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La Terres Sainte à l'époque Romane - L'Orient au Temps des Francs

Un bâtisseur d'empire : Baudouin Ier, roi de Jérusalem

Dans la grande mobilisation de troupes qui se levèrent pour la première Croisade, l'armée prête avant toute autre à se mettre en marche, fut celle de Godefroy IV de Bouillon.

Celui-ci, duc de Basse-Lotharingie — c'est-à-dire les Ardennes (Bouillon est dans les Ardennes belges tout près de la frontière française), le Hainaut, le Brabant, etc. —, était fils du comte Eustache II de Boulogne-sur-Mer et d'Ida (sainte Ide), sœur du précédent duc de Basse-Lotharingie, Godefroy III. Il partit avec ses frères Eustache III et Baudouin, son cousin Baudouin de Bourcq, fils du comte de Hainaut, et de toute une chevalerie de ces contrées.

Baudouin, frère de Godefroy, se montra pendant l'expédition fort indépendant, et, comme on le verra, dès septembre 1097 abandonna l'armée des Croisés.

Dans leur marche à travers les montagnes du Taurus, les troupes s'étaient reposées quelques jours à Erégli (septembre 1097); Baudouin et le Normand Tancrède avec leurs contingents se dirigèrent alors au Sud, vers la plaine de Cilicie. Ils occupèrent Tarse.

A ce moment, fin septembre 1097, Baudouin vit arriver près du rivage une nombreuse flotte aux mâtures dorées. Cette flotte, composée de marins flamands, frisons et danois, était commandée par un pirate boulonnais, Guynemer, qui apprenant que Baudouin était le fils de son seigneur Eustache II de Boulogne, vint se mettre à son service et lui offrit l'aide de ses équipages. Baudouin en profita aussitôt et lui demanda trois cents hommes pour remplacer la garnison qu'il avait mise à Tarse. Dans la suite, Guynemer apporta un précieux concours à la marche des Croisés le long de la côte, éloignant l'ennemi des ports d'Alexandrette et de Lattaquié, assurant la maîtrise de la mer et un ravitaillement régulier.

Campagnes de Baudouin Ier
Paul Deschamps - Les campagnes de Baudouin Ier de 1110 à 1118

Campagen de Baudouin

Vers le 15 octobre 1097, Baudouin rejoignit Godefroy à Marach ; mais deux jours après, il quittait à nouveau l'armée des Croisés pour chercher un établissement vers l'Euphrate, dans une région occupée par une population arménienne dont les chefs avaient grand-peine à lutter contre les attaques des Turcs seldjoukides. Ces chrétiens accueillirent favorablement le seigneur franc et lui demandèrent son appui contre l'ennemi musulman.

Baudouin, à la tête de combattants francs et arméniens, enleva aux Turcs Rawendan et Tell Basher (Turbessel) en deçà de l'Euphrate, puis poussant au-delà du fleuve (février 1098) avec quatre-vingts chevaliers, il enleva Edesse, puis Samosate et Saruj (Sororge). Il attira dans ces places un grand nombre de Francs, et bientôt Baudouin imposait sa domination aux chefs arméniens qu'il était venu secourir.

Ainsi s'élabora le comté d'Edesse qui, avec ses places fortes et ses immenses territoires, devait rester aux mains des Francs pendant un demi-siècle.

Un an, presque jour pour jour, après la prise de Jérusalem survint la mort de Godefroy de Bouillon (18 juillet 1100). Un parti de vassaux de sa famille se forma pour appeler Baudouin à venir prendre le pouvoir après son frère.

Une délégation de chevaliers palestiniens alla le trouver à Edesse le 12 septembre 1100. Il n'hésita pas. Remettant à son cousin Baudouin de Bourcq le comté, il partit le 2 octobre avec une petite escorte. Leur marche précipitée le long de la côte se passa sans encombre jusqu'à une petite distance au nord de Beyrouth.

Le 23 octobre, la troupe franque fut arrêtée à l'approche du défilé du Nahr el Kelb (le fleuve du Chien) là où ce cours d'eau, resserré entre des pentes abruptes, va se jeter en flots tumultueux dans la mer. Une forte armée commandée par le sultan de Damas, Duqaq, et l'émir de Homs, Djenah ed Dauleh, lui barrait le passage.

Une partie de l'escorte de Baudouin, effrayée, l'ayant abandonné, il n'avait plus à opposer à ses adversaires que cent soixante chevaliers et cinq cents fantassins. Le combat dura jusqu'au soir du lendemain. Des renforts musulmans arrivant sur des barques portèrent main forte à ceux qui, du haut de la montagne, accablaient de traits les chrétiens. Par une habile manœuvre, Baudouin, simulant la fuite, attira l'ennemi vers la plaine, puis faisant volte face, il lança ses cavaliers sur les musulmans ennemis qu'il refoula dans le défilé où les Francs massacrèrent quatre cents d'entre eux et firent de nombreux prisonniers tandis qu'ils ne perdaient que quelques-uns des leurs.

Foucher de Chartres, chapelain de Baudouin, avoue son effroi dans ce combat si inégal et dit naïvement qu'il aurait préféré alors se trouver à Chartres ou à Orléans, et qu'il n'était pas le seul.

Le patriarche de Jérusalem, Daimbert, aurait bien voulu imposer à Jérusalem une autorité ecclésiastique, mais l'accueil enthousiaste que réservèrent, vers le 9 novembre, à Baudouin, la chevalerie palestinienne et la population franque ainsi qu'indigène, fit échec à cette tentative.

Godefroy et Baudouin se montrèrent de valeureux combattants. Tous deux étaient fortement charpentés et de haute taille, mais Baudouin était encore plus grand que son aîné. J'ouvre ici une parenthèse pour parler de la force herculéenne de Godefroy : au siège d'Antioche (octobre 1097 — juin 1098) un jour, une troupe musulmane fit une sortie; Godefroy, d'un revers d'épée, trancha à la hauteur du nombril le corps de l'un d'eux, et comme la troupe faisait retraite, on vit le cheval franchir l'enceinte, portant en selle la moitié du corps de son cavalier : «  Li dux le feri de l'espée parmi le nombrill, si que sa moitié desus chei à terre et l'autre moitié remest sur le cheval qui se féri en la cité avec les autres.  »

Il y avait un grand contraste de caractères entre les deux frères : Godefroy était très pieux et modeste. On sait qu'il avait refusé tout autre titre que celui d'avoué du Saint-Sépulcre. Baudouin, au contraire, n'hésita pas à prendre celui de roi de Jérusalem.

Un aspect de noblesse et de majesté se dégageait de sa personne. Il en imposait à tous et aussi aux Orientaux qui aimaient les armes brillantes, les beaux chevaux, les somptueuses réceptions, le faste dont s'entourait Baudouin.

Défilé du Narh el Kelb
Sources : Le défilé du Nahr el Kelb où, le 23 octobre 1100, Baudouin I dut livrer combat, au cours de sa marche sur Jérusalem. Cliché 39e Brigade du Levant, 1936.

Il se révéla un colonisateur avisé, soucieux d'organiser un Etat viable, auquel il assurerait des frontières naturelles en fortifiant des positions stratégiques, et en procurant à ses territoires les ressources économiques et agricoles indispensables à leur prospérité.

Pendant le cours de son année de gouvernement, Godefroy de Bouillon et son lieutenant Tancrède n'avaient occupé que quelques places importantes : Jérusalem, Naplouse, Ramleh, Lydda, Emmaüs, Bethléem, Hébron, le port de Jaffa, et en Galilée, Tibériade, Nazareth, le mont Thabor, Beisan et encore, un mois après la mort de Godefroy, Tancrède avait-il pris le port de Caïffa.

Baudouin, pendant dix-huit ans, en d'incessantes chevauchées, allait développer considérablement l'œuvre ébauchée par son frère. Avant même de se faire couronner, le jour de Noël 1100, dans la basilique de Bethléem, il entreprit une campagne qui devait se poursuivre de la fin de novembre au 21 décembre. Avec cent quarante chevaliers, cinq cents fantassins, il alla d'abord faire une reconnaissance du côté du port musulman d'Ascalon ; il le trouva si fortement défendu qu'il renonça à une attaque.

Revenant alors vers l'est, il marcha vers Beit Djibrin où se tenait dans des grottes une bande de pillards qui, depuis longtemps, parcouraient la contrée et détroussaient les pèlerins qui, débarquant à Jaffa, se rendaient à Jérusalem. Il enfuma ces brigands et en massacra une centaine.

Puis, avec des guides arabes, sa troupe, par Hébron, s'enfonce dans la montagne en direction de la Mer Morte ; un détachement atteint la rive ouest près d'Engaddi. Baudouin longe la Mer Morte jusqu'à sa pointe méridionale. Foucher de Chartres exprime la surprise qu'il éprouva en voyant, sur le rivage, des montagnes de sel brillantes comme la glace ; étant descendu de sa mule, il voulut boire, mais il trouva cette eau plus amère que l'hellébore.

Les Francs, contournant la mer au sud, trouvèrent une localité fort agréable qui était l'antique Ségor, où se trouvaient des palmiers-dattiers en abondance, et ils se régalèrent de leurs fruits toute la journée. Ils appelèrent ce lieu «  locus palmarum  » en français «  Paumiers  ». Les habitants de la contrée s'étaient enfuis, «  à part quelques-uns à la peau plus noire que la suie, écrit Foucher, dont nous n'eûmes pas cure davantage que des algues de la mer  ». La troupe se rendit ensuite dans la région de Pétra. Nous verrons que Baudouin y revint plusieurs fois. Il était de retour dans sa capitale le 21 décembre, et le jour de Noël avait lieu son couronnement à Bethléem.

En 1101, le roi de Jérusalem va entreprendre de conquérir des places sur la côte. Jusque-là les Francs ne possédaient que les ports de Jaffa (janvier 1100) et de Caïffa.

Il fallait à Baudouin l'aide d'une flotte qu'il n'avait pas. Or, le 15 avril arriva, dans le port de Jaffa, une flotte génoise venant de Laodicée. Baudouin alla au-devant de cette flotte avec deux navires, bannières déployées et au son des trompettes. Le roi établit un contrat avec les Génois qui s'engagèrent à l'aider, ce qu'ils firent en attaquant, à dix-huit kilomètres au nord de Jaffa, le port d'Arsouf; celui-ci capitula à la fin d'avril et Baudouin y mit une garnison. Voir : Bataille d'Arsouf.

Puis sa troupe et les marins génois allèrent plus au nord attaquer le port de Césarée. Là fut organisé un siège en règle avec grand renfort de perrières et de mangonneaux qui lançaient de grosses pierres. Puis, au bout de quinze jours, les Francs ayant approché une tour de bois plus haute que les murailles, l'assaut fut donné. L'entrée de la place fut forcée le 17 mai 1101 et ce fut le massacre et le pillage. Là aussi, Baudouin mit une garnison.

Se séparant des Génois et quittant la côte, Baudouin gagna Ramleh où il construisit une tour. Plus tard, il alla séjourner de juin à août à Jaffa ou Joppé, surveillant une armée égyptienne qui se concentrait contre lui à Ascalon. Il s'efforçait d'obtenir de Jérusalem des renforts. Cependant quand la menace ennemie devint imminente, il n'avait avec lui que deux cents chevaliers et neuf cents fantassins, la supériorité numérique de l'armée égyptienne était écrasante.

Le contact eut lieu le 7 septembre dans la plaine de Ramleh. Baudouin avait divisé sa troupe en cinq corps : les trois premiers furent écrasés; les deux autres, chevaliers de Jérusalem et de Judée commandés par lui, rétablirent la bataille. Il avait harangué brièvement les combattants : «  Si vous êtes tués c'est la couronne du martyre. Si vous vainquez, c'est une gloire immortelle. Quant à fuir, c'est inutile, la France est trop loin.  » La vraie Croix portée par un évêque l'accompagnant, Baudouin avait chargé avec furie, monté sur sa jument appelée «  la Gazelle  » à cause de sa vitesse; «  il fesoit merveilles d'armes  ». Attaqué par un émir, il frappa de son épée avec une telle vigueur qu'il trancha du même coup le cavalier et sa monture.

Ayant jeté le désordre dans les rangs de l'ennemi, celui-ci prit la fuite vers Ascalon.

Un an plus tard (mai 1102) Baudouin, dont la conquête s'étendait, faillit tout perdre au hasard d'une bataille dans cette même plaine de Ramleh. Pour prendre sa revanche, le vizir d'Egypte al Afdal avait concentré dans Ascalon une armée de vingt mille combattants qui se porta vers le nord, le long de la côte.

Baudouin, apprenant ce mouvement, mais nullement informé de la force de l'expédition, commit l'imprudence de ne pas envoyer des éclaireurs, et se porta en avant avec deux cents chevaliers, sans se mettre en formation de combat. La petite troupe franque fut vite encerclée entre Yasour et Ramleh (17 mai 1102).

Beaucoup tombèrent. Le soir, Baudouin put, avec les survivants, s'enfermer dans Ramleh, mais ce n'était qu'un refuge précaire. Alors se produisit un événement providentiel : un sheikh transjordanien se présenta à l'entrée de la ville et demanda à parler à Baudouin. Le roi avait naguère sauvé la femme de ce sheikh qui lui en gardait une grande reconnaissance. Il l'engageait à s'enfuir à la faveur de la nuit, car au jour l'assaut serait donné. Baudouin s'élança donc avec son écuyer et quelques compagnons au milieu de l'armée ennemie. Il fut poursuivi, mais grâce à la rapidité de «  la Gazelle  », il put s'échapper. Au jour, Ramleh fut enlevée et presque tous les Francs furent massacrés.

A Jérusalem le bruit se répandit que Baudouin était mort; la terreur fut si grande que l'on parla d'évacuer la ville pour gagner la côte. Un des rares rescapés de la bataille, Gutman de Bruxelles, ranima les courages.

Cependant Baudouin arrivait à Arsouf, blessé et épuisé, le 19 mai. De là il gagna par mer Jaffa. Là aussi, ayant arboré sur son bateau la bannière royale, des navires égyptiens se mirent à sa poursuite, mais le vent leur fut contraire. A Jaffa en quelques jours Baudouin regroupait les forces franques et le 27 mai il sortait de la ville et attaquait une armée égyptienne qui campait non loin de là. Au bout de quelques heures de combat, elle prenait la fuite vers Ascalon. Les Francs firent un grand butin. Baudouin rentra en triomphe à Jérusalem.

En 1102 sans doute, Baudouin reconnaît l'importance de la position de Saphet qui commandait la route de Damas à Acre, et son lieutenant, Hugues de Saint-Omer, prince de Galilée, paraît y avoir élevé un château fort.

Pour protéger les voyages des pèlerins, le roi de Jérusalem organisa une expédition sur la côte, entre Caïffa et Césarée. La route était resserrée entre la mer et les contreforts méridionaux du mont Carmel. Là se trouvait un défilé appelé «  le Destroit ou Pierre-Encise  » ; des pillards arabes s'y tenaient pour attaquer et détrousser les caravanes de pèlerins.

Dans cette expédition, Baudouin reçut dans les reins un coup de lance qui le fit tomber évanoui de son cheval (juillet 1103). Il devait souffrir toute sa vie de cette blessure. Le fait que, dès cette époque, le roi se souciait d'assurer la marche tranquille des pèlerinages prouve qu'une certaine paix régnait déjà dans son domaine.

Plus tard, près de ce défilé de Pierre-Encise, les chevaliers du Temple devaient bâtir la puissante forteresse d'Athlit (Château Pélerin)

Athlit (Château Pélerin
Athlit (Château Pélerin - Sources : M. Rey, Architecture Militaire des Croisés

En avril 1104 une flotte génoise forte de soixante-dix galères ayant aidé le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles, à s'emparer du port de Byblos (Djebeil), Baudouin demanda à cette escadre de l'aider à conquérir le port d'Acre. Le siège commença par terre et par mer les 5 et 6 mai. Trois semaines après, les habitants ne pouvant espérer aucun secours de navires égyptiens, capitulèrent et les Francs entrèrent dans la ville le 26 mai.

Saint-Jean-d'Acre deviendra le port franc le plus important de la Palestine avec un trafic commercial extraordinaire. Cette cité demeura la dernière de la grande colonie franque à se défendre. Lorsqu'elle tomba en 1291, après un siège soutenu héroïquement, ce fut la fin des Etats francs du Levant.

Après que Baudouin eut occupé Acre, il restait encore aux musulmans, sur la côte de Palestine, les ports d'Ascalon et de Tyr, de Saïda et de Beyrouth. En 1105, Hugues de Saint-Omer construit à peu de distance de Tyr le fort du Toron (Tibnin), à la fois pour surveiller les tentatives en terre chrétienne de la garnison de Tyr et aussi pour en faire une position éventuelle de départ le jour où l'on attaquerait le port.

Ce n'est qu'en 1124 que les Francs purent enfin s'emparer de Tyr. Nous verrons plus loin (chap. 5, cadre géographique, P. 66) qu'à partir de 1103 les Francs occupèrent, au-delà du Jourdain et du lac de TibériadeLac de Tibériade
Lac de Tibériade
(sources images : Lac de Tibériade - http://www.francogalil.com), la région très fertile du Sawad (terre de Suète) et y établirent des ouvrages fortifiés.

En 1105 ou peu après, Baudouin construit le chastel Arnoul, petit fort de plaine surveillant la route des pèlerins allant de Jaffa à Jérusalem par Ramleh et Lydda.

En 1109 ou 1110, Baudouin fit une expédition vers Baalbeck pour piller la grande plaine extrêmement fertile de la Béqa, mais Togtekin fit avec lui une convention établissant qu'un tiers de la récolte de cette contrée appartiendrait aux Francs. Un peu plus tard, un traité analogue avait été conclu pour les récoltes du Sawad et du Djebel Adjloun au-delà du Jourdain.

Ainsi Baudouin s'assurait des ressources agricoles dans des régions prospères situées en bordure des frontières naturelles de son Etat.

Le roi de Jérusalem avait pris Saint-Jean-d'Acre en 1104. En 1108, il essaya avec l'aide de navires italiens de prendre le port de Sidon, mais il échoua.

L'année suivante, il vint en aide à Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, pour prendre le port de Tripoli, ce qui eut lieu le 12 juillet 1109. Ainsi s'achevait l'établissement au Liban du comté de Tripoli.

A la fin de février 1110, Bertrand vint à son tour participer au siège de Beyrouth qu'entreprenait Baudouin. Des vaisseaux génois et pisans organisaient le blocus. Le 13 mai, la ville capitula.

La même année (été 1110), arriva dans les parages une flotte de pèlerins Scandinaves conduite par le prince norvégien Sigurd. Baudouin accueillit solennellement celui-ci et l'accompagna au Saint-Sépulcre. Après quoi, il lui demanda son appui pour s'emparer de Sidon (Saïda). L'escadre fit donc le blocus du port tandis que Baudouin, assisté de Bertrand de Tripoli, attaquait la ville avec de nombreuses machines de siège

A ce moment, arrivait sur la côte de Palestine, une escadre vénitienne qui renforça la flotte norvégienne. Le 4 décembre, Sidon ouvrait ses portes.

En 1115, Baudouin va entreprendre une expédition au sud et au sud-est de la Mer Morte qui amorcera l'établissement d'une vaste baronnie du royaume : la Terre oultre le Jourdain, laquelle s'étendra depuis Amman jusqu'à la mer Rouge au golfe d'Aqabah, sur une longueur d'environ trois cents kilomètres.

Déjà, avant de se faire couronner roi de Jérusalem, il avait fait une incursion dans l'Ouadi Mousa, c'est-à-dire auprès de Pétra.

En février-avril 1107, ayant appris que trois mille Damasquins construisaient un château pour interdire le passage aux marchands chrétiens, il était parti avec cinq cents soldats, avait chassé les Musulmans et détruit leur ouvrage; et pour avoir plus d'ouvriers agricoles il avait ramené des chrétiens du voisinage de Pétra pour les établir à titre de colons dans les terres de Palestine.

Donc, en 1115, il va se fortifier solidement à l'orient de la Mer Morte. Ayant choisi à une trentaine de kilomètres au nord de Pétra un site agréable, fertile et pourvu d'eau, naturellement bien défendu au sommet d'une montagne, il y entreprit la construction d'un château pour fermer de ce côté le passage aux ennemis mais aussi pour surveiller les routes des caravanes commerçantes qui allaient et venaient de Syrie à la mer Rouge et en Egypte, et aussi la route des pèlerins, le Derb El Hadj, qui se rendaient en Arabie vers les villes saintes de Médine et de La Mecque. Grâce à cela, le seigneur de la Terre oultre le Jourdain prélevait un péage sur les caravaniers et les pèlerins : source abondante de revenus pour le royaume.

château de Montréal
Le château de Montréal, construit en 1115 par Baudouin Ier, au sud de la Mer Morte. Cliché du R.P. de Savignac, 1912.

Le roi travailla en personne pendant dix-huit jours à la nouvelle construction et veilla à la munir d'une garnison, de machines de guerre et de vivres. Voulant laisser le souvenir de cette fondation, il donna au nouveau château le nom de Mont-Royal (Montréal) appelé Shobak par les chroniqueurs arabes.

L'année suivante (1116), le roi, «  toujours impatient d'ouvrir des voies nouvelles  », écrit Albert d'Aix, fit avec deux cents chevaliers une marche jusqu'à la mer Rouge. Ils trouvèrent près de la mer le village d'Ailat, voisin des ruines de l'antique Elath, des livres hébreux. Les habitants s'enfuirent vers le rivage, sautèrent dans leurs barques et gagnèrent la haute mer, épouvantés par ces étranges guerriers. Quant à ceux-ci, ils se reposèrent de leur longue marche en se baignant dans la mer et en se livrant au plaisir de la pêche.

C'est probablement peu après que les Francs établirent le fort d'Ailat. Il semble qu'ils construisirent aussi un fort dans l'île de Graye toute voisine. D'autres postes furent établis le long de la route du Hedjaz (le Derb el Hadj) : le grand château de Kérak (que les chroniqueurs appellent le Crac ou le Crac de Montréal pour le distinguer du Crac de l'Hospital dans le comté de Tripoli), construit en 1142 par Payen le Bouteiller, sire de la Terre oultre le Jourdain, ce château étant plus considérable que Montréal; plus au nord Ahamant (Amman) puis au sud, Tafilet et près de Pétra, Hormoz, li Vaux Moïse et Sela. Cette ligne de forteresses pouvait interdire les communications entre l'Egypte et la Syrie musulmane, entre Le Caire et Damas.

La même année, irrité des razzias fréquentes que la garnison de Tyr faisait en territoire chrétien, Baudouin voulut les empêcher en construisant tout près, au sud, la forteresse de Scandélion.

Au début de 1118, Baudouin entreprit avec deux cent seize chevaliers et quatre cents fantassins un voyage d'exploration vers l'Egypte. On passa par Hébron et le désert. En mars, on pénétra dans Farama. On marcha jusqu'au lieu le plus oriental du delta du Nil. On voulait atteindre Tanis.

Mais le roi se sentit gravement malade et il fallut rebrousser chemin. Il mourut à El Arish le 2 avril. Il reste un souvenir émouvant de son passage en cette contrée : comme il avait demandé à être enterré au Saint-Sépulcre auprès de son frère Godefroy de Bouillon, son cuisinier Addon enleva les viscères pour empêcher une décomposition rapide et ces viscères furent enterrés à El Arish. On éleva pour marquer l'endroit un tas de pierres qui fut appelé Hadjeret Berdaouil (la pierre de Baudouin). Ce nom était encore, au début du XXe siècle, employé par les bédouins. Un étang du voisinage, à l'ouest d'El Arish, s'appelait Sebkat Berdaouil (le marais de Baudouin).

Notre propos étant de montrer la continuité de vues de Baudouin pour asseoir son autorité dans son Etat et l'étendre en d'incessantes chevauchées, nous ne ferons qu'évoquer son activité qui fut grande en dehors de son royaume.

Agissant comme souverain responsable à l'égard des autres princes de Terre Sainte, le comte de Tripoli, le prince d'Antioche et le comte d'Edesse, il leur apporta son concours à la tête de son armée et aussi son arbitrage dans leurs conflits.

En mars 1109, Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, et Guillaume Jourdain, neveu de ce dernier, étant en compétition pour le comté de Tripoli, et Tancrède soutenant Guillaume Jourdain, Baudouin donna raison à Bertrand. Un mois plus tard, il vient avec ses troupes prêter main-forte à Bertrand devant Tripoli assiégée depuis dix ans, et la ville ouvre ses portes.

L'année suivante, il se porte sur l'Euphrate pour repousser les prétentions de Tancrède à la suzeraineté sur Edesse et rétablit Baudouin de Bourcq qu'il avait mis lui-même en 1100 à la tête du comté d'Edesse.

Un an plus tard, en 1111, son effort de conciliation entre les princes francs se montre efficace contre une menace d'invasion des Musulmans. Accourant de toutes parts, les forces franques se retrouvent à Chastel de Ruge près de l'Oronte : le roi est là, avec sa chevalerie, ainsi que Bertrand de Tripoli et Tancrède, prince d'Antioche, avec leurs contingents. Bientôt Baudouin de Bourcq et Joscelin de Courte-nay les rejoignent avec leurs troupes de l'Euphrate.

C'est une armée franque de seize mille hommes qui fit mouvement vers Apamée tandis que l'armée musulmane prenait position devant la citadelle de Sheïzar sur l'Oronte. Il y eut de vigoureuses charges de cavalerie, des combats singuliers, de brillantes passes d'armes, mais les forces étaient égales et ne purent s'entamer.

Ainsi Baudouin, hors de ses frontières, comme dans son domaine palestinien, s'est toujours montré un valeureux guerrier et un chef d'Etat plein de sagesse.

Baudouin Ier, en dix-huit ans de règne, avait donné au royaume de Jérusalem toute l'étendue de son territoire; sauf les deux ports de Tyr et d'Ascalon qui ne furent conquis, le premier qu'en 1124, le second qu'en 1153. Les frontières naturelles étaient constituées : au Nord, le royaume était limité par le comté de Tripoli, la frontière paraissant s'être trouvée au Nahr al Muamiltain à peu de distance au nord de Beyrouth; le long de la côte au sud, au-delà de Gaza et du petit fort avancé du Darum, se trouve un immense désert sans eau que les Francs appelaient la Grande Berrie; cette étendue dénudée suffisait à protéger de toute invasion le royaume vers le midi.

A l'Est, la grande dépression appelée la fosse syrienne, parcourue par de grands fleuves et encadrée de chaînes de montagnes, formait une frontière naturelle aux Etats chrétiens.

Cependant les Francs s'établirent au-delà. Ainsi nous avons vu que par des traités, Baudouin s'assura, au-delà du Jourdain et du lac de Tibériade par une sorte de condominium avec Damas, une part des récoltes dans le Sawad (terre de Suète) et plus au sud dans le Djebel Adjloun; même il établit un poste de vigie avec une garnison, la grotte d'El Habis, pour surveiller le voisinage et protéger les métairies (casaux) exploitées par des cultivateurs musulmans et chrétiens.

Baudouin occupa aussi tous les territoires environnant la mer Morte, au sud l'Idumée, à l'est le pays de Moab où fut créée la Terre oultre le Jourdain.

Dominant de quinze cents à seize cents mètres la grande dépression de la mer Morte et du Ouadi Araba s'étend une longue chaîne montagneuse couronnée de hauts plateaux larges de quinze à dix-huit kilomètres, au sol de terres volcaniques riches et propices à la culture des céréales. Les Romains appelaient cette région la Palestina salutaris. Le versant ouest de cette chaîne, fort escarpé, se dresse comme un mur en face de la Palestine, tandis que le versant oriental descend doucement et par paliers vers le désert. De vastes pâturages occupaient cette zone où transhumaient de grands troupeaux de chameaux et de bétail.

Nous avons vu qu'une ligne de forts fut établie, comme des sentinelles avancées, au-delà de la mer Morte et du Ouadi Araba. Le plus méridional de ces forts, Ailat sur la mer Rouge, devint un port de commerce fort actif. Là arrivaient les produits, pierres précieuses, œuvres d'art, denrées de la Perse et de l'Inde; les caravanes des grands négociants de Damas les recevaient et les transportaient à travers le territoire du prince franc d'Oultre le Jourdain, puis de Damas, les marchandises étaient envoyées en terre chrétienne vers Saint-Jean-d'Acre et Tyr. Les marchands damasquins trafiquaient librement sur le littoral. Ainsi le commerce asiatique prit une ampleur nouvelle et ses produits, grâce aux commerçants italiens, provençaux et catalans qui abordaient en Terre Sainte, affluèrent en Europe.

Les abords de la mer Morte furent mis en valeur. Sur la rive ouest on établit de grandes plantations d'arbres fruitiers pour l'arrosage desquels on fit d'importants travaux d'irrigation. On voyait de vastes plantations de cannes à sucre au nord au voisinage de Jéricho et aussi au sud près de Kérak; le sucre de cette région s'exportait au loin : dans l'île de Chypre on vendait une poudre de sucre provenant de Kérak et l'on voit encore, au pied de la forteresse de Kérak, sur les bords du Ouadi el Frandji (la rivière des Francs), des vestiges de moulins à sucre.

Au sud-est se trouvait l'oasis de Ségor (Paumiers) où les palmiers-dattiers croissaient en abondance. On exploitait aussi à Ségor le baume et, pour la teinturerie, l'indigo. Enfin on recueillait sur la mer Morte le bitume et le sel. Les fruits et les denrées des abords de la mer Morte étaient transportés sur la rive occidentale par une flottille de bateaux de commerce.

Tout ce développement agricole, industriel, commercial, ne se réalisa pas entièrement bien sûr au temps de Baudouin Ier, mais c'est ce prince assurément qui lui donna son essor.

En 1113, les troupes de Jérusalem étaient en campagne avec le roi dans la région de Tibériade lorsque l'armée égyptienne d'Ascalon vint jusque sous les murs de la capitale qui, privée de défenseurs, fut sur le point de tomber aux mains de l'ennemi.

Lors de la première Croisade, avant la prise de Jérusalem par les Francs, les Musulmans avaient renvoyé les chrétiens qui y habitaient et lorsque les Croisés y furent entrés ils en chassèrent les Infidèles. Ainsi la ville se trouvait-elle fort peu peuplée.

Baudouin voulut pourvoir à cette pénurie. Il fit informer secrètement les chrétiens syriaques et grecs de Transjordanie qu'il leur proposait de venir s'établir à Jérusalem où il leur assurerait une existence convenable. Un grand nombre de chrétiens, vivant sous la domination musulmane en Transjordanie et ailleurs, accoururent avec leurs familles et leurs biens.

Ainsi Baudouin assura non seulement le repeuplement de Jérusalem mais il installa aussi des populations agricoles dans les casaux de Palestine, qui prospérèrent.

Et il avait si bien assuré le gouvernement de son Etat que la confiance d'y vivre dans la sécurité et l'aisance se propagea outre mer et que beaucoup d'Occidentaux vinrent se fixer définitivement en Terre Sainte.

Cette fusion entre Croisés installés en Palestine et immigrants arrivés après la conquête est clairement exprimée par Foucher de Chartres, le chapelain de Baudouin; quelques années après la mort de celui-ci il écrivait : «  Dieu a transformé l'Occident en Orient. Le Français d'hier est devenu, transplanté, un Galiléen ou un Palestinien. Tel d'entre nous a pris pour femme non pas une compatriote, mais une Syrienne ou une Arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée. La confiance rapproche les races les plus éloignées... Chaque jour des parents et des amis viennent nous rejoindre. Ceux qui étaient pauvres en leur pays, ici Dieu les a faits riches. Pourquoi retournerait-il en Occident celui qui a trouvé l'Orient si favorable!  »
Sources : Paul Deschamps - Au Temps des Croisades - Hachette Litterature - 1972

L'histoire du Royaume de Jérusalem en fonction de ses forteresses.
D'après un livre récent.

L'histoire des croisades bénéficie de la confrontation des textes occidentaux et orientaux qui nous ont été conservés, comme on peut s'en rendre compte par l'exposé de M. René Grousset qui a pris un soin particulier à mettre le lecteur en contact direct avec les chroniqueurs. Cependant, l'étude du terrain et des ruines y peut encore ajouter. Voilà précisément ce qu'apporte l'étude de M. Paul Deschamps et ce que souligne le sous-titre de son ouvrage. Le savant conservateur du Musée des Monuments français ne s'est pas contenté, comme G. Rey l'avait fait dans un premier et méritoire essai, de relever les châteaux subsistants, au cours de plusieurs missions en Orient, avec la collaboration d'architectes éprouvés, M. François Anus (missions de 1927-1928 et de 1929) et M. Coupel (mission de 1936), aussi avec le large concours de l'Aviation militaire du Levant ; il a habilement fondé sur les documents recueillis une étude historique toute nouvelle. En s'attachant au terrain et aux monuments, il a en effet renouvelé un sujet qui paraissait épuisé ; surtout, il nous fait comprendre comment s'est organisé et défendu le royaume de Jérusalem. Grâce à lui, toutes ces places fortifiées prennent figure et vie pour nous expliquer leur action sur les événements. Nous mesurons l'ingéniosité de leurs constructeurs, la merveilleuse utilisation d'un terrain si différent de celui qu'on avait coutume de fortifier en Occident, le prodigieux progrès que marque à cette époque l'architecture militaire et qui se répercutera en France. Tout cet effort s'est développé avec des ressources réduites et un petit nombre d'hommes, conduits, il est vrai, par des chefs intrépides et habiles. Leurs adversaires leur ont rendu justice, surtout au temps des premières générations de Croisés qui réussirent à s'adapter au pays en manifestant un véritable sens politique et une sage prudence. C'est ainsi, nous conte Ousama, qu'ils ne se laissaient pas entraîner au combat quand ils n'étaient pas en nombre, et qu'ils se contentaient de mettre leurs chevaux au trot pour éviter les embûches. Plût au ciel que les générations suivantes aient imité ce sang-froid !

Il ne faudrait d'ailleurs pas croire que l'attention des chevaliers du royaume se soit uniquement portée sur l'organisation militaire. Ils se sont aussi préoccupés de la mise en valeur économique du pays, et ils ont élaboré ce beau monument juridique que constituent les « Assises de Jérusalem », fondement de l'organisation du royaume. Quand le légat de Frédéric II, le maréchal Filanghieri, s'arrogea au nom de l'empereur des droits dictatoriaux, les seigneurs et notables chargèrent Balian de Sagette de le rappeler au respect des coutumes et franchises de la Chrétienté d'Orient inscrites dans les Assises

On sait qu'après la prise de Jérusalem (15 juillet 1099), nombre de Croisés, estimant leur devoir rempli, s'en retournent chez eux. Le petit groupe restant songe à assurer le lendemain. Tancrède pare au plus pressé en occupant la Galilée ; il relève les murs de Tibériade et de Beisan, l'ancienne Scythopolis, pour se garder des incursions venues de Transjordanie. Afin de se prémunir contre une attaque poussée en contournant le sud de la mer Morte, Godefroy de Bouillon fortifie Hébron.

Il importe au plus haut point d'occuper et de renforcer la côte. Tout d'abord Jaffa, port médiocre, mais indispensable pour assurer les relations avec l'Occident et se défendre contre une attaque des flottes égyptiennes. La prise de « Caïffa » Haiffa par Tancrède (20 août 1100, un mois après la mort de Godefroy de Bouillon) fournit un second port. L'année suivante, c'est le tour d'Arsouf et de Césarée; en 1104, Baudoin s'empare d'Acre qui deviendra le grand port du royaume. Beyrouth et Saïda ne tomberont qu'en 1110. Les flottes de Gênes, de Pise et de Venise apportèrent un précieux concours.

Deux ports fortement tenus restaient aux mains des Égyptiens et constituaient une gêne extrême : Tyr et Ascalon. On ne pouvait les réduire sans une marine que les Vénitiens s'offrirent à fournir. Laquelle des deux places allait-on attaquer en premier ?
On en discuta longuement à Acre. Les seigneurs de Jérusalem, de Jaffa, de « Ramlé » Ramla et de Naplouse insistaient pour qu'on attaquât Ascalon.

Royaume de Jérusalem
Plan, figure 1

Ceux d'Acre, de Nazareth, de Tibériade, de Sidon et de Beyrouth montraient la nécessité de s'emparer de Tyr, que la forteresse de Toron (Tibnin) et le château de Scandelion avaient peine à surveiller. On s'en remit à la Providence. Deux papiers portant chacun le nom d'une des deux villes furent posés sur l'autel, et un jeune enfant fut appelé à choisir : Tyr fut ainsi désignée. Croisés et Vénitiens s'en rendirent maîtres en 1124.

A ceux qu'inquiétait la présence de l'ennemi à Ascalon, il ne resta d'autre ressource que de renforcer la défense autour de cette ville. Habiles aux ghazzous (subitas irruptiones, dit Guillaume de Tyr, XIV, 8), les Égyptiens se glissaient le long de la route de Jaffa à Jérusalem et se cachaient à l'entrée des gorges (in faucibus montium inter angustias inevitabiles) pour piller les caravanes de pèlerins peu aptes à se défendre. De 1134 à 1142, le roi fit élever trois châteaux forts constitués par un donjon entouré d'une chemise flanquée de quatre tours pour contrebattre l'importante cité d'Ascalon. Ce furent Bethgibelin, autrement dit Bet-Djibrin, qui interceptait la route d'Ascalon à Hébron, Ibelin (Yabné) sur la route côtière d'Ascalon à « Ramlé » Ramla et Jaffa, enfin Blanche-Garde (Tell es-Safiyé) sur la route d'Ascalon à Jérusalem (fig. 1). Des murailles de Blanche-Garde on voyait nettement Ascalon. Un premier résultat fut de permettre de rétablir tout à l'entour la culture des terres : « Il y venoit, dit le traducteur de Guillaume de Tyr (XV, 25), mout grant plenté de blé. »

Il est regrettable que les fouilles, que M. Garstang avait si bien commencées sur le vaste site d'Ascalon, n'aient pas été poursuivies. Il est vrai que l'attention des archéologues était particulièrement attirée par l'antiquité, mais l'époque des Croisades en eût certainement bénéficié aussi. La description de la ville médiévale par Guillaume de Tyr est d'une exactitude remarquable, comme l'a constaté le P. H. Vincent

Baudoin III décida de réduire enfin la redoutable enclave égyptienne. A cet effet, il édifia en 1150 une citadelle dans la ville alors abandonnée de Gadres, nom que les chroniqueurs francs donnent à Gaza, en arabe Ghazza. En 1153, Ascalon tombait aux mains des Francs. Le roi Amaury ira même jusqu'à construire vers 1170 le château de Darum, au sud de Gaza. C'est qu'il se préoccupait de mener campagne contre l'Egypte, folle entreprise qui eut pour résultat de cimenter l'union des princes musulmans. Ceux-ci pouvaient laisser la Palestine aux mains des Occidentaux ; mais voir la riche province d'Egypte leur échapper, et être coupés du Maghreb, était intolérable. Ce fut le rôle de Saladin d'y mettre bon ordre. Les campagnes de 1187 et de 1188 semblent sonner le glas du royaume de Jérusalem. L'intervention de la troisième Croisade (1189-1192) sauve à grand-peine la situation. Il fallut plus de deux ans de siège pour reprendre la place d'Acre dans laquelle finissent par pénétrer Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion.

« C'est vers cette époque, nous dit M. Deschamps (p. 15), que l'architecture militaire franque prend un nouvel aspect. Le système de défense devient plus savant, les tours rondes apparaissent, et les bossages grossiers sont remplacés par un appareil de pierres lisses.

Royaume de Jérusalem
Plan, figure 2

« On entreprend alors en Syrie les grands travaux qui vont donner au Crac des Chevaliers et à la forteresse de Margat leur majestueuse apparence. Il faut se rappeler que Margat fut vendu en 1186 à l'Hôpital, et qu'en même temps sans doute cet Ordre entreprenait l'enceinte extérieure du Crac et les grosses tours rondes qui forment son donjon. Cette entreprise paraît avoir été terminée dans son ensemble vers 1203. »

En 1193, la mort de Saladin apporta quelque répit aux Croisés, bien qu'une partie de la Palestine restât aux mains des Musulmans. Soubeibé et Beaufort étaient occupés et renforcés par ces derniers. Même, le fils de Saladin, Malik el-'Adil, avait fortifié le Thabor (1211) et par là menaçait la place d'Acre. L'émotion ressentie en Occident détermina la cinquième Croisade (1219-1221).

En attendant, les Francs construisirent l'importante forteresse de Chastel-Pèlerin (Athlit) ce qui détermina Malik el-'Adil à démanteler et à abandonner le Thabor.

Ce n'est que sous la menace de la sixième Croisade que Malik el-Kamil rendit au royaume franc Jérusalem, Bethléem, Nazareth, la seigneurie de Toron et la partie du territoire de Saïda qu'il détenait.

Quand la Galilée fut reprise par les Croisés, les Templiers relevèrent en 1240 le château de Saphet démantelé depuis 1218. « Sur une forte position en arrière du Jourdain, ce château dominait la plaine située au pied des monts de Haute-Galilée et surveillait la route d'Acre à Damas. Saphet, à l'érection duquel on travailla deux ans et demi, devint l'une des plus belles forteresses qu'élevèrent les Croisés au XIIIe siècle. »

Après un échec en Egypte, saint Louis séjourna du 13 mai 1250 au 24 avril 1254 en Palestine et y entreprit de grands travaux de fortification, notamment à Acre, à Caïffa, à Césarée, à Jaffa, à Saïda (château de terre). Tous ces efforts n'aboutirent qu'à prolonger l'agonie du royaume de Jérusalem en proie aux plus graves dissensions. Saint Louis commit l'irréparable erreur de diriger la huitième croisade (1270) sur Tunis, alors que Baybars s'était rendu maître d'Antioche, de Césarée, d'Arsouf, de Saphet, de Jaffa, qu'il massacrait les populations ou les emmenait en esclavage.

La faiblesse des effectifs au regard des forces de Baybars obligea les Croisés à s'enfermer dans leurs forteresses; mais en dépit des progrès réalisés par la fortification, tours et murs ne pouvaient plus résister aux travaux de sape et aux nouvelles machines de guerre. Le bois l'emportait sur la pierre. Les Egyptiens s'étaient, en effet, procuré le bois nécessaire pour élever d'immenses tours, du haut desquelles ils dominaient les places et réduisaient les défenseurs à l'impuissance. Alors que saint Louis mourait inutilement devant Tunis, il ne restait plus aux mains des Francs en Syrie que Tripoli, Sidon et Acre. Tout se termina, en 1291, par la reddition de cette dernière place. Il avait fallu un siècle d'erreurs accumulées par les grands chefs pour ruiner un travail constructif sans précédent. Il faudra plus longtemps encore pour que l'hostilité cède le pas aux relations commerciales.

Histoire du Royaume de Jérusalem Chapitre 1

La publication de M. Paul Deschamps apporte une documentation en bien des points définitive : grands plans rendus particulièrement lisibles par l'emploi de la couleur, nombreuses photographies terrestres ou aériennes. Ainsi M. Anus nous donne de Chastel-Pèlerin (Athlit) d'excellents relevés. Les ruines étant depuis des siècles exploitées en carrière, il subsiste peu de vestiges. Et cependant les chroniqueurs rapportent que les pierres employées étaient si grandes que deux bœufs pouvaient à peine en traîner une seule sur un chariot. Les Croisés utilisèrent, en effet, les ruines antiques.

Dominant à pic de 400 m. la vallée du Litani et la route qui mène de Saïda à Damas, se dresse le Qal'at esh-Shaqîf ou Shaqîf 'Arnoun, autrement dit le château de Beaufort. Les historiens arabes assurent qu'Arnoun est un nom d'homme, et l'on a supposé qu'il s'agissait de Renaud de Sagette qui en fut maître. La graphie arabe rend peu vraisemblable cette hypothèse. M. Deschamps retrace en détail l'histoire souvent héroïque de ce château et des seigneurs de Sagette (Saïda) dont il dépendait.

Occupé deux fois par les Francs (1139-1190, puis 1240-1268) et deux fois par les Musulmans, Beaufort a subi des destructions et des remaniements que la présente publication s'efforce de préciser, et qui sont lisibles sur les plans en couleurs de M. Coupel. Une équipe militaire, sous la direction du chef de bataillon G. Bigeard, a effectué d'importants travaux de déblaiement qui ont permis de retrouver l'entrée de la Basse-cour et un étage inférieur. La belle porte, dessinée par G. Rey en 1859, de la Grande salle, qui date du milieu du XIIIe siècle, est actuellement fort mutilée. Voici donc Beaufort qui rentre dans la liste des grandes forteresses, en tête desquelles il faut citer le Crac des Chevaliers, Sahioun, Marqab, Kerak, etc.

Grâce aux prospections de l'aviation, le commandant Bigeard a retrouvé la Cave de Tyron, admirable poste d'observation à l'entrée du territoire de Saïda. Le docteur Berti, du village voisin de Djezzin, s'est associé à cette exploration périlleuse qui a nécessité échelles et cordes pour atteindre les logements creusés dans la paroi du rocher. Le dispositif remonte à l'époque des Croisades, car les parois et le sol sont taillés avec le tailloir à dents caractéristique de la taille des Croisés. La petite garnison qui s'abritait dans la Cave de Tyron, disposait d'une abondante adduction d'eau et de réserves de vivres. L'installation n'est pas sans analogie avec la grotte d'el-Habis, sur la rive gauche du Yarmouq, explorée par M. Horsfield.

Ainsi princes francs et princes musulmans vivaient côte à côte, mais en hostilité à peu près constante. Cependant, les seconds étaient aussi étrangers à la Syrie et à la Palestine que les Croisés eux-mêmes. De part et d'autre, l'organisation féodale offrait de grandes analogies — bien qu'il n'y eût pas chez les Orientaux de distinction entre chevaliers et bourgeois. De part et d'autre on combattait vaillamment, et il en résultait une mutuelle estime que des actes de générosité ont souvent soulignée. Mais la foi et toutes les règles religieuses qui en découlent — jusqu'à la nourriture ou au rôle de la femme — élevaient des barrières infranchissables entre les deux populations, qui avaient constamment à la bouche de terribles formules de malédiction. Le musulman était persuadé que son culte était plus pur, que sa civilisation l'emportait sur celle de l'Occident, et de fait, sa littérature offrait une incomparable richesse. Ousama, esprit ouvert à toutes les curiosités et sujet aux engouements, ne manque jamais de revenir sur l'appréciation flatteuse qui a pu lui échapper. Bien qu'il ait frayé avec les Templiers qui occupaient alors à Jérusalem le Haram esh-Shérif, et se soit plu à rendre visite aux Lieux saints, il est profondément scandalisé quand, devant l'image de Marie tenant l'enfant Jésus, le Templier qui l'accompagne lui dit : « Voici Dieu (Allah) enfant. » Ousama ne bronche pas, mais pense intérieurement : « Puisse Allah s'élever très haut au-dessus de ce que disent les impies ! »

Les deux sociétés restaient imperméables l'une à l'autre; abstraction faite des fellahs, elles ne pouvaient subsister que dans des territoires strictement délimités par la configuration du pays, et hermétiquement clos par des forteresses. La multiplicité des châteaux francs reflète cette situation dont la précarité apparut nettement le jour où les Musulmans parvinrent à s'unir pour exercer une pression irrésistible.

Histoire du Royaume de Jérusalem Chapitre 2

Si, en théorie, on pouvait concevoir qu'il suffisait aux forces du royaume de Jérusalem de constituer un solide bastion à l'ouest de la grande faille, mer Morte-Jourdain-vallée de l'Oronte (comme on en a eu l'illusion au début de la dernière occupation française), et d'en garder les issues pour vivre en sécurité, les conditions économiques ne permettaient pas une solution aussi simple. La Palestine ne possède de terrains cultivables d'une certaine étendue que dans la plaine d'Esdrelon entre le Carmel et le Liban, ainsi que le long de la côte Ascalon-Jaffa-Césarée. Même de nos jours où la culture du sol a été intensifiée, Jérusalem est ravitaillée en grande partie par l'Egypte. De tout temps la Transjordanie et ses belles terres à blé ont fourni le complément indispensable à la population de la Palestine propre. Cela explique que les Croisés aient occupé la « Terre de Suète », à l'est du lac de Tibériade, dès 1105, et en 1115 la « Terre oultre le Jourdain ».

Aussitôt Baudoin élève le château de Montréal (Shobak) en Idumée. Comme jadis la Pétra des Nabatéens, cette forteresse, avec le Vau de Moïse, était destinée à contrôler, d'une part, le commerce de la mer Rouge dont l'accès était assuré par les garnisons d'Ailat ('Aqaba) et l'îlot de Graye, et de l'autre à surveiller le commerce avec l'Egypte. Albert d'Aix (Histoire des Croisades, IV, p. 703) nous le dit : « et non ultra mercatoribus hinc et hinc transitus licentia daretur, nisi ex Régis gratia et licentia ». Toutefois, le centre commercial important de cette région était alors Kérak de Moab. Après l'avoir entourée d'une enceinte, Payen le Bouteiller se décida en 1142 à y élever un château, le Crac ou, par confusion, « Petra deserti », qui devint rapidement la plus grande forteresse de la Terre « oultre le Jourdain ». Dès lors, on conçoit l'étude approfondie que lui consacre M. Deschamps.

« C'est vers 1161 que le fief du seigneur d'outre Jourdain atteint sa plus grande extension; sa suzeraineté s'étend sur les deux rives de la Mer Morte : en cette année, par un acte conclu à Nazareth le 31 juillet, Baudoin III recevait de Philippe de Milly, seigneur de Naples (Naplouse), tous les domaines que celui-ci possédait dans les territoires de Naplouse et de Tyr, et en échange le roi abandonnait à Philippe tout ce que lui-même possédait au delà du Jourdain, Montréal, le Crac, Ahamant, c'est-à-dire 'Amman avec leurs appartenances aussi loin qu'elles s'étendaient en longueur et en largeur depuis le Zerqa (c'est-à-dire le Yabbok) jusqu'à la Mer Rouge, ainsi que le château « li Vaux de Moïse ». Un autre texte nous apprend que le roi donna aussi à Philippe de Milly, Saint-Abraham, c'est-à-dire Hébron, importante cité de Judée, à 25 km à l'Ouest de la Mer Morte. »
Le dernier seigneur d'outre Jourdain, Renaud de Châtillon, tué en 1187, porte le titre de seigneur de Montréal et d'Hébron.

Les hauts plateaux de Moab étaient riches en blé, et on y élevait le mouton depuis l'antiquité : le roi Mésa se pare du titre de « noqed », « pasteur ». La vigne et l'olivier y prospéraient. Les abords de la Mer Morte produisaient un sucre renommé qui s'exportait jusqu'en Chypre; le palmier-dattier y était aussi cultivé; enfin, on y exploitait le bitume et le sel.

La politique de Nour ed-din, atabek d'Alep et de Damas, entrava cette prospérité et, à sa mort, Saladin s'étant assuré le pouvoir en Egypte et en Syrie, tournera ses armes contre Montréal, puis contre Kérak, parce que, disent les chroniqueurs arabes, elles lui barraient la route.

Après Gustave Schlumberger, le savant archéologue retrace la lutte épique de Renaud contre Saladin. Les Francs menaçaient même Médine; mais cette ambition causa leur perte. « Renaud, remarque M. Deschamps, s'il eût été plus raisonnable et plus habile, aurait pu exploiter à son profit la nécessité qui s'imposait à Saladin de passer par sa Terre pour maintenir la liaison entre ses deux royaumes, celui du Caire et celui de Damas. » Ou mieux encore, il aurait dû se replier sur lui-même et abandonner toute prétention sur la Mer Rouge; surtout il aurait dû observer les trêves négociées entre Baudoin et Saladin. Ses folles équipées amenèrent la ruine du royaume de Jérusalem, qui ne pouvait subsister qu'en s'intégrant à l'ordre oriental et en concentrant ses forces qui étaient réelles. Or, Guy de Lusignan comme Renaud de Châtillon se révoltait contre Baudoin IV. Un peu plus d'un an après le désastre de Hattin (4 juillet 1187), Kérak se rendait après une résistance héroïque. Montréal tomba en 1189.

L'histoire de Kérak se poursuit aux mains des Musulmans, mais aujourd'hui on exploite les ruines en carrière. Du moins les beaux relevés de M. Anus et l'étude approfondie de son chef de mission permettront à la forteresse médiévale de survivre dans la mémoire des hommes. Alors qu'on supposait qu'il ne subsistait à Kérak aucune trace des constructions franques, nos compatriotes en ont relevé des éléments fort importants.

La différence des matériaux employés a permis, en effet, de distinguer l'œuvre des Francs de celle des Arabes : « Les Francs ont employé une pierre volcanique très dure, rouge foncé et noire, qu'ils ont renoncé à tailler et qu'ils se sont contentés de dégrossir. » Ces deux tons proviennent de l'oxydation plus ou moins poussée de la surface du basalte : sous l'action de l'air, de l'humidité et du soleil, la teinte grise de fonte passe au rouge puis au noir. Les Musulmans ont employé un calcaire tendre, plutôt gris, facile à tailler.

Depuis une haute époque, le promontoire allongé dans le sens Nord-Sud qui se dresse au confluent de deux wadi et qui porte la ville de Kérak, a été fortifié. On le distingue nettement sur la carte de Madeba. Les Croisés ont dressé leur citadelle au Sud de la ville, car c'était là, au raccord avec le plateau, qu'était le point faible. Il est établi par les observations de MM. Deschamps et Anus que les Musulmans ont conservé le tracé de la forteresse franque. Le donjon qui, de l'extérieur, présente un front de 25 m, flanqué de deux pans coupés de 17 m à l'Est et de 11 m à l'Ouest, est entièrement de construction arabe.

Le logement du seigneur franc et de sa famille se laisse encore reconnaître. Il se composait de salles ouvrant sur une petite cour à ciel ouvert, et de salles souterraines s'éclairant et s'aérant sur la cour supérieure au moyen de grands orifices ronds, « système choisi évidemment pour se garantir de la chaleur excessive et de l'ardent soleil, en ce château voisin de la Mer Morte ».

A l'autre extrémité du Jourdain, près des sources du fleuve, le château de Soubeibé, à proximité de Banyas, est l'objet d'une monographie qui éclaire les phases de construction. Quand les Croisés se furent emparés de Tyr en 1124, la forteresse du Toron qui avait servi à contre-battre le célèbre port, alors aux mains des Égyptiens, fut utilisée pour le protéger et pour empêcher les troupes de Damas de faire des incursions vers Tyr. Les Francs éprouvèrent cependant le besoin de se donner de l'air, et, en 1129, ils occupèrent Banyas et Soubeibé. En trois ans, ils érigèrent le château de Soubeibé, qu'ils perdirent dès 1132 et ne recouvrèrent qu'en 1140.

Parce que cette forteresse est située sur la frontière, en un point particulièrement sensible et quelque peu en flèche, son histoire se ressent de toutes les fautes commises par les chefs francs. M. Deschamps signale l'erreur de la deuxième croisade qui mena campagne contre Damas, alors que le gouverneur de cette ville, Anar, avait été le fidèle allié du roi Foulques. La situation devint grave lorsque Nour ed-din, qui régnait à Alep, se fut emparé de Damas (1154). Les attaques contre Banyas se multiplièrent et le roi de Jérusalem eut grand peine à rétablir la situation. Les malheureux projets d'Amaury concernant l'Egypte laissaient le champ libre à Nour ed-din. En 1164, profitant de ce que le royaume de Jérusalem s'était vidé de combattants pour assiéger Bilbeis, l'atabek se rua sur Banyas qui ne put résister. L'émotion fut telle que le roi Amaury en abandonna la campagne d'Egypte, mais il était trop tard; Soubeibé était définitivement perdu.

L'attraction qu'exerçait la vallée du Nil sur les imaginations occidentales, était telle que lors de la cinquième croisade, après la prise de Damiette (1219), les Croisés refusèrent de rendre cette place en échange de Jérusalem et des forteresses du Toron, de Saphet, de Beaufort et de Banyas. Et ce fut le légat du Pape, le cardinal Pélasge, qui fit échouer la transaction !

Le château de Soubeibé dont la superficie, comme celle de Margat, dépasse 3 hectares, couronne un ressaut méridional de l'Hermon. Il était admis que Soubeibé était, en grande partie, de construction franque. Cette impression résultait notamment de la présence de tours rondes sur le front Sud, alternant avec des tours carrées. Un examen attentif de l'appareil a permis à M. Deschamps de rectifier cette appréciation. Bien d'autres éléments sont de construction musulmane, ce qu'attestent aussi plusieurs inscriptions. Dans les ouvrages musulmans de Soubeibé, « les archères sont munies sur un côté d'une saillie de pierre qui devait être destinée à protéger la main de l'archer ». Les archères franques n'offrent jamais cette particularité, qui a été signalée dans les ouvrages musulmans de Kérak de Moab.

Après avoir exactement décrit les vestiges qui subsistent des forteresses franques en Palestine, M. Deschamps fait le bilan des monuments qui ont entièrement disparu, et qui appartiennent généralement au XIIIe siècle. « Rien ne nous est parvenu du grand château de Saphet, avec ses sept grandes tours, rien des puissants remparts de Tyr, non plus que ceux de Jaffa que vingt-quatre tours flanquaient, rien non plus du Toron. On aurait du mal à restituer à Saint-Jean d'Acre l'ensemble imposant de ses fortifications et l'emplacement de ses beaux palais comme la maison de l'Ordre de l'Hôpital où, selon Amadi, se trouvait une salle longue de près de 300 m. Rien n'est resté non plus du château de Beyrouth que Wilbrand d'Oldenbourg admirait au début du XIIIe siècle, et dont il décrivait alors la magnifique décoration intérieure, où artistes grecs et syriens avaient travaillé à côté des artisans venus de France ». On reste confondu par cet imposant déploiement de constructions de toutes sortes, auxquelles il ne faut pas oublier de joindre nombre d'églises et de couvents. C'est là le meilleur de l'œuvre des Croisés qu'une mauvaise politique devait si rapidement ruiner; il est juste qu'elle subsiste en partie et que nos archéologues et architectes s'efforcent d'en perpétuer le souvenir.
Sources : René Dussaud - L'histoire du Royaume de Jérusalem en fonction de ses forteresses d'après un livre récent. (Extrait de la Revue Syria, 1941, fascicules 3-4). Paris, Librairie Orientaliste Paul Geuthner. 1941.

Les principautés Franques de Terre-Sainte et l'Organisation défensive du territoire

La conquête et la colonisation
Le grand mouvement qui provoqua la première Croisade, où d'immenses armées se levèrent en Europe, eut des causes diverses, les unes psychologiques, les autres politiques. A la fin du XIe siècle la Chrétienté était menacée aux deux extrémités de l'Europe par les progrès de l'Islam. A l'est, l'Empire byzantin tremblait sur ses bases, Antioche était tombée aux mains des Turcs Seldjoukides en 1085, et Constantinople était en danger. A l'ouest, les Maures d'Afrique venaient à l'aide de ceux d'Espagne et, en 1086, les armées chrétiennes étaient écrasées à Zallaca. La Papauté allait faire un grand effort pour briser l'étau de la puissance musulmane qui se resserrait tout à coup.

En outre, plus que jamais, la vogue était grande des pèlerinages de Terre-Sainte. Beaucoup, qui avaient fait le voeu d'accomplir le pénible et périlleux voyage, se réunissaient et formaient d'importantes troupes armées ; ceux qui, après une longue absence, revenaient dans leur patrie, parlaient de leurs compagnons massacrés, des dangers auxquels ils avaient échappé et des vexations subies de la part des Infidèles qui se montraient de plus en plus hostiles aux Chrétiens.

L'heure de la grande Croisade allait sonner. L'opinion des princes comme celle du peuple y était préparée en France. Les itinéraires étaient connus, les étapes fixées ; sur les routes les plus fréquemment suivies, des hospices s'étaient installés pour donner asile aux pèlerins. La conversion des Hongrois au Christianisme au début du XIe siècle, facilitait aux voyageurs la route du Danube.

Ainsi l'idée d'une expédition militaire en Orient, qui hanta l'esprit du grand Grégoire VII, ne devait pas paraître à un seigneur français vivant à la fin du XIe siècle un projet irréalisable. De nombreux chevaliers de notre pays avaient à cette époque franchi les Pyrénées pour combattre les Sarrasins d'Espagne et savaient quels ennemis ils allaient affronter. Les papes, les abbés de Cluny, entretenaient leur esprit chevaleresque au service de la foi chrétienne. Deux races, deux religions, deux civilisations allaient se heurter sur les champs de bataille d'Asie-Mineure.

La réalisation de la Croisade fut une oeuvre essentiellement française. En 1095, Urbain II, pape français, prêchant à Clermont disait aux seigneurs et aux prélats qui l'entouraient : « C'est de vous surtout que Jérusalem attend de l'aide, parce que Dieu vous a accordé plus qu'à toute autre nation l'insigne gloire des armes. » Guibert de Nogent intitulera son histoire de la Croisade Gesta Del per Francos, « pour honorer, dira-t-il, notre nation. » Désormais pour les Arabes les Francs désigneront tous les Chrétiens venus d'Occident.

Les plus hauts barons qui partirent, les contingents qu'ils emmenèrent, étaient pour la grande majorité français de naissance ou tout au moins d'origine, français de langue et de civilisation. Les Français du royaume avaient à leur tête Hugues de Vermandois, frère du roi Philippe Ier ; Etienne comte de Blois, Robert duc de Normandie, Robert comte de Flandre ; Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, qui avait déjà combattu les Sarrasins en Espagne, commandait une armée composée de Croisés du Languedoc. Les Français du nord-est formant les troupes dites allemandes, s'étaient réunis sous les ordres de Godefroy de Bouillon. Celui-ci était duc de Basse-Lorraine, c'est-à-dire de Brabant, par héritage d'un oncle maternel ; il était donc feudataire de l'Empire. Mais il était fils d'un seigneur français Eustache, comte de Boulogne, et il avait été élevé dans cette ville. Ses frères, Baudoin qui devait être le premier roi de Jérusalem et Eustache l'accompagnaient.

Un contingent considérable fut fourni à la Croisade par les Normands de Sicile et de l'Italie méridionale. Bohémond prince de Tarente, fils aîné de Robert Guiscard et petit-fils d'un seigneur normand, Tancrede de Hauteville (Aujourd'hui Hautteville-la-Guichard (Manche)), voyant arriver en Pouilles les premiers Croisés et se souvenant de la patrie que sa famille avait quittée, s'écria : « Ne sommes-nous pas de race française ? Nos pères ne sont-ils pas venus de France ? Nos parents et nos frères iraient-ils sans nous au martyre ? » Son neveu Tancrède se croisa avec lui ; tous deux amenèrent une puissante armée.
Enfin il faut ajouter que la flotte génoise prêta à la Croisade un précieux concours.

On sait comment les Croisés partis au nombre de 600.000 combattants avaient traversé l'Asie-Mineure, livrant de sanglants combats en rase campagne et s'emparant, après des sièges parfois très longs et toujours meurtriers, de villes puissamment fortifiées. Nicée, Tarse, Edesse au-delà de l'Euphrate (juin 1097-mars 1098), Antioche (3 juin 1098), tombèrent entre leurs mains. Puis ils descendirent vers le sud en plusieurs corps, s'avançant prudemment, ménageant leurs forces déjà amoindries, étudiant leurs itinéraires, envoyant avant d'attaquer une ville des cavaliers en reconnaissance, sans se contenter des renseignements fournis par les chrétiens indigènes. Ainsi prirent-ils Al Bara (fin septembre 1098), Marra (Ma'arrat en No'man) (11 décembre 1098), Archas (mai 1099). En mai 1099, ils pénétrèrent en Palestine, s'emparant de Ramleh, de Lydda et de Jaffa. Enfin, un jour, ils virent leur apparaître Jérusalem, but suprême de leur entreprise. De l'immense armée il ne restait que 40.000 combattants, malades pour la plupart, épuisés par les fatigues d'une campagne de trois années et des combats incessants. Les Croisés commencèrent le siège de Jérusalem le 7 juin 1099, puis secourus par les Génois, ils se ruèrent sur la Ville-Sainte et l'enlevèrent dans un furieux assaut le 15 juillet 1099.
La conquête de la Terre-Sainte était virtuellement réalisée ; on allait entrer dans la phase de la colonisation du pays.

La plupart des Croisés rentrèrent peu après en Europe. Un très petit nombre abandonnant toute idée de retour au pays natal, s'installèrent en Syrie et en Palestine, se partagèrent les territoires arrachés aux Musulmans, étendirent leur domination au cours des années suivantes avec l'aide de nouveaux contingents venus surtout de France et constituèrent un Etat franc d'Outre-Mer qui devait durer deux siècles.

Les grandes Croisades de Terre-Sainte qui suivirent n'eurent d'autre but que de fortifier cet établissement, de reprendre aux Musulmans les cités et les forteresses qu'au cours de leurs attaques ils avaient enlevées aux Chrétiens d'Orient. Ceux-ci trop peu nombreux pour conserver un domaine trop vaste faisaient constamment appel à leurs frères d'Occident et toujours d'abord aux Français. Trois rois de France, Louis VII, Philippe-Auguste, Saint Louis iront successivement les secourir.

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Dès avant la prise de Jérusalem, deux chefs de la Croisade s'étaient attribué la souveraineté de vastes territoires dont ils allaient faire deux des principaux états latins de Terre-Sainte : Baudoin, frère de Godefroy de Bouillon, s'établissait dans le comté d'Edesse, et Bohémond de Tarente devenait prince d'Antioche. Raymond de Saint-Gilles devait fonder la dynastie des comtes de Tripoli. Tancrède occupait la princée de Galilée.

A Jérusalem, les Barons choisirent pour chef Godefroy de Bouillon, mais l'autorité ecclésiastique revendiquant la suzeraineté des Lieux-Saints, et refusant d'accepter un seigneur laïque à la tête de l'Etat en formation, Godefroy ne prit que le titre d'avoué du Saint-Sépulcre. Il mourait l'année suivante (juillet 1100), son frère Baudoin était élu à sa place et fortifiait son prestige en prenant le titre de roi de Jérusalem. Ainsi se constitua le royaume latin de Jérusalem dont le souverain n'avait qu'une autorité restreinte, et dont les trois grands vassaux, le comte d'Edesse, le prince d'Antioche et le comte de Tripoli, se considéraient comme des princes à peu près indépendants. Les Croisés installés en Terre-Sainte voulurent y établir une sorte de modèle de l'Etat féodal. Ils lui donnèrent un gouvernement oligarchique où les décisions du roi devaient être approuvées par une Haute-Cour. Lorsque le roi mourait, cette Haute-Cour choisissait son successeur qui jurait devant elle de respecter les « Assises et Coutumes. » Le rôle du roi était surtout celui d'un chef militaire qui convoquait ses vassaux à des expéditions nécessaires à la sûreté de l'Etat, et le service de guerre que lui devaient ceux-ci était subordonné à certaines conditions.

Au lendemain de la première Croisade, les Etats latins n'étaient défendus que par quelques centaines de combattants. Cependant en Occident l'enthousiasme allait croissant. De nombreux Croisés, des combattants français, allemands, lombards, partirent en grand nombre pour la Terre-Sainte au cours des années 1099, 1100 et 1101, mais ces arrière-croisades aboutirent à d'effroyables désastres et furent dispersées ou anéanties par les Grecs et les Turcs avant d'atteindre la Palestine. En 1106, encore, Bohémond prince d'Antioche, ce Normand de Sicile qui se proclamait bien haut de race française, alla en Occident chercher des renforts ; il vint en France, épousa la fille du roi Philippe I et, dans la cathédrale de Chartres, à l'issue de son mariage, debout sur les marches de l'autel, il raconta ses campagnes et exhorta les chevaliers à suivre l'exemple des premiers Croisés. Un certain nombre de seigneurs d'Ile-de-France prirent la croix. Mais ces renforts et d'autres qui suivirent furent toujours peu importants. Il fallut attendre la chute d'Edesse en 1144 pour qu'une nouvelle levée en masse se produisît. Les princes de Terre-Sainte n'eurent donc à compter que sur eux-mêmes et c'est avec des ressources bien modestes en combattants et en argent qu'ils consolidèrent et accrurent même leur premier établissement.

Des pèlerins, des émigrants, des gens de toutes conditions, de futurs colons, étaient partis aussitôt après la première Croisade, pour s'installer en Orient, attirés par les vastes étendues de terrain qu'on leur offrait et la colonie se développa rapidement. Un quart de siècle plus tard, un Etat prospère était organisé, la paix y régnait, la vie économique s'améliorait chaque jour sous l'administration intelligente des seigneurs francs qui, tout en invitant leurs compatriotes à venir s'établir en ce pays, avaient su par leur tolérance y faire demeurer les indigènes chrétiens et musulmans dont ils utilisaient la main-d'oeuvre pour les travaux qu'ils entreprenaient. La vie était si clémente en Terre-Sainte que Foucher de Chartres pouvait écrire vers 1125 : « Dieu a transformé l'Occident en Orient. Celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche... Tel d'entre nous possède déjà dans ce pays des maisons et des serviteurs, tel autre a épousé une femme indigène, une Syrienne, ou même une Sarrasine qui a reçu la grâce du baptême... La confiance rapproche les races les plus éloignées... Le pèlerin est resté en Terre-Sainte et est devenu un de ses habitants. De jour en jour nos parents viennent nous rejoindre. Ceux qui étaient pauvres en leur pays, ici Dieu les a faits riches. Pourquoi retournerait-il en Occident celui qui a trouvé l'Orient si favorable ? »

La conquête ne cessa de s'étendre pendant le premier tiers du XIIe siècle. C'est à la fin de cette période (vers 1125-1140) que les Etats francs atteignirent leur plus grand développement territorial.

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La chute d'Edesse et la deuxième Croisade.
Edesse fut enlevée en 1144 par Zengui, sultan de Mossoul et d'Alep. Certaines places du comté restèrent aux mains des Francs jusqu'en 1152. Plutôt que de les rendre aux Musulmans, la veuve du comte Joscelin II donna plusieurs forteresses qu'elle ne pouvait plus défendre aux Grecs et aux Arméniens.
La grande colonie franque d'Orient était pour toujours amputée d'un de ses membres.

La chute d'Edesse causa en Occident une profonde émotion et provoqua la deuxième Croisade. Celle-ci fut l'oeuvre du roi Louis VII, du Pape Eugène III, ancien moine de Clairvaux, et de Saint Bernard. Ce dernier prêcha à Vézelay et donna lecture de la Bulle pontificale exhortant les Français à la Croisade : « C'est l'honneur des Croisés, écrivait le Pape, et en particulier des Français, d'avoir arraché aux Infidèles Jérusalem, Antioche et tant d'autres cités... J'espère que vous prouverez que l'héroïsme de votre race n'a pas dégénéré. » Le roi de France organisa avec soin le transport des troupes, écrivant aux princes d'Occident pour leur demander leur concours. Et toute l'Europe chrétienne s'arma alors contre les Infidèles. Saint Bernard, après avoir prêché en Allemagne et en Suisse, avait décidé non sans peine Conrad III à prendre la croix et à unir ses troupes à celles du roi de France. En même temps des Saxons, des Danois, des Suédois, des Polonais s'équipaient pour marcher contre les Slaves idolâtres. Les Anglais armaient des navires pour aller guerroyer soit en Afrique contre les Maures, soit en Terre-Sainte ; enfin la Croisade reprenait en Espagne.

La guerre en Terre-Sainte fut un échec ; Louis VII et Conrad III prirent la voie de terre, celle de Godefroy de Bouillon, et les Francs eurent à se plaindre du mauvais vouloir de l'empereur Manuel et de l'hostilité des Grecs. Si le roi de France eût accepté la proposition du roi de Sicile, Roger II, qui lui offrait son armée et des navires pour transporter ses troupes, la Croisade aurait peut-être réussi. Louis VII rentra en France après le siège inutile de Damas.

Les Etats latins d'Orient après le désastre de la deuxième Croisade se trouvaient plus désemparés qu'auparavant. Devant la défection des Croisés d'Occident l'audace des émirs musulmans s'accrut ; le sultan Nour ed-din s'empara pour quelque temps du château de Tripoli et de plusieurs forteresses de la principauté d'Antioche, vainquit l'armée du roi de Jérusalem à Yaghra au nord d'Antioche, et écrasa le 29 juin 1149, au combat de Fons Muratus près Apamée, celle du prince Raymond d'Antioche qui fut tué dans la mêlée. Cependant le roi Baudoin III rétablit la situation et même en 1153 il emportait d'assaut la ville d'Ascalon, le seul port que les Musulmans eussent conservé en Palestine et qui, dépendant des califes fatimides, était ravitaillé par l'Egypte et constituait une menace constante pour les Etats chrétiens.

Après cette victoire, le royaume de Jérusalem connut encore une période de gloire et de prospérité sous le roi Amaury I, prince d'une haute intelligence et d'une rare énergie. Au cours de campagnes audacieuses, Amaury fut bien près de s'emparer du Caire et de chasser les Musulmans d'Egypte.

La perte de Jérusalem.
Malheureusement un nouveau danger menaçait les colonies franques. Jusqu'ici les Francs avaient pu se maintenir en profitant des dissensions qui renaissaient sans cesse entre les divers émirs musulmans, mais l'un d'eux, Saladin, arriva à réunir sous sa seule autorité les deux morceaux du monde musulman du Levant, l'Egypte et l'Arabie d'une part, la Syrie d'autre part. Jamais les Francs n'avaient eu devant eux un ennemi aussi redoutable, tant par son intelligence et les moyens d'action dont il disposait que par sa ténacité à chasser d'Orient ses adversaires.

En 1182, le seigneur de la Terre d'outre Jourdain, Renaud de Châtillon, faisait construire de grands vaisseaux dans le port d'Ascalon et transporter les éléments démontés de ces vaisseaux à dos de chameau à travers le désert jusqu'au golfe d'Aqabah. Il y fit monter une troupe nombreuse et pendant près d'une année cette flotte sillonna la Mer Rouge poussant jusqu'à Aden, s'emparant des bateaux arabes de commerce qu'elle rencontrait, semant la terreur sur les côtes d'Egypte et d'Arabie. Puis, voulant frapper l'Islam au coeur, les Francs tentèrent un débarquement pour s'emparer de la Mecque et de Médine ; mais ils en furent empêchés par une flotte égyptienne lancée à leur poursuite, des combats eurent lieu sur mer et sur terre et la troupe franque fut anéantie. Cette campagne exaspéra Saladin et la guerre reprit avec acharnement en Palestine. Après plusieurs années de combat où le sort des armes fut favorable tantôt aux armées chrétiennes, tantôt à celles de Saladin, celui-ci au cours des années 1187-1188 aborda la lutte avec une farouche énergie et ses attaques furent presque constamment victorieuses.

Le 4 juillet 1187, toutes les forces de l'Islam et de la Chrétienté d'Orient se heurtèrent à Hattin non loin de Tibériade. Saladin avait attiré l'armée chrétienne dans un désert sans eau et propice aux évolutions de sa cavalerie beaucoup plus légère que celle des Francs. L'armée du roi Guy de Lusignan, malgré des prodiges de valeur, fut écrasée. Le roi, les grands vassaux, les grands maîtres de l'Hôpital et du Temple furent faits prisonniers. L'évêque de Saint-Jean d'Acre succomba en défendant la vraie croix qui resta aux mains des Infidèles. Seul, le comte Raymond II de Tripoli, qui connaissait le terrain et avait instamment déconseillé d'accepter la lutte en cet endroit, put échapper avec la troupe qu'il commandait.

En un jour, l'oeuvre de près d'un siècle semblait anéantie. Saladin victorieux envahit la Palestine. Le 2 octobre, il s'emparait de Jérusalem. Bientôt toutes les places de Palestine tombaient en son pouvoir, sauf le port de Tyr défendu par Conrad de Montferrat qui repoussa toutes ses attaques.

Le sultan fit investir les grands châteaux francs d'Outre Jourdain qui résistèrent plus d'une année et n'ouvrirent leurs portes que lorsqu'ils furent réduits par la famine. Au cours de l'année 1188 Saladin poursuivit sa campagne victorieuse vers le nord. Il s'empara d'un certain nombre de villes et de châteaux de Syrie, mais les grandes forteresses défendues par des chevaliers de l'Hôpital et du Temple, le Crac des Chevaliers, Margat, la citadelle de Tortose lui résistèrent et sauvèrent ainsi les Etats latins d'une ruine définitive. Il s'empara aussi des châteaux qui environnaient Antioche, mais il dut renoncer à attaquer cette ville, car son armée, épuisée par des combats presque journaliers, donnait des signes de lassitude. Il s'empressa donc de consentir à la trêve que lui demandait le prince d'Antioche et rentra à Alep en triomphateur.

La troisième Croisade.
La perte de Jérusalem et d'un grand nombre de villes et de forteresses de Terre-Sainte eut un immense retentissement en Europe. Pour la troisième fois une levée en masse se produisit et trois rois se croisèrent, Philippe-Auguste, Richard Coeur de Lion et Frédéric Barberousse.

Cette troisième Croisade, malgré les prouesses du roi de France et du roi d'Angleterre, malgré l'effort magnifique des chevaliers français et anglais, n'aboutit qu'à un demi-succès puisqu'on ne put reprendre Jérusalem. On s'empara d'Acre, de Gaza, de Jaffa, d'Ascalon. Saint-Jean d'Acre devint pour cent ans (1191-1291) la capitale du royaume de Jérusalem désormais mutilé.

Le royaume de Chypre.
Mais cette Croisade eut une autre conséquence : Richard, mécontent des procédés de l'empereur byzantin, lui enleva l'île de Chypre, puis il la vendit aux Templiers qui la recédèrent peu après au roi détrôné de Jérusalem, Guy de Lusignan. Ce prince, qui s'était montré pitoyable général à la journée de Hattin, se révéla merveilleux administrateur dans son nouveau royaume de Chypre. Il vit venir à lui de nombreux chevaliers dépouillés de leurs châteaux et de leurs fiefs par les victoires de Saladin et sut les retenir en leur donnant des domaines ; il attira les colons en leur accordant de nombreuses franchises : « on vit, nous dit le continuateur de Guillaume de Tyr, de pauvres savetiers, des maçons, des écrivains publics devenir tout à coup dans l'île de Chypre chevaliers et grands propriétaires. »
Et ce fut le développement soudain d'une magnifique colonie française où la vie courtoise et l'art français s'épanouirent dans toute leur grâce.

Les dernières Croisades.
D'autres Croisades eurent lieu encore sans qu'on pût recouvrer Jérusalem par les armes. Un traité conclu en 1229 entre le sultan d'Egypte, Malek el Kamel, et Frédéric II rendit bien la Ville-Sainte, avec Bethléem et Nazareth à l'Empereur d'Allemagne, mais cette possession ne fut qu'éphémère et en 1244 la ville était reprise aux Chrétiens. Quelques années plus tard, on put espérer qu'un prodigieux effort allait rendre au royaume latin les Lieux-Saints et les territoires qu'il avait perdus.

Saint Louis fut l'âme de la Croisade ; ayant fait ses préparatifs en Chypre où il séjourna plusieurs mois (septembre 1248 à mai 1249), il partit pour l'Egypte avec ses trois frères et une grande partie de la noblesse de France. On sait les premiers succès des Croisés, la prise de Damiette et la marche sur le Caire, puis l'échec de Mansourah et la mort glorieuse du vaillant Robert, comte d'Artois, l'aîné des frères du roi (8 février 1250), la captivité de Saint Louis et ses souffrances, sa magnifique fermeté d'âme, la noblesse de son attitude qui provoqua l'admiration de ses vainqueurs ; puis son départ pour la Palestine avec les débris de son armée : sur 2.800 chevaliers qu'il avait réunis en Chypre il lui en restait moins de cent.

Le roi resta quatre ans en Palestine (mai I250-avril 1254), négociant le rachat des prisonniers laissés en Egypte, rendant confiance aux Chrétiens d'Orient, faisant des dépenses considérables pour remettre en état de sûreté les villes qu'ils possédaient encore, relevant les fortifications de Saint-Jean d'Acre, de Césarée, de Jaffa, de Sidon, participant corporellement à ces travaux, comme nous l'apprend Joinville qui le vit maintes fois porter la hotte au fossé.

Saint Louis devait reprendre la Croisade. Le sultan Beibars aussi redoutable que Saladin s'était emparé de Césarée en 1265. Préoccupé des succès des armées musulmanes, le roi, bien que malade, organisa une nouvelle expédition ; celle-ci fut brusquement terminée par sa mort à Tunis. La même année (1270), Ascalon était prise. L'année suivante, Beibars enlevait aux Hospitaliers le Crac des Chevaliers, le plus puissant des châteaux de frontière. L'Ordre de l'Hôpital perdait encore, en 1285, la grande forteresse de Margat. Tripoli était prise en 1289. Enfin en 1291 la grande place forte de Saint-Jean d'Acre succombait après une résistance acharnée qui dura cinq semaines, où les chevaliers du Temple se battirent en héros sûrs du martyre, après des combats de rues, d'incessants corps à corps, après des succès et des revers où tour à tour Chrétiens et Musulmans étaient maîtres d'une portion de l'enceinte ou d'un quartier de la ville.

La chute de Saint-Jean d'Acre marque la fin de l'occupation de la Terre-Sainte par les Francs. Deux mois plus tard il ne restait plus rien aux Croisés sur les rivages du Levant.

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Ainsi, pendant près de deux siècles, la Terre-Sainte fut au pouvoir de princes français : Français les rois de Jérusalem, Baudoin I, Baudoin II comte de Rethel, Foulques comte d'Anjou et ses fils et son petit-fils qui lui succédèrent, puis Guy de Lusignan seigneur poitevin, Henri comte de Champagne et Jean de Brienne comte de la Marche. Français les comtes toulousains de Tripoli et les sires de Courtenay devenus comtes d'Edesse ; Français les princes d'Antioche Raymond de Poitiers et ses descendants ; Français enfin les sires d'Outre Jourdain qui s'appelaient Romain du Puy, Philippe de Milly, Renaud de Châtillon.

Si ces Princes ardents à la bataille furent souvent sur la brèche et si plusieurs d'entre eux moururent en combattant, il n'en est pas moins vrai que dans ces grandes colonies où vécurent six ou sept générations de familles occidentales et surtout françaises et de toutes conditions, la paix régna pendant de longues années et si parfois on se battait aux frontières, les grandes villes chrétiennes, bien protégées par leur rempart de forteresses, connurent longtemps le bien-être et une situation prospère.
Paul Deschamps — Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome I — Le Crac des Chevaliers. Editions Paul Geuthner Paris 1934.