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Première Croisade par Robert de Moine

Histoire de la première croisade - Livre Premier

I

L'an de l'incarnation 1095, s'assembla dans la Gaule un grand concile en la province d'Auvergne et en la ville appelée Clermont. Il fut présidé par le pape Urbain II, des cardinaux et des évêques; ce concile fut très célèbre par un grand concours de Français et d'Allemands, tant évêques que princes. Après y avoir réglé les affaires ecclésiastiques, le pape sortit sur une place spacieuse, car aucun édifice ne pouvait contenir ceux qui venaient l'écouter. Alors, avec la douceur d'une persuasive éloquence, s'adressant à tous : « Hommes français, hommes d'au-delà des montagnes, nations, ainsi qu'on le voit briller dans vos oeuvres, choisies et chéries de Dieu, et séparées des autres peuples de l'univers, tant par la situation de votre territoire que par la foi catholique et l'honneur que vous rendez à la sainte église, c'est à vous que nous adressons nos paroles, c'est vers vous que se dirigent nos exhortations nous voulons vous faite connaître quelle cause douloureuse nous a amené dans vos pays, comment nous y avons été attiré par vos besoins et ceux de tous les fidèles.

Des confins de Jérusalem et de la ville de Constantinople nous sont parvenus de tristes récits souvent déjà nos oreilles en avaient été frappées ; des peuples du royaume des Persans, nation maudite, nation entièrement étrangère à Dieu, race qui n'a point tourné son coeur vers lui, et n'a point confié son esprit au Seigneur, a envahi en ces contrées les terres des Chrétiens, les a dévastées par le fer, le pillage, l'incendie, a emmené une partie d'entre eux captifs dans son pays, en a mis d'autres misérablement à mort, a renversé de fond en comble les églises de Dieu, ou les a fait servir aux cérémonies de son culte ; ces hommes renversent les autels, après les avoir souillés de leurs impuretés; ils circoncisent les Chrétiens, et font couler le sang des circoncis, ou sur les autels, ou dans les vases baptismaux, ceux qu'ils veulent faire périr d'une mort honteuse, ils leur percent le nombril, en font sortir l'extrémité des intestins, la lient à un pieu, puis, à coups de fouet, les obligent de courir autour jusqu'à ce que, leurs entrailles sortant de leur corps, ils tombent à terre, privés de vie. D'autres, attachés à un poteau, sont percés de flèches ; à quelques autres, ils font tendre le cou, et, se jetant sur eux, le glaive à la main, s'exercent à le trancher d'un seul coup. Que dirai-je de l'abominable pollution desfemmes ? il serait plus fâcheux d'en parler que de a s'en taire. Ils ont démembré l'empire grec, et en ont soumis à leur domination un espace qu'on ne pourrait traverser en deux mois de voyage. A qui donc appartient-il de les punir et de leur arracher ce qu'ils ont envahi, si ce n'est à vous, à qui le Seigneur a accordé par dessus toutes les autres nations l'insigne gloire des armes, la grandeur de l'âme, l'agilité du corps et la force d'abaisser la tête de ceux qui vous résistent ? Que vos coeurs s'émeuvent et que vos âmes s'excitent au courage par les faits de vos ancêtres, la vertu et la grandeur du roi Charlemagne et de son fils Louis, et de vos autres rois, qui ont détruit la domination des Turcs et étendu dans leur pays l'empire de la sainte église. Soyez touchés surtout en faveur du saint sépulcre de Jésus-Christ, notre sauveur, possédé par des peuples immondes, et des saints lieux qu'ils déshonorent et souillent avec irrévérence de leurs impuretés. O très courageux chevaliers, postérité sortie de pères invincibles, ne dégénérez point, mais rappelez-vous les vertus de vos ancêtres; que si vous vous sentez retenus par le cher amour de vos enfants, de vos parents, de vos femmes, remettez-vous en mémoire ce que dit le Seigneur dans son évangile : Qui aime son père et sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi [évang. selon saint Matthieu, ch. 10, v. 37.]. Quiconque abandonnera pour mon nom sa maison, ou ses frères, ou ses soeurs, ou son père, ou sa mère, sa femme, ou ses enfants, ou ses terres, en recevra le centuple, et aura pour héritage la vie éternelle [évang. selon saint Matthieu, ch.19, v. 39.]. Ne vous laissez retenir par aucun souci pour vos propriétés et les affaires de votre famille, car cette terre que vous habitez, renfermée entre les eaux de la mer et les hauteurs des montagnes, tient à l'étroit votre nombreuse population; elle n'abonde pas en richesses, et fournit à peine à la nourriture de ceux qui la cultivent : de là vient que vous vous déchirez et dévorez à l'envi, que vous élevez des guerres, et que plusieurs périssent par de mutuelles blessures. éteignez donc entre vous toute haine, que les querelles se taisent, que les guerres s'apaisent, et que toute l'aigreur de vos dissensions s'assoupisse. Prenez la route du saint sépulcre, arrachez ce pays des mains de ces peuples abominables, et soumettez-le à votre puissance. Dieu a donné à Israël en propriété cette terre dont l'écriture dit qu'il y coule du lait et du miel [Nombres, ch. 13, v. 28.]; Jérusalem en est le centre; son territoire, fertile par dessus tous les autres, offre pour ainsi dire les délices d'un autre paradis : le Rédempteur du genre humain l'a illustré par sa a venue, honoré de sa résidence, consacré par sa Passion, racheté par sa mort, signalé par sa sépulture. Cette cité royale, située au milieu du monde, maintenant tenue captive par ses ennemis, est réduite en la servitude de nations ignorantes de la loi de Dieu: elle vous demande donc et souhaite sa délivrance, et ne cesse de vous implorer pour que vous veniez à son secours. C'est de vous surtout qu'elle attend de l'aide, parce qu'ainsi que nous vous l'avons dit, Dieu vous a accordé, par dessus toutes les nations, l'insigne gloire des armes : prenez donc cette route, en rémission de vos péchés, et partez, assurés de la gloire impérissable qui vous attend dans le royaume des cieux. »

II

Le pape Urbain ayant prononcé ce discours plein d'urbanité et plusieurs autres du même genre, unit en un même sentiment tous ceux qui se trouvaient présents, tellement qu'ils s'écrièrent tous : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Ce qu'ayant entendu le vénérable pontife de Rome, il rendit grâces à Dieu, les yeux élevés au ciel, et, de la main demandant le silence, dit : « très chers frères, aujourd'hui se manifeste en vous ce que le Seigneur a dit dans son évangile : Lorsque deux ou trois seront assemblés en mon nom, je serai au milieu d'eux. Car si le Seigneur Dieu n'eût point été dans vos âmes, vous n'eussiez pas tous prononcé une même parole : et en effet, quoique cette parole soit partie d'un grand nombre de bouches, elle n'a eu qu'un même principe; c'est pourquoi je dis que Dieu même l'a prononcée par vous, car c'est lui qui l'avait mise dans votre sein. Qu'elle soit donc dans les combats votre cri de guerre, car cette parole est issue de Dieu : lorsque vous vous élancerez avec une belliqueuse impétuosité contre vos ennemis, que dans l'armée du Seigneur se fasse entendre généralement ce seul cri : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Nous n'ordonnons ni ne conseillons ce voyage ni aux vieillards, ni aux faibles, ni à ceux qui ne sont pas propres aux armes; que cette route ne soit point prise par les femmes sans leurs maris, ou sans leurs frères ou sans leurs garants légitimes, car de telles personnes sont un embarras plutôt qu'un secours, et deviennent plus à charge qu'utiles. Que les riches aident les pauvres, et emmènent avec eux, à leurs frais, des hommes propres à la guerre ; il n'est permis ni aux prêtres, ni aux clercs, quel que puisse être leur ordre, de partir sans le congé de leur évêque, car s'ils y allaient sans ce congé, le voyage leur serait inutile ; aucun laïque ne devra sagement se mettre en route, si ce n'est avec la bénédiction de son pasteur; quiconque aura donc volonté d'entreprendre ce saint pèlerinage, en prendra l'engagement envers Dieu, et se dévouera en sacrifice comme une hostie vivante, sainte et agréable à. Dieu, qu'il porte le signe de la croix, du Seigneur sur son front ou sur sa poitrine; que celui qui, en accomplissement de son voeu, voudra se mettre en marche, la place derrière lui entre ses épaules; il accomplira par cette double action le précepte du Seigneur, qui a enseigné dans son évangile : Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n'est pas digne de moi [Matthieu, 10, v. 38.].

Ce discours terminé, tous se prosternèrent à terre. Un des cardinaux, nommé Grégoire, prononça pour eux Le Confiteor; et alors tous, se frappant la poitrine, obtinrent l'absolution des fautes qu'ils avaient commises, et après l'absolution, la bénédiction, et après la bénédiction, la permission de s'en retourner chez eux; et afin qu'il parût à tous les fidèles que ce voyage était l'arrêt de Dieu, et non des hommes, le même jour où furent faites et dites ces choses, la renommée, ainsi que nous l'avons appris de beaucoup de personnes, prenant soin de les publier, fît retentir par toute la terre cette grande résolution; en sorte qu'il fut connu dans les îles de l'Océan que le pèlerinage de Jérusalem avait été décidé dans le concile. Les Chrétiens s'en glorifièrent, et en ressentirent des transports de joie : les Gentils, habitant la Perse et l'Arabie, tremblèrent et furent saisis de tristesse, l'âme des uns en fut élevée, l'esprit des autres frappé de crainte et de stupeur; et en telle sorte retentit la trompette céleste, qu'en tous lieux frémirent les ennemis du nom chrétien. Il est donc manifeste que ce ne fut pas l'oeuvre de la voix de l'homme, mais l'esprit de Dieu, qui remplit toute la terre.

Chacun des laïques retourna chez soi, et le pape Urbain fît le lendemain siéger l'assemblée des évêques, pour délibérer de celui qu'il mettrait à la tête de cette multitude disposée à entreprendre le pèlerinage, car il n'y avait encore parmi eux aucun des princes que nous allons bientôt nommer. Ils élurent unanimement l'évêque du Puy, tous affirmèrent qu'il était très propre aux choses humaines comme aux choses divines, très versé dans l'une et l'autre science, et clairvoyant dans ses actions. Celui-ci donc, comme un autre Moïse, accepta, bien que malgré lui et avec la bénédiction de monseigneur le pape et de tout le concile, la conduite et le gouvernement du peuple du Seigneur. Oh ! combien d'hommes divers d'âge, de puissance et de fortune domestique, prirent la croix en ce concile, et s'engagèrent au voyage du saint sépulcre ! De là se répandit sur toute la terre la renommée de ce vénérable concile, et ses honorables décisions parvinrent aux oreilles des rois et des princes ; cela plut à tous, et plus de trois cent mille personnes conçurent la résolution de prendre celle route, et se préparèrent à accomplir leur voeu selon les facultés que le Seigneur avait données à chacun. Déjà la race des Francs s'élançait toute entière par troupes, et déjà leur vertueux courage combattait en espérance contre les Turcs.

III

Il était dans ces temps-là un ermite nommé Pierre, estimé parmi ceux qui entendent le mieux les choses de la terre, et supérieur en piété à tous les évêques et les abbés, car il ne se nourrissait ni de pain ni de chair, mais cependant se permettait le vin et tous les autres aliments, et cherchait ses plaisirs dans la plus haute abstinence. Il rassembla en ce temps autour de lui une grande multitude de cavaliers et de piétons, et prit sa route par la Hongrie. Il s'associa un duc des Teutons, nommé Godefroi, fils d'Eustache, comte de Boulogne, mais revêtu de la dignité de duc des Teutons. Il était, beau de visage, haut de stature, agréable en ses discours, excellent dans ses moeurs, et en même temps d'une telle douceur qu'il paraissait avoir en lui plus du moine que du chevalier; cependant lorsqu'il se sentait en présence de l'ennemi, et quand approchait l'instant du combat, son âme se remplissait de volontés audacieuses, et, semblable à un lion frémissant, il ne craignait la rencontre de personne, et quelle cuirasse, quel bouclier pouvaient soutenir le choc de son épée ! Il prit sa route par la Hongrie avec ses frères, Eustache et Baudouin, et une grande troupe de chevaliers; suivant le chemin par lequel Charlemagne, l'incomparable roi des Francs, avait ordonné à son armée de se rendre à Constantinople. L'ermite Pierre arriva d'abord à Constantinople avec les siens et un grand nombre d'Allemands. Il y trouva rassemblés beaucoup de Lombards et d'autres de pays divers et éloignés. L'empereur ne leur donna point permission d'entrer dans sa ville, car il avait toujours redouté le courage des guerriers chrétiens, et particulièrement des Francs; il leur permit cependant de venir acheter dans la ville, mais il leur interdit de dépasser le détroit voisin, appelé le Bras de Saint-George, jusqu'au moment où arriverait la formidable armée des Francs. Il y avait sur l'autre rive un nombre infini de Turcs qui aspiraient à leur arrivée avec une brutale impatience, et si, comme l'a prouvé ensuite l'événement, les hommes de l'ermite Pierre étaient tombés en leurs mains en l'absence des chefs des Francs, tous auraient été mis à mort. Cependant tout rassemblement d'hommes qui n'est point gouverné par l'autorité d'un bon commandant, mais suit un chef sans force, tombe en décadence, s'affaiblit chaque jour, et finit par trouver sa perte. A cause de cela, et parce qu'ils n'avaient pas un prince prudent pour les commander, ils faisaient des choses répréhensibles, détruisaient les églises et les palais des villes, emportaient ce qu'ils y trouvaient, arrachaient les plombs de la couverture et les vendaient aux Grecs, de quoi l'empereur nommé Alexis fut violemment irrité et leur ordonna de passer au-delà du Bras-de-Saint-George. Ayant donc été plus loin, ils s'élurent un chef, et mirent à leur tête un certain Renaud ; mais, quoiqu'ils l'eussent pour commandant, ils ne cessaient pas de se livrer à la rapine; ils brûlaient les maisons qu'ils rencontraient sur leur chemin, et dépouillaient les églises de leurs ornement et de tout ce qu'elles, possédaient. Ils vinrent ainsi jusqu'à Nicomédie, et entrèrent dans la terre de Romanie :

IV

après y avoir erré trois jours, ils s'avancèrent au-delà de la ville de Nicée. Ils arrivèrent à un château nommé Exerogorgo, [Anne Comnène le nomme Xérigordon.] dans lequel il n'y avait personne; en y entrant ils y trouvèrent une grande abondance de froment, de viande, de vin, et de toutes les choses qui servent à soutenir la vie de l'homme. Les Turcs s'en étaient éloignés par crainte des Francs, mais avaient cependant envoyé leurs espions pour les instruire de l'arrivée des nôtres et de la manière dont ils se comportaient; ayant appris par eux que les Francs étaient venus ravir et non posséder, détruire et non garder, ils accoururent aussitôt contre eux, et assiégèrent le château, dans lequel ils étaient. Il y avait une grande multitude de Turcs : devant la porte du château était un puits, et tout contre, de l'autre côté, une fontaine d'eau vive. Renaud, chef des Chrétiens, était sorti par là, et ayant placé des embuscades, attendait leur venue. Les Turcs se jetèrent sur lui sans hésiter, et tuèrent beaucoup de ceux qui étaient avec lui; les autres s'enfuirent dans le château. Les assiégeants les privèrent tout à fait d'eau, et réduisirent par là les Chrétiens à une grande détresse : c'était alors la fête de saint Michel, que doit célébrer avec vénération toute âme fidèle. La soif les réduisit à de telles extrémités qu'ils ouvraient les veines des chevaux, des boeufs, des ânes et autre bétail, en tiraient le sang et le buvaient, d'autres aspiraient l'humidité de la terre en y appliquant leur bouche, et tempéraient ainsi l'ardeur de leur soif; d'autres lâchaient leur urine dans des vases ou dans leurs mains, et, chose étonnante à dire, ils la buvaient. Que dirai-je de plus ? ils n'éprouvaient aucun soulagement, et la mort seule venait à leur secours.

Alors leur chef, Renaud, fit secrètement alliance avec les Turcs, aimant mieux conserver une vie temporelle que de mourir pour le Christ en tel martyre. Ayant donc rangé ses troupes, il feignit de sortir pour aller combattre les ennemis, mais aussitôt qu'il fut sorti, il déserta vers eux avec beaucoup d'autres. Las ! hélas ! chevalier peureux, venu non du midi, mais du nord, qui combattit si lâchement et si mollement pour le roi et le royaume céleste, qui, avant même d'avoir été frappé d'un léger chalumeau de paille, eut horreur du martyre, et sain encore, chevalier et armé, renonça à la foi du Christ. à bon droit donc mérita-t-il de perdre et voir s'évanouir pour lui la gloire du séjour céleste, et tomba en partage à celui qui a choisi sa résidence au pays de l'aquilon. Ceux qui demeurèrent fidèles et ne voulurent pas abandonner la foi chrétienne souffrirent tous la mort.

V

Les Turcs, dans cette multitude, massacrèrent à leur gré les uns, à leur gré firent les autres captifs : ils attachaient ceux-ci à des poteaux et les perçaient de flèches, et faisaient par jeu souffrir toutes sortes d'outrages aux serviteurs de Dieu, lesquels aimèrent mieux mourir ainsi glorieusement que de vivre déplorablement avec les autres en reniant leur foi. Dieu, nous le croyons, les a reçus en l'enceinte de son éternel paradis, parce qu'ils n'ont pas voulu s'écarter de la foi qu'ils lui devaient. La légion diabolique, enflée de sa victoire, alla livrer combat à Pierre l'ermite, lequel était en un château nommé Civitot : ce château était situé au dessus de la ville de Nicée. En marchant contre lui, les Turcs rencontrèrent Gautier, capitaine et commandant de la troupe de l'ermite; mais bien que cet excellent chevalier signalât en cette occasion tout l'honneur de la chevalerie, il ne fut pas en état de résister ; du moins sa précieuse mort se recommanda par le sang d'un grand nombre de Turcs. Il se précipita sur eux comme un ours affamé sur les bêtes des champs, renversa et priva de vie tous ceux qui se trouvèrent sur son passage; de même ce qu'il avait avec lui d'hommes d'armes vengèrent courageusement, tandis qu'ils vivaient encore, la mort qu'ils allaient recevoir, et tant que les armes les secondèrent, leurs ennemis n'eurent pas à se réjouir de la victoire ; mais ici fut vaincu le courage par la multitude, non la multitude par le courage, et pourtant le courage des nôtres avait réduit de cinq sixièmes le nombre des ennemis; mais enfin, leurs armes brisées et non leur vaillance, ils terminèrent ainsi leur vie dans le combat pour le nom de Dieu, par une mort louable, et les anges transportèrent leurs âmes au séjour des cieux. Alors les Turcs, retournant les cadavres des leurs, reconnurent que ceux avec lesquels ils avaient combattu étaient des Francs ; ils coururent au camp des Chrétiens, et y trouvant un prêtre qui célébrait la messe, le massacrèrent au pied de l'autel. O heureux martyre de cet heureux prêtre, à qui le corps du Seigneur servit de saint viatique et de guide vers les cieux ! ils tuèrent de même ou emmenèrent tout ce qu'ils trouvèrent; l'ermite Pierre s'en était allé et retourné à Constantinople. Dans ce château de Civitot cependant était demeurée une grande multitude de Chrétiens, et tous ceux qui s'étaient échappés vivants du camp ou du combat y avaient afflué. Les Turcs les ayant suivis, placèrent autour des amas de bois pour brûler ceux qui étaient dans le château; mais les assièges, actifs à défendre leur vie, mirent le feu à ce bois, et par l'ordre de Dieu le souffle du vent excitant la flamme, plusieurs des ennemis furent brûlés. Cependant les Turcs emportèrent le château par force, et, selon leur plaisir, firent souffrir à ceux qui étaient dedans divers supplices, tuèrent, les uns, et vendirent les autres comme esclaves : ceux qui eurent le bonheur et l'habileté de s'échapper, regagnèrent le Bras-de-Saint-George, et par l'ordre du très méchant empereur de Constantinople, s'en retournèrent dans leur pays. Cet empereur se réjouit avec ses Grecs de la victoire des Turcs, et acheta cauteleusement toutes les armes des nôtres afin de les laisser sans défense. Après ceci nous allons terminer notre récit, et, retournant en arrière, exposer de quelle manière se rassemblèrent nos Francs, et sous quels chefs.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Deuxième

I


Pendant que tout ceci se passait, le Seigneur fit venir du nord des pays éloignés de l'Occident deux comtes d'un même sang, portant le même nom, égaux en puissance, armes et courage, également illustres par le rang de comte, savoir les comtes de Normandie et de Flandre, auxquels se joignit Hugues le Grand, frère de Philippe, roi des Français, qui tenait alors la France sous son empire. Hugues, par l'honnêteté de ses moeurs, sa beauté et sa vaillance, honorait le sang royal dont il était sorti; ils étaient aussi accompagnés d'Etienne, comte de Chartres, qui, d'un bon commencement, fit ensuite sortir une mauvaise fin. Ah ! quelle foule innombrable de seigneurs et princes de moindre renom, tant de France que de la grande et la petite Bretagne, se joignit à ceux-ci ! Des contrées du midi partit l'armée de l'évêque du Puy et de Raimond, comte de Saint-Gilles, celui-ci, possédant de grandes richesses, et comblé de biens temporels, vendit tout son avoir, et se résolut au voyage du saint sépulcre. Et voilà que présentement nous avons vu se réaliser ce qu'autrefois le Seigneur a promis par la bouche du prophète Isaïe : « Ne craignez point, parce que je suis avec vous. J'amènerai des enfants de l'Orient, et je vous rassemblerai de l'Occident; je dirai à l'aquilon : Donnez-moi mes enfants, et au midi, ne les empêchez point de venir ; amenez mes fils des climats les plus éloignés, et mes filles des extrémités de la terre [Isaïe, 43, v. 5 et 6.].

Et maintenant nous voyons les fils et les filles de Dieu arriver à Jérusalem, des extrémités de la terre, et ni le vent du sud, ni l'aquilon, n'osent arrêter ses enfants. Le Seigneur en effet s'est levé maintenant sur l'Occident, car il repose dans l'esprit des Occidentaux. Maintenant l'Occident se prépare à éclairer l'Orient, et lui envoie de nouveaux astres dissiper la cécité sous laquelle il gémissait. Si les yeux pouvaient soutenir l'éclat terrible des armes qui brillent au milieu de toutes ces multitudes, ils y venaient reluire la splendeur des courages : ils marchent unanimement au combat, décidés, non à fuir, mais à mourir ou à vaincre; ils ne pensent pas que mourir soit perdre la vie, et vaincre sera pour eux proclamer le secours divin. Les princes dont nous avons parlé quittèrent dans le même temps leurs demeures; mais, traversant leur pays natal, ils passèrent les montagnes à des époques diverses et par divers chemins; ils prirent leur route par l'Italie, et sous la garde de Dieu, arrivèrent heureusement à Rome. O glorieuse milice du Christ, que ne put contenir cette ville si spacieuse dans l'intérieur de ses murs et les demeures de ses habitants ! Plusieurs donc de ces princes dressèrent leurs tentes hors de la ville; là, demeurant quelques jours, ils parcoururent selon la coutume tous les lieux consacrés par de saints pèlerinages, et se recommandèrent aux mérites et aux prières des maints apôtres et des autres saints. Après avoir reçu la bénédiction apostolique, ils quittèrent la ville, et dirigèrent leurs troupes par la Pouille :

II

comme ils y entraient, le bruit d'une si grande armée parvint aux oreilles d'un certain prince de cette terre, Boémond, alors au siège d'Amalfi, située sur le rivage de la mer. Il fit demander par quel chef était commandée une si grande armée, de quelles armes elle était munie, dans quel ordre elle marchait, et si elle venait piller ou acheter les choses dont elle avait besoin. Ceux qu'il avait chargés de ses demandes lui rapportèrent que Hugues le Grand, frère de Philippe, roi des Français, était à la tête de toutes ces troupes, qui avaient pour chefs et seigneurs Robert, comte de Normandie; Robert, comte de Flandre; Etienne, comte de Chartres; Raimond, comte de Saint-Gilles, et l'évêque du Puy. Cette armée marchait avec tant de dévotion et de gravité, que nul ne se pouvait trouver à qui elle eût fait tort. Les armes étaient dignes des chevaliers, ainsi qu'il convenait, en une si grande entreprise, à la milice du Seigneur. Quel oeil mortel aurait pu, à l'éclat du soleil, soutenir la vue de tant de cuirasses, de tant de casques, de tant de boucliers, de tant de lances ? Les fantassins étaient fournis d'armes, de traits de toutes les sortes, afin de frapper de terreur tout l'Orient, s'il venait à leur rencontre ; et, pourvus de tant de traits et d'armes, ils achetaient, comme de faibles pèlerins, toutes les choses dont ils avaient besoin. Lorsqu'il eut entendu ceci, cet homme, sage et très opulent en richesses, prononça devant tous les paroles suivantes : « Nous devons tous rendre grâces à Dieu, qui tient les coeurs en sa puissance, et les incline du côté qu'il lui plaît. Comment tant de princes et de peuples se seraient-ils réunis, s'il n'eût lui-même dirigé leur volonté ? » Ayant demandé quel signe portaient les pèlerins, on lui dit qu'ils portaient sur le front ou sur l'épaule droite l'image de la sainte croix ; et que lorsque, s'exerçant dans les champs aux travaux de la guerre, ils couraient, par jeu, les uns contre les autres, en vibrant leurs lances, tous d'une voix s'écriaient : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Lorsque cet homme prudent et de grand esprit entendit encore ce cri, il loua Dieu de plus en plus, car il comprit que tout cela n'était pas seulement l'oeuvre de l'homme ; et aussitôt, enflammé d'une dévotion pareille, il se fit apporter deux manteaux précieux, et, les faisant couper en lanières, ordonna qu'on en formât des croix; puis il dit à tous ses hommes, tant, piétons que chevaliers : « Si quelqu'un appartient au Seigneur, qu'il se joigne à moi. O vous, mes chevaliers, soyez les chevaliers de Dieu, et prenez avec moi la route du saint sépulcre, et servez-vous de tout ce qui m'appartient comme de votre bien ! ne sommes nous pas de race française ? nos pères ne sont-ils pas venus de France, et ne se sont-ils pas rendus maîtres de cette terre à main armée ? O honte ! nos parents et frères iraient sans nous au martyre, sans nous au paradis ! Si cette divine milice va combattre sans nous, nous et nos enfants serons à juste titre accusés dans tous les siècles à venir d'avoir rétrogradé et défailli du courage de nos ancêtres. » Lorsque le vaillant chevalier eut fini ce discours, et encore quelques autres semblables, tous ceux qui étaient présents s'écrièrent et dirent : « Nous irons avec toi, et promettons irrévocablement de faire le voyage du saint sépulcre. » Alors cet homme sage et habile ordonna d'apporter les croix qu'il avait fait faire; et lorsqu'elles furent apportées, dit : « Si vous voulez joindre les faits à vos paroles, prenez chacun une de ces croix, et prendre une croix sera s'engager à faire le pèlerinage. » Alors tous vinrent en foule pour en prendre; et tant en voulurent que les croix manquèrent. Les grands de la Pouille, de la Calabre et de la Sicile, apprenant que Boémond avait pris la croix pour aller au saint sépulcre, affluèrent tous autour de lui; et, tant petits que grands, vieux que jeunes, serfs que seigneurs, promirent de faire le pèlerinage du saint sépulcre. Mais le duc de la Pouille, voyant et entendant ces choses, fut grandement attristé, car il craignit de rester seul dans son duché avec les femmes et les petits enfants. Ce duc était frère de Boémond, et tous deux fils de Robert Guiscard.

Lorsque Boémond eut préparé les choses nécessaires au voyage, les Francs se rendirent dans les ports de mer. Les uns s'embarquèrent à Brindes, les autres à Bari, les autres à Otrante. Hugues le Grand et Guillaume, fils du Marquis, se mirent en mer dans le port de Bari, et naviguèrent jusqu'à Durazzo. Le gouverneur de ce lieu, apprenant leur arrivée, conçut un inique dessein; il ordonna de les saisir incontinent, et de les envoyer à Constantinople, car l'artificieux empereur avait donné ordre que tous les pèlerins de Jérusalem fussent pris et envoyés vers lui à Constantinople, voulant que tous lui fissent serment de fidélité, et tinssent pour sien tout ce qu'ils acquerraient par les armes. Mais lorsque les prisonniers arrivèrent à Constantinople, ils y trouvèrent un grand sujet de joie, car le duc Godefroi y était arrivé avec une grosse armée. Qui aurait vu Hugues le Grand et le duc Godefroi s'embrasser et baiser à l'envi, en eût pu pleurer de joie. Hugues le Grand se réjouissait de sa captivité, parce qu'elle lui avait été l'occasion de venir trouver le duc Godefroi ; et le duc était joyeux d'embrasser son cousin et ami de coeur, et un noble homme tout généreux ; et tous deux se félicitaient ensemble de renouveler les liens de leur amitié et de cette ancienne intimité qu'avait entre eux formée l'insigne éclat de leur vertu. Ce fut à l'égard de ces deux hommes que se laissa voir d'abord la fourberie de l'empereur telle qu'il la manifesta par la suite. Le duc Godefroi, qui avait pris son chemin directement par la Hongrie, arriva, de tous les chefs des Francs, le premier à Constantinople. Il y parvint deux jours avant la nativité du Seigneur, et voulut demeurer hors de la ville. Mais le rusé empereur le reçut dans l'enceinte des murs; le duc espérait cependant y pouvoir demeurer en sûreté jusqu'à l'arrivée des bataillons des Francs, et comme il commença à envoyer chaque jour ses compagnons pour acheter les choses dont il avait besoin, le fourbe empereur ordonna à ses Turcopoles et à ses Pincenates de se mettre en embuscade pour les attaquer et les tuer. Mais Baudouin, frère du duc, ayant connu leur perfidie, se cacha, et prévint leurs embûches; car, comme ils suivaient les siens pour les tuer, il les attaqua avec un grand courage et une mâle vigueur, et Dieu aidant, les vainquit, tua plusieurs d'entre eux, et en amena d'autres captifs au duc, son frère. L'empereur ayant appris ceci, fut en colère, parce qu'il vit que ses fourberies et ses embûches étaient dévoilées aux Francs. Lors le duc, connaissant que l'empereur était irrité contre lui et les siens, sortit des murs, et dressa ses tentes hors de la ville. Au soleil couchant, lorsque la nuit commença à couvrir la face de la terre, les satellites de l'empereur osèrent assaillir le duc; mais, par le secours de la grâce divine, ce fut à leur grand dommage, et à peine purent-ils échapper à son bras. Ils se jetèrent les uns sur les autres, mais les uns l'emportèrent sur les autres. Le duc, suivi des siens, semblable à un lion rugissant, les dissipa du premier coup, en tua sept, et poursuivit les autres jusqu'à la porte de la cité. Le duc revint à ses tentes, où, de ce moment, il demeura tranquille. L'empereur, par ses envoyés, lui demanda la paix et l'obtint, et permit à lui et à ses gens d'acheter dans la ville ce qui leur était nécessaire.

Cependant commencèrent à s'approcher de la cité royale les gens venus de France, l'évêque du Puy, le comte de Saint-Gilles, et aussi les comtes de Normandie, de Flandre, et Etienne, comte de Chartres.

Tandis que se passaient les choses que nous venons de raconter, Boémond de la Pouille, après avoir préparé à ses frais toutes les choses nécessaires à un tel voyage, entra en mer, et navigua heureusement jusqu'au pays de Bulgarie ; avec lui étaient de nobles seigneurs, à savoir Tancrède, son neveu et fils du Marquis, le prince Richard, et tous les grands de ce pays, qui trouvèrent en Bulgarie une grande abondance de vivres, car le froment, le vin et l'huile y croissent à foison. De là, ils descendirent dans la vallée d'Andrinople, ils s'y reposèrent quelque temps, jusqu'à ce que tous eussent passé la mer. Boémond, homme prudent, défendit à son armée que personne prît violemment le bien d'autrui, et ordonna que chacun achetât ce qui lui était nécessaire. Tous ayant traversé la mer, ils entrèrent dans un pays très abondant en toutes sortes de biens; et, passant de village en village, de château en château, de ville en ville, ils arrivèrent à Castorée, où ils célébrèrent la fête de la Nativité du Christ, et séjournèrent plusieurs jours. Lorsqu'ils demandaient aux gens du pays à acheter des denrées, ils n'en pouvaient rien obtenir, car tous pensaient que les nôtres venaient pour piller et dévaster toutes leurs terres. Les nôtres furent donc forcés, par disette d'aliments, de ravir et enlever les brebis, les boeufs, les béliers, les boucs, les porcs, et toutes les choses bonnes à leur nourriture. Sortis de Castorée, ils vinrent au pays de Pélagonie, et y trouvèrent un certain château d'hérétiques, qu'ils attaquèrent au son des trompettes ; aussitôt volèrent les traits et les flèches ; ils le prirent, enlevèrent tout ce qui s'y trouvait, et le brûlèrent avec ses habitants. Et cela ne leur fut pas imputé à tort, car la détestable parole de ces gens-là gagnait comme le chancre; déjà ils avaient rallié à leurs dogmes pervers les pays circonvoisins, et les enlevaient à la véritable foi, pour les attacher à leurs doctrines corrompues. Le jour suivant, les nôtres étant venus à la rivière de Bardarius, plusieurs la passèrent le même jour; d'autres, qui ne le purent avant le coucher du soleil, demeurèrent en arrière. Le lendemain, au point du jour, comme déjà reluisait l'aurore, l'armée de l'empereur attaqua ceux qui étaient demeurés de l'autre côté de la rivière; tandis qu'ils se défendaient courageusement, le bruit du combat parvint aux oreilles de Boémond et de Tancrède. Tancrède ne pouvant souffrir un seul instant l'outrage fait aux siens, vola vers le fleuve, de toute la vitesse de son cheval, s'y élança avec son cheval et ses armes, et fut suivi de deux mille chevaliers. Abordant aussitôt, ils trouvèrent les Turcopoles et les Pincenates aux mains avec nos gens; et, se jetant tout-à-coup sur eux comme des furieux, en tuèrent un grand nombre, en prirent et lièrent plusieurs, et les amenèrent à Boémond, ainsi chargés de liens. En les voyant, il rendit grâces à Dieu; et souriant d'un visage joyeux, il leur dit par interprète : « Gens de peu de sens, pourquoi cherchez-vous à tuer nos hommes, qui sont aussi ceux de Dieu ? nous sommes compagnons et serviteurs de la foi chrétienne et chevaliers pèlerins du saint sépulcre, nous ne cherchons aucunement à vous faire dommage, et n'avons point dessein de rien enlever à votre empereur. » A cela ils lui répondirent : « Seigneur, nous sommes des hommes d'armes à la solde de l'empereur, et voulons gagner notre paie, nous allons où il lui plaît, faisons ce qu'il ordonne, et lui obéissons plus qu'à Dieu ; nous reconnaissons bien cependant qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ; notre empereur redoute plus vos armées que la foudre du ciel, car il est persuadé que vous avez plutôt intention de le priver de son royaume que volonté d'aller en pèlerinage; et partant, il ne cesse de machiner pour vous faire quelque dommage; mais, pour l'amour de Dieu, dont vous êtes les pèlerins et les chevaliers, daignez nous prendre en miséricorde. » Cet homme excellent, touché de compassion à ces paroles, leur donna la vie, et les laissa aller sans leur faire de mal.

Pendant qu'il s'avançait ainsi par une marche prospère, l'armée des Francs se rassemblait de tous côtés à Constantinople, et attendait son arrivée car on avait appris qu'il s'approchait. L'empereur voyant une telle affluence dans le camp du Seigneur, et l'armée qu'il avait envoyée contre Boémond ainsi dispersée, son esprit commença à s'agiter de soucis, et il roula dans son coeur des desseins de trahison. Cependant il dissimula sa pensée ; et comme s'il eût été réjoui de l'arrivée de Boémond, il envoya au devant de lui des gens pour le recevoir gracieusement dans ses villes et ses châteaux, et le conduire vers lui avec de grands honneurs. Mais les nôtres avaient reconnu qu'il n'agissait point ainsi pour lui rendre un service d'amitié, mais pour cacher les sentiments de son coeur.

Cependant les habitants du pays venaient en foule, par l'ordre de l'empereur, apportera Boémond les vivres nécessaires, et les lui vendaient à haut prix. En arrivant à la ville appelée Suze, Boémond se sépara de son armée, et vint à Constantinople, accompagné d'un petit nombre de gens, pour conférer avec l'empereur. Tancrède demeura chef et chargé de l'armée ; il ne voulut pas s'arrêter plus longtemps à Suze, parce qu'il n'y trouvait à manger que des aliments auxquels il n'était pas accoutumé, et qu'il lui fallait acheter; il conduisit son armée dans une vallée très abondante en toutes sortes de biens et riche d'aliments propres à la nourriture du corps.

III

Cependant Boémond arrivant à Constantinople, une grande partie de l'armée des Francs vint à sa rencontre, et tous le reçurent comme une mère reçoit son fils unique. Boémond voyant tous ces princes, tous ces chefs, tous ces grands, venir au devant de lui, leva les mains au ciel ; et la joie faisant couler ses larmes, il pleura abondamment. Après en avoir embrassé plusieurs, pouvant à peine contenir ses sanglots, dès qu'il fut en état de parler, il s'exprima en ces mots, d'un son de voix encore mâle de larmes : « O guerriers de Dieu, infatigables pèlerins du saint sépulcre, qui vous a amenés en ces terres étrangères, si ce n'est celui qui conduisit à pieds secs, à travers la mer Rouge, les fils d'Israël sortant d'Egypte ? Quel autre a pu mettre en vous la volonté de quitter ainsi vos biens et votre sol natal ? Vous avez abandonné vos parents et vos alliés, vos femmes et vos enfants ; vous avez renoncé à toutes les délices corporelles; vous êtes maintenant régénérés de nouveau par la confession et par la pénitence qu'attestent chaque jour vos rudes travaux. O heureux ceux qui mourront au milieu d'une telle oeuvre, ils verront le paradis avant de revoir leur patrie ! O ordre de chevalerie maintenant trois et quatre fois heureux ! qui, jusqu'à présent, souillé d'un sang homicide, aujourd'hui participant des sueurs des saints, êtes couronné de lauriers comme les martyrs ! Vous fûtes jusqu'à ce jour aux yeux de Dieu un sujet de colère; aujourd'hui vous réconciliez le monde à sa grâce, et devenez le rempart de sa foi; c'est pourquoi, invincibles chevaliers, maintenant que nous commençons à combattre pour lui, ne nous glorifions plus de nos forces et de nos armes, mais glorifions le nom tout-puissant de Dieu, car c'est lui-même qui combat pour nous, et c'est lui qui soumet les peuples. » Boémond, par ce discours et plusieurs autres de même sorte, se concilia les esprits de ceux qui l'entendirent, et trouva faveur aux yeux de tous. Tous allèrent avec lui à Constantinople, et le conduisirent à la maison que l'empereur avait ordonné de lui préparer hors de la ville. L'empereur donc voyant s'accroître et augmenter de jour en jour le camp du Seigneur, faible en courage, pauvre de sens, et dénué de sagesse, commença à s'enflammer d'une violente colère ; il ne savait que faire, où se tourner, où fuir, si la nécessité l'exigeait ; il craignait que cette puissante et redoutable armée ne s'élevât contre lui, car l'esprit rempli de fraude est toujours agité d'inquiétude et de soucis ; et ce qu'il machine contre les autres, il craint toujours qu'on ne le machine contre lui; mais les nôtres n'y songeaient aucunement, car ils ne voulaient pas combattre contre des Chrétiens. Cependant il fit appeler vers lui Boémond, et tint en cette sorte conseil avec lui et avec ses Grecs. Il requit les chefs des nôtres de lui prêter hommage, c'est-à-dire de faire serment qu'ils lui garderaient la paix, et promit de leur faire conduire, à travers les régions désertes dans lesquelles ils allaient entrer, des vendeurs de toutes denrées, et il leur assura la présence et le secours des siens dans leurs opérations militaires, il jura aussi de leur fournir tout ce qui leur manquait en armes et vêtements, et de ne plus faire dommage à aucun pèlerin du saint sépulcre, ni souffrir qu'on leur en fît. Cette intention, lorsqu'il l'eut fait connaître, plut sincèrement à tous, car plusieurs souffraient grande disette des choses temporelles. Ils lui prêtèrent donc hommage sous serment, à cette condition de le tenir tant qu'il garderait lui-même son serment et sa promesse. Mais le comte de Saint-Gilles, lorsqu'il fut requis de faire hommage, ne le voulut point; et si on l'eût cru, on aurait détruit toute cette ville avec ses habitants et son empereur. Mais ce n'était pas raison que de détruire une tant royale cité, tant de saintes églises de Dieu, et de brûler tant de corps saints, ou de les enlever des lieux de leur résidence. Le comte de Saint-Gilles, vaincu par les raisonnements de ses compagnons, consentit à faire comme eux, et promit fidélité en ces termes : « Je jure à l'empereur Alexis qu'il ne perdra, par moi ou les miens, ni la vie, ni l'honneur, ni rien de ce qu'il possède aujourd'hui, justement ou injustement. » Ce fut ainsi qu'il fit sa promesse, et l'empereur consentit à la recevoir. L'empereur jura ensuite en ces termes : « Moi, l'empereur Alexis, je jure à Hugues le Grand et au duc Godefroi, et aux autres chefs francs ici présents, que jamais de ma vie je ne porterai préjudice à nul pèlerin du saint sépulcre, et ne permettrai qu'il leur en soit porté aucun, et que je me joindrai à eux pour faire la guerre, et autant que je le pourrai, leur ferai trouver partout les denrées dont ils ont besoin. » Que personne ne s'étonne si tant et de si nobles Francs prêtèrent ainsi hommage presque forcément, car, en examinant la chose au poids de la raison, on verra ce qui les y contraignit. Ils avaient à entrer dans une terre déserte, sans routes, et entièrement dénuée de toutes sortes de productions ; et ils savaient que celui à qui manque la nourriture quotidienne ne peut suffire au travail journalier. Ce fut cette nécessité qui les obligea à accepter la condition de l'hommage; mais dans l'esprit de l'empereur demeurèrent toujours des pensées de fraude. S'il eût de son coté gardé la foi promise, le pacte fait entre eux eût été suffisant, mais il manqua à tout ce qu'il avait stipulé en paroles, et il aima mieux encourir les dangers du parjure que de ne pas éloigner de ses frontières la nation des Francs.

IV

Mais, afin que nous ne paraissions pas avoir traversé en silence la ville royale, nous en dirons ici quelque chose, car cela ne nous semble pas étranger à notre récit.

Nous lisons dans une certaine histoire que l'empereur des Romains, Constantin, étant endormi dans la ville dite Byzance, eut une vision qui lui apparut en la manière suivante. Vers lui venait une vieille, dépouillée de vêtements, et ceinte d'une espèce de ceinture; elle lui demandait le secours de ses richesses; il lui fallait un habit pour se vêtir, un toit pour se mettre à l'abri, des aliments pour se nourrir ; elle lui promit qu'il deviendrait roi, et ne douta pas qu'il ne lui accordât ce qu'elle lui demandait. Ensuite la vision disparut. Alors cet homme puissant s'étant réveillé, roula en son esprit ce que pouvait être cette vision, et connut qu'elle lui venait du ciel, et que la ville qu'il habitait avait besoin de secours, et souhaitait qu'il la remît en meilleur état. Il la rebâtit donc depuis les fondements, et l'appela de son nom Constantinople, l'égala à Rome par la hauteur des murailles et la construction de nobles édifices, et la rendit aussi grande en gloire et honneurs terrestres, afin qu'ainsi que Rome est la capitale de l'Occident, cette ville fût celle de l'Orient. Elle est située entre la mer Adriatique et le détroit maintenant appelé le Bras-de-Saint-George, sur lequel sont bâtis les murs de la cité; elle est opulente par dessus toutes les autres villes par la fécondité de ses champs et toutes les richesses du commerce maritime. Nul donc ne saurait douter qu'elle n'ait été bâtie par l'ordre du ciel et parce que Dieu prévoyait les événements futurs que nous avons vu s'accomplir; et si en effet elle n'eût pas été construite, quel refuge auraient eu les Chrétiens d'Orient ? Là ont trouvé asile les très saintes reliques des saints prophètes et apôtres, et des innombrables saints martyrs transportés dans ce lieu, du séjour des païens. L'Asie et l'Afrique, aujourd'hui soumises au culte immonde des Gentils, furent autrefois chrétiennes. La ville royale de Constantinople a donc été élevée telle qu'elle est, afin de devenir, comme nous l'avons dit, la royale et sûre résidence des saintes reliques ; et par là elle devrait à juste titre être nommée l'égale de Rome en dignité sainte et majesté royale, n'était que Rome, élevée au dessus de toutes les autres par l'honneur suprême du pontificat, est ainsi la capitale et le chef de toute la chrétienté. Mais en voilà assez sur ce sujet.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Troisième

I

Lorsque les chefs des Francs eurent fait alliance avec l'empereur, celui-ci ordonna que les navires fussent amenés au port, afin que toute l'armée pût traverser le détroit sans grand délai. Les premiers passés furent le duc Godefroi et Tancrède, qui s'avancèrent ensuite jusqu'à Nicomédie, et là chômèrent trois jours. Le duc voyant qu'il ne découvrait aucune route par où il pût conduire une si grande armée, envoya en avant quatre mille hommes avec des haches et des socs de charrue et autres instruments de fer, propres à ouvrir un chemin; car cette terre était tout-à-fait impraticable, par les obstacles que présentaient les sommets des montagnes, les creuses vallées et les enfoncements de terres; ils ouvrirent donc avec beaucoup de travail, jusqu'à la ville de Nicée, une route assez commode aux hommes de pied, aux chevaux, enfin à tous les voyageurs; ils posèrent à toutes les sinuosités de la route des croix de bois pour témoigner à tous que cette route était celle des pèlerins; par là passa toute la multitude des Francs, excepté Boémond, qui demeura avec l'empereur pour veiller près de lui à l'envoi des denrées promises. Mais l'empereur retardait outre mesure l'exécution de sa promesse, et avant son accomplissement ceux qui étaient les plus pauvres souffrirent les tourments de la faim. Toute l'armée fut réunie à Nicée le sixième jour de mai, et avant qu'on lui apportât des vivres à acheter, un pain vint à se vendre vingt ou trente deniers, mais ensuite lorsque Boémond fut arrivé avec ses vivres, la disette cessa et l'armée eut abondance de toutes choses. Le jour de l'Ascension du Seigneur, les Francs mirent le siège devant la ville, et dressèrent les balistes, les béliers et tous les engins de cette sorte qui servent à combattre les habitants d'une cité. Du côté de l'orient, par où la ville paraissait plus inattaquable et mieux fortifiée, campèrent les troupes de l'évêque du Puy, du comte Raimond, de Hugues le Grand, du comte de Normandie, du comte de Flandre et d'Etienne, comte de Chartres. Au nord se posta le duc Godefroi, et Boémond au couchant; on ne mit personne au midi, parce que la ville était défendue de ce côté par un grand lac. Les habitants traversaient dans des navires et allaient par là chercher du Lois, de l'herbe et les autres choses nécessaires : nos chefs, s'en étant aperçus, envoyèrent vers l'empereur pour qu'il leur fit amener des navires à Civitot, où se trouve un port, et envoyât en même temps des boeufs pour les traîner jusqu'au lac. Cela fut aussitôt fait que dit, et s'accomplit suivant la volonté des chefs.

Que dirai-je de plus ? les troupes disposées autour de la ville, les adorateurs du Christ attaquent vaillamment, les Turcs, qui ont à défendre leur vie, résistent avec courage, ils lançaient aux Chrétiens des flèches empoisonnées, afin que, légèrement touchés, ils mourussent d'une mort cruelle; mais les nôtres, ne redoutant pas de mourir pour obtenir la vie, élèvent autour des murs des machines du haut desquelles ils puissent voir ceux qui sont dans la ville; aux tours de pierre ils opposent des tours de bois, et déjà combattent de près avec l'ennemi à l'épée et à la lance : déjà ils lancent dans la ville des épieux, des torches et des pierres. L'ennemi s'effraie, car il commence à craindre la mort, et la ville retentit des clameurs et du tumulte de la multitude ; de côté et d'autre fuyaient, avec leurs fils et leurs filles, les mères échevelées, cherchant des retraites cachées, car là seulement elles pouvaient conserver l'espoir de la vie. Déjà l'ennemi vaincu se préparait à se rendre, quand voilà que de loin on aperçoit venir soixante mille Turcs ; des messagers envoyés devant eux viennent dire à ceux de la ville qu'ils arrivent à leur secours, et entreront par la porte du midi. Les nôtres cependant sont venus en grand nombre se ranger devant cette porte ; la garde en est commise à l'évêque du Puy et au comte de Saint-Gilles. Les Turcs, lorsqu'ils commencent à descendre des hauteurs, voyant de loin nos bataillons, sont frappés de crainte, et si ce n'était la confiance que leur inspire leur grand nombre, ils détourneraient les rênes de leurs chevaux et chercheraient leur salut dans la fuite : ils se partagent en trois troupes, dont deux doivent se précipiter ensemble sur la porte, et la troisième marcher librement à leur suite pour combattre en cas de besoin. Ainsi avaient disposé les Turcs; mais, inspirés de Dieu, les nôtres, plus habiles, changèrent cette disposition, car l'armée de l'évêque du Puy et du comte Raimond, sitôt qu'elle les vit, quitta le siège et se jeta sur eux d'une course rapide, sans avoir plus peur de leur multitude que les chiens du lièvre qui s'enfuit. Oh ! combien de milliers de chevaliers d'élite les suivirent, aspirant à arracher l'âme aux Turcs, avec plus d'ardeur que l'affamé n'aspire au festin des noces ! Les Turcs, aussitôt que leurs yeux furent frappés de l'éclat de tant d'armes, que les rayons enflammés du soleil faisaient briller comme la foudre, lorsqu'ils virent arriver rapidement tant de chevaux hennissants, et tant de lances dirigées contre eux, tournèrent le dos et ne se montrèrent ni lents, ni paresseux à vouloir regagner la colline ; mais tous ceux qui en étaient descendus ne la purent remonter, et plusieurs, grièvement maltraités, périrent d'une mort terrible. Ainsi, avec l'aide de Dieu, les nôtres furent glorifiés de la victoire et retournèrent joyeux vers la ville.

Là, remontant sur leurs machines, afin de répandre parmi les ennemis une plus grande terreur, ils jetèrent dans les murs, avec leurs balistes, les têtes des Turcs qu'ils avaient tués. A cette même heure, sans plus de retard, arrivèrent les navires de Constantinople : cependant ils ne les firent point transporter dans le lac ce même jour, mais seulement pendant la nuit, et les remplirent de Turcopoles, gens à l'empereur, habiles et expérimentés dans la conduite des navires. Lorsque le lendemain matin, au lever de l'aurore, ceux de la ville aperçurent les vaisseaux, ils furent consternés d'une grande frayeur, et le courage leur manquant tout-à-fait, ils tombèrent à terre comme s'ils étaient déjà morts : tous poussaient des gémissements, les filles avec les mères, les jeunes hommes avec les jeunes filles, et les vieux comme les jeunes; partout le deuil, partout la détresse, car il n'y avait nulle espérance d'échapper. Au dedans ce n'était que tristesse et abattement d'esprit, au dehors joie et triomphe : cependant ils trouvèrent un moyen de se sauver, faisant savoir à l'empereur, par les Turcopoles, qu'ils lui rendraient leur ville, s'il leur permettait de se retirer sains et saufs avec leur avoir. La chose ayant été annoncée à l'empereur lui fut infiniment agréable, mais il en conçut dans son esprit un dessein de fraude qui devait ensuite produire l'iniquité. Il ordonna que la ville se rendît aux siens, que l'on donnât toute sûreté aux Turcs, et qu'on les conduisît vers lui à Constantinople, ce qu'il fit, comme l'a depuis montré l'événement, afin que, lorsque le temps en adviendrait, il les pût trouver tous prêts pour porter dommage aux Francs. La ville fut donc rendue, et les Turcs conduits à Constantinople. Cependant l'empereur ne laissa pas un si grand service sans récompense, il ordonna que d'abondantes aumônes fussent distribuées aux pauvres de l'armée. Le siège de la ville de Nicée avait duré sept semaines et trois jours, et nulle force humaine n'aurait pu l'emporter sans le secours de Dieu, car elle est munie de murs très épais et de très hautes tours, et n'a point son égale dans toute la Romanie dont elle est la capitale. Dans cette ville s'étaient autrefois rassemblés, au temps de l'empereur Constantin, trois cent dix-sept évêques, pour traiter des vérités de notre foi, à cause de la malice des hérétiques qui existaient en ce temps là; et ils sanctionnèrent unanimement tous les dogmes que tient aujourd'hui l'église catholique; par cette raison il était bien juste que cette ville fût enlevée aux ennemis de notre sainte foi et réconciliée au Seigneur, et qu'elle rentrât dans le sein de notre sainte mère église comme un de ses membres ; et Dieu pourvut à cette réintégration et la prépara lui-même, consacrant la ville par le martyre de plusieurs qui y furent tués : ce fut ainsi, comme nous l'avons dit, que fut délivrée la ville de Nicée, et qu'en fut banni l'empire du démon.

II

Ces choses faites, les nôtres levèrent leurs tentes et se préparèrent à s'en retourner, quittant la ville, et renvoyant à Constantinople les messagers de l'empereur.

Après être partis de la ville, les nôtres marchèrent, pendant deux jours, réunis en une seule troupe, et arrivèrent à un pont, près duquel ils chômèrent et se reposèrent deux jours, pendant lesquels leurs chevaux et leur bétail se refirent en mangeant de l'herbe fraîche. Comme ils allaient entrer dans une terre déserte et sans eau, ils délibérèrent de se séparer et partager en deux troupes, car une seule terre, une seule contrée ne suffisait pas à tant d'hommes, tant de chevaux, tant de bestiaux. La plus forte de ces troupes marcha sous le commandement de Hugues le Grand, l'autre suivit Boémond ; dans la première étaient l'évêque du Puy, le comte Raimond, le duc Godefroi, et Robert, comte de Flandre; dans la seconde étaient avec Boémond, Tancrède, Robert, comte de Normandie, et plusieurs autres princes dont les noms nous sont inconnus. Ils chevauchèrent à travers la Romanie sans mauvaise rencontre, et se croyaient déjà presqu'en sûreté, lorsqu'après le troisième jour révolu, le quatrième, à la troisième heure, ceux qui étaient avec Boémond virent arriver à eux trois cent mille Turcs, frappant l'air de cris bruyants et de je ne sais quelles paroles barbares. A la vue de cette immense multitude quelques-uns des nôtres commencèrent à hésiter, ne sachant s'ils devaient résister ou prendre le chemin de la fuite ; alors Boémond, homme clairvoyant, et le comte de Normandie, vaillant chevalier, s'apercevant que le courage de quelques-uns commençait à chanceler, ordonnèrent à tous les chevaliers de mettre pied à terre et de planter les pieux des tentes. Près de là se trouvait un ruisseau d'eau courante ; ils placèrent les tentes le long de ses bords, et le prudent Boémond fit partir en diligence un rapide messager, lui ordonnant d'aller de toute la vitesse de son cheval avertir les nôtres de marcher vers lui pour le combat qui allait se livrer.

Cependant, avant que les tentes fussent dressées, cent cinquante Turcs, portés sur les chevaux les plus agiles, s'approchèrent des nôtres, et, tendant leurs arcs, leur envoyèrent des flèches empoisonnées ; mais les nôtres poussant contre eux leurs chevaux les atteignirent, les prirent et les tuèrent. Les Turcs ont coutume en fuyant de tirer des flèches en arrière, et de blesser ainsi dans leur fuite ceux qui les poursuivent ; mais il n'y avait pas de place pour la fuite, parce que la multitude des ennemis occupait tout le sommet de la montagne, de telle sorte que les nôtres les massacraient avec fureur à droite et à gauche, et que leurs arcs et leurs flèches leur étaient inutiles. Cependant les Francs ayant rompu leurs lances dans le corps des Infidèles, commencèrent à se servir de l'épée : oh ! combien de corps on vit tomber privés de la tête ou mutilés en quelques-uns de leurs membres ! on eût dit que, par le mouvement de cette multitude d'ennemis, ceux qui étaient derrière poussaient ceux du devant sous le glaive meurtrier des nôtres ; mais pendant que l'on combat ainsi et que les premiers rangs des Turcs sont mis à mort, un autre parti qui a passé le ruisseau tombe tout-à-coup sur les tentes des Chrétiens; il les renverse, tue les mères avec leurs enfants, et tous ceux qu'il trouve sans armes et point préparés au combat. Les cris des mourants arrivent à l'oreille de Boémond, il comprend d'abord ce qui se passe, remet au comte de Normandie la conduite de la bataille, et court rapidement vers les tentes, suivi d'un petit nombre : dès que les Turcs les virent ils tournèrent le dos :

Boémond voyant couchés là tant de morts, commença à se lamenter et à prier Dieu pour le salut des vivants et des morts; il retourna incontinent au combat, mais laissa des chevaliers dans les tentes pour les garder et les défendre. Avant qu'il arrivât au lieu où l'on combattait, les nôtres étaient déjà harassés de soif, de fatigue, et de la chaleur du jour, tellement que, si leurs femmes ne leur eussent porté à boire de l'eau du ruisseau qui coulait près de là, beaucoup eussent en ce jour succombé dans Faction. Déjà les nôtres fuyaient devant les Turcs, qui tous à la fois s'étaient précipités sur eux, et si le comte de Normandie n'eût aussitôt tourné son cheval, balançant dans sa main son enseigne dorée, et prononçant les mots adoptés pour cri de guerre : Dieu le veut ! ce jour eût été grandement funeste aux nôtres; mais voyant revenir Boémond et le comte de Normandie, ils reprirent le courage et l'audace, et aimèrent mieux mourir que de continuer à fuir; les Turcs les pressaient de telle sorte et étaient tellement les uns sur les autres, qu'il n'y avait pas de place laissée à la fuite, et les nôtres, complètement enfermés, n'avaient d'espace vide qu'autour des tentes; beaucoup furent tués par les flèches des Turcs; aucun d'eux qui demeurât en repos et n'eût quelque fonction à remplir; les chevaliers et ceux qui étaient propres a la guerre combattaient, les prêtres et les clercs pleuraient et priaient, et les femmes traînaient sous les tentes avec des lamentations les corps de ceux qui venaient d'être tués. Tandis que les nôtres sont ainsi resserrés, et que les flèches volant en l'air l'obscurcissent comme d'un nuage, arrivent à toute course le duc Godefroi et Hugues; parvenus à la colline avec quarante mille chevaliers d'élite, ils voient les tentes des leurs environnées d'une foule de Turcs, leurs compagnons continuant à combattre, et les femmes dans les tentes poussant de grandes clameurs; leur courage s'enflamme, et tel que l'aigle qui fond sur sa proie excité par les cris de ses petits à jeun, brûlants de colère ils pénètrent au sein de cette foule pressée.

Oh ! comme on entend retentir les armes qui se choquent, le bruit des lances qui se rompent, les cris des mourants et la voix joyeuse des Francs qui combattent, faisant résonner hautement de leurs cris de guerre les profondes vallées, les sommets des montagnes, les fentes des rochers qui reçoivent ces mots réunis et les rendent comme ils les ont reçus; malheur à ceux que les Francs ont rencontrés les premiers hommes il n'y a qu'un instant, ils ne sont plus que des cadavres; la cuirasse ni le bouclier n'ont pu les protéger, à rien ne leur ont servi leurs flèches et leurs arcs sinueux : les mourants se lamentent, gémissent, broient la terre de leurs talons, ou, tombant en avant, coupent l'herbe de leurs dents. Ces bruits sont arrivés soudainement à ceux qui combattent loin de là ; les uns se réjouissent, les autres sont saisis de tristesse ; les Francs ont reconnu le cri de guerre de leurs compagnons, les Turcs, les gémissements lamentables des leurs mourants; la main des Infidèles s'arrête consternée, le bras fatigué des Chrétiens se ranime.

III

Cependant au moment où les Turcs, aux prises avec les nôtres, tournent les yeux vers la colline, ils voient l'évêque du Puy et le comte Raimond descendre la hauteur avec le reste des chevaliers et des gens de pied de leur année, et se jeter sur les leurs. Un frisson de terreur courut par toute cette multitude de combattants, ils crurent que du séjour céleste pleuvaient sur eux des guerriers, ou qu'ils s'élevaient contre eux du sein de la montagne. Le combat se renouvelle, plusieurs milliers de Turcs sont renversés. Qu'ont à faire maintenant les Turcs, ce peuple immonde de tout point, si ce n'est de tourner le dos et de s'en aller par où ils sont venus ? Celui donc qui était à la queue commence à se trouver à la tête, de telle sorte que la tête suit la queue, qui fuit devant les fuyards; les nôtres cependant, jusqu'à ce moment enfermés dans leurs tentes, se raniment, reprennent courage, et vengent sur les ennemis leurs blessures et leurs affronts; ceux qui les pressaient tout-à-1'heure fuient maintenant par toutes les routes qu'ils peuvent trouver, et ne s'embarrassent pas de quel côté ils tournent les champions du Christ les abattent par une mort cruelle ; le sang mouille la terre, rougit de tous côtes les flancs de la montagne, et le ruisseau est grossi du sang qui se mêle à ses eaux ; les corps de ceux qui ont été massacrés, étendus sur la terre, la couvraient de telle sorte qu'à grand' peine un cheval à la course trouvait-il la place de poser le pied.

Le combat dura sans relâche depuis la troisième heure du jour jusqu'au crépuscule de la nuit, et l'on pouvait s'émerveiller d'où avaient été rassemblés tant de gens; ceux qui croyaient le bien savoir assuraient qu'il s'était réuni en ce lieu des Persans, des Publicains, des Mèdes, des Syriens, des Chaldéens, des Sarrasins, des Angoulans, des Arabes et des Turcs, et ils couvraient la superficie de la terre comme d'innombrables essaims de locustes et de sauterelles: la nuit interrompit le combat, et ce leur fut un grand secours, car si les ténèbres ne les eussent cachés, il en eût survécu bien peu de toute cette multitude. Que pour une telle et si grande victoire louanges soient rendues à Dieu, qui anéantit les médians et glorifie les siens !

Contraints par les ténèbres, les nôtres retournèrent à leurs tentes; les prêtres et les clercs adressèrent à Dieu leurs hymnes en ces mots : « Tu es glorieux dans tes saints, ô Seigneur ! et tu es admirable dans ta sainteté, à toi appartiennent la terreur et les louanges, et de toi viennent les merveilles; ta droite, ô Seigneur ! a frappé l'ennemi, et tu as écrasé tes adversaires sous le poids de ta gloire : l'ennemi avait dit : Je les poursuivrai et je les prendrai; je partagerai leurs dépouilles, et mon âme sera gonflée de joie; je tirerai mon glaive, et ma main leur donnera la mort : mais tu as été avec nous, Seigneur, comme un guerrier courageux, et dans ta miséricorde tu t'es fait le chef et le protecteur de ton peuple, que tu as racheté; maintenant, Seigneur, nous connaissons que c'est ta force qui nous porte à ta sainte demeure, c'est-à-dire à ton saint sépulcre. » Ces paroles dites, ils firent silence et se reposèrent cette nuit sans craindre les ennemis. Le lendemain matin, lorsque la flamboyante lumière du soleil vint embellir le monde, ils coururent tous sur le champ de bataille, et trouvèrent parmi les morts un grand nombre des leurs, et sans les croix qu'ils portaient, à peine aurait-on pu les retrouver parmi les autres. Les hommes capables de juger sainement les choses les révérèrent comme martyrs du Christ, et les ensevelirent le plus honorablement qu'il leur fut possible ; les prêtres et les clercs accompagnèrent leurs funérailles avec les chants d'usage, et on entendit les douloureux gémissements des mères pour leurs fils, des amis pour leurs amis.

Ces choses accomplies, on s'occupa de dépouiller les cadavres des ennemis; et qui pourrait rapporter l'abondance des vêtements, la quantité d'or et d'argent trouvés sur le champ de bataille : ô quelle multitude de chevaux, de mulets, de mules, de chameaux et d'ânes tombèrent au pouvoir des nôtres ! Pauvres naguère, Dieu aidant, ils se trouvèrent riches ; auparavant demi-nus, maintenant ils se vêtirent de soie; ils ramassèrent des traits et des flèches, et en remplirent leurs carquois vidés. On donna des soins aux blessés, et on les confia aux mains des médecins, ainsi de tout le jour nos gens ne marchèrent point en avant. Celui qui voudra considérer cet événement des yeux de l'intelligence y reconnaîtra avec de hautes louanges Dieu toujours admirable dans ses oeuvres : « Il a rempli de biens les siens, qui étaient affamés, et il a renvoyé vides les autres qui étaient riches [Voici le passage textuel, auquel l'auteur a ajouté quelques mots pour en faire l'application : Il a rempli de biens ceux qui étaient affamés, et il a renvoyé vides ceux qui étaient riches, évang. selon saint Luc, ch. 1, v. 53.]; il a arraché les grands de leurs trônes, et il a élevé les petits, [évang. selon saint Luc, ch. 1, r. 52.]  » plongeant les puissants dans la bassesse, et élevant les humbles à la gloire, ainsi qu'il l'avait promis par son prophète Isaïe à sa bien-aimée Jérusalem : « Je vous établirai dans une gloire qui ne finira jamais, et dans une joie qui durera dans la succession de tous les âges ; vous sucerez le lait des nations, vous serez nourris de la mamelle des rois, et vous connaîtrez que je suis le Seigneur qui vous sauve, et le fort de Jacob qui vous rachète [Isaïe, ch. 60, v. 15 et 16.]  »

La gloire des siècles, c'est la noblesse des hommes illustres, et les mamelles des rois s'entendent de leurs riches trésors enfouis dans la terre ; et cette noblesse tire sa nourriture des mamelles des rois tant qu'elle est assujettie à leur pouvoir terrestre; et de là elle tire sa joie et sa félicité, non pas seulement dans le temps présent, mais à travers la succession des siècles à venir.

IV

Le jour suivant, qui était le troisième du mois de juillet, les Francs levèrent leurs tentes dès le grand matin, et se hâtèrent de suivre les traces des Turcs fugitifs ; mais ceux-ci fuyaient devant eux comme la tremblante colombe devant l'épervier. Lorsqu'ils eurent fui ainsi de çà de là pendant quatre jours, il arriva que leur chef, Soliman, rencontra dix mille Arabes venant à son secours. Ce Soliman était fils de Soliman l'ancien, qui avait enlevé à l'empereur toute la Romanie.

Après s'être enfui de la ville de Nicée, il avait rassemblé toute cette armée, et l'avait amenée contre les Chrétiens, pour venger son injure. Lorsque les Arabes l'eurent vu, et lui les Arabes, se laissant, par grande douleur, tomber à bas de son cheval, il commença à gémir à haute voix et à déplorer son malheur et son infortune. Les Arabes, ignorant le désastre qui lui était survenu, dirent : « O le plus déhonté de tous les hommes, pourquoi fuis-tu ainsi ? Tu dégénères grandement, car ton père n'a jamais fui le combat. Que le courage rentre dans ton âme; et viens combattre, car nous arrivons à ton secours. » Mais lui, d'une voix interrompue par des soupirs, leur dit : « Votre esprit est troublé d'une grande folie; vous n'avez pas connu jusques ici la force des Francs, vous n'avez pas éprouvé leur courage; cette force n'est point humaine, mais céleste, ou diabolique, et ils ne se fient pas tant en eux-mêmes qu'au secours divin. Cependant nous les avions déjà vaincus, tellement que nous préparions des liens de cordes et de roseaux pour les leur passer au cou. Mais soudainement une troupe innombrable d'hommes, ne craignant pas la mort, et ne redoutant aucun ennemi, s'est élancée des montagnes, et a pénétré sans hésiter dans nos bataillons. Quels yeux pourraient supporter la splendeur de leurs armes terribles ? leurs lances brillaient comme des étoiles étincelantes, leurs casques et leurs cuirasses comme les rayons que darde l'aurore, à mesure qu'elle se lève. Le retentissement de leurs armes était plus épouvantable que le son du tonnerre; lorsqu'ils se préparent au combat, ils marchent gravement, les lances dressées vers le ciel, et en silence, comme s'ils étaient privés de voix, mais lorsqu'ils approchent de leurs adversaires, ils lâchent les rênes de leurs chevaux, et se précipitent avec impétuosité, semblables à des lions poussés par une longue faim et altérés du sang des animaux; alors ils s'écrient, grincent des dents, et remplissent a l'air de leurs clameurs; étrangers à la miséricorde, ils ne font point de prisonniers, tout est mis à mort. Comment pourrais-je exprimer la cruauté de ces peuples ? il n'est personne qui leur puisse résister, personne qui puisse trouver moyen de leur échapper par la fuite, car ils sont appuyés du secours du ciel ou du diable; tous les autres peuples tremblent de frayeur devant nos arcs et redoutent nos traits; ceux-ci, couverts de leurs cuirasses, ne craignent a pas plus les flèches qu'un chalumeau de paille, n'ont pas plus de peur des traits que d'un bâton. Hélas ! hélas ! nous avons été trois cent soixante mille, et nous voilà tous, ou tués, ou dispersés par la fuite; voici le quatrième jour depuis que nous avons commencé à Fuir devant eux, et nous ne sommes pas moins tremblants de frayeur qu'au premier moment. Que vous dirai-je ? si vous voulez suivre un conseil salutaire, sortez de la Romanie aussi promptement que vous le pourrez, et prenez les plus grandes précautions pour que leurs yeux ne vous aperçoivent pas. » Lorsque les Arabes eurent entendu ces paroles, ils commencèrent aussitôt à fuir comme Soliman. Les Chrétiens suivaient avec une grande sagacité les traces des fuyards, mais ceux-ci avaient soin de changer de contenance; et, malgré le trouble de leurs esprits, lorsqu'ils arrivaient, en fuyant, à quelque ville ou château appartenant aux Chrétiens, ils prenaient un visage joyeux, comme s'ils eussent remporté la victoire ; ils disaient : « Réjouissez-vous, et ouvrez-nous vos portes avec joie, car nous avons tué tous les Francs qui venaient vous ruiner vous et vos terres ; il n'en reste pas un seul, tous sont morts ou captifs dans nos liens. Soliman, notre chef, marche par une autre route, et emmène avec lui les prisonniers. » Ceux qui se laissaient prendre à leurs paroles et leur ouvraient, portaient bien rudement la peine de s'être laissé séduire, car ils dévastaient toutes leurs possessions, brûlaient leurs maisons, les tuaient ou les emmenaient, attachés par des courroies; ils voulaient que les Francs qui les poursuivaient trouvassent le pays dévasté, et dans la disette de toutes choses, fussent forcés de renoncer à la poursuite. Ils agirent prudemment en cela, et cette conduite leur fut grandement utile et fort dommageable à notre armée, car les nôtres trouvèrent le passage désert, sans eau, et vide de tout. Ils arrachaient les épis des moissons presque mûres, et, les froissant dans leurs mains, tâchaient, par cette nourriture, d'apaiser leur faim. La plupart de leurs chevaux moururent, et beaucoup de chevaliers devinrent alors gens de pied. Ils montaient à cheval sur les boeufs et les vaches, et sur les chiens et les béliers, qui sont dans ce pays d'une grandeur et d'une force extraordinaires. Ils traversèrent ce pays le plus vite qu'ils purent, entrèrent dans la Lycaonie, pays très abondant en toutes sortes de biens, et vinrent à Iconium. C'est une ville très opulente en richesses terrestres, et de laquelle l'apôtre Paul a parlé dans ses épîtres.

Après avoir erré dans les déserts et à travers les pays privés d'eau, ils trouvèrent l'hospitalité dans cette ville commode; et là, par l'inspiration du Seigneur, ils furent comblés de tous les biens de la terre. Lorsqu'ils en voulurent partir, ils prirent, à la persuasion des habitants, de l'eau dans des vases et des outres, parce qu'ils n'en devaient pas trouver jusqu'au lendemain. Mais le jour suivant, dans la soirée, ils arrivèrent vers un fleuve, et y demeurèrent deux jours. Le jour d'après, les coureurs qui précédaient l'armée arrivèrent à une cité nommée Héraclée, dans laquelle s'était rassemblée une grande multitude de Turcs. Dès qu'ils aperçurent de loin les enseignes des Francs, flottant par les airs, ils commencèrent à fuir, comme un jeune daim échappé des lacs, ou comme une biche qu'une flèche a blessée. Les nôtres, louant le Seigneur, entrèrent sans obstacle dans la cité, et y passèrent quatre jours ; le cinquième, ils en sortirent tous. Alors le comte Baudouin, frère du duc Godefroi, et Tancrède se séparèrent des autres avec leurs chevaliers, et tournèrent vers la ville de Tarse.

Il s'y trouvait beaucoup de Turcs, qui sortirent au devant d'eux pour les combattre, mais ne les arrêtèrent pas longtemps, car ils ne pouvaient supporter l'agile impétuosité des nôtres, ni leur choc furieux, ni les coups terribles qu'ils en recevaient. Après avoir perdu beaucoup des leurs, ils se retirèrent dans la ville. Les nôtres assirent leur camp devant les murs, et placèrent des sentinelles; mais les Chrétiens qui étaient dans la ville vinrent au camp au milieu de la nuit, les appelant avec de grands cris de joie, et disant : Levez-vous, invincibles chevaliers francs, car les Turcs fuient de la ville, et n'osent plus vous livrer combat. Cependant les nôtres ne voulurent pas les poursuivre, parce que c'était la nuit, temps fort peu propre à la poursuite. Mais lorsque le jour vint à luire, ils entrèrent dans la ville, et les citoyens les y reçurent de très bon coeur. Il s'éleva un différend entre le comte Baudouin et Tancrède pour savoir lequel des deux posséderait la cité, ou s'ils la gouverneraient tous deux ensemble, ce que Tancrède refusa, voulant l'avoir pour lui ; cependant il céda à Baudouin, parce que l'armée de celui-ci était la plus forte. On leur rendit dans un court intervalle de temps deux cités, l'une appelée Adène, et l'autre Mamistra, et un grand nombre de châteaux. Ils avançaient ainsi d'une marche prospère, parce que les Turcs ne se montraient pas aux champs, mais se tenaient cachés en de fortes citadelles. La plus grande partie des Francs était entrée dans le pays d'Arménie, aspirant avec ardeur à abreuver la terre du sang des Turcs. Tout le pays demeurait tranquille en leur présence, les Arméniens venaient à leur rencontre, et les recevaient dans leurs villes et châteaux. Ils parvinrent à un certain château tellement fortifié par sa position naturelle qu'il ne craignait ni armes, ni machines de guerre, mais ils ne voulurent pas demeurer longtemps à l'assiéger, voyant tout le reste du pays se soumettre à eux et se donner par affection.

V

Il y avait dans l'armée un fort et vaillant chevalier, né dans le pays, qui demanda aux chefs de lui accorder cette terre, pour la garder et défendre, afin qu'elle lui servît à subsister et soutenir son honneur, leur promettant toute fidélité à Dieu et au saint sépulcre, ainsi qu'à eux. Les chefs y consentirent unanimement, parce qu'ils le savaient fidèle, courageux et propre à la guerre. Ils vinrent ensuite heureusement à Césarée de Cappadoce. La Cappadoce est un pays situé à l'entrée de la Syrie, et qui s'étend vers le nord. Les habitants de cette ville vinrent à leur rencontre, et les reçurent avec bienveillance. Sortis de Cappadoce, ils arrivèrent sans obstacle à une ville très belle et assez riche, que les Turcs avaient attaquée peu de temps auparavant et assiégée trois semaines durant sans pouvoir la prendre; lorsqu'ils y arrivèrent, ses citoyens vinrent au devant d'eux avec une grande joie, et les reçurent affectueusement. Un autre chevalier nommé Piere d'Alpi demanda à son tour cette ville, et l'obtint très promptement des chefs. Cette même nuit, un conteur de balivernes vint à Boémond, et lui dit qu'une armée de vingt mille Turcs s'approchait, ne sachant nullement l'arrivée des Francs. Celui-ci, croyant à ces paroles trompeuses, prit avec lui des chevaliers d'élite, et les conduisit au lieu où on lui avait dit qu'étaient les Turcs. Mais comme le nouvelliste n'était pas un homme de sens, il arriva que leurs recherches furent vaincs. De là, ils vinrent à une certaine ville nommée Cosor, pleine de toutes les choses utiles à la vie de l'homme. Ils y furent reçus très obligeamment par les Chrétiens qui s'y trouvaient, et y chômèrent trois jours. Là, chacun pourvut à ses besoins ; ceux qui étaient fatigués y trouvèrent le repos; les affamés la nourriture; ceux qui avaient soif, de quoi se désaltérer; ceux qui étaient nus, des vêtements pour se couvrir ; Dieu pourvut à ce qu'ils rencontrassent un pareil séjour, pour leur donner la force de mieux supporter les grands tourments que devait ensuite leur causer la faim. Cependant on vint annoncer au comte Raimond que les Turcs, consternés de frayeur, avaient fui d'Antioche, et avaient abandonné cette ville sans aucune défense. Il délibéra donc d'y envoyer cinq cents chevaliers pour en occuper la citadelle, avant que d'autres fussent instruits de la chose. Lorsque ces chevaliers arrivèrent dans une vallée voisine d'Antioche, ils apprirent d'abord qu'il n'était pas vrai que les Turcs eussent quitté la ville, mais qu'au contraire ils s'apprêtaient à la défendre de tous leurs efforts. Ils passèrent donc jusqu'au château des Publicains, et, après l'avoir soumis, prirent sans obstacle un autre chemin. Ils arrivèrent dans la vallée de Rugia, où ils trouvèrent beaucoup de Turcs et de Sarrasins, qu'ils vainquirent en un combat et passèrent au fil de l'épée, ce que voyant les Arméniens, habitants de ce pays, ils furent réjouis de ce que les Chrétiens avaient si vaillamment mis à mort les Turcs et les Publicains, et ils se donnèrent incontinent à eux, ainsi que leur pays. Les Francs prirent la ville de Rusa, et soumirent à leur domination plusieurs châteaux. Tout le reste de l'armée se mit en route, et voyagea, avec de déplorables souffrances, par des montagnes où l'en ne trouvait nul chemin, si ce n'est pour les bêtes sauvages et les reptiles, et où les passages n'avaient de large que la place nécessaire pour poser un seul pied ; dans des sentiers resserrés de côté et d'autre par des rochers, des buissons épineux et d'épaisses broussailles. La profondeur des vallées semblait descendre jusque dans l'abîme, et le sommet des montagnes s'élever au firmament. Chevaliers et hommes d'armes marchaient d'un pied mal assuré, portant leurs armes suspendues à leur cou, tous alors devenus fantassins, car aucun d'eux ne pouvait marcher à cheval. Plusieurs d'entre eux, s'ils eussent trouvé chaland, eussent volontiers vendu leur casque, leur cuirasse, leur bouclier, plusieurs, défaillant de lassitude, les jetaient, pour marcher plus légèrement. On ne pouvait faire passer les chevaux chargés; et au lieu de chevaux, c'était en plusieurs endroits les hommes qui portaient les fardeaux. Nul ne pouvait s'arrêter ou s'asseoir, nul ne pouvait aider son compagnon, si ce n'est que celui qui marchait derrière pouvait prêter assistance à celui qui marchait devant lui. Quant à celui-ci, à grand-peine pouvait-ii se retourner vers celui qui le suivait; cependant, après avoir traversé cette route si pénible, ou plutôt ces lieux privés de route, ils arrivèrent à une ville nommée Marasie, dont les habitants les reçurent avec joie et honneur. Ils y trouvèrent abondance des choses de la terre, par quoi ils reçurent soulagement en leur misère et disette. On avait cru que la queue de l'armée y arriverait plus tôt, mais il se passa un jour entier avant qu'elle se pût rejoindre à la tête; enfin, étant rassemblés, ils se reposèrent un jour, et le lendemain, arrivèrent dans la vallée où se trouve située Antioche, ville et résidence royale, bâtie par le roi Antiochus, et qui a reçu de lui son nom; c'est la métropole et la capitale de tout le pays de Syrie, qu'autrefois le bienheureux Pierre, prince des apôtres, a rendue illustre par le culte de la foi catholique. Il y érigea un siège épiscopal, et y consacra les apôtres Barnabé et Paul. Pour montrer aux yeux des hommes qu'il n'est point « de force ni de puissance qui ne vienne de lui, [ép. de saint Paul aux Rom., ch. 13, v.]  » le Seigneur a voulu d'abord la conquérir humblement par les paroles de ses prédicateurs, et maintenant il a voulu la recouvrer hautement par la force des armes de ses hommes de guerre. Les nôtres donc, soutenus de la force de Dieu, arrivant à la ville, vinrent au pont de fer, et y trouvèrent un grand nombre de Turcs qui voulaient passer le pont, pour porter secours à ceux de la ville. Mais il n'appartient pas aux hommes de diriger leur propre marche ; ce pouvoir est accordé à celui qui tient toutes choses sous son empire.

Les nôtres se précipitèrent sur eux tous à la fois, n'en épargnèrent aucun, et passèrent au fil de l'épée une multitude d'entre eux, les autres s'enfuirent consternés, afin de pourvoir au salut de leur vie terrestre. Les Chrétiens ayant ainsi remporté la victoire, y gagnèrent un grand butin, tel que des chevaux, des ânes, des chameaux chargés de vin, de froment, d'huile et des autres choses nécessaires à des assiégés. Ensuite ils assirent leur camp sur le rivage du fleuve, qui n'est pas éloigné des remparts de la ville. Le lendemain, chargés de richesses, ils se disposèrent à marcher vers la ville; et, y étant arrivés, sous la conduite du Seigneur, se séparèrent en trois camps, et coupèrent toute communication entre la ville et la montagne, afin de fermer accès à toutes les ruses de guerre. Le mercredi, vingt et unième jour d'octobre, le siège fut mis autour d'Antioche, à la gloire et louange future de notre Seigneur Jésus-Christ, toujours admirable dans ses oeuvres.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Quatrième

I

Comme la ville d'Antioche était, non seulement fortifiée par sa situation naturelle, mais aussi par de très hauts remparts, des tours très élevées, et de nombreux ouvrages construits sur le haut de ses murailles, les chefs se résolurent de l'attaquer non par la force, mais par l'art, par la science, et non par la violence de la guerre, par des machines, et non par le combat. Ils placèrent donc un pont sur le fleuve afin de le pouvoir passer plus aisément lorsqu'ils en auraient besoin ; car ils trouvaient dans le voisinage de la ville une grande abondance des productions de la terre, de copieuses vendanges, des fosses remplies de froment et d'orge, et les autres choses nécessaires à la nourriture, et des arbres couverts de toutes sortes de fruits; parmi eux s'introduisaient les Arméniens qui étaient dans la ville, et qui venaient les trouver du consentement des Turcs, laissant dans la ville leurs femmes et leurs enfants. Ces Arméniens, bien que chrétiens, agissaient en ceci par trahison, avertissant les Turcs, qui étaient dans la ville, de tout ce que disaient et faisaient les nôtres. Les Chrétiens construisirent des machines de guerre propres à l'attaque, des tours de bois, des balistes, des faux, des béliers, des taupes, des traits, des pieux et des frondes, et tout ce que l'art peut encore inventer : mais à quoi servait: tout cela contre une ville imprenable ? surtout lorsqu'elle renfermait un si grand nombre de défenseurs qu'ils eussent pu combattre les nôtres en bataille rangée. Après donc que l'étoile du matin eut annoncé le lever de la rougissante aurore, lorsque l'aurore eut répandu sa blanche rosée, et que le soleil commença à orner le monde de ses rayons flamboyants, les chefs se levèrent, et avec eux se levèrent leurs troupes, et tous prenant leurs armes coururent vers les remparts de la ville; des bras vigoureux combattirent et du dedans et du dehors, et les ennemis se défendirent tandis que les nôtres lançaient des javelots, des traits, des bâtons, des pierres et des épieux ; ce travail fut immense, mais le résultat fut vain ; ils se retirèrent, ne pouvant abattre des tours et des murs tels qu'aucune force ne les pouvait renverser; les nôtres voyant qu'ils n'avançaient en rien renoncèrent au combat, mais continuèrent le siège. Les Turcs, se confiant dans la force de leur invincible cité sortaient de nuit par les portes de la ville et venaient lancer des flèches dans notre camp ; il arriva qu'ils tuèrent ainsi une femme devant les tentes du prince Boémond; ce qui fît qu'on plaça, pour garder le camp, de plus vigilantes sentinelles, chargées de surveiller les portes par où ils avaient coutume de sortir. Les chefs et les grands de l'armée jugèrent aussi devoir se construire un château où ils pussent être plus en sûreté, s'ils venaient à être aincus par les ennemis qui affluaient comme des abeilles sortant de la ruche-cela fut ainsi fait.

Cependant les vivres de chaque jour commençaient à devenir rares, on résolut donc d'en faire chercher, et d'envoyer des hommes d'armes et des chevaliers pour escorter ceux qui les iraient prendre ; mais ceux qui voulurent butiner furent tués ou faits prisonniers, car non loin de la ville était dans la montagne un château nommé Harenc, plein de Turcs infidèles qui tendirent des embûches aux nôtres, en blessèrent beaucoup, en tuèrent plusieurs, en emmenèrent plusieurs prisonniers, et forcèrent le reste de rentrer au camp honteusement maltraités. Lorsque l'armée de Dieu connut ce malheureux événement, elle en eut une grande douleur, mais prit ensuite un. conseil salutaire, on envoya en avant, dans la vallée dont on vient de parler, mille hommes d'armes, que suivirent Boémond et le comte de Flandre, avec une troupe de chevaliers d'élite, vers lesquels devaient fuir les hommes d'armes s'ils étaient poursuivis par les Turcs; ce qui arriva tout aussitôt, car les Turcs, les voyant venir de loin lâchèrent les rênes de, leurs chevaux, et, les pressant des talons, coururent sur les nôtres qu'ils mirent en fuite : ceux-ci se réfugièrent vers leurs camarades, comme vers un sûr asile, et y trouvèrent l'assistance du secours divin Les Turcs, arrivés très près, voyant nos chevaliers préparés au combat, hésitèrent d'abord et eussent volontiers cédé le terrain s'ils eussent été les maîtres de se retirer. Cependant, reconnaissant que les Chrétiens, étaient moins nombreux qu'eux, ils en vinrent aux mains malgré leur effroi, se confiant en leur nombreuse multitude, mais que sert le combat contre ceux qu'assiste le ciel ? Dieu est fort, Dieu est puissant, il est le Seigneur tout-puissant dans les combats : nous n'eûmes que deux des nôtres de tués, mais de ces innombrables Turcs, repoussés de la main de Dieu, on ne saurait compter combien demeurèrent sur la place. On en conduisit un grand nombre prisonniers au camp, auxquels on coupa: là tête sous les yeux des habitants de cette fameuse ville qui voyaient ce spectacle du haut des murailles, et pour les frapper encore plus de crainte et de douleur, les balistes lancèrent ces têtes dans la ville. A compter de ce moment, les nôtres purent se rendre plus facilement dans les villages et bourgs des Arméniens pour y chercher des vivres, et ces mêmes Arméniens ainsi que les indigènes nous en apportèrent à acheter.

Sur ces entrefaites, survint le très saint jour de la Nativité du Seigneur, que Dieu a rendu très célèbre parmi ses fidèles par cette raison qu'ayant donne naissance à toutes les créatures, il n'a voulu naître que pour les hommes seuls. Les Chrétiens en firent la fête aussi bien qu'ils le pouvaient sous les tentes : il y avait beaucoup plus de joie dans le camp que dans les remparts de l'illustre ville; je l'appelle illustre, non comme l'immonde demeure des Gentils, mais sous le rapport de sa situation dans le monde, et surtout parce que là se réconcilia avec Dieu le bienheureux Pierre, prince des apôtres.

II

La fête célébrée, les nôtres tinrent conseil sur ce qu'ils avaient à faire: Les vivres manquaient dans le camp, et la froidure de l'hiver ne permettait pas à ceux qui pouvaient en vendre de venir en apporter; en même temps ceux de la ville nous attaquaient d'autant plus violemment qu'ils nous savaient plus accablés de la disette.

Nous étions donc tourmentés et par l'inclémence de la saison, et par les besoins de la famine, et par les attaques de nos ennemis, et, comme il arrive d'ordinaire en une multitude assemblée, il ne manquait pas de gens qui murmuraient, et l'on ne doit pas s'étonner si l'humaine fragilité succombait sous le poids de tant de souffrances. Un grand nombre, dépourvus de tout abri, avaient à supporter la violence de la grêle, de la neige, de la glace, le souffle des tempêtes : quoi d'étonnant, lorsque les tentes étaient pour ainsi dire à flot, si ceux qui n'avaient pas de tentes étaient prêts à perdre l'esprit ? On tint donc conseil, comme nous l'avons dit, sur ce qu'il y avait à faire, et l'on s'arrêta à ceci. Boémond et le comte de Flandre s'offrirent à chercher les secours dont on avait besoin; leur offre plut à tous et fut acceptée très volontiers, lis choisirent donc trente mille chevaliers et hommes de pied, et entrèrent avec eux dans le pays des Sarrasins. O Dieu ! médiateur de toutes choses, tu viens à temps porter assistance dans leurs périls et nécessités à ceux qui travaillent pour toi, afin que soit accompli ce qu'a écrit Salomon dans ses Proverbes : Le bien du pécheur est réservé pour le juste [Prov., 13, v. 2.]

Il s'était rassemblé à Jérusalem, à Damas, à Alep, et en d'autres lieux, un grand nombre de Persans, d'Arabes, de Mèdes, qui se disposaient à venir à Antioche pour la défendre contre les Chrétiens. Mais il en avait été autrement ordonné par le ciel, qui renversa toutes leurs dispositions. Lorsqu'ils apprirent qu'une partie des Chrétiens étaient entrés dans leur territoire, ils se réjouirent grandement, croyant déjà les tenir pris dans leurs chaînes. Ils se partagèrent en deux troupes, afin d'entourer les nôtres de manière à ne leur laisser aucun moyen de fuir. Cette séparation fut insensée, car la folie habite à demeure dans le coeur des incrédules. Lorsque les deux armées s'aperçurent mutuellement, elles se précipitèrent sans hésiter l'une sur l'autre, car l'une se confiait dans sa multitude, l'autre dans la toute-puissance de Dieu ; aussi l'événement du combat fut-il pour toutes deux bien différent. Nos chevaliers, lorsqu'ils vinrent à la rencontre des ennemis, les abattirent comme le moissonneur abat les épis. Mais lorsqu'après la première course, ils voulurent retourner sur eux, ils ne trouvèrent plus à frapper que des fuyards qui, tombant entre les mains de nos gens de pied, rencontrèrent encore plus sûrement leur perte, selon cet adage connu à la guerre : « Que les fantassins vont au carnage de plus rude manière que les chevaliers. » La troupe des ennemis, qui s'était séparée du corps de l'armée pour entourer les nôtres, ayant entendu les cris des combattants et le cliquetis des armes, lâcha les rênes pour accourir au secours des siens, mais, lorsqu'elle connut le malheur qui leur était arrivé et les vit en fuite, saisie à son tour d'une violente frayeur, elle se mit à fuir de compagnie. Qu'avaient les nôtres à faire, si ce n'est de les poursuivre ? car, comme le dit le proverbe populaire, « A qui fuit ne manque pas qui le poursuit; » et tous les nôtres prenaient part à cette poursuite, vu que ceux qui étaient venus à pied se trouvaient montés. En un mot, qui put s'échapper en fut content et réjoui ; qui fut atteint mourut misérablement. Combien furent pris d'ânes, de chameaux, de chevaux chargés de froment, de vin et d'autres choses nécessaires à la nourriture, acquisition très agréable à l'armée de Dieu, mourant de faim ! Que de réjouissances, que de sauts de joie se firent ce jour-là dans l'année, en recevant ces dons du suprême pourvoyeur ! C'était une chose merveilleuse et satisfaisante de voir comme le Seigneur soulageait la misère de ses fidèles, au moyen des denrées amenées de loin par ses ennemis, et il comblait les siens, affamés, des biens qu'il enlevait à ses adversaires.

C'est ainsi qu'il en agit autrefois envers les fils d'Israël lorsqu'ils voulaient traverser les terres des rois gentils et que ceux-ci leur refusaient passage sur la grande route. De même tous ceux qui prenaient contre eux le glaive périssaient par le glaive, et il leur donnait en propriété leurs biens et leurs terres. Tels sont encore aujourd'hui les dispositions du Seigneur envers ceux qui s'opposent aux siens, afin qu'ils croient que les choses se sont passées à leur égard, ainsi qu'il en a été écrit. Que Dieu soit béni en toutes choses comme il le doit être, car nous ne pouvons rien sans lui !

III

Sur ces entrefaites, et durant l'absence de ces illustres chefs, ceux de la ville en sortirent soudainement, attaquèrent les nôtres dans le camp et en tuèrent plusieurs. En ce jour, l'évêque du Puy perdit son maître d'hôtel, qui avait coutume de porter la bannière de sa troupe, et sans la rivière qui coulait entre la ville et le camp, ils auraient été plus et plus souvent insultés par l'ennemi.
Plusieurs des nôtres, abattus de l'événement de ce combat, et plus encore de la famine, avaient; fait dessein de s'en aller, car il leur était dur de subir ainsi un jeune forcé; ils avaient donc comploté de s'enfuir du siège. Boémond, homme doué de faconde et de paroles agréables, leur parla ainsi, et leur dit : « O hommes de guerre, jusqu'ici éminemment sortis victorieux, par la grâce de Dieu, des périls d'un grand nombre de combats, vous qu'il a enrichis et illustrés des dons de l'expérience, pourquoi murmurez-vous maintenant contre le Seigneur, parce que vous souffrez des besoins de. là disette ? lorsqu'il vous tend la main vous vous gonflez de joie, lorsqu'il vous la retire vous vous désespérez, montrant en cela que vous aimez, non le donateur, mais le don, non le bienfaiteur, mais le bienfait de ses largesses : quand Dieu vous donne, vous le regardez en ami, lorsqu'il s'arrête, on le dirait un ennemi et un étranger. A. quel peuple Dieu a-t-il accordé de livrer en si peu de temps un si grand nombre de combats, de vaincre tant d'ennemis terribles, de partager tant de dépouilles des nations, de s'illustrer de tant de palmes triomphales ? Voilà que nous avons abattu d'innombrables ennemis, voilà que nous vous apportons leurs dépouilles, d'où vient cette méfiance, lorsque chaque a jour nous sommes vainqueurs ? Il n'est pas loin de vous celui qui combat ainsi pour vous, il envoie souvent des épreuves à ses fidèles, afin de faire briller leur amour pour lui, maintenant il vous éprouve par les souffrances de la famine, par les continuelles attaques de vos ennemis. S'ils nous avaient fait autant de mal que nous leur en avons fait, s'ils avaient tué des nôtres autant que nous avons abattu des leurs, ceux de nous qui resteraient eu vie auraient droit de se plaindre.

Mais certes, nul ne se plaindrait, car il ne resterait personne. Quittez donc cette méfiance, reprenez courage ! car soit que vous viviez pour la victoire, soit que vous mouriez dans le combat, le bonheur vous attend. » Par ces discours et autres semblables, il rendit la vigueur à ces âmes énervées, et fît rentrer un mâle courage dans ces esprits efféminés. Cependant, peu de jours après, les rigueurs de l'hiver devinrent plus cruelles et l'abondance disparut du camp; ceux qui avaient coutume de vendre des vivres, empêchés par les neiges et les glaces, ne pouvaient plus y arriver; les coureurs de l'armée, quoiqu'ils pénétrassent jusque dans les terres des Sarrasins, n'y trouvaient rien, car tous les habitants avaient fui loin du pays, ou s'étaient cachés dans les cavernes et les creux des carrières, les Arméniens et les Syriens, voyant les nôtres en tel danger par la famine, allaient par le pays qu'ils connaissaient, cherchant avec soin s'ils trouveraient quelque chose à leur apporter; mais ce qu'ils trouvaient était peu considérable et ne pouvait suffire à une telle multitude : aussi ce qu'un âne pouvait porter de froment se vendait sept livres, un oeuf douze deniers, une noix un denier, en un mot, et sans entrer dans le détail, les choses les plus viles se vendaient à grand prix. Il en arriva que plusieurs moururent de faim, parce qu'ils n'avaient pas de quoi acheter, et parmi eux commença à s'élever une grande inconstance d'esprit, le courage leur manqua, et ils perdirent toute espérance. Et comment s'étonner si les pauvres et les faibles chancelaient, lorsqu'ils voyaient défaillir ceux qui auraient du se montrer les colonnes de l'armée ? Pierre l'Ermite et Guillaume Charpentier prirent la fuite de nuit et se séparèrent de la sainte société des fidèles de Dieu.

Nous dirons ici ce qu'était Guillaume, car nous avons déjà parlé de Pierre. Guillaume était sorti de race royale et venu du château de Melun, dont il était vicomte; le surnom de Charpentier lui vint de ce que dans les combats il ne souffrait pas que personne tînt devant lui; il n'était casque, ni cuirasse, ni bouclier qui pût soutenir les rudes coups de sa lance ou de son épée. Ce fut donc une chose digue d'étonnement et déplorable autant que surprenante que de voir un tel abrutissement d'esprit s'emparer d'un homme si puissant, qu'il pût honteusement quitter le camp et les hommes illustres dont il était rempli ; nous voulons croire que ce ne fut pas par la crainte des combats, mais parce qu'il n'avait pas été accoutumé à supporter à ce point les souffrances de la faim. Lorsque Tancrède, chevalier courageux et plein de droiture, eut appris cette fuite, il s'en affligea avec véhémence, se mit à la poursuite de Guillaume, le reprit, le força honteusement de revenir et le conduisit à la maison de Boémond. Il n'est pas besoin de dire si cet homme qui avait pris la fuite le premier et quand personne ne fuyait encore, fut alors couvert d'ignominie; plusieurs qui le connaissaient le plaignaient, d'autres, ignorant qui il était, l'outrageaient de paroles; cependant lorsqu'on l'eut accablé d'injures, par égard pour Hugues le Grand, dont il était parent, et en mémoire des combats qu'il avait loyalement soutenus avec les autres, on lui accorda son pardon; mais il lui fallut jurer devant tous qu'il ne s'enfuirait plus; il ne tint pas longtemps son serment, et s'échappa secrètement le plus tôt qu'il le put.

IV

Dieu permit cette cruelle famine pour éprouver les siens et pour répandre la terreur de son nom par toutes les nations de la terre, car tandis que la disette accablait les siens, leur glaive exterminait les nations voisines, mille tombaient d'un côté et dix mille de l'autre; [Mille tomberont à votre gauche, et dix mille à votre droite. Ps. 90, v. 7.] il ne faut donc jamais désespérer d'un tel seigneur, car, quelque chose qu'il fasse, il le fait tourner à bien à ceux qui l'aiment, et c'était afin qu'ils ne vinssent pas à s'enorgueillir de tant de victoires qu'il les accablait des tourments de la disette. On ne pouvait trouver dans l'année mille chevaux en état de combattre ; il voulait par là leur faire connaître qu'ils ne devaient pas se fier dans la force de leurs chevaux, mais en lui, par lequel ils remportaient la victoire quand il le voulait et comme il le voulait.

Il y avait dans l'armée un chevalier nommé Tatin, riche entre les siens et renommé, bien connu au pays de Romanie, et qui savait se dissimuler sous le voile d'un élégant badinage; il vint trouver les chefs et leur dit : « D'où vient que nous nous engourdissons ici de cette sorte ? pourquoi ne cherchons-nous pas à nous procurer les choses qui nous seraient utiles ? Si vous le trouvez bon, j'irai au pays de Romanie et vous amènerai, en accomplissement de la promesse de l'empereur, une grande abondance de vivres à acheter, je vous ferai conduire par mes vassaux et par terre des chevaux, des mulets et des mules chargés de toutes sortes de choses, comme froment, vin, huile, orge, viande, farine, fromage, n'ayez aucune méfiance de moi, je vous laisse ici mes tentes et tout ce qui m'appartient, sauf ce que je porte avec moi, et si ce n'est pas assez pour vous rassurer, je vous ferai serment de revenir promptement. » Les chefs crurent à ses paroles mensongères et reçurent son serment: mais il ne tint ni son serment, ni les promesses contenues dans son discours. Je rapporte ici l'action de ces deux chevaliers, afin de faire connaître quelle disette régnait dans le camp, puisqu'elle poussait les riches même à fuir, et à se parjurer. Lorsqu'ils se virent dans cette détresse, et que toute humaine espérance vint à leur manquer, la plupart de ceux de l'armée demandèrent aux chefs la permission de s'en retourner, et ceux-ci, tous d'une voix, la leur accordèrent en pleurant : pourquoi les auraient-ils retenus, lorsqu'ils ne pouvaient les soulager ?

Tandis que la désolation; s'étendait ainsi dans le camp et que personne ne savait quel parti prendre, la miséricorde divine vint à leur secours, ainsi qu'elle, avait accoutumé. Un messager annonça que d'innombrables milliers de Turcs s'approchaient et devaient, ainsi qu'il l'assura, se réunir à ce château voisin, nommé Harenc, dont on a déjà parlé; ils venaient secrètement, et en grand silence, pour surprendre au dépourvu les Chrétiens dans leur camp. Cette nouvelle fut bientôt connue de tous, et réveilla les esprits qu'elle avait trouvés ensevelis dans le sommeil de la paresse. On vit se lever et sauter des hommes qui auparavant ne pouvaient marcher : la vie se ranima en des corps que tenait assoupis le défaut d'aliments : ils louent Dieu les mains élevées au ciel, et les frappant, en signe d'applaudissement, comme s'ils avaient déjà remporté la victoire, car ils aimaient mieux mourir glorieusement dans les combats que de périr dans les tourments de la famine. Les grands de l'armée décidèrent qu'une partie des leurs demeurerait dans le camp pour le garder, et que les autres iraient à la rencontre des ennemis qui s'approchaient, pour leur livrer combat. Ceux-ci sortant du camp pendant la nuit, se mirent en embuscade en attendant le passage des ennemis; ils se placèrent entre le fleuve et le lac.

Au petit point du jour, au moment où l'aurore apportait la lumière à la terre, ils envoyèrent des éclaireurs pour reconnaître l'armée ennemie et leur rapporter sa contenance. Les éclaireurs leur vinrent raconter qu'ils n'avaient jamais vu ensemble tant de milliers d'hommes, et l'on vit accourir du côté du fleuve, sur des chevaux très rapides, une multitude séparée en deux troupes : alors les nôtres, placés sur le penchant d'une colline, font, avec leurs armes, le signe de la croix, et, tendant les mains vers le ciel, se confient en Dieu et implorent avec ardeur son assistance. Aussitôt les ennemis survenant tombent sur les nôtres, et frappant de la pointe du fer ceux qu'ils rencontrent, les renversent sur la terre, d'autres voltigent épars autour du champ de bataille, et font pleuvoir une grêle de flèches empoisonnées, ils grincent des dents et font entendre des aboiements à la manière des chiens, s'imaginant par là effrayer leurs adversaires, mais les nôtres s'en rient, et, protégés de leurs boucliers, de leurs cuirasses, de leurs casques, méprisent tous ces traits; mais lorsque cette innombrable multitude approcha les nôtres de plus près, elle les attaqua avec une telle fureur qu'ils commencèrent quelque peu à fuir; ce que voyant, Boémond, qui faisait la garde sur les derrières de l'armée, se lança avec sa troupe au milieu de la bataille, et, ralliant ses compagnons, la fît tourner à mal pour les ennemis, car lorsqu'ils virent flotter sur leurs têtes les bannières des Francs, et les nôtres courir au milieu d'eux comme des lions rugissants, mettant en pièces à la ronde tout ce qu'ils rencontraient, ils s'effrayèrent et se troublèrent, et, tournant les rênes de leurs chevaux, reprirent le plus vite qu'ils purent le chemin du pont de fer. Qu'avaient à faire les Francs, si ce n'est de les poursuivre en les frappant de près ? la route est jonchée des corps des mourants, l'air rempli de voix gémissantes, les pieds des chevaux enfoncent dans la terre humectée de sang. Arrivés au pont, le passage devient trop étroit pour les fuyards, il ne peut les recevoir tous; plusieurs se précipitent dans le fleuve, et ceux qu'ont reçus les ondes sont promptement engloutis dans leurs rapides tourbillons. Pourquoi m'arrêter aux détails ? il en périt davantage qu'il n'en échappa, il y en eut de tués plus qu'il n'en demeura de vivants; ceux qui s'en échappèrent s'allèrent réfugier au château dont nous avons parlé, mais ils n'y demeurèrent pas longtemps, et après l'avoir pillé, ils l'abandonnèrent et prirent la fuite ; les nôtres s'en emparèrent, y mirent du monde pour le garder, et aussi pour la garde du pont. Les Arméniens et les Syriens poursuivirent les fuyards, et, leur coupant la retraite dans les passages resserrés, en tuèrent beaucoup, en prirent beaucoup prisonniers, en sorte que, comme ils le méritaient, les fils du démon tombèrent de péril en péri !, et y trouvèrent leur perte. Les nôtres retournèrent au camp en grande joie, emmenant avec eux des chevaux, des mulets, des mules, et beaucoup de dépouilles, et une infinité d'autres choses dont avaient grand besoin ces pauvres compagnons : ils apportèrent aussi un grand nombre de têtes de morts qu'ils placèrent devant la porte de la ville où étaient postés les émirs de Babylone : ceux de leurs camarades qui étaient demeurés dans le camp les reçurent avec une satisfaction infinie; ils s'étaient battus toute la journée contre ceux qui étaient sortis de la ville, et avaient emporté la palme de la victoire.

V

Ce double triomphe leur donnant une double joie, fit de ce jour un jour de fête, et ranima ces hommes auparavant presque consumés de tristesse et de misère. Les Arméniens et les Syriens apportèrent des vivres au camp, et se vinrent féliciter avec les nôtres de cet heureux événement, niais il arriva que ceux de la ville, sortant et s'allant cacher dans les rochers des montagnes, attendaient en embuscade ceux qui portaient des vivres, et tuaient tout ce qu'ils en pouvaient attraper, grandement attristés de ceci, les chefs de l'armée tinrent conseil et apportèrent remède à cette calamité : ils construisirent devant la porte de la ville, sur le pont situé près de la mahomerie, un fort qui contint les ennemis, en sorte que de ce moment nul n'osa plus sortir par le pont; et comme ceux qui étaient dans le camp ne suffisaient pas à cet ouvrage, Boémond et le comte de Saint-Gilles se rendirent au port Saint Siméon pour tâcher d'en amener des ouvriers à prix d'argent; lorsqu'ils les eurent amenés, les Turcs étant sortis de la ville pendant la nuit, se mirent en embuscade et attaquèrent subitement les nôtres avec tant d'audace, que ceux qui étaient à cheval s'enfuirent dans la montagne sans ombre de combat.

Les fantassins ne pouvant fuir furent misérablement mis à mort, destin plus rude et par là plus glorieux. Il y en eut là près de mille de tués ; mais ceux qui les avaient tués ne s'en réjouirent pas longtemps ; le récit de ce massacre étant arrivé au camp, émut les chefs et les principaux de l'armée, et, montant à cheval, ils ordonnèrent à leurs troupes de prendre les armes, et volèrent venger la mort des leurs : ils trouvèrent encore les ennemis sur le champ de bataille, occupés à couper la tête à ceux qu'ils avaient tués, et qui, sans éprouver aucune frayeur, se confiant en leur multitude, s'avancèrent au combat. Mais les nôtres, se livrant de leur côté à toute la vaillance de leur coeur, parvinrent bientôt, lorsque les gens de pied eurent rejoint les chevaliers, à remporter la victoire; car les ennemis voyant accourir ceux qu'ils avaient forcés à fuir dans la montagne, et la troupe des nôtres se grossir considérablement, et, à mesure qu'elle grossissait, combattre plus vigoureusement, ils tournèrent le dos et prirent la fuite vers le pont ; mais ils furent grandement empêchés dans cet étroit passage, ne pouvant ni fuir ni revenir sur leurs pas ; retourner en arrière était impossible, car l'ennemi les pressait; se séparer de droite et de gauche, le peu de largeur du chemin ne le leur permettait pas; aller en avant, l'épaisse multitude des fuyards leur en ôtait le pouvoir; ainsi, par la volonté du ciel, ils étaient dévoués à ne pouvoir ni fuir ni combattre. Là ne servaient de rien au Turc ni ses flèches empoisonnées, ni la rapidité de ses chevaux; les gens de pied firent ici un plus grand carnage que ceux qui poursuivaient à cheval, car ils abattaient réellement les ennemis comme le faucheur l'herbe des prés, ou les épis de la moisson : les épées et les traits pouvaient se rassasier du sang des Turcs; mais, forgés dans le pays des Francs, ils ne pouvaient ni s'émousser ni s'assouvir de carnage; les nôtres combattaient, les autres supportaient les coups; les nôtres frappaient, les autres mouraient; et la main fatiguée ne pouvait mettre en pièces tout ce qui s'offrait au tranchant de l'épée; les morts demeuraient entre les vivants debout, soutenus par la foule, trop pressée pour leur permettre de tomber; et telle était la souffrance qui les pressait qu'ils s'étouffaient l'un l'autre jusqu'à la mort, saisis d'une si grande frayeur, que ceux qui suivaient poussaient, afin de fuir, ceux qui se trouvaient devant eux. Le duc Godefroi, illustre honneur de la chevalerie, voyant que l'on n'en pouvait frapper aucun que dans le dos, lança son cheval pour leur fermer l'entrée du pont. Et quelle langue suffirait à raconter le carnage que fit ce seul duc de ces Infidèles ! Ils commençaient à fuir en jetant leurs armes, effrayés du glaive du duc comme de la mort, mais ils ne pouvaient l'éviter. Les bras découverts, l'épée nue, il abattait leurs têtes, tandis qu'eux, presque sans résistance, lui offraient malgré eux leurs corps désarmés : la colère, le lieu, le glaive, sa main puissante, tout ici combattait contre eux, et tout portait la mort dans les membres de ces misérables. Un d'eux, plus audacieux que les autres, remarquable par la masse de son corps, et comme un autre Goliath, redoutable par sa force, voyant le duc s'acharner sur les siens sans miséricorde, dirigea son cheval vers lui, le pressant de ses talons ensanglantés, et, levant son glaive, il fendit l'écu du duc, placé au dessus de sa tête, et si la bosse du bouclier n'eût fait glisser le coup et ne l'eût détourné d'un autre côté, le duc ne pouvait échapper à la mort. Mais Dieu garda son chevalier et le mit sous l'abri de son bouclier. Le duc, enflammé d'une violente colère, se prépare à lui rendre la pareille, et pour lui abattre la tête il lève son épée et le frappe avec une telle vigueur, vers l'épaule gauche, qu'il lui pourfend la poitrine par le milieu, tranche l'épine du dos et les intestins, et que son épée dégoutante de sang ressort tout entière au dessus de la jambe droite, tellement que la tête et la partie droite du corps tombe et s'engloutit dans le fleuve, et que le reste demeure sur le cheval qui le remporte à la ville. à cet horrible spectacle, tous ceux de la ville accourent et le voient avec étonnement, avec trouble, avec terreur; l'épouvante les saisit; on entend des cris de douleur comme de femmes qui enfantent, et des voix qui s'élèvent en gémissant, car il avait été un de leurs émirs ; alors ils tirèrent leurs glaives, tendirent leurs arcs, préparèrent des flèches dans leurs carquois pour les lancer au duc, voulant, si on les laissait faire, éteindre cette grande lumière de l'armée chrétienne ; mais Dieu ne permit pas que ce criminel désir fût accompli, le duc, ne pouvant soutenir longtemps cette grêle de traits et de flèches, retourna en arrière.

O bras invincible du duc, bras digne qu'on chante ses louanges, force suprême de ce coeur valeureux ! il faut louer aussi cette épée qui, demeurée entière en sa main, sans se rompre, brandit de côté et d'autre et dirige ceux qui le suivent. Mais quelle voix peut faire entendre, quelle langue peut narrer, quelle main pourrait écrire, quelles pages pourraient contenir les faits des autres princes qui concoururent avec lui à toutes les victoires remportées dans ces combats ? Les exploits du duc brillèrent par dessus tous les autres, car cette moitié de corps, demeurée sur le champ de bataille, fut un témoignage à sa louange; au lieu que le fleuve qui engloutit tant de cadavres cacha les admirables coups des autres chefs; mais de même que les tourbillons du vent courbent les branches des vieux arbres, de même tombaient coupés les membres des mourants; dans ce combat un seul en poursuivait mille, et deux en faisaient fuir dix mille; [Macchabées.] les fuyards se plongeaient dans le cours rapide du fleuve, puis en sortaient et embrassaient les piles de bois du pont ; mais de dessus le pont les nôtres les perçaient, les tuaient de leurs lances; leur sang colorait les eaux du fleuve, et tous ceux qui en étaient témoins se sentaient saisis d'horreur; l'amas des cadavres interrompait le cours du fleuve et le forçait de remonter vers sa source; qui sen étonnerait ? cinq mille hommes furent tués sur le pont et précipités dans les eaux; et qui pourrait compter le nombre de ceux que lu fer menaçant força de s'élancer dans le fleuve ? Dans ce combat fut tué Cassien, fils du puissant roi d'Antioche, et douze émirs du roi de Babylone, qu'il avait envoyés avec son armée porter secours au roi d'Antioche : ceux qu'ils nomment émirs sont des rois, lesquels gouvernent les provinces. Une province est une étendue de pays avec un métropolitain, douze comtes et un roi. Il s'était réuni des troupes d'autant de provinces qu'il y eut d'émirs de tués. Les prisonniers furent au nombre de sept mille ; il serait impossible de garder le souvenir de tout ce qu'on gagna dans ce combat, de vêtements, d'armes, et autres ornements de parure. Lorsqu'ainsi les Francs eurent valeureusement vaincu les Turcs, on cessa d'entendre ce bruit confus de leurs voix, leurs grincements de dents, et ces injurieuses clameurs chaque jour renouvelées; ils marchaient le visage abattu, et plusieurs perdant tout-à-fait l'espérance sortirent secrètement de la ville et prirent la fuite. La nuit qui survint termina le combat, et les nôtres, vainqueurs, retournèrent au château. Les ennemis rentrèrent dans la ville et fermèrent leurs portes. Le lendemain, dès les premiers rayons du jour, ils rassemblèrent ce qu'ils purent trouver des cadavres de leurs morts et leur donnèrent la sépulture; ce qu'ayant appris, les valets de l'armée chrétienne coururent en grand nombre au cimetière, et ceux que les Turcs avaient ensevelis avec de grands honneurs, ils les en jetèrent dehors avec beaucoup d'ignominie; car les Turcs les avaient enterrés au-delà du pont, à la mahomerie placée devant la porte de la ville, les avaient enveloppés de plusieurs étoffes, et avaient mis en terre avec eux des byzantins d'or, des arcs, des flèches et beaucoup d'autres choses; car leur coutume est d'enterrer ainsi leurs morts : celle des nôtres est de leur enlever joyeusement toutes ces choses. Lorsqu'ils curent déterré tous les cadavres, ils leur coupèrent la tête afin de savoir; nombre de ceux qui avaient été tués sur le bord du fleuve, ils portèrent au camp toutes ces têtes et laissèrent les cadavres, pour les inhumer, aux oiseaux et aux bêtes sauvages. Les Turcs, témoins de ce spectacle du haut de leurs murs et du sommet de leurs tours, en conçurent une violente douleur, et se déchirant le visage, s'arrachant les cheveux, commencèrent à implorer l'assistance de leur docteur Mahomet; mais Mahomet ne pouvait réparer ce qu'il avait plu au Christ de détruire par la main de ses guerriers.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Cinquième

I

Tandis que ces vicissitudes se pressaient avec rapidité, un homme vint au camp annonçant pour le lendemain l'arrivée des envoyés du prince de Babylone et demandant pour eux aux chefs des sûretés afin qu'ils les vinssent trouver. Ils les leur accordèrent volontiers et les mirent par de solennelles assurances hors de toute crainte, ils parèrent leurs tentes de divers ornements, attachèrent des écus à des pieux fixés en terre pour s'y exercer le lendemain au jeu de la quintaine, [Le jeu de la quintaine se jouait en courant à cheval sur une figure d'homme armé, tenant à la main gauche un bouclier, à la droite une épée ou un bâton. Il fallait que le chevalier frappât de la lance la poitrine de ce mannequin; si le coup portait ailleurs, le mannequin, placé sur un pivot, tournait et frappait le maladroit de son bâton ou de son bouclier.] c'est-à-dire à la course à cheval. Ils ne manquèrent point de préparer des dés et des échecs, se livrèrent à la course de leurs chevaux agiles, qu'ils faisaient voltiger en tournoyant, et à des attaques simulées, courant avec leurs lances les uns sur les autres; toutes actions faites pour montrer que des gens qui s'occupaient ainsi n'avaient aucune peur. Tels étaient les exercices de la jeunesse ; les hommes plus mûrs par l'âge et le sens, assis ensemble, s'entretenaient des choses que demandaient la sagesse et la prudence. Lorsqu'en rapprochant les envoyés babyloniens aperçurent ces jeunes gens qui se divertissaient avec tant de gaîté, ils furent saisis d'étonnement, car le bruit avait couru jusques à Babylone qu'ils étaient tourmentés par la faim et consternés de frayeur. Conduits devant les chefs, les envoyés exposèrent leur mission en ces mots : « Notre maître l'émir de Babylone nous a chargés de vous porter à vous, chefs des Francs, salut et amitié si vous voulez obéir à sa volonté; un nombreux conseil s'est rassemblé à cause de vous à la cour du roi des Persans, notre maître; ils ont délibéré pendant sept jours sur ce qu'ils avaient à faire; ils s'étonnent que vous veniez ainsi armés chercher le sépulcre de votre Dieu, chassant les peuples de notre roi des pays qu'ils ont possédés si longtemps; bien plus, ce qui est mal séant à des pèlerins, les passant au fil de l'épée : si dorénavant vous y voulez venir avec le bâton et la besace, on vous y fera passer avec de grands honneurs et abondance de toutes choses. Les gens de pied deviendront cavaliers, les pauvres ne souffriront de la faim ni dans a le chemin, ni dans le retour, et s'il vous plaît de séjourner un mois au sépulcre il ne vous y manquera aucune chose; on vous accordera la liberté d'aller dans toute la ville de Jérusalem, afin que vous y puissiez honorer à votre gré, et de la manière qu'il vous plaira, le temple et le sépulcre. Que si vous méprisez les choses qu'on veut bien vous accorder, et vous confiez en vos armes et dans la grandeur de votre courage, voyez à quels périls vous allez vous exposer. C'est à nos yeux une étrange témérité, à quelque puissance humaine que ce puisse être, de s'attaquer aux Babyloniens et au roi des Persans : dites-nous maintenant ce qui vous convient dans ces propositions, et faites-nous connaître ce qui vous en peut déplaire. » Les princes répondirent d'un commun accord : « Aucun de ceux qui savent les choses ne peuvent s'étonner si nous venons en armes au sépulcre de Nôtre-Seigneur, et si nous chassons vos peuples de ces frontières, car ceux des nôtres qui y sont venus jusqu'à ce jour avec le bâton et la besace ont été ignominieusement insultés, et après avoir souffert la honte et les outrages ont été enfin mis à mort; cette terre n'appartient point aux peuples qui l'habitent, quoiqu'ils l'aient possédée durant de longues années; nos ancêtres l'ont tenue dans les temps anciens; elle leur a été enlevée par la méchanceté et l'injustice de vos peuples ; vous n'y avez donc pas droit parce que vous l'habitez depuis longtemps; l'arrêt du ciel dans sa miséricorde est qu'aujourd'hui soit rendu aux fils ce qui fut injustement enlevé aux pères. Que votre nation ne s'enorgueillisse pas d'avoir vaincu les Grecs efféminés, car, par l'ordre de la divine puissance, le glaive des Francs va vous payer, sur vos têtes, le prix de cette victoire; c'est ce que peuvent savoir ceux qui n'ignorent point qu'il appartient, non aux hommes, mais à celui par qui règnent les rois, de renverser les royaumes. Ils disent qu'ils veulent bien nous permettre de passer, si cela nous convient, au sépulcre avec le bâton et la besace : qu'ils reprennent leur indulgence, car, soit qu'ils le veuillent ou non, leurs trésors enrichiront ou banniront notre misère: Dieu nous a accordé Jérusalem ; ni pourra nous l'enlever ? Il n'est pas de courage humain qui puisse nous effrayer, car mourir, pour nous c'est naître, et en perdant la vie temporelle nous en acquérons une éternelle. Allez donc rapporter à ceux qui vous ont envoyés que, même Jérusalem en notre puissance, nous ne déposerons pas les armes que nous avons prises dans notre pays; nous nous confions en celui qui a instruit notre main à combattre et rend notre bras ferme comme un arc d'airain ; le chemin s'ouvrira à nos épées, les scandales seront effacés, et Jérusalem sera prise; elle nous appartiendra alors, non par la bonté des hommes, mais par le décret de la justice céleste, car c'est de la face de Dieu qu'émane cet arrêt qui va nous donner Jérusalem. »

Les envoyés ne trouvèrent rien à répondre, mais furent grandement scandalisés de ces paroles ; ils entrèrent dans Antioche, avec la permission des nôtres.

II

Le troisième jour après ce combat les Francs commencèrent à construire, auprès de la mahomerie, sur le cimetière, le fort dont nous avons parlé, qui devait commander l'entrée du pont et la porte de la ville. Ils détruisirent tous les tombeaux et en prirent les pierres pour élever le fort, de quoi on loua grandement l'illustre Raimond, comte de Saint-Gilles. Ce fort gêna beaucoup ceux qui étaient dans la ville et qui ne pouvaient sortir de ce côté ; les nôtres allaient en sûreté partout où il leur plaisait. Alors les grands de l'armée choisirent des hommes très courageux et les chevaux les plus agiles, et, passant le fleuve non loin de la ville, trouvèrent un grand butin de chevaux et de cavales, de mulets et de mules, d'ânes et de chameaux et autre bétail au nombre de cinq mille; ils menèrent au camp tout ce beau troupeau, et ce fut une grande réjouissance parmi les Chrétiens. Ce malheur consterna les gens de la ville, car cette abondance, qui fortifiait les nôtres, était pour eux une perte qui les affaiblissait. Là où avait été pris ce butin était un antique château tombé en ruine par l'effet de la vieillesse et du défaut d'entretien, un monastère y florissait encore; nos grands jugèrent à propos, pour gêner davantage les ennemis, de le rebâtir et de l'entourer de puissantes fortifications : cela fut bientôt fait et l'on chercha qui serait chargé de le défendre ; comme on délibérait sur ce point, et que plusieurs perdaient leurs paroles au vent, Tancrède, prince illustre et noble jeune homme, prompt en paroles comme en actions, se leva au milieu des autres, et dit :
« Je défendrai le château si l'on me paie convenablement le prix de la défense. » Ils convinrent tous ensemble du prix, et l'on donna à Tancrède quarante marcs d'argent. Il entra dans le château, qui fut encore plus fortifié par le courage de ce puissant chevalier et de ses fantassins, que par les autres remparts; et, Dieu aidant, il le tint avec grand bonheur, car le jour même où il y était entré les gens d'Arménie et Syrie arrivèrent à la ville, apportant aux citoyens des vivres abondants. Tancrède s'étant mis en embuscade les prit tous ; mais comme ils étaient Chrétiens, il ne voulut pas les tuer, et les conduisit avec leurs charges dans le château : il les laissa aller ensuite sans leur faire aucun mal, à condition qu'ils lui jureraient, foi de Chrétiens, d'apporter aux Chrétiens, pour un prix convenable, ce qui leur serait nécessaire jusqu'à ce qu'ils eussent pris Antioche, ce que les Arméniens accomplirent fidèlement, comme ils l'avaient promis.

Cependant Tancrède fermait tellement les routes et les passages à ceux qui étaient dans la ville, qu'aucun n'osait plus sortir. Ils demandèrent donc une trêve, disant que, pendant le temps de sa durée, on traiterait des conditions pour qu'ils se rendissent aux Chrétiens, eux et la ville. Les chefs se fièrent à ce qu'ils leur disaient; on dressa les articles, on régla le temps, et on se fit mutuellement serment d'observer la trêve. Les portes de la cité furent ouvertes, et les gens des deux partis eurent réciproquement la liberté d'aller se trouver les uns les autres. Les Francs parcouraient sans obstacle l'intérieur des murs, et se tenaient avec les citoyens sur les remparts, les citoyens prenaient plaisir à venir au camp.

III

Cependant le temps de la trêve écoulé, et le jour où elle devait expirer, un chevalier chrétien nommé Walon, et renommé entre les premiers, se fiant à cette nation perfide, se promenait parmi les buissons, et repaissait ses regards de l'agrément de ces lieux, voilà que ces chiens viennent armés contre lui qui était sans armes, le mettent en pièces, et le déchirent misérablement. Hélas ! hélas ! par la mort de Walon, la paix fut rompue, la foi des serments violée, les portes de la ville furent fermées, et les perfides Gentils se cachèrent de nouveau dans le fond de leurs remparts et de leurs tours. Il y eut un grand deuil dans le camp; tous, hommes et femmes, déplorèrent avec beaucoup de sanglots la mort de Walon ; et ce qui excitait les larmes générales, c'était sa femme, qui se déchirait le corps avec une violence extraordinaire ; et l'on ne pouvait, sans être ému de douleur, entendre ses soupirs et ses sanglots si pressés qu'ils ne lui permettaient de parler ni de crier. Elle était née d'un seigneur de très haute noblesse, et, selon la faiblesse de la chair, belle au dessus de toutes les autres. On la voyait immobile comme une colonne de marbre, en telle sorte que plus d'une fois on l'aurait crue morte, si l'on n'eût senti son sein palpitant animé encore d'une chaleur vitale. On sentait aussi battre une veine cachée sous cette peau dégarnie de poil qui recouvre l'intervalle des deux sourcils.

Lorsqu'elle recommença à respirer, oubliant la pudeur de son sexe, elle se roulait par terre, se déchirait le visage avec les ongles, et arrachait sa chevelure dorée; les autres matrones accourent, l'empêchent de se traiter de la sorte, et veillent pieusement autour d'elle. Dès qu'elle put parler, elle éclata en ces mots :
« Roi des cieux, qui es un en trois personnes, aie pitié de Walon, et donne-lui la vie éternelle, toi qui es un seul Dieu. Comment Walon a-t-il pu mériter de mourir sans combat ? Vierge, mère des hommes, purge Walon de ses fautes ; tu l'as arraché à tous les hasards de la guerre, et cependant tu as permis qu'il subît le martyre.

Hélas ! combien il avait désiré voir ton sépulcre : il a pour cela méprisé tout ce qu'il possédait et sa propre personne. Par quelle cruelle infortune s'est-il trouvé séparé de son épée, qu'il portait toujours à son côté ? Oh ! que j'eusse été heureuse si j'eusse pu, à son dernier soupir, lui fermer les yeux, laver ses blessures de mes larmes, en baigner ses mains et ses vêtements, et confier au sépulcre ses membres chéris ! » Son frère, Everard, vint s'unir à ses plaintes, et la calma autant que le permettait la violence de sa douleur.

IV

On ne doit point omettre ce qui s'était passé avant la mort de Walon ou durant le temps où la trêve avait été fidèlement respectée. Il y avait dans la ville un émir, turc de naissance, avec lequel Boémond avait eu pendant cette suspension d'armes plusieurs conférences particulières; celui-ci lui demanda un jour entre autres choses où était placé le camp de ces innombrables guerriers vêtus de blanc, qui, dans tous les combats, venaient leur porter secours; il lui dit que les siens ne pouvaient jamais soutenir l'approche de ces nouveaux combattants, et qu'aussitôt qu'ils les voyaient, ils se sentaient saisis de frayeur, car ils les renversaient comme un tourbillon de vent, ou les accablaient de blessures, écrasaient les uns, et tuaient les autres : sur quoi Boémond lui dit :
« Crois-tu donc que ce soit une autre armée que celle que tu vois ici ?
- Oui, répondit l'autre, je te le jure par notre docteur Mahomet, car, s'ils étaient tous ici, toutes ces plaines ne les pourraient contenir; ils ont tous des chevaux blancs d'une merveilleuse vitesse, leurs vêtements, leurs écus, leurs bannières, sont de la même couleur; peut-être se cachent-ils ainsi pour ne pas nous faire connaître toutes vos forces; mais par ta foi en Jésus, dis-moi, je t'en conjure, où est leur camp. »

Boémond, éclairé de l'esprit de Dieu, comprit que l'autre lui parlait d'une vision céleste qui lui était apparue, et qu'il ne l'interrogeait pas pour l'induire eu tentation, mais à bonne intention. Il lui répondit donc en ces paroles :
« Quoique tu sois étranger à notre loi, comme je te vois porté envers nous de bonne volonté et animé d'un bon esprit, je te découvrirai quelques-uns des mystères de notre foi si tu avais l'intelligence de ces choses profondes, tu devrais rendre grâces au Créateur de tous les hommes de ce qu'il t'a laissé voir cette blanche armée. Sache qu'elle n'habite pas sur la terre, mais a sa demeure dans les hautes régions du royaume céleste; ce sont ceux qui ont souffert le martyre pour la foi du Christ, et ont sur toute la terre combattu les incrédules. Les principaux d'entre eux, et qui portent les bannières, sont George, Maurice, Démétrius, qui, durant cette vie temporelle, menèrent une vie guerrière, et reçurent la mort pour la foi chrétienne. Toutes les fois que nous en avons besoin, ils viennent, par l'ordre de notre Seigneur Jésus-Christ, nous porter secours; et c'est par eux que nos ennemis sont vaincus. Et pour que tu saches que je t'ai dit la vérité, enquiers-toi aujourd'hui et demain, et le jour suivant, si dans tout le pays on pourra trouver leur camp : si on le trouve, accuse-moi en face de mensonge, et fais-moi rougir; et après que dans tout le pays tu n'auras pu le trouver, si demain nous en avons besoin, tu les verras arriver. D'où donc peuvent-ils venir si ce n'est des hautes régions qu'ils habitent ? »
A quoi Pyrrhus, c'était le nom de l'émir, répondit :
« Et, s'ils viennent du ciel, où ont-ils trouvé tant-de chevaux blancs, tant de boucliers, tant de bannières? - Tu me demandes, lui dit Boémond, de grandes choses et au-dessus de mon intelligence; mais si tu le veux, je ferai venir mon chapelain, qui te répondra là-dessus. »
Alors le chapelain lui dit :
« Lorsqu'il plaît au tout-puissant Créateur d'envoyer sur terre ses anges ou les esprits des justes, ils prennent des corps aériens, afin de se manifester à nos yeux, qui ne les pourraient apercevoir dans leur essence spirituelle. Ils nous apparaissent donc armés maintenant pour nous indiquer qu'ils viennent nous secourir dans le combat. Si nous les voyions vêtus en pèlerins ou comme des prêtres couverts d'étoles blanches, ils annonceraient, non la guerre, mais la paix. Lorsqu'ils ont fini l'affaire pour laquelle ils sont venus, ils retournent au séjour céleste d'où ils étaient descendus, et déposent, dans la matière où ils les ont puisés, les corps qu'ils avaient pris pour se rendre visibles à nos yeux. Et ne t'étonne pas si le Créateur tout-puissant, qui de rien a donné l'être à toutes choses, peut à son gré donner l'apparence qui lui plaît à la matière par lui créée. »
Alors Pyrrhus lui dit :
« Par ce Créateur que tu professes, tu me dis ici des choses merveilleuses et raisonnables, dont jusqu'ici nous n'avions pas ouï parler. »
Alors Boémond continua, et lui dit :
« O Pyrrhus, ne vois-tu pas qu'il y a là un grand miracle, et que notre Seigneur Jésus, en qui nous croyons, combat à notre aide ? car autant nous vous sommes inférieurs en nombre, autant nous sommes plus forts ; autant vous êtes plus nombreux que nous, autant vous êtes plus faibles ; à qui peux-tu attribuer une telle vertu, aux hommes ou à la Divinité ? L'homme ne s'appartient pas à lui-même, mais à son Créateur, de qui il tient l'être et la puissance; de là tu peux conjecturer d'où il vient qu'un même Créateur nous ayant formé vous et nous, il nous remplisse de sa vertu plus abondamment que vous; nous sommes certains que par sa vertu nous nous mettrons en possession, non seulement d'Antioche, mais encore de toute la Romanie, de la Syrie, et de Jérusalem même, car cela nous a été promis par Jésus le Tout-Puissant, Fils de Dieu. »
Pyrrhus comprit avec sagesse ces paroles de Boémond, et d'autres semblables, et Boémond l'attira à lui par une très vive affection. Lors donc qu'à l'instigation de l'ennemi du genre humain, il arriva qu'à cause de la mort de Walon, Pyrrhus perdit la liberté de s'entretenir avec son cher Boémond, il envoya secrètement des messagers lui dire ceci : « Je t'ai reconnu pour un noble homme et un fidèle chrétien; je me remets à ta foi, moi et ma maison, et je te livrerai, à toi et à ton peuple chrétien, trois tours et une porte d'Antioche confiées à ma garde ; et afin que tu ne croies pas ma promesse vaine, et n'en aies point de méfiance, je t'envoie mon fils unique, que j'aime uniquement, et le remets, ainsi que moi, à ta foi. » Ce qu'ayant vu et entendu, Boémond fut transporté d'une grande joie, et sentit un grand accroissement dans sa dévotion envers Dieu ; d'abondantes larmes coulèrent de ses yeux, et, rendant grâces à Dieu, il tendit les mains vers le ciel. Il convoqua sans retard les chefs de l'armée, leur parla ainsi, et leur dit :
« Illustres princes et hommes de guerre, vous savez tous les maux que nous avons eu à supporter durant ce siège, tout ce que nous avons souffert et souffrirons encore longtemps, si telle est la volonté de Dieu. Dans le cas où, par une invention quelconque, Dieu la ferait tomber entre les mains d'un de nous, dites si vous consentiriez à la lui céder. » Alors plusieurs s'écrièrent à la fois, et dirent : « Nous voulons la posséder tous ensemble, puisque tous nous avons eu part aux travaux et aux souffrances. »
Alors Boémond souriant légèrement leur dit :
« Malheur à la ville régie par tant de maîtres ! ne parlez pas ainsi, mes frères, mais soumettez-la à la domination de celui qui saura l'acquérir. »
Cependant, voyant que ses paroles ne servaient de rien, il retourna à son camp, et retint les messagers que lui avait envoyés Pyrrhus. Boémond parti, les chefs tinrent conseil entre eux, et dirent :
« Nous n'avons pas agi prudemment lorsque nous avons contredit les paroles de Boémond, cet homme si sage ; si dès le premier jour que nous vînmes ici telle chose avait pu arriver, il nous en serait revenu de grands avantages : aucun de nous n'a quitté son pays par ambition de conquérir la ville d'Antioche, qu'elle appartienne à qui Dieu la voudra a donner, et ne tendons qu'à une seule chose, la délivrance du saint sépulcre. »
Ce conseil plut à tous :
Boémond fut appelé, et tous, de bonne volonté, lui cédèrent Antioche, s'il pouvait s'en rendre maître. Alors Boémond, sans perdre de temps, renvoya à l'entrée de la nuit, vers son ami, des messagers fidèles, pour qu'il lui fît savoir par eux la manière et le moment d'exécuter ce dont ils étaient convenus. Pyrrhus lui fit dire d'éloigner le lendemain l'armée des Francs, comme si elle voulait aller butiner sur les terres des Sarrasins, et ensuite, lorsque la nuit commencerait à s'obscurcir, de la ramener au camp de ce côté de la ville, où je veillerai, dit-il, l'oreille attentive. Approchez des murs bien armés, ajouta-t-il, et ne craignez rien. Boémond confia le conseil qui lui était donné à quelques-uns de ses amis, Hugues le Grand, le duc Godefroi, l'évêque du Puy, et le comte Raimond, leur disant :
« Vienne la nuit, et avec l'aide de la grâce divine, Antioche nous sera livrée »; puis il leur exposa le message de Pyrrhus ; tous l'ayant entendu se félicitèrent et bénirent le Seigneur. Le lendemain ils assemblèrent les chefs de guerre et de grosses troupes de cavaliers, ainsi qu'un très grand nombre de gens de pied, et étant sortis du camp ils passèrent la montagne comme pour aller butiner sur les terres des Sarrasins ; mais la nuit arrivée, ils revinrent en grand silence et se préparèrent remplis d'espoir. Boémond cependant marcha avec ses hommes de guerre vers le lieu désigné par son ami, et demeurant à une certaine distance des murs, accompagné d'un petit nombre d'entre eux, il envoya les autres au pied de la muraille avec une échelle, laquelle pouvait, étant dressée, atteindre le haut des remparts. Lorsqu'elle fut dressée, il ne se trouva dans cette multitude nul qui osât monter le premier. Tandis que tous hésitaient, un chevalier nommé Foucher, natif de Chartres, dit :
« Au nom de Jésus-Christ, je vais monter le premier, prêt à recevoir ce que Dieu m'a destiné, ou le martyre ou la palme de la victoire »; lorsqu'il fut monté les autres le suivirent et parvinrent promptement au haut des murailles. Pyrrhus s'y tenait, attendant leur arrivée, et impatient de leur retard. Ne voyant point Boémond il demanda où il était, et comme on lui répondit qu'il était proche, Pyrrhus, vivement affligé de son absence, dit :
« Que fait ce paresseux, que tarde-t-il, qui l'arrête ? Envoyez quelqu'un qui lui dise de venir promptement; envoyez quelqu'un qui lui dise que la lumière du jour approche, et que le chant des oiseaux déjà plus vif annonce l'aurore. Choisissez un messager qui nous envoie Boémond. »

Ces paroles ayant été rapportées à Boémond, il accourut en hâte, mais en arrivant à l'échelle il la trouva rompue, cependant Foucher était monté avec soixante jeunes hommes armés, et après la tour de Pyrrhus il en avait emporté trois autres de vive force, et y avait tué deux frères de Pyrrhus. Pyrrhus, quoiqu'il ne l'ignorât point, ne fut point empêché par là de tenir ce qu'il avait promis, et lorsqu'il apprit que l'échelle était rompue, il ouvrit les portes à Boémond et à toute la multitude des Francs; et quoiqu'il poussât du fond de son coeur de douloureux gémissements et de longs soupirs, cependant l'injure qu'il avait soufferte ne le détourna point de la foi qu'il avait promise.

Lorsque Boémond entra, il le salua à la porte, la tête baissée, celui-ci le remercia du service qu'il lui rendait, mais apprenant la cause de ses gémissements, il en eut une grande douleur, et lui laissa une troupe fidèle de ses chevaliers pour garder ce qui lui appartenait. On ne doit pas oublier que cette nuit on vit briller au ciel, parmi les autres astres, les rayons rougeâtres d'une comète, présage de la chute des empires, et qu'entre le septentrion et l'orient le ciel était resplendissant de la couleur du feu, signes évidents qui éclataient dans le ciel. Lorsque l'aurore rapporta la lumière à la terre, l'armée du Seigneur entra dans les portes d'Antioche par la vertu de celui qui a mis en poudre les portes d'airain de l'enfer et a brisé leurs verrous de fer, et dont la puissance vit dans les siècles des siècles. Amen.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Sixième

I

Fidèles, comptez sur la fidélité de ce Pyrrhus, et en attendant observez, sans y manquer en rien, la foi que vous lui avez promise pour sa foi. Ni le souvenir de la mort de ses frères, ni la force de sa douleur, ni les instigations de son chagrin ne purent ébranler en lui la fermeté de la foi promise, et les conventions qu'il, avait jugées eurent sur lui plus de force que la cruelle mort de ses deux frères; et si nous voulons rappeler l'énigme proposée anciennement par Samson, nous en pourrons ici opposer une du même genre. Samson avait dit :
« La nourriture est sortie de celui qui mangeait et la douceur est sortie du fort [Juges, ch. 15, v. 14.]  » Maintenant d'un Infidèle est sortie la foi, et d'un étranger une affection intime et sincère ; mais pour ne pas nous égarer en de fastidieuses digressions, nous allons revenir à notre propos.

Le deuxième jour de juin les Chrétiens entrèrent dans la ville d'Antioche et vengèrent la mort de leurs compagnons par le tranchant de l'épée. Foucher et ceux qui avec lui étaient montés sur les murs et s'étaient rendus maîtres des tours, percèrent de leurs épées les gardes imprudentes qu'ils trouvèrent livrées au sommeil, et les jetèrent du haut des tours en bas: ceux de la ville qui dormaient dans leurs maisons, éveillés par le bruit, sortirent pour savoir ce qui se passait, et ne rentrèrent pas chez eux, mais se trouvèrent pris au dépourvu par le glaive tout prêt à les percer. Les habitants chrétiens faisaient entendre le Kyrie eleison et d'autres louanges de Dieu, afin que les nôtres connussent par là qu'ils étaient chrétiens et non Turcs. Les places de la cité étaient jonchées çà et là des corps des mourants, car nul ne résistait plus, tous cherchaient des asiles cachés ou la fuite; on n'avait égard à personne : les jeunes garçons étaient tués avec les jeunes filles, les vieux comme les jeunes, les mères avec leurs filles; ceux qui pouvaient fuir sortaient par les portes, sans pour cela échapper à la mort, car ils tombaient entre les mains de ceux qui venaient du camp. Il arriva cependant que Cassien, seigneur et roi de la ville, se sauva parmi les fuyards, caché sous de vils habits, et parvint en fuyant sur les terres de Tancrède; mais pour son malheur, des Arméniens le reconnurent; ils lui coupèrent aussitôt la tête, et la portèrent au chef de l'armée avec son baudrier, qu'ils évaluèrent quarante byzantins. Une grande partie des habitants se réfugia dans le château qui domine la ville, et est tellement fortifié par sa position et la nature des lieux, qu'ils ne craignaient aucune machine; le mont sur lequel il est situé, contigu à la ville, porte son sommet jusqu'aux astres, en sorte qu'à peine les yeux fixés sur le faîte le peuvent apercevoir : on voit de là tout le pays d'alentour ; dans ce château se réfugia une multitude de Turcs qui n'avaient plus d'autre asile. Près de là était une tour, dont Boémond s'était déjà emparé à la tête des siens, et de laquelle il se préparait à attaquer le château, mais les assiégés ayant repris courage, lancèrent sur les nôtres, d'une tour du château beaucoup plus haute, des flèches et des traits pressés comme la grêle, en sorte que les nôtres ne purent songer à les attaquer, mais seulement à se couvrir de leurs boucliers et à s'efforcer de se défendre par les armes : gênés dans un lieu étroit, les nôtres étaient accablés d'en haut par l'ennemi, les combattants n'avaient d'autre route que l'espace que leur fournissait la largeur d'un mur; il arriva donc que les Turcs. se précipitant contre la tour, se poussaient l'un l'autre sans avoir la faculté de retourner en arrière, ni de s'écarter à droite ni à gauche, et l'impulsion de la foule les poussant sur les nôtres, ceux-ci les recevaient sur la pointe de leurs lances, de leurs épieux, de leurs épées, et les jetaient en bas blessés; les blessés en tombant écrasaient ceux qui s'efforçaient de saper la tour par le bas, en sorte que le mort portait la mort au vivant et que ceux à qui manquait la vie de l'âme offraient une image corporelle de la mort. Dans ce combat, Boémond fut grièvement blessé d'une flèche dans la cuisse, en sorte qu'il ne pouvait plus marcher qu'en boitant, et le sang commençant à couler en abondance de sa blessure, le coeur de ce noble chevalier commença à défaillir de sa vertu première; sans le vouloir et malgré lui, il se retira dans une autre tour. Sa faiblesse fut la chute du courage de tout le reste, car chacun s'affligea grandement de la malheureuse aventure du chef; tous quittèrent le combat, laissant les Turcs et la tour: un seul demeura sur le haut de cette tour, et fit pleurer à toute l'armée son illustre mort; se voyant laissé seul, mais portant en lui un courage invincible, il commença à se défendre de côté et d'autre, comme l'ours entre les chiens Molosses; il arrachait les pierres et le ciment de la tour, et les jetait sur les assaillants; cependant accablé de mille flèches, et voyant qu'il ne pouvait éviter la mort, il en hâta le moment, se jeta couvert de ses armes et de son bouclier au plus épais des ennemis, et fit payer cher sa vie à ceux qui le tuèrent.

Il n'est pas de langue mortelle capable de raconter ce que le bras des Francs fit périr dans ce combat ; et si les remparts du château n'eussent pas été si forts, le Seigneur en ce jour les mettait à l'abri de la plupart des calamités qu'ils avaient encore à subir; mais Dieu voulut que la ville d'Antioche leur fût difficile à acquérir, afin qu'une fois prise, elle leur devînt plus chère, car les choses promptement obtenues perdent de leur prix, et nous embrassons avec plus d'ardeur celles que nous avons longtemps désirées.

La nuit survenant interrompit le combat et apporta du relâche au travail du jour; mais la nécessité qui avait forcé de suspendre ne donna pas aux combattants fatigués la liberté de se livrer au sommeil, car l'ennemi était encore dans les murs, on ne pouvait songer, à prendre de repos : le lendemain, vendredi, comme les uns s'occupaient à traîner hors des murs les cadavres de ceux qui avaient été tués, les autres à combattre du haut de la tour, à coups de flèches et de traits.

II

ceux qui étaient dans le château, voilà que du haut des tours et des murs quelques-uns voient de loin s'élever un immense nuage de poussière, et, jugeant diversement de ce qui le causait, les uns disaient que c'était l'empereur de Constantinople qui venait à leur secours ; les autres pensaient avec plus de vérité que c'était l'armée des Persans; ceux qui s'avançaient les premiers, dès qu'ils furent en vue d'Antioche, se réunirent en un corps, attendant le gros de leur armée qui venait derrière eux : c'était Corbahan, chef de l'armée du roi des Persans, qui depuis longtemps s'était occupé à rassembler cette troupe formée de diverses nations ; il y avait des Persans et des Mèdes, des Arabes et des Turcs, des Azimites et des Sarrasins, des Curdes et des Publicains et beaucoup d'autres peuples; il y avait trois mille Agoulans qui ne portaient d'autre arme offensive que leur seule épée; entièrement couverts de fer, ils ne craignaient aucune des armes de leurs adversaires ; leurs chevaux ne s'effrayaient ni de la vue des lances, ni de celle des enseignes, et se jetaient avec fureur sur ceux qui les portaient. Lorsque toute l'armée se fut réunie, des coureurs se dirigèrent vers la ville provoquant les nôtres au combat et les excitant à sortir, mais ceux-ci, fatigués de la bataille de la veille, jugèrent qu'il valait mieux pour eux demeurer entre les remparts que d'aller combattre au dehors; les ennemis parcouraient les champs et la plaine, nous défiant et nous accablant d'injures outrageantes; ils jetaient dans l'air leurs lances et leurs glaives, et les recevaient dans leurs mains en riant et se jouant; mais voyant qu'ils ne pouvaient attirerait dehors aucun des nôtres, ils se décidèrent à retourner dans leur camp ; comme ils s'en allaient, un des nôtres, Roger de Barneville, les suivit avec trois autres hommes d'armes, espérant en attirer quelques-uns au combat ; mais ils ne voulaient pas se mesurer à égalité avec les Francs dont ils avaient déjà entendu raconter beaucoup de faits d'armes ; ils se mirent donc en embuscade sous le creux d'une roche, et envoyèrent quelques-uns des leurs harceler Roger pour l'attirer. Lorsque les nôtres passèrent devant le lieu où ils étaient ainsi en embuscade, ces brigands sortirent de leur caverne et les attaquèrent par derrière; les nôtres se retournèrent pour leur faire tête et se dirigèrent contre eux d'une course rapide, mais, voyant qu'ils étaient entourés, ils tournèrent bride cherchant leur salut dans la fuite, mais ils ne purent trouver aucune issue : Roger fît passer les siens devant lui, et rejetant en arrière son bouclier, soutint une multitude de coups: déjà il était presque parvenu à s'échapper, déjà il se voyait presque en lieu de sûreté, lorsque son cheval tomba et l'entraîna dans sa chute sans qu'il lui fût possible de se relever, parce qu'il était tombé dessous. Hélas ! quelle douleur, quels grincements de dents n'y eut-il pas alors sur les murs d'Antioche, lorsque toute cette généreuse jeunesse des Francs vit ces chiens furieux tuer avec atrocité cet excellent chevalier et le mettre en pièces; tous détournaient les yeux, et ne pouvaient supporter de le voir ainsi déchiré par morceaux : enfin, ils lui coupèrent la tête, et l'ayant placée sur un pieu, l'emportèrent à leur camp comme une enseigne triomphale. Leur camp était assez près du pont de fer; Samsadol, fils du roi d'Antioche tué récemment, était allé trouver Corbahan, et se jetant à ses pieds en suppliant, l'avait conjuré d'avoir pitié de lui, et de lui prêter secours contre les Francs qui avaient tué son père et l'avaient dépouillé de la noble ville qui était son héritage :
il n'avait d'autre refuge que la citadelle, toute la ville étant soumise à la domination des Francs: « Mon père, dit-il, lorsqu'il était encore vivant, t'avait envoyé un messager pour te prier de le secourir, promettant, ou de t'enrichir par de grands présents, ou de tenir de toi comme vassal la ville d'Antioche et tout le royaume :
je te promets de même, si tu peux recouvrer Antioche, de la tenir de toi en vasselage, et de te faire serment de fidélité: si tu ne le peux, il faut que tu fuies, et avec toi tous les gens de notre nation, car il ne suffit pas aux Francs de la Romanie, de la Syrie et de Césarée, ils disent que Jérusalem leur appartient, ainsi que le royaume de Damas. » Là étaient présents les rois de ces provinces qui entendaient les paroles de Samsadol; Corbahan lui répondit:
« Si tu veux que je te secoure et te rétablisse dans ton royaume, remets entre mes mains la citadelle que tu possèdes encore, afin que par son moyen je reprenne Antioche. » Samsadol répliqua :
« Si tu parviens à chasser les Francs de la ville et à me livrer leurs têtes coupées, je te remettrai la citadelle et te rendrai hommage. »
Ils s'accommodèrent, et Samsadol remit la citadelle ; Corbahan la donna en garde à un de ses fidèles, avec cette convention que, si les Francs étaient vaincus, il y demeurerait, et, s'ils étaient vainqueurs, il fuirait avec les autres et laisserait le fort, car, disait Corbahan, si nous sommes vaincus que ferions-nous du fort ? il est convenable qu'il appartienne aux vainqueurs, étant le plus beau fruit de la victoire. Cela fait, Corbahan termina la conférence et alla s'occuper d'autres choses. Tandis qu'il était assis à terre, on lui apporta une épée franque, tout-à-fait mauvaise et émoussée, et couverte d'une affreuse rouille, on lui apporta en même temps une lance en aussi mauvais état, si même à force d'être gâtée elle ne faisait paraître l'épée meilleure. Corbahan l'ayant vue, dit :
« Qui nous apprendra où l'on a trouvé ces armes, et pourquoi on les vient apporter en notre présence ? » A quoi ceux qui les apportaient répondirent : « Glorieux prince, honneur du royaume des Persans, nous avons dérobé ces armes aux Francs, et nous te les apportons, afin que tu voies et connaisses avec quelles armes ces déguenillés prétendent nous dépouiller, nous et notre pays, et veulent même dévaster toute l'Asie. »
Alors Corbahan souriant dit :
« Il est clair que ces gens sont insensés, et font peu d'usage de leur raison, puisqu'ils s'imaginent avec de telles armes pouvoir subjuguer le royaume des Persans; cette nation est présomptueuse et grandement ambitieuse de s'approprier le bien des autres; die se fie en son courage, mais, par Mahomet, à la malheure est-elle entrée dans les frontières de la Syrie, et dans les murs de la royale ville d'Antioche. » Après avoir ainsi parlé, il ordonna qu'on fit venir son secrétaire. Celui-ci venu, il lui dit :
« Prends plusieurs cédules, et écris à notre saint pape le calife et au roi des Persans, soudan glorieux par dessus tous les autres, et aussi aux principaux grands du royaume des Persans ; souhaite-leur une longue vie, une paix continuelle, et la santé du corps longtemps maintenue :
dis-leur :
La fortune nous sourit et tout nous prospère ; d'heureux succès nous favorisent; je tiens l'armée des Francs renfermée dans les murs d'Antioche, et j'ai entre les mains le château qui commande la ville; soyez donc assurés, quelque bruit que vous en ayez entendu, que ce ne sont pas des gens tels qu'on vous l'a dit, car jamais le loup n'a fait autant de mal qu'il y a de cris après lui. Ainsi que vous me l'avez ordonné, je les effacerai de dessus la terre, mon glaive les privera de la vie: mais ne vous irritez pas contre moi, si je vous envoie quelques-uns des principaux entre les vaincus, car ce sera alors à vous à décider s'il vous convient de les faire mourir ou de les laisser vivre; il me paraît convenable que ceux qui venaient pour nous mettre en captivité demeurent captifs et souffrent près de nous une dure servitude, car il sera très honorable au royaume des Persans que le frère du roi des Francs y vive exilé. Cependant vivez en paix et parfaite tranquillité, livrez-vous à toutes les voluptés corporelles; ne cessez d'engendrer sans relâche des fils qui résistent un jour, s'il est nécessaire, à d'autres Francs et nous remplacent lorsque les forces viendront à nous manquer; je ne verrai point votre face que je n'aie soumis à votre domination toute la Syrie, la Romanie et la Bulgarie. »
Ainsi parlait Corbahan dans son orgueil et son illusion, qui se tournèrent ensuite en ignominie et en confusion. Alors vint vers lui sa mère, triste et dolente et portant un visage consterné; lorsqu'ils furent retirés seuls dans sa chambre, elle lui dit :
« Mon fils, consolation de ma vieillesse et unique gage de mes affections, je viens à toi en hâte et fatiguée d'une longue route. J'étais dans Alep, la grande ville, lorsque mes oreilles ont été frappées de fâcheux discours sur ton compte, et qui m'ont atteint le coeur d'une grande douleur : on a dit que tu rangeais tes troupes et voulais combattre les Chrétiens; je suis donc venue en hâte vers toi, voulant savoir de toi-même si cela était véritable ou non. »
Le fils dit à sa mère :
« Ma mère, on ne vous a jamais rien dit de plus vrai. »
Et la mère répondit à son fils :
« Mon fils, qui t'a donné ce conseil plein d'iniquité ? tu n'as pas encore éprouvé le courage des Chrétiens, et surtout de la nation des Francs; si tu avais lu les écrits des prophètes et des antiques sages, tu n'ignorerais pas que leur Dieu est le Tout-Puissant et le Dieu de tous les dieux. Si tu combats contre les Chrétiens, tu auras à combattre lui-même et ses anges; mais c'est être hors de sens que de se vouloir attaquer au Tout-Puissant lui-même, car c'est chercher sa propre perte. C'est de ce Dieu invincible que le Prophète a dit : Je tue et je fais vivre, je frappe et je guéris, il n'est personne qui puisse échapper à ma main. J'aiguiserai mon glaive comme la faux, et ma main exécutera le jugement. Je prendrai vengeance de mes ennemis, et je rendrai la pareille à ceux qui m'ont haï. Je marquerai mes flèches de sang, et mon glaive dévorera les chairs. Il est terrible d'entrer en guerre contre celui qui sait ainsi affiler son glaive et lorsqu'il l'a affilé l'enivrer de sang, et lorsqu'il l'a enivré macérer les chairs. O mon fils ! qui a renversé Pharaon, avec son armée, dans la mer Rouge ? qui a chassé Séon, roi des Amorrhéens, Og, roi de Basam et de tous les royaumes de Chanaan, et a donné leurs terres en héritage aux siens ? Ce même Dieu a montré de quel amour il chérit son peuple, et de quelle protection il l'environne lorsqu'il a dit : Et voilà que j'enverrai mon ange pour vous prendre et vous garder sans cesse ; observez et écoutez ma voix, et je serai l'ennemi de vos ennemis, et j'affligerai ceux qui vous haïssent, et mon ange : marchera : devant vous. Ce Dieu est irrité contre notre nation, parce que nous n'écoutons pas sa voix et ne faisons pas sa volonté : il a donc envoyé contre nous son peuple des pays les plus éloignés de l'Occident, et lui a donné en propre tout ce pays ; nul n'est en état de repousser cette nation, personne n'est assez fort pour l'exterminer. »
Alors le fils dit à sa mère :
« Je crois, ma mère, que tu as perdu la raison, ou que les furies d'enfer t'agitent; qui t'a dit qu'on ne pouvait exterminer ce peuple ? ce que j'ai avec moi de grands et d'émirs surpasse en nombre tous les Chrétiens réunis ensemble; dis-moi, ma mère, Hugues leur porte-enseigne, et Boémond de la Pouille, et Godefroi porte-glaive, sont-ils donc leurs dieux ? ne se nourrissent-ils pas comme nous d'aliments terrestres ? leur chair n'est-elle pas, comme la nôtre, susceptible d'être entamée par le fer ? »
A quoi la mère répondit :
Ceux que tu nommes ne sont pas des dieux, mais des hommes, et les champions du Dieu très haut, qui leur donne le courage, exalte leurs forces, et les rend magnanimes, comme il le dit lui-même par la bouche du Prophète : Un de vous en poursuivra mille, et deux en mettront en fuite dix mille; ce qui a déjà été éprouvé lorsqu'ils ont chassé les nôtres de toute la Romanie. C'est pourquoi, mon fils, je t'en conjure, au nom de tous nos dieux, évite leur présence et ne leur livre point combat; il est insensé, comme je te l'ai déjà dit, de s'élever contre le Tout-Puissant, et de s'attaquer violemment aux siens. »
Et le fils répondit à sa mère :
« Mère très chérie, ne pleure pas, ne t'épuise pas en gémissements multipliés, car quand même je saurais que je dois périr dans le combat, tu ne pourrais par adresse, ni inventions quelconques, me faire changer de dessein. »
Alors la mère encore plus affligée répliqua à son fils :
« Je sais que tu combattras et ne mourras pas encore, mais avant que l'année soit écoulée tu quitteras cette vie; tu jouis maintenant dans tous les pays de l'Orient d'une honorable renommée, tu n'as point d'égal à la cour du roi des Persans; mais lorsque tu auras été vaincu, autant ta gloire est maintenant élevée, autant sera grande ton ignominie; car celui qui a surpassé les autres en grandeur n'en est que plus méprisé lorsqu'il tombe dans la honte; maintenant qu'abondent autour de toi la fleur et les richesses de l'Orient, et que tu te vois environné des innombrables bataillons de tes satellites, si tu es vaincu, comment pourras-tu ensuite hasarder le combat à nombre égal ou même supérieur ? toi qui autrefois avais coutume de mettre en fuite un grand nombre d'hommes avec peu de guerriers, apprends maintenant à fuir à la tête des forces d'une armée nombreuse, et prends ta course avec tant de guerriers devant un petit nombre, comme les lièvres devant un chien ! »
Alors le fils irrité de colère, et ne pouvant supporter plus longtemps les paroles de sa mère, l'interrompit en lui disant :
« Pourquoi, ma mère, frapper l'air de vaines paroles, et m'ennuyer de discours absurdes ? aucun courage ne saurait nous résister, aucune armée n'est en état de l'emporter sur la nôtre ; mais dis-moi, ma mère, d'où sais-tu que nous devons être vaincus dans ce combat, et que je ne périrai pas ici, mais que je mourrai de mort subite avant l'année révolue, et que les Chrétiens deviendront les maîtres de notre pays ? »
A quoi sa mère répondit:
« Depuis cent ans nos pères ont appris par les oracles sacrés de nos dieux, par les sorts, la divination et les entrailles des animaux, que la nation des Chrétiens devait venir nous attaquer et nous vaincrait; les aruspices, les mages, les devins et les oracles de nos dieux s'accolent tous en ceci, avec les paroles des prophètes qui ont dit : Du lever du soleil et du couchant, du nord et de la mer méridionale, [Ps. 106, v. 3.] vos frontières s'étendront et nul ne pourra tenir contre vous. Nous y croyons parce que nous avons vu arriver toutes ces choses, mais nous ne savons pas si l'événement est prochain, cependant quelques-uns des nôtres pensent qu'il n'est pas éloigné, parce que ces prédictions et les signes observés dans les astres annoncent la ruine prochaine des choses de ce monde : quant au combat que tu vas livrer et à l'époque de ta mort, ce que je te dis est la vérité, telle que j'en ai eu connaissance ; car dès le moment que tu as commencé à assembler des troupes pour la guerre, j'ai recherché avec une inquiète sollicitude tout ce qui pouvait m'instruire de l'avenir. Tout s'est accordé à me prédire que tu ne pourrais en aucune manière remporter la victoire sur les Chrétiens; j'ai contemplé, avec les astrologues et les secours de la science, le cours des astres, c'est à savoir les sept planètes et les douze signes; et tout ce qui pouvait être consulté selon les lois de la physique, je l'ai examiné avec les aruspices, et recherché dans les entrailles et les mouvements des animaux, j'ai pratiqué les sortilèges, et tout ce que j'ai vu s'unir pour promettre aux Francs tous les honneurs de la victoire, et t'annoncer la mort, comme je te l'ai dit. »
Alors il lui dit :
« Ma mère, n'en parlons plus, je combattrai les Francs le plus tôt qu'il me sera possible. » Voyant qu'elle ne pouvait rien gagner sur lui, elle s'en retourna au lieu d'où elle était venue, et emporta avec elle tout ce qu'elle put enlever de dépouilles.

III

Nous rapporterons maintenant ce qui s'était passé à la ville dans ces entrefaites. Les Turcs pouvaient librement entrer dans le château et en sortir, ils défiaient jour et nuit les nôtres au combat, à coups de traits et de flèches et lorsque les forces manquaient à leurs combattants, ils en faisaient approcher de nouveaux, en sorte que ces survenants augmentaient sans cesse le courage des autres, tandis que les Francs succombaient sous les fatigues de chaque jour; ils ne pouvaient prendre aucun repos, ne déposaient point leurs armes, et demeuraient toujours en attirail de combat : les places de la ville étaient obstruées de traits et de flèches, et les toits des maisons en étaient chargés; chaque jour, il y avait devant le château un nouveau combat, et les nôtres se mêlaient souvent avec les ennemis ; cependant, par la protection de Dieu, peu des nôtres mouraient et il en tombait une foule des leurs. Avec le temps, la faim, le plus cruel de tous les ennemis, vint attaquer les Francs, et de jour en jour exténuer leurs forces : leurs visages s'amaigrissaient, leurs bras perdaient leur vigueur, et. leurs mains tremblantes avaient à peine la force d'arracher les herbes de la terre, les feuilles des arbres et les racines qui croissent dans l'humidité des bois; ils faisaient cuire et mangeaient toutes ces choses, une jambe d'âne se vendait soixante sols, et celui qui l'achetait n'était point réputé dissipateur de son bien ; un petit pain coûtait un byzantin; on mangeait la chair des ânes, des chevaux, des chameaux, des boeufs, des buffles, et on les cuisait sans leur ôter la peau ; les mères suspendaient à leurs mamelles leurs enfants mourant de faim, mais les enfants n'y trouvaient rien; et on les voyait, faute de lait, haleter les yeux fermés. Un jour, Corbahan attira les nôtres au combat hors de la ville, du côté du château; mais chevaliers et chevaux, épuisés de faim, ne purent longtemps soutenir l'impétueuse attaque des ennemis réunis en un seul corps; ils jugèrent plus sûr de regagner la ville; mais pressés comme ils l'étaient par les Turcs, la porte se trouva trop étroite, en sorte que plusieurs y périrent écrasés par la foule; ainsi l'on combattait et dedans et dehors, et les nôtres, mourant de faim, ne pouvaient trouver aucun repos.

Plusieurs de nos chevaliers, abattus outre mesure de tout ceci, s'échappèrent de nuit par la fuite en attachant, au haut des remparts, des cordes le long desquelles ils descendirent en s'arrachant toute la peau des mains, et gagnèrent à pied le rivage de la mer: en y arrivant, ils dirent à ceux qui étaient sur les navires de fuir, parce que tous les Chrétiens étaient morts ou vaincus : ceux-ci se mirent en mer pleins de douleur pour se soustraire à la puissance des Turcs. Etienne, comte de Chartres, estimé grand entre les autres chefs, sage en ses conseils et illustre par l'honnêteté de sa vie, s'était trouvé, avant la prise d'Antioche, retenu par une grave maladie, et s'était retiré à un château qui lui appartenait, nommé Alexandrette; lorsqu'il eut entendu de ceux qui fuyaient le récit de la situation des nôtres, il monta sur une montagne fort élevée pour reconnaître ce qui en était, et savoir si la relation était véritable. Lorsqu'il eut vu de loin les innombrables troupes des Turcs et compris que les nôtres étaient enfermés dans la ville, saisi de crainte il s'enfuit, et retournant à son château, le dépouilla de fond en comble, et commença à chevaucher vers Constantinople. Cependant, les assiégés de la ville désiraient avec ardeur son arrivée, pensant qu'il amènerait avec lui l'empereur et en même temps les secours dont ils avaient besoin ; mais lui, conduit par un tout autre dessein, étant arrivé à Philomène, il y trouva l'empereur, et lui dit en secret :
« Seigneur empereur, les nôtres sont effectivement maîtres d'Antioche, mais les Turcs possèdent encore le château qui commande la ville ; leurs innombrables troupes assiègent les Francs au dehors, et ils ont à soutenir les attaques de ceux qui sont dans le château. Qu'ai-je à te dire de plus, si ce n'est ou qu'ils ne sont déjà plus ou qu'ils vont tous bientôt périr: ainsi, vénérable empereur, si tu crois mon conseil, tu ne passeras pas plus avant, mais retourneras dans ta ville; aucune puissance humaine ne peut plus les secourir et si tu avances, tu cours le risque d'y demeurer avec ton armée. »

Après avoir ouï ces paroles, l'empereur devint fort triste et déclara ouvertement à ses grands et à ses magistrats ce que le comte de Chartres lui avait dit en secret: tous s'affligèrent et pleurèrent le trépas des nôtres. Là était un chevalier nommé Gui, qui s'était fait à la guerre un nom célèbre, et grand ami de Boémond, lorsqu'il eut ouï ces choses, il fut saisi d'une telle douleur qu'il tomba à terre comme s'il était mort, et lorsque reprenant ses sens il revint de l'égarement de son esprit, il commença à pleurer immodérément, se déchirant le visage avec ses ongles, s'arrachant les cheveux, tellement qu'il forçait tout le monde à partager son deuil, et il disait :
«  O Dieu tout-puissant, où est ta vertu ? Si tu es le Tout-Puissant, comment as-tu consenti à cela ? n'étaient-ils pas tes champions et tes pèlerins ? quel roi, quel empereur ou puissant seigneur a jamais permis que l'on tuât ainsi ses gens, lorsqu'il était le moins du monde en son pouvoir de les secourir ? qui voudra désormais être ton chevalier ou ton pèlerin ? O Boémond ! honneur des autres chefs, couronne des sages, gloire des chevaliers, recours des affligés, force de l'armée et insigne ornement du monde, pourquoi es-tu tombé en un tel malheur, que les Turcs aient fait de toi à leur plaisir ? Hélas ! hélas ! pourquoi m'est-il accordé de vivre après toi ? car quelque peu que je survive, quelle lumière du jour pourra m'être agréable, quelle beauté pourra me plaire, quelle gloire me charmer ? Qui me rendra la vie joyeuse ? O Dieu ! si cela est vrai ce que nous rapporte ce comte sot et fuyard, qu'adviendra-t-il des voyages à ton sépulcre, puisque c'est pour y avoir été que tes serviteurs ont été tués comme s'ils n'avaient pas de maître ? O Boémond ! qu'est-il arrivé de cette foi que tu as toujours eue en ton Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ ? empereur, illustres chevaliers, qui pleurez avec moi tant et de telles morts, pouvez-vous bien croire qu'une telle armée ait ainsi péri ? certes quand tous les peuples de l'Orient les eussent cernés en rase campagne, avant d'être tous tués, ils eussent été tous vengés ; et maintenant qu'ils avaient une ville où ils pouvaient se défendre, on a les aura ainsi exterminés ! O empereur ! aie pour certain que si les Turcs ont tué les nôtres, il doit rester peu de Turcs; ne crains donc pas d'aller en avant, car tu pourras reprendre Antioche. »
L'empereur prêtant grande foi aux vaines paroles du comte fugitif, ne voulut pas suivre le conseil de Gui, et se résolut de retourner sur ses pas. Il ordonna de ravager la Bulgarie, afin que, si les Turcs y arrivaient, ils ne trouvassent rien; Gui lui-même et tous ceux qui accompagnaient l'empereur s'en retournèrent avec lui, car ils n'osèrent aller en avant; les nôtres demeurèrent donc destitués de tout secours humain, et pendant vingt jours entiers ils eurent à combattre l'ennemi et la faim, le glaive et la disette.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Septième

I

Si la suprême miséricorde ne veillait sur ceux qui sont privés de secours humain, il ne fût pas demeuré en vie un seul des Francs enfermés dans Antioche; mais comme ils ne comptaient plus sur la vie et attendaient de tous côtés la mort, il plut à Jésus-Christ, Dieu sauveur et roi des rois, d'apparaître à un de ses prêtres, tandis qu'une nuit il dormait dans l'église de sa chaste et sainte Mère : avec le Seigneur était sa mère, la vierge Marie, et le bienheureux apôtre Pierre, qu'il a chargé du soin de son troupeau ; il dit au prêtre :
« Me connais-tu ?
- Non, répondit celui-ci, qui es-tu, seigneur ? »
Alors, derrière la tête du Sauveur commença à paraître la croix, et il demanda de nouveau au prêtre :
« Maintenant, ne me connais-tu pas ? »
A quoi le prêtre répliqua :
« Je te connais seulement à la croix que je vois derrière ta tête, comme j'ai coutume de la voir aux images faites en l'honneur de notre Seigneur Jésus-Christ. » Alors le Seigneur lui dit :
« Voilà, c'est moi-même. »
Le prêtre, ayant ouï que c'était le Seigneur, se prosterna aussitôt à ses pieds, le conjurant avec supplication de venir au secours de ses Chrétiens travaillés de la faim et de l'ennemi :
« Ne te paraît-il pas, lui dit le Seigneur, que je les ai bien assistés jusqu'ici ? je leur ai mis entre les mains la ville de Nicée, et les ai fait vaincre dans tous les combats qui ont eu lieu; je me suis affligé de leurs misères devant Antioche, mais cependant, à la fin, je leur ai permis d'entrer dans la ville; j'ai consenti à toutes les tribulations et les obstacles qu'ils ont à subir, parce qu'il s'est fait, avec les femmes chrétiennes et païennes, beaucoup de choses criminelles qui me blessent grandement les yeux. » Alors la mère de miséricorde, la Vierge très compatissante, et le bienheureux Pierre, tombèrent aux pieds du Seigneur, le conjurant d'avoir pitié de son peuple, et le bienheureux apôtre ajouta de plus à sa prière les paroles suivantes :
« Je te rends grâces, Seigneur, d'avoir remis mon église entre les mains de tes serviteurs, après que, pendant de si longues années, tu avais permis qu'à cause de la méchanceté de ceux qui l'habitaient, elle fût souillée de toutes les païennes immondices; les saints anges et les apôtres, mes compagnons, s'en réjouissent dans le ciel. »
Alors le Seigneur dit à son prêtre :
« Va, et dis à mon peuple qu'il retourne vers moi, et je retournerai vers lui [Revenez à moi, et je retournerai vers vous, dit le Seigneur des armées. Mal., ch. 3, v. 7.] et que dans cinq jours, je lui enverrai un secours suffisant; que cependant, durant cet intervalle, il faut qu'il chante chaque jour ce répons : Nos ennemis se sont assemblés contre nous, et se glorifient de leurs forces, avec tout le verset. » Cette vision finie, le vénérable prêtre s'éveilla, et, se levant, étendit ses mains vers le ciel, et se mit en oraison pour demander au Saint-Esprit le don de l'éloquence. Ce même jour, à la troisième heure, il alla vers les chefs de l'armée, et les trouva devant le château aux mains avec les ennemis; et les deux partis se battant à l'envi, il rassembla les nôtres, et leur dit, avec un visage riant et plein de satisfaction :
« O guerriers du roi éternel ! je vous annonce, de la part de notre Sauveur, joie et triomphe ; il vous envoie sa bénédiction qui, si vous lui obéissez, sera suivie de sa grâce. » Alors tous écoutant avec attention, et accourant de tous côtés autour de lui, il leur exposa gravement toute sa vision. Après l'avoir racontée, il ajouta :
« Si vous ne croyez à cette vision et la soupçonnez de fausseté, je ferai de sa vérité telle épreuve que vous jugerez à propos; et si vous me trouvez menteur, infligez à mon corps telle peine qu'il vous plaira. » Alors l'évêque du Puy ordonna de porter la croix et le saint évangile, afin que devant tous, le prêtre jurât qu'il avait dit la vérité : ce qui fut fait ; et la divine bonté voulant accumuler bienfait sur bienfait et réjouir de plus en plus ses tristes serviteurs, il se trouva là un pèlerin nommé Pierre qui, devant tous, rapporta cette vision :
« Oyez ma voix, dit-il, peuple du Seigneur, et vous, nobles hommes, serviteurs de Dieu, et prêtez l'oreille à mes paroles. Tandis que nous assiégions cette ville, l'apôtre saint André m'a apparu une nuit en vision, en disant : Honnête homme, écoute et comprends. Et je lui dis : Qui es-tu, seigneur ? Et il me répondit : Je suis l'apôtre André. Il ajouta : Mon fils, lorsque vous serez entrés dans la ville et que vous l'aurez en votre puissance, marche en toute diligence à l'église de Saint-Pierre ; et dans le lieu que je te montrerai, tu trouveras la lance qui a percé le côté de notre Sauveur. L'apôtre ne me dit pas autre chose, et je n'osai le révéler à personne, croyant que c'était une vaine vision.
Mais il m'a apparu de nouveau cette nuit, et m'a dit : Viens, et je te montrerai, ainsi que je te l'ai promis, le lieu où est cachée la lance ; hâte-toi de venir la retirer, car ceux qui la porteront seront suivis de la victoire. Et le saint apôtre m'a montré l'endroit. Venez avec moi la chercher et la retirer. Tous voulant courir à l'église de Saint-Pierre, il ajouta: L'apôtre saint André m'a chargé de vous dire : Ne craignez point, mais confessez vos fautes et faites-en pénitence, et dans cinq jours, vous triompherez de nouveau de vos ennemis. » Alors tous unanimement glorifièrent Dieu, qui avait daigné les consoler dans leur douleur; ils courent aussitôt à l'église de Saint-Pierre pour voir le lieu où ils devaient trouver la lance. Là, treize hommes fouillèrent depuis le matin jusqu'au soir, tellement que, par la volonté de Dieu, ils la trouvèrent à la fin. Alors il y eut une grande joie parmi le peuple, et un grand nombre de voix faisaient résonner le Te Deum laudamus et le Gloria in excelsis Deo.
Alors tous à la fois jurèrent qu'aucune tribulation ne pourrait obliger aucun d'entre eux à fuir la mort, ni à renoncer au voyage du saint sépulcre; et tout le peuple fut très réjoui de ce serment prêté par les grands, et ils s'excitaient les uns les autres à conserver un mâle courage, et se félicitaient de l'assistance divine, que chacun attendait avec confiance. La nuit étant venue, il apparut dans le ciel une flamme partant de l'Occident, qui alla tomber dans l'armée des Turcs. Ce signe frappa de stupeur tous les esprits, mais surtout ceux des Turcs, dans les tentes desquels la flamme était venue tomber, car ils commencèrent à en tirer présage de l'événement qui arriva ensuite, disant que ce feu descendu du ciel signifiait la colère de Dieu; que comme il venait de l'Occident, il désignait l'armée des Francs, par le moyen desquels s'exerçaient les vengeances du ciel irrité, en sorte que les principaux d'entre les Turcs commencèrent à adoucir quelque peu leur férocité, et l'ardeur qu'ils avaient d'abord montrée commença à se calmer. Mais comme il y avait dans leur armée un grand nombre d'insensés, ils défiaient les nôtres au combat, et ne reposaient ni jour ni nuit. Les chefs de notre armée jugèrent donc à propos d'élever un mur qui leur permît un peu de respirer. Un jour les Turcs se précipitèrent sur les nôtres avec tant de violence que trois de ceux-ci demeurèrent enfermés dans une tour située devant le château; deux ayant été blessés et forcés de sortir de la tour, les Turcs leur coupèrent la tête; un d'eux cependant résista avec courage jusqu'au soir, et en tua deux d'entre eux, et ensuite finit sa vie par l'épée. Tandis qu'ils vivaient encore, Boémond ayant voulu les secourir, put à peine faire sortir quelques hommes, car ils 'étaient pas pressés par l'ennemi autant qu'accablés par la faim. Irrité, il ordonna de mettre le feu aux maisons qui étaient de ce côté, et où se trouvait le palais de Cassien, afin que ceux qui ne voulaient pas sortir de bonne volonté y fussent forcés malgré eux. Il s'éleva, au moment où on mit le feu, un très grand vent qui excita tellement la flamme qu'elle consuma jusqu'à deux mille maisons et églises. Boémond, voyant la flamme gagner avec tant de violence, se repentit vivement de ce qu'il avait fait, craignant beaucoup pour l'église de Saint-Pierre et celle de Sainte-Marie, mère de Dieu, et plusieurs autres.
L'incendie dura depuis la troisième heure jusqu'au milieu de la nuit, alors le vent venant de la droite, la flamme fut repoussée sur elle-même.

II

La lance ayant été, comme nous l'avons dit, trouvée selon l'indication divine, les chefs et principaux de l'armée tinrent conseil et décidèrent d'envoyer un message à Corbahan, avec un interprète pour lui traduire en sa langue le message et le résultat du conseil : on chercha quelqu'un pour porter ce message, mais dans le grand nombre de ceux que l'on voulut envoyer, on ne trouva personne qui consentît à s'en charger ; à la fin, cependant il y en eut deux, Héloin et Pierre l'Ermite ; ils se dirigèrent avec un interprète vers le camp des Turcs, et arrivèrent aux tentes de Corbahan : les Turcs s'y rassemblèrent pour entendre ce que diraient les envoyés chrétiens.
Corbahan était assis sur un trône, entouré de la pompe royale et revêtu d'habits magnifiques ; en arrivant devant lui, ils ne s'inclinèrent aucunement, et demeurèrent la tête droite; ce que voyant les Turcs, ils en furent très offensés, et si ce n'eussent été des envoyés, ils les eussent punis de l'insulte qu'ils leur faisaient par cette fière contenance; mais les envoyés sans se troubler aucunement, quoique autour d'eux tout frémît de colère, parlèrent ainsi à ce superbe chef :
Corbahan, les grands de l'armée
des Francs te font dire ceci :
« D'où t'est venue cette ivresse d'audace d'arriver contre eux à main armée, lorsque toi et ton roi et ta nation, vous êtes tous coupables à leurs yeux, d'avoir, par une cupidité immodérée, envahi les terres des Chrétiens, et d'avoir fait mourir ceux-ci avec toutes sortes d'outrages ! Tes dieux infernaux ne pouvaient te déshonorer plus honteusement qu'en t'en voyant combattre contre les Francs; si tu avais quelque idée de la justice et que tu voulusses agir envers nous selon les lois de l'équité, nous raisonnerions avec toi, les droits de l'honneur réservés, et te montrerions d'une manière incontestable ce qui doit appartenir aux Chrétiens. Que si le droit et la raison ne peuvent l'emporter auprès de toi sur la satisfaction de ta volonté, qu'entre quelques-uns des tiens et des nôtres se livre un combat singulier, et que sans verser plus de sang, tout ce pays appartienne aux vainqueurs; si tu ne veux accepter ni l'un ni l'autre, ou prenez incontinent la fuite ou préparez vos têtes à tomber sous le tranchant de nos épées. »

Après ces paroles, l'interprète se tut; mais Corbahan était tellement transporté par la colère qu'il pouvait à peine parler; cependant il éclata à la fin par ces paroles :
« Certes, cette nation franque est une nation orgueilleuse, mais nos épées réprimeront cette superbe.
Ils nous demandent un combat entre un certain nombre de chaque parti, et que celui qui aura la victoire obtienne l'empire, afin que sans verser plus de sang, ils soient les maîtres du pays ou le livrent entre nos mains; mais ils n'ont pas suivi un conseil salutaire lorsqu'ils ont pris les armes en faveur d'un peuple efféminé ; allez donc, et répondez-leur que s'ils veulent renier leur Dieu et renoncer à leur qualité de chrétiens, nous les recevrons en grâce et leur donnerons cette terre et encore une beaucoup meilleure, et que nous les ferons tous chevaliers ; que s'ils refusent la proposition, tous sous peu recevront la mort, ou seront menés captifs et enchaînés dans notre pays. Alors Héloin, qui savait la langue des Turcs, dit :
« O chef, non de milice, mais de malice ! si tu savais à quel point est hors de sens celui qui dit à des Chrétiens, Renie Dieu, jamais une telle parole ne serait sortie de ta bouche immonde. Nous savons certainement, par une révélation de ce Dieu que tu veux nous persuader de renier, que notre salut et votre perte, notre joie et votre ruine sont tout proches. Qui vous a envoyé hier au soir ce feu dont vous avez été si effrayés, et qui est venu vous troubler au milieu de vos tentes ? Ce signe est arrivé sur vous comme un présage effrayant, et pour nous comme un présage de salut, car notre Dieu nous en a envoyé l'avis certain. »
Corbahan ne put supporter plus longtemps les outrages d'Héloin, et ordonna qu'on l'éloignât de sa présence, ceux-qui étaient là lui dirent de se retirer sur-le-champ, qu'autrement son titre d'envoyé n'empêcherait pas qu'il ne fût aussitôt mis à mort. Il se retira avec ses compagnons et s'en retourna à la ville. On ne doit pas oublier que tandis qu'ils s'en allaient, Corbahan dit aux siens :
« Avez-vous entendu ces déguenillés, ces gens de mauvaise mine, ces petits hommes sans figure, avec quelle assurance ils ont parlé, sans craindre ni notre colère, ni la menace de nos dards ? Ils sont tous de même, car ils sont désespérés et veulent mourir, et ils aiment mieux mourir que de demeurer captifs; c'est pourquoi, ô très courageux chevaliers, lorsqu'ils viendront au combat, entourez-les de tous côtés, sans laisser à aucun de place pour s'échapper, ni le temps de prolonger sa vie ; car si vous les laissez vivre quelque temps, avant d'être tous tués, ils auront fait un grand carnage des nôtres. » En cela Corbahan fit voir qu'il était dépourvu de sens, puisque, parlant ainsi, il frappait de terreur l'esprit des siens ; mais il n'est pas étonnant que, privé de sagesse, il parlât follement, car l'esprit de sagesse n'entre pas dans une âme perverse.

III

Pierre l'Ermite et Héloin retournèrent vers les chefs de l'armée et leur rapportèrent ce qu'avait répondu Corbahan : alors de l'avis et du consentement de tous, l'évêque du Puy ordonna un jeûne de trois jours; chacun se confessa en toute sincérité de coeur, et ceux qui avaient quelque chose à manger le distribuèrent à ceux qui n'avaient rien. Ils passèrent trois jours à se rendre en procession dans toutes les églises, en implorant avec humilité et pureté de coeur la miséricorde du Seigneur. Lorsque le troisième jour vint à luire, des messes furent célébrées dans toutes les églises et tous reçurent en communion le corps de Notre-Seigneur; on forma ensuite d'un commun accord, au dedans de la ville, six troupes séparées, et l'on décida lesquelles marcheraient devant, et lesquelles iraient après, la première fut commandée par Hugues le Grand et le comte de Flandre, la seconde fut celle du duc Godefroi; dans la troisième fut le comte de Normandie avec les siens; la quatrième fut celle de l'évêque du Puy, qui portait avec lui la lance de notre Sauveur, et avec lui marchait la plus grande partie de l'armée du comte de Saint-Gilles, qui restait à la garde de la ville, la cinquième troupe fut celle de Tancrède, et Boémond conduisit la sixième, composée des hommes les plus propres à combattre à pied, et des chevaliers que la nécessité avait forcés à vendre leurs chevaux. Les évêques, les prêtres, les clercs, les moines, vêtus des ornements sacrés, sortirent des portes de la ville avec les hommes de guerre, portant en leurs mains des croix dont ils signaient le peuple de Dieu; et les mains élevées vers le ciel ils s'écriaient à haute voix :
« Sauvez, Seigneur, votre peuple, et bénissez votre héritage; conduisez-les et élevez-les jusque dans l'éternité [Ps. 27, v. 12.] Soyez-leur, Seigneur, une tour de défense en face de leurs ennemis ! »
Ils chantaient ainsi ces psaumes et plusieurs autres, choisissant particulièrement ceux qui s'accordaient avec leurs tribulations. Les guerriers demeurés dans les tours et sur le mur en faisaient de même, et chantaient comme les autres. Les champions du Christ sortirent donc par la porte qui fait face à la mahomerie pour marcher contre les satellites de l'antéchrist. Cependant Corbahan se tenait debout sur un monticule à les regarder sortir, et disait pendant qu'ils sortaient :
« Demeurez tranquilles, mes chevaliers, et laissez-les sortir tous, afin que nous puissions mieux les entourer. »
Il avait auprès de lui un certain Aquitain, de ceux que nous appelons Provençaux, qui avait renoncé à notre foi, et, poussé par la voracité de sa bouche, était passé dans le camp des ennemis : celui-ci disait des nôtres un grand nombre d'indignités, qu'ils mouraient de faim et que tous avaient fait dessein de s'enfuir; qu'ils avaient mangé leurs chevaux; que, vaincus et desséchés par la famine, il ne leur restait plus qu'à fuir ou à se soumettre à la domination de Corbahan. Tandis que l'armée sortait de la ville en diverses troupes, chacune dans son rang, Corbahan demandait ce qu'était chacune d'elles, et l'Aquitain le lui disait par ordre. Cependant le soleil dardant ses rayons sur les cuirasses dorées et sur les lances en envoyait la réverbération dans les yeux des regardants, et portait la terreur dans le coeur de l'ennemi; car ainsi que le témoignent les divines écritures, rien n'est terrible comme une armée rangée en bataille [Cant. des cant., ch. 6, v. 9.] Lors donc qu'il vit tous les Francs ensemble, Corbahan frémit au dedans de lui-même, et dit à ceux qui l'entouraient :
« Ces gens sont nombreux et noblement armés ; il ne me paraît pas qu'ils veuillent fuir, mais plutôt tenir; ils n'ont pas l'air de vouloir plier devant nous, mais bien courir après nous. »
Et se tournant vers son apostat, il lui dit :
« Coquin, le plus scélérat de tous les hommes, quels contes frivoles nous as-tu faits sur ces gens-là ? qu'ils avaient mangé leurs chevaux, et qu'accablés de la faim, ils se préparaient à la fuite ? Par Mahomet, ta tête me paiera ce mensonge, et tu vas subir ton supplice ! » Ayant alors appelé son porte-glaive, celui-ci obéit à l'ordre du tyran, et tirant l'épée du fourreau coupa la tête de l'Aquitain ; mort bien digne de son bavardage et de son apostasie ! Alors Corbahan fit dire à celui de ses émirs qui gardait son trésor, que s'il voyait un feu allumé en tête de son armée, il prît promptement la fuite, emportant avec lui tout ce qui appartenait à son maître, et qu'il obligeât les autres à fuir de même, car il connaîtrait par ce signal que son seigneur était aux mains avec les Francs et que la fortune lui était contraire.
Sitôt que nos guerriers furent arrivés à une certaine plaine, ils s'arrêtèrent, sur l'ordre de l'évêque du Puy, et écoutèrent son sermon dans un profond silence. L'évêque était couvert d'une cuirasse; de la main droite, il tenait élevée la lance du Sauveur, et sa bouche leur fît entendre les paroles suivantes :
« Tous, tant que nous sommes, baptisés au nom du Christ, nous sommes fils de Dieu et frères les uns des autres ; que ceux donc qu'unit un lien spirituel se joignent dans une même affection. En de telles extrémités, il nous faut combattre d'un commun accord ainsi que des frères pour le salut de nos âmes et de nos corps; vous devez vous rappeler toutes les tribulations qu'ont attirées sur vous vos péchés, comme a daigné vous le faire connaître en une vision le Seigneur notre Dieu. Mais maintenant que vous êtes purifiés et entièrement réconciliés avec Dieu, que pourriez-vous craindre ? il ne vous saurait arriver aucun malheur; celui qui mourra ici sera plus heureux que s'il était demeuré en vie, car, à la place d'une vie temporelle, il obtiendra les joies éternelles; celui qui survivra remportera la victoire sur ses ennemis, s'enrichira de leurs trésors, et n'aura plus à souffrir de la disette. Vous savez ce que vous avez enduré et ce qui est maintenant devant vous; le Seigneur a fait arriver sous vos yeux, que dis-je, sous votre main, les richesses de l'Orient; prenez courage, et montrez-vous hommes de coeur, car déjà le Seigneur envoie les légions de ses saints, qui vont vous venger de vos ennemis ; vous les verrez aujourd'hui de vos yeux ; et lorsqu'ils viendront, ne craignez pas leur bruit terrible; ce ne doit pas vous être une vision inaccoutumée, car ils sont venus une autre fois à votre secours; mais les yeux des hommes s'effraient à la venue de ces citoyens d'en haut. Vous voyez comme vos adversaires, le cou tendu à la manière de cerfs et de biches craintives, attendent votre arrivée, plus prêts à la fuite qu'au combat, car vous connaissez bien leur manière de combattre, et savez qu'après avoir tiré leurs flèches, ils se fient plus à la fuite qu'au combat. Marchez donc contre eux pour les attaquer au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, et Dieu, notre tout-puissant Seigneur, soit avec vous. »
Tous répondirent Amen, puis déployèrent leurs légions. Devant eux marchait, la bannière haute, Hugues le Grand, ainsi surnommé à juste titre par une distinction que lui avaient méritée ses exploits et ses moeurs, les autres suivirent dans l'ordre qu'on a dit; ils présentaient une grande étendue, touchant d'un coté à la montagne, et de l'autre au fleuve, qui sont séparés par un intervalle de deux milles. Alors Corbahan commença à se retirer et à se rapprocher des montagnes, les nôtres le suivaient peu à peu, tous marchant à petits pas; les Turcs se séparèrent alors en deux troupes ; l'une s'avança vers la mer; l'autre, plus considérable, demeura dans le camp; ils avaient ainsi le projet d'enfermer les nôtres entre deux et de les accabler de flèches par derrière; mais on commanda une septième troupe pour aller combattre celle qui s'était séparée du gros de l'armée; on composa cette troupe de chevaliers du duc Godefroi et du comte de Normandie, et on en donna le commandement à un nommé Renaud : ils allèrent donc combattre des ennemis séparés, ils en vinrent aux mains, et il y en eut beaucoup de tués des deux côtés. Les six autres troupes ayant approché des Turcs à la portée de l'arc, ceux-ci refusèrent d'aller en avant, et leur décochèrent leurs flèches, mais en vain, parce que le vent qui soufflait obliquement les détourna du but ; ce que voyant les Turcs, ils retournèrent bride, et s'enfuirent; en sorte que la première troupe demanda vainement le combat et ne l'obtint point, chercha qui frapper et de qui recevoir les coups, et ne le trouva point.

Cependant Boémond avait envoyé à Hugues le Grand un messager pour lui demander secours, parce qu'il était rudement pressé par les Turcs. Alors Hugues, se retournant vers les siens, leur dit :
« O hommes de guerre ! le combat nous fuit, cherchons le combat, allons trouver Boémond, cet illustre chef; là est la bataille que vous demandez, là tient ferme un ennemi opiniâtre, ainsi que vous le désirez. »
Ces paroles dites, il vole promptement avec les gens de sa suite, et ils rejoignent ensemble l'illustre comte.
Lorsque le duc Godefroi, chef de l'armée, vit son grand ami Hugues partir ainsi d'une course rapide, à la tête de tous les siens, il le suivit, manquant aussi d'ennemis à combattre. Et c'était grande raison que Godefroi et Hugues se rendissent au lieu où ils allaient, car là était la plus grande force et le plus grand effort de l'armée des Persans. Chacun de ces deux était pour l'autre comme un second lui-même, car leur amitié était pareille. Lorsque Hugues le Grand arriva le premier à l'endroit où l'on se battait, il vit un des ennemis, plus audacieux que les autres, qui les exhortait à grands cris au combat, celui-ci dirigea contre Hugues son cheval écumant, mais Hugues lui perça le gosier d'un coup de lance, et ainsi lui coupa la respiration. Le malheureux sans plus se mouvoir tomba à terre, et livra son âme aux dieux infernaux. Il nous arriva ensuite une chose très fâcheuse: Eudes de Beaugency, qui portait la bannière, fut atteint d'une flèche empoisonnée ; et la douleur de sa blessure s'augmentant, il tomba à terre avec le drapeau. Mais Guillaume de Bélesme s'ouvrant, l'épée à la main, un chemin à travers les ennemis, releva la bannière. Ce que firent ici le général duc Godefroi, Boémond et toute cette noble jeunesse, aucune langue ne saurait le dire, aucune main ne pourrait l'écrire, aucune page ne suffirait à le contenir. Nul des nôtres ne se montra indolent ou timide, car il n'y avait pas moyen, et l'ennemi, fort supérieur en nombre, pressait chacun de se défendre. Plus on en tuait, plus on les voyait se multiplier; ils se rassemblaient sur ce point comme on voit les mouches sur une matière en putréfaction.

Pendant que l'on combattait ainsi et que le combat se prolongeait de manière à faire craindre qu'on ne vînt à s'en lasser, sans que le nombre des ennemis parût décroître en rien, on vit descendre des montagnes une armée innombrable de guerriers entièrement blancs, dont on dit que les chefs et porte-enseignes étaient George, Maurice et Démétrius; l'évêque du Puy les vit le premier, et s'écria à haute voix :
« ô guerriers, voici venir le secours que Dieu vous a promis. »
Et certes, sans l'espoir qu'ils avaient dans le Seigneur, les nôtres eussent été saisis d'une très grande crainte. Alors se répandit parmi les ennemis un violent tremblement ; ils tournèrent le dos, couvrant leurs épaules de leurs boucliers; et qui put trouver la place de fuir prit la fuite. Ceux qui combattaient du côté de la mer, voyant la déroute des leurs, mirent le feu à un champ couvert d'herbes desséchées par l'ardeur de l'été, en sorte qu'elles s'enflammèrent promptement; ce qu'ils firent afin qu'à ce signal ceux qui étaient dans les tentes se hâtassent de fuir, et emportassent avec eux les plus riches dépouilles. Ceux qui étaient alors dans la montagne, reconnaissant le signal, se mirent à fuir en toute diligence avec tout ce qu'ils purent emporter de dépouilles, mais cela ne leur servit de rien, car ils ne purent les emporter loin. Les Arméniens et les Syriens, voyant qu'ils étaient vaincus et poursuivis par les nôtres, venaient à leur rencontre et les tuaient. Cependant Hugues le Grand, le duc Godefroi et le comte de Flandre chevauchaient avec leurs troupes le long de la mer, au lieu où était le plus fort et le plus épais de l'armée des ennemis; ils commencèrent à les presser si vivement que ceux-ci ne purent regagner leurs tentes, comme ils s'efforçaient de le faire; et, pour les poursuivre plus promptement, les nôtres prenaient les chevaux de ceux qui mouraient, laissant sur le champ de bataille, la bride sur le cou, leurs propres chevaux, décharnés et épuisés de faim. O admirable vertu ! immense pouvoir du Dieu tout-puissant ! tes chevaliers, affligés d'un long jeûne, poursuivent des ennemis boursouflés de graisse et de nourriture, et les pressent tellement qu'ils n'osent aller pourvoir aux richesses qu'ils laissent derrière eux; ton esprit remplissait l'âme de tes guerriers et donnait des forces à leur corps, de l'audace à leur coeur; ils ne sont retardés, ni par la cupidité du butin, ni par l'avidité de s'emparer de rien de ce qu'ils voient, car leur âme est surtout altérée de la victoire, de même que dans une boucherie on a coutume de dépecer les corps des animaux, de même, à bon droit, les nôtres détranchaient les corps des Turcs. Le sang jaillissait des corps des blessés; la poussière s'élevait sous les pieds des chevaux qui parcouraient le champ de bataille, l'air en était rempli comme d'un nuage, et on l'eût dit obscurci par le crépuscule. Il arriva que les fuyards, ayant atteint une certaine colline, espérèrent y tenir contre nous. Gérard de Mauléon le vieux, depuis longtemps malade dans la ville assiégée, arriva, porté par un cheval rapide, et tomba sur eux à l'improviste; mais, percé d'un de leurs traits, il mourut ainsi d'une digne mort.
En le voyant tomber, ceux qui le suivaient de plus près, comme Everard de Puiset, Pains de Beauvais, Dreux, Thomas et Clairembault, et plusieurs autres jeunes gens de la troupe de Hugues le Grand, se jetèrent sans hésiter sur les ennemis, et trouvèrent une forte résistance; cependant, Dieu aidant, et leur troupe s'augmentant, ils parvinrent vaillamment à dissiper les ennemis. Là, il y eut grande effusion de sang, et tombèrent en grand nombre les têtes de tels qui, s'ils eussent continué à fuir comme ils l'avaient commencé, pouvaient bien échapper. On les poursuivit jusqu'au pont de fer et au château de Tancrède, mais on ne put aller plus loin, parce que l'obscurité de la nuit mit fin à la poursuite ; il périt ce jour-là cent mille de leurs cavaliers, mais l'ennui de compter a empêché que l'on ne connût le nombre de morts qu'il y eut parmi les gens de pied. Les chevaliers fatigués, se voyant loin de la ville, se rendirent aux tentes de leurs ennemis, et y trouvèrent en abondance à manger autant qu'ils en eurent besoin. Les ennemis, avant que Dieu envoyât l'effroi dans leur coeur, avaient préparé des viandes et mets de toutes sortes, dans des poêles, des marmites, des chaudières et des pots, mais les malheureux qui avaient apprêté tout cela ne purent ni le cuire, ni le manger. On eût vu ce vénérable prêtre, l'évêque du Puy, couvert de la cuirasse, la sainte lance à la main, qui, dans l'excès de sa joie, laissait couler sur son visage d'abondantes larmes, il exhortait les siens à rendre grâces à Dieu, par qui ils avaient vaincu; il leur disait : Depuis qu'il y a des guerriers, on n'en a pas vu de pareils à vous, car il n'en est point qui, en si peu de temps, aient combattu en tant de batailles que vous en avez livré depuis que vous avez traversé la mer de Constantinople. Il est donc bien étranger à la foi chrétienne, celui qui voit ce que vous avez vu aujourd'hui, et ne demeure pas constant en l'amour de Dieu. C'était par ces discours, et d'autres semblables, que le vénérable pontife instruisait les hommes confiés à ses soins, et modérait leurs rires et leurs jeux, l'effet de sa présence se réfléchissait sur tous, et nul devant lui n'eût osé proférer une vaine parole.

IV

La nuit se passa ainsi, et le lendemain on trouva quinze mille chameaux et des chevaux, des mules, des ânes, des brebis, des boeufs et du bétail de toute sorte, en telle abondance qu'il serait impossible de le compter : on trouva des vases d'or et d'argent en quantité, un grand nombre de manteaux, de nombreuses dépouilles de grand prix et de diverses sortes ; alors les nôtres revinrent triomphants à la ville, où ceux qui y étaient demeurés, clercs, prêtres et moines, vinrent solennellement les recevoir en procession ; l'émir qui était dans le château, voyant son prince et ceux qui se trouvaient avec lui sur le champ de bataille mis en déroute, et voyant aussi d'innombrables milliers de chevaliers blancs parcourir la plaine avec une bannière blanche, fut saisi d'une telle terreur, qu'il demanda qu'on lui donnât pour sauvegarde une de nos bannières. Le comte de Saint-Gilles, qui était demeuré à la garde de la ville, lui donna la sienne, que l'émir accepta avec reconnaissance et attacha au mur de son château; mais ayant appris de quelques Lombards que ce n'était pas la bannière de Boémond, auquel avait été cédée toute la ville, il la rendit au comte et demanda celle de Boémond; Boémond la lui envoya ; en la recevant, il manda à Boémond de le venir trouver ; celui-ci suivit de près les envoyés, et écouta ce que l'émir avait à lui dire. Le Gentil demanda pour condition que ceux qui étaient avec lui et voudraient s'en aller n'eussent à souffrir aucun mal et fussent conduits jusque dans le pays des Sarrasins ; que ceux qui voudraient se faire chrétiens en eussent la liberté. Boémond, rempli d'une joie infinie, dit :
« Ami, nous t'accordons volontiers ce que tu nous demandes, mais attends un peu que j'aille rapporter ceci à nos princes, et je reviendrai promptement vers toi. »
Il courut en grande hâte, et ayant rassemblé les chefs, il leur rapporta les paroles du Gentil : tous les agréèrent, et rendirent grâces à Dieu tout-puissant. Boémond s'en retourna vers le Gentil, naguère maître du château, et confirma la promesse des conditions par lui requises ; mais l'émir se soumit à l'évêque du Puy et à la sainte loi du christianisme avec trois cents de ses chevaliers, tous jeunes et beaux. Il y eut, parmi les Chrétiens, plus de joie de leur conversion que de la reddition du château; Boémond reçut le château, et conduisit dans les terres des Sarrasins ceux qui ne voulurent pas se faire chrétiens. Après trois jours de jeûne, les Gentils furent baptisés avec une grande joie, et par là s'accurent la gloire de Dieu et la renommée des Chrétiens. Ils avaient coutume de raconter ensuite que, comme ils étaient à regarder le combat du haut du fort, ils avaient vu tout-à-coup d'innombrables milliers de chevaliers blancs, que cette vue les avait frappés d'une violente frayeur, et cela n'est pas étonnant, car au même moment le château fut ébranlé de fond en comble. Lors donc qu'ils virent cette troupe blanche réunie aux Chrétiens, et les leurs avoir le dessous et prendre la fuite, ils comprirent aussitôt que c'étaient des esprits célestes, et qu'on ne pouvait l'emporter sur le Dieu des Chrétiens; alors leurs coeurs furent touchés et ils promirent de se faire chrétiens.
Ce combat fut livré le vingt-huitième jour de juin, la veille de la fête des apôtres Pierre et Paul : ainsi Dieu, nous regardant d'un oeil de miséricorde, termina cet orage de tribulations qui pendant dix mois s'était accumulé sur nous à Antioche; et cette ville royale, depuis si longtemps soumise au joug d'une diabolique captivité, recouvra la liberté première qui lui avait été enlevée, les ennemis qui l'avaient réduite en servitude devinrent eux-mêmes captifs et se dispersèrent dans les retraites des forêts, dans les cavernes des rochers et les creux des montagnes; les Arméniens et les Syriens, habitants du pays, allèrent les cherchant pendant plusieurs jours; et ils les trouvaient, les uns demi-morts, les autres blessés, ceux-ci pansant quelque partie de leur tête, ceux-là tenant les mains sur leur ventre, pour empêcher les entrailles d'en sortir; et ils les tuaient, après les avoir dépouillés. Ainsi furent détruits les ennemis de Dieu, et les Chrétiens, ses serviteurs élus, se réunirent avec joie et triomphe dans cette glorieuse ville; ils se rassemblèrent un jour et délibérèrent d'envoyer des messagers à l'empereur de Constantinople, pour lui annoncer qu'il pouvait venir se mettre en possession de sa ville. O douleur ! tous jugèrent qu'envoyant vers un souverain, ils devaient choisir un envoyé de maison royale, et ils élurent Hugues le Grand, homme de race et de moeurs vraiment royales, ce qu'ils n'eussent pas fait s'ils eussent su qu'il ne devait pas revenir. Après avoir accompli son ambassade vers l'empereur, il fut surpris par la mort, et ne put à la fin de sa vie retourner où il avait dessein de se rendre.

Ce renard d'empereur de Constantinople n'osa pas venir se mettre en possession de cette grande ville, car il reconnaissait qu'il avait violé la foi jurée avec serment, et dont les Francs et lui s'étaient donné des gages; qu'il n'avait gardé aucune des conventions faites avec eux, et qu'ainsi elles étaient anéanties.
Cependant ceux qui étaient dans la ville commencèrent à s'occuper de reprendre leur route vers le saint sépulcre, et délibérèrent sur le moment de leur départ, et sur l'époque où ils devaient terminer leur voyage. Il fut convenu d'un commun accord qu'on attendrait pour partir les calendes d'octobre; la chaleur de l'été était brûlante et le pays des Sarrasins, où ils allaient entrer, aride et sans eau.
Ils attendirent donc le moment où devait venir l'humidité et où recommenceraient à jaillir les sources cachées dans la terre; il fallait aussi décider ce que ferait dans l'intervalle tout ce peuple, où et de quelle manière on le nourrirait : lorsqu'on se fut décidé, on fit chercher le crieur public, afin qu'il publiât ce qui avait été décidé. Le crieur ayant été trouvé, monta sur un lieu élevé et publia que tous ceux qui étaient dans le besoin demeureraient dans la ville, et serviraient à des conditions ceux qui étaient plus riches: les princes se séparèrent et se rendirent dans leurs villes et châteaux.

V

Il y avait dans l'année du comte de Saint-Gilles, un certain chevalier nommé Raimond, surnommé Pelet, vaillant de coeur et beau de corps; il avait les Turcs en très grande haine, et ne put supporter longtemps qu'on les laissât en repos. Il rallia une nombreuse multitude de chevaliers et de gens de pied, et les conduisit dans les terres des Sarrasins: ils traversèrent le territoire de deux villes et arrivèrent à un certain château, nommé Talaminie, qui appartenait aux gens de Syrie; les Syriens reçurent les nôtres et se soumirent de très bon coeur à leur domination. Ils y passèrent huit jours, puis marchèrent à un autre château, dans lequel était renfermée une grande multitude de Sarrasins : y étant arrivés, ils l'attaquèrent à main armée, et, combattant tout le jour sans relâche, remportèrent sur le soir.
Lorsqu'ils l'eurent pris, ils tuèrent tous ceux qui étaient dedans, excepté ceux qui reçurent le baptême, après ce massacre, ils retournèrent à Talaminie, et après y avoir passé deux jours, en sortirent le troisième, et marchèrent à la ville nommée Marrah. Là s'était rassemblée, attendant leur arrivée, une troupe assez nombreuse de Turcs et de Sarrasins, venus d'Alep et des autres villes et châteaux d'alentour.; comme ils approchaient, les barbares sortirent à leur rencontre, mais ne furent pas en état de soutenir longtemps le combat contre les nôtres, ils prirent la fuite et se réfugièrent dans la ville : les nôtres cependant ne purent demeurer longtemps en ce lieu, l'excessive chaleur de l'été les tourmentait violemment, et ils ne trouvaient point de quoi boire : vers le soir donc, ils retournèrent au château de Talaminie. Avec les nôtres étaient allés à Marrah plusieurs Chrétiens, habitants du pays, mais qui, n'ayant pas voulu suivre la même route qu'eux pour s'en retourner, tombèrent dans une embuscade des Turcs, qui les prirent et les tuèrent; ils moururent parleur folie, car s'ils étaient retournés avec les nôtres, aucun d'eux n'aurait péri : mais comme dit le commun proverbe, les fous ne craignent rien, jusqu'à ce que le malheur tombe sur eux. Raimond ne retourna pas à la ville de Marrah, parce qu'il n'avait pas une armée suffisante pour l'assiéger, mais il demeura dans son château jusqu'au temps marqué des calendes d'octobre, et, pendant tout cet intervalle, tint en grande gène le pays des Sarrasins. Ceux qui étaient demeurés à Antioche passèrent le temps en grande tranquillité et joie, jusqu'au moment où ils perdirent leur seigneur, l'évêque du Puy. Il tomba malade au mois de juillet, l'armée étant en parfaite paix, mais sa maladie ne dura pas longtemps, car Dieu ne permit point qu'il fût tourmenté d'une longue souffrance; aux calendes d'août, son âme sainte, délivrée des liens de la chair, passa dans le paradis, le jour de la glorieuse fête de saint Pierre, dit aux liens; et afin qu'en ceci se vît clairement le décret de la divine justice, le jour où les liens du prince des apôtres furent portés de Jérusalem à Rome fut celui où l'âme du pontife se délivra des liens de son corps. Nulle tribulation n'avait causé dans l'armée du Seigneur une tristesse égale à celle qu'y causa cette mort; tous le pleurèrent à bon droit, car il était le conseil des riches, le consolateur des affligés, le soutien des faibles, le trésor des indigents, le conciliateur des différends; il avait coutume de dire aux chevaliers :Si vous voulez triompher et être amis de Dieu, conservez la pureté de votre corps et ayez pitié des pauvres; nulle chose ne vous préservera de la mort autant que l'aumône, elle garantit mieux qu'un bouclier, elle est aux ennemis plus aiguë qu'une lance: que qui ne sait pas prier fasse l'aumône, et il priera pour lui-même. Ses oeuvres et ses discours en ce genre l'avaient rendu cher à Dieu et à tout le peuple; mais pour énumérer toutes les vertus dont il était doué, il se faudrait trop éloigner de la suite de cette histoire.

Lorsqu'il eut été honorablement enterré dans l'église de Saint-Pierre, le comte de Saint-Gilles passa dans le pays des Sarrasins, et arriva à une ville qu'on appelle Albar; ce vaillant chevalier l'entoura de ses troupes et l'attaqua: il se livra longtemps, entre son armée et ceux de la ville, un combat à coups de traits et de flèches; mais voyant que cela n'avançait de rien, il fit dresser des échelles contre les murs, des chevaliers y montèrent couverts de leurs cuirasses et forcèrent les ennemis à prendre la fuite.
Les chevaliers qui étaient montés sur le rempart se trouvèrent plus élevés que leurs adversaires, qui leur furent par là inférieurs en force; ils descendirent du mur sur les toits des maisons, et des maisons sautèrent dans les rues. De tous côtés s'enfuirent les vieillards, les enfants, les jeunes gens, mais la fuite ne leur servit de rien; le comte ordonna de décapiter tous ceux qu'on prendrait et qui refuseraient de croire en Jésus-Christ. On vit tomber plusieurs têtes; plusieurs jeunes garçons et jeunes filles perdirent une vie qu'ils auraient pu conserver encore longtemps. Ceci se fit par un jugement de Dieu, car cette ville avait appartenu aux Chrétiens, et les Turcs la leur avaient enlevée, en leur infligeant à plaisir une semblable mort. On ne sauva de toute cette multitude que ceux qui, embrassant volontairement la foi du Christ, reçurent le baptême : ainsi la ville fut purifiée et rendue à notre culte. Le comte tint conseil avec ses grands, pour nommer un évêque qui l'aidât et le conseillât dans le gouvernement de la ville, et affermit la foi de Jésus-Christ dans le coeur des nouveaux baptisés. On élut un homme sage et renommé, puissant en la science des lettres et en toutes les autres, et il fut envoyé à Antioche pour être sacré.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Huitième

I

Comme l'été commençait à passer, que l'ardeur du soleil devenait moins vive, et que le nombre des heures de la nuit l'emportait sur celui des heures du jour, les chevaliers du Christ revinrent des lieux où ils avaient passé le temps des chaleurs, ils se réunirent à Antioche aux calendes de novembre, jour où l'on célébrait la fête de tous les saints, et bénirent le roi des cieux de ce qu'à ce retour leur troupe était plus nombreuse qu'elle ne l'était au moment où ils s'étaient séparés, car de toutes les parties du monde, plusieurs renommés chevaliers et gens de pied avaient suivi leurs traces, et l'armée chrétienne s'augmentait tous les jours. Lorsqu'ils se furent ainsi réunis et eurent déterminé la route qu'ils prendraient pour aller au saint sépulcre, Boémond requit l'accomplissement de ce qu'on lui avait promis au sujet de la ville d'Antioche; le comte de Saint-Gilles disait qu'on ne pouvait la lui concéder, à cause du serment qu'ils avaient fait, au nom de Boémond, à l'empereur de Constantinople: on se rassembla donc plusieurs jours dans l'église de Saint-Pierre, et il y eut de part et d'autre un grand combat de paroles. Comme on ne parvenait point dans rassemblée générale à prendre aucune décision qui pût ramener la paix, les évêques et les abbés, et les plus sages ducs et comtes du conseil entrèrent dans le lieu où est la chaire de Saint-Pierre et discutèrent entre eux de quelle manière ils pourraient tenir leur promesse à Boémond et leurs serments à l'empereur. En sortant du lieu du conseil, ils ne voulurent pas déclarer à tous ce qu'ils avaient décidé; mais on le révéla en particulier au comte de Saint-Gilles, qui approuva le parti qu'on avait pris, pourvu cependant que Boémond continuât avec eux le voyage commencé. Boémond, en étant requis, y consentît ; le comte de Saint-Gilles et lui jurèrent, sur leur foi, entre les mains des évêques, qu'ils ne se sépareraient point de ceux qui allaient au Saint-Sépulcre, et ne troubleraient l'armée d'aucun des différends qu'ils pourraient avoir entre eux : alors Boémond fortifia le château qui commande la ville, et le comte, de sa part, fortifia le palais Cassien et la tour qui est sur la porte de la ville, du côté du port Saint-Siméon.

II

Comme Antioche nous a arrêté par un long récit et que les nôtres se sont fatigués huit mois durant à l'assiéger, sans que ni force, ni habileté, ni aucun art humain pût parvenir à s'en emparer, nous voulons dire quelque chose de la situation et de la grandeur de cette ville, afin d'en donner une certaine connaissance à ceux qui ne l'ont jamais vue. Antioche, ainsi que nous l'atteste son histoire, a été fondée par soixante-quinze rois, qui tous se reconnurent soumis à sa domination ; elle est entourée d'un double mur; le premier est construit de grandes pierres carrées, polies avec un travail précieux : on compte, rangées sur ce mur, quatre cent soixante tours. La construction de la ville plaît aux yeux par sa beauté, et son étendue est très spacieuse, dans l'enceinte des murs sont quatre grandes montagnes d'une haute élévation; sur la plus haute est construite la citadelle, tellement forte par sa position naturelle qu'elle ne craint d'être emportée ni par assaut, ni par l'art des machines. Antioche comprend dans son territoire trois cent soixante églises, et son patriarche sous sa juridiction cent cinquante-trois évêques. Du côté de l'orient elle est défendue par de hautes montagnes, elle est baignée à l'occident par un fleuve nommé le Farfar; cette ville a été fondée par le roi Antiochus, et, comme nous l'avons dit, par les soixante-quinze rois qui lui obéissaient, et il lui a donné son nom. Nos chevaliers pèlerins assiégèrent pendant huit mois et un jour cette ville si fameuse, et y furent tenus renfermés pendant trois semaines par les Perses, lesquels ayant été vaincus par le secours divin, ils s'y reposèrent ensuite quatre mois et huit jours: ce temps écoulé, Raimond, comte de Saint-Gilles, sortit le premier d'Antioche avec ses gens, et arriva à une ville nommée Ruga; le jour suivant il arriva aune autre ville nommée Albar, son armée soumit en peu de temps ces deux villes à son empire et les assujettit à la foi du Christ : il en sortit le quatrième jour de novembre, et vint à la ville nommée Marrah, qu'avait attaquée avant lui Raimond Pelet, mais dont il s'était retiré, ayant été vigoureusement repoussé. Cette ville était peuplée et fort encombrée de tous les gens qui s'y étaient retirés du pays d'alentour, ces ennemis voyant de loin les nôtres qui leur parurent en petit nombre comparativement au leur, ils les méprisèrent et voulurent les combattre hors de la ville ; mais ils comprirent bientôt qu'une grosse multitude ne vaut pas une petite troupe courageuse, surtout lorsque celle-ci se compose d'hommes qui mettent leur espoir et leur confiance dans le nom du Seigneur. Les nôtres, les voyant préparas à résister, placèrent leurs boucliers sur leurs poitrines, portèrent en avant la pointe de leurs lances, et se précipitèrent sur eux tellement que, tombant sur le milieu de leur troupe, ils la rompirent. Le Seigneur, par la puissance du bouclier, du glaive et de l'attaque, rendit inutile en ce lieu la puissance de l'arc ; car lorsqu'on en vient à combattre au glaive, l'arc ni les flèches ne servent plus de rien; ceux qui se trouvaient les plus proches des portes de la cité se regardaient comme les plus heureux ; ceux qui en étaient loin auraient désiré de tout leur coeur, ou être plus près, ou que la porte s'approchât d'eux. Cet asile servit à un grand nombre, parce que le combat avait eu lieu près des portes de la ville; cependant de ceux qui étaient sortis en bonne santé, tous ne rentrèrent pas de même, et le retour fut dur à ceux qui avaient eu à essuyer les premiers le choc des nôtres ; ils tuèrent à coups de flèches plusieurs de nos chevaux, mais laissèrent à terre beaucoup de leurs cavaliers. Lorsqu'ils furent rentrés dans les murs, les nôtres dressèrent leurs tentes à une portée d'arc de la ville; ils y passèrent cette nuit sans se coucher, et lorsque le lendemain l'étoile du matin commença à se confondre dans les premiers feux du soleil, les nôtres, rangés en bataille, entourèrent la ville de tous côtés et l'attaquèrent par un rude combat : alors commencèrent à voler les traits, les épieux, les pierres, les feux et les torches qui brûlaient au dedans les toits des maisons : mais comme cette immense multitude d'ennemis continuait à résister, les nôtres ne remportèrent ce jour-là aucun avantage et s'en retournèrent fatigués à leurs tentes.
Ce jour arriva Boémond avec ses gens et suivi de plusieurs autres comtes, ils placèrent leur camp autour de la ville ; ce que voyant ceux qui étaient dans les murs, ils furent saisis d'une grande terreur, et encombrèrent de pierres toutes les portes de la ville : les comtes reconnurent alors qu'il n'y aurait pas de combat en plaine, et ordonnèrent que l'on fabriquât des béliers, c'est-à-dire des poutres armées de fer, et attachées à des cordes auxquelles se suspendaient par les mains les hommes de guerre, qui ainsi les tiraient, puis les poussaient contre les murs, en sorte que leurs coups multipliés renversaient les murailles. On fit aussi une tour de bois, beaucoup plus haute que les tours de pierre, et dépassant de beaucoup toutes les machines qui étaient dans l'intérieur de la ville, elle avait trois étages, tous bien garnis d'écus et de poulies : dans les deux étages supérieurs étaient des guerriers armés de cuirasses et fournis de traits, de pieux, de flèches, de pierres, de javelots et de torches, au dessous étaient des hommes sans armes, qui poussaient les roues sur lesquelles était placée cette tour ; d'autres ayant fait la tortue, s'approchèrent du mur et comblèrent le fossé qui était fort large, afin de pouvoir amener la tour contre le mur, et de parvenir ainsi à l'abri du munie rempart, à le percer, ce qui fut fait : mais les malheureux assiégés firent pour se défendre un certain instrument avec lequel ils jetaient contre la tour de grosses pierres et lançaient dessus des feux grégeois pour la brûler. Cependant, par la grâce protectrice du Seigneur, tous leurs efforts furent déjoués, et toutes leurs machines inutiles; car à l'endroit où la tour était près du mur, comme elle dominait tous ceux qui étaient sur ce mur, elle les renversait tous.

Guillaume de Montpellier était avec plusieurs autres dans l'étage supérieur, avec lui était un certain chasseur nommé Everard, habile à tirer les sons du cor, tellement qu'imitant le son d'un tumulte de voix, il effrayait ses ennemis et excitait les siens au combat. En même temps Guillaume et les siens détruisaient tout ce qui se trouvait autour d'eux, jetaient des masses de pierres qui brisaient jusqu'aux toits des maisons; ceux qui étaient en bas de la tour perçaient le mur, d'autres élevaient une échelle contre les remparts; lorsqu'elle fut élevée, nul n'osant monter le premier, Gauffier de la Tour, chevalier plein d'honneur, ne put souffrir ce retard, et monta incontinent sur les murs, où le suivirent alors plusieurs hommes courageux. Les Gentils voyant les nôtres montés sur les murs, émus d'une violente colère, se portèrent contre eux, et les accablèrent de tant de traits et de flèches, que quelques-uns des nôtres se jetèrent à terre, croyant éviter la mort, qu'ils trouvèrent en se brisant contre terre : lorsque notre illustre jeunesse vit Gauffier combattre ainsi sur les murs avec un petit nombre de compagnons, s'oubliant eux-mêmes, et ne pensant qu'à leurs camarades, ces jeunes gens montèrent sur les murs que la multitude couvrit en partie. Contre la tour étaient aussi les prêtres et le clergé, ministres du Seigneur, qui invoquaient pour les combattants chrétiens Jésus-Christ, Fils de Dieu, et disaient : « Seigneur, ayez pitié de nous, soyez notre bras au matin, et notre salut dans les tribulations. Répandez abondamment votre colère sur les nations qui ne vous connaissent pas, et sur les royaumes qui n'invoquent point votre nom [Ps. 78, v. 6.]
Dispersez-les par la force et renversez-les, Dieu notre protecteur. » Tandis qu'ainsi les uns combattaient, que les autres pleuraient et psalmodiaient, et que d'autres perçaient les murs, Gauffier livrait à grande fatigue un plus pénible combat, car tous les ennemis se réunissaient contre lui et ses compagnons, et il était seul avec les siens contre tous. Son bouclier était le ferme rempart de tous les siens, c'est-à-dire de ceux qui étaient sur le mur. Le peu de largeur de l'espace qu'ils occupaient sur ce mur étroit ne permettait pas qu'aucun des siens se tînt à côté de lui, et ne laissait avancer qu'un ennemi à la fois : aucun ne triompha de Gauffier, tandis qu'au contraire il triompha de plusieurs d'entre eux; c'est pourquoi aucun n'osait plus venir l'attaquer, chacun craignant pour soi le sort qu'avait fait éprouver aux autres son épée; ils lui lançaient des traits, des flèches, des épieux, des pierres, et son bouclier en était si chargé que la force d'un homme ne suffisait plus à le soulever : déjà ce très courageux chevalier se sentait fatigué, la sueur coulait de tout son corps, il devenait grandement nécessaire qu'on vînt prendre sa place, lorsque ceux qui avaient percé le mur entrèrent avec une grande impétuosité, taillant en pièces tout ce qu'ils rencontrèrent d'abord. Cet événement imprévu pétrifia d'étonnement tous ceux qui étaient sur le mur; la chaleur vitale abandonna leurs os, et la froide crainte s'empara de leurs coeurs.

Quelle ressource demeurait à des gens dévoués à la mort, les sens égarés, et que leurs ennemis pressaient au dedans et au dehors des murs ? Gauffier, l'instant d'auparavant défaillant de fatigue, avait dans l'intervalle repris de nouvelles forces, et sans casque ni bouclier, mais son épée sanglante à la main, poursuivait rapidement les ennemis en fuite, plusieurs perdirent la vie plutôt par la terreur qu'il leur inspirait que par son glaive, car en fuyant ils se précipitèrent du haut du mur. Il y avait sur la porte une tour qui paraissait plus forte et plus éminente que les autres; Boémond fit dire par un interprète aux plus riches citoyens de s'y réfugier, parce qu'il les préserverait de la mort, s'ils s'en voulaient racheter, ils le firent et s'en remirent à sa foi. La poursuite cessa, parce que la nuit étant venue, les ténèbres empêchèrent, de la prolonger davantage; et ensuite le dimanche survenant, ni vainqueurs ni vaincus ne purent cependant prendre de repos: le comte envoya par la ville des sentinelles, et en mit dehors et dedans, afin que personne ne s'enfuît et n'emportât les dépouilles.

Le lendemain, lorsque le jour commença à luire, les nôtres coururent aux armes, et parcoururent les rues, les places, les toits des maisons, faisant carnage comme une lionne à qui on a enlevé ses petits; ils taillaient en pièces et mettaient à mort les enfants et les jeunes gens et ceux qu'accablait la longueur de l'âge, et que courbait le poids de la vieillesse, ils n'épargnaient personne, et pour en avoir plus tôt fait, en pendaient plusieurs à la fois à la même corde. Chose étonnante, spectacle merveilleux ! de voir cette multitude si nombreuse et armée se laisser tuer impunément, sans qu'aucun d'eux fit résistance. Les nôtres s'emparaient de tout ce qu'ils trouvaient ; ils ouvraient le ventre aux morts et en tiraient des byzantins et des pièces d'or. O détestable cupidité de l'or ! par toutes les rues de la ville coulaient des ruisseaux de sang, et tout était jonché de cadavres; ô nations aveugles ! et toutes destinées à la mort ! d'une telle multitude il n'y en eut pas un seul qui voulût confesser le nom de Jésus-Christ. Enfin Boémond fît venir ceux qu'il avait invités à se renfermer dans la tour du palais; il ordonna de tuer toutes les vieilles femmes, les vieillards décrépis, et tous ceux que la faiblesse de leur corps rendait inutiles; il fit réserver tous les adultes en âge de puberté et au dessus, tous les hommes vigoureux de corps, et ordonna qu'ils fussent conduits à Antioche pour être vendus. Ce massacre des Turcs eut lieu le 12 décembre, jour de dimanche; cependant tout ne put être fait ce jour-là : le lendemain les nôtres mettaient encore à mort tous ceux qu'ils trouvaient quelque part que ce fût; il n'y avait pas dans la ville un seul lieu, pas un fossé qui ne fût rempli de cadavres, ou imbibé de sang.

III


La ville ainsi conquise et délivrée des Turcs rebelles, Boémond demanda la paix au comte de Saint-Gilles, le priant de lui laisser Antioche absolument sous sa domination et de lui permettre de la posséder en paix; mais le comte dit que cela ne se pouvait sans parjure, attendu le serment qui avait été fait par son entremise à l'empereur Alexis.
Boémond retourna donc à Antioche, et se sépara de ses compagnons.
L'armée des Francs demeura dans cette ville l'espace d'un mois et quatre jours; durant cet intervalle, mourut d'une sainte mort l'évêque d'Orange. Ils hivernèrent pendant un trop long espace de temps; et là, ne pouvant rien trouver à manger, ni à se procurer de force, poussés par l'excès de la faim, il arriva, chose horrible à dire, qu'ils découpèrent en morceaux les corps des Gentils, et les mangèrent. Fatigué de tant de souffrances, le comte de Saint-Gilles manda à tous les princes qui étaient à Antioche de se réunir à Ruga pour y délibérer entre eux du voyage du Saint-Sépulcre. Ils s'y rassemblèrent en effet, mais ne parlèrent aucunement de la chose pour laquelle ils étaient venus; ils s'occupèrent à rétablir la paix et la concorde entre le comte et Boémond; n'ayant pu les réconcilier, tous les chefs retournèrent à Antioche, laissant là le comte et le voyage du Saint-Sépulcre. Avec lui cependant demeurèrent non seulement les siens, mais un grand nombre de jeunes gens possédés du désir de faire ce pèlerinage. Le comte donc, se confiant plus au Seigneur qu'aux chefs de l'armée, retourna à Marrah, où l'attendaient les pèlerins; la dissension des chefs causa une grande douleur dans toute l'armée des Chrétiens ; cependant tous savaient que la pure justice était du côté de Raimond, et que ni affection, ni ambition, ne le pouvaient détourner de son devoir. Cependant celui-ci voyant que c'était lui qui empêchait le pèlerinage au Saint-Sépulcre, il en fut grandement affligé, et s'en alla pieds nus de Marrah jusqu'à Capharde; lorsqu'il y eut passé quatre jours, les chefs s'étant de nouveau rassemblés, et la discussion s'étant rétablie de nouveau sur le même sujet, le comte Raimond dit :
« Mes frères et seigneurs, qui avez renoncé à tout et à vous-mêmes pour l'amour de Dieu, montrez-moi si je puis sans parjure m'accommoder avec Boémond comme il le requiert; ou, si cela ne se peut, apprenez-moi si, pour l'amour de lui, je dois me parjurer. » Personne n'osa se rendre juge de cette question, tous louèrent la concorde; et, personne ne disant comment elle devait se rétablir, ils se séparèrent, et retournèrent à Antioche. Mais le comte de Normandie, sachant et comprenant que la justice était du côté de Raimond, demeura près de lui avec les siens ; les deux comtes ayant fait ranger leurs troupes, marchèrent vers Césarée, car le roi de Césarée avait souvent déclaré au comte de Marrah et de Capharde qu'il voulait vivre en paix avec lui et l'aider de ses services; ils marchèrent donc dans cette confiance, et placèrent leur camp près de la ville ; mais le roi, voyant l'armée des Francs tout près de lui, en fut vivement saisi d'effroi et de douleur, et défendit qu'on leur portât aucune denrée. Le lendemain, le comte envoya deux des siens pour trouver le gué de la rivière et le conduire en un lieu où il pût faire du butin. Cette rivière avait nom Farfar. Ils le conduisirent dans une vallée très agréable et riche en toutes sortes de biens; elle était dominée par un château très bien fortifié; les nôtres trouvèrent vingt mille bestiaux paissant dans cette fertile vallée, et dont ils s'emparèrent; lorsqu'ils voulurent assiéger le château, les gens qui l'habitaient se rendirent sur le champ, convinrent de tenir à jamais alliance avec les comtes, et promirent sur leur foi, et jurèrent sur leur religion de ne plus faire aucun dommage aux pèlerins chrétiens et de fournir aux comtes et à leurs gens des denrées et des logements. Les comtes y demeurèrent cinq jours, le sixième, ils en partirent joyeux, emmenant des chameaux et des chevaux chargés de froment, de farine, d'huile, de fromages et autres choses propres à la nourriture ; ils arrivèrent à une certaine forteresse arabe. Le seigneur de cette forteresse, usant d'un sage conseil, vint au devant du comte Raimond, et traita avec lui ; de là, ils marchèrent vers une ville que les habitants nomment Céphalie.
Elle est bien fortifiée de murs et de tours, et située dans une belle et spacieuse vallée, et très abondamment remplie de productions de toutes sortes. Les habitants de cette ville, ayant ouï le bruit de l'arrivée des Francs, saisis de frayeur, abandonnèrent leurs demeures, et s'enfuirent en d'autres lieux, car les malheurs d'Antioche et de Marrah avaient frappé chacun de terreur, et faisaient fuir de partout les habitants. Lorsque les nôtres voulurent placer les tentes autour de la ville et l'assiéger de tous côtés, ils s'étonnèrent de ne voir personne sortir d'une si grande cité pour venir à leur rencontre, et de ce qu'aucun des habitants ne paraissait dans les tours élevées et sur les fortifications des remparts ; ils remarquaient aussi qu'il régnait dans l'intérieur un profond silence, et qu'ils n'en entendaient sortir aucun bruit; alors ils envoyèrent des éclaireurs pour reconnaître avec soin les lieux et venir leur rapporter ce qu'ils auraient vu. Ceux-ci s'étant approchés, trouvèrent une porte ouverte, mais ne virent personne en dedans; alors, mettant leurs boucliers devant leur visage, ils entrèrent avec quelque hésitation, mais ne rencontrèrent dans la ville ni hommes, ni femmes, ni animaux d'aucune sorte ; cependant ils y trouvèrent tout de belle apparence, des greniers remplis de blé, des pressoirs regorgeant de vin, des coffres remplis de noix, de fromages, de farine, ils revinrent alors promptement vers les comtes, et leur rapportèrent ce qu'ils avaient trouvé : il ne fut pas besoin de dresser les tentes, car Dieu les faisait réussir dans leur entreprise sans fer ni combat. Là, fut accompli ce qu'on voit dans les Proverbes de Salomon : Le bien des pécheurs fut conservé pour le juste; [Prov. de Sal.] ils trouvèrent les jardins pleins d'herbages, de fèves et d'autres légumes qui mûrissaient déjà malgré la saison peu avancée. Ils s'y reposèrent trois jours ; et, après avoir laissé des gens à la garde de la ville, ils montèrent une montagne très roide, puis descendirent dans une vallée extrêmement agréable et remplie en abondance de fruits et de toutes sortes de productions; ils y demeurèrent quinze jours. Près de cette vallée était un château peuplé d'une multitude de Sarrasins; un jour que les nôtres s'en étaient approchés, les Sarrasins leur jetèrent quantité de brebis et autres pièces de bétail, pensant que les nôtres ne cherchaient qu'à manger; ils les reçurent de très grand coeur, et les conduisirent à leurs tentes. Le lendemain, ils plièrent leurs pavillons et se dirigèrent vers le château; mais en y arrivant, ils le trouvèrent entièrement vide; les Sarrasins l'avaient quitté durant la nuit, et y avaient laissé grande abondance de fruits, de productions de toutes sortes, de lait et de miel. Les nôtres célébrèrent en ce lieu la Purification de sainte Marie, mère de Dieu, et glorifièrent le Seigneur, qui les comblait de tant de biens.

IV


Le roi de la ville de Camèle envoya vers les comtes pour leur demander de demeurer en paix avec eux, il fit précéder ses envoyés de présents très désirables, des chevaux et de l'or; il envoya un arc d'or, des vêtements précieux et de brillants javelots ; les nôtres prirent le tout, mais ne rendirent aucune parole positive. Le roi de Tripoli, saisi d'une égale terreur, leur envoya dix chevaux et quatre mules, les priant de même de demeurer en paix avec lui; mais, après avoir pris ses dons, ils lui firent répondre qu'ils ne pouvaient avoir de paix avec lui, à moins qu'il ne se fît Chrétien, car le comte de Saint-Gilles désirait beaucoup sa terre, qui était excellente, et son royaume, qui était honorable par dessus tous les autres. Ainsi, au bout de quatorze jours, ils sortirent de la fertile vallée, et marchèrent à un très antique château nommé Archas; bien qu'on le nommât château, il eût pu, par sa situation, par ses remparts et la hauteur de ses tours, être égalé à une ville considérable. Comme ce lieu, à cause de sa force, ne craignait ni ennemis, ni armes, ni machines d'aucune espèce, il s'y était réfugié une grande quantité de gens; cependant les nôtres l'ayant promptement entouré, y mirent le siège, et se hâtèrent d'aller à l'assaut, mais les gens du château soutinrent courageusement l'attaque; les nôtres la renouvelèrent souvent avec toute espèce de traits et de machines pour lancer des pierres, mais ils ne purent parvenir à l'emporter, et perdirent dans ces attaques plus qu'ils n'y gagnèrent ; alors quatorze de nos chevaliers, incapables de demeurer sans rien faire, marchèrent vers Tripoli, et trouvèrent en chemin soixante Turcs qui conduisaient devant eux un grand nombre de captifs et plus de quinze cents bestiaux qu'ils avaient enlevés ; ce que voyant les nôtres, quelque peu nombreux qu'ils fussent, levant les mains au ciel et invoquant le roi des armées, ils attaquèrent les Turcs les armes à la main, et Dieu aidant, les vainquirent et en tuèrent six, prirent leurs chevaux, et retournèrent triomphants au camp avec une joie insigne et un immense butin. Il y eut de grandes réjouissances dans l'armée pour une si grande victoire et un si grand butin remportés par un petit nombre. D'autres, voyant cela, sentirent s'enflammer l'ardeur de leurs coeurs, et quittèrent l'armée de Raimond, ayant à leur tête Raimond Pelet et le vicomte Raimond; et les armes hautes et bannières déployées, ils chevauchèrent vers la ville de Tortose, et, y étant arrivés, l'attaquèrent vigoureusement; mais ils ne firent rien ce jour-là. La nuit étant survenue, ils se retirèrent dans un certain coin, où ils firent toute la nuit des feux énormes, comme si toute l'armée chrétienne était derrière eux. La vue de ces masses de flammes effraya tellement les gens de la ville, à qui elles firent croire que tous les nôtres étaient là, qu'ils s'enfuirent soudainement, et laissèrent leur ville pleine de richesses Cette cité ne manque jamais de rien, étant construite sur un très bon port de mer. Le lendemain, lorsque les nôtres vinrent l'attaquer, ils la trouvèrent entièrement vide; ils y entrèrent, rendant hautement grâces à Dieu, et y demeurèrent tout le temps que dura le siège d'Archas.

V

Non loin de là est une autre ville nommée Méraclée, dont le prince traita avec eux et reçut leur bannière dans sa ville. O admirable vertu et merveilleuse puissance de Dieu ! tandis que les chefs qui paraissaient gouverner et substanter l'armée, demeuraient éloignés, le Seigneur commença à vaincre les rois par le moyen du petit nombre et des moindres de son peuple, afin que la présomption humaine ne pût dire : C'est nous qui avons soumis Antioche et les autres villes, c'est nous qui avons vaincu en tant et de si grands combats; car certainement ils n'eussent jamais remporté la victoire, s'ils n'eussent eu avec eux celui par qui règnent les rois. Lorsque Godefroi, le chef des chefs, le chevalier des chevaliers, eut appris cet insigne triomphe de ces guerriers, animés du désir de la victoire, lui, le comte de Flandre et Boémond, levèrent le camp d'Antioche, et vinrent à la susdite ville. Là, Boémond se sépara d'eux et de toute l'armée de Dieu; le duc et les comtes dirigèrent leurs troupes vers une ville nommé Gibel, et l'assiégèrent. En ce même temps vint au comte de Saint-Gilles la nouvelle que les Turcs se préparaient à l'attaquer, et qu'il allait avoir à livrer un des plus rudes et plus terribles combats. Aussitôt le comte envoya un messager au duc et au comte de Flandre pour qu'ils vinssent très promptement prendre part au combat et lui porter secours. Le duc, ayant reçu son message, accorda au prince de la ville de Gibel la paix que celui-ci lui avait plus d'une fois demandée. Cette paix conclue et les présents reçus, conformément aux promesses qui avaient été faites, les Francs volèrent au combat annoncé, et se réunirent au siège que l'on avait mis devant Archas. Cependant le duc, voyant qu'il n'avançait nullement, dirigea son armée contre Tripoli, et y trouva les ennemis préparés à le recevoir. Ils vinrent à la rencontre des nôtres, l'arc tendu; mais les nôtres, plaçant leurs boucliers au devant d'eux, méprisèrent leurs arcs et leurs flèches, comme des brins de paille. Le combat commença alors, mais non pas à armes égales, car, selon leur coutume, les ennemis, après avoir lancé leurs flèches, voulurent prendre la fuite, mais les nôtres se placèrent entre eux et la cité. Mais pourquoi m'étendrai-je en plus de paroles ? Il y eut dans ce lieu tant de sang humain répandu, qu'il rougit les eaux qui coulaient dans la ville, et remplissaient leurs citernes; les plus nobles de la cité y furent tués, et ceux qui demeurèrent en vie gémirent de ce que leurs citernes avaient été ainsi souillées. Après ce carnage, les nôtres, très peu contents, car ils n'y avaient rien gagné que des javelots et des habillements, parcoururent la vallée dont on a. parlé, et y prirent une quantité innombrable de brebis, de boeufs, d'ânes, de bétail de différentes sortes, et enlevèrent en même temps trois mille chameaux. Ils s'émerveillèrent grandement d'où pouvait venir tant de bétail, car il y avait quinze jours qu'ils habitaient cette vallée.

Ils ramenèrent au camp tout ce butin. Ils ne souffrirent durant le siège aucune disette, attendu que les vaisseaux arrivaient à un certain port, et leur apportaient tout ce qui leur était nécessaire. Ils y célébrèrent la Pâque du Seigneur le 10 du mois d'avril. Le siège dura trois mois moins un jour : ils y perdirent Anselme de Ribaumont, homme digne d'éloges par beaucoup de vertus, l'un des premiers en valeur chevaleresque, et qui durant sa vie avait fait beaucoup de choses dignes d'être rapportées, au dessus desquelles doit se mettre ceci, qu'il fut en tout l'infatigable soutien du monastère d'Aix. Aussi mourut à ce siège Pons de Balazun ou de Baladun qui fut frappe à la tempe d'un coup de pierre lancée d'une baliste; on y perdit encore Guillaume le Picard, et Guérin de Pierremore; le premier d'un coup de javelot, le second d'une flèche. Après la mort de ceux-ci, les nôtres quittèrent le siège, parce que c'était une forteresse inexpugnable, et qui ne craignait nullement qu'on la pût emporter par force; ils plièrent donc leurs tentes, marchèrent vers Tripoli, et accordèrent au roi et aux citoyens de cette ville la paix que ceux-ci leur avaient depuis longtemps demandée.

Lorsqu'ils se furent donnés mutuellement la main, nos chefs se fièrent à ce point à la foi des habitants, qu'ils entrèrent dans la ville et jusque dans le palais du roi, et le roi, pour leur donner plus de confiance en sa fidélité à observer la paix, délivra de leurs chaînes trois cents pèlerins, et les rendit aux chefs de l'armée. Il leur donna aussi quinze mille byzantins, et quinze chevaux très honorablement harnachés, il envoya aussi à toute l'armée des vivres abondants, ce qui la mit entièrement à l'abri du besoin, il convint aussi avec eux et leur jura que s'ils pouvaient se rendre maîtres de Jérusalem et remporter la victoire sur l'émir de Babylone, qui menaçait de les attaquer, il se ferait chrétien et se soumettrait à la domination du roi de Jérusalem. Ils demeurèrent trois jours à Tripoli; puis les grands et les hommes de guerre, voyant que le temps des nouvelles moissons était proche, décidèrent d'un commun accord qu'il fallait prendre le chemin de Jérusalem, et, laissant tout autre soin, tenir pour y arriver la voie la plus droite. On était au quatrième jour de mai lorsqu'ils sortirent de Tripoli, et montant une montagne très escarpée, arrivèrent à un château nommé Bettalon, le lendemain ils vinrent à une ville nommée Sébaris, dans le territoire de laquelle ils ne purent trouver d'eau pour étancher leur grande soif : il faisait très chaud, et les chevaux, ainsi que cette grande multitude d'hommes, étaient fort altérés. Le lendemain ils arrivèrent à la rivière nommée Braïm; ils y passèrent la nuit et soulagèrent leur soif. La nuit suivante fut celle de l'Ascension du Seigneur, et ils firent leur ascension sur la montagne par une route très étroite dans laquelle ils pensaient rencontrer les ennemis; mais Dieu, qui fut leur seul guide, et qui n'était pas pour eux un Dieu étranger, leur fît traverser la montagne sans encombre. Ils arrivèrent à la ville de Béryte, située sur la mer, puis à une autre nommée Saïd; puis de là une autre nommée Sur, de là à Accaron, et d'Accaron à un château nommé Caïpha, puis à Césarée, grande ville de Palestine, où l'on dit que l'apôtre Philippe a fait sa demeure, dans une maison que l'on montre encore aujourd'hui. On y montre aussi les chambres de ses filles, qui ont été douées du don de prophétie, elle est située sur le bord de la mer, et s'appelait autrefois Pyrgos, c'est-à-dire tour de Straton. Le roi Hérode l'augmenta et l'embellit, et la défendit par des travaux des efforts de la mer : elle fut nommée Césarée, en l'honneur de César-Auguste. Hérode bâtit aussi dans cette ville un temple de marbre blanc, dans lequel son neveu Hérode fut frappé de l'ange, où Corneille fut baptisé, et où le prophète Agab fut attaché avec la ceinture de Paul. Les nôtres dressèrent leurs tentes près de cette ville, et y célébrèrent la sainte fête de la Pentecôte; ensuite ils marchèrent vers la ville de Romose, que les Sarrasins saisis de crainte abandonnèrent et laissèrent vide. Près de cette ville était l'église renommée de Saint-George le martyr, dans laquelle repose le corps très saint de ce bienheureux qui subit dans ce lieu même le martyre pour la foi du Christ. Les chevaliers chrétiens, en l'honneur du chevalier du Christ, choisirent pour cette ville un évêque, s'y établirent, et lui donnèrent la dîme de tout ce qu'ils possédaient; et il était bien juste que George, ce chevalier invincible, le porte-enseigne de toute leur armée, reçût cet honneur. L'évêque demeura donc en cette ville avec les siens, riche en or, argent, chevaux et bétail, et Farinée prit aussitôt le chemin de la ville de Jérusalem, au nom de celui qui y est mort, qui a été enseveli, est ressuscité le troisième jour, et est avec le Père et le Saint-Esprit égal en puissance et gloire éternelle. Amen.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Histoire de la première croisade - Livre Neuvième

I

O bon Jésus ! quand tes guerriers virent les murs de cette terrestre Jérusalem, que de ruisseaux de larmes coulèrent de leurs yeux ! le corps incliné, ils saluèrent aussitôt ton saint sépulcre du bruit qu'ils firent en tombant la face contre terre, et ils t'adorèrent, toi qui as été renfermé dans ce sépulcre, et qui es maintenant assis à la droite de ton Père, d'où tu viendras pour juger tous les hommes; alors réellement tu arrachas de leur sein un coeur de pierre, pour y substituer un coeur de chair, et tu mis en eux ton Saint-Esprit, et en ce moment ils combattaient contre tes ennemis, depuis longtemps en possession de cette ville, beaucoup plus efficacement par leurs larmes qu'ils ne l'eussent fait en lançant leurs javelots, car ainsi ils t'excitaient à venir à leur secours, et leurs larmes, quoiqu'elles coulassent à terre, montaient abondamment vers toi, leur défenseur. Leur oraison finie, ils s'avancèrent vers la royale cité, et la trouvant occupée par les ennemis du roi du ciel, ils dressèrent leurs tentes alentour dans l'ordre suivant : au septentrion campèrent les deux comtes de Normandie et de Flandre, près de l'église de Saint-Etienne, premier martyr, lapidé en ce lieu par les juifs; le duc Godefroi et Tancrède occupèrent le côté de l'occident, le comte de Saint-Gilles dressa ses tentes au midi, sur la montagne de Sion, vers l'église de Sainte-Marie, mère du Seigneur, lieu où il fit la cène avec ses disciples. Les tentes ainsi disposées autour de Jérusalem, tandis qu'ils se reposaient de la fatigue et des travaux du voyage, et préparaient des machines pour attaquer la ville, Raimond Pelet et Raimond de Taurine, et plusieurs autres sortirent du camp pour éclairer le pays d'alentour, de peur que les ennemis ne-vinssent sur eux à l'improviste, et ne les prissent au dépourvu. Ils trouvèrent trois cents Arabes, les combattirent, les vainquirent, en tuèrent plusieurs et emmenèrent trente chevaux. Les Chrétiens attaquèrent Jérusalem le dixième jour de juin, seconde férié de la deuxième semaine, mais ils ne la prirent pas ce jour-là, cependant leur attaque ne fut pas inutile, ils abattirent tellement le rempart de la ville, qu'ils dressèrent une échelle contre le mur principal, et que s'ils avaient eu une quantité suffisante d'échelles, cette première attaque eût été la dernière, car ceux qui montèrent à l'échelle combattirent longtemps de près avec les ennemis, à l'épieu et à l'épée. Il périt dans ce combat beaucoup des nôtres, mais encore beaucoup plus des leurs; les heures du soir, peu propres au combat, interrompirent la lutte, et la nuit survenant rendit le repos aux deux partis. Cependant les nôtres, pour avoir été cette fois repousses, eurent à subir de longues éternelles souffrances, car ils furent dix jours sans pouvoir trouver du pain à manger, jusqu'à ce qu'enfin il en arriva au port de Jaffa des navires chargés; ils furent grandement tourmentés de la soif, parce que la fontaine de Siloé, qui jaillit au pied de la montagne de Sion, suffisait à peine pour désaltérer les hommes, et qu'il fallait, pour envoyer boire ailleurs les chevaux et autres bestiaux, six mille hommes accompagnés d'une forte escorte de chevaliers; l'eau était donc fort chère parmi eux, et se vendait à haut prix. Les chefs ayant tenu conseil, choisirent des chevaliers pour aller aux navires, et les défendre contre les étrangers, ainsi donc, au petit point du jour, sortirent du camp cent chevaliers de l'armée du comte de Saint-Gilles; entre autres Raimond Pelet, familier à tous les travaux de la guerre, et ennemi de l'oisiveté, avec lui venaient un autre Raimond de Taurine, Achard de Montmerle et Guillaume de Sabran ; ils marchaient vers le port, tout prêts au combat ; en route ils détachèrent trente d'entre eux pour reconnaître les petits chemins et découvrir si les ennemis s'approchaient : ces trente, après avoir avancé quelque peu, aperçurent de loin soixante et dix Turcs et Arabes. Quoiqu'en petit nombre, ils n'hésitèrent pas à les attaquer, mais les ennemis étaient si nombreux que cette poignée des nôtres ne leur put résister ; les nôtres cependant envoyèrent à la mort éternelle ceux qui avaient soutenu leur premier choc. Ils avaient cru, après cette première attaque, pouvoir se retirer, mais entourés par la foule des ennemis, ils ne purent accomplir leur dessein : là périt Achard, éminent et vaillant homme de guerre, et avec lui des gens de pied.

Avant que le combat commençât, un messager avait couru sur un cheval rapide, annoncer à Raimond Pelet que les Arabes et les Turcs avaient attaqué les nôtres; ce qu'ayant ouï Raimond, il partit sans délai, donnant des talons dans le ventre de son cheval : cependant il n'arriva pas assez tôt, Achard était déjà mort; mais avant d'expirer, il avait fait payer sa vie de beaucoup de sang, et sa mort de la mort de plusieurs. Lorsque les ennemis virent de loin arriver les nôtres, ils se prirent à fuir, comme la colombe fuit d'une aile tremblante devant le vautour ; ils tournèrent le dos aux nôtres, qui les poursuivirent et en tuèrent beaucoup, ils retinrent un Turc vivant, afin qu'il leur découvrît les ruses de ses camarades, et les avertît de ce qu'ils comptaient faire contre eux. Ils prirent cent trois chevaux, qu'ils envoyèrent au camp, et allèrent aux vaisseaux accomplir la mission dont on les avait chargés. Ils apaisèrent leur faim sur ces navires chargés de vivres, mais n'y trouvèrent pas de quoi soulager leur soif, cette soif était telle dans l'armée des assiégeants, qu'ils creusaient la terre et y appliquaient leurs bouches pour en sucer l'humidité, et qu'ils léchaient la rosée sur les pierres : ils cousaient ensemble les peaux fraîches des boeufs et des buffles et des autres animaux, et lorsqu'ils allaient faire boire les chevaux, ils les accompagnaient jusqu'au nombre de six mille guerriers armés, remplissaient d'eau ces peaux, et buvaient cette eau fétide; plusieurs se privaient de manger autant qu'il était possible, parce que cette diète calmait l'ardeur de leur soif: et qui eût pu croire que la faim servît à quelque chose ! que la douleur chassât la douleur ! Tandis qu'ils étaient livrés à ces souffrances, les chefs faisaient apporter de lieux très éloignés des poutres et des bois pour construire des tours et des machines propres à attaquer la ville.

Lorsqu'elles furent arrivées, Godefroi, le chef de l'armée, fit construire sa tour et ordonna qu'on la conduisit sur la plaine située à l'orient; en même temps le vénérable comte de Saint-Gilles ayant élevé une tour du même genre, la fit approcher de la ville du côté du midi. La cinquième férié, les nôtres célébrèrent un jeûne, et distribuèrent des aumônes aux pauvres, et la sixième férié, lorsque commença à briller la pure lumière de l'aurore, d'excellents hommes de guerre montèrent dans les tours et appliquèrent des échelles aux remparts; les Infidèles, habitants de cette illustre ville, furent saisis de stupeur et de tremblement lorsqu'ils se virent entourés d'une telle multitude; et reconnaissant que leur dernier jour était proche, et que la mort était suspendue sur leurs têtes, ils commencèrent à se défendre avec âpreté et à combattre comme des hommes sûrs de mourir.
Au dessus de tous paraissait dans sa tour le duc Godefroi, non pas alors comme chevalier, mais comme archer; le Seigneur dirigeait son bras dans la mêlée et ses doigts dans le combat, et les flèches qu'il lançait perçaient le sein des ennemis et les traversaient de part en part : près de lui étaient ses deux frères, Eustache et Baudouin, comme deux lions aux côtés d'un lion, soutenant de rudes coups de traits et de pierres, dont ils rendaient avec usure quatre fois la valeur. Et qui pourrait raconter tout ce qu'ont fait ces courages invincibles, quand l'éloquence de tout ce qu'il existe aujourd'hui d'orateurs ne peut suffire à tant de louanges ? Tandis qu'ainsi l'on combattait sur les remparts, une procession marchait autour de ces mêmes remparts, portant des châsses de saints, des reliques et de saints autels [Le texte porte crines pour crinea ou scrinia.]

Tout le jour on se porta des coups mutuels, mais lorsqu'approcha l'heure où le Sauveur des hommes se soumit à la mort, un certain chevalier nommé Lutold, s'élança le premier hors de la tour et fut suivi de Guicher, guerrier qui avait de sa propre main abattu un lion et l'avait tué ; deux de ses chevaliers le suivirent, et tous ensuite vinrent après leurs chefs ; alors furent mis de côté les arcs et les flèches, et ils saisirent leurs foudroyantes épées; ce que voyant les ennemis, ils quittèrent aussitôt la muraille, et s'élancèrent à terre où les guerriers de Christ les suivirent d'un pas rapide et avec de grands cris : le comte Raimond ayant, entendu ces cris au moment où il s'occupait à se rapprocher du mur, il comprit aussitôt que les Francs étaient dans la ville :
« Que faisons nous ici ? »
Dit-il à ses chevaliers; « les Francs prennent la ville et font entendre le bruit de leurs grands cris et de leurs grands coups. »
Alors il marcha rapidement avec sa troupe vers la porte située contre la tour de David, et appelant ceux qui étaient dans le fort, leur dit de lui ouvrir : aussitôt l'émir qui gardait le fort, connaissant qui c'était, lui ouvrit la porte, et commit à sa foi lui et les siens pour les protéger, afin qu'ils échappassent à la mort; mais le comte dit qu'ils n'en feraient rien, à moins qu'il ne lui remît la tour; l'émir y consentit de bonne grâce, et le comte lui fit toutes les promesses qu'il avait demandées; mais le duc Godefroi n'ambitionnait ni fort, ni palais, ni or, ni argent; et à la tête des Francs il s'appliquait à faire payer aux ennemis le sang des siens répandu autour de Jérusalem et à venger les outrages et les ignominies dont ils avaient accablé les pèlerins. Dans aucun combat il n'avait trouvé tant d'occasions de tuer, non pas même sur le pont d'Antioche où il pourfendit le géant infidèle, lui et Guicher, ce chevalier qui avait coupé en deux le lion, et des milliers d'autres chevaliers d'élite, allaient détranchant des corps d'hommes de la tête aux pieds, de droite à gauche et par tous les bouts. Les ennemis ne pouvaient fuir, cette multitude confuse se faisait empêchement à elle-même; ceux qui cependant purent échapper à un tel massacre entrèrent dans le temple de Salomon, et s'y défendirent l'espace d'un long jour; mais comme le soir approchait, les nôtres craignant que le soleil ne vînt trop tôt à se coucher, redoublèrent d'efforts, et faisant irruption dans l'intérieur du temple, s'y précipitèrent, et tous ceux qui étaient dedans furent misérablement misa mort. Là se répandit tant de sang humain que les mains et les bras, séparés du corps, nageaient sur le pavé du temple, et, portés par le sang décote et d'autre, s'allaient joindre à d'autres corps, de manière qu'on ne pouvait discerner à quel cadavre appartenaient les membres qui se venaient unir à un cadavre mutilé. Les guerriers qui exécutaient ce carnage étaient eux-mêmes incommodés des chaudes vapeurs qui s'en exhalaient, après avoir accompli cette boucherie impossible à décrire, ils se laissèrent quelque peu adoucir aux sentiments de la nature et conservèrent la vie à quelques jeunes hommes et quelques jeunes femmes, qu'ils attachèrent à leur service; puis parcourant les rues et les places, ils enlevèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et chacun garda pour lui ce qu'il avait pris. Jérusalem était alors remplie de biens temporels et il ne lui manquait rien que les félicités spirituelles.

Aucun donc des pèlerins venus à Jérusalem ne demeura dans la pauvreté; enrichis de tant de biens, ils marchèrent d'un pas joyeux au Saint-Sépulcre du Seigneur, et rendant grâces à celui qui y avait reçu la sépulture, ils allèrent y déposer leurs péchés mortels. Ce jour, ainsi qu'il avait été prédit par le prophète, glorifia le sépulcre du Seigneur: Tous s'avancèrent, non pas sur leurs pieds, mais prosternés sur leurs genoux et leurs coudes, et inondèrent le pavé d'une pluie de larmes; après cette offrande d'une solennelle dévotion, ils se rendirent dans leurs maisons, à eux destinées par le Seigneur, et, cédant aux besoins de la nature, accordèrent à leurs corps brisés des aliments et du sommeil. Le lendemain, lorsque l'aurore montra à la terre ses premiers rayons, pour qu'il ne demeurât dans la ville aucun lieu propre à des embûches, ils coururent en armes au temple de Salomon pour y exterminer ceux qui étaient montés sur le faîte, il s'y était réfugié une grande quantité de Turcs, qui alors en auraient fui volontiers s'ils eussent pu prendre des ailes et s'envoler; mais la nature, qui leur avait refusé des ailes, leur fournit l'issue malheureuse de leur misérable vie : voyant les nôtres venir à eux sur le faîte du temple, ils se jetaient au devant des épées nues, aimant mieux succomber par une très prompte mort, que de périr longuement sous le joug d'une cruelle servitude; et ils se précipitaient aussi en bas du temple, et la terre, qui donne à tous les aliments de la vie, leur donnait la mort. Cependant les nôtres ne tuèrent pas tous ceux qu'ils trouvèrent, mais en réservèrent plusieurs à la servitude. Ensuite on ordonna de nettoyer la ville, et il fut enjoint à ceux des Sarrasins qui demeuraient en vie, d'en retirer les morts et de purifier la ville de toutes les souillures d'un si grand carnage, ils obéirent promptement, emportèrent les morts en pleurant, et élevèrent hors des portes des bûchers élevés comme des citadelles ou des bâtiments de défense; ils rassemblèrent dans des paniers les membres coupés, les emportèrent dehors, et lavèrent le sang qui souillait le pavé des temples et des maisons.

II

Après avoir ainsi purgé de tout ennemi la ville dite pacifique, il fallut que les nôtres s'occupassent de faire un roi, en choisissant l'un d'entre eux pour gouverner une si grande ville et un peuple si nombreux. Du jugement de tous, d'un voeu unanime, et du consentement général, Godefroi fut élu le huitième jour après celui où ils avaient attaqué la ville. A bon droit se réunit-on sur un pareil choix, car il se montra tel dans son gouvernement qu'il fit plus d'honneur à la dignité royale qu'il n'en reçut d'elle; soit que nous contemplions, nous indignes, les royales facultés de son corps, ou les richesses plus que royales de son âme, nous pensons qu'il a été égal à la dignité qui lui a été conférée sur la ville de Jérusalem, il se montra si excellent et si supérieur en royale majesté que, s'il se pouvait faire que tous les rois de la terre se vinssent réunir autour de lui, il serait, au jugement de tous, reconnu le premier en vertus chevaleresques, beauté de visage et de corps, et excellence de noble vie. il était convenable qu'ensuite :
après avoir élu l'honorable chef qui devait gouverner honorablement leurs corps, ils se choisissent un guide de leurs âmes, qui fût de même sorte : ils élurent donc un certain clerc nommé Arnoul, très versé dans la science des lois divines et humaines. Cette élection eut lieu le jour de la fête de Saint-Pierre-aux-Liens, laquelle fête s'appliquait parfaitement à celle immaculée cité, qui, si longtemps enchaînée dans les liens du démon, fut, du jour qu'elle eut un évêque, libre et déliée. C'est ainsi que, comme on l'a dit, la nation des Francs pénétra à force de combats jusqu'au sein de l'Orient, et, avec l'aide divine, purifia Jérusalem de l'ordure des Gentils, qui l'avaient souillée pendant environ quatre cents ans. La consécration canonique d'un saint évêque en cette ville et l'élévation d'un roi rendit le nom des Francs célèbre par tout l'Orient, et fit reluire, même aux yeux des Infidèles, la toute-puissance de Jésus-Christ, crucifié en ce lieu. Après que l'évêque et le roi eurent été joyeusement consacrés, des députés de la ville de Naplouse vinrent, attirés par la splendeur de cette lumière de grâce, vers le roi Godefroi, et lui apportèrent un message de leurs concitoyens, le priant de leur envoyer quelqu'un des siens pour les recevoir eux et leur ville sous son gouvernement et sa domination, car ils voulaient que son empire s'étendît sur eux, parce qu'ils aimaient mieux être gouvernés par lui que par d'autres. Naplouse est une ville de la Carie, province d'Asie, le roi ayant tenu conseil, leur envoya son frère Eustache et Tancrède accompagnés d'une grande troupe de chevaliers et de gens de pied, ils les reçurent avec toutes les marques d'un grand respect et se remirent eux et leur ville sous la domination de Godefroi.

III

Lorsqu'ils eurent ainsi fait, ce serpent tortueux et rampant, qui envie toujours les félicités des fidèles, sentit une violente douleur de voir s'étendre ainsi la gloire du nom chrétien et s'agrandir le royaume de Jérusalem régénérée. Il excita violemment contre eux l'émir de Babylone, Clément ou plutôt l'Insensé, [Il y a ici une espèce de jeu de mots qu'il a fallu renoncer à traduire : Clementem imo Dementem] et souleva avec lui tout l'Orient. Il espérait, cet audacieux auteur de toute malice, les exterminer entièrement eux et leur ville, et effacer complètement la mémoire du sépulcre du Seigneur. Mais de même que sont vaines les pensées des hommes, de même s'évanouit leur puissance, Clément rassembla tout ce qu'il put de gens et marcha vers Ascalon en pompeux appareil : lorsqu'il y fut arrivé, un messager vint en toute diligence en apporter au roi la nouvelle.

Le roi, sans tarder, fît savoir à ceux qu'il avait envoyés à Naplouse, qu'ils se hâtassent devenir prendre part au combat qu'allait leur livrer l'émir de Babylone, car il était déjà à Ascalon avec une troupe innombrable, et se préparait à assiéger Jérusalem. Eustache et Tancrède, et les autres hommes de guerre, ayant ouï ce message, firent connaître aux citoyens de Naplouse que la guerre était imminente, et leur disant adieu, s'en séparèrent joyeux et de bon accord. Les nôtres aspirant à rencontrer les Turcs, montèrent la montagne, et, marchant toute là nuit, vinrent sans se reposer jusqu'à Césarée. Le lendemain matin ils côtoyèrent le rivage de la mer, et arrivant à une certaine ville nommée Ramla, y trouvèrent beaucoup d'Arabes qui venaient en avant de l'armée. Les nôtres les ayant vigoureusement poursuivis, en prirent plusieurs, qui leur déclarèrent avec vérité l'état des forces de l'ennemi. L'ayant appris, ils envoyèrent au roi sur le champ des messagers, montés sur des chevaux très rapides, pour lui mander qu'il se mît en marche sans délai et vînt combattre auprès d'Ascalon. Ascalon est une ville considérable de la Palestine, située à vingt-cinq milles de Jérusalem, elle fut autrefois bâtie par les Philistins, qui la nommèrent Ascalon, du nom de Ceslon, petit-fils de Cham, et fils de Mesraïm. Elle fut toujours ennemie de Jérusalem, et, quoique dans son voisinage, ne voulut jamais avoir avec elle aucune relation d'amitié; c'était là qu'était l'émir de Babylone, lorsque les messagers vinrent trouver le roi et lui rapportèrent ce que l'on vient de dire. Lorsque le roi l'eut entendu, il fit appeler le patriarche, et, d'après son conseil, ordonna de publier par toute la ville que tous eussent à se rendre le lendemain de grand matin à l'église, et, après avoir entendu la sainte messe, à recevoir le corps de Notre-Seigneur, pour chevaucher ensuite vers Ascalon.

Ce bruit, répandu dans la ville, ne troubla nullement les esprits, mais la nuit, suivante leur parut plus longue et plus lente qu'à l'ordinaire; au matin, dès que parurent les premiers rayons de l'aurore, le son de la cloche les appela tous à la messe. Après les prières de la messe, le peuple s'associa au Seigneur, reçut la bénédiction en même temps que le saint présent de l'Eucharistie, sortit ensuite de l'église, courut aux armes, et, avide de combattre, marcha à jeun à l'ennemi. Les trompettes de l'armée sonnèrent toutes à la fois dès que le roi fut sorti de la ville; et leurs sons, répétés dans les sinuosités des montagnes et par les échos des vallées, frappaient les ennemis de terreur.

Ce fut ainsi que les Chrétiens marchèrent au combat, portant en eux-mêmes le corps et l'esprit du Dieu victorieux, et ne craignant aucune multitude, car ils ne se fiaient point en eux-mêmes, mais dans la vertu du Seigneur. Le patriarche laissa en son lieu Pierre l'Ermite pour faire dire des messes, ordonner des oraisons et conduire des processions au saint sépulcre, afin que l'Homme-Dieu qui y fut déposé prît la défense de son peuple. Le roi, étant arrivé avec son armée à la rivière qui coule aux environs d'Ascalon, y trouva plusieurs milliers de boeufs, de chameaux, d'ânes, mulets et mules, qui n'appartenaient pas seulement à la ville, mais étaient venus en partie avec l'armée de l'émir, ils étaient gardés par cent Arabes; et ceux-ci ne virent pas plutôt les nôtres qu'ils leur laissèrent tout ce butin, et cherchèrent leur salut dans la fuite ; les nôtres les poursuivirent, mais n'en purent prendre que deux; ils enlevèrent tout ce butin, dont ils approvisionnèrent abondamment Jérusalem. Comme on était déjà sur le soir, le roi fît crier par un héraut que tous prissent du repos et se levassent ensuite au petit point du jour pour marcher au combat, et le patriarche prononça anathème contre quiconque chercherait à faire aucun butin avant qu'on eût complètement remporté la victoire.

La nuit passée, l'aube commença à blanchir, plus brillante qu'à l'ordinaire, et réveilla les nôtres de leur sommeil. C'était la sixième férié, jour auquel le Sauveur du genre humain abattit sous le trophée de la croix le diable, roi de Babylone; et ce jour-là de nouveau, le Seigneur, par le bras de ses guerriers, vainquit encore son émir de Babylone. Le roi, comme nous l'avons dit, traversa le fleuve ; mais le patriarche demeura en deçà avec les évêques et les autres ecclésiastiques, tant grecs que latins. Le roi descendit avec tous les siens dans une vallée belle et spacieuse, et passa sur le rivage de la mer, où il rangea son armée en bataille; il donna le premier rang à sa troupe, le second à celle du comte de Normandie ; celle du comte de Saint-Gilles fut la troisième, celle du comte de Flandre la quatrième, celle du comte Eustache, de Tancrède et de Gaston de Béziers fut la cinquième; les gens de pied se placèrent avec des flèches, des traits et des javelots en avant des chevaliers; ainsi rangés, ils commencèrent à marcher à la rencontre des Babyloniens. Le comte de Saint-Gilles fut à la droite, près de la mer, et le roi à la gauche, au lieu où se trouvait la plus grande force de l'ennemi ; tout le reste se plaça entre eux deux.

Mais on ne doit pas passer sous silence les paroles de l'émir Clément, lorsqu'on lui rapporta que les nôtres s'avançaient vers lui au combat. On ne lui avait rien dit du butin qu'ils avaient fait la veille, car personne n'osait lui annoncer d'autres nouvelles que des nouvelles agréables et favorables, vu qu'il voulait être toujours en joie; ainsi quiconque lui annonçait des choses fâcheuses ne pouvait plus jamais trouver grâce devant ses yeux. Cependant il s'inquiétait fort peu de perdre quelque chose de son bien, tant il était riche encore de ce qui lui restait; et qu'on ne regarde pas comme un vain conte ce que nous allons rapporter, car nous l'avons appris d'un Turc qui l'a ensuite raconté à Jérusalem, où il se fit chrétien de son propre mouvement, et reçut au baptême le nom de Boémond. Lors donc qu'au point du jour on dit à l'émir que les Francs, préparés au combat, s'avançaient contre lui et étaient déjà proche, cet insensé, à ce qu'on rapporte, répondit au messager :
« Que ne dis-tu ? je ne puis croire que je les trouve même m'attendant dans leurs murs. »
A quoi le messager répliqua :
« Seigneur, que ta grandeur sache pour certain qu'ils viennent tout prêts à combattre et sont déjà proche. »
Alors il ordonna que tous prissent les armes et marchassent au combat. Lorsque tous se furent préparés, et qu'il fut instruit par lui-même de l'approche des nôtres ;
« ô royaume de Babylone ! dit-il, royaume illustre par dessus tous les autres, quelle honte aujourd'hui pour toi en ce jour que contre toi osent marcher de si petites gens, que je n'avais pas même imaginé les trouver à l'abri des remparts d'une ville ! et maintenant voilà qu'ils ont l'audace de venir à ma rencontre ! ou ils ont perdu le sens, ou ils sont déterminés à décider ici de leur vie ou de leur mort. Je vous ordonne donc, ô guerriers babyloniens, de les exterminer tous de dessus la terre, que votre oeil n'en épargne aucun, n'ayez pitié de personne. »
On en vint aux mains; le comte de Normandie, chevalier sans peur, commença le combat, faisant face à cette partie de l'armée ennemie où était la bannière de l'émir, qu'ils appellent étendard', se faisant une route, l'épée à la main, à travers lès bataillons, il arriva, faisant un grand carnage, jusqu'à celui qui portait cet étendard; il le renversa aux pieds de l'émir, et prit la bannière. L'émir s'échappa à grand' peine, et, fuyant vers Ascalon, s'arrêta devant la porte de la ville; de là, le malheureux vit de loin le déplorable massacre des siens ; le roi et les autres comtes se jetèrent avec une égale audace sur ceux qu'ils avaient en tête, et firent à droite et à gauche un grand carnage de tout ce qu'ils trouvèrent devant eux; les arcs des Turcs ne leur servirent de rien, car le choc des nôtres fut si rapide et si pressé, qu'aucun n'eut le loisir de tirer sa flèche, mais songea seulement à prendre la fuite. Il mourut ici des milliers d'hommes, qui n'eussent pas trouvé la mort s'ils eussent pu parvenir à fuir; mais la foule était si grande que ceux qui étaient derrière poussaient ceux de devant sous le glaive mortel des nôtres. Tancrède et Eustache comte de Boulogne se précipitèrent sur leurs tentes, et firent là beaucoup de grandes actions dignes de mémoire, si elles étaient écrites. Aucun des nôtres ne fut prouvé lent ni craintif; mais tous, animés d'un même esprit, poursuivaient unanimement les ennemis de la croix du Christ; car, chose admirable, cette multitude de gens armés n'effrayait pas le petit nombre des nôtres; bien au contraire, l'appui de la grâce divine augmentait de plus en plus leur force et les disposait à l'opiniâtreté. On combattit donc jusqu'à ce que le soleil fut monté au plus haut point du ciel, à l'heure où notre Seigneur Jésus avait été élevé sur la croix; eu ce moment, toute la vigueur des ennemis les abandonna, car ils étaient hors de sens de voir qu'ils ne pouvaient ni fuir, ni combattre; ils montaient sur les arbres, pensant s'y mettre à l'abri des nôtres et n'en être pas aperçus. Les nôtres les abattaient à coups de flèches comme le chasseur abat les oiseaux; et, lorsqu'ils étaient tombés à terre, ils les tuaient, comme dans la boucherie le boucher tue les animaux.
D'autres, l'épée à la main, se jetaient aux pieds des nôtres; et, prosternés à terre, n'osaient se lever contre les Chrétiens.

Déjà la première partie de l'armée des Babyloniens était totalement en fuite, que l'arrière-garde doutait encore à qui appartenait la victoire; car il n'était rien à quoi ils se fussent moins attendus qu'à la victoire des Chrétiens et à la fuite des leurs, et voyant leurs compagnons courir par la plaine en fuyant, ils pensaient qu'ils poursuivaient les Chrétiens pour les tuer; mais lorsqu'ils comprirent que la victoire était aux Chrétiens, la joie qu'ils avaient eue fut changée en tristesse; alors, saisis de frayeur, ils prirent la fuite de compagnie avec les autres et à leur tête; et comme le vent dissipe les nuages ou comme le tourbillon disperse des monceaux de paille, de même les nôtres dispersaient le gros de l'armée et les ailes des ennemis en fuite.

IV

Pendant que ceci se passait, que les champions du Christ exterminaient ainsi les satellites du diable, et que le comte de Saint-Gilles qui combattait sur le rivage de la mer en tuait une quantité innombrable, et en forçait plusieurs à se précipiter dans la mer, voici ce que disait Clément, cet émir insensé, qui se tenait devant la porte d'Ascalon ; et nous l'avons su du susdit converti, lequel était près de lui comme homme de sa suite et esclave domestique. L'insensé Clément donc disait pendant que les Chrétiens mettaient ses gens en pièces :
« O Mahomet, notre docteur et patron, où est ta vertu, où est la vertu des puissances célestes dans lesquelles tu te glorifies ? où est cette vertu de puissance créatrice qui accompagne toujours ta présence ? Pourquoi as-tu ainsi abandonné ton peuple et le laisses-tu disperser, détruire et tuer sans miséricorde par une race misérable, déguenillée, par des peuples étrangers, par une engeance scélérate, la lie, l'écume et le rebut des nations ? Des gens qui avaient coutume de venir nous demander du pain, ne possédant rien que leur bâton et leur besace ! que de fois nous leur avons fait l'aumône, que de fois nous avons eu pitié d'eux ! Hélas ! hélas ! pourquoi avons-nous pris compassion de leur misère ? Nous voyons bien maintenant qu'ils venaient, non pas véritablement pour adorer, mais pour espionner avec perfidie ; ils ont vu l'éclat de notre félicité, ils ont convoité nos richesses, ont rapporté la convoitise avec eux dans leur pays et nous ont envoyé ceux-ci, qui altérés de notre or et de notre argent sont venus pour cette raison répandre si cruellement notre sang, mais sont-ce bien des hommes que ceux qui déploient tant de puissance, ne sont-ce pas plutôt des dieux infernaux ? Peut-être l'enfer s'est ouvert, et ce peuple s'en est élancé contre nous. L'abîme a crevé, et son bouillonnement a jeté au dehors cette nation, car elle n'a en rien des entrailles humaines, et on ne voit en elle nul signe de compassion, si c'étaient des hommes, ils craindraient la mort, mais ils ne sont nullement épouvantés de retourner dans l'enfer d'où ils ont surgi.
O gloire du royaume de Babylone ! que tu es honteusement déshonorée en ce jour où tu as envoyé ces guerriers énervés, eux qu'on a vus jadis si courageux ! quelle nation pourra désormais résister à cette nation scélérate, si tes peuples ne peuvent aujourd'hui s'en défendre ? Hélas ! hélas ! ils fuient maintenant, eux qui n'avaient jamais appris à fuir ! les voilà honteusement renversés, eux qui avaient coutume de renverser les autres.
O douleur ! toutes choses nous arrivent à l'inverse de notre coutume ! nous avions accoutumé de vaincre et nous sommes vaincus, nous passions nos jours dans la joie du coeur, et nous voilà dans la tristesse. Que sert de contenir les larmes qui coulent de nos yeux, de réprimer les sanglots qui éclatent du fond de notre coeur ? depuis longtemps j'ai consacré tous mes soins à rassembler cette armée avec grande sollicitude, j'y ai consumé en vain beaucoup de temps, j'ai fait venir avec des dépenses incalculables les plus courageux chevaliers de tout l'Orient, et les ai conduits à cette guerre ! et voilà que maintenant j'ai perdu eux et ce qu'ils m'ont coûté; j'ai dépensé beaucoup d'argent à ramasser des bois propres à construire des tours et des machines de tout genre pour en entourer Jérusalem et les assiéger, et ils sont venus à ma rencontre bien loin en avant de Jérusalem ! Quel honneur puis-je désormais espérer dans mon pays, lorsque je suis ainsi couvert d'ignominie par des étrangers, de nouveaux venus ! ô Mahomet, Mahomet ! qui t'a jamais rendu un plus beau culte en des temples enrichis d'or et d'argent, merveilleusement décorés de tes images et honorés par toutes les cérémonies et les solennités de ta sainte religion ? Les Chrétiens nous disent d'ordinaire avec insulte que ton pouvoir est moindre que celui du Crucifié, car il est puissant dans le ciel et sur la terre : il paraît bien maintenant que ceux qui se fient en lui obtiennent la victoire, que ceux qui te révèrent sont vaincus; nous ne pouvons l'attribuer à notre négligence, car ta sépulture est enrichie de bien plus d'or, de pierreries et de toutes choses précieuses que ne l'est celle du Christ. La ville ennoblie par ton corps n'a jamais été privée de ses honneurs et s'est au contraire agrandie chaque jour en toutes sortes de gloires; elle a été illustrée par la vénération de tous tes serviteurs; celle au contraire dans laquelle fut enseveli le Crucifié n'a reçu depuis aucun honneur ; elle a été détruite et foulée aux pieds et plusieurs fois réduite à rien. En punition de quelle faute sommes-nous donc ainsi dégénérés ? et quand nous te rendons ainsi toutes sortes d'honneurs, pourquoi n'obtenons-nous rien en retour ? O Jérusalem, ville séductrice et adultère, s'il arrive jamais que tu rentres dans nos mains, je te raserai au niveau du sol et j'exterminerai de fond en comble le sépulcre de celui que tu as enseveli. »

C'était ainsi que l'émir Clément gémissait d'une voix plaintive : les nôtres cependant n'oubliant pas leur courage accoutumé se précipitèrent, devant la porte de la ville, avec tant d'impétuosité sur les Babyloniens, qu'ils n'en laissèrent hors de la porte aucun qui ne fût mort ou couvert de blessures. Ce fut ainsi que la vertu divine vainquit dans ce combat et illustra les nôtres par la victoire. Et qui pourrait rapporter le nombre de ceux qui périrent dans l'étroit passage de la porte ? Clément put alors à bon droit pleurer, lorsqu'il vit devant lui tant de cadavres des siens; d'autres à leurs derniers moments, et encore palpitants, maudissaient Clément qui les avait amenés, et l'on rapporte qu'alors Clément pleura avec des lamentations et maudit les nôtres.

Cependant, sur la mer voisine de la cité, étaient des barques et navires venus des contrées maritimes environnantes, qui par l'ordre de l'émir apportaient toutes les choses qui pouvaient fournir l'opulence pour le siège de Jérusalem : lorsqu'ils virent les leurs ainsi que leur maître dans une si honteuse déroute, saisis de crainte, ils déployèrent leurs voiles et gagnèrent la haute mer, tandis que les nôtres, les mains élevées vers le ciel, rendirent grâce à Dieu du fond du coeur et retournant aux tentes des ennemis y trouvèrent de l'or et de l'argent, d'innombrables babillements, des aliments en abondance, des animaux de toute espèce, des assortiments d'armes. Ils trouvèrent aussi des chevaux et des juments, des mulets et des mules, des ânes et des ânesses, et un dromadaire : que dirai-je ? des brebis, des béliers et des autres bestiaux rassemblés pour la nourriture; on y trouva aussi des casseroles, des chaudières, des marmites, des lits avec leurs garnitures, des coffres remplis d'or et d'argent, des vêtements dorés, et tout ce qui servait à la parure; et ceux qui eurent pour leur partage les tentes de l'émir, pleines d'un luxe royal, furent enrichis d'un magnifique butin. Le comte de Normandie porta au sépulcre du Seigneur l'étendard de l'émir, dont le bâton en argent était terminé par une pomme d'or, et qui fut estimé vingt-deux marcs; un autre eut une épée de soixante byzantins. Les nôtres revenant en triomphe trouvèrent des troupes de paysans portant des vases de vin et d'eau, dont ils jugeaient que leurs maîtres auraient besoin au siège : saisis de stupeur, ils demeuraient comme des brutes, et au lieu de fuir, attendaient prosternés l'épée des nôtres : plusieurs se roulaient dans le sang des morts et se cachaient comme morts entre les cadavres. Les nôtres en arrivant à la rivière où ils avaient laisse le patriarche, s'arrêtèrent fatigués, pour prendre quelque sommeil-.lorsque l'aurore rendit ensuite le jour à la terre, ils se levèrent et reprirent leur route : arrivés environ à deux milles de la ville, ils commencèrent à faire retentir le son triomphal des trompettes, des fifres et des cors, et de toutes sortes d'instruments de musique, afin que les échos des collines et des montagnes leur répondissent par une semblable harmonie, et se réjouissent avec eux dans le Seigneur. Alors s'accomplit réellement ce qu'Isaïe avait écrit dans le sens spirituel de l'Eglise des fidèles :
« Les montagnes et les collines retentiront devant vous des cantiques de louanges [Isaïe, ch. 55, v. 12.]  »
C'était une harmonie délectable et d'une grande et agréable douceur, que celle des voix des guerriers et des sons des trompettes renvoyés par l'écho des montagnes, des roches creuses et des profondes vallées. Lorsqu'ils arrivèrent devant les portes de la ville, ceux qui y étaient demeurés firent retentir les louanges de Dieu dans les hauteurs non de la terre, mais du ciel, et ils louèrent Dieu à bon droit de voir Jérusalem, les portes ouvertes, recevoir avec acclamations ses pèlerins, qui autrefois n'y arrivaient qu'au travers de grandes difficultés, beaucoup d'outrages, et même à force de présents. C'est de ces pèlerins et de ces portes que le Seigneur a dit par la bouche d'Isaïe : « Des portes leur seront toujours ouvertes, elles ne seront fermées ni le jour ni la nuit ? [Isaïe, ch. 60, v. 11.]  »
Et cette prophétie s'est accomplie de nos temps, car maintenant s'ouvriront aux fils des pèlerins les portes de Jérusalem qui leur étaient précédemment fermées le jour et la nuit. Ce combat se livra, à la louange de Jésus-Christ, le 12 du mois d'août.

V

Comme ce discours historique a traité dès son commencement, dans son milieu et sa fin, de la ville de Jérusalem, il ne paraîtra inconvenant à personne qu'on expose à la fin de cet ouvrage qui a d'abord fondé cette ville et lui a donné son nom. On rapporte que Melchisédech, que les Juifs assurent avoir été fils de Noé, la bâtit, après le déluge, dans la Syrie, et l'appela Salem. Il y régna longtemps, et elle fut ensuite occupée par les Jébuséens, qui y ajoutèrent une partie de leur nom, à savoir Jébu et en firent un seul nom qui, en changeant le b en r, est devenu Jérusalem. Elle fut ensuite plus noblement ornée par Salomon, qui y bâtit le temple du Seigneur, sa résidence royale, la remplit d'autres édifices, jardins et piscines, et l'appela Hiérosolyme ; ce qu'il faut entendre Hiérosalomonie, comme si elle eût été appelée du propre nom de Salomon. De là, les poètes l'ont appelée, par corruption, Solyme, et elle a été nommée par les prophètes Sion, qui, dans notre langue, veut dire sentinelle, parce que, bâtie sur une montagne, elle peut de loin apercevoir ceux qui viennent.
Jérusalem, en notre langage, se traduit par pacifique. Nous trouvons écrit dans le livre des Rois, au sujet de son ancienne et glorieuse opulence, que Salomon fit en telle sorte qu'il y eût à Jérusalem autant d'argent que de pierres. Elle est illustrée aujourd'hui par de beaucoup plus abondantes richesses, car c'est là que, pour la rédemption du genre humain, le Fils de Dieu a été attaché à la croix, les astres du ciel s'obscurcirent, la terre trembla, les pierres se fendirent, les tombeaux s'ouvrirent, et plusieurs corps des saints qui dormaient se levèrent : en quelle ville s'accomplit jamais un si merveilleux mystère, d'où est sorti le salut de tous les fidèles ? C'est de là qu'il a été conjecturé que cette ville, ayant été illustrée par la glorieuse mort du Fils de Dieu, avec la permission de nos ancêtres, elle ne devait pas se nommer Jérusalem, mais plutôt, changeant r en b, Jébusalem, en sorte qu'elle pourrait se traduire dans notre langage par salut de paix.
Ce sont ces faits et autres faits emblématiques qui nous ont présenté Jérusalem comme la forme et la figure mystique de la Jérusalem céleste, de laquelle il est dit:
« Sion est la ville de notre force et de notre salut; on y mettra un second rempart. Ouvrez les portes, et la race des justes y entrera pour garder la vérité. »

Nous ne pouvons rapporter tout ce qui a été dit à sa louange par les prophètes et les docteurs de la loi. La Jérusalem terrestre a été de nos jours délaissée de Dieu, et prise en haine à cause de la méchanceté de ses habitants. Mais, lorsqu'il a plu à ce même Dieu, il a amené la nation des Francs des extrémités de la terre, et par eux, l'a voulu délivrer des immondes Gentils, ce qui avait été dès longtemps prédit par le prophète Isaïe, lorsqu'il dit :
« Je ferai venir vos enfants de loin, et avec eux leur argent et leur or, au nom du Seigneur votre Dieu et du saint d'Israël qui vous a glorifiée. Les enfants des étrangers bâtiront vos murailles, et leurs lois vous rendront service [Isaïe, ch. 60, v. 9 et 10. Voici le texte de la Vulgate : Me enim insulae expectant, et naves maris in principio, ut adducam filios tuos de longe, argentum eorum et aurum eorum cum eis, nomini Domini, etc. L'auteur n'a cité qu'à partir du mot adducam ce qui change le sens, en sorte qu'il a fallu traduire dans le sens qu'on a adopté, et non se servir, comme on a coutume de le faire, de la version de Sacy.] ! »
Nous trouvons ces paroles et beaucoup d'autres dans les livres des prophètes, toutes se rapportant à l'événement de la délivrance qui a été opérée de nos jours. Pour toutes ces choses, et par dessus tout, soit béni Dieu, dont la justice frappe et blesse, et dont la gratuite bonté, quand il le veut, et comme il le veut, nous prend en miséricorde et nous guérit !
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.

Introduction

Je prie tous ceux qui liront cette histoire, ou l'entendront lire, et qui, l'ayant entendue, la comprendront, de me pardonner s'ils reconnaissent dans sa composition des choses sans élégance, car j'ai été obligé de l'écrire par obéissance. Un abbé nommé N…, recommandable par la science des lettres et la rectitude des moeurs, me montra une histoire sur ce sujet, mais dont il était grandement mécontent, partie en raison de ce qu'elle ne contenait pas le commencement du récit qui doit se prendre au concile de Clermont, partie pour ce que ces riches matériaux étaient jetés sans art, et que la composition littéraire du discours marchait incertaine et négligée. Il m'ordonna donc, comme j'avais assisté au concile de Clermont, d'attacher à cette narration la tête qui lui manquait, et d'en rendre la lecture plus agréable par un style plus soigné.

N'ayant donc d'autre secrétaire que moi-même, moi-même j'ai dicté et écrit; en sorte que, sans interruption, ma main a obéi à mon esprit, ma plume à ma main, et mon feuillet à ma plume, ce qu'attestent suffisamment la négligence du travail et la diction peu chargée d'ornements. Ainsi donc, si notre ouvrage déplaît à quelque homme nourri dans les études académiques, par la rustique simplicité du langage modeste que nous avons adopté plus que de raison, nous lui voulons notifier qu'il nous paraît plus raisonnable d'éclaircir grossièrement les choses cachées que d'obscurcir philosophiquement les choses claires.

Un discours toujours soigné est toujours dépourvu d'agrément, car ce que l'intelligence comprend avec peine trouve l'oreille moins disposée à le recevoir. Nous voulons donc suivre dans le nôtre l'allure populaire, afin que quiconque l'entendra puisse espérer en faire autant, et que néanmoins, si par hasard il le tente, il se trouve en demeurer bien loin. Si quelqu'un désire connaître le lieu où a été composée cette histoire, qu'il sache qu'elle a été faite dans une cellule du cloître de Saint-Rémi, en l'évêché de Reims; et s'il veut savoir le nom de l'auteur, il s'appelle Robert.

Avant propos

Entre tous les historiens du nouveau et de l'ancien Testament, le premier rang est à saint Moïse, lequel, doué d'un divin esprit prophétique, a décrit en lettres hébraïques, dont il est lui-même l'inventeur, le commencement du monde et les faits merveilleux du premier et du second âge de l'univers, et a mis devant nos yeux les actions des patriarches. A son exemple, Josué, Samuel et David ont écrit, le premier, le livre de Josué; le second et le troisième, l'histoire des Rois ; d'où l'on peut reconnaître clairement combien il est en effet agréable à Dieu que l'écriture fasse connaître à ses fidèles ses oeuvres merveilleuses, lorsqu'il accomplit tout ce qu'il a résolu d'avance pour un certain temps. Mais après la création du monde, qu'y a-t-il de plus admirable si ce n'est ce qu'ont vu nos temps modernes en ce voyage des pèlerins de Jérusalem ? Laquelle chose, plus on s'applique à y penser, plus elle grossit et abonde dans l'esprit émerveillé, car ce ne fut pas oeuvre humaine, mais divine; elle doit donc être exposée en des pages fidèles aux yeux des hommes, tant présents que futurs, afin qu'en Dieu s'affermisse leur chrétienne espérance, et que leur esprit s'excite plus vivement à sa louange : car quels rois ou princes auraient pu subjuguer tant de villes et forteresses, toutes fortifiées par la nature, l'art ou le travail de l'homme, si ce n'est la bienheureuse nation des Français, lesquels ont Dieu pour seigneur, et sont le peuple qu'il a choisi pour son héritage ? que la sagesse de Dieu nous fournisse donc ce que nous devons dire à la louange de son nom ; et que ceux qui liront ou entendront ces choses sachent que notre récit ne contiendra rien de frivole, rien de mensonger, nulle bagatelle, et nulle autre chose que la vérité.
Sources : Histoire de la première croisade par Robert le Moine - Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, Paris chez J.-L.-J. Brière, libraire - 1824.