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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

La Terres Sainte à l'époque Romane - L'Orient au Temps des Francs
La Galilée avait été le berceau de l'Évangile
La nouvelle Loi s'était rapidement étendue à toute la côte méditerranéenne. La conversion de Constantin et la législation de Théodose favorisèrent les progrès du christianisme en Orient où tant de cultes païens étaient pratiqués. Constantin élève au-dessus du Sépulcre une rotonde, l'Anastasis ; il relie à celle-ci le massif du Calvaire et une grande basilique, le Martyrium. L'impératrice Eudoxie, au Ve siècle, décore aussi les Lieux saints de magnifiques sanctuaires, ainsi que Justinien qui vers 540 amplifie la basilique élevée par Constantin à Bethléem en créant trois absides à son chevet.

Pendant cette période, la Syrie, prospère et abondamment peuplée, se couvre de nombreux bâtiments religieux, églises, baptistères, mausolées, vastes monastères, dont les ruines imposantes provoquent encore aujourd'hui la surprise des voyageurs. Elles se groupent entre Antioche et Alep dans le Djebel Seman avec l'extraordinaire ensemble de Qal'at Sem'an dont les quatre églises sont disposées en croix autour de la colonne de saint Siméon ; dans le Djebel Baricha avec les monuments de Tourmanin, Baqirha, Qalblosé, Behio, Deir Seta; plus au Sud, à la hauteur du pont de Shoghr sur l'Oronte, dans le Djebel Zaouiyé, Roueiha, Dana; enfin dans le Hauran à l'Est du lac de Tibériade l'église de Qana-ouat (Ve siècle), le couvent de Chaqqa (Ve siècle), les églises d'Ezraa et de Bosra (début du VIe siècle), et tant d'autres.

En 636 l'armée de l'empereur byzantin Héraclius fut vaincue par les musulmans dans une grande bataille sur le Yarmouk. La Palestine et la Syrie étaient livrées à l'Islam. En 638 le calife Omar occupait Jérusalem. Depuis lors les régions dont nous venons de parler furent désertées et cette magnifique floraison du premier art chrétien fut laissée à l'abandon.

Si nous avons parlé de ces édifices, c'est que les croisés s'en inspirèrent pour l'architecture et la décoration de leurs églises.

En Palestine, Omar assura aux chrétiens, moyennant un tribut, la liberté civile et religieuse, et à Jérusalem il leur laissa pratiquer leur culte au Saint-Sépulcre et au Cénacle.

Dans la suite, la tolérance alterna avec les vexations. A la fin du VIIIe siècle, le pays était sous la domination des califes abbassides résidant à Bagdad. Charlemagne envoya en 797 une ambassade auprès du calife Haroun al Rachid qui concéda à l'empereur d'Occident le protectorat sur les chrétiens de Palestine. Celui-ci envoya des moines bénédictins à Jérusalem fonder l'église Sainte-Marie-Latine et un hospice pour les pèlerins francs. Les aumônes de l'empereur s'étendirent à tous les chrétiens vivant en terre musulmane.

L'occupation de la Palestine par les Fatimides d'Egypte en 969 ne modifia guère la situation des chrétiens jusqu'au règne du calife Hakem (1009-1020), un dément qui les persécuta cruellement en même temps que les juifs.

Puis en 1070 les Turcs Seldjoukides envahirent le pays et en 1076-1077 ils s'emparèrent de Jérusalem et profanèrent le Saint-Sépulcre.

Pendant le cours du XIe siècle les pèlerins d'Occident se rendirent en très grand nombre en Terre sainte. Mais de plus en plus les musulmans se montraient hostiles à ces pieux voyageurs. Beaucoup qui avaient fait le voeu d'accomplir cette expédition pénible et périlleuse étaient obligés de s'y rendre en troupe pacifique mais armée. Ceux qui, après une longue absence, revenaient dans leur patrie, parlaient des dangers sans nombre auxquels ils avaient échappé, de leurs compagnons molestés, dépouillés ou même massacrés.

Tout cela dut contribuer à stimuler les esprits dans le désir de rendre à la chrétienté la terre où le Christ était venu au monde et qu'il avait parcourue en prêchant et faisant des miracles.

En outre l'Empire byzantin était en cette fin du XIe siècle gravement menacé par les Turcs. Césarée de Cappadoce avait été prise en 1068 et Nicée en 1081. Enfin Antioche, la plus glorieuse citée du christianisme d'Orient après Jérusalem, était tombée en 1085 aux mains des infidèles.

Si Constantinople succombait, c'était l'invasion de l'Europe déjà menacée à l'autre extrémité de la Méditerranée par les Maures d'Espagne.

L'heure de la grande croisade de Terre sainte allait sonner. L'opinion des grands comme celle du peuple y était préparée en France. De nombreux seigneurs, des évêques, des abbés, avaient rapporté des Lieux saints des reliques qu'on vénérait avec ferveur. Les pèlerinages étaient organisés, les itinéraires connus, les étapes fixées, des hospices étaient installés pour accueillir les pieux routiers. La conversion des Hongrois au début du XIe siècle leur facilitait la route du Danube, celle même que devait suivre l'armée de Godefroy de Bouillon.
Ainsi l'idée d'une expédition militaire en Orient qui hanta l'esprit du grand pape Grégoire VII ne devait pas paraître à un seigneur français de ce temps un projet irréalisable.

 



Et c'est un Champenois, le pape Urbain II, qui en prit l'initiative.
On sait que les armées de la première croisade, qui s'étaient concentrées à Constantinople en mai 1097, descendirent en combattant d'Asie Mineure vers la Palestine : elles s'emparèrent, après un long siège, d'Antioche, enlevèrent en Syrie et au Liban plusieurs positions stratégiques et enfin, le 15 juillet 1099, après de violents assauts, entrèrent à Jérusalem.
Après la prise de la Ville sainte, but essentiel de cette entreprise religieuse et militaire qui plusieurs années avaient enfiévré toute la chrétienté, la plupart des croisés rentrèrent en Europe.

Cependant certains chefs de l'expédition avec quelques centaines de chevaliers et d'hommes d'armes s'installèrent dans le pays et, au cours des années suivantes, consolidèrent et agrandirent leur conquête. Ainsi se formèrent les états chrétiens de Terre sainte qui occupaient tout le littoral oriental de la Méditerranée, s'étendant sur près de 700 kilomètres depuis le golfe d'Alexandrette jusqu'aux confins du désert d'Egypte.

Toutefois deux grands ports avaient résisté aux attaques des croisés et continuaient à être entretenus et ravitaillés par la flotte égyptienne : Tyr et Ascalon formaient deux enclaves dans le territoire chrétien. Les Francs s'emparèrent de Tyr en 1124, mais Ascalon paraissait imprenable et sa garnison faisait de fréquents rezzous en Judée. Pour empêcher ces incursions on l'enferma dans une ceinture de forts. Enfin la place fut conquise en 1153.

Quelques années après la fin de la première croisade les Sarrasins se trouvaient refoulés à l'orient du territoire conquis vers Damas, Homs, Hama et Alep, au delà des grandes vallées qui se succèdent du Nord au Sud, encadrées par des chaînes de montagnes parallèles telles que le Liban et l'Anti-Liban.

L'Oronte, le Nahr Litani, le Jourdain, la mer Morte et l'ouadi Araba ont creusé leur lit dans cette profonde dépression, la fosse syrienne, qui formait une frontière naturelle aux états francs. Cependant lors des premiers temps de la conquête, leur domination s'étendit dans certaines régions bien au delà vers l'Est.

 



Quatre états s'organisèrent
Le comté d'Édesse, qui couvrait à l'Ouest et à l'Est de l'Euphrate une partie de la Cilicie et de la Mésopotamie et se prolongeait jusqu'à Mardin à 150 kilomètres d'Édesse.

La principauté d'Antioche, dont le domaine allait outre-Oronte jusqu'au voisinage d'Alep.

Le comté de Tripoli, dont le territoire communiquait avec la vallée de l'Oronte et les villes musulmanes de Hama et de Homs par une fertile vallée, large de 20 kilomètres, séparant les derniers ressauts du Liban d'une autre chaîne montagneuse située plus au Nord, le Djebel Ansarieh, et c'est sur un contrefort de ce Djebel que se dressait le puissant Crac des Chevaliers qui protégeait contre les Sarrasins l'accès du territoire chrétien.

Le royaume de Jérusalem rencontrait la frontière du comté de Tripoli un peu au Nord de Beyrouth et suivait la côte jusqu'à l'extrémité méridionale de celle-ci, vers cette étendue de sable qu'on appelait la Grande Berrie. Il occupait donc le Sud du Liban que le Nahr Litani sépare des plateaux de Galilée (au delà du lac de Tibériade, il posséda quelque temps un territoire sur les rives du Yarmouk), puis la Samarie et la Judée.

Le royaume prolongeait sa domination sur les contrées d'Idumée et de Moab par un vaste fief, la Terre oultre le Jourdain, qui couvrait 300 kilomètres du Nord au Sud depuis Amman, la capitale de l'actuelle Jordanie, jusqu'à la mer Rouge au port d'Allât, sans doute l'Elath de la Bible. Ce vaste territoire très fertile procurait d'abondantes ressources au royaume de Jérusalem; en outre il était précieux pour la sauvegarde de ce royaume, car il coupait en deux le monde musulman : la Syrie d'un côté, l'Egypte et l'Arabie de l'autre. Les Francs y construisirent en 1115 le château de Montréal et en 1142 ils enfermèrent la ville de Kérak dans une vaste enceinte défendue par un puissant château, en grande partie conservé. Sur les hauts plateaux de Moab se dressaient d'autres forts qui surveillaient le Derb el Hadj, route très fréquentée par des caravanes commerçantes et par les nombreuses troupes de pèlerins qui descendaient de Syrie vers Médine et La Mecque.

Un quart de siècle après la première croisade la paix régnait sous la domination des seigneurs francs qui, tout en invitant leurs compatriotes à venir s'établir en cette lointaine contrée, avaient su par leur tolérance y faire demeurer les indigènes, non seulement les chrétiens mais aussi les musulmans.

Foucher de Chartres qui avait suivi dans toutes ses campagnes, à titre de chapelain, le frère de Godefroy de Bouillon, Baudoin, premier roi de Jérusalem, pouvait écrire vers 1125 avec enthousiasme : « Dieu a transformé l'Occident en Orient : celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche. Tel d'entre nous possède déjà dans ce pays des maisons et des serviteurs, tel autre a épousé une indigène, une Syrienne ou même une Sarrasine qui a reçu la grâce du baptême. La confiance rapproche les races les plus éloignées... De jour en jour nos parents viennent nous rejoindre. Ceux qui étaient pauvres en leur pays, ici Dieu les a faits riches. Pourquoi retournerait-il en Occident, celui qui a trouvé l'Orient si favorable ? »

Tout étant pacifié, les pèlerinages étaient de plus en plus fréquents et nombreux. C'est surtout à Jaffa qu'abordaient les pèlerins, parce que c'était le port le plus proche de Jérusalem. Certains navires, des buzenefs, pouvaient transporter trois cents passagers. Si le vent était favorable, il ne fallait que dix-huit jours pour aller de Marseille à Jaffa.

Ce port et les autres, tels que ceux de Sidon (Saïda) et de Beyrouth, voyaient parfois débarquer des hommes de guerre : un grand seigneur français désireux d'aller faire son pèlerinage au Saint-Sépulcre organisait en même temps une expédition militaire et partait avec ses vassaux pour prendre part, aux côtés des chevaliers fixés au Levant, à des combats contre les Sarrasins.

Pendant près de deux siècles la Terre sainte fut au pouvoir de princes français : français, les deux fils d'Eustache de Boulogne, Godefroy de Bouillon et Baudoin Ier roi de Jérusalem, leur cousin Baudoin II, Foulque comte d'Anjou et ses fils et son petit-fils qui lui succédèrent sur le trône de Jérusalem, puis Guy de Lusignan, seigneur poitevin, Henri comte de Champagne et Jean de Brienne comte de la Marche; français, ; les comtes toulousains de Tripoli et les sires de Courtenay devenus comtes d'Édesse, les princes d'Antioche Raymond de Poitiers et ses descendants ; français enfin les sires d'Outre-Jourdain, qui s'appelaient Romain du Puy, Philippe de Milly et Renaud de Châtillon.

Si ces princes ardents à la bataille étaient souvent sur la brèche et si plusieurs d'entre eux moururent en combattant, il n'en est pas moins vrai que dans ces grandes colonies où vécurent six ou sept générations de familles occidentales et surtout françaises et de toutes conditions, celles-ci connurent longtemps le bien-être et une situation prospère.

Si l'on se battait parfois aux frontières, la vie était clémente sur toute l'étendue du littoral, avec ses plaines fertiles dont les Francs avaient amélioré les cultures, avec ses industries de luxe, son commerce florissant où s'échangeaient les produits de l'Orient et de l'Occident, le trafic intense de ses ports, ses villes opulentes, leurs cathédrales, leurs églises, leurs couvents, leurs palais somptueusement décorés : Antioche, Tortose, Tripoli, Beyrouth, Sidon, Tyr, Acre, Jaffa.

Le voyageur Wilbrand d'Oldenbourg qui visita la Terre sainte en 1212 a décrit une salle du château de Beyrouth : « Elle prend jour d'un côté sur la mer, de l'autre sur les jardins qui entourent la ville. Son pavage en mosaïque représente une eau ridée par une faible brise et l'on est tout étonné en marchant de ne pas voir ses pas empreints dans le sable représenté au fond. La voûte est peinte à l'image du ciel... Les Syriens, les Sarrasins et les Grecs excellent dans les arts de la décoration. Au centre de cette salle se trouve un bassin en marbre de couleurs diverses; au milieu se trouve un dragon lançant une gerbe d'eau limpide qui, grâce à l'air circulant par de larges fenêtres, répand en cette salle une fraîcheur délicieuse. »

De ces magnifiques résidences de la haute noblesse, rien ne subsiste. Mais les souvenirs les plus tangibles que nous ont conservés les villes franques sont leurs monuments religieux. Ils appartiennent en grande partie à l'art occidental.

 



Les monuments religieux
Sur cette terre d'Orient, on voit aux XIIe et XIIIe siècles l'art roman et l'art gothique se succéder, et ces arts ont été transplantés au delà de la Méditerranée par des architectes qui ont apporté là-bas les traditions de la Provence, de la vallée du Rhône, de la Bourgogne, ou de l'Ile-de-France. Aux modèles de l'architecture occidentale qu'ils imitèrent, les artistes joignirent parfois quelques emprunts faits aux antiques édifices chrétiens de Syrie dont nous avons déjà parlé. C'est ainsi que l'ordonnance de la façade de la cathédrale de Beyrouth rappelle celle des vieilles basiliques de Qalblozé et de Tourmanin.

Les croisés firent bâtir à Jérusalem le Saint-Sépulcre et plusieurs édifices religieux notamment l'église Sainte-Anne qui est intacte, la basilique de Bethléem qui fut ornée de mosaïques en 1169, la basilique de Nazareth qui fut rasée par ordre du sultan Beibars au XIIIe siècle, mais dont d'admirables chapiteaux romans dus à un sculpteur venu des environs de Bourges ont été retrouvés au début de ce siècle, les cathédrales d'Hébron, de Ramleh, celles de Gaza et de Sébaste en ruines, celle de Tyr dont il ne reste que quelques colonnes abattues au bord de la mer, la cathédrale de Beyrouth transformée en mosquée, près des ruines de Byblos la cathédrale de Giblet (Djebeil) avec son élégant baptistère où l'on retrouve l'influence italienne, chose normale puisque la ville était domaine des Génois, le clocher de la cathédrale de Tripoli devenu minaret mais qui est un clocher lombard, Notre-Dame de Tortose admirablement conservée où le style roman et le style gothique se combinent harmonieusement, l'église d'Abou-Gôsh avec ses fresques, la chapelle d'Amioun avec aussi des peintures murales de style byzantin, des abbayes aux noms bien français tels que celles de Mont joie et de Belmont, des chapelles dans les châteaux-forts, au Chastel-Blanc dont la salle basse est toujours une église chrétienne, à Margat, au Crac des Chevaliers où l'on s'étonne de retrouver les lignes austères d'une église romane de Provence et, dans une galerie toute proche, les fenestrages finement découpés de la Sainte-Chapelle avec leurs meneaux sveltes et leurs roses délicatement ouvrées.

Quand on visite Le Caire, on est fort surpris de découvrir dans une rue un portail du plus pur style français du XIIIe siècle. Il provient de l'église Saint-André à Saint-Jean-d'Acre. On sait que cette dernière place-forte des croisés leur fut enlevée par le sultan Khalil en 1291. A la mort de celui-ci on fit transporter d'Acre au Caire, à dos de chameau, les éléments de ce portail et on le remonta, comme un trophée de victoire, à l'entrée de son tombeau.

 



Les forteresses
Pour assurer la sécurité de leurs états les princes francs avaient organisé tout un réseau stratégique admirablement agencé : grandes forteresses de montagne dressées sur un éperon barré par un profond fossé, surveillant les cols et les vallées, munies de deux enceintes assez vastes pour y entretenir une nombreuse garnison ou même permettre une concentration de troupes au moment d'une entrée en campagne; châteaux gardant les grandes routes ; grottes inaccessibles creusées dans la paroi d'une falaise d'où l'on avait une vue très étendue pour surveiller les mouvements de l'ennemi ; tours de guet et de liaison sur la terrasse desquelles on pouvait allumer un signal ; tours construites sur un îlot ou un môle rocheux défendant l'accès d'un port ; fortins de plaine pour servir de gîte d'étape à une troupe en campagne. De tous ces ouvrages de défense si variés, il reste un grand nombre de témoins si fortement construits qu'ils ont défié les siècles.

Ces châteaux furent bâtis par les rois de Jérusalem et leurs grands vassaux, mais ils se rendirent compte assez rapidement qu'ils n'avaient ni les troupes suffisantes pour assurer des garnisons, ni les ressources qui leur auraient permis de les maintenir en état de défense.

Aussi voit-on peu à peu ces forteresses cédées par ces princes aux grands Ordres, à la fois militaires et religieux, qui s'étaient vite organisés pour veiller à la sauvegarde de la chrétienté d'Orient.

Les plus importantes forteresses telles que le Crac des Chevaliers face à Homs sur l'Oronte, Margat protégeant la grande route du littoral, toutes deux tenues par les Hospitaliers, et Saphet, aux Templiers, qui, sur un sommet de Galilée, surveillait la route de Damas, étaient munies d'une double enceinte aux épaisses murailles et aux tours puissantes. Au cours de deux siècles d'occupation, les ingénieurs militaires améliorèrent leurs systèmes de défense et au retour des croisades, en particulier de la troisième, les architectes de France et d'Angleterre mirent à profit les progrès de l'art de la fortification qu'ils avaient constatés en Terre sainte.

Nous avons vu que les grandes vallées qui, parallèlement à la côte du Levant, creusent profondément le sol depuis Antioche jusqu'au golfe d'Aqaba, formèrent la défense naturelle des états chrétiens, comme un immense fossé dont les monts de l'Ouest auraient été l'escarpe et ceux de l'Est la contrescarpe. Au delà de ce rempart les Francs eurent grand peine à se maintenir.

L'antique cité chrétienne d'Édesse en Mésopotamie fut enlevée au comte Joscelin II de Courtenay en 1144 et ce fut la cause de la deuxième croisade qui se termina par un échec. La femme de Joscelin, l'héroïque Béatrix de Saône, se maintint encore quelque temps, puis en 1150 avec l'appui du roi de Jérusalem, Baudoin III, et de ses troupes, elle dut évacuer les places fortes du comté en assurant vers la principauté d'Antioche l'exode des familles de ses vassaux et des populations chrétiennes.

Les croisés avaient aussi occupé entre Antioche et Alep la fertile vallée d'outre-Oronte mais plusieurs positions leur furent reprises dès 1135 et les autres, telles que Harim et la cité antique d'Apamée, tombèrent après Édesse.

Le 4 juillet 1187, Saladin remportait à Hattin, près du lac de Tibériade, une éclatante victoire contre l'armée du roi de Jérusalem, Guy de Lusignan. Il le fit prisonnier et tua de sa main le seigneur de la Terre d'outre-Jourdain, Renaud de Châtillon, un redoutable adversaire qui l'avait plusieurs fois tenu en échec.

En un jour l'oeuvre de près d'un siècle semblait anéantie. La Palestine vidée de combattants était sans défense. Saladin la parcourut en triomphateur. Le 2 octobre il entrait à Jérusalem. Toutes les places de la région tombèrent en son pouvoir, sauf Tyr qui résista à toutes les attaques. L'émir fit l'année suivante une campagne dans le Nord au cours de laquelle il enleva plusieurs châteaux, notamment la forteresse de Saône (Sahyoun) à l'Est de Lattaquié.

Les places fortes d'outre-Jourdain Kérak et Montréal investies firent une longue résistance. Vaincues par la famine elles se rendirent en 1188 et 1189.

La perte de Jérusalem et d'un grand nombre de villes et forteresses de Terre sainte eut un immense retentissement en Europe. Pour la troisième fois une levée en masse se produisit et trois rois, Philippe-Auguste, Richard Coeur de Lion et Frédéric Barberousse, se croisèrent. Cette grande expédition n'aboutit qu'à un demi-succès puisqu'on ne put reprendre Jérusalem. Mais les croisés s'emparèrent d'Acre, Gaza, Jaffa, Ascalon. Saint-Jean-d'Acre devint pour cent ans, 1191-1291, la capitale du royaume de Jérusalem désormais mutilé.

Saint Louis, après l'insuccès de sa croisade en Egypte, avait séjourné en Palestine de 1250 à 1254 pour rendre confiance aux chrétiens d'Orient; il avait fait relever à grands frais les fortifications de Jaffa, Césarée, Acre et Sidon. Une dizaine d'années plus tard les armées musulmanes attaquaient en force la Palestine, et Césarée était prise en 1265. Le roi bien que malade, organisa une nouvelle croisade. Celle-ci fut brusquement terminée par sa mort à Tunis le 25 août 1270. Avec ce triste événement tout espoir de secours venu de France cessait pour les états de l'Orient latin. La même année Ascalon était prise par les musulmans.
L'année suivante le sultan Beibars enlevait aux Hospitaliers le Crac des Chevaliers, le plus puissant des châteaux de frontière.
L'Ordre de l'Hôpital perdait encore en 1285 la forteresse de Margat entre Tortose et Lattaquié. Tripoli tombait en 1289.
Enfin en 1291 la puissante place forte de Saint-Jean-d'Acre succombait après une résistance acharnée qui dura cinq semaines où les chevaliers du Temple se battirent en héros sûrs du martyre, après des combats de rues, des succès et des revers où tour à tour Chrétiens et Sarrasins étaient maîtres d'une portion de l'enceinte ou d'un quartier de la ville.

La chute de Saint-Jean-d'Acre marque la fin de l'occupation de la Terre sainte par les Francs. Deux mois plus tard il ne leur restait plus rien sur les rivages du Levant.

 



Les Etats de Terre Sainte au XIIe et XIIIe siècle
Après la prise de Jérusalem en 1099 et la dislocation de l'armée, un petit nombre de croisés, abandonnant toute idée de retour au pays natal décidèrent de se fixer en Orient. Ils choisirent pour chef Godefroy de Bouillon qui par humilité n'accepta d'autre titre que celui d'avoué du Saint-Sépulcre.

Déjà avant la marche sur Jérusalem, deux des chefs de la croisade s'étaient attribué la souveraineté de vastes territoires dont ils allaient faire deux états : Baudoin, frère de Godefroy de Bouillon, créait le comté d'Édesse en Cilicie et en Mésopotamie, et Bohémond de Tarente fondait la principauté d'Antioche. Quant à Raymond de Saint-Gilles il avait après la fin de la croisade quitté la Palestine pour remonter vers le Nord. Il allait tenter de jeter les bases d'un état au Liban qui deviendrait le comté de Tripoli.

Avec son fidèle lieutenant Tancrède, environ 300 chevaliers et autant d'hommes d'armes, Godefroy de Bouillon voulut occuper la Palestine dont il ne tenait encore que quelques villes et le seul port de Jaffa. Mais il mourait un an plus tard le 18 juillet 1100. Baudoin laissant Édesse à son cousin Baudoin du Bourg, arrivait en toute hâte en Palestine où il était élu à la place de son frère et fortifiait son prestige en se faisant couronner roi de Jérusalem.

Ainsi se constituèrent les quatre états de Terre sainte. Les barons y établirent une sorte de modèle d'état féodal avec un gouvernement oligarchique où les décisions du roi devaient être approuvées par une haute cour. Lorsque le roi mourait, cette haute cour choisissait son successeur qui jurait devant elle de respecter les « assises et coutumes du royaume. » Les grands vassaux disposaient d'une large indépendance. Le rôle du roi était surtout celui d'un chef militaire qui organisait des expéditions nécessaires à la sûreté des états et on vit maintes fois les rois de Jérusalem, avec une haute conscience de leur tâche, entreprendre à la tête de leurs troupes de longues chevauchées pour aller défendre telle partie menacée du domaine chrétien.

Ayant assuré leur sécurité sur le littoral, le roi et ses grands vassaux poursuivirent leur conquête vers l'intérieur. Ils occupèrent et fortifièrent les positions stratégiques qui commandaient les cols et les vallées qu'auraient pu franchir les forces musulmanes refoulées vers l'Est. S'ils employèrent la main-d'oeuvre indigène pour ces grandes constructions, ils obtinrent aussi un précieux concours des pèlerins qui affluèrent d'Europe en Terre sainte. Travailler à ces ouvrages nécessaires à la défense de la terre chrétienne était considéré comme un moyen d'obtenir le pardon de ses fautes.

Les princes francs, nous l'avons vu, ne disposaient pas d'armée permanente et ne pouvant subvenir à l'entretien de places fortes avec leur garnison, leur armement, leurs approvisionnements, les confièrent dans le cours du XIIe siècle, et d'abord celles des frontières, aux Ordres de l'Hôpital et du Temple.

Ces deux Ordres étaient nés modestement au début de l'établissement des Francs au Levant. L'Ordre de l'Hôpital commence à se constituer en 1099, et il est confirmé en 1113 par une bulle du pape Pascal II adressée au prévôt de l'Ordre, le Provençal Gérard Tenque. Cet Ordre hébergeait les croisés, soignait les blessés et les malades et bientôt devenait une milice de chevaliers prêts à combattre, mais gardant toujours son rôle de charité, entretenant ses hôpitaux, secourant les pauvres et s'entremettant auprès des émirs musulmans pour négocier le rachat des prisonniers chrétiens.

En 1118 neuf chevaliers français fondaient l'Ordre du Temple qui devait jouer un rôle identique. Son premier grand maître fut un Champenois, Hugues de Payens. Saint Bernard rédigea la règle des Chevaliers du Temple. Ces deux Ordres religieux et militaires devinrent vite très riches grâce à de nombreuses donations faites par de nobles familles d'Occident et ils acquirent d'immenses domaines en Terre sainte. Ils apportèrent un puissant appui au roi de Jérusalem et aux grands feudataires. Leurs moines-soldats astreints par leurs voeux à une austère discipline, entraînés à la vie des camps, rompus à tous les exercices militaires, étaient bien organisés pour mener la rude vie de garnison aux frontières. Les seigneurs francs leur vendirent ou leur cédèrent presque toutes leurs forteresses. Vers 1166 Thoros, prince d'Arménie, étant l'hôte à Jérusalem du roi Amaury, lui manifestait son étonnement que dans son état trois châteaux seulement fussent à lui, tandis que les autres appartenaient à l'Hôpital ou au Temple.

En 1142 le comte de Tripoli, Raymond, fait don du Crac à l'Hôpital. En 1170 le roi Amaury remet à cet Ordre le fort d'Akkar situé sur le dernier contrefort septentrional du Liban, face au Crac, dont il était séparé par la trouée de Homs, large vallée percée d'Est en Ouest entre le Liban et le Djebel Ansarieh. Cette vallée mettait en relation l'Oronte et la plaine du littoral, et aurait pu permettre aux armées musulmanes de Homs et de Hama de pénétrer facilement dans le comté de Tripoli. Deux châteaux donc en gardaient l'accès.

En 1186 un seigneur de la principauté d'Antioche cédait le château de Margat aux Hospitaliers. Ils en firent une puissante place forte. L'Ordre du Temple posséda au moins dix-huit châteaux.

Les Ordres militaires avaient de nombreuses troupes de garnison dont le rôle n'était pas seulement de garder les forteresses : au premier signal du roi de Jérusalem des contingents d'Hospitaliers et de Templiers sortaient de leurs châteaux pour aller se joindre à l'armée royale. Dans toutes les grandes batailles on compte parmi les morts des chevaliers de ces milices. Wilbrand d'Oldenbourg, vers 1212, nous dit que le Crac des Chevaliers avait en temps de paix 2000 combattants. Le château de Saphet, forteresse considérable des Templiers en Galilée, entretenait 1700 personnes en temps de paix et on avait prévu la nourriture pour 2200 en temps de guerre. Le service quotidien de la place était assuré par 50 chevaliers, 30 frères servants et 50 turcoples avec leurs armes et leurs chevaux et 300 servants (balistariï) de machines de guerre.

Dans les rangs des armées et dans les places de guerre on comptait de nombreux indigènes chrétiens et musulmans, des Arméniens, des Grecs, des Maronites qu'on disait très habiles archers. Ces chrétiens étaient souvent désignés sous le terme de « suriens » tandis que les musulmans étaient appelés « turcoples » et formaient la cavalerie légère, armée et montée à la manière sarrasine. A la troisième croisade Richard Coeur de Lion avait dans son armée des sapeurs d'Alep spécialisés dans les travaux de mines.

Dans le choix de l'emplacement d'une forteresse n'intervenait pas seulement la position naturelle formant une défense stratégique. On cherchait un lieu dont le voisinage fût fertile pour permettre l'approvisionnement de la garnison. Un village s'établissait à proximité des murailles. Sa population agricole exploitait les domaines du seigneur ou de l'Ordre militaire qui tenait la forteresse. Lorsque l'ennemi approchait, les villageois se réfugiaient dans l'enceinte avec leurs troupeaux qui pouvaient servir à la nourriture de la place assiégée.

La sécurité qu'apportait une grande forteresse pouvait s'étendre sur une vaste contrée. Ainsi le chroniqueur qui parle de la reconstruction de Saphet par les Templiers vers 1240 constate que sous le château se trouve une ville avec un marché et que tout autour on exploite 260 casaux (métairies) avec une population rurale de plus de 10 000 personnes.

 



L'approvisionnement de l'eau
Il fallait aussi qu'il y eût de l'eau en abondance tant à l'intérieur de la forteresse que dans sa proximité immédiate.

Dans ces régions où parfois plusieurs mois consécutifs se passent sans pluie, la question de l'eau fut toujours un sujet de préoccupation pour les Francs. Ils s'efforçaient de la recueillir pendant la saison des pluies. Sur les terrasses l'écoulement de l'eau était préparé : des chéneaux, des canalisations de poterie l'amenaient dans des citernes. Au Crac des Chevaliers on compte un puits profond et sept citernes réparties à l'intérieur. Au château de Montréal en Transjordanie, construit en 1115 par le roi Baudoin Ier et ses soldats, un escalier tournant de 365 marches conduit à deux réservoirs creusés dans le roc, alimentés par une source abondante.

Outre les puits et les citernes, les places fortes avaient soit à l'intérieur, soit au pied du rempart, de vastes bassins maçonnés à ciel ouvert, qui servaient à abreuver les animaux. On appelle en arabe un bassin de ce genre une « birké » dont on a fait en latin « berquilium », en français « berchil » ou « berquil. » L'expression s'est conservée en provençal sous la forme de « barquieu » dans le sens de réservoir.

Au Crac des Chevaliers se trouve au front Sud entre les deux enceintes, un « berquil » constamment rempli d'eau, de 72 mètres de long sur 8 à 16 mètres de large. Certains de ces « berquils » irriguaient des jardins potagers ; le texte décrivant la construction de Saphet nous l'apprend.

Les croisés construisirent aussi des aqueducs pour amener dans certains châteaux l'eau d'une éminence voisine : ainsi au Crac et à Baghras, au Nord d'Antioche.

Pour vivre commodément dans leurs forteresses et pour supporter éventuellement de longs sièges, les croisés avaient aménagé dans leurs enceintes tout ce qui était nécessaire aux besoins quotidiens de l'existence. Il s'y trouvait des écuries non seulement pour la cavalerie mais aussi pour le bétail qu'on entretenait. De vastes magasins contenaient des réserves de vivres; des celliers, des jarres conservaient l'huile et le vin, des provisions de grains étaient enfermées dans des silos.

On voyait dans ces châteaux des fours à pain, des pressoirs, des moulins à eau, des moulins mus par des animaux. Au Crac un moulin à vent se dressait sur une tour de la première enceinte.

Tout en organisant un réseau stratégique pour se mettre à l'abri des attaques de leurs adversaires, les princes francs procédèrent à une pénétration pacifique en traitant avec équité, égards et bienveillance les habitants des territoires qu'ils venaient d'occuper, respectant la coutume, s'adaptant aux moeurs du pays, faisant participer les notables à l'administration locale. Le clergé latin montra l'esprit le plus compréhensif en cette région, véritable échiquier religieux où les cultes se mêlaient. Les musulmans gardèrent leurs mosquées, les juifs leurs synagogues, tandis qu'à côté des latins les représentants des églises orientales pratiquaient leur rite particulier : arménien, syrien, maronite, grec, abyssin, jacobite, nestorien.

En 1115 Baudoin Ier fit venir, à Jérusalem et dans le voisinage, des Syriens et des Arabes chrétiens pour peupler son territoire et le coloniser.

Les musulmans qui se trouvaient en terre chrétienne se louaient de la générosité de leurs seigneurs et un chroniqueur arabe parle très favorablement de ceux-ci : « Entre Tibnin et Tyr nous vîmes de nombreux villages tous habités par les musulmans qui vivaient dans un grand bien-être sous les Francs. Les conditions qui leur sont faites sont l'abandon de la moitié de la récolte et le paiement d'un impôt... Mais les musulmans sont maîtres de leurs habitations et s'administrent comme ils l'entendent. C'est la condition dans tout le territoire occupé par les Francs sur le littoral de Syrie... Les musulmans n'ont qu'à se louer de la conduite des Francs en la justice de qui on peut se fier. »

Les écoles et les universités musulmanes restèrent ouvertes. A Tripoli, pendant l'occupation des Francs, l'enseignement de la philosophie et de la médecine fut très florissant, grâce à des maîtres arabes éminents que venaient entendre de très loin de nombreux élèves.

Deux civilisations, qui s'étaient ignorées longtemps, trouvaient un étroit contact, et l'un des résultats les plus curieux de ce rapprochement fut le développement de la culture intellectuelle dans la noblesse occidentale. Ces rudes guerriers s'affinèrent au voisinage des lettrés et des savants musulmans. Ils s'initièrent à des sciences que l'Orient cultivait avec soin telles que la géographie, la médecine, l'astronomie, la philosophie. Le roi Amaury, qu'un chroniqueur appelle le prince franc le plus intelligent de la Syrie, se mêlait aux discussions théologiques et c'est lui qui engagea Guillaume de Tyr à écrire son Histoire des croisades. Beaucoup de seigneurs francs parlaient l'arabe et certains approfondirent sa littérature si riche. Renaud de Sayette (Saïda) entretenait chez lui un docteur musulman et lors d'un séjour qu'il fit en 1188 à la cour de Saladin il étonna l'entourage du sultan par sa prodigieuse érudition.

 



L'agriculture
Les princes francs en constituant leur domaine cherchèrent à occuper les régions fertiles et à y développer les ressources agricoles. Ainsi dès l'an 1100 Baudoin Ier faisait une reconnaissance en Idumée et dans le pays de Moab au delà de la mer Morte. Il constitua un vaste fief, la Terre oultre le Jourdain, qui s'étendait du Nord au Sud depuis Amman (Ahamant occupé plus tard par les Templiers), jusqu'au golfe d'Aqabah, sur 300 kilomètres, et d'Est en Ouest de Kérak à Hébron, environ 60 kilomètres.

La longue bande de plateaux de Moab, « espèce de Beauce arabe » pourvue d'excellentes terres à céréales et de riches pâturages où l'on élevait de nombreux troupeaux, le contrôle du trafic de la mer Rouge où les Francs avaient le port d'Aila t ou Eilat, fournissaient au royaume d'abondants revenus.

Sept châteaux furent construits le long du Derb el Hadj, route de marchands caravaniers qui apportaient au Levant les produits de l'Asie, et route de pèlerinage par laquelle les pieux musulmans descendaient vers les villes saintes d'Arabie. La principale de ces forteresses était Kérak de Moab qui avait son port sur la mer Morte ; une flottille de bateaux de commerce transportait sur la rive occidentale les produits et les denrées de Moab.

Les Francs firent de grandes plantations de cannes à sucre et l'on rencontre au bord de certaines rivières les vestiges de moulins à broyer les cannes établis par eux; ainsi sur l'Ouadi el Frandji, c'est-à-dire la rivière des Francs, qui coule au pied de Kérak. La poudre de sucre de Kérak se vendait jusque dans l'île de Chypre. Les ouvriers sucriers de Tyr étaient spécialement réputés et l'empereur Frédéric II en installa en Sicile en 1239. C'est ainsi que le sucre fut importé en Europe.

La température très élevée des contrées de la mer Morte favorisait aussi la culture des arbres fruitiers. On fit de grands travaux d'irrigation pour l'arrosage des vergers où croissaient dattiers, bananiers que Jacques de Vitry appelle arbres de paradis, orangers, citronniers, pêchers, oliviers, figuiers, amandiers. On cultivait la vigne partout, aussi bien en Galilée qu'au voisinage de Beyrouth, de Tortose et de Lattaquié.

On planta du coton surtout dans le Nord de la Syrie. Dès 1140 on importait à Gênes des cotons de la principauté d'Antioche. On cultivait des plantes aromatiques, le rosier, le lis, la violette, le narcisse, le henné, la giroflée. Certains légumes étaient aussi fort appréciés, comme les melons verts de Saphet, les « esparaies », c'est-à-dire les asperges, et l'échalote exploitée surtout dans la campagne d'Ascalon, d'où vient son nom. Certains de ces légumes doivent avoir été à cette époque introduits en France. Il en fut de même pour des plantes médicinales : les baumes, le séné, la scammonée d'Antioche qui fut le purgatif le plus employé au Moyen-Age, les sirops, les électuaires d'Acre et le myrobolan que les Francs considéraient comme un excellent digestif.

 



L'industrie et le commerce
Des accords étaient établis entre les états francs et musulmans pour les échanges commerciaux. Les maisons de commerce franques envoyaient leurs représentants à Damas et à Alep et les caravanes de marchands arabes circulaient constamment à travers le territoire chrétien.

Alep était le grand entrepôt entre l'Euphrate et l'Oronte. On y recevait les produits d'Extrême-Orient qui remontaient l'Euphrate jusqu'à Balis; de là à dos de chameau les marchandises étaient transportées à Antioche, puis aux ports de Soudin et de Lattaquié.

Tortose recevait les convois de Homs. A Aïlat abordait ce qui venait de la Perse et de l'Inde; les caravanes des grands négociants de Damas assuraient le transport à travers le territoire du seigneur d'Outre-Jourdain vers les ports de Tyr et d'Acre.

Ibn Djobaïr nous montre vers 1184 les relations d'affaires qui existaient entre le royaume latin et les états musulmans : « Il y avait à Damas deux marchands fort riches, Nasr ibn Kaouam et Abou Dar Yakout. Tout leur commerce se faisait sur le littoral franc où l'on ne connaissait que leurs noms et où ils avaient leurs employés. Leurs caravanes allaient et venaient constamment; ils avaient une grande influence auprès des chefs musulmans et francs. »
Ainsi le commerce asiatique prit un essor nouveau et ses produits, grâce aux grandes maisons de commerce de Venise, de Gênes et de Pise, aux marchands de Marseille et de Narbonne et aux négociants catalans, affluèrent en Occident.

Le commerce des tissus était particulièrement florissant et l'on importait en quantité pour l'Europe les damas à fleurs dont, comme le nom l'indique, le principal centre de production était Damas, les brocarts d'Antioche, les draps de soie tissés d'or pour les ornements d'église qu'on fabriquait à Tarse et à Antioche, les moires de Tripoli, les camelots, étoffes très chaudes en poil de chameau ou de chèvre qu'on produisait à Tortose et à Tripoli.

L'industrie des étoffes prit au temps des Francs une grande extension en Syrie; en 1283 on comptait dans la seule ville de Tripoli quatre mille métiers de tisseurs de soie et de camelot. Enfin les états de Terre sainte recevaient et exportaient des fourrures du royaume chrétien de Petite Arménie et faisaient venir de l'Arabie les plumes d'autruche dont les chevaliers faisaient le « plumail » des heaumes.

L'industrie des tapis se répandit en Europe et l'on désignait sous le nom de tapis « sarrasinois » tous ceux que les ports d'Orient envoyaient, qu'ils vinssent de Bagdad, de Perse, d'Egypte ou d'Asie Mineure.
Damas fut toujours un grand centre de production de céramique et de verrerie. Mais on se livrait aussi à cette industrie à Acre, à Tyr, à Tripoli; on y fabriquait des lampes admirables, des coupes, des aiguières, des hanaps, des drageoirs, mille objets de luxe qui dans nos inventaires français étaient, quel que fût l'atelier, désignés sous le nom de verres, de Damas.

Installés au Levant, nos compatriotes, se mêlant à des races différentes, découvrant les secrets de la civilisation asiatique, étendirent leur horizon. Mais surtout, exaltés par les épreuves de leur vie aventureuse, ils montrèrent les plus belles qualités de leur race, l'esprit chevaleresque et chrétien, la générosité envers leurs ennemis, la loyauté.

Nous avons vu que sur ce champ magnifique offert à leur activité ils se révélèrent administrateurs intelligents. Des échanges d'influence s'établirent aussi dans les arts. L'architecture religieuse, romane puis gothique, fut transplantée en Terre sainte, mais la France reçut aussi par l'intermédiaire des monuments des croisés les modèles qu'offraient les vieilles églises de Syrie.

Quant à l'architecture militaire, c'est au pays des croisades qu'elle se perfectionna. Pendant leurs fréquentes opérations — offensives et défensives — contre les Sarrasins, les Francs améliorèrent les systèmes de défense des forteresses et s'instruisirent dans la poliorcétique, c'est-à-dire dans les procédés de la guerre de siège où ils avaient recours à des ingénieurs byzantins.

Jusqu'à la fin du XIIe siècle la fortification en France était extrêmement rudimentaire. Le donjon roman consistait en une lourde masse rectangulaire ne présentant qu'une défense passive, dont les salles sombres ne recevaient le jour que par d'étroites archères; on ne pénétrait dans ce refuge que par une porte percée au premier étage.

Le Château-Gaillard, construit par Richard Coeur de Lion à son retour de la troisième croisade, marque un progrès considérable sur tout ce qui s'était fait en France auparavant, et à la même époque Philippe-Auguste organisait un corps d'ingénieurs militaires qui couvrirent les frontières du royaume, surtout du côté de la Normandie, de châteaux-forts munis d'ouvrages variés formant des obstacles extérieurs et intérieurs pour retarder la progression de l'ennemi, pourvus de logements aérés et éclairés, le tout puissamment défendu et équipé pour soutenir un long siège.

Si l'on se battait souvent aux frontières, la vie était clémente dans les grandes cités proches du littoral où l'on avait construit de somptueuses demeures. Nous avons cité Wilbrand d'Oldenbourg décrivant au début du XIIIe siècle une salle du château de Beyrouth. Le même auteur vante l'élégance des maisons des riches bourgeois d'Antioche, la beauté architecturale du palais épiscopal de Tripoli, le luxe des hôtels que possédaient à Acre le prince de Galilée, les seigneurs de Tyr et du Toron. Il s'extasie sur l'aspect général d'Antioche avec ses jardins pleins d'arbres d'essences variées arrosés de frais ruisseaux; il nous montre les habitants passant leur temps dans ces jardins et se baignant dans ces eaux jaillissantes. Hermann Corner signale qu'à Acre et à Tyr de grandes tentures étaient tendues au-dessus des rues pour abriter les passants du soleil.

Les échanges commerciaux avec l'Occident s'accrurent d'une façon prodigieuse. Les ports de Syrie et de Palestine connurent un trafic intense; ainsi celui de Saint-Jean-d'Acre dont Ludolf de Sudheim parle en ces termes : « Là vivaient les plus riches marchands qui fussent sous le ciel... les Pisans, les Génois, les Lombards... Du lever au coucher du soleil on apportait ici toutes les marchandises de l'univers, tout ce qui pouvait se trouver d'extraordinaire et de rare dans le monde. »

Ainsi des échanges d'idées, des contacts spirituels et artistiques s'établirent. L'Orient pénétra en France avec ses savants, ses lettrés, avec ses objets de luxe, ses soieries, ses oeuvres d'art et aussi avec ses saintes reliques. Il faut réfléchir à l'importance des reliques apportées d'Orient dès le XIe siècle et qui vinrent en plus grand nombre encore après l'installation des chrétiens en Terre sainte. Prélats et seigneurs revenaient de leur pèlerinage avec des reliques pour lesquelles les orfèvres fabriquaient de précieux écrins, des châsses finement ciselées. Nos trésors en conservent beaucoup. La ferveur envers les reliques et leurs vertus miraculeuses fut un des stimulants les plus efficaces à la création de nouvelles oeuvres d'art.

Il faut se rappeler que Baudoin II de Courtenay, empereur latin de Constantinople, céda à saint Louis la Couronne d'épines et que, pour conserver ce témoignage de la Passion du Christ, le roi fit construire dans son palais la Sainte-Chapelle, un des plus purs joyaux de l'architecture française. L'exécution de ce magnifique édifice est un résultat bien inattendu des expéditions des croisés en Terre sainte.

Sans les croisades qui furent essentiellement dues à l'initiative de la France par ses papes français, ses rois, ses chefs d'armées, ses prédicateurs, par ses innombrables combattants et ses pèlerins, le XIIIe siècle n'eût pas été pleinement ce qu'il fût, l'âge d'or du royaume qu'incarnait si bien saint Louis, cette figure idéale du chrétien et du croisé.

La France n'eût pas brillé alors d'un aussi vif éclat, elle n'eût pas eu ses historiens qui écrivaient dans un français si simple, si naturel, si imagé tels que Villehardouin et Joinville, les maîtres de ses universités célèbres qui attiraient les étudiants de l'Europe entière n'eussent pas possédé une science si étendue, les arts qu'elle créait alors en une admirable floraison n'eussent pas exercé avec une telle vigueur leur influence à travers la chrétienté, de Burgos à Upsal et de Prague à Famagouste et à Tortose.

> > > Bohémond prince d'Antioche > > >

Sources : Paul Deschamps. Les châteaux des Croisés en Terre-Sainte : Tome I, Le Chastel Blanc, étude historique et archéologique, précédée d'une introduction générale sur la Syrie franque. Préface par René Dussaud, membre de l'Institut. Plans en couleurs et croquis par François Anus. (Haut commissariat de la République française en Syrie et au Liban. Service des antiquités. Bibliothèque archéologique et historique, t. XIX.) Paris, Paul Geuthner, 1934.
Paul DESCHAMPS, Tome II, La défense du Royaume de Jérusalem, Paris, Paul Geuthner, 1939.
Paul DESCHAMPS, Tome III, La défense du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche, Paris, Paul Geuthner, 1971.
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