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Possessions des Croisés en Orient-Latin

Campagne de Saladin en 1188
On sait que Saladin, ayant écrasé les forces chrétiennes à Hattin le 4 juillet 1187, avait dans les mois suivants envahi la Palestine et le littoral libanais s'emparant de Beyrouth et de Giblet (Byblos). Jérusalem avait été prise le 2 octobre. Sauf quelques forteresses et le grand port de Tyr, tout le royaume était tombé en son pouvoir. L'année suivante, confiant la surveillance du territoire occupé et des places qui résistaient encore, à son frère Malik al-Adil, il était parti avec une puissante armée à la conquête des Etats francs de Tripoli et d'Antioche. Venant de Damas il alla camper le 30 mai 1188 sur une colline en face du Crac (1). Il passa là tout un mois cherchant en vain de quel côté il pourrait l'attaquer. Se rendant compte de la résistance que la forteresse était capable d'opposer, il renonça à l'investir (2). Puis il se porta devant Tortose ; du 3 au 8 juillet il saccagea la ville basse dont la population s'était enfuie, s'empara d'une tour mais il échoua devant le donjon que défendirent avec acharnement les chevaliers du Temple. Il fit passer son armée devant Margat sans attaquer cette place (3). Il incendia Valénie (Banyas), puis le 16 juillet occupa le port de Djebelé. Le 23 juillet il s'emparait de la citadelle de Lattaquié après un siège acharné. La lutte était si proche qu'on se lançait des pierres à la main (4).

La ville très luxueuse fut saccagée et les émirs de Saladin emportèrent les revêtements de marbre des maisons pour en orner leurs demeures (5).
Le 26 juillet le Sultan arrive accompagné de son fils al-Zahir, Prince d'Alep, devant la grande forteresse de Saône (Sahyoun) qu'ils assiègent en mettant en action, sur deux positions, plusieurs mangonneaux. Après une résistance héroïque la Place capitule le 29 juillet (6).

Saladin envoie aussitôt ses lieutenants attaquer les Forts du voisinage qui dépendaient de Saône. Le samedi 30 EL-Aïo (Qal'at el-Aïdo) (7) est pris. Ce fort est à 15 km au Nord de Saône. Ses ruines dans le Djebel Ghillif dominent la vallée du Nahr Aïdo, affluent du Nahr el-Kébir Nord.
Le dimanche 31 les Musulmans prennent DJAMAHIRïYOUN, probablement Daguiriyoun (carte ottomane) écrit Darharayoun (carte 50.000e Haffé) à 7 km au Nord-Ouest de Saône.
Le lundi 1er août le château de BALATONOS (= Qal'at Mehelbé) à 10 km au Sud de Saône est pris sans combat, les Francs l'ayant évacué.

Ibn Chaddad (8), contemporain de Saladin, cite el-Aïdo et Balatonos, mais remplace Djamahiriyoun par FIHA. René Dussaud page 151 identifie ce fort de Fiha avec « l'actuel Qal'at Fillehin » ; malheureusement il n'a pas situé ce lieu sur sa carte. Faut-il proposer Jiblaya, à 6 km au Sud-Ouest de Saône (carte 50.000e Haffé) entre ce château et Balatonos ?

Pendant que ses lieutenants font ces prises, Saladin quittant Saône le 30 juillet marche avec ce qui lui reste de troupes vers les châteaux jumelés de Shoghr et Bakas (9) situés dans la montagne à 5 km au Nord-Ouest de Djisr esh Shoghr et à 2 km de l'Oronte, dominant de très haut son affluent le Nahr el-Abiad.
Le sultan fait étape à el-Qourshiyé (10), au confluent du Nahr el-Kébir et du Nahr Qourshiyé, à l'Ouest de Qal'at el-Aïdo, puis va camper à Tell Kashfahan qu'Aboul Féda (11) dit à une course de cheval de Shoghr et Bakas ; Ibn esh Shina ajoute que Hisn Tell Kashfahan se dressait près d'une rive de l'Oronte tandis qu'en face sur l'autre rive s'élevait Hisn Arzeghan = Arcican.

Dussaud a insisté sur ce Tell Kashfahan (12) qu'il voyait avec raison à l'Ouest de l'Oronte, mais il n'a pu le situer exactement. Or on trouve, sur la carte au 50.000e Jisr esh Chorhour, à la place suggérée par Dussaud, entre la ville et l'Oronte un lieu-dit Aïn el-Hachchâché qui doit être la transposition de Kashfahan. Ce lieu est dominé par un sommet : Aïn el-Tell. Là doit être le Tell Kashfahan où campa Saladin avant d'aller attaquer BAKAS puis SHOGHR. Le sultan s'empara du premier le 5 août et du second le 12 août (13).

Pendant son opération contre Shoghr et Bakas, Saladin avait envoyé son lieutenant Ghars ed-din Kilidj s'emparer de SHAQIF KAFAR DOUBBIN (14), position très forte occupée par des Arméniens, dominant la rive gauche de l'Oronte à 13 km au Nord de Djisr esh Shoghr. Puis Saladin rejoint ses troupes le 16 août et envoie le 17 son fils al-Zahir attaquer la forteresse de SARMANIYA (15) à 11 km au Sud de Djisr esh Shoghr. Elle fut prise et rasée.
Pendant ce temps Saladin marchait sur BOURZEY (Qal'at Berzé) (16) qui, à 7 km au Sud de Sarmaniya se dresse sur un sommet au-dessus de la plaine du Ghab bordant l'Oronte. Il y arriva le 20 août. Après une résistance désespérée qu'admirent les chroniqueurs arabes les Francs se rendent le 23 août (17). C'est le même jour que Sarmaniya tombait.

Après quoi Saladin passant par Darkoush se rendit au Pont de fer sur l'Oronte, puis de là il partit pour Darbsak (franc Trapesac).
Voici les châteaux conquis par Saladin sur la rive gauche de l'Oronte mentionnés par plusieurs chroniques arabes. Ibn al-Athir (18) cite aussi certaines de ces places : Sahyoun, Balathonos, Alidhoun (el-Aïd), Djamahertin, Bakas et Shoghr, Burzaïh (19), Sermaniyé. Il ajoute qu'après avoir pris Burzaïh, le sultan se rendit au Pont de fer sur l'Oronte.
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Il nous faut maintenant consulter les chroniqueurs chrétiens.
Observons qu'à part Sahyoun ces châteaux pris par Saladin ne figurent guère que dans les écrits arabes. Nous ignorons comment les Francs désignaient el-Aïd, Djamahiriyoun, Fiha, Balalonos, Shoghr et Bakas, Shaqif Kafar Doubbin.

L'Estoire d'Eracles (20) est très brève sur ces conquêtes. « Saladin... ala en la terre de Cilice illuecque prist la cité de Gibel et la Roche et le chastel de Saône et la Garde... » La lettre d'Hermenger (21), proviseur de l'Ordre de l'Hôpital, adressée au duc d'Autriche Léopold, nous signale quatre castra munitissima pris par le Sultan : Saône, Garda, Cavea, Rochefort. Il convient de faire des hypothèses pour les trois derniers. Nous venons de voir que la Garde est mentionnée par Eracles. Cahen propose de la situer à Shoghr et Bakas, parce que la prise de cette position est signalée, comme dans les textes arabes aussitôt après Saône et que Saladin sachant sa force défensive voulut l'attaquer lui-même. Son hypothèse nous paraît justifiée. Ajoutons la remarque d'Ibn al-Athir que les forteresses de Shoghr et Bakas « étaient situées sur le chemin de la plaine que l'on suit pour arriver des villes musulmanes de la Syrie à Lattaquié et à Djabala... » C'était donc un chemin que les Francs devaient fermer à l'envahisseur et le nom de La Garde paraît bien convenir à cette position fortifiée.

Quant à Cavea Claude Cahen (22) propose de l'identifier avec Shaqif Kafar Doubbin, de même que le château de Beaufort est appelé Qal'at esh Shaqif : Aboul Feda (tome I, page 245) dit qu'une partie de Beaufort consiste en cavernes creusées dans le roc. On pourrait citer d'autres caveae qui en arabe correspondent à Shaqif, ainsi la Cavea de Tyrum est appelée Shaqif Tiroun.
Ajoutons que dans l'acte de 1168 par lequel Bohémond III d'Antioche fait des dons à l'Hôpital on rencontre Cavam... Levoniam, Tala, Bachfela et Gaigon. Or ces quatre localités citées après Cava, s'échelonnent au Sud de Shaqif Kafar Doubbin si nous avons raison d'identifier Levonia avec Houénié Qastal, Tala avec Tell Aali, Bachfela avec Beqfala, et Gaigon avec Kaikoun.
Enfin Claude Cahen propose d'identifier Bourzey avec Rochefort ; ceci s'accorde bien avec les chroniques arabes (notamment Beha ed din et Abou Chama) qui attestent la prodigieuse puissance défensive de cette place.
Enfin un texte arménien (23) cite quelques-unes des places prises par Saladin « les forteresses les plus redoutables : celle qui porte le nom de Seyhoun, Garmir l'invincible (que nous croyons pouvoir identifier avec Djamahiriyoun), Bourzaie dont la force est au-dessus de tout examen, Bekas l'inexpugnable forteresse terrible hors de toute atteinte, et les places environnantes et celle appelée K'ar (rocher) et qui est admirable, laquelle porte aussi le nom de Schough'r. »

* * *

Après avoir conquis toutes ces forteresses au Sud d'Antioche, Saladin partit avec son armée vers le Nord pour attaquer les deux ouvrages qui défendaient le défilé du col de Beylan conduisant d'Alexandrette à travers l'Amanus : au Nord-Est, au-delà du lac de Amq, TRAPESAC (Darb-Sak, Terpesek) dominant le cours du Qara Sou ; au Sud-Est le château de Baghras que les Francs appelaient GUASTON, Gaston, Gastin, qui doit être une transposition du grec Castron. Ces deux positions étaient gardées par des chevaliers du Temple.

Trapesac ayant été attaqué le 2 septembre ceux-ci repoussèrent tous les assauts puis ne recevant pas de secours du Prince d'Antioche, Bohémond III, la Place capitula le 16 septembre (24). Puis Saladin conduisit ses troupes contre Baghras. Le Prince, démoralisé par les succès du Sultan, ne fit aucun effort pour venir en aide à la garnison et l'autorisa à ouvrir ses portes aux assiégeants, ce qui eut lieu le 28 septembre (25).

Nous donnons ici des extraits de la lettre désolée adressée en octobre 1188 au duc d'Autriche Léopold par Hermenger (26) « Provisor » des Frères de l'Hôpital qui résume la campagne victorieuse de Saladin : « In presenti estate nefandus Saladinus civitatem Tortosam, excepta Templariorum turri, funditus evertit et, civitate Valanie igne consumpta, in partes Antiochie secedens Gabulum et Laodiceam civitates famosissimas et Saonam, Gordam (ou Gardam ?), Caveam, Rochefort castra munitissima et usque ad portas Antiochie sibi vendicans Tarpesac et Gaston (Baghras) ultra Antiochiam obsedit et coepit et sic toto principatu, excepto Margato nostro munitissimo, vastato fere et perdito... »

Deux ans plus tard, Saladin apprend les préparatifs de la troisième croisade et l'arrivée en Cilicie de Frédéric Barberousse et de son armée, fait démanteler la forteresse de Baghras pour empêcher l'ennemi de l'utiliser contre lui.
Il y avait à peu de distance au Sud d'Antioche une forteresse le « Castrum Patriarchae », le château de GURSAT que Saladin épargna moyennant une forte somme d'argent que lui versa le Patriarche Aimery de Limoges. Le Sultan renonça à attaquer Antioche qu'il jugea trop bien défendue, mais il voulut encore aller assiéger « un château de la terre d'Antioche », LA ROCHE GUILLAUME, car il venait d'apprendre qu'un chevalier franc nommé Jean Gale qu'il haïssait, se trouvait dans cette place.
Ce chevalier ayant tué son seigneur lige qu'il avait surpris avec sa femme avait dû fuir en terre sarrasine. Saladin l'avait bien accueilli et lui avait confié son neveu pour faire son éducation militaire à la manière des Francs et lui « enseigner courtoisie. » Plus tard Jean Gale, désirant obtenir son pardon et rentrer chez les Francs, avait trahi Saladin en offrant aux Templiers de leur livrer son élève dont ils pourraient tirer du sultan une forte rançon. Ce qui eut lieu. Le chevalier emmena le jeune musulman oiseler, c'est-à-dire sans doute chasser au faucon, au voisinage du territoire Franc, et les Templiers se saisirent de lui. Ernoul et le Livre d'Eracles donnent de ces faits des récits analogues sauf qu'Ernoul dit que les Templiers enfermèrent le neveu de Saladin dans leur château de Saphet en Palestine tandis qu'Eracles parle de leur château de Baghras, ce qui paraît plus vraisemblable.

Saladin mit donc le siège devant la forteresse des Templiers de la Roche Guillaume, mais pendant qu'il s'y trouvait il reçut de Palestine des nouvelles alarmantes de la garnison d'Acre que le roi Guy de Lusignan, récemment libéré de sa captivité, était venu assiéger Acre avec des chevaliers recrutés à Tripoli et les premiers contingents avant-coureurs de la troisième croisade. Le sultan renonçant à assouvir sa rancune descendit donc vers le Sud (Chronique d'Ernoul). Il conclut une trêve de sept mois, d'octobre à mai, avec Bohémond III.

Il y a eu confusion à propos de ce château de la Roche Guillaume : Rey a pensé que LA ROCHE DE ROISSOL et LA ROCHE GUILLAUME étaient le même château et René Grousset l'a suivi (27).
Claude Cahen n'est pas de cet avis et nous ne le pensons pas non plus. Pour notre part nous avons situé La Roche de Roissol à Qala au Sud d'Arsouz et du Ras Khanzir (28) et nous proposons de placer la Roche Guillaume à Hadjar Choghlan (aujourd'hui Tchivlan Kalé).

On remarquera que dans l'énumération des forteresses prises en 1188 par Saladin, la Roche de Roissol ne paraît pas mentionnée. Nous pensons pourtant qu'elle figure parmi les conquêtes du sultan citées dans un des manuscrits d'Eracles (page 6) : « Gibel (Djébelé), La Roche, Saône, la Garde, Gaston (Baghras) Trapesac, et ala assegier un chastel du Temple que l'on nommait la Roche Guillaume. » La Roche n'est pas citée ailleurs ; c'est peut-être après la prise de Djébelé et de Lattaquié que Saladin fit enlever cette place qui serait la Roche de Roissol.

Pour ce qui concerne la Roche Guillaume, c'est à la fin de la campagne, après avoir pris Trapesac et Baghras que Saladin qui sentait la fatigue de son armée et voulait en finir, se décida pourtant, pour exercer une vengeance, à tenter de s'emparer de la Roche Guillaume. Ceci nous fait penser que cette dernière étape le conduisit davantage vers le Nord.
L'identification de la Roche Guillaume et d'Hadjar Choghlan nous paraît acceptable, pour les raisons suivantes : Nous savons par certains textes que la Roche de Roissol et la Roche Guillaume étaient l'une et l'autre à l'Ordre du Temple.

En 1203 le roi Léon II de Petite-Arménie, ennemi juré des Templiers fit saisir par représailles leurs châteaux de la Roche de Roissol et de la Roche Guillaume (29).

Et Kamal ad din (30) nous apprend qu'Hadjar Ghoghlan avait appartenu aux Templiers et qu'en 634 (1236-1237) ils tentèrent de le reprendre, mais qu'ils furent repoussés par une troupe venue d'Alep.

Signalons en outre (31) qu'en 1298 une armée mamelouke s'empara de la Roche Guillaume puis d'autres châteaux entre autres celui de Servantikar. Ils entrèrent ensuite « en la terre d'Ermenie. » Ceci est une preuve de plus que la Roche Guillaume était un des châteaux les plus septentrionaux de la Principauté d'Antioche et nous avons signalé (32) l'importance de cette position stratégique.

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Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.
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Notes - Campagne de Saladin en 1188
1. Beha ed-din Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 106-107. — Imad ed-din cité par Abou Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 349. — Kamal ad-din, Histoire d'Alep, Revue de l'Orient Latin, tome IV (1896), page 185.
2. Beha ed-din Ibn Chaddad, page 107-108.
3. Imad ed-din cité par Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens orientaux, tome IV, page 356-357. Voir plus loin pour plus de détails : Les Forteresses ; Margat.
4. Aboul Féda, Historiens orientaux, tome III, page 110.
5. Imad ed-din, Secrétaire principal de Saladin, qui avait vanté « cette ville de Laodicée, la plus belle du littoral, la mieux fortifiée... riche en édifices bien bâtis... partout des demeures en pierres de taille, des portiques de marbre aux arcades solides. Mais notre armée a ruiné cette prospérité et fait disparaître cette splendeur. Nos émirs s'emparant de ces beaux marbres les ont fait transporter dans leurs maisons en Syrie ». Cité par Abou Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 361-363.
6. Ibid., page 364-367.
7. Ibid., page 366-368. — Kamal ad-din, Revue de l'Orient Latin, 1896, page 187, écrit al-Ghid et signale ensuite la prise de Djamahiriyoun et de Balatonos.
8. Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 109 et suivantes.
9. Dussaud, page 161, carte IX A. B 3 : Khan el-Qourshiyé; Cahen, page 424 : Qouraichiya ; aujourd'hui Khan Bektache.
10. Aboul Feda, Géographie, trad. II b, page 38 et suivantes.
11. Voir Dussaud, page 158, note 2.
12. Sur le Tell Kashfahan voir Dussaud, page 157-161. — Cahen, page 158. — Dussaud, page 165 et 174-177, surtout, page 176 a proposé de placer le Chaslel de Ruge des Francs à Tell Kashfahan, donc sur la rive gauche de l'Oronte. Nous croyons qu'il s'est trompé.
13. Max Van Berchem, page 251-259. Voir plus loin notre Notice sur Shoghr et Bakas.
14. Imad ed-din, cité par Abou Chama, qui l'appelle Keferdebin, ibid.
15. Imad ed-din, cité par Abou Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 369-370. Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 310. Voir Dussaud, page 161 et n. 6 et 7.
16. Ibid., page 372 et suivantes.
17. Voir plus loin notre Notice sur Bourzey.
18. Ibn al-Athir, Kamal..., Historiens orientaux, tome I, page 723-30.
19. Ibn al-Athir ajoute que « le château de Bourzey est situé vis-à-vis de celui d'Afamiah (Apamée) avec lequel il partage par moitié le territoire avoisinant. Entre eux deux s'étend un lac formé par l'eau de l'Oronte et par des sources qui découlent de la montagne de Bourzey... »
20. Estoire d'Eracles, Historiens occidentaux des Croisades, tome II, page 72, même récit page 122 d'après un autre manuscrit.
21. Lettre d'Hermenger au duc d'Autriche Léopold, dans Historia de expeditione Friderici imperatoris attribuée à Ansbert, édit. Anton Chroust, Quellen zur Geschichte des Kreuzzuges Kaisers Friedrichs, Berlin, 1928, Mon. germ. H., Scriptores 2. Germ. nova séries 8°, t. V, page 4.
22. Claude Cahen, page 161 ; il suggère aussi Darkoush qui avait aussi des grottes.
23. Grégoire G'dha, Elégie sur la prise de Jérusalem, Documents arméniens, tome I, page 302.
24. Imad ed-Din cité par Abou-Chama, Historiens orientaux, tome IV, page 376-377.
25. Beha ed-Din Ibn Chaddad, Historiens orientaux, tome III, page 116-117.
26. Dom Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XVI, page 62-63, Paris 1814, in-folio.
27. Rey, page 350, place ce château près de Port Bonnel, donc près d'Arzouz. — Grousset, tome II, page 828, note 3.
28. Voir notre chapitre IV : Géographie historique de la Principauté d'Antioche. Après la chute d'Antioche en 1268 les chevaliers du Temple quittèrent la Roche de Roissol ; voir Claude Cahen, page 143 et Gestes des Chyprois, édit. G. Raynaud, page 190. — Continuateur de Guillaume de Tyr, Historiens occidentaux des Croisades, II, page 457. — Fl. Bustron, page 113. Chronique d'Amadi, éd. Mas-Latrie, première partie (1891), page 210 : « Li Templieri abandonorono li soi duo castelli Gaston (c'est-à-dire Baghras) et la Rocha de Russole et la terra de Porto Bonel. »
29. Claude Cahen, page 605-606.
30. Kamal ad-din, trad. Blochet, dans Revue de l'Orient Latin, tome V, page 95. Blochet ajoute en note que Yaqout mort en 1229, dit dans son Dictionnaire géographique que Hadjar Choghlan est une forteresse des Templiers située dans la montagne de Loukkam dominant le Lac de Yaghra.
31. Claude Cahen, page 144 d'après Gestes des Chyprois ; le Templier de Tyr, page 292.
32. Notre chapitre IV : géographie historique de la Principauté d'Antioche, page 70.


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Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III — La Défense du comté de Tripoli et la principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner Paris 1977.
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Note 2 : René Dussaud page 151 — Fiha
Une série de places moins importantes prêtaient appui au château de Saone (1), notamment Balatonos, retrouvé par M. Hartmann dans l'actuel Qal'at Mehelbé (2). Cette forteresse surveillait l'embranchement de route qui se détachait de la route Oronte-Laodicée pour gagner Gabala. Dimashqi désigne cette dernière sous le nom de « port de Balatonos. »

M. Clermont-Ganneau a reconnu que Qal'at el-'Aidho était la ruine du même nom au nord-est de Sahyoun. Cette place est citée en même temps que Qal'at Djemahiriyin et Fiha. On localise généralement Qal'at Djemahiriyin ou Djemahariya (3) à el-Djermatiyé dans l'est de Djebelé, à onze kilomètres environ de cette ville ; mais d'après la marche des opérations de Saladin, en 1188, notée par 'Imad ed-din, il faut plutôt chercher cette place entre Qal'at el-'Aidho et Balatonos. Par contre, Beha ed-din, au lieu de Qal'at el-Djemahiriyin, cite Fiha. M. Clermont-Ganneau a cru reconnaître dans cette mention une méprise des copistes ; mais M. Hartmann maintient l'existence du château de Fiha.

templiers.net
Localisation de Fiha - Sources : René Dussaud

Quoiqu'il en soit de cette graphie, il faut observer qu'avant d'atteindre Balatonos, l'armée de Saladin a dû passer par l'actuel Qal'at Fillehin (Fellahin), appellation moderne qui pourrait représenter le site que Beha ed-din appelle Fiha et 'Imad ed-din, Djemahiriyin.

Il faut probablement attribuer à la même région Herbin et Caphar Mamel « vulgo dictae de la Vacherie. »
Dans le traité conclu en 1282 entre le roi Léon d'Arménie et le sultan d'Egypte, les possessions de ce dernier, au nord de Tripoli, sont citées en trois séries allant généralement du Sud au Nord : le château d''Akkar, Hisn el-Akrad, Marqab, Balanias, Baldé, Djebelé, Lataquié ; puis, plus à l'Est, la ville de Set, Balotonos, Sahyoun ; enfin, dans la plaine, Sheizar, Hama, Alep. Il suit de là que la ville de Set, qui n'a pas encore été identifiée, est située entre la côte et l'Oronte, non loin de Balatonos.

Sur le même versant qui incline vers l'Oronte, se dresse Qal'at Berze, retrouvé par Martin Hartmann qui transcrivait, suivant une prononciation locale défectueuse, Qal'at Mirzé. Van Berchem a identifié ce site avec Barzouya ou Bourzey, célèbre forteresse au temps des croisades. Cette dernière vocalisation que nous adopterons est confirmée par la mention dans Anne Comnène, attestant l'importance de la forteresse à l'époque byzantine. La montagne environnante était appelée el-Kheit.

Aboulféda et Dimashqi rapportent que Bourzey était séparée d'Apamée par un lac, constitué au moyen d'une digue. Les gens de l'endroit se livraient à la pêche qui rapportait à l'état, au temps de Dimashqi (vers 1300 J.-C.), 30.000 dirhem (4). La description que ces auteurs arabes donnent du site de Bourzey s'accorde en tous points avec celle de Strabon concernant la forteresse de Lysias. Aussi doit-on identifier les deux localités. Lors de la venue de Pompée en Syrie, Lysias était aux mains d'un partisan juif du nom de Silas qu'on délogea de son poste d'observation.
1. La dépendance de ces places par rapport à Sahyoun est attestée notamment par Ibn Shaddad dans Abou Shama, (Historiens Orientaux des Croisades, tome IV, page 365.
4. Imad ed-Din, (Historiens Orientaux des Croisades, tome IV, page 373), se félicite que la prise de Bourzey livre le lac aux musulmans d'Apamée.

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Sources : René Dussaud - Topographie Historique de la Syrie Antique et Médiévale - Editeur Paul Guthner Paris 1927
Rey - Balatnous et Djemahretein
2. Balatnous, château de la principauté d'Antioche et qui occupait le site de Mansio Platanus des itinéraires de l'époque romaine. Ce lieu, mentionné par Boha-ed-din, était au nord-ouest de Schoghr. Nous savons qu'il relevait de Saône, et qu'au moyen âge, Balathnous était renommé pour la beauté de ses jardins. Ce château paraît avoir été situé dans la vallée du Nahar-Zyaro. (Codice Diplomatico)
Sources : Les colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle par E. Rey. Editeur Alphonse Picard Paris 1883

3. Djemahretein, château élevé au bord de la mer, entre Djebleh et Lattakieh. C'est en vain qu'à deux reprises j'ai fait la route de Lattakieh à Djebleh, recherchant quelque ruine portant ce nom. J'ai trouvé les restes de trois édifices militaires.
Le premier, près de l'embouchure du Nahar-es-Senobar, nommé Kalaat-em-Medik.
Le second, à june lieue plus loin, un peu au delà de l'Ouad-er-Rous, est appelé Kalaat Mâline.
Le troisième, enfin, qui se voit fort près de Djebleh, porte le nom de Kharbet-ed-Dahab. Malheureusement, aucun de ces noms ne semble se prêter à une identification avec celui qui nous occupe.
Sources : Les colonies Franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècle par E. Rey. Editeur Alphonse Picard Paris 1883
Note 6 : Claude Cahen, pages 158, 159, 160 — Hiçn Tell Kachfâhân
Le point où les deux routes traversent l'Oronte n'a jamais pu être très éloigné. du passage actuel (Djisr ach-Choughoûr) car en aval le fleuve entre dans une gorge et en amont est bordé de larges marécages; de plus, c'est juste à l'ouest de ce passage qu'est la tête de la vallée du Nahr al-Kébîr, par laquelle on descend sur Lattakié. Le pont actuel est ancien, non toutefois de notre période.

Tout près du passage était Hiçn Tell Kachfâhân (latin Mons Ceffa) (32). Nous savons en effet qu'elle se trouvait à une course de cheval de Choughr-Bakas, en face d'Arzghân sur la rive opposée de l'Oronte, enfin sur la route d'Antioche à Inab (et Ma'arra) (1). Le nom est aujourd'hui totalement inconnu; des quelques tells de la région, celui qui conviendrait le mieux est le très gros tell situé juste au nord de Djisr ach-Choûghoûr, sur la rive occidenlale de l'Oronte; mais il ne s'y trouve aucune ruine.

Est-ce à Tell Kachfâhân qu'il faut identifier le Chastel-Ruge des Francs ? L'existence de deux ou trois localités assez voisines désignées par les textes sous les formes mal précisées de Rugia, Rugea, Rubea, Robia, Roia, Ruiath, Roissa, Rusa, Roida, Oppidum Rugine (franc Chastel-Ruge) a enveloppé le problème d'une obscurité dans laquelle se sont perdus les chroniqueurs médiévaux les premiers, et dans laquelle il a fallu attendre Dussaud pour introduire un peu de clarté. Qu'il y a au moins deux localités, distantes de quatre milles, est sûr. L'oppidum Rugiae est la plus importante; nous savons qu'il se trouve sur la route d'Antioche à Ma'arra, ou à Chaïzar et par Inab et Apamée, tout près de l'Oronte, non loin d'Arzghân et Bezmechân, bref évidemment dans la région de Tell Kachfâhân. Et il faudrait certainement identifier les deux places si, dans la région de Darkouch ou Choughr-Bakâs, Kamâl ad-dîn ne connaissait un « Chaqîf ar-Roûdj », qui onomastiquement correspond mieux à Chastel-Ruge. Quant à la seconde localité désignée sous un nom voisin de Rugia, nous en reparlerons à propos du Djabal Soummâq.

De Tell-Kachfahân à Darkouch, l'Oronte coule dans une gorge d'où les chemins s'écartent pour passer sur les hauteurs voisines de l'une ou l'autre rive. Le chemin occidental est gardé, au-dessus de la traversée du Nahr al-Abyadh, en amont de la gorge de Bakfelâ (42), par la forteresse jumelle de Choughr et Bakâs. Celle-ci n'est pas connue avant les Francs, qui la construisiren, ou la développèrent sans doute dans la seconde moitié du XIIe siècle, après la chute de Tell-Kachfahân. Elle s'élève sur une arrête rocheuse taillée à pic sur cent mètres de hauteur de trois côtés, mais extrêmement étroite et même affaissée en son milieu, d'où la nécessité de diviser la forteresse en deux châteaux, celui de Choughr, le plus fort, à la pointe du rocher, et ceui de Bakâs du côté de la montagne d'où le séparait un fossé. Les restes actuels, assez délabrés, datent la plupart, comme en témoignent des inscriptions, de restaurations musulmanes du XIIIe siècle. Au nord de Choughr, près de Qaïqoûn, les routes d'Antioche et de Darkouch divergent; cette dernière passe à mi-chemin par Chaqîf Kafar-Doubbîn (Carte d'E. M. Cufru Din).

Sur la rive orientale, de petites collines s'interposent entre l'Oronte et la chaîne du Djabal-Wasît, prolongement du Djabal Dovili, qui le sépare du Roûdj. Là se trouvait, près du village moderne de même nom, le « formidable château » d'Arzghân (latin Arcican), souvent associé à Chastel-Ruge ou Tell-Kachfahân (2); il n'en reste aujourd'hui aucune trace. On traversait ensuite l'oued appelé encore Wadî abou Qal'a, et l'on arrivait à Bezmechân (latin Besmesyn, carte d'E. M. Mechmecham), puis à Chaqîf Balmîs (latin Cavea Belmys). Le chemin de Darkoûch montait alors sur la montagne, et atteignait un seuil où passaient aussi le chemin de Darkoûch au Djazr, et où, près de l'actuelle Tenariye, sont les ruines d'un château appelé aujourd'hui Toûrin.
1. Il est inutile de corriger avec Heyd, tome I, page 375 « Mons Ceffa », de Tafel 272 en « pons », puisque le nom indigène est Tell Kachfâhân.
2. Arzghân est la forme actuelle et Ibn Furat, II, 174 écrit Arzqân, qui correspond mieux au latin Arcican : carte d'E. M., Aïni el-Izân.

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Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.
Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier
Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, publié par L. de Mas-Latrie, pour la Société de l'Histoire de France, 1871, page 254-256 et page 259. Chapitre XXII (page 254) Coment Saladin ala asigier la Roche Guillaume : Quant Salehadins ot esté une pièce devant Tortose, et il vit que il n'i poroit oevre faire, si s'en ala avant à une cité qui est à VII lieues d'illeuques, qui a à nom Valenie; se le prist et gasta qu'ele n'estoit mie fors. N'il ne vaut mie garnir, pour un castiel qui priés d'illeuc est de l'Ospital, en le montaigne et a à nom « Mergat. » Quand il se parti d'illeuc, si ala à une cité à VII liues priés qui a à non Gibel; si le prist et si le garni. Apriès si ala à une cité sor mer) qui a à non Li Lice priés d'Antioce ; si le prist et si le garni. D'illeuques s'en ala à Antioce, mais ne l'asega mie. Illueques oï dire Salehadins que uns nom, cui il haoit à mort, estoit dedans 1 castiel en le tière d'Antioce. Cil castiaux avoit à non li Roce Guillaumes. Et pour le haine de cel chevalier ala il assegier le castiel, nient pour autre cose... Cil chevaliers li flst mal encontre bien qu'il li avoit fait. Et si vous dirai comment. Cil chevaliers ocist son signeur lige en son païs pour chou qu'il le trova aveuc sa feme. Si l'en convint fuir. Si s'en ala à Salehadin, lui cinquismes de frères, et Salehadins le retinit mout bêlement, et si lor dona grans trésors et grans tieres et grans garnisons. Quant il ot une pièce esté aveuc les Sarrasins, si fut mout bien d'un neveu Salehadin... si l'emmena en le tiere de Crestiiens par nuit et le mit en un castiel du Temple qui a à non Saffet. Il lor donna le moitié de la raençon cel vallet, pour lui garentir envers les parens son signour qu'il avoit ocis. Cil chevaliers avoit à non Jehans Gale... Or vous lairons de Salehadin devant le Roce Guillaume, au siège, si vous dirons del roi Gui, qui à Triple, estoit délivrés. On li conseilla qu'il alast à Sur... qu'il alast Acre assegier. Page 258, chapitre XXIII : quant li Sarrasins d'Acre virent que li ost croissoit si prisent 1 message, si l'envoiièrent à Salehadin qui avait asegie le Roce Guillaume, se li flsent savoir que li rois qui les avoit assiegiés à Acre. Quant Salehadins oï le message, si se leva dou siège et se mist à la voie ; et s'en ala à Acre, et assega les crestiiens devant Acre. » Voir aussi Eracles, livre I. XXIII, c. 47 ; Historiens occidentaux des Croisades, tome II, pages 72 et 74 ; et tome I. XXIV, c. 12, page 122 et c. 15, page 125. — Retour au texte
 
Claude Cahen, pages 141 à 144 — La Roche Roissel et La Roche Guillaume
La passe de Baghrâs est assurément celle qui présente au voyageur le plus d'avantages naturels : étroitesse de la chaîne, faible altitude (687 m.), ligne directe d'Antioche à la Cilicie et à l'Anatolie.

La passe de Darbsâk lui est cependant préférable pour qui se rend vers Alep, parce que, située un peu plus au nord, elle évite d'avoir à contourner le lac du 'Amouq; mais elle est moins praticable. La route médiévale de la passe de Baghrâs diffère de la route moderne en ce qu'au lieu de descendre tout droit du col sur le 'Amoûq elle passe par un seuil facile dans une vallée plus méridionale qui la rapproche d'Antioche. C'est un peu en retrait dans un ravin, affluent de cette vallée, que se trouve Baghrâs (grec : Pagraï, franc Gaston) (5).

Importante certes, celle-ci n'a pas cependant l'ampleur monumentale qu'on attendrait du rôle historique qu'elle a joué. Non seulement le rocher sur lequel elle s'élève limite étroitement ses dimensions, mais la construction est dans l'ensemble assez médiocre. Au surplus, en partie démolie par Saladin, hâtivement refaite par les Arméniens, la forteresse n'apparaît sans doute pas dans ses ruines actuelles telles que l'avaient faite les Byzantins; on n'a pas l'impression que les Templiers l'aient beaucoup transformée au XIIIe siècle. Elle était toutefois capable de recevoir d'abondantes provisions de vivres et d'armes et une solide garnison. Les défenses étaient fortes surtout du côté ouest, où la pente était la plus faible et où une double enceinte entourait le réduit principal comprenant un donjon, une chapelle, etc.; dans le rocher étaient creusées des salles soutenues par de gros piliers. Une source coulait au pied du château, mais de plus un aqueduc amenait au haut même au rocher de l'eau cherchée dans la montagne. Une bourgade s'était développée autour de la forteresse. Le village de Beylân en haut du versant cilicien, qui est aujourd'hui le centre du district, était au moyen-âge négligeable.

La passe de Baghrâs était doublée au nord par celle de Hadjâr Choghlân, plus longue parce qu'empruntant à l'est une vallée oblique et comportant une descente dans un bassin intérieur entre deux cols, mais ayant l'avantage d'éviter le lac du 'Amouq et, à l'ouest, de s'ouvrir juste au passage de la Portelle, c'est-à-dire de pouvoir être empruntée par une armée qui ne se serait pas rendue maîtresse de ce passage. Le bassin médian, celui de Deghirmen Dere, est un remarquable carrefour où se croisent chemins de crêtes et de vallées rayonnant en toutes directions. Le plus important à l'ouest longe la rive septentrionale du Merkez Souyou; à l'est, un chemin se dirige sur Demirek, un autre, meilleur, plus au sud, sur Darbsâk. La trouée est d'autant plus remarquable qu elle est dominée, à quelques kilomètres au nord, par les cimes nues du Manghir Kayasi, un des plus hauts sommets de l'Amanus. Une forteresse la surveillait, Hadjâr Choghlân (aujourd'hui Tchivlân Kale).

Celle-ci, élevée, comme son nom l'indique, sur un rocher, occupe une situation splendide. Le rocher est un cube taillé à pic posé sur la montagne comme pour recevoir un château. Le pont par où on y accédait du côté de l'arrête qu'il prolonge a aujourd'hui disparu. Vues du dehors les ruines présentent encore une imposante façade autour de l'entrée. Là s'élevait le château proprement dit, comprenant une tour ronde à talus, une grosse tour carrée, une chapelle, des citernes. Le reste de la plate-forme, sorte d'hémicycle incliné, était seulement entouré d'une petite enceinte et occupé par quelques bâtiments dispersés (6). L'essentiel doit être byzantin, mais peut avoir été amélioré par les Francs, et a été encore occupé par les Mamlouks (7).

C'est, croyons-nous, à Hadjâr Choghlân qu'il faut identifier la place appelée par les Francs la Roche de Roissol, jusqu'ici rapprochée d'Arsouz. Outre une ressemblance phonétique bien vague, on étayait cette hypothèse sur le texte où il est dit qu'en 1268 les Templiers abandonnèrent « deux chastiaus quy sont là de près (d'Antioche), Guaston et Roche de Roissel, et la Terre de Port-Bonnel à l'entrée d'Ermenie (8). » Faute de virgule, on rapprochait Roche de Roissel de Port-Bonnel, que le texte au contraire sépare : d'un côté Guaston et Roche de Roissel, de l'autre Port-Bonnel. Roche de Roissel ne peut être dans la Terre de Port-Bonnel, car on nous parle ailleurs d'un « territoire de Roissol », d'un « seigneur de Roissol (9) »; en outre, lorsqu'en 1204 Léon Ier attaque la plaine d'Antioche, il inflige des dommages aux dépendances de la Roche de Roissol, ce qui est plus normal pour une place gardant un passage que pour Port-Bonnel, à l'écart de sa route; le récit de ces faits associe étroitement à la Roche de Roissol une autre forteresse, la Roche-Guillaume (10), or un passage des Continuateurs de Guillaume de Tyr indique que celle-ci, attaquée par Saladin juste après Darbsak et Baghrâs, était « en terre d'Antioche », et non sur le versant cilicien, où Saladin n'alla pas (11); nous savons que Saladin soumit des châteaux secondaires dans la montagne, et Grégoire Dgha nomme parmi eux un Choughr (distinct de la place homonyme sur l'Oronte), qu'on peut rapprocher de Choghlân, et le « défilé de Sem », qui doit dissimuler Darbsak (darb = défilé) (12); ajoutons enfin qu'en 1298 l'armée mamlouk enleva la Roche-Guillaume, au cours d'une campagne vers la Cilicie où aucune source ne mentionne de détour vers Arsouz. Toutes ces raisons nous paraissent devoir faire éliminer la région d'Arsouz (où il n'y a d'ailleurs aucune ruine).

Par contre, le site de Hadjâr Choghlân nous paraît correspondre parfaitement aux conditions de tous les textes précités. De plus, nous savons par Kamâl ad-dîn que Hadjâr Choghlân appartenait aux Templiers; en 1298, elle fut cédée par les Arméniens aux Mamlouks, qui en firent le chef-lieu d'un district (13), enfin, si Choghlân ne traduit pas Roissol, hadjâr traduit roche. La seule difficulté réside dans la détermination d'une forteresse voisine qui puisse être la Roche-Guillaume. Bektachli, près de Démirek (14), paraît devoir être exclue, car cette région appartenait aux musulmans en 1204, je ne connais pas d'autre ruine, mais, aucune forteresse jumelles n'ayant été signalée ailleurs, nous admettrons jusqu'à preuve du contraire l'identité de Hadjâr-Choghlân avec la Roche de Roissol (15). — Retour au texte
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.
5. L'origine du nom n'est pas expliquée (Qastoûn, transcriplion syrienne du gréco-romain Castron, cf. le lieu homonyme du Roûdj ?).
6. Un plan en a été dressé par Rey (inédit, montré par P. Deschamps).
7. L'inscription mentionnée dans Jacquot, Antioche, I, 120, est en arabe tardif, d'ailleurs illisible.
8. Chyprois 191 = Continuateur de G. T. A 457.
9. Kohler, 151, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 911.
10. Infra p.
11. Continuateur de Guillaume de Tyr, A, 122; Continuateur de G. T. B, 125. Le récit est romanesque, mais il n'y a aucune raison de négliger l'indication topographique.
12. élégie, vers 1813 sq.
13. Kamâl Revue de l'Orient Latin, tome V, page 95; Maqrîzî-Quatremère; Chyprois, 292.
14. Plan levé par Rey (communiqué par P. Deschamps); à Demirek est une autre ruine très délabrée, mais non sur roche (et une ruine d'église byzantine).
15. Je n'ai trouvé nulle part le Casal Erhac, du territoire de Roissol (Revue de l'Orient Latin, tome, VII, page 151).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.
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