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Les Croisades, les possessions des Ordres Militaires en Orient

La Noblesse latine
Dès que les Francs se furent rendus maîtres de la Syrie, les populations indigènes acceptèrent très aisément les institutions féodales qui, pour elles, n'avaient rien de nouveau ni d'insolite, ce qui explique la facilité trouvée, par les Croisés, à prendre racine dans les diverses principautés formant les colonies chrétiennes d'Orient.
La féodalité s'y constitua donc aussitôt après la conquête et produisit les deux types les plus purs de ce système gouvernemental, les royaumes de Jérusalem et de Chypre.
La législation féodale des provinces franques de Syrie était, à cette époque, sous bien des rapports, supérieure à celle des principaux pays de l'Europe.

J'ai déjà dit, autre part, qu'en étudiant les traces laissées en Orient par la domination latine on est étonné d'y trouver une organisation politique conçue avec autant de force que d'habileté (1). Elle s'établit au milieu d'une population composée d'Européens et d'Orientaux de toutes races et parvint à fonder un Etat qui ne fut pas sans gloire.
1. Essai sur la domination française en Syrie au temps des Croisades, page 17.

Nous devons, d'ailleurs, reconnaître que la noblesse franque fixée en Syrie était généralement beaucoup plus lettrée, plus sage et plus prévoyante qu'on ne l'a cru jusqu'à ce jour.
Latins et Syriens vécurent en bonne intelligence, non seulement dans les campagnes et dans les villes, mais jusque dans les rangs de l'armée chrétienne.
Ces mêmes hommes qui, dans les Assises de Jérusalem, nous ont laissé le plus beau monument de la législation féodale du moyen âge appropriée par eux aux périls d'un état de guerre permanent, surent en même temps respecter les liens municipaux qui régissaient, au temps des empereurs grecs et sous les Arabes, la population syrienne et qui, au contact de la législation occidentale importée par les Francs, eurent une large part dans l'établissement des coutumes et des assises de chaque principauté (2).
2. Codices Diplomaticos, tome I, page 286. — Ibidem Nº 45 page 46. — Assises de Jérusalem, tom I, p. 642. — Assises d'Antioche.

Ici, les grands vassaux avaient remplacé les émirs, et les feudataires de chaque degré, unis les uns aux autres par les liens étroits de la hiérarchie féodale, veillaient à la sûreté des populations rurales 'attachées à la culture de leurs terres ou habitant sur leurs domaines.
Chacun des grands vassaux possédant principauté ou grande baronnie du royaume (1) avait une cour particulière, composée d'un connétable, d'un maréchal, d'un bailli ou maître de la secrète (trésorier), d'un sénéchal, d'un bouteiller et d'un chancelier. Les princes avaient, en outre, des chambellans et chaque forteresse était gouvernée par un châtelain.
1. Familles d'Outre-Mer, de la page 649 à 662.

Parmi ces seigneurs, la plupart résidaient dans leurs fiefs; d'autres, et notamment ceux qui occupaient les grandes charges de cour énumérées plus haut, tout en possédant des biens-fonds considérables, paraissent avoir plutôt habité les villes principales, on peut citer, comme grandes familles établies à Antioche, les Sourdval, les Falzhard, les le Jaune, les Mamendon, les des Monts, les Tirel, les l'Isle, etc., etc.
A Tripoli étaient fixées les familles de Puy-Laurent, de Ronscherolles, de Larminat, de Fontenelle, de Cornilion, de Gorab, de Farabel, de Ham et un assez grand nombre d'autres qu'il serait trop long d'énumérer ici.

Les nouvelles conquêtes, une fois partagées en fiefs, se couvrirent rapidement de châteaux, d'églises, de monastères latins et furent soumises, dans toute leur étendue, à ce système social qui, nous venons de le dire, embrassait la population indigène comme les conquérants.
On vit alors s'élever de toutes parts, en Syrie, ces merveilleuses forteresses qui sont aujourd'hui, pour nous, les témoins indéniables des rapides progrès accomplis par les ingénieurs francs, au contact des Byzantins et des Arabes. — Ces églises, bâties par des architectes occidentaux, d'après un modèle dont on trouve de si fréquents exemples en Bourgogne et sur les bords de la Loire; enfin, des palais et des hôtels, habités par la noblesse latine, dans les villes comme Acre, Tyr ou Tripoli (1), dont malheureusement il ne subsiste plus rien aujourd'hui et qui ne nous sont connus que par les descriptions des voyageurs des douzième et treizième siècles.
1. Mas Latrie, Histoire de Chypre, tome I, page 478.

Ici, comme en Sicile, les artistes grecs et arabes décorèrent les églises et les palais élevés par les Croisés. Les récits des auteurs contemporains nous donnent quelques détails intéressants à ce sujet.
Comme dans les villes il n'y avait pas à tenir compte de la question de la défense, la noblesse et la bourgeoisie latines furent amenées par la nécessité d'un climat brûlant à conserver pour leurs hôtels les plans et les dispositions intérieures des grandes habitations orientales. De même que chez les seigneurs, le luxe s'était singulièrement développé chez les bourgeois de Syrie, qui pouvaient, sans peine, rivaliser avec la noblesse, ne se ruinant pas, comme elle, à la guerre.
L'aspect général des villes franques de la côte de Syrie devait alors se rapprocher beaucoup de celui qu'offraient les villes italiennes à la même époque.
Par suite de la rareté du terrain, les rues étaient étroites et les maisons très serrées. De nombreuses portes séparaient les quartiers, ou Vici. A Acre, notamment, on voyait s'élever, dit Herman Corner (2), nombre de ces tours seigneuriales si répandues dans le nord de l'Italie. i Le même auteur nous apprend que les places étaient petites, mais très ornées, et il signale encore les riches étoffes qui, tendues au travers des rues d'Acre et de Tyr, défendaient les passants des ardeurs du soleil en formant des abris le long des maisons.
2. Herman Cerner. Chroniques ap. Ekkard. Corpus Histore, tome II, page 491.

Dans la plupart de ces villes, chaque corps d'état occupait une rue portant son nom. De nombreuses voûtes qui y étaient jetées faisaient communiquer entre elles certaines maisons. Comme celles que l'on voit encore dans presque toutes les villes modernes du littoral syrien, ces voûtes contribuaient à la solidité des constructions auxquelles elles s'appuyaient en les prémunissant contre l'effet des tremblements de terre.

Ainsi le Souk, ou marché de Jérusalem, consiste en trois grandes galeries voûtées en ogive, élevées par les Francs, communiquant entre elles par des passages latéraux et répondant aux trois rues nommées, au douzième siècle, Marché aux herbes, la rue Couverte et la rue Malcuisinat ; c'est le spécimen le mieux conservé que j'aie rencontré, en Syrie, des marchés ou rues commerçantes du moyen âge.
Quant aux boutiques, elles semblent avoir été tout à fait identiques à celles qui se voient dans les bazars et les rues des villes orientales modernes, dont l'aspect général se rapproche encore beaucoup, certainement, de celui que présentaient les rues des villes possédées par les Latins.

A Acre, les maisons des grands ordres militaires tenaient à la fois du château féodal et de ces palais fortifiés qui se rencontrent encore dans certaines villes de la Toscane (1).
1. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome XXXIX, page 190.

La description donnée par Wilbrand d'Oldenbourg (1) des maisons d'Antioche, ce qu'il dit du luxe y régnant et des eaux courantes amenées par des aqueducs et répandant dans toutes les pièces une fraîcheur délicieuse, nous prouve que ces habitations devaient se rapprocher beaucoup, par leur plan et leur décoration intérieure, des splendides demeures arabes que nous voyons encore à Damas, à Alep, à Tripoli, à Hamah et dans les autres grandes villes de la Syrie.
1. Wilbrand d'Oldenbourg. Ap., Peregrin. Medii œvi. quat. Editions Laurent, page 172 et suivantes.

Les palais et les hostels dont parlent les documents contemporains devaient répondre aux grandes maisons modernes, avec cour centrale, sur laquelle s'ouvrent les pièces de réception et d'habitation.
Les curieuses maisons qui se voient encore dans le quartier d'Albaysin, à Grenade, avec la même cour, au milieu de laquelle se trouve un jet d'eau, sont bâties sur un plan analogue.

Les petits palais arabes-normands de la Couba et de la Ziza, à Païenne, ainsi que le pavillon élevé, dans les jardins du second, par Georges d'Antioche, donnent, par leur aspect et leurs dispositions générales, aussi bien que par leur décoration intérieure, formée de mosaïques encadrant de capricieuses arabesques, les placages de marbre revêtant les parois des salles, une idée fort exacte de ces hôtels et de ces palais.

Dans les villes très populeuses, où l'espace était forcément restreint, comme à Acre et à Tyr, les maisons durent être à deux étages. Construites en pierres de taille et couvertes en terrasses, elles étaient éclairées par de nombreuses fenêtres garnies de vitres, et à l'intérieur, décorées de peintures et de lambris. (1).
1. Herman Corner. Chroniques. Ap. Ekkard. Corpus. Histoire., tome II, page 941.

Le rez-de-chaussée était, probablement, comme de nos jours, occupé par les magasins, les écuries, les cuisines et autres dépendances. Un escalier extérieur conduisait à la cour centrale, qui se trouvait ainsi placée au niveau du premier étage, comme nous le voyons dans beaucoup de maisons à Beyrouth, à Latakieh, à Jérusalem, à Hébron, etc., etc.

L'auteur allemand que je viens de citer plus haut mentionne, au nombre des principaux palais d'Acre, ceux des Ibelin, des comtes de Césarée, des seigneurs de la Blanche-Garde, du prince de Galilée, des seigneurs de Tyr et du Toron, etc., etc.
Les récits des voyageurs contemporains nous apprennent que ces habitations renfermaient des divans et de vastes salles où l'art syro-arabe avait épuisé toutes les richesses de l'ornementation. Les murs en étaient revêtus de placages de marbres, ou décorés de fresques et de mosaïques. Quand ces pièces n'étaient pas voûtées, les plafonds lambrissés décorés de caissons, entre poutrelles, étaient couverts d'arabesques rehaussées d'or et de peintures semblables à celles qui ornent les charpentes de la cathédrale de Messine.
Wilbrand d'Oldenbourg (2), qui visitait la Terre-Sainte en 1212, nous a laissé une intéressante description du château des Ibelin, à Beyrouth, et d'une salle récemment décorée dans une des nouvelles tours de cette forteresse : « Cette pièce prend jour, dit-il, d'un côté sur la mer, de l'autre sur les jardins qui entourent la ville. Son pavage en mosaïque représente une eau ridée par une faible brise, et on est tout étonné, en marchant, de ne pas voir ses pas empreints dans le sable représenté au fond. Les murs de cette salle sont revêtus de placages de marbre formant lambris d'une grande beauté. La voûte est peinte à l'image du ciel, etc., etc. Les Syriens, les Sarrasins et les Grecs excellent dans les arts de la décoration. Au centre de cette salle se trouve un bassin en marbre de couleurs diverses formant un ensemble admirable et merveilleusement poli, etc. Au milieu de ce bassin se voit un dragon paraissant dévorer des animaux peints en mosaïque, et lançant en l'air une gerbe d'eau limpide et abondante qui, grâce à l'air circulant libre-ment par de larges et nombreuses fenêtres, répand en cette salle une fraîcheur délicieuse. »
2. Peregrinatores Medii œvi quator, Editions Laurent page 166-167.

Dans sa description de Tripoli, le même pèlerin allemand signale comme très remarquable la grande salle du palais épiscopal de cette ville (1).
1. Peregrinatores Medii œvi quator, Editions Laurent page 168.

Il y a tout lieu de penser qu'ici encore les nécessités du climat syrien avaient fait adopter un plan et une décoration tout à fait orientale.
En étudiant certains châteaux, notamment à Césarée et à Margat, j'ai retrouvé, dans plusieurs salles, des traces de lambris et de peintures à fresques. Bien que ne possédant plus un seul spécimen des menuiseries em-ployées à la décoration des édifices élevés en Syrie par les Francs; pourtant, d'une part, ce que dit Wilbrand d'Oldenbourg de l'habileté des ouvriers syriens et musulmans dans l'art de la décoration; et de l'autre, les quelques morceaux de sculpture sur bois et de marqueterie parvenus jusqu'à nous, donnent cependant la mesure de la prodigieuse habileté des menuisiers arabes des douzième et treizième siècles, qui concoururent à décorer et à meubler les châteaux, les hôtels et les palais de la noblesse latine.
Je ne citerai ici que le mimbar (tribune) (1) de la mosquée d'Omar, exécuté à Alep en 1168. Celui de la mosquée de Qous, en Egypte. Les frises, les poutres et les portes de l'hôpital du Moristan, au Caire, qui sont ornées de figures humaines et d'animaux se jouant au milieu de rinceaux fleuronnés (2). Parmi les animaux, on reconnaît des paons, des perroquets, des gazelles, des lièvres, et enfin, des figures de martichores (animaux fabuleux), portant des couronnes à tiquerons, tout à fait analogues à notre couronne ducale héraldique. On peut donc juger, par ces exemples, de ce que durent être les boiseries des habitations des seigneurs latins dans les grandes villes de Syrie.
1. Vogué Temple de Jérusalem, page 103.
2. Prisse D'Avesne. Arts Arabe, tome II, planches 76-84.


L'intérieur de ces maisons était orné de riches tentures en soies de Tripoli, d'Antioche, de Tarse, de Damas ou de Perse.
Les poteries émaillées aux riches couleurs, les porcelaines de Chine, ainsi que ces belles verreries arabes de Syrie et d'Egypte dont les mosquées du Caire et de Damas conservent encore de si précieux échantillons, abondaient aussi dans ces somptueuses demeures.

Partout, sur les dressoirs, étincelaient des cuivres damasquines sortis des ateliers de Mossoul et de Damas qui produisaient alors ces admirables vases, ces lampes et ces aiguières existant encore en grand nombre et parmi lesquels nous trouvons assez fréquemment des pièces exécutées pour des princes francs et portant des inscriptions et des symboles chrétiens.

Les dressoirs étaient encore chargés de vaisselle d'or et d'argent. Nous trouvons décrits dans un inventaire fait à Acre, en 1266 (1), des aiguières, des coupes et des pots en or et en argent, des hanaps de vermeil et d'argent, ornés de pierreries et d'émaux; des barils, de nombreuses escuelles, de petits hanaps sans pieds, ainsi que des douzaines de cuillers d'argent.
1. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome XXXII, pages 204-206.

Les tables étaient couvertes de belles nappes ouvrées, en fine toile. Les principaux aliments usités daus les colonies latines, le bœuf, le mouton, les volailles, les gelines d'Inde, les viandes salées et le gibier, sont fréquemment mentionnés dans les auteurs contemporains. Les vins de Laodicée, célèbres dès l'antiquité, ceux de Nephin, du Boutron, de Gibelet, de Casal Imbert, de Sainte-Croix de Jérusalem, de Bethléem, d'Engaddi (Ein Gedi oasis au bord de la Mer Morte), de Gaza, du Saphrau et de Sagette passaient alors pour les meilleurs de Syrie. Dans les occasions solennelles, on servait des vins apportés des terres de païenisme, c'est-à-dire de la Perse, notamment ceux du Farsistan (province de Schiraz), dont l'importation jusque dans l'Inde nous est indiquée par Edrisi (2).
2. Edrisi, tome I, page 73.

Diverses espèces de bières epicées au nard, à la muscade, au girotie, étaient aussi fort appréciées à cette époque en Syrie, où elles étaient désignées sous le nom de vin de cervoise.

Jacques de Vitry (1) nous apprend que la neige du Liban, transportée avec de grandes précautions à plusieurs jours de marche, servait pendant l'été à rafraîchir les boissons ou à les glacer sous forme de sorbet.
1. Jacques de Vitry, Editions Bongars, page 1098-99.

Les auteurs contemporains disent encore que les Francs avaient emprunté aux Arabes les sauces très épicées (2), l'emploi du jus de citron et des vinaigres aromatisés pour l'assaisonnement des viandes et des poissons. L'apparition des fruits et des confitures de Damas, alors eu grand renom dans les colonies latines et dans tout l'Orient, terminait les banquets.
2. Jacques de Vitry, et Raoul de Diceto Editions Tucysdern, page 526.

L'usage de servir, à la fin de chaque repas, des espices, avait fait adopter par les Francs de Terre-Sainte le drageoir, vase à plusieurs compartiments, où chaque chose avait sa place, et qui était garni de cuillers pour prendre' des confitures sèches ou liquides, des dragées ou des pastilles au myrobolan, au galenga ou au gingembre, etc.

Pour s'éclairer, on se servait, en Syrie, comme en Occident, de chandelles de cire. Parfois, suivant l'usage arabe, elles étaient parfumées.

Dès l'arrivée des Francs en Terre-Sainte, l'influence orientale se fit sentir dans le costume, l'armement et l'équipement militaire. Pour échapper à une chaleur accablante, les Francs adoptèrent les amples vêtements des Orientaux, et pour atténuer l'effet du soleil sur le casque, ils recouvrirent ce dernier de la couffieh arabe, qui devint ainsi l'origine du lambrequin héraldique. Pour la saison pluvieuse, la pelisse garnie de fourrures jetée sur le reste du costume fut encore adoptée par les Latins.
Ils prirent donc les longs vêtements faits d'étoffes de soie aux manches lacées et garnies de riches galons d'or décorés de perles et de pierreries.
Ils portaient même, parfois, le turban et la longue tunique des Arabes, car Salah-ed-Din ayant, en 1192, envoyé au comte Henry de Champagne, entre autres présents, une tunique et un turban magnifiques, celui-ci écrivit au sultan : « Vous savez que la tunique et le turban sont loin d'être en opprobre chez nous; je me servirai certainement de vos présents (1). » Et le prince porta fréquemment l'un et l'autre pendant qu'il résidait à Acre.
1. Reinaud Extraits des historiens arabes des Croisades, page 528.

Les hommes paraissent avoir mis également en usage la forme des chaussures orientales, car, en 1257, les constitutions du synode de Nicosie (2) interdisent aux clercs de porter des souliers à pointes recourbées, ainsi que des cordons et des ceintures d'or et d'argent.
2. Mansi. Conciles, tome XXVI, page 314.

Les femmes surtout adoptèrent aussitôt la forme du long vêtement oriental. Il semble avoir été composé de deux tuniques longues et traînantes, celle de dessus possédant des manches très larges. La robe de dessous, bien que très ample, laissait deviner les formes du corps à cause de la finesse des étoffes employées. Ces vêtements étaient faits des tissus les plus riches et chargées de broderies, d'orfèvreries et de bijoux.
Voici ce que dit le Continuateur de Guillaume de Tyr (1) en parlant de la trop célèbre Pasque de Rivery : « Il cuidast que ce fust une contesse ou barnesse tant avoit de l'or, des pierres précioses et des samis et de dras a or et de perle por aorner son cors. »
1. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 60.

J'emprunte au récit d'Ibn-Djobair la description suivante d'une noce franque dont il fut témoin à Tyr en 1184 (2), et qui contient des détails intéressants sur les costumes et les usages de la noblesse de Syrie à la fin du douzième siècle :
« Elle (la mariée) était splendidement parée et portait une robe de soie magnifique tissée d'or et dont la queue traînante balayait le sol, selon leur mode habituelle de se vêtir; sur son front brillait un diadème en or recouvert par un filet tissé d'or, et sa poitrine était ornée de même. Ainsi parée, elle s'avançait en se balançant à petits pas comptés, semblable à la tourterelle...... »
« Elle était précédée des principaux d'entre les chrétiens, revêtus d'habits somptueux à queues traînantes, et suivie de chrétiennes, ses paires et ses égales, qui, également couvertes de leurs plus belles robes, s'avançaient en se dandinant et traînant après elles leurs plus beaux ornements. On se mit en marche, l'orchestre en tête, tandis que les spectateurs musulmans et chrétiens assistaient au défilé. »
2. Historiens arabe des Croisades, tome III, page 453.

Les princes musulmans, en relations avec les Francs, leur envoyaient souvent de riches vêtements. Ainsi, en 1192, Bohémond III, prince d'Antioche (3), étant venu visiter Salah-ed-Din, alors à Beyrouth, le sultan lui fit un brillant accueil, et quatorze chevaliers de haut lignage dont il était accompagné reçurent de magnifiques kilats, ou manteaux d'honneur.

Voici ce que nous savons de ces vêtements (1) : Le kilat était généralement en atlas ou en morre (2), enrichi de broderies d'or et fourré en petit gris. Le turban consistait en une kaloutah en brocart avec agrafes d'or, autour de laquelle était roulée une pièce de mousseline brodée de soie, sur laquelle se trouvaient attachées deux plaques d'orfèvrerie nommées ailes, ornées de perles et de pierreries.
1. Makrizi Histoire des Sultans Mamelouks. Editions Quatremere, tome II, deuxième partie, page 72.
2. L'atlas était une étoffe de soie très épaisse analogue au satin. On nommait mohram une autre étoffe arabe de soie, qui parait avoir été identique à celle qui se fabriquait alors à Tripoli sous le nom de morre de Triple, nom qui a été l'étymologie de celui de l'étoffe appelée aujourd'hui moire.

Les habitudes de propreté, fort répandues dans les colonies latines, étaient une nécessité du climat d'Orient. Au douzième siècle, il n'y avait pas, en Syrie, si petite ville, bourgade ou château qui n'eût ses bains, où l'on passait un temps considérable (3); c'est dans ces établissements, analogues, sans doute, à ceux que nous voyons aujourd'hui dans tout l'Orient, qu'on allait se reposer, converser, et, en somme, vaquer aux soins de propreté qui font partie intégrante de l'hygiène dans les pays d'outremer. L'habitude de se farder et d'user d'eaux parfumées était également alors très répandue parmi les femmes.
3. La salle de bains, à double piscine, bâtie par les Arabes, et qui se voit encore à Cefala, près Ogliastro, en Sicile, ainsi que celle de Palma, à Majorque, publiées par Girault de Prangey, doivent donner une idée très exacte de ce qu'étaient les bains des châteaux et des villes de Syrie possédés par les Francs.

Des divers châteaux élevés par les Francs en Syrie, ceux de Sahioun et de Karak, n'ayant jamais été possédés par les ordres militaires, peuvent être considérés comme les deux types les plus importants de forteresses féodales, et, comme tels, nous serviront à étudier la vie seigneuriale en Orient pendant les douzième et treizième siècles.

Plan de Sahioun
Plan de Sahioun. - Sources: M. Rey

La famille qui tenait Sahioun en fief était une des plus riches et des plus considérables de la principauté d'Antioche ; elle a fourni un chapitre aux Lignages d'Outre-Mer, et Béatrice, veuve de Guillaume, seigneur de Saône, épousa en secondes noces, vers 1140, Joscelin II, comte d'Edesse.

L'assiette du château de Sahioun a été choisie sur une crête que deux ravins resserrent et isolent presque en se réunissant.
Cette forteresse est divisée en trois parties. Un réduit central très fort, avec donjon, renfermait les logis du seigneur et de ses grands officiers, de vastes magasins, des citernes énormes, la chapelle, la grand'salle, les bains, etc., etc.

Tour-Porte Sahioun
Coupe de la tour-porte de Sahioun. - Sources: M. Rey

En avant et en arrière de cette partie haute du château et séparées d'elle par de profonds fossés taillés dans le roc vif, se voyaient deux vastes bailles entourées de murs [A] et [B], avec des portes munies de herses et susceptibles d'une bonne défense. C'est dans ces deux enceintes que s'élevaient les dépendances du château formant de véritables bourgades.

Dans la baille (le l'ouest subsistent encore les ruines de maisons des serviteurs indigènes et des sergents, constituant un village-autour d'une petite chapelle syrienne, bien conservée, et où se voient les traces de fresques qui ne sauraient laisser aucun doute sur son origine.

Au fond du grand fossé, isolant le château vers l'est, de la baille, qui le précède de ce côté, on trouve des rangées de mangeoires, taillées dans le roc. Elles étaient abritées, jadis, par un hangar, dont la toiture, appuyée au rocher, a laissé des traces indiscutables.

Fossés Sahioun
Fossés de Sahioun. - Sources: M. Rey

On pouvait donc cantonner, en cas de besoin, dans ce fossé, un grand nombre de chevaux, qui se trouvaient ainsi à l'abri de toute tentative de la part de l'ennemi, grâce à des barrières et palissades formant les avancées et les lices du château.

Si, malheureusement, une partie des édifices élevés dans le réduit de la forteresse, et qui renfermaient tous les services destinés à pourvoir à l'existence d'un grand seigneur et d'une nombreuse réunion de chevaliers, est aujourd'hui presque entièrement ruinée, les grandes lignes sont assez bien conservées pour qu'il soit facile de reconstituer, sans hésitation, l'ensemble de cette vaste demeure féodale. Les seigneurs de Saône s'étaient plus à l'embellir, et, dès le douzième siècle, le goût du luxe avait trouvé sa place chez ces hommes encore rudes, mais dont l'imagination, excitée par tout ce qui les entourait, avait développé au plus haut point, chez eux, l'amour du merveilleux, de la poésie, de la musique, du jeu et des aventures. Les serviteurs devaient être nombreux, et l'importance stratégique de cette forteresse obligeait les seigneurs de Saône à entretenir un état de maison militaire formidable, à en juger par l'étendue des abris dont j'ai parlé plus haut.

Ce fief, comprenant toute la partie centrale du pays des Ansariés, confinait les territoires de Femie, de Bursieh, de Margat, de Zibel, de Laodicée, etc., etc.
Traversée par la route commerciale d'Alep à Laodicée, très fréquentée à cette époque, ainsi que je le montrerai plus loin, cette seigneurie, qui renfermait de très belles forets et de riches vignobles, devait être, au douzième siècle, la source de revenus très considérables pour ses possesseurs.

La ville de Karak occupe le sommet d'une colline aux flancs escarpés, qu'isolent de trois côtés des vallées profondes. Elle n'est reliée aux montagnes voisines que par deux crêtes de rochers : l'une, au sud, sur laquelle a été construit le château; l'autre vers le nord-ouest, coupée par un large fossé, en arrière duquel s'élève un ouvrage considérable 2, nommé aujourd'hui tour de Bybars, à cause de l'inscription que ce prince fit graver sur ses murs.

Plan de Kérak
Plan de Kerak. - Sources: M. Rey

Le château, bâti, vers 1140, par Payen, bouteiller du royaume de Jérusalem, est séparé de la ville par un fossé. Cette forteresse présente la forme d'un carré long s'élargissant vers le nord. Une vaste baille 18, s'étendant à l'ouest, en contre-bas, contenait les dépendances du château.

La porte du château s'ouvre dans un angle rentrant à l'extrémité occidentale de l'enceinte la plus élevée. Elle était fermée par une herse et des vantaux. Après l'avoir franchie, le visiteur s'engage dans un chemin de défilement 14, tout à fait semblable à celui que nous voyons au château de Beaufort (1), mais de dimensions beaucoup plus grandes. Ce n'est qu'après avoir franchi deux nouvelles portes successives, munies de herses et pourvues de défenses très compliquées qu'il parvient dans la cour supérieure du château 15. Là s'élève la chapelle 16, formée d'une nef de vingt-cinq mètres de long, terminée par une abside semi-circulaire, jadis décorée de fresques visibles encore il y a une dizaine d'années.
1. Etude sur l'architecture militaire des Croisés, page 127 et suivantes.

Les tours flanquant les murs de cette forteresse sont les unes carrées, les autres barlongues, et nous savons par le passage suivant de la chronique d'Ernoul et Bernard, le trésorier, que les salles qu'elles renferment servaient de logis à la famille du seigneur de Karak.
« Le jour que Salehadins vint devant le Crac ot espousée Hainfrois le serour le roi mesiel qui avoit à non Ysabiaus (qui fille avoit esté le roi Amaurri et fille la reigne Marian. Dont vint la mère Heinfroi), qui femme estoit le prince Renaut. Si envoia à Salehadins des noces de son fil pain et vin et bues et moutons; et si li manda salut, qu'il l'avait maintes fois portée entre ses bras quand il estoit esclave el castiel, et elle estoit enfes (1). Quant Salehadins vit le présent, si en fu mout liés, si le fist reçoivre, et si l'en merchia mout hautement; et si demanda à chiaus qui le présent avoieut aporté, en lequele tour li espousés et li espousée estoient et giroient, et il li monstrerent. Dont vint Salehadins, si fist criier par toute s'ost que nul ne fust si hardis qui à celle tour traisist, ne lançast ne assaillist. »
1. Chronique d'Ernoul et Bernard le Trésorier. Editions Mas Latrie, page 103.

Pendant ce siège, comme la place était encombrée par tous ceux qui s'y étaient réfugies (2), les bestiaux avaient été placés dans le fossé du château, du côté de la. ville.
2. Guillaume de Tyr, page 1126.

L'intérieur de la place est malheureusement si bouleversé, qu'il faudrait des fouilles considérables pour pouvoir rétablir le plan détaillé de tous les bâtiments qui s'y trouvaient.
On reconnaît cependant encore plusieurs étages de magasins superposés et d'immenses citernes semblables à celles de Sahioun.

La seigneurie de Karak et de Mont-Réal était, par sa situation et son étendue, la plus importante des grandes baronnies du royaume. Sa position sur la rive orientale de la mer Morte en faisait la clef de toutes les routes militaires et commerciales conduisant d'Egypte en Syrie et en Arabie.
Elle mesurait environ cinquante-cinq lieues de longueur d'Ela (Aïlat) au Zerka-Maïn (3), qui formait sa limite nord.
3. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome XXXXI, pages 93.
Son port d'Ailat, sur le golfe Elanitique, lui permit pendant près de soixante ans d'avoir une marine particulière sur la mer Rouge.

La péninsule Sinaïtique et la seigneurie de Saint-Abraham dépendaient également de ce grand fief.
On y comptait, dit Olivier le Scholastique, sept forteresses fort importantes que je crois retrouver dans les châteaux et les villes de Karak, de Mont-Réal, du château du Val-de-Moïse, d'Ahamant, de Taphel ou de Taphila, d'Ouaïra, et dans la ville et la forteresse maritime d'Ela.
Les revenus de cette baronnie étaient fort considérables. Ils avaient pour source, outre la large part que prélevait le seigneur de Karak sur les péages acquittés par les nombreuses caravanes musulmanes traversant son territoire, les produits naturels de cette contrée, qui étaient des plus précieux et variés; les cultures du bassin de la mer Morte produisant l'indigo, le baume, les vins d'Engaddi, et notamment les sucres ; les droits de navigation dus par les barques circulant sur le lac (1); enfin, les riches moissons du plateau de Moab, espèce de Beauce arabe, donnant alors, comme de nos jours, une énorme quantité de blé.
1. Codices Diplomaticos, tome I, page 62.

Tout concourait donc à faire de ce grand feudataire un des plus puissants seigneurs des principautés latines. Aussi, vers le commencement de la seconde moitié du douzième siècle, cet important fief était-il devenu, en quelque sorte, un petit Etat dans l'Etat, et l'indépendance presque absolue qu'avait acquis son possesseur devait être, un jour, la cause déterminante du désastre qui amena la ruine de la domination chrétienne en Syrie.

A partir de 1177, nous voyons Renaud de Châtillon, devenu sire de Karak, par son mariage avec Estiennette de Milly, reculer vers l'est les frontières de sa seigneurie et pousser ses chevauchées jusqu'à Taïbouk et Taïma, presque aux portes des villes saintes de l'Islamisme, dont il faillit se rendre maître en 1183 par une expédition maritime.
Dans tout grand fief, il existait une cour seigneuriale présidée par le grand feudataire lui-même. C'était une succursale de la haute cour de la principauté, et elle connaissait des affaires criminelles. Cet exercice de la haute justice était toujours spécialement réservé par tous les actes de concessions accordés aux étrangers dans les colonies latines.
Le vicomte était chargé de la juridiction bourgeoise, et le bailli de celle des Syriens.
Chaque principauté avait ses assises propres et ses coutumes locales particulières (1). C'était d'après ces lois que jugeaient les trois juridictions que je viens de citer.
1. Codices Diplomaticos, tome I, page 181

Nous ne possédons que les assises particulières de la principauté d'Antioche, qui servaient aussi au royaume de la Petite-Arménie (2), et elles sont calquées sur celles du royaume de Jérusalem. Nous avons tout lieu de penser qu'il en était de même pour celles du comté de Tripoli.
2. Assises du Royaume d'Arménie, traduction par L. Alischan.

Parmi les vassaux d'une grande baronnie, les uns étaient pourvus d'un fief territorial, les autres n'avaient que ce qu'on appelait un fief de soudée, c'est-à-dire une rente en argent ou en nature, qu'ils touchaient chaque année sur les revenus de la seigneurie. Le service qu'ils devaient de leur personne, ainsi qu'en chevaux de guerre et en sommiers ou bêtes de charge, était naturellement proportionné à l'importance du fief.

Dans la charte publiée, sous le numéro 140, par Sébastien Paoli (1), se trouve l'énumération des services dus par une grande partie des vassaux de la seigneurie d'Arsur, qui, en 1251, venait d'être cédée à l'hôpital par Balian d'Ibelin. Nous y trouvons mentionnés les rentes et les services de six chevaliers et d'un assez grand nombre de sergents.
1. Codices Diplomaticos, tome 1, page 171.

Je citerai ici, pour donner une idée exacte de la manière dont étaient constitués les fiefs dits de soudée, les redevances payées à quatre de ces chevaliers.
Jean de Margat a 200 besans, 50 muids de blé, 20 muids d'orge, 10 muids de lentilles et 50 mesures d'huile. Il doit marcher avec quatre chevaux.
Eudes du Salquin (Seleucie ou le Soudin) a 200 besans, 50 muids de blé, 100 muids d'orge, 5 muids de lentilles et 50 mesures d'huile. Il doit marcher avec quatre chevaux.
Jean d'Arsur a 500 besans et doit entretenir quatre chevaux.
Jean de Giberin a 350 besans et deux charrues de terre. Son service est le même que les précédents.
Les soudées des sergents sont proportionnées au service auquel ils sont tenus.
Comme ce titre énumère un très grand nombre de redevances ou de rentes à charge de service ou d'entretien de chevaux et de bêtes de somme, je me bornerai à en citer un petit nombre :
Raoul du Merle, sergent, reçoit 72 besans et 2 mesures (rations ?), et doit trois bêtes de somme ou deux chevaux.
Guy d'Arsur a 25 besans, le droguemanat et la moitié de la dîme de 7 casaux.
Le fils d'Etienne Vicomte a 60 besans et deux mesures et doit fournir deux chevaux.
Adam a 24 besans et une mesure. Il doit une bête de somme et paye l'escrivain de la terre.
Maître Pierre de Beauvais a 30 besans, 12 muids de blé, 3 muids de lentilles et 12 mesures d'huile. Il doit une bête de somme. Il recevra, en outre, chaque jour, 2 casterons de vin et deux portions de viande ou de fromage, selon les jours.
Les hiritiers de Vassal, le cuisinier, ont 29 besans et 2 mesures. Ils doivent une bête de somme et les ustensiles de cuisine.
Bertrand, le cuisinier, a 80 besans et trois mesures et doit marcher avec une bête.
Etc., etc., etc.

C'est parmi les nombreux Occidentaux qui, pendant toute la première période des Croisades, ne cessèrent de se rendre en Syrie, que les princes et seigneurs francs trouvèrent facilement à recruter leurs chevaliers, leurs hommes d'armes et leurs sergents.
Plus tard, réduits au service de leurs vassaux, ils durent, pour maintenir au complet leur état militaire, faire une plus large place à l'élément indigène chrétien et musulman qui, mélangé à des hommes-liges d'origine franque, forma la cavalerie légère des armées latines sous le nom de Turcoples.

Les maisons religieuses elles-mêmes entretenaient de ces troupes légères indigènes, et nous trouvons mentionnés les Turcopliers ou chefs des Turcoples de l'abbaye du Mont-Thabor, de l'Hôpital et du Temple.
Vers la seconde moitié du treizième siècle, le comte de Tripoli avait des gardes sarrasines (1).
1. Sbaralea. Bulletins Francis

C'est par l'étude de la sigillographie de l'Orient latin et à l'aide de certains passages des historiens occidentaux et arabes que nous pouvons, je crois, apporter quelque lumière sur la question de l'armement des chevaliers et des hommes d'armes des principautés latines de Syrie.
A leur arrivée en Terre-Sainte, la plupart des chevaliers francs portaient la broigne; elle paraît avoir été bientôt remplacée par le haubert de mailles descendant jusqu'aux genoux et porté sur le gambison.
Pendant le douzième siècle, le casque conique pourvu d'un nasal et muni d'un couvre-nuque fut en usage parmi les Latins. Quelques sceaux nous représentent, joint à ce casque, cet appendice flottant destiné, suivant M. Demay, tout à la fois à intercepter l'action du soleil et à contribuer à la défense de la partie postérieure de la tête et du cou. Pour ma part, je suis fort disposé à voir dans cet objet une kouffieh placée en lambrequin.
La bulle en plomb de Bohémond III d'Antioche (1153-1201), récemment publiée par le marquis de Vogué (2), représente ce prince revêtu du haubert court, avec jambières également en mailles. La tête est couverte d'un heaume cylindrique à bombette ogivale avec une pièce cintrée cachant le bas du visage (1).
1 Cela semble marquer la transition du casque conique à nasal au heaume cylindrique proprement dit.
2. Vogué. Mélanges numismatiques, 1e série, tome II, page 1877.

Dans les dernières années du douzième siècle, on vit apparaître parfois le cimier sur le heaume (3), mais c'est encore une exception, car nous savons, par le récit du continuateur de Guillaume de Tyr, qu'un Espagnol, surnommé le chevalier vert, qui se distingua beaucoup à la défense de Tyr, en 1189, et dans les combats qui suivirent, portait une ramure de cerf sur son casque, en guise de cimier.
3. Guillaume de Tyr, page 106.

Les sceaux de Raoul d'Ibelin et de Beaudoin de Marès (4) nous montrent une espèce de draperie flottant derrière le cavalier, sur lequel elle semble avoir été jetée, à peu près comme un maschlah.
4. Codices Diplomaticos, tome I, planches II et III, nº 24, 29.

A en juger par les monuments sigillographiques, les Latins paraissent avoir conservé, en Syrie comme en Occident, pendant la durée du douzième siècle, le bouclier de forme allongée couvrant tout le corps.
Bientôt, les armes offensives des Sarrazins se perfectionnant, et aidé par l'expérience, on en arrive en Terre-Sainte, dès les premières années du treizième siècle, cà l'adoption d'un grand heaume cylindrique, dit casque des Croisades, que nous trouvons très nettement représenté sur les sceaux de Jean de Montfort, seigneur de Tyr (5), de Garsias Alvarès, seigneur de Cayphas (Haïfa), et sur celui de Jean d'Ibelin, seigneur de Beyrouth, que je donne ici.
5. Codices Diplomaticos, tome I, planches II et III, nº 58-61.

Les jambes du cavalier sont revêtues de jambières de mailles, et nous voyons alors apparaître les armes du chevalier sur son bouclier, sa cote d'armes et la housse de son cheval.

Jean d'Ibelin
Sceau de Jean d'Jbelin. - Sources: M. Rey

La lance à hampe de bois dur et munie de sa flamme paraît être demeurée la même qu'en Occident. Les Turcoples seuls adoptèrent la lance arabe emmanchée d'un roseau (1).
1. Raoul de Coggeshale, page 369.

L'épée figurée dans le sceau de Jean d'Ibelin, seigneur de Barut, avec sa lame renflée vers le centre et sa garde à quillions recourbés vers la pointe est tout à fait semblable à celles que nous trouvons figurées à cette époque (1261) sur les sceaux des chevaliers d'Occident.
Les chevaliers portaient, en outre, attachée à l'arçon de la selle, la fraçoire (1), ou masse d'armes.
1. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, tome XXXII, pages 192.

Dans le cours de la seconde moitié du treizième siècle, on voit apparaître la cuirasse (2) et les cuissards ou cuissiaux (3), ainsi que les trumelières en acier, dans l'armement des chevaliers latins de Syrie.
2. Mémoires de la Société des Antiquaires de France, extrait de l'inventaire de la succession d'Eudes de Nevers, mort en 1266, à Acre, où il résidait.
« VII item; c'est de l'armeure : II paires de cuiraces nueves; VIII frains nues: et I mors de frain; VIII paire d'esperons nues ; XI varengles nueves ; IIII cotes à armer, et III barnières; II coutians et un fers de glaive; II fracoires nueves; II testières a cheval, et i picière et une paire, de cuissiaux et de trumelières de fer; I bacinnet a gorgiere de fer; un ganbaison sanz manches; etc., etc. »
3. Ibidem.


Dans son histoire du commerce de l'Orient, Depping dit que Venise approvisionnait les colonies latines d'armes fabriquées par les nombreux armuriers qui habitaient dans cette ville les quartiers de la Spoderia et de la Frezzaria.

Les armes d'origine orientale étaient également, alors, fort en usage parmi les Francs de Syrie, puisque nous les trouvons citées parmi les objets dont Emad-ed-din, prince de Damas, permit, en 1251, l'exportation dans les villes chrétiennes du littoral.
Les ateliers des armuriers de cette ville jouissaient d'une grande réputation, et la plupart des armes orientales achétées par les Croisés étaient considérées comme provenant de Damas (4).
4. Journal Asiatique (Volume 64), cinquième serie, tome III, page 67.

Cependant, Emïn-ed-din-Ebil-Ganaym nous apprend qu'il se fabriquait dans le Yémen des lames d'épée, dites El Ferendjieh, ou épêes franques. Elles sont, dit-il, larges à la base et vont se rétrécissant vers le sommet. Ces lames durent être également importées dans les villes latines de Syrie, où devaient d'ailleurs se rencontrer beaucoup d'armes orientales prises dans les combats.
Le même sceau de Jean d'Ibelin nous donne encore quelques renseignements intéressants sur la sellerie et les harnachements en usage à cette époque parmi les Francs de Syrie. Les arçonnières de la selle s'arrondissent, celle de derrière est cintrée en dossier de fauteuil.
La housse, en deux parties, est refendue au poitrail, elle porte le blason répété à droite et à gauche ; le vêtement de l'avant-main, coiffe le cheval jusqu'à d'angle de la bouche.
Les mors et les éperons dorés étaient alors d'un usage général parmi les chevaliers d'Outre-Mer (l).
1. Mas Latrie, Histoire de Chypre tome I, page 37.

Mais, il est temps de parler des Turcoples, sergents à cheval, levés, en grande partie, parmi les indigènes chrétiens et musulmans.
Tenant lieu aux Francs de cavalerie légère, nous savons qu'ils étaient armés et qu'ils combattaient à la manière des Arabes. Voilà à quoi se bornent les renseignements qui nous ont été laissés par les contemporains sur les troupes indigènes entretenues, en Syrie, par les Francs.
Je suppléerai donc à cette lacune en résumant brièvement les notions que nous avons sur l'armement des Arabes de Syrie, à cette époque, et ce que je vais en dire pourra, presque toujours, je crois, s'appliquer à celui des Turcoples. Edrisi (1) et Emïn-ed-din-Ebil-Ganaym écrivent qu'outre les fers du Liban, qui se prêtaient fort bien à la trempe et étaient mis en œuvre à Damas, on tirait alors beaucoup d'armes du Khouzistan (2), de l'Inde et du Yémen.
1. Edrisi, tome I, page 66.
2. Province du midi de la Perse; c'est aujourd'hui celle de Schouster; elle avait alors pour ville principale Djendisapour.
Le Khouzistan est aujourd'hui presque désert.
Schouster, appelée quelquefois Touster, ville d'une petite étendue, chef-lieu de la province, a quelques manufactures d'étoffes de soie et de coton. On trouve, près de Schouster, des ruines qui marquent l'emplacement de Suse, où les rois de Perse faisaient leur résidence pendant l'hiver. Ce fut à Suse que se passèrent les scènes décrites dans l'histoire d'Esther et de Mardochée; et ce fut encore dans cette ville que Néhémias obtint d'Artaxerxès Longue-Main, dont il était l'échanson, la permission de relever les murs de Jérusalem.
Sources: La Perse Par Louis Dubeux 1841.


Les émirs arabes portaient, au douzième siècle, le sabre à lame droite du type indien. Emïn-ed-din cite, parmi les lames les plus estimées, celles du Yémen, celles de Kala, celles apportées de l'Inde, sous le nom d'el Fakiroun, les lames du Kkorassan (nord-est de l'Iran), celles fabriquées à Damas, qu'il appelle Dimischkieh, et, enfin, celles trempées au Caire et surnommées de là el Misrieh (3).
3. Journal Asiatique, tome LXIV, page 67.

Toutes ces lames paraissent avoir été droites, comme celles qui se faisaient dans l'Inde. C'est d'ailleurs à ce type qu'appartiennent les plus anciens sabres arabes parvenus jusqu'à nous et parmi lesquels je ne citerai ici que celui de la collection du comte de Quinsonas (4), qui porte la date de l'année 586 de l'hégire.
4. Il ne faut point oublier que l'adoption par les Orientaux des lames recourbées est d'une date relativement moderne.

Les armures des Arabes étaient composées de mailles et de plaquettes. Elles semblent avoir consisté en hauberts de mailles avec des brassards damasquinés pareils à ceux qui se portent encore dans certaines parties de l'Inde.
Un chanfrein d'acier protégeait la tête du cheval, dont l'encolure était défendue par une série de petites plaquettes de même métal, reliées entre elles par des anneaux et des chaînons de mailles.
Une pièce ronde, en forme de bouclier, le plus souvent ciselée et damasquinée, couvrait le milieu du poitrail de l'animal, et était retenue par deux courroies qui, se croisant obliquement, se rattachaient vers le haut à l'arçon de la selle, et par en bas à la garniture ou barde de poitrail.
La croupe du cheval était recouverte d'un vêtement très court formé de plaquettes réunies par des chaînons ou fixées sur une toile piquée en plusieurs doubles.
Quant à la selle et aux étriers, ils paraissent avoir été à peu près semblables à ceux qui sont encore en usage chez les Orientaux.
D'après Raoul de Coggeshal, alors comme aujourd'hui (1), les lances arabes étaient emmanchées à de longs et flexibles roseaux.
1. R. de Coggeshal, page 369.

Le passage suivant de Makrizi donne à penser que la cavalerie musulmane comprenait un corps d'artificiers (2) :
« ......Ils (les artificiers) allumèrent le naphte et fondirent sur les Tartares de Gazan. »
2. Quatremère. Histoire des Sultans Mameloukes de Makrizi, tome III, deuxième partie, page 147.

Ces cavaliers semblent avoir été munis de lances à feu, puisque nous lisons ensuite : « Les chevaux s'élancèrent de toute la vitesse de leur course, mais, au bout d'un certain temps, leur ardeur se ralentit et le feu du naphte s'éteignit. »
L'infanterie des troupes latines, dont l'étude nous occupe, était formée de sergents à pied, parmi lesquels se trouvaient des arbalétriers, des archers et des hommes armés de fauchards.
L'armement des sergents à pied, pour ceux qui n'étaient pas arbalétriers, consistait en la masse ou la hache danoise, la dague et la lance courte ou épieu.

En Syrie, aussi bien qu'en Occident, les sergents à pied doivent avoir porté, comme armes défensives (1), sur le gambison (vêtement matelassé), un haubert de mailles assez court ou haubergeon (Tunique ou cotte de maille plus courte que le haubert, avec petites manches ou sans manches) (2), des jambières en cuir recouvertes de mailles et lacées derrière le mollet, et un casque à nasal avec couvre-nuque flottant.
1. Voici la description de l'armure de ces fantassins faite par un auteur arabe de la fin du douzième siècle : « Chaque fantassin (franc) portait un habit de feutre très épais (gambison) et une cotte de mailles tellement large et forte, que nos flèches n'y faisaient aucune impression. Ils tiraient sur nous avec de fortes arbalètes, blessant les chevaux et les cavaliers musulmans. »
Historiens arabes des Croisades, tome III, page 231.
2. Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 131-333-532.


Bien que comptant dans ses rangs un assez grand nombre d'hommes-liges et de soudoyés venus d'Europe, l'infanterie des princes latins de Syrie paraît avoir été en grande partie composée d'indigènes.
Les archers syriens Maronites (3) étaient alors considérés comme les plus habiles.
3. Les historiens, tant orientaux qu'occidentaux, nous apprennent que les Maronites furent, pendant toute la durée de l'occupation latine en Syrie, les auxiliaires les plus utiles des troupes franques. — Jacques de Vitry, Editions Bongars, page 1093.

Obligés d'entretenir en permanence un grand nombre de chevaux et de bêtes de somme pour être toujours prêts à répondre au premier appel du prince, les seigneurs de Terre-Sainte, ainsi que tous ceux qui avaient à s'acquitter d'un service militaire, tels que chevaliers, sergents à cheval ou turcoples, jouissaient pour ces animaux d'une sorte d'assurance du roi ou du prince. Elle s'appelait le Restor et était réglée par un des chapitres des assises du royaume.
En d'autres termes, l'écrivain de la secrète (1) inscrivait au Restor tous les chevaux et mulets appartenant aux chevaliers ou aux turcoples et admis par le maréchal du royaume ou de la principauté. Il en résultait que les bêtes classées comme bêtes de guerre étaient, dès lors, assurées contre tout accident de force majeure et indépendant de leur possesseur. Mais si l'accident se produisait par la faute de ce dernier, ou par celle de ses gens, le dommage retombait à sa charge.
1. Assises de Jérusalem, tome I, page 613 et suivantes.

Les haras entretenus par les Francs ne pouvant suffire aux besoins des principautés (2); c'était non-seulement du royaume de la Petite-Arménie, où l'élevage était très développé, mais encore de toutes les contrées voisines, que ces derniers tiraient une grande partie de leurs chevaux de guerre et de leurs sommiers (3).
2. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 209.
3. Mas Latrie. Histoire de Chypre, tome III, page 665, et Guillaume de Tyr, page 836.


Au premier rang de leurs chevaux d'armes, il faut compter les turcomans, bêtes de grande taille, sans crinière, et très résistants à la fatigue, ainsi que les diverses espèces de chevaux de race arabe élevés dans le pays ou tirés des tribus bédouines.
Certains chevaux amenés de Perse par les Kurdes et qui, de leur lieu d'origine, portaient le nom de chevaux de Houma (4), étaient alors considérés comme des montures inappréciables et atteignirent un prix très élevé (5).
4. Houma était une ville du Maridjan, province de la Perse voisine de Chiraz.
5. Edrisi, tome I, page 407.


Comme on l'a déjà vu, les sommiers, chevaux, mulets et chameaux étaient fournis, comme service, par les petits fiefs, formés, le plus souvent, d'une rente, soit en argent, soit en nature. Les services accessoires, notamment le cuisinier, et même la batterie de cuisine, de campagne, étaient fournis et entretenus de la même manière (1).
1. Codices Diplomaticos, tome I, page 171.

Un passage du continuateur de Guillaume de Tyr donne à penser que des fourgons attelés et charrettes figuraient dans l'équipage de campagne du seigneur latin (2) :
« Il descendirent, li riche homes si firent mestre les napes et s'assistent au mangier, car il avaient assez fait porter pain et gelinnes et chaponz et char cuite et froumaige et fruit, et vin en bouciaux et en bariz, suer sommiers et suer voiturez. »
2. Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 532, 547.

Les quelques lignes suivantes, extraites d'une chronique d'Arménie récemment découverte par M. Ulysse Robert, montrent que le dromadaire coureur n'était point inconnu, en Syrie, au moyen âge. Ce fut sur une de ces montures que le prince arménien Léon (depuis Léon III) quitta l'Egypte, où il était prisonnier :
« Lequel chamelier le mist (le prince Léon) sur un charnel dromadaire qui va souverainement tost et isnellement et tant fist que dedens VIII jors il le présenta au roy Heyton son père. »

J'ai dit plus haut qu'en l'absence du seigneur, le châtelain était chargé de veiller à la défense du château ou de la forteresse qui lui était confiée. C'était donc le commandant particulier de la garnison.

Il est très probable qu'ici, comme en Occident, les garnisons laissées, en temps de guerre, dans les châteaux, étaient peu considérables, et la facilité avec laquelle Salah-ed-din se rendit maître de presque toutes les forteresses de Syrie, à la suite du désastre de Hattin, vient corroborer cette opinion, que le seigneur consacrait à l'armée en campagne la presque totalité des forces dont il pouvait disposer.

Viollet le Duc considère que, du douzième au quinzième siècle, la défense était tellement supérieure à l'attaque, qu'une garnison de cinquante hommes suffisait pour défendre un château d'une étendue médiocre contre une armée assez nombreuse.

Comme en Europe, les vassaux indigènes qui, en temps de guerre, se retiraient dans la forteresse, en renforçaient la garnison, mais non sans causer parfois un certain encombrement dans la place (1). Souvent, par défiance, ou pour être plus à l'aise, on les installait dans les bailles ou en dedans des ouvrages avancés.
1. Guillaume de Tyr, pages 1125-1126.

Pour les mercenaires, il est probable, qu'ici encore, on les logeait dans les salles basses, qui leur servaient tout à la fois de dortoir, de réfectoire, de cuisine, et même, au besoin, de salles d'exercice.

Pendant la durée de leur établissement en Syrie, les Francs profitèrent non-seulement des connaissances laissées par les Grecs, mais encore de celles acquises par les Arabes dans l'art de l'ingénieur militaire et dans la pyrotechnie.

Au siège de Tyr, en 1124 (2), les Latins avaient fait venir un ingénieur arménien du nom d'Havedic, jouissant d'une grande réputation d'habileté dans l'art de diriger les machines à lancer les pierres.
2. Guillaume de Tyr, Livre XIII.

Les Orientaux furent les inventeurs des engins à contrepoids dès le onzième siècle, et nous trouvons les mangonneaux employés par l'atabeg Zenghi au siège d'Edesse, en 1123.
Ces machines, dont la construction exigeait tant de soins et de calculs, ne purent être inventées que par des ingénieurs possédant des notions très sérieuses de balistique, car ces engins lançaient d'énormes pierres à une distance de plus de 300 mètres.
L'étude du mangonneau donnée par M. Viollet le Duc, au tome V de son dictionnaire d'architecture, est la meilleure description qui, à ma connaissance, en ait été faite. Cet engin paraît avoir été adopté par les Croisés dans la première moitié du douzième siècle, et il y a tout lieu de penser que les machines construites en 1124, pour le siège de Tyr, par l'Arménien Havedic, furent des engins à contrepoids.
Ces machines étaient fixes et s'établissaient soit sur les plateformes des tours ou des terre-pleins placés en arrière des courtines, soit pour les mangonneaux, dont le tir était parabolique, sur le sol, souvent même assez loin en arrière des défenses de la place.
Le maître engeigneur (1) avait sous ses ordres des escouades de charpentiers chargés de l'établissement de ces engins.
1. Guillaume de Tyr, page 1129.

Les pierrières turques ou châbles (2) rentrent dans ce qu'on peut appeler l'artillerie nevrobalistique, connues dès l'antiquité, sous les noms de balistes, catapultes, etc ; elles étaient mues par des ressorts et des cordes bridées, propres à lancer des pierres, et Joinville reconnaît, hautement, la supériorité de ces machines de guerre arabes sur les engins analogues employés par les Francs.
2. Guillaume de Tyr, page 856.

Dans sa relation du siège de Tortose par Salah-ed-din, en 1188 (1), le chroniqueur arabe mentionne d'une façon toute particulière et comme fort redoutables, les grosses arbalètes, dont était armé le donjon du château de cette ville, qui portaient au loin la mort dans les rangs des Musulmans, sans que ces derniers pussent atteindre les défenseurs de la place.
1. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 109.

Il est évidemment, ici, question de l'arbalète à tour, engin terrible, pouvant être pointé comme une pièce d'artillerie et avec lequel on lançait des traits d'une grande longueur, des barres de fer rouge, des dards garnis de pelottes incendiaires et même le feu grégeois sous forme de fusées.
L'arc rapporté de la citadelle de Damas, par M. de Saulcy, en 1851, et qui se voit aujourd'hui au Musée d'artillerie, a certainement appartenu à une arbalète à tour.
De tous les engins de guerre possédés au douzième siècle par les Francs, celui-ci était de beaucoup le plus redoutable, tant par sa mobilité que par les divers angles de tir que des crémaillères placées à l'arrière de l'affût permettaient de donner à son pointage.
Ce fut donc dans les rangs des populations syriennes et arméniennes initiées aux sciences exactes, que pendant la première moitié du douzième siècle, les princes francs recrutèrent leurs engeigneurs.
Chaque grand feudataire entretenait chez lui un ou plusieurs de ces personnages (1), ainsi que des ouvriers de divers états : charpentiers, charrons, forgerons, artificiers, etc. (2), placés sous les ordres de cet engeigneur.
1. Dans la chronique inédite du royaume d'Arménie, récemment découverte par M. Ulysse Robert, nous trouvons la mention de Coste de Lesmirre, arbalestrier grec, maître des engeins du château de Sis.
2. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 177.


La noblesse latine ne tarda point à s'initier elle-même à tous les secrets de la balistique, et Amadi mentionne comme chose très remarquable la machine construite par Anceau de Brie, en 1229, pour le siège de Kantara, dans l'île de Chypre (3).
3. Amadi. Chroniques manuscrites de Chypre, livre II.

L'art du mineur paraît avoir fait de rapides progrès chez les indigènes de Syrie (4), et nous voyons, en 1192, le roi Richard d'Angleterre engager à son service, pour le siège du Darum, des sapeurs et des mineurs Alepins, qui contribuèrent puissamment à la prise de ce château (5).
4. Viollet Le Duc. Dictionnaire d'Architècture, tome VIII, page 398.
5. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 301.


Ce ne dut point être là un fait isolé, car la réputation d'habileté des mineurs d'Alep était fort bien établie dans tout l'Orient.
Les connaissances scientifiques des Arabes leur permirent d'apporter, dès les premières années du treizième siècle, certains perfectionnements dans la préparation des matières employées à la confection des feux de guerre.
Un petit nombre d'adeptes était alors seul initié à la science de la pyrotechnie. Ces hommes possédaient des recettes, des tours de mains, des secrets dont ils faisaient grand mystère.
La profession d'artificier était héréditaire dans des familles, pour la plupart d'origine orientale, n'ayant point de patrie, et vendant indistinctement leurs services aux plus offrants parmi les seigneurs latins et les princes musulmans.
Dans les chroniques du moyen âge relatives aux Croisades, tous les feux de guerre sont désignés sous le nom générique de feu grégeois.
Il serait trop long de revenir ici sur toutes les fables qui ont été accumulées à ce sujet. Je me bornerai à dire qu'après les savants travaux de MM. Reinaud et Favé et le mémoire de M. Lalanne, on doit considérer les feux de guerre, chez les Arabes et les Francs, comme s'étant réduits à trois espèces. La première, qui n'était autre chose que la mixture, connue, aujourd'hui, sous le nom de roche à feu; était, au douzième siècle, employée sous forme de fusées, de scorpions, etc.
La seconde, était le pulvérin renfermé dans des grenades, de terre cuite ou de verre, qui, munies d'amorces et de mèches, se lançaient sur l'ennemi à l'aide de frondes spéciales ou d'engins, et se brisaient, par l'explosion, en projetant au loin les débris du projectile.
Les vases ou grenades en terre, destinés à cet emploi, étaient désignés, chez les Arabes, sous le nom de cruches de Syrie. Nous possédons quelques spécimens de ce genre de projectiles. L'un a été donné par moi au Musée céramique de Sèvres, d'autres se voient au Musée d'artillerie, qui les a reçus de M. de Saulcy. Des vases analogues furent trouvés au vieux château du Phare, à Alexandrie, au moment de son occupation par les troupes françaises, en 1798 (1).
1. Description de l'Egypte. Antiquités, atlas tome V, planche 76.

L'un d'eux était encore rempli d'une matière qui fut alors considérée comme de la poudre avariée; on prit ce vase pour un objet antique, et c'est à ce titre qu'il figure dans le grand ouvrage d'Egypte.
Ces projectiles étaient de dimensions très variées et les rares échantillons que nous possédons sont du plus petit modèle.
Un trou percé au sommet servait tout à la fois à y introduire la matière détonante et à donner passage à l'amorce qui, sous le nom d'IkriK ou de Ouardeh (rose), était adaptée à ces grenades après le chargement et servait à les faire détonner.

Le fond oriental, de la bibliothèque nationale, renferme, sous le numéro 1127, un manuscrit arabe, de la fin du douzième siècle, traitant de la pyrotechnie chez les Orientaux, et où sont figurés, sous le nom de cruches de Syrie, les projectiles dont je viens de parler.
Dans cet ouvrage sont également figurés des projectiles du plus grand modèle, pourvus de trois amorces (ouardeh) disposées de la manière suivante : la première au sommet et les deux autres de chaque côté du projectile. Le même manuscrit contient encore les dessins d'engins à trébuchet rappelant un peu le mangonneau et la pierrière, les uns à contrepoids, les autres à barre frappante destinés à lancer les vases remplis de matières explosibles.
Nous y trouvons également représentés de nombreux types de flèches incendiaires, parmi lesquelles il y en a qui sont munies de boîtes carrées avec fusées.
La troisième et dernière catégorie de feux comprend les huiles incendiaires, telles que le naphte ou pétrole, que l'on tirait alors de Perse et qui est désignée, très nettement, par Jacques de Vitry, sous le nom d'Ignis Græcus (1).
1. Jacques de Vitry, éditions Bongards, page 1098.

Edrisi mentionne encore une matière analogue sous le nom de mumie (2).
2. Edrisi, tome I, page 393.

Les barils remplis de ces matières inflammables étaient lancés à l'aide de châbles (Ce mot vient du latin capulum, qui a donné, en ancien français, chable) ou pierrières (3). Ils étaient munis d'une fusée, et on mélangeait à l'huile, dont ils étaient remplis, du soufre, du salpêtre et peut-être un peu de résine ou d'antimoine. La naïve description de Joinville concorde parfaitement avec ce que je viens de dire.
3. Hérité des romains, l'onagre est la catapulte telle qu'on se la représente classiquement.
Plus tardive, la pierrière s'apparente plutôt à une arbalète géante car la puissance est alors donnée par l'arc-boutement d'une poutre en bois souple.


L'arbalète à tour servait à lancer des flèches munies de fusées « trois fois nous jetèrent le feu grégois, celi soir et le nous lancèrent quatre fois à l'arbalestre à tour » (Joinville).

Longtemps, les artificiers syriens mêlèrent à toutes leurs préparations de l'orpiment ou sulfure d'arsenic, à l'emploi duquel ils attachaient une extrême importance. Cette idée pénétra en Europe, où elle fut en grande faveur, chez les artilleurs et les artificiers, jusqu'au milieu du quinzième siècle.

En Syrie, les Francs eurent souvent à assurer la défense d'un vaste territoire, et ils poussèrent, fort loin, l'art de fortifier, non-seulement une place isolée, mais encore une région tout entière.

Outre les grandes forteresses, ils élevèrent donc, à l'exemple des musulmans, sur les frontières et en certains points stratégiques, un grand nombre de tours destinées à assurer les communications, réprimer les brigandages, enfin, arrêter les invasions et parer aux surprises. Ces postes correspondaient entre eux ou avec les places voisines, au moyen de signaux ou de pigeons voyageurs.

Dans mon étude sur l'architecture militaire des Croisés en Syrie, j'ai décrit deux de ces tours, celles de Toklé et de Karmel.
La nuit, une grille à résine mettait un feu de signal à la disposition des gardes de ces postes militaires.
Les feux étaient les signaux les plus usités par les Francs de Syrie (1), ainsi que le prouve le passage suivant :
« Et ore est coustume en la tierre d'Outremer que quand il savent que Sarrazins doivent entrer en la tierre d'aucune part cil qui premier le set si fet fu » et ce signal était répété par les villes, tours et châteaux, de telle façon que chacun se mettait sur la défensive. Un peu plus loin, le même auteur parle des signaux par feux qui s'échangeaient, presque chaque nuit, entre la tour de David, à Jérusalem, et la forteresse de Karak, au moment du siège de cette place par Salah-ed-din, en 1183.
1. Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 542. — Mas Latrie Chroniques d'Ernoul et Bernard le Trésorier, page 104.

MM. Favre et de Mandrot ont observé, dans les murs des tours de l'importante forteresse arménienne de Lampron, des ouvertures circulaires évidemment disposées pour servir à des signaux nocturnes qui ne durent pas être sans quelque analogie avec notre télégraphie optique. Quant à l'emploi des pigeons, il était très fréquent chez les Francs (2).
2. Mémoires de la Société des Antiquaire de France, tome XXXIX, page 143, et Mas Latrie Histoire de Chypre, tome III, page 664.

Voici ce que nous lisons dans Schehab-ed-din sur l'usage que faisaient alors de ce mode de communication les postes avancés des Musulmans (1) : « Noureddine fit élever des tours sur les terrains séparant le pays des Musulmans et celui des Francs. Il y plaça en garnison des surveillants, auxquels il remit des pigeons au vol rapide, destinés à porter les dépêches. Lorsqu'ils apercevaient l'ennemi, ils lâchaient les oiseaux (2). »
1. Kitab-er-Raudataïn. Traduction de Quatremere, page 41.
2. La poste aux pigeons existait depuis longtemps alors chez les Musulmans et nous connaissons les noms des colombiers entre le Caire et Damas.


Les Francs paraissent s'être également servis de fusées pour les signaux nocturnes, à en juger par ce passage (3) « et s'il trouvast la chose appareilliée, il lur devoit faire mostre avec I fusil. »
3. Mas Latrie Histoire de Chypre, tome III, page 664.

Il est aujourd'hui prouvé que les Francs, comme les Byzantins et les Arabes, avaient déjà, à cette époque, des artificiers assez habiles, et que la fusée dite de signal, ainsi que les pièces nommées chandelles romaines, leur étaient parfaitement connues.

Il est hors de doute que les grands barons latins, de Syrie, avaient dans les cours musulmanes des agents officieux les renseignant sur tous les événements (4) et toujours prêts à ouvrir des négociations secrètes.
4. Historiens Arméniens des Croisades, tome I, page 146.

Ce fut le prince d'Antioche qui annonça le premier à Maç'oud le meurtre de Borsoky, son père, tué par les Ismaéliens (5), le 16 novembre 1126.
5. Defremehy. Notice sur les Batheniens de Syrie, page 29. — Aboulfaradj. Chroniques syriennes, etc.

Selon toute apparence, la plupart de ces agents devaient être des indigènes. Les médecins chrétiens ou israélites des princes musulmans et Francs, ainsi que les interprètes, durent être fréquemment les intermédiaires de relations officieuses et souvent beaucoup plus intimes qu'on ne serait disposé à le croire, au premier abord, entre les princes arabes et les barons chrétiens.
Cependant, ces intermédiaires étaient parfois des Latins; ainsi, Guillaume de Tyr (1) cite un chevalier du royaume parlant fort bien le langage sarrasinois, qui avait été, à plusieurs reprises déjà, envoyé en mission chez les Musulmans, et qui, en 1146, ayant été député près de Moyn-ed-din Anar, gouverneur de Damas, fut assassiné au cours de cette mission.
1. Guillaume de Tyr, Livre XVI, chapitre 12.

Par suite de leurs rapports constants avec les Grecs et les Sarrazins, nombre de ces chevaliers de Syrie doublaient le soldat d'un diplomate.
Ce qu'on lit dans le Kitab-er-Raudataïn, relativement au contrôle exercé, par les Francs, durant la première moitié du douzième siècle, sur le commerce des esclaves, dans les villes d'Alep et de Damas, donne à penser que les Francs avaient dans ces villes des agents dont la situation et les moyens d'action devaient ressembler, par plus d'un point, à ceux des bailes entretenus, trois siècles plus tard, près des sultans ottomans, par la république de Venise.

En 1169, les Francs de Syrie obtinrent, par leur traité avec Schaver (2), vizir du calife d'Egypte, d'avoir des commissaires ou consuls au Caire (3).
2. Reinaud. Extraits des Historiens arabes des Croisades, page 427, et Ibn-Khnal-doun. Editions Tornberg, page 103.
3. L'historien arabe lbn-Abou-Taï nomme ces agents Schahana (consuls). Historiens arabes des Croisades, tome I, page 126.


On ne saurait douter que les rapports fréquents et les relations amicales de Raymond III, comte de Tripoli, avec les princes de Homs et de Hamah, et avec Salah-ed-din lui-même, n'aient été l'origine des accusations qui furent portées, contre lui, par certains auteurs occidentaux à la suite de la bataille de Hattin (1).
1. Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 33 et suivantes.

La présence des chevaliers occidentaux et de nombreux hommes d'armes et sergents syriens, arméniens et musulmans devait donner, à ces petites cours chrétiennes des principautés franques, un aspect fort original.
Chez les princes (2), le chambellan pourvoyait aux dépenses de la maison, et avait dans son service l'acquittement des prestations d'hommages dues par les feudataires.
2. Mas Latrie Histoire de Chypre, tome I, p ?.

Dans une des chartes publiées par Paoli, nous trouvons la mention, dans le cours de la seconde moitié du douzième siècle, d'Elise, demoiselle de la Chambre (3), d'Eschive, comtesse de Tripoli, mais je ne saurais dire encore quelles étaient les attributions de cette charge.
3. Codices Diplomaticos, tome I, page 283.

Les seigneurs francs avaient près d'eux des pages, des écuyers, des clercs remplissant les fonctions de secrétaire ou de lecteur, et certains mêmes (4), des lettrés arabes attachés à leur maison, formant, avec le chapelain et le médecin, la partie noble de la domesticité. Chez les barons latins, ce dernier était généralement un indigène, et le plus souvent un chrétien jacobite ou nestorien, parfois même un juif ou un musulman.
4. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 121.

Quant à la domesticité proprement dite, outre des serviteurs d'origine occidentale, elle comprenait de nombreux esclaves de l'un et l'autre sexe, habituellement achetés en Arménie. On y rencontrait aussi des nègres vendus par les Abyssins à Djeddah, et amenés en Syrie par les caravanes venant de l'Yémen.

Les princes musulmans avaient près d'eux des musiciens qui, chaque jour, nous dit Joinville, sonnaient la diane et la retraite (1).
1. Du Cange. Dissertations sur l'Histoire de saint Louis, tome I, page 132.

A cet exemple, la plupart des seigneurs francs entretenaient des musiciens les accompagnants en guerre (2); et chez les Latins, comme chez les Arabes, le camp retentissait du bruit des araines (Grande trompette de bronze), des trompes, des chamelles, des buzines (Buccine, trompette, buisine), des cors sarrasinois, des nacaires (Nacaire, instrument de musique militaire, tambourin) et des tambours (3).
2. Du Cange. Dissertations sur l'Histoire de saint Louis, tome I, page 248-253.
3. Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 253-259


Ce que raconte Joinville du débarquement en Egypte de son cousin le comte de Japhé (Jaffa) ne saurait laisser aucun doute à ce sujet.

Les Arabes et les Syriens n'avaient jamais cessé de cultiver la musique; aussi, les Francs empruntèrent-ils aux Arabes la plupart des instruments de musique que nous voyons usités en Occident aux quinzième et seizième siècles, et que nous trouvons énumérés dans le passage suivant de Guillaume de Machaut :

Orgues, vielles, micanuns
Rubebes et psalterions
Leus, moraches et guiternes
Dont on joue par ces tavernes
Cymbales, citoles, naquaires
Et de flaios plus de X paires
-------------------------------------
Cors sarrasinois et doussainnes
Tabours flaûstes traverseinnes
Demi doussainnes et flaûstes
Dont droit joue quand tu flaûstes
Trompes, buisines et trompettes
Guigues, rotes, harpes, chevrettes
Cornemuses et chalemielles (4).
4. Editions de la Société de l'Orient Latin, page 35.

Le psalterion est tout particulièrement mentionné par Guillaume de Tyr (1).
1. Guillaume de Tyr, pages 1126.

L'E'oud arabe devint le luth.
Dans le rebebe, nous retrouvons le rebab syrien, et presque tous les instruments cités dans ces vers sont d'origine orientale.
Pour la musique religieuse, l'antiphone, ou chant alternatif par le peuple et les choristes, paraît un emprunt fait aux Syriens, dit M. Fétis, à qui nous devons de si curieuses recherches sur l'histoire de la musique dans l'antiquité et au moyen âge.

Dans tous les châteaux ou palais élevés par les Francs, en Syrie, nous retrouvons un vaste bâtiment en forme de galerie.

Grand'salle du château de Tortose
Grand'salle du château de Tortose. - Sources: M. Rey

C'est la grand'salle, importation occidentale et qui tenait une place essentielle dans la vie et les habitudes du moyen âge. Là, le seigneur convoquait ses vassaux et rendait la justice ; décorée de panoplies, de trophées et d'étendards pris sur l'ennemi, des peintures à fresques, ainsi que de riches tentures, en complétaient l'ornementation. Elle servait aux fêtes et aux banquets. Souvent il s'y trouvait une estrade formant tribune ou théâtre, sur laquelle prenaient place les musiciens, ou bien servant à la représentation d'aventures tirées des romans de chevalerie, alors en grande vogue (1).
1. Mas Latrie Histoire de Chypre, tome I, page 480.

Des que ces fêtes avaient lieu dans un château, les ménestrels, les jongleurs, les musiciens et les rapsodes syriens s'empressaient d'y accourir de toutes les contrées environnantes (2).
2. Guillaume de Tyr, pages 1126.

On y voyait des histrions et des danseurs indigènes, se livrant à des exercices et à des danses qui étaient un des attraits des fêtes somptueuses données dans ces châteaux par la noblesse latine (3), à l'occasion des noces et autres événements de la vie des grandes familles.
3. Guillaume de Tyr, pages 1126.

Les Francs de Syrie avaient adopté l'usage musulman de faire venir des pleureuses et des chanteuses à gage aux enterrements ; ce qui fut interdit, en 1257, par les constitutions du synode de Nicosie (4).
4. Mansi. Conciles, tome XXVI, page 314.

Souvent les marchands chrétiens ou juifs s'arrêtaient aussi dans ces châteaux, y présentant les objets précieux qu'ils rapportaient des terres de payenisme, comme on appelait alors les pays musulmans, et racontaient leurs aventures dans ces régions lointaines, dont la renommée publiait tant de choses merveilleuses. C'était là, avec la venue de pèlerins occidentaux qui y demandaient l'hospi-talité, un puissant élément de distraction pour les châtelains.

Parfois aussi, on recevait, dans ces demeures, la visite de princes musulmans, car il existait souvent, entre les barons latins de la Syrie et les émirs, de véritables fraternités chevaleresques (1). Guillaume de Tyr cite, entre autres, celle de Omfroy de Toron et de l'un des émirs de Noureddine, en 1152.
1. Guillaume de Tyr, Livre XVII, chapitre 17, page 788.

Souvent, des émirs ou des chevaliers latins, trahis par la fortune des armes et ayant été traités avec courtoisie et générosité par leur vainqueur, demeuraient les amis de ceux dont ils avaient été les prisonniers. Je ne citerai qu'un exemple à l'appui de ce que j'avance.

Pendant sa longue captivité chez les Musulmans, qui ne dura pas moins de huit ans, de 1165 à 1173 (2), Raymond III, comte de Tripoli, s'était tellement lié avec Salah-ed-din, que nous voyons, en 1186, ce prince arabe prendre parti pour lui dans la querelle qu'il engagea contre Gui de Lusignan, proclamé roi de Jérusalem à son détriment (3).
2. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 455.
3. Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 35-37.


Salah-ed-din envoya à son ancien ennemi un corps nombreux composé de cavaliers, de sergents à pied et d'arbalétriers musulmans, ainsi que plusieurs convois d'armes, lui donnant, en outre, l'assurance de son entrée personnelle en campagne, pour le secourir, si le roi de Jérusalem commençait les hostilités contre lui.
C'est à cette même époque que nous voyons l'usage des armoiries se généraliser en Orient, tant chez les Francs que chez les Arabes.
Celles des Arabes n'avaient rien de fixe, de régulier, ni d'héréditaire. C'était l'emblématique ou blason parlant primitif, et ces pièces héraldiques étaient nommées par eux le « Renk », au pluriel « Renouk », mot persan signifiant littéralement couleurs, et par une transition facile à comprendre, écusson héraldique.
Dès le onzième siècle, tous les émirs portaient des armoiries.
Au douzième, l'aigle à deux têtes était adopté par les Ortokides.
L'origine de l'aigle à deux têtes est très obscure. Il n'y a qu'une chose positive, c'est qu'il était connu en Orient depuis l'antiquité et bien longtemps avant d'avoir été adopté par les princes allemands. Il figure en 1190 sur les monnaies d'Emad-ed-din Zenghi, frappées à Sinjar; en 1217 (614 de l'hégire), sur des pièces Ourtouki, ainsi que dans la décoration des cuivres damasquinés gravés à Damas et à Mossoul, tandis qu'il ne fut adopté par les empereurs d'Allemagne que vers 1345.
Ahmed ibn Touloun portait un lion.
Malek-ed-Daher-Bybars un lion passant.
L'émir Ak Sonkor avait des armes parlantes, un gerfaut blanc.
Kelaoun un canard, armes parlantes de son nom, qui avait cette signification en mogol. Ce canard se retrouve, d'ailleurs, fréquemment figuré sur la vaisselle de ses descendants.

Presque tous les noms des émaux ou couleurs héraldiques sont d'origine orientale, et je pense que la description de quelques-uns des écussons arabes, dont les émaux nous sont parvenus, doit trouver ici sa place.
Sur une lampe, en verre, appartenant à la collection de M. Schefer, se voit un « renk » d'argent au chef de gueules, dans le champ est timbrée une coupe de gueules.
Une autre lampe, également en verre, qui se trouve dans la collection Basilewsky, présente le « renk » d'azur, à une fasce d'émail blanc, chargée d'une coupe de gueules.
On voyait encore, il y a peu d'années, dans une mosquée de Saïdnaya, près Damas, une jolie lampe en verre, ornée d'un écusson de gueules à une fasce d'argent chargée d'une épée de sable.

Baudouin d'Ibelin
Sceau de Baudouin d'Ibelin, sénéchal du royaume de Chypre.

Nous devons donc considérer comme un point établi que les armoiries furent en usage chez les Musulmans, tant en Syrie qu'en Egypte, pendant toute la durée des trois dynasties successives, kurde, turque et circassienne, et que les chevaliers et les princes francs firent, pour leurs armoiries, de nombreux emprunts au blason orientale (1).
1. Voir le Bulletin de l'Institut d'Egypte, décembre 1880.

Les armoiries des Francs de Syrie furent généralement très simples, à en juger du moins par celles que nous connaissons.
Les Ibelin portaient d'or à la croix de gueules pattée.
Les comtes de Tripoli paraissent avoir porté d'or à un château de gueules.
Les seigneurs de Tabarie une fasce au milieu du champ de l'écu ; quelques auteurs disent que le champ était d'azur et la fasce d'or.
Mais je ne puis en dire davantage sur ce sujet, qui sera longuement traité par mon savant ami Gustave Schlumberger dans le beau livre qu'il prépare en ce moment sur la sigillographie des principautés latines d'Orient.

Les mâts de pavillon plantés sur les forteresses et portant la bannière ou l'étendard du seigneur, étaient en usage en Syrie dès le douzième siècle. La flèche (mât de pavillon ?) qui surmontait le donjon du château de Sahioun fut brisée dès les premiers jours du siège de cette forteresse par les Musulmans, en 1187 (1). Le revers du sceau de Garsias Alvarès, seigneur de Cayphas (Haiffa), que je donne plus haut, offre un exemple de ces drapeaux flottants sur les murs de la ville.
1. Historiens arabes des Croisades, tome III, page 3.

Sceau de Cayphas (Haiffa)
Sceau de Cayphas (Haiffa)

D'après les chroniques et les relations des pèlerins, les Francs avaient emprunté aux Orientaux certains exercices équestres, tels que les combats simulés et ceux consistant à enlever un cercle avec la lance (2).
Herman Corner (3), dans sa chronique, parle en ces termes des passe-temps militaires en usage chez les Francs de Syrie :
« Omni die ludos, torneamenta, hastiludia et varias deductiones militares ac omnia exercitionum genera ad militiam pertinentia eontinuabant. »
2. Pendant les trêves, les chevaliers francs, les templiers, les hospitaliers et les Teutoniques se rendaient chaque année, au mois de février, aux bords du Kison, pour y célébrer le haraz, fête bruyante, ou tous s'exerçaient à des joutes, auxquelles les Sarrazins et les. Bédouins prenaient pacifiquement part. — Saint-Genois int. au voyage de Thetmar. Mémoires de l'Académie royale de Belgique, tome III.
3. Editions Ekkard Corp. hist. Medii. œvi, tome II, page 941 et suivantes.


C'était surtout vers le printemps, à l'époque où les chevaux étaient conduits dans la campagne pour y être mis au vert que, campés près des tentes des Bédouins, les chevaliers latins, même ceux des grands ordres militaires, se livraient avec passion au jeu équestre du djerid, considéré par certains auteurs comme ayant été l'origine des tournois.
Pour cette noblesse, qui passait sa vie dans un état de guerre presque permanent, après les exercices et les jeux militaires, la chasse dut tenir le premier rang parmi les plaisirs, et en temps de trêves, Francs et émirs s'y livraient fréquemment en commun. Dans les inventaires des archives de plusieurs familles arabes de Syrie se trouvent mentionnées des permissions de chasse accordées alors, réciproquement, sur certains cantons limitrophes des deux territoires, par les princes francs et les émirs.
Ici, comme en Occident, la chasse au faucon fut tout particulièrement en honneur. En Syrie, on comptait huit espèces de faucons ; quatre étaient nommées oiseaux de haut vol, et les autres oiseaux volant de poing.

Le deux cent-cinquantième chapitres des Assises de Jérusalem (1) est consacré au règlement des débats qui pouvaient s'élever sur la possession, la perte, l'achat ou la vente de ces oiseaux.
1. Assises de Jérusalem, tome II, page 294.

Comme chiens de meute, outre ceux tirés d'Europe, les Latins se servirent de la race indigène des lévriers Sïoughi, laquelle est originaire de Syrie, de chiens turcomans, se rapprochant beaucoup du chien danois par ses formes et son caractère; enfin, du bodgeh, espèce de grand basset qui, croisé avec le braque d'Europe, donne une race excellente.

Les Francs empruntèrent encore aux Arabes l'usage de l'oncelot ou guépard dressé pour la chasse. Cet animal, très docile et très rapide à la course, figurait alors dans les véneries de tous les princes orientaux, et nous le trou-vons souvent figuré dans les chasses gravées ou émaillées qui décorent les vases exécutés en Syrie, dans l'Irak ou en Perse, du onzième au quinzième siècle.

Les historiens arabes et occidentaux mentionnent fréquemment cet animal, et je crois devoir citer ici, d'après M. de Mas Latrie, un passage où il en est question :
« C'estait un prince (Jacques de Lusignan) qui moult aimait la chasse, et avait une petite beste non mye si grande comme un regnart. I celle beste est appelée carable (quaraqaula) et n'y a beste sauvage que icelle petite beste ne preigne (1). »
1. Mas Latrie Histoire de Chypre, tome II, page 432.

Nous trouvons encore cet animal désigné sous les noms de « peleng » ou de « fehed », et il est nommé, de nos jours, en Syrie, faheddeh (2).
2. Quatremere. Histoire des Mogholes, page 162 et suivantes.
Sources: Emmanuel, Guillaume Rey - Les Colonies Franques de Syrie aux XIIe et XIIIe siècles. Paris Editions Picard, 1883

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