, de chrétiens en lutte contre des chrétiens et de conflits armés de vassaux contre leurs seigneurs.

Ayant exposé les affaires de Baghras et du royaume de Petite-Arménie, c'est-à-dire la Cilicie, nous revenons aux événements qui, après la grande détresse causée par les victoires de Saladin, se passèrent dans le comté de Tripoli et la principauté d'Antioche.

Le désastre de Hattin et la chute de Jérusalem avaient suscité en Europe une grande émotion qui allait provoquer la 3e Croisade. Josse, archevêque de Tyr, était parti en hâte pour demander des secours rapides et le premier prince qui répondit à cet appel fut le roi de Sicile, Guillaume II. Il envoya dès mars 1188 au Liban des vaisseaux commandés par son amiral Margarit et montés par deux cents chevaliers (24) qui empêchèrent Saladin de s'emparer de Tripoli. Un de ces chevaliers qu'Ernoul appelle « le chevalier vert (25) » alla même en ambassade auprès de Saladin et l'exhorta à restituer aux Francs Jérusalem (26). Le Sultan le reçut fort honorablement et lui offrit des chevaux et d'autres présents.

Nous avons vu que Saladin avait courtoisement accueilli à Beyrouth le 30 octobre 1192 le Prince d'Antioche Bohémond III et lui avait accordé des concessions territoriales. L'année suivante le sultan mourait. Sur la côte les Princes Ayyubides de la famille de Saladin conservèrent les ports de Lattaquié et de Djebelé, la principauté n'ayant comme débouché sur la mer que le port Saint-Siméon. Francs et Musulmans étaient las de la guerre et les trêves conclues entre eux avaient été facilement prolongées jusqu'en 1197. En cette année les Francs récupérèrent pacifiquement certaines places. Dans le comté de Tripoli qui avait à sa tête depuis dix ans Bohémond IV, fils cadet du Prince d'Antioche Bohémond III, le seigneur de Giblet, Guy Ier Embriac, d'une famille d'origine génoise, recouvra sans conflit sa cité. Il semble bien qu'en même temps, un membre d'une branche cadette de cette famille se réinstalla dans son fief de Besmedin, au Nord de Giblet.

La même année le roi de Jérusalem Amaury II entreprit le siège de Beyrouth où gouvernait, au nom du Sultan, Malik al-Adil. Il s'en empara grâce à l'aide audacieuse de prisonniers francs qui s'étaient rendus maîtres des portes de la tour principale (octobre 1197).

En même temps Bohémond III essayait de reprendre les ports de Lattaquié et de Djebelé, mais le sultan d'Alep Malik az-Zahir fils de Saladin, donna ordre de les miner et de les démolir. II semble que Bohémond aborda à Valénie et se rendit dans les deux ports, mais les voyant si ruinés il se retira. Peu après Malik az-Zahir venant d'Alep à Lattaquié fit reconstruire sa citadelle (novembre 1197).

L'année suivante Malik al-Adil et le roi Amaury II renouvelèrent leurs trêves selon les conventions conclues entre Saladin et Richard Coeur de Lion ; en outre le sultan reconnaissait l'occupation de Giblet et de Beyrouth par les Francs.

Dans le comté de Tripoli, vers 1200, l'ancien seigneur du Boutron (Batroun) au Nord de Giblet, le Pisan Plébain rentrait en possession de son fief.

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Nous allons voir à cette époque la garnison du Crac des Chevaliers prendre part à plusieurs campagnes à l'Est du comté de Tripoli. Dans notre première étude sur les châteaux des Croisés consacrée principalement à cette forteresse nous avons constaté que la grande campagne de constructions (front Ouest de la première enceinte et grandes tours rondes de l'Ouest et du Sud de la 2e enceinte) qui en avait fait l'un des plus puissants ouvrages militaires du Moyen Age avait dû être exécutée à la fin du XIIe siècle et au début du XIII siècle.

Le Crac alors puissant, invulnérable, largement pourvu de combattants et de munitions, va pouvoir passer à l'offensive, servir de lieu de concentration et organiser des expéditions, en 1203, 1204-1205 contre Hama, Montferrand et Homs. En 1207 les Chevaliers du Crac subirent une contre-attaque de Malik al-Adil, frère de Saladin. Puis avec des troupes de Tripoli ils allèrent attaquer Homs. En 1216 le pape Honorius III, faisant prêcher une Croisade en Europe, envoya Jacques de Vitry prêcher au Levant. Ce prédicateur fut reçu au Crac. La forteresse y reçut aussi un hôte royal André II de Hongrie qui avait participé à la cinquième Croisade (27).

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Parmi les événements concernant le comté de Tripoli, rappelons que le roi de Jérusalem Henri de Champagne, se rendant en 1197 en Cilicie, après avoir passé par Tortose se trouva au voisinage du territoire des Assassins. Le grand maître des Assassins vint à sa rencontre et l'invita dans son château d'El-Kahf où il le reçut avec honneur et lui proposa une alliance. Plus tard en 1213 le jeune prince Raymond, fils aîné de Bohémond IV, Prince d'Antioche et comte de Tripoli, fut poignardé par des Ismaéliens dans la cathédrale de Tortose (28).

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René Grousset, en des pages éloquentes, a retracé l'étrange Croisade de l'Empereur Frédéric II homme de haute intelligence mais de moeurs abominables, favorable aux musulmans et hostile à la noblesse et à la population chrétiennes du Levant. Nous ne ferons allusion à sa duplicité et à ses machinations que pour ce qui concerne son attitude vis-à-vis de deux grands seigneurs des états latins : Jean d'Ibelin, sire de Beyrouth «modèle de la chevalerie française de Syrie (29) » et Bohémond IV.

En 1228 il attira Jean d'Ibelin dans un guet-apens. L'ayant invité à un banquet au château de Limassol en Chypre, à la fin du festin des gardes armés apparurent derrière l'empereur, et celui-ci alors interpella ce seigneur et le somma de lui remettre la cité de Beyrouth ; Jean d'Ibelin lui opposa un refus si formel dans un langage si noble et si énergique que Frédéric n'osa lui tenir tête. Et « le vieux sire de Baruth » retourna dans son fief où ses vassaux lui firent un chaleureux accueil. Il y prit les mesures nécessaires pour que la garnison fût à l'abri de toute surprise. Bohémond IV était venu lui aussi à Chypre, avec un de ses barons, Guy Ier de Giblet, pour faire sa cour à l'empereur. Devant l'attitude hautaine de celui-ci qui le traita comme un sujet, le Prince d'Antioche fut pris d'inquiétude à la pensée que Frédéric pourrait bien mettre la main sur ses états comme il avait bien failli le faire pour Beyrouth. Et tout à coup il simula la folie. « Il contrefit le malade et le muet et crioit trop durement « A, A, A », et tant se tint ainsi que s'en fuy en une galée et arriva à un suen Chastel qui a nom Néfin » (Enfé) mais si tôt corne il fu à Nefin il fu gary. Là rendy grâce à Deu que il estoit eschapé de l'Empereur (30). »

Les avances que fit Frédéric II au Sultan d'Egypte Malek el-Kamel lui permirent d'obtenir la rétrocession de Jérusalem au royaume franc le 18 février 1229 par un traité conclu pour dix ans et renouvelable. Se préparant à retourner en Italie, il laissa à Acre et à Tyr de fortes garnisons de soldats impériaux, surtout des Lombards.

Quand, environné du mépris de la population franque, il quitta Acre au lever du jour comme un voleur il dut pour embarquer traverser le quartier de la Boucherie ; le bruit de son escorte fit sortir des bouchers et de vieilles femmes querelleuses qui l'insultaient et lancèrent sur lui des tripes et autres fressures d'animaux.
Quinze ans plus tard la Ville sainte devait être reprise par les Musulmans.

Toujours plein de hargne, à l'égard des Francs, Frédéric envoya de Brindisi un corps expéditionnaire commandé par le maréchal Ricardo Filangieri pour assiéger Beyrouth.

Jean d'Ibelin, dans ce péril extrême, demanda du secours à Henri Ier de Lusignan, roi de Chypre et à la noblesse de l'île. En février 1232 les troupes chypriotes s'embarquèrent à Famagouste sous les ordres de Jean d'Ibelin et du roi. Elles débarquèrent au Puy du Connétable (Héri) au Sud de Nephin ; elles passèrent par le Boutron, Giblet, le défilé du Nahr el-Kelb appelé « le Pas du Chien » puis vinrent camper en face de Beyrouth.

Jean d'Ibelin avait obtenu des chevaliers d'Acre un renfort. Il avait aussi fait appel à la noblesse de Syrie et envoya à Bohémond IV son fils Balian, mais le Prince craignant les impériaux se récusa. Balian était allé aussi solliciter les Templiers ; il arriva au Casal de Monscucul, qui leur appartenait, mais les Templiers pour le même motif que Bohémond le renvoyèrent lui refusant tout concours. Cependant les forces impériales du maréchal Filangieri s'étant fait battre plusieurs fois par les troupes du roi Henri et de Jean d'Ibelin (1232-1233), Beyrouth était revenue au pouvoir de son seigneur.

* * *

Frédéric II dans son traité avec le sultan Malek el-Kamel, le 18 février 1229, avait exclu de ces conventions la Principauté d'Antioche et le comté de Tripoli ainsi que les Places que défendaient les Hospitaliers et les Templiers dans ces territoires. Le Patriarche de Jérusalem et les Grands Maîtres des deux Ordres refusèrent de reconnaître la validité de ce traité. Le Pape Grégoire IX qui avait excommunié Frédéric II l'année précédente, écrivit au roi de France pour protester contre cette inique mesure qui mettait hors de la trêve les grandes places chrétiennes de Syrie.

Cependant les Francs profitèrent de la situation pour entreprendre des offensives : en 1231 ils tentèrent, d'ailleurs en vain, de recouvrer le port de Djebelé (31).

A cette même époque, la grande forteresse du Crac va s'animer. De là partent des expéditions vers l'Est surtout contre l'émir de Hama à l'automne 1229, en août 1230 ; enfin en octobre 1233 les états chrétiens, Royaume de Jérusalem, Royaume de Chypre, Principauté d'Antioche et comté de Tripoli, et les deux Ordres de l'Hôpital et du Temple concentrent leurs troupes au Crac pour opérer une marche jusqu'à Montferrand (32).

Ce fut-là, pour la dernière fois sans doute, un exemple d'étroite cohésion entre les forces des états chrétiens, comparable à celles du temps des expéditions de conquête ou de reconquête au-delà de l'Oronte au XIIIe siècle.

* * *

Nous avons vu que les Templiers étaient rentrés en possession de Baghras en 1216. En 1226 le sultan d'Alep Al-Aziz, petit-fils de Saladin, avait tenté sans succès de reprendre cette place. Mais les musulmans avaient conservé un autre château du Temple, Trapesac (Darbsak) qui gardait au Nord-Est le col de Beylan. Il n'était séparé de Baghras que d'environ 17 km à vol d'oiseau. Al-Aziz mourut en 1236 laissant un fils de sept ans et l'oncle de celui-ci assura la régence du territoire d'Alep. Aussitôt il alla assiéger Baghras et était sur le point de s'en emparer quand Bohémond V intervint et obtint une trêve pour les Templiers.

A leur tour ceux-ci organisèrent en juin 1237 une expédition contre Trapesac. Elle était composée de 120 chevaliers avec des archers et des turcoples. Ils pillèrent la ville basse mais la garnison du château résista vigoureusement.
A cette nouvelle, un corps de cavaliers partit d'Alep en toute hâte au secours des assiégés, et écrasèrent les assaillants. Sur 120 templiers, 100 furent tués ou faits prisonniers.
Mais le gouverneur d'Alep n'élargit pas sa victoire préférant demeurer en bons termes avec le Prince d'Antioche.

* * *

L'empereur Frédéric II avait semé la discorde dans l'ancien Royaume de Jérusalem. Ce n'était plus qu'un royaume sans roi où l'anarchie croissait comme l'ivraie.

La trêve conclue avec le sultan Al-Kamil allait expirer en juillet 1239. En prévision de nouvelles attaques musulmanes le Pape Grégoire IX suscita une croisade qui fut prêchée notamment en France et en Angleterre. De hauts barons se croisèrent ; l'un des principaux était Thibaut IV comte de Champagne et roi de Navarre. Il prit la tête de l'expédition. Les troupes se concentrèrent à Acre en septembre 1239. Cette Croisade n'aboutit qu'à quelques conquêtes qui ne furent pas conservées.

Dans les années qui suivirent le fils du vieux sire de Beyrouth, Balian III d'Ibelin avait chassé les Impériaux de Tyr (juillet 1243). Ainsi disparaissait la suprématie exécrée de Frédéric II devenu roi de Jérusalem en 1225 par son mariage avec Isabelle de Jérusalem, fille de la reine Marie de Jérusalem et de Jean de Brienne. L'élimination de l'Empereur amenait la disparition de la monarchie hiérosolomytaine et l'état devint une république féodale sans unité et sans chef qui ne pouvait se maintenir longtemps. Balian d'Ibelin aussi sage que son père et qui avait contribué à établir constitutionnellement avec son parent Jean d'Ibelin, futur comte de Jaffa, les fondements de cette république aurait peut-être pu la stabiliser, mais alors qu'on venait de lui confier la régence de l'état en 1246, il mourut en septembre 1247.

Pendant ce temps la Principauté d'Antioche-Tripoli gouvernée par le faible Bohémond V (1233-1251) se désagrégeait aussi. En l'année 1247 des Turcomans, pâtres nomades et à l'occasion guerriers, poussaient leurs grands troupeaux sans se soucier des frontières. Ainsi les menèrent-ils dans les gras pâturages de la Principauté. Des chevaliers voulurent les en chasser. Mais ces nomades se rassemblèrent et tuèrent plusieurs de leurs adversaires, puis par vengeance ravagèrent la contrée. Cette échauffourée n'aurait pas eu lieu sans doute si Bohémond s'était intéressé davantage à sa Principauté, mais il résidait le plus souvent à Tripoli ou sur son territoire. Nous verrons qu'après sa mort son fils Bohémond VI se plaignit au roi Saint Louis de la négligence que sa mère, régente, apportait aux affaires de la Principauté.

A cette même époque la Palestine franque éprouvait de grands malheurs. Des bandes de Turcs Khwarizmiens venues de l'Iran faisaient des ravages dans la Syrie musulmane depuis une vingtaine d'années, en particulier dans la région d'Alep. Le sultan ayyoubide d'Egypte As Salih Ayoub brouillé avec ses oncle et cousins, les Maliks de Damas, de Transjordanie et de Hama, et menacé d'une coalition réunissant ceux-ci et les Francs, fit appel aux Khwarizmiens en 1244. Ceux-ci au nombre de 10.000 envahirent la Palestine puis apparurent devant Jérusalem. Malgré un effort de résistance, la ville tomba et de nombreux habitants furent massacrés. Après quoi cette troupe alla rejoindre à Gaza l'armée égyptienne que le Sultan y avait envoyée sous le commandement du mameluk Beibars, qui vingt-sept ans plus tard devait enlever aux Hospitaliers le Crac des Chevaliers. Contre le Sultan d'Egypte et ses mercenaires Khwarizmiens une coalition franco-musulmane s'était organisée : les chefs musulmans étaient al-Mansour, Malik de Homs, avec son contingent et celui du Malik de Damas, enfin les troupes de al-Nazir Dawud, Malik de Transjordanie. Du côté des Francs le Patriarche de Jérusalem, l'archevêque de Tyr, les Grands Maîtres de l'Hôpital et du Temple, le comte de Jaffa Gautier de Brienne et d'autres seigneurs de Palestine ; Bohémond V avait envoyé Thomas de Ham, connétable de Tripoli, Jean et Guillaume du Boutron.

Le 17 octobre 1244 la rencontre eut lieu près de Gaza. Les troupes syriennes musulmanes lâchèrent pied ; les Francs encerclés après avoir lutté vaillamment furent presque tous tués ou pris. Le Grand Maître du Temple fut tué. Plus de 300 chevaliers d'Antioche et de Tripoli périrent dans cette bataille.

* * *

Aussitôt après ce désastre Robert patriarche de Jérusalem, voyant les états Francs en grand danger, décida d'envoyer l'évêque de Beyrouth Galeran en Occident pour y demander la levée d'une nouvelle Croisade. Galeran partit du port d'Acre le 27 novembre 1244. Or vers ce temps le roi de France Louis IX au cours d'une grave maladie avait fait le voeu s'il guérissait, de prendre la croix. Il tint parole. La croisade fut prêchée par le cardinal-légat Eude de Châteauroux, qui devait en 1248, le 25 avril, consacrer la Sainte Chapelle. C'est lui qui prononça cette belle parole : « La France est le four où cuit le pain intellectuel de l'humanité. »

La Croisade fut presque uniquement française ; avec les trois frères du roi partirent de hauts barons et un grand nombre de chevaliers du royaume. Louis IX s'embarqua à Aigues-Mortes le 25 août pour l'île de Chypre où devait avoir lieu le rassemblement de l'armée de France et des troupes de l'Orient latin venues d'Acre. Le séjour en Chypre devait durer de septembre 1248 à mai 1249. Pendant que Louis IX était dans l'île il apprit que les territoires du Prince Bohémond V étaient ravagés par des pillards turcomans. Aussi envoya-t-il à Antioche 600 archers pour les repousser. Le 30 mai 1249 le roi embarquait à Limassol pour l'Egypte. Il arrivait devant Damiette le 4 juin. Ce n'est pas ici le lieu de raconter les débuts heureux de l'expédition, puis le destin tragique de l'armée, la vaillance du roi, l'épidémie qui décima l'armée, le roi atteint lui aussi, presque mourant, fait prisonnier mais toujours lucide et inébranlable devant les menaces des vainqueurs. Le 6 mai 1250 le roi était libéré avec plusieurs de ses principaux barons. Le 8 il passait la mer pour Acre où il abordait le 13. Il y reçut un accueil triomphal.

Louis IX devait rester quatre ans en Palestine et au Liban, de mai 1250 à avril 1254, réconfortant les populations chrétiennes, ranimant le courage des seigneurs, tous les traitants comme le véritable souverain des états d' Outremer. Il entreprit de relever à grands frais les fortifications des grandes villes de la côte Acre, Césarée, Jaffa, Sidon, participant comme un manoeuvre à ces travaux.

Un chroniqueur musulman Ibn Chaddad le Géographe prétend que le roi visita les côtes et qu'il fit agrandir la forteresse de Safita (Chastel Blanc) dans le comté de Tripoli (33). Mais aucun texte occidental ne mentionne ce fait.

On reconnaît pourtant à Chastel Blanc une construction qui peut parfaitement dater du milieu du XIIIe siècle.

Joinville raconte dans ses Mémoires (34) qu'il prit part à une expédition partie de Tyr contre la ville de Panéas (Banyas aux sources du Jourdain), occupée par une garnison musulmane, pour riposter contre les attaques d'une armée de Damas qui avait en juin 1253 attaqué Sidon, massacré une partie de la population et emmené un grand nombre de prisonniers.

La bataille eut lieu entre Panéas et le château de Subeibe (35). Joinville se comporta vaillamment dans cette rencontre.

Il raconte aussi qu'il demanda un jour au roi la permission de se rendre en pèlerinage à Notre-Dame de Tortose (36), et Louis IX profita de ce voyage pour le charger d'acheter à Tortose des « camelots » c'est-à-dire des manteaux en poil de chameau qu'il voulait faire parvenir aux cordeliers de Toulouse. A la suite de ce pèlerinage Joinville se rendit au Crac des Chevaliers où reposait son oncle Geoffroy V de Joinville. Celui-ci était arrivé en Palestine au début de la 3e croisade en octobre 1189 pour participer au siège d'Acre avec son père Geoffroy IV qui y était mort en août 1190. Revenu en Champagne à la fin de cette année il était reparti en Orient.

Il était considéré par ses compagnons d'armes comme un véritable preux. Il avait accompli tant de prouesses sur les champs de bataille « deçà mer et de là » que Richard Coeur de Lion qui s'y connaissait en bravoure, l'avait autorisé à partir ses armes de Joinville de celles d'Angleterre, c'est-à-dire les partager par une ligne verticale.

C'est peut-être après avoir pris l'habit de chevalier de l'Ordre de l'Hôpital qu'il vint au Crac ; peut-être participa-t-il au raid qu'entreprit en direction de Montferrand la garnison de cette forteresse en juin 1203. Il mourut au Crac en cette année ou au début de 1204.

Jean de Joinville vint donc au Crac, sans doute à la fin du séjour du roi en Orient. Il alla chercher l'écu de son oncle « parti de Joinville et d'Angleterre » dans la chapelle de la forteresse où il était suspendu, et rapporta cette relique de famille pour l'exposer dans l'église de la collégiale Saint-Laurent de Joinville en Champagne.

* * *

Saint Louis dont l'esprit de justice était devenu proverbial, eut maintes fois l'occasion, dans son royaume, d'apaiser des conflits soit de sa propre initiative soit qu'on eût sollicité son arbitrage.

Il en fut de même en Orient : dès son arrivée en Chypre en 1248 il réconcilia la Principauté d'Antioche et l'état arménien de Cilicie qui étaient en désaccord depuis plusieurs années. L'entente entre les deux états chrétiens devint si grande que le jeune Prince d'Antioche et comte de Tripoli Bohémond VI épousa en 1254 la fille du roi Hethoum Ier, Sibylle.

Trois ans plus tôt en 1251, ce Prince avait succédé à l'âge de quatorze ans à son frère Bohémond V, personnage sans volonté, indolent, dominé par sa femme d'origine romaine la princesse Lucienne de Segni, qui pourvoyait des plus hauts postes les membres de sa famille aux dépens de la noblesse et du haut clergé du pays. En 1252, l'année qui suivit son avènement le jeune prince fit une démarche courageuse. Il était pour plusieurs années encore sous la tutelle de sa mère et partit avec elle pour Jaffa afin de rendre visite au roi de France.

Bohémond V qui séjournait presque complètement à Tripoli et dans le comté, avait négligé les affaires de la Principauté. Sa veuve faisait de même et ne se plaisait qu'à Tripoli. Et le jeune homme voyait bien que les choses allaient mal à Antioche.

Le roi qui se trouvait à Jaffa accueillit le Prince avec bonté, il fut frappé par sa maturité et séduit par son intelligence. Il l'arma chevalier de sa main. Conquis à son tour par la bonne grâce du roi, Bohémond lui confia son inquiétude et lui demanda d'intervenir auprès de sa mère qui était fort autoritaire, car expliquait-il « n'est-il pas drois que elle doie lessier ma terre perdre ne décheoir ; et ces choses di-je, sire, pour ce que la cités d'Anthioche se pert entre ses mains (37). »

Le roi convainquit la princesse qu'elle devait renoncer à sa régence et laisser sa liberté d'action à son fils. Celui-ci tandis que sa mère continuait à résider à Tripoli, reçut des subsides suffisants pour gouverner Antioche et la fortifier.

Ajoutons que pour témoigner au roi sa reconnaissace pour ses grands bienfaits en même temps que pour se faire honneur à lui-même « Par le grei dou roy, il escartela ses armes qui sont vermeilles, aus armes de France, pour ce que li roys l'avoit fait chevalier » (38).

Voici donc pour Geoffroy de Joinville comme pour Bohémond VI d'Antioche deux concessions royales témoignées par l'Héraldique qui prenait alors dans les usages de la chevalerie une place de plus en plus importante.

Le Pape Innocent IV, s'associant aux dispositions prises par Louis IX pour donner sa pleine indépendance à Bohémond VI dans son gouvernement, écrivit le 7 novembre 1252 au Patriarche d'Antioche et à l'évêque de Tripoli pour les inviter à apporter au Prince leur appui (39).

* * *

A cette époque de décadence où les états de Terre sainte étaient déjà en si grand danger, où les chefs responsables auraient dû s'unir contre les menaces de l'Islam, on les voit s'entre-déchirer, vassaux contre suzerains, querelles auxquelles prennent part fâcheusement les Ordres militaires — organisés pourtant pour défendre la Terre conquise — combats fratricides qui allaient faire le jeu de la puissance musulmane et contribuer à son triomphe définitif. Comme l'écrit très justement René Grousset (40) « la France du Levant se dénationalisait et se dissolvait. »

On verra au chapitre consacré au château de Giblet (41) les très graves conflits qui, vers les années 1258, 1276 et 1282 soulevèrent les sires de Giblet contre leurs suzerains Bohémond VI et Bohémond VII.
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L'Invasion Mongole
Ce fut vers les années 1260 que les Mongols après avoir envahi la Perse commencèrent à menacer la Syrie musulmane et l'Egypte. Le grand Khan Mongka, petit-fils de Gengis khan, envoya son frère cadet Hulagu à la conquête des provinces de l'Asie occidentale. Au début de 1258 celui-ci s'emparait de Bagdad, puis il poursuivit ses chevauchées. Hulagu, sous l'influence de son épouse Duqus Khatoun qui était chrétienne nestorienne, était favorable au christianisme et par conséquent aux Francs. Dès 1254 le roi arménien Hethoum s'était rendu à sa Cour en Tartarie, près de Karakoroum, et ils avaient conclu une alliance pour de futures conquêtes (42).

Lorsque les Mongols approchèrent de la Syrie musulmane, Bohémond VI sur les conseils d'Héthoum s'empressa lui aussi de se joindre à Hulagu et en 1260 des contingents arméniens et francs participèrent avec l'armée mongole à la prise d'Alep qui était sous le gouvernement du sultan ayyubide al-Nasir Yusuf (janvier-février 1260). La citadelle fut démantelée. En même temps tomba la place d'Azaz. Un peu plus tard Harim fut aussi enlevée (43).

Puis le général mongol Kitbuqa, un chrétien nestorien, marcha avec ses troupes contre Damas. « Le roy d'Arménie et le Prince d'Antioche alèrent en l'ost des Tatars et furent à prendre Damas. » La ville ouvrit ses portes. Mais la citadelle résista et fut assiégée avec une vingtaine de machines de siège à partir du 21 mars. Le 6 avril elle se rendit. Les Mongols démolirent plusieurs tours et brisèrent des engins de guerre.

Bohémond fit nettoyer et encenser « une moult bele église » que les Musulmans avaient transformée en mosquée et il y fit chanter la messe des Francs et sonner des cloches (44).

Vers ce temps il reçut d'Hulagu des places au voisinage de l'Oronte : Balmis, Kafar Doubbin, Darkoush. Il semble aussi qu'à cette époque, vers 1261, Bohémond profitant des défaites des musulmans, soit rentré en possession de Lattaquié et de Djebelé (45). Après ces rapides conquêtes René Grousset dans un lumineux raccourci a montré tout ce que la chrétienté d'Occident pouvait encore espérer de l'aide des Mongols : « Après ce, Hulagu entendoit entrer au royaume de Jérusalem por délivrer la Terre Sainte e rendre celé as Crestiens (46). » Malheureusement à ce moment le Grand Khan Mongka, frère aîné et suzerain d'Hulagu, mourut au mois d'août 1259 et des rivalités pour sa succession s'étant produites entre leurs frères, Hulagu se vit obligé de retourner en Perse.

Il laissa le gouvernement de Syrie et de Palestine à Kitbuqa avec 10.000 hommes selon un historien, 20.000 selon un autre. Si les barons d'Acre, de Tyr et de Chypre avaient continué avec le général mongol les sages politiques d'alliance qu'avaient établie avec Hulagu le roi Héthoum et le Prince d' Antioche, peut-être les gains acquis par cette alliance auraient-ils pu être maintenus.

Mais de graves désaccords survinrent entre les Francs et Kitbuqa après une expédition de pillage entreprise par Julien de Sidon qui partant du château de Beaufort fit une grande razzia dans le voisinage et ramena à Sidon des prisonniers et du butin.

Or Julien de Sidon était gendre du roi Héthoum allié des Mongols. Kitbuqa ne pouvait tolérer une pareille agression dans une région qu'il avait mission de conserver en paix.
Il alla aussitôt attaquer Sidon, massacra les habitants, incendia les maisons, et rasa les murailles.
A peu près en même temps des chevaliers d'Acre et des Templiers allèrent faire du pillage dans la région d'Acre.

Ces désordres rendirent courage aux Musulmans. Au Caire le 12 novembre 1259 le mamelouk Qutuz, à la suite d'un coup d'état s'était proclamé Sultan. Il décida d'attaquer les Mongols et envoya un corps de cavalerie contre ceux qui occupaient Gaza. Les Musulmans furent vainqueurs (26 juillet 1260). L'offensive de Qutuz se développa ; il avait demandé aux barons d'Acre de lui laisser libre passage sur son territoire. Ceux-ci exaspérés par le saccage de Sidon, y consentirent aussitôt. Désormais c'était l'alliance avec les Mameluks contre les Mongols.

L'armée musulmane campa sous les murs d'Acre puis se mit en route vers le Jourdain. Elle était commandée par un mameluk de Qutuz, Beibars. Kitbuka se porta au-devant d'elle. Il fut vaincu et tué devant Aïn Djaloud, à environ 45 km au Sud-Est de Caïffa (Haïfa) (septembre 1260).

Rapidement Qutuz s'emparait de Damas, d'Alep et de la Syrie musulmane. Un mois plus tard (octobre 1260) Beibars dit Bendokbar (l'arbalétrier) l'assassinait et s'emparait du pouvoir. Beibars était l'ennemi juré des chrétiens. La France du Levant avait couru au-devant du désastre (47).

Un an après avoir pris le pouvoir, Beibars alla ravager la Principauté d'Antioche en octobre-novembre 1261. Une seconde fois en 1262 il envoya une armée attaquer le port du Soudin (48) ; elle y brûla des vaisseaux, puis entreprit le siège d'Antioche. Le roi Héthoum vint en hâte au secours de son gendre. En outre, il était resté en bons termes avec les Mongols, il avait accueilli dans son état les vaincus de la bataille d'Aïn Djaloud et les avait réconfortés et équipés. Aussi vint il lui-même leur demander des renforts pour aller défendre Antioche ; ce qui fit que l'armée mamelouke dut se retirer. La puissance d'Hulagu était encore considérable. Le moine arménien Vartan parle avec admiration de la grande assemblée à laquelle il fut admis à la Cour de ce puissant monarque en juillet 1264 (49). Il y vit Héthoum, roi d'Arménie, David, roi de Géorgie et le Prince Bohémond VI qui étaient venus évidemment demander une nouvelle aide militaire. A la fin de 1264 Héthoum concentra à Servantikar des troupes pour marcher contre Beibars. On y vit des combattants arméniens, des chevaliers d'Antioche, des mongols d'Anatolie. Pendant l'hiver 1264-1265 une armée mongole marcha sur la Syrie et attaqua al-Bira (Biredjik). A ce moment on apprit la mort d'Hulagu, et l'armée mongole se retira.
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Les territoires chrétiens allaient être livrés à la fureur sanguinaire de Beibars.
Beibars, un turc acheté sur un marché d'esclaves en Crimée, aventurier sans scrupules, combattant d'une audace inouïe, allait gravir tous les échelons du pouvoir et vaincre à la fois les Mongols, les Arméniens et les Francs.

Dans plusieurs rencontres il s'était révélé un général habile. A Mansoura en février 1250, où l'armée de Louis IX tenait presque la victoire, il rallia les fuyards musulmans, fit une charge hardie et transforma la bataille en désastre pour les Francs ; dix ans plus tard, en septembre 1260, il battit le général mongol Kitbuka au combat d'Aïn Djaloud. Puis alors que le sultan Qutuz, son bienfaiteur, rentrait avec son armée en Egypte, Beibars l'assassinat et se fit reconnaître pour son successeur.
Ensuite ce nouveau Sultan d'Egypte s'empara de Damas. Après quoi il eut vite fait d'imposer son autorité sur tous les territoires de la dynastie ayyoubide. Il était désormais le maître du vaste empire mameluk et se révéla un grand homme d'état.

En novembre 1265 Bohémond VI avait avec les Hospitaliers et les Templiers, organisé une attaque contre Homs, mais leur troupe fut battue au gué de l'Oronte par le gouverneur mameluk de la ville, le 19 novembre.

En chaban 664 (mai-juin 1266) selon Aboul Féda (50) une armée de Beibars concentrée à Homs envahit le comté de Tripoli, ravagea les environs du Crac et s'empara de Goliath, Albe (Halba) et Archas (Arqa), qui défendaient dans la plaine d'Akkar les approches de Tripoli. Les Annales françaises de Terre Sainte disent : « A M et CCLXVI à V jors de juing Semenos, uns fors amiraus courut toute la terre de Sur et la terre de Triple et prist Arches et Albe et le Gouliat et mist le feu par toute la terre qui est entre Tripple et Tourtouse (51). »

Abou Chama à la date de mai-juin 1266 dit que les troupes de Beibars ravagèrent la région du Crac et de Tripoli, capturèrent 700 hommes et environ 1.000 femmes et enfants dans trois Places-fortes et seize Bordjs (52).

Les Hospitaliers furent obligés de renoncer au tribut que devaient leur payer les Assassins et la forteresse d'Abou Qobeis. Puis Beibars entreprit d'envahir la Cilicie. Hethoum partit en hâte chercher en Anatolie des troupes mongoles.

Pendant ce temps ses deux fils occupèrent fortement les défilés de Baghras et de Darbsak. L'armée mamelouke évita de les franchir, et montant au Nord, passa par Marri et fit un mouvement tournant. Elle surprit l'armée arménienne près de Darbsak ; l'un des princes fut tué, l'autre pris. (24 août 1266). Les Turcs ravagèrent la Cilicie. Le fort d'Aïas à l'Ouest du golfe d'Alexandrette, les grandes villes de la plaine, Mamistra, Adana, Tarse furent saccagées. Sis, la capitale arménienne fut occupée, sa cathédrale incendiée.

Le roi Hethoum vaincu dut, pour racheter son fils prisonnier, céder à Beibars le château de Darbsak et d'autres forteresses plus au Nord. Le traité fut signé en mai 1268. Puis le roi arménien abdiqua en 1269 en faveur de son fils Léon III, et se retira dans un monastère.

* * *

Au début de 1268 Beibars va entreprendre la conquête des états francs. Le 7 mars il enlève le port de Jaffa ; puis les 4-5 avril il met le siège devant le château de Beaufort dressé sur une crête à l'extrémité méridionale de la chaîne du Liban, qui avait été confié à la garde des Templiers quelques années auparavant. La place capitule le 15 avril.

Puis, montant vers le Nord, Beibars apparaît devant Tripoli le 1er mai ; il saccage la banlieue. Toutefois il n'attaque pas la ville peut-être parce que gêné par la neige du Liban pour transporter ses machines de siège, peut-être parce qu'il veut retenir dans Tripoli Bohémond et ses chevaliers afin de s'emparer plus facilement d'Antioche.

Il envoie deux corps de combattants occupé Darbsak et le port du Soudin pour empêcher que par là des renforts Francs ou Arméniens viennent au secours de la capitale de la Principauté. Alors l'investissement d'Antioche dirigé par Beibars est effectué rapidement (14 mai 1268). Le connétable d'Antioche Simon Mansel ayant tenté une sortie avec un groupe de chevaliers est fait prisonnier. Les commandeurs du Temple de Tortose et de Chastel Blanc (Safita), alors que Beibars était encore près de Tripoli, étaient allés le trouver pour obtenir que leurs territoires fussent épargnés. Ainsi se retiraient-ils de la défense des états francs. Simon Mansel comprenant qu'Antioche n'avait plus assez de défenseurs accepta-t-il l'offre que lui fit Beibars d'aller négocier une capitulation ? Mais les Francs refusèrent et se défendirent vaillamment. Les musulmans escaladèrent les murs du Silpius près du château où s'étaient réfugiés huit mille habitants qui durent bientôt se rendre. Le bailli Jean d'Angerville put s'échapper avec un autre seigneur nommé Bastard. Il gagna al-Amyadoun (aujourd'hui Miadoun). Antioche tomba le 19 ou le 27 mai (53).

Alors ce furent le pillage, le massacre, la déportation, l'incendie des églises et des habitations (54). Ce fut la ruine d'Antioche dont tant de voyageurs avaient subi l'incantation, qui avait été l'une des plus glorieuses cités du monde, dont on avait vanté, pendant plus de quinze siècles, les merveilles artistiques, la prospérité et la douceur d'y vivre.

Quelques jours (fin mai-début juin 1268) après la chute de la capitale chrétienne de la Syrie, le Maître de l'Hôpital Hugues Revel (55)(qui fut châtelain du Crac de 1243 à 1250 ou 1253) envoyait d'Acre un appel désespéré à Frère Faraud de Barras, Prieur de Saint-Gilles en Provence. Il lui signalait l'extrême dénuement de l'Ordre et lui demandait l'envoi de subsides par les moyens les plus rapides. L'entretien des forteresses, lui disait-il, a nécessité d'immenses dépenses. Constamment sous la menace des Sarrasins, ils n'ont plus à leur opposer que le Crac, Margat et le Toron de Belda et il leur faut consacrer d'immenses dépenses à l'entretien de ces forteresses. Cette région qui faisait vivre plus de 10.000 habitants est maintenant désertée et il n'y reste plus que trois cents Frères de l'Hôpital.

Antioche aux mains de l'ennemi, les Forts des bords de l'Oronte, Darkoush, Kafar Doubbin, Balmis, tombèrent et leurs garnisons coururent s'embarquer au Ras al-Basit. Les Templiers abandonnèrent sans combat leurs forteresses de Baghras après l'avoir incendiée (56) et de la Roche de Roissol ainsi que la Terre de Port-Bonnel. Beibars fit aussitôt occuper Baghras.

Après ses conquêtes dans la Principauté, Beibars va faire peser sa menace sur le comté de Tripoli. En décembre 1269-janvier 1270 il fait deux démonstrations contre Margat à la pointe Sud de la Principauté, et à la fin de janvier contre le Crac.
Puis il apprend la menace d'une nouvelle croisade d'Occident qui se prépare en Aragon, en Angleterre, en France.

La mort de Saint Louis le 25 août 1270, cinq semaines après son débarquement à Carthage, anéantissait le dernier espoir de la France d'Outre-Mer.

Beibars qui était en Egypte quitta le Caire le 24 janvier 1271, il arriva à Damas le 20 février. De là il pénétra dans le comté de Tripoli et mit le siège devant le Chastel Blanc que défendait une garnison de 700 Templiers. Par ordre du maître du Temple de Tortose ils capitulèrent et se retirèrent librement. Puis le Sultan s'empara des fortins défendant les abords du Crac et apparut devant la forteresse le 3 mars (57). Ibn Chaddad raconte en grands détails les épisodes de ce siège où les chevaliers et les sergents d'armes de l'Hôpital se défendirent avec acharnement pendant plus d'un mois. Ils reculèrent pied à pied résistant jusque dans la cour de la seconde enceinte où plusieurs combattants se firent tuer. Les survivants s'enfermèrent dans le donjon, l'ouvrage le plus puissant de la place. Ils le rendirent le 8 avril et obtinrent de se retirer sous sauvegarde à Tripoli.

Le Sultan resta trois semaines au Crac, donnant des instructions pour la restauration des ouvrages démolis par ses machines de siège. Ces travaux sont signalés au-dessus de la porte principale de la forteresse (front Est) commandant la rampa d'accès, et sur deux tours rondes du front Sud de la première enceinte et à ces deux tours le bandeau d'inscription est encadré de deux guépards, emblème de Beibars.

Le 28 avril le sultan quitta la forteresse pour aller assiéger le Fort d'Akkar (Fr. Gibelacar) qui, de l'autre côté de la plaine de la Boquée, en face du Crac, surveillait sur un sommet du Liban « la trouée de Homs ». Le roi Amaury Ier avait donné ce château en même temps que celui d'Archas en 1170 aux Hospitaliers pour les restaurer, car ils avaient été renversés par un tremblement de terre, au mois de juin, et pour les défendre car le comte de Tripoli, Raymond III, était alors en captivité.

L'approche du Fort d'Akkar, juché sur une étroite plate-forme (à env. 700 m) dominant des pentes abruptes, fut pénible et l'on eut de grandes difficultés à transporter les machines de siège. Le 2 mai elles étaient en place. Les défenseurs luttèrent jusqu'au 11 mai et obtinrent comme ceux du Crac, de se retirer à Tripoli (58). Au sommet de la tour principale Beibars fit sculpter une frise de guépards.

En cette même année le sultan prit la petite ville de Maraclée sur la côte, entre Tortose et Margat, et le Fort du Toron de Belda, au Nord de Margat (59). La grande forteresse des Hospitaliers qui avait des territoires alentour dut promettre de verser aux Musulmans la moitié de ses revenus.

Beibars semblait en mesure de s'emparer facilement de Tripoli, mais Bohémond VI résistait encore espérant toujours une aide militaire des Mongols (60). L'annonce de l'arrivée à Acre le 9 mai 1271 de croisés anglais avec le roi Edouard amena Beibars à se montrer conciliant et il accorda à Bohémond une paix de dix ans moyennant reconnaissance de ses récentes conquêtes.

En même temps il envahissait le territoire des Ismaéliens et entre 1270 et 1273 s'emparait de leurs châteaux du Djebel Bahra et leur imposait sa suzeraineté (61).
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Bohémond VI mourut le 11 mai 1275.
Son fils Bohémond VII (1275-1287) était très jeune. Le roi Hugues III vint à Tripoli pour prendre la régence mais la mère de Bohémond VII Sibylle d'Arménie avait déjà pris le pouvoir et avait confié le gouvernement à l'évêque de Tortose qui s'installa à Tripoli. Beibars profita des circonstances pour réclamer au jeune comte la moitié de la ville de Lattaquié (62). Les habitants demandèrent à Hugues III son appui et celui-ci obtint du Sultan de laisser la ville libre moyennant un tribut annuel de 20.000 dinars (4 juil. 1275). Les Francs devaient garder Lattaquié jusqu'en 1287. Après la chute d'Antioche en 1268, Beibars avait enlevé aux Francs des forteresses voisines, mais il avait épargné le puissant château de Cursat situé à 10 km au Sud d'Antioche dont il reste des ouvrages importants construits à partir de 1256. Cursat (Qal'at Qoseïr) appartenait à la mense du Patriarche d'Antioche et avait pour châtelain un seigneur nommé Guillaume. Celui-ci, qui était resté en bons termes avec les Musulmans, avait obtenu du Sultan de le conserver, mais en avril 1275 celui-ci l'attira dans un guet-apens et le fit mettre en prison. Puis il alla assiéger Cursat dont les défenseurs finirent par se rendre le 14 novembre 1275.

Peu de temps après son avènement Bohémond VII allait avoir des difficultés avec un de ses grands vassaux Guy II de Giblet, comme son père en avait eues avec le père de Guy, Henri de Giblet. Le sire de Giblet obtint le concours des Templiers contre son suzerain. Ce fut une abominable guerre civile qui dura de 1276, semble-t-il, jusqu'en 1282 et qui finit dans le sang (63).
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Beibars était mort le 30 juin 1277.
Deux ans plus tard le Turc Qelaoun s'emparait du pouvoir. Le gouverneur de Damas Sonqor al-Ashqar, le lui disputa. Il s'installa au château de Sahyoun à l'été de l'année 1280 et demanda leur aide aux Mongols. Ceux-ci occupèrent en octobre Aintab, Baghras, Darbsak et Alep. Les Hospitaliers de Margat profitèrent de ces désordres pour aller à la fin d'octobre, au nombre de 200, faire une chevauchée en direction du Crac et dans la Béqa (Beqaa). Ils ramenèrent beaucoup de bétail. A leur retour ils furent attaqués à la hauteur de Safita par 5.000 cavaliers turcs qui leur donnèrent la chasse jusqu'à Maraclée. Là les chevaliers de Margat, se retournant, les chargèrent et les mirent en fuite (64).
L'année suivante par mesure de représailles Qelaoun envoya le gouverneur du Crac, Balban al-Tabbaki, assiéger Margat.

Celui-ci arriva devant la forteresse avec 7.000 hommes. Or la garnison n'était que de 600 combattants. Mais avant que l'armée musulmane eût pris ses positions, les Hospitaliers firent une sortie subite et mirent l'ennemi en fuite (février 1281).

Peu après, le 13 mai 1281, Qelaoun avait conclu avec le Grand Maître de l'Hôpital Nicolas Lorgne (65) une trêve de dix ans et dix mois.

Quatre ans plus tard, sans avis préalable, il apparut avec des forces considérables, de nombreuses machines et une équipe de mineurs devant la forteresse de Margat (17 avril 1285). Les Hospitaliers opposèrent une vigoureuse résistance et leurs mangonneaux écrasèrent une partie de l'artillerie ennemie. Les défenseurs, constatant que les mineurs avaient pratiqué une sape dans une galerie où ils allaient mettre le feu, virent toute défense devenue inutile. Ils capitulèrent le 25 mai (66).

Sur la côte, un peu au Sud de Margat, mais dans le comté de Tripoli, était la petite ville de Maraclée que Beibars avait prise et détruite en 1271.

Près de là se trouvait dans la mer, sur un haut-fond à petite distance du rivage, un étrange ouvrage militaire formé de deux tours dont l'une puissante était haute de sept étages. Elle avait été construite après la mort de Beibars en 1277. De là le seigneur de Maraclée faisait des sorties avec sa garnison pour aller se ravitailler dans le voisinage. Qelaoun après avoir pris Margat en 1285 exigea de Bohémond VII qu'il contraignît son vassal Barthélémy de Maraclée à démolir cet ouvrage (67).

Les Francs conservaient encore la ville de Lattaquié. Un tremblement de terre le 22 mars 1287 en avait endommagé les défenses. Qelaoun envoya un de ses officiers Torontaï l'attaquer. L'entrée du port était protégée par une grosse tour reliée à la terre ferme par une digue. Pour s'en emparer plus aisément Torontaï fit élargir celle-ci. Les défenseurs se rendirent le 20 avril.

Bohémond VII mourut le 19 octobre 1287. Les chevaliers et les bourgeois de Tripoli se constituèrent en Commune indépendante et le chef de cette commune fut Barthélémy de Giblet, fils de Bertrand II de Giblet lequel, une trentaine d'années auparavant, avait suscité une révolte de la noblesse du comté contre son suzerain Bohémond VI, et celui-ci l'avait fait assassiner (68).

En février 1289 Qelaoun entra en territoire Franc avec une armée très nombreuse, une artillerie de dix-neuf machines et un corps de 1.500 mineurs. Ces forces arrivèrent devant Tripoli entre la fin de février et la fin de mars (69). En présence d'un tel danger un mouvement soudain de solidarité surgit parmi les chrétiens.

Le roi Henri II de Chypre et de Jérusalem envoya un corps de chevaliers chypriotes ; des Templiers et des Hospitaliers accoururent ; Jean de Grailly vint avec des troupes d'Acre. Enfin des galères de Génois et de Vénitiens arrivèrent aussi ; mais bientôt ces marins comprirent que la lutte était impossible et s'éloignèrent. L'attaque porta sur le quartier d'El Mina, formant presqu'île, au Nord-Ouest de la ville ; le bombardement démolit la tour de l'évêque et la tour de l'Hôpital. Le 26 avril les troupes musulmanes envahirent la place qui fut livrée au massacre et au pillage.

Qelaoun fit raser le quartier d'El Mina qui fut ensuite abandonné. La nouvelle ville s'étendit autour du Mont Pèlerin où Raymond de Saint Gilles avait construit sa forteresse.
Certaines villes de la côte furent évacuées sans combat telles que Nephin et le Boutron.

Il semble que le dernier seigneur de Giblet, Pierre, fils de Guy II, qui avait conservé de bons rapports avec les Musulmans, obtint du Sultan de rester dans sa ville. En 1307 il avait émigré en Chypre.

En Palestine le grand Port d'Acre fut investi le 5 avril 1291. Les défenseurs soutinrent héroïquement un long siège, chevaliers de France commandés par Jean de Grailly, chevaliers d'Angleterre commandés par Otton de Grandson, Templiers et Hospitaliers firent des prodiges de valeur.

Le 18 mai eut lieu l'assaut final. Le grand maître du Temple Guillaume de Beaujeu y trouva la mort et quelques instants après lui le maréchal de l'Hôpital Mathieu de Clermont. Les derniers Templiers résistèrent dans leur forteresse jusqu'au 28 mai.

Au Liban les chevaliers du Temple demeurèrent dans leur place-forte de Tortose encore deux mois. Le 3 août ils l'évacuèrent. Cependant à 4 km au Sud-Ouest de Tortose, ils gardèrent l'île de Rouad jusqu'en 1302.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.
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Notes : La chute des Etats Francs du Levant
1. Ambroise, l'Estoire de la guerre sainte (1190-1192), édition Gaston Paris (1897), vers 7995-8077.
2. Ambroise, vers 10771-10772.
3. Beha ad-din Ibn Chaddad, Historiens Orientaux des Croisades, tome III, page 356. Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens Orientaux des Croisades, tome V, page 91. — Voir René Grousset, III, page 119 et Claude Cahen, page 433.
4. René Grousset, tome I, page 47.
5. Michel le Syrien, XIX, chapitre 3, édition Chabot, tome III, page 331.
6. Claude Cahen, page 512.
7. Michel le Syrien, I. XIX, chapitre VI.
8. Michel le Syrien, 1. XX, chapitre 2, édition Chabot, III, page 361.
9. René Grousset, tome II, page 696. — Claude Cahen, page 424.
10. Brades, 24e livre, chapitre 25, Historiens Occidentaux des Croisades tome II, page 136. — Ernoul, édition Mas-Latrie, page 319. — René Grousset, tome III, page 16.
11. Eracles..., Historiens Occidentaux des Croisades tome II, pages 207-208. — Ernoul..., page 319 donne une autre version. C'est Bohémond qui aurait projeté de capturer Léon, mais celui-ci se méfiait et avait caché dans le bois voisin de la source des soldats qui accoururent quand ils le virent menacé. Voir René Grousset, III, page 129-130.
12. Date précisée par Claude Cahen, page 583, d'après Michel le Syrien, 1. XXI, en. 8, édition Chabot, III, page 411 et d'autres sources.
13. Claude Cahen, page 586.
14. René Grousset, tome III, page 133 qui cite Sempad, page 634-638.
15. Claude Cahen, page 599-600.
16. Claude Cahen, page 602.
17. Claude Cahen, page 605-606 et note 15, lettres des légats au pape et lettre du pape à Léon, 17 janvier 1205 (Migne, II, 509) en réponse à la plainte des Templiers. — René Grousset, III, page 248 et n. 3, dit seulement siège de la Roche de Roissol.
18. Claude Cahen, page 616-617.
19. Claude Cahen, page 616-617.
20. édition J. G. M. Laurent, page 174.
21. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, pages 70-71, n° 1262 et 1263. — Rôhricht, Regesta, page 220, n° 820 et additions, page 53, n° 820.
22. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 122-123, n° 1355. — Rôhricht, Reg., page 226, n° 845. Confirmé le 31 mars 1215 ; Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 175-176, n° 1441-1442. Rôhricht, Reg., page 237, n° 878. Confirmé le 12 févr. 1218 : Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 241, n° 1606. Rôhricht, Regesta additions, page 59, n° 909 a. Léon II, qui soutenait les prétentions de son neveu Raymond-Roupen, avait donné en 1210 à l'Ordre de l'Hôpital la forteresse de Selefké dans la Cilicie occidentale ainsi que le Fort de Camardias, le Camard (Kurt-Kulak) à l'angle Nord-Ouest du Golfe d'Alexandrette. Voir René Grousset III, page 261. — Claude Cahen, page 615.
23. René Grousset, III, pages 260-261. — Claude Cahen, page 621.
24. Eracles, Historiens Occidentaux des Croisades tome II, page 119-120.
25. Ernoul, édition Mas-Latrie, page 251.
26. Ibn al-Athir, Historiens Orientaux des Croisades, tome I, page 720-721.
27. Nous avons exposé ceci avec plus de détails dans notre chapitre I : Le comté de Tripoli dans sa plus grande extension. Voir aussi notre livre sur le Crac des Chevaliers, 1934, pages 123-129.
28. Voir plus haut le chapitre II : Le Djebel Ansarieh et le territoire des Assassins, page 41. On sait que Louis IX entama aussi des pourparlers d'alliance avec le grand maître des Ismaéliens.
29. René Grousset, tome III, page 277.
30. Gestes des Chiprois, Philippe de Vovare, édition Gaston Raynaud (Genève, 1887) chapitre 134, page 48.
31. Ibn Al-Athir, Kamel..., Historiens Orientaux des Croisades, tome II a, page 80.
32. Voir le Comté de Tripoli dans sa plus grande extension.
33. Ibn Chaddad le Géographe, cité par Van Berchem dans Journal Asiatique 1902, tome I, page 440.
34. Joinville, Mémoires, édition N. de Wailly, paragraphe 569-581.
35. Paul Deschamps, La défense du royaume de Jérusalem, 1939, page 166-167.
36. Joinville, Mémoires, paragraphe 597-599.
37. Joinville, chapitre I, paragraphe 522-523.
38. Joinville, paragraphe 524. — Voir aussi Eracles, Historiens Occidentaux des Croisades tome II, page 440 : « A MCCLII fut fait chevalier à Jaffe Beumont, Prince d'Antioche, de la main le roi Louis. » Marino Sanuto, page 220. — Amadi, page 166. — René Grousset, III, page 514.
39. Signalons qu'en cette même année 1252 une armée de 10 000 Turcomans, venant de Sheïzar envahit la région située entre le Crac et Tripoli, incendia de nombreux casaux, massacra une partie des habitants et rentra à Sheïzar avec de nombreux captifs (Lettre de Joseph de Cancy, trésorier de l'Hôpital à Acre) (6 mai 1252), publié par Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, pages 726-728, n° 2605.
40. René Grousset, tome III, page 556.
41. 2e Partie : Forteresses.
42. Claude Cahen, page 700. René Grousset, tome III, page 563.
43. L'armée mongole était alors sur la frontière franque. Des fourrageurs pénétrèrent sur le territoire de la Principauté, firent du pillage dans les casaux où ils commirent quelques meurtres et enlevèrent du bétail. Des notables d'Acre, partisans des musulmans, écrivirent à Charles d'Anjou pour protester contre les abus et se plaindre de l'alliance conclue par Bohémond VI avec les barbares. Voir H. Delaborde, Lettre de chrétiens de Terre Sainte (1260) dans Revue de l'orient, latin, 1894, tome II, page 214. — René Grousset, tome III, page 585.
44. Geste des Chiprois, II, page 751.
45. Claude Cahen, page 706 signale en 1262 un acte concernant les possessions franques de Lattaquié. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome III, page 29, n° 3022. — Rôhricht, Reg. Add., page 85, n° 1317 b.
46. Flor des Estoires, page 172.
47. René Grousset, III, page 603. — Claude Cahen, page 710.
48. Soudin, à l'époque des croisades, c'est le nom que l'on donna à l'embouchure de l'Oronte, en arabe (es-Souweidiyé).
49. Vartan, Historiens des Croisades, Documents arméniens, tome I, page 433, et Vartan, traduction Dulaurier, dans Journal asiatique, 5e série, tome XVI, 1860, tome II, pages 300-301. Voir René Grousset, tome III, page 565.
50. Aboul Féda, Historiens Orientaux des Croisades, tome I, page 151. Voir Van Berchem, page 134, n. 2, qui cite d'autres sources.
51. Annales de Terre Sainte, dans Archives de l'Orient latin, II, 2, page 452.
52. Abou Chama, Historiens Orientaux des Croisades, tome V, page 205. Peut-être s'agit-il de la même expédition.
53. Le 19 mai selon les Gestes des Chiprois, le 27 selon Eracles. René Grousset, tome III, page 641.
54. Sur la fin d'Antioche voir plus haut, chapitre III, « Antioche ».
55. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome IV, page 292, n° 3308. — Rôhricht, Reg. Add., page 91, n° 1358 a.
56. Dans la lettre que nous venons de citer Hugues Revel dit que les Templiers ont incendié « Castrum Guastonis » (Gaston = Baghras) avant de se retirer.
57. Voir pour plus de détails notre livre, Le Crac des Chevaliers, page 132-138, et sur le siège et les dégâts causés par les artilleurs et les sapeurs musulmans, page 292-293.
58. Voir plus loin, Forteresses, Akkar.
59. Claude Cahen, page 719.
60. Il avait auprès d'eux, comme ambassadeur, un de ses vassaux Barthélémy de Maraclée. Voir plus loin, Forteresses ; Maraclée.
61. Voir notre chapitre II : Le territoire des Assassins.
62. Il semble que les Francs avaient récupéré vers 1261 le Port de Lattaquié.
63. Voir notre notice sur Giblet.
64. Voir pour plus de détails, plus loin, Forteresses: Margat.
65. Nicolas Lorgne paraît avoir été auparavant (entre 1255 et 1265 ?) châtelain du Crac. On voit encore sur la face arrière d'une des tours flanquant une entrée de la première enceinte cette inscription : « Au tens de Frère Niciole Lorne fu fête ceste barbacane » restée à sa place d'origine. Voir Le Crac des chevaliers, page 164-165 ; album, planche CXIV e.
66. Voir Château de Margat.
67. Voir plus loin, Forteresses, Maraclée.
68. Voir Château de Giblet.
69. René Grousset, tome III, page 743.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.
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Claude Cahen, page 433 — Arcican
Après la prise d'Acre, Richard continua un an la guerre, sans victoire décisive. La lassitude des deux partis aboutit enfin à la paix, en septembre 1192, rendant aux chrétiens la côte de Tyr à Jaffa. Le traité prévoyait que la paix serait étendue à Antioche et Tripoli, mais ne les concernait pas. Des négociations directes avaient été engagées entre Saladin et Bohémond en même temps qu'entre Saladin et Richard, deux mois auparavant. Le 30 octobre, Bohémond, avec une petite escorte de hauts barons, se présenta à l'improviste à la cour de Saladin, alors à Beirout. Cette confiance personnelle toucha le souverain musulman, qui accorda à Bohémond une part des revenus des districts limitrophes d'Antioche du 'Amouq et d'Arzghân (10). — Retour au texte
10. Ibn Chaddaâd, 322, 378; Abou Châma, Historiens orientaux des Croisades, V, 78 et 89.
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Michel le Syrien, page 331 — Thoros, prince de Cilicie
En l'an 1479, au mois de kanoun (décembre 1167-1168), mourut Thoros, prince de Cilicie, qui s'était fait moine avant de mourir. Il prescrivit que son plus jeune fils (Roupen II) serait son successeur, et que Thomas, son cousin, serait son tuteur. Il déshérita complètement son frère Mleh (Mélier ou Milo chez les auteurs francs). Celui-ci en fut choqué et se retira chez Nour ed-Dîn. Il en reçut une armée de Turcs et envahit la Cilicie. Il fit prisonniers seize mille jeunes gens et jeunes filles, hommes et femmes, prêtres, moines et évêques, qu'il emmena à Alep ; il les vendit à des marchands (d'esclaves) et en distribua le prix aux Turcs qui étaient avec lui. Ensuite, les Arméniens le rappelèrent près d'eux: ils lui donnèrent la moitié du pays, et il jura que l'autre moitié resterait à l'enfant. Puis il transgressa ses serments et s'empara des châteaux et des villes de tout le pays. Il fit crever les yeux et couper les mains et les pieds à plusieurs seigneurs et à des évêques ; il en fit écorcher vifs d'autres et les jeta aux bêtes. — Retour au texte
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Claude Cahen, page 512 — MIeh
En 1154, on voit les Templiers, avec l'Arménien Sdéfané, surprendre des pillards seldjoukides aventurés près de Baghrâs; ils avaient donc déjà un établissement dans cette place ou à proximité. On a exposé plus haut comment, peu après, à la suite d'hostilités entre Renaud de Châtillon et Thoros, les Templiers se virent reconnaître ou attribuer par ce dernier « les forteresses des confins d'Antioche (9). » Baghrâs, la principale, paraît leur avoir été confirmée par Alexandre III (10); et ils possédaient sur les confins siliciens de nombreuses terres que Mieh, bien que jadis confrère de l'Ordre (avec Sdéfané ?), leur enleva momentanément, avec Baghrâs (11). Ils recouvrèrent cette place à la mort de Mleh, ainsi que Darbsâk, les perdirent en 1188, et rentrèrent en possession de Baghrâs en 1216 pour ne plus l'abandonner jusqu'à la fin de la principauté. — Retour au texte
10. Innocent III, volume III, page 54.
11. Guillaume de Tyr, XXI, page 991; Innocent III, 5 janvanvie 1199.
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Michel le Syrien, page 337 — MIeh
L'année 1170, le roi de Jérusalem ayant appris que Mleh, prince de Cilicie, faisait du mal aux Chrétiens, de toute façon et en tous lieux, s'avança contre lui. Celui-ci eut recours aux Turcs, qui vinrent à son aide. Il y eut une bataille. Le Seigneur, dans sa bonté, aida le roi qui les vainquit. Les Turcs s'enfuirent et Mleh rentra dans sa citadelle. Tandis que le roi assiégeait cette citadelle et commençait à l'attaquer, Mleh, réduit à l'extrémité, se repentit, demanda pardon et promit de rester dans la soumission au roi. — Retour au texte
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Michel le Syrien, page 361 — Roupen-III
La même année [1486], les troupes de Mleh, prince de Cilicie, se révoltèrent contre lui, à cause de ses nombreuses actions infâmes, et jurèrent de le tuer. En ayant eu connaissance, il sortit du camp pendant la nuit et s'enfuit dans l'une de ses places fortes. Les gardes de cette citadelle faisaient partie du complot organisé par les troupes; ils s'emparèrent de lui et le coupèrent par morceaux; ils le donnèrent aux chiens et il fut dévoré.

Ils firent venir son neveu, Roupen [Roupen III ; Roupen II, fils de Thoros II, était mort à Qala' Romaita en 1170], fils de Stéphanos, de Tarse où il se tenait caché par crainte de son oncle paternel, et ils le firent régner sur eux. Alors, il fit mettre à mort ceux qui avaient tué son oncle, parce qu'ils l'avaient jeté aux chiens. — Retour au texte
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Claude Cahen, page 424 — Roupen
La révolte d'Isaac Comnène fut d'une grande importance pour l'évolution des rapports entre Byzance et les Latins. Andronic désirait récupérer Chypre, et ne pouvant compter sur les Francs qu'il avait fait massacrer à Constantinople et qui avaient quelque peu soutenu Isaac à Chypre, devait se rapprocher de Saladin; par contre, tout ce qui en Cilicie était grec ou compromis avec les Grecs, ne pouvant plus compter sur Andronic qui n'avait plus d'armée auprès d'eux, fut amené, contre les empiétements des Arméniens de Roupen, à considérer Bohémond, hier vassal et parent de Manuel Comnène, comme le suppléant provisoire de la carence byzantine. C'est ce qui amena la rupture définitive entre Bohémond et Roupen. Ce dernier attaquant les Héthoumiens, ils firent appel au prince d'Antioche. Roupen, en 1185, ne soupçonnant rien, se rendait justement à Antioche. Bohémond traîtreusement, le fit arrêter et jeter en prison, puis envahit la Cilicie. Mais il avait compté sans le frère de Roupen, Léon, qui réduisit Héthoum de Lampion à une telle extrémité qu'il s'entremit pour obtenir la libération de Roupen. Outre une forte rançon, Roupen s'engageait à céder le Djéguer, Til Hamdoûn, Servantikar, Misîs et Adana, bref une moitié de la plaine cilicienne et l'Amanus. Ces territoires furent en effet livrés par Roupen, qui avait des otages à libérer; mais ceux-ci une fois rentrés en Cilicie, Roupen reprit tout et Bohémond ne put que venir saccager en vain quelques campagnes (8). — Retour au texte
8. Ernoul, 91 et Continuateur de Guillaume de Tyr, 208; Michel le Syrien, année 1496; Sempad, an 1185.
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Michel le Syrien, année 1496 — Roupen
La même année, le Prince, seigneur d'Antioche, après avoir fait la paix avec çalah ed-Dîn, et ayant confiance que celui-ci ne lui restait plus hostile, fit des machinations iniques et s'empara de Roupen, prince de Cilicie, qu'il mit en prison; il lui mit très durement les fers. Il réunit les Francs, et pénétra en Cilicie; tout l'été, ils luttèrent sans pouvoir arriver à s'emparer d'un seul lieu ; car à la place de Roupen était son frère Léon, qui gardait sagement leurs pays. Le Prince revint couvert de confusion.

Ensuite, les Arméniens donnèrent aux Francs 3 mille dinars, Mopsueste, Adana et d'autres lieux, et Roupen sortit de prison. Après sa délivrance, Roupen se révolta contre le Prince et lui enleva ces places. Alors le Prince détruisit par le pillage toutes les places de la Cilicie. — Retour au texte
1. Historiens arméniens des Croisades, tome I, page 394, note 1.
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Claude Cahen, page 583 — Léon II
En octobre 1193 (4), soit que Léon eût proposé une entrevue (5), soit qu'il eût fait feindre par le gouverneur de Baghrâs le désir de livrer sa forteresse à Bohémond (6), celui-ci, accompagné de sa femme et d'un fils (7), se rendait au pied de Baghrâs, où il acceptait l'hospitalité (8) ; mais, lorsqu'il fut dans le château, des troupes arméniennes l'arrêtèrent (9), avec sa famille et la plus grande partie de son escorte, qui comprenait le connétable Raoul des Monts, le Maréchal Barthélémy Tirel, le Chamberlain Olivier, et l'un des principaux seigneurs de l'entourage du prince, Richier de l'Erminat (Armenaz) (10). Léon exigea pour les libérer la remise d'Antioche (11), à laquelle furent envoyés procéder Richier et Barthélémy pour Bohémond, Héthoum de Sassoûn, mari d'Alice fille de Roupen, pour Léon. — Retour au texte

4. Sempad, 631, toujours vague dans sa chronologie indique 1195, Gestes Chyprois, 15 (A. T. S., 434), 1194. Mais la date de 1193 est celle de Michel le Syrien, 411 et Boustân, 587, ouvrages tout à fait contemporains, ainsi que de B. H. (ici autonome), et Continuateur D, 207. La date est confirmée s'il est exact que Héthoûm de Sassoûn, qui prend part à l'événement, est mort peu après Grégoire Dgha (mort en mai 1193) comme le pense Alishan, Léon, 126; Bohémond étant à Antioche encore en septembre 1193 (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 948), le guet-apens doit être d'octobre, pas plus tard, Michel le Syrien faisant mourir le patriarche Aimery après, et encore en 1193.
5. Cette hypothèse est celle de Boustân, Continuateur A, Continuateur D. Le récit de toute cette affaire est difficile à rétablir, car les sources qui nous la racontent sont toutes plus ou moins déformées pour servir l'un ou l'autre des partis, celui de Léon et celui de Bohémond de Tripoli, qui se disputeront Antioche pondant le tiers de siècle suivant. Continuateur C, Continuateur G et Ernoul ont une documentation pro-arménienne (ils vont jusqu'à prêter à Bohémond l'intention d'arrêter Léon, qui aurait agi en état de légitime défense); Continuateur A paraît puiser la sienne dans le milieu des barons fidèles à Bohémond de Tripoli; Continuateur D est neutre et plus proche du commun peuple; c'est, des quatre continuations, celle dont l'information est la plus riche et, semble-t-il, la meilleure, à quelques détails près.
6. C'est l'hypothèse de Bar Hebraeus et de Ibn abî Tayyî, l'un et l'autre plus impartiaux que les sources latines, mais d'information moins directe; malheureusement ni l'un ni l'autre ne connaît avec précision les événements d'Antioche consécutifs au guet-apens lui-même.
7. La présence de ce fils est attestée par Bar Hebraeus et Ibn abî Tayyî (Boustân en signale même deux si le texte n'est pas corrompu), mais non son nom ; il doit s'agir du fils de Sybille, car d'après Continuateur D, Raymond était resté à Antioche; Continuateur A cependant paraît impliquer son absence; toutefois ce peut être le silence volontaire d'un partisan de Bohémond, que le serment prêté à Raymond gênait.
8. Soit pour la nuit (Bar Hebraeus, Ibn abî Tayyî, Boustân), soit pour déjeuner (Continuateur D).
9. Soit que Léon les eût jusqu'alors dissimulées, si l'on admet qu'il ait été là dès le début, soit qu'il fût arrivé avec elles à ce moment, si l'hospitalité n'avait d'abord été offerte que par le gouverneur.
10. D'après Continuateur A, Richier aurait mis en garde le prince, et refusé de l'accompagner, mais ce texte grandit volontairement Richier, semble-t-il, et le fait qu'il soit revenu à Antioche aussitôt, explique suffisamment qu'on ait pu croire qu'il y était resté.
11. Remise qui ne signifie pas nécessairement dépossession de Bohémond mais seulement vasselage; mais la population l'interpréta dans le premier sens.
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Claude Cahen, page 586 — Henri de Champagne
Au printemps 1194, Henri de Champagne prit en mains l'affaire. Il avait reçu, semble-t-il, des appels, d'une part d'Antioche et de Tripoli, d'autre part de Bohémond III lui-même. Après avoir rendu en route visite au chef des Assassins, qui l'en avait prié, afin de rétablir la bonne qualité des rapports, compromise par le meurtre de Conrad de Montferrat, Henri vint à Antioche, puis, après avoir tenu conseil avec le patriarche et les fils de Bohémond, se rendit de lui-même en Cilicie, où Léon l'accueillit très bien. Là, comme quelques mois plus tard à Chypre, la politique de Henri consista à reconnaître le fait acquis sans chicane, en cherchant seulement à en tirer le meilleur parti grâce à une réconciliation des parties aux prises. La possession par Léon de toute la côte du golfe d'Alexandrette et de Baghrâs fut admise par Bohémond, qui délia Léon de son hommage (15), en échange de quoi Bohémond était libéré sans rançon. De plus, pour sceller la réconciliation des deux cours, il était entendu que Raymond, le fils aîné et héritier de Bohémond, épouserait Alice, la nièce et jusqu'ici la seule héritière de Léon, qui venait de perdre, dans des conditions assez mystérieuses (16), son premier mari, Héthoûm de Sassoûn, au lendemain de son retour d'Antioche. Ce mariage faisait apparaître comme assez probable l'union prochaine sur une même tête des couronnes d'Antioche et de Cilicie. Bohémond fut libéré avant septembre 1194 ; le mariage de Raymond et d'Alice eut lieu vers le début de 1195. A cette occasion, Bohémond III fit jurer aux barons de reconnaître Raymond pour prince à sa mort, tout en se réservant naturellement le pouvoir de son vivant (17). Le sort d'Antioche et celui de la Cilicie paraissaient désormais bien liés. — Retour au texte
15. D'après Continuateur C et G, et Ernoul de Beauvais, Bohémond aurait même au contraire prêté hommage à Léon. Mais les versions non-arménophiles omettent ce point. Il est possible mais non sûr, que Raymond, le fils de Bohémond, après son mariage avec la nièce de Léon, ait séjourné auprès de celui-ci, qui corroborerait un peu la thèse de la vassalité. Toutefois, Léon n'avait encore le titre que de baron; un prince pouvait-il lui prêter hommage ?
16. Son frère et lui moururent presqu'en même temps ; on soupçonna Léon.
17. D'après Continuateur A, Bohémond aurait même investi dès lors Raymond, de la principauté concurremment avec lui, ce que dément formellement Continuateur B; d'après Continuateur C et Sempad, on aurait dès lors explicitement prévu la succession, à Antioche et en Cilicie, du fils éventuel de Raymond ; mais il semble que ce soit une confusion de date par résumé, car, d'après la lettre même de Léon à Innocent III (Migne, I, 810), ce fait n'eut lieu qu'après la mort de Raymond.
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Michel le Syrien, page 411 — Leon
Léon, prince de Cilicie, s'empara du Prince [Bohémond III] seigneur d'Antioche, [737] et le tortura cruellement; il lui rendit tout ce que ce dernier avait fait à Roupen, frère de Léon. Alors le comte Henri vint de 'Akko, et, par ses instances et ses promesses, il délivra le Prince qui retourna à Antioche. — Retour au texte
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Claude Cahen, page 599-600. — Alfred de Margat
Dès 1199, en tous cas, la politique intervient dans les rapports arméno-romains. Lors de l'entrée de Bohémond de Tripoli, il avait adressé à Rome un premier appel, qu'il fit suivre quelques-mois plus tard d'un compte-rendu détaillé des faits et d'une nouvelle demande de jugement, portée par un chevalier du nom d'Alfred de Margat (Marqab). Le Pape lui répondit en décembre de la même année par une lettre de ton aussi bienveillant que possible, lui expliqua seulement qu'en l'absence d'envoyés de la partie adverse, il ne pouvait rendre de sentence, et que, craignant une sentence partiale, il s'en remettait à des juges locaux ; il le prie d'attendre l'arrivée des légats qu'il enverra prochainement en Syrie avec la nouvelle croisade préparée, auxquels il donnera charge de juger en toute indépendance. L'affaire n'est pas d'extrême urgence, tant que vit Bohémond III, lui fait-il comprendre, et il ajoute qu'il écrit à Bohémond de Tripoli de se tenir tranquille ; que Léon consacre donc ses forces à la guerre contre les Infidèles, pour laquelle il lui a précédemment demandé des secours et pour laquelle, en gage d'amitié, le Pape lui envoie, en même temps que des exhortations au peuple arménien, une bannière de Saint-Pierre (2).

Mais, dès auparavant, le Pape avait été saisi par les Templiers, appuyés par Bohémond III, Bohémond de Tripoli et la commune d'Antioche, de l'affaire de Baghrâs et de l'échec des négociations du printemps de 1199 ; Alfred de Margat tenta d'expliquer au Pape que le château, jadis occupé par Mleh, puis enlevé aux Musulmans par Léon, revenait bien de droit à ce dernier qui, au surplus, ne demandait qu'à faire le Pape juge de l'affaire. Innocent III qui, dans l'affaire d'Antioche, inclinait à donner raison à Léon, ne lui fut pas là si favorable ; néanmoins, il se borna à prier Léon de restituer lui-même l'objet du litige, ou, s'il avait des réclamations à faire valoir, de les soumettre à ses légats. La lettre fut confiée, celle-ci, non pas à Alfred de Margat mais aux Templiers, pour être présentée par eux à Léon lorsque les circonstances s'y prêteraient (3). — Retour au texte
2. Migne, 810-813.
3. Migne, 819.
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Claude Cahen, page 602 — Léon II
Dès 1202, Léon avait repris des hostilités devant Antioche; au printemps de 1203, il y revint encore, campant au Djisr al-Hadîd et mettant toute la plaine à feu et à sang (8). A ce moment arrivaient à Acre ceux des Croisés de la quatrième Croisade qui n'étaient pas passés à Constantinople, en particulier du flamand Jean de Nesle et du champenois Renard II de Dampierre. Comme ils étaient peu nombreux, Amaury se refusa à rompre la trêve qui régnait entre Chrétiens et Musulmans avant l'arrivée de renforts; mais les barons occidentaux, tout frais débarqués et avides de bataille, décidèrent, pour passer le temps, de s'engager dans la guerre qui reprenait avec le printemps entre Antioche et les Arméniens; et, tandis que Jean de Nesle allait par mer se mettre au service de Léon, Renard de Dampierre partait par la côte en direction d'Antioche.

Témérairement, il voulut passer de Marqab à Antioche sans abandonner la terre. Il eut d'abord la chance de trouver dans le petit gouverneur de Djabala un hôte aimable qui, étant en trêve avec ses voisins de Marqab, non seulement reçut les Français richement, mais leur conseilla fermement de ne pas gagner Lattakié avant d'en avoir obtenu l'autorisation d'az-Zâhir. Follement, Renard ne voulut pas attendre : à peine entré sur le territoire de Lattakié, il fut surpris dans une embuscade et massacré avec presque toute sa petite troupe (9). — Retour au texte
9. Villehardouin, chapitre 27 a 30, 41, 52; Enneul, 340, 332 et 357 (Continuateur de Guillaume de Tyr, 246-249 et 260); Kamal, V, 39; I. W., 149 r°.
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Claude Cahen, page 605-606 et note 15
Du moins, Pierre de Saint-Marcel aurait-il voulu régler la question subsidiaire de Baghrâs; mais les deux questions étaient liées. Par mesure de représailles contre les Templiers qui l'avaient fait échouer dans sa dernière tentative contre Antioche, Léon avait fait saisir la Roche de Roissol et la Roche-Guillaume et pillé des champs et troupeaux appartenant à l'Ordre. Le légat lui demanda restitution et réparation; Léon s'y déclara prêt à condition que les Templiers prissent l'engagement de se confiner dans leurs occupations religieuses et de ne plus s'opposer à ses desseins. C'est à ce moment que Léon en avait appelé au Pape, unissant les deux problèmes. Mais peu après Pierre réunit à Antioche un Concile et, maladroitement, estimant le Catholicos trop compromis avec Léon, ne l'y convia pas; puis Léon s'obstinant à refuser réparation, le légat l'excommunia et frappa le royaume cilicien d'interdit. Cette mesure que, d'après Léon, Sofred eût désapprouvée, risquait de compromettre l'union des églises. Jean le Magnifique, informé de la décision du légat, réunit des suffragants et décida qu'il n'avait pas à tenir compte d'une décision prise dans un Concile auquel il n'avait pas été invité (15). Bref, tout allait de plus en plus mal, et Pierre ne put que lancer, sur le conseil du patriarche d'Antioche et de Sicard de Crémone (16), une exhortation aux deux parties de cesser une guerre inexcusable puisque justice avait été offerte. En juillet 1204, il était à Acre. — Retour au texte
15. Mêmes lettres et lettre du Pape à Léon, le 17 janvier 1205 (Migne, II, 509), en réponse à la plainte des Templiers.
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Claude Cahen, page 616-617 — Templiers
Cette fois, Innocent ordonnait d'employer la force pour soumettre celle des parties qui se montrerait la plus récacitrante (53). Mais Sicard ne put rien faire. Un peu plus tard, le patriarche de Jérusalem voulut régler du moins l'affaire de Baghrâs. Mais Léon, qui demandait des juges pour Antioche, refusa de comparaître pour Baghrâs. Bien plus, il saisit Port-Bonnel, puis presque toutes les autres possessions de l'Ordre en Cilicie et dans la plaine d'Antioche ; enfin, comme une troupe de Templiers allait ravitailler une de leurs places-fortes que Léon n'avait pu enlever, Léon les assaillit dans une passe de montagne, et dans la bataille le grand-maître de l'Ordre en personne fut gravement blessé (début de 1211). Cette fois, c'en était trop. L'excommunication dont Léon avait été l'objet n'avait été que théorique, et son application n'était restée qu'une menace en suspens ; le Pape écrit maintenant à tout le clergé de Syrie et de Chypre de la publier et de la faire strictement respecter, et au roi Jean de Brienne de secourir les Templiers (mai 1211) (54). Jean était peu favorable à Léon, qui était trop lié à la famille royale de Chypre, surtout depuis son remariage avec Sybille, une des deux filles d'Amaury II (1210). Aussi, à l'expédition de représailles préparée par les Templiers, donna-t-il un renfort d'une cinquantaine de chevaliers (55). — Retour au texte
53. Migne, III, 310.
54. Migne, III, 430 suivantes.
55. Continuateur, A 317.
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Claude Cahen, pages 614, 615 — Castellum Vetulae
La paix avait été facilitée par l'entremise d'al-'Adil qui, un peu auparavant (été 1208), avait fait appel à az-Zâhir pour secourir Homç, attaquée par les Hospitaliers, avant de venir lui-même en hiver exercer des représailles en leur enlevant Qolaï'a, au sud du Krak des Chevaliers, puis en attaquant cette forteresse même, enfin en allant piller jusque sous les murs de Tripoli d'où Bohémond avait dû l'écarter à prix d'argent. Mais Léon ne considérait pas le secours lointain et forcément lent d'al-'Adil comme suffisant, et avait fait appel aussi aux Hospitaliers ; en avril 1210, il les remerciait de leur secours par la concession de Selefké, Château-Neuf (Norpert ?) et Camardias (46). Peu après, Kaïkhosrau étant mort, il entreprenait, pour profiter des embarras de son successeur, une campagne contre Laranda, qu'il avait promise à l'Ordre (47). Il cherchait, en somme, à constituer au bénéfice des Hospitaliers une marche à l'ouest de la Cilicie, entre les Seldjouqides et lui; il en serait, cela va de soi, d'autant plus à son aise pour intervenir au sud-est. Par ailleurs, il faisait confirmer par Raymond Roupen, devenu majeur, sa donation éventuelle de Djabala à l'Hôpital, en y ajoutant Bikisraïl (48). — Retour au texte
46. Migne, III, 306.
47. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 118.
48. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 122. On remarquera qu'à la différence du Temple qui, à cause de Baghrâs, intervenait directement entre Léon, l'Hôpital, s'il aida Léon, évita de combattre Bohémond en personne, ce qui explique que celui-ci ou son parent et allié Guy de Giblet ait pu occasionnellement accorder quelques faveurs à l'Ordre (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 56, 134).
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Claude Cahen, page 700 — Karakoroum
Ils n'étaient pas les seuls à faire le voyage de Karakoroum. Un certain nombre de Mongols ou de leurs sujets turcs étaient nestoriens, et, renversant des empires musulmans, les Mongols étaient naturellement amenés, en Asie, à favoriser les chrétiens; ils employaient aussi les Nestoriens pour leurs relations avec les princes chrétiens d'Occident. En Arménie, les frères de race des Arméniens de Cilicie n'avaient eu, une fois le flot dévastateur passé, qu'à se féliciter de la domination nouvelle. Enfin les Mongols avaient abattu les Seldjouqides, ennemis héréditaires des arméno-Ciliciens. Toutes ces raisons expliquent à la fois les bonnes dispositions qu'eut Héthoûm à l'égard des Mongols, avant d'y être contraint par une attaque, et les informations qu'il eut, touchant les choses mongoles, avant les autres chrétiens de la Méditerranée orientale, dont il sut profiter pour servir entre eux d'intermédiaire et orienter à son profit leurs relations. Il n'est pas exagéré de dire que les relations des Francs avec les Mongols ont Héthoûm comme principal agent. — Retour au texte
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Claude Cahen, page 710 — Qoutouz, en prévision d'une attaque mongole
Qoutouz, en prévision d'une attaque mongole, avait mis sur pied la plus forte armée possible. A la nouvelle de la retraite de Hoûlâgoû, il prit l'offensive ; l'autorisation que les Francs lui donnèrent de passer sur leur territoire lui permit de prendre à revers la petite garnison mongole de Gaza, et de devancer la concentration des forces mongoles restées sous les ordres de Kitboqa. Celui-ci, courageusement, fit front avec une petite armée. La bataille eut lieu à 'Ain Djaloût, en Galilée, au début de septembre 1260. Kitboqa subit une défaite que la furie lucide du chef de l'avant-garde mamelouke, Baïbars, transforma en désastre. Toute la Syrie encore mal soumise aux Mongols se souleva contre eux et accueillit les armées mameloukes. A Damas, la populace massacra des Juifs, des chiites, surtout des chrétiens. Al-Achraf, à Homç, reconnut la suzeraineté de Qoutouz. Alep même fut évacuée par les Mongols, que Baïbars talonnait. Un instant on put croire la victoire sans lendemain : Baïbars, dont la conduite depuis dix ans n'avait consisté qu'en intrigues avec al-Mou'izz, Qoutouz, van-Nâcir, al-Moughîth, s'estimant mal payé, assassina Qoutouz et se substitua à lui; le gouverneur laissé par Qoutouz à Damas, 'Alam ad-dîn Sandjâr, refusa de le reconnaître; Hoûlâgoû envoya alors en Syrie une nouvelle armée mongole venger Kitboqa ; Alep, gouvernée par un fils de Badr ad-dîn Loulou qui s'était réfugié auprès de Qoutouz mais s'était rendu impopulaire, retomba aux mains des vainqueurs. Mais le moral des Syriens n'était plus ce qu'il avait été avant 'Aïn Djaloût, et l'armée mongole fut battue à Homç par le prince de cette ville et celui de Hamâh. Alep tomba aux mains d'un chef mamlouk, Barloû, tantôt soumis à Baïbars, tantôt en guerre contre ses troupes. On reverra incidemment des Mongols en Syrie, mais de conquête il ne devait plus être question. — Retour au texte
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Claude Cahen, page 719 — Malheureusement la croisade aragonnaise
Malheureusement la croisade aragonnaise ne fut qu'une chevauchée sans importance, celle de Louis IX fut détournée sur Tunis, celle d'Edouard tarda; l'armée mongole seule ne put rien (20). Aussi dès 1270 Baïbars revint-il dévaster les environs de Marqab et du Krak, avec lesquels il n'avait pas de trêve (21). Puis au début de 1271 il conquit çafîthâ sur le Temple et le Krak des Chevaliers sur l'Hôpital; Marqab même dut céder la moitié de ses revenus et fut encerclée par l'occupation de Maraqiya au sud et de Boldo au nord : la continuité de la côte franque entre Tripoli et Lattakié était rompue (22). — Retour au texte
20. Sur sa petite incursion en Syrie, Ibn Abdazzâhir. (dans Maqrizi, I, B., 76, Ibn al-Fourât, Jourdain, 66, etc., il y eut même un essai de médiation du Pervaneh entre les Mongols et Baïbars (Ibn Chaddaâd, Vie, 6-7), qui par contre négociait avec le sucesseur de Berké dont les Pisans capturèrent des envoyés à Acre (Ibn Chaddaâd, ibid.).
21. Ibn Abdazzâhir dans Marqrizi, I. B., 78, Ibn al-Fourât, Jourdain), 67, etc.
22. Ibn al-Fourât, Jourdain, 72.
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