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La Terres Sainte à l'époque Romane - L'Orient au Temps des Francs

Chronologie du Comté de Tripoli sous la dynastie de Toulouse-Provence

Février-avril 1102. - Raymond de Saint-Gilles (1102-1105)
Siège et prise de Tortose par le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, qui enlève la ville aux Banû 'Ammar, émirs de Tripoli. Pour la prise de Tortose, nous avons Hagenmeyer qui proposait la date du 18 février 1102, obtenue en corrigeant en « XII calendes Martii » le « XII calendes Maii » du Chronicon.S. Maxentii Pictav., correction inspirée par le contexte de Foucher de Chartres qui veut qu'après la prise de Tortose à laquelle ils avaient coopéré, le comte de Poitiers et ses croisés soient allés célébrer les Pâques de 1102 (6 avril) à Jérusalem. Mais Ibn al-Qalanisî nous dit que l'armée de secours musulmane qui, sous l'émir de Hovas Jana A al-Dawla, avait tenté de dégager Tortose et qui se fit battre par Saint-Gilles, fut de retour de cette expédition malheureuse le 14 avril. Il semblerait en résulter que la date du Chronicon était bien exacte, c'est-à dire que Tortose fut prise par Raymond de Saint-Gilles, le 12 des calendes de mai, c'est-à-dire le 21 avril 1102, du moins si l'on admet que l'émir de Homs avait essayé de sauver la ville avant sa chute et non de la reprendre séance tenante, ce que, du reste, Qalanisî ne spécifie nullement.
23 avril 1104.
Raymond de Saint-Gilles avec l'aide d'une escadre génoise, enlève Gibelet (Jebail) aux Banû 'Ammar.

12 septembre 1104.
D'après Qalanisî, Ibn Ammar inflige une surprise à Raymond de Saint-Gilles qui, de Mont-Pèlerin, bloquait Tripoli.
28 février 1105.
Décès de Raymond de Saint-Gilles à Mont-Pèlerin, en face de Tripoli.

Guillaume Jourdain (1105-1109)

Mars 1105.
Guillaume Jourdain, comte de Cerdagne, « neveu » (= cousin) de Raymond de Saint-Gilles, lui succède dans ses possessions syriennes, à Tortose et à Mont-Pèlerin.
Avril-mai 1105.
L'atabeg de Damas Tughtekîn reprend aux Provençaux le bourg, récemment fortifié par eux, de Rafaniya.
1108-1109.
Guillaume Jourdain profite de l'absence de l'émir de Tripoli Ibn 'Ammar, parti demander du secours à Baghdad, pour venir assiéger 'Arqa. L'atabeg de Damas Tughtekîn ne réussit pas à débloquer 'Arqa, ni à enlever aux Provençaux al-Akma et se fait battre près d'al-Akma par Guillaume Jourdain (hiver 1108-1109). D'après les évaluations de M. H. A. R. Gibb (Bull. S. O. S., 1935) la prise de 'Arqa par les Provençaux daterait du commencement de 1109 plutôt que de la fin de 1108.

Bertrand (1109-1112 ou 1113)

Février-mars 1109.
Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, débarque au Liban et revendique l'héritage paternel.
1er avril 1109.
Le roi Baudouin I vient devant Tripoli arbitrer le conflit entre Bertrand et Guillaume Jourdain et assiéger avec eux la ville.
12 juillet 1109.
Prise de Tripoli par les Francs. « Peu après » (en 1109) l'assassinat de Guillaume Jourdain laisse tout le comté de Tripoli à Bertrand.
1109-1110.
L'atabeg de Damas Tughtekln, pour obtenir que Bertrand renonce à la conquête de Rafaniya, lui abandonne Munaitira (Mneitri) et le chateau d'Akkar.
Vers juin 1110.
(Date de M. Deschamps), Tancrède, prince d'Antioche, enlève à Qaraja, émir de Homs, le Hosn al-Akrad, le futur Krak des Chevaliers.
1112-1113.
Mort de Bertrand. Son fils Pons lui succède.
Ibn al-Qalasinî fait mourir Bertrand à la fin de janvier 1112 (la nouvelle de sa mort aurait été reçue à Damas le 3 février). Cependant Qalanisî n'est pas très sûr pour la chronologie des princes francs. Par ailleurs Guillaume de Tyr (483), après avoir mentionné la mort du prince d'Antioche Tancrède (12 décembre 1112), ajoute : « Post ejus decessum, mortuo etiam domino Bertramno comité Tripolitano, Pontius uxorem duxerit », ce qui semble vouloir dire, comme l'entend d'ailleurs l'Eracles, que la mort de Bertrand suivit (et non précéda) celle de Tancrède : « Il avint après, dedenz brief terme, que li cuens de Triple morut. » Tancrède étant mort à la mi-décembre 1112, il conviendrait donc de reporter vers le début de 1113 l'avènement du jeune Pons, fils de Bertrand.

Pons (1113-1137)

Décembre 1112.
Tancrède, prince d'Antioche, qui avait, du vivant de Bertrand, pris auprès de lui comme page le jeune Pons, fils de Bertrand (système de Guillaume de Tyr) ou qui, après le décès de Bertrand, avait assumé la tutelle du jeune homme (système de Qalanisî), céda en mourant à Pons, en même temps que sa jeune femme Cécile de France, les deux forteresses de Hosn al-Akrad (le Krak) et de Safita, qui firent dès lors partie du comté de Tripoli.
1115.
Les Francs de Tripoli, qui se sont emparés de Rafaniya, fortifient cette place.
22 octobre 1115.
L'atabeg de Damas Tughtekîn surprend la garnison laissée par Pons à Rafaniya et reconquiert cette place. Les assertions de Qalanisî à ce sujet contredisent celles de Kemal al-Dîn qui veut qu'en cette même année 1115 Tughtekîn ait enlevé Rafaniya non pas aux Francs, mais à l'émir de Homs.
Mai 1116-mai 1117.
Pons, qui ravage la Beqa, est surpris et battu par l'atabeg de Damas Tughtekin.
Août 1122.
Refus de Pons de remplir ses devoirs de vassal envers le nouveau roi de Jérusalem Baudouin II; sa rapide soumission.
31 mars 1126.
Pons, aidé du roi Baudouin II, enlève Rafaniya aux Turcs.
Octobre 1133.
Des bandes turcomanes envahissent le comté de Tripoli et bloquent Pons dans Montferrand ou Bar'în. Il est délivré par le roi Foulque. Date de Qalanisî. (Guillaume de Tyr plaçait l'événement vers 1132.)
28 mars (?) 1137.
Au cours d'un raid des Turcs de Damas au Liban, Pons, trahi pas les Syriens de la montagne, est surpris et tué. Expédition punitive de son fils Raymond II au Liban.

Raymond II (1137-1152)

Vers le 10-20 août 1137.
Le comte de Tripoli, Raymond II, est capturé. Près de Montferrand (Bar'în) par l'atabeg d'Alep, Zengi. Le roi Foulque doit rendre Montferrand à Zengî.
1142.
Raymond II cède le Krak (Hosn al-Akrad) aux Hospitaliers.
Mars-avril 1148.
Le comte de Toulouse Alphonse Jourdain, fils de Raymond de Saint-Gilles, débarque avec la 2e Croisade. Soupçonné de vouloir disputer le comté de Tripoli à son petit-neveu Raymond II, il est empoisonné...
Septembre 1148.
Bertrand, fils d'Alphonse Jourdain, revendique le comté de Tripoli et se saisit de 'Araîma. Raymond II appelle contre lui l'atabeg Nûr al-Dîn qui s'empare de 'Araîma et capture Bertrand.
1152.
Désaccord entre Raymond II et sa femme Hodierne de Jérusalem. Assassinat de Raymond II. Le roi Baudouin III régent pour le jeune Raymond III, fils de Raymond II.

Raymond III (1152-1187)

1160-1161.
Projet de mariage entre Mélisende de Tripoli, sœur de Raymond III et l'empereur byzantin Manuel Comnène. Le projet ayant été abandonné, Raymond III envoie sa flotte ravagé les côtes byzantines (fin 1161).
1163.
L'atabeg d'Alep Nûr al-Dîn, parti pour assiéger le Krak des Chevaliers, est vaincu par les Francs à la Boquée.
11 août 1164.
Raymond III est fait prisonnier par Nûr al-Dîn à la bataille de Harim. Il reste huit ans prisonnier à Alep (1164-1172) Baylie du roi Amaury Ie.
1166.
L'atabeg Nûr al-Dîn s'empare de Munaitira (Mneitri).
1172.
Libération de Raymond III contre rançon de 80000 besants.
Fin 1174.
Raymond III chargé du gouvernement du royaume de Jérusalem pendant l'adolescence du roi Baudouin IV.
14-18 novembre 1177.
Raymond III et le comte de Flandre échouent devant Hama.
1180.
Brouille de Raymond III et du roi Baudouin IV.
1183.
Raymond III rentre en faveur auprès du roi Baudouin IV.
16 mars 1185.
Mort de Baudouin IV. Raymond III régent pour l'enfant Baudouin V.
1186.
Mort de Baudouin V. Raymond III refuse de reconnaître Guy de Lusignan comme roi.
Mai 1187.
Réconciliation de Raymond III et du roi Guy.
4 juillet 1187.
Désastre de Hattin.
Fin 1187 (?)
Mort de Raymond III. Extinction de la dynastie provençale de Tripoli.
Vous pouvez voir sur ce site la liste des forteresses et châteaux du comté de Tripoli

Le comté de Tripoli dans les chartes du fonds des Porcellet

On doit au regretté Fernand Benoit de connaître la présence, dans les collections du Musée Calvet d'Avignon, de sept documents originaux provenant de l'Orient latin et concernant le comté de Tripoli. Ces documents, avant d'être acquis par le musée (avec le legs Mariéton), se trouvaient à Beaucaire, chez le dernier descendant de la famille des Porcellet de Maillane (1).

Leur présence dans les archives de cette famille, cependant, ne paraît pas s'expliquer par la transmission régulière d'actes qui auraient été établis en faveur des ancêtres des Porcellet. En effet, tous sont relatifs à des donations ou à des accords intéressant les Hospitaliers et leurs domaines du comté de Tripoli. Une branche des Porcellet s'était établie dans ce comté au début du XIIe siècle, et les auteurs de ces actes, à l'exception d'une dame Flandina qui ne nous est pas autrement connue, sont, soit des membres de cette famille, soit des descendants du mariage de Marie Porcelet avec Hugues de Gibelet, lesquels, tout en portant le nom de Gibelet (2), associaient dans leurs armes le sanglier des Porcelet à l'étoile (3) des Embriaci de Gibelet : le sanglier figure au revers de la bulle de plomb dont ils scellaient leurs actes (4).

A notre sens, ce sont les Porcellet de Maillane, ayant découvert la présence de documents attestant l'ancienneté de leur famille dans les archives des Hospitaliers, qui sont responsables de la soustraction de ces documents, lesquels pouvaient servir à étayer leur généalogie, alors qu'ils n'étaient guère utiles aux Hospitaliers (5). Aucun de ces documents ne paraît s'être trouvé à Malte lorsque Sebastiano Paoli compila son « Codice diplomatico) (6). On n'en trouve pas davantage trace dans les deux sacs de titres de Terre sainte, provenant du grand prieuré de Saint-Gilles, que l'archiviste Raybaud analysa, à Arles, en 1742, alors que deux documents concernant les mêmes personnages et les mêmes domaines sont mentionnés dans cet inventaire (7). Les documents conservés au Musée Calvet ne portent pas au dos les cotes qui figurent sur les documents conservés à Malte. Nous sommes donc portés à penser qu'ils se trouvaient aux archives du grand prieuré de Saint-Gilles et qu'ils en ont été soustraits antérieurement à 1742 (8).

I. — La cité d'Arcas et la donation de dame flandine

Le premier de ces actes, qui date de 1151, présente malheureusement des lacunes et des obscurités. C'est ainsi que la donatrice, la dame « Flandina », semble se référer à l'assentiment d'un « Raymond de Margun » qu'on supposerait avoir été son mari si le fait que Flandine se donne elle-même à l'Hôpital ne paraissait exclure qu'elle ait eu un mari vivant à la date de la donation. Flandine était vassale du comte Raymond II de Tripoli, qui approuve sa donation ; elle avait elle-même au moins un vassal qui tenait d'elle des maisons et des villages. Cet ensemble constitue un territoire assez bien groupé, dans une des vallées qui remontent depuis « Arqa » vers la montagne où se dresse le château de Gibelacar (Akkar-el-Atiq).

Néanmoins dame Flandine — et les siens — ne semblent pas avoir été en mesure de sceller de leur bulle de plomb un « privilège donatif » puisqu'il leur faut recourir à celle du comte de Tripoli ; ils ne se rangent pas parmi les seigneurs ayant « court, coins et justice ». Chevalier attaché à une forteresse comtale, y détenant sa maison, d'autres maisons, des jardins, et possédant dans le ressort du château un fief comprenant six « casaux », ayant pu y chasser un vassal, Raymond de Margun (Flandine pourrait être sa fille, dotée par lui, devenue veuve ensuite) nous apparaît comme l'héritier de quelqu'un des compagnons de Raymond de Saint-Gilles, de Guillaume Jourdain ou de Bertrand, qui aurait bénéficié de la concession de plusieurs demeures et de villages voisins d'Arcas au moment de l'occupation de cette ville, à charge d'assurer au comte le service d'au moins deux chevaliers, et de participer à la défense d'Arcas avec les autres « chevaliers du château (9) ». Exerçant, peut-être, quelques prérogatives de justice foncière sur ses terres, il ne pouvait néanmoins prendre rang parmi ceux que les Assises de Jérusalem appellent les « barons et terriers », tout en tenant une place honorable parmi les chevaliers fieffés du comté.

L'année où Flandine fait cette donation, une autre dame, Armesende de Castro Novo, cédait elle aussi aux Hospitaliers, avec l'accord du même comte et en présence de témoins qui sont presque tous les mêmes, un domaine analogue bien que plus réduit : les maisons qu'elle possédait à Chastel-Blanc (Safitha) et deux casaux, situés tous deux non loin de Chastel-Blanc, et qui sont nommés Kafarrique et Fellara (10). Et un document retrouvé tout récemment aux Archives de Madrid par M. Riley-Smith nous a appris que c'était en 1152 que les Templiers avaient acquis le château de Tortose, à charge pour eux de le rebâtir à la suite de la prise de cette ville par Nûr al-Dîn, et de la destruction de la forteresse (11). Ces événements ont été notés par un chroniqueur damasquin au milieu d'avril 1152 ; il se peut qu'ils soient postérieurs aux deux donations en question — mais il ne nous paraît pas exclu que les deux donatrices aient été rendues veuves à la suite des épreuves subies en ces années-là par le comté de Tripoli et que ces donations marquent le contre-coup de ces épreuves.

Mais le principal intérêt de ce texte est de jeter quelque lumière sur le destin, jusqu'ici fort mal connu, d'une des places du comté de Tripoli. Ce qu'on connaît surtout du sort d'Arcas au temps des Croisades, c'est le siège que la première Croisade, à l'instigation de Raymond de Saint-Gilles, infligea à cette petite place-forte qui pouvait apparaître comme la clef de Tripoli du fait de sa situation, au pied de la montagne libanaise et à quelques kilomètres de la mer, sur le rebord méridional de la plaine que parcourt le Nahr el Kébir et qui débouche sur la trouée de Homs (12). Raymond, qui paraît avoir espéré faire pression de la sorte sur le qâdî de Tripoli, l'assiégea en vain du 14 février au 13 mai 1099 (13), et fut contraint à lever le siège par l'impatience des croisés qui voulaient se porter sur Jérusalem. Mais son successeur Guillaume Jourdain s'en empara en 1108 ou en 1109 (14).

Arcas était une ville d'une certaine importance « bâtie au pied d'une colline, avec une haute citadelle et un grand faubourg également très peuplé », si nous en croyons Idrisi, qui nous affirme également qu'on y faisait beaucoup de commerce, que la citadelle était forte et « les ressources abondantes (15) ». Aussi n'est-il pas surprenant que le comte de Tripoli l'ait conservée dans son propre domaine (16). Le texte de 1151 nous apprend qu'elle était administrée en son nom par un châtelain et par un vicomte, ce qui correspond au schéma institutionnel habituel au comté de Tripoli (17) comme au royaume de Jérusalem : le vicomte présidant la cour de justice « garnie » de bourgeois latins et administrant le domaine seigneurial, le châtelain assumait la garde du château.

Avant la conquête musulmane, elle était le siège d'un évêque. Les Latins ne l'ignoraient pas, car nous savons d'ailleurs qu'ils s'appuyèrent sur les « Notitiae episcopatuum byzantines » pour reconstituer le cadre diocésain dans les territoires qu'ils occupaient. Mais il ne leur parut pas nécessaire de relever le siège d'Arcas : avec deux autres (Orthosias et Botrys), le diocèse d'Arcas fut réuni à celui de Tripoli pour former un diocèse unique. C'est ainsi que l'évêque de Tripoli, en 1125, put concéder aux Hospitaliers l'exemption des dîmes sur leurs possessions sises au diocèse d'Arcas tout en précisant qu'une décision du patriarche d'Antioche serait nécessaire pour que cette concession fût définitive, dans l'éventualité d'une séparation des diocèses d'Arcas et de Tripoli (18).

L'Hôpital bénéficiait en 1128 d'une donation du comte Pons de Tripoli, qui lui cédait des maisons, un four, une vigne et un jardin à Arcas (19). Nous savons d'autre part, par une lettre d'Alexandre III, que les Templiers y avaient eux aussi des biens qui jouxtaient les possessions de la cathédrale Saint-Laurent de Gênes (20). Arcas nous offre ainsi le tableau, que nous connaissons bien ailleurs, d'une cité fortifiée, où les grands sanctuaires et les communautés qui les desservaient possédaient leurs dépendances (21), et où les Génois, bien qu'il ne s'agît pas d'un port maritime, avaient eux aussi reçu leur part, comme il était souvent convenu dans les traités que les « communes » italiennes passaient avec les princes de l'Orient latin auxquels elles consentaient à apporter leur aide (22).

La donation de Flandine nous montre les Hospitaliers accroissant leur domaine grâce à la concession de maisons, de terres, de jardins et de vignes dans la cité et dans ses faubourgs, et de villages dans le terroir relevant d'Arcas. Mais un acte de 1170 les associe davantage au destin d'Arcas : le roi Amaury de Jérusalem, qui administrait alors le comté de Tripoli pour le comte Raymond III prisonnier, fait allusion au tremblement de terre du 29 juin 1170, qui avait renversé les murs de la cité et du château voisin de Gibelacar, et, pour éviter que ces deux places ne tombent aux mains des Musulmans (ne christicolis amitterentur), il concède aux Hospitaliers la seigneurie de ces deux places, à charge pour l'Ordre de les restaurer, et il s'engage à faire pression sur Raymond III, lorsque celui-ci sortirait de captivité, pour obtenir de lui la ratification de cette concession (23).

Le droit du roi à disposer d'Arcas et de Gibelacar comme étant de son domaine est ici affirmé sous une forme (quic-quid inibi mei erat dominii vel ante me fuerat comitis) qui paraît assimiler le comté remis à la garde royale (il est vrai qu'Amaury était le plus proche parent de Raymond III, son cousin germain) au domaine royal (24). Ceci pouvait être discuté lors du retour du comte. En tout cas, il semble que ni Gibelacar (25) ni Arcas n'entrèrent dans les possessions des Hospitaliers (26). Il se peut que le comte Raymond, revenu de captivité en 1174, ait refusé de sanctionner les concessions territoriales du roi Amaury, tout en ratifiant l'abandon que celui-ci avait fait à l'Hôpital, par le même acte, de la « part de l'étendard » (la portion du butin que les Hospitaliers devaient remettre au comte quand ils participaient à une opération dans son armée). Il est aussi possible que les Hospitaliers eux-mêmes n'aient pas donné suite à cet acte. La ville, en effet, était tombée aux mains de Nûr al-Din en septembre 1171 (27), et sa restauration n'avait pu qu'être assez coûteuse. D'autre part, on connaît la réaction qui se manifesta dans l'ordre contre la politique d'acquisition de châteaux qui avait été celle de Gilbert d'Assailly, en 1171 (28) : elle put inciter les chevaliers à ne pas se prévaloir de l'acte du roi Amaury.

Celui-ci énumère à côté du domaine seigneurial les services et les hommages des chevaliers et des hommes du comte, c'est-à-dire les fiefs attachés au château d'Arcas. Celui de Flandine, que nous avons essayé de caractériser plus haut, était en possession des Hospitaliers depuis 1151. Ainsi possédaient-ils déjà plusieurs maisons et deux jardins à Arcas, deux casaux voisins de la cité, Teileliout et Bucofou (que nous ne savons où localiser) et quatre autres dans la montagne : Gebrail (Jebriel), Bazbina (Bebeniz), Beit Mellat (Bethmellas) et Eiolaz (peut-être Eilat). Une partie de cet ensemble (des maisons et un jardin à Arcas, la moitié de Teileliout, le tiers de Bucofou, Beit Mellat) avait été concédée en arrière-fief à Guillaume de Grillon, qui était ainsi, avant 1170, vassal des Hospitaliers, et qui leur devait son service.

L'histoire d'Arcas s'estompe avec la fin du XIIe siècle. On ne saurait affirmer que la ville soit tombée aux mains de Saladin, lorsque celui-ci passa sous Tripoli, en 1188 (29). Elle demeura en la possession de la maison d'Antioche-Tripoli jusqu'aux campagnes de représailles lancées par le sultan Baybars contre Bohémond VI, coupable de collusion avec les Mongols. Prise une première fois en 1261, elle avait été réoccupée par les Francs ; mais, lorsque Baybars réapparut, en 1266, sa garnison l'évacua et le sultan n'eut plus qu'à raser la forteresse qui avait jusque-là protégé un territoire dont Ibn al-Fûrat nous dit qu'il était planté de cannes à sucre et de champs cultivés (30).

II — Un lignage du comté de Tripoli dans les guerres civiles du XIIIe siècle : les Porcelet et les Gibelet-Porcelet

C'était incidemment que le nom d'un des Porcelet, Guillaume, figurait dans l'acte de 1151. Les cinq autres documents conservés au Musée Calvet, au contraire, émanent tous de membres de cette famille : Guillaume Porcelet (1209), Hue de Gibelet, époux de « Marie Porcelete » (1248), et leur petit-fils, Barthélémy de Gibelet (1274).

Cette branche de la grande famille de Gibelet, issue des Embriaci de Gênes, paraît avoir voulu se distinguer des deux autres branches, les sires de Gibelet et les seigneurs du Besmedin (31), en revendiquant pour elle la tradition des Porcelet (32) : Bertrand de Gibelet, fils d'Hue, et Barthélémy associent sur leur bulle de plomb, à l'étoile des Embriaci, l'animal qui servait d'armes parlantes au lignage provençal et qui figure déjà en 1209 sur la bulle de Guillaume Porcelet, dont il occupe l'avers, tandis que le revers porte l'image d'un château, ou plus exactement d'une tour plantée sur un rocher (33).

L'emploi d'une bulle de plomb — et non d'un sceau de cire (34) — au bas d'actes constituant des « privilèges donatifs » suffirait à classer les Porcelet et leurs ayants droit, dans le schéma institutionnel du royaume de Jérusalem, parmi les seigneurs ayant « cour, coins et justice (35) », seigneurs haut-justiciers, sinon même barons (36), Et l'image du château nous confirme dans cette interprétation.

Mais est-il possible d'identifier cette forteresse, dont la bulle ne nous donne pas le nom ? Les actes du fonds avignonnais ne fournissent aucune indication qui permette d'attribuer avec certitude aux Porcelet l'un des châteaux bâtis par les Croisés dans le comté de Tripoli. Les domaines qui sont cités dans ces actes sont épars dans toute la région tripolitaine — et, d'ailleurs, certains proviennent vraisemblablement des Gibelet (quatre « casaux » sont expressément mentionnés dans un acte de Bertrand de Gibeîet, en 1216, que nous retrouvons dans la plupart de ces actes). Les domaines propres des Porcelet paraissent se situer autour de l'antique Orthosias, aujourd'hui Ard Artousi, qui occupait une eminence voisine de la mer, à une quinzaine de kilomètres à l'est de Tripoli.

Les textes du temps des croisades ne nous font pas connaître de château à Artusce (37). Nous savons seulement que son église — l'ancienne église de l'évêque grec d'Orthosias, qui dépendait de la métropole de Tyr — avait été donnée avant 1123 à Saint-Ruf de Valence (38), et que les Hospitaliers se faisaient confirmer en 1125 par les chanoines de Tripoli la moitié des dîmes "in parrochia Artussie", ce qui atteste que le diocèse d'Orthosias avait été, comme celui d'Arcas, uni au siège de Tripoli, relevé par les Latins (39). Quant à la représentation figurée qui semble reproduire l'image d'un roc escarpé surmonté d'une tour, elle conviendrait assez mal à Ard Artousi ; mais l'exactitude de ces dessins est loin d'être rigoureuse (40). En tout cas « Artusiya » figure dans la géographie d'Idrisi parmi les places fortes dépendant de Tripoli (41); on peut noter que son identification avec une autre place mentionnée par le même auteur, Ras el-Hisn, proposée par R. Dussaud (42), se heurte à des difficultés certaines (43). Nous croyons néanmoins pouvoir retenir la petite ville d'Artusce parmi les places fortifiées du comté, et sa possession par les Porcelet paraît ne pas faire de doute.

Nous avons des mentions nombreuses concernant les membres de la famille des Porcelet, grâce au recueil des Lignages d'outre-mer, compilé en Chypre autour de 1300 (44). Mais ce recueil, tardif, et dont nous attendons une édition critique, n'est pas exempt de confusions.

Pour le XIIe siècle, l'existence d'un Guillaume Ier Porcelet (1140-1153) et de son fils Bertrand (1151-1177) est bien attestée. Un second Guillaume Porcelet, qui apparaît dans les actes de 1185 à 1204, pourrait être le fils de Bertrand (45).

Un acte du comte Bohémond IV (1206) cite un héritier de Guillaume Porcelet, qui aurait été placé sous la garde du comte, ce dont celui-ci s'autorisa pour vendre à l'Hôpital une terre lui appartenant, en spécifiant qu'il appartiendrait aux Hospitaliers d'obtenir son assentiment (46) : ceci est assez dans la ligne des agissements du comte à l'égard des héritiers mineurs de ses vassaux (47). Mais cet acte nous révèle incidemment qu'il existait d'autres Porcelet, tel le Georges cité dans le texte (48). Et le Guillaume Porcelet mort avant 1206 ne peut s'identifier au personnage homonyme de l'acte de 1209, dont les fils étaient alors déjà grands. Ainsi le Guillaume Porcelet de 1209 se rattache-t-il de façon imprécise aux Porcelet du XIIe siècle.

Selon les Lignages (49), il avait épousé Marguerite de la Blanchegarde, fille de Gautier de Beyrouth, qui lui aurait donné trois fils, Renaud, Bertrand et Hugues, et une fille. Or l'acte de 1209 ne cite que deux fils, Bertrand et Hugues, et la femme de Guillaume y est appelée Laurette. Nous pourrions supposer qu'elle était la seconde épouse de Guillaume. Mais il nous paraît également possible de penser que l'auteur des Lignages a sauté une génération, et que Renaud était l'oncle de Bertrand et d'Hugues. Il nous dit que Renaud mourut sans hoirs, comme ses frères ; or un autre passage (50) mentionne sa fille, Douce, qui aurait épousé en premières noces le sire de Nephin (51) et en secondes noces Gautier de Bethsan, lequel vivait encore en 1220 : c'est de ce mariage que devaient naître Amaury de Bethsan, l'un des barons qui soutinrent la cause de Frédéric II en Chypre, de 1229 à 1232 (exilé, lorsque le roi Henri Ier le priva de son fief, il se rendit en Pouille, où Frédéric le fit sire de Tricarico (52), et deux filles, Echive et Estefenie, qui firent souche de seigneurs chypriotes, les Antioche et les Saissons. Renaud Porcelet, qui assiste en 1236 à un acte de Jean Barlais (53), nous semble appartenir à une génération antérieure à celle de Bertrand, et à une branche cadette de la lignée des Porcelet.

Bertrand Porcelet, qui est attesté de 1227 à 1234, avait épousé une Isabeau de Bethsan, fille d'un cousin du roi de Jérusalem Amaury, Philippe le Roux, lequel avait reçu en fief de ce roi les casaux d'Arabia et Zekanin, près de Tyr, et qui semble devoir s'identifier au Philippe de Bethsan cité, en Chypre, en 1195 (54). Isabeau était veuve d'un seigneur poitevin de l'entourage des Lusignan, Renaud Barlais, et elle était la mère du fameux Aimery Barlais, le principal adversaire de Jean d'Ibelin lors des affaires de Chypre de 1228-1232. Bertrand Porcelet épousa la cause de son beau-fils, au point d'inquiéter grandement Balian d'Ibelin quand celui-ci vint à Tripoli pour essayer de gagner le prince d'Antioche, en 1231 (55). Bertrand semble être mort entre 1234 et 1236 et son frère Hugues n'a pas laissé de traces après 1209.

Quant à leur sœur Marie, elle aurait épousé en premières noces un certain Linart de Baffe, dont nous ne savons rien et qui était peut-être italien (le nom de Baphe, pour Paphos, en Chypre, n'avait pu caractériser aucun seigneur particulier, la ville étant du domaine royal (56). Elle se remaria ensuite à Hue de Gibelet, ce fils de Bertrand Embriac et d'une nièce de Léon d'Arménie (57) avec lequel le nom de Gibelet commence à apparaître dans nos actes.

Hue de Gibelet, lui aussi, avait pris part à la « guerre qui fut entre l'empereur Frédéric et monseigneur Jean d'Ibelin ». Avec Amaury de Bethsan et Aimery Barlais, et avec deux autres barons (58), il fut l'un des « baux » auxquels Frédéric II confia la régence du royaume de Chypre au nom de Henri Ier. Et les liens de famille qui unissent ces personnages (59) donnent à cette querelle l'allure d'une lutte entre puissants lignages pour l'appropriation des revenus du royaume insulaire, parallèlement à la question de droit sur laquelle insistait Jean d'Ibelin. Le conflit devait d'ailleurs se terminer au détriment de Hue de Gibelet qui, comme Amaury et Aimery, fut privé de ses fiefs chypriotes (60).

Mais Hue devait souffrir davantage d'un autre conflit, survenu celui-là dans le comté de Tripoli. Le point de départ en avait été le refus qu'opposa au prince Bohémond IV son fils Bertrand de Gibelet, quand le prince voulut employer Bertrand contre les Génois d'Acre (61). Mais à cette rancune personnelle s'ajouta un autre motif de conflit.

Bertrand de Gibelet se mit à la tête des principaux chevaliers du comté, irrités de la faveur que Bohémond V témoignait aux parents de sa femme Lucie de Segni (62). Il infligea une défaite au prince qu'il blessa de sa main ; et, lorsqu'il fut capturé et décapité par des « Syriens », on soupçonna véhémentement Bohémond d'avoir aposté ces assassins (1258).

Les Gestes des Chiprois font état de l'effondrement de la révolte à la mort de Bertrand, en dépit des efforts de Hue de Gibelet. Ce n'est pas tout à fait exact : la remise à sa place chronologique d'un document que sa date erronée (cependant rectifiée par Rohricht (63) a empêché les historiens de verser au dossier de la révolte tripolitaine de 1258 permet d'entrevoir comment celle-ci se termina. Le maître du Temple paraît s'être entremis (64) ; en tout cas, il prit envers les seigneurs rebelles — dont la liste nous est ainsi donnée (65) — l'engagement de les protéger « totes les fois que vous... aurois à requerre ou à demander au prince ou à ses homes ou as gens de Triple pour quelque contens ou querelles que ce fust », en leur permettant d' « aller et venir, demorer à Triple, tant que vous aies finées vos querelles ». Il semble donc que l'on était alors en état de trêve, et d'une trêve qui pouvait se prolonger.

L'acte en question révèle la constitution d'une commission composée de treize membres, dont six désignés par les chevaliers et six par le prince, commission qui devait sans doute se mettre d'accord pour choisir son président en dehors d'elle, et qui avait pour mission d'apaiser leurs différends. Elle devait se réunir dans les quinze jours après la demande émanant d'une des parties (66); en cas de besoin, les Templiers contraindraient le prince à la réunir et à exécuter les décisions que prendraient « les XIII ou la plus grant partie d'eaus ».

A la différence des conflits qui avaient éclaté quelque vingt-cinq ans plus tôt dans le royaume de Jérusalem, les chevaliers tripolitains ne cherchent donc pas à contraindre le prince à leur faire justice « par esgart de court ». Ce n'est pas l'arbitraire d'un seigneur refusant de soumettre ses démêlés avec des vassaux au jugement de sa cour qui est en cause ; c'est, semble-t-il, à la cour elle-même que les chevaliers en question marquent leur défiance. Sans doute Bohémond V, qui avait, comme le roi de Jérusalem, la possibilité de composer sa cour, l'avait-il d'ordinaire abondamment garnie de ces « Romains » de l'entourage de Lucienne de Segni — et peut-être de barons d'origine antiochénienne — dont les Tripolitains prétendaient qu'il s'entourait de préférence. En tout cas, c'est à une juridiction mixte, réunissant leurs propres représentants à ceux de la cour comtale, qu'ils avaient obtenu de soumettre leurs litiges pendant une période qui devait durer cinq ans, à compter du 1er mai 1259 ou 1260. Et l' « esgart de court » classique est remplacé par l'intervention de la commission des Treize, ce qui donne une couleur particulière au conflit tripolitain et à sa solution (67).

Hue de Gibelet n'est pas cité dans ce document. Ceci répondrait à l'attitude que lui prête le chroniqueur, selon lequel il aurait fait vœu de ne plus se raser (d'où le surnom de Hue à la Barbe, sous lequel il fut désormais connu) et aurait quitté le comté plutôt que de s'accorder avec le prince. Mais les « enfants de Bertrand de Gibelet » figurent dans ce texte parmi les personnages qui avaient élaboré de concert avec Bohémond V les modalités en question.

Les documents avignonnais confirment le départ d'Hue pour Acre, où l'accompagnèrent d'autres chevaliers tripolitains mentionnés dans le texte du maître du Temple — Guillaume d'Antioche, sire du Boutron, qui devint connétable du royaume de Jérusalem ; Jean de Gibelet, frère de Hue, qui fut pourvu de l'office de maréchal ; et les enfants de Bertrand (68). C'est à Acre que Hue fait une donation aux Hospitaliers en 1264, en se disant incapable de faire face aux dettes qu'il avait contractées, et que son petit-fils Barthélémy, en mai 1274, fait plusieurs donations aux mêmes Hospitaliers. Mais ces donations portent sur des biens situés au comté de Tripoli, et les Gibelet sont assistés de leurs vassaux tripolitains : l'accord de 1258-1259 avait donc été respecté et, si Hue à la Barbe n'avait pas obtenu les satisfactions qu'il aurait souhaitées pour l'assassinat de son fils, et s'il s'était de sa propre volonté exilé dans le royaume voisin où lui et les siens avaient été fort bien accueillis, ils avaient conservé leurs fiefs et leurs domaines dans le comté. Et nous retrouvons, le 1er juin 1277, Barthélémy de Gibelet aux côtés de Bohémond VII, dans le palais du prince à Tripoli (69).

Mais Barthélémy n'avait pas oublié les rancunes de son clan familial. Une nouvelle révolte, provoquée une fois de plus (comme celle du sire de Nephin en 1205-1206, lorsqu'il avait épousé l'héritière de Gibelacar sans l'aveu du comte) par le mariage d'une héritière de fief, ensanglanta le comté. Guy, sire de Gibelet, avait marié son frère Jean à l'héritière d'Hugues Saleman (l'un des principaux chevaliers cités en 1258-1259) malgré le gouverneur du comté, l'évêque de Tortose Barthélémy, et ceci avait déclenché une première guerre, en 1276 (70). Les Templiers, à leur tour, étaient entrés en conflit avec Bohémond VII (71). Et, en 1282, Guy de Gibelet essaya de surprendre Tripoli avec la complicité de certains Templiers et d'un descendant des Porcelet. Guy, contraint à se rendre, paya sa rébellion de sa vie (72). Mais Barthélémy fit aussitôt acte de chef de la maison de Gibelet : il entendit marier sa fille au fils de Guy, le nouveau seigneur de Gibelet, et l'un de ses propres fils à la fille de Guy, pour associer étroitement le destin de la branche cadette à celui de la branche aînée (73).

Mais, là-dessus, Bohémond VII mourut et, la princesse mère ayant voulu confier à nouveau le gouvernement du comté à l'évêque de Tortose, les chevaliers de Tripoli se soulevèrent et Barthélémy prit leur tête (1287). Il fut proclamé maire et « chevetaine » de la commune de Tripoli, et la sœur de Bohémond VII, Lucie, ne put se faire reconnaître qu'en promettant de maintenir la commune de Tripoli (74). Et, en 1289, Barthélémy de Gibelet trouva la mort sous les coups des Mamelouks, quand ceux-ci s'emparèrent de Tripoli.

III. — Les vassaux et les terres des Porcelet et des GiBELET-Porcelet

Le rôle politique que jouèrent les Porcelet, les Gibelet-Porcelet et leurs alliés tant au cours des convulsions qui agitèrent le royaume de Chypre au temps de la minorité d'Henri Ier, que dans les conflits qui opposèrent les princes d'Antioche à la noblesse du comte de Tripoli rend encore plus souhaitable l'identification de leurs domaines et celle des vassaux qui leur assuraient une assise territoriale et féodale dans leur pays d'origine, le comté de Tripoli.

Les noms des témoins de l'acte de 1209 ne paraissent pas susceptibles de nous éclairer ; mis à part les deux Saleman, dont nous ignorons les contacts avec les Porcelet qui étaient à peu près certainement de leurs pairs, nous avons l'impression de nous trouver en présence d'un groupe familial. Aymar de Layron, sire de Césarée, touche de près par sa femme Julienne aux Beyrouth (Julienne était veuve de Guy de Beyrouth et elle maria son neveu Gilles à une nièce de son second mari, Aymar) et aux Bethsan ; Gautier de Bethsan avait épousé Douce Porcelet ; le nom de Gilles de Beyrouth-Blanchegarde évoque celui de Marguerite de Blanchegarde, qui aurait été la femme d'un Guillaume Porcelet. Par contre, les témoins des autres actes des Porcelet et des Gibelet-Porcelet semblent appartenir à leur vassalité (75).

En 1236, Hugues de Tabore et Jean de Montignac (des sires du Moinetre) assistent à un acte de Bertrand Porcelet ; on retrouve Jean de Tabore auprès de Barthélémy de Gibelet en 1274, et Jean de Montignac, sire du Moinetre, auprès de Hue de Gibelet en 1259 et de Barthélémy en 1274. « Tabore » nous est inconnu ; le Moinetre est une des forteresses commandant les passes du Liban — mais il est impossible de dire si le château en question était un fief dépendant de la seigneurie des Porcelet (d'autant que les Montignac ont été liés par mariage aux Porcelet et aux Gibelet). Raymond de Maraclée, un descendant d'une branche cadette des « Raynouard » de Meynes, sires de Maraclée, assiste Hue de Gibelet en 1249 ;
Nicolas de Maraclée est, en 1274, auprès de Barthélémy. Jean de Brousse (ou de la Brosse) se trouve auprès de Hue en 1259 et 1264 ;
Gautier de Brousse, auprès de Barthélémy en 1274. Roger de la Colée est un des témoins de Hue en 1264 et de Barthélémy en 1274;
Raymond d'Edde en 1249, Guillaume, sire de Corniole, en 1264 et 1274, font eux aussi partie de l'entourage des Gibelet-Porcelet.
Mais la Colée — s'il s'agit bien d'Al-Qulai'a, tout au nord du comté — a échappé aux seigneurs de ce nom ;
Les cadets de Maraclée ont pu s'installer sur des fiefs fort éloignés de Marqiya ;
Edde est peut-être une localité de cette Koura où des territoires de faible importance ont été dispersés entre les chevaliers et les églises ;
Brousse et Corniole ne nous sont pas connus. Quant à Balian Pansart ou Thomas Bonacors, qui complètent la liste des témoins des actes des Gibelet-Porcelet, ils ne sont pas autrement connus.
Et ainsi cette poignée de vassaux, dont certains sont de bon rang, ne nous apporte aucune donnée pour retrouver la seigneurie patrimoniale des Porcelet ; mais sa fidélité héréditaire à des seigneurs qui ont cependant dû quitter le comté au cours des crises que nous avons évoquées est certaine (76).

Le principal domaine des Porcelet, tel que nous le font connaître les actes de l'Hôpital, semble être celui de « Bafanie » et de « Malcomin » au voisinage « d'Artusce ». Nous sommes ici dans la basse vallée du Nahr el-Barid ; il est tentant d'identifier « Bafanie » avec le village de « Bhanine », qui se trouve en face des ruines « d'Ard Artousi ». Mais il est difficile de dire si ce village est identique au « Bahanni » que le comte Pons donna en 1127 à l'Hôpital (77), et il ressort mal des documents si Bafanie était aux mains des Hospitaliers ou aux mains des Porcelet et de leurs successeurs ; la référence au ruisseau d'irrigation, détourné du Nahr el-Barid, qui descendait jusqu'à Artusce en passant « devant Bafanie (78) » et par la limite de Bafanie et de Maucomin apporte cependant une précision suffisante pour localiser dans cette région ce groupe de territoires où Guillaume Porcelet possédait, jusqu'en 1209, en dehors du « flum d'Artusce » et d'autres terres, le fief de Malcomin qu'il céda cette année-là à l'Hôpital, lequel disposait désormais du service d'un chevalier pendant une demi-année, qui était assis sur ce fief (79).

Un acte perdu de 1216 nous apprend que Bertrand de Gibelet avait donné à l'Hôpital les quatre casaux de « Baqueerquasse, Bethorafig, Gabronie et Maarban (80) ». En fait, cette donation, elle aussi, ne devait accorder aux Hospitaliers que le service de fief assigné sur ces casaux. Car un acte postérieur nous montre Hue de Gibelet cédant — sans demander l'assentiment d'un seigneur de fief — son casal de Bothorafiche ou Botrafis (l'actuel Btouratige, un village de la Koura) aux Hospitaliers (81); et, un peu plus tard, Barthélémy de Gibelet précise qu'il tenait en fief de ceux-ci « la Sebronie, Maharbon » et « Bacarcasse » — sans doute Chabrounieh et Maarbo (dans la vallée du Nahr el Kebir, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Tell-Kalakh), et Beqarqasha, dans la haute vallée de la Qadischa, tout près de Bcharré (82). Les biens venaient certainement tous de l'héritage de la maison de Gibelet : en confirmant en 1274 la vente de Btouratige et de quinze « pareillées » de terre au lieudit le Champ de la Maison, dans la plaine de Tripoli, Barthélémy renonçait à ses droits éventuels sur quinze autres pareillées vendues précédemment par Baymond de Gibelet (83).


Les principales localités mentionnées dans les actes du fonds des porcellet

Mais ces actes posent un problème de droit : l'analyse de Baybaud est malheureusement trop brève pour nous permettre de connaître la teneur exacte de l'acte de 1216. On peut cependant noter qu'il n'y est pas fait mention de l'intervention du comte de Tripoli, alors Bohémond IV, dont on se serait attendu qu'il donnât son accord au transfert de la suzeraineté des quatre casaux en question aux Hospitaliers — ce transfert intéressant d'ailleurs quatre villages assez dispersés : c'est lui qui aurait eu à renoncer à cette suzeraineté, et non Bertrand de Gibelet, le possesseur direct de ces villages ; aussi nous paraît-il vraisemblable que Bertrand considérait ces quatre villages comme des alleux sur lesquels il créait un droit de suzeraineté au profit de l'Hôpital.

Ceci correspondrait à une optique largement répandue dans la France du Midi, mais exceptionnelle dans le droit féodal de l'Orient latin. Aurions-nous là un cas où les « usages du comté de Tripoli », auxquels se réfère Hue de Gibelet en 1264, différaient des « Assises de Jérusalem » ?
L'existence de villages tenus en alleux, d' « alleux nobles », selon une terminologie tardive, serait en ce cas un trait particulier de la coutume reçue dans le comté tripolitain, et une marque de l'influence des institutions provençales et languedociennes dans ce comté.
Mais le droit tripolitain aurait-il en cela beaucoup différé de celui du royaume de Jérusalem ?
On constate que nombre de donations ont été faites à des églises par des barons du royaume sans qu'il soit fait mention de l'accord du roi leur seigneur (84), alors que quiconque « aliène tot son fié ou partie de son fié sans l'otrei de son seignor... et le met en main de yglise ou de religion... » s'expose à la confiscation (85). Et Philippe de Novare écrit : « Les homes des roys si ont doné, vendu ou eschangié plusors choses as religions, chasteaus et viles et casaus et autres rentes, de quoi il ne firent onques homage ne nule redevance (86). » Ce qui laisse entrevoir que le royaume de Jérusalem (fondé par des barons de l'est et du sud-est de la France, où l'allodialité était extrêmement répandue) n'a pas ignoré l'alleu (87). Les seigneurs, vassaux du roi, pouvaient fort bien ne pas tenir en fief de lui la totalité de leurs terres et de leurs revenus, et disposer de ce qui n'était pas « choze de fié », soit pour enrichir des églises, soit pour y chaser leurs propres vassaux (88). Il faut toutefois préciser que l'acte de Bertrand de Gibelet en faveur de l'Hôpital reste la seule « reprise de fief » que nous ayons pu reconnaître.

A côté des quatre casaux, les Gibelet-Porcelet détenaient également des terres dans la plaine voisine de Tripoli : ces quinze « pareillées » de terre qui représentent un domaine mesuré en unités de superficie dont nous ne connaissons pas de mention, dans l'Orient latin, en dehors de la riche plaine littorale qui avoisine Tripoli. Ces « pareillées », qui servaient en particulier à déterminer la contenance des plantations de canne à sucre (89), sont cependant citées dans d'autres documents du domaine linguistique provençal : on les voit citer, au XIIe siècle, dans le comté d'Urgel (90).

C'est dans cette plaine littorale qu'une concession de Hue de Gibelet nous met en présence d'un de ces problèmes d'irrigation qui tenaient une place si importante dans les pays occupés au Levant par les Croisés (91). Hue de Gibelet avait accordé au maître de l'Hôpital l'usage de l'eau du « flum qu'il avoit devant Triple... pour abevrer voz terres abevreissez que vos avez devant Triple ». Ces terres « abevreissez » (ou « abevreyces », comme l'écrivent des textes chypriotes (92) sont celles qui doivent être régulièrement irriguées, c'est-à-dire inondées périodiquement par ouverture, pendant un temps déterminé, des canaux d'irrigation qui bordent les champs. La possession d'un cours d'eau permanent, dans la riche plaine plantée de vergers et de jardins, et autrefois de cannes à sucre, qui s'étend à l'est et au sud de Tripoli, était donc une précieuse source de richesse, et Barthélémy de Gibelet n'hésite pas à la racheter en constituant une rente au profit de l'Hôpital.

C'est encore une question d'irrigation qui fait l'objet d'un autre acte du même Barthélémy. Possesseur du cours du Nahr-el-Barid (son « flum d'Artusce »), il s'accorde avec les Hospitaliers à propos du ruisseau qui se détache de ce cours et, courant le long des pentes, permet d'arroser les terres des villages de la basse vallée et de l'étroite plaine côtière. Ces terres constituent un ensemble de jardins enclos de haies qui ombragent les canaux d'irrigation, lesquels forment un réseau qui dirige l'eau du ruisseau vers les champs à irriguer. De nos jours encore, Bhanine, que nous croyons correspondre au Bafanie médiéval (93), garde cet aspect, encore que la disparition de certains casaux qui existaient au Moyen Age — c'est là un fait général, même dans ces riches vallées (la Koura, celle du Nahr Abou-Ali, celle du Nahr el-Barid) (94), et les deux localités de Malcomin et d'Artusce, citées dans ce document, sont de ce nombre — ait sans doute modifié les contours du territoire (95).

Le partage de l'eau de ce ruisseau s'effectue de la façon suivante : les Hospitaliers utilisent la totalité de l'eau pendant la moitié de la semaine (du dimanche, à midi, au mercredi à minuit) ;
les Gibelet, pendant le reste de la semaine.

Village de Zouk Bhanine
Village de Zouk Bhanine et son réseau d'irrigation

Le ruisseau nécessite un entretien dont les Gibelet se chargent sur la moitié de son cours, et dont ils assument la charge à frais communs avec les Hospitaliers sur le reste. Il existe une « paissere », qui doit être le barrage à partir duquel la dérivation en question se sépare du « flum (96) »; elle est aussi entretenue à frais communs. Mais c'est l'Hôpital qui doit rétribuer entièrement le « sergent » chargé de veiller sur le ruisseau, sur la régularité de la distribution des eaux et sur le barrage.

Ainsi les cours d'eaux permanents restent-ils la propriété des seigneurs des lieux, qui concèdent l'usage des eaux pour l'irrigation (comme pour le fonctionnement des moulins à grains (97), des broyeurs à canne à sucre, etc.).

Les énumérations qui figurent dans les diplômes n'ont garde d'oublier les aigues et les rivières que mentionne Hue de Gibelet en 1264, les « flumaires » que citent les actes chypriotes.

La pincée de documents que conserve le Musée Calvet vient donc à propos pour compléter nos connaissances sur l'histoire de l'Orient latin, et plus particulièrement de ce comté de Tripoli déchiré au XIIIe siècle par des luttes intestines : les relations existant entre les lignages, la vie des petites villes fortes, les institutions féodales, la vie agraire, peuvent, croyons-nous, en recevoir quelque lumière.
Sources : Jean Richard — Bibliothèque de l'Ecoles des Chartes — Revue d'Eruditions — Publiée par la Société de l'Ecole des Chartes — CXXX — Deuxième livraison — Juillet-Décembre 1972 — Paris — Genève Librairie Droz — 1973.

Documents

Je n'ai pas mis en ligne les documents des chartes qui sont en vieux François et en latin, peut-être le ferais-je plus tard. Mais si vous voulez les lire, vous pouvez aller sur ce site, à partir de la page 368 et les suivantes, vous pourrez lire ces dits-documents : Documents

Notes

1. Fernand. Benoit, Les Porcellets de Syrie, dans Institut historique de Propence. III : Congrès de Marseille 4-7 avril 1929, Comptes rendus et mémoires, Marseille, 1930, p. 33-37.
2. E.-G. Rey, Les seigneurs de Giblet, dans Revue de l'Orient latin, t. III (1895), p. 398-422.
3. Dont les « Gestes des Chiprois » (§ 390 ; p. 203 de l'édition procurée par Gaston Raynaud pour la Société de l'Orient latin, Genève, 1887 ; nous citerons de préférence ce texte dans l'édition, revue par G. Paris et L. de Mas-Latrie, du Recueil des historiens des Croisades, Documents arméniens, t. II, où ce paragraphe figure à la p. 781 ) expliquent la présence dans les armes des Gibelet, en affirmant, contre toute vraisemblance que les princes d'Antioche, dont les Embriaci auraient pris les armes (une étoile également), étaient issus de la famille des Baux qui portait des armes analogues. Le nombre des rais de l'étoile est de huit sur l'écu de Hue de Gibelet ; son fils Bertrand (qui portait sans doute les armes familiales modifiées, en guise de brisure) porte une étoile à douze rais, à la bordure, semble-t-il, chargée de besants (cf. infra, document n° III).
4. G. Schlumberger, F. Chalandon et A. Blanchet, Sigillographie de l'Orient latin, Paris, 1943, p. 45-46, n° 8 105-109 (Bibl. archéologique et historique, du haut commissariat de France en Syrie et au Liban, n° XXXVII).
5. Dans le même lot (Musée Calvet, ms. 4903, n° 1 à 8) figure (n° 2) un acte de « Guillelmus Porcelleti et Bertrandus Porcelleti » en faveur de l'hôpital Saint-Thomas d'Arles, portant sur une île du Rhône (1204), qui semble bien avoir la même origine. Pour ne pas préjuger du rattachement de ces personnages aux Porcellet de Maillane, nous conserverons à ceux du comté de Tripoli la forme Porcelet qu'ont adoptée les historiens de l'Orient latin.
6. S. Paoli, Codice diplomatico del sacro « mililare ordine gerosolimitano », Lucca, 1733-1737, 2 vol.
7. Jean Delaville Le Roulx, Inventaire des pièces de Terre sainte de l'ordre de l'Hôpital, dans Revue de l'Orient latin, t. III (1895), p. 36-106. Ces deux pièces n'ont pas été retrouvées et ne figurent dans le Cartulaire général du même auteur que sous forme des analyses de Raybaud (elles portaient : n° 215 et 332 dans son inventaire). Il s'agit de la donation des « casaux de Baqueerquasse, Bethorafig, Gabronie et Maarban » par Bertrand, sire de Gibelet (février 1216), et de la vente, par Hugues de Gibelet, de « Botra fis et de quinze « parcelles de terre » (8 octobre 1264). Cette dernière est reproduite en vidimus dans l'acte de 1274 que nous donnons plus loin.
8. Nous exprimons ici notre gratitude à nos confrères, le regretté Hyacinthe Chobaut et M. Michel Hayez, ainsi qu'à M. de Loye, conservateur du Musée Calvet, grâce auxquels nous avons pu étudier ces pièces.
9. Nous nous permettons d'employer ce terme, emprunté au vocabulaire en usage dans le duché de Bourgogne au XIIe siècle, Le groupe des « chevaliers du château » apparaît, bien caractérisé, dans tel acte des seigneurs de Gibelet en faveur de l'abbaye de Saint-Serge (E. Petit, Chartes de l'abbaye cistercienne de Saint-Serge de Giblet, dans Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France, t. XLVIII (1887), p. 29-30 ; Rohricht, Regesta, p. 287, n° 1103) en 1241.
10. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, t. I, n° 199, p. 154 (Rohricht, Regesta regni Hierosolymitani, 1097-1291, Innsbruck, 1893, n° 270). « Castrum novum » est sans doute l'un des Castelnau languedociens et non le château de ce nom situé au diocèse de Tortose. Les « casaux » que possédaient Armesende et ses filles étaient sans doute voisins de « Safitha », comme ceux de Flandine l'étaient d'Arcas : nous pensons à Kfarrikha (4 km. au nord de cette ville) plutôt qu'à Ktarrich (15 km. au sud). Le comte ajoute à cette donation celle du « casale quod vocatur Cendina... quod est supra fluvium ». On peut penser à Sinndanié Qûbine (5 km. au nord de Safitha) ou à Sinndania Rharbiyé (5 km. à l'est de Kfarrich), si l'on estime que l'acte constitue un domaine cohérent au profit des Hospitaliers. Mais Rey et Rohricht ont proposé le Sendyané situé un peu au nord de Gibelacar, comme représentant « Cendina » : R. Dussaud, Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, Paris, 1927, p. 94 (Bibl. archéologique et historique, du haut-commissariat de France en Syrie et au Liban, n° IV).
11. Jonathan Riley-Smith, The Templars and the castle of Tortosa in Syria : an unknown document concerning the acquisition of the fortress, dans English historical Review, t. LXXXIV (1969), p. 278-288.
12. Cette importance stratégique ressort du tait qu'en 1180, quand Saladin envahit le comté de Tripoli, l'armée comtale se concentre à Arcas (Guillaume de Tyr, dans Rec. des historiens, des croisades, Hist, occ., t. I, 1, p. 1064). Sur le nom arabe de cette place, cf. Van Berchem, Notes sur les croisades, dans Journal asiatique, t. I, 1902, p. 393-394 ; cf. R. Dussaud, Topogr. hist., p. 80-84.
13. Cf. Le « Liber » de Raymond d'Aguilers, éditions John Hugh et Laurita L. Hill, Paris, 1969, p. 107-130 (Documents relatifs à l'histoire des croisades, IX) notamment, p. 107, 108,123 : « Milites nostri qui allegati Tripolim fuerant... comitem persuaserunt ut castellum Arcados, munitissimum et inexpugnabile viribus humanis obsideret, habiturus post quartum vel quintum diem a rege Tripolis quantum auri et argenti desideraret... Hoc castrum a mari abierat per miliarium, nec in portu poterant esse naves... Erat civitas Tripolis non multum longe a nostris castris... prope per quatuor leugas. »
14. J. Richard, Le comté de Tripoli sous la dynastie toulousaine, 1102-1189, Paris, Geuthner, 1954, p. 14 (Bibl. archéologique et historique, du haut-commissariat, n° XXXIX) ; R. Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, t. II, Paris, 1935, p. 888.
15. Jaubert, Géographie d'Edrisi traduite de l'arabe en français, p. 357.
16. Nous avions supposé, dans notre Comté de Tripoli, p. 53, qu'elle avait pu appartenir à l'évêque de Tripoli.
17. Ainsi le châtelain de Tripoli, Seierius, et le vicomte de cette ville, Guillaume, figurent-ils tous deux dans Delaville, Cartulaire génénéral, t. I, n° 411.
18. « Décimas vero quas in Archarum episcopatu essent habituri episcopus et prelibati clerici (le chapitre de Tripoli) eis tamdiu assenserunt quamdiu Archarum ecclesiam essent possessuri. Si vero interea per largitionem Antiochene ecclesie eas acquirere cum consilio episcopi Tripolitani possent, habent eas jure perhenni » (Cartulaire général, t. I, n° 72, p. 69-70). La limite septentrionale de ce diocèse devait être constituée par le Nahr el-Kebir, puisque Tell Kalakh et Castrum novum étaient au diocèse de Tortose, comme en témoigne l'article, cité plus haut, de M. Riley-Smith.
19. Cartulaire génénéral, t. I, n° 83, p. 77. — Le jardin d'Arcas, que possédait l'église de Bethléem, paraît n'avoir rien eu de commun avec cette ville : il semble avoir été proche de Bethléem (Rohricht, Regesta, n° 983).
20. 26 avril 1179 : les Templiers avaient construit des maisons sans autorisation « extra civitatem Archarum, in proprio fundo Januensis ecclesie » (Ughelli, Italia sacra, t. IV, 842 ; Due bolle pontificie, dans Giornale Ligustico, t. IV, 1883, p. 161-165).
21. Cf. J. Richard, Le chartrier de Sainte-Marie-Latine et l'établissement de Raymond de Saint- Gilles à Mont-Pèlerin, dans Mélanges Louis Halphen, Paris, 1951, p. 608-609.
22. Cf. le traité passé entre Godefroy de Bouillon et les Vénitiens, prévoyant l'octroi d'une église et d'une place dans toutes les villes qu'il conquerrait (Rohricht, n° 31).
23. Delaville, Cartulaire général, t. I, n° 411, p. 285 (sur la date, cf. Rohricht, Regesta, n° 477, p. 125). Ce texte ne fait pas allusion à ce que Gibelacar (Hisn 'Akkar) venait d'être occupé par les Musulmans pendant quelques années, et repris dans l'hiver 1169-1170 par les barons tripolitains (N. Élisséef, Nûr al-Din, Un grand prince musulman de Syrie au temps des Croisades, Damas, 1967, t. II, p. 650-651).
24. L'expression exclut que le roi ait pu concéder son domaine eminent; c'est bien le domaine comtal qui est alors au roi.
25. Bohémond IV devait saisir la seigneurie de Gibelacar quand l'héritière de ce fief épousa Raynouard de Nephin (1204-1206).
26. Comté de Tripoli, p. 64-65.
27. Kamal al-Dîn a rapporté dans son Histoire d'Alep les campagnes du Zengîde contre Arcas en 1166-1167 et à l'automne de 1171 de façon tellement semblable que R. Grousset (Histoire des Croisades, t. II, p. 563) avait proposé d'y voir un doublet (cf. Revue de l'Orient latin, t. III, p. 543 et 553). M. Elisséef (p. 615-616 et 666 de son t. II et 239-240 du t. I) a montré comment Nûr al-Dîn avait assiégé Arcas sans succès en juin-juillet 1166, mais détruit les châteaux de Halba, Oraima et Chastel-Blanc, contrôlant ainsi la plaine d'Arcas. En septembre 1171, il revint dans cette région, assiéger à nouveau la ville qu'il enleva, détruisit derechef Oraima et Chastel-Blanc. Mais les Latins ayant entre temps réoccupé Gibelacar, il ne put maintenir son occupation d'Arcas.
28. J. Riley-Smith, The knights of Saint John in Jerusalem and Cyprus, c. 1050-1310, London, Macmillan, 1967, p. 66-67 et 73 (A history of the order of the hospitallers of Saint-John, éd. L. Butler, I).
29. Cette hypothèse est formulée par M. Riley-Smith pour essayer de retenir quelque chose de l'affirmation d'Ibn al-Furât, selon laquelle la ville, prise par Nûr al Dîn, n'aurait été reprise par les Francs qu'après la mort de Saladin, affirmation qu'on ne peut retenir telle quelle, puisque les Templiers et Gênes avaient des démêlés à propos d'Arcas en 1179 (Ayyubids, Mamelukes and Crusaders. Selections from the Tarikh al-Dûwâl wa'l Malûk of Ibn al-Furât, éd. et trad. U. et M. C. Lyons, introd. et notes par J. S. C. Riley-Smith, Cambridge, Heffer, 1971, 2 vol., t. II, p. 193).
30. Ibid., p. 45, 85, 211. Même note dans Idrisi (trad. Jaubert, p. 357) : « Les eaux qu'on y boit proviennent, au moyen de canaux, d'une rivière qui passe tout auprès de la ville, qui arrose quantité de vergers et de plantations de cannes à sucre et qui fait tourner des moulins. »
31. E.-G. Rey, Les seigneurs de Giblet, dans Revue de l'Orient latin, t. III (1895), p. 398-422. Rappelons que l'un des fils de Guillaume II, sire de Gibelet, Bertrand (1193-1217), aurait épousé la nièce du roi d'Arménie. Leur fils Hugues (Hue) se maria à l'héritière des Porcelet qui lui donna Bertrand (tué en 1258), époux de Beatrix de Soudin et père de Barthélémy (mort en 1289), de Guillaume, de Lucie (épouse de Jean du Boutron) et de Marguerite (épouse de Baudouin d'Ibelin). Barthélémy laissa, d'Elvis de Scandelion, deux enfants, Bertrand et Agnès (p. 410-412).
32. Aussi utiliserons-nous pour la caractériser le nom de Gibelet-Porcelet, qui ne figure pas dans les textes médiévaux.
33. Ms. 4903, n° 3 ; Sigillographie de l'Orient latin, p. 68 et pl. XV, n° 2. La légende est identique sur les deux faces (+ S : Guillermi : Porcelet :) contrairement à l'usage qui fait accompagner l'image du château de son nom.
34. Un tel sceau figure au bas de l'acte passé en 1257 entre les Anconitains et le royaume de Jérusalem (Paoli, ouvr. cité, t. I, p. 157-161 ; Rohricht, Regesta, n° 1259).
35. Cf. F. Chandon de Briailles, Le droit de « coins » dans le royaume de Jérusalem, dans Syria, t. XXIII (1942-1953), p. 244-253.
36. Le titre baronial paraît, en effet, au moins dans l'optique de Jean d'Ibelin, avoir été réservé à un petit groupe de hauts seigneurs : J. Richard, Pairie d'Orient latin : les quatre baronnie des royaumes de Jérusalem et de Chypre, dans Reçue historique de droit français et étranger, 1950, p. 67-68.
37. P. Deschamps, Les châteaux des Croisés en Terre sainte. Le Crac des Chevaliers. Texte, Paris, 1934, p. 104 (Bibl. archéologique et historique, du haut commissariat, n° XIX). Le volume que prépare l'auteur sur la défense du comté de Tripoli nous apportera plus de précisions. Cf. R. Dussaud, Topogr. hist., p. 78-80.
38. Ulysse Chevalier, Collection de cartulaires dauphinois, t. IX, 1, p. 22 et 32 (« ecclesiam Sancti Jacobi de Tripoli cum suffraganea ecclesia de Artucia »).
39. Cartulaire général, t. I, p. 69.
40. L'hypothèse, formulée dans notre Comté de Tripoli, p. 77, selon laquelle les Porcelet auraient possédé Chastel-Blanc reposait sur la mauvaise lecture Rafania pour Befania, commise par Rohricht en analysant un acte de 1206. La découverte de m. Riley-Smith permet de l'écarter complètement.
41. Jaubert, Géographie d'Edrisi, p. 356, transcrit le nom Armousié ; Dussaud le rectifie en Artousiya.
42. Topographie historique de la Syrie, p. 89 : « Une petite ville populeuse dont le nom Ras el-Hisn indique à la fois qu'elle se trouvait sur un contrefort montagneux et qu'elle possédait une forteresse. Ces conditions sont remplies par la croupe au pied de laquelle s'élevait, selon Idrisi, la forteresse d'Artousiya, ou encore par le contrefort plus retiré dans les terres qui porte le gros bourg appelé aujourd'hui Sheikh Mohammed, immédiatement au Nord d'Arqa et de Halba. »
43. Idrisi, en effet, p. 357, donne Ras el-Hisn comme une petite ville située à l'extrémité du golfe d'Arqa (golfe dessinant un arc de 30 milles de long, la corde de l'arc n'en faisant que 15). Ceci placerait ce cap et cette bourgade, pratiquement inidentifiables sur la carte actuelle, au nord de l'estuaire du Nahr el-Kebir, surtout si on retient pour les trois forts qu'ldrisi place au milieu de ce golfe, donc à mi-chemin de Tripoli et de Ras el-Hisn, la localisation proposée par Dussaud (p. 89-90) avec les sites fortifiés voisins de Qoulei'at, nettement au nord d'Artusce et du contrefort de Sheikh Mohammed. Il faudrait penser à l'une des hauteurs voisines de la côte, qui se trouvent entre l'embouchure du Nahr el-Abrash et Tartous, et très près de cette ville : un peu plus loin, en effet, Idrisi, décrivant la route de 'Arqa à Tartous, dit que cette ville « est à l'extrémité d'un vaste golfe, bordé de grandes montagnes, que coupe une ligne droite mesurant quinze milles », ce qui semble bien reprendre les indications données plus haut (ceci d'après le texte utilisé dans la traduction latine de Gabriel Sionita et Johannes Hesronita, Geographia Nubiensis, Paris, 1619, p. 117-118).
44. Les Porcelet y sont cités sous les rubriques « Des seignors de Baruth », « De ceaus de Baruth », « Des seignors de Giblet », « De ceaus de Bessan » (Recueil des histoires, des croisades, Lois, t. II, p. 458, 459, 463, 465).
45. Notre Comté de Tripoli, p. 49 ; E.-G. Rey, Les familles d'outre-mer de Du Cange, Paris, 1869, p. 588-590 [Coll. de documents inédits sur l'histoire de France).
46. Cartulaire général, t. II, p. 56.
47. Cf. le fief de Maraclée, que Bohémond vendit à l'Hôpital le 15 juin 1199 (Cartulaire général, t. I, p. 674-675). C'est seulement quand il lui fallut revenir sur cette vente, sous la pression des Assassins, qu'il réserva les droits des "heredes legitimi" (ibid., p. 682-683). Et il s'en suivit un long conflit entre les Hospitaliers et les seigneurs de Maraclée, jusqu'en 1241. Les Lignages nous disent que « le prince maria la dite Agnès à Pierre de Ravendel, et lui donna Maraclée, et deserita Renoart son frère » : de fait, la seigneurie, au détriment du fils du précédent seigneur, passa à sa sœur et, par celle-ci, à une famille antiochénienne fidèle à Bohémond IV.
48. Les confinements de la terre cédée, située "ante Befaniam", sont, à l'est, la terre de l'Hôpital et celle de Georges Porcelet ; au sud, le ruisseau de Gerol... ; au nord et à l'ouest, le "rivus vetus qui currit per pluvias".
49. Lois, t. II, p. 459.
50. Lois, p. 463 : « Gautier, l'autre fils de Gremont de Bessan et de Marguerite, la sœur de Gautier de Baruth, esposa Douce, fille de Renaut Porcelet, qui avoit esté feme du seignor de Nefin, et orent un fis et deux filles ».
51. Qui pourrait être Renouard II (1188) ou Raymond II (1174-1196) : cf. W.-H. Rudt de Collenberg, Les « Raynouard » seigneurs de Nephin et de Maraclé en Terre sainte, et leur parenté en Languedoc, dans Cahiers de civilisation médiévale, t. VII (1964), p. 289-311.
52. Lignages, p. 463 ; Cartulaire général, t. III, n° 8 3715-3716 — Gautier de Bethsan s'était remarié à une dame de Romanie après la mort de Douce.
53. Lequel était le fils du beau-fils de Bertrand Porcelet. Cf. Strehlke, Tabul. "ordinis Theutonici", p. 64, n° 8 (Regesta, n° 1069).
54. Sur le fief de Philippe le Roux, cf. J. L. La Monte, Feudal "monarchy in the Kingdom of Jerusalem", Cambridge (Mass.), 1932, p. 145-146; les avatars du domaine d'Arabia et Zekanin, cédé aux Teutoniques en 1234 : Regesta, n° 3 517, 608, 729, 1058, 1059, 1206, et "Additamenta", n° 1088 B. Philippe de Bethsan a été identifié avec un fils de Gormond Ier de Bethsan (John L. La Monte et Norton Downs III, "The lords of Bessan in the kingdoms of Jerusalem and Cyprus", dans "Medievalia et humanistica", t. VI (1950), p. 63). Nous croyons, pour notre part, que Philippe le Roux, qui avait épousé Étiennette de Bethsan, finit par être connu sous le nom de Philippe de Bethsan, car leur fille Isabelle est appelée par les Lignages (p. 467) Isabeau de Bessan.
55. Gestes des Chiprois, § 168. Les Barlais élevèrent des prétentions sur deux casaux voisins de Tripoli, Bocombre et Remesque (Bkomera et Ras Maska), revendiqués en particulier par Hue Barlais en 1253 (Regesta, n° 1204) : ces casaux semblent avoir été apportés en dot par Agnès de Margat à son mari Aimery Barlais.
56. Elle lui aurait donné une fille, Marguerite, qui épousa par la suite le vicomte de Tripoli (Lignages, p. 458-459).
57. Lignages, p. 465 : « Bertran, l'autre fils Hue l'Embriac qui fu seignor de Giblet, esposa Douce qui fu niesse dou roy Livon d'Ermenie, et orent un fils, Hue, qui esposa Marie, la niesse (p. 459 : « la fille ») Guillaume Porcelet ». Sur les corrections nécessaires, cf. Rey, Les seigneurs de Giblet, p. 410-412.
58. Gauvain de Chéneché et Amaury de Rivet, dont le premier avait épousé Hermeline de Saissons et le second était le fils de la sœur d'Hermeline, Isabeau (Lignages, p. 461).
59. Signalés dans Gestes des Chiprois, § III, qui relève la parenté Barlais-Bethsan et la parenté Chéneché-Rivet, mais sans noter celle d'Hue de Gibelet avec les deux premiers.
60. Gestes des Chiprois, § 199.
61. Pendant la « guerre de Saint Sabas », le prince ordonna à Bertrand de charger les Génois ; celui-ci excipa de ses origines génoises et, contraint à s'exécuter, chargea sans armes et en clamant son nom : Gestes des Chiprois, § 271-273 (Recueil des historiens, des croisades, Doc. arméniens, t. II, p. 744).
62. Ibid., §291 sqq. (Doc. arméniens, t. II, p. 748-750) : « le contens que les chevaliers de Triple eurent... au prince pour chaison des Romains. »
63. L'acte est daté de « l'an de l'incarnation Notre Seignor Jhesu Christ M CC et L II, el mois d'octobre » (Delaville Le Roulx, Documents concernant les Templiers extraits des archives de Malte, Paris, 1882, n° XIX, p. 26-30). Delaville avait constaté que cette date obligeait à modifier la date à laquelle Thomas Bérard succéda à Renaud de Vichy ou Vichyez. Rohricht, constatant que la mort de Renaud, le 20 janvier 1256, était bien établie, a proposé de reporter la rédaction de ce document à une époque postérieure à cette date. Nous proposerions octobre 1258 ou octobre 1259 (Regesta, n° 1201).
64. D'après les Gestes des Chiprois, les Templiers étaient favorables à Bohémond V.
65. « Henri, seignor de Gibeleth, Guillaume, seignor de Botron, Meillior, seignor de Maraclée, les enfans Bertran de Gibeleth, Jehan, mareschau de Triple, Jehan Pharabel, seignor dou Pui, Hugue Saleman, Thomas Arra, Raimont de Mareclée, Baudoin de Montolif, Johan, visconte de Triple, Ingue Embriac, Gui dou Patriarche, Raimont de Vedde, Johan de Flaencort, Bertran Faisan, Piere Loup, Phelippe Estomac, Hue de Mareclée, Piere de la Tor, Johan d'Arches et Jaques de Tabore. »
66. Quarante jours, si le prince n'était pas alors présent dans le comté.
67. La question se pose de savoir si les princes d'Antioche, devenus comtes de Tripoli, avaient ou non été acceptés par la noblesse provençale du comté ; on pourrait croire, d'après un passage des Gestes des Chiprois (§ 468), à une hostilité de leur part envers la noblesse tripolitaine. Mais il est tort possible que les griefs de celle-ci n'aient en réalité pris naissance qu'avec l'arrivée des « Romains » : infra, p. 357, n. 1.
68. Gestes des Chiprois, § 296. En avril 1259, Hue est encore à Tripoli quand il cède « Btouratige » aux Hospitaliers (Cartulaire général, t. II, p. 867-868, n° 2915).
69. Regesta, n° 1412. On retrouve Barthélémy à Acre, le 16 octobre 1284, quand il passe un accord avec les Teutoniques pour le paiement d'une dette contractée envers eux ; un mois après, il confirme cet accord « dans la maison des frères du Sauveur, de l'ordre de Saint-Guillaume, au plain de Tripoli » {Ibid., n° s 1467-1468). Dans ce dernier acte figurent son chapelain, Pierre, et son écrivain, Ferry.
70. Gestes des Chiprois, § 391, p. 781 ; Estoire d'Eracles (Recueil des histores, des croisades, Historiens, occidentaux, t. II), p. 468 (« En cele saison mut contens à Triple entre les chevaliers et les gens de la cité por ce que les Romains, qui avoient tot le pooir de la cort au tems de l'autre prince, avoient moult fait de desplaisir et d'ennui as chevaliers de la terre »). Guy de Gibelet avait lié parti avec un « Romain », l'évêque de Tripoli, qui fut exilé par le prince en 1281, tandis que l'évêque de Tortose « maintenoit les chevaliers de la terre » ; Rohricht, « Geschichte des Konigreichs Jerusalem », p. 972-974. C'est au cours de ce conflit que fut livrée une bataille « à un fort cazau dou prince qui a nom Dome » (Chiprois, § 399, p. 279) Rey, par suite d'une confusion, localise Dome sur la côte, entre le Puy du Connétable et le Boutron (Les seigneurs de Giblet, p. 405-407) ; il s'agit de « Douma », gros village de la montagne, sur le Nahr Joze, non loin de Tannourine.
71. Rohricht, Geschichte, p. 982-983.
72. Le frère de Barthélémy, Guillaume, fut enterré vif avec Guy de Gibelet et ses frères (Chiprois, § 410).
73. Chiprois, § 470.
74. Gestes des Chiprois, § 466 à 477. Notons les griefs de « ceaus de Triple », qui rappellent à Lucie les outrages « que son frère le prince lor avoit fait... son père le prince et son ayol lor aveent tousjours fait mout de maus et d'outrages et de force à chevaliers et as borgois et as autres gens », affirmant « que il ne volent plus souffrir a ce que yaus et lor ancestre... aveent soufert » (§ 468).
75. Nous renvoyons, pour l'identification de ces personnages, aux notes accompagnant nos documents.
76. Ces actes sont, en dehors de ceux que nous éditons ici, ceux qui sont répertoriés dans les Regesta, sous les n° 1069 et 1272.
77. Regesta, n° 118. C'est l'identification proposée par Rey, Colonies franques de Syrie, p. 361.
78. Cf. l'acte de 1206 : ante Befaniam.
79. On peut remarquer que, contrairement à ce que laissent entendre les Assises de Jérusalem, nous avons ici un fief d'une valeur inférieure à une caballaria.
80. « Donation de quatre casaux nommés Baqueer, Quasse, Bethorafig, Gabronie et Maarban, faite à l'ordre par Bertrand, seigneur de Biblis, entre les mains du grand-maître Guérin de Montaigu, de frère Aymard de Layron, mareschal... » (Raybaud, n° 216 dans Revue de l'Orient latin, t. III, p. 78; Cartulaire général, t. II, p. 185). Il ne peut s'agir d'un Bertrand, sire de Gibelet, mais de Bertrand de Gibelet, père d'Hue.
81. Les confinements cités dans l'acte ne laissent aucun doute. On notera que cette vente, en 1259, est faite pour 5.000 besants tripolaz, et qu'en 1264, Hue la renouvelle, cette fois pour 12.000 besants d'Acre, sans faire allusion à l'acte précédent.
82. Cf. Le Guide bleu de Syrie-Palestine, éd. de 1932, p. 76. Le nom de ce village, à 4 kilomètres de Bcharré, ne figure pas sur la carte du Levant, mais il se trouve sur la carte donnée par R. Dussaud, Topographie historique, face à la page 88.
83. Ces trente pareillées entrent sans doute dans le domaine de 50 « pièces de terre » constitué par l'Hôpital dans la plaine de Tripoli, qui obtint d'y être exempt de dime en 1277 (Cartulaire général, t. III, p. 347).
84. Les Assises reconnaissent au seigneur haut-justicier le droit de faire « previlege donatif » en le scellant de sa bulle, mais ne précisent pas s'il peut donner sous sa propre bulle un fief qu'il tient d'autrui : Jean d'Ibelin, 189 (Lois, I, p. 302-303) ; Livre au Roi, 3 (Ibid., p. 608-609).
85. Jean d'Ibelin, 143 (p. 217). Quand Julien de Sidon céda sa terre aux Hospitaliers (et aux Teutoniques), en 1260, il fallut que le régent lui « pardonnât », en lui imposant de transférer son hommage et son service sur ce qu'il avait reçu en échange de son fief : Philippe de Novare, 57 (p. 530).
86. Philippe de Novare, 56 (p. 530).
87. On doit à M. J. Prawer (The « Assise de teneure » and the « Assise de vente » : a study of landed property in the Latin kingdom, dans The Economic history Review, 2e série, t. IV, 1 (1951), p. 77-87) d'avoir trouvé trace de l'existence d'alleux, au niveau des tenures en bourgeoisie, dans le royaume de Jérusalem.
88. Il n'est donc pas exclu que des chevaliers aient pu être vassaux de seigneurs du royaume sans être arrière-vassaux du roi ; ce serait l'assise de la ligèce qui aurait créé un lien personnel entre le roi et eux : Jean d'Ibelin, 140 (p. 214).
89. « Tria jugera vel très pariliatas terrarum cannamelarum » (J. Richard, Le chartrier de Sainte-Marie-Latine et l'établissement de Raymond Saint-Gilles à Mont-Pélerin, dans Mélanges Louis Halphen, Paris, 1951, p. 612).
90. « De terra unicuique unam pariliatam... de censu, de unaquaque pariliata, unum caficium » ; « unaquaque pariliata... sufficiat et abundat ad octuaginta quarterias ordei seminandas, et singule pariliate habeant habundanter un quarteriatas vinearum. » (Chartes de peuplement de Castellblanch, 1174 et 1180, dans Bofarull y Mascaro, Coleccion de documentas ineditos, t. VIII, p. 54 et 61-63). Nous devons cette indication à notre collègue J. Prawer, que nous en remercions vivement.
91. Ni Cl. Cahen, Le régime rural syrien au temps de la domination franque (Bulletin de la Faculté des Lettres de Strasbourg, 29e année, 1951, p. 285-310), ni J. Prawer, Études de quelques problèmes agraires et sociaux d'une seigneurie croisée au XIIIe siècle (Byzantion, t. XXII (1952), p. 5-61, et XXIII (1953), p. 143-170), n'ont eu à aborder cette question.
92. Mas-Latrie, Histoire de Chypre, III (Preuves, II), p. 216 et 295 ; cet auteur propose pour « abeverges » ou « abevreyce » le sens de « peut-être un terrain arrosable t, pour retenir dans son glossaire (p. 888) la forme « à beverges » et le sens « peut-être était-ce un terrain où on trouvait de l'eau ».
93. Le village de Bebnine, à l'est du Nahr el-Barid, ne semble pas pouvoir être retenu, un cours d'eau ne pouvant répondre aux conditions données (cadastre du Liban, à Beyrouth ; caza d'Akkar, feuille 2).
94. Cf. notre article déjà cité des Mélanges Louis Halphen. Dans l'acte concernant Btouratige, sur cinq villages cités, deux ne se retrouvent plus.
95. Nous avons utilisé le plan cadastral du village de Zouk Bhanine (caza de Tripoli, feuille 21) et procédé à une reconnaissance sur place. Le réseau d'irrigation a pu se modifier depuis le Moyen Age, et il n'est pas sûr que le « ruisseau » de 1274 soit celui qui cerne le village du côté de l'ouest. Mais les grandes lignes doivent rester les mêmes.
96. Cf. Du Cange, Glossarium, s. v. passeria.
97. Cf. les donations faites au monastère de la Quarantaine, près de Jéricho, par Eustache Granier, d'un moulin « ita ut in unoquoque XIIII° die cum nocte aquam sine dilatione haberemus », et par sa veuve « ut in omni septimo die, videlicet die sabbati cum précédente nocte... aquam... haberemus » (E. de Rozière, Cartulaire de l'Église du Saint-Sépulcre, p. 222-223 ; Lois, t. II, p. 487-488, actes de 1116,1124).

Sources : Jean Richard — Bibliothèque de l'Ecoles des Chartes — Revue d'Eruditions — Publiée par la Société de l'Ecole des Chartes — CXXX — Deuxième livraison — Juillet-Décembre 1972 — Paris — Genève Librairie Droz — 1973.

Le comté de Tripoli dans sa plus grande extention

Raymond de Saint Gilles, l'un des principaux chefs de la Première Croisade, qui en fut même quelque temps le commandant suprême se vit, peu après la prise de Jérusalem, obligé de quitter la Palestine. A la fin de 1099 il s'installa à Laodicée (Lattaquié), puis se rendit au printemps de l'année 1100 à Constantinople et prit part à la Croisade d'Anatolie de 1101 qui fut un désastre. Revenu sur la côte il dut renoncer à ses prétentions sur Laodicée et sur Antioche et chercha alors à se constituer un Etat au Liban qui allait devenir après de longs combats le Comté de Tripoli. Raymond ne put qu'ébaucher cette conquête au cours des quelques années qui lui restaient à vivre.

Il mourut le 28 février 1105, au château de Mont-Pèlerin qu'il avait construit, devant Tripoli dont il n'avait pu s'emparer. Il fut enterré dans le château.

Le Comté de Tripoli situé entre le Royaume de Jérusalem au Sud et la Principauté d'Antioche au Nord, occupait le long de la Méditerranée une étendue de 130 kilomètres environ.

Au Sud le Nahr al-Mu'amiltain, près du village de Juine (Djouni) fermait la frontière.
René Dussaud, Topographie de la Syrie antique et médiévale, 1927, page 63. C'est au cap de Djouni que Dussaud a situé le passas pagani des textes médiévaux, ce pas païen tirant sans doute son nom des vestiges antiques qui se trouvent en ce lieu.

En cette région le Comté ne pénétrait guère dans l'intérieur des terres que sur 25 kilomètres. Au milieu, entre Tripoli et Tortose, il atteignait en profondeur environ 60 kilomètres jusqu'au voisinage de l'Oronte, sur les rives duquel s'élevaient les grandes cités musulmanes de Homs et de Hama.

Au Nord de Tortose il était limité d'Ouest en Est :
1° par la Principauté d'Antioche ; la frontière se trouvait au Sud de la ville de Valénie (Banyas) et du château de Margat, donc à un des ruisseaux qui coulent au Sud du Nahr Banyas, probablement le Nahr el Bas. Ce ruisseau était situé entre le Khrab Marqiyé appartenant au Comté de Tripoli et l'éminence que couronne le château de Margat relevant de la Principauté d'Antioche.
Le domaine chrétien n'occupait là qu'une étroite bande de terrain : le Djebel Ansarieh, dont les contreforts approchent de la côte, ne laisse place qu'à l'antique route qui longe le rivage. La puissante forteresse de Margat (Marqab) à l'extrême pointe sud de la Principauté d'Antioche gardait ce passage. La ville de Maraclée, la dernière au Nord du Comté, siège d'une importante seigneurie, était fortifiée.
Guillaume de Tyr, XVI, c. 29, H. occ. I, page 754 : « ... comitatus Tripolitanus, a rivo supradiclo (inter Byblium et Berythum) habens initium, finem vero in rivo qui est inter Maracleam et Valeniam... » XIII, c. 2, ibid., page 558 « ... a rivo Valeniae qui est sub castra Margath. — Jacques de Vitry : Historia Orientalis seu Hierosolymitana, « in rivo qui est inter Valeniam, sub Castro Margath, et Maracleam » édit. Bongars, Gesta Dei per Francos (1611) I, page 1068. — Voyez Dussaud page 127 : Une tradition qui remonte à Ptolémée et que l'on retrouve dans l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, fixe la limite Nord de la Phénicie immédiatement au Sud de Banyas. De même Guillaume de Tyr cite Maraclée comme « la première des citez de la terre de Fenice quand l'en vient devers bise »

2° par le Territoire des Assassins, du terme Hashshashin, fumeurs de hachich (au singulier Hashash), ces Ismaéliens musulmans schismatiques, qui à partir de 1132 avaient commencé à s'immiscer dans le massif du Djebel Ansarieh, où ils formèrent une population d'environ 60.000 habitants. Ils y avaient dix châteaux. Les Francs durent prendre des précautions contre ces voisins redoutables et construire des forteresses non loin de leur domaine.

A l'Est du Djebel Ansarieh s'étend une vaste plaine qui dépendait des seigneurs musulmans de Sheïzar, puissante forteresse dominant le cours moyen de l'Oronte qui fait là un coude vers l'Ouest.
Les Croisés paraissent avoir occupé dans les premiers temps quelques positions non loin de Sheïzar qu'ils assiégèrent plusieurs fois sans succès, mais il semble que ces forts relevaient de la Principauté d'Antioche. Nous ne nous en occuperons donc pas ici.

Les Positions avancées vers l'Oronte

Aussitôt après la prise de Tortose au début de 1102, Raymond de Saint Gilles entreprit des chevauchées vers l'Oronte. En 1102-1103, il alla assiéger sans succès Touban.
Rey dans une note manuscrite a signalé que « ses ruines consistent en gros blocs taillés à bossages qu'entourent les fossés du château. » En 1109 les Francs ne possédaient pas encore Touban car à cette date le comte Bertrand s'engageait vis-à-vis de l'émir Togtekin à ne pas inquiéter cette place contre tribut. On ne sait à quelle date les croisés occupèrent Touban qui ne paraît pas avoir joué un rôle important.

Au cours d'une sortie, le gouverneur de ce château Ibn al Arid « fit prisonnier un des principaux guerriers francs. En vain Saint Gilles offrit pour sa rançon 10.000 pièces d'or et 1.000 prisonniers. Ibn al Arid ne voulut pas le relâcher. »
Du Crac des Chevaliers, on aperçoit à 11 km. Est-Nord-Est ce Fort de Touban (Tubania ; carte ottomane de 1920 Tell Toubav) perché sur un sommet arrondi du Djebel Helou, masquant la vue sur Hama et la vallée de l'Oronte. Ainsi Touban formait pour le Crac un poste d'observation vers l'Est.

1. Raymond de Saint-Gilles et l'Émirat de Homs
La conquête de Tripoli se trouvant différée, Saint-Gilles s'installa solidement à Tortose, sa capitale provisoire, d'où il élargissait sans cesse son champ d'action. Après la conclusion de la trêve avec les Banû 'Ammâr, il se tourna contre l'émir de Homs Janâh al-Dawla, dont les possessions s'étendaient à l'ouest jusqu'au Jebel Helu et au Jebel 'Akkâr. Au nord de cette zone de montagnes, dans l'hinterland de Tripoli, le prince provençal alla assiéger la forteresse de Tûbân, ou Tell-Tûbân, la Tubanie des chroniqueurs, située au sud-ouest de l'actuel MiriyaminTempliers.net
Miriyamin
, à 10 kilomètres au nord-est de Qal'at al-Hosn, entre Tortose et Homs. Ibn al-Athîr nous dit que dans une sortie le gouverneur de Tûbân, Ibn al-'Arîd, captura l'un des principaux chevaliers francs qu'il refusa de rendre, malgré l'offre d'une forte rançon. Toutefois cet échec ne paraît nullement avoir ralenti l'ardeur de Raymond de Saint-Gilles, puisqu'au cours de cette même année il vint assiéger le château des Kurdes (Hosn al-Akrâd, Qal'at al-Hosn), forteresse qui, dans une position formidable, domine toute la région entre Tortose ou Tripoli et Homs. On se rappelle qu'au cours de la première croisade Raymond de Saint-Gilles s'en était déjà rendu maître le 29 janvier 1099, mais depuis le fort avait été réoccupé par les Musulmans de Homs. A la nouvelle de l'investissement, l'émir de Homs, Janâh al-Dawla, rassembla ses troupes pour venir dégager la place. Mais comme, avant de partir, il venait de faire sa prière dans la grande mosquée de Homs, il fut abordé par trois Ismaéliens persans déguisés en dévots, qui, après lui avoir adressé des exhortations pieuses, se jetèrent sur lui et le tuèrent à coups de couteau (12 mai 1102 ?).

Au pied du versant oriental du Djebel Helou, Rafanée, cité célèbre à l'époque gréco-romaine, puis, lors de l'introduction du christianisme, devenue ville épiscopale, présentait une grande importance stratégique du fait qu'elle était située à un noeud de routes. Elle figure sur la Table de Peutinger. Elle se trouvait sur la voie qui menait de Hama au littoral : vers Tripoli par la source Sabbatique (près du futur Crac des Chevaliers) et par Archas ; vers Tortose par Jammura (Qal'at Yahmour, Castrum Rubrum). De Rafanée aussi, une route montait au Nord par Apamée vers Antioche et vers Alep.
C'était une position clef d'où ceux qui l'occupaient pouvaient exercer leur domination sur toute la vallée du Moyen-Oronte et intercepter les communications vers les grandes villes musulmanes de Hama et de Homs. Raymond de Saint Gilles y avait passé le 25 janvier 1099. L'anonyme de la première croisade écrit : « pervenimus ad quandam civitatem pulcherrimam et omnibus bonis refertam, in quadam valle sitam, nomine Kephaliam » (c'est-à-dire Rafanée) : Après notre départ, nous parvînmes à une ville magnifique et remplie de ressources, située dans une vallée; elle s'appelait Kephalia (L'ancienne Raphania, sur la route de Césarée à Tripoli). Ses habitants, à la nouvelle de l'arrivée des Francs, abandonnèrent la ville, ses jardins remplis de légumes, ses maisons pleines de provisions de bouche et s'enfuirent. Trois jours après (Le 25 janvier 1099), nous quittâmes cette ville et, après avoir franchi une immense et haute montagne, nous pénétrâmes dans la vallée de Sem, où se trouvaient des ressources abondantes; et notre étape y fut de quinze jours (Du 25 janvier au 14 février 1099).
Sources : Histoire Anonyme de la première croisade. Edité et traduit par Louis Bethier. Paris, Les Belles Lettres 2007.

L'un des premiers desseins de Saint Gilles fut sans doute de reprendre Rafanée. C'est lui aussi évidemment qui construisit le château de Montferrand, à 1 km de la ville, peut-être pour attaquer celle-ci comme il bâtit le château de Mont Pèlerin pour s'emparer de Tripoli ; et une fois Rafanée conquise, pour la défendre contre de nouvelles attaques musulmanes. Les Francs en étaient maîtres dès 1105. Ibn al Qalanisi nous apprend en effet qu'après le 18 avril 1105 Togtekin sortant de Baalbeck se rendit dans le district de Homs ; il attaqua Rafanée, tua tous ceux qui étaient dans la ville et ses dépendances ainsi que dans le château construit en avant par les Francs ; puis il mit le feu au château et le démolit.
Au delà de Tripoli, le massif libanais est prolongé par une ligne de montagnes formant avec lui un gigantesque quart de cercle.
C'est le Djebel-Akkar, contre-fort septentrional du Liban, bornant vers l'est le comté de Tripoli et auquel est pour ainsi dire greffée, le continuant au nord, la chaîne des monts Ansariés qui, elle aussi, servait de barrière entre les colonies franques et les musulmans.
La domination des comtes de Tripoli sur certains cantons de la rive gauche de l'Oronte ne fut qu'éphémère et se borna à la possession de Mons-Ferrandus (Aujourd'hui Kalaat-Barîn), qui fut plutôt un poste avancé qu'un établissement.
Ici le travail de l'homme a suivi la nature; une série de forteresses fut établie pour défendre tous les passages de ces montagnes.
Sur le Djebel-Akkar s'élève le château du même nom. Celui d'Arkas, maintenant ruiné, dominait la vallée de Nahar-el-Kebir, l'Eteutherus de l'antiquité, et était occupé par les chevaliers du Temple. Dans les monts Ansariés, le Krak des chevaliers, aujourd'hui Kalaat-el-Hosn, commandait le col par où communique la vallée de l'Oronte avec la vaste plaine qui s'étend entre ces montagnes et la mer. C'était en même temps l'une des principales places d'armes de l'ordre de l'Hôpital.

Rey, Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.

Après la prise de Tripoli (12 juillet 1109), les Francs font une tentative pour reprendre Rafanée. Togtekin, atabeg de Damas, pour obtenir leur retraite conclut alors avec le comte Bertrand, fils de Raymond de Saint Gilles, un traité dont les conditions sont les suivantes : les Francs recevront les châteaux du Moinetre et d'Akkar, ainsi que le tiers des récoltes de la Béqa, mais ils prennent l'engagement de ne pas inquiéter Masyaf, Hosn al Tufan (Touban) et le château des Curdes ; ces trois places devront leur verser un tribut.

Ainsi se confirme, la politique des comtes de Tripoli qui veulent étendre leur domaine vers l'Est et se procurer des territoires productifs. Avec les châteaux du Moinetre sur la route de Baalbeck et d'Akkar ils obtiennent le contrôle de la Béqa et s'assurent en même temps une partie des ressources de cette plantureuse vallée.
En dépit de ce traité, Tancrède, prince d'Antioche, venant d'un raid sur Sheïzar s'empara sur Qaradja, émir de Homs, d'Hosn el Akrad. Ceci se passa au printemps 1110. Il y mit une garnison franque. Puis il se dirigea vers Archas.
Au début de 1112, Bertrand, comte de Tripoli, mourait. Son fils, Pons, alors adolescent fut adopté par Tancrède qui lui céda une partie de ses conquêtes : Tortose, Maraclée, Safitha et le Château des Curdes. A la fin de la même année, se sentant mourir, il conseilla à sa jeune femme Cécile de France, fille du roi Philippe Ier, et à Pons de s'épouser.
Entre temps les Francs avaient repris Rafanée et l'avaient mise en état de défense avec une nombreuse garnison. En octobre 1115, Togtekin la leur enleva (1). En 1116, dans l'été, Pons va ravager la Béqa ; Togtekin, aidé par l'atabeg Bursuq lui inflige une défaite sanglante, à Andjarr dans le Sud de la Béqa.
Pour la date de la surprise de la garnison provençale de Raphanée par Tughtekin : 22 octobre 1115 (supra, 366). Notons que la surprise nocturne infligée à Pons qui pillait la Beqa par Tuhgtekîn, aidé de l'âtâbeg Bursuql, est transformée par le chroniqueur damasquin en une grande victoire, ce qui, en tout état de cause, semble fort exagéré : simple choc de deux rezzous, même si les Provençaux, surpris par les Turcs, ont perdu plusieurs de leurs chefs, « au point que Pons et son connétable échappèrent presque seuls ». En tout cas, aucune conséquence territoriale. Mais cette fois l'année seulement est indiquée (H. 510, soit mai 1116-mai 1117). Cf. supra, page 366.
Rey, Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Tome I, Notes page 368. Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.

En 1117-1118, Roger, prince d'Antioche, se souciant peu de l'acharnement que les comtes de Tripoli mettaient à s'établir sur la position de Rafanée-Montferrand, renonçait à Rafanée à la condition que Togtekin lui céderait Margat.
Marqab en 1116 appartenait à un chef musulman nommé Ibn Muhriz. Pressé par les Francs, Ibn Muhriz offrit à l'âtâbeg de Damas, Tughtekîn, de lui céder la place. Mais comme à cette époque les Francs disputaient à Tughtekîn la possession de Rafaniya, le prince d'Antioche, Roger, proposa à celui-ci un échange : les Francs laisseraient Rafaniya en paix si l'âtâbeg leur laissait annexer Marqab. Tughtekîn accepta et écrivit sur-le-champ à lbn Muhriz de remettre Marqab à Roger. Ibn Muhriz, abandonné de tous, s'aboucha directement avec les Francs pour obtenir les meilleures conditions possibles : il accepta de leur remettre Marqab s'ils lui permettaient de rester avec sa famille dans la place. Les Francs feignirent de conclure le marché, prirent possession de la forteresse, puis obligèrent Ibn Muhriz à se contenter de Manîqa (1117-1118) (Cf. la traduction du Tashrîf dans Van Berchem, Voyage en Syrie, I, 318.)
Nous avons insisté sur cet épisode, car la cession amiable d'une forteresse aussi importante met en pleine lumière l'hégémonie franque dans le Nord avant 1119.

Rey, Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Tome I, page 681. Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.

Et c'est ainsi que cette place entrait dans le territoire franc et devait devenir une grande forteresse des Hospitaliers. Dominant la route du littoral, elle était la dernière position méridionale de la Principauté d'Antioche, aux frontières du Comté de Tripoli et du territoire des Assassins. Enfin, en mars 1126, le comte Pons qui avait entrepris quelques mois auparavant le siège de Rafanée et avait construit à cet effet une forteresse d'où il harcelait la ville — il s'agit évidemment de Montferrand détruit par Togtekin en 1105, l'attaqua avec l'aide du roi Baudouin II.
Guillaume de Tyr, appelle en effet cette forteresse Montferrand, (Montferantus). Histoire Occidentale des Croisades, XIV, 25, page 643

Après dix-huit jours de siège, la ville capitula et la garnison musulmane se retira librement le 31 mars 1126. Le comte occupe la région avoisinante et, prévoyant sans doute que cette position très avancée sera difficile à maintenir, il y introduit aussitôt les chevaliers de l'Ordre de l'Hôpital auquel il fait don de casaux à l'Est de Rafanée par un acte établi à Tripoli, au château de Mont Pèlerin et daté du 8 février 1127. Cette donation n'est d'ailleurs que la confirmation d'une cession faite bien antérieurement par le père de Pons, Bertrand comte de Tripoli et même par son grand-père Raymond de Saint Gilles : « ... in terra de Rafania Theledehep et Cartamare, quas pater Poncii Bertrandus et avus Raymundus Hospitali dederant. » C'est une preuve de plus des vues de Raymond de Saint Gilles sur cette contrée lointaine.
Theledehep est la transcription précise de Tell Dahab (carte de 1936) situé à 9 km. Est-Sud-Est de Rafanée, et nous identifions Cartamare avec Kortmane à 2 km au Nord de Rafanée.

En 1133, des bandes de Turcomans venant de Mésopotamie, attaquèrent Montferrand. Pons qui s'y trouvait, tenta vainement une sortie et il était en grand danger ; sa femme, Cécile de France, l'ayant appris courut avertir le roi de Jérusalem, Foulques d'Anjou son demi-frère (Tous deux étaient enfants de Bertrade de Montfort) qui partit en toute hâte au secours du comte de Tripoli.
Espérant sans doute profiter des dissensions entre Francs, des bandes de Turcomans, « grant planté de Turs issuz du roiaume de Perse », en l'espèce venus de la Jazîra et que l'on peut supposer agissant à l'instigation de Zengî, traversèrent l'Eupbrale et vinrent ravager la province d'Outre-Oronte, sur le territoire de la principauté d'Antioche (1). Ils firent main basse sur les récoltes dans le territoire de Ma'arrat al-Nu'mân et de Kafartâb (2). Mais les Francs « oubliant leurs discordes » chassèrent les envahisseurs et profitèrent de cette mobilisation pour aller détruire la forteresse de Qubbat Mulâ'ib dans le district de Hamâ. Au nord, en revanche, Sawâr, le gouverneur d'Alep, attaqua les Francs près de Turbessel et leur tua beaucoup de monde.
1. Pour Guillaume de Tyr il s'agit expressément d'une initiative de Zengî. Ce serait Zengî lui-même qui serait venu attaquer le comté de Tripoli et assiéger le comte Pons dans Montferrand. Kemâl al-Dîn et Ibn al-AtJiie ne nous disent rien de tel. L'attaque contre Montferrand-Barîn, bien que sans doute inspirée par les agents de Zengi, fut proprement l'œuvre des Turcomans.
2. Comme on vient de le dire, d'après IBM AL-QALÂNISÎ (p. 215) les Turcomans auraient, au cours de ce raid, surpris le sire de Zerdanâ avec sa cavalerie, l'auraient battu et tué. Mais ils se seraient ensuite contentés du butin fait en chevaux et n'auraient rien tenté contre les places.

Rey, Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Tome II, page 13.Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.

Il y eut un rude combat sous les murailles de Montferrand. Les Francs en difficulté allèrent se réfugier dans Rafanée ; les Turcomans abandonnèrent le siège Ibn al-Athîr, Kamel-Altevarykh, présenté et traduit dans Recueil des historiens des croisades, historiens orientaux,, tome I, pages 399-400) racontent que Pons réussit à quitter la forteresse et gagna Tripoli d'où il alerta lui-même les autres princes Francs..
Le roi de Jérusalem avait sauvé la position fortifiée du comté de Tripoli la plus proche de l'Oronte et qui menaçait à la fois Homs et Hama.

C'est vers ce moment que la chrétienté d'Orient allait rencontrer un redoutable adversaire, Imad ed Din Zengi, atabeg de Mossoul en 1127 et d'Alep en 1128, qui allait préparer l'unification de la Syrie musulmane. Il sera, comme l'a écrit René Grousset, le chef de la contre-croisade. Après lui ce sera son fils, Nour ed Din, puis le lieutenant de celui-ci, Saladin lequel réunira sous son pouvoir Damas, l'Egypte (1174) puis Alep (1183).
Ce qui nous intéresse dans ces querelles seldjouqides, par ailleurs fastidieuses, c'est que l'atabeg Zengî, de par son gouvernement de Mossoul, y fut étroitement mêlé. A un moment de la lutte entre les prétendants seldjouqides, le khalife Mustarshid avait lié partie avec Seljûq-shâh. L'autre prétendant, Mas'ûd, s'assura alors l'appui de Zengi - le seul homme de valeur de l'Islam. A l'appel de Mas'ûd, Zengî n'hésita pas à marcher sur Bagdad pour combattre le khalife et Seljûq-shâh; mais il subit une défaite près de Tékrît et se trouva obligé de regagner précipitamment Mossoul. Le gouverneur de Tékrît était un chef kurde nommé Najm al-Dîn Aiyûb, le fondateur de la future dynastie ayyubide, le père du grand Saladin. Il eût pu perdre Zengî. Au contraire, il fit aussitôt dresser les bacs et transporta l'atabeg de l'autre côté du Tigre, en sûreté : cet acte que n'oublièrent jamais ni Zengî ni son fils Nûr al-Dîn fut l'origine de la fortune des Ayyubides (1132).
Zengî, d'ailleurs, ne resta pas sur sa défaite. Au cours de cette même année musulmane 526 (A. D. 1132), il fit alliance avec l'émir bédouin Dubaîs ibn Sadaqa, et avec lui marcha de nouveau sur Bagdad. Le prétexte était, cette fois, de faire reconnaître en Iraq l'autorité du sultan Sanjar. Dans la bataille qu'il livra aux troupes khalifales, Zengî mit en déroute l'aile droite ennemie, mais le khalife Mustarshid en personne, chargeant à la tête des siens, dans le costume noir des Abbasides, l'épée nue à la main, rétablit le combat et mit en fuite Dubaîs d'abord, puis Zengî lui-même (13 juin 1132).

Rey, Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Tome II, pages 54-55. Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.

Au printemps 1135, Zengi entreprend une lutte vigoureuse contre les Francs. Il envahit les territoires qu'ils possédaient sur la rive droite de l'Oronte et leur enlève rapidement les places de Cerep (Athareb) le 17 avril, puis Zerdana, Tell Adé, Maarrat en Noman et Cafertab, toutes places qui relevaient de la Principauté d'Antioche.
Dès que Zengî avait eu les mains libres du côté de l'Iraq, il avait repris la lutte en Syrie contre les Francs. Au printemps de 1135, à la faveur d'une accalmie en Orient, il s'empara, au cours d'une foudroyante campagne, des principales places franques dans la province d'Outre-Oronte. Coup sur coup il enleva Athareb (le 17 avril 1135), Zerdanâ, Tell Aghdî, Ma'arrat al-Nu'mân et Kafartâb. La perte était d'importance pour la principauté d'Antioche. Il est à remarquer cependant qu'on ne signale pas de réaction de la part des Francs. Il est vrai que la principauté d'Antioche était alors une terre sans chef. Raymond de Poitiers ne devait venir épouser la princesse Constance qu'en 1136; en ce printemps 1135 où Zengî faisait la conquête des districts francs d'Outre-Oronte, la capitale franque du Nord restait plongée dans une véritable anarchie, tout le pouvoir étant illégalement détenu, au détriment du régent Foulque, par une femme sans scrupule, assistée bientôt d'un prélat simoniaque (Bernard de Valence), la douairière Alix et le patriarche Raoul de Domfront, qui remplaça Bernard de Valence. Tant il est vrai que dans ces Marches frontières, toujours guettées par l'ennemi, tout relâchement de l'institution dynastique était aussitôt suivi de quelque effondrement.
Signe visible de la reconquête musulmane : dans les villes recouvrées Zengî rappela les anciens occupants musulmans naguère dépossédés par les Francs, et les rétablit solennellement dans leurs biens.

Rey, Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Tome II, pages 62-63. Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.(2)

Puis Zengi tenta de s'emparer de Homs dont le gouverneur, Muin al Din Unur était aux ordres des princes de Damas de la dynastie buride. Voyant qu'il ne pourrait s'en rendre maître, il se retourna contre les Francs et se décida à assiéger le château de Montferrand. Peu auparavant, vers la fin de mars 1137, le comte Pons avait été tué au cours d'un raid mené jusqu'aux portes de Tripoli par un émir de Damas.
C'est au cours de ce raid que la troupe de Damas enleva dans le comté un château appelé par Ibn-al-Qalamsi. Wadi Ibn-al-Ahmar « la vallée du fils du Rouge » où elle massacra la garnison, emmena à Damas des prisonniers et du butin. On a émis l'hypothèse que ce château pouvait être Oal'at Yahmour, le Castrum rubrum.

Son fils, le jeune comte Raymond II apprenant à Tripoli que son château de frontière est en grand danger appelle à son aide le roi de Jérusalem, Foulques d'Anjou (juillet 1137). La situation paraît si grave à celui-ci qu'il part aussitôt avec toutes les forces qu'il peut rassembler et un grand convoi de vivres, prend en route le comte et ses chevaliers et marche vers l'Est. Mais l'armée chrétienne mal guidée passe par les monts Ansarieh. Zengi, informé de son approche la surprend dans des défilés où elle ne peut se déployer. Selon Kamal ad Din (4), plus de 2.000 Francs sont tués. Le comte Raymond est fait prisonnier. L'armée laisse aux mains de l'ennemi tous ses équipages. Le roi s'enferme dans Montferrand avec ceux qui avaient échappé au désastre, notamment le connétable du Royaume, Guillaume de Bures, Renier Brus seigneur de Subeibe, Onfroi II de Toron et le sire de Beyrouth. La place déjà affamée reçoit ce nouveau contingent qui a perdu tout son ravitaillement. Des messagers du roi parviennent à franchir les lignes ennemies et courent à Jérusalem, à Antioche, à Edesse annoncer la position désespérée des défenseurs de Montferrand. On constate alors dans toute l'étendue de la terre chrétienne un magnifique élan de solidarité. Le Patriarche de Jérusalem prend la vraie Croix et emmène avec lui les hommes valides de toute la Palestine qu'il laisse sans défense. La chevalerie du comté d'Edesse arrive avec son seigneur Joscelin II et Baudouin de Marach. Quant au Prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, le plus cruel cas de conscience se pose à lui : en querelle avec l'empereur byzantin Jean Comnène, il voit sa capitale sur le point d'être investie. Pourtant il recommande à Dieu sa cité, rassemble ses chevaliers et ses hommes d'armes et se met en route pour porter secours au roi. Mais tous arrivent trop tard. Les troupes de Zengi ont si bien bloqué la place que les assiégés ignorent tout de cette levée en masse qui s'est faite de Palestine jusqu'en Cilicie pour les délivrer. Zengi avec une artillerie de dix mangonneaux accable la forteresse de projectiles et renouvelle sans cesse ses assauts. Les défenseurs privés de vivres sont dans une situation intenable. Le sol est jonché de cadavres et de malades. L'air empuanti est irrespirable, les combattants indemnes sont si faibles qu'« ils s'appuient sur des bâtons. » L'atabeg, apprenant l'arrivée des troupes chrétiennes, hâte le dénouement.

Attaque de Zengî contre l'État de Damas. L'intervention franque l'empêche de s'emparer de Homs (juillet 1137).

Le désastre qui avait coûté la vie à Pons de Tripoli n'était encore que le résultat d'une incursion isolée, sans conséquence territoriale, dirigée par un émir de second ordre. Mais à la mi-juin 1137 l'atabeg Zengî en personne revint de Mossoul à Alep décidé à mener à bien la reconquête de la Syrie. Dans la pensée de Zengî, toutefois, l'unification de la Syrie musulmane sous son autorité devait, on l'a vu, être le prélude de l'expulsion des Francs. Aussi son premier acte fut-il d'aller attaquer une fois de plus l'importante ville de Homs (juin 1137). Homs, on s'en souvient, dépendait depuis environ un an du royaume bouride de Damas, et la Cour de Damas Tavait donné en fief au vaillant mameluk Mu'în al-Dîn Unur. Zengî essaya d'abord des promesses et des menaces. Mais le vieux mameluk déjoua toutes les intrigues, répondant que la place de Homs lui avait été confiée par le prince de Damas, son maître, et qu'il la défendrait jusqu'au bout. Zengî essaya de la force, mais sans aucun succès. Le 11 juillet 1137 apprenant, nous dit Kemâl al-Dîn, « que les Francs arrivaient au secours de Horas dans l'espoir de le surprendre, il leva le siège et se retourna contre eux, en direction de Barin ou Mont-ferrand (Guillaume de Tyr, page 640).

Attaque de Zengî contre Montferrand (Barin).
A la nouvelle que Zengf opérait dans la région de Homs, d'où il menaçait la frontière du comté de Tripoli, le jeune comte de Tripoli, Raymond II, avait fait appel au roi Foulque. Foulque, rappelons-le, était l'oncle du jeune homme. En dehors des liens de famille, ses devoirs de suzerain lui commandaient de secourir le comté provençal si durement éprouvé quatre mois auparavant par le désastre et la mort de Pons et qui risquait de se trouver sans défenseurs devant cette nouvelle tempête. C'est ce qu'exprimé pathétiquement l'Estoire d'Eracles : « Quant li juenes emfez (Adoletcens, dit plus justement le texte latin), cuens de Triple, oï ces noveles, hastivement envoia au roi et li cria merci, que, por Dieu et por le sauvement de la Crestienté, sanz demeure leur venist aidier, car il n'avoit mie gent à lever ce siège « (le siège de Barin pour lequel Zengî avait abandonné celui de Homs). Foulque n'hésita pas. » « Li rois, dit magnifiquement l'Eracles, qui estoit aussi comme pères du païs, vit que li besoins estoit grant. Si manda barons, chevaliers et sergenz à pie tant com il en pot avoir; tantost (= aussitôt) s'adreça vers Triple. » Remarquons que, d'après Guillaume de Tyr, quand Foulque arrive au secours du jeune comte Raymond II, Zengî, après avoir abandonné l'attaque de Homs, a déjà envahi le comté de Tripoli et mis le siège devant la forteresse de Montferrand ou Barin qui défendait la frontière du comté sur le revers oriental des Monts Nosatrî, face à Hamâ et à Homs. Zengî, spécifie l'Eracles, avait déjà « vigueureusement fait assaillir Mont Ferrand »; « tant i metoit change de gens et relés d'assailleeurs que cil de denz ne pooient avoir de repos » : d'où l'appel désespéré de Raymond II au roi Foulque. De même pour Ibn al-Athîr, si Zengî lève le siège de Homs, c'est simplement que Mu'în al-Dîn Unur lui a opposé une résistance invincible; il va alors assiéger Barîn, l'attaquant dès son arrivée et multipliant les assauts; et c'est seulement pour sauver Barîn que « les Francs rassemblent leur cavalerie et leur infanterie et se mettent en marche avec leurs princes et leurs comtes », c'est-à-dire évidemment avec Foulque et Raymond II. Kemâl al-Dîn, au contraire, nous montre, comme on l'a vu, les Francs se préparant à intervenir pour empêcher Zengî de s'emparer de Homs sur les Damasquins — politique dont on ne pourrait en tout état de cause qu'admirer la sagesse — ; ce serait sous la menace de leur intervention que Zengî aurait levé le siège de Homs pour aller les attaquer eux-mêmes dans les parages de Barîn.
L'importance de la place, qui contrôlait la vallée du moyen Oronte et tenait sous sa menace les allées et venues de Hamâ et de Homs, interceptant à son gré les communications musulmanes de ce côté, est bien marquée par Ibn al-Athir, Atabeg de Mossoul, 109.

Quoi qu'il en soit, la situation était d'autant plus grave pour le roi Foulque qu'à l'heure même où son vassal de Tripoli lui demandait secours contre l'invasion turque, son autre vassal, Raymond de Poitiers, l'avisait, on va le voir, que les Byzantins venaient d'envahir subitement la Principauté d'Antioche : il demandait lui aussi, de toute urgence, l'aide du roi de Jérusalem. Rencontre tragique. La vieille question de l'hypothèque byzantine sur Antioche se réveillait au moment précis où la Syrie musulmane commençait son redoutable mouvement d'unité, quand la contre-croisade, si longtemps inconsistante, prenait enfin corps dans la personne de Zengî. De quel côté faire face ? A Tripoli contre le Turc ? A Antioche contre le Byzantin ? Dans l'entourage du roi l'avis fut unanime : il fallait courir au plus pressé, repousser le Turc, après quoi on irait à Antioche négocier avec les Byzantins. Nous retrouvons ici « ce sentiment de la Chrétienté » qui a fait la grandeur politique du douzième et du treizième siècle et qui n'était autre chose que la conscience — combien obnubilée depuis les Temps Modernes ! — De la solidarité européenne.

Défaite de Foulque devant Montferrand. Responsabilité des guides libanais.
Cette décision prise, le roi Foulque et Raymond II partirent à marches forcées pour Montferrand-Barîn, dont la garnison, étroitement assiègée par Zengî, ne pouvait résister longtemps encore. Pour assurer le ravitaillement de la forteresse, leur colonne traînait avec elle un convoi de vivres considérable. Pour la traversée des Monts Nosairî, deux routes étaient possibles. On pouvait suivre la voie actuelle (correspondant d'ailleurs aux coupures de la montagne) qui, de Tripoli, file au nord, rejoint à Kharnubiya (Ou, si l'on préfère, à Sheikh Aiyash, station actuelle d'Ubudiyé) la vallée du Nahr al-Kébir, atteint Tell Kelakh dans le grand coude du fleuve, remonte ensuite, sur la rive occidentale, le même cours d'eau, et arrivé au Krak des Chevaliers (Qal'at al-Hosn), d'où, en longeant du sud au nord les contreforts orientaux du Jebel Helu, on redescend sur Barîn et Rafaniya. On pouvait encore partir de Tortose et aller droit vers l'est, en remontant après Melké la rive méridionale du Nahr al-Fis, affluent du Nahr Hosein, après quoi, en traversant le massif nosairi sous la protection de la forteresse franque de Qolei'a (ou La Colée), on retombait sur Rafaniya et Barîn. Guillaume de Tyr ne nous dit pas lequel de ces itinéraires avait d'abord été envisagé, mais il semble que les montagnards syriens qui servaient de guide à l'armée se soient lancés sur des pistes peut-être directes, mais à peu près impraticables. « Cil du païs, traduit l'Eracles, qui dévoient guier nostre gent, ce ne sai-je s'il le firent par folie ou par traïson, leissèrent à senestre (à gauche) la bêle voie qui estoit pleine et délivre, si menèrent l'ost par les montaignes où la voie estoit roistes et estroite; pas i avoit périlleus et trop granz destroiz, si que l'en ne s'i pooit pas légièrement défendre ne garantir » (Guillaume de Tyr, page 644).

Zengî, à la nouvelle de l'approche des Francs, avait levé le siège de Montferrand et se préparait à la retraite; mais, prévenu des conditions déplorables de leur marche à travers le Jebel Nosaîrî, il en profita sur-le-champ. Il courut les attendre et les surprit au débouché des Monts Nosaîrî, dans la plaine de Barîn, au moment où leurs colonnes étaient encore engagées dans des vallées étroites où elles ne pouvaient ni se regrouper pour se défendre, ni se déployer pour contre-attaquer. L'atabeg et son lieutenant Sawâr qui commandait son avant-garde foncèrent sur un ennemi paralysé d'avance. « Les noz premières genz ne se tenoient mie ensemble por les leus qui estoient estroit, si se desconfirent tantost (= aussitôt). Li Turc, qui venoient après, ne finoient d'abatre et d'ocirre. » Malgré ces conditions inégales, les Francs se défendirent bien. Ibn al-Athîr nous dit que « de part et d'autre on montra beaucoup de bravoure. » Mais il ne s'agissait que de sauver l'honneur. Il fallait aussi sauver le roi qui, avec l'arrière-garde, avait encore la possibilité de se dégager. « La bataille le roi (= le corps d'armée du roi) fesoit l'arrière-garde. Quant li baron qui estoient avec lui virent que leur premières genz estoient desconfit, ils prièrent au roi que, por la Crestienté sauver, qu'ele ne périst toute, se treisist (= retirât) vers le chastel (de Montferrand) et se recetast dedenz. Li rois vit qu'il n'i avoit riens de secorre les premerains (qu'il n'y avait aucun moyen de secourir l'avant-garde), car il ne pooient chevauchier que l'un après l'autre à grant peine. » Conformément au conseil des barons, il prit donc son parti, et, avec tous ceux qui purent se joindre à lui, courut se jeter dans Montferrand.

Le reste de l'armée avait péri ou était prisonnier. Kemâl al-Dîn affirme que les Francs eurent plus de 2000 tués. Tué notamment un des plus vaillants barons de Terre Sainte, Geoffroi Charpalu, frère du feu comte d'Édesse Jocelin Ier de Courtenay (Du Cange-Rey, Familles d'outre-mer, page 298), tandis que le jeune comte de Tripoli Raymond II avait été simplement fait prisonnier. Tout l'équipage de l'armée, tout le convoi de ravitaillement qu'elle traînait avec elle pour garnir Montferrand, chariots, bêtes de somme et vivres, tombèrent aux mains des Turcs. Les survivants qui, avec le roi Foulque, purent gagner Montferrand y arrivèrent sans aucuns vivres. Et, comme la garnison souffrait déjà de la disette, la famine, avec ce surcroit de bouches à nourrir, ne fit que s'aggraver.

Foulque assiégé dans Montferrand. Levée de l'arrière-ban chrétien.
Zengî, en effet, recommença aussitôt, avec une ardeur renouvelée, le siège de Montferrand. Ce n'était pas seulement la place qu'il voulait — place du reste fort importante puisque de là, sur le revers oriental des Monts Nosairi, les Francs contrôlaient à la fois les deux villes musulmanes de Hamâ et de Homs, c'était surtout le roi de Jérusalem qu'il entendait avoir à sa merci, ou plutôt c'était toute la noblesse franque du royaume, car, en même temps que Foulque, s'étaient réfugiés dans Montferrand le connétable Guillaume de Bures, Régnier Brus, ancien sire de Panéas, Guy Brisebarre, seigneur de Beyrouth, Baudouin de Ramla, Onfroi II de Toron « chevalier noviaus » qui faisait là ses premières armes (C'est le futur connétable de Jérusalem, comme l'a établi Rey), toute la fleur de la chevalerie hiérosolymitaine. Si Zengî réussissait à s'emparer de Montferrand, c'était sur tout l'État franc, sur toutes ses forces vives et toute son armature politique qu'il pouvait mettre la main. « Si Zengî pouvait s'emparer de Barîn et des guerriers qui s'y étaient renfermés, écrit Ibn al-Athîr, il se rendrait maître en très peu de temps de la totalité des provinces chrétiennes, privées de tout défenseur. » On comprend qu'il mit tout en oeuvre pour réussir un tel coup de filet. C'était tout le sort de la Syrie franque qui pouvait se jouer d'un seul coup.

Le roi Foulque mieux que quiconque discernait l'immensité du péril, lui qui, n'ayant trouvé aucun approvisionnement dans Montferrand, s'y voyait, dès le premier jour, dans une situation désespérée. Pour comble de malheur, tandis que le roi et la noblesse de Jérusalem étaient assiégés dans cette forteresse condamnée dont la chute n'était plus qu'une question de semaines, tandis que le comte de Tripoli était déjà prisonnier, l'armée byzantine, au nord, commandée par l'empereur Jean Comnène en personne, descendait de Cilicie pour assiéger Antioche, où Raymond de Poitiers, livré à ses seules forces, risquait de ne pouvoir lui non plus tenir bien longtemps...

Dans cette situation tragique, Foulque parvint à faire sortir de Montferrand des coureurs pour demander l'envoi immédiat d'une armée de secours au patriarche de Jérusalem, à Jocelin II, comte d'Édesse, et même à Raymond de Poitiers, prince d'Antioche. Cet appel désespéré provoqua partout une levée en masse. Le patriarche de Jérusalem, Guillaume de Messines, rassemblant tout ce qu'il put encore trouver de troupes disponibles, se mit en marche avec la Vraie Croix vers le Comté de Tripoli, « Li patriarches, dit l'Estoire d'Eracles, prist la Voire Croiz en ses mains et mena avec lui tout son pueple à cheval et à pie. Par les villes où il passoit, fesoit tout les besongnes lessier, si que tuit le sivoient por secorre leur seigneur. » De même Jocelin II accourut d'Édesse avec toute son armée. Le comte Baudouin de Mar'ash vint de même malgré l'inquiétude que devait lui causer la reconquête byzantine en Cilicie.

Il ne fut pas jusqu'au prince d'Antioche Raymond de Poitiers qui, bien que sa capitale fût, en ce moment, sur le point d'être bloquée par l'empereur Jean Comnène, ne se mît en devoir de venir délivrer le roi. Certes ce ne fut pas sans angoisse qu'il prit une telle décision. « Li princes d'Antioche fu en moult grant doute que il feroit, car entor sa cité estoit l'empereres qui assise (= assiégée) l'avoit : s'il s'esloignoit, moût avoit grant peor qu'ele ne fust en péril d'estre perdue; d'autre part il (re-) doutoit moût à faillir lou roi à si grant besoing comme de son cors délivrer. » Le sentiment du devoir envers la royauté, le sentiment de la solidarité franque l'emportèrent. « Au derrenier, écrit magnifiquement le traducteur de Guillaume de Tyr, (li princes) s'acorda à ce que sa cité commanderoit (= recommanderait) à Dieu et s'en iroit hastivement aidier le roi et les autres barons. Tantost (= aussitôt) assembla chevaliers et sergenz grant planté, tuit si offroient por acomplir celé besongne, que moût l'avoient a cuer. De la cité s'en issirent efforciéement, et lessièrent l'empereur entor à siège. » Passage capital qui montre à quel point l'institution monarchique avait réalisé l'unité morale des colonies franques, puisqu'à cette date, quarante ans après la fondation indépendante de la seigneurie normande de l'Oronte, le prince d'Antioche n'hésitait pas à risquer le sort de sa terre pour sauver le roi et l'État franc de Jérusalem (Guillaume de Tyr, page 616). Ibn al-Athîr confirme ces données. Il nous montre « les prêtres et les moines » conscients de ce que c'était le sort même de Jérusalem qui se jouait sous les murs de Barîn, prêchant partout la levée en masse; et, à leur voix, l'arrière-ban chrétien prenant les armes et partant sur les premières bêtes venues, ou, selon la pittoresque expression arabe, « les uns sur les bêtes soumises au joug, les autres sur les bêtes indomptées. »
Le départ de ces derniers contingents chrétiens ne fut pas sans inconvénients graves. Il laissait le royaume complètement démuni de défenseurs.

En Egypte, il est vrai, la cour du khalife fâfimide Hâfiz était trop agitée par les révolutions du vizirat pour lancer d'Ascalon sur le plateau de Judée l'armée qui eût trouvé Jérusalem sans un soldat : c'était le moment où le vizir arménien Bahrâm, qui avait livré toute l'administration à ses compatriotes, était renversé par la révolte de l'émir Ridwân Ibn al-Walakhshî (février 1137), et où celui-ci, nommé vizir à sa place, favorisa une violente réaction antichrétienne, tout en commençant contre le khalife la lutte sourde qui devait aboutir aux combats de rue 1139-1140. La cour du Caire, tout occupée de ces révolutions de palais, laissa une fois de plus passer l'heure. Cependant Guillaume de Tyr signale que, tandis que le roi Foulque était assiégé dans Montferrand, la garnison égyptienne d'Ascalon captura le maréchal de la « compagnie de Saint-George », préposée à la garde de la Marche de Lydda, le chevalier Renaud l'Evêque, ainsi nommé parce qu'il était neveu de l'évêque Roger de Lydda. Il fut pris tandis qu'il guerroyait à la tête des siens contre la garnison égyptienne d'Ascalon.

Beaucoup plus dangereux était pour la Palestine laissée sans défenseurs le voisinage des Turcs de Damas. De fait, à peine le patriarche parti pour Tripoli avec l'arrière-ban chrétien, ceux-ci, trouvant l'occasion trop belle pour ne pas en profiter, entrèrent en jeu. D'après le récit de l'Estoire d'Eracles, le mameluk Bazwâj, général des forces damasquines, envahit la Samarie et entra dans Naplouse, ville ouverte, où il massacra tout ce qui lui tomba sous la main : « Bezauge, connestables le (= du) roi de Damas, se prist bien garde que li rois estoit assis (assiégé) en estrange païs à grant meschief; li chevalier et tuit li pueples estoient issu de la terre por aidier le roi. Quant il sot que la terre estoit einsi vuidiée, bien se pensa qu'il pooit grever le roiaume de Jherusalem sanz grant péril. Tant chevaucha qu'il vint à la cité de Naples (Naplouse) qui n'estoit mie bien fermée de bons murs; fossé n'i avoit point, ne nules barbacanes. Légièrement entra dans la ville, car cil du païs ne se gardoient mie de tele chevauchiée. Ceus qu'il trova léans, découpa, il et sa gent, sans nul espargnier; les femmes, les enfans, les vieuz homes qui garantir ne se pooient ne défendre, misirent touz à l'espée. » Seuls ceux qui eurent le temps de se réfugier dans le château purent échapper au massacre. Tout le reste succomba. « Li Turc coururent par la ville tout à bandon, et cerchoient les mesons à leisir; ce qu'il trovoient d'homes ou de femmes estoient ou mort ou pris. Robes et avoir emportèrent tout quanque en avoit en la ville. Après mistrent le feu premièrement es moutiers; si ardirent (= brûlèrent) toute la cité. Cil qui s'estoient fichié en la forteresce orent grant peor et grant angoisse du feu, mes toutevoies s'en eschapèrent. »
Guillaume de Tyr, page 647. Il est curieux de ne pas trouver mention de ce raid dans Ibn al-Qalânisî. Le chroniqueur damasquin nous parle seulement, sous la rubrique de fin-mars 1137, d'une course de Bazwâj dans le comté de Tripoli, expédition pendant laquelle il attira dans une embuscade et défit un corps de cavalerie franque près d'al-Kùra, puis emporta et pilla le château de ce nom.

Après avoir pillé Naplouse, Bazwâj retourna à Damas avec son butin sans plus trouver d'obstacle devant lui qu'à l'arrivée. C'est miracle que dans de telles conditions il se soit contenté de cette simple razzia au lieu de mettre à profit l'absence de troupes franques pour aller assiéger Tibériade ou même Jérusalem. Peut-être faut-il voir dans cette conduite le résultat des préoccupations des gouvernants damasquins (Mu'în al-Dfn Unur par exemple) qui redoutaient beaucoup plus Zengî que les Francs et craignaient — avec raison — d'avoir bientôt à faire face à une nouvelle attaque de l'atabeg.

Pendant que le royaume de Jérusalem était de la sorte laissé à la merci de tout envahisseur, l'armée de secours accourait à marches forcées vers Montferrand pour dégager le roi. Le comte d'Édesse, le prince d'Antioche, le patriarche de Jérusalem qui avaient dû opérer leur jonction dans le comté de Tripoli, se préparaient maintenant à traverser les Monts Nosairi. "Ja estoit moût approchié li princes Raimonz qui amenoit grant compaignie de genz à armes, et li cuens de Rohès (Edesse) que touz li efforz de sa terre sivoit. Li puepies de Jérusalem, qui aportoient la Vraie Croiz devant eus, se hastoient de venir au chastel qui estoit assis, car il se pensoient bien que li besoinz i estoit granz. »

Devant Montferrand, Zengî, qui n'ignorait pas l'approche de l'armée de secours, mit tout en oeuvre pour faire tomber la place avant l'arrivée de ces renforts. Tout d'abord il isola complètement les assiégés, pour empêcher ceux-ci de rien savoir de l'effort tenté en leur faveur. « Il leur ôta, écrit Ibn al-Athir, toute communication avec le dehors, pour ne laisser pénétrer aucune nouvelle. Il intercepta si bien les chemins et maintint une discipline si sévère parmi les siens, que les assiégés ne surent rien de ce qui se passait sur leur propre territoire. » Foulque et ses compagnons ignorèrent ainsi jusqu'au bout la levée et la mise en marche de l'arrière-ban chrétien, l'approche et l'arrivée imminente du patriarche, du prince d'Antioche et du comte d'Edesse. Il put se croire abandonné de tous, d'autant qu'il savait les Francs pris à revers au nord-ouest par l'invasion byzantine. Et pendant ce temps, contre Montferrand, le bombardement ennemi redoublait d'intensité. « Zengî, nous dit Kemâl al-Dîn, avait établi dix mangonneaux qui battaient la forteresse nuit et jour. » « Grant peine metoit Sanguins à prendre le chastel, confirme l'Estoire d'Eracles; engins de maintes manières fesoit giter leanz, de jorz et de nuiz. Tant i venoit de grosses pierres qu'elles fondoient près toutes les mesons, si que pou trovoit l'en lieu où l'on se poïst garantir. Tant i avoit d'archiers et d'arbalestriers qui ne finoient de trère (= de tirer), que mainz en navroient dedenz le chastel. Et les navrez (— blessés) ne les malades n'avoit l'en où répondre sauvement (= abriter en sécurité) por les perrières et les mangoniaus qui tout froissoient, si que nule part n'estoient aseur (= en sécurité.) N'i avoit si hardi home qui chascun jor ne cuidoit morir. »
Disposant de forces considérables, Zengî pouvait sans difficulté renouveler constamment ses troupes d'attaque, de sorte que l'assaut ne cessait pas. « Li nostre qui estoient enclos dedenz ne pooient mie einsi changier les defendéeurs, car il n'en avoient mie si grant planté come ceus dehors... Presque touz les covenoit à veiller por fere les guez toutes les nuiz. Lendemain, sitost com il ajornoit, recommençoit li assauz de toutes parz, si que cil n'avoient point de loisir d'eus reposer. » Cet effort de nuit et de jour, sans détente ni repos, eut vite fait d'épuiser les assiégés. « Chascun jor apetiçoit leur nombre, car il en i avoit assez de navrez aus assauz. »

La famine et la maladie achevaient de les décimer. Le roi et ses compagnons, on l'a vu, étaient venus s'ajouter à la garnison, sans pouvoir introduire avec eux aucun ravitaillement, le convoi qu'ils amenaient ayant été capturé par les Turcs. Or, dès avant leur arrivée, la forteresse, qui sortait à peine d'un premier siège, manquait de vivres. Après l'entrée du roi et des réfugiés, quand on eut mangé les chevaux, ce fut la famine. « Lors véissiez les bons chevaliers et les forz bachelers qui ne se pooient sostenir, ainçois les covenoit apoier à bastons; dolors et pitiez estoit de ce veoir. »
L'entassement des Francs dans cette petite forteresse avait d'autres inconvénients. « L'aceinte de ce chastel n'estoit pas moût large, mes selonc ce qu'il i pooit entrer de gent, elle estoit toute pleine. Les rues estoient toutes jonchiées de malades. » L'Estoire d'Eracles nous parlera plus loin du « grant péril de pueur (= puanteur) et corrupcion d'air, por la grant planté des navrez et des autres malades... Li sain meismes qui ne pooient chevir es mesons, gisoient par les places. » Dans cette foule dense, le tir des archers et des arbalétriers turcs faisait de terribles ravages. Un seul espoir : l'intervention du patriarche, du prince d'Antioche et du comte d'Edesse, l'arrivée de l'armée de secours, laquelle, effectivement, à ce moment-là, ne se trouvait plus très loin; mais c'est précisément ce que les assiégés ignoraient, Zengî ayant intercepté toute communication entre eux et le monde extérieur : « sur toute rien (= sur toute chose) fesoit garder que nus dedens ne poïst issir hors et que cil dehors ne poissent entrer dedenz. » Les secours tardant à apparaître, les assiégés se crurent délaissés. Ils pensèrent que, par suite de l'invasion byzantine au nord, Raymond de Poitiers, Jocelin II et le patriarche n'avaient pu répondre à l'appel du roi. « Por ce que la fains et le mesese les angoissoit moût, bien leur sembloit que cil secors tardoit trop (Guillaume de Tyr). »

Reddition de Montferrand. Libre sortie du roi et de l'armée franque.
Cependant Zengî qui, lui, n'ignorait pas l'approche de l'armée de secours, avait hâte d'en finir. Il entra en négociations avec les assiégés. Ibn al-Athîr nous dit que ce furent ceux-ci qui en prirent l'initiative : « Les Francs qui étaient assiégés dans Barîn, écrit-il, se défendirent avec beaucoup de courage, mais ils n'avaient que de faibles approvisionnements. Quand leurs provisions furent épuisées, qu'ils eurent mangé leurs bêtes de somme, ils demandèrent à capituler, se contentant de la vie sauve et de la faculté de retourner dans leur pays. Zengî refusa d'abord d'adhérer à leur proposition, mais lorsqu'il apprit que l'empereur de Constantinople approchait et que les Francs se ralliaient autour de lui (sic), il accorda à la garnison de Barîn sa demande. »

Guillaume de Tyr confirme ces données. Evidemment, Zengî avait d'abord songé à tirer tout le parti possible de cette merveilleuse capture du roi et des barons de Jérusalem, non seulement quelque énorme rançon, mais peut-être la rétrocession aux Musulmans de tout ou partie de la Palestine. S'il changea d'avis, s'il accorda aux assiégés des conditions singulièrement plus douces et parut bâcler la paix — une paix blanche, car l'acquisition de Barîn était hors de proportion avec les immenses possibilités du moment — c'est qu'en politique avisé il comprit que l'arrivée de l'armée de secours franque risquait de lui faire perdre le bénéfice de son succès précédent en le coinçant entre deux ennemis. Plus encore, comme vient de l'avouer Ibn al-Athîr, il fut troublé par l'arrivée de l'empereur Jean Comnène avec la grande armée byzantine sur le sol de Syrie. L'intervention de ce facteur nouveau — et la Byzance des Comnènes restait encore la première puissance de l'Orient — risquait de bouleverser l'équilibre des forces en faveur des chrétiens. Sans doute Jean Comnène, pour le moment, s'en prenait aux Francs et assiégeait Antioche, mais Zengî était trop averti pour ne pas se rendre compte que ces querelles de famille entre chrétiens risquaient de se terminer par un accord entre eux, suivi d'une croisade gréco-latine contre les Musulmans, éventualité qui, effectivement, se réalisa quelques mois après.

L'intervention du facteur byzantin ne permettait donc plus à l'atabeg de profiter de la capture prochaine du roi de Jérusalem pour essayer d'obtenir, en échange d'un tel otage, rétrocession de la Syrie franque : toute tentative en ce sens n'aurait pour résultat que de hâter l'union des Byzantins et des Francs contre lui. « Sanguins qui estoit vites et de grant porvéance, note l'Estoire d'Eracles, sot bien que celé gent (l'armée de secours) venoient einsi sur lui; et plus douta (= redouta) encore que l'empereres de Costantinoble qui estoit au siège entor Antioche ne venist sur lui atout (== avec tout) son grant pooir, par la requeste des Crestiens de la terre. Por ce s'avança moût sagement, ainçois (= avant) que li Rois ne cil de denz seussent nule novele de la venue de ce secors; si leur envoia messages por parler de pès. » Guillaume de Tyr nous donne le résumé de son message : il n'ignorait rien de l'extrémité à laquelle les assiégés étaient réduits, torturés par la famine, décimés par les épidémies et le bombardement, incapables de résister davantage. Néanmoins par courtoisie pour le roi de Jérusalem, par chevalerie pure, « por enneur du Roi qui estoit un des granz princes du monde », comme dit le traducteur, il consentait aux Francs des conditions exceptionnelles. Il se contenterait de la reddition de Barîn. En échange il ferait « conduire le Roi et sa gent tout sauvement jusqu'en sa terre », il rendrait même le comte de Tripoli et tous les prisonniers de la bataille précédente.

En entendant ces conditions inespérées (ils ignoraient toujours l'approche de l'armée de secours) Foulque et ses barons furent remplis d'étonnement et de joie : « Quant li nostre qui assis estoient oïrent celé parole, por les granz angoisses qu'il sofroient de jeûner et de veillier, de maladies, de travaus et de peors, grant joie en orent et moût volentiers la receurent. Sur toutes riens (= choses) se merveillèrent coment si crueus hom avoit tel pitié d'eus et leur fesoit si bêle bonté. »
Zengî qui avait de plus en plus hâte de tout terminer avant l'arrivée de l'armée de secours, exécuta aussitôt ses engagements (entre le 10 et le 20 août 1137). Il mit en liberté Raymond II de Tripoli et tous les autres prisonniers. Quand le roi Foulque sortit de Barîn avec son armée, l'atabeg lui témoigna les plus grands égards et lui fit cadeau d'une robe d'honneur. Apres avoir pris congé de lui, Foulque et les Francs retraversèrent le Jebel Nosaîrî pour regagner Tripoli. Ce ne fut qu'alors qu'ils apprirent la levée en masse des Francs et le voisinage des renforts accourus pour les délivrer. « Ils se repentirent alors d'avoir livré Barîn, dit Ibn al-Athîr, mais le repentir ne pouvait plus leur servir de rien. » Ils rencontrèrent l'armée de secours commandée par le patriarche, Raymond de Poitiers et Jocelin II à hauteur d'Arcas (Arqa), au nord de Tripoli. « Li rois leur fist moût grant joie et les mercia de ce que si efforciéement le venoient aidier, mes bien leur dist que tart estaient meu, car li estât du chastel (Montferrand) qui estoit assis ne pooit pas soufrir qu'il les attendissent plus. Après ce parlèrent de leur aferes à grant loisir, puis s'en retorna chacun vers sa terre. »
Sources : René GroussetHistoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem, tome II, pages 69 à 81

Capitulation des assiègés de Montferrand

Il offre une capitulation honorable : contre reddition de la Place, les assiégés pourront se retirer sans rançon et le comte de Tripoli sera délivré. Le roi accepte aussitôt ces propositions inespérées. La forteresse est évacuée entre le 10 et le 20 août.
Dussaud a visité en 1896, à un quart d'heure des ruines de Rafanée, le site de Montferrand ; il y a vu les traces de l'enceinte et les soubassements d'une grande tour carrée. La place domine la plaine d'environ 125 mètres. (Voyage en Syrie, dans Revue archéologique, janvier-juin 1897, page 317).

Non loin de Tripoli, à Archas, les défenseurs de Montferrand rencontrent l'armée de secours et le roi remercie avec émotion ceux qui ont fait preuve d'un tel loyalisme à son égard.
L'État chrétien d'Orient subit là une perte considérable qu'il ne put jamais réparer. René Grousset a bien marqué les victoires de Zengi : en 1135, il enlevait à la Principauté d'Antioche ses principales forteresses au delà de l'Oronte. Puis en 1137, il arrachait en deçà du fleuve Rafanée et Montferrand, les seuls ouvrages fortifiés que les Francs eussent à l'Est du Djebel Ansarieh.
On comprend la mélancolie de ces dernières lignes. La conquête par Zengî de Zerdanâ, Ma'arrat al-Nu'mân et Kafariâb en 1135, puis celle de Barîn en 1137 constituaient pour les Francs des pertes sensibles. C'était la majeure partie du territoire d'Outre-Oronte qui échappait à la principauté d'Antioche ; c'était son seul district à l'est des monts Nosairî que perdait le comté de Tripoli. Ibn al-Athîr a bien marqué l'espèce de tournant historique que constitue cette reconquête, « Jusque-là les Musulmans de la région entre Alep et Hamâ étaient en proie à des vexations continuelles de la part des garnisons franques (des quatre forteresses précitées). Après la reprise de ces places, ils commencèrent à respirer, le pays se repeupla et les revenus s'accrurent. La prise de Barîn (notamment) fut vraiment une conquête importante et quiconque aura eu l'occasion de voir cette forteresse sera persuadé de ce que je dis. » Premier résultat, pour le monde musulman, de la fondation de l'Etat zengide qui, après tant d'années d'anarchie féodale, faisait enfin bénéficier l'Islam syro-mésopotamien des avantages de l'institution monarchique.
1. Guillaume de Tyr, pages 650-651. Ibn al-Athîr imagine au contraire les reproches réciproques que durent s'adresser les défenseurs de Barîn et les chefs de l'armée de secours : « A distance d'une journée, la garnison (qui venait d'évacuer Barîn) rencontra les renforts chrétiens. Interrogés par eux sur ce qui leur était arrivé, ils leur apprirent qu'ils avaient livré la forteresse. Les reproches, les paroles dures, et acerbes commencèrent à pleuvoir sur eux : « Comment, leur disait-on, vous n'aviez pas la force de garder la place encore un jour ou deux ? » Ils répondaient : « Nous ignorions complètement votre arrivée et nous n'avons reçu aucune nouvells depuis le commencement du siège. Totalement privés de renseignements, nous croyions que vous ne songiez plus à nous. » (Atabegs de Mostoul, 109.)


Après ce désastre, le comte de Tripoli devait s'assurer, en arrière de ces deux places perdues, une solide position stratégique pour défendre son domaine contre les menaces des émirs de Homs et de Hama et qui pourrait peut-être servir en des jours meilleurs de lieu de rassemblement pour partir à la reconquête. C'est alors que commence vraiment l'histoire du Crac des chevaliers qui, pris par Tancrède en 1110 et intégré en 1112 dans le comté de Tripoli, n'était encore à la date qui nous occupe qu'un Fort de seconde ligne. Il va devenir la grande forteresse de frontière. Cinq ans après la perte de Rafanée et de Montferrand, le comte Raymond II de Tripoli en 1142 fait solennellement donation, à l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, du Crac et, avec l'agrément de Guillaume du Crac (Willelmus de Crato), du château de la Boquée ainsi que de Felicium et de Lacum qu'il avait acquis de Gilbert de Puylaurens ; mais en même temps qu'il faisait ce don effectif, il attribuait aussi aux Hospitaliers, sans doute à charge par ceux-ci de les reprendre les domaines qu'il avait perdus : Rafanée, Montferrand, Mardabech, ses droits sur la pêche du Lac de Homs, depuis Chades jusqu'à La Resclause...
Felicium = Qal'at el Feliz. Lacum est sans doute
Tell Kalakh au pied de l'éminence que couronne le Crac. On y voit les vestiges d'un ouvrage militaire.
Mardabech est probablement Merdeyé (carte Dussaud VIII B3, carte de 1936 Kheurbet Meradié, à l'Est de Tell ed Dahab. On identifie Chades avec l'antique Qadesh, aujourd'hui Tell Nebi Mend entre deux bras de l'Oronte, à petite distance au sud du Lac. Quant à La Resclause, Dussaud écrit, page 107 : « Le Lac est défini ainsi d'une extrémité à l'autre, la Resclause n'est autre que le barrage au Nord-Est du Lac. » Nous donnons ci-dessous l'essentiel de cet acte si important :
Cartulaire, I, pages 116-117, n° 144. — Rôhricht, Reg., p. 53-54, n° 212. Août 1142 « ...notum sit omnibus... quod ego Raimundus, Poncii comilis fllius, ...comes Tripolis... laudavi et concessi eidem domui sancti Hospitalis Jherusalem Raphaniam et Montera Ferrandum cum omnibus suis pertinentiis et cum omni jure facti, tam meis propriis quam ex omnibus feodalibus... et Mardabech cum omnibus pertinentiis et juribus... et quicquid habeo vel habere debeo juris vel dominii in piscaria Chamele, a Chades usque ad Resclausam, et castella et villas et cetera que ex pertinentiis Raphanie et Monlis Ferrandi conprobari deinceps esse poterint, que nunc a me ignorantur. Similiter dedi, concessi, ore et corde laudavi sine aliquo retentu juris vel dominii, Cratum et castellum Bochee cum omnibus pertinentiis suis ... et Felitum et Lacum cum omnibus suis pertinentiis... Deinde vero, consilio et voluntate Willelmi de Crato et uxoris sue Adelasie ejusque filii Bertrandi Hugonis, predicta castella senodochii Jherusalem pauperum domui tribui... Pro quibus videlicet caslellis scambium eis dedi... Nunc igitur ostendam sériatim scambium quod dicto Willelmo de Crato coram universa curia mea feci, videlicet caveam Davidis Siri cum omni raisagio montanee prout ego melius habui et tenui, et feodum Pontii Willelmi, id est duas terre caballarias et sexcentos bisantios. Ego Raimundus, dictus comes Tripoli, CC bisantios, et baroncs CC bisantios et episcopus Tripolis CC bisantios ; et super omnes caballarias predicte montanee in una quaque divisius XII bisantios, ab hoc niense augusti usque ad decem annos dedi... Similiter quidem, assensu et voluntate Gisliberti de Podio Laurentii et uxoris sue Dalgoth, prelibate domui pauperum Christi defli... Felicium et Lacum cum omnibus suis pertinentiis... que mille bisantios ab eis emi... Hoc igitur donum... ego Raimundus... Tripolis comes feci, nutu et consilio Cecilie comitisse, matris mee, régis Francorum filie, et filii mei Raimundi et Philippi fratris mei, pauperibus Hospitalis Jherusalem sine ulla convenientia et alicujus conditionis tenore, excepto quod in omnibus negotiis militaribus quibus ego presens fuero, tocius lucri medietatem partiri mecum debent... Hoc autem donum et hanc libertatem dedi, concessi communi assensu et voluntate, ut dictum est, testium subscriptorum, id est : Geraldi episcopi Tripolis, Willelmi episcopi Tortose, B., archiepiscipi Albarie, Rainerii constabularii, Fulcrandi marescalci, Willelmi Embriaci, Willelmi Rainoardi, Joscelini de Cavo Monte, Silvi Rotberti, Willelmi Porceletti, Radulfi de Fontanellis, Raimundi de Fonte Erecto, Radulfl Viridis, Pepini et ceterorum baronum omnium. Interfuerunt etiam huic dono et isti de burgensibus testes, id est : Pontius de Sura, G(eraldus) Isnelli, P. Geraldi, Baro Aurificis, P(hillipus) Burgensis, P(etrus) Andrée...
... Denique Raimundus dicta loca hospitalis tueri pollicitus hortum qui olim fuit Galterii de Margato et uxoris sue Gislee, ipsa adhuc in vita superstite concedente, (et) velud cum muro circumcladitur et illa spatia locorum ad trahendos lapides apta quee inter utramque viam concluduntur et exterius illinc a capite ... dedi... in manu fratris Raimundi dicti Hospitalis magistri et Rotberti comitis Alverniensis et Gislaberti Malemanus et Petri Montis Peregrini, prioris... Et ut hec dona omnia rata et inconcussa permaneant in eternum, sigilli mei plumbei impressione islud presens privilegium precepi roborari, anno ab incarnatione Domini millesimo centesimo quadragesimo secundo. »
Les clauses de cet acte furent confirmées par Raymond II en 1145 (Cartulaire, I, page 130, n° 160, puis en 1170 par Bohémond III prince d'Antioche pendant la captivité de Raymond II, fait prisonnier à la bataille d'Imma le 10 août 1164..

Le Crac des Chevaliers de l'Hôpital

L'Ordre de l'Hôpital devait faire du Crac une magnifique forteresse, l'un des plus importants monuments d'architecture militaire du Moyen-Age. Il y entretenait une nombreuse garnison. En 1212, Wilbrand d'Oldenbourg écrit qu'en temps de paix la Place était gardée par 2.000 combattants et possédait un important matériel de guerre et d'abondantes réserves de vivres.
Wilbrand d'Oldenbourg, édition J. C. M. Laurent, page 169. : « Et reliquimus ad desteram Crac quod est castrum Hospitalariorum maximum et fortissimum, Sarracenis summe damnosum. De cujus situ et munitionibus, cum ipsum non viderim, scribere non presumo ; sed quod dictu est mirabilis, tempore pacis a duobus milibus pugnatorum solet custodire. »

Longtemps le château n'eut qu'une enceinte, mais à la fin du xne siècle et au début du xme, on amplifia considérablement les fortifications. Cette enceinte flanquée primitivement de saillants carrés, reçut au Sud et à l'Ouest de puissantes tours rondes et une autre enceinte enferma ces murailles. Dans la suite, on augmentera encore ses défenses. Dominant de très haut la plaine de la Boquée, face à la vallée de l'Oronte, le Crac ferma solidement l'entrée du comté de Tripoli. Cette place résista à plusieurs sièges. Elle servit aussi de lieu de concentration de troupes venues de toutes les régions des États latins de Terre Sainte.
Rappelons qu'en 1163 une armée franque, dont une partie au moins s'était concentrée au Crac survint à l'improviste sur les troupes de Nour ed-Din qui campaient dans la Plaine de la Boquée et infligèrent à l'émir une sanglante défaite. Voir Le Crac des chevaliers (1934), pages 118-120.

De là partirent maintes expéditions vers Mont-ferrand, Homs ou Hama et vers la Béqa. Ainsi en 1170, le 4 juillet, quelques centaines de cavaliers Francs et Musulmans se rencontrèrent fortuitement dans la Béqa, à LEBONA (Lebwé) près de Baalbeck. Les Francs venaient du Crac et les Musulmans allaient se mettre sous les ordres de Nour ed Din, atabeg de Damas. Le combat fut très meurtrier. Les Musulmans crurent reconnaître parmi les morts « le chef des Hospitaliers, seigneur du château des Curdes. Les Francs l'estimaient beaucoup pour sa bravoure et sa piété et parce qu'il était comme un os placé en travers du gosier des Musulmans. » Au début de 1175, Raymond III de Tripoli s'étant allié aux Alépins contre Saladin, alla attaquer Homs, mais il fut repoussé et dut se replier sur le Crac.

Raymond III, comte de Tripoli

Quelques années plus tard, le comte de Tripoli Raymond III apparaît comme un personnage de premier plan dans l'histoire des États latins. Devenu comte de Tripoli en 1152, fait prisonnier lors de l'attaque contre Harrenc en 1164, il n'avait été libéré qu'en 1172. Il était petit-fils du roi de Jérusalem Baudouin II et cousin germain du roi Amaury I qui mourut à Jérusalem le 11 juillet 1174. Peu après Raymond III fut appelé par les barons et les prélats de Palestine à assurer la régence du royaume de Jérusalem dont le nouveau souverain Baudouin IV le lépreux n'avait que treize ans. En même temps, Guillaume de Tyr, archidiacre et peu après archevêque de Tyr, était nommé Chancelier du royaume de Jérusalem. « Ainsi, dit René Grousset, le gouvernement passait aux deux esprits les plus pondérés du royaume (René Grousset, II, page 617). » Raymond III s'efforça aussitôt de faire échec à la puissance grandissante de Saladin. Celui-ci, déjà maître de l'Egypte et de Damas s'était emparé de Hama le 28 décembre 1174. Puis il était allé mettre le siège devant Alep. Les émirs d'Alep qui voulaient soutenir as-Salih, fils de Nour ed-Din, firent appel aux Francs. Raymond III déclara qu'il soutiendrait la dynastie Zengide et se mit en route avec son armée de Tripoli vers Archas, puis de là s'approcha de Homs le 1er février 1175, ce qui obligea Saladin à abandonner le siège d'Alep. Puis à l'été 1175, nouvelle manoeuvre des Francs contre Saladin : le roi Baudouin entreprend une chevauchée en direction de Damas et, passant par la région de Banyas du Jourdain, va jusqu'à Dareiya, à quelques kilomètres de Damas.

L'année suivante, comme Saladin assiégeait Alep, le roi de Jérusalem, Baudouin IV, et le comte de Tripoli voulant sauver cette ville, entreprirent une opération combinée vers la Béqa pour faire diversion. Le 1er août 1176, le roi partit de Saïda avec ses troupes, passa par Djezzin et Meshgara pour pénétrer dans cette grande vallée par le Sud.
Le traducteur de Guillaume de Tyr décrit avec admiration la Béqa : « ... en la vallée qui a nom Bacar... terre si délitable qu'elle décroit de let et de miel... Iluec a moût bon pais, douces eues et seinnes, prez et terres granz... »

Il remonta le Nahr Litani jusqu'à la source principale, l'Aïn Djarr (Andjarr) qui jaillit au pied de l'Anti-Liban, près de l'antique Chalcis. Les Francs y trouvèrent de grands troupeaux ; les indigènes s'étaient enfuis.

En même temps Raymond III avec son contingent partait de Giblet pour passer le col du Liban que commandait le château du Moinetre, près d'une source du Nahr Ibrahim, le fleuve Adonis, gagnait le Nord de la Béqa et faisait des dégâts au voisinage de Baalbeck.
La cavalerie du roi et celle du comte firent leur jonction vers Andjarr. Le frère de Saladin, Turan Shah qui commandait à Damas, apprenant la présence des Francs au cœur de la Béqa se dirigea vers eux. C'est à Andjarr qu'eut lieu la rencontre. Les musulmans furent vaincus. Les deux troupes franques se partagèrent un grand butin.
A l'automne de 1177, Raymond III et le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, ravagent le territoire de Homs et de Hama et assiègent en vain Hama (14-18 novembre 1177) (René Grousset, II, pages 645-646). En août 1178, les Francs, soit des troupes de Tripoli, soit des Hospitaliers du Crac, pillent la banlieue de Hama (8) mais ils se font massacrer au cours d'une sortie opérée par les troupes de Hama qui leur reprennent le butin.

Rafanée, de Montferrand, de Touban

Il sera encore question à plusieurs reprises de Rafanée, de Montferrand, de Touban et d'autres lieux situés au-delà des frontières naturelles du comté de Tripoli. Il est même possible que les Hospitaliers aient repris pied dans la région : En 1179, un accord eut lieu entre les Hospitaliers et les Templiers qui avaient eu quelques différends. Parmi ceux-ci, on mentionne « ... querelas Templariorum ... de malefacto Montis Ferranti. »
En juillet 1180, Raymond III, comte de Tripoli, donne à l'Hôpital le château de Touban, à 13 km au Nord-Est du Crac, dont il est déjà parlé en 1109-1110, à propos d'un traité avec l'atabeg Togtekin.
Ainsi, alors que le Crac avait été cédé à l'Hôpital en 1142, le château de Touban, situé à l'Est du Crac, était resté encore près de quarante ans dans le domaine du comte de Tripoli.
Il est encore une fois question de Touban en 1204. A cette date Gérard de Ham, connétable de Tripoli, vend à l'Hôpital « totum nostrum honorem de Tuban » avec ses terres et ses dépendances pour 2100 besants sarrasinois (Cartulaire, II, pages 42-43, n° 1198). Rohricht, Il ne s'agit pas du château de Touban mais d'un domaine qu'avait conservé Gérard de Ham en ce lieu.

Il faut remarquer que cette donation qui permettait de renforcer la défense du Crac vers l'Est eut lieu quelques semaines après une incursion de Saladin à travers le comté au cours de laquelle il ravagea les récoltes sans que les chevaliers de l'Hôpital et du Temple, enfermés dans leurs châteaux, osassent l'attaquer.
Touban est encore cité l'année suivante dans un acte très important que nous allons étudier. En mars 1181, Raymond III fait don à l'Hôpital, sans doute par anticipation, d'un vaste territoire bien loin vers l'Est. Dans cet acte, les limites du territoire cédé sont indiquées par la mention de positions fortifiées ; ce territoire s'étend jusqu'à l'Oronte dont les rives doivent rester indivises entre le Comte et l'Hôpital. Voici le texte : « Concedo... totam terram que intra divisiones submonitas continetur ; videlicet a pede montanorum in quibus est Castellum Melechin situm usque ad Caveam de Memboa et a cavea, sicut linea, tellus recte protenditur ad usque flumen quod vulgariter FER nuncupamus et ab ipsius fluminis alveo rursus in Bocheam, et ab hinc iterum per confmia territorii Castelli Tuban, totam intègre usque in ipsum flumen prenominatum ; sicut quicquid in omni terra que prelibatis divisionibus includitur, mei juris, mei dominii meeque potes-tatis erat aut esse debebat... ipsa sancta domus Hospitalis helemosinario jure perhenni teneat et possideat... Fluvius vero quem prediximus in utraque ripa quantum pretaxate divisiones comprendunt, mei Raimundi comitis et domus Hospitalis sic erit communis ut quicquid utilis exinde habeatur inter nos equali portione dividatur... »
La localisation du Castellum Melechin et de la Caveam de Memboa a suscité bien des recherches et provoqué bien des hypothèses. Pour Melechin, Rôhricht (2) avait proposé Malekieh au Sud de Sheik Mohammad près de Zembyé, entre Masyaf et Rafanée. Jean Richard avait accepté Malekieh et proposé pour Memboa, Maou'a à 17 km à l'Est de Malekieh. Ainsi le comte de Tripoli donnait à l'Hôpital le territoire au voisinage de l'Oronte, des environs de Hama aux environs de Homs, jusqu'à la hauteur de la Roquée et il respectait le territoire du château de Touban qu'il avait donné en 1180 à l'Hôpital. Voir la situation du Castellum Melechin et de La Cavea de Memboa.
Le texte latin paraissait s'expliquer. Mais depuis, Jean Richard a trouvé très loin au sud dans la Béqa, prés des sources de l'Oronte, un site El Membouha (carte de 1936 au 200.000e et cartes de Hermel et de Sir ed Danié au 50.000e) dont l'identification ne peut être mise en doute. Si l'on accepte la situation d'El Membouha = cavea de Memboa, il faut renoncer à celle de Malekieh = castellum Melechin proposée par Rôhricht au Nord de Rafanée, car d'après le texte latin on ne peut concevoir Memboa très loin au Sud de Touban et Melechin au Nord de cette place.

Jean Richard propose donc de situer le Castellum Melechin au « Qala'at el Bordj » ruine dominant la passe de l'ouadi el Meis qui monte de la Boquée vers la plaine de Homs, dans le Djebel Melah, au Nord du massif du Djebel Akroum et à l'Ouest du lac de Homs. Ajoutons à l'appui de l'opinion de Jean Richard que sur la carte du Liban établie en 1860-1861 par le capitaine Gelis, nous trouvons là un site Melechin qui se rapproche de Melechin. Le castellum Melechin se trouverait donc face à la pointe Sud-Ouest du lac de Homs et au Nord du Djebel Akroum qui forme l'extrémité septentrionale de la chaîne du Liban. On s'explique donc le texte « terram quae a pede montanorum in quibus situm est castellurn Melechin ». Ainsi le territoire cédé à l'Hôpital occuperait, au Nord de la Béqa, la vallée du Haut-Oronte. De Melechin le tracé suit le versant Est du Liban et atteint La Cavea de Memboa, poste vigie sur la plaine de la Béqa, une de ces grottes forteresses, difficilement accessibles, d'où l'on découvre un vaste horizon sur les domaines de l'ennemi. Nous en avons signalé plusieurs.
Grotte de Zalin près de Sheizar sur l'Oronte, enlevée aux Musulmans par Tancrède en 1108; el-Habis (cava de Suet) au sud-est du lac de Tibériade ; grotte au delà du Jourdain, au voisinage du mont de Galaad ; cavea de Tyron dans le Liban sud, à l'est de Saida, etc. Voir Paul Deschamps, Deux positions stratégiques des Croisés à l'est du Jourdain... dans Revue Hist., CLXXVII 1933, pages 42-57. — Une grotte forteresse des Croisés à l'est du Jourdain, el-Habis..., dans Journal Asiatique, 1935, pages 285-299. — Une grotte-forteresse des Croisés dans le Liban, la cave de Tyron, dans Mélanges Syriens..., II, pages 873-882. — Etude sur un texte latin énumérant les possessions musulmanes dans le royaume de Jérusalem vers l'année 1239 dans Revue Syria, 1942-1943, fasc. 1-2, pages 86-104. — Les châteaux des Croisés en Terre Sainte, I, le Crac des Chevaliers, 1934, pages 77-78., II, la Défense du royaume de Jérusalem, pages 104-116.

De là, une ligne droite mène à une source de l'Oronte non loin de Lebona (Lebwé) qui se trouvait sur la route de Baalbeck, puis on suit le fleuve jusqu'au lac et l'on revient vers la Boquée « ... et ab ipsius fluminis alveo rursus in Bocheam ». Alueus peut signifier le lit du fleuve, mais aussi peut désigner une dépression, un bassin qui serait le lac de Homs et de là, la ligne de démarcation revient en arrière, rursus, vers la Boquée qui est proche de Melechin. Puis de la Boquée, la ligne suit les confins du domaine du château de Touban « ... et ab hinc iterum per confinia territorii castelli Tuban, totam [terram] intègre usque ad ipsum flumen prenominatum ».

Il semblerait donc que le comte de Tripoli s'est réservé le territoire situé entre la Boquée et Homs (sans doute pour avoir toute liberté au cas où il voudrait attaquer Homs), mais qu'il donnait à l'Hôpital la région au Nord-Est de Touban, donc celle comprise entre Rafanée et l'Oronte. On se souvient qu'en 1142, il lui avait donné préventivement Rafanée, Montferrand et Mardabech. Déjà, par le même acte, en cédant le Crac à l'Hôpital, il lui avait abandonné ses droits sur la pêcherie du lac de Homs depuis Chades (Qadesh = Tell Nebi Mend) au Sud jusqu'à la Resclause, c'est-à-dire le barrage au Nord-Est du Lac.
L'acte de 1181 constituait une nouvelle concession plus au Sud, qui comprenait tout le cours du Haut-Oronte et peut-être aussi tout le lac. Trois ans plus tard, en juin 1184, le comte complétait cet acte en donnant par avance à l'Hôpital la ville de la Chamelle (Homs) tout en se réservant l'usufruit de la ville et de ses appartenances au delà de l'Oronte.

Saladin menace les Etats Francs du Levant

Il est intéressant de se demander quelles raisons ont poussé le comte de Tripoli à faire ces donations à l'Hôpital. C'est assurément à cause de la forteresse du Crac capable d'arrêter une invasion ennemie et constituant aussi une base de départ pour une marche offensive.
Raymond III qu'Ibn al Athir appelait « ce Satan d'entre les Francs » s'était montré longtemps fort redoutable. Aussi Saladin avait-il vigoureusement contre-attaque :
1° Il avait créé vers 1179 un commandement militaire, confié à son cousin Nasr al Din, « sur la frontière de Homs pour faire face au comte de Tripoli. »
2° En juin 1179, dans la bataille de la Merdj Ayoun « la plaine des Sources », près de l'extrémité sud de la Béqa, livrée par Saladin contre les forces du roi de Jérusalem, du comte de Tripoli et des chevaliers du Temple, l'armée de Raymond III avait été écrasée.
3° En mai 1180, Saladin accorda une trêve au roi de Jérusalem, mais en même temps il envahissait le comté de Tripoli. Raymond III n'ayant plus les forces suffisantes, s'enferma dans Archas. Le sultan empêcha la réunion des forces franques ; les Hospitaliers et les Templiers n'osaient sortir de leurs châteaux. Une flotte égyptienne attaqua Tortose, incendia les maisons du Port, mais la ville haute résista (juin 1180). Le sultan parcourut toute l'étendue du territoire sans rencontrer de résistance et put tout à son aise dans le cours de l'été « gaster le pais » et mettre le feu aux récoltes. A la suite de tous ces événements, le comte de Tripoli dut se sentir impuissant à tenir tête à Saladin et c'est sans doute pour ce motif qu'il confia aux chevaliers de l'Hôpital le soin de garder sa terre (Renée Grousset, tome II, pages 675-676).

Trêves entre Saladin et les Francs (1180).
A ces démonstrations se bornèrent, après la chute du Chastellet du Gué de Jacob, les conséquences du désastre de Marj Ayûn. Au bout de quelques mois Baudouin IV envoya proposer à Saladin la conclusion d'une trêve, Saladin y consentit sur-le-champ, malgré la supériorité militaire qu'il avait acquise, parce que depuis cinq ans la Damascène souffrait d'une sécheresse qui rendait la famine menaçante, «  Par ceste raison furent les trives jurées et afermées, par mer et par terre, à ceus du païs et aus pèlerins qui vendroient » (mai 1180).
Conformément au droit féodal, les trêves n'avaient été signées que pour le royaume de Jérusalem. Saladin continua quelque temps la guerre contre le comté de Tripoli où il conduisit lui-même une nouvelle razzia. Raymond III concentra son armée à Arqa, point central d'où il guettait l'occasion de surprendre l'ennemi en défaut. D'autre part les Templiers (de Chastel-blanc-Safita) et les Hospitaliers du Krak (Qal at al-Hosn) s'étaient renfermés dans leurs forteresses qu'ils s'attendaient d'un instant à l'autre à voir assiéger. Entre l'armée du comte, concentrée à Arqa près de la côte, et les forteresses de la montagne d'où Templiers et Hospitaliers n'osaient sortir, Saladin circulait à son gré, empêchant toute communication entre elles et « gâtant le pays » sans trouver de résistance. « Entre l'ost le (= du) Conte et les frères de l'Ospital et du Temple estoit Salehadins logiez, si que li uns ne pooit faire secor à l'autre ; Salehadins qui ne trovoit point de contredit en la terre, chevauchoit à petites jornées por gaster le païs; les blez, de que il avoit jà une partie cueilliz, ardi (= brûla) touz, ceus des granches et ceus qui estaient encore par les chans. » En même temps (début de juin 1180) une flotte égyptienne arrivait sur la côte. Détail curieux : elle apparut d'abord devant Beyrouth, mais, comme la ville appartenait au roi de Jérusalem avec qui le sultan venait de conclure une trêve, elle évita tout dommage (1). « La navie vint devant la cité de Baruth; mais li chevetaine qui la menoient sorent que leur sires avoit au Roi prises trives; por ce n'osèrent faire nul mal ne à la terre ne à la cité. » L'escadre égyptienne remonta donc vers la côte de Tripoli, passa devant « une isle qui a non Arade (Ruad) » et vint attaquer Tortose, ville alors fort importante pour son pèlerinage de la Vierge (« c'est là ou messires sainz Pères l'apostres, quant il alloit preschant par la terre de Fenice, fist une petite église en l'enneur de la Virge qui le fil-Dieu porta : là vont maintes genz en pèlerinage, et Nostre Sires i a fet mainz biaus miracles, por ennorer sa mère. ») Les marins égyptiens brûlèrent les maisons du port, mais les habitants de la ville haute « se deffendirent si bien que riens n'i perdirent. » Peu de temps après d'ailleurs Saladin conclut avec le comte Raymond III les mêmes trêves qu'avec le roi de Jérusalem. Somme toute, le sultan prenait, aussi bien que les Zengides eux-mémes, son parti de l'établissement franc en Syrie à condition que cet établissement restât confiné au Sahel.
1. Il est bien entendu, comme je l'ai indiqué plus haut, que, quand je donne à Saladin le titre de sultan, c'est d'après l'habitude constante qui s'est établie, chez les historiens, alors qu'il n'a jamais dû assumer ce titre de son vivant. Saladin est, si je puis dire, un sultan posthume. C'est l'histoire, d'ailleurs la plus immédiate (j'entends l'histoire arabe médiévale), qui l'a créé sultan; sur quoi il est devenu « le sultan » par excellence : thème qui eût enchanté Renan et Anatole France.
René Grousset. Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem, tomes II, pages 680-681. Paris Plon 1935

Si le comte de Tripoli cède à l'Hôpital une grande étendue jusqu'à l'Oronte, s'il lui donne préventivement la ville de Homs, c'est qu'il garde encore un espoir que cette grande ville musulmane tombera un jour au pouvoir des forces chrétiennes. Puis survint en juillet 1187 le désastre de Hattin où le royaume de Jérusalem fut presque anéanti, ce désastre qui souleva une grande émotion en Europe et suscita la troisième croisade. L'année suivante Saladin voulut poursuivre son avantage et s'attaquer aux États de Tripoli et d'Antioche. Il est à remarquer que la première réaction de l'Occident vint du roi de Sicile Guillaume II. Celui-ci envoya en avant-garde dès mars 1188 une escadre commandée par son amiral Margarit avec deux cents chevaliers Normands qui aborda à Tripoli et sauva la ville d'une attaque du Sultan.
« Salehadins après avoir garni Acre... Après si fist semondre ses os, si ala assegier Triple. En cel point que Salehadins ot Triple assegie, arrivèrent les nés et les galies le roy Guillaume à Sur et li II c chevaliers. Dont vint li marchis Conras, si fist armer de ses galies pour aler secourre Triple, et commanda aux chevaliers le roy Guillaume qu'il alaissent secorre Triple et il i alerent. Aveuc les chevaliers que li marcis i envoia estoit li Vers Chevaliers. Quant li secours fu arrivés à Triple et ils furent un poi reposé, si lisent une assaillie en l'ost as Sarrasins, et li Vers Chevaliers fu tous devant, qui [merveille] i flst. Quand li Sarrasins virent li Vers chevalier, si s'emervillièrent moût qu'il avoit [ave lui] tel fuison [de gent], et li lisent savoir à Salehadin qu'il estoit venus al secours...
Quant Salehadins vit qu'il avoit tant de nés arrivés à Triple et de galyes et de gent crestiiens pour secorre Triple et il vit qu'il n'i poroit noient faire, si se parti de Triple et s'en ala à XII lieus d'illeuques asseir une cité sour mer qui a à nom Tortose. »
Même texte dans Eracles, L. XXIV, c. XI, H. occ., II, p. 119. Une version d'Eracles dit : « II i alerent. Aveuc les chevaliers que li marcis i envoia et si y estoit li Vert chevalier d'Espaigne. »

Chronique d'Ernoul, édition Mas Latrie, 1871, page 251

Mais Saladin, dans cette campagne de 1188, ne fit pas grand tort au comté de Tripoli. Le 30 mai il vint camper en face du Crac des chevaliers et passa tout le mois de juin à examiner la grande forteresse de l'Hôpital, cherchant un point faible pour l'attaquer. N'en trouvant pas il abandonna son projet.
Du 3 au 11 juillet il attaqua le Donjon de Tortose ; les Chevaliers du Temple repoussèrent ses assauts.

Le Crac des Chevaliers en réparation

Au début du XIIIe siècle le Crac qui venait d'être l'objet de travaux de fortifications considérables se trouvait maintenant défendu par deux enceintes et muni de tours rondes énormes, ses murailles couvrant une surface qui avait quadruplé. Il était puissamment armé et sa garnison devait avoir été augmentée et constituer une troupe nombreuse toujours prête à l'offensive.
Et justement, à cette époque, les expéditions des Francs vers Hama, Montferrand, Homs et la Béqa se multiplient :
En 1203 ont lieu deux expéditions : les Francs de Tripoli, du Crac et d'autres places, vont tenter une attaque contre Hama ; le 16 mai ils sont repoussés avec des grandes pertes par le prince de Hama, Malik el Mansour. Quelques jours après, les troupes de l'Hôpital, du Crac et de Margat, aidées des places maritimes des Francs, vont attaquer Malik el Mansour campé à Barin-Montferrand. Ils sont au nombre de 400 cavaliers, 1400 fantassins accompagnés de Turcoples et d'arbalétriers. Ils sont vaincus. Beaucoup de chevaliers sont tués ainsi que le chef des Turcoples ; de nombreux prisonniers sont conduits à Hama (3 juin 1203).
Entre août 1204 et août 1205, les Francs surprennent Malik el Mansour près de Hama ; il se porte à leur rencontre mais il est repoussé. Les Francs tuent beaucoup de monde et avant de se retirer font de grands dégâts dans les environs. Maqrizi signale un peu plus tard une expédition des Francs contre Homs, qui fit beaucoup de tués et de prisonniers.
Mais les Musulmans contre-attaquent : en 1207 (juin-juillet), le frère de Saladin, Malik el Adil va avec 10.000 cavaliers camper sous le Crac mais le jugeant imprenable, il ne fait qu'attaquer Anaz (le château de la Boquée), fait prisonniers ses défenseurs, environ 500, prend les armes et les munitions. Puis marchant sur Tripoli, il prend et démolit le petit château de Goliath, tente de s'emparer de Tripoli et dévaste le territoire.
Les Francs de Tripoli et du Crac ripostent et vont assiéger Homs. Ils arrivent avec un corps du Génie et tout un matériel de siège transporté à dos de chameaux ; un pont est jeté sur l'Oronte. Le prince de Homs, al Mujahid Shirkuh II, incapable de résister, demande du secours à son cousin le prince d'Alep al Zahir Ghazi et les Francs sont obligés de se retirer. Cet événement eut lieu en 1207-1208.
Le Crac était alors au faîte de sa gloire.

Jacques de Vitry, prêche la croisade

En 1213, le pape Innocent III inquiet d'apprendre que les Musulmans avaient construits sur le mont Thabor une puissante forteresse qui menaçait la cité d'Acre, songeait à provoquer une cinquième grande Croisade.
A cet effet, il réunissait en novembre 1215 un concile au Latran où des personnages de la Syrie franque avaient été convoqués : le roi Jean de Brienne, le patriarche de Jérusalem, l'évêque de Tortose. Le Pape mourait deux mois plus tard. Son successeur, Honorius III faisait prêcher la Croisade en Europe, mais en même temps il envoyait, pour remplir la même tâche au Levant, un ardent prédicateur, Jacques de Vitry qu'il nomma évêque d'Acre. Celui-ci arriva à Acre le 4 novembre 1216. En février-mars 1217 il alla prêcher à Tyr, à Saïda, à Beyrouth, à Giblet, à Tripoli et plus loin à l'intérieur, dans les forteresses du Crac, de Safitha, de Margat, puis dans la cathédrale de Tortose et à Antioche.
Le roi André II de Hongrie qui avait pris part à la cinquième Croisade et l'avait quittée après des échecs en Palestine, avait repris le chemin de ses États en janvier 1218 ; mais sur la route du retour, il passa par les deux grands châteaux de l'Hôpital, Margat et le Crac. On sait qu'il fut reçu solennellement par le châtelain du Crac, Raymond de Pignans ; il appelle le Crac « la clef de la terre chrétienne ». Il fit en janvier 1218 des donations à ces deux places pour aider à leur entretien.
Le roi Jean de Brienne, poursuivant la Croisade, avait décidé d'attaquer l'ennemi en Egypte et la flotte des Croisés avait investi Damiette en juin 1218. En Palestine comme au Liban, les forces musulmanes réagirent et vinrent assiéger plusieurs places dont les garnisons avaient été réduites pour concourir à la croisade. Ainsi al Ashraf, l'un des fils du sultan d'Egypte Malik el Adil, envahit le comté de Tripoli, alla camper sous les murs de Safitha et du Crac et en ravagea les abords en juin 1218.
A l'automne 1229, les Hospitaliers firent une expédition au voisinage de Montferrand et rapportèrent un grand butin. L'émir de Hama, Muzzafar taqi ed Din II, avait négligé sa promesse de payer un tribut aux chevaliers du Crac. Ceux-ci en août 1230 marchèrent contre lui avec un corps de Templiers partis probablement de Safitha. Ils étaient 500 cavaliers et 2.700 fantassins. Les troupes de l'émir les rencontrèrent à Afioun (carte française de 1934 : Tell Afioun) entre Montferrand et Hama. Les Francs furent vaincus et l'émir fit de nombreux prisonniers.
Trois ans plus tard, les Chevaliers du Crac veulent à nouveau attaquer l'émir de Hama qui refusait toujours de leur payer le tribut promis ; mais cette fois ils organisent une opération de grande envergure pour laquelle ils obtiennent la participation de plusieurs contingents et la concentration des troupes a lieu au pied du Crac, dans la plaine de la Boquée. L'Hôpital avec son grand-maître Guérin était représenté par 100 chevaliers, 400 sergents à cheval, 1.500 fantassins ; le Grand Maître du Temple, Armand de Périgord était là avec 25 chevaliers ; Pierre d'Avalon, commandait 80 chevaliers du royaume de Jérusalem ; la principauté d'Antioche-Tripoli avait envoyé 30 chevaliers avec Henri, frère cadet du prince Bohémond V ; le Vieux sire de Beyrouth, Jean d'Ibelin toujours présent dans toutes les actions militaires et Gautier de Brienne, beau-frère du roi Henri de Chypre étaient là avec 100 chevaliers de Chypre. L'expédition eut lieu vers octobre 1233. Après une marche de nuit, les Francs arrivent à l'aube devant Montferrand ; ils occupent et pillent le bourg ; la population se réfugie dans le château. Puis ils vont piller Mariamine à 7 km au Sud-Est de Montferrand et ravagent le voisinage, reviennent à Montferrand et de là gagnent le casai de la Somaquié, sur la route de Safitha à Rafanée. On a pensé à Bismaqiyé : nous proposons Semouqa à environ 18 km à l'Ouest de Rafanée et environ 12 km de Safitha. Ensuite ils rentrent dans la Boquée sans avoir rencontré d'adversaire. Il est possible que l'ennemi n'ait pas voulu engager le combat, ou bien les Francs n'eurent ils là comme but que des « grandes manœuvres » pour montrer aux Musulmans leur puissance guerrière. Cette campagne eut pourtant un résultat : sur le conseil du Sultan d'Egypte, Malik el Kamel et de Malik el Ashraf, sultan de Damas, le prince de Hama versa au Crac le tribut réclamé.
La citadelle de Montferrand (Barin) devait disparaître en 1238-1239. Muzzafar qui en était maître et qui avait été récemment menacé dans sa ville de Hama par les émirs d'Alep et de Homs, préféra la raser plutôt que de les voir s'en emparer.

La plaine d'Akkar


Raymond de Saint Gilles, l'un des principaux chefs de la Première Croisade, qui en fut même quelque temps le commandant suprême se vit, peu après la prise de Jérusalem, obligé de quitter la Palestine. A la fin de 1099 il s'installa à Laodicée (Lattaquié), puis se rendit au printemps de l'année 1100 à Constantinople et prit part à la Croisade d'Anatolie de 1101 qui fut un désastre. Revenu sur la côte il dut renoncer à ses prétentions sur Laodicée et sur Antioche et chercha alors à se constituer un Etat au Liban qui allait devenir après de longs combats le Comté de Tripoli. Raymond ne put qu'ébaucher cette conquête au cours des quelques années qui lui restaient à vivre.

Il mourut le 28 février 1105, au château de Mont-Pèlerin qu'il avait construit, devant Tripoli dont il n'avait pu s'emparer (1). Il fut enterré dans le château (1).

Le Comté de Tripoli situé entre le Royaume de Jérusalem au Sud et la Principauté d'Antioche au Nord, occupait le long de la Méditerranée une étendue de 130 kilomètres environ.

Au Sud le Nahr al-Mu'amiltain, près du village de Juine (Djouni) fermait la frontière (2). En cette région le Comté ne pénétrait guère dans l'intérieur des terres que sur 25 kilomètres. Au milieu, entre Tripoli et Tortose, il atteignait en profondeur environ 60 kilomètres jusqu'au voisinage de l'Oronte, sur les rives duquel s'élevaient les grandes cités musulmanes de Homs et de Hama.

Au Nord de Tortose il était limité d'Ouest en Est :
1. — par la Principauté d'Antioche ; la frontière se trouvait au Sud de la ville de Valénie (Banyas) et du château de Margat, donc à un des ruisseaux qui coulent au Sud du Nahr Banyas, probablement le Nahr el Bas. Ce ruisseau était situé entre le Khrab Marqiyé appartenant au Comté de Tripoli et l'éminence que couronne le château de Margat relevant de la Principauté d'Antioche.

Le domaine chrétien n'occupait là qu'une étroite bande de terrain : le Djebel Ansarieh, dont les contreforts approchent de la côte, ne laisse place qu'à l'antique route qui longe le rivage. La puissante forteresse de Margat (Marqab) à l'extrême pointe sud de la Principauté d'Antioche gardait ce passage. La ville de Maraclée, la dernière au Nord du Comté, siège d'une importante seigneurie, était fortifiée (3).

2. — par le Territoire des Assassins, du terme Hashshashin, fumeurs de hachich (au singulier Hashash), ces Ismaéliens musulmans schismatiques, qui à partir de 1132 avaient commencé à s'immiscer dans le massif du Djebel Ansarieh, où ils formèrent une population d'environ 60.000. Ils y avaient dix châteaux. Les Francs durent prendre des précautions contre ces voisins redoutables et construire des forteresses non loin de leur domaine.

A l'Est du Djebel Ansarieh s'étend une vaste plaine qui dépendait des seigneurs musulmans de Sheïzar, puissante forteresse dominant le cours moyen de l'Oronte qui fait là un coude vers l'Ouest (4).
1. Albert d'Aix, Liber Christianae expeditionis, I. IX, capitre 32, Historiens occidentaux chapitre, tome IV, page 610.
2. Max Van Berchem, Notes sur les Croisades, dans Journal Asiatique, 1902, page 397-400. René Dussaud, Topographie de la Syrie antique et médiévale, 1927, page 63. C'est au cap de Djouni que Dussaud a situé le passus pagani des textes médiévaux, ce pas païen tirant sans doute son nom des vestiges antiques qui se trouvent en ce lieu.
3. Guillaume de Tyr, XVI, c. 29, H. occ. I, page 754 : « ... comilalus Tripolitanus, a rivo supradicto (inter Byblium et Berythum) habens inilium, finem vero in rivo qui est inler Maracleam et Valeniam... » XIII, c. 2, ibid., page 558 « ... a rivo Valeniae qui est sub castro Margath. — Jacques de Vitry : Historia Orientalis seu Hierosolymitana, « in rivo qui est inter Valeniam, sub castro Margath, et Maracleam » édit. Bongars, Gesta Dei per Francos (1611) I, page 1068. — Voy. Dussaud page 127 : Une tradition qui remonte à Ptolémée et que l'on retrouve dans l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, fixe la limite Nord de la Phénicie immédiatement au Sud de Banyas. De même Guillaume de Tyr cite Maraclée comme « la première des citez de la terre de Fenice quand l'en vient devers bise » Eracles VII, c. 17. Historiens Occidentaux, I, page 302.
4. Les Croisés paraissent avoir occupé dans les premiers temps quelques positions non loin de Sheïzar qu'ils assiégèrent plusieurs fois sans succès, mais il semble que ces forts relevaient de la Principauté d'Antioche. Nous ne nous en occuperons donc pas ici.

Les défenses du littoral

Au cours de la 1re Croisade, en février 1099, des chevaliers de l'armée de Raymond de Saint Gilles avaient enlevé la grande place de Tortose. La possession de cet excellent port avait décidé les chefs de l'expédition à faire suivre désormais à leurs troupes la route du rivage pour gagner la Palestine. Ainsi l'armée des Croisés fut-elle régulièrement ravitaillée par plusieurs flottes : corsaires boulonnais de Guynemer, corsaires anglais d'Edgard Aetheling, navires génois, vénitiens et byzantins qui transportaient du port Saint-Siméon voisin d'Antioche et de celui de Laodicée, de Chypre, de Rhodes et d'îles de la Grèce du blé, du vin, de l'huile et des provisions de toute sorte.

Lorsque Raymond de Saint Gilles revint au Liban après son expédition en Anatolie de 1101, son connétable qu'il avait laissé dans la Syrie du Nord avec ses anciens compagnons de la 1re Croisade n'avait pas su conserver cette précieuse conquête.

Un état musulman indépendant, sous une lointaine vassalité, s'était formé sur la côte. La famille des Banu Ammar occupait Tripoli, Archas (Arqa), et avait repris Tortose. Aidé de quelques seigneurs qui avaient combattu avec lui en Anatolie, et ayant reçu le concours inespéré d'une flotte génoise de 18 vaisseaux, Raymond de Saint Gilles assiégea par terre et par mer Tortose qui capitula au bout de peu de temps (en février, mars ou avril 1102) (5).

Ce port était excellent. Raymond en fit le point de départ de ses chevauchées à la conquête de son futur Etat. Selon Raoul de Caen (6) il n'avait avec lui que 400 combattants. On verra les prouesses qu'il accomplit avec une troupe si peu nombreuse. Il semble que vers ce temps Raymond de Saint Gilles organisa des expéditions vers l'Est en direction de l'Oronte jusqu'aux territoires de Touban, Rafanée, Montferrand, Theledehep et Cartamare qui devaient former l'extrême limite du Comté de Tripoli en formation. Nous parlerons plus loin de ces positions (7).

Les grandes villes de la côte étaient munies d'une citadelle et d'une ou même deux enceintes ; leurs ports étaient aussi fortifiés. On voyait en outre sur le littoral des tours de garde qui surveillaient la route du rivage.

Depuis le Nahr al Mu'amiltain formant la frontière sud et où Dussaud a situé le Passus Pagani, le Pas païen (8), on rencontrait l'embouchure du Nahr Ibrahim, le fleuve Adonis de l'Antiquité, puis le Nahr Fedar.

On atteignait ensuite l'importante cité de Giblet (l'antique Byblos, aujourd'hui Djebeil). Elle était aux mains de la puissante famille des Banu Ammar. Avec l'aide d'une flotte génoise de 40 vaisseaux qui était arrivée en 1103 à Laodicée, Raymond de Saint Gilles bloqua le port et la ville sur laquelle il lançait les projectiles de ses mangonneaux. Giblet se rendit le 28 avril 1104 (9). En reconnaissance de l'aide de la flotte Raymond de Saint Gilles concéda à Gênes un tiers de Giblet. Un peu plus tard, la ville tout entière et ses environs devenaient le fief d'un seigneur génois, Guillaume Embriac. La noble famille des Embriaci devait se maintenir à Giblet jusqu'à la fin du xme siècle. La seigneurie de Giblet occupait une assez grande étendue au Sud du Comté de Tripoli.

La ville franque était pourvue d'une enceinte que dominait au Sud-Est un château muni d'un donjon. Nous étudierons plus loin ces fortifications. L'entrée du port était défendue par deux tours.

La petite ville maritime du Boutron (Batroun) (10) avait une certaine importance puisque c'était le siège d'un évêché. Son château était au bord de la mer (11). La ville du Boutron dut être occupée vers 1104. Elle était entourée de vignobles dont le vin était réputé. La seigneurie du Boutron appartenait à la famille d'Agoult d'origine provençale (12).

Il est question dans ce voisinage du château de Geoffroy d'Agoult qui n'est pas précisément situé. Jean Richard a pensé que ce pouvait être tout simplement le château qui protégeait la petite ville du Boutron (13).

A 3 km à l'Est de la côte et à 4 km au Sud-Est de Batroun se trouve à Smar Djebeil un petit château composé d'un donjon entouré d'une enceinte qui est une construction franque du début de l'occupation. Nous sommes allés le reconnaître en 1953 avec M. l'architecte Jean Lauffray. Il défendait au Sud l'approche du petit port du Boutron (Batroun). Ne serait-ce pas « le château de Geoffroy d'Agoult » (14) ?

A 3 km au Nord de Batroun se trouvent sur un rocher dominant la mer les restes d'une de ces tours de garde que nous avons signalées sur la côte : c'est Bordj Selaa « la tour du feu » pouvant servir de phare (15).

Après Batroun on franchit le Nahr el-Djoz. A 3 km de son embouchure se dresse, dans un étroit défilé, entre la rive droite du fleuve et une route ancienne conduisant de Batroun à Tripoli, un rocher isolé dont les parois presque à pic ne laissent guère de prise à l'escalade. Ce rocher est couronné par un petit château, Qal'at Mouseiliha (16) ; ses murs sont bâtis dans le prolongement de cette base, dont ils épousent la forme capricieuse.

Ce château n'a pas l'aspect d'une œuvre des Croisés (17), il est même de basse époque, mais il a remplacé des constructions plus anciennes (18) et il paraît évident que les Francs avaient fortifié cette position stratégique qui commandait un passage entre le massif du Ras Chaqqa (Theouprosopon) et les premiers contreforts du Liban. Ce passage était plus fréquenté que la route côtière, parce que plus court.

Il est vraisemblable que la tour que décrit Albert d'Aix (19) dans la marche de la première croisade en 1099 se trouvait là. Grousset (20) l'a observé. Jean Richard (21) l'a remarqué aussi.

Le Puy du Connétable (22) a été situé au village d'Héri sur une colline dominant la route à l'Est du Cap Theouprosopon (Ras Chaqqa). C'est bien probablement le « Castrum Constabularii » donné en 1109 par le Comte de Tripoli, Bertrand de Saint Gilles fils de Raymond, à l'Église Saint-Laurent de Gênes (23). Les seigneurs du Puy figurent parmi les connétables du comté (24).

A 9 km à l'Est du Puy du Connétable se trouvait le fort de Besmedin (aujourd'hui Beshmezzin) qui appartenait à des membres de la famille des Embriac, seigneurs de Giblet (25).

Sur la côte, à 8 km au Nord d'Héri, sont les ruines du château de Nephin (26), aujourd'hui Enfé (en arabe « le nez », c'est-à-dire le cap). Une ligne de rochers s'avance dans la mer. C'est sur ce cap long de 400 m et ayant dans sa plus grande largeur 150 m qu'était bâti le château « in mare fere feotum » dit Burchard de Mont-Sion (27), véritable repaire facile à défendre, dont il ne resté que quelques vestiges.

Entre Nephin et Tripoli se trouve Calamon (el-Qalmoun) cité dans un acte de 1115 (voir plus haut). Il s'y trouvait, près d'une source, un fort dont il ne reste pas trace (28).

A quelques km au sud de Tripoli à la hauteur du couvent de Mar Yaqoub le chemin est très resserré entre la montagne et la mer. Ce passage s'appelait la Passe Saint-Guillaume (29).

La grande ville de Tripoli (que les Croisés appelaient Triple) est formée de deux agglomérations nettement séparées par de vastes jardins remplis d'orangers et de citronniers (30).

1. — Le Port (El-Mina, que les Francs appelaient La Marine) qui constituait la ville avant la Première Croisade (31).

2. — La Ville proprement dite où coule le Nahr Abou Ali qui s'appelle vers son embouchure l'Ouadi Qadisha. Elle est divisée par le fleuve en deux quartiers disposés sur deux collines : sur la rive droite Qoubbé et sur la rive gauche Abou Shamra ; c'est sur cette colline, au Sud de ce quartier, que s'élève au-dessus du Nahr Abou Ali le château fort construit par Raymond de Saint Gilles pour avoir une base d'attaque contre la ville musulmane. Il était situé à 3 km du Port, et à 4 km de l'extrémité du capage Raymond de Saint Gilles avait donc construit ce château à une certaine distance de la ville musulmane qui, nous le répétons, n'était constituée que par le quartier d'El-Mina. Il s'appela Mont Pèlerin (Mons Peregrinorum) (32) et ce château porte encore aujourd'hui le nom de Qal'at Sandjill conservant ainsi le nom du chef Croisé.

Jean Richard (33) a découvert une charte qu'on peut considérer comme l'acte de naissance du château de Tripoli.

C'est une donation datée de 1103 sans plus de précision, à l'église Sainte Marie latine de Jérusalem, d'un emplacement dans le faubourg du nouveau château de Mont Pèlerin pour y bâtir une église.

Elle commence ainsi : « Moi comte de Toulouse et, avec l'aide de Dieu, de Tripoli, je donne à Dieu et à l'église Sainte Marie latine de Jérusalem... » ; et la charte s'achève par ces termes : « je fais cela pour mon âme et celle de mon épouse Gelvire (Elvire de Castille) et pour que le bon début apporté à parfaire le nouveau château s'achève de la meilleure façon... moi, comte de Saint Gilles, je confirme ce don... » (34).

Ainsi il est bien attesté que le château du Mont Pèlerin était en cours de construction en l'année 1103.

Pour élever cette forteresse, Raymond de Saint Gilles avait obtenu le très utile concours de l'empereur Alexis Comnène : des navires byzantins transportaient de Chypre des matériaux de construction (35).

Le seigneur de Tripoli, le Qadi Fakhr al-Mulk ibn Ammar, de la grande famille des Banu-Ammar, avait fait de cette ville une place très forte d'où il envoyait des navires attaquer les positions déjà occupées sur la côte par les Provençaux de Raymond de Saint Gilles et sa ville recevait vivres et munitions des ports égyptiens.

Mais une fois qu'il eut construit son château de Mont Pèlerin, le seigneur franc put créer de sévères difficultés à Ibn Ammar, coupant les conduites d'eau, empêchant tout ravitaillement du côté de la terre et harcelant sans cesse les abords de la ville. Non seulement il avait avec lui ses vieux compagnons d'armes mais aussi l'aide de la population chrétienne indigène, les Maronites du Liban qui s'enrôlaient dans ses troupes (36).

En août-septembre 1104, les troupes d'Ibn Ammar firent une sortie, attaquèrent le château de Saint Gilles et mirent le feu aux faubourgs (3). Il s'agit évidemment ici des baraquements de bois de l'armée de siège, mais aussi peut-être des premières installations de la ville qui allait se former au voisinage du château. Au cours de cette attaque, Raymond de Saint Gilles aurait été blessé par les flammes (37). Il mourut au Mont Pèlerin le 28 février 1105 et y fut inhumé selon Albert d'Aix (38). Dans ce château lui était né d'Elvire de Castille son second fils Alphonse Jourdain (39) qui fut comte de Toulouse et qui mourut empoisonné à Césarée alors qu'il venait prendre part à la 2e croisade.
5. Le 18 février 1102 d'après Hagenmeyer, Chronologie du royaume de Jérusalem, dans Revue de l'Orient latin, 1903-1904, page 400 à 405. Date confirmée par J. et L. Hill, Raymond IV de Saint Gilles, Toulouse 1959, page 135. Voir Grousset I, page 336. Mais dans le t. II de son Histoire des Croisades, appendice, page 887-8, chronologie du Comté de Tripoli, Grousset propose le 21 avril 1102 d'après une nouvelle édition d'Ibn al-Qalanisi (édit. Gibb., page 55) Enfin Grousset, t. III, addenda page 765 dit : mars 1102.
6. Raoul de Caen, c. 145, H. occ. III, page 707.
7. Voir plus loin, page 23.
8. Guillaume de Tyr, 1. XIV, c. 14, Historiens Occidentaux, I, page 626. Gestes de Chryprois, page 83. Voir Dussaud, page 63.
9. Albert d'Aix, IX, 26, Historiens Occidentaux, IV, page 605-606. — Caffaro, Liberatio... Orientis, 26, ibid., V, page 71. CafTaro, Annales Genuenses, M. G. H. Script., XVIII, page 14 lignes 50-55. Voir Hagenmeyer, Chron. du royaume de Jérus., R. O. L., XII, 1909-1911, page 93-95. Grousset, I, page 340-1.
10. Jean Richard, Le Comté de Tripoli... (1945) page 75-76.
11. Il fut rasé en 1276 par Guillaume de Beaujeu, Grand Maître du Temple, au cours d'un grave conflit que l'Ordre du Temple, allié à Guy de Giblet, eut avec Bohémond VII, Prince d'Antioche et Comte de Tripoli (Grousset, t. III, page 687).
12. Du Cange-Rey, Les Lignages d'Outremer, page 257-259. Jean Richard, Le Comté de Tripoli..., page 75 ; et Questions de topographie tripolitaine, dans Journal asiatique, 1948, page 55-56. Agoult serait aujourd'hui Goult, canton de Gordes (Vaucluse). Eracles, 23, 34, Historiens Occidentaux, II, page 51, n. 2.
13. Acte du 1115. Carl. I, page 40. Rohricht, Reg., page 18 n° 78 : « a castro Gaufredi de Agolt nominato usque ad Calamonem ». Allusion aussi dans une bulle de Calixte II du 19 juin 1119, Rohricht, Reg., page 20, n » 88.
14. Voir notices sur les forteresses, page 303 Smar Djebeil, plan et pho. de Jean Laufïray.
15. Cette tour figure sur la carte du Liban établie par le Capitaine Gelis en 1862. Plus au Sud près du rivage sont deux tours isolées qui pouvaient surveiller la mer et la route côtière et transmettre des signaux. L'une Bordj Mouheish, est tout près de Giblet au Sud, l'autre Tabardja est un peu au Nord du Nahr al-Mu'amiltain.
16. Carte Batroun au 50.000e : Kalat M'Sallah.
17. Renan, Mission de Phénicie, page 148; Van Berchem, page 113-116 et pl. VI-VII; Dussaud, page 81-83.
18. Il semble bien que Strabon a fait de ce site un repaire de brigands. Pompée détruisit là un ouvrage fortifié. Voir Dussaud, page 82.
19. Albert d'Aix t. V, ch. 38, Historiens Occidentaux, IV, page 457.
20. Hist. des Croisades, t. I, page 142.
21. Questions de topographie tripolitaine, Journal asiatique 1948, page 56.
22. Rey, Colonies franques, page 371. — Lammens, Noies de géographie syrienne, dans mélanges Fac. Orientales, I, 1906, page 268-270. — Dussaud, page 82. — Marino Sanuto le place à 5 milles au Sud de Nephin et à 6 milles au Nord de Batroun : Liber secretorum fidelium Crucis, page 85 et l'appelle Puleus Conestabilis. — Amadi, Chronique, édit. R. de Mas Latrie, dans Documents inédits 1891, page 152, n. 1.
23. Rohricht, Regesta.., page 11, n° 55.
24. J. Richard, Le comté de Tripoli.., page 49-50. — Dans un acte de 1277, Guillaume de Farabel porte le titre de Connétable de Tripoli et seigneur du Puy (Rohricht, Regesta.., page 366, n° 1412). Un combat eut lieu en 1276 ou 1277 près du Puy du Connestable dans la guerre qui opposa Guy de Giblet et les Templiers à Bohémond VII, comte de Tripoli (Grousset, iii, page 687-688).
25. Notamment Guillaume, sire de Besmedin (1165-1199) 4° fils de Guillaume II de Giblet (Rey, Les Seigneurs de Giblet, R.O.L., III, 1895, page 412), Grousset, III, page 147-148 et 201, et voir à la fin de ce tome le tableau généalogique de la maison de Giblet. Les derniers sires de Besmedin passèrent à Chypre après la chute des Etats de Terre Sainte.
26. Rey, Colonies franques, page 370. — J. Richard, Le comté de Tripoli, page 74-75. Heyd, Histoire du Commerce du Levant, page 357, n. 2. Dussaud, page 77.
27 Burchard de Mont-Sion, édition Laurent; page 27-28.
28. Renan, Mission de Phénicie, page 140. — Le Strange, Palestine.., page 476. — Dussaud, Hisn Qalamoun, page 77 et n. 4. — Jean Richard, Le Comté de Tripoli.., page 76. On rencontre dans les actes du comté : Joscelin de Calmont 1139-1145, PAGE de Calmont 1145, Guillaume de Calmont 1174-1199.
29. Eracles, Hist. oec., page 101. — Rey, Colonies franques, page 370.
30. Burchard de Mont-Sion (page 28) en 1283 vante la beauté de ces jardins et estime, dans les années favorables, leur revenu à 300 000 besants d'or.
31. Après la chute du Comté de Tripoli les Musulmans élèveront du côté de la mer 7 tours pour défendre El-Mina. La plus connue est la tour des Lions (Bordj es-Sba) construite au bord de l'eau à la fin du xive siècle. Dussaud page 77, pense pourtant qu'une de ces tours, à l'Est de l'embouchure de la Qadisha (Bordj el-Adès) fut construite par les Francs pour protéger Tripoli d'une aggression du côté de la terre.
32. Guillaume de Tyr, X, 27, Historiens Occidentaux, I, page 441. — Caffaro, Liberatio..., H. occ. , t.V, page 70. Grousset, 1, page 342.
33. Jean Richard, Le Charlrier de Sainte-Marie latine et l'établissement de Raymond de Saint Gilles à Mont Pèlerin, dans Mélanges dédiés à la mémoire de Louis Halphen, 1951, page 605-613. Voir aussi John et Laurita Hill, Raymond de Saint Gilles comte de Toulouse (Toulouse, Éd. Privât 1959), page 137-138 qui estiment que la construction du château a pu être commencée en 1102.
34. « In nomine Domini ego Raimundus, cornes Tholosanus, vel gratia Dei Tripolitanus, dono Deo et Sancte Marie Latine constructe ecclesie intra menia Jerusalem, in suburbio montis Peregrini noviter edificati castri... totam illam planiciem ad construendam ecclesiam... Hec omnia pro anima mea et uxoris mee Gelvire et ut bonum inicium perficiendi, castri novi meliori fine terminetur. Facta est hec carta anno incarnationis M° C° III° . Ego Raimundus cornes Sancti Egidii, confirmo hoc donum in manu Stephani monachi. »
35. Alexiade, livre 11, page 106. — Ghalandon, Alexis Comnène, page 232. — Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 236. Grousset I, page 341 ss.
36. Ibn al-Athir, Kamel.., Hisl. or. cr., I, page 212.
37. Ibn al Qalanisi, page 65.
38. Selon Ibn al-Athir, il serait mort dix jours après cette blessure, Kamel.., ibid., page 235.
39. Guillaume de Tyr, 1. XI, c. 2, Historiens Occidentaux, I, page 452. — Albert d'Aix, IX, 22, Hisl. occ., IV, page 610. — Cafaro, Liberatio... ibid., V, page 72. Voir John H. Hill et Laurita L. Hill, Raymond IV de Saint-Gilles, Toulouse, éd. Privât, 1959, page 140.

Tripoli ne fut prise qu'en 1109 (40)

La grande plaine d'Akkar étant défendue à l'intérieur par de nombreuses forteresses et aucun port important n'existant entre Tripoli et Tortose, on ne rencontre aucun château fort sur la côte. A 14 km au Nord de Tripoli se trouvait la bourgade d'Artésie (41) (aujourd'hui Ard Artousi) bâtie à l'embouchure du Nahr Barid sur les ruines de l'antique Orthosia. On y voit un khan ruiné qui pourrait avoir utilisé une tour des Croisés gardant la route du rivage. On franchit le Nahr Arqa ; à l'Est à 8 km de la côte se trouvait sur une éminence l'importante ville d'Archas (42) (aujourd'hui Arqa) qui remontait à une très haute antiquité. De cette éminence on découvre toute l'étendue de la plaine d'Akkar. Sa fertilité procurait d'abondantes ressources à l'Etat Franc. Archas était alimentée d'eau par un aqueduc venant d'Akkar. Il en reste des vestiges. Elle se dressait au débouché de la montagne dominant la vaste plaine, non loin du littoral, entre Tripoli et Tortose. Elle surveillait aussi une route, allant vers l'intérieur du Comté qui, arrivée à la Boquée, se ramifiaitpour conduire à Homs et, par Rafanée et Masyaf d'une part à Hama, d'autre part à Apamée et Antioche.

Les premiers Croisés la trouvèrent si bien fortifiée qu'ils l'assiégèrent en vain de février à mai 1099 ; elle ne fut prise qu'en mars-avril 1109 après trois semaines de siège par Guillaume Jourdain, cousin de Raymond de Saint Gilles, qui avait continué son œuvre au Liban.

A moins de 6 km au Nord-Ouest d'Arqa et à 2 km à l'Est du rivage, se trouve dans la Plaine d'Akkar sur une légère hauteur, près de l'embranchement de la route du littoral et de la route de Tripoli à Homs, le Fort de Coliath (Qouleïat, Kleiate). Puis on franchit le Nahr Akkar et, à 6 km au Nord, le Nahr el Kebir Sud vient se jeter dans la mer.

Plus au Nord le Nahr Abrash, au confluent d'un de ses affluents, les ruines du Château d'Arima (Areymeh) ; l'Aïn Zerqa (la source bleue) près de laquelle est le château appelé Qal'at Yahmour (latin Castrum rubrum) ; le Nahr Amrit auprès duquel sont les ruines de la grande cité d'Amrit, puis le Nahr Ghamqé, tout près de Tortose.

Tortose (Tartous, l'antique Antartous) occupée en février 1099 par des chevaliers de Raymond de Saint Gilles, perdue, puis reprise par celui-ci au début de 1102, avait été la base de départ à la conquête du comté de Tripoli, « la Provence libanaise » selon l'heureuse expression de René Grousset. Plus tard, Tortose devait être confiée à l'Ordre du Temple qui en fit une place de guerre formidable, avec des ouvrages militaires d'une puissance extraordinaire au magnifique appareil; il n'en reste malheureusement que peu de vestiges.

En face de la ville, un peu au Sud, à 2.500 m du rivage se trouve l'île de Rouad (Aradus), qui fut aussi fortifiée.

Après la chute de la grande Place forte de Saint-Jean d'Acre (mai 1291) les Croisés abandonnèrent les dernières positions qu'ils tenaient encore sur la côte. Les Templiers évacuèrent Tortose le 3 août. Ils se maintinrent encore quelques années dans l'île de Rouad. Les Musulmans s'en emparèrent de vive force en août-septembre 1302. Les sergents syriens furent massacrés, les Templiers survivants emmenés en captivité au Caire. La forteresse construite par les Francs fut abattue (44).

Au delà de Tortose, on franchit le Nahr Houssein, puis le Nahr Marqiyé et à 4 km on rencontre sur le rivage le lieu-dit Khrab Marqiyé que Dussaud a identifié avec Maraclée (45).

Maraclée était la place la plus septentrionale du Comté. Les seigneurs de Maraclée comptaient parmi les principaux de cet Etat. Ils avaient des domaines au nord de Chastel Rlanc et du Crac des Chevaliers ; ils possédaient là les châteaux du Camel et du Sarc. Entre 1277 et 1285 Barthélémy de Maraclée, construisit dans la mer sur un haut fond, à petite distance du rivage un ouvrage, la Tour de Maraclée, dont il reste les fondations (46).

Après avoir énuméré les défenses du littoral, nous examinerons les ouvrages militaires protégeant le pays intérieur jusqu'à ses frontières naturelles ; nous signalerons ensuite les postes placés en grand'garde.
40. Guillaume de Tyr, X, 27, ibid., I, page 441. On lit dans Eracles, par suite d'une traduction erronée, qu'il naquit à Tortose. — Guillaume de Tyr, XVI, 28, ibid., I, page 754.
41. Le 10 juin 1109 selon Guillaume de Tyr, 1. XI, c. 10, Historiens Occidentaux, I, page 467-468 ; le 12 juillet 1109 selon Ibn al Qalanisi, édit. Gibb, page 89, — c'est la date du 12 juillet 1109 qu'a adoptée R. Grousset. Michel le Syrien, 1. XV, ch. 14, éd. J. B. Chabot, t. III, page 215 parle aussi de la prise de Tripoli.
42. Rey, page 361. Guillaume de Tyr, 1. XII, c. 2, H. occ. I, page 558. A ne pas confondre avec la grande Place d'ARTÉsiE (Artah) à l'Est d'Antioche.
43. Rey, page 360. — Grousset, I, page 136.
43. Aboul Féda, Annales, Historiens Occidentaux, chapitre I, page 164-165. — Geste des Chyprois, édition Raynaud, page 304-310. — Jorga, Philipe de Mézières, page 35 — Dussaud, page 121-122.
44. Dussaud, Topographie.., page 126. Voyage.., dans Revue Archéol., 1896, page 22-28 et 1897, page 340. — Van Berchem, Notes.., dans Journal Asiatique, 1902, page 425.
45. Voir plus loin 2e partie : Les forteresses : Maraclée.
46. Guillaume de Tyr, XXI, 2, Historiens Occidentaux, I, page 1022. — Nour ed-din l'enleva en 1166. — Rey, Colonies franques, page 368.

Le Liban

La partie méridionale du Comté était défendue par la puissante barrière du Liban derrière laquelle le domaine chrétien était en sûreté. Des cols franchissent cette chaîne de hautes montagnes pour atteindre la Beqa, cette plaine opulente encaissée entre le Liban et l'Anti-Liban. Elle est longue de 120 km ; deux fleuves aux sources voisines y coulent en sens contraire, l'Oronte montant vers le Nord tandis que le Nahr Litani descend jusqu'à l'extrémité de la chaîne du Liban et là, bifurque à l'Ouest pour gagner la mer au Nord de Tyr.

On pouvait des ports de Giblet et de Tripoli gagner Baalbeck (carte page 305). Le passage assez difficile joignant Giblet à Baalbeck était défendu par le Fort du Moinetre (45) (Mouneitira, Mneitri, Matri, en arabe le petit belvédère) au Nord-Est d'Afqa où sont les sources du Nahr Ibrahim. Le fort, à 1.260 m d'altitude, couronne un piton isolé.

La vallée du Nahr Qadisha, qui traverse Tripoli, permettait d'accéder plus facilement à Baalbeck. Le château de Buissera (46) (Besharé) au voisinage du fameux bois de cèdres, surveillait la route. A mi-chemin le Fort de Cafaracha (Kafr Aqa) (47) dont on a signalé des vestiges, commandait un passage à 1.400 m d'altitude.

La Beqa, pouvait procurer d'abondantes ressources au comté de Tripoli. Les Francs s'efforcèrent dès le début de leur occupation de s'assurer une partie des récoltes. En 1109-1110, ils concluent avec Togtekin, atabeg de Damas, un traité par lequel ils s'abstiendront de piller la Béqa, à condition que le tiers des produits de la terre leur soit remis (48). Maintes fois ils allèrent faire des razzias dans cette vallée (49) où ils tenaient deux postes fortifiés dont nous parlerons quand nous examinerons les positions avancées vers l'Oronte.
47. En décembre 1204, Mansellus de Buissera apparaît comme témoin. Cari, g., II, page 43, n° 1198.
48. Rey, Colonies franques.., page 364. En 1145 PAGE de Cafaracha est témoin de l'acte confirmant la cession du Crac à l'Hôpital opérée en 1142 [Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, I, page 1304 n° 160. — Rohricht, Reg., page 60, n° 236. On trouve aussi un Petrus de Cafarca en 1202 (Rohricht, Reg., page 210, n° 788) témoin dans un acte de Plébain, seigneur du Boutron, qui se trouve à proximité à l'Ouest.
49. Ibn al-Qalanisi, édition Gibb, page 93. — Grousset, II, page 167.

La Plaine d'Akkar, La Boquée et les territoires entre le Liban et le Djebel Ansarieh

Si au Sud et au Nord, la plaine côtière est resserrée par les montagnes, au centre, du parallèle de Tripoli à celui de Tortose, elle s'étend largement vers l'Est. C'est la Plaine d'Akkar, grenier d'abondance du Liban Nord qui eut depuis la plus haute antiquité un rôle considérable dans l'Histoire.

A l'Est elle est bordée de basses collines basaltiques et au delà, c'est la petite plaine de la Boquée (Bouqaia c'est-à-dire la petite Beqa) qui est la « vallée de Sem » dont parle l'Anonyme de la première Croisade (1), parcourue par de nombreuses rivières qui alimentent le Nahr el Kébir Sud. Mais outre les grands cours d'eau, la Boquée est remplie de sources qui s'entrecroisent. On dirait un immense jardin potager qu'on aurait irrigué d'un quadrillage de canaux. Au bord de ces innombrables ruisseaux, on rencontre des tortues en quantité. Pline parlait déjà des tortues de l'Eleuthère.

Au Sud-Ouest de la Boquée, le Nahr el Kébir tourne brusquement à l'Ouest pour traverser la plaine d'Akkar et se jeter dans la mer entre Tripoli et Tortose. Tout ce territoire occupé par les Francs ne présente aucun relief accusé. Il était traversé par plusieurs routes et constituait de la mer à l'Oronte des communications faciles aux échanges commerciaux, mais redoutables pour la sécurité du Comté.

Ces plaines ont toujours été d'une extraordinaire fertilité. Burchard de Mont-Sion qui y passa vers 1283 s'extasie sur les richesses qui y abondent (2). Il dit qu'elles sont arrosées de nombreux ruisseaux, qu'on y voit beaucoup de métairies, de grandes plantations d'oliviers, de figuiers et d'arbres de plusieurs essences, que les Bédouins y vivent sous des tentes avec leur familles et leurs bestiaux. Ce qui le frappe surtout, ce sont les immenses troupeaux de chameaux qu'on y rencontre. Et c'est sans doute qu'on y pratiquait l'élevage des chameaux car Albert d'Aix, au début du XIIe siècle appelle cette région « vallis quae dicitur camelorum » (3).

Les troupes musulmanes de Homs et de Hama sur la rive droite du fleuve, pouvaient aisément envahir le domaine chrétien et attaquer les grandes villes de la côte, Tripoli et Tortose. Les Francs prirent donc les mesures de sécurité nécessaires et construisirent un réseau d'ouvrages fortifiés pour protéger toutes les voies traversant la plaine d'Akkar. Deux forteresses surveillaient ce passage qu'on appelle aujourd'hui la Trouée de Homs : perché sur un des derniers contreforts septentrionaux du Liban, le Fort d'Akkar, appelé par les Francs Gibelacar ou Guibelacard, à 700 m d'altitude, dominait le Sud de la Boquée ; le Crac des Chevaliers (4) dressé sur le dernier éperon du Djebel Ansarieh, à 670 m, est situé à l'extrémité Nord de la Boquée. Face à face à 25 km à vol d'oiseau, ces deux forteresses fermaient comme une tenaille l'accès du territoire chrétien.

Du petit château d'Akkar juché sur un piton difficilement accessible, le regard s'étend sur un vaste horizon ; on aperçoit au Nord, le Crac et au Nord-Ouest Safitha (le Chastel Blanc), puis à l'occident la mer. Ce poste-vigie d'Akkar permettait de communiquer à vue avec les forteresses de la plaine et les villes de la côte. Par des feux allumés sur une tour, on pouvait signaler les mouvements de l'ennemi. Le Crac des Chevaliers gardait au Nord l'entrée de la Boquée, mais il surveillait aussi vers le Nord-Est un couloir entre le flanc oriental du Djebel Ansarieh et le Djebel Helou (la montagne de la douceur) dont le sommet le plus élevé dépasse 1000 m. Ce couloir est parcouru par la vallée du Nahr Sarrout qui, prenant ses sources non loin d'Aïn Halaqin et de l'antique cité de Rafanée, monte vers le Nord pour se jeter dans l'Oronte entre Hama et Sheïzar. Ce fut depuis une haute époque une grande voie de communication.

C'est par ce chemin que passa la première croisade, venant du Nord. Le 13 janvier 1099, Raymond de Saint Gilles, Tancrède et une partie de l'armée descendirent vers le Sud par Cafertab, franchirent un gué de l'Oronte près de Sheïzar et gagnèrent Rafanée. Arrivés probablement le 27 janvier dans la Boquée, les Croisés firent une expédition en direction du château des Curdes (5). Ils se heurtèrent aux montagnards qui l'occupaient et retournèrent chargés de butin. En chemin ils furent surpris dans un défilé situé, semble-t-il entre le château des Curdes et la tour d'Anaz, et subirent des pertes. Raymond de Saint Gilles se trouva un instant isolé et faillit être tué (6). Le lendemain les Croisés revinrent à l'attaque et trouvant le château abandonné par ses défenseurs, ils y campèrent quelques jours (7). Vers le 11 février l'armée franque s'éloignait et suivait le Nahr el Kébir pour aller faire le siège d'Archas (Arqa), ville importante située à 8 km de la côte.

Trois ans plus tard, après s'être emparé du port de Tortose (début de 1102) Raymond de Saint Gilles alla assiéger, le fort de Touban (8) situé dans le Djebel Helou, à environ 30 km de Homs, puis le château des Curdes, en avril 1103, au sud-ouest de Touban (9). Mais à ce moment, ayant appris que l'émir de Homs, Djenah ed Dauleh avait été assassiné dans la Grande Mosquée par trois Ismaéliens (en mai 1103), il alla tenter de s'emparer de cette ville. Mais le frère de Djenah ed Dauleh, Duqaq, émir de Damas, s'étant porté avec une armée au secours de Homs, Saint Gilles dut se retirer (10).

C'est vers le même temps, sans doute, que ce prince s'empara de la cité de Rafanée et qu'il construisit tout près le château de Montferrand. Nous savons par Ibn al Qalanisi que cette ville et ce château étaient aux mains des Francs dès avant 1105 (11). On voit déjà se dessiner ainsi, dans ses grandes lignes, la frontière orientale du territoire qui devait devenir le comté de Tripoli.

Nous verrons plus loin que Tancrède, prince d'Antioche, s'empara en 1110 du Château des Curdes, Hosn el Akrad, que Raymond de Saint Gilles avait assiégé en 1103. Tancrède, avant de mourir en 1112, donna ce château au jeune Comte Pons de Tripoli.

Nous verrons aussi qu'après la chute en 1135 et 1137 des places du Comté les plus avancées vers l'Oronte, le Comte Raymond II, fils de Pons, constatant l'importance stratégique d'Hosn el Akrad pour la sécurité de son Etat, renonça à en assurer plus longtemps la garde et le céda en 1142 à l'Ordre de l'Hôpital qui était plus apte que lui à augmenter sa puissance défensive et à assumer aussi les frais considérables d'une nombreuse garnison.

Grâce aux architectes de l'Ordre, le modeste château des Curdes devait devenir le Crac des Chevaliers.

Entre Akkar et le Crac, des forts gardaient les accès vers la Plaine de la Boquée. Dans l'acte de 1142 où Raymond II, Comte de Tripoli, cédait à l'Hôpital le Crac, il lui donnait aussi le Castellum Bochee et les forts de Felicium et de Lacum, ces deux derniers acquis de Gilbert de Puylaurens moyennant mille besants (12).

Le Castellum Bochee paraît être, comme le propose M. Jean Richard (13), la Tour d'ANAZ dont il reste les fondations à 2 km au Sud-Est du Crac. Ce devait être un château assez important ; en 1207 Malek el Adel Aboubakr, frère de Saladin, s'en empara il fit prisonnière la garnison composée de 500 hommes (14).

Lacum doit être identifié avec le village de Tell Kalakh (15) situé au Sud au pied de la montagne que couronne le Crac. On y voit les restes d'un ouvrage fortifié. Situé sur une légère éminence, il surveillait la plaine et la route de la mer. Dans leurs transpositions de noms arabes les Francs ont souvent procédé par apherèse : ils ont fait de (Tell) Kalakh, Lacum, comme d'Abou Senan, Busenem ; d'Abou Qobeis, Bochebeis ; de Dabouriyé, Burie.

Felicium est Qal'at el Feliz que Dussaud a retrouvé au sud de Tell Kalakh, sur la rive gauche du Nahr el Kebir, à son confluent avec le Nahr Mendjez (16). Ce château surveillait le cours du grand fleuve et, au sud, une route conduisant vers Tripoli par El Biré et Archas, ainsi qu'une autre route allant de la Boquée à Akkar par Andeket et Qoubayat. C'était donc un passage de Tripoli et d'Archas vers l'Oronte que contrôlait ce fort. Il semble qu'il communiquait à vue avec le grand château de Safitha.

Il reste quelques vestiges du Fort de Felicium (17). On y voit des pierres taillées à bossages. {Album, Pl. XCIII et XCIY.)

Près d'Archas, à 4 km au Nord-Est était le fort d'albe (Halba) (18). A 6 km au Nord d'Archas on rencontre à peu de distance du rivage, sur une légère éminence, à la jonction de la route venant de Tell Kalakh avec celle du littoral, le fort de Coliath qui paraît un ouvrage reconstruit par les Francs au XIIIe siècle. Coliath est la transcription de Qoulei'at, pluriel diminutif de Qal'a. Dussaud (19) observe que ce pluriel al Qoulei'at signifie les fortins et qu'en effet il y avait là, à proximité, deux autres fortins aujourd'hui disparus.

Les Francs ont dû par la suite reconstruire Coliath. En mai-juin 1266 une armée de Beibars envahit le comté de Tripoli et enleva les châteaux de Qoulei'at, Halba et Arqa (20). Yan Berchem observe que ces trois places formaient un triangle défendant Tripoli contre une attaque venant de Homs ; leur chute était le prélude indispensable à la prise de Tripoli.

A l'Ouest de la Boquée, on rencontre d'abord quelques collines puis c'est la grande plaine qui s'étale jusqu'à la mer, largement arrosée par les affluents du Nahr el Kébir : Nahr el Khalifé, Nahr el Arouz et son affluent le Nahr es Sabté, plus au Nord Nahr Abrash. Ces rivières creusent leur lit à travers des vallonnements ; çà et là, sur une croupe on aperçoit la masse d'un château avec son donjon, ou la ruine d'un fort qui se dresse au coude d'un fleuve ou au confluent de deux cours d'eau. Ces ouvrages militaires sont appelés selon leur importance Qal'a, Hosn ou Bordj, ce dernier terme signifiant fortin ou tour. On trouve ainsi d'Est en Ouest : Bordj Zara et Bordj Maksour, puis entre le Nahr Khalifé et le Nahr el Arouz, Bordj Arab qui doit être le château situé près du Tell Khalifé dont parle Ibn Fourat. Bordj Mouhash (21) entre le Nahr Arouz et le Nahr Abrash, à 6 km au Sud de Safitha ; puis Bordj Miar entre Qal'at Yahmour et Arima.

Dans ce voisinage se trouvent trois châteaux : Arima (Qal'at Areymeh), sur un éperon dominant une vaste plaine au confluent du Nahr Abrash et du Nahr Krach, son affluent ; cette place paraît avoir appartenu à l'Ordre du Temple. Qal'at Yahmour qui a été identifié avec le Castrum Rubrum ou Castellum Rubrum donné à l'Hôpital en octobre 1177 par Raymond III de Tripoli (22). Enfin le Chastel blanc (Safitha), grande forteresse des Templiers qui gardait vers l'intérieur leur citadelle de Tortose.

Arima et le Chastel Blanc ayant été démantelés par Nour ed din au cours de sa campagne victorieuse de 1167, puis ruinés par des tremblements de terre en 1170, puis encore mutilés par Nour ed din en 1171 (23), on peut penser que c'est vers cette époque que les deux châteaux furent confiés à la garde des Templiers, d'autant plus qu'en 1172 Raymond III de Tripoli, libéré après huit ans de captivité à Alep, avait trouvé son domaine dans une situation précaire. Sa rançon avait été de 80.000 besants et il s'était endetté notamment envers l'Hôpital. Il faut remarquer qu'après le grave tremblement de terre qui fit tant de ravages dans les forteresses du comté et particulièrement au Crac, le roi de Jérusalem Amaury, bayle du comté pendant l'absence de Raymond III, donna les châteaux d'Archas et d'Akkar à l'Hôpital à charge pour cet Ordre de les reconstruire (24). Sans doute, lui ou le comte une fois rendu à la liberté, agirent-ils de même avec l'Ordre du Temple. Et nous venons de voir que Raymond III donna en 1177 le Castrum Rubrum à l'Hôpital.

A 18 km au Nord-Ouest du Crac, la ville chrétienne de Safitha occupe entre deux vallées à 400 m d'altitude une éminence au milieu de laquelle se dresse le puissant donjon rectangulaire, entouré de deux enceintes que gardaient les chevaliers du Temple. Les Francs y trouvèrent sans doute une position déjà fortifiée car elle commandait une route importante dès l'Antiquité qui conduisait de Tortose à Rafanée, à Masyaf et à Hama. Si le Crac était la principale forteresse de frontière vers l'Orient, le Chastel Blanc assurait cette même protection vers le Nord pour défendre le domaine chrétien contre ses redoutables voisins les Ismaéliens ou Assassins enfermés dans le massif impénétrable du Djebel Ansarieh. Le plus méridional de leurs dix châteaux, Khawabi n'était qu'à 20 km du Chastel Blanc.

A petite distance au Nord-Ouest de Safitha (6 km) apparaît, sur une ligne de collines le Djebel Terlil qui masque l'horizon, un poste-vigie la tour de Toklé. Et à 8 km au Nord de Toklé, se trouve un lieu-dit Teffaha situé à près de 20 km de Tortose. Teffaha appartenait à l'Ordre du Temple qui l'avait donné en fief à un chevalier (25). Sans doute y-avait-il là un ouvrage fortifié.
1. A la fin de l'été 1110, en 1116-1117, en 1144, 1170, 1176, 1217-1218, 1280.
2. Histoire anonyme de la première Croisade, éditions Bréhier, pages 182-183.
3. V, 31, Historiens Occidentaux, IV, page 451. Albert d'Aix parle aussi (XI, 8, ibid., page 666) de la terra de Camolla qui paraît bien être la plaine d'Akkar.
4. En arabe Hosn el Akrad, le Château des Curdes. Les textes latins du XIIe siècle ont fait d'Akrad: Cratum. Au XIIIe siècle on écrivit le Crac de l'Hospital par analogie avec le grand château de Transjordanie Kerak dont on avait fait Crac (le Crac de Montréal ainsi nommé à cause de son voisinage avec le château de Montréal construit par le roi Baudouin Ier).
5. Anonymi gesta Francorum, édition Hagenmeyer, pages 420-421. — Histoire anonyme de la première Croisade, édition et traduction L. Bréhier, page 182-185.
6. Raymond d'Aguilers, Historia.., c. 14, Historiens Occidentaux, III, page 274.
7. Voir pour plus de détails Paul Deschamps, Le Crac.., page 113-115.
8. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 212-213. Ph. de Touban, pl. XCII.
9. D'après Ibn al-Fourat, traduction Jourdain, Bibliothèque nationale, ms. arabe 1596, page 70. — Abul Féda, Annales Historiens Orientaux, I, page 6-7.
10. Kamal ad-din, Chronique d'Alep, place le siège de Homs le 5 mai 1103, Historiens Orientaux, III, page 589-591. — Ibn al-Qalanisi, page 57-58.
11. Voir plus loin.
12. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem I, pages 116-118, n° 144.
13. J. Richard, Le Comté de Tripoli.., page 63. — Rohricht, ZDPV, X, 1887, page 259, proposait de l'identifier avec Bordj Maksour, l'un des nombreux fortins de la plaine d'Akkar, mais ce lieu est trop éloigné de la Boquée.
14. Maqrizi, Histoire d'Egypte, traduction Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 137. — Aboul Féda, Annales, H. or. cr., I, page 83.
15. On a proposé pour Lacum d'autres sites qui ne peuvent convenir : Hisn el-Aqma, qui doit être Raqmé, dans le Djebel Ansarieh ; el-Aima près de Tripoli ; Akoun à l'Est d'Akkar. Voir Dussaud, page 95, n. 3.
16. Dussaud, Voyage.., Revue archéologique 1897, page 308-309; identification acceptée par Lammens..., R .0. Chr., 1899, page 378 et par Rohricht, Regesla.., add. page 9, n° 118. Lammens.., Musée belge, IV, page 279. — Voir Dussaud, page 95, n. 2.
17. En 1128 l'Hôpital possédait déjà une maison à Felicium. Carl. I, page 76-78, n° 82. — Rohricht, Regesta.., page 29, n° 118.
18. Dussaud, page 80, n. 3. Van Berchem, Voyage en Syrie, page 134. — Dussaud, Voyage en Syrie, oct. nov. 1896, dans Revue archéologique, 1897, page 306.
19. Dussaud, page 85 et 90.
20. Aboul Féda, Annales, Historiens Orientaux, I, page 151.
21. Appelé aussi Qal'at Mohash (carte V de Dussaud : Mahoush, Emm Haouch ; carte au 200.000e de 1936 : Ibn Hoche). Lammens dit construction franque dans Musée Belge, t. IV, 1900, page 283-4.
22. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, I, page 353-354, n° 519 et page 371, n° 549. — Voir Dussaud, page 120. — L. de Laborde, Voyage de la Syrie pl. XII, page 22. — Renan, Mission de Phénicie, page 105-106 et 852. — Van Berchem, Voyage en Syrie, page 97 et 306. — Ce château occupait le site antique de Jammura. Dussaud pense que par confusion entre Yahmour et ahmar (rouge) on a appelé ce château Castrum Rubrum.
23. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 584. — Id., Atabegs de Mossoul, ibid., II b, page 279-280. — Abou Chama, Livre des deux Jardins, ibid., IV, page 155. — Grousset, II, page 563.
24. Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte..., 1904, page 75.
25. Identifié par Rey, page 366 : Elleffaha. — Voir Mas Latrie, Histoire de Chypre, III, page 238. Il est question en 1276 dans la guerre qui opposa Bohémond VII comte de Tripoli à Guy de Giblet et aux Templiers, d'un seigneur du comté, Paul de Teffaha. Celui-ci partisan de Guy de Giblet, tenta avec douze Templiers de forcer la porte de la forteresse de Nephin. Ils furent faits prisonniers (Gestes des Chyprois, page 781 et suivantes. Voir Grousset, III, page 687). On mentionne encore Paul de Teffaha dans la 2e guerre qui eut lieu entre Bohémond VII et Guy de Giblet en 1282 (Rohricht Begesta..., page 375-377, n° 1444).

Le Comté devait avoir d'autres Forts avancés vers sa frontière septentrionale

C'est sans doute au Nord de Safitha et du Crac des Chevaliers qu'il faut rechercher trois châteaux qui ont exercé la sagacité des historiens des Croisades : Le Camel, le Sarc et la Colée. Sans prétendre les situer exactement, nous avons essayé d'apporter quelques précisions : Lo Camel, Kamel, Le Charnel, est mentionné cinq fois :
1. — En 1126 (1) dans une donation de Pons, comte de Tripoli, à l'Hôpital où il confirme des dons de son père et de son aïeul : « ... Omnia etiam que data sunt in civitate Tortose, vel in territorio ejus, sive in Lo Camel sive alibi, confirmo et laudo eidem Hospitali... »
2. — En 1127 (2) dans des donations et confirmations du même : « ... Omnia etiam quae ei data sunt in civitate Tortose vel in omni territorio ejus, sive in castro quod dicitur Kamel sive alibi, confirmo eidem Hospitali et nominatim molendinos quos habet apud Kamel... »
3. — En 1180 (3) Guillaume de Maraclée avec l'agrément du comte Raymond III donne à l'Hôpital par l'intermédiaire du Grand Maître Roger de Moulins et de Jean de Anio, châtelain du Crac, trois casaux : « ... tria casalia que sunt de pertinamento Cameli, Marmonizam, Erbenambram, Lebeizar... ».
4. — En 1199 (4) Bohémond IY, comte de Tripoli, rappelle qu'il a donné jadis à l'Hôpital, le dominium de Maraclée et du Camel et demande de le reprendre sa vie durant, sous certaines conditions, par crainte du Maître des Assassins « ... pro timoré domini Assessinorum... »
5. — En 1241 (5) un accord intervient entre l'Ordre de l'Hôpital et Bohémond V, prince d'Antioche et comte de Tripoli sur « ... Maraclée et (sur) sa seignorie et (sur) le Chamel et ses appartenances (6). »

Les trois casaux « de pertinamento Cameli » donnés par Guillaume de Maraclée à l'Hôpital paraissent faciles à identifier au Nord du Crac : Marmoniza doit être Marmarita, Erbenambre : Hab Nemra et Lebeizar : Beit Zara.

Nous constatons que Le Camel est cité en même temps que Maraclée, ville toute voisine des monts Ansarieh, que ces deux places appartenaient à l'une des principales familles du comté (7), que Le Camel (8) doit être à proximité du territoire des Assassins puisqu'en 1199 le comte de Tripoli précise qu'il l'avait antérieurement confié à l'Hôpital en même temps que Maraclée. Nous proposons de le situer à Kamlié, près de la source Ouadi el Ayoun ; or il est question dans l'acte de 1127 des moulins que possède Le Camel. Ce serait le poste de défense le plus avancé du comté en face des châteaux des Assassins. Kamlié est à environ 14 km de Masyaf et d'El Kahf, 9 km de Resafi, 10 km de Qadmous et à environ 20 km à l'Est de Khawabi. Il se trouve à 28 km au Nord du Crac et à 23 km au Nord-Est de Safitha (9).
1. 28 décembre 1126. Carl. I, page 74-75, n° 79. Cet acte de 1126 prouve que Raymond de Saint Gilles, grand'père de Pons, avait entre 1102, date de la prise de Tortose et 1105, année de sa mort, étendu loin vers l'intérieur le domaine du futur comté ; il poussa bien plus à l'Est en construisant le château de Montferrand à côté de la grande ville de Rafanée. Nous reverrons ceux-ci plus loin. — Voir aussi Rohricht, Begesla..., page 26, n° 108.
2. 8 février 1127. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem I, page 76-77, n° 82. — Rohricht, Begesta..., page 29, n° 118.
3. Août 1180. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem I, page 400-401, n° 589. — Rohricht, Begesta..., page 158, n° 595.
4. 6 septembre 1199. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, I, page 682, n° 1096. — Rohricht, Regesta.., page 202, n° 759. — J. Richard, Le comté de Tripoli.., page 66.
5. 18 novembre 1241. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, II, pages 594-595, n° 2280. — Rohricht, Regesta., page 286-287, n° 1102.
6. Il est question dans cet acte d'un casau Tolee qui est probablement Talaa au Sud de Safitha.
7. J. Richard, Le Comté de Tripoli.., page 74.
8. Il faut prendre garde à ne pas confondre Le Camel avec La Chamelle, nom sous lequel les Francs désignent la ville de Horns. Ainsi en juin 1184, le comte Raymond III donne à l'Hôpital « civitatem Chamelam » c'est-à-dire Homs cédée préventivement en vue d'une conquête par cet Ordre. Il ne semble pas qu'il y ait lieu de faire un rapprochement entre Le Camel et la « terra de Camolla » et la « vallis quae dicitur Camelorum » d'Albert d'Aix qui, nous l'avons vu, désignent plutôt la plaine d'Akkar.
9. Il ne paraît pas possible d'identifier Le Camel avec le château d'Al-Akma ou Lakma qui d'après les textes arabes fut perdu par les Francs en 1108-1109 (Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux, I, page 269). Dussaud (page 148) et J. Richard, page 17, n. 1, et Questions de topographie.., Journal Asiatique, 1948, page 54, n. 1, situent Al-Akma aux environs de Montferrand. Or nous trouvons Raqmé à 18 km au Nord-Ouest de Montferrand qui nous paraît convenir d'autant plus qu'en 1138 Zengi, ayant obtenu de l'Etat de Damas la ville de Homs, l'échange avec Muin al-din Unur contre la forteresse de Barin (Montferrand) qui avait dû être reprise aux Francs et Al-Akma (Kamal ad-din, Chronique d'Alep, Historiens orientaux chapitre, III, page 679).

Il nous faut parler maintenant des châteaux d'Eixserc ou Le Sarc et de La Colée

Dussaud (1) a voulu rapprocher Eixserc d'un château mentionné dans les textes arabes sous le nom de Hisn esh Sherqi qui portait aussi celui de Hisn el Khariba et qu'il faudrait situer au Nord de Rafanée près d'Abou Qobeis (Bokebeis dans les textes occidentaux). Claude Cahen a discuté cette question (2). Il semble qu'il faut localiser le château franc beaucoup plus au Sud et dans le voisinage du Crac. Nous suggérons Qal'at el Qser à 10 km au Nord-Est du Crac où se trouvent quelques ruines (3).

Dans les textes occidentaux Eixserc ou Le Sarc est deux fois cité :
1. — En 1163, c'est une cession à l'Hôpital par Guillaume de Maraclée du Castellum Eixserc. (4)
2. — En 1243 (5) un accord est conclu entre l'Hôpital et le Temple à propos d'une contestation qui avait eu lieu entre le Crac, à l'Hôpital, et le Chastel Blanc, au Temple, au sujet de divers casaux dépendant du Sarc et de la Colée. Le Sarc ayant été vendu en 1163 à l'Hôpital, il est évident que la Colée dépendait du Temple et que l'un et l'autre étaient voisins des deux grandes forteresses.
C'est dans ce seul acte de 1243 qu'il est question de La Colée.

L'acte de 1163 dit ceci : « ... vendimus ... castellum quod dicitur Eixserc et vallem de Luchen ... pro mille et quadringentis bisantiis ... et pro quodam casali in territorio Tortosano nomine Nubia » (6).

Dans l'acte de 1243, il est dit que l'Hôpital et le Temple ont pris, pour une rectification de limites, des arbitres : ..., « et alasmes tuit V sor le contenz qui estoit del Crac et del Chastel Blanc, c'est à savoir en la pertenance del chastel del Sarc et del chastel de la Colée. Dont nous V en un acort nous concordâmes que le chasel de Fonteines et le chasel de la Mesquie et le chasel qui s'apele le Teres et la gastine de Asor doit remeinoir à l'Ospital ; et la gastine de Genenn et le chasel de Betire et la gastine de Reusemeine doit remenoir au Temple jusque au devises qui sunt coneues en ces lius motiz, ce est à savoir : del ruissel Forchie dont les deus parties commencent à monter, montant jusque au toron del Lucan, alant à un autre toron, descendant à la moitié de la cave de Asor jusque au fom de la cave au ruissel qui s'en va contreval la cave... »

Nous proposons les localisations suivantes :

Chasel de Fontaines : Ayoun el Ouadi.
La Mesquie : peut-être Mechta.
Teres : Terez.

La gastine de Asor : Kheurbet Hazzour (ruines d'Hazzour) au Nord de Terez qui sont la part de l'Hôpital. Et pour les biens du Temple nous proposons : Gastine de Genenn : Djenin à l'Ouest de Terez.

Le chasel de Bétire : Beteresh entre Djenin et Safitha, mais ce peut-être comme l'a proposé Dussaud (page 97, n. 6) Bétaré ou Btar au Sud-Est de Terez. Enfin la gastine de Reusemeine (non identifié).

A la fin de l'acte on mentionne le toron del Lucan, toponyme qui se reconnaît dans « vallem de Luchen » (7) de l'acte de 1163. Nous proposons de les situer à Ain Halaqin au Nord des lieux indiqués ci-dessus : les Fontaines, Terez et Azor. Justement la fin de l'acte de 1243 parle des limites qui partant d'un « ruissel Forchie » montent au « toron del Lucan », vont à un autre toron puis descendent « à la moitié de la cave de Asor. » Or Ain Halaqin est à 4 km à l'Est des ruines antiques d'Hosn Soleiman, ce qui nous amène à rechercher le château de La Colée dans ce voisinage.

Rey, dans sa nomenclature des localités de la Syrie au temps des Croisades (8) avait désigné La Colée comme un château gardant une des passes de la montagne des Ansarieh et dont les ruines sont encore nommées El Coleiah. Or nous trouvons tout près de là, à petite distance au Nord-Ouest d'Hosn Soleiman, sur la carte de Dussaud (VIII A3) Qoleia; sur la carte ottomane de 1920 : Kala ; sur la carte française de 1936 au 200.000e Kléa. Une note du major Deyrolle en 1924 signalait à l'Est de Dreikich un Kléa avec une ruine paraissant un ouvrage des croisés. A notre passage à Masyaf en 1928, le lieutenant Vuilloud nous avait indiqué Qal'at el Qoleïat perché sur une aiguille rocheuse ; il ne restait qu'un pan de muraille de 4 m de hauteur avec des pierres à bossages. C'est ce même nom avec à côté le vocable français La Colée qui figure sur la carte accompagnant le guide Orient-Syrie-Palestine de Chauvet et Isambert. Enfin le Guide Bleu de 1932 signale près d'Hosn Soleiman un col à 1.000 m d'altitude d'où l'on aperçoit au sommet d'un à pic une petite forteresse en ruine dominant le village de Qouleia (9). Nous sommes persuadé qu'il s'agit du château de la Colée cité dans l'acte de 1243 (10). Il est très proche des casaux que cet acte signale comme dépendant des châteaux du Sarc et de la Colée (11).

Ainsi ces trois petits châteaux, le Camel, la Colée et le Sarc paraissent avoir été voisins et se trouver tous les trois au Nord du Crac des chevaliers et de Safitha : le Camel à 29 km du Crac et à 23 km de Safitha, la Colée à 20 km du Crac et à 18 km de Safitha, le troisième étant le plus méridional.
1. Dussaud, page 145 et suiv.
12. Cl. Cahen, La Syrie du Nord.., page 175-176.
3. On pourrait penser aussi à Kefroun i Zérik à 10 k. au N.-O., du Crac.
4. 19 janvier 1163. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, I, page 228, n° 317. — Rohricht, Regesta.., page 99, n° 378.
5. 31 mai 1243. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, II, pages 602-603, n° 2296. — Rohricht, Regesla.., page 289, n° 1111.
6. Pour Nubia, J. Richard propose Aannabiyé à 5 km au Sud-Est de Tortose (carte au 50.000e), Questions de topographie.., Journal Asiatique, 1948, page 54, n. 1.
7. J. Richard a déjà fait ce rapprochement dans Questions de topographie.., Journal Asiatique, 1948, page 54, n. 1.
8. Rey, Colonies franques.., page 365.
9. Guide Bleu, 1932, page 247.
10. Van Berchem (Journal Asiatique, 1902, page 443), Dussaud (page 42) et Cl. Cahen (page 174) n'ont pas accepté les suggestions de Rey concernant la localisation de la Colée parce qu'ils recherchaient cette position dans le Djebel Ansarieh. Un al-Qolei'a est désigné par un géographe arabe du XIVe siècle, Al-Omari, comme le plus septentrional des châteaux ismaéliens. Ce site ne peut convenir à notre recherche. Qolei'a veut dire fortin et plusieurs ruines portent ce nom.
11. Le nom de la Colée a été porté par une famille. On voit en 1151 un Rogerius de Colea, témoin d'un acte de donation de maisons à Chastel Blanc et de casaux au voisinage de ce château (Rohricht, Regesta.., page 68, n° 270). Jacque de la Colée en 1263 (ibid., page 347, n° 1327) ; sans doute le même Jacobus de la Colea, miles, en 1286 (ibid., page 383, n° 1467). En 1276, un Roger de la Colée est pris dans le combat du Puy du Connestable livré entre Bohémond VI dont il était partisan et Guy de Giblet (Gestes des Chyprois, III, § 393. Voir Grousset, III, page 688).

Les positions avancées vers l'Oronte

Aussitôt après la prise de Tortose au début de 1102, Raymond de Saint Gilles entreprit des chevauchées vers l'Oronte (1). En 1102-1103, il alla assiéger sans succès Touban (2). Au cours d'une sortie, le gouverneur de ce château Ibn al Arid « fit prisonnier un des principaux guerriers francs. En vain Saint Gilles offrit pour sa rançon 10.000 pièces d'or et 1.000 prisonniers. Ibn al Arid ne voulut pas le relâcher » (3).

Du Crac des Chevaliers, on aperçoit à 11 km. Est-Nord-Est ce Fort de Touban (Tubania ; carte ottomane de 1920 Tell Toubav) perché sur un sommet arrondi du Djebel Helou, masquant la vue sur Hama et la vallée de l'Oronte. Ainsi Touban formait pour le Crac un poste d'observation vers l'Est (4). (Album, Pl. XCII.)

Au pied du versant oriental du Djebel Helou, Rafanée, cité célèbre à l'époque gréco-romaine, puis, lors de l'introduction du christianisme, devenue ville épiscopale, présentait une grande importance stratégique du fait qu'elle était située à un nœud de routes. Elle figure sur la Table de Peutinger. Elle se trouvait sur la voie qui menait de Hama au littoral :
vers Tripoli par la source Sabbatique (près du futur Crac des Chevaliers) et par Archas ; vers Tortose par Jammura (Qal'at Yahmour, Castrum Rubrum). De Rafanée aussi, une route montait au Nord par Apamée vers Antioche et vers Alep.

C'était une position clef d'où ceux qui l'occupaient pouvaient exercer leur domination sur toute la vallée du Moyen-Oronte et intercepter les communications vers les grandes villes musulmanes de Hama et de Homs. Raymond de Saint Gilles y avait passé le 25 janvier 1099. L'anonyme de la première croisade écrit : « pervenimus ad quandam civitatem pulcherrimam et omnibus bonis refertam, in quadam valle sitam, nomine Kephaliam » (c'est-à-dire Rafanée) (5).

L'un des premiers desseins de Saint Gilles fut sans doute de reprendre Rafanée. C'est lui aussi évidemment qui construisit le château de Montferrand (aujourd'hui Barin), à 1 km de la ville, peut-être pour attaquer celle-ci comme il bâtit le château de Mont Pèlerin pour s'emparer de Tripoli ; et une fois Rafanée conquise, pour la défendre contre de nouvelles attaques musulmanes (6). Les Francs en étaient maîtres dès 1105. Ibn al Qalanisi nous apprend en effet qu'après le 18 avril 1105 Togtekin sortant de Baalbeck se rendit dans le district de Homs ; il attaqua Rafanée, tua tous ceux qui étaient dans la ville et ses dépendances ainsi que dans le château construit en avant par les Francs ; puis il mit le feu au château et le démolit (7).

Après la prise de Tripoli (12 juillet 1109), les Francs font une tentative pour reprendre Rafanée. Togtekin, atabeg de Damas, pour obtenir leur retraite conclut alors avec le comte Bertrand, fils de Raymond de Saint Gilles, un traité dont les conditions sont les suivantes : les Francs recevront les châteaux du Moinetre et d'Akkar, ainsi que le tiers des récoltes de la Béqa, mais ils prennent l'engagement de ne pas inquiéter Masyaf, Hosn al Tufan (Touban) et le château des Curdes ; ces trois places devront leur verser un tribut (8).

Ainsi se confirme, la politique des comtes de Tripoli qui veulent étendre leur domaine vers l'Est et se procurer des territoires productifs. Avec les châteaux du Moinetre sur la route de Baalbeck et d'Akkar ils obtiennent le contrôle de la Béqa et s'assurent en même temps une partie des ressources de cette plantureuse vallée.

En dépit de ce traité, Tancrède, prince d'Antioche, venant d'un raid sur Sheïzar s'empara sur Qaradja, émir de Homs, d'Hosn el Akrad (9). Ceci se passa au printemps 1110. Il y mit une garnison franque. Puis il se dirigea vers Archas.

Au début de 1112, Bertrand, comte de Tripoli, mourait. Son fils, Pons, alors adolescent fut adopté par Tancrède qui lui céda une partie de ses conquêtes : Tortose, Maraclée, Safitha et le Château des Curdes (10). A la fin de la même année, se sentant mourir, il conseilla à sa jeune femme Cécile de France, fille du roi Philippe Ier, et à Pons de s'épouser (11).

Entre temps les Francs avaient repris Rafanée et l'avaient mise en état de défense avec une nombreuse garnison. En octobre 1115, Togtekin la leur enleva (12). En 1116, dans l'été, Pons va ravager la Béqa ; Togtekin, aidé par l'atabeg Bursuq lui inflige une défaite sanglante (13), à Andjarr dans le Sud de la Béqa.

En 1117-1118, Boger, prince d'Antioche, se souciant peu de l'acharnement que les comtes de Tripoli mettaient à s'établir sur la position de Bafanée-Montferrand, renonçait à Bafanée à la condition que Togtekin lui céderait Margat (14). Et c'est ainsi que cette place entrait dans le territoire franc et devait devenir une grande forteresse des Hospitaliers. Dominant la route du littoral, elle était la dernière position méridionale de la Principauté d'Antioche, aux frontières du Comté de Tripoli et du territoire des Assassins. Enfin, en mars 1126, le comte Pons qui avait entrepris quelques mois auparavant le siège de Bafanée et avait construit à cet effet une forteresse (15) d'où il harcelait la ville — il s'agit évidemment de Montferrand détruit par Togtekin en 1105 —, l'attaqua avec l'aide du roi Baudouin II. Après dix-huit jours de siège, la ville capitula et la garnison musulmane se retira librement le 31 mars 1126 (16). Le comte occupe la région avoisinante et, prévoyant sans doute que cette position très avancée sera difficile à maintenir, il y introduit aussitôt les chevaliers de l'Ordre de l'Hôpital auquel il fait don de casaux à l'Est de Bafanée par un acte établi à Tripoli, au château de Mont Pèlerin et daté du 8 février 1127 (17). Cette donation n'est d'ailleurs que la confirmation d'une cession faite bien antérieurement par le père de Pons, Bertrand comte de Tripoli et même par son grand-père Baymond de Saint Gilles : « ... in terra de Rafania Theledehep et Cartamare, quas pater Poncii Bertrandus et avus Raymundus Hospitali dederant. » C'est une preuve de plus des vues de Raymond de Saint Gilles sur cette contrée lointaine.

Theledehep est la transcription précise de Tell Dahab (carte de 1936) situé à 9 km. Est-Sud-Est de Rafanée, et nous identifions Cartamare avec Kortmane à 2 km au Nord de Rafanée.

En 1133 (18), des bandes de Turcomans venant de Mésopotamie, attaquèrent Montferrand. Pons qui s'y trouvait, tenta vainement une sortie et il était en grand danger ; sa femme, Cécile de France, l'ayant appris courut avertir le roi de Jérusalem, Foulques d'Anjou son demi-frère (19) qui partit en toute hâte au secours du comte de Tripoli. Il y eut un rude combat sous les murailles de Montferrand. Les Francs en difficulté allèrent se réfugier dans Rafanée ; les Turcomans abandonnèrent le siège (20).

Le roi de Jérusalem avait sauvé la position fortifiée du comté de Tripoli la plus proche de l'Oronte et qui menaçait à la fois Homs et Hama.

C'est vers ce moment que la chrétienté d'Orient allait rencontrer un redoutable adversaire, Imad ed Din Zengi, atabeg de Mossoul en 1127 et d'Alep en 1128, qui allait préparer l'unification de la Syrie musulmane. Il sera, comme l'a écrit René Grousset (21), le chef de la contre-croisade. Après lui ce sera son fils, Nour ed Din, puis le lieutenant de celui-ci, Saladin lequel réunira sous son pouvoir Damas, l'Egypte (1174) puis Alep (1183).

Au printemps 1135, Zengi entreprend une lutte vigoureuse contre les Francs. Il envahit les territoires qu'ils possédaient sur la rive droite de l'Oronte et leur enlève rapidement les places de Cerep (Athareb) le 17 avril, puis Zerdana, Tell Adé, Maarrat en Noman et Cafertab (22), toutes places qui relevaient de la Principauté d'Antioche.

Puis Zengi tenta de s'emparer de Homs dont le gouverneur, Muin al Din Unur était aux ordres des princes de Damas de la dynastie buride. Voyant qu'il ne pourrait s'en rendre maître, il se retourna contre les Francs et se décida à assiéger le château de Montferrand. Peu auparavant, vers la fin de mars 1137, le comte Pons avait été tué au cours d'un raid mené jusqu'aux portes de Tripoli par un émir de Damas (23). Son fils, le jeune comte Raymond II apprenant à Tripoli que son château de frontière est en grand danger appelle à son aide le roi de Jérusalem, Foulques d'Anjou (juillet 1137). La situation paraît si grave à celui-ci qu'il part aussitôt avec toutes les forces qu'il peut rassembler et un grand convoi de vivres, prend en route le comte et ses chevaliers et marche vers l'Est. Mais l'armée chrétienne mal guidée passe par les monts Ansarieh. Zengi, informé de son approche la surprend dans des défilés où elle ne peut se déployer. Selon Kamal ad Din (24), plus de 2.000 Francs sont tués. Le comte Raymond est fait prisonnier. L'armée laisse aux mains de l'ennemi tous ses équipages. Le roi s'enferme dans Montferrand avec ceux qui avaient échappé au désastre, notamment le connétable du Royaume, Guillaume de Bures, Renier Brus seigneur de Subeibe, Onfroi II de Toron et le sire de Beyrouth. La place déjà affamée reçoit ce nouveau contingent qui a perdu tout son ravitaillement. Des messagers du roi parviennent à franchir les lignes ennemies et courent à Jérusalem, à Antioche, à Édesse annoncer la position désespérée des défenseurs de Montferrand. On constate alors dans toute l'étendue de la terre chrétienne un magnifique élan de solidarité. Le Patriarche de Jérusalem prend la vraie Croix et emmène avec lui les hommes valides de toute la Palestine qu'il laisse sans défense. La chevalerie du comté d'Édesse arrive avec son seigneur Joscelin II et Baudouin de Marach. Quant au Prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, le plus cruel cas de conscience se pose à lui : en querelle avec l'empereur byzantin Jean Comnène, il voit sa capitale sur le point d'être investie. Pourtant il recommande à Dieu sa cité, rassemble ses chevaliers et ses hommes d'armes et se met en route pour porter secours au roi. Mais tous arrivent trop tard. Les troupes de Zengi ont si bien bloqué la place que les assiégés ignorent tout de cette levée en masse qui s'est faite de Palestine jusqu'en Cilicie pour les délivrer. Zengi avec une artillerie de dix mangonneaux accable la forteresse de projectiles et renouvelle sans cesse ses assauts. Les défenseurs privés de vivres sont dans une situation intenable. Le sol est jonché de cadavres et de malades. L'air empuanti est irrespirable, les combattants indemnes sont si faibles qu'« ils s'appuient sur des bâtons ». L'atabeg, apprenant l'arrivée des troupes chrétiennes, hâte le dénouement. Il offre une capitulation honorable : contre reddition de la Place, les assiégés pourront se retirer sans rançon et le comte de Tripoli sera délivré. Le roi accepte aussitôt ces propositions inespérées. La forteresse est évacuée entre le 10 et le 20 août (25).

Non loin de Tripoli, à Archas, les défenseurs de Montferrand rencontrent l'armée de secours et le roi remercie avec émotion ceux qui ont fait preuve d'un tel loyalisme à son égard.
1. Guillaume de Tyr, X, 27, Historiens Occidentaux, I, page 441. Voir Hagenmeyer, Chronologie du royaume de Jérusalem, B. O. L., XI, 1907, page 145-149.
2. Hagenmeyer, ibid., page 147, n° 632. — Grousset, I, page 338-339.
3. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 211-212.
4. Rey dans une note manuscrite a signalé que « ses ruines consistent en gros blocs taillés à bossages qu'entourent les fossés du château ». En 1109 les Francs ne possédaient pas encore Touban car à cette date le comte Bertrand s'engageait vis-à-vis de l'émir Togtekin à ne pas inquiéter cette place contre tribut. On ne sait à quelle date les croisés occupèrent Touban qui ne paraît pas avoir joué un rôle important.
5. Histoire anonyme de la première Croisade, édition et traduction L. Bréhier, page 182-183. Raoul de Caen, Gesta Tancredi, 105, Hisl. occ. cr., III, page 680.
6. Dussaud, Voyage.., dans Revue archéologique 1897, page 317-318 et Topographie.., page 98-99, n. 3, pense que ce nom de Montferrand (Mons Ferrandus) vient du souvenir de la VIe Légion romaine surnommée Ferrata qui séjourna en ce lieu.
7. Ibn al-Qalanisi, édition Gibb, page 69. — Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 230. Chems ed-Din, Mirât.., Historiens Orientaux, III, page 528.
8. Ibn al-Qalanisi, ibid., page 93. — Chems ed-Din, ibid., page 537.
9. Ibn al-Qalanisi, ibid., page 99. —- Ibn Furat, traduction Jourdain, Bibl. Nat., ms. arabe 1596, page 70-71. — Chems ed-Din, ibid., page 539. — Yakout (1179-1229) voir H. Derenbourg, Les Croisades d'après le Dictionnaire géographique de Yakout dans Centenaire de l'École des langues orientales, Paris, 1895, page 76, traduction du texte de Yakout concernant le Crac.
10. Ibn al-Qalanisi, ibid., page 127.
11. Guillaume de Tyr, XI, 18, Historiens Occidentaux, I, page 483.
12. Ibn al-Qalanisi, ibidem, page 150-151. — Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens orientaux chapitre, I, page 298-299. — Chems ed-Din, Mirai.., Historiens Occidentaux, chapitre III, page 555. En cette même année 1115, Albert d'Aix, 19, Historiens Occidentaux, IV, page 701, parle de la prise de Montfargie par l'émir Bursuq. Rohricht [Gesch. der Konigreichs Jerusalem, page 108, n. 5) a pensé qu'il s'agissait de Montferrand. Voir aussi Dussaud, page 174-175.
13. Ibn al Qalanisi, ibid., page 153-154. — Voir Grousset, I, page 368 et II, page 167.
14. Van Berchem, Voyage en Syrie.., page 318-319. Voir Grousset, I, page 681.
15. Guillaume de Tyr, XIII, 19, Historiens Occidentaux, I, page 584. Plus loin (XIV, 25, ibid., page 643) Guillaume de Tyr appelle en effet cette forteresse Montferrand.
16. Guillaume de Tyr, XIII, 19, Historiens Occidentaux, I, page 586. — Foucher de Chartres, Historia.., 53, Historiens Occidentaux, III, page 479-480. — Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 373. — Kamal ad din, Chronique d'Alep, Historiens Orientaux, III, page 652. — Voir Grousset, I, page 367.
17. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 76-78, n° 83. Rohricht, Reg., page 29, n » 118.
18. Cette date est donnée par Ibn-al-Qalanisi, page 221-222 ; et par Ibn-al-Athir, Kamel.., page 399-400. Voir Guillaume de Tyr, page 614-615 ; Grousset, II, page 13-15.
19. Tous deux étaient enfants de Bertrade de Montfort.
20. Guillaume de Tyr, XIV, 6, Historiens Occidentaux, I, page 614-615. Mais Ibn-al-Qalanisi (éd. Gibb, page 211-222) et Ibn-al-Athir (Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 399-400) racontent que Pons réussit à quitter la forteresse et gagna Tripoli d'où il alerta lui-même les autres princes Francs.
21. Grousset, II, page 56.
22. Ibn-al-Athir, Histoire des Atabegs.., Historiens Occidentaux, chapitre II b, page 110. — Kamal ad din, Chronique d'Alep, Historiens orientaux chapitre, Ill, page 670-671. Voir Dussaud, page 193. Grousset, II, page 63.
23. C'est au cours de ce raid que la troupe de Damas enleva dans le comté un château appelé par Ibn-al-Qalanisi (édition Gibb, page 241) Wadi Ibn-al-Ahmar « la vallée du fils du Rouge » où elle massacra la garnison, emmena à Damas des prisonniers et du butin. On a émis l'hypothèse que ce château pouvait être Oal'at Yahmour, le Castrum rubrum.
24. Kamal al din, Chronique d'Alep, Historiens Orientaux, Ill, page 673. — Ibn-al-Qalanisi, édition Gibb, page 242. — Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 421-423. — Guillaume de Tyr, XIV, 25 et 26, Historiens Occidentaux, chapitre I, page 643 et suivantes et 29, page 650-651 ; Voir Grousset, II, page 69 à 81.
25. Dussaud a visité en 1896, à un quart d'heure des ruines de Rafanée, le site de Montferrand ; il y a vu les traces de l'enceinte et les soubassements d'une grande tour carrée. La place domine la plaine d'environ 125 mètres. (Voyage en Syrie, dans Revue archéologique, janv.-juin 1897, page 317). Voir Ph. d'Avion, Planche LXIX, ph. B.

L'Etat chrétien d'Orient subit là une perte considérable qu'il ne put jamais réparer

René Grousset (26) a bien marqué les victoires de Zengi : en 1135, il enlevait à la Principauté d'Antioche ses principales forteresses au delà de l'Oronte. Puis en 1137, il arrachait en deçà du fleuve Rafanée et Montferrand, les seuls ouvrages fortifiés que les Francs eussent à l'Est du Djebel Ansarieh.

Après ce désastre, le comte de Tripoli devait s'assurer, en arrière de ces deux places perdues, une solide position stratégique pour défendre son domaine contre les menaces des émirs de Homs et de Hama et qui pourrait peut-être servir en des jours meilleurs de lieu de rassemblement pour partir à la reconquête. C'est alors que commence vraiment l'histoire du Crac des chevaliers qui, pris par Tancrède en 1110 et intégré en 1112 dans le comté de Tripoli, n'était encore à la date qui nous occupe qu'un Fort de seconde ligne. Il va devenir la grande forteresse de frontière. Cinq ans après la perte de Rafanée et de Montferrand, le comte Raymond II de Tripoli en 1142 fait solennellement donation, à l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem, du Crac et, avec l'agrément de Guillaume du Crac (Willelmus de Crato), du château de la Boquée ainsi que de Felicium et de Lacum qu'il avait acquis de Gilbert de Puylaurens ; mais en même temps qu'il faisait ce don effectif, il attribuait aussi aux Hospitaliers, sans doute à charge par ceux-ci de les reprendre les domaines qu'il avait perdus :

Rafanée, Montferrand, Mardabech, ses droits sur la pêche du Lac de Homs, depuis Chades jusqu'à la Resclause...

Felicium = Qal'at el Feliz. Lacum est sans doute Tell Kalakh au pied de l'éminence que couronne le Crac. On y voit les vestiges d'un ouvrage militaire.

Mardabech est probablement Merdeyé (carte Dussaud VIII B3, carte de 1936 Kheurbet Meradié, à l'Est de Tell ed Dahab. On identifie Chades avec l'antique Qadesh, aujourd'hui Tell Nebi Mend entre deux bras de l'Oronte, à petite distance au sud du Lac. Quant à la Resclause, Dussaud écrit, page 107 : « Le Lac est défini ainsi d'une extrémité à l'autre, la Besclause n'est autre que le barrage au Nord-Est du Lac » (27). Nous donnons ci-dessous l'essentiel de cet acte si important (28).

L'Ordre de l'Hôpital devait faire du Crac une magnifique forteresse, l'un des plus importants monuments d'architecture militaire du Moyen-âge. Il y entretenait une nombreuse garnison. En 1212, Wilbrand d'Oldenbourg (29) écrit qu'en temps de paix la Place était gardée par 2.000 combattants et possédait un important matériel de guerre et d'abondantes réserves de vivres. Longtemps le château n'eut qu'une enceinte, mais à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe, on amplifia considérablement les fortifications. Cette enceinte flanquée primitivement de saillants carrés, reçut au Sud et à l'Ouest de puissantes tours rondes et une autre enceinte enferma ces murailles. Dans la suite, on augmentera encore ses défenses. Dominant de très haut la plaine de la Boquée, face à la vallée de l'Oronte, le Crac ferma solidement l'entrée du comté de Tripoli. Cette place résista à plusieurs sièges. Elle servit aussi de lieu de concentration de troupes venues de toutes les régions des Etats latins de Terre Sainte (30). De là partirent maintes expéditions vers Mont-ferrand, Homs ou Hama et vers la Béqa. Ainsi en 1170, le 4 juillet, quelques centaines de cavaliers Francs et Musulmans se rencontrèrent fortuitement dans la Béqa, à Lebona (Lebwé) près de Baalbeck. Les Francs venaient du Crac et les Musulmans allaient se mettre sous les ordres de Nour ed Din, atabeg de Damas. Le combat fut très meurtrier. Les Musulmans crurent reconnaître parmi les morts « le chef des Hospitaliers, seigneur du château des Curdes. Les Francs l'estimaient beaucoup pour sa bravoure et sa piété et parce qu'il était comme un os placé en travers du gosier des Musulmans » (31). Au début de 1175, Raymond III de Tripoli s'étant allié aux Alépins contre Saladin, alla attaquer Homs, mais il fut repoussé et dut se replier sur le Crac (32).

Quelques années plus tard, le comte de Tripoli Raymond III apparaît comme un personnage de premier plan dans l'histoire des Etats latins. Devenu comte de Tripoli en 1152, fait prisonnier lors de l'attaque contre Harrenc en 1164, il n'avait été libéré qu'en 1172. Il était petit-fils du roi de Jérusalem Baudouin II et cousin germain du roi Amaury I qui mourut à Jérusalem le 11 juillet 1174. Peu après Raymond III fut appelé par les barons et les prélats de Palestine à assurer la régence du royaume de Jérusalem dont le nouveau souverain Baudouin IY le lépreux n'avait que treize ans. En même temps, Guillaume de Tyr, archidiacre et peu après archevêque de Tyr, était nommé Chancelier du royaume de Jérusalem. « Ainsi, dit René Grousset, le gouvernement passait aux deux esprits les plus pondérés du royaume » (33). Raymond III s'efforça aussitôt de faire échec à la puissance grandissante de Saladin. Celui-ci, déjà maître de l'Egypte et de Damas s'était emparé de Hama le 28 décembre 1174. Puis il était allé mettre le siège devant Alep Les émirs d'Alep qui voulaient soutenir as-Salih, fils de Nour ed-Din, firent appel aux Francs. Raymond III déclara qu'il soutiendrait la dynastie Zengide et se mit en route avec son armée de Tripoli vers Archas, puis de là s'approcha de Homs le 1er février 1175, ce qui obligea Saladin à abandonner le siège d'Alep (34). Puis à l'été 1175, nouvelle manœuvre des Francs contre Saladin : le roi Baudouin entreprend une chevauchée en direction de Damas et, passant par la région de Banyas du Jourdain, va jusqu'à Dareiya, à quelques kilomètres de Damas.

L'année suivante, comme Saladin assiégeait Alep, le roi de Jérusalem, Baudouin IV, et le comte de Tripoli voulant sauver cette ville, entreprirent une opération combinée vers la Béqa pour faire diversion. Le 1er août 1176, le roi partit de Saïda avec ses troupes, passa par Djezzin et Meshgara pour pénétrer dans cette grande vallée par le Sud (35). Il remonta le Nahr Litani jusqu'à la source principale, l'Ain Djarr (Andjarr) qui jaillit au pied de l'Anti-Liban, près de l'antique Chalcis (36). Les Francs y trouvèrent de grands troupeaux ; les indigènes s'étaient enfuis.

En même temps Raymond III avec son contingent partait de Giblet pour passer le col du Liban que commandait le château du Moinetre, près d'une source du Nahr Ibrahim, le fleuve Adonis, gagnait le Nord de la Béqa et faisait des dégâts au voisinage de Baalbeck.

La cavalerie du roi et celle du comte firent leur jonction vers Andjarr. Le frère de Saladin, Turan Shah qui commandait à Damas, apprenant la présence des Francs au cœur de la Béqa se dirigea vers eux. C'est à Andjarr qu'eut lieu la rencontre (37). Les musulmans furent vaincus. Les deux troupes franques se partagèrent un grand butin (38).

A l'automne de 1177, Raymond III et le comte de Flandre, Philippe d'Alsace, ravagent le territoire de Homs et de Hama et assiègent en vain Hama (14-18 novembre 1177) (39). En août 1178, les Francs, soit des troupes de Tripoli, soit des Hospitaliers du Crac, pillent la banlieue de Hama (40) mais ils se font massacrer au cours d'une sortie opérée par les troupes de Hama qui leur reprennent le butin.

Il sera encore question à plusieurs reprises de Rafanée, de Montferrand, de Touban et d'autres lieux situés au-delà des frontières naturelles du comté de Tripoli. Il est même possible que les Hospitaliers aient repris pied dans la région : En 1179, un accord eut lieu entre les Hospitaliers et les Templiers qui avaient eu quelques différends. Parmi ceux-ci, on mentionne « ... querelas Templariorum ... de malefacto Montis Ferranti (41). »

En juillet 1180, Raymond III, comte de Tripoli, donne à l'Hôpital le château de Touban (42), à 13 km au Nord-Est du Crac, dont il est déjà parlé en 1109-1110, à propos d'un traité avec l'atabeg Togtekin.

Ainsi, alors que le Crac avait été cédé à l'Hôpital en 1142, le château de Touban, situé à l'Est du Crac, était resté encore près de quarante ans dans le domaine du comte de Tripoli (43).

Il faut remarquer que cette donation qui permettait de renforcer la défense du Crac vers l'Est eut lieu quelques semaines après une incursion de Saladin à travers le comté au cours de laquelle il ravagea les récoltes sans que les chevaliers de l'Hôpital et du Temple, enfermés dans leurs châteaux, osassent l'attaquer (44).

Touban est encore cité l'année suivante dans un acte très important que nous allons étudier. En mars 1181 (45), Raymond III fait don à l'Hôpital, sans doute par anticipation, d'un vaste territoire bien loin vers l'Est. Dans cet acte, les limites du territoire cédé sont indiquées par la mention de positions fortifiées ; ce territoire s'étend jusqu'à l'Oronte dont les rives doivent rester indivises entre le Comte et l'Hôpital. Voici le texte : « Concedo... totam terram que intra divisiones submonitas continetur ; videlicet a pede montanorum in quibus est Castellum Melechin situm usque ad Caveam de Memboa et a cavea, sicut linea, tellus recte protenditur ad usque flumen quod vulgariter Fer (46) nuncupamus et ab ipsius fluminis alveo rursus in Bocheam, et ab hinc iterum per confinia territorii Castelli Tuban, totam integre usque in ipsum flumen prenominatum ; sicut quicquid in omni terra que prelibatis divisionibus includitur, mei juris, mei dominii meeque potestatis erat aut esse debebat... ipsa sancta domus Hospitalis helemosinario jure perhenni teneat et possideat... Fluvius vero quem prediximus in utraque ripa quantum pretaxate divisiones comprendunt, mei Raimundi comitis et domus Hospitalis sic erit communis ut quicquid utilis exinde habeatur inter nos equali portione dividatur... »

Localisation du Castellum Melechin

La localisation du Castellum Melechin et de la Cavea de Memboa a suscité bien des recherches et provoqué bien des hypothèses.

Pour Melechin, Rohricht (47) avait proposé Malekieh au Sud de Sheik Mohammad près de Zembyé, entre Masyaf et Rafanée. Jean Richard (48) avait accepté Malekieh et proposé pour Memboa, Maou'a à 17 km à l'Est de Malekieh. Ainsi le comte de Tripoli donnait à l'Hôpital le territoire au voisinage de l'Oronte, des environs de Hama aux environs de Homs, jusqu'à la hauteur de la Boquée et il respectait le territoire du château de Touban qu'il avait donné en 1180 à l'Hôpital.

Le texte latin paraissait s'expliquer. Mais depuis, Jean Richard (49) a trouvé très loin au sud dans la Béqa, prés des sources de l'Oronte, un site El Membouha (carte de 1936 au 200.000e et cartes de Hermel et de Sir ed Danié au 50.000e) dont l'identification ne peut être mise en doute. Si l'on accepte la situation d'El Membouha = cavea de Memboa, il faut renoncer à celle de Malekieh = castellum Melechin proposée par Rohricht au Nord de Rafanée, car d'après le texte latin on ne peut concevoir Memboa très loin au Sud de Touban et Melechin au Nord de cette place.

Jean Richard propose donc de situer le Castellum Melechin au « Qala'at el Bordj » ruine dominant la passe de l'ouadi el Meis qui monte de la Boquée vers la plaine de Homs, dans le Djebel Melah, au Nord du massif du Djebel Akroum et à l'Ouest du lac de Homs. Ajoutons à l'appui de l'opinion de Jean Richard que sur la carte du Liban établie en 1860-1861 par le capitaine Gelis, nous trouvons là un site Mechleh qui se rapproche de Melechin. Le castellum Melechin se trouverait donc face à la pointe Sud-Ouest du lac de Homs et au Nord du Djebel Akroum qui forme l'extrémité septentrionale de la chaîne du Liban. On s'explique donc le texte « terram quae a pede montanorum in quibus situm est castellum Melechin. » Ainsi le territoire cédé à l'Hôpital occuperait, au Nord de la Béqa, la vallée du Haut-Oronte. De Melechin le tracé suit le versant Est du Liban et atteint la Cavea de Memboa, poste vigie sur la plaine de la Béqa, une de ces grottes forteresses, difficilement accessibles, d'où l'on découvre un vaste horizon sur les domaines de l'ennemi. Nous en avons signalé plusieurs (49).

De là, une ligne droite mène à une source de l'Oronte non loin de Lebona (Lebwé) qui se trouvait sur la route de Baalbeck, puis on suit le fleuve jusqu'au lac et l'on revient vers la Boquée « ... et ab ipsius fluminis alveo rursus in Bocheam. » Alveus peut signifier le lit du fleuve, mais aussi peut désigner une dépression, un bassin qui serait le lac de Homs et de là, la ligne de démarcation revient en arrière, rursus, vers la Boquée qui est proche de Melechin. Puis de la Boquée, la ligne suit les confins du domaine du château de Touban « ... et ab hinc iterum per confinia territorii castelli Tuban, totam [terram] integre usque ad ipsum flumen prenominatum. »

Il semblerait donc que le comte de Tripoli s'est réservé le territoire situé entre la Boquée et Homs (sans doute pour avoir toute liberté au cas où il voudrait attaquer Homs), mais qu'il donnait à l'Hôpital la région au Nord-Est de Touban, donc celle comprise entre Rafanée et l'Oronte. On se souvient qu'en 1142, il lui avait donné préventivement Rafanée, Montferrand et Mardabech. Déjà, par le même acte, en cédant le Crac à l'Hôpital, il lui avait abandonné ses droits sur la pêcherie du lac de Homs depuis Chades (Qadesh = Tell Nebi Mend) au Sud jusqu'à la Resclause, c'est-à-dire le barrage au Nord-Est du Lac.

L'acte de 1181 constituait une nouvelle concession plus au Sud, qui comprenait tout le cours du Haut-Oronte et peut-être aussi tout le lac. Trois ans plus tard, en juin 1184 (50), le comte complétait cet acte en donnant par avance à l'Hôpital la ville de la Chamelle (Homs) tout en se réservant l'usufruit de la ville et de ses appartenances au delà de l'Oronte (51).
26. Grousset, II, page 82.
27 Voir aussi Dussaud, La digue du Lac de Homs ; dans Monuments Piot, t. XXV, 1902, page 133.
28. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, I, pages 116-117, n° 144. — Rohricht, Reg., page 53-54, n° 212. Août 1142 « ... notum sit omnibus... quod ego Raimundus, Poncii comitis filius, ...comes Tripolis... laudavi et concessi eidem domui sancti Hospitalis Jherusalem Raphaniam et Montem Ferrandum cum omnibus suis pertinentiis et cum omni jure facti, tam meis propriis quam ex omnibus feodalibus... et Mardabech cum omnibus pertinentiis et juribus... et quicquid habeo vel habere debeo juris vel dominii in piscaria Chamele, a Chades usque ad Resclausam, et castella et villas et cetera que ex pertinentiis Raphanie et Montis Ferrandi conprobari deinceps esse poterint, que nunc a me ignorantur. Similiter dedi, concessi, ore et corde laudavi sine aliquo retentu juris vel dominii, Cratum et castellum Bochee cum omnibus pertinentiis suis ... et Felitum et Lacum cum omnibus suis pertinentiis... Deinde vero, consilio et voluntate Willelmi de Crato et uxoris sue Adelasie ejusque filii Bertrandi Hugonis, predicta castella senodochii Jherusalem pauperum domui tribui... Pro quibus videlicet castellis scambium eis dedi... Nunc igitur ostendam seriatim scambium quod dicto Willelmo de Crato coram universa curia mea feci, videlicet caveam Davidis Siri cum omni raisagio montanee prout ego melius habui et tenui, et feodum Pontii Willelmi, id est duas terre caballarias et sexcentos bisantios. Ego Raimundus, dictus comes Tripoli, CC bisantios, et barones CC bisantios et episcopus Tripolis CC bisantios ; et super omnes caballarias predicte montanee in una quaque divisius XII bisantios, ab hoc mense augusti usque ad decem annos dedi... Similiter quidem, assensu et voluntate Gisliberti de Podio Laurentii et uxoris sue Dalgoth, prelibate domui pauperum Christi dedi... Felicium et Lacum cum omnibus suis pertinentiis... que mille bisantios ab eis emi... Hoc igitur donum... ego Raimundus... Tripolis comes feci, nutu et Consilio Cecilie comitisse, matris mee, regis Francorum filie, et filii mei Raimundi et Philippi fratris mei, pauperibus Hospitalis Jherusalem sine ulla convenientia et alicujus conditionis tenore, excepto quod in omnibus negotiis militaribus quibus ego presens fuero, tocius lucri medietatem partiri mecum debent... Hoc autem donum et hanc libertatem dedi, concessi communi assensu et voluntate, ut dictum est, testium subscriptorum, id est : Geraldi episcopi Tripolis, Willelmi episcopi Tortose, B., archiepiscipi Albarie, Rainerii constabularii, Fulcrandi marescalci, Willelmi Embriaci, Willelmi Rainoardi, Joscelini de Cavo Monte, Silvi Rotberti, Willelmi Porceletti, Radulfi de Fontanellis, Raimundi de Fonte Erecto, Radulfi Viridis, Pepini et ceterorum baronum omnium. Interfuerunt etiam huic dono et isti de burgensibus testes, id est : Pontius de Sura, G(eraldus) Isnelli, PAGE Geraldi, Baro Aurificis, P(hillipus) Burgensis, P(etrus) Andree...
... Denique Raimundus dicta loca hospitalis tueri pollicitus hortum qui olim fuit Galterii de Margato et uxoris sue Gislee, ipsa adhuc in vita superstite concedente, (et) velud cum muro circumcladitur et illa spatia locorum ad trahendos lapides apta quee inter utramque viam concluduntur et exterius illinc a capite ... dedi... in manu fratris Raimundi dicti Hospitalis magistri et Rotberti comitis Alverniensis et Gislaberti Malemanus et Petri Montis Peregrini, prioris... Et ut hec dona omnia rata et inconcussa permaneant in eternum, sigilli mei plumbei impressione istud presens privilegium precepi roborari, anno ab incarnatione Domini millesimo centesimo quadragesimo secundo »
Les clauses de cet acte furent confirmées par Raymond II en 1145 (Cartulaire, I, page 130, n° 160, puis en 1170 par Bohémond III prince d'Antioche pendant la captivité de Raymond II, fait prisonnier à la bataille d'Imma le 10 août 1164.
29. Wilbrand d'Oldenbourg, édit. J. C. M. Laurent, page 169. « Et reliquimus ad desteram Crac quod est castrum Hospitalariorum maximum et fortissimum, Sarracenis summe damnosum. De cujus situ et munitionibus, cum ipsum non viderim, scribere non presumo ; sed quod dictu est mirabilis, tempore pacis a duobus milibus pugnatorum solet custodire »
30. Rappelons qu'en 1163 une armée franque, dont une partie au moins s'était concentrée au Crac survint à l'improviste sur les troupes de Nour ed-Din qui campaient dans la Plaine de la Boquée et infligèrent à l'émir une sanglante défaite. Voir Le Crac des chevaliers (1934), page 118-120.
31. Ibn-al-Athir, Histoire des Atabegs... Historiens Orientaux, II, page 263.
32. Abou Chama, Historiens Orientaux, IV, page 169.
33. Grousset, II, page 617.
34. Abou Chama, Deux Jardins, Historiens Orientaux, IV, O page 169.
35. Le traducteur de Guillaume de Tyr décrit avec admiration la Béqa : « ...en la vallée qui a nom Bacar... terre si délitable qu'elle décroit de let et de miel... Iluec a mout bon pais, douces eues et Seinnes, prez et terres granz... » Eracles XXI, II. Historiens Occidentaux, I, page 1023.
36. Dussaud, page 400.
37. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux chapitre I, page 627. — Maqrizi, Histoire d'Egypte, R.O.L., VIII, 1900-1901, page 527.
38. Eracles.., Histoire occidentale des croisades I, page 1023.
39. Guillaume de Tyr, XXI, 19, Histoire occidentale des croisades I, page 1035-1038. — Ernoul, page 34. Grousset, II, page 645-646.
40. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux chapitre I, page 633. — Grousset, II, page 664.
41. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 378-379, n° 558. — Rohricht, Regesta.., page 152, n° 572.
42. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 397, n° 585. Rohricht, Reg. add., page 37, n° 594.
43. Il est encore une fois question de Touban en 1204. a cette date Gérard de Ham, connétable de Tripoli, vend à l'Hôpital « totum nostrum honorem de Tuban » avec ses terres et ses dépendances pour 2100 besants sarrasinois (Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, page 42-43, n° 1198). Rohricht, Reg., page 214, n° 800. Il ne s'agit pas du château de Touban mais d'un domaine qu'avait conservé Gérard de Ham en ce lieu.
44. Voir plus loin page 31.
45. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 406-407, n° 596. — Rohricht, Reg., page 160, n° 602.
46. Fer : l'Oronte.
47. Rohricht, ZDPV, X, 1887, page 287. Rey dans une note manuscrite pensait qu'il fallait identifier Melechin avec Shin (ou Chine) au sud de Touban.
48. Le Comté de Tripoli sous la dynastie toulousaine (1102-1187) dans Bibliothèque archéologie et histoire, XXXIX, 1945, carte 7.
49. Questions de topographie tripolitaine dans Journal asiatique, 1948, page 54, et n. 2, carte page 57.
49. Grotte de Zalin près de Sheizar sur l'Oronte, enlevée aux Musulmans par Tancrède en 1108; el-Habis (cava de Suet) au sud-est du lac de Tibériade ; grotte au delà du Jourdain, au voisinage du mont de Galaad ; cavea de Tyron dans le Liban sud, à l'est de Saida, etc. Voir Paul Deschamps, Deux positions stratégiques des Croisés à l'est du Jourdain... dans Revue Histoire, CLXXVII 1933, page 42-57. — Une grotte forteresse des Croisés à l'est du Jourdain, el-Habis..., dans Journal Asiatique, 1935, page 285-299. — Une grotte-forteresse des Croisés dans le Liban, la cave de Tyron, dans Mélanges Syriens..., II, page 873-882. — Élude sur un texte latin énumérant les possessions musulmanes dans le royaume de Jérusalem vers l'année 1239 dans Revue Syria, 1942-1943, fasc. 1-2, page 86-104. — Les châteaux des Croisés en Terre Sainte, I, le Crac des Chevaliers, 1934, page 77-78., II, la Défense du royaume de Jérusalem, page 104-116.
50. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 450-452, n° 676. — Rohricht, Reg., page 168, n° 637.
51 Il renonça à cet usufruit en mai 1186.

Pouquoi le comte de Tripoli donne t'il ces possessions à l'Hôpital ?

Il est intéressant de se demander quelles raisons ont poussé le comte de Tripoli à faire ces donations à l'Hôpital. C'est assurément à cause de la forteresse du Crac capable d'arrêter une invasion ennemie et constituant aussi une base de départ pour une marche offensive.

Raymond III qu'Ibn al Athir appelait « ce Satan d'entre les Francs » (1) s'était montré longtemps fort redoutable. Aussi Saladin avait-il vigoureusement contre-attaqué :
1. — Il avait créé vers 1179 un commandement militaire, confié à son cousin Nasr al Din, « sur la frontière de Homs pour faire face au comte de Tripoli » (2).

2. — En juin 1179, dans la bataille de la Merdj Ayoun « la plaine des Sources », près de l'extrémité sud de la Béqa, livrée par Saladin contre les forces du roi de Jérusalem, du comte de Tripoli et des chevaliers du Temple, l'armée de Raymond III avait été écrasée (3).

3. — En mai 1180, Saladin accorda une trêve au roi de Jérusalem, mais en même temps il envahissait le comté de Tripoli. Raymond III n'ayant plus les forces suffisantes, s'enferma dans Archas. Le sultan empêcha la réunion des forces franques ; les Hospitaliers et les Templiers n'osaient sortir de leurs châteaux. Une flotte égyptienne attaqua Tortose, incendia les maisons du Port, mais la ville haute résista (juin 1180). Le sultan parcourut toute l'étendue du territoire sans rencontrer de résistance et put tout à son aise dans le cours de l'été « gaster le pais » et mettre le feu aux récoltes (4). A la suite de tous ces événements, le comte de Tripoli dut se sentir impuissant à tenir tête à Saladin et c'est sans doute pour ce motif qu'il confia aux chevaliers de l'Hôpital le soin de garder sa terre.

Si le comte de Tripoli cède à l'Hôpital une grande étendue jusqu'à l'Oronte, s'il lui donne préventivement la ville de Homs, c'est qu'il garde encore un espoir que cette grande ville musulmane tombera un jour au pouvoir des forces chrétiennes.

Puis survint en juillet 1187 le désastre de Hattin où le royaume de Jérusalem fut presque anéanti, ce désastre qui souleva une grande émotion en Europe et suscita la troisième croisade. L'année suivante Saladin voulut poursuivre son avantage et s'attaquer aux Etats de Tripoli et d'Antioche. Il est à remarquer que la première réaction de l'Occident vint du roi de Sicile Guillaume II. Celui-ci envoya en avant-garde dès mars 1188 une escadre commandée par son amiral Margarit avec deux cents chevaliers Normands qui aborda à Tripoli et sauva la ville d'une attaque du Sultan (5).

Mais Saladin, dans cette campagne de 1188, ne fit pas grand tort au comté de Tripoli. Le 30 mai il vint camper en face du Crac des chevaliers et passa tout le mois de juin à examiner la grande forteresse de l'Hôpital, cherchant un point faible pour l'attaquer. N'en trouvant pas il abandonna son projet.

Du 3 au 11 juillet il attaqua le Donjon de Tortose ; les Chevaliers du Temple repoussèrent ses assauts.
1. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, I, page 540.
2. Abou Chama, deux jardins.., Historiens Orientaux, IV, page 198.
3. Guillaume de Tyr, XXI, 29. Historiens Occidentaux, I b, page 1057. — Grousset, II, page 675-676.
4. Guillaume de Tyr, XXII, 2, Historiens Occidentaux, I b, page 1064-1065. — Grousset, II, page 680-681.
5. Ibn-al-Athir, Kamel..., Historiens Orientaux, I, page 720-721. — Chronique d'Ernoul, ed. Mas Latrie, 1871, page 251 : « Salehadins après avoir garni Acre... Après si flst semondre ses os, si ala assegier Triple. En cel point que Salehadins ot Triple assegie, arrivèrent les nés et les galies le roy Guillaume à Sur et li II c chevaliers. Dont vint li marchis Conras, si flst armer de ses galies pour aler secourre Triple, et commanda aux chevaliers le roy Guillaume qu'il alaissent secorre Triple et il i alerent. Aveuc les chevaliers que li marcis i envoia estoit li Vers Chevaliers. Quant li secours fu arrivés à Triple et ils furent un poi reposé, si fisent une assaillie en l'ost as Sarrasins, et li Vers Chevaliers fu tous devant, qui [merveille] i flst. Quand li Sarrasins virent li Vers chevalier, si s'emervillièrent mout qu'il a voit [avé lui] tel fuison [de gent], et li fisent savoir à Salehadin qu'il estoit venus al secours...
Quant Salehadins vit qu'il avoit tant de nés arrivés à Triple et de galyes et de gent crestiiens pour secorre Triple et il vit qu'il n'i poroit noient faire, si se parti de Triple et s'en ala à XII lieus d'illeuques asseir une cité sour mer qui a à nom Tortose. »
Même texte dans Eracles, L. XXIV, c. XI, Historiens Occidentaux, II, page 119. Une version d'Eracles dit : « Il i alèrent. Aveuc les chevaliers que li marcis i envoia et si y estoit li Verl chevalier d'Espaigne »

Le Crac des Chevaliers est en travaux

Au début du XIIIe siècle le Crac qui venait d'être l'objet de travaux de fortifications considérables se trouvait maintenant défendu par deux enceintes et muni de tours rondes énormes, ses murailles couvrant une surface qui avait quadruplé. Il était puissamment armé et sa garnison devait avoir été augmentée et constituer une troupe nombreuse toujours prête à l'offensive.

Et justement, à cette époque, les expéditions des Francs vers Hama, Montferrand, Homs et la Béqa se multiplient :
En 1203 ont lieu deux expéditions : les Francs de Tripoli, du Crac et d'autres places, vont tenter une attaque contre Hama ; le 16 mai ils sont repoussés avec des grandes pertes par le prince de Hama, Malik el Mansour. Quelques jours après, les troupes de l'Hôpital, du Crac et de Margat, aidées des places maritimes des Francs, vont attaquer Malik el Mansour campé à Barin-Montferrand (1). Ils sont au nombre de 400 cavaliers, 1400 fantassins accompagnés de Turcoples et d'arbalétriers (2). Ils sont vaincus. Beaucoup de chevaliers sont tués ainsi que le chef des Turcoples ; de nombreux prisonniers sont conduits à Hama (3 juin 1203).

Entre août 1204 et août 1205, les Francs surprennent Malik el Mansour près de Hama ; il se porte à leur rencontre mais il est repoussé. Les Francs tuent beaucoup de monde et avant de se retirer font de grands dégâts dans les environs (3). Maqrizi signale un peu plus tard une expédition des Francs contre Homs, qui fit beaucoup de tués et de prisonniers (4).

Mais les Musulmans contre-attaquent : en 1207 (juin-juillet), le frère de Saladin, Malik el Adil va avec 10.000 cavaliers camper sous le Crac mais le jugeant imprenable, il ne fait qu'attaquer Anaz (le château de la Boquée), fait prisonniers ses défenseurs, environ 500, prend les armes et les munitions (5). Puis marchant sur Tripoli, il prend et démolit le petit château de Coliath, tente de s'emparer de Tripoli et dévaste le territoire.

Les Francs de Tripoli et du Crac ripostent et vont assiéger Homs. Ils arrivent avec un corps du Génie et tout un matériel de siège transporté à dos de chameaux ; un pont est jeté sur l'Oronte. Le prince de Homs, al Mujahid Shirkuh II, incapable de résister, demande du secours à son cousin le prince d'Alep al Zahir Ghazi et les Francs sont obligés de se retirer. Cet événement eut lieu en 1207-1208 (6).

Le Crac était alors au faîte de sa gloire. En 1213, le pape Innocent III inquiet d'apprendre que les Musulmans avaient construits sur le mont Thabor une puissante forteresse qui menaçait la cité d'Acre, songeait à provoquer une cinquième grande Croisade.

A cet effet, il réunissait en novembre 1215 un concile au Latran où des personnages de la Syrie franque avaient été convoqués : le roi Jean de Brienne, le patriarche de Jérusalem, l'évêque de Tortose. Le Pape mourait deux mois plus tard. Son successeur, Honorius III faisait prêcher la Croisade en Europe, mais en même temps il envoyait, pour remplir la même tâche au Levant, un ardent prédicateur, Jacques de Vitry qu'il nomma évêque d'Acre. Celui-ci arriva à Acre le 4 novembre 1216. En février-mars 1217 il alla prêcher à Tyr, à Saïda, à Beyrouth, à Giblet, à Tripoli et plus loin à l'intérieur, dans les forteresses du Crac, de Safitha, de Margat, puis dans la cathédrale de Tortose et à Antioche (7).

Le roi André II de Hongrie qui avait pris part à la cinquième Croisade et l'avait quittée après des échecs en Palestine, avait repris le chemin de ses Etats en janvier 1218 ; mais sur la route du retour, il passa par les deux grands châteaux de l'Hôpital, Margat et le Crac. On sait qu'il fut reçu solennellement par le châtelain du Crac, Raymond de Pignans ; il appelle le Crac « la clef de la terre chrétienne. » Il fit en janvier 1218 des donations à ces deux places pour aider à leur entretien (8).

Le roi Jean de Brienne, poursuivant la Croisade, avait décidé d'attaquer l'ennemi en Egypte et la flotte des Croisés avait investi Damiette en juin 1218. En Palestine comme au Liban, les forces musulmanes réagirent et vinrent assiéger plusieurs places dont les garnisons avaient été réduites pour concourir à la croisade. Ainsi al Ashraf, l'un des fils du sultan d'Egypte Malik el Adil, envahit le comté de Tripoli, alla camper sous les murs de Safitha et du Crac et en ravagea les abords en juin 1218 (9).

A l'automne 1229, les Hospitaliers firent une expédition au voisinage de Montferrand et rapportèrent un grand butin (10). L'émir de Hama, Muzzafar taqi ed Din II, avait négligé sa promesse de payer un tribut aux chevaliers du Crac. Ceux-ci en août 1230 marchèrent contre lui avec un corps de Templiers partis probablement de Safitha. Ils étaient 500 cavaliers et 2.700 fantassins. Les troupes de l'émir les rencontrèrent à Afioun (carte française de 1934 : Tell Afioun) entre Montferrand et Hama. Les Francs furent vaincus et l'émir fit de nombreux prisonniers (11).

Trois ans plus tard, les Chevaliers du Crac veulent à nouveau attaquer l'émir de Hama qui refusait toujours de leur payer le tribut promis ; mais cette fois ils organisent une opération de grande envergure pour laquelle ils obtiennent la participation de plusieurs contingents et la concentration des troupes a lieu au pied du Crac, dans la plaine de la Boquée. L'Hôpital avec son grand-maître Guérin était représenté par 100 chevaliers, 400 sergents à cheval, 1.500 fantassins ; le Grand Maître du Temple, Armand de Périgord était là avec 25 chevaliers ; Pierre d'Avalon, commandait 80 chevaliers du royaume de Jérusalem ; la principauté d'Antioche-Tripoli avait envoyé 30 chevaliers avec Henri, frère cadet du prince Bohémond V ; le Vieux sire de Beyrouth, Jean d'Ibelin toujours présent dans toutes les actions militaires et Gautier de Brienne, beau-frère du roi Henri de Chypre étaient là avec 100 chevaliers de Chypre (12). L'expédition eut lieu vers octobre 1233. Après une marche de nuit, les Francs arrivent à l'aube devant Montferrand ; ils occupent et pillent le bourg ; la population se réfugie dans le château. Puis ils vont piller Mariamine à 7 km au Sud-Est de Montferrand et ravagent le voisinage, reviennent à Montferrand et de là gagnent le casal de la Somaquié (13), sur la route de Safitha à Rafanée. On a pensé à Bismaqiyé : nous proposons Semouqa à environ 18 km à l'Ouest de Rafanée et environ 12 km de Safitha. Ensuite ils rentrent dans la Boquée sans avoir rencontré d'adversaire. Il est possible que l'ennemi n'ait pas voulu engager le combat, ou bien les Francs n'eurent ils là comme but que des « grandes manœuvres » pour montrer aux Musulmans leur puissance guerrière. Cette campagne eut pourtant un résultat : sur le conseil du Sultan d'Egypte, Malik el Kamel et de Malik el Ashraf, sultan de Damas, le prince de Hama versa au Crac le tribut réclamé (14).

La citadelle de Montferrand (Barin) devait disparaître en 1238-1239 (15). Muzzafar qui en était maître et qui avait été récemment menacé dans sa ville de Hama par les émirs d'Alep et de Homs, préféra la raser plutôt que de les voir s'en emparer (16).
1. Maqrizi, Histoire d'Egypte, traduction Blochet, R.O.L., IX, 1902, 126-128. — Aboul Féda, Annales, Historiens Orientaux chapitre I, page 81.
2. Ce renseignement est donné par le Chroniqueur Djamal ad-Din Ibn Wacil, traduction Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 128, n. i.
3. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux chapitre II, page 96. — Abou Chama, Deux Jardins, Historiens Orientaux, V, page 154. — Maqrizi, Histoire d'Egypte, traduction Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 135.
4. Maqrizi ibid. — D'après Abou Chama (page 155), l'expédition aurait eu lieu en 1206-1207.
5. Maqrizi, ibid., page 137. — Aboul Féda, Annales, Historiens Orientaux, I, page 83. — Djamal ad-Din Ibn Wacil, traduction Blochet, R.O.L., IX, 1902, page 136, n. 1.
6. Ibn-al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, chapitre, II a, page 105-106. — Aboul'Mahasin traduction Blochet, R.O.L.,, 1897, page 44, n.2.— Voir aussi Abou Chama (Deux Jardins, II. or., V, page 156), qui place l'expédition en 1208-1209.
7. Jacques de Vitry, Lettres.., ed. Huygens, page 52-53, 89, 93.
8. 12-18 janvier 1218. Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome, II, page 238-239, n° 1602. « ...Vidimus castellum Crati magno labore et sumptu, tanquam terre clavem Christiane retineri... » — Voir aussi les donations en faveur de Margat, ibid., page 239-240, n° 1603.
9. Abou Chama, Livre des deux jardins, Historiens orientaux, V, page 166. — Kamal ad-Din, Histoire d'Alep, traduction Blochet, R.OL., V, 1897, page 55.
10. Ibn al-Athir, Kamel.., Historiens Orientaux, II", page 80.
11. Badr ed-Din el Aini, Le collier de perles, Historiens Orientaux, II a, page 194. Aboul Faradj dit Bar Hebraeus, Chronicon Syriacum, édit. Chabot, Corpus Scriptorum orientalium, t. III, page 606 ; Grousset III, page 361.
12. Eracles.., Historiens Occidentaux, II, page 403 et suivantes — Delaville Le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre, page 171- 172.
13. Voir Dussaud, page 97 et page 100.
14. Eracles.., L. XXXIII, c. 39, Historiens Occidentaux, II, page 405.
15. Maqrizi, Histoire d'Egypte.., traduction Blochet, R.O.L., X, 1903-1904, page 304. Aboul Féda, Annales.., Historiens Orientaux, I, page 115 : « Il fit raser cette forteresse jusqu'à fleur de terre. »
16. Nous parlerons des derniers événements concernant le Comté de Tripoli dans notre chapitre IX : de 1188 à la chute des Etats Francs du Levant.

Sources : Paul Deschamps, Châteaux Croisés en Terre Sainte, tome III. La défense du Comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche. Editions Paul Geuthner. 1977