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La Terres Sainte à l'époque Romane - L'Orient au Temps des Francs

Le Royaume de Jérusalem par Jean Richard - Préface

M. Jean Richard nous donne, sur le Royaume Latin de Jérusalem, le manuel qui nous manquait, que nous souhaitions, qu'il était urgent de voir paraître pour faire participer les étudiants comme le grand public lettré au bénéfice des recherches effectuées et des résultats acquis dans ces toutes dernières années par les Louis Bréhier, les Chabot, les Paul Deschamps, les Abel, les Vincent, les Claude Cahen, les La Monte, et aussi par M. Jean Richard lui-même. Car la thèse de l'auteur sur le comté de Tripoli à l'époque de la dynastie toulousaine est de celles qui renouvellent un sujet. Entre autres découvertes précieuses, ne nous a-t-elle pas apporté la preuve que notre langue d'oc était bien, au moins jusqu'en 1187, la langue parlée à la cour de Tripoli ? Depuis la publication de ce beau travail, tout de suite accueilli par M. Dussaud dans la Bibliothèque archéologique et historique de l'ancien Service des Antiquités de Syrie et du Liban, M. Jean Richard, tant chez nous qu'en Italie, pendant son séjour à l'École de Rome, a poursuivi ses recherches et hâté la solution de plusieurs autres problèmes. La haute bienveillance du cardinal Tisserant l'a guidé dans les archives du Vatican, comme celle de Paul Pelliot l'avait naguère conseillé dans les questions franco-mongoles. Jean Richard est en effet, avec Claude Cahen, de ces érudits des nouvelles générations qui ont abattu la cloison trop longtemps maintenue entre médiévistes de l'Orient Latin et Orientalistes. Membre lui-même de la Société Asiatique, il apporte à nos études, en même temps que sa rigueur de chartiste, le « sens de l'Asie », la curiosité des vastes horizons musulmans et, à la fin, mongols, qui s'étendaient à perte de vue, au-delà des étroites frontières du pays franc.

Ainsi, au préalable, situé en orientalisme, le résumé que nous présente Jean Richard mérite de retenir la faveur du grand public comme des spécialistes par la netteté avec laquelle sont dégagés les ensembles, posés les grands problèmes, par la densité de l'information, par la précision qui, à chaque page, se manifeste dans les recherches de détail. Qu'un livre qui, par l'ampleur du sujet, doit servir de manuel, se révèle comme une oeuvre vraiment personnelle, c'est toujours rencontre à marquer d'un caillou blanc. Or, tel est bien le cas ici. L'auteur a tenu la gageure de nous présenter un récit continu des faits avec un panorama des institutions, tout en repensant chaque question, tout en indiquant brièvement l'état et l'orientation des recherches, plus d'une fois en suggérant quelque hypothèse nouvelle. Aucune synthèse, on s'en convaincra vite, plus minutieusement étayée. Suffisantes sans être encombrantes, les références aux collections de sources ou les indications bibliographiques prennent chaque fois par la main le lecteur qui voudrait pousser plus avant, lui montrent les pistes à suivre, avec poteaux indicateurs pour comprendre l'itinéraire. Un travail de cette sorte doit, pour remplir sa mission, être à la fois un point d'arrivée, à la halte de rencontre des grandes routes, à la convergence des travaux antérieurs, et aussi un point de départ, un guide, une invitation au voyage pour les chercheurs de demain. Le Royaume Latin de Jean Richard répond pleinement à cette double tâche. Il sera, du jour de son apparition, classique.

Et puisse-t-il, comme nous n'en doutons pas, contribuer à susciter de nouvelles vocations, à provoquer l'enrôlement de nouveaux travailleurs dans ce champ de recherches de l'Orient Latin, pour la première fois défriché, au siècle de Du Cange, par la science française, et où la science française se doit de conserver le premier rang.
René Grousset de l'Académie française

Avant-Propos

L'histoire des Croisades a connu dès le Moyen-Age une très grande vogue : l'intérêt pris par l'Occident à ces expéditions suscitait dès le début du XIIe siècle la composition, en français et en provençal, de chansons de gestes comme la chanson d'Antioche et la chanson de Jérusalem, oeuvres épiques qui font l'objet d'études de MM. Hatem et Glasenaer. La littérature médiévale, tant en latin qu'en langue vulgaire, a consacré de nombreux ouvrages aux colonies franques de Syrie et de Palestine, chroniques, guides de pèlerinage, chansons de croisade ; la chute des derniers établissements fondés par les Occidentaux dans le Levant ne marqua pas la fin de l'intérêt prêté à leur histoire. Les projets de reconquête de la Terre Sainte composés au XIVe siècle — et leur nombre est très grand — comportent souvent des chapitres relatifs aux événements survenus depuis la première croisade dans ces pays : le plus célèbre, celui de Marino Sanudo, est une véritable chronique d'Orient. Plus tard, on continua à s'intéresser à cette histoire, riche en faits d'armes dont les Occidentaux du temps de Froissart étaient si friands : le nombre des beaux manuscrits de Guillaume de Tyr en témoigne. Et au XVIe siècle encore, le géographe Belleforest, dans son édition de la Cosmographie de Munster où il insérait une brève histoire du royaume de Jérusalem, renvoyait ses lecteurs à l'ouvrage de l'archevêque de Tyr, dont la traduction française était, selon lui, accessible à tous et facile à consulter (1).

C'est alors que le travail d'érudition commença à son tour à s'intéresser à l'Orient Latin — qui venait à peine de disparaître, car le royaume de Chypre, colonie vénitienne depuis 1489, n'était tombé aux mains des Ottomans qu'en 1571 —. En 1611 Bongars réunissait les principales chroniques (Guillaume de Tyr, Albert d'Aix, Foucher de Chartres, Jacques de Vitry, Sanudo...) dans ses Gesta Dei per Francos. Du Cange accordait à l'Orient latin en même temps qu'à l'Orient byzantin une grande place parmi ses recherches : c'est ainsi qu'il prépara un ouvrage sur les Familles d'Outre-mer. Le juriste Thomas de la Thaumassière étudiait les Assises de Jérusalem. Mais le XVIIIe siècle montra moins d'intérêt pour les Croisades, où certains philosophes voyaient de vastes entreprises de brigandage organisées par le fanatisme médiéval ; toutefois, Voltaire mettait en scène, dans Zaïre, le roi Guy de Lusignan, dont il maltraitait d'ailleurs l'histoire de façon singulière.
1. Fr. de Belleforest, La cosmographie universelle de tout le monde, Paris, 1575, in-folio, tome XI, page 945.

La renaissance historique du XIXe siècle marqua un renouveau des études consacrées à l'Orient Latin : on vit paraître la Bibliothèque des Croisades de Michaud et Reynaud, préludant à l'édition des sources narratives de l'histoire des croisades que fit entreprendre l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. La Société de l'Orient Latin vit le jour, et des savants comme le comte Riant, Louis de Mas-Latrie et E.-G. Rey donnaient de nombreux articles et ouvrages sur cette histoire. Simultanément, des érudits de langue allemande s'adonnaient à des recherches du même genre ; les Monumenta Germaniae de Pertz faisaient leur place aux textes historiques relatifs à l'Orient ; Hagenmeyer fixait la chronologie de la Première Croisade et des premières années qui la suivirent. C'est surtout l'Autrichien Reinhold Rö hricht qui faisait progresser cette histoire. Couronnant une longue série d'articles et de livres dont les Regesta Regni Hierosolymitani sont les plus précieux peut-être, une monumentale Geschichte des Konigreichs Jerusalem apportait une contribution inappréciable à la connaissance de l'Orient Latin : c'était la première synthèse des travaux du XIXe siècle (avec les Colonies franques en Syrie de Rey) ; malheureusement la rédaction très compacte de ce volumineux ouvrage empêchait son utilisation facile.

Après Rôhricht, l'intérêt des études sur les Croisades ne fléchit pas. En France, G. Schlumberger et Ferdinand Chalandon y consacraient une partie de leurs travaux ; en Amérique, une école d'historiens des Croisades naissait, autour de W. B. Stevenson, puis de Dana C. Munro et de M. La Monte. Et, depuis quelques années, les contributions à cette histoire se font très nombreuses et particulièrement importantes : M. Dussaud a, dans sa Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, identifié les sites mentionnés par les textes anciens, malgré toutes les difficultés que présente cette identification ; M. Paul Deschamps, renouvelant les études de Rey et de Camille Enlart, a donné à l'archéologie militaire des Croisés, en même temps qu'à leur histoire proprement dite, de nouveaux développements que ses fouilles avaient préparés. Et M. René Grousset, dans les trois gros volumes de son Histoire des Croisades et du royaume franc, de Jérusalem, parus de 1934 à 1936, a mis sa science d'orientaliste au service de l'Orient Latin, complétant, en un exposé très vivant, les données de Rôhricht à l'aide des textes nouvellement découverts, surtout des textes arabes ou syriaques parmi lesquels la chronique damasquine d'Ibn al-Qalanisi tient le premier rang. Peu après, M. Claude Cahen, après de longues recherches, a publié sur La Syrie du Nord à l'époque des Croisades un exposé complet et suggestif. Plus ancienne, l'étude de M. Bréhier sur l'Eglise et l'Orient au Moyen-Age : les Croisades, précise bien des points de cette histoire.

Il peut paraître bien téméraire de notre part d'essayer d'apporter une contribution à cet édifice. Aussi n'avons-nous pas tenté de composer sur le Royaume latin de Jérusalem une étude comparable à tous ces travaux : rien, d'ailleurs, n'eût justifié un renouvellement du sujet si magistralement traité par M. Grousset. Nous avons seulement cherché à dégager, en un exposé relativement court, l'histoire du royaume de Jérusalem telle que l'avaient établies ces maîtres, en nous attachant tout particulièrement aux côtés plus modestes de cette histoire, à la vie du royaume et de ses habitants, et à ses institutions monarchiques, féodales et ecclésiastiques. Là encore, des études avaient été publiées : mais la vieille Histoire des institutions monarchiques du royaume latin de Jérusalem de Gaston Dodu — d'ailleurs complètement renouvelée par l'excellent ouvrage de M. La Monte (Feudal monarchy in the Kingdom of Jerusalem) en ce qui concerne les institutions proprement royales —, nous a paru sur bien des points très dépassée. Aussi, sans vouloir consacrer à ces questions une étude exhaustive, avons-nous tenté de redresser quelques-unes des idées courantes sur le fonctionnement des institutions franques. Nous avons essayé, en particulier, de mêler plus intimement qu'on ne l'a souvent fait les textes juridiques et les actes diplomatiques aux sources narratives.

Ce n'est qu'un travail bien imparfait que nous avons pu faire ; nous espérons cependant qu'il pourra apporter quelques faits nouveaux à la connaissance de l'Orient Latin, malgré le cadre restreint que nous avons dû adopter pour traiter de cette histoire si longue et si attachante.

Le cadre géographique de notre étude exclut les trois grands fiefs qui relevaient plus ou moins étroitement de la couronne de Jérusalem, comté d'Edesse, comté de Tripoli et principauté d'Antioche, qui ont fait l'objet de travaux récents. Nous ne chercherons donc à retracer que l'histoire du royaume de Jérusalem proprement dit, avec son cortège de comtés secondaires et de petites baronnies, tel que le concevaient les Latins du XIIe et du XIIIe siècle, (comme l'atteste par exemple le paragraphe 58 de la Règle du Temple) depuis la mer Rouge et la frontière égyptienne jusqu'au « Pas du Chien », limite du comté de Tripoli.

Dans ces limites, le royaume ne formait pas une unité géographique : deux parties bien distinctes le composaient, la Palestine et la Syrie méridionale — pour les gens du Moyen-Age, du reste, le terme de « Surie » s'appliquait à toute la région syro-palestinienne ; les habitants du royaume sont couramment désignés sous ce nom de Syriens qui était également donné, dans un sens plus restrictif, aux chrétiens indigènes. La Palestine, comprenant Judée, Samarie, Galilée et côte philistine, c'est essentiellement le plateau calcaire qui occupe, avec des altitudes approchant de mille mètres, un bombement anticlinal grossièrement dirigé du Nord au Sud, plateau descendant sur la mer par des gradins dont l'un, le Séphélah, est seul fertile, dominant la plaine côtière dont la frange orientale est assez riche, tandis que ses pointements de grès, les tell (« toron » dans la langue médiévale) disparaissent à l'Ouest sous les dunes de sable. Plateau sec, pauvre en eau, dépourvu de terre végétale, découpé en îlots couronnés de forteresses par des vallées encaissées où se pressent les cavernes, la Judée n'a que des cultures maigres. Au Nord, la Samarie, mieux arrosée et plus basse, fait figure de pays fertile, tandis que la Galilée, qui s'étend au Nord, avec des montagnes d'origine volcanique, apparaît comme fraîche et verdoyante. Cependant le plateau palestinien, qui se termine sur la mer par l'abrupt promontoire du Carmel, tombe de l'autre côté sur le « gouffre » (Ghor) du Jourdain par une descente parfois vertigineuse (la Mer Morte est à douze cents mètres au-dessous de Jérusalem, située à quelque vingt kilomètres). Au Sud, il se perd dans la steppe du Négeb et dans le désert calcaire de Tih. Au Nord de la Palestine, la dépression de la plaine d'Esdrélon (ou « plaine d'Acre ») est la voie de passage naturelle, à travers la Galilée, entre la côte — la belle rade d'Haïfa (l'antique Cayphas), premier abri après l'inhospitalier littoral philistin — et la Syrie intérieure, celle de Damas. C'est au-delà de la plaine d'Esdrélon que commence la Syrie méridionale, que constituent essentiellement la montagne du Liban et ses contreforts. Après le moutonnement de collines enchevêtrées qui s'étendent à l'est d'Acre, le Liban relève assez vite l'altitude. Il atteint la mer dans la région du cap Naqûra, près de la forteresse de Scandélion, et, dès lors, ne cesse de la border, s'en écartant parfois pour permettre l'élargissement d'une petite plaine côtière, mais découpant le territoire par des gorges et des « pas » propices aux embuscades, frontières naturelles qui sépareront les seigneuries de Tyr, de Sidon et de Beyrouth. La côte est désormais riche en dentelures, en caps, en rades qui ont vu naître les vieux ports phéniciens auxquels les Croisades donneront une vie nouvelle. A l'Est, le Liban domine les dépressions du Marj Ayûm (vallée du Litani) et de la Beqaa (vallée de l'Oronte), but tout désigné pour les razzias de seigneurs francs en quête de butin.

Enfin, à l'est de la Palestine et par-delà la stérile vallée du Jourdain (le Ghor) s'étendent les plateaux de l'antique Moab, mieux arrosés que la Judée et riches de leurs moissons, autre terre à razzier où le royaume ne pourra guère fonder d'établissements durables que dans la vallée du Yarmuk (Terre de Suethe) et dans la stérile Idumée, avec son prolongement plus fertile de la Belqa (Terre d'Oultre-Jourdain), jusqu'au coeur de la péninsule sinaïtique.

C'est dans ces limites que se développera le royaume latin de Jérusalem, création extraordinaire qui est un des aspects de l'« essor de l'Europe », si bien défini par M. Halphen, au début du XIIe siècle. Nous espérons avoir pu retracer quelques-uns des traits qui distinguent cet état franc — disons même français — d'Orient, et avoir pu montrer quelle fut la vie de ceux qui le construisirent et en assurèrent la durée (1).
1. Notre dette à l'égard de nos devanciers, et très spécialement de M. Grousset qui a bien voulu nous faire profiter de sa connaissance de notre sujet, est très grande : nous n'avons pu l'exprimer toute dans nos notes. Aussi, lorsque nous n'indiquons pas de références pour les faits cités, faut-il comprendre que Rôhricht, Rey, Mas-Latrie ou M. Grousset les ont établis de façon certaine.
Jean Richard
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

I - Jérusalem, Royaume de Pèlerinage

Le royaume latin de Jérusalem devait se constituer, à la fin du XIe et au début du XIIe siècle, sur la côte philistine et phénicienne qui s'étend de l'antique Gaza au Nord de Beyrouth. A l'Est, son arrière-pays comprenait les plateaux de Galilée, de Samarie et de Judée, avec tout le sillon occupé par la vallée du Jourdain et la Mer Morte. Ce sillon, il le débordait même sur presque toute sa longueur, avec deux avancées, l'une au Nord, en direction du Hauran (l'actuel Djebel Druze), dans la « terre de Suethe », l'autre au Sud, dans l'antique Moab : c'était, jusqu'au golfe d'Akaba sur la Mer Rouge, ce qu'on appelait la « terre d'oultre-Jourdain » proprement dite.

Ce n'était ni la fertilité de ce territoire ni même sa richesse commerciale qui avaient attiré et retenu les Croisés en Palestine. En dehors de la plaine de Naplouse, en Samarie, et des ressources relativement développées des plaines côtières où prospérait en particulier la canne à sucre — les plateaux sont assez arides, et si on y obtient de bonnes récoltes de céréales, elles restent exposées à la rigueur d'une année de sécheresse ou à la survenue d'un nuage de sauterelles, voire d'une armée de mulots — tous événements qui eurent leur répercussion sur la politique des rois de Jérusalem. Les troupeaux des Bédouins eux-mêmes devaient paraître bien maigres aux yeux des Occidentaux. Quant au commerce, il connaissait déjà une grande extension dans les villes syriennes du XIe siècle, mais il n'était pas encore comparable à ce qu'il devait être au XIIIe.

La raison même des Croisades est celle de la fondation du nouveau royaume : Urbain II avait lancé les barons d'Occident vers Jérusalem pour « délivrer le tombeau du Christ », parce que l'invasion turque avait rendu impossible le pèlerinage du Saint-Sépulcre. Le nombre de ceux qui répondirent à son appel, incomparablement supérieur à l'effectif des chevaliers français qui, en ce même XIe siècle, allaient aider les Espagnols à reconquérir leur péninsule sur les Maures, — ce qui était au même titre une « guerre sainte » et n'exigeait pas un voyage aussi long et périlleux — suffit à, nous montrer que cette gêne était vivement ressentie par les Chrétiens d'Occident. De même que le pèlerinage de Compostelle avait mené les Bourguignons à fonder le comté de Portugal et que celui du Mont-Gargan avait été à la base de la création du royaume normand des Deux-Siciles, celui de Jérusalem allait être à l'origine du « Royaume d'Orient » (c'est là l'expression de l'historien Guillaume de Tyr) et la cause de sa survie.

La dévotion aux sanctuaires orientaux, à la terre même que le Christ avait foulée durant sa vie terrestre, aux lieux où le christianisme avait pris naissance et où s'étaient déroulés les événements relatés par la Bible et par les Evangiles, n'était pas chose nouvelle au Moyen-Age. La Société de l'Orient Latin a édité une collection d'Itinéraires latins en Terre Sainte: ceux-ci commencent aux premiers siècles de la Chrétienté et c'est au IVe siècle que saint Jérôme alla se fixer à Bethléem ; nous avons conservé un Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem qui est de la même époque. Les grandes invasions n'arrêtèrent pas le mouvement que la croissance du culte des reliques avait encore accru (1) : des relations de voyage gasconnes, bourguignonnes ou anglaises nous sont parvenues pour les temps mérovingiens.

L'invasion arabe elle-même ne rendit pas le pèlerinage impossible. Si saint Willibald éprouva quelques difficultés au cours de son voyage, d'autres relations nous montrent qu'il s'effectuait souvent très normalement. Charlemagne obtint le protectorat théorique des Lieux-Saints, et c'est peut-être à cette occasion que fut composé certain état de la chrétienté en Palestine qui est très suggestif : évêques et moines continuaient à résider dans les monastères grecs de Jérusalem et de la région. Mais désormais les sanctuaires palestiniens étaient à la merci des « Sarrasins »: après la conquête fatimide qui apporta, peut-être assez passagèrement, un regain de fanatisme en Egypte et Palestine, le khalife Hakim, le fondateur de la religion druze, fit profaner le Saint-Sépulcre à la fin du Xe siècle. Cet incident n'eut pas de conséquences, mais il prouvait que le modus vivendi qui s'était établi en Orient pouvait prendre fin. Que de pareils événements se reproduisent à un moment où la Chrétienté aurait davantage pris conscience d'elle-même, et ils appelleront inévitablement des représailles.

Or le XIe siècle devait connaître une vogue encore accrue du pèlerinage de Terre-Sainte : les quelques mentions que nous avons conservées pour cette époque ne permettent pas d'en douter (2). Au début du siècle, après le vicomte Guy de Limoges, les comtes Raymond III de Rouergue et Guillaume Taillefer II d'Angoulême, c'est Robert le Magnifique, duc de Normandie, qui prend la route de Jérusalem et meurt au retour (1035). Hugues I, comte de Chalon et évêque d'Auxerre (+ 1039) a entrepris également ce pèlerinage, que Foulques Nerra, le terrible comte d'Anjou, a fait trois fois. Avant 1085, le comte de Luxembourg Conrad est mort durant le pèlerinage, et le grand comte de Flandre, Robert le Frison, a rendu visite à, Alexis Comnène à son retour de Jérusalem (1090). On attribua aussi des voyages en Palestine à Pierre l'Ermite, le prédicateur populaire de la Croisade, comme à Raymond de Saint-Gilles qui devait en être un des héros (3).

Et déjà des pèlerinages armés ! A côté des mercenaires latins qui, comme Roussel de Bailleul et Hervé « le Francopoule », prêtent leur concours aux empereurs de Byzance contre les Turcs et fondent le durable renom du mercenaire « franc » chez les princes d'Orient, voici trois évêques allemands qui se rendent à Jérusalem avec une troupe nombreuse, en distribuant plaies et bosses sur leur chemin (1064). Quand Urbain II eut concrétisé l'idée de la guerre sainte, qui avait déjà poussé les chevaliers vers l'Espagne (et dont Guillaume le Conquérant avait fait usage pour sa propagande avant d'attaquer l'Angleterre), les Croisés n'eurent qu'à reprendre un chemin que leurs pères avaient déjà suivi.

Mais ce qui est aussi important pour l'histoire du royaume latin, c'est que le succès de la Première Croisade donna un nouvel essor aux pèlerinages. Les historiens de celle-ci évoquent, les sentiments qu'éprouvèrent les barons d'Occident à retrouver les lieux sanctifiés par le Christ, Notre-Dame et les Apôtres. Les miracles mêmes n'avaient pas manqué, et les récits de ceux qui revenaient durent décider ceux qui avaient hésité. Si bien peu des participants-des Arrière-Croisades de 1100 parvinrent en Orient, la voie de mer amena de plus en plus souvent aux rives de Phénicie des foules de pèlerins avides de visiter les Lieux-Saints.

Nous ne pouvons mieux faire que de feuilleter les « guides » qu'ils avaient entre leurs mains, textes très intéressants en même temps que d'une délicieuse naïveté. Quoi de plus charmant que la remarque « c'est un très bon pèlerinage » formulée après la description de tel ou tel sanctuaire ! 'Des notes « touristiques » s'y joignent : les crocodiles de Césarée valaient bien un détour presqu'autant que la chapelle de Notre-Dame, « moût bel lieu et moût dévot », voisine de leur étang... Et certes l'attrait du voyage d'Orient ne pouvait que se joindre à celui de l'œuvre pie pour exciter les pèlerins à prendre le chemin du Saint-Sépulcre (4).

Durant les premières années d'existence du jeune royaume, Jaffa était le seul port par lequel débarquaient les pèlerins : c'était d'ailleurs le plus rapproché de Jérusalem. Mais bientôt Acre en prit la place, et c'est le point de départ que nos guides assignent aux itinéraires qu'ils recommandent. La « route du pèlerinage » escaladait, immédiatement au Sud, le Mont Carmel où on montrait, à « Francheville », la caverne et l'ermitage de saint Denis, puis l'abbaye Sainte-Marguerite des Grecs, où une chapelle rappelait le séjour du prophète Elie. Non loin de là saint Burchard avait fondé l'abbaye Notre-Dame où prit naissance l'ordre des Carmes. La route gagnait la mer et la petite localité d'Anne où, disait-on, avaient été forgés les clous de la Croix — de même qu'un peu plus loin, à Capharnaon, avaient été frappés les trente deniers pour lesquels Judas avait vendu son maître. A proximité le couvent grec de Saint-Jean de Tire était réputé pour les miracles qui s'y produisaient.

Après avoir visité le tombeau de sainte Euphémie, à Châtel-Pèlerin, les pieux voyageurs arrivaient à Césarée, où ils se voyaient montrer la chapelle du centurion Corneille, « successeur de saint Pierre comme archevêque de Césarée », et les tombes des filles du diacre Philippe. Une excursion recommandée menait à « Peine Perdue », non tant pour la chapelle de Notre-Dame que pour un marais « ou quel mares a mult de cocatriz, lesquex i mist uns sires de Cesaire qui les fist aporter d'Egypte. » Un autre guide donnait plus d'extension à cette légende : les « fères bestes » (= bêtes féroces) avaient été amenées par « un riche hom ky estoyt en Sésairie, e les fist norir, car il les quida fère dévorer suen frère, pur un conteste ke aveit esté entre eus. » Mais le jour qu'il voulut inciter son frère à se baigner en cet étang, celui-ci « le fist primes descendre, e les bestes k'yl aveit nori tantost le tirèrent en parfund, si ke onkes puis ne fu trovez (5) ». Du reste Pline l'Ancien racontait déjà une légende analogue sur les premiers crocodiles que l'on rencontrait en Syrie, avant d'arriver en Egypte, dans cette région de Césarée qui rappelle le delta du Nil.

Puis c'était la chapelle où Marie Madeleine fit sa pénitence ; ensuite, par Arsur, on arrivait à Jaffa, où on montrait le perron d'où « saint Jacques de Galice » (de Compostelle) s'était élancé pour passer en Espagne (6).

C'était de Jaffa qu'on partait pour le lointain couvent de Sainte-Catherine au Mont-Sinaï, sur lequel couraient tant d'attirantes légendes : comme les moines, les bêtes mêmes du désert ne vivaient que de l'huile sourdant du tombeau de la sainte « et de la manne qui chiét sur le mont » ; en passant, on pouvait vénérer à Gadres (Gaza) le souvenir de Samson qui avait enlevé sur ses épaules les portes de cette ville philistine. Mais Jaffa était avant tout le port de Jérusalem, d'où deux routes menaient à la Ville Sainte : (7) celle de Rames, la moins sûre, se recommandait par la très vieille chapelle de saint Abacuc; sur l'autre, à Lydda, saint Pierre avait ressuscité Tabitha, servante des Apôtres « e iluec est bon pelrimage pur l'église ki est mult seinte et pur les miracles que seint George i fet. »

Alors se plaçait l'arrivée à Jérusalem, où chaque pas menait le pèlerin vers de nouveaux sanctuaires : la porte Saint-Etienne rappelait la lapidation du premier martyr, le Saint-Sépulcre contenait le Compas (tombeau) et le Cercle (où le corps du Christ avait été déposé avant son ensevelissement). C'était le Calvaire, Golgotha avec la colonne de la Flagellation, le lieu de l'Invention de la Sainte Croix, la prison de Nôtre-Seigneur, l'image miraculeuse de la Vierge « qui parla à l'Egyptienne », Sainte-Marie-Latine, le lieu où pleurèrent les saintes femmes, le Temple et la Roche Sacrée où était l'arche d'alliance et où fut offert Jésus-Christ (chapelle du Sanctum Sanctorum), l'autel du sacrifice d'Abraham, l'église de saint Jacques, construite sur le lieu du martyre du premier évêque de Jérûsalem. Puis l'autel où avait été massacré Zacharie fils de Barachie, le « Bain Notre-Dame et Nôtre-Seigneur », la sépulture de saint Siméon, la Piscine Probatique, le Mont Sion où la Vierge était morte, l'emplacement du tribunal de Cayphe, la chapelle du Saint-Esprit — où les langues de feu étaient descendues sur les Apôtres — avec le Cénacle, la piscine de Siloé, le champ d'Hakeldama, le ruisseau de Cédron où David avait ramassé les pierres dont il tua Goliath, Gethsémani et le Mont des Oliviers, avec la trace du pied de Nôtre-Seigneur, la « chapelle de seint Pelageon où Nostre Sire fist la Pater Nostre », le lieu où poussait l'arbre de la Croix, le val de Josaphat, avec la sépulture de Notre-Dame, et tant d'autres lieux sacrés par les souvenirs qui s'y rattachaient et les miracles qui s'y produisaient. Combien une telle énumération suffisait à prouver l'excellence du pèlerinage de Jérusalem et à entraîner vers la Ville Sainte, malgré la longueur et les périls du voyage, les foules venues de toute la Chrétienté ! Et cependant l'auteur du guide prenait soin de mettre les pèlerins en garde contre la déception qu'aurait pu leur causer le peu de superficie de la ville où étaient enclos tant de lieux saints : « si n'est, disait-il, la cités gaires grans, ains (= mais) est petite. »

Jérusalem pouvait être un but en soi, mais comment ne pas aller jusqu'à Béthanie ou à Emmaüs, en passant par le lieu de la Visitation et de la naissance de saint Jean-Baptiste — comment ne pas visiter le mont de la Quarantaine où Jésus avait jeûné, le jardin d'Abraham et Jéricho avec la rive du Jourdain où le Sauveur avait été baptisé ? Et Bethléem avec la Crèche et le souvenir de l'Adoration des mages, le puits où tomba l'étoile qui les avait guidés, le tombeau des Innocents et celui de saint Jérôme ? Au sud de Bethléem, sur une route menant au Sinaï, c'était Hébron, où on montrait le lieu où naquirent Adam et Eve à côté de la maison de Caïn et d'Abel et le tombeau des patriarches (Abraham, Isaac, Jacob et leurs femmes) exploré en 1119 par les chanoines du couvent latin installé dans cette ville et restauré par ordre de Baudouin II (8).

A côté de la Judée, la Galilée était un autre centre de pèlerinage des plus actifs. On s'y rendait à travers la Samarie par Naplouse — où le puits de Jacob rappelait l'entretien de Jésus et de la Samaritaine —, par Sébaste, lieu du supplice et tombeau de saint Jean-Baptiste, et par Naïm, au pied du Mont-Hermon, où on rappelait la résurrection du fils de la veuve. On entrait alors en Galilée, où le Mont Thabor évoquait la Transfiguration ; la grande ville de Tabarié (Tibériade) était au bord du lac des pêches miraculeuses. C'était Capharnaum, célèbre par tant de miracles, la Table Nôtre-Seigneur « dunt l'om dist ke il manga ou (= avec) ses desciples », la montagne de la multiplication des pains et le lac de Genesareth. A Cana de Galilée, on rappelait le souvenir des noces où le Christ avait changé l'eau en vin, et un creux de rocher où il s'était caché pour échapper aux Juifs. Nazareth, petite ville, montrait l'église de l'Annonciation, la fontaine de l'archange Gabriel, la chapelle où saint Zacharie et sainte Elisabeth habitaient quand ils séjournaient là... Par Saffran, où était né saint Jacques de Galice, on rentrait à Acre d'où les plus zélés allaient vers le Nord, par Coquet (où le Christ s'était changé en agneau), Tyr (où il avait annoncé les Béatitudes), Sarepta (célèbre par les miracles d'Elie) et Sidon (où) le Christ avait guéri la Cananéenne) jusqu'à Beyrouth, où on vénérait un crucifix miraculeux qui, percé d'un coup de lance par un Juif, avait Versé du sang et de l'eau, objet d'un culte dont témoignait l'envoi de reliques en Italie, en France et en Angleterre. Il va sans dire, du reste, que chaque pèlerin s'efforçait de rapporter dans sa patrie des « souvenirs » dont les reliques étaient les principaux : de nombreux textes émanant des prélats de l'Orient Latin sont des « authentiques », sorte de certificats d'origine accompagnant les reliquaires.

A une époque où le pèlerinage était un des actes de piété les plus appréciés, le royaume de Jérusalem, gardien des sanctuaires de Terre-Sainte, apparaissait comme remplissant par le seul fait de son existence ce que nous appellerions une mission d'intérêt général. La garde des routes et leur police y jouaient un rôle particulièrement important — M. Deschamps a observé la prolifération des fortins le long des routes de pèlerinage — et c'est pour assumer cette tâche que naîtra l'Ordre des Templiers : c'est elle, du reste, qui fera la grandeur et sera à l'origine de la puissance de cet Ordre. Permettant le développement normal du pèlerinage, le royaume devait en tirer une partie de ses ressources : il en était de même pour l'Eglise qui assurait par ses hôpitaux les services d'assistance publique très nécessaires aux pèlerins.

Ces ressources nous sont assez mal connues ; dans un traité conclu avec Venise, en 1124, on voit que le roi avait droit au tiers du prix versé par les pèlerins pour leur passage. Ce prix n'était d'ailleurs pas très élevé : un tarif marseillais de 1268 donne 25 sous pour le voyage en quatrième classe, 60 en première classe, tandis qu'en 1248 le Saint François, de Marseille, transportait des pèlerins moyennant 38 sous raymondins. Mais chaque navire pouvait transporter de 500 à 2.000 passagers, ce qui représente une somme fort importante à percevoir pour le trésor royal (9). Il est vraisemblable que des péages et des droits divers venaient s'ajouter à cette taxe. En outre les biens des pèlerins morts intestats — ce qu'on appelait l'« échoite » — appartenaient au roi (10).

L'activité économique du royaume trouvait son profit à l'arrivée et au séjour des pèlerins : sans parler des vivres — que les hôpitaux et couvents fournissaient souvent —, la vente des « souvenirs » devait enrichir plus d'un marchand. A Jérusalem, en particulier, il était de coutume d'acheter des palmes : près du Marché au Poisson, auprès des échoppes des orfèvres syriens, on vendait, au témoignage d'Ernoul « les paumes que li pèlerin aportent d'outre-mer. » Une curieuse histoire rapportée par Guillaume de Tyr nous apprend qu'une seule famille avait le monopole de la vente de ces palmes : lors d'une persécution, un Sarrasin aurait accusé faussement les Chrétiens indigènes d'un sacrilège dans une mosquée. Pour sauver la communauté, un jeune Syrien se serait dénoncé pour ce crime qu'il n'avait pas commis, en demandant que, pour récompenser son sacrifice, on réservât à sa famille la vente des palmes ; cette tradition aurait continué à être observée après l'arrivée des Croisés.

Si des pèlerins appartenant à toutes les sectes chrétiennes — russes comme l'higoumène Daniel (1113-1115), grecs comme Jean Phocas (1185), abyssins, géorgiens, nestoriens, arméniens — et même des Juifs et des Samaritains (11) venaient enrichir le royaume, les pèlerins « latins » y jouaient un autre rôle, aussi important pour sa défense. En effet l'arrivée saisonnière de ces renforts permettait au roi de Jérusalem de prendre à sa solde parmi eux des chevaliers et des sergents qui participaient aux campagnes contre les Musulmans. Souvent — comme en 1113 après la défaite de Sinn-al-Nabra — l'arrivée des premiers navires d'Occident sauva le royaume lorsqu'une invasion le menaçait, voire lorsque l'armée hiérosolymitaine avait subi des échecs. La terminologie médiévale ne distingue pas les « Croisades » des « pèlerinages. »

Aussi considérait-on comme catastrophique telle année — comme 1220 —. où marchands et pèlerins n'avaient pas touché les ports du royaume (12). Les traités conclus avec les Sarrasins au cours du XIIIe siècle essayaient d'assurer aux pèlerins, le libre accès aux sanctuaires de Jérusalem et de Nazareth même lorsque ces localités étaient aux mains des Musulmans. Malgré tout, le pèlerinage subissait des empêchements certains — taxes élevées, vexations comme l'obligation d'entrer à Jérusalem par la seule poterne Saint-Ladre, fermeture de plusieurs sanctuaires aux Latins — et l'effectif des pèlerins devait avoir tendance à diminuer. En réaction, la Papauté recommanda la défense de la Terre Sainte comme oeuvre pie ; lorsqu'après le milieu du XIIe siècle le royaume se fut trouvé réduit à presque rien, il fallut continuer à attirer les pèlerins vers ce qui en restait. Telle est sans doute la raison d'être de ce curieux texte des « Pardons d'Acre (13)  » qui énumère dans cette ville (où les guides précédents ne recommandaient aux visiteurs que le cimetière Saint-Guillaume, réputé par de nombreux miracles) d'innombrables moûtiers enrichis de nombreuses indulgences. Nous sommes tentés de voir dans cette prolifération d'églises indulgenciées un moyen employé par le clergé syrien et par les « Poulains (14) » pour retenir autant que possible les pèlerins sur la route traditionnelle de Jérusalem. Ce qui atteste d'ailleurs la continuité de la vogue du pèlerinage de Terre Sainte, c'est que la Papauté, quand elle s'efforça d'assurer le blocus de l'Empire mameluk, au début du XIVe siècle, prohiba dans une certaine mesure ces pieux voyages pour priver les Musulmans des revenus qu'ils leur procuraient. Mais le mouvement des pèlerins ne fut qu'entravé, et il reprit assez vite (15), sans qu'on puisse toutefois le comparer à celui qui avait assuré l'existence du royaume de Jérusalem.

Sans négliger donc le rôle qu'ont pu jouer dans l'histoire de ce dernier telles considérations économiques, il y a lieu de se rappeler la part essentielle qui revient au pèlerinage de Terre Sainte dans la création du Regnum Orientale comme dans la paradoxale survie d'un Etat latin accroché aux côtes syro-palestiniennes, malgré son éloignement. On a trop voulu ne voir dans cette existence d'une colonie franque en pays hostile — si différente de celle du royaume de Chypre qui lui succédera — qu'une preuve de son utilité pour les républiques marchandes d'Italie. C'est oublier avec quelle facilité celles-ci s'en désintéressèrent au cours de leurs rivalités et selon leurs alliances politiques avec les souverains musulmans. Jérusalem fut avant tout le royaume du pèlerinage, plus qu'aucun autre des états fondés en Orient ou en Occident dans des conditions analogues au Moyen-Age.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. On a conservé la trace des reliquaires contenant de l'huile de Terre Sainte (comme la célèbre ampoule de Monza), des fragments du sol du Calvaire, voire même (à Villers-Saint-Sépulcre, dans l'Oise ; XIe siècle) des carreaux de pavage du Saint Sépulcre. Et c'est de Palestine que partit l'extension du culte de saint Etienne après l'invention de son corps par le prêtre Lucien et l'essaimage de ses reliques. — TOBLER et MOLINIER, Itinera Hierosolgmitana, I, Genève 1885, in-8° . — N.-D. de Boulogne s'honorait de reliques envoyées par Godefroy de Bouillon et Baudouin I.
2. Le pape Victor II, en 1055, devant l'afflux des pèlerins, demandait à l'empire byzantin de les exonérer de taxes (RIANT, dans A. 0. L., I, p, 80)
3. Il s'agissait en réalité de son frère Guilhem IV de Toulouse (vers 1092). Cf. L. LA-LANNE, Des pèlerinages en Terre Sainte avant les Croisades, dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1845, p. 1, qui cite aussi en 1039 Thierry IH, comte de Hollande, et le comte de Barcelone. Le pèlerinage du comte de Chalon est cité dans les Gesta pontificum Autissiodorensium, éd. Duru, dans la Bibliothèque historique de l'Yonne. L. HALPHEN, Le comté d'Anjou au XIe siècle, p. 213 et suivantes.
4. H. MICHELANT et G. RAYNAUD, Itinéraires à Jérusalem, Genève 1882 in-8° (édition de la Société de l'Orient Latin), p. 89-200 et passim.
5. Cf. FOUCHER DB CHARTRES, p. 778.
6. Dans l'église Saint-Pierre la Grande de Jaffa, qui fut donnée en 1103 aux chanoines du Saint Sépulcre par le patriarche Ebremar (Rohricht R. 40).
7. P. DESCHAMPS, Défense du royaume de Jérusalem, page 20.
8. Ch. KOHLEH, Un nouveau récit de l'invention des patriarches, dans Mélanges pour servir à l'histoire de l'Orient Latin, t. I, Paris, 1906, grand in-8° , p. 1 ; RIANT dans R. H. C., Hist. Occ., p. 302-316 ; HONIGMANN, Al-Khalil, dans Encyclopédie de l'Islam, t. II.
9. Ch. de la RONCIÈRE, Histoire de la Marine française, I, p. 244, 279 (Paris, 1909, in-4° , 3e éd.) ; L. BLANCABD, Documents inédits sur le commerce de Marseille au Moyen-Age (Marseille, 1885, in-8° ), I, p. 334 et II, p. 321 (1248 : testament d'un bourgeois, Giraud de Cardaillac, qui assigne un legs pour le transport des Croisés pauvres outremer).
10. Rohricht R. 321 et 322 (1156).
11. MICHELANT et RAYNAUD, op. cit., p. 74 : il n'existe à Samarie qu'un « moustier que 11 Samaritain 1 ont, là où il font lor sacrefice à lor Paske, ne ailleurs ne pevent nient ( = rien) sacrefler... Là viennent li Samaritain de la tiere d'Egypte et de la tiere de Damas et de par toute païenime... et lor Paske si est quant li Paske as (= aux) Juis est ».
12. DELABORDE, p. 123-125.
13. MICHELANT et RAYNAUD, in fine.
14. Le nom de « poulains », appliqué d'abord aux enfants nés d'unions franco-indigènes, finit par englober tous les « Francs » nés en Terre Sainte.
15. Par exemple la bulle n° 40265, de Jean XXII, éd. G. Mollat, concerne la fondation d'un hospice Saint-Etienne à Famagouste « ad usum peregrinorum ad partes Terre Sancte transfratantium » dès 1328. Les pèlerins n'étaient alors admis à accomplir leur voyage que si le Saint-Siège les y autorisait.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

II - Le Royaume de Jérusalem sous la dynastie d'Ardenne-Anjou

C'est M. René Grousset qui a donné aux huit souverains (dont sept ont porté le titre royal) qui se sont succédés à Jérusalem de 1099 à 1186 le nom dynastique d'Ardenne-Anjou, expression heureuse pour désigner ces personnages aux liens de famille assez compliqués. Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, était le fils du comte de Boulogne et d'Ida, fille de Godefroy III le Bossu à qui il succéda. Son frère Baudouin, qui le remplaça sur le trône de Jérusalem, mourut sans enfants, et la succession échut à un cousin des deux premiers princes, qui n'appartenait plus à la famille de Boulogne-Lorraine, Baudouin II de Bourcq, fils du comte de Rethel et de Mélisende de Montlhéry (1). Baudouin II maria sa fille Mélisende, qu'il avait eue de son épouse arménienne Morfia, au comte d'Anjou Foulques le Jeune. Les deux fils de ce dernier montèrent successivement sur le trône : Baudouin III, époux de la princesse byzantine Théodora Comnène, ne laissa pas d'enfants. Son frère Amaury I laissa de sa première femme Agnès de Courtenay un fils et une fille, Sibylle ; de sa seconde épouse, Marie Comnène, il eut une fille, Isabelle. C'est son fils Baudouin IV qui lui succéda, et après celui-ci l'éphémère règne de Baudouin V l'Enfant, fils de Sibylle et de Guillaume de Montferrat, marque la fin de la continuité dynastique dans la maison royale de Jérusalem.

Ce sont des figures bien différentes que celles des divers rois de cette « dynastie. » Godefroy de Bouillon est resté le héros légendaire des épopées lorraines, le « Chevalier au Cygne » dont tout un cycle de chansons relata les exploits. Pour l'histoire, sa physionomie reste un peu la même : d'une force prodigieuse — il trancha le cou d'un chameau d'un seul coup d'épée, à la requête d'un émir arabe qui manifesta son admiration de cet exploit —, le duc de Basse-Lorraine était extrêmement pieux, (les clercs de son entourage se plaignaient de la longueur de ses stations à l'église qui faisaient refroidir le dîner), très simple de façons : on connaît l'histoire de ces Arabes stupéfaits de voir le conquérant de la Ville-Sainte assis à même le sol de sa tente, sans aucun faste et sans gardes. Son humilité confinait à l'effacement ; il avait refusé le titre royal et s'était soumis au patriarche. Un historien belge a même cru devoir intituler un article récent « Godefroy de Bouillon était-il un médiocre ? (2)  » De fait son courage au combat témoignait d'une énergie certaine : il sut se rendre maître de Jérusalem, malgré la mauvaise volonté du comte de Toulouse, d'une façon qui sent son souverain...

Son frère Baudouin I a un tout autre relief : avec encore plus de prestance que Godefroy, il savait s'entourer d'un faste qui se joignait à sa gravité pour lui donner une grande majesté. Cadet de famille, il avait reçu dans sa jeunesse plusieurs canonicats qui avaient uni en lui la culture cléricale au caractère violent et assez cupide du baron. Souple et rusé politique, M. Grousset a pu saluer en lui le « fondateur du royaume de Jérusalem » : dans son règne (18 juillet 1100-1102 avril 1118) il subordonna tout à son rôle de roi, mais non sans une certaine absence de scrupules qui se montre dans l'histoire de ses mariages — sa vie privée n'avait d'ailleurs pas la dignité de celle de Godefroy — : marié en 1098 à une Arménienne, Arda, il s'en sépara sous le premier prétexte venu quand il échangea le comté d'Edesse contre le royaume où l'élément arménien était moins important. Il se remaria à la comtesse Adelaïde de Sicile en raison de la dot considérable de celle-ci, et, convaincu de bigamie, la renvoya après avoir dépensé toutes ses richesses (août 1113-avril 1117). Ce renvoi assez déplaisant eut une conséquence dynastique : le royaume devait revenir, en vertu du traité de mariage, à Roger de Sicile, fils d'Adelaïde, clause qui fut ainsi éludée.

Baudouin II, par contre, apparaît comme beaucoup plus pieux que son prédécesseur. Lui aussi marié à une Arménienne, Morfia, comme comte d'Edesse, il lui garda une irréprochable fidélité. Plus rusé que violent, plus prudent que Baudouin I — ce qui ne l'empêcha pas d'être deux fois capturé par les Musulmans —, il était aussi plus économe et moins ami du faste. Il devait, comme ses prédécesseurs, être célébré dans les romans de chevalerie du nord de la France, pour qui l'histoire des Croisades apparaissait comme une légende nationale : c'est aussi en pays wallon qu'après le Chevalier au Cygne on rédigea le roman de Baudouin de Sebourc qui racontait à sa façon les exploits de notre Baudouin II (3). Avec Godefroy et les deux Baudouin, c'était une famille de grands feudataires de l'Empire, bien que de langue wallonne, qui avait possédé le trône de Jérusalem ; le caractère lorrain ou brabançon de ses détenteurs de marque dans les institutions du royaume, telle l'investiture par la bannière que reçut Jocelin de Courtenay quand Baudouin II lui remit le comté d'Edesse (4) : c'est là un trait institutionnel de caractère proprement « impérial », tel qu'il était employé par les empereurs allemands pour symboliser la remise d'un grand fief d'Empire à un de leurs fidèles.

A la mort de Baudouin II — qui mourut le 21 août 1131 sous l'habit monastique —, c'est encore un représentant d'une grande famille féodale qui vint prendre possession du petit royaume oriental (qui ressemble tant, par certains côtés, aux « principats » occidentaux, duchés ou comtés que l'on appela plus tard pairies). Foulques V d'Anjou, désigné par le roi de France Louis VI aux envoyés de Baudouin II pour épouser la fille de ce dernier, se montra tant que vécut son beau-père un gendre soumis — bien qu'il fût le chef d'une des plus grandes baronnies françaises, qui avait porté le comté d'Anjou, pendant les vingt ans qu'il l'avait gouverné (1109-1129), à une puissance telle que son fils Geoffroy Plantagenêt allait pouvoir en partir pour conquérir la Normandie et l'Angleterre. Pieux, loyal et bon, ce sévère administrateur sut se montrer au combat aussi brave que prudent, et sa connaissance de la Terre Sainte, où il avait résidé en 1120-1121 et en 1129-1131, lui donna du jeu difficile de la politique orientale une expérience dont il fit preuve pendant son règne (1131-novembre 1143).

Son fils aîné Baudouin III sut se montrer à la fois un « Plantagenêt d'Orient » (n'était-il pas le demi-frère de Geoffroy ?) et un « Poulain » avisé. Majestueux et affable, pieux et humain, cultivé et très au fait du droit coutumier qui régissait le royaume, il apparut, selon l'expression de M. Grousset, comme « le modèle même du roi hiérosolymitain du douzième siècle. » Son frère Amaury I (10 février 1163-11 juillet 1174) ressemblait à son frère par sa culture, mais affectait plus de gravité ; plus renfermé, facilement violent, il se révélera comme un des rois les plus énergiques et aussi comme un politique aux très larges vues.

Mais avec Baudouin IV (1174-mars 1185), l'épopée des rois de Jérusalem s'achève en tragédie. Elevé par Guillaume de Tyr, très cultivé, Baudouin avait treize ans à la mort de son père. Intelligent et vif, le malheureux enfant fut très tôt atteint de la lèpre qui devait le ronger durant tout son règne, « une longue agonie. Mais une agonie à cheval, face à l'ennemi, toute raidie dans le sentiment de la dignité royale, du devoir chrétien et des responsabilités de la couronne en ces heures tragiques où au drame du roi répondait le drame du royaume. Et quand le mal empirera, quand le lépreux ne pourra plus monter en selle, il se fera encore porter en litière sur le champ de bataille, et l'apparition de ce moribond sur cette civière fera reculer Saladin. » Les lignes si émouvantes que M. Grousset a consacrées à l'adolescent qui sut unir la sainteté à l'énergie — « cet enfant lépreux sut faire respecter son autorité », s'écrie avec admiration le chroniqueur musulman du Livre des Deux-Jardins (5) — ne peuvent qu'être rappelées, et il n'est pas de plus belle figure que celle du jeune prince rongé par sa douleur et la surmontant si héroïquement. Mais les dernières années de Baudouin IV, à l'heure où le roi aveugle et lépreux ne pourra plus se dégager d'un dangereux entourage, sonneront le glas de la monarchie franque. Dès sa mort, la monarchie franque aura disparu, et le royaume ne lui survivra que bien peu d'années.

Aussi peut-on considérer que la dynastie d'Ardenne-Anjou a gouverné la Terre Sainte de 1099 à 1185 (sans compter le règne de Baudouin V), et c'est durant cette période que le royaume latin aura connu son apogée.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. On appelle d'ordinaire Baudouin II, Baudouin du Bourg. En réalité (les Assises lui donnent le nom de « Baudoin de Bore ») il tirait son nom du château de Bourcq (Ardennes, canton Vouziers) qui appartenait au comté de Rethel.
2. Article de H. Glaesener, dans Revue d'Histoire Ecclésiastique., tome XXXIX, 1943.
3. E. R. Labande, Etude sur Baudouin de Sebourc, chanson de geste : légende poétique de Baudouin II du Bourg, roi de Jérusalem. — Paris, 1940, in-8° .
4. Guillaume de Tyr, page 517.
5. H. C., Historiens Orientaux, IV, page 258. Dans son Histoire des Croisades, M. René Grousset a tracé de tous ces souverains d'excellents portraits auxquels nous ne pouvons que renvoyer.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

III - La Première Croisade et la naissance du Royaume Latin

Le 27 novembre 1095, le pape Urbain II, alors chassé d'Italie par l'antipape Guibert, prit la parole devant le concile qu'il avait réuni, dix jours auparavant, à Clermont en Auvergne. Dans un émouvant appel, il évoqua pour ses auditeurs la situation tragique de la Chrétienté menacée par les progrès de l'Islam, tant en Espagne où l'arrivée des Almoravides (depuis 1086) tenait en échec la reconquista, que dans l'Orient. Les Turcs Saljûqides étaient devenus en quelques années maîtres de l'Arménie (1048-1064) et de l'Anatolie byzantine (1071-1084). Par la chute d'Antioche (1085), ils avaient chassé de Syrie les Byzantins : Constantinople même était en danger, les Musulmans atteignant la mer de Marmara que les efforts du nouvel empereur Alexis Comnène n'avaient pu dégager. Mais surtout le pape montra les funestes conséquences de cette invasion pour la Terre Sainte : non seulement le pèlerinage était systématiquement entravé (le témoignage du patriarche jacobite Michel le Syrien est formel), mais Jérusalem, enlevée au khalife fatimide d'Egypte par les Turcs en 1071, reprise par les Egyptiens et reconquise par les Turcs en 1076, avait été pillée sauvagement. Pour remédier à la terrible épreuve qui atteignait les Lieux-Saints, le pape invita les barons à s'enrôler, pour aller délivrer le Saint-Sépulcre, dans une armée que dirigerait son légat, l'évêque du Puy Adhémar de Monteil (1).

L'appel du Pape fut entendu : un extraordinaire enthousiasme secoua la foule présente et se répandit de proche en proche, surtout là où Urbain II alla lui-même le provoquer, dans les pays du sud de la Loire. Sous la direction d'Adhémar et du comte de Toulouse Raymond de Saint-Gilles, presque toute la noblesse « provençale », depuis le comte de Forez jusqu'au comte de Die, à Guilhem de Montpellier et à Gaston de Béarn, « prit la croix » (1095-1096). Mais d'autres régions s'ébranlèrent à leur tour : le frère du roi de France, Hugues de Vermandois, devait partir avec le comte Etienne de Blois et le vicomte de Melun, Guillaume le Charpentier, un des héros des « croisades d'Espagne. » Le comte ou duc de Normandie, Robert Courte-heuse, suivit cet exemple, tandis que le comte de Flandre Robert II entraînait ses vassaux sur la route qu'avait suivie son père dix ans plus tôt. Mais un des contingents les plus importants fut celui des pays wallons et boulonnais, dirigé par le duc de Basse-Lorraine Godefroy de Bouillon, ses frères Eustache, comte de Boulogne, et Baudouin, et par les comtes de Hainaut et de Toul. Enfin des groupes moins bien définis et souvent composés d'éléments un peu troubles se mirent aussi en route : corsaires ou pirates boulonnais de Guynemer (un lointain prédécesseur de cet Eustache le Moine qui terrorisa la Manche au XIIIe) siècle avec des vaisseaux flamands, anversois et frisons — et surtout des bandes populaires entraînées par un prédicateur amiénois, Pierre l'Ermite, et par des chevaliers comme Gautier Sans-Avoir, Gautier de Teck et le comte de Tubingen, Volkmar, Gottschalk et Emich de Leisingen. Pendant que les barons préparaient leur expédition, ces bandes fanatisées, venues surtout de Rhénanie, avec quelque quinze mille Français, se firent massacrer à la suite de leurs pillages en Hongrie et dans l'Empire byzantin. Alexis Comnène essaya d'utiliser ces éléments ou du moins de limiter leurs dévastations, mais la Croisade populaire se lança follement à l'assaut de Nicée et fut massacrée le 21 octobre 1096 sous Civitot : trois mille hommes survécurent des vingt-cinq mille qui étaient parvenus jusqu'à Byzance.

Mieux organisées et encadrées, les armées régulières qui partirent ensuite comprenaient elles aussi un grand nombre de non-combattants. Leur effectif est mal connu : quelque soixante mille combattants et autant de pèlerins, de femmes et de valets d'armée (2) ? Godefroy de Bouillon et les « Lotharingiens » prirent la route de terre, par l'Allemagne, la Hongrie et l'Empire byzantin ; le comte de Toulouse descendit la vallée du Pô, et, par la voie de terre, atteignit la Croatie, alors à demi indépendante de Byzance, où il eut beaucoup à souffrir, ainsi que durant la traversée de la Macédoine et de la Thrace. L'itinéraire le meilleur, par Brindisi, Durazzo et Salonique, fut emprunté avant lui par Hugues de Vermandois, qui fit naufrage dans la traversée de l'Adriatique et se rendit la risée des Byzantins par sa morgue — alors qu'il avait été recueilli sur le rivage privé de ses richesses — et par la conviction qu'il affichait d'être de très noble origine, sans se rendre compte que pour les sujets du Basileus le frère du roi de France n'était guère qu'un chef de barbares. Puis les Normands de l'Italie du Sud, sous Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède, arrivèrent par la même route, armée relativement peu nombreuse mais très disciplinée et connaissant déjà l'Orient. Après eux survinrent les gens de Robert de Normandie et d'Etienne de Blois, malmenés à Rome par les partisans de l'antipape.

Alexis Comnène, en présence de ces multitudes, fut assez embarrassé : des mercenaires latins, il en employait dans son armée et connaissait l'indocilité de ces Normands et autres « Francopoules. » Toutefois le fait qu'ils voulussent gagner la Palestine différenciait cette invasion de celles contre lesquelles il avait déjà lutté : c'était une occasion inespérée de refouler les Turcs d'Asie Mineure et de Syrie. Mais il craignait une attaque sur Byzance, dont la splendeur excitait leur convoitise : de fait les Lorrains avaient pillé la ville de Selymbrie et prononcé une attaque contre la capitale lorsqu'on avait cessé de les ravitailler. Alexis, après de très longues négociations (23 décembre 1096-avril 1097), finit par infliger à Godefroy un échec qui obligea le duc de Basse-Lorraine à se soumettre. Les Normands de Sicile, les plus redoutés, arrivèrent après que l'empereur eût fait passer les Lotharingiens sur la côte d'Asie pour éviter une dangereuse concentration : ils se conduisirent avec une parfaite correction. Les Provençaux, lassés des attaques qu'ils avaient eu à subir, étaient dangereux : ils avaient pillé Rossa et avaient été battus sous Rodosto. Quant aux « Français », leur passage se fit sans encombre.

Il s'agissait encore pour Alexis de transformer les Croisés en auxiliaires de l'Empire en leur montrant que les territoires qu'ils allaient traverser, bien qu'occupés par les Turcs, n'étaient pas des biens sans maître. Il exigea d'eux un serment de fidélité et la promesse de rendre à l'Empire tous les territoires qui lui avaient appartenu. Godefroy finit par prêter ce serment que tous les grands barons prêtèrent à leur tour, sauf Tancrède qui se déroba et le comte de Toulouse qui refusa de reconnaître Alexis pour maître, à moins qu'il ne se joignît lui-même à la Croisade : il se contenta de promettre de ne causer aucun dommage au Basileus. Tous ceux qui avaient juré fidélité à l'empereur furent comblés de présents ; on leur versa une solde et leur ravitaillement fut assuré jusqu'à leur entrée en Anatolie. Bohémond, lui, chercha à obtenir du Basileus beaucoup plus : il demanda à devenir le vassal d'Alexis, soit comme grand-domestique d'Orient (titre qui désignait le chef de l'armée byzantine d'Asie), soit comme possesseur d'un fief en Asie, ce qui montre que, pour ce Normand d'Italie, le désir de s'établir dans le Levant était déjà né. Alexis promit de lui donner, au-delà du duché byzantin d'Antioche (donc du côté d'Alep ou de Damas, dans les terres conquises au VIIe siècle par les Arabes et jamais réoccupées par l'Empire), un fief de quinze journées de marche sur huit, sorte de marche musulmane qui eût été tout à l'avantage de Byzance — mais c'était une marche de ce genre où les Normands, installés par les Byzantins, avaient créé la principauté italienne d'où ils avaient fini par expulser tant les Musulmans que leurs alliés...

Flanqués d'un corps byzantin commandé par Tatikios, les Croisés commencèrent par assiéger la ville de Nicée, capitale du sultanat Saljûqide d'Anatolie : le 26 juin 1097, Nicée redevenait byzantine pour plus de deux siècles. Après ce premier succès, ils s'enfoncèrent dans les steppes de l'Asie Mineure, où, le 1er juillet, toutes les forces turques d'Anatolie surprirent l'un des deux corps de l'armée, celui de Bohémond et Robert Courteheuse. Un moment en danger, les Normands furent sauvés par l'arrivée de Godefroy de Bouillon et du reste de l'armée, et la bataille de Dorylée se termina en désastre pour les Turcs, dont la tactique habituelle (le combat mené de loin à coups de flèches) avait été mise en échec par les lourdes charges, irrésistibles, de la chevalerie franque et par sa ténacité. D'ailleurs la chevalerie fut bientôt en partie démontée : dans le désert de Phrygie moururent la plupart des chevaux venus d'Occident. Les Turcs firent devant les « Francs » la terre brûlée, et même la prise de Qoniya (Iconium, 15 août 1097) ne leur apporta guère de ravitaillement. Toutefois les chevaux trouvèrent de l'herbe, et, après la victoire d'Héraclée (10 septembre) la Croisade se sépara en deux corps, l'un sous Tancrède et Baudouin de Boulogne allant en Cilicie, l'autre allant, très au Nord, occuper Césarée (Qaisâriya) qui fut remise aux Byzantins, ainsi que Comana, où s'installa, sous Pierre d'Aups, une garnison franco-byzantine. On descendit alors sur Marash (octobre 1097) et on atteignit Antioche. Pendant ce temps, Tancrède et Baudouin avaient occupé la Cilicie, espérant agir pour leur propre compte, avec l'aide des chefs arméniens du pays. Ils en chassèrent les Turcs, mais finirent par se battre et évacuèrent tous deux la région, où Tancrède et Guynemer de Boulogne, agissant pour le compte de Baudouin, laissèrent quelques garnisons. Baudouin, toujours à l'appel de chefs arméniens, se rabattit sur Edesse, alors tenue par l'arménien Thoros qui l'adopta pour fils, et dont il ne tarda pas à se débarrasser — ou à être débarrassé par une sédition populaire. Baudouin n'avait mené avec lui que 80 chevaliers, mais peu à peu des nobles ruinés ayant perdu jusqu'à leurs chevaux, vinrent le rejoindre à Edesse, où ils finirent par être au nombre de deux cents.

Pendant que s'ébauchait le futur comté d'Edesse (mars 1098), le reste de la Croisade assiégeait Antioche. Commencé le 20 octobre 1097, le siège de la grande ville syrienne devait durer jusqu'au 3 juin 1098. Facilité par la désunion des princes musulmans de la région, il se heurtait à la force extraordinaire des remparts, et le blocus était rendu plus difficile du fait de la longueur même de ces remparts. Raymond de Saint-Gilles avait recommandé que l'on tentât l'assaut dès les premiers jours, mais on laissa les Turcs se ressaisir, et leurs raids continuels, couvrant les convois qui ravitaillaient la ville, harcelaient les Croisés, rendant en particulier difficile la liaison entre eux et les escadres boulonnaise et byzantine (composée de navires anglais commandés par le dernier roi anglo-saxon, Edgar Aetheling, passé au service du Basileus) qui avaient occupé sur la côte les ports de Saint-Siméon et Laodicée. C'est une de ces sorties qui, après avoir infligé un échec à Raymond et à Bohémond, partis pour Saint-Siméon, se termina en désastre pour les Turcs (6 mars 1098). Mais la famine régnait au camp chrétien dont les coureurs turcs empêchaient le ravitaillement. Une colonne confiée à Bohémond et Robert de Flandre partit fourrager dans la vallée moyenne de l'Oronte : elle se heurta à une armée turco-arabe venue de Homs et de Damas au secours d'Antioche : bien que victorieux, Bohémond et Robert, s'ils avaient empêché la levée du siège, revinrent les mains vides au camp (31 décembre 1097). Dans la famine grandissante, bien des Croisés moururent, d'autres (comme Pierre l'Ermite) s'enfuirent — Bohémond provoqua d'ailleurs le départ du général byzantin Tatikios dont la présence contrariait ses visées sur la ville. Les Musulmans d'Alep tentèrent alors une attaque sur l'armée affaiblie : malgré leur supériorité numérique, ce fut un désastre pour les assaillants qui abandonnèrent même le château de Harenc aux Francs (9 février 1098). Une sortie des gens d'Antioche ne réussit pas à assurer leur jonction avec l'armée alépine, et la construction de plusieurs fortins entrava le ravitaillement d'Antioche que continuaient à assurer même les paysans chrétiens de la région.

Enfin Bohémond entra en relations avec un renégat arménien de la ville qui promit de lui livrer une tour de l'enceinte. Il ne poussa les négociations qu'après s'être fait assurer de la seigneurie d'Antioche par tous les grands barons, sauf le cas où Alexis Comnène viendrait au secours de la Croisade. Seul Raymond de Saint-Gilles, qui convoitait la ville pour lui-même, s'y refusa. Passant outre, Bohémond se fit livrer la tour, et toute la cité tomba aux mains des Francs, sauf la citadelle, placée au point le plus haut de l'enceinte (et non, comme les donjons francs d'alors, au centre de celle-ci : elle conservait ainsi ses liaisons avec l'extérieur). Cependant « Corbaran » (Kurbuqa ou Kerboga, gouverneur de Mossoul), arrivait avec une grande armée, qui avait perdu un mois à assiéger en vain Edesse (mai 1098) : il était temps que les Croisés aient pu s'installer dans la ville. Le 5 juin, le deuxième siège d'Antioche commençait, mais, plus nombreux que leurs adversaires, les soldats de la grande coalition musulmane assurèrent un blocus sévère. Toutefois des fuyards purent gagner la côte : Etienne de Blois et Guillaume de Melun parvinrent à rejoindre en Anatolie l'armée byzantine qui venait au secours des Croisés, et, par leurs affirmations erronées, firent rebrousser chemin à Alexis Comnène. Aussi le siège continua, et la famine régnait dans la ville menacée à la fois par l'extérieur et par la citadelle d'où les Turcs menaient leurs raids à l'intérieur des rues.

Une découverte miraculeuse ranima le courage des Chrétiens. Un Provençal, Pierre Barthélémy, averti par une vision, fit faire des fouilles dans la cathédrale Saint-Pierre, et on mit au jour la Sainte Lance qui avait percé le flanc du Christ en croix (14 juin 1098). Le 28 juin, l'armée franque se déploya hors des remparts sans être attaquée par suite des discordes qui régnaient dans le camp musulman. En une charge vigoureuse, Bohémond enfonça l'armée turco-arabe : celle-ci fut anéantie, et le butin fut énorme ; la capture de tout le ravitaillement de Kurbuqa fit disparaître les dernières traces de la famine, et la citadelle finit par être rendue à Bohémond (3).

Mais la Croisade piétina dans la région d'Antioche. L'idée de fonder des établissements durables en Orient commençait à se répandre parmi les Croisés. Les Normands d'Italie, Bohémond et Tancrède, qui appartenaient à la trop nombreuse famille de Tancrède de Hauteville, avaient trouvé tout naturel de partir fonder des principautés nouvelles aux confins — ou aux dépens — de l'Empire byzantin. A côté de ces aventuriers, et des cadets mal pourvus comme Baudouin, frère de Godefroy, qu'un désir de conquête avait menés autant que les pieux motifs de la Croisade, d'autres princes avaient quitté l'Occident sans espoir de retour. De ce nombre étaient Raymond de Saint-Gilles, qui avait juré de ne pas rentrer dans son pays et de consacrer sa vie à la défense du Saint-Sépulcre, et Godefroy de Bouillon, sans doute mû par des motifs semblables : avant même de partir de sa patrie, il avait « liquidé » son duché de Basse-Lorraine, vendant à l'évêque de Liège ses domaines personnels des Ardennes, avec Bouillon. Henri de Limbourg lui avait peut-être déjà succédé dans le grand fief qu'il avait possédé (4). La difficile conquête d'Antioche avait des villes de la côte, la Croisade occupa Ramla (3 juin 1099) et détacha vers Bethléem un corps de cent chevaliers, avec Tancrède et Baudouin de Bourcq. La première des « villes saintes » était occupée. Le 7 juin on arrivait sous Jérusalem qui fut aussitôt assiégée. L'armée ne comprenait plus à ce moment que 40.000 hommes, dont seulement 1500 chevaliers et 20.000 fantassins. Et tous les barons, malgré le soin qu'ils avaient eu au départ de vendre ou d'engager leurs domaines, se trouvaient maintenant sans argent disponible : seul le comte de Toulouse pouvait payer les maçons et charpentiers qui construisirent les machines de guerre, et il put prendre à sa solde beaucoup de chevaliers dépourvus de fonds (5). Malgré toutes les difficultés rencontrées, absence d'eau potable, manque de bois et d'ouvriers qualifiés pour les machines, on put aller assez vite. Six navires latins arrivèrent à Jaffa qui fut occupée et les marins servirent de charpentiers ; on retrouva les poutres des machines utilisées l'année précédente : la Providence paraissait favoriser les Croisés chez qui l'enthousiasme religieux était à son comble. Le 14 juillet 1099 l'assaut commençait et, le 15, vers midi, Godefroy de Bouillon sautait un des premiers sur le mur de la cité. Deux îlots, dans la ville, pouvaient résister un certain temps, l'enceinte du Haram-al Sherif (où se trouvent la Mosquée d'Omar, appelée aussi Qubbat al Sakhra, et le Temple de Salomon ou Mosquée al Aqsâ) et la citadelle ou Tour de David. L'enceinte du Haram fut forcée et ses défenseurs, avec toute la population réfugiée dans la mosquée, furent massacrés. Tancrède s'empara de la mosquée d'Omar et de ses trésors, et chercha à sauver des Arabes pour en tirer rançon, mais ses captifs furent tués. Quant à la citadelle, c'est dans la soirée du 15 qu'elle se rendit à Raymond de Saint-Gilles, qui l'occupa et promit à la garnison de la reconduire à Ascalon, ce qu'il fit. La population arabe et juive — les Chrétiens avaient été antérieurement expulsés — fut presqu'entièrement massacrée par les vainqueurs, exaspérés des outrages qu'elle avait adressés à la procession qu'ils avaient faite sous les remparts.

La Croisade avait donc atteint son but : Jérusalem était délivrée du joug musulman, après cinq siècles de dure occupation (6). Mais pour que ce succès ne fût pas sans lendemain, il fallait organiser la défense de la Ville-Sainte. Or le problème qui se posait était très grave : bien des barons, Robert de Normandie, Robert de Flandre, Eustache de Boulogne, un grand nombre de Provençaux, désiraient rentrer chez eux au plus vite. Lorsque Godefroy de Bouillon eut reçu le gouvernement de la Terre Sainte, plus de vingt mille Croisés reprirent le chemin du Nord. Les effectifs que conservèrent Godefroy en Judée et Tancrède en Samarie ne comprenaient plus que trois cents chevaliers et deux mille piétons : la saignée subie par la Croisade en Syrie du Nord et les vides creusés dans ses rangs par la famine, la peste et les combats se faisaient durement sentir. On parle souvent de la Croisade comme d'une expédition de chevaliers sans fortune et de paysans ruinés — certains ont voulu que cet exode correspondît à une crise économique causée par l'introduction de l'attelage perfectionné qui aurait entraîné un chômage massif — : il est regrettable pour le royaume de Jérusalem que ces aventuriers n'aient pas été assez nombreux !

Cette crise d'effectifs se poursuivit durant plusieurs années. Une chance s'offrait pour la combler : à la nouvelle de la prise de Jérusalem, plusieurs arrière-croisades se mirent en route. Une croisade lombarde, renforcée d'éléments allemands et bourguignons-champenois — ses effectifs sont évalués, selon les auteurs, tantôt à 160.000 et tantôt à 50.000 hommes — arriva à Constantinople où le Basileus lui donna pour chef Raymond de Saint-Gilles, Encore plus anarchique que la première Croisade (où le conseil des grands barons, après la mort du légat Adhémar, exerçait une autorité véritable), elle voulut partir vers le Nord-Est, prit aux Turcs Ankara (23 juin 1101) et se fit écraser près d'Amasia, vers le 5 août 1101. Trois mille hommes seulement purent s'échapper, avec Raymond de Saint-Gilles, les comtes de Bourgogne et de Blois et le connétable de l'Empire, Conrad. Le contrecoup de ce désastre fut la destruction de deux autres armées ; l'excellente troupe bourguignonne du comte Guillaume de Nevers et Auxerre (15.000 hommes) qui, par Ankara et Qoniya, essayait d'atteindre le Sud-Est, mais fut encerclée et anéantie à Héraclée (août 1101) (7). Alourdie par les non-combattants qui portaient son effectif à 60.000 pèlerins, l'armée moins disciplinée de Guillaume de Poitiers, Welf de Bavière et Ida, comtesse d'Autriche, fut détruite presque au même endroit, au début de septembre. Guillaume et Welf arrivèrent seuls à Antioche, Hugues de Vermandois qui les accompagnait mourut de ses blessures. Il ne restait à peu près rien des quelque deux cent mille hommes et femmes qui avaient pris la route de Jérusalem, et ce désastre atteignit fortement la Syrie franque qui pouvait espérer voir arriver ces multitudes à peu près intactes et les voir se fixer partiellement dans les nouvelles conquêtes.

Une autre conséquence de cette pénurie d'effectifs est donnée par le chroniqueur Foucher de Chartres, qui reflète les préoccupations de l'entourage du roi Baudouin I dont il fut le chapelain : c'était le manque de chevaux. Le désert d'Anatolie et les défilés du Taurus, puis les chaleurs de l'été syrien, les famines et les batailles avaient vu mourir les montures d'innombrables chevaliers, et le butin réalisé n'avait pu permettre de les remonter. En outre, le désastre des arrière-croisades fit que leurs survivants, s'ils fournirent un appoint appréciable en chevaliers, ne purent être utilisés comme on l'espérait : ils arrivèrent sans chevaux et on ne put leur en procurer. Quant aux chevaliers venus par mer, ils ne faisaient pas transporter leurs bêtes. Lorsque Baudouin I voulut renforcer son armée, il ordonna à ses vassaux d'armer chevaliers leurs écuyers, mais seulement s'ils pouvaient le faire. La force de l'armée franque reposait sur sa chevalerie, mais on ne pouvait faire des chevaliers que si on pouvait leur procurer des montures et des armures, et il fallait des chevaux assez robustes pour supporter le poids du chevalier armé dans une charge : la mesure presque révolutionnaire de Baudouin ne put avoir son plein effet (8). Et Foucher, lorsqu'il nous raconte une bataille, s'intéresse, au moins autant qu'aux exploits des chevaliers et qu'au nombre de tués, à celui des bêtes capturées : dans le combat où Hugues de Tibériade fut tué (1106), il y eut deux cents Damasquins tués « et on s'empara d'autant de leurs chevaux. » De même en 1107 trois chevaliers avaient été tués, ce qui était très regrettable, mais, bien que les Egyptiens eussent enlevé quelques chevaux aux Francs, ceux-ci en avaient pris le double, et c'est bien, aux yeux du narrateur, ce qui permit d'attribuer la victoire aux Chrétiens (9).

Ainsi la Première Croisade avait jeté sur le sol syrien une colonie occidentale ; mais elle n'avait laissé en Palestine que quelques chevaliers et peu de colons : il fallut à ceux-ci de longues luttes pour tenir en attendant l'arrivée de renforts auxquels la voie de terre était désormais interdite, et la voie de mer ne leur permettait d'arriver que lentement. C'est assez tardivement que l'immigration accrue permit à Foucher de Chartres d'écrire son « manifeste colonial » et de vanter la naissance d'une nation franco-syrienne (10). En attendant ce moment (vers 1120) c'est parmi bien des angoisses et des combats très durs que les « Francs » maintinrent leur occupation jusqu'à ce que leur conquête fût assez solidement tenue pour que le royaume latin pût vraiment s'enraciner.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. R. Grousset, Histoire des Croisades, tome I, pages 1-4. Les papes considéraient tellement la guerre soutenue en Espagne comme une croisade que Pascal II, apprenant que des chevaliers espagnols avaient pris la croix pour aller en Syrie, leur interdit, par lettre du 14 octobre 1100, de donner suite à ce projet (Revue de l'Orient Latin, tome VIII, page 364).
2. La Monte, page 138 : 60.000 participants, dont 10.000 combattants. Cf. W. Porges, The clergy, the poor and the Non-Combattants in the First Crusade, Speculum, XXI.
3. « Corbaran », dans les chansons de Croisade, fut considéré comme s'étant fait chrétien à la suite de sa défaite : Godefroy aurait épousé sa soeur Florie.
4. Avec Godefroy, la famille des comtes de Verdun et de Boulogne perdit le duché de Basse-Lorraine, qui fut inféodé successivement à Henri de Limbourg et, en 1106, à Godefroy le Barbu, comte de Louvain, qui en fit le duché de Brabant ; en fait, ce vaste duché se démembra : les duchés de Limbourg, de Brabant et le comté de Hainaut se partagèrent l'antique Lothier.
5. Guillaume de Tyr, page 329.
6. Guillaume de Tyr raconte quelques-unes des persécutions que les chrétiens de Jérusalem eurent à subir : en 1063 encore, quand il fallut rebâtir les murailles menacées par les Turcs, les officiers fatimides opprimèrent les chrétiens à tel point que le Basileus Constantin Monomaque dut intervenir diplomatiquement et envoyer de l'argent pour les protéger (page 392). — Sur le massacre des Juifs de Jérusalem, voyez J. Darmesteter, L'Apocalypse persane de Daniel, dans Mélanges Renier (Bibliothèque de l'Ecole des Hautes Etudes, tome 73, 1887), page 416, qui indique quel retentissement eut ce massacre.
7. Parmi les survivants de cette croisade, où périrent entre autres les seigneurs de Toucy Itier et Hugues, figuraient Guillaume de Nevers et le comte de Chalon Geoffroy de Donzy, qui avait vendu son comté pour partir à la Croisade. Le duc de Bourgogne Eudes I passe aussi pour être mort en 1101-1102 en Orient.
8. Foucher, édition Hagenmeyer, page 408 (1101) « pro eo quod militum eramus egentes, monente rege, quicumque potuit de armigero suo militem fecit. »
9. Ibid., pages 390, 428, 450, 510, 518...
10. Ibid., livre III chapitre XXXVII. « Nous qui fûmes des Occidentaux, nous voici désormais des Orientaux. Le Romain ou le Français est devenu dans ce pays un Galiléen ou un Palestinien, le Rémois ou le Chartrain un Tyrien ou un Antiochien. Nous avons déjà oublié les lieux où nous sommes nés : pour plusieurs d'entre nous ils sont inconnus, ou même ils n'en ont jamais entendu parler. Celui-ci possède déjà des maisons et des serviteurs comme par droit héréditaire, celui-là a épousé non pas même une compatriote (une Franque d'Orient), mais une Syrienne ou une Arménienne, voire une Musulmane qui a reçu la grâce du baptême. Un autre a auprès de lui un beau-père ou une belle-mère, un gendre... [Indigènes]. Celui-ci a des vignes, celui-là des labours. On se sert alternativement des diverses langues. Chaque nation parle une autre langue que la sienne, déjà d'usage commun, et la foi unit ceux qui ne connaissent pas leur race. Car il est écrit : le lion et le boeuf mangeront au même râtelier. L'étranger est devenu comme un indigène, l'émigré comme un autochtone. De jour en jour nos proches et nos parents nous suivent, abandonnant tous leurs biens, car qui était pauvre là-bas, Dieu le rend riche ici, Qui n'avait que quelques deniers possède des besants sans nombre, qui n'avait pas un village détient ici, par la grâce de Dieu, une ville. Pourquoi donc reviendrait-il en Occident, celui qui a trouvé l'Orient à ce point favorable ? »

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

IV - Rois de Babylone, d'Asie ou Rois de Jérusalem (1099-1154) ?

La Première Croisade venait de s'achever, et déjà deux des barons avaient pris lentement le chemin du retour, tandis que ceux à qui avaient été confiés les Lieux Saints et leur défense, Godefroy de Bouillon et son lieutenant Tancrède, commençaient à grouper autour de Jérusalem les cantons qui en relevaient. Au port de Jaffa et à Ramla, déjà occupés, Tancrède et Eustache de Boulogne venaient d'ajouter Naplouse qui s'était pacifiquement soumise, quand Godefroy les avertit de l'imminence d'une attaque égyptienne : l'armée de secours envoyée par le Khalife fatimide pour sauver Jérusalem était arrivée à Ascalon et se préparait à marcher sur la Ville Sainte. Mais il était trop tard ou trop tôt : la Croisade n'était pas irrémédiablement dissociée. Bien que Robert de Normandie et Raymond de Toulouse se soient d'abord refusés à venir à l'aide de Godefroy, pensant que leur concours n'était sollicité par lui que pour prendre quelque forteresse alors qu'ils avaient accompli leur voeu et ne songeaient qu'à repartir, ces deux barons n'hésitèrent pas à rallier l'armée lotharingienne et flamande dès qu'ils connurent le vrai danger. Dans une charge vigoureuse, l'armée égyptienne surprise au lever du jour fut bousculée, dispersée et anéantie sous les murs d'Ascalon (12 août 1099). On entreprit aussitôt le siège de cette ville, et les Egyptiens, terrorisés par le massacre de Jérusalem, ne songeaient qu'à se rendre. Connaissant la loyauté de Raymond de Saint-Gilles, à la fois par l'exemple récent de la reddition à ce dernier des défenseurs de la Tour de David et par les récits que faisaient sur son compte les marchands ascalonitains qui avaient fréquenté avant la Croisade les ports du Languedoc (1), ils offrirent de lui rendre Ascalon. Raymond, songeant à se constituer autour d'Ascalon et en direction de l'Egypte la principauté qu'il convoitait, accepta. Mais, voyant la bannière toulousaine arborée sur les remparts, Godefroy s'indigna et exigea que la place lui fût remise comme relevant de Jérusalem. Raymond furieux de cette prétention que rien ne lui paraissait légitimer de la part d'un baron à qui on avait simplement remis la défense du Saint-Sépulcre, leva immédiatement le siège avec les comtes de Flandre et de Normandie également mécontentés et fit dire aux Ascalonitains qu'ils n'avaient plus qu'à se défendre. En remontant vers le Nord, il assiégeait Arsur et déjà cette ville allait se rendre quand Godefroy reparut et demanda la place. Raymond, une nouvelle fois, fit dire aux habitants de résister et s'en fut. Godefroy voulait l'attaquer pour le châtier de cette trahison à son égard, mais on parvint à l'en dissuader.

Funeste par ses conséquences, puisqu'Ascalon devait rester Egyptienne jusqu'en 1153, l'attitude de Raymond se comprend assez : frustré d'Antioche, frustré de Marra, frustré d'Arcas et enfin expulsé de la citadelle de Jérusalem, on semblait lui interdire tout établissement en Orient. Les prétentions de Godefroy de Bouillon lui paraissaient sans doute mal fondées : le duc de Basse-Lorraine n'était pour le moment que le seigneur à titre plus ou moins temporaire de Jérusalem, celui à qui on avait confié la protection de l'église du Saint-Sépulcre délivrée. Il n'était pas encore question d'un « royaume de Jérusalem », non seulement à cause de l'opposition d'une partie du clergé, mais aussi parce que rien n'était moins défini que le territoire qui serait dévolu à Godefroy. L'imprécision de la titulature des premiers seigneurs francs de Syrie en est la preuve : l'idée de limiter la conquête à la Judée, à la Samarie, à la Galilée, à la Phénicie et à la Syrie antiochienne, voire à la Coelé-Syrie d'Apamée et de Homs et à la Haute-Mésopotamie d'Edesse n'était pas encore née. Les futurs comtes de Tripoli s'intituleront « chefs de l'armée chrétienne en Asie », les futurs comtes d'Edesse et princes d'Antioche chercheront à étendre leur domination à la Mésopotamie du Nord. La réussite de la Croisade permettait tous les espoirs, et si la première vague allait se dissoudre, d'autres éléments étaient en route qui permettrait de reprendre la conquête un instant stationnaire. Le « roi de la Latinité de Jérusalem » (tel est le titre donné par certains actes à Baudouin I) n'était dans cette petite ville de Palestine qu'en attente ; on comprend mieux ainsi l'attitude des patriarches Daimbert et Etienne de Chartres, désireux de voir le souverain libérer leur ville patriarcale et leur domaine propre (il était tout naturel que Jérusalem appartînt à son église puisque, comme Bethléem ou Nazareth, c'était une ville sainte), en conquérant Ascalon, clé de l'Egypte, ou Damas, clé de la Syrie intérieure, porte ouverte sur Bagdad. De fait, Baudouin I envisageait la conquête de l'Egypte : en 1104, il cédait à Gênes le tiers de Babylone (= le Caire) et trois des meilleurs « casaux » d'Egypte, pour le jour où il conquerrait cette terre (2). On le voit même appeler « roi de Babylone et d'Asie » en 1103 (3).

La réalité, faute, d'effectifs que l'on attendait toujours, fut bien plus modeste. Godefroy déploya tous ses efforts pour prendre Arsur et dut lever le siège. Beaucoup plus urgente que les conquêtes, la tâche qui s'imposait était de donner de l'air à Jérusalem et d'assurer son ravitaillement. Tandis que Tancrède, de Naplouse, allait occuper Tibériade et Bethsan, en obligeant les Musulmans à évacuer la Galilée, Godefroy s'efforçait d'imposer son protectorat aux « Sarrasins » de Judée, depuis Hébron jusqu'à la région de Césarée : bloquée par lui, la ville d'Arsur finit par accepter de payer tribut à un chevalier de son entourage, Robert d'Apulie (25 mars 1100) ; Jaffa fortifiée et restaurée offrit son port ressuscité aux marchands venus des pays chrétiens porter des vivres en Terre Sainte comme aux pèlerins qui gagnaient Jérusalem. Et les villes d'Ascalon, Césarée et Acre offrirent à leur tour un tribut annuel de 5.000 besants (4) tandis que les localités de l'intérieur s'engageaient à venir apporter leurs produits à Jérusalem, en échange de la promesse par les Francs de ne plus entraver leur trafic commercial. Les Musulmans acceptaient de ne plus voir dans les Latins que des coupeurs de routes ; ces derniers reconnaissaient le droit de vivre, moyennant tribut, à leurs adversaires d'hier. Mais il n'était pas question pour eux d'en rester là.

Plusieurs tâches s'offraient aux premiers chefs latins de Jérusalem : la résorption des enclaves musulmanes dans leurs possessions, la suppression des nids de pirates et de « robéeurs » que constituaient les riches ports fatimides de la côte, la surveillance de la frontière du Sud contre les incursions des Bédouins, et, en attendant de passer à l'attaque contre Damas et l'Egypte, buts traditionnels de l'expansion franque, refouler les assauts lancés contre la Palestine chrétienne par les Egyptiens et les Damasquins. Avec un réalisme qui rappelle celui des premiers Capétiens (qui, loin d'oublier les droits que les Carolingiens leur avaient légués sur la Lorraine, se consacrèrent d'abord à se protéger contre leurs propres vassaux), les rois ajournèrent leurs projets ambitieux pour mettre d'abord leur propre terre en état de défense.

Le plus grand danger qui menaçât Jérusalem était le Khalifat du Caire. Les Fatimides ne pouvaient renoncer à la possession de la Palestine : comme les Pharaons, comme les Ptolémée, comme les Mameluks, comme Mehmet-Ali, les maîtres de l'Egypte considéraient la Syrie comme une dépendance de leur empire. Et les campagnes succédèrent aux campagnes. En 1099 la défaite d'Ascalon avait mis leur armée hors de combat : tant pour reconquérir Jérusalem que pour sauver les ports Egyptiens de la côte, le vizir du Caire, al-AF dal, envoya en mai 1101 une nouvelle division à Ascalon, et la renforça. En septembre, les « services de renseignements » francs apprirent qu'elle allait entrer en campagne. Baudouin I réunit ses troupes — 260 chevaliers et 900 piétons (après avoir fait armer chevaliers un certain nombre d'écuyers) — et se heurta dans la plaine de Ramla aux Egyptiens qui lui firent subir de lourdes pertes, mais furent mis en déroute (7-8 septembre 1101).

En mai 1102, vingt mille Egyptiens arrivèrent à Ascalon. Mal renseigné, Baudouin se lança avec une faible troupe à leur rencontre, et la deuxième bataille de Ramla (17 mai), malgré des prodiges de valeur, fut un désastre. Les chevaliers qui survécurent à la bataille se réfugièrent à Ramla, dont la garnison comprenait quinze chevaliers, déjà menacés les jours précédents. Baudouin I fut sauvé par un émir arabe (à qui il avait rendu sa femme capturée dans un rezzou) et par la vitesse de son cheval : tandis que la ville était prise d'assaut et tous ses compagnons massacrés (et parmi eux les survivants de la croisade d'Anatolie comme les comtes de Bourgogne et de Blois), le roi réussit à gagner Jaffa par mer, cependant que trois de ses chevaliers (Lithard de Cambrai, Gotman de Bruxelles et le vicomte de Jaffa) arrivaient à Jérusalem et y rendaient courage à la population affolée. Baudouin, à son passage à Arsur, avait rencontré les quatre-vingts chevaliers d'Hugues de Tibériade. On leva à Jérusalem « aussi bien les chevaliers que ceux qui purent avoir des chevaux et des juments » (ils étaient 90) ainsi que deux cents piétons (5). Malgré le blocus mené par les Egyptiens à la fois par terre et par mer (l'Anglais Godric, qui avait mené Baudouin à Jaffa, avait dû profiter d'une tempête pour éviter leur escadre), tous ces éléments entrèrent à Jaffa, et l'arrivée d'une grosse flotte de pèlerins, dont des chevaliers, renforça l'armée chrétienne qui, dans une sortie inattendue (27 mai 1102) culbuta les Egyptiens. L'arrivée des troupes franques de Syrie du Nord, avec Tancrède et Baudouin de Bourcq, permit même à Baudouin I d'aller faire une démonstration contre Ascalon (septembre 1102).

En 1103, nouvel effort de la cour du Caire, mais seule la flotte Egyptienne alla assiéger Jaffa, le corps de siège restant à Ascalon ; la menace de l'arrivée du roi suffit à faire lever l'ancre aux Fatimides dont les généraux ne s'entendaient pas (septembre). Fatigués, les Egyptiens ne firent aucune tentative l'année suivante, mais, en août 1105, ils envoyaient une excellente armée à Ascalon et obtenaient des Damasquins un corps auxiliaire. Un hasard donna l'alerte, et l'armée de Baudouin écrasa à la troisième bataille de Ramla (27 août 1105) celle de la coalition musulmane. Instruits par ces échecs, les Egyptiens décidèrent de renoncer à ces expéditions trop fortes qui donnaient trop tôt l'éveil aux Francs, et ils n'essayèrent plus de reconquérir Jérusalem : une tentative contre cette ville eut lieu pendant le siège de Tyr (1123), mais sans doute à titre de diversion. Ils se contentèrent de renforcer la garnison d'Ascalon, qu'on relevait par la suite deux fois par an, et celle-ci mena des raids à effectifs réduits et à objectifs limités : attaque de convois sur la route du pèlerinage, enlèvement de paysans et de moissons (6). En 1106 une troupe alla faire une démonstration sous Jaffa : le châtelain Roger de Rozoy éprouva un échec et les Ascalonitains en profitèrent pour détruire le Chastel-Arnoul dont ils firent prisonnier le châtelain Gonfroi de la Tour-David. L'année suivante c'est à Hébron qu'ils voulaient faire subir le même sort quand le roi Baudouin leur infligea une défaite. En 1110, démonstration contre Jérusalem que la garnison d'Ascalon espérait surprendre. Puis il y eut un bref répit, le gouverneur de la ville ayant pactisé avec le roi et même introduit un groupe de Francs dans la place. Mais, en juillet 1111, la population révoltée massacra ces trois cents hommes et Baudouin arriva trop tard. Au lieu de devenir un émirat vassal, Ascalon resta pour les Francs la source de nombreux déboires : en 1113, profitant d'une défaite franque, les Egyptiens razzièrent la banlieue de Jérusalem; en 1115 ils assiégèrent Jaffa. Plus grave danger, en 1118, une grande armée damasquine et fatimide se concentra à Ascalon. Cette fois Baudouin II rassembla toutes ses troupes et tint la coalition en respect pendant trois mois : la campagne tourna court. La capture du roi par les Turcs, comme toutes les occasions de moindre résistance du royaume, encouragea le gouvernement du Caire : Jaffa fut assiégée sévèrement, mais le connétable et bayle (= régent) Eustache Granier tomba sur les Egyptiens à qui, dans la bataille d'Ibelin (29 mai 1123), il infligea une déroute complète.

La flotte Egyptienne était un autre danger : en 1126, par exemple, elle menaça tous les ports de la côte et tenta près de Beyrouth un débarquement qui fut repoussé ; et, de 1150 à 1159, il n'est aucune ville côtière du royaume qu'elle n'ait attaquée au moins une fois.

C'est pourquoi, autour de Jaffa, Jérusalem et Hébron, la campagne restait déserte, les pèlerins ne circulaient qu'avec difficulté, les cultivateurs hésitaient à apporter leurs denrées aux marchés urbains. Les gens d'Ascalon allaient très loin : en 1124, ils avaient atteint La Mahomerie, à mi-chemin de Naplouse, et la ville avait été brûlée. Aussi on se décida à réduire le terrain laissé à leurs déprédations : en 1132-1133 les citoyens de Jérusalem relevèrent le Chastel-Arnoul (Betenoble) (7) et, en 1137, le roi Foulques construisait le château de Gibelin en avant d'Hébron. Plus tard (1144) celui de Yebna (Ibelin) couvrit Jaffa, et celui de Blanchegarde défendit la route de Jérusalem. La guerre de coups de mains n'en continua pas moins entre les Egyptiens et les petites garnisons de ces quatre châteaux et des villes de Ramla et Lydda, mais désormais le royaume échappa au danger d'être privé de sa capitale ou de Jaffa à la faveur de l'éloignement du gros de ses forces, par un brusque raid de la cavalerie Egyptienne.

S'il n'était pas encore question de porter la guerre en Egypte — Ascalon en barrait la route —, les Francs ne se contentèrent pas de repousser les attaques fatimides. Non seulement Baudouin I, en un raid d'une folle hardiesse (mais admirablement préparé, avec la complicité des Bédouins) avait au début de 1118 traversé le désert de Tih et enlevé sans coup férir la ville de Farama, en poussant jusqu'au Nil — c'est au retour de cette expédition que le roi mourut à El-Arish, près de la lagune qui a gardé son nom (Sebkhat Bardawil) —, mais les ports fatimides étaient tombés les uns après les autres aux mains des rois francs. La difficulté venait de ce que la flotte Egyptienne était maîtresse de la mer, mais cela exaspérait les Francs : tant que Jaffa avait été leur seul port, le danger des pirates avait été extrême pour tout convoi de moins de cinq navires, et, jusqu'à la chute de Tyr (1124), les escadres basées sur ce port « à la façon des pirates s'opposaient très souvent à nos pèlerins chrétiens (8) » Sur terre aussi, la garnison de Tyr menait ses raids comme celle d'Ascalon, jusqu'au jour où le fort du Toron, bâti en 1105, l'obligea à restreindre l'ampleur de ses courses. Enfin les rois de Jérusalem pensèrent très vite à donner à leur royaume sa façade sur la mer, non sans convoiter les richesses que le commerce avait entassées dans les vieilles cités phéniciennes. Cette façade, du reste, était au début pour eux assez imprécise : pas plus qu'ils n'avaient de plan prémédité pour constituer leur royaume, les premiers souverains n'avaient songé à le limiter. En 1100 Godefroy de Bouillon envisageait la prise de Tripoli, très au nord de Jérusalem, qui ne tomba qu'en 1109 entre les mains du comte provençal de Tripoli, Bertrand de Saint-Gilles.

Pour enlever ces cités, les souverains durent s'assurer le concours de marines assez puissantes pour annihiler provisoirement la supériorité navale Egyptienne. C'est ainsi que naquirent les colonies italiennes de Terre Sainte : il fallut en effet s'adresser aux républiques marchandes italiennes qui promirent leur aide contre cession de quartiers autonomes dans les villes conquises. Le premier traité de ce genre fut conclu en 1100 par Godefroy avec une escadre vénitienne venue à Jaffa. Les Vénitiens promirent leur concours du 24 juin au 15 août, contre promesse d'une église et d'un marché dans toutes les villes conquises par les Francs, et d'un tiers de chaque ville qui serait prise par l'action combinée de leur flotte et de l'armée hiérosolymitaine. Si on prenait Tripoli, Venise posséderait cette ville en entier, après le partage par moitié du butin qu'on y ferait. Enfin le « roi » abandonnait tout droit de bris et naufrage sur les navires de Venise jetés à la côte. Des traités analogues précédèrent les attaques sur tous les ports du littoral. En juillet 1100, on partit pour assiéger Acre, mais Godefroy mourut le 18 juillet : on se décida à assiéger d'abord Cayphas, localité peuplée de Juifs — les Juifs détenaient alors le quasi-monopole du commerce méditerranéen — qui résista près d'un mois avant de tômber, à la fin d'août. L'année suivante, Baudouin I reçut une flotte génoise de pèlerins. Nouveau traité, et on partit mettre le siège devant Arsur, qui capitula aussitôt : la population fut loyalement évacuée sur Ascalon (avril 1101). Se portant sur Césarée, l'armée franco-génoise enleva la ville d'assaut : un terrible massacre extermina la population, l'énorme butin fut partagé avec les Génois (qui reçurent pour leur part un vase qui devint célèbre : considéré comme le « Saint Graal », il inspira tout un cycle de chansons) et Baudouin se réserva l'émir et le cadi « plus pour en tirer de l'argent que par amitié », comme le dit joliment Foucher de Chartres (page 403). Depuis le sud d'Acre jusqu'à Ascalon la côte appartenait aux Francs.

C'est sans l'aide d'une flotte que Baudouin I essaya, en 1103, d'enlever Acre, le meilleur port, avec Laodicée et Tripoli, de toute la côte syrienne. L'arrivée par mer de renforts Egyptiens fit échouer cette tentative. Mais l'arrivée d'une flotte génoise la fit reprendre et réussir l'année suivante : Acre dut capituler (26 mai 1104). Toute la côte proprement palestinienne était désormais franque, mais Baudouin voulut faire tomber les dernières places fatimides : en 1104, les Provençaux avaient enlevé Gibelet, et, du Nord au Sud, la dernière enclave fatimide ne comprenait plus que Beyrouth, Sidon et Tyr. C'est à Sidon que Baudouin s'attaqua en 1108 — après une démonstration, appuyée par une escadre anglaise, en 1106 — ; une escadre Egyptienne enleva la suprématie aux Italiens et fit lever le siège. L'année suivante, selon le rythme ordinaire, les navires génois vinrent au Levant : c'est Tripoli qu'ils allèrent assiéger, avec le roi, pour le compte de Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles. Le siège de Beyrouth suivit ; après trois mois, la ville fut prise soit par capitulation, soit par assaut.

L'escadre qui vint en 1110 venait de très loin : elle était conduite par le roi Sigurd (Jorsalafahrir) de Norvège ; appuyée par les Vénitiens du doge Ordelafo Falier, elle aida Baudouin I à prendre Sidon (4 décembre 1110). En 1111, le roi n'eut que le concours de quelques navires byzantins, et l'intervention des Turcs de Damas qui attaquèrent Sidon l'obligea à lever le siège de Tyr qu'il avait entamé (avril 1112). Pour bloquer Tyr, Baudouin n'eut d'autre ressource que de construire la forteresse de Scandelion (1116). C'est pendant la captivité de son successeur Baudouin II (1123-1124) que le connétable Guillaume de Bures et le patriarche Gormond de Picquigny, après la victoire remportée à Ibelin sur les Fatimides, décidèrent de prendre Tyr, que la coalition des Egyptiens et des Damasquins avait défendu jusque-là. Les Fatimides avaient expulsé leurs alliés en 1122, mais l'approche des Francs les décida à céder la ville aux Damasquins. Une importante flotte vénitienne approchant de Syrie commença les opérations en anéantissant la flotte Egyptienne à la bataille navale d'Ascalon, et en capturant des navires marchands (30 mai 1123). On décida alors d'assiéger ou Tyr ou Ascalon : le sort désigna Tyr, que les Vénitiens, forts d'un traité qu'ils avaient exigé des régents de Jérusalem, vinrent bloquer par mer, tandis que les barons de Jérusalem et le comte de Tripoli l'assiégeaient par terre (15 février-7 juillet 1124). Sorties de la garnison turque, diversions des Egyptiens de la garnison d'Ascalon et des Damasquins n'eurent aucun résultat, et ne parvinrent pas à faire lâcher prise aux Francs. L'intervention de l'atabeg (gouverneur) de Damas n'eut pour résultat que de faire conclure une capitulation qui souleva la protestation de toute la « menue gent » avide de butin : on autorisa en effet tous les habitants qui le voudraient à se retirer en terre musulmane avec leurs biens. Mais il ne restait plus aucune des possessions musulmanes de la côte...

La réduction de l'intérieur du royaume est très mal connue : ici ou là nous apprenons les opérations de police menées contre une tribu pillarde, comme celles que Baudouin I mena en 1101 contre des Arabes de la région de Bamla et en 1103 contre des pillards qui mettaient en coupe réglée ceux qui passaient par le défilé de Pierre-Encise (il y reçut une grave blessure). Mais bien souvent on se contenta d'une soumission plus ou moins verbale, symbolisée en général par le paiement d'un tribut. C'est ainsi que le château du Bouquiau (Bacades ou Bokehel) ne fut enlevé que très tardivement à ses possesseurs, une tribu arabe qui occupait cette forte position dans les montagnes d'Acre et se replia un peu plus en arrière, vers le Gué de Jacob, quand elle en fut chassée par « le roi Baudouin » (Baudouin III ? (9) Les opérations de ce genre étaient souvent menées par les seigneurs eux-mêmes. Toutefois c'est une armée royale qui devait assiéger Blahasent (Belhacem), près de Sidon, forteresse devant laquelle mourut le patriarche Gormond de Picquigny en 1127-1128, (10). Ce fort avait-il été repris par les Musulmans, ou avait-on levé le siège en 1128 ? Le 16 mars 1160-1161, une armée comprenant, avec Baudouin III, Onfroi de Toron, Gautier de Tibériade, Hugues de Césarée, Philippe de Naplouse et d'autres vassaux de la couronne assiégeait à nouveau Blahasent. Peut-être s'agissait-il d'une révolte du seigneur de Sidon, Girard, qui parait avoir eu vers ce moment des difficultés assez graves avec le roi (11).

C'est encore dans cette région de Sidon et de Beyrouth où la domination franque fut très lente à s'installer, que le roi devait construire en octobre 1125 le château du Mont-Glavien pour assurer au seigneur de Beyrouth la soumission des villageois musulmans de la banlieue de Beyrouth, qui « avaient jusque-là refusé de payer les impôts de leurs villages (12).  » Dans cette région, des chefs musulmans vivaient au contact des Francs, évitant de trop les provoquer par leurs razzias et, sans doute, leur payant parfois tribut. Un émir de ce genre possédait une grotte-forteresse appelée la Cave de Tyron, non loin du Litani, et les Francs de Sidon le laissaient en paix. Sans doute gênait-il davantage les Musulmans de Damas, car, en novembre 1133, ceux-ci vinrent enlever son repaire. Les Sidoniens inquiets firent organiser une expédition de représailles en 1134. D'ailleurs la forteresse devait retomber aux mains des Francs avant 1165 (13).

Le cas le plus célèbre de relations souvent cordiales entre les Francs et les seigneurs arabes du voisinage est celui des émirs munqidhites de Shaîzar, sur l'Oronte moyen, grâce aux souvenirs (L'Instruction par les exemples) que rédigea l'un d'eux, Usâma. Mais un rejeton d'une autre famille arabe devait écrire lui aussi l'histoire de sa famille, exemple curieux de ces émirs arabes qui maintinrent contre vents et marées — et les annales de la Syrie sont riches en invasions et en conquêtes — leurs petites principautés : Salih ibn Yahya écrivait au XVIe siècle, en utilisant les archives de ses ancêtres, les émirs Bohtor. Ceux-ci détenaient, dans l'arrière-pays montagneux de Beyrouth, la seigneurie du Gharb. Ils se maintinrent aux côtés de la seigneurie franque qui se trouvait à quelques kilomètres d'eux, pendant plus de cinquante ans, et des relations amicales se nouèrent entre eux, à la faveur de trêves fréquemment renouvelées. C'est même pendant une fête à laquelle ils avaient été invités avec leurs guerriers au château de Beyrouth que, profitant de l'expiration des trêves, les Francs se jetèrent sur leurs domaines qu'ils razzièrent impitoyablement, tandis qu'ils massacraient les Bohtor à Beyrouth même ou sur le chemin du retour. L'annexion du Gharb s'ensuivit probablement, puisque c'est Saladin qui rendit au seul survivant de la famille (qui s'était caché derrière un buisson et avait ainsi échappé à la razzia) les biens de ses ancêtres. Cette trahison, terminant de longs rapports tantôt guerriers et tantôt amicaux, datant de 1160 ; elle serait donc le fait du seigneur franc Gautier II Brisebarre. Un peu au Sud, l'émirat du Schouf, fondé vers 1145 pour surveiller la seigneurie de Sidon, devait lui aussi tomber aux mains des Francs (14).

Ce sont des relations de voisinage analogues qui s'établirent entre les Francs de Jérusalem et les tribus bédouines de Transjordanie et de l'Arabie Pétrée. Sans vouloir les soumettre de façon absolue, les rois francs se préoccupèrent de leur imposer le respect de leur territoire par des expéditions punitives, d'éviter qu'ils se rallient à leurs puissants voisins de Damas ou d'Egypte, et même recherchèrent leur concours tant contre ceux-ci que contre les caravanes qui traversaient les territoires franco-bédouins, en allant de Damas au Caire ou à la Mecque. Dès son arrivée à Jérusalem, Baudouin I, guidé par des Arabes convertis, mena à partir d'Hébron une expédition hardie sur les rives de la Mer Morte, dans le Wadî Araba et jusqu'au Wadî Mûsa et au Mont Hôr, en razziant les bourgades musulmanes (1100) (15).

Peu après, il allait enlever à l'est du Jourdain le campement d'une tribu arabe. Les Arabes, enfin, firent appel au gouverneur de Damas, Tughtekîn, qui nomma un de ses officiers au commandement d'un corps de cavalerie destiné à aller construire dans ce no man's land une forteresse cristallisant autour d'elle la résistance bédouine. Averti par les chrétiens indigènes, Baudouin descendit vers le Val Moyse, et réussit à faire fuir les Turcs sans rompre les trêves conclues avec Damas : un prêtre syrien, Théodore, alla avertir les Musulmans de l'arrivée d'une grande armée franque, ce qui provoqua la retraite des premiers (1107). Après bien des coups de main sur les caravanes venues d'Arabie et d'Egypte, d'où les Francs revenaient chargés de butin, après avoir plusieurs fois conclu des alliances avec les chefs arabes, tel cet Àbû Imran Fadl, des Abû Tayi (encore aujourd'hui une des grandes tribus d'Arabie) qui passait sans cesse du camp franc au camp Egyptien, et tels ces Bédouins qui aidèrent les Francs à piller une caravane en 1112, Baudouin I finit par faire une grande expédition en Arabie Pétrée : il construisit là une forteresse appelée Montréal, « pour conquérir plus puissamment le pays des Arabes, et pour que les marchands ne puissent plus traverser la région sans la permission et le sauf-conduit du roi, ainsi que pour être averti des incursions et des embûches ennemies. » L'année suivante, un raid conduit par le roi atteignait le bord de la Mer Rouge : peut-être y construisit-on dès lors la forteresse d'Aila, et celle du Val-Moyse, qui paraît dater du même moment (16).

Ainsi, non seulement les Bédouins étaient maintenus dans l'obéissance — ils savaient se défendre à l'occasion, comme ceux qui infligèrent une défaite aux Francs de Tibériade en 1119, mais préféraient payer tribut pour nomadiser tranquillement avec leurs troupeaux (comme ces mêmes Abû Tayi menacés d'une expédition de représailles) (17) —, mais encore, avec leur aide, la route d'Égypte en Syrie et d'Arabie en Syrie était interdite à toute caravane qui ne voulait pas acquitter au roi de Jérusalem et au « sire d'Outre Jourdain » les redevances exigées par ceux-ci. Maître des forteresses de Transjordanie qui contrôlaient le Derb al Hajj (route du pèlerinage) : Ahamant et, après 1142, le Crac de Moab, comme de celles d'Arabie Pétrée (Montréal, Aïla, le Val Moyse et Salt, l'antique Pétra), le roi franc pouvait à son gré entraver ou relâcher toute l'activité commerciale de Damas.

Entre le royaume de Jérusalem et celui de Damas, le plus voisin des Etats turcs Saljûqides de l'intérieur, ce ne fut pas la guerre continuelle comme celle qui opposa dès l'origine Francs et Égyptiens : pour les maîtres de Damas, la Judée et la Samarie étaient pays lointains, et, même au point de vue commercial, intéressant médiocrement les gros marchands du bazar de Damas. Même la chute des ports d'Acre, de Césarée ou de Cayphas leur importait relativement peu : les vrais débouchés de Damas sur la mer, comme nous le rappelle l'Arabe de Sicile Idrisi, étaient Tripoli et Tyr — Beyrouth n'a été mis en rapports directs avec Damas que lorsqu'on construisit, à la fin du XIXe siècle, la route qui les unit. Aussi l'atabeg Tughtekîn fit-il quelques efforts pour défendre Tripoli (18) et n'hésita-t-il pas à se mettre en campagne pour débloquer Tyr qui lui dut de ne tomber qu'en 1124 (jusque-là, malgré la présence de la garnison franque du Toron qui prélevait sa part des caravanes, le passage était encore possible). Mais, au fond, Palestine et Phénicie étaient (comme aujourd'hui encore) en dehors des préoccupations damasquines : de plus, si les Fatimides avaient possédé Damas jusqu'en 1076 (en 1058, ils avaient même essayé d'occuper Bagdad), les Saljûqides qui s'y étaient installés, bien qu'ayant uni Jérusalem à leur grand empire de Syrie, n'avaient pas essayé de conquérir les villes de la côte. Celles-ci, et bientôt à nouveau Jérusalem, étaient restées aux mains des khalifes du Caire, abominés par les Seljukides non seulement comme arabes alors qu'ils étaient turcs, mais surtout comme shi'ites alors qu'ils étaient sunnites. Aussi le roi Seljukide Duqâq (1095-1104) comme son atâbeg Tughtekîn (qui devait lui succéder en fondant, sous couvert de princes seljûqides, la dynastie bûride) ne firent-ils aucun effort pour empêcher les Francs de déposséder ces hérétiques : tout au plus l'envoi de mercenaires contre de fortes soldes, pour ralentir les progrès des chrétiens qui les inquiétaient.

Le véritable motif d'inquiétude des princes de Damas, c'est que les Francs avaient débordé les limites de la Judée et de la Samarie : en quelques semaines, Tancrède avait envahi la Galilée, occupé Tibériade et fortifié Bethsan. Avec ses quatre-vingts chevaliers, il menait de là des raids en territoire damasquin, et Godefroy de Bouillon vint l'aider à soumettre l'émir arabe de la « Terre de Suethe » (l'antique Gaulanitide ou Sawad, à l'est du lac de Tibériade). Le prince normand manifesta bientôt l'intention de se faire rendre Damas par Duqâq : celui-ci ayant fait décapiter les envoyés de Tancrède, Godefroy et lui ravagèrent la région comprise entre Tibériade et Damas (1100). C'est à la suite de ces hostilités que Duqâq essaya de surprendre Baudouin qui descendait le long de la côte pour prendre possession de Jérusalem : il fut défait par Baudouin qui, prévenu par les Arabes de Tripoli, l'attira par une fuite simulée et le mit en déroute près du Nahr al Kalb (octobre 1101). Duqâq mort, son lieutenant Tughtekîn le remplaça par son frère Baktâsh qu'il évinça bientôt : Baudouin I recueillit le jeune prince pour faire pièce à Tughtekîn, mais ne tenta aucune campagne pour le replacer sur son trône. Les Francs et les Damasquins continuèrent à se disputer la terre de Suethe : Baudouin y construisit le Château-Baudouin (Qasr Bardawil) qui fut presque aussitôt surpris par Tughtekîn (1105) ; la photographie aérienne reproduite par M. Deschamps montre le plan du château qu'entourent les blocs des murailles jetées dans les ravins voisins lors de sa destruction. Toutefois les Francs ne renoncèrent pas à cette région : Hugues de Saint-Omer, le nouveau « prince de Galilée » fut tué en 1106 au moment où il ramenait le butin fait par lui dans le Sawâd. Son successeur Gervais de Bazoches ne put empêcher les Damasquins d'enlever en 1106 un château voisin de Tibériade : Baudouin I arriva à temps pour sauver cette ville et obliger les Turcs à conclure une trêve. La petite guerre ne tarda pas à reprendre : Gervais fut pris et son armée détruite dans une embuscade (mai 1108), mais Baudouin refusa de céder aux Damasquins la principauté de Galilée, Acre et Cayphas pour la rançon de son vassal, qui fut supplicié. Cette même année 1108, on conclut enfin un accord pour le partage des récoltes de la terre de Suethe entre Francs et Damasquins, mais, en 1111, pour débloquer Tyr, Tughtekîn revint dans ce pays et y prit le poste fortifié franc des grottes de Habis Jaldak. On lui offrit en 1113 de rendre Habis contre un autre château, mais il refusa.

C'est cette année 1113 que, tant de la part des Damasquins que de celle du sultan seldjouqide de Perse, le royaume courut le plus grand danger : le gouverneur de Mossoul Mawdûd fut appelé par Tughtekîn, sans cesse inquiété par les raids francs contre ses états. Baudouin I eut l'imprudence de se porter contre cette grande armée, qui venait d'assiéger Tibériade et de saccager le Mont-Thabor, sans attendre d'avoir concentré toutes ses forces : attiré dans une embuscade, il fut complètement défait à Sinn al Nabra (28 juin 1113). Heureusement la chevalerie franque se rallia, les troupes d'Antioche et de Tripoli arrivèrent, et les pèlerins commençaient à aborder en Syrie : assiégés pendant un mois, tandis qu'on pillait la Galilée et la Samarie, où Naplouse succomba, les Chrétiens reprirent enfin l'avantage et les Turcs évacuèrent le pays. Le danger était complètement écarté, car Tughtekîn fut soupçonné d'avoir fait assassiner son allié, et dès lors, se défiant du sultan de Perse, fut le premier à rechercher la neutralité franque en cas d'arrivée d'une armée seljûqide : en 1115 il s'allia même à Baudouin I et au prince d'Antioche pour repousser le nouveau gouverneur de Mossoul, Bursuq.

Mais en 1119 Tughtekîn passa dans le camp musulman et rompit « les trêves », en exigeant que les revenus de la terre de Galaad et de tout le territoire situé a l'est du Jourdain fissent retour à Damas ; il s'allia en outre aux Egyptiens. Nous avons vu que la campagne se termina par une double retraite, mais Baudouin II en profita pour aller piller Dera'at et reprendre Habis Jaldak. En 1121, une provocation des Damasquins venus pillé la Galilée amena Baudouin à pénétrer profondément dans la terre de Galaad où il prit Gerasa : la place forte fut ensuite rasée. C'est encore cette région qui fut razziée en 1123 par les Francs. A ce moment, le siège de Tyr commença : Tughtekîn avait obtenu le protectorat de cette ville, et il tenta plusieurs diversions en Galilée, mais sans succès (1124).

Jusque-là, les rois de Jérusalem s'étaient tenus sur la défensive : chefs suprêmes des Francs de Syrie, ils n'avaient pu se désintéresser des états du Nord, principauté d'Antioche et comtés d'Edesse et de Tripoli, pas plus que les deux premiers ne s'étaient désintéressés du sort de Jérusalem quand ils étaient venus au secours de Baudouin I après sa défaite de Ramla (1102) et celle de Sinn al Nabra (1113). Baudouin avait assuré sa prééminence lors du siège de Tripoli (1109) où il avait exercé les fonctions d'arbitre entre les princes du Nord, alors en désaccord.

Dès l'année 1110, l'atabeg Mawdûd de Mossoul avait pris la tête de toutes les forces musulmanes pour chasser les Francs de Syrie. Baudouin I avait prêté son concours à son vassal le comte d'Edesse et rallié Tancrède à la coalition franque. Le blocus d'Alep, à la suite de cette réconciliation, amena le sultan à envoyer une seconde « contre-croisade » en 1111 : Baudouin accourut à nouveau au secours des grands barons du Nord et, à nouveau, Mawdûd dut se retirer. Aussi mena-t-il sa campagne de 1113 contre Jérusalem : le succès de Sinn al Nabra lui assura un avantage initial dont il ne sut profiter. En 1115, c'est Bursuq qui mena une nouvelle armée : cette fois ce sont les princes francs et les princes musulmans que Baudouin I coalisa contre lui, et le prince Roger d'Antioche écrasa les Musulmans d'Iraq à Tell Dânith.

Baudouin I mit à profit le répit de deux ans qui lui fut ainsi assuré pour ses campagnes de Transjordanie, d'Arabie Pétrée et d'Egypte, et Baudouin II pour sa lutte contre la coalition Egypto-dasmaquine. Mais un émir turcoman (allié aux anciens possesseurs de Jérusalem, les Ortoqides) écrasa et tua Roger à la bataille de l'Ager Sanguinis (28 juin 1119) : toute l'armée d'Antioche fut massacrée par Il-Ghâzi. Baudouin II, comme son prédécesseur, reprit la route du Nord, où il se comporta en prince d'Antioche pendant quatre ans, sauvant cette principauté par sa victoire de Tell Dânith (14 août 1119), reconquérant les places perdues au cours de ses campagnes de 1120, 1121, 1122, 1123. Il dut même prendre en charge Edesse, dont le comte Jocelin avait été capturé en 1122 : mais, dans cette région, il tomba dans une embuscade, fut capturé et enfermé dans la forteresse de Kharpût (18 avril 1123-juin 1124). Un complot d'une invraisemblable hardiesse, mené par quelques Arméniens, les libéra un instant, Jocelin et lui, en les rendant maîtres de cette place forte. Jocelin réussit à gagner Antioche par des chemins détournés et sous un déguisement, mais il arriva trop tard pour rejoindre Baudouin que son adversaire, l'ortoqide Balak, avait repris avec Kharpût. C'est Jocelin qui prit la place de Baudouin dans la région du Nord, en attendant le moment où, Balak ayant été tué alors qu'il voulait aller secourir Tyr, Baudouin II fut libéré.

Il s'empressa d'assiéger Alep avec l'aide de princes musulmans, mais le gouverneur de Mossoul Bursuqî l'obligea à lever le siège (janvier 1125). Baudouin, revenu à Jérusalem, fut rappelé à Antioche par l'arrivée de Bursuqî, dès le mois de mai. A la bataille de Hasart, la coalition de tous les Musulmans de Syrie et d'Iraq fut écrasée par le roi, à qui le butin permit de racheter les otages qu'il avait laissés pour sa rançon.

C'est alors que Baudouin II songea à reprendre les projets primitifs des Croisés : le royaume de Jérusalem était solidement constitué, et à l'abri désormais des attaques. Il était temps de passer à la deuxième étape de la Croisade : la conquête des autres terres musulmanes. L'Egypte était difficilement accessible puisqu'Ascalon en barrait l'entrée : une reconnaissance montra que la place tenait bon, et nulle flotte chrétienne n'était là pour aider à l'assiéger. Baudouin II décida de tenter un raid sur la ville même de Damas, avec des forces plus importantes que celles dont Tancrède avait disposé pour essayer de prendre cette cité en 1100. Il ne comptait guère que sur l'effet de surprise. Pour cela, la concentration fut fixée au-delà du Jourdain, dans la terre de Suethe : les troupes de Judée occidentale gagnèrent Bethsan, celles de Galilée et de Phénicie, avec le roi, passèrent par le nord du Mont-Thabor, celles de Jérusalem par la Transjordanie (19). A grande allure, on traversa la région de Dera'at et celle qui s'étend à l'est de l'Hermon, et on déboucha dans la plaine de Damas. Tughtekîn épouvanté leva à la hâte des troupes et, à Tell al-Shaqhab, leur barra la route de sa capitale (25 janvier 1126). Un instant contraints à reculer, les Francs mirent en déroute l'armée damasquine, massacrèrent la milice urbaine et capturèrent tout le bagage ennemi. Damas s'attendait à voir les Francs sous ses murs, mais, bien que vainqueur, Baudouin considéra qu'il était en plein pays ennemi et que la surprise avait échoué : il revint à Jérusalem, d'où il partit à nouveau vers le Nord, pour aider le comte de Tripoli à prendre Raphanée (31 mars 1126).

Le réveil de l'expansion chrétienne effraya Bursuqî qui revint en Syrie et débloqua Homs menacé par les Tripolitains : Baudouin II dut regagner en hâte Antioche et Bursuqî conclut avec lui une paix valable pour Alep. L'assassinat de l'atabeg (26 novembre 1126) libéra à nouveau Baudouin de soucis du côté de Mossoul, d'autant que, vers la même date, le fils de Bohémond, Bohémond II, venait prendre possession de la principauté d'Antioche, où il amenait de sérieux renforts. Il épousa la fille du roi, Alix de Jérusalem, et assuma dès lors la défense d'Antioche avec une grande vigueur.

Baudouin II reprit alors son projet de conquête de Damas. Instruit par l'expérience de 1126, il décida de faire appel à une nouvelle Croisade, et envoya en Occident pour la provoquer le fondateur des Templiers, Hugues de Payns (1128). Mais cette mission n'obtint pas un grand succès. Cependant Baudouin et son gendre Foulques d'Anjou négociaient avec les fanatiques Ismaïliens, les « Assassins » de nos vieux auteurs, qui, grâce à l'appui du vizir Abû Alî Tâhir, un Persan comme eux, avaient pris le pouvoir effectif à Damas et occupaient la place forte de Panéas, à la frontière franque. La mort de Tughtekîn favorisait les progrès des Assassins qui finirent par s'allier aux Francs, en offrant de livrer Damas contre cession de Tyr. Baudouin accepta, et tout était prêt quand le fils de Tughtekîn, Bûri, découvrit le complot. Il agit énergiquement et massacra les Assassins de Damas; ceux de Panéas, effrayés, livrèrent la place à Baudouin (1129). L'armée franque se rassembla néanmoins ; troupes de Tripoli, d'Antioche et d'Edesse comprises, elle réunissait quelque vingt mille hommes, et, en novembre 1129, atteignit les faubourgs de Damas. Malheureusement un corps de fourrageurs, qui s'était répandu à travers tout le pays, fut surpris et anéanti. Le siège continua néanmoins, mais un déluge de pluies rendit le terrain impraticable à la cavalerie. Baudouin II dut battre en retraite (5 décembre). Damas était sauvée, faute de circonstances atmosphériques favorables et de l'appui des Francs d'Occident.

Et le roi de Jérusalem allait se trouver en présence de conditions nouvelles : jusque-là la Syrie musulmane se répartissait en plusieurs états, théoriquement vassaux de l'empire seldjouqide, pratiquement indépendants, ceux de Damas et d'Alep, entre lesquels oscillaient les émirats de Homs, Hamâ et Shaîzar, et ceux de Haute-Mésopotamie, Mardîn (Ortoqides) et Mossoul surtout. Cette dispersion favorisait l'expansion franque, mais on avait vu avec Mawdûd, Il-Ghâzi, Balak et Bursuqî le danger que causait la réunion de Mardîn et d'Alep, comme de Mossoul et d'Alep. Il fallait que les Musulmans fussent divisés pour que, les princes d'Antioche et comtes d'Edesse suffisant à leur propre défense, le roi eût de son côté les mains libres. Or un chef remarquable allait entreprendre l'unification de la Syrie ; en 1127, le fils de Bursuqî mourait : Zengî reçut du sultan seldjouqide le gouvernement de Mossoul. « Sanguin », comme l'appelaient les Francs, enleva quelques places aux Ortoqides et annexa Alep, que son père avait jadis possédée. Il y ajouta Hamâ et la vassalité de Shaîzar; et Homs, avec Damas, resta seule indépendante. Là-dessus, Bohémond II mourut (février 1130), et Baudouin II dut accourir à Antioche où sa propre fille Alix essayait de se rendre indépendante avec l'appui de Zengî. Foulques d'Anjou, qui succéda à son beau-père en août 1131, dut commencer son règne en ramenant à l'obéissance la princesse Alix et son allié, le comte Pons de Tripoli (1131-1132). Il lui fallut ensuite sauver ce même Pons assiégé par des Turcomans (1133), puis courir à Antioche battre les troupes de Zengî (bataille de Qinnesrîn, 1133-1134).

La guerre avec Damas ne chômait pas, mais se restreignit à des escarmouches de frontière : prise de Paneas par le successeur de Bûrî, Ismaîl, (15 décembre 1132) qui enleva ensuite la Cave de Tyron (novembre 1133). Les Francs ayant envoyé une expédition en direction de Bosra, le jeune atabeg alla piller la Galilée pour les obliger à battre en retraite (septembre 1134). On conclut alors une trêve (octobre 1134). Là-dessus, Foulques maria l'héritière d'Antioche à un haut baron d'Occident, Raymond de Poitiers, non sans qu'il fallût ruser avec la princesse Alix (1136). Il était ainsi déchargé du soin de la principauté.

Un grand danger avait été couru en 1135 : Ismaîl de Damas avait voulu vendre son gouvernement à Zengî, et seule l'énergie d'un nouveau personnage, Anar (l'« Aynar » des Francs) put conserver Damas au frère d'Ismaîl, Mahmûd. Zengî dut se retirer, mais sans renoncer à ses projets sur Damas. En 1137, il assiégeait Homs. C'est alors que Foulques, qui suivait depuis son avènement les progrès de Zengî, décida de changer l'orientation de la politique franque : il n'était plus question de conquérir Damas avant d'avoir abattu le principat turc. Au contraire, le prudent souverain pensa dès lors à aider les Damasquins à sauvegarder leur indépendance, en évitant de les pousser à bout pour les jeter dans les bras de Zengî. Aussi accourut-il au secours de Homs, mais il fut écrasé dans les défilés du Liban et obligé de se réfugier dans Montferrand (fin juillet 1137). L'approche d'une armée de secours amena Zengî à accepter une capitulation très large, comprenant la libération des prisonniers et la libre sortie de la garnison, contre reddition de quatre places tripolitaines, Montferrand, Raphanée, Al-Akma et Eixserc (20). En outre l'armée byzantine de l'empereur Jean Comnène débouchait à ce moment en Syrie, et Zengî, qui avait enlevé en 1135 une partie de la principauté d'Antioche, tremblait devant cette menace. Pour le moment, Jean Comnène assiégeait Antioche pour contraindre Raymond de Poitiers à reconnaître les droits de Byzance sur cette ville. Foulques fit dire à Raymond d'accepter, ces droits étant imprescriptibles. Le Basileus offrit alors d'aider les Francs à conquérir Alep, Shaîzar, Hama et Homs, que l'on donnerait à Raymond en échange d'Antioche. Zengî assiégeait Homs lorsqu'il apprit que les Byzantins envahissaient la région d'Alep. Ils mirent le siège sous Shaîzar, mais la mauvaise volonté de Raymond les empêcha de prendre cette ville (mai 1138). La mort de Jean Comnène seule devait suspendre pour le moment la question d'Antioche, après une nouvelle tentative en 1140.

En Palestine, Foulques avait passé deux ans à reconstituer son armée, et, en 1139, l'arrivée de son gendre le comte Thierry de Flandre lui permit de reprendre la tâche de police de ses prédécesseurs : on alla cette année-là assiéger et détruire un repaire de pillards dans la terre de Galaad, tandis que d'autres pillards surprenaient la petite ville de Thecua et infligeaient un échec à la garnison de Jérusalem. Cependant Zengî continuait son avance vers Damas, occupant Homs (1138) et, en 1139, attaquant sauvagement Baalbek. Le massacre des défenseurs fut suivi du siège de Damas (décembre 1139). Mais alors le gouvernement damasquin envoya au roi Foulques le célèbre Usâma ibn Munqidh pour conclure une alliance formelle contre Zengî. On convint que les Francs recouvreraient Panéas en échange de leur aide, et, en mai 1140, la réunion de leur armée à Tibériade inquiéta Zengî. La jonction des armées de Foulques et du gouverneur de Damas, Anar, l'obligea à se retirer. En contrepartie, les deux armées allèrent assiéger Panéas qui fut remise à Foulques (juin 1140). L'alliance fut cimentée par une visite d'Anar à Jérusalem. Désormais, et pour de longues années, il n'y eut plus de guerre franco-damasquine : on renouvelait continuellement les trêves et cette attitude purement défensive empêcha de nouveaux progrès de Zengî en Syrie du Sud. La lutte contre la garnison d'Ascalon et des opérations de police (comme celles menées en 1144 par le jeune Baudouin III contre des Bédouins et Turcomans qui avaient pris le Val Moyse et en furent chassés) suffirent à occuper les armées hiérosolymitaines pendant les dernières années du roi Foulques et la régence de la reine Mélisende.

C'est encore en Syrie du Nord qu'une catastrophe se produisit : Zengî enleva en un mois la capitale du comte Jocelin II, Edesse (23 décembre 1144), que le corps de secours conduit par le connétable de Jérusalem ne put secourir à temps. La chute de la partie orientale du comté d'Edesse eut un retentissement profond, d'autant plus qu'après l'assassinat de Zengî (15 septembre 1146), la ville fut un instant reconquise par Jocelin II que le fils de Zengî, Nûr al-Dîn (héritier d'Alep), en chassa, en massacrant une partie de la population (3 novembre 1146). Quarante-cinq mille chrétiens étaient morts ou esclaves, et l'écho de cette tragédie provoqua en France et en Allemagne la prédication de la Deuxième Croisade (1145-1146). Quelque cent quarante mille hommes s'ébranlèrent à la voix de saint Bernard, sous la direction du roi de France Louis VII et de l'empereur allemand Conrad de Hohenstaufen.

Quand la croisade arriva en Syrie, ayant laissé dans les steppes d'Asie Mineure les trois quarts de son effectif — seuls les éléments provençaux du comte de Toulouse Alphonse-Jourdain avaient pris la voie de mer —, la politique du roi Foulques avait subi une première atteinte. Ceux qui avaient espéré conquérir toute l'Asie ne s'étaient pas encore résignés à voir cet élan se réduire à la fondation d'un royaume de Jérusalem obligé, pour survivre, de consacrer ses efforts à maintenir l'équilibre entre les princes musulmans de Syrie. Or, en 1147, le gouverneur du Haurân (l'actuel Djebel Druze), un Arménien renégat appelé « Tantays » (Altûntash) vint offrir aux barons francs de leur céder ce pays, avec ses places fortes de Dera'at, Bosra et Salkhad. L'armée franque se concentra, et on décida — car on était en paix avec Damas et on hésitait à rompre avec Anar dont l'attitude n'avait cessé d'être correcte — de négocier avec le prince de Damas. Anar fit remarquer qu'il était déloyal de soutenir un vassal félon comme Altûntash. De plus en plus embarrassés, les Francs offrirent de réinstaller simplement cet émir dans ces places. Enfin les barons étaient prêts à abandonner l'expédition quand l'opinion publique les contraignit à l'entamer. Aussitôt Anar fit appel à Nûr al-Dîn (mai 1147). A travers une terre dévastée et sans eau, harcelée par les Arabes et les Turcs, l'armée se dirigea vers Dera'at, sans rompre un instant ses rangs. Elle parvint même sous Bosra — mais, quelques heures auparavant, la ville avait ouvert ses portes à Anar... Il fallut battre en retraite, et seul l'héroïsme du jeune roi et de ses barons, cette « gent de fer », leur permit, sans abandonner un blessé, malgré les flèches et les feux de brousse, de regagner le Jourdain (juin 1147).

La Deuxième Croisade était partie pour délivrer Edesse, mais les Croisés avaient fait voeu d'aller à Jérusalem. A leur arrivée à Antioche, Raymond de Poitiers fit valoir à Louis VII qu'il fallait avant tout écraser la puissance de Nûr al-Dîn en prenant Alep. Ignorant des affaires syriennes, mécontent des intrigues de sa femme Aliénor avec Raymond, oncle de celle-ci, et appelé vers le Sud par la reine Mélisende, Louis VII prit la route de Jérusalem, refusant également au passage son aide à Raymond II de Tripoli. Les Hiérosolymitains avaient craint de voir la Croisade utilisée pour réaliser le rêve antiochien sur Alep au lieu du leur sur Damas : cet égoïsme coûta cher à tous les Francs. Tout se passait pour la cour de Jérusalem comme si cette croisade était celle que Baudouin II avait demandée en 1128 ; malheureusement il s'était passé vingt ans depuis, et la puissance zengîde était née entre temps... Croisés français, croisés allemands et barons palestiniens se réunirent à Acre (juin 1148) : Antioche et Tripoli s'abstenaient. Les Hiérosolymitains firent décider la marche sur Damas, de façon à prendre leur revanche de l'échec de 1147. Le 24 juillet, on s'emparait de la Ghûta, jardin et verger de Damas, malgré la résistance des Turcs. L'empereur Conrad bouscula l'armée turque et occupa la rive du Barâda. La chute de Damas paraissait certaine, mais Anar galvanisait la défense, d'autant plus que le blocus n'était pas total. A ce moment on prétend qu'il acheta certains barons : en tout cas les Croisés évacuèrent la Ghûta pour établir vers l'Est (au lieu de l'Ouest) leur secteur d'attaque, en dehors de l'oasis. L'abandon de celle-ci aux Damasquins écarta de ceux-ci le spectre de la famine, qui menaça les Croisés. En outre le comte Thierry de Flandre avait demandé à l'empereur et aux rois le fief de Damas, d'où froissements entre Occidentaux et « Poulains » qui s'irritèrent que la ville ne fût point promise à l'un d'eux. Là-dessus Nûr al- Dîn et son frère le gouverneur de Mossoul arrivèrent et demandèrent à Anar de leur remettre la citadelle de Damas. Anar en avertit les Francs : menacés d'être pris entre deux feux et de voir se réaliser l'unité entre les Musulmans, les Croisés durent se retirer et se dissocièrent sans avoir rien fait, mais, de surcroît, en pleine mésentente. Pour de longues années, l'Occident ne voulut plus entendre parler de Croisade (août 1148).

Mais dès 1149 les relations franco-damasquines se rétablirent, au moment même où Nûr al-Dîn, ayant tué Raymond de Poitiers à Fons Murez (29 juin 1149) enlevait la moitié de la principauté d'Antioche, où Baudouin III accourut pour éviter le désastre et pour sauver ce qui restait du comté d'Edesse, autour de Turbessel menacée par le sultan Seljukide d'Anatolie : il dut revenir en 1150, après de nouveaux progrès des Turcs, et se décida à vendre Turbessel et tous les territoires édesséniens, trop aventurés sur la haute vallée de l'Euphrate (le comte Jocelin II venait d'être capturé), aux Byzantins. Les Seljukides, les Ortoqides et Nûr al-Dîn se partagèrent bientôt les forteresses qu'ils enlevèrent aux Byzantins. Quant à Baudouin III, il avait rétabli l'alliance avec Damas, où la mort du vieil Anar laissa gouverner le dernier descendant de Tughtekîn, Abaq. Il sauva ce dernier de Nûr al-Dîn qui, sous prétexte d'attaquer les Francs, se rapprochait dangereusement de Damas (avril 1150). En 1151, attaque du Zengîde contre Damas : Baudouin surgit à temps pour l'obliger à lever le siège, à deux reprises. Toutefois, Nûr al-Dîn avait pris Bosrâ : Baudouin intrigua avec le gouverneur qu'il y avait nommé, après avoir mené son armée sous les murs de cette ville (fin juin 1151). Quant à la région de Baalbek, des détachements francs y menaient des razzias, puisqu'elle appartenait à Nûr al-Dîn.

Damas était devenu un protectorat franc : l'atâbeg payait tribut au roi de Jérusalem, tolérait des raids francs sur son territoire et autorisait les envoyés du roi à parcourir les marchés d'esclaves pour libérer ceux qui étaient originaires de pays chrétiens. En outre, il entrava en 1153 la campagne que Nûr al-Dîn voulait faire avec son aide pour distraire les Francs du siège d'Ascalon, et essaya de détourner une tribu turcomane qui voulait reconquérir Jérusalem, en novembre 1152, de son entreprise qui s'acheva en désastre : leurs chevaux fatigués ne leur permirent pas de résister à une sortie des bourgeois de Jérusalem, et la chevalerie franque, avertie à temps (le raid n'avait duré qu'une journée) massacra les derniers Turcomans au passage du Jourdain (21). Mais le peuple de Damas, fatigué de la suprématie franque et de la domination du médiocre Abaq, craignant l'annexion de la ville par le roi de Jérusalem, finit par appeler Nûr al-Dîn. Abaq fit appel aux Francs, leur promettant Baalbek : Baudouin III n'avait pas encore réuni son armée que Nûr al-Dîn était entré dans Damas (25 avril 1154).

Ce jour-là, l'unification de la Syrie musulmane acheva de décider ce qui était encore incertain : les rois qui résidaient à Jérusalem seraient-ils des « rois de Babylone et de toute l'Asie » en attente ou de simples rois de Jérusalem ? L'Asie leur était fermée, et, tôt ou tard, la Palestine ne pourrait résister à une attaque menée par toutes les forces d'Alep, de Damas et même de Mossoul, d'autant plus que la principauté d'Antioche et le comté d'Édesse, désormais définitivement affaiblis par les reconquêtes zengîdes de 1144-1150, n'allaient plus pouvoir retenir chez elles les troupes musulmanes de la Syrie du Nord. Toutefois les Francs ne s'abandonnèrent pas : « Babylone » restait à prendre, l'Egypte à conquérir — c'était même une nécessité pour résister à l'Asie liguée contre eux — et il est significatif qu'un an avant la chute de Damas Ascalon soit devenue franque.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. Guillaume de Malmesbury, éditions Stubbs, IV, page 457 (les Ascalonitains allaient à Montpellier).
2. Rohricht R. 43. Cf. J. Richard, Comté de Tripoli, page 9.
3. Rohricht R. 36, 40. Rozière, n° 36, page 71 (« Royaume d'Asie », « Royaume de Jérusalem et d'Asie »). Cf. Joseph Hansen, Das Problem eines Kirchenstaates in Jerusalem, Luxembourg, 1928, in-8° , pages 47, 84-85.
4. Les Croisés, qui ne connaissaient en Occident que la monnaie d'argent, appelèrent besants (bisantios : monnaie byzantine) les monnaies d'or qu'utilisait l'Orient : la première rencontrée était l'hyperpère byzantine, valant 15 sous. Le même nom désigna le besant sarrasinois ou dinar fatimide, que les Croisés imitèrent dans leurs ateliers monétaires de Tyr (dès 1124-1127) et d'Acre. Un acte de 1131 distingue « byzantios perperos » et « byzantios sarracenatos » (Regesta chartarum Italiae. Documenti del commercio veneziano..., édition Morozzo della Rocca et A. Lombardo, Rome, 1940, in-8° , page 65). Un besant sarrasinois, valant 9 deniers melgoriens, valait environ 12 francs-or. Cf. L. Blancard, Le besant d'or sarrazinas, Marseille 1880 in-8° .
5. Foucher, page 450.
6. Albert d'Aix raconte en particulier la mésaventure survenue à un des barons les plus aimés, Arnoul d'Audenarde, qui s'égara à la chasse et fut surpris et tué par les gens d'Ascalon (1102). De leur côté les Francs ravageaient les moissons autour de cette ville, (Albert d'Aix, AQ. IX, 51).
7. Le poème d'Ambroise situe « Chastel-Arnaut » entre al-Latrun (Toron des Chevaliers) et Nuba (Bétenoble). Il s'agirait donc de deux châteaux différents.
8. Foucher pages 387, 548. Albert d'Aix cite de nombreux cas de piraterie (IX, 18, 23-24) qui coûtèrent la vie à de nombreux pèlerins (300 navires et 140.000 pèlerins en 1102 !)
9. Guillaume de Tyr, page 1050. L'idendification de cette forteresse avec el Boqei'a, rejetée par Rey, sommaire du Supplément..., a été définitivement établie par M, Dussaud, Topographie Historique de la Syrie antique et médiévale, page 18.
10. Guillaume de Tyr, page 594. Gormond fut enseveli à Sidon où son épitaphe était conservée.
11. Rohricht R. 344 ; cf. infra, page 81.
12. Foucher, page 772.
13. P. Deschamps, Une grotte-forteresse des Croisés dans le Liban : la cave de Tyront dans Mélanges Syriens offerts à M, Dussaud, tome II, 874-882.
14. Ch. Clermont-Ganneau, Deux chartes des Croisés dans des archives arabes, dans Recueil d'archéologie orientale, VI, page 1-30, et H. Lammens, La Syrie, II, Beyrouth 1921, pages 8-18 et 27. Churchill, Mount Lebanon, London, 1853, I, pages 236-239,
15. R. Fazy, Baudouin Ier et Pétra, dans Journal Asiatique, 1936, page 475.
16. R, Grousset, tome I, pages 215, 219, 243, 250-252, 264, 280, 283, 578 ; tome IX, pages 853 858.
17. ld., I, pages 547-548. Usâma, qui faillit à deux reprises y laisser la vie, nous dit que, tant du fait des Francs que de celui des Bédouins, la route de l'Arabie Pétrée était impraticable (H. Derembourg, Autobiographie d'Ousâma ibn Mounkidh, extraits de la de Revue de l'Orient Latin, tome II, pages 9 et 25-28).
18. J. Richard, Le Comté de Tripoli, pages 13-17.
19. Foucher, page 784.
20. Cf. J. Richard, Questions de topographie tripolitaine, dans Journal Asiatique, 1948, page 54 n. 1. — Pendant ce temps les Damasquins avaient mené un raid en Samarie et pillé la ville-basse de Naplouse.
21. R. Grousset, Sur un passage obscur de Guillaume de Tyr, dans Mélanges Syriens, tome II, pages 937-939 : ce clan ortoqide appelé « Hiaroquin » est, selon M. Grousset, celui des descendants d'Alb-Yarûq ibn Ortoq, branche cadette de cette maison.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

V - La Question d'Egypte et l'alliance Byzantine (1153-1185)

La conquête d'Ascalon par les Francs de Jérusalem se situe à la fois dans la ligne de la politique des premiers Baudouin à l'égard des villes de la côte et dans celle de l'attitude des derniers souverains de Jérusalem à l'égard de l'Egypte. Elle était escomptée depuis fort longtemps : nous avons déjà cité les fréquentes tentatives faites contre cette ville ; en 1123 le traité franco-vénitien avait été conclu aussi bien dans l'attente de la prise de Tyr que de celle d'« Escalonne. » Et, dès l'origine, les comtes de Jaffa s'étaient considérés également comme comtes d'Ascalon : plusieurs de leurs donations portent sur le terroir d'Ascalon (en particulier, en 1126, Hugues II du Puiset promettait à l'Hôpital le tiers des meilleurs « casaux » — villages — du domaine d'Ascalon, pour hâter le moment où celle-ci deviendrait chrétienne, et, en 1130, il donnait par avance à l'abbaye de Josaphat la principale mosquée de la ville) (1). Mais, contre toute attente, « la dernière cité Egyptienne de Philistie avait tenu bon ; c'est qu'elle commandait l'entrée de l'Egypte, terre démunie de forteresses en dehors des places-frontières de Bilbeis, Damiette et Alexandrie. Peu à peu, elle était devenue moins gênante grâce aux forteresses qui la bloquaient, mais c'est à Baudouin III que devait revenir l'honneur de la faire tomber.

Au début de 1150, le jeune roi mena une importante expédition au sud d'Ascalon et, à la surprise des Egyptiens, y construisit rapidement (en se servant des matériaux de la ville antique) la petite citadelle de Gaza (Gadres), qu'il confia aux Templiers. Ascalon était virtuellement assiégée, et les Egyptiens essayèrent en vain de détruire la nouvelle forteresse. Dans la guerre d'escarmouches continuelle qui se livra autour de Gaza, le frère de l'émir Usâma ibn Munqidh (qui y prit part personnellement) fut tué. Là-dessus des troubles se produisant en Egypte retardèrent l'envoi des troupes de relève. Baudouin III en profita : il commença par se procurer de l'argent, tant auprès des abbayes comme le Saint-Sépulcre que des communautés de marchands (les Marseillais devaient lui verser 3.000 besants, en échange de privilèges commerciaux et de l'engagement du casal de Romadet) (2). Puis il leva une flotte, faite des quinze galées de Girard de Sidon, renforcées au fur et à mesure de leur arrivée par les nefs du pèlerinage. Les pèlerins furent requis pour renforcer l'armée, et le ravitaillement était fort bien organisé. Le siège durait depuis plusieurs mois quand la flotte Egyptienne, beaucoup plus forte que celle des Francs, vint ravitailler Ascalon. Alors les machines de guerre franques firent une brèche dans le rempart : Guillaume de Tyr accuse les Templiers, avides de butin, d'avoir empêché les autres chevaliers de pénétrer dans la ville, et ce fut une occasion perdue (16 août 1153). On poursuivit néanmoins les opérations, et les Ascalonitains finirent par capituler, le 19 août 1153, laissant un énorme butin aux mains des Francs. La frontière Egyptienne se trouva reculée ce jour-là jusqu'aux approches mêmes du Delta.

Toutefois Baudouin III ne put profiter dès lors de ce succès : le siège d'Ascalon lui avait coûté cher, et, préoccupé par ses dettes, il ne tint pas compte de la trêve conclue par lui avec Nûr al-Dîn en 1156. En février 1157, il se jeta sur les troupeaux des sujets du nouveau gouverneur de Damas qui paissaient en forêt de Panéas (moyennant le paiement d'un tribut) et s'en empara. Cet inexcusable guet-apens, digne d'un Rauberritter, d'un chevalier-brigand des bords du Rhin, donna un prétexte à Nûr al-Dîn pour commencer la guerre : il infligea aux Hospitaliers une défaite sous Panéas et assiégea cette ville (mai 1157). Réduit à la citadelle, Onfroi de Toron y tenait encore quand il fut délivré par l'arrivée de Baudouin III. Celui-ci crut alors la campagne terminée et licencia son armée après avoir rebâti l'enceinte de la ville. Il fut surpris au Gué de Jacob et son corps d'armée fut entièrement capturé (19 juin 1157) par Nûr al-Dîn. Le roi s'échappa et réussit, avec les contingents d'Antioche et Tripoli accourus, à empêcher les Damasquins d'enlever Panéas.

Peu après, le « tremblement de terre de Hamâ » (juillet-août 1157) faisait crouler plusieurs villes musulmanes, tandis que le comte Thierry de Flandre arrivait en Syrie : Baudouin III l'emmena aussitôt attaquer Chastel-Ruge, dans la principauté d'Antioche, puis Shaîzar sur l'Oronte. Nûr al-Dîn était alors gravement malade, et déjà les Francs avaient occupé cette dernière ville quand le nouveau prince d'Antioche, Renaud de Châtillon, exigea que, si on l'inféodait à Thierry, celui-ci fût astreint à lui prêter hommage. Or Thierry d'Alsace, comte de Flandre, était un des premiers barons du royaume de France, et Renaud un aventurier : l'accord ne put se faire et on évacua Shaîzar (fin de 1157) (3). L'absurde prétention de Renaud fit perdre aux Francs une occasion inespérée de reprendre pied en Syrie intérieure ; toutefois les Croisés flamands et le roi de Jérusalem allèrent prendre pour Renaud l'importante place-forte de Harenc (février 1158).

Nûr al-Dîn guérit enfin, peu après une incursion hiérosolymitaine qui avait atteint Dareiya, aux portes de Damas (1er avril 1158). Il voulut prendre sa revanche en allant assiéger la forteresse transjordanienne de Habis Jaldak, mais se vit infliger à Puthaha, au sud du lac de Tibériade, une sanglante défaite (15 juillet 1158). La frontière damasquine resta paisible les années suivantes (exception faite, en 1160, de deux razzias menées par Baudouin III jusqu'aux portes de Bosra et Damas). C'est que l'intérêt des deux adversaires s'était porté ailleurs : les armées byzantines étaient réapparues en Syrie.

Baudouin III, désireux de s'assurer une alliance capable de neutraliser Nûr al-Dîn — était-ce déjà pour être libre d'agir en Egypte ? —, avait demandé et obtenu, en 1158, la main d'une nièce de Manuel Comnène, Théodora, qui arriva en Terre Sainte avec de grandes richesses. Mais, à la fin de 1158, Manuel survint à l'improviste, occupa la Cilicie arménienne et obligea Renaud de Châtillon à s'humilier et à reconnaître la suzeraineté byzantine sur Antioche (4). Baudouin III accourut pour servir de médiateur : très bien accueilli par son nouvel oncle, il en reconnut sans difficulté la suprématie, mais sans se faire expressément son vassal, et conclut avec lui une alliance contre le Zengîde (début 1159). De fait, on se mit en route pour aller assiéger Alep, mais, satisfait d'avoir effrayé Nûr al-Dîn, Manuel conclut avec lui un traité qui, s'il rendit la liberté à quelque dix mille captifs chrétiens, sauva la Syrie musulmane d'un terrible danger. Baudouin III dut encore revenir l'année suivante à Antioche pour y organiser la régence à la suite de la capture de Renaud de Châtillon.

Lorsqu'il mourut au début de 1163, Baudouin n'avait guère eu le temps d'intervenir dans les affaires d'Egypte. Toutefois il n'avait cessé de préparer cette intervention. L'Egypte manqua toujours de bois, de fer, de poix et d'armes ; Baudouin en organisa le blocus : en 1156 il obtint des Pisans, alors alliés de l'Egypte, qu'ils cessent d'apporter à Alexandrie ces fournitures de guerre, en échange d'importantes compensations (5). Et, profitant de la lutte entre deux vizirs, au Caire, il exigea, en échange de sa non-intervention, le versement d'un tribut de 160.000 dinars (1161) (6).

Amaury I n'eut qu'à suivre la voie tracée par son prédécesseur ; c'est lui qui a attaché son nom aux campagnes d'Egypte — avant son avènement, comte de Jaffa et d'Ascalon, il avait déjà compris que la question Egyptienne se posait et qu'il fallait à la fois assurer aux Francs la possession des ressources de ce pays et empêcher les Syriens musulmans de les annexer. La dynastie fatimide, venue du lointain Maghreb, régnait au Caire depuis 968 ; elle était en complète décadence, sous des Khalifes fantoches dominés par leurs vizirs qui se disputaient la toute-puissance au milieu de sanglantes révolutions de sérail. La flotte Egyptienne avait cessé de dominer la Méditerranée orientale, les troupes soudanaises et arméniennes de l'armée khalifale, peu aguerries, ne pouvaient résister aux Turcs ou aux Francs. Aucune forteresse dans les provinces du Delta et du Haut-Nil, un élément copte important, des possibilités d'intervention dans les luttes qui opposaient les vizirs, tout indiquait aux Francs que l'Egypte était à prendre. Mais les Francs n'étaient pas les seuls à s'en apercevoir : une famille kurde au service de Nûr al-Dîn, celle des Ayyûbides, sut s'en aviser à temps elle aussi, avant même que le Zengîde timoré n'eût pris une décision, et la fortune de ces Kurdes (Shirkûh et son neveu Salah al-Dîn Yusuf, notre Saladin) date de ce moment.

Amaury I se rendit aussi compte de la nécessité de contrecarrer la puissance zengîde pour empêcher la destruction de la Terre Sainte pendant que l'armée franque agirait en Egypte ; aussi cultiva-t-il encore plus que son frère l'alliance byzantine.

En 1163, un raid rapide mena Amaury (réclamant le versement des 160.000 dinars) à Bilbeis : le vizir Dirghâm sut lui opposer l'inondation du Nil, et Amaury rentra en Syrie. Il conçut alors son projet de conquête de l'Egypte et, comme Baudouin II en 1128, fit appel à l'Occident, en l'espèce au roi de France Louis VII, pour lui demander de l'aide. Cet appel n'eut pas un grand succès (7). Cependant un ennemi de Dirghâm, l'ancien vizir Shâwar, faisait appel à Nûr al-Dîn pour être ramené en Egypte : c'est alors que Shirkûh, « connétable » de Nûr al-Dîn, décida son maître à l'envoyer dans ce pays oû il défit Dirghâm et réinstalla Shâwar. Ses exigences effrayèrent le vizir qui fit appel aux Francs : Amaury I, richement rétribué, entra à son tour en Egypte, de façon à empêcher les Syriens d'occuper ce pays qui accroîtrait leur puissance et achèverait l'encerclement de son royaume. La campagne tourna court : Nûr al-Dîn avait écrasé les troupes du prince d'Antioche Bohémond III à Harenc (10 août 1164) et enlevé, au détriment du royaume de Jérusalem, la forteresse de Panéas, peut-être par trahison (octobre 1164). Amaury conclut avec Shirkûh un traité : chacun évacua l'Egypte et, levant le siège de Bilbeis, le roi rentra à Jérusalem d'où il gagna Antioche qu'il mit en état de défense. Avec l'appui des Byzantins, il fit libérer Bohémond III, mais, vers le même moment, Nûr al-Dîn envahissait le comté de Tripoli et enlevait au royaume deux forteresses, l'une près de Sidon (la cave de Tyron, 1165), l'autre en Transjordanie (1166). C'est sans doute de crainte de provoquer une intervention byzantine qu'il n'alla pas plus loin.

Mais, pas plus qu'Amaury, Shîrkûh n'avait oublié l'Egypte : avec deux mille cavaliers, il apparut soudain au début de 1167 à Gizeh, au pied des Pyramides. Les Francs, qui avaient essayé d'intercepter sa marche, arrivèrent sur ses talons, appelés par le vizir Shâwar, Amaury envoya Hugues de Césarée auprès du Khalife pour conclure un traité d'alliance : les Francs devaient recevoir une solde (ou un tribut ?) de 400.000 dinars (8). Shirkûh, bloqué sur la rive occidentale du Nil, se vit interdire par les Franco-Egyptiens l'accès du Caire et celui du Delta. Il gagna alors la Haute-Egypte, où Amaury I et Shâwar le poursuivirent : il leur infligea un échec à Bâbain (18-19 mars 1167) mais ne put détruire l'armée franque ni l'empêcher de gagner à sa suite le Delta où il réussit à occuper Alexandrie. Amaury vint aussitôt y bloquer la garnison commandée par son neveu Saladin, laissant Shirkûh revenir en Haute-Egypte où il assiégea Qûs (juin 1167). Alexandrie était réduite à la famine ; Shirkûh décida d'abandonner la partie. Par l'intermédiaire de ses prisonniers de Bâbain, Arnoul de Turbessel et Hugues de Césarée, on convint que les deux armées rentreraient en Syrie : Amaury I avait remporté un plein succès en empêchant l'annexion de l'Egypte au royaume d'Alep et Damas. Pendant cette campagne, Nûr al-Dîn n'avait pu que ravager le comté de Tripoli (alors en état de moindre défense) et prendre aux Francs Châteauneuf, sur le Haut-Jourdain, forteresse qui fut rasée par lui et reconstruite presqu'aussitôt (1179) par Onfroi de Toron.

L'Egypte était un protectorat franc : Amaury refusa, malgré la pression de son entourage qui réclamait une annexion pure et simple et un appel à la colonisation occidentale, de profiter de son succès pour l'occuper définitivement, alors qu'il était l'allié du khalife. Il se contenta d'un tribut annuel de 100.000 besants et de l'installation au Caire d'un résident franc et de quelques chevaliers qui reçurent en garde les portes de la ville. Mais l'idée de l'annexion devait faire son chemin. Amaury, qui avait épousé en 1167, au retour d'Egypte, la princesse Marie Comnène, négocia avec les Byzantins le plan d'une campagne franco-byzantine en Egypte : on céderait à Byzance la principauté d'Antioche et une partie de l'Egypte. Guillaume de Tyr fut envoyé à Byzance pour conclure ce traité (septembre 1168) : la campagne était prévue pour 1169. Mais déjà Shâwar négociait avec Nûr al-Dîn pour se dégager de ses obligations envers les Francs : un tribut était déjà promis au roi de Damas et d'Alep. Le résident du Caire en avertit sans doute le roi, qu'il invitait à occuper l'Egypte immédiatement. Barons et surtout Hospitaliers (ceux-ci espérant une part de butin importante) finirent par obliger Amaury à décider la mise en route de l'expédition sans attendre les Byzantins — il est possible que l'idée de céder une part de la Syrie à ceux-ci, en même temps que de partager l'Egypte avec eux, ait irrité l'opinion franque. Déjà on « vendait la peau de l'ours » : pour se procurer des troupes, Amaury promettait à l'abbaye de Josaphat une rente annuelle de 1500 besants sur les revenus Egyptiens (2 septembre 1168) et surtout, par un traité en règle avec l'Hôpital (11 octobre 1168), il donna à l'ordre Bilbeis et toute sa province, dont le revenu devait atteindre 100.000 besants par an, plus 5.000 besants sur le revenu de chacune des dix principales villes d'Egypte (Babylone, Tanis, Damiette, Alexandrie, l'île de Mahalla, Qûs, Fuwa...), des palais. On avait prévu le cas où le trésor khalifal serait pris de haute lutte (le roi en aurait, comme butin, la moitié, le reste étant partagé selon les règles de la justice militaire, les Hospitaliers en recevant leur part par priorité) ou bien pacifiquement (le dixième en reviendrait alors à l'Ordre), ainsi que le cas où l'Egypte se rachèterait à prix d'argent. Enfin les Pisans furent eux aussi gratifiés de donations sur la terre à conquérir : en échange de leur aide pour le siège d'Alexandrie, ils avaient reçu des terres à Acre ; en 1169, le roi devait leur promettre un quartier à Babylone (= Memphis, alors indépendante du Caire, simple ville khalifale — la Kahira des Fatimides), un autre au Caire et à Rosette, la liberté du commerce dans toute l'Egypte occupée et 1.000 besants par an sur la fonde (= le marché) royale de Babylone ou du Caire (9).

L'armée royale tombait par surprise sur l'Egypte, mais celle-ci résista. Le roi survint le 1er novembre 1168 devant Bilbeis qui fut enlevée le 4 ; la prise d'assaut fut accompagnée d'un pillage et d'un massacre fort regrettables pour l'effet moral qu'ils produisirent sur les Egyptiens. En même temps la flotte (sans doute en grande partie faite de Pisans) enlevait et pillait Tanis. Les Egyptiens, ne pouvant défendre le Vieux Caire (Fustât), l'incendièrent. Le siège du Caire fut entrepris ; mais la résistance des Musulmans détermina le roi à le lever, contre versement immédiat de 100.000 dinars. Là-dessus, le vieil ennemi d'Amaury réapparut. Shirkûh arriva dans la péninsule du Sinaï : Amaury retourna à Bilbeis pour le surprendre, mais déjà son adversaire était au Caire : le 2 janvier 1169, les Francs regagnaient la Syrie ; seize jours plus tard, le jeune Saladin assassinait le vizir Shawâr et s'empara du Caire, dont la mort de Shirkûh le laissa maître. En août 1169 il massacra la garde soudanaise et arménienne du khalife, découvrant que celui-ci négociait secrètement avec les Francs, poursuivant ainsi le jeu de bascule qui avait si mal réussi à Shâwar. Il devait achever sa prise de pouvoir en supprimant le khalifat fatimide (10 septembre 1171) et en unifiant ainsi Egypte et Syrie sous la domination de l'orthodoxie sunnite et du khalifat abbaside de Bagdad.

Dès le début de 1169, Amaury avait fait appel à Louis VII et à Frédéric Barberousse — qui, trop occupés en Europe, ne répondirent pas — et à Byzance, qui agit. En septembre 1169 le mégaduc (= amiral) Andronic Konstostephanos amenait ses dromons, ses galères et ses huissiers (navires de débarquement transportant les chevaux, dont l'arrière s'abattait pour faire un plan incliné lorsqu'ils s'échouaient sur les plages) à Tyr. Amaury avait conclu de nouveaux accords avec les Pisans, comme nous l'avons vu, et avec l'Hôpital dont il accroissait les possessions à Bilbeis ; et il pourvut à la défense de la Terre Sainte. Mais on partit en retard : Saladin était alerté. Le 27 octobre, l'armée franco-byzantine arrivait devant Damiette que Saladin eut le temps de ravitailler et de renforcer, grâce à sa flottille du Nil. Le retard de l'expédition amena le manque de vivres et des désaccords entre les alliés ; le 13 décembre 1169 on conclut un armistice et on leva le siège. Saladin avait remporté un succès qui affermit sa position en Egypte : des renforts commandés par son père Aiyûb vinrent le rejoindre en avril 1170, à la faveur d'une attaque menée par Nûr al-Dîn contre le Crac de Moab.

Le résultat de l'unification de la Syrie et de l'Egypte ne se fit pas attendre : dès décembre 1170 Saladin attaquait la frontière Sud du royaume, prenait la ville basse de Gaza, mais le roi Amaury, se jetant dans la petite forteresse de Daron, obligea les Egyptiens à lever le siège de celle-ci et de Gaza. En même temps, dans la Mer Rouge, une flotte Egyptienne prenait d'assaut le port franc d'Aila. Amaury I, de plus en plus conscient du danger que courait le royaume, ce danger auquel il avait vainement essayé de parer, se résolut à partir lui-même pour Byzance (10 mars 1171). Manuel Comnène, très touché et très flatté de cette démarche qui attestait la subordination de la dynastie hiérosolymitaine à l'Empire byzantin, reçut magnifiquement Amaury qui se déclara son vassal. Il lui promit de lui envoyer à nouveau une escadre et une armée pour conquérir l'Egypte et, pour commencer, empêcha les Seldjouqides d'Anatolie de s'allier à Nûr al-Dîn. L'année suivante, Amaury alla razzier le Haurân, tandis que Nûr al-Dîn pillait la Galilée (novembre 1172). Puis il dut regagner le Nord pour combattre les Arméniens de Cilicie qui venaient de se rallier aux Musulmans. Pendant ce temps, Nûr al-Dîn alla assiéger le Crac : le connétable Onfroi de Toron l'obligea à en lever le siège (1173).

Mais déjà Amaury entrevoyait la possibilité de jouer des dissensions entre les Musulmans : en 1171 une entreprise combinée de Nûr al-Dîn et Saladin contre Montréal échoua, Saladin s'étant retiré à l'approche de son maître et allié. De plus en plus il se conduisait en Egypte comme roi indépendant ; une nouvelle expédition contre le Crac, en 1173, marqua la rupture ouverte entre Nûr al-Dîn et lui. En outre les derniers partisans des Fatimides continuaient à intriguer : ils offrirent à Amaury et aux Normands de Sicile leur alliance. Saladin écrasa ce complot (avril 1174). Amaury attendit alors les Normands, mais mourut avant leur arrivée, après avoir profité de la mort de Nûr al-Dîn (15 mai 1174) pour aller assiéger Panéas. Le nouveau souverain zengîde de Damas, al-Sâlih, réussit à lui faire lever le siège en concluant avec le roi franc une paix dirigée contre Saladin. Peu après la mort d'Amaury, la flotte normanno-sicilienne parut sous Alexandrie, mais les Francs de Syrie ne lui prêtèrent aucun appui : le régent Miles de Plancy, préoccupé de l'hostilité qu'il rencontrait dans le royaume, laissa Saladin battre les Normands qui levèrent le siège au bout de cinq jours (28 juillet-2 août 1174; peut-être n'avait-il pas même encore appris leur arrivée). En outre le nouveau roi d'Egypte réussit à annexer Damas (27 novembre 1174), et seule l'intervention du comte de Tripoli Raymond III, régent du royaume pour le jeune Baudouin IV, sauva l'indépendance d'Alep. Toute la politique syrienne des années suivantes sera consacrée par les Francs à empêcher Saladin de se subordonner les royaumes zengîdes d'Alep et de Mossoul. Profitant de la guerre entre ceux-ci et Saladin, Baudouin IV mena un raid jusqu'aux portes de Damas et s'empara de Beit-jin qu'il détruisit (août 1175). Saladin ne put riposter, pas plus que lors d'une expédition menée par le roi et Raymond III, dans la région de Baalbek (août 1176) pour obliger l'Ayyûbide à lever le siège d'Alep (10).

Mais en même temps, tant pour paralyser Saladin que pour reprendre les projets d'Amaury I, on préparait une nouvelle campagne d'Egypte. Baudouin IV, à l'exemple de son père, faisait des donations sur l'Egypte pour se procurer des navires et des soldats (11) et les Byzantins envoyaient une escadre commandée par Andronic l'Ange, forte de 70 galées et de nombreux dromons (= navires de transport), pour appuyer l'expédition (1177). L'arrivée du comte de Flandre Philippe parut très favorable à l'entreprise : se souvenant des efforts de son père Thierry, si zélé pour la Croisade, on lui offrit de prendre le commandement de l'armée d'Egypte — on lui avait même offert la régence du royaume — à laquelle allaient participer ses chevaliers. Philippe refusa ; on voulut confier l'armée à Renaud de Châtillon, l'ancien prince d'Antioche qui venait d'être libéré des prisons turques : il fit écarter cette candidature. Philippe convoitait-il le royaume Egyptien pour lui-même ? Etait-ce par couardise qu'il refusait de participer à l'expédition ? Enfin, par des atermoiements et des voltefaces continuelles, il finit par lasser la patience des Byzantins qui, après avoir envisagé de reporter la campagne au printemps 1178, repartirent pour Constantinople. Or c'est à ce moment même que Manuel Comnène se voyait infliger la désastreuse défaite de Myriokephalon par les Turcs d'Anatolie (1176) : on ne devait plus revoir les Byzantins en Syrie.

Et, profitant de ce que Philippe de Flandre avait emmené une partie de l'armée franque en Syrie du Nord, pour assiéger Harenc, Saladin essaya de faire tomber le royaume franc par une campagne brusquée : en novembre 1177 il bloqua Daron et Gaza et obligea le roi (et son armée de 500 chevaliers) à se jeter dans Ascalon ; continuant vers le Nord, il rafla tous les contingents qui venaient rallier l'armée royale, occupa Ramla, assiégea Lydda et déjà ses premiers éclaireurs atteignaient la seigneurie d'Arsur. Mais son armée s'était égaillée, à brûler les villages, razzier les cultures ; l'avant-garde avait marché très vite. Dans une marche extrêmement hardie, la minuscule armée de Baudouin IV, renforcée de la garnison de Gaza, décrivit une large courbe et surgit tout à coup devant Saladin qui la croyait loin derrière lui. Elle se jeta au milieu des troupes ayyubides très supérieures en nombre et infligea à Saladin une déroute complète : la bataille de Montgisard (25 novembre 1177) obligea celui-ci à fuir vers l'Egypte ; les débris de son armée, harcelés par les Bédouins, effectuèrent une retraite désastreuse à travers le désert, et on considéra comme un succès que Saladin n'eût pas perdu la vie dans cette débâcle. Baudouin alla porter la guerre dans la péninsule sinaïtique (12).

L'année suivante, Baudouin IV renforça la frontière de Galilée, démantelée par Nûr al-Dîn en 1167 : les forteresses du Gué de Jacob et de Châteauneuf la fermèrent aux razzias musulmanes. Mais un raid mené par le roi à partir de Châteauneuf, dans la forêt de Panéas, se heurta à une avant-garde musulmane qui fit subir de lourdes pertes à l'entourage de Baudouin : son connétable Onfroi de Toron fut tué (avril 1179). Saladin alla alors ravager la seigneurie de Sidon : l'armée franque menait un contre-rezzou quand elle fut surprise par lui et, après un succès initial (les Templiers ayant poursuivi trop loin les Musulmans), écrasée à la bataille du Marj Ayûm (10 juin 1179). Aussitôt Saladin alla assiéger et détruire le nouveau fort du Gué de Jacob (29 août 1179).

Saladin n'avait pas seulement rendu toute son énergie à l'armée Egyptienne et repris la tradition de Nûr al-Dîn à la frontière damasquine : alors que les Fatimides auraient laissé leur flotte inactive, laissant passer les convois francs sans les inquiéter, le nouveau maître de l'Egypte avait réorganisé les escadres que lui avaient léguées ses prédécesseurs, doublant le nombre des navires. Et l'historien Maqrizi lui attribue aussi la réorganisation du diwân al-ostoul (ministère de la marine). Le Livre des Deux Jardins nous a conservé l'extrait suivant d'une lettre adressée à Saladin par le gouverneur du Caire : « La flotte Egyptienne... forte d'un nombre de vaisseaux porté au double, (elle était montée par des marins venus des côtes barbaresques du Maghreb) a accompli des prouesses et prodigué ses efforts pour la guerre sainte... elle assaillit le port de 'Akka qui est la Constantinople des Francs et le siège de ces mécréants. Notre flotte autrefois détruite a détruit à son tour ; les Chrétiens si bien gardés se sont réveillés jaunes comme la plante wars (13). » De fait, c'est dans le port même d'Acre qu'elle vint piller et capturer, incendier et détruire les navires chrétiens qui s'y trouvaient à l'ancre. L'année suivante, elle allait menacer Beyrouth et piller Tortose, et, en 1182, elle instaurait le blocus complet de la Syrie franque, enlevant les vaisseaux isolés comme cette patache venue de Constantinople qui amenait en Palestine quatre cents Latins échappés aux massacres organisés contre eux par Andronic Comnène. Et les commerçants italiens reprenaient la route d'Alexandrie : Vénitiens, Génois et Pisans concluaient des traités avec Saladin (leur texte nous a été conservé), traités avantageux pour ce dernier, et recommençaient la contrebande des armes (14).

Il n'était plus question de la conquête de l'Egypte : le royaume en était réduit à la défensive. Et il n'allait plus être question non plus de l'alliance byzantine. Après Myriokephalon, Manuel Comnène avait repris l'offensive ; Guillaume de Tyr vint l'implorer de secourir les Francs. Mais Manuel mourut (1180). Sa veuve Marie d'Antioche fut bientôt détrônée par Andronic Comnène qui fit massacrer les Latins de Constantinople, conclut un traité d'alliance avec Saladin et entra en guerre avec les Normands de Sicile (1185). La Cilicie avait échappé aux Byzantins, et ceux-ci n'allaient plus pouvoir, par la seule menace de leur force, arrêter les succès musulmans.

Saladin était, heureusement pour le royaume franc, retenu en Syrie du Nord. Pour lui, la guerre sainte n'était qu'un des aspects de sa lutte pour l'hégémonie : comme au temps des premiers Seljûqides, Syrie et Mésopotamie étaient divisées et il n'y avait plus, auprès du khalife, qu'une ombre de sultan. Saladin paraît avoir voulu instaurer son autorité comme arbitre suprême entre les princes musulmans. Il fallait tout d'abord se débarrasser des derniers Zengîdes. Aussi, après Marj Ayûm, consentit-il à conclure une trêve avec le royaume de Jérusalem.

Mais, depuis l'intervention de Shirkûh en Egypte, il y avait un point délicat entre Francs et Musulmans : la Transjordanie et l'Arabie Pétrée, qui désormais entravaient les communications de la Syrie et de l'Egypte réunies entre les mains de Saladin : on avait vu en 1170-1174 celui-ci menacer le Crac, Montréal et prendre Aila. Il était nécessaire pour les Francs de ne pas rendre intenable cette région névralgique de l'Islam. Or, par mariage, elle venait d'échoir à celui que M. Grousset a très heureusement appelé « un Bédouin franc », Renaud de Châtillon. Déjà, lorsqu'un coup de fortune avait fait de ce cadet d'une petite famille champenoise un prince d'Antioche, il s'était montré aussi violent que pillard. Devenu prince d'Outre-Jourdain et de Montréal, il ne tint aucun compte de la trêve si nécessaire pour le royaume, et, s'enfonçant profondément en Arabie, alla y piller Taîmâ', enlever des caravanes et menacer la Mecque (15). Pis encore, lorsque Saladin eût demandé justice à Baudouin IV, il refusa d'obéir au roi et garda son butin. En représailles, Saladin fit capturer les naufragés d'une grosse nef venue de Pouilles à Jérusalem : sur les 2500 hommes qui la montaient, 1676 furent faits prisonniers sur la côte d'Egypte. Puis, ayant réuni son armée, Saladin envahit la seigneurie de Renaud où il menaça Montréal. Ayant attiré l'armée franque dans cette région, il lança le gouverneur de Damas sur la Galilée qu'il razzia (prise de Burie, mai 1182) puis sur la terre de Suethe où Habis Jaldak capitula. Saladin lui-même entra en Galilée, où son neveu assiégea Bethsan. L'armée de Baudouin IV vint se poster devant lui, et, après la bataille de Forbelet (juillet 1182), l'obligea à évacuer la Galilée. Saladin, par une marche rapide, en profitant de la longueur des frontières franques, se porta sur Beyrouth qu'il assiégea avec le concours de sa flotte (août 1182). Baudouin IV réunit une flotte et, avec son armée, survint à temps pour sauver la ville.

Cependant Saladin décidait, ayant contraint les Francs à se tenir sur la défensive, d'aller frapper les Zengîdes au coeur de leur puissance, à Mossoul. Il ne réussit qu'à provoquer contre lui une coalition à laquelle Baudouin IV se joignit, contre promesse d'un versement de 10.000 dinars et de la reddition aux Francs des forteresses récemment perdues de la frontière damasquine (Tyron, Panéas, Habis Jaldak). En une succession de rapides coups de main, l'armée franque alla deux fois menacer Bosra, atteignit Dareiya, près de Damas, détruisit à nouveau Beit-jin et reprit Habis Jaldak (derniers mois de 1182). Saladin leva le siège de Mossoul, mais le prince zengîde d'Alep, Zengi II, n'eut pas le courage de défendre Alep contre lui : le 12 juin 1183, le roi d'Egypte et de Damas unissait Alep à ses possessions. Jamais la Syrie franque n'avait couru pareil danger : de toutes parts l'Islam unifié l'enserrait.

En 1183, le royaume de Jérusalem et ses états vassaux (comté de Tripoli et principauté d'Antioche désormais très diminuée) se trouvaient réduits à leurs seules forces : des années de guerre incessante avaient succédé à l'état de paix relative qui avait précédé l'installation de Nûr al-Dîn à Damas. Les campagnes de Galilée avaient durement souffert, et la famine menaçait, d'autant plus que les corsaires d'Alexandrie pouvaient à tout moment interrompre le ravitaillement par mer. Byzance avait cessé d'être l'alliée des Latins : tout à sa tâche intérieure de lutte contre la féodalité —, qui donnait à l'empire des Comnènes toute son armature militaire —, Andronic Comnène affaiblissait son empire et, par sa lutte contre les marchands italiens et les mercenaires latins, était devenu l'adversaire des Francs. Il n'était plus question de l'Egypte : la « grasse terre » qui avait été tant convoitée et d'où les Francs avaient tiré tant de richesses était devenue la source de la puissance ayyubide.

Saladin, profitant de son dernier succès, envahit le territoire franc : le 29 septembre 1183 il occupait Bethsan, enlevait ensuite les châteaux du nord de la Samarie (les deux Gérin et Forbelet). L'armée franque se porta à sa rencontre, et, pour éviter d'être submergée, se retrancha auprès des fontaines de Tubanie. Derrière les fossés qu'ils avaient creusés, les Francs ne craignaient rien des cavaliers musulmans qui ne pouvaient que les cribler de flèches ; mais la famine menaçait et des émeutes éclatèrent parmi eus. Les barons refusèrent d'engager le combat avec Saladin, réussirent à amener du ravitaillement et laissèrent les Musulmans menacer le Mont-Thabor et Nazareth, Saladin voulut les attirer dans une embuscade par une retraite feinte : les Francs en profitèrent pour gagner de meilleures positions et le roi musulman dut se retirer (8 octobre 1183). Encore une fois, la campagne de Galilée et de Samarie avait été dévastée, et c'était après la moisson : aussi l'opinion publique fut-elle sévère pour les barons, mais Saladin avait été contraint à la retraite sans avoir pu anéantir l'armée hiérosolymitaine.

Quelques mois auparavant, Renaud de Châtillon avait entrepris une nouvelle « campagne d'Arabie. » A l'aide de navires transportés à dos de chameau, il assiégea Aila et lança une escadre sur la mer Rouge, pillant les ports Egyptiens et arabes, capturant des navires et des caravanes. Ce fut une nouvelle provocation pour Saladin : non seulement le commerce de l'Inde était menacé, mais encore les Francs débarquèrent à peu de distance de Médine. Furieux, Saladin fit équiper une flotte qui détruisit les navires et le corps expéditionnaire franc dont les membres furent tous ou massacrés ou aveuglés (pour ne pas retrouver le chemin des Villes Saintes de l'Islam). Et, après sa campagne de septembre en Galilée, il essaya une nouvelle fois de prendre le Crac (novembre 1183). La ville-basse fut emportée, tandis qu'on assiégeait la ville-haute, où venaient de se célébrer les fêtes du mariage de la princesse Isabelle de Jérusalem avec Onfroi IV de Toron. Baudouin IV réunit en hâte son armée et, à sa tête, Raymond III de Tripoli alla secourir la place ; Saladin s'était retiré (4 décembre). Il ne tarda pas à revenir (août 1184) et, à nouveau, Raymond III réussit à débloquer le Crac sans se laisser attirer dans les embûches que lui tendait Saladin.

Après avoir encore mené une razzia en Samarie, pillant Naplouse, Sébaste et le Grand-Gérin, Saladin revint à Damas. Sa campagne contre le royaume avait définitivement échoué : il n'avait pas pu anéantir l'armée hiérosolymitaine pour conquérir ensuite le royaume sans défense, et son offensive à but plus limité, en Transjordanie, n'avait également guère eu de succès. En outre, maître d'Alep, Saladin se trouvait entraîné dans une foule de querelles sans rapport avec les affaires franques : c'était Mossoul qu'il partit assiéger en avril 1185, c'était la Grande-Arménie où il intervenait : aussi, quand les barons de Jérusalem, craignant une famine (la sécheresse était terrible et les dévastations des années précédentes avaient anéanti les stocks de vivres), lui demandèrent une trêve, il y consentit avec satisfaction, heureux d'avoir les mains libres pour les affaires musulmanes.

Ainsi, en 1185, le royaume franc s'était maintenu malgré les plus violents assauts qu'il eût eu à supporter depuis les heures lointaines d'Ascalon et de Sinn al-Nabra. Malgré l'obligation de rester sur la défensive de façon permanente, malgré son isolement (on décida en 1184 de faire appel à l'Occident), il avait réussi à briser l'attaque menée contre lui par les forces unies de route la Syrie musulmane et de l'Egypte. Au sortir d'une guerre de quatre années (1181-1185), qui avait suivi de peu le désastre de Marj Ayûm (1179) et l'alarme de Montgisard, l'État latin de Palestine avait prouvé sa solidité, mais il était à bout de forces. C'est ce que prouve l'appel aux souverains d'Occident lancé au printemps de 1184 : le patriarche de Jérusalem et les deux grands-maîtres du Temple et de l'Hôpital allèrent avertir l'Empereur et les rois de France et d'Angleterre du péril mortel où se trouvait Jérusalem. Mais ils trouvèrent l'Occident occupé ailleurs : Guillaume II de Sicile à sa guerre contre Byzance, pour laquelle il recrutait partout des soldats ; Philippe-Auguste à la lutte contre Henri Plantagenêt et contre toute une coalition de ses propres vassaux ; Henri Plantagenêt enfin, s'il paraît avoir été le plus sensible à l'appel des Francs d'Orient (16), ne pouvait laisser Philippe-Auguste — qui liait partie avec ses propres fils — détruire à son aise la puissance anglo-angevine. A la veille de la grande épreuve, le royaume latin de Jérusalem restait seul, intact en apparence, épuisé en réalité. Seules de longues années de paix pouvaient lui permettre de réparer ses forces et de résister victorieusement à tout assaut. Ces années n'allaient pas lui être accordées.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953  

Notes

1. H. R., 57, 59, 102, 112, 113, 134.
2. Rohricht R., 276, 356 : En récompense des dépenses faites par les chanoines, le Saint-Sépulcre reçut à Ascalon un casal, une maison et la Mahomerie (= mosquée) Verte.
3. Pendant ce temps Baudouin de Lille, régent du royaume, allait reprendre une forteresse dans la terre de Galaad (Guillaume de Tyr, page 852).
4. Cf. J. L. La Monte, to what extent was the byzantine Empire the suzerain of the Latin crusaders states, dans Byzantion, VII, 1932, page 253.
5. Rohricht R. 322. Ce commerce des armes, du bois, du fer et de la poix, sans cesse proscrit (puni de mort d'après les Assises des Bourgeois ; cf. Mas-Latrie, Histoire de l'île de Chypre, II, page 125) continuait sous forme de contrebande (Livre des Deux Jardins, page 178). Cette prohibition est d'ailleurs très ancienne.
6. A côté de ce tribut, on peut noter un exemple de cadeaux qui montrent l'existence de relations courtoises entre princes francs et « sultans de Babylone. » Le trésor de Saint-Laud d'Angers conserva une croix d'ivoire envoyée par Foulques d'Anjou à cette église : il l'avait reçue, lors de son avènement, du « sultan » (le khalife ou son vizir) du Caire. Rohricht R. add. 139 a.
7. Cependant des Croisés d'Occident prirent part à la campagne de 1164; mais étaient-ils venus spécialement pour elle ?
8. Guillaume de Tyr insère ici une description éblouie des richesses du palais khalifal. Cf. R. Grousset, tome II, page 482.
9. Rohricht R., 449, 452, 466, 467 et Addition. Pise avait envoyé dix galères au siège d'Alexandrie, obtenu une part de la rançon de la ville et, du gouvernement Egyptien, de nombreux privilèges commerciaux (Annales Pisani, dans Muratqri, Raccolta, VI, II, p. 45-47). — Payen de Cayphas devait recevoir à Babylone un fief de 100 chevaliers (Rohricht R. 465).
10. Victoire franque d'Ain Anjarr sur Tûranshah, frère de Saladin.
11. Rohricht R., 537.
12. Après Montgisard, Baudouin IV assiégea la citadelle de Sadr et menaça même Faqûs, à la frontière Egyptienne (Maqrizi, R. O. L. VIII, p. 527). Cf. J. Barthoux et G. Wiet, Description d'une forteresse de Saladin découverte au Sinaï, dans Syria, III, 44 et 145, (Sadr, que l'éditeur de Maqrizi cherchait près de Jérusalem, se trouverait plutôt à l'est de Suez, près de l'ancienne ville de Qulzum) — les Francs s'étaient-ils lancés à la poursuite du sultan ? — A Montgisard, sur 3.000 chrétiens, 1.100 furent tués et 750 blessés ; 30.000 Musulmans furent tués, 1.500 faits prisonniers (Delaville Le Roulx, Les Hospitaliers..., p. 596 ; Joinville, éd. N. de Wailly, p. 244).
13. Livre des Deux Jardins, page 210 (14 octobre 1179) ; Maqrizi, page 541. Les sources ayyûbides incriminent la mollesse des Fatimides à mener la guerre sainte ; une chronique de 1150-1159 (H. Or., III, 468 sq.) montre pourtant leur flotte insultant les ports francs, leur armée assiégeant le Val-Moyse, pillant la région de Jérusalem et attaquant Ascalon, Gaza, Gibelin, Tafila et Chéri'a (le Tell Chéri'a du Guide bleu, carte page 624 ?).
14. Id., pages 178, 230. C'est vers 1180 que Baudouin IV accorda un sauf-conduit à un marchand musulman de Tyr pour conduire son navire chargé de marchandises en Egypte et l'en ramener (Rohricht R. Addition). Comme on témoigne Ibn Djobaîr, malgré l'état de guerre, les relations commerciales continuaient (R. Grousset, II, page 752).
15. A la suite de cette attaque, Saladin fit élever un fortin à Suez pour fermer aux Francs la route de la Haute-Egypte (Maqrizi, dans R. O. L,., VIII, page 539).
16. Il envoya, par l'intermédiaire des deux grands-maîtres, un « trésor » fort important en Palestine, soit pour solder les frais de sa propre Croisade, soit pour le dépenser au mieux des nécessités de la Terre Sainte. — A la fin de janvier 1185, le patriarche Héraclius vint apporter au roi Henri les clés de Jérusalem, de la Tour de David, la bannière royale, etc..., et semble avoir offert au roi anglais, pour son fils Jean sans Terre, la régence même du royaume — sinon la couronne — en tant que descendant de Foulques d'Anjou. La cour anglaise refusa, en mars 1185 (Giraud le Cambrien, éd. Dimock, V, p. 360; Mattii. Paris., Chron. majora, II, p. 322-324).

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

VI - Les Rois de Jérusalem

Les conditions exceptionnelles qui avaient abouti à l'établissement d'une royauté à Jérusalem devaient réagir sur le caractère de cette royauté et amener sur la base même du pouvoir royal bien des discussions. Dès la prise de la Ville Sainte, on vit se heurter deux conceptions diamétralement opposées, et la solution qui fut adoptée présente le caractère d'un compromis. Parmi les Croisés, un parti composé surtout de clercs groupés autour du chapelain du duc de Normandie, Arnoul de Roeulx, originaire du Hainaut, s'opposa à l'idée même de choisir un chef pour gouverner les conquêtes faites par la Croisade en Palestine : sur cette terre particulièrement sacrée, une expédition menée pour la délivrance du Saint-Sépulcre et organisée par le Pape lui-même, dont le seul chef universellement reconnu avait été, jusqu'à sa mort, le légat pontifical, ne pouvait faire autrement que de choisir un patriarche, chef spirituel d'un nouveau « Patrimoine de Saint Pierre. » Quant à un chef temporel, on ne pouvait en admettre l'existence que comme subordonné au patriarche de Jérusalem : si on procédait à l'élection d'un personnage de ce genre il n'était pas question de le faire avant celle du chef religieux.

Mais la partie la plus influente dans le conseil dirigeant de la Croisade était faite de gens de guerre (la mort avait fait disparaître les prélats les plus écoutés, Adhémar de Monteil et Guillaume d'Orange, et la personnalité ecclésiastique la plus marquante était Pierre de Narbonne, évêque d'Albara, qui était en fort mauvais termes avec Arnoul de Roeulx et ses amis, personnages assez décriés) : pour ces barons, Jérusalem ne pouvait rester un bien indivis sans être exposé à retomber aux mains des Musulmans. Un chef laïque était donc indispensable, et on décida d'écarter la proposition des clercs et de choisir un « roi » pour gouverner le pays conquis avant d'élire un patriarche — si on en élisait un.

Qui faire roi ? Un candidat s'imposait, le plus puissant des barons, dont l'armée restait la plus nombreuse et dont les ressources financières paraissaient inépuisables : Raymond de Saint-Gilles. Malgré ses difficultés avec Tancrède — qui avait profité des largesses de Raymond avant de se brouiller avec lui aux dernières heures de la campagne —, le comte de Toulouse fut pressenti par la majorité des barons, mais refusa (1). On a donné bien des raisons à ce refus : conscience de son impopularité, crainte des revendications du clergé sur la couronne ; mais les contemporains affirment que c'est l'opposition de ses propres troupes, désireuses de rentrer en Occident et peu tentées de fournir les cadres de l'occupation de la Palestine, qui fit écarter sa candidature. Robert de Flandre et Robert de Normandie ne voulaient pas rester en Orient. Tancrède n'était qu'un condottiere mal pourvu de troupes et un cadet sans ressources dans son pays d'origine : tout désignait désormais le duc de Basse-Lorraine, Godefroy de Bouillon, qui avait quitté l'Occident sans espoir de retour, en vendant même son château patrimonial aux évêques de Liège (2). En sus du rôle important qu'il avait joué, Godefroy était recommandé au choix des « électeurs » par le nombre de ceux qui, parmi ses compagnons, acceptaient de s'établir en Palestine.

La piété de Godefroy lui fit refuser le trône qu'on finit par lui faire accepter ; mais il dut consentir, sans doute sur la pression du duc de Normandie, à transiger avec les revendications du clergé. Une humilité certaine l'empêchait, selon ses biographes, de « porter une couronne d'or là où le Christ avait porté une couronne d'épines » ; il n'en eut que plus de facilité à se déclarer l'« avoué — titre qui, dans le nord de la France, désignait le laïque chargé de défendre une église — du Saint-Sépulcre », autrement dit le représentant du patriarche dans les affaires temporelles (24 juillet 1099). La thèse du clergé restait admise, mais l'antériorité de la désignation de Godefroy l'avait déjà enfreinte. En outre, Arnoul de Roeulx fut élu irrégulièrement patriarche, et n'avait pas le prestige qui lui eût permis d'écarter son « avoué » avec lequel il collabora loyalement.

Mais tout changea avec l'arrivée du légat pontifical Daimbert de Pise, qui évinça Arnoul et fit revivre les prétentions de l'Eglise sur la couronne : Godefroy ne devait conserver Jérusalem que le temps nécessaire à la conquête d'une autre cité qui deviendrait sa capitale. L'appui de Bohémond d'Antioche fit triompher cette thèse et la mort de Godefroy parut assurer la mainmise du patriarche sur le futur royaume : si Daimbert avait pu asseoir son pouvoir, il n'y aurait pas eu de « rois de Jérusalem. »

Daimbert avait compté sans ses hôtes : tout le clergé ne le suivait pas et les barons encore moins. La région de Jérusalem avait été, durant le « règne » de Godefroy, aux mains des compagnons de ce dernier, et la liste de ces compagnons explique fort bien le déroulement des événements. Ce n'était nullement une troupe bigarrée : à quelques exceptions près (Gaudemar Carpenel, un « Provençal » dont Tancrède et Daimbert venaient de se faire un ennemi lors de la prise de Cayphas, que Godefroy lui avait promis et dont Tancrède l'avait évincé) (3), les premiers chevaliers établis dans le royaume venaient du nord de la France, et, par leurs mouvances féodales et leurs parentés, se rattachaient aux ducs de Basse-Lorraine et aux comtes de Boulogne dont Godefroy était issu. Garnier de Grez, Guicher l'Aleman, Gérard d'Avesnes, Gunther, Raoul de Mouzon, Geoffroy le chambrier, Guerri de Flandre, Matthieu le Porte-Epée et Miles de Clermont-en-Argonne, comme les Gotman de Bruxelles, Lithard de Cambrai, Pisel de Tournai, André de Vaudémont, Pierre de Lens, Arnoul le Lorrain, les Cassel ou les Lille se sentaient naturellement vassaux héréditaires de la famille de Godefroy, et ils refusèrent de la laisser déposséder des biens qu'avait conquis celui-ci. Aussi Garnier de Grez, seigneur brabançon parent de Godefroy, s'empara-t-il de la citadelle hiérosolymitaine, la Tour de David (4), au mépris des revendications de Daimbert, et ses compagnons la tinrent jusqu'à l'arrivée du frère de l'Avoué du Saint-Sépulcre, Baudouin de Boulogne, comte d'Edesse. Ce dernier, peut-être désigné au lit de mort par Godefroy pour lui succéder, n'avait pas hésité à faire à bride abattue, avec quelques chevaliers, le long trajet séparant Mélitène de Jérusalem. L'appel de Daimbert à Bohémond avait été intercepté, et le loyalisme ardennais de la population franque empêcha une guerre civile d'éclater : reçu en triomphateur à Jérusalem, bientôt débarrassé de Tancrède (qui partit à Antioche remplacer Bohémond tombé aux mains des Turcs), Baudouin avait vaincu les prétentions patriarcales. Il se fit couronner roi par Daimbert lui-même à la Noël 1100, dans l'église de Bethléem (et non à Jérusalem : était-ce un compromis avec le patriarche ? (5). En rattachant le titre de « roi de Jérusalem » à l'antique souvenir des rois de Juda, Baudouin I (1100-1118) devait assurer à sa couronne le prestige de la lignée biblique de David et de Salomon qui la rendait inattaquable.

Toutefois les rois de Jérusalem surent ménager le ressentiment possible du clergé : lors du sacré ils jurèrent toujours, avant que le patriarche ne s'engageât envers eux, de protéger le patriarcat; et ils se reconnurent vassaux de l'Eglise romaine, comme l'indique la confirmation donnée en 1128 par Honorius II à Baudouin II. A cette date, du reste, le nouveau patriarche Etienne de Chartres, parent du roi, reprit les revendications de Daimbert en exigeant la cession de Jérusalem et de Jaffa comme appartenant au siège patriarcal : le roi devait se préoccuper d'enlever au plus vite Ascalon où il s'installerait. Il s'ensuivit un grave conflit qui ne fut résolu qu'en 1130 par la mort d'Etienne.

La royauté ainsi fondée et très vite débarrassée des prétentions ecclésiastiques fut-elle élective ou héréditaire ? A en croire les Assises de Jérusalem, le roi n'était que l'élu des barons, et Balian de Sidon l'affirmera solennellement au XIIIe siècle (6). Or toute la théorie des Assises repose sur une erreur qui n'a pas été reconnue par la plupart des historiens. Ce ne sont pas les barons hiérosolymitains qui ont élu Godefroy de Bouillon mais l'ensemble des hauts barons présents au siège de Jérusalem : presque tous ceux-ci étant rentrés en Occident, c'est Godefroy et ses successeurs qui ont distribué les fiefs à leurs fidèles. Le roi n'est pas un seigneur parmi les autres, désigné par ses pairs déjà pourvus de leurs fiefs : c'est de Godefroy que tous les seigneurs du royaume de Jérusalem ont reçu leur terre moyennant leur serment de fidélité. Nous avons déjà montré que Godefroy devenu « roi » restait aux yeux de ses vassaux duc de Basse-Lorraine et leur seigneur naturel. Son frère Baudouin I jouit du même prestige : on a l'impression que les règles qui assurèrent la succession au royaume de Terre Sainte sont les mêmes que celles qui étaient admises pour les grands fiefs de la France du Nord. L'« élection », telle qu'elle se maintiendra dans la cérémonie du sacre, est une triple acclamation poussée par le peuple quand le patriarche, tourné vers lui, demande si celui qu'il va sacrer est bien l'héritier légitime, le « dreit heir » du royaume (7).

C'est uniquement sur la plus ou moins proche parenté avec le roi précédent que se produiront les quelques difficultés successorales rencontrées au XIIe siècle. Baudouin I étant mort à son tour sans laisser d'enfant, son plus proche héritier était son frère Eustache, comte de Boulogne, alors en France. Mais il pouvait paraître dangereux de laisser le royaume sans défenseur pendant tout le temps que nécessiterait sa venue : les barons hiérosolymitains se divisèrent en deux partis, celui des légitimistes purs et celui des opportunistes. Les premiers envoyèrent chercher Eustache tandis que les seconds, à l'instigation du prince de Galilée Jocelin de Courtenay, décidaient d'appeler au trône le cousin de Baudouin I, Baudouin de Bourcq, alors comte d'Edesse. Celui-ci reçut le 11 avril 1118 l'onction royale et devint Baudouin II — il devait reconnaître le service rendu par son cousin Jocelin en lui laissant le comté d'Edesse. Quant à Eustache, qui avait accepté comme un devoir d'aller prendre la couronne à Jérusalem, il apprit à son arrivée en Italie (vraisemblablement à l'été 1118) le sacre de Baudouin II et, malgré ses partisans, il reconnut le fait accompli en refusant d'aller provoquer une guerre civile en Terre Sainte. Ainsi fut introduit dans le droit hiérosoiymitain la notion — reprise au XIIIe siècle par Philippe de Novare — que la couronne devait revenir à l'héritier le plus proche du roi défunt qui fût présent en Orient.

Après 1118 la succession royale se fit normalement : Baudouin II choisit un mari à sa fille aînée et ainsi Foulques d'Anjou devint héritier présomptif de la couronne qu'il transmit à ses fils Baudouin III et, au décès de ce dernier, Amaury I (non sans difficulté, pour des raisons que nous chercherons à élucider). Le fils d'Amaury, Baudouin IV, lui succéda à son tour, et c'est seulement avec lui que la dévolution successorale se trouvera modifiée au cours de luttes intestines.

Le droit à la succession une fois reconnu, on procédait au sacre du roi : jusqu'à Baudouin II le sacre paraît avoir été distinct du couronnement qui avait lieu à Bethléem, lors d'une fête de Noël. L'onction donnée au souverain lui était conférée de la façon suivante : il était reçu à la porte de l'église (le Saint-Sépulcre, plus tard la cathédrale de Tyr) par le clergé et prêtait serment de défendre contre tous le patriarche et son église, ainsi que les lois, coutumes et franchises du royaume. Le patriarche, à son tour, jurait de maintenir la couronne du roi et lui donnait le baiser de paix, après quoi il le faisait acclamer par le peuple comme le véritable héritier du royaume. Après le Te Deum, le roi gagnait le choeur, ses barons portant la couronne et la pomme d'or « qui senefie la terre dou reaume », tandis que le connétable portait la bannière royale (le gonfanon) et le sénéchal le sceptre : le souverain, pour cette cérémonie qui allait faire de lui un personnage à demi religieux, était vêtu comme un diacre. Agenouillé, il s'asseyait une fois les oraisons dites sur lui et, après la Séquence, les prélats l'oignaient du saint Chrême ; on lui ceignait l'épée après lui avoir passé l'anneau royal au doigt ; il recevait la couronne, le sceptre et la pomme d'or, et les prélats criaient « Vivat rex in bona prosperitate. » La messe continuait ; lors de la communion, le roi quittait sa couronne ; il communiait après la messe, et le prélat consécrateur (le patriarche, ou à défaut l'archevêque de Tyr, ou de Césarée, ou de Nazareth) prenait le gonfanon des mains du connétable, le bénissait et le remettait au roi qui le rendait au connétable (le réinvestissant ainsi de sa charge). Alors, en grand cortège, le nouveau roi allait au Templum Domini, où il déposait sa couronne en offrande là où l'Enfant Jésus avait été offert à Dieu, puis au Temple de Salomon — le « Temple » d'où les Templiers prirent leur nom — où avait lieu le banquet qui terminait la cérémonie (8).

Le roi devait être couronné à douze ans, selon le Livre au Roi : cette décision fut sans doute prise à la suite des difficultés qui entourèrent l'avènement de Baudouin III. A la mort du roi Foulques, en 1143, Baudouin n'avait que treize ans, et sa mère, la semi-arménienne Mélisende, avait reçu la régence. En 1150, le roi n'avait pas encore été couronné, et appuyé sur un parti des barons, fatigués de la domination de Manassé d'Hierges (cousin de Baudouin II devenu connétable du royaume) (9), il réclama la remise du royaume entre ses mains. Non sans peine, il réussit à se faire couronner (il avait alors 21 ans) au Saint-Sépulcre, et la reine-mère se décida à lui céder le nord du royaume (Tyr et Acre), elle-même se réservant Jérusalem et Naplouse : on vit alors deux états distincts, avec deux connétables (Manassé d'Hierges pour Mélisende et Onfroi II de Toron pour le roi) ; lorsque Baudouin semonça son ost pour aller secourir le comté d'Edesse, cette année-là, seuls les barons de son domaine se rendirent à sa convocation. Aussi Baudouin III s'empressa-t-il de faire la guerre à sa mère et reconquit-il sa capitale : Manassé, fait prisonnier dans Mirabel, dut quitter le royaume et la reine-mère se contenta de Naplouse.

Une autre régence eut lieu après la mort d'Amaury I : en droit, elle aurait dû être conférée à la mère du roi — mais Agnès de Courtenay avait été répudiée par Amaury avant son avènement — ou à son plus proche parent, après désignation par la Haute-Cour : c'eût été au comte Raymond III de Tripoli qu'eût dû revenir le « bail » du royaume. En fait le sénéchal Miles de Plancy, peut-être appuyé par Agnès, refusa à Raymond l'exercice de la baylie sous prétexte qu'il fallait au préalable réunir la Haute-Cour. Son assassinat, sur lequel Guillaume de Tyr reste très discret, mit fin à son usurpation et Raymond III devint bayle du royaume (10).

Quant au règne de Baudouin IV, ce ne devait être, surtout à la fin, qu'une lutte entre plusieurs clans pour l'exercice de la régence : le malheureux roi lépreux, sentant ses forces décliner, ne cessa de rechercher celui qui pourrait le remplacer sans nuire aux intérêts du royaume, et c'est un tragique tableau que celui de ce malade qui essayait de trouver un baron capable de défendre la Terre Sainte sans attenter aux droits de la couronne, et sans cesse déçu dans son espoir. Philippe de Flandre se vit offrir de prendre « le royaume de Jhérusalem en sa garde et en sa deffense : tuit obéiroient à son comandement en pais et en guerre, des rentes et des esploiz du païs feroit toute sa volenté, les trésors départiroit à son plaisir quant il seroit mestiers. » Préoccupé uniquement d'intérêts flamands, Philippe essaya de marier les soeurs du roi aux deux fils de l'avoué de Béthune (qui lui auraient cédé, en contrepartie de cette succession royale, leur domaine en Artois) et, sur le refus qui lui en fut fait, refusa la régence — qui fut provisoirement conférée au chef des barons, Renaud de Châtillon (1176) (11). Alors Baudouin IV maria sa soeur aînée Sibylle au fils du marquis de Montferrat, Guillaume, qui mourut presqu'aussitôt en laissant un fils, le futur Baudouin V (1177). On pressentit en conséquence pour accepter la lourde tâche de défendre le royaume, moyennant la main de Sibylle et la baylie, le duc Hugues III de Bourgogne, qui avait en 1171 visité la Terre Sainte : Hugues hésita à accepter, à deux reprises, et finalement cette négociation échoua (1178-1179). Puis Sibylle épousa un jeune cadet de la maison poitevine de Lusignan, Guy, qui reçut à son tour le bail du royaume — et ne tarda pas à se révolter contre le roi qui fit alors appel à Raymond III (1184). Mais le règne de Baudouin IV, malgré toute la valeur personnelle du jeune souverain, marque la fin du pouvoir royal dans le royaume de Jérusalem, et c'est avant cette période d'affaiblissement qu'il faut voir ce que représentaient réellement l'autorité des rois et leur puissance à l'intérieur de leur « baronnie » (12).
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953  

Notes

1. Guillaume de Tyr, pages 329, 337, 367. Stevenson, page 36 ; La Monte, page 4 ; H. Glaesener, Godefroy de Bouillon était-il un « médiocre » ? Dans Revue d'Histoire ecclésiastique, XXXIX, 1943, pages 309-341 (respectueux des droits de l'empereur byzantin sur Jérusalem, Raymond n'aurait pu accepter la couronne — ce qui nous paraît douteux —).
2. Triumphus sancti Lamberti de Castro Bullonio, dans Monumenta Germaniae Hist., Scriptores, XX, pages 498-499.
3. Gaudemar Carpenel appartenait à l'ost du comte de Toulouse (Guillaume de Tyr, page 337) ; sans doute venait-il du Forez, où un autre Galdemarus Carpinellus est cité dans le cartulaire de Conques (éditions Desjardins, page 506).
4. La tour de David, conquise par Raymond de Saint-Gilles, fut revendiquée par lui comme devant lui servir de résidence durant son séjour en Terre Sainte. Godefroy la réclamant, on la remit « en séquestre » à l'évêque d'Albara qui l'ouvrit aussitôt à Godefroy. Elle est décrite comme extraordinairement forte par l'higoumène russe Daniel en 1114.
5. Hypothèse de H. Glaesener, opuscule cité, page 341. Il est à noter que Baudouin II sacré à Jérusalem en 1118, fut aussi couronné à Bethléem en 1119.
6. En 1231, (La Monte, page 3.).
7. Lois, I, page 29.
8. Lois, I, page 29.
9. Manassé était un nouveau-venu en Syrie : c'est en 1140 qu'il partit pour la Terre Sainte (A. le Mire, Opéra diplômes, I, 689).
10. R. Grousset, II, page 613 ; Dodu, page 124.
11. Guillaume de Tyr, éditions P. Paris, page 382. On avait déjà désigné des bayles pendant que le roi était empêché d'exercer le pouvoir : lors de ses campagnes lointaines et, en 1123-1124 durant la captivité de Baudouin II.
12. Le Traducteur de Guillaume de Tyr écrit : « Je apelle le roiaume baronie por ce qu'il estoit si petit » (page 745) (70 lieues de long, largeur variant de 2 à 22 lieues selon Ernoul, page 26).

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

VII - Le Pouvoir Royal

En apparence, peu d'Etats médiévaux sont aussi bien connus dans leur structure constitutionnelle que le royaume de Jérusalem ; bien peu aussi présentent un pouvoir royal aussi limité que celui que font connaître les Assises. C'est le pays d'Utopie qu'aurait pu rêver le théoricien du droit féodal le plus pur — nous dirions la république parlementaire la plus parfaite, où la royauté n'existe que parce que la féodalité se conçoit comme une pyramide où il faut malgré tout un sommet (1). C'est justement ce qui fait douter de la parfaite exactitude du tableau offert par les juristes. Il n'est pas mauvais de se rappeler d'abord ce que sont les Assises de Jérusalem.

La théorie traditionnelle, héritière des souvenirs des grands écrivains du XIIIe siècle, Jean d'Ibelin et Philippe de Novare, expose ainsi la genèse de ce texte célèbre : lorsque les Francs eurent pris Jérusalem, ils s'avisèrent qu'il était impossible de concevoir un Etat viable sans le doter au préalable d'un code législatif. On s'enquit alors auprès « des genz de diverces terres qui là estoient les usages de leurs terres » entre lesquels Godefroy fit un choix. Ce code fut déposé au Saint-Sépulcre, plus tard modifié à diverses occasions. Philippe de Novare a connu, par ouï-dire, les Lettres du Sépulcre, de grands parchemins rédigés en français, scellés par le roi, le patriarche et le vicomte de Jérusalem. Lors des grandes assemblées, on révisait le code, en demandant l'avis des croisés d'Occident : c'est ainsi que le comte de Sancerre avait fait introduire une assise sur la succession des femmes aux fiefs. Aussi M. Grandclaude a-t-il pu définir le droit hiérosolymitain, dans sa première période, comme un droit officiel, différent de la coutume, et « très progressif, parce que législatif. » La perte de Jérusalem, en 1187, fut accompagnée de la perte des Lettres du Sépulcre. Si le roi Amaury II avait pu se mettre d'accord avec Raoul de Tibériade, tous deux se souvenant fort bien du contenu de ces lettres, le code hiérosolymitain aurait pu être rétabli presqu'en son entier. Mais Raoul ne voulut pas se charger de recomposer ces documents, et dès lors le droit de Jérusalem devint uniquement coutumier : des « sages hommes » conservaient la tradition juridique issue des Lettres du Sépulcre, mais non dans sonentier, et leurs disciples, les grands juristes du milieu du XIIIe siècle, entreprirent de « recomposer » le droit en groupant de façon méthodique leurs souvenirs et en discutant les opinions contradictoires (2). C'est l'ensemble de leurs travaux qui a constitué la compilation connue sous le nom d'Assises de Jérusalem.

En fait la tradition relative aux Assises ne paraît pas pleinement exacte. On a depuis longtemps discuté la valeur de l'attribution à Godefroy d'une première rédaction des Lettres du Sépulcre, mais sans attribuer toute l'importance désirable à un texte de Guillaume de Tyr qui nous dit quelle fut la première assise (status : « établissement ») promulguée en Terre Sainte : les premiers colons, découragés par leur petit nombre et la crainte des Musulmans, abandonnaient les terres les plus exposées dans la pensée de les recouvrer si la Terre Sainte devenait plus paisible. « En haine de ceus qui einsi s'en aloient fu establi premièrement en cele terre que qui tendrait un an et un jour en pais sa teneure n'en respondist jamès à autrui ; por ce que mainz en i avoit qui par peor et coardise lessoient leurs choses et s'enfuioient : après, quant li païs estoit plus asseurez, lors revenoient arrières et les voloient recovrer; mès, par cele loi qui fu einsi establie, n'en estoient mie escouté. (3) » Nous croyons que cette « première loi » fut promulguée sous le règne de Baudouin I, un certain temps après l'installation des Croisés.

Une série de calamités ayant dévasté la Terre Sainte (ravages des Musulmans, tremblements de terre, invasion de sauterelles et de mulots) durant quatre ans, et provoqué une grande famine, les barons, les prélats et le roi lui-même assemblèrent à Naplouse, en 1120, ce qu'on a appelé un « concile » et qui serait plutôt un « parlement. » Vingt-cinq chapitres y furent arrêtés qui paraissent indiquer un état extrêmement fruste du droit. A lire ces « canons », on s'aperçoit que nulle coutume ferme ne paraissait s'appliquer à la punition des crimes et délits les plus usuels : adultère, sodomie, relations entre Francs et indigènes, bigamie, vol (4). Il fallut même y définir la juridiction de la cour royale : si un baron avait pris l'homme d'un autre baron en train de voler, il ne devait pas le mutiler, mais le remettre à la Cour du roi qui le jugerait. S'il existait déjà un code, il serait fort curieux qu'il n'ait rien contenu sur ces matières... En fait, il est vraisemblable que les tribunaux jugeaient jusqu'alors plus « de bon sens » (c'est-à-dire sans doute selon la coutume propre au pays d'origine du juge) que d'après un droit uniforme. Le terme d'assise désigne non seulement « une décision d'ordre législatif prise par le roi et ses hommes » (Grandclaude) mais un jugement — nous dirions un précédent (5). Les Assises sont avant tout le résultat de l'activité juridictionnelle des cours hiérosolymitaines plus que d'un travail législatif entrepris a priori.

Mais ce serait aller contre les textes eux-mêmes que de nier l'existence de tout travail législatif. Guillaume de Tyr en citait un exemple et les juristes postérieurs ont des souvenirs trop précis pour qu'on puisse récuser leur témoignage. En fait, c'est à certains d'entre eux seulement qu'il faut se référer pour avoir une idée juste du droit hiérosolymitain du XIIe siècle : quelque peu à Philippe de Novare, mais surtout au Livre au Roi, compilation que M. Grandclaude a datée des années 1197-1205, et qu'il accuse de refléter un état d'esprit trop favorable au pouvoir royal, tout en reconnaissant son objectivité (6). On peut se demander si ce n'est pas lui qui reflète le plus fidèlement la conception monarchique qui régnait au XIIe dans le royaume de Jérusalem : les juristes du XIIIe n'avaient-ils pas été jusqu'à supprimer pratiquement la notion de trahison, à force de restreindre le sens de ce mot ?

C'est à la notion de trahison justement que s'applique le premier texte législatif que nous possédions après l'assise sur la possession d'an et jour, l'Etablissement de Baudouin de Bourcq, qui décide pour quelles raisons un « homme lige » peut être « déshérité » (= privé de ses biens) (7). Douze cas sont envisagés : la révolte armée contre le seigneur, la trahison contre le seigneur ou sa terre, la frappe de fausse monnaie, la tentative d'empoisonnement à l'égard du seigneur ou de sa famille, l'aide apportée aux vilains révoltés contre lui, l'apostasie (« s'il guerpit son fié et se renie et devient Sarrasin »), la fuite dans une bataille si elle entraîne la capture de son seigneur, la cession de son fief aux Sarrasins, le refus d'obéissance à son seigneur pour une cause raisonnable. Les trois dernières raisons sont les plus intéressantes : était privé de son fief l'homme lige qui se faisait aider par les Sarrasins pour entrer en possession de sa terre — or ceci rappelle la révolte d'Hugues du Puiset contre le roi Foulques, en 1132 [Hugues s'était fait appuyer par des contingents égyptiens pour garder son comté de Jaffa que le roi voulait saisir. Ne s'agit-il pas d'une adjonction à l'Etablissement ?] Quant aux autres paragraphes, ils visent le baron qui « faiseit faire en sa terre port de naves et de vaisseaux et chemin en paienime (= territoire des païens) pour amender sa terre et pour amermer (= diminuer) les droitures du roi », ainsi que de celui qui battait monnaie dans son domaine. On peut se demander si ce passage ne concerne pas la révolte de Romain du Puy dont la date est mal connue (1128 ?) et les motifs ignorés : ne serait-ce pas à la suite de cette révolte (qui a pu entraîner la complicité des Sarrasins) que Baudouin II fit promulguer cette assise ?

Baudouin II eut certes maille à partir avec une opposition sourde : son avènement avait été contrecarré par les partisans d'Eustache de Boulogne ; plus tard on sait que la couronne de Jérusalem fut proposée au comte Charles de Flandre (1119-1127) : était-ce pendant la captivité de Baudouin (8) ? Mais le texte de l'Etablissement montre que sa souveraineté était bien reconnue et cette assise donnait au roi des pouvoirs fort étendus. Aussi les juristes du XIIIe siècle, partisans convaincus d'un parlementarisme féodal, ne tinrent-ils aucun compte de cette loi que seul le Livre au Roi reproduit.

Que la royauté hiérosolymitaine n'ait pas été tenue en tutelle par ses vassaux sous les Baudouin, bien des indices permettent de s'en rendre compte. Dans l'Etat idéal de Jean d'Ibelin, le roi n'est pas la source de la justice : ce sont les barons qui détiennent la plus haute autorité judiciaire. Mais dans tous les Etats médiévaux le principe de la pluralité des juges était admis : que le roi fût le souverain justicier n'empêchait nullement qu'il fît rendre les jugements par ses hommes. Or Foucher de Chartres qualifie expressément le roi de Jérusalem de souverain justicier, et on sait qu'il arrivait au roi de faire juger des causes sans réunir la Haute-Cour. Usamâ raconte qu'il vint se plaindre au roi Foulques d'un seigneur de Panéas qui avait enlevé à des Damasquins leurs troupeaux — d'où mort des agneaux ainsi malmenés. « Le roi fit aussitôt venir six ou sept chevaliers : Allez siéger pour lui faire justice ! Ils sortirent de la salle, se retirèrent et délibérèrent jusqu'à ce qu'ils fussent tombés d'accord. Ils rentrèrent alors dans la salle où le roi tenait son audience et dirent : Nous avons décidé que le seigneur de Baniyas a l'obligation de leur rembourser ce qu'il leur a fait perdre par la mort de leurs agneaux. Le roi lui ordonna d'acquitter cette dette. » C'est le processus normal de tout jugement devant une cour seigneuriale, et nul privilège exorbitant ne paraît avoir distingué le royaume de Jérusalem des autres royaumes à cet égard. On accusa le roi Amaury I d'accepter des « services » (on aurait dit au XVIIe siècle des « épices ») de ceux qui avaient des affaires devant lui : cela ne prouve rien en faveur de l'indépendance d'une quelconque Haute-Cour ! (9).

Les vassaux du roi de Jérusalem contresignent les actes de leur souverain : il n'en faut pas plus pour qu'on y ait vu la marque de la sujétion de ce dernier. C'est oublier que la souscription des témoins est chose régulière au XIIe siècle en France, sinon pour les rois capétiens — qui avaient fini par réduire cet usage à la signature des grands officiers, après l'avènement de Louis le Gros — du moins pour tous les grands feudataires. C'était là une garantie de la bonne exécution des conventions. A Jérusalem, il y avait une autre raison : « Li rois est tenus de acreistre et de non amermer (= amoindrir) les droitures de la couronne de son reaume », dit le Livre au Roi, qui ajoute que nul privilège n'a de valeur s'il n'est garanti par les hommes liges (il n'aurait tout au plus qu'une valeur viagère, à la vie du donateur) et que les barons doivent approuver et sceller les dons faits par le roi. Par ces mesures, on obligeait le roi à maintenir ce qui appartenait à la couronne, et cette précaution n'avait rien qui lui portât atteinte (10).

Dans le domaine législatif, en théorie — le droit féodal était très soucieux de la liberté personnelle — nulle décision ne devait être prise sans l'avis des intéressés. Or le roi réussit à faire prendre des « Etablissements » favorables à la couronne (celui de Baudouin II, l'Assise sur la Ligèce d'Amaury I) et même on connaît une Assise sur le balayage des rues qui était considérée au XIIIe siècle comme illégale parce que le roi l'avait promulguée sans consulter les barons ni les bourgeois.

Que le pouvoir de la royauté fût limité, c'est évident : la conception médiévale, surtout en ce royaume syrien où chaque homme comptait pour la défense des frontières, n'aurait pas admis une toute puissance personnelle. Mais les privilèges du roi sont certains : les vassaux doivent se mettre en otage pour délivrer le roi s'il est prisonnier des Musulmans ou s'il ne peut payer ses dettes ; nul ne peut quitter le royaume pendant plus d'un an et un jour sans son congé ; nul ne peut lui refuser le devoir de conseil que tout vassal doit à son seigneur (c'est l'origine de la Haute-Cour) ; nul ne peut vendre son fief sans l'accord du roi.

Quant à l'Eglise, malgré la reconnaissance plus ou moins avouée de sa suzeraineté, la royauté s'en rendit en fait très indépendante. Le sacre seul — en dehors des sanctions ecclésiastiques — mettait le roi dans une position de dépendance à l'égard du clergé ; mais le droit de regard très accentué qu'il avait sur les nominations épiscopales lui rendait toute sa liberté d'action. Il est même vraisemblable que, comme le roi capétien, le roi de Jérusalem pouvait regarder comme une annexe à son domaine les quelques principautés ecclésiastiques du royaume.

C'est par l'étendue de son domaine que le roi achevait de se placer au-dessus de tous ses vassaux. Certes ce domaine était grevé de charges multiples : redevances à des églises, fiefs de toute sorte — en particulier les « fiefs de soudée » (paiements de rentes en argent correspondant à un salaire) que l'on désignait aussi sous le nom d'« assises » (11) — mais c'est là la condition commune de tous les domaines au Moyen-Age. En dehors des grands fiefs qui relevaient de lui, mais formaient de véritables unités politiques, le roi faisait administrer par ses propres officiers quatre des grandes cités du royaume : à Jérusalem, tout d'abord, où lui-même résidait dans le « manoir le roi » (qu'en 1229 devaient acquérir les chevaliers Teutoniques), il possédait la Tour de David où résidait son châtelain ; son tribunal était présidé par un vicomte qu'il nommait et révoquait à son gré ; un platearius levait les redevances dues au roi sur les denrées. Ces redevances avaient été diminuées en 1121 par Baudouin II, soucieux d'assurer le ravitaillement de la Ville Sainte : les denrées alimentaires étaient exemptées des droits d'entrée que tous les produits payaient à l'entrée de la ville ainsi que du droit dû aux officiers royaux pour le mesurage de ces grains et légumes dans les mesures publiques (12). Le plaleaticum, bien qu'amoindri par d'autres exemptions (en 1124 en faveur des Vénitiens, en 1136 et 1152 pour les Marseillais), assurait d'importants revenus au roi qui possédait en outre des cens (droits de location) sur plusieurs maisons, sur des boutiques — il existait une « écorcherie du roi » — et devait recevoir un pourcentage sur les affaires des banquiers (« une part sur les tables des changeurs »). Et ses officiers — tantôt le vicomte et tantôt le châtelain — percevaient en son nom des droits de mutations élevés sur les ventes dont, par ordre de la cour royale, ils étaient chargés d'assurer l'exécution. On voit tous les profits que pouvait représenter l'ensemble de ces droits dans une ville aussi commerçante que Jérusalem — où était vraisemblablement frappée aussi la monnaie royale, plus tard transférée à Acre.

Dans la campagne judéenne, le roi possédait aussi des terres, de nombreuses vignes et des « casaux » (terme qui désigne en Orient la villa de l'Occident, le village ou le hameau groupant un certain nombre d'habitations) dont les exploitants lui devaient les redevances domaniales habituelles, en nature pour les serfs, en argent pour les paysans libres. Au sud de la Ville Sainte, le roi devait fortifier les localités de Blanchegarde (qui lui appartint de 1144 à 1166) et du Daron, à la frontière égyptienne : ces deux forteresses furent confiées à des châtelains et non à des vassaux qui les auraient tenues à titre héréditaire. A l'Est, le domaine royal atteignait la Mer Morte, et, conformément au monopole de l'extraction minière par les seigneurs reconnu au Moyen-Age, c'est lui qui autorisait les riverains à extraire le sel et le bitume de cette mer, comme le fit en 1138 Foulques d'Anjou en faveur des habitants de la bourgade de Thecua. Au nord de Jéricho, (qu'administrait un vicomte), le château de Saint-Elie (donné en 1185 au grand-père de Baudouin V, Guillaume III de Montserrat) reliait les possessions royales de Judée à celles de Samarie.

Dans cette nouvelle région, Naplouse jouait le rôle de capitale : ici aussi le roi possédait un palais et avait un châtelain et un vicomte — mais les vicomtes de Naplouse paraissent, à l'inverse de ceux de Jérusalem, avoir été héréditaires (13). La « fonde » (fondouk : le marché) de Naplouse assurait au roi d'assez importants revenus, et c'est la campagne de Samarie qui fournissait la plupart des denrées vivrières vendues sur le marché de Jérusalem : le lin, les vignes y prospéraient. « Naples » était l'une des principales villes du royaume et occupait une position centrale qui manquait à Jérusalem. Aux origines du royaume, cette cité — correspondant à l'antique Sichem — avait appartenu à la grande principauté de Galilée fondée par Tancrède, mais les rois en avaient repris possession et avaient donné une grande partie de la région de Naplouse en fief à la famille de Milly (dès 1108). Baudouin III, en 1161, supprima cette seigneurie qui faisait une importante enclave dans la région montagneuse située entre Jérusalem et Naplouse, en l'échangeant avec Philippe de Naplouse, chef de la maison de Milly, contre le grand fief d'Oultre-Jourdain (14).

Ce premier groupe du domaine royal formait une masse territoriale imposante allant du voisinage d'Hébron à celui de Bethsan, de superficie et de richesse supérieure à celle d'aucune baronnie du royaume (15). Mais une deuxième région appartenait également en propre au roi : c'était, au débouché de la plaine d'Esdrelon, jusqu'au Carmel au Sud et au Nahr Litani au Nord, le domaine de Tyr et d'Acre. Cette partie maritime du domaine royal n'était pas la moins riche. Acre, conquise en 1104, avait aussi pour l'administrer un châtelain et un vicomte, dont le ressort s'étendait jusqu'à la bourgade de Casal Humbert. La campagne autour de la ville était très fertile et très riche ; à côté du coton, des oliviers, des vignes que l'on cultivait dans les très nombreux casaux de la plaine, le fleuve Belus actionnait pour le compte du roi plusieurs moulins à canne à sucre ; on voit Baudouin III affermer à un certain Benaud Fauconnier, moyennant le cinquième du bénéfice, tous les moulins d'Acre et tous ceux du fleuve, avec le droit de creuser de nouveaux biefs pour créer de nouveaux moulins, en 1160. Le système de confier les revenus de telle ou telle industrie à un « fermier général » était très répandu : c'est ainsi que la savonnerie, la boucherie, la teinturerie ou la tannerie étaient l'objet de « fermes » analogues (16). Mais la grande richesse d'Acre était son port, le plus fréquenté de la Syrie méridionale — et cependant ce n'était qu'un médiocre abri, puisque soixante-douze navires y furent brisés en 1249 par une tempête ! Les industries y florissaient, en particulier les constructions navales (17), mais toute cette activité n'était rien à côté des revenus que rapportait au roi la douane d'Acre (la « chaîne ») et le marché de la ville (la « fonde »). On ne compte pas les donations de rentes sur la chaîne et la fonde d'Acre : c'est par milliers de besants que le roi évalue les fiefs de soudées qu'il assied sur ces véritables mines d'or... Les droits qui sont prélevés sur les denrées sont bien connus au XIIIe siècle ; la façon dont on les levait est décrite par un voyageur musulman, Ibn Djobaïr, en 1184 : malgré sa haine des Francs, ce « Sarrasin » reconnaît avoir été soumis au minimum de vexations. Des scribes appelés « escrivains sarrasinois sur la chaene » tenant leurs registres en langue arabe, s'y occupaient des Orientaux, tandis que des écrivains de race franque y recevaient les Latins. Quant aux navires, ils devaient payer un droit d'ancrage d'un marc d'argent à leur arrivée, ainsi qu'un droit de terciaria (le tiers du prix du passage pour les pèlerins) (18).

Les terroirs d'Acre et de Tyr, séparés par la petite seigneurie de Scandelion sur la côte, communiquaient dans la « montagne » par la châtellenie de Château-du-Roi (plus tard Montfort). Tyr était la seconde capitale du royaume, la ville du sacre après Jérusalem ; un rapport vénitien du XIIIe siècle nous fait connaître toute l'étendue des droits royaux (à cette époque certainement assez diminués) à Tyr et dans sa banlieue. Port moins actif qu'Acre, mais cependant le second du royaume, Tyr était peut-être davantage une ville industrielle, et Guillaume de Tyr vante, avec des accents poétiques, la fertilité et le charme de sa cité archiépiscopale.

Ces quatre villes, Jérusalem, Naplouse, Acre et Tyr, formèrent la partie la plus stable du domaine royal, dont elles ne furent jamais séparées que temporairement, pour former le douaire des reines : Naplouse fut cédé à Mélisende en 1152, comme plus tard à la veuve d'Amaury I, Marie Comnène. La veuve de Baudouin III, Théodora Comnène, s'était vu attribuer Acre en douaire et garda cette ville jusqu'à son romanesque enlèvement par son cousin, le futur Basileus Andronic Comnène. Mais les rois de Jérusalem ont possédé aussi par intervalles Jaffa, conquise en 1099, revendiquée par les patriarches, cédée en 1118 environ à Hugues I du Puiset, confisquée en 1132 sur Hugues II pour former en 1151 avec Ascalon l'apanage du futur Amaury I qui réunit en 1163 ces deux cités au domaine royal dont elles furent distraites pour former la dot de Sybille en 1176, avant de subir bien d'autres réunions et séparations (19). Il a existé toute une politique d'accroissement du domaine (réunion de Beyrouth par Amaury I, du Toron par Baudouin IV) qui rappelle les efforts des Capétiens pour augmenter l'étendue de leurs possessions.

L'ampleur du domaine royal des Baudouin à elle seule leur assurait une place prépondérante parmi leurs vassaux, et la richesse relative des rois leur donnait une certaine puissance. Mais les lourdes charges de la guerre comme les donations et exemptions qu'ils étaient forcés de consentir nous expliquent leur fréquente impécuniosité. Ernoul raconte que le prince arménien Thoros, revenant d'un pèlerinage à Jérusalem, s'étonna, en parlant au roi Amaury, du grand nombre des châteaux appartenant à d'autres qu'à lui — « Sire, dist Thoros au roi, or me dites où vos prenez serjanz (= sergents) quant Sarrasin viennent sur vous ? — Li rois respondi qu'il les looit à ses deniers (= louait à ses frais) — Et où prenez-vos l'avoir ? fist Thoros, car je ne voi que vos aiez rentes dont vos poissiez ost tenir. Li rois dist : Je les emprunte, tant que je ne poisse mieus faire. » Cette historiette force peut-être un peu la note, mais garde le souvenir des embarras financiers auxquels le roi (il est vrai qu'il s'agit d'Amaury I) avait à faire face (20).

Le roi, en plus de ses revenus domaniaux, se réservait cependant certains péages (comme celui des caravanes allant d'Egypte à Bagdad en traversant la Transjordanie franque), les tributs que payaient les Bédouins pour faire pâturer leurs troupeaux dans les domaines contrôlés par les Francs... Mais lorsque ces revenus ne suffisaient plus, il fallait recourir à des recettes extraordinaires. Bien que les recettes des amendes et confiscations (les « exploits de justice ») vinssent apporter des profits occasionnels importants, il était nécessaire de trouver de l'argent par d'autres moyens, dont certains ressemblaient beaucoup à du brigandage : le roi jouissant (malgré des exemptions) du droit de bris et naufrage, on l'accuse d'en avoir profité pour faire sombrer en mer des navires de façon à piller leur cargaison... (21) et Baudouin III commit en forêt de Panéas un inexcusable guet-apens sur des Turcomans qui venaient paître leurs troupeaux sous la sauvegarde royale (1157). Enfin, dans les cas de nécessité « nationale », on recourait à de véritables impôts — pour lesquels était requis le consentement de la nation, c'est-à-dire du Parlement : lorsque le roi Amaury entreprit l'expédition d'Egypte, il fut décidé que « tous ceux qui n'iraient pas avec lui en l'ost lui donneraient la dîme de tous leurs biens meubles » (aussi bien les clercs que les laïques). En 1177 Saladin avait menacé Jérusalem : les barons et les prélats, vu le mauvais état des murs de la ville (cependant réparés en 1151) décidèrent de verser une contribution annuelle jusqu'à leur complète remise en état. En 1183, vu l'extrême péril du royaume et la pauvreté commune des barons et du roi, comme il était nécessaire de recruter des « soudoyers », un impôt général fut établi par un Parlement de Jérusalem. Le texte instituant cet impôt nous est parvenu (22), et nous donne des détails fort intéressants sur les conditions de sa levée : dans chaque diocèse, quatre « prud'hommes » devaient être élus et, tenus au secret, répartir la « taille » à raison d'un besant pour cent sur l'argent liquide et de 2% sur les revenus. Eglises, barons et vassaux devaient payer 2% de leur revenu, les détenteurs de fiefs de soudée 1%. Quant aux seigneurs des casaux ruraux, ils devaient payer un fouage (impôt d'un besant par feu) dont ils se feraient rembourser par leurs vilains « en tel manière que... li povre ne paieroient mie autant come li riche. » Pour éviter que le trésor ainsi réuni ne fût dépensé « ès menues besoignes du roïaume, mes seulement en deffendre la terre », les clés de deux coffres de Sainte Croix de Jérusalem et d'Acre où il serait déposé devaient être remises à trois personnages pour chaque coffre (le châtelain de Jérusalem, le patriarche et le prieur du Saint-Sépulcre ; l'archevêque de Tyr, le comte Jocelin, sénéchal du royaume, les « élus » d'Acre).

On voit par là que, bien avant la royauté française, celle de Jérusalem avait institué un impôt général dont la levée s'effectuait dans la forme qui sera adoptée en France (23). L'administration des finances royales rassortissait à un des grands officiers de la couronne, le sénéchal, le premier en dignité d'entre eux. Parmi ses attributions figuraient l'exercice de la justice lorsqu'il fallait y remplacer le roi (M. La Monte l'a qualifié d'alter ego du roi), la maîtrise des cérémonies, la charge des baillis et des « écrivains » de la « secrète » (des comptes). Il était aussi chargé de l'inspection des forteresses. Mais ses pouvoirs ne s'étendaient que sur les vicomtes et non sur les châtelains : officier civil, il cédait la place au connétable pour toutes les questions militaires, et l'histoire belliqueuse du royaume donnait en pratique la première place à ce dernier. Les sénéchaux devaient devenir en France des personnages très importants : à Jérusalem, ils gardent le rang modeste qu'ils avaient eu dans les Etats féodaux du XIe siècle.

Des autres grands officiers, le connétable était le plus important : il jouait le rôle d'un vice-roi qui appartenait en théorie au sénéchal, (puisque ce dernier tenait dans l'ordre de bataille la place du souverain). Il présidait la Haute-Cour quand le roi ne pouvait le faire, dirigeait en cas de guerre un corps double des autres auxquels il donnait leurs chefs, était chargé de la police de l'armée qu'il commandait en second, enfin s'occupait de la « devision des casaux et des terres dou seignor (le roi) et d'autruy » — donc de la délimitation du domaine. Tout le désignait pour exercer la régence en l'absence du roi, et deux connétables, Eustache Granier et Guillaume de Bures, s'y succédèrent durant la captivité de Baudouin II. Le maréchal servait de lieutenant au connétable et était particulièrement chargé d'« ordonner les échelles » (= mettre en ordre les différents corps de l'armée) et de l'inspection des armes et des équipements, la difficile administration du « restor. » Le chancelier, un ecclésiastique, s'occupait de la rédaction des chartes — et sans doute, comme Guillaume de Tyr qui exerça cette fonction, dirigeait la diplomatie du royaume. Le ou les chambellans gouvernaient l'hôtel royal, ordonnant les dépenses du roi et conservant le trésor. Quant au bouteiller, il avait vraisemblablement la charge de la table royale et l'administration des vignes du domaine. On ne connaît pas d'« amiral » dans le royaume de Jérusalem, mais Girard de Sidon, qui commandait au siège d'Ascalon (1153) les quinze vaisseaux royaux et les nefs réquisitionnées qui avaient amené les pèlerins, portait à cette date le titre de « mestre des galies » (24).

A côté des grands officiers, chefs de l'administration du royaume, et de leurs subalternes (turcoplier, chef de la cavalerie indigène ; vicomtes ; châtelains ; bailli de la secrète ; baillis de la « fonde » et de la « chaîne » ; drogmans ; écrivains ; mathesep ou chef de police local ; logothète — un simple secrétaire et non, comme en Sicile, un des principaux officiers), les rois de Jérusalem étaient aidés dans leur tâche par un Parlement, à la fois Haute-Cour de justice et chargé de voter les impôts, qui leur servait de conseil. Tout cet ensemble d'institutions assurait au royaume une administration assez développée, vraisemblablement d'un « rendement » supérieur à celui qu'offrait l'administration de la plupart des Etats occidentaux à la même époque. Comme l'a montré M. La Monte, ces institutions sont pour la plupart le développement de celles de la France du XIe siècle, mais leur développement a été indépendant.

Au XIIIe siècle, les institutions hiérosolymitaines auront abouti à un véritable parlementarisme ; mais leur évolution aurait pu être sensiblement différente, et le règne d'Amaury I, montre que les souverains de Jérusalem pourraient en bien des points être comparés aux rois capétiens auxquels on a trop souvent tendance à les opposer.

Le règne d'Amaury I (25). — Lorsque, le 8 février 1163, Baudouin III mourut, il ne laissait pas d'enfants et son successeur paraissait devoir être reconnu sans difficulté : c'était son frère Amaury, qui était depuis 1151-1153 comte de Jaffa et d'Ascalon. Mais Guillaume de Tyr nous apprend qu'une grande discorde « sourdit » entre les barons sur le droit d'Amaury à succéder, et que l'intervention des prélats et l'accord de la majorité des barons fit rapidement décider en sa faveur : il fut couronné le 18 février, à l'âge de vingt-sept ans. Malheureusement l'historien, toujours discret sur les difficultés intérieures du royaume latin, a négligé de nous apprendre le motif du désaccord. Nous savons seulement que le nouveau roi, à la requête du patriarche Amaury de Nesle, dut se séparer de sa femme, Agnès d'Edesse, dont il avait eu deux enfants, Sibylle et Baudouin — Agnès était la fille du comte Jocelin II à qui les Turcs avaient enlevé Edesse en 1144 et qui, fait prisonnier en 1152, devait mourir en captivité. Sa femme Béatrice avait dû céder aux Byzantins le reste du comté avant de se réfugier à Jérusalem avec ses enfants, Jocelin III et Agnès, qu'Amaury avait épousée avant 1159. Malgré l'annulation du mariage pour parenté au quatrième degré, on déclara que les enfants nés d'Agnès gardaient leur droit à l'héritage paternel.

Il semble donc que la femme d'Amaury avait été le principal obstacle à l'avènement du comte de Jaffa. M. Grousset a pensé que la légèreté de sa vie avait pu la desservir : nous croyons plutôt que l'hostilité des barons visait surtout son entourage, composé de barons édesséniens dépossédés qui s'étaient « repliés » en Palestine, et dont ils ne pouvaient souffrir l'influence sur le roi. De fait, lors de la campagne d'Egypte de 1164, c'est un chevalier du nom d'Arnoul de Turbessel qui est cité comme particulièrement lié avec le roi, qui avait confié le commandement de son infanterie à Jocelin de Samosate, autre Edessénien qui avait figuré avec un certain Baudouin de Samosate parmi les principaux vassaux du comte de Jaffa. Et si le futur sénéchal Jocelin III n'était pas parmi eux, c'est qu'il avait reçu d'Amaury, en 1162, le fief de Harenc dans la principauté d'Antioche (26). On sait que le sénéchal Miles de Plancy se vantait d'avoir été maître du roi, et qu'il s'était ainsi attiré la haine des barons — il avait profité de cette amitié et de sa parenté avec Amaury pour acquérir la Terre d'Oultre-Jourdain. Amaury apparaît bien comme un roi très accessible à l'influence de son entourage immédiat : ce souverain taciturne, grave et majestueux, légèrement bègue, était, comme Guillaume de Tyr nous l'apprend, très différent de son frère Baudouin III, très ouvert, « cortois et de beles paroles », un roi selon le coeur des barons. Aussi est-il vraisemblable qu'en éloignant Agnès d'Edesse, l'« opposition » cherchait à se débarrasser de la camarilla édessénienne qu'elle ne réussit pas à écarter. Et ce n'est pas ce premier heurt avec ses barons qui devait inciter Amaury à coopérer avec eux...

On le voit réunir le Parlement hiérosolymitain en 1171, à un moment où l'union de la Syrie musulmane et de l'Egypte mettait le royaume en danger : dans un discours, le roi expose le péril et demande conseil à ses vassaux. « Quant il orent einsi parlé longuement, li rois se leva et se trest (= retira) à part, son privé conseil apela où il ot pou de gent, pui retorna arrières et parla devant touz (27) » : la décision est donc prise dans ce cônseil privé, non pas dans le Parlement, et elle n'a pas été soumise à l'ensemble des barons ; Amaury décide en effet de partir lui-même à Constantinople, ce à quoi nul ne s'attendait dans l'assistance.

Cette tendance au « pouvoir personnel » s'est traduite avant tout dans ce qu'on a appelé un coup d'état, l'Assise sur la Ligèce. M. Grandclaude s'exprime ainsi à son égard : « L'assise d'Amaury domine toute la vie politique des deux royaumes (Chypre et Jérusalem) ; elle est la grande charte de l'Orient Latin. Mais en Syrie cette assise avait été une victoire du roi de Jérusalem et des petits vassaux sur les grands barons. Elle... fut établie à la suite d'une guerre victorieuse entreprise contre Girart de Saeste par le roi Amaury. » Girard de Sidon avait dépossédé de son fief un de ses propres vassaux sans jugement. Amaury I décida que tous les détenteurs de fief, même vassaux immédiats d'autres que le roi, devaient l'hommage lige à ce dernier (ce qui les attachait, avant tout autre lien féodal, au souverain), qu'aucun vassal ne pouvait être inquiété par son seigneur sans « esgard de court » et que tous les vassaux d'un même seigneur formaient une communauté de pairs, chacun étant tenu de protéger tout autre contre leur seigneur commun. Cette loi devait plus tard se retourner contre la royauté, mais, au temps d'Amaury, elle gênait surtout les grands feudataires : dans leurs domaines il était difficile de réunir assez de « liges » complaisants pour former un tribunal, alors que, sur tous les chevaliers du royaume, le roi avait toute facilité de réunir les trois juges et les deux assesseurs nécessaires pour « faire cour », et c'était ouvrir la porte à l'arbitraire et au « bon plaisir » royal (28).

Amaury en prenait même à son aise avec la justice : Guillaume de Tyr rapporte qu'il acceptait des cadeaux des plaideurs pour faire tourner leur cause de façon favorable. Il s'en excusait sous prétexte que les rois devaient avant tout s'efforcer d'être très riches, ce qui renforçait la sécurité de chacun et la défense du royaume. Un roi, selon lui, se devait d'être large et de grandes ressources lui étaient nécessaires pour qu'il pût les distribuer. Mais il était accusé de ne pas surveiller assez les comptes de ses officiers : sa confiance pour son entourage l'empêchait de vérifier leur gestion. Roi énergique et décidé à briser toute opposition, il se montra comme tel, en 1173, dans son conflit avec l'Ordre du Temple. Le Templier Gautier du Mesnil avait massacré par traîtrise les envoyés du grand-maître des Assassins au roi de Jérusalem, faisant ainsi échouer une négociation importante. Amaury réclama le criminel : le maître de l'Ordre répondit que c'était à lui d'infliger une pénitence à Gautier et que ce dernier serait jugé en cour de Rome. Le roi attaqua la maison du Temple à Sidon et s'empara du coupable. Guillaume de Tyr assure que, s'il avait vécu davantage, Amaury aurait entrepris de faire supprimer l'Ordre (29).

Enfin Amaury I se préoccupa d'accroître son domaine. Déjà Baudouin III, en 1161, avait acquis tous les fiefs de la maison de Milly dans la région de Naplouse et de Jérusalem, ainsi que le château de Maron. Amaury profita des embarras financiers du seigneur de Beyrouth, Gautier III Brisebarre, qui devait racheter sa mère alors captive chez les Sarrasins et cherchait à emprunter les sommes nécessaires. Jean d'Ibelin assure qu'Amaury avait interdit de prêter de l'argent à Gautier pour le mettre dans l'obligation de vendre sa seigneurie. En tout cas le roi put acheter Beyrouth (avant 1166) en échange de la petite châtellenie de Blanchegarde (qui devait rester jusqu'à la fin du XIIIe siècle aux mains de la famille de Beyrouth) et d'une « assise » sur la chaîne d'Acre (30). C'est là un trait tout à fait « capétien », digne de Philippe le Bel plus encore que de Philippe-Auguste, et qui achève de replacer Amaury I dans sa figure de roi à tendances absolutistes. Lorsque son conseiller et ami Miles de Plancy, qui paraît avoir voulu continuer sa politique après sa mort prématurée, fut assassiné, on accusa formellement les barons d'avoir voulu faire disparaître un de ceux qui s'opposaient le plus vigoureusement à leur indépendance : « aucunes genz distrent que ce li estoit avenu por sa léauté et por ce qu'il se metoit encontre les barons qui voloient faire tort à leur voisin (31). » L'autorité royale avec Amaury I fait vraiment du royaume de Jérusalem une monarchie, et avec lui la dynastie d'Ardenne-Anjou ressemble à celle des Capétiens de France : malgré les difficultés du début du règne, il est impossible de parler de « république féodale » à propos du « royaume d'Orient » sous son règne. Les progrès du pouvoir royal montrent bien comment aucune hypothèque trop lourde ne pouvait empêcher la monarchie hiérosolymitaine de se développer normalement — si elle avait pu jouir de la continuité dynastique qui lui fit défaut.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. « Le royaume de Jérusalem était à l'origine une république féodale présidée par un roi élu » (Grandclaude, page 150). — Une étude toute récente vient d'être consacrée au problème des Assises par M. La Monte (Three questions concerning the Assises of Jérusalem, dans Buzantina metabyzantina, I, 1946, pages 201-211).
2. La Monte, page 5 ; Dodu, pages 32-61 ; Grandclaude, pages 9-22, 96 et suivantes.
3. Guillaume de Tyr, IX, 19 (éditions P. Paris, page 324). Cf. l'article tout récent de J. Prawer, The Assise de teneure (Economie history review, 1951).
4. Guillaume de Tyr, XII, 13 ; Mansi, Sacrorum conciliorum nova et ampl., colleetio, XXI, page 262.
5. Dans la charte de Bethgibelin (R. R. 457), la coutume de Jérusalem est désignée sous le nom de judiciis Hierosolymitanis.
6. Grandclaude, pages 44-50, 120.
7. Livre au Roi, 16. « Bauduin de Bore » fut un roi législateur, selon les Assises aux Bourgeois, n° 239.
8. Dodu, pages 141-2 (d'après Galbert de Bruges).
9. Foucher de Chartres, cité par Dodu, page 265 ; Grousset, II, 139, 441 ; Dodu a été obnubilé par la comparaison avec les institutions de la royauté française à une époque très postérieure (pages 261-268) et n'a pas fait de différence entre le XIIe et le XIIIe siècle.
10. Livre au Roi, 1, 2, 3. Aux XIVe, XVe et XVIe siècles, comme le démontrent les recherches de M. Dupont-Ferrier (Etudes sur les institutions financières de la France), la royauté française restaura ce contrôle sur elle-même en confiant à ses cours (des comptes, des aides, de Parlement) le soin de réviser les privilèges arrachés au roi : c'est l'origine du droit de remontrance.
11. Assise, dans l'Orient Latin, en dehors de son sens spécial en matière législative, désigne la prébende d'un chanoine comme la rente « assise » sur un revenu : cf. l'assisia pincernatus régis du bouteillier Eudes de Saint-Amand, en 1171 (Rôhricht, R., 487) etc...
12. Guillaume de Tyr, X., page 531 ; Rôhricht, R., 43, 59, 87, 487 (revenus de la Porte de David), 1229. Le droit levé sur les mesures (minage en France) a fait l'objet de notre article sur La graineterie de Bourgogne et les mesures à grains dans le duché de Bourgogne (Mémoires de la Société pour l'histoire du droit... bourguignon, X, 1944-45) où nous avons essayé de dégager la notion médiévale des mesures. La vérification dans les mesures publiques des quantités vendues était obligatoire. Le muid hiérosolymitain était resté assez proche du modius romain qui avait subi peu de variations en Orient (le modio bulgare a une contenance voisine des 8 litres 3/4 du modius), alors qu'en France il atteignait plusieurs hectolitres. Les Latins s'étonnèrent de la faible contenance du muid « qui mout est petiz en la Terre. » (Guillaume de Tyr, page 817). Le mud de blé valait au XIXe siècle en Syrie, 13 kilogs, soit près de 18 litres. Il ne paraît pas équivalent au muid des Croisés.
13. La famille des vicomtes de Naplouse a fait l'objet d'une étude de M. la Monte, The viscounts of Naplouse in the twelfth century, dans Syria, XIX, 1938. Peut-être était-elle alliée aux Milly, possessionés dans la même région. Les vicomtes de Naplouse possédaient en propre le château de la Fontaine de Tancrède, reproduit sur le sceau de l'un d'eux (édité par Schlumberger, Sigillographie de l'Orient Latin), dont la position est inconnue. Cf. Clermont-Ganneau, Recueil, V, page 74.
14. Rôhricht, R., 359 ; Foucher, page 389.
15. Rôhricht, R., 496.
16. Rey, page 222 ; Rôhricht, R., 344. Acre avait un atelier monétaire où on frappait des « besants sarrazinois » (avec légende arabe) et des dirhems, comme à Tyr. (Rey, page 264). A Jérusalem, on frappait des deniers comme en Occident.
17. Rey, page 150-153. Une rue d'Acre, voisine de celle des Chaudronniers, consacrait son activité à fabriquer le biscuit de mer (ruga de Biscotto ou rue du Biscuit, id, page 469. à Montmusard, près du Colombier de l'Hôpital).
18. Rey, page 262 ; Rôhricht, R., 607. Le revenu de la chaîne était généralement affermé (Dodu, pages 235-240).
19. Jaffa avait été réunie au domaine par Foulques: aussi pouvait-il, selon la conception du droit privé médiéval, l'en distraire en faveur de son fils cadet. De même Amaury I avait réuni le comté au royaume : sa fille Sibylle, qui était en outre héritière du trône, pouvait le recevoir. La terre réunie par un roi à son domaine peut en être détachée par lui sans léser les droits de la couronne : c'est la base de la notion d'apanage.
20. Ernoul, page 29. Il arrivait au roi de ne pouvoir payer ses dettes : Livre au Roi, 8, 27.
21. R. R. 359 ; Dodu, pages 234-235 ; Autobiographie d'Ousâma ibn Mounkidh, éditions Derembourg, Paris 1895, grand in-8° , page 34 ; Ernoul, page 288.
22. Rôhricht, R., 269 ; Grousset, II, 480 ; Guillaume de Tyr, éditions Paris, pages 400, 450 (ce texte donne un système qui préfigure les « élections » créées en France au XIVe siècle).
23. Dodu, page 258, affirme sans preuve : « Les princes latins réussirent à organiser un système de contributions qui aurait pu donner beaucoup, mais qui resta improductif. »
24. Excellente étude des grands officiers dans La Monte, pages 114-122 ; leur liste, pages 252-255 ; Livre au Roi, 9-15 (le connétable commande le premier corps, après les Turcoples qui servent d'éclaireurs ; le maréchal commande l'avant-dernier, le roi ou le sénéchal le dernier. Dans le butin, boeufs, chevaux, chèvres et moutons, doivent appartenir au maréchal) ; Grousset, II, page 354. Chacun de ces grands offices est affecté d'un fief qui en rétribue le détenteur (fief de la chambellenie, fief de la bouteillerie), comme pour les bas-officiers.
25. Cf. R. Rôhricht, Amalrich I, Konig von Jerusalem, dans Mittheilungen des Osterreich. Instituts, 1891, XII, 433-493. La date de son avènement donnée par Guillaume de Tyr (1162) est à rectifier en 1163 (P. Pelliot, Comptes rendus Académique des Inscriptions, 1944, I, page 76).
26. Guillaume de Tyr, 883-890, 928, 936. Amaury se remaria en 1167 avec Marie Comnène. Michel le Syrien (Documents Arméniens) I, page 353.
27. Grousset.II, p. 570.
28. Grandclaude, pages 151-152. Peut-être les expéditions d'Egypte obligèrent-elles le roi à plier devant ses vassaux : l'Assise de Belbès, adoptée en 1168 à Bilbeîs, réglementait-elle le service militaire hors du royaume ? — Le Livre au Roi déclare en effet que celui-ci n'est pas obligatoire (sauf le cas d'un message à porter « por le proufit dou reaume ou por le besoing de la terre ») et que le roi doit alors solder ses barons — mais ce que nous connaissons de ce texte (à la suite d'une charge des chevaliers contre les murs de la ville) dit seulement que les chevaliers ne sont pas contraints à servir dans les sièges, mais seulement dans les chevauchées (Chiprois, page 721, Lois, I, 455, note c.)
29. Grousset, II, 441, 601-602.
30. H. H., 512, Lois, II, 453. — Blanchegarde avait appartenu jusqu'en 1163 au comté de Jaffa, comme l'indique une bulle en faveur de Sainte-Marie-Latine, de 1170 (P. Sinopoli, La badia regia di S. Maria Lalina, Acireale, 1911, in-12, page 107).
31. Guillaume de Tyr, pages 1008-1009. Les Annales de Terre Sainte font peser les soupçons sur les seigneurs de Beyrouth-Blanchegarde.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

VIII - Les Barons

Tantôt collaboratrice et tantôt rivale de la royauté, la puissance des féodaux du royaume de Jérusalem était, avec celle de l'Eglise, prépondérante dans l'Etat. Dans l'édifice constitutionnel de Jean d'Ibelin, des personnages analogues aux douze pairs de France occupent le premier rang parmi eux : ce sont les « barons » au sens propre du terme, comte de Jaffa et d'Ascalon, prince de Galilée, seigneur de Sidon, Césarée et Bethsan et seigneur du Crac, Montréal et Saint-Abraham. A ce dernier, Jean d'Ibelin préférait inscrire dans la liste des quatre pairs un baron beaucoup plus puissant, le comte de Tripoli.

Mais il faut distinguer entre les quatre barons du royaume et les possesseurs des grandes baronnies du Nord, comtes de Tripoli et d'Edesse et prince d'Antioche. « La terre de Triple ne d'Antioche n'est mie dou roiaume » disait Ernoul, et il exprimait ainsi une situation de fait assez complexe : les trois barons dont les territoires s'étendaient au nord du fleuve de Beyrouth, le Nahr-al-Kalb, avaient à l'égard du roi de Jérusalem des liens de dépendance plus lâches que ceux qui unissaient au souverain les féodaux du royaume proprement dit. Si les comtes de Tripoli ont prêté hommage au roi, si celui-ci a fréquemment gouverné la principauté d'Antioche, c'est presque plus comme président de la confédération des Etats chrétiens de Syrie que comme suzerain des quatre Etats qu'il paraît se comporter. Quand il arrive au roi de se porter au secours des comtes ou du prince, Guillaume de Tyr fait ressortir sa paternelle bonté — alors qu'à l'égard de ses hommes liges c'est un devoir strict pour le seigneur que d'assurer leur protection.

En reprenant une terminologie très discutée, on pourrait dire que les trois grands barons sont plus des « fidèles » que des « vassaux » du roi : leurs baronnies se sont constituées indépendamment de lui, Antioche et Edesse avant la prise de Jérusalem (à Tripoli c'est seulement une lutte entre deux compétiteurs qui a permis au souverain de recueillir l'hommage de l'un d'eux) et c'est le titre royal, la prééminence morale du possesseur de Jérusalem et l'aide qu'il apporte en toute circonstance aux trois princes qui établit entre eux une hiérarchie dont il est le chef (1).

Mais les seigneuries directement vassales du roi s'étendent seulement depuis le Nahr el Mualmitaïn, sur le golfe de Juniye, jusqu'à la Mer Rouge ; la plus septentrionale est celle de Beyrouth (Baruth), confiée en 1110 par Baudouin I à son cousin Foulques de Guines, ce fils du comte Baudouin de Guines que le vieux chroniqueur Lambert d'Ardres appelle le premier « comte de Baruth en la Terre de Promission. » Très resserrée entre le Liban et la mer, la seigneurie de Beyrouth commença à prendre quelque ampleur quand Baudouin II construisit pour Gautier I Brisebarre, successeur de Foulques, le château-fort du Mont-Glavien (1126). Son frère Guy et son neveu Gautier II (1157-1164), puis le fils de celui-ci, Gautier III, menèrent contre les émirs arabes du Gharb la longue lutte à laquelle nous avons déjà fait allusion, jusqu'au jour où Amaury I se fit céder Beyrouth en échange de la petite seigneurie de Blanchegarde (2).

Le Nahr Damour séparait cette seigneurie de celle de Sidon (Saiete), qui appartint à une des branches de la famille des Granier; Eustache Granier avait possédé à la fois Sidon et Césarée, et son fils Gautier I les unissait encore en 1131 (après la mort de son frère Eustache II, sire de Césarée en 1126). Puis Girard de Sidon fit du vieux port phénicien un nid de corsaires : Michel le Syrien assure que « le roi de Jérusalem fut averti que le seigneur de Saïda Gérard avait équipé des navires », — il jouait le rôle d'amiral du royaume en 1153 — « les avait remplis de corsaires et qu'il faisait plus de mal aux chrétiens qu'aux Turcs. Irrité contre lui, il le chassa. » Selon ce récit, Girard, réfugié à Antioche et pourvu du fief de Baghrâs, aurait repris ses pirateries et été chassé par le prince d'Antioche ; il aurait alors gagné la cour de Nûr al-Dîn à qui « il promit de soumettre à sa puissance tout le littoral. » De fait c'est avec une armée turque qu'il ravageait la partie maritime du royaume quand le roi l'aurait surpris et capturé : emmené à Jérusalem, Girard aurait péri sur le bûcher.

Malheureusement pour l'authenticité de cette histoire, son auteur la situe en 1160-1161 : or Girard, cité en 1164, vivait encore à la fin du règne d'Amaury I, où il témoigna dans le procès en annulation de mariage de son fils Renaud. L'historien a dû enjoliver le récit des difficultés entre Girard et le roi (3).

Les principales places de cette seigneurie étaient, sur la mer, Sarepta et Adelon et, dans les montagnes, très lentement conquises, les châteaux de Belhacem (pris en 1128 ou 1161 ?), de Beaufort (construit en 1139) et de la « cave » de Tyron, couvrant la région du Schouf et de Gezin (enlevée aux Musulmans entre 1134 et 1165). Ainsi les seigneurs de Sidon dominèrent-ils toute la région comprise entre le Nahr Litani et la mer, et leurs raids menaçaient le Marj Ayûm ou Val Germain. La châtellenie royale de Tyr (Sur) qui bordait cette seigneurie vers le Sud, était bordée à l'Est par la seigneurie de Maron, acquise par le roi sur Philippe de Milly en 1161, elle-même confinant à celle de Panéas, aux sources du Jourdain, terre sans cesse disputée entre Francs et Damasquins (elle ouvrait la route de Damas). En 1129 on y construisit le château de Subeibe, qui est peut-être l'Assebèbe de Jean d'Ibelin. Panéas appartint à un Anglais (?), Renier Brus, d'où elle passa à Onfroi II de Toron, avant de retomber aux mains des Musulmans (4).

Avec la seigneurie de Toron, à l'est de Tyr et à l'ouest de Panéas, commençait la principauté de Galilée. Dans l'intention de son fondateur Tancrède, en 1099-1100, elle devait comprendre tous les territoires entre Jérusalem et Damas : il avait mis la main sur Sichem (Naplouse), le Mont-Thabor, Tibériade et même, malgré les intentions de Godefroy de Bouillon, sur Cayphas. Après son départ pour Antioche (1101), Baudouin I remit la Galilée à Hugues de Saint-Omer, mais après l'avoir amputée de Cayphas, cédé à Gaudemar Carpenel, et de Naplouse. Le sud de la Galilée même fut divisé en seigneuries qui paraissent avoir relevé directement du roi. Hugues de Saint-Omer dut donc diriger vers le Nord et l'Est l'expansion de sa principauté : il mena des razzias vers Tyr, en construisant pour les couvrir les châteaux de Saphet (1102) et du Toron (1105), tandis qu'il reprenait les tentatives de Tancrède sur la rive orientale du lac de Tibériade et dans la vallée du Yarmouk, dans la « terre de Suethe » que défendait le château de Qasr Bardawil (le château de Baudouin), rasé en 1106 par les Damasquins dans la campagne où il périt. Italo-normande avec Tancrède (qui y avait amené ses compatriotes comme Adon de Cerisy), la principauté devint artésienne avec Hugues : il inféoda Bethsan à Adam de Béthune et une partie de la Terre de Suethe à Pierre de Lens ; ce sont par contre des « Français » comme Dreu de Brie qui s'y installèrent lorsque Jocelin de Courtenay (1112-1119) y eut remplacé Gervais de Bazoches, prince de Tibériade de 1106 à 1108 : le nouveau prince était originaire du Gâtinais. C'est avec lui qu'un Bernard d'Etampes alla donner son nom à Dera'at, un instant enlevée aux Musulmans, aux abords du Djebel Druze. De fréquentes et meurtrières escarmouches coûtèrent la vie à plus d'un « prince de Tabarié » avant que Gautier de Saint-Omer, jusqu alors mercenaire au service du roi, ne fût investi de la principauté, peut-être à titre héréditaire (5) : à sa mort, sa veuve Echive devait se remarier à Raymond III de Tripoli qui gouverna la Galilée au nom de ses beaux-fils Raoul, Guillaume, Hugues et Otte.

Dès 1107 Baudouin I avait inféodé le Toron — déjà détaché de la Galilée ? — à Onfroi I de Toron (cité en 1111 comme ayant fait capturer un convoi venu de Tyr). Son fils Onfroi II le Connétable y ajouta Panéas, son petit-fils Onfroi III fut prince de Montréal, et Onfroi IV céda au roi le Toron, Châteauneuf (construit en 1179) et ses droits sur Panéas quand il épousa Isabelle de Jérusalem, avant novembre 1181. Il reprit à son divorce ses droits sur ces terres, qui devaient revenir à sa petite-fille Alix d'Arménie (6).

Sur la côte, le château de Scandélion, construit en 1116 pour bloquer Tyr, était le chef-lieu de la région montagneuse allant du casal de Metessele au cap Naqûra. Au sud d'Acre, la seigneurie de Caymont ne date que du XIIIe siècle, et, dans les montagnes, celles de Cafran, de Saint-Georges et de Geoffroy le Tort couvraient l'accès de la cité. Le sud de la Galilée était divisé en petites seigneuries relevant tantôt du roi, tantôt du prince. A l'est de celle de Bethsan, celle de Gerin doit être rattachée à Zerin (le Petit Gerin) plutôt qu'à Jenin (le Grand Gerin) d'après la vue du château reproduite sur le sceau du dernier seigneur connu, Raoul (1179). Il existait aussi des fiefs de Burie et du Lyon (7).

Le Mont-Carmel relevait de la seigneurie de Cayphas, constituée pour Gaudemar Carpenel (1101-1102), qui confinait, au défilé du Détroit (Pierre-Encise), avec le comté de Césarée créé en 1101 pour Harpin, ce vicomte de Bourges qui avait vendu son domaine au roi de France avant son départ pour l'Orient. Harpin ayant été tué en 1102, le Boulonnais Eustache Granier, un des plus fidèles compagnons de Baudouin I, reçut Césarée que ses descendants conservèrent (Gautier I, Hugues, ses fils Guy et Gautier II, puis leur soeur Julienne) jusqu'à sa conquête par les Sarrasins. C'était un des plus grands fiefs du royaume, comprenant la riche plaine basse du Nahr Zerqa (Fleuve des Crocodiles), les salines du nord de Césarée et tout un hinterland : avec « Césaire », les villes possédant une cour de bourgeoisie y étaient cinq (Caco, Calenson, Saint-Jean de Sabast, le Merle).

La Samarie voyait s'insérer dans le domaine royal les fiefs des Milly et de Rohard de Naplouse. Elle bordait la petite seigneurie d'Arsur, après laquelle se développait le fief dont le seigneur occupait le premier rang dans la liste des barons, le comté de Jaffe et d'Escalonne (Jaffa et Ascalon), constitué après 1118 pour un cousin germain de Baudouin I, Hugues du Puiset. Le célèbre adversaire de Philippe I et de Louis le Gros avait été obligé de s'exiler en Terre Sainte, où il mourut très tôt. Son fils Hugues II, marié après 1124 avec Emma de Jéricho, veuve d'Eustache Granier, se révolta en 1132 contre Foulques d'Anjou qui confisqua le comté. En 1151, Jaffa fut donné en apanage à Amaury I qui y joignit en 1153 Ascalon. Réuni en 1163 au domaine royal, le comté fut cédé en 1177 à Sibylle de Jérusalem. Territorialement étendu de Blanchegarde à la mer et du sud d'Arsur à Gaza (Gadres), il comprenait plusieurs seigneuries vassales qui devaient être l'origine de l'ascension de la plus puissante famille de l'Orient Latin, les Ibelin. Le château d'Ibelin, bâti par le roi en 1141, fut confié à Balian, connétable du comté de Jaffa. Lorsqu'en 1147-1148 la famille de Rames s'éteignit avec Renier (1141-1147) fils d'Hugues de Rames, Balian recueillit par héritage la seigneurie de Ramla (Rames) qu'il transmit à ses fils Hugues, puis Baudouin (déjà seigneur de Mirabel). Sa fille Ermanjart était dame de Tibériade, et lorsque son troisième fils Balian, seigneur d'Ibelin, eût épousé la reine-mère Marie Comnène, dame de Naplouse, la maison d'Ibelin s'égalait aux plus grandes familles baronniales : avec Jean d'Ibelin, le célèbre juriste, les anciens vassaux du comte de Jaffa posséderont eux-mêmes ce comté (8).

Entre la région d'Ascalon et la Mer Morte se déroulent les collines basses d'Hébron (Saint-Abraham), chef-lieu d'une seigneurie qui bordait la « Berrie » (le désert de Tih) surveillée par les fortins de Fier, de Semoa et de Carmel. Possédée en 1100 par Gaudemar Carpenel, en 1101-1102 par Roger de Cayphas, puis par Hugues de Saint-Abraham, elle passa ensuite à Gautier dit Mahomet (1111-1115) et à Baudouin de Saint-Abraham (1120-1136), d'où elle paraît être passée aux seigneurs du Crac (9). Entre Saint-Abraham et la dernière grande seigneurie du royaume peut s'insérer la petite seigneurie de Palmerium qu'on a voulu identifier à Ségor, dans la riche palmeraie du sud de la Mer Morte (10). Quant à l'immense région s'étendant à l'est du Jourdain et au sud de la Mer Morte, jusqu'au Mont-Sinaï et à la Mer Rouge, unissant les terres à blé du Moab aux vastes déserts de l'Arabie Pétrée, elle formait à la fin du XIIe siècle la seigneurie du Crac et de Montréal. A l'origine simple « Terre d'Oultre-Jourdain » (avec Ahamant, l'actuelle capitale de la Transjordanie : Ammân), elle s'était peu à peu étendue. Confiée d'abord à Romain du Puy et à son fils Raoul (sauf les terres de Gothman de Bruxelles qui passèrent à son fils Jean Gothman), cette Transjordanie s'était agrandie dans le Wadî Araba où fut construit en 1115 le château de Montréal. Après la confiscation de la seigneurie par Baudouin II (avant 1126) Payen le Bouteiller y construisit, sur la Mer Morte, le château du Crac de Moab (1142), tandis que celui du Val Moïse, construit en 1117, appartenait à Baudouin, fils d'Ouri de Naplouse. A la mort de Maurice, neveu de Payen, tous ces domaines furent réunis par Baudouin III pour être inféodés à Philippe de Milly, peut-être époux de la fille du dernier seigneur. Sa fille Etiennette porta la principauté du Crac et Montréal à ses trois maris, Onfroi III de Toron, Miles de Plancy et Renaud de Châtillon, avant la majorité de son fils Onfroi IV. Sur la Mer Rouge, le port d'Aila, remplaçant l'Eziongaber biblique, devait servir de base aux expéditions de Renaud dans cette mer.

Le souvenir de bien d'autres fiefs s'est perdu (11), mais cette liste comprend la plus grande partie des « baronnies et terres » qui gravitaient autour de la couronne de Jérusalem. Jean d'Ibelin établit entre elles une hiérarchie qui peut s'appuyer sur la différence faite déjà dans le Livre au Roi entre les « barons » et les « terriers », dominant les simples chevaliers à qui, seuls avec le roi, ils pouvaient concéder des fiefs. Les quatre « baronnies » dont les titulaires prétendaient n'être justiciables que devant leurs pairs — comté de Jaffa et d'Ascalon, « princée » de Galilée, seigneurie de Sidon et seigneurie du Crac, Montréal et Saint-Abraham — n'apparaissent jamais dans les textes comme réellement distinctes des autres seigneuries. On sait qu'une tentative analogue à celle des quatre barons fut faite en France par les « douze pairs » qui prétendaient eux aussi n'être justiciables que d'eux-mêmes et qui, durant le XIIIe siècle, ne réussirent pas à affirmer leur privilège et à l'exercer. A Jérusalem aussi, s'il y eut tentative de la part de quelques hauts barons de former une « aristocratie » parmi la noblesse, elle échoua vraisemblablement (12).

Les privilèges des « barons et terriers » étaient, selon le Livre au Roi, de donner des fiefs à leurs hommes, d'avoir droit de cour sur les bourgeois comme sur les chevaliers, « d'avoir coings et seeler leurs dons », de juger et de pendre les malfaiteurs, enfin d'avoir l'échoite — l'héritage des biens vacants en leur terre, analogue au droit d'« épave. » Ce sont les privilèges dont jouissaient en Occident les hauts-justiciers. Mais il était un point particulier sur lequel la jurisprudence était mal fixée : le droit de battre monnaie. Strictement réservé au roi par l'Etablissement de Baudouin II, il fut usurpé peu à peu par les barons : dès la fin du XIIe siècle (1165 /1204) Renaud de Sidon frappait des monnaies, et cela se généralisera au siècle suivant (13).

Les droits des barons sont donc semblables à ceux du roi à l'égard des hommes de leur terre ; mais ils devaient au souverain des « services », conformément à l'usage féodal, en vertu du serment de fidélité et de l'hommage qu'ils lui prêtaient pour entrer en possession de leurs domaines. A l'origine du régime féodal, le service militaire était l'essentiel des devoirs de vassalité : en raison de l'état de guerre quasi-continuel dans les colonies franques de Syrie, il en fut de même en Orient. Pour distinguer les baronnies, Jean d'Ibelin établit qu'une « baronnie » doit le « service de cent chevaliers » — il paraît d'ailleurs avoir groupé plus ou moins artificiellement les fiefs pour obtenir ce total — et hésite à classer parmi elles la seigneurie du Crac qui ne devait le service que de soixante. Si importante était cette obligation que les Assises, bien que rédigées soixante ans après la chute de Jérusalem, ont soigneusement conservé la « devise » des fiefs, bien que les noms qui y figuraient fussent ceux de chevaliers morts depuis longtemps : il y avait beau temps que nul ne rendait le service de Guillaume de Montgisard pour la seigneurie du Daron (14) ni de Michel du Sinaï pour celle de Montréal ! Lorsqu'en 1174 Baudouin IV concéda à son parent Philippe le Roux deux casaux aux confins de la Galilée (Arrabe et Zekkanin) en échange d'une rente sur la chaîne d'Acre, il prit soin de spécifier que le service d'un chevalier dû jusqu'alors par Philippe serait remplacé, à raison de sa nouvelle terre, par un service de deux chevaliers. La partie stable de l'ost royal était donc faite par ces contingents fournis par le service obligatoire territorial : chaque fief avait pour objet de rétribuer les guerriers qui y étaient possessionnés — c'est sans doute pourquoi la délimitation des casaux ressortissait au connétable, officier militaire par excellence — et on s'entourait de précautions pour empêcher que les fiefs ne puissent tomber en des mains incapables de rendre le service qu'ils devaient. Il était par exemple interdit de vendre un fief à un non-chevalier, à un Syrien, à des églises, à des ordres religieux ou à des « gens de commune » (Italiens privilégiés : ces dernières interdictions ayant une autre raison). Le chevalier devenu lépreux, s'il était contraint de s'engager dans l'Ordre de Saint-Lazare, devait faire « desservir » son fief par un autre homme lige. Le chevalier ayant dépassé soixante ans devait également, bien qu'exempt personnellement du service d'ost, envoyer un remplaçant.

La même raison qui obligeait tout vassal à faire approuver par le roi la vente de son fief, ainsi que la nécessité du service militaire, compliquait la question de la succession des femmes aux fiefs : lorsque la femme d'un homme lige était veuve, on ne pouvait la remarier de force avant un an et un jour ; après ce délai, le roi lui donnait le choix entre trois candidats. Si elle refusait de se remarier, elle perdait son droit au « baillage » (ou a baylie ») du fief — donc au revenu du fief (que le seigneur faisait « desservir ») sinon à la garde de ses enfants — mais le droit des enfants restait sauf pour le jour de la majorité de l'aîné. Elle ne pouvait se remarier sans le congé du roi sous peine d'être dépouillée du fief. Quant aux filles, l'héritière convaincue d'inconduite était déshéritée non seulement pour la honte faite aux siens et pour la faute commise, mais aussi pour avoir « gasté l'onor de sa virginité » qu'elle « estoit tenue dou garder au marit que son seignor ou sa dame li eust donée » (15). On voit quel rôle le roi jouait dans le mariage des détentrices de fief. C'était d'ailleurs pour lui un moyen de faire des donations qui lui coûtaient peu : Amaury I, par exemple, donna la baylie du jeune Onfroi IV, seigneur d'Outre-Jourdain, avec la main d'Etiennette de Milly, dame du fief, à son cousin Miles de Plancy. Un véritable commerce des héritages existait : en 1179 Baudouin IV confirmait à son oncle Jocelin III la baylie des enfants d'Adam III de Bethsan, jusqu'alors tenue par Hugues de Gibelet qui la lui avait vendue...

Ainsi maître du service militaire des fiefs et contrôlant leur transmission héréditaire, le roi exigeait que ses vassaux vinssent à l'armée tout équipés, avec le « harnais » complet. A cette fin, le maréchal passait l'inspection de l'ost, en examinant les montures : c'était sur son ordre que l'on inscrivait à la « secrète » (= au trésor royal) les bêtes qui étaient désormais soumises au « restor », c'est-à-dire que les animaux tombant malades, blessés ou tués étaient remboursés par le roi à son vassal, à moins qu'il n'y eût de la faute de ce dernier. Le cheval était évalué à 40 basants, la mule à 30. En contrepartie, le bétail enlevé aux Sarrasins appartenait au maréchal, ainsi que les bêtes reconnues malades. La perte du restor sanctionnait certaines fautes disciplinaires, comme l'abandon du rang dans une campagne.

Quant au chevalier ou au sergent qui venait à l'armée sans avoir son équipement complet, il obtenait un délai de quinze jours pour se présenter avec tout son « harnais » ; mais durant ce délai il n'était pas payé. Le roi, en effet, n'avait droit au service de ses hommes liges que s'il leur payait une solde ; on envisageait le cas où le souverain serait trop pauvre pour payer ses hommes liges : le service ne restait dû que si cette pauvreté était due à des causes exceptionnelles, « yre de Dieu et pestilence » (c'est-à-dire un fléau naturel) ou dévastations par les Sarrasins. A côté des « chevaliers hommes liges » dont la solde était destinée à rétribuer l'entretien journalier (le fief assurant le paiement de leur équipement et de leurs montures), et dont le service, au lieu des guarante jours par an auquel il avait été réduit en France, pouvait être exigé par le roi en tout lieu de son royaume et pendant toute l'année, il existait des « chevaliers soudoyers » dont l'importance n'était pas moindre. Ce n'étaient pas les 574 chevaliers énumérés par Jean d'Ibelin qui pouvaient former toute l'armée hiérosolymitaine ; à côté des nobles pourvus de fiefs, on cite de très bonne heure des « chevaliers pèlerins » n'ayant pas acquis de terres. Parmi les chevaliers errants du Moyen-Age, comme parmi les seigneurs occidentaux, beaucoup venaient en Terre Sainte sans avoir l'intention de s'y établir : c'était souvent à titre de pénitence qu'ils venaient défendre le Saint-Sépulcre pendant un délai donné. Ce sont ces guerriers temporaires qui étaient retenus à la solde du roi, d'où leur nom de soudoyers. Tels étaient, en 1150-1151, le comte de Soissons, Yves de Nesle, et Gautier de Saint-Omer, et, en 1154, « dui haut home qui estoient aus deniers le roi en soudées, Renauz de Chasteillon et Gautiers de Saint-Omer » — tous deux devaient trouver en Orient leur fortune. Les soudoyers participent aux privilèges des vassaux : une charte d'Amaury, alors comte de Jaffa (1158) porte les souscriptions de ses « hommes » et de ses « mercenaires » (stipendiarii) ; mais ils leur restent inférieurs dans la hiérarchie féodale, comme le montre un texte du Livre au Roi : tout chevalier soudoyer ayant frappé un chevalier homme lige perdait son harnais et était exilé du royaume pendant un an et un jour. Quant à la consistance d'un « fief de soudée », elle est évaluée en 1261 à 500 besants par an pour un chevalier servant avec quatre chevaux (16).

Il n'y avait pas que des chevaliers qui fussent retenus comme soudoyers : à côté des contingents de sergents dus par les villes et les églises du royaume (plus de 5.000 d'après la liste conservée par Jean d'Ibelin), le roi levait parmi les pèlerins des « sergents », servant à pied ou à cheval et équipés moins complètement que les chevaliers. La proportion habituelle des armées franques en Orient était d'un chevalier pour dix piétons, et dans le nombre des chevaliers on comptait souvent les cavaliers non-nobles, différents des Turcoples sur lesquels nous reviendrons. La convocation de l'armée (le « ban » ou l'« arrière-ban », sorte de mobilisation en masse) était faite par des « banniers », et sa concentration se réalisait en des points généralement connus, comme la fontaine de Saphorie, près de Nazareth, ou El-Arish, à la frontière égyptienne. Le roi en avait le commandement, le connétable lui servant de lieutenant, et une stricte discipline devait régner durant la campagne : interdiction de s'écarter des rangs, de se laisser entraîner à la poursuite de l'ennemi, etc... C'est à tort qu'on a considéré que l'unité de commandement n'existait pas à Jérusalem : les exemples cités sont tirés de l'histoire des Croisades, moments auxquels les rois de Jérusalem se trouvaient en présence, à côté de leurs propres troupes, d'armées constituées sous leurs propres chefs qui se sentaient les égaux des commandants de ces « Poulains » — nous dirions « créoles » — méprisés (17).

En contrepartie de la lourde charge représentée par ce service militaire fréquemment exigé, les « hommes-liges » jouissaient de nombreux privilèges. Le roi — ou le baron — ne pouvait exiger de service que de ceux qui tenaient de lui un fief en terre ou en soudée : « désaisi n'est de riens tenu à son seignor. » Si par exemple le fief était enlevé par les Sarrasins, le souverain devait le faire rendre à son vassal, sans quoi ce dernier était déchargé du service de ce fief.

Le vassal pouvait « recommander » (confier) sa tenure au roi pour un délai d'un an et un jour. Mais surtout, en cas de méfait commis par le feudataire, le roi ne pouvait le châtier qu'après jugement de la Haute-Cour. Ce dont certains historiens ont fait un intolérable privilège des vassaux était, pour les gens du Moyen-Age, un principe de droit absolu : nul ne pouvait être condamné qu'après jugement par ses pairs. « Autant doit li rois de fei (= foi) à son home lige come l'ome lige doit à luy. » Châtier un vassal sans « esgart de cour » eût été une déloyauté, et Amaury I avait puni Girard de Sidon qui l'avait fait à un de ses hommes. Pour juger des chevaliers, le roi faisait appel à ses vassaux, en vertu de leur devoir de conseil, pour qu'ils viennent « garnir sa cour. » Ceux qui ne se rendaient pas à cet appel étaient privés de leur fief et de leurs droits de chevalier pour déloyauté.

C'est encore en vertu du devoir de conseil que les vassaux venaient prendre part aux « assises » et aux Parlements, réunions plénières de la cour royale où on délibérait sur les affaires du royaume. Bien des textes nous ont conservé le souvenir de ces délibérations qui devaient, au XIIIe siècle, mettre la royauté en tutelle (18). C'est ainsi qu'en 1152 un raid turcoman lancé contre Jérusalem ne trouva dans la ville qu'une garnison réduite, tous les chevaliers de la Ville Sainte étant partis tenir une assemblée à Naplouse. C'est aussi à Naplouse que se tinrent, en 1167, un autre parlement pour décider de l'opportunité d'une nouvelle campagne d'Egypte comme un troisième (1186) à propos de la succession au trône. Sous Amaury I, le roi réunit ses prélats et ses barons pour discuter sur une proposition de colonisation arménienne de la Palestine, comme il les avait réunis en 1171 pour décider comment on parerait au danger causé par l'unification de la Syrie et de l'Egypte conquise par Saladin. En 1182, un Parlement est réuni à Jérusalem pour voter un impôt général, et en 1184, c'est à Acre que Baudouin IV convoqua un autre Parlement pour déshériter Guy de Lusignan en même temps que pour décider d'une demande de secours adressée à tout l'Occident. On voit que ces assemblées apportaient au roi les conseils dont il désirait s'entourer pour décider dans les cas graves, et le fait de voter l'impôt les fait beaucoup ressembler aux parlements anglais et aux Cortès espagnols qui, vers la même date commençaient leur longue existence. Il est vraisemblable qu'ils n'avaient aucune périodicité, se réunissant sur convocation du roi. C'était encore une institution embryonnaire, qui tenait du conseil de guerre, du tribunal et de l'assemblée délibérante ; nous savons aussi qu'elle avait une activité législative puisqu'on y établissait les « assises ». C'était là que les barons et les chevaliers pouvaient faire pression sur la royauté, encore que cette pression ne dût être sensible que sous une royauté faible. Toutefois, en plusieurs occasions, les rois de Jérusalem paraissent s'être laissé forcer la main par l'« opinion publique », tel Amaury I attaquant l'Egypte sans attendre le retour de son ambassade à Byzance en 1168, comme l'indiquent les récits des chroniqueurs orientaux et celui de Guillaume de Tyr (19).

Rien donc ne ressemble, au XIIe siècle, à l'anarchie légale du XIIIe : pas de « grève générale » du service militaire ni d'insurrection à la mode des « confédérations » de la Pologne du Liberum Veto. Ce n'est pas que le roi n'ait eu des difficultés avec ses vassaux, mais il ne s'agissait que des inévitables conflits entre le souverain et ses grands feudataires, les « barons », puissants seigneurs par le nombre de leurs hommes-liges — atteignant parfois une centaine de chevaliers — et l'étendue de leurs domaines, qu'ils administraient, comme le roi lui-même, avec l'aide d'officiers appelés vicomtes et châtelains à l'échelon local, connétable, maréchal, chancelier et sénéchal à l'échelon supérieur : Jean d'Ibelin, qui ne voulait connaître comme pairs du royaume que les barons ayant connétable et maréchal, refusait ce titre au seigneur du Crac, auquel il ne se souvenait pas d'avoir entendu attribuer ces officiers. De fait, nous connaissons des sénéchaux dans plusieurs petites seigneuries (comme celle de Cayphas), mais ce n'est que dans les plus grandes que des listes complètes de grands officiers apparaissent dès 1121, la principauté de Galilée possédait un chancelier, Serlo (successeur de Rorgo, cité en 1119), un sénéchal Thierry, un connétable, Ferry et un maréchal, Girard ; en 1133 le comté de Jaffa était administré par le connétable Balian (cité dès 1120), le sénéchal Aleaume, le maréchal Hugues et le chancelier Eudes (20). Ces grands seigneurs pouvaient être tentés de jouer à l'indépendance, comme l'avait fait Tancrède dès 1100. Son successeur, le prince dé Galilée Gervais de Bazoches, ne dut qu'à un splendide fait d'armes d'être pardonné par Baudouin I qui voulait lui saisir son fief pour indocilité, en 1106.

La première révolte féodale dans le royaume — sans parler des velléités d'indépendance des grands barons comme le comte de Tripoli Pons qui se révolta à deux reprises contre le roi — fut celle des seigneurs de Transjordanie, Romain du Puy et Raoul, entre 1116 et 1128. Guillaume de Tyr rattache l'insurrection de Romain à celle de Hugues du Puiset, mais elle paraît antérieure, et nous préférons la placer avant la promulgation de l'Etablissement de Baudouin II (21). Celui-ci fait allusion au baron creusant un port dans sa terre pour y faire venir les marchandises transitant dans le pays païen, ainsi qu'à celui qui frappe monnaie bien que « nus hom ne deit aver port, cuvre (cuivre) ne our (or) ne monée... fors li rois. » Si c'est bien Romain qui est visé dans ce curieux passage, il est possible que ce seigneur de Transjordanie et d'Idumée, précédant ainsi son successeur Renaud de Châtillon, ait utilisé son port d'Aila (occupé en 1117 avec l'ilôt de Graye), en essayant de détourner par le golfe d'Akaba le trafic commercial entre l'Egypte et Damas (22) — il est douteux en effet qu'il puisse s'agir d'un port sur la Mer Morte, bien que la navigation sur celle-ci fût assez active. S'il y eut une guerre, ce que nous ignorons, Baudouin de Bourcq fut vainqueur puisque la seigneurie, confisquée, fut confiée à un de ses grands-officiers, le bouteiller Payen.

Hugues II du Puiset, comte de Jaffa, avait excité la jalousie du roi Foulques par son amitié avec la reine Mélisende, fille de Baudouin II, ainsi que par ses menées parmi les barons. Dans une assemblée plénière, le beau-fils du comte de Jaffa, Gautier de Césarée, accusa publiquement Hugues : « Biaux seigneurs, dit-il, escoutez-moi. Je di que Hues, li cuens de Jafe, a jurée et porchaciée la mort son seigneur le roi, com traîtres qu'il est ; et s'il est si hardiz qu'il le vueille nier, je le mostrerai contre son cors. »

Le comte de Jaffa ayant repoussé l'accusation comme mensongère, on décida de recourir au duel judiciaire. Mais Hugues fit défaut, et, déconsidéré par sa couardise ou par sa culpabilité, fut déclaré par la Haute-Cour coupable de trahison. De fait, il s'empressa de demander l'aide de la garnison égyptienne d'Ascalon qui traversa le comté de Jaffa pour aller piller la région d'Arsur. La situation était très grave, les Damasquins profitant de cette révolte pour s'emparer de Paneas, mais les vassaux de Hugues, indignés, le connétable du comté Balian (d'Ibelin) en tête, se rallièrent au roi en abandonnant leurs fiefs. Foulques occupa sans doute Jaffa sans combat, et la médiation du patriarche fit décider que le comte serait exilé pour trois ans, tandis que son domaine était saisi pour payer ses dettes. En attendant le « passage » — on était alors en décembre 1132 et les navires ne tenaient pas à affronter en hiver la traversée de la Méditerranée — Hugues du Puiset se trouvait à Jérusalem où il était en train de jouer aux « tables » quand un chevalier breton lui asséna plusieurs coups d'epée. L'indignation générale accusait le roi Foulques d'avoir préparé ce meurtre, mais ce dernier fit juger par la cour des barons le Breton, qui déclara avoir agi de son propre chef et, même au milieu des supplices, ne révéla aucune relation entre ce crime et le roi, dont il avoua qu'il espérait ainsi obtenir la faveur. Hugues rétabli gagna la Sicile, tandis que Mélisende cherchait à le venger : cette révolte apparaît bien comme le résultat d'intrigues de cour plus que de rivalités féodales, mais elle avait mis le royaume en péril (23).

La fin du XIIe siècle devait voir bien d'autres révoltes : en 1184 celle de Guy de Lusignan, en 1186 celle de Raymond III de Tripoli, avec les actes d'insubordination de Renaud de Châtillon qui ira jusqu'à, dire au roi « qu'autant estoit-il sires de sa terre come il de la soe (= comme lui de la sienne) », mais rien de semblable n'était arrivé sous les rois de la dynastie d'Ardenne-Anjou : à part les révoltes de Romain du Puy et d'Hugues du Puiset, à part aussi la mystérieuse affaire de Girard de Sidon à laquelle nous avons fait allusion, les rois de Jérusalem surent garder en main leur féodalité — et dans ces conflits, l'ensemble de leurs vassaux paraît les avoir fidèlement suivis. La stricte application des principes du système féodal et le respect de l'autorité royale permirent au royaume de Jérusalem d'éviter les convulsions intérieures tandis que le régime des fiefs lui assurait un recrutement militaire certain que les soudoyers venaient seulement renforcer, en même temps qu'une administration territoriale analogue à ce qu'elle était dans tout l'Occident à la même époque. Et cette féodalité présente de belles figures de barons : un Jocelin I de Courtenay ou un Onfroi II de Toron, paladins légendaires, un Guillaume de Bures ou un Gervais de Bazoches savaient faire respecter le nom franc autant que les souverains qu'ils servaient. L'histoire des barons du XIIe siècle n'est pas le récit de luttes de clans et d'actes de brigandage ; c'est surtout celle de rudes guerriers qui savaient bien mourir, mais qui savaient aussi comprendre le milieu arabe et y apprécier la loyauté dont ils avaient fait la base du système gouvernemental du royaume de Jérusalem.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. Cf. Cahen, La Syrie du Nord à l'époque des Croisades, Paris, 1940, in-8° , IV, 1 ; J. Richard, Le comté de Tripoli sous la dynastie toulousaine, Paris, 1945, in-4° , page 30 ; G. Dodu, page 73 et suivantes ; La Monte, page 180 ; Lois, I, 417. Le cas d'Edesse, inféodé par Baudouin I et Baudouin II qui l'avaient possédé, est différent.
2. Chronique d'Ardres, éditions Menilglaise, Paris, 1885, in-8° , page 65 ; R. Grousset, II, page 850. Cf. M. E. Nickerson, The seigneury of Beirut (Byzantion, 1949, pages 141-185).
3. Documents Arméniens, I, page 354. R. R, 139 et Addition, pages 114 et 393. On pourrait rapprocher le siège de Belhacem par le roi en 1161 de la révolte ci-dessus mentionnée : est-ce sur les Musulmans ou sur Girard que le souverain voulait prendre ce château (R. R. page 344) ? Girard fut vaincu par le roi avant la promulgation de l'Assise sur la Ligèce. Le récit d'ibn al-Athir (R. H. C., Or., I, pages 522-3) confirme l'alliance entre Nur al-Dîn et Girard (1161) et la défaite de leurs troupes. — Sur les seigneurs de Sidon, cf. j. L. La Monte, The lords of Sidon in the twelfih and thirteenth centuries, dans Byzantion, XVII, 1944-5, pages 183-211.
4. Onfroi II tenait la moitié de Panéas en fief de Gautier de Beyrouth en 1157 (Rôhricht, R., page 325). Jean d'Ibelin distingue les seigneuries de Panéas et de l'Assebèbe : est-ce une erreur, ou faut-il retrouver sous ce dernier vocable Hasbeya, sur le haut Jourdain ?
5. R. Grousset, II, page 838 et suivantes. En 1109 (Alb. Aq, page 668) le roi promit à Tancrède de lui rendre Cayphas, Tabarié et Nazareth. Gautier, fils du châtelain de Saint-Omer et frère d'Hugues de Fauquembergue, épousa la fille d'Arnoul de Guines, envoyée par son père en Terre Sainte (Chronique d'Ardres, page 109). Soudoyer du roi en 1150-1154, on avait pensé le marier à la princesse d'Antioche (Grousset, II, pages 159, 168, 173).
6. Rôhricht, R., pages 606, 615, 653. Le roi, qui avait en 1181 un châtelain au Toron, en céda la seigneurie à Jocelin III d'Edesse.
7. Rey, Sommaire du Supplément, page 12. Une bulle de plomb, reproduite dans Schlumberger, Sigillographie, page 47, comme émanant d'un seigneur Raoul d'Ibelin porte au revers Castrum Iberini qu'il faut sans doute lire Gerini : la reproduction du château, très différente de celle du château d'Ibelin, rappelle la vue du château de Zerin dans Lortet, La Syrie d'aujourd'hui, Paris, 1884, ln-folio, page 478. (Aucun Raoul ne paraît avoir été seigneur d'Ibelin). — En 1168 le Lyon appartenait au prince Gautier, jusqu alors également suzerain de Saphet (R. R. page 447). — Sur Bethsan, cf. La Monte et Norton Downs, The lords of Bethsan... (Med. et Hum., VI, 1950, pages 57-75).
8. Mas-Latrie, Les Comtes de Jaffa et d'Ascalon, dans Archivio Veneto, XVIII, 1879, page 370-417 ; J. L. La Monte, The Lords of Le Puiset on the Crusades, dans Spéculum XVII, 1942, pages 100-118. Le « Chastel Beroard », entre Jaffa et Ascalon, tire-t-il son nom du Béroard cité en 1112 (R. R. 67) ? Ibn Ibrak (Bénibrac, possédé vers 1180 par un Raoul) relevait de Rames. C'est dans la région d'Ashdod (Azot) qu'il faut rechercher le Châtel-Arnoul, détruit en 1106 et possédé par Gonfroi de la Tour-David. Voir Addenda.
9. Jean d'Ibelin cite Jéricho, Bethléem et Gibelin comme cours de bourgeoisie relevant d'Hébron.
10. Connue par un seul acte (Rôhricht, R., 594 ; 1180), elle appartenait alors à Elvis, fille du seigneur Alfonse, femme d'un Renaud, héritière de Pierre de Castello (Castille ?) qui y fit une donation au Mont-Thabor. Ce Palmerium alias Solinum doit peut-être se placer en Galilée (à Solem ?), où se trouvait l'abbaye de Palmarea, plutôt qu'à Ségor, le Paumier de Jacques de Vitry.
11. Du Cange, Familles d'Outre-Mer, éditions Rey, Paris, 1869, in-4° ; Rey, Sommaire du Supplément aux familles d'Outre-Mer, Chartres, 1881, in-8° ; P. Deschamps, La défense du royaume de Jérusalem, passim. Lois, II, page 452 : Payen le Bouteiller, d'abord détenteur de Naplouse, aurait été l'oncle de Philippe de Milly, qui aurait succédé au Crac à son cousin Maurice; est-ce la femme de Philippe qui lui aurait apporté Hébron ?
12. En 1155 (Rôhricht, R., page 299) un texte oppose les barons du roi (Onfroi de Toron, Jean Gothman, Hugues de Césarée) aux bourgeois, mais aussi aux hommes du roi (Eudes de Saint-Amand, Guillaume des Barres, Eudes de Tholent, Hugues de Bethsan, Vivien de Cayphas, Jocehn Pesel, Jocelin de Samosate, Guillaume de Montgisard, Amoul d'Isinghem et Barthélémy de Soissons). Les premiers sont peut-être les « terriers » en même temps que les « barons », les seconds étant les simples vassaux.
13. Grandclaude, page 45. Le comte Chandon de Briailles a démontré que le droit de « coins » consistait à pouvoir sceller ses actes d'une bulle de plomb au lieu d'un simple sceau (Le droit de « coins » dans le royaume de Jérusalem, Syria, XXIII, 1942-3, page 244).
14. Le Daron, d'abord confié à un châtelain royal, Anseau de Pas en 1171, fut ensuite inféodé à un certain Pierre, père de Foulques et d'Otte qui lui succéda quand le Daron fut redevenu chrétien, malgré l'existence de son neveu Thibaut (absence de représentation successorale : Lois, I, page 107), Sur les chevaliers de Montgisard, cf. Clermont-Ganneau, Recueil et Lois, I, page 425.
15. Livre au Roi, 30-35. Le fils aîné héritait du fief, ses cadets le partageant avec lui tout en lui rendant hommage : c'est l'aîné qui représentait leur service au roi ; pour les filles, la même règle ne fut adoptée qu'assez tard (Livre au Roi, 34 ; Lois, II, 454), vers 1170, quand les filles d'Henri le Buffle de Milly se partagèrent le fief de Saint-Georges, en faisant hommage à leur aînée : le comte de Sancerre avait préconisé cette solution (il vint en Terre Sainte en 1171).
16. Livre au Roi, pages 27, 40 ; Rôhricht, R., pages 63, 332, 1302 ; Guillaume de Tyr, pages 781, 790, 802.
17. G. Dodu, pages 170, 180.
18. G. Dodu, page 155, pensait sans doute au Versailles de Louis XIV en écrivant : « les rois, loin de négliger ce moyen d'action sur leurs sujets, organisèrent en Orient une cour sur le modèle de celle de la France » !
19. R. Grousset, II, pages 511-521.
20. Rôhricht, R., pages 87, 89, 92, 139, 147, 303, 377, 414, 418, 432, 583. A Sidon, le connétable Jean de la Tour est cité de 1253 à 1261, les maréchaux Baudouin en 1228 et Jean Harneis en 1257-1261 ; à Césarée, un sénéchal en 1131.
21. P. Deschamps, opuscule cité, page 45 — Guillaume de Tyr n'avait pas d'informations sûres pour cette période — où Foucher de Chartres cessait d'écrire — et a pu confondre les événements.
22. Il existait un commerce entre les pays de la Mer Rouge et la Transjordanie franque, via Suez : il portait surtout sur l'alun (Maqiuzi, page 539).
23. R. Grousset, II, page 27-32 ; La. Monte, The Lords of Le Puiset.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

IX - L'Eglise Latine de Jérusalem

Avant d'arriver à Jérusalem, les Croisés avaient déjà songé à fonder des églises latines, ou plus exactement à placer des prélats pris parmi eux sur les sièges épiscopaux qu'ils délivraient du joug musulman dans des villes où ils laissaient garnison. Là où existait encore un clergé de rite grec, ils l'avaient respecté, comme à Antioche ; mais là où les évêques manquaient, ils les avaient remplacés : c'est ce qui s'était passé à Albara, l'antique Séleucobèlos dont le titulaire avait abandonné son siège dès avant 1085. Un évêque provençal, Pierre de Narbonne, avait pris possession du trône épiscopal vacant. Les rapports avec les Grecs n'étaient pas encore bien établis, et, jusqu'à ce qu'ils le fussent, il n'y avait pas de raison de chasser des prélats, schismatiques en droit, mais souvent favorables à la primauté romaine. La question de l'épiscopat grec devait être une des plus épineuses pour la principauté d'Antioche (1). Ces difficultés allaient être épargnées au royaume de Jérusalem.

Dans l'organisation traditionnelle, le patriarcat de Jérusalem avait une figure un peu exceptionnelle : Jérusalem n'était qu'un simple évêché relevant de la métropole de Césarée — on se souvient qu'Hadrien, après Titus, avait pratiquement anéanti la vieille capitale juive et bâti à sa place la ville d'AElia — lorsque son évêque Juvénal, en 451, avait réussi à se soustraire à l'autorité de son métropolitain, ainsi que du patriarche d'Antioche. Le nouveau patriarcat avait été accru au VIe siècle par des titulaires ambitieux qui avaient multiplié le nombre de leurs évêchés suffragants pour se donner plus d'importance : on comptait au temps de Justinien 28 diocèses en Palestine première, 13 en Palestine deuxième, 9 en Palestine troisième, chiffres énormes et hors de proportion avec l'étendue de ces provinces. Non content d'avoir soustrait à l'autorité d'Antioche les « trois Palestine », le patriarche essayait d'annexer les provinces voisines d'Arabie et de Phénicie. Les Notices rédigées après l'invasion musulmane augmentèrent encore la confusion, tant en ajoutant de nouvelles villes à la liste des évêchés (il n'était localité dont on n'eût fait un évêché), qu'en attribuant à une pseudo-novelle de Justinien l'érection de Jérusalem en patriarcat et le rattachement à son obédience des deux Arabies (métropoles de Bostra et Rabbath, soi-disant enlevées au ressort d'Alexandrie) et des trois Palestine (métropoles de Jérusalem, Césarée et Scythopolis — le Bethsan des Croisés). En fait l'invasion arabe avait réduit à un minimum le nombre des évêchés ; un texte de 808 ne cite, à côté du patriarche grec de Jérusalem, que les évêques de Tibériade, du Mont-Thabor, de Sébaste et de Naplouse (2).

Les Croisés étaient incapables de discerner les supercheries des Notices et acceptèrent comme exactes leurs allégations. Mais, dans la pensée occidentale, un évêque devait jouir de revenus importants et on ne pouvait l'imaginer comme un simple abbé mitré. Aussi se décidèrent-ils à ne nommer qu'un nombre restreint de prélats, en recourant à un moyen souvent employé, celui de réunir plusieurs sièges sous l'administration d'un seul évêque.

Lorsqu'ils arrivèrent en Palestine, les Latins ne trouvèrent pas de patriarche grec à Jérusalem ; le dernier titulaire, Siméon, s'était enfui à Chypre où il mourut, ce qui laissait le siège patriarcal vacant et devait leur permettre d'y nommer un des leurs. Dès avant la prise de la Ville Sainte, en occupant Ramla, du 3 au 6 juin 1099, les Croisés décidèrent de nommer un évêque à qui cette ville serait remise ; la proximité de Lydda, ancienne ville épiscopale célèbre par son église Saint-Georges, permit de lui attribuer le titre d'évêque de Lydda et Ramla. Un clerc normand, Robert de Rouen, y fut laissé avec une petite garnison. Ce qui était facile pour une localité à demi-déserte comme Lydda le fut moins pour Jérusalem : nous avons montré quelle lutte d'influences se livrait autour du siège patriarcal, qui fut enfin attribué à Arnoul de Roeulx. Mais Arnoul ne fut peut-être élu que comme vice-patriarche ; en tout cas son élection était irrégulière et fut cassée en 1100 par le pape Pascal II. Le légat pontifical Daimbert de Pise, un des plus fidèles partisans d'Urbain II, était arrivé à Jérusalem le 21 décembre 1099. Il déposa Arnoul et, fort de la protection de Bohémond et de Baudouin d'Edesse — qu'il avait peut-être comblés de présents — se fit élire patriarche et reçut le serment de fidélité de l'Avoué du Saint-Sépulcre comme du prince d'Antioche : le patriarche de Jérusalem suzerain de toute la Syrie, c'était le triomphe des prétentions de Juvénal et de ses successeurs, l'annihilation des droits du patriarche d'Antioche... Mais Daimbert abusa de la situation prééminente à laquelle il avait conduit son patriarcat : il réclama Jaffa et Jérusalem à Godefroy qui finit par lui céder une partie de la première de ces villes et lui promit de les lui remettre toutes deux (2 février et 1 avril 1100) et il chercha à empêcher Baudouin I de succéder à son frère. Dans le long conflit qui opposa l'ancien archevêque de Pise au premier roi de Jérusalem, le premier fut aidé par sa richesse — qui lui permit d'apaiser Baudouin par des versements inattendus, mais excita celui-ci à confisquer ses trésors — et par l'appui du nouveau prince d'Antioche, Tancrède, ainsi que du Saint-Siège qui ne pouvait relever aucune irrégularité dans son élection, mais desservi par l'hostilité de son clergé — Arnoul de Roeulx et Robert de Lydda en tête —, par la violence de son ambition et par sa cupidité. En septembre 1102, le concile de Jérusalem le déposait définitivement, et élisait à sa place Evremar (1102-1108) dont l'élection irrégulière fut cassée : le légat pontifical qui l'avait condamné, Gibelin de Sabran, fut alors nommé au trône patriarcal en attendant que sa mort (1112) permit à Arnoul de Roeulx d'occuper à nouveau le patriarcat.

Curieuse figure que celle d'Arnoul, clerc très décrié au dire de Raymond d'Aiguilhe et de Guillaume de Tyr ; peut-être fils de prêtre, il avait reçu les ordres mineurs et enseignait à Caen, où l'historien Raoul de Caen fut son élève. Ce clerc lettré prit part à la Croisade comme chapelain du duc de Normandie (il avait été le favori de l'oncle de ce duc, le célèbre évêque de Bayeux Odon, frère de Guillaume le Conquérant) et ses moeurs légères avaient été, nous disent ses adversaires, l'objet de plus d'une chanson. Il avait ridiculisé les clercs de l'entourage du comte de Toulouse en mettant en doute une vision de Pierre Barthélémy, et son élection au patriarcat avait été l'oeuvre d'un clan assez mal famé présidé par Arnoul, évêque normand du diocèse calabrais de Martorano — qui voulait profiter de son amitié pour garder en sa possession la riche abbaye de Bethléem, infiniment plus tentante pour lui que son diocèse italien, un des plus pauvres de la péninsule —. L'élection de ce clerc (qui n'était pas même sous-diacre) ayant été cassée comme entachée de simonie, Arnoul de Roeulx rentra dans l'ombre (son ami Arnoul de Martorano disparut lors de la bataille d'Ascalon, en 1099, ce qui n'est aucunement pour déplaire à Guillaume de Tyr) et se contenta du titre d'archidiacre de Jérusalem : tandis que Daimbert dotait son patriarcat des biens du patriarche grec et de nouveaux domaines, l'archidiacre occupait une situation prééminente dans le chapitre du Saint-Sépulcre — et d'importants revenus. Il sut se débarrasser de Daimbert, puis d'Evremar qui n'était pas assez docile à ses suggestions, et Guillaume de Tyr — très partial, il est vrai, en matière ecclésiastique — assure qu'il fit élire Gibelin en raison de l'âge déjà avancé de ce dernier. Souple en présence du pouvoir royal (n'autorisa-t-il pas Baudouin I à épouser Adélaïde de Sicile, en août 1113, malgré l'irrégularité de la répudiation de la reine Arda ?), Arnoul paraît avoir accaparé les biens du Saint-Sépulcre, puisqu'il donna Jéricho, terre appartenant à ce chapitre, comme dot de sa nièce Emma. Un légat pontifical, l'évêque d'Orange Béranger, le déposa pour simonie, en 1115, mais Arnoul réussit à se faire rétablir par Rome (1116) et conserva le patriarcat jusqu'à sa mort (1118) (3)

Son successeur Gormond de Picquigny (1118-1128) est considéré par Guillaume de Tyr comme un saint personnage, et il sut gouverner le royaume pendant la captivité de Baudouin de Bourcq avant de mourir dans l'armée qui assiégeait Belhacem. Mais son successeur Etienne de Chartres (1128-1130) voulut faire revivre les prétentions de Daimbert sur Jaffa et Jérusalem, alors que Guillaume de Messines (1130-1145), prélat religieux et de sainte vie, ne se voit reprocher par l'archevêque de Tyr que son « peu de lettres », comme Foucher d'Angoulême (1146-1157), qui « de grant religion estoit et de haute vie. » Si notre historien aurait préféré voir sur le trône patriarcal des prélats plus instruits — il est vrai qu'il était lui-même un savant —, leur successeur Amaury de Nesle (1157-1180) lui paraissait « trop simple » (c'est-à-dire que ce n'était sans doute pas un très fin politique comme l'excellent diplomate qu'était Guillaume). Guillaume de Tyr lui-même faillit obtenir le patriarcat en 1180 : il fut l'un des deux candidats désignés par les chanoines du Saint-Sépulcre, selon l'usage, au choix du roi ; à l'instigation de sa mère Agnès de Courtenay-Edesse, Baudouin IV choisit un clerc du diocèse de Mende, Héraclius, qui devait déshonorer le trône patriarcal, jusqu'alors occupé par tant de bon religieux, par son inconduite — il avait une maîtresse en titre que tout Jérusalem appelait la « Patriarchesse » —, sa lâcheté et sa participation malheureuse aux luttes intestines de la fin du XIIe siècle.

Jérusalem fut un des premiers sièges à être pourvus de leur titulaire, mais ses suffragants ne tardèrent pas à s'organiser eux aussi. On pourrait s'attendre à ce qu'une horde de clercs faméliques, déferlant sur la Terre Sainte, s'y soit emparée des évêchés et des abbayes pour mettre leurs richesses au pillage. En fait nous avons dit qu'il y avait eu relativement peu d'évêchés relevés par les Croisés : la constitution de l'église latine du royaume paraît avoir été faite avec beaucoup de prudence.

Il y eut certes des clercs peu scrupuleux, de l'espèce d'Arnoul de Roeulx et d'Arnoul de Martorano, mais l'exemple du premier montre que les légats pontificaux — qui arrivaient presque chaque année en Terre Sainte — mirent rapidement de l'ordre dans l'Eglise de Jérusalem. Ces légats jouissaient de privilèges honorifiques étendus, tenant réellement la place du Pape. Guillaume de Tyr nous raconte que, lors du schisme qui opposa Alexandre III à Victor IV, le royaume était resté neutre, mais que le cardinal Jean, envoyé par Alexandre, débarqua un beau jour de 1161 à Gibelet, dans le comté de Tripoli. « Il envoia ses messages au roi pour savoir sa volenté, si sa venue li plaisoit. Aus prelaz meismes de Surie envoia-il pour cognoistre leur courages (= intentions). » Embarrassé, Baudouin III réunit patriarche, prélats et barons à Nazareth. On décida de ne pas prendre parti, et les barons suggérèrent la solution qui fut adoptée : on « manda à ce légat que se il vouloit venir au Sépulcre et en la Terre comme pèlerins, si que il n'eust nul signe de légat, car li légat ont en cele terre palefroiz blans et chapes roges comme l'Apostoiles (= le Pape) » (4).

Contrôlée par les légats pontificaux, l'Eglise comprenait — en dehors de la province de Tyr — trois provinces de Palestine et deux d'Arabie (celle de Bosra paraît avoir eu un archevêque, qui résida peut-être à Dera'at pendant que cette ville fut occupée par les Francs) (5). Mais si on avait respecté les limites des provinces ecclésiastiques, on y apporta plusieurs modifications. La troisième Palestine avait pour métropole Scythopolis (Bethsan), mais les Croisés trouvèrent regrettable d'ériger un archevêché dans cette obscure localité. Tancrède préféra confier a l'abbé du Mont-Thabor, successeur d'un évêque grec, l'archevêché de Galilée, et Pascal II, le 29 juillet 1103, confirma l'érection du Thabor en archevêché, en lui soumettant Tibériade et toute la Galilée. Un peu plus tard, toutefois, on décida de relever l'évêché de Nazareth : le Thabor n'était qu'un couvent, et l'illustration de la ville où avait vécu Jésus-Christ ne pouvait que la désigner pour recevoir le siège d'un prélat. Un conflit éclata aussitôt entre l'« archevêque de Galilée » et le nouvel évêque, Bernard (1109-1125). Le légat Gibelin donna raison au second et partagea les revenus de la Galilée entre l'abbé du Thabor et l'évêque, mais le Thabor, redevenu simple monastère, relevait désormais immédiatement du patriarche de Jérusalem : Bernard devait se contenter de bénir le Saint-Chrême, les huiles et de nommer les vicaires dans les paroisses appartenant au couvent. Ce dernier fit en 1146 une tentative pour ressaisir le titre archiépiscopal, mais en vain : depuis 1128 l'évêque Guillaume de Nazareth avait vu élever son église en archevêché, par transfert de Scythopolis. C'est vers la même date que l'archevêque de Nazareth reçut un suffragant, lorsqu'on nomma un évêque à Tibériade (6).

La métropole de Césarée fut relevée sans difficulté dès la prise de la ville (1101) : ne pouvait-elle pas revendiquer saint Pierre et le centurion Corneille comme ses premiers titulaires ? On y unit l'évêché de Cayphas et on releva un des évêchés suffragants, celui de Sébaste, célèbre par son couvent de Saint-Jean-Baptiste dès 1115, mais qui devint encore plus illustre quand on y retrouva en 1145 les reliques du saint Précurseur (7).

Quant à la province ecclésiastique de Jérusalem, elle avait un suffragant à Lydda depuis 1099, et elle comprenait nombre d'anciens diocèses qui furent respectés comme individualités (ceux d'Acre, jusque vers 1120, de Naplouse, de Jéricho, de Daron, etc...) mais furent considérés comme réunis au siège patriarcal (8). Par contre, en raison de l'illustration de la bourgade de Bethléem, qui n'était que le siège d'un prieuré dépendant du Saint-Sépulcre, les Croisés y avaient érigé un évêché, tout d'abord confié à Arnoul de Martorano, ce « fomentateur de scandales, auteur de séditions » si honni par Guillaume de Tyr. L'érection était irrégulière, et Baudouin I la fit renouveler par le Pape, en y transférant le siège d'Ascalon, alors aux mains des Musulmans (1110) (9).

C'est aussi en raison de son importance au point de vue du pèlerinage que le prieuré d'Hébron (Saint-Abraham) fut en 1168 érigé en évêché suffragant de Jérusalem. A la même date on décida de donner un métropolitain à la duxième Arabie, en transférant au Crac de Moab (Kérak, que l'on identifiait avec l'antique Pétra) la métropole traditionnelle de cette province, Rabbath Ammon (Philadelphie), qui n'avait pas encore eu d'archevêques depuis 1099. L'archevêque Guerri prit le titre de « premier archevêque latin de Pétra. » Il n'avait pas de suffragants, mais on imagina de lui rattacher fictivement l'évêque grec du Mont-Sinaï (10). Enfin le patriarche Amaury de Nesle et le roi Amaury I songèrent, cette même année 1168, à relever l'ancien évêché de Jaffa (11).

On voit avec quelle lenteur se fit la constitution de l'épiscopat palestinien. Il est permis de se demander si la confusion des Notices n'avait pas incité le Pape et les patriarches à une extrême prudence. Mais le royaume comprenait aussi un territoire incontestablement rattaché au patriarcat d'Antioche, la province ecclésiastique de Phénicie (Tyr). En 1104 Baudouin I prenait Acre, en 1110 Beyrouth et Sidon, et l'année suivante il essayait d'enlever Tyr qui tomba en 1124. Le patriarche Gibelin, lors de la prise de Beyrouth, essaya d'obtenir de Pascal II l'autorisation de rattacher cette ville à son siège, sous prétexte que, depuis cinq siècles d'occupation musulmane, on avait perdu le souvenir de l'antique subdivision ecclésiastique. Pascal II décida que, s'il en était ainsi, on rattacherait au patriarcat hiérosolymitain tout ce que Baudouin aurait conquis, Mais le patriarche d'Antioche protesta énergiquement : il n'y avait, disait-il, aucune confusion à craindre ; Beyrouth et toute la province de Tyr relevaient bien de son trône patriarcal. Découvrant la manoeuvre des autorités hiérosolymitaines, le Pape déclara que « pour les territoires qui relevaient jadis d'Antioche, c'est au siège d'Antioche qu'ils doivent revenir. » Il prohibait expressément toute tentative d'empiétement du patriarcat de Jérusalem (1113). Pendant le siège de Tyr, toutefois, c'est le patriarche Gormond qui nomma et sacra l'archevêque Eudes, qui mourut avant la prise de la ville. Ce décès favorisa l'accaparement des biens de son église par les barons, d'autant plus que ce n'est qu'en 1129 qu'on lui donna un successeur, l'anglais Guillaume I : Guillaume II de Tyr, l'historien, déplore vivement cette vacance et ses conséquences ! Avec le troisième archevêque, Foucher d'Angoulême, le conflit reprit. Sacré par le patriarche de Jérusalem, Foucher refusa de recevoir de lui le pallium qu'il alla chercher à Rome, en soutenant que Tyr ne relevait pas de Jérusalem. Le patriarche délia alors ses suffragants de leur lien d'obéissance, et il fallut que le Pape menaçât de rattacher Tyr directement au Saint-Siège pour l'obliger à faire la paix. Foucher entra aussi en conflit avec le patriarche d'Antioche qui détenait l'obédience des évêchés tripolitains de Phénicie, et qui refusa de les rendre à Tyr avant que cette province ne reconnût son obédience. Le Saint-Siège appuya Foucher dans cette tentative de reconstitution de sa province, tout en spécifiant qu'il devait relever d'Antioche. Ce fut d'ailleurs un échec complet (1133).

Le conflit s'aggrava lorsque l'archevêque de Tyr se vit enlever la suffragance de Cayphas : il prétendait que cette ville était l'antique Porphyrion de Phénicie ; le patriarche de Jérusalem rejetait cette identification (on la discute encore). Guillaume de Messines, à la suite de l'affaire du pallium, rattacha Cayphas à l'archevêché de Césarée, en faisant valoir que Cayphas appartenait à la province de Palestine. Il fut impossible aux archevêques de Tyr d'obtenir son obédience, malgré l'appui d'Innocent II. Sur les quatorze suffragants de Tyr, ceux du comté de Tripoli (Tortose-Arados-et-Maraclée, Tripoli-Botrys-Archas-et-Artésie, Byblos) avaient été enlevés par le patriarcat d'Antioche. Seuls restaient soumis à leur métropolitain, victime de la lutte d'influence entre les deux patriarches, les évêchés de Sidon (auquel avait été uni celui de Sarepta), de Beyrouth, d'Acre et de Panéas.

Ainsi le catalogue complet des suffragants latins du patriarcat de Jérusalem comprenait cinq archevêques (Tyr, Nazareth, Césarée, le Crac et Bosra) et neuf évêques. Ces prélats étaient souvent fort riches, et nous avons conservé le texte des accords passés par le patriarche de Jérusalem avec son chapitre cathédral, le puissant chapitre du Saint-Sépulcre, pour la séparation de la « mense patriarcale » et de la « mense capitulaire » (12). En 1103 Evremar avait réparti la mense capitulaire entre les diverses prébendes (chantre primicier, écolâtre, trésorier, sous-diacre et sous-chantre, chacun percevant une « assise » de 150 besants tandis que le sacristain en percevait 100 — l'archidiacre, alors Arnoul de Roeulx, s'était réservé la part du lion), mais, en 1114, Arnoul modifiait cette répartition, et il ne tardait pas — à la grande indignation de Guillaume de Tyr — à remplacer les chanoines séculiers par des chanoines réguliers, soit par souci de réforme religieuse, soit, comme l'insinue l'historien, pour avoir des subordonnés plus dociles... Le Saint-Sépulcre était très riche : son cartulaire nous révèle l'étendue de ses possessions en Palestine, et nous savons d'ailleurs qu'il avait des domaines jusqu'en Géorgie, où les chanoines déléguaient au XIIIe siècle l'un d'entre eux pour réunir les revenus des cent casaux qu'ils y possédaient (13).

On trouvait à Jérusalem plusieurs abbayes, dont certaines remontaient au XIe siècle : bien avant les Croisades, les marchands d'Amalfi, petite république commerçante de la côte napolitaine, avaient obtenu le droit de construire à Jérusalem une église Notre-Dame, auprès de laquelle ils avaient édifié deux monastères — un monastère d'hommes, le couvent de la Latine (Sainte Marie Latine), et un monastère de femmes, appelé Sainte Marie-Madeleine de la Latine. On y avait adjoint un hôpital consacré à Saint Jean-Baptiste, et les Croisés trouvèrent à leur arrivée un gardien du couvent et de l'hôpital, Girard, ainsi qu'une abbesse du couvent de moniales, une noble Romaine appelée Agnès. Ils s'empressèrent de fonder d'autres couvents : des moines amenés par Godefroy de Bouillon reçurent de lui l'abbaye de Josaphat, tandis qu'il donnait à d'autres le couvent du Mont-Sion ; ce dernier possédait la colline de Sion et Baudouin I lui avait cédé une petite partie de la ville de Jérusalem, avec le droit de percer une porte dans l'enceinte. D'autres moines s'installaient au Jardin des Oliviers, d'autres au Temple Notre-Seigneur (14). Ces quatre abbayes, Temple, Oliviers, Mont-Sion et Josaphat, tenaient le premier rang après le Saint-Sépulcre : mais elles devaient permettre aux chanoines de venir célébrer certaines fêtes dans leur enceinte, ce qui fut la cause de quelques-unes de ces querelles de moines traditionnelles dans les Lieux Saints (15). Des Cisterciens s'installèrent à Saint-Paul, tandis qu'on relevait hors des murs l'abbaye Saint-Etienne. Dans la région proche de la Ville Sainte, des chanoines réguliers de l'ordre des Prémontrés édifiaient un couvent à Saint-Joseph d'Arimathie (Saint-Abacuc), des moines en construisaient d'autres à Saint-Samuel de Montjoie (la colline dominant Jérusalem) et sur la montagne de la Quarantaine, près de Jéricho. Plus loin, c'étaient les couvents de Saint-Jean de Sébaste (plus tard évêché), du Mont-Thabor, du Mont-Carmel et de la Paumerée (16).

Qu'on ajoute à cette liste des prieurés (comme celui d'Hébron) et maints monastères dont le souvenir a disparu, ainsi que les abbayes de moniales (Sainte-Anne, la Latine, et le couvent de Béthanie fondé par la reine Mélisende pour sa soeur Yvette), et on comprendra l'émerveillement de l'abbé Ekkehard à voir fleurir de façon extraordinaire, si peu de temps après la Croisade (1110-1115), les « rétablissements d'églises, d'évêchés, de monastères, les fortifications de villes et de châteaux, l'activité des ports et des marchés et la vie agricole. » La puissance du clergé était très grande dans le royaume de Jérusalem. Il avait des biens très étendus, résultat de l'occupation des domaines possédés par les institutions religieuses grecques qu'il avait remplacées comme des nouvelles donations faites par les rois et les seigneurs francs. Ces donations étaient limitées toutefois par le pouvoir royal. Le Livre au Roi interdit en effet de donner un château à une église, et, en cas de vente de fief, aucune église ni aucun ordre religieux ne devait l'acheter. C'est ainsi que si une « bonne dame » se faisait religieuse et qu'un fief vint à lui échoir après son entrée au couvent, on admettait qu'elle pût sortir du couvent pour requérir ce fief dont elle devait investir « aucun de ses parens dou siècle, le plus proisme (= proche) qui après lui (= elle) vient. » Elle n'avait le droit de disposer librement que de ses autres biens non inclus dans la hiérarchie féodale, qu'elle pouvait faire vendre en la cour royale pour en donner le produit de la vente à son couvent — on n'admettait pas non plus qu'une tenure en bourgeoisie soit donnée à une église.

Mais Philippe de Novare nous apprend que la pratique était moins rigide que la règle. Toutefois la royauté avait ainsi pourvu à ce que les donations faites pour motif de piété — ou les ventes plus ou moins déguisées : il fallait tant d'argent pour réunir une rançon, par exemple... — ne grevassent pas trop le service militaire qui lui était dû ; on retrouve en France la même lutte contre l'accroissement des « biens de mainmorte » qui, ne changeant plus de possesseur, ne rapportent plus de droits de mutation (17).

Les clercs possédaient leur propre justice, la « court d'église », qui jugeait les forfaits commis par les membres du clergé, les cas d'hérésie ou de sorcellerie (l'hérésie entraînait, en vertu d'une assise d'Amaury — I ou II ? — la confiscation des biens), les causes relatives aux testaments ou aux mariages, et les crimes d'adultère ou de sodomie. Mais toute la « justice de sang » échappait à la cour d'église : le clerc coupable d'adultère, le sodomite destiné à être brûlé, devaient être remis après jugement à la cour royale, le « bras séculier », à laquelle appartenait de droit le jugement du clerc convaincu de meurtre ou de trahison, ainsi que le parjure (qui ressortissait en France aux tribunaux ecclésiastiques). L'évêque avait aussi une juridiction particulière sur les médecins : « nul miège (= médecin) estranger, ce est qui veigne d'outremer ou de paienime, ne det meger (= exercer la médecine), jusqu'à ce qu'il soit esprovés par autres mièges, les meillors de la terre, en la présence dou vesque de la terre. » Après cet examen, c'était l'évêque qui délivrait au nouveau médecin les lettres lui autorisant l'exercice de sa profession (18).

Au début de la colonisation, l'Eglise eut beaucoup de mal à faire admettre par les barons le principe de la dîme, soit parce qu'on n'avait pas l'habitude de la lever en Orient, soit parce que l'usurpation des dîmes était courante parmi les seigneurs d'Occident. En 1101, Tancrède promettait au Mont-Thabor de lui faire rendre quelques dîmes, actuellement réservées aux chevaliers à titre simplement provisoire. Ces dîmes pesaient sur les cultures, sur les pâturages, mais aussi sur le butin (c'était la dîme « de chevalerie », de militia, la plus difficile à lever). Le roi ne renonça à ses usurpations de dîmes qu'au concile de Naplouse, en 1120 (19).

Par rapport à la royauté, l'Eglise représentait une puissance qui n'est pas à sous-estimer : le roi n'avait tout son pouvoir qu'une fois sacré, comme le montrera l'attitude des chanoines du Saint-Sépulcre envers Henri de Champagne. Le patriarche était le « seignor espirituel » du royaume dont il revendiquait la suzeraineté. Mais ces prérogatives ne gênèrent guère les rois de Jérusalem, qui paraissent avoir entretenu d'excellentes relations avec leur clergé, sauf lors des brefs conflits avec Daimbert ou Etienne de Chartres. Il n'y a pas lieu de dire avec Dodu, pour lequel la chute du royaume latin est avant tout due aux clercs, que « l'Eglise abusait de la situation privilégiée qu'elle avait su conquérir dans le royaume de Jérusalem... » (20) — royaume qui lui devait d'ailleurs sa naissance.

Tout d'abord, le souverain avait un droit de regard sur les élections épiscopales, à commencer par celle du patriarche : en fait, c'était lui qui le nommait sur présentation des candidats par les chanoines du Saint-Sépulcre. En 1194, lors de l'élection du patriarche Aymar le Moine, les chanoines nommèrent ce dernier sans avoir consulté Henri de Champagne, sous prétexte que celui-ci n'était que « seigneur du royaume de Jérusalem » et n'avait pas été couronné. Furieux, Henri fit arrêter les chanoines et menaça de les faire noyer « por ce que il voloient tolir le pooir (= enlever le pouvoir) que les reis de Jerusalem ont en l'election dou patriarche. » Guillaume de Tyr raconte qu'à son élection au siège de Tyr, qui avait été sept mois vacant (8 juin 1175), « à la fin s'acordèrent tuit (= tous) les clercs et li rois meismes, si com il est costume en l'eglise, et fu esleuz à arcevesque Guillaumes li arcediacre. » Quant à l'élection de son prédécesseur, Pierre de Barcelone (1148-1174), elle fut l'occasion d'un conflit entre le roi et les chanoines : l'archevêque Foucher ayant été élevé au patriarcat, le roi et la reine-mère Mélisende vinrent à Tyr avec le nouveau patriarche et les suffragants de Tyr (1146). Le roi soutenait la candidature de son chancelier Raoul « biaus clercs et bien letrez, mais trop estoit seculers. » Foucher préférait l'archidiacre de Tyr, Jean de Pise, et, craignant « que li rois ne leur feist force », en appela à Rome. Mais le roi délivra à Raoul la régale de Tyr, qu'il posséda durant deux ans. La cour de Rome cassa l'intrusion de Raoul — qui fut cependant absous par son compatriote, le pape anglais Adrien IV, et reçut l'évêché de Bethléem —, mais, pour éviter un conflit avec le roi, nomma archevêque Pierre de Barcelone et non Jean de Pise, qui devint cardinal (21).

Maître de la régale des évêchés, c'est-à-dire administrant à son profit leur temporel durant les vacances des sièges, le roi de Jérusalem agit comme le roi de France. Il exigeait des prélats et des abbayes des contingents de sergents : le patriarche devait en envoyer 500, le Saint-Sépulcre autant, les archevêques de Tyr, Nazareth et Césarée 150 chacun, les évêques de Tibériade et de Sébaste 100, ceux de Bethléem et de Lydda 200, ceux de Saint-Abraham et de Sidon 50, les abbayes de Josaphat et de Sion 150, le Mont-Thabor 100, les Oliviers, le Temple et la Latine 50. Le clergé avait donc sa place dans le système féodal, mais certains évêques y avaient une position particulière : comme en France, les terres d'Eglise relevaient directement du roi et prolongeaient en quelque sorte le domaine royal à l'intérieur même des baronnies. Certaines de ces terres formaient de véritables seigneuries, comme celle de Nazareth (ville possédée, comme Bethléem, par le prélat du lieu), qui devait au roi le service de six chevaliers, était administrée par un maréchal de l'archevêque — plus tard par un bailli — et comprenait, au XIIIe siècle, 19 casaux (22).

La seigneurie épiscopale de Lydda avait, comme celle de Nazareth, « cort, coins et justise. » C'était en 1099 qu'elle avait été constituée, et l'évêque de Lydda apparaît dès 1102 comme entouré d'une troupe de vassaux. Il avait possédé Ramla qui n'avait pas tardé à lui être enlevée : en 1125 il y eut même un seigneur laïque (un « avoué » ?), à Lydda, mais dès 1138 l'évêque Roger a repris son allure de baron mitré : une de ses chartes est souscrite par « tous les chanoines de mon chapitre et mes barons. » Sans doute résidait-il dans son église fortifiée (que Saladin fit raser en 1191) ; il devait envoyer dix chevaliers à l'ost royal (autant que le seigneur d'Ibelin) avec 200 sergents, et sa petite armée, la « compagnie de Saint-Georges », avait pour chef un maréchal — qui était en 1137 Renaud l'Evêque, chevalier, neveu de l'évêque de Lydda (23).

Les évêques et abbés de Terre Sainte se comportaient souvent très bravement au combat, comme Evremar de Césarée, qui, portant la Vraie Croix, palladium du royaume (comme la chape de Saint Martin dans l'armée française), avait pris à la bataille de Tell Danith (1119) une part très active, chargeant les Musulmans au milieu des traits dont aucun ne le blessa, bien qu'il fût sans armes. Mais ils n'étaient pas que des seigneurs féodaux : en dehors du service divin, le clergé hiérosolymitain se préoccupait d'évangélisation — surtout parmi les prisonniers musulmans (24), mais aussi en organisant des colloques avec les églises orientales — et avant tout d'aide aux pèlerins. Le royaume franc avait pour but principal de protéger le pèlerinage ; l'Eglise s'efforçait de prêter aux pèlerins pauvres toute l'aide désirable. Jean de Wurzbourg, en 1165, affirme que l'Hôpital de Jérusalem nourrissait 2.000 pauvres par jour ; évêques et abbés rivalisaient de zèle pour construire des hôpitaux : en 1121 Josaphat construisait à Tibériade l'hôpital Saint-Julien, vers 1159 on cite un hôpital à la Mahomerie. L'hospice paraît être l'annexe normale du monastère, et les richesses de l'Eglise devaient être fortement mises à contribution pour l'entretien des pauvres qui venaient vénérer les Lieux-Saints. La charge des écoles retombait aussi sur elle ; enfin l'Ordre de Saint-Lazare, fondé vers 1112, avait pour fonction de recueillir les lépreux (alors si nombreux en Terre Sainte que le Livre au Roi prévoit les complications causées par la lèpre dans les rangs des chevaliers). Toute cette oeuvre d'assistance publique assumée par l'Eglise latine devait faire l'admiration des chrétiens d'Orient.

On a très diversement apprécié la valeur morale du clergé latin d'Orient. « Quand on rencontre sur son chemin la figure d'un homme vénérable comme Guillaume de Tyr », disait Dodu, « on s'arrête avec complaisance ; on s'efforce d'oublier les hontes du plus grand nombre pour admirer à son aise les vertus de quelques-uns. » « La grande majorité de ses membres », répond Rey, « sut par la moralité et la régularité de sa vie, se concilier le respect et l'estime. » Guillaume de Tyr mérite les éloges qui lui furent faits : né en Palestine vers 1130, peut-être de famille italienne, il y apprit, avec la langue franque, le latin, le grec, l'arabe et un peu d'hébreu, puis alla terminer ses études en Occident, d'où il revint en 1166. Chanoine de Tyr, le roi Amaury I le fit nommer archidiacre et le chargea d'écrire l'histoire du royaume, tout en lui donnant des missions diplomatiques à Rome et à Byzance. Il fut chargé de diriger l'éducation du prince héritier, devint chancelier (1174) puis archevêque de Tyr, mais se vit préférer Héraclius comme patriarche (1180). Il mourut, peut-être en Italie, vers 1184 ou 1185 (on prétendit qu'Héraclius l'avait fait empoisonner). D'une vie exemplaire et d'une grande rectitude de pensée, Guillaume était un savant : outre son Histoire du royaume d'Orient, où il révèle de grandes qualités d'historien (sauf quelque partialité dans les querelles ecclésiastiques), il avait composé, d'après les sources arabes, une Histoire des princes orientaux dont seuls quelques fragments insérés dans son oeuvre principale nous sont parvenus (25). Si on place à côté de lui la majorité des patriarches de Jérusalem et des évêques dont quelques souvenirs ont été conservés, des moines comme saint Burchard et saint Simon Stock, on est tenté de croire que, passée la confusion des premières années, le clergé latin d'Orient sut s'attirer le respect des Orientaux. Et cette impression se transforme en certitude quand on lit sous la plume d'un prélat arménien comme Nersès de Lampron le témoignage d'une admiration sincère pour la conscience des clercs francs dans l'accomplissement du culte divin, la ferveur de leur foi et leur magnifique charité (26).
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953  

Notes

1. J. Richard, Note sur l'archidiocèse d'Apamée, à paraître dans Syria. Sur l'Eglise latine d'Orient, cf. Marino Sanuto pages 175-9 ; Jacques de Vitry, pages 1076-1085. W. Hotzelt, Kirchliche Organisation... dans Das Heilige Land,. 24-27, 1940.
2. R. Devreesse. Les anciens évêchés de Palestine, dans Mémorial Lagrange, Paris, 1940, in-4° , pages 217-227 ; Tobler et Molinier, Itinera Hierosolymitana, I, pages 301-305, 307-331.
3. E. Hampel, Untersuchungen uber das lateinische Patriarchat von Jerusalem (1099, 1118), Breslau 1899 in-8° ; L., de Mas-Latrie, Les patriarches latins de Jérusalem dans Revue de l'Orient Latin, tome I, page 22.
4. Jean n'en fit rien et revendiqua ses privilèges, ce qui entraîna la reconnaissance d'Alexandre III comme pape légitime (Guillaume de Tyr, Tome, XVIII, page 29).
5. Lois, tome I, page 416 ; Guillaume de Tyr, page 715. Les Latins appelaient Bosra « Bussereth ». Cf. Addenda.
6. Lois, tome I, page 415 (« L'arcevesque de Bessan qui est dit de Nazereth » ) ; Daniel de Russie dit du Thabor « c'était jadis un évêché, présentement c'est un couvent latin » ; Rôhricht, R., 39, 69, 239. — Certains titres du Thabor ont-ils été remaniés ?
7. Rôhricht, R., 235. Le couvent du Carmel relevait du diocèse de Césarée-et-Caypbas.
8. Rôhricht, R., 439 et Concile de Naplouse, canon 1.
9. Guillaume de Tyr, XI, 12. En 1153, lors de la prise de la ville, le patriarche nomma un évêque d'Ascalon, Absalon, mais l'évêque de Bethléem parvint à faire annuler cette nomination. Cf. Riant, Eglise de Bethléem-Ascalon, dans Revue de l'Orient Latin, tome I, page 140.
10. Guillaume de Tyr, XX, 3. En fait, Rabbath était dans la IIe Arabie, mais Petra en Palestine. Quant à l'évêché du Sinaï (ancien évêché de Pharan), cf. L. Cheikho, Les archevêques du Sinaï, dans Mélanges de la Faculté Orientale (Beyrouth), II, page 408.
11. Rozière, page 291.
12. On a conservé un rituel du Saint-Sépulcre (A. Kohler, Un rituel et un bréviaire du Saint-Sépulcre de Jérusalem, XIIe, XIIIe siècle, dans Mélanges pour servir à l'histoire de l'Orient Latin, II, page 286).
13. Rôhricht, R., 40-75. Simon de Saint-Quentin, Historia Tartarorum (éditions J. Richard, à paraître), Rubruck, éditions Van den Wyngaert, Sinica Franciscana, I, page 324. Le Saint-Sépulcre avait reçu bien avant les Croisades des domaines en Occident, en Hongrie, en Russie et dans l'Empire byzantin.
14. Guillaume de Tyr, 376 ; Rôhricht, R., 67 (l'église de Josaphat avait été détruite par les Sarrasins), 576. Clermont-Ganneau, Les biens de l'abbaye du Templum Domini, dans Recueil, V, page 70. Il ne faut pas confondre cette abbaye, installée dans l'actuelle Qubbat al-Sakhra, avec l'Ordre du Temple.
15. Rôhricht, R., page 323.
16. Rôhricht, R., 484, 495. Vers 1172 on dut confier l'abbaye de Palmarea, dont le second abbé était trop peu zélé, à l'Ordre de Cluny pour la réformer. Le premier abbé avait été Hélie, cité en 1138. L'abbaye avait été fondée par Gormond (de Tibériade ? de Bethsan ? de Picquigny ?) : Ducange-Rey, page 837.
17. Dodu, page 325, déclare néanmoins : « L'accroissement disproportionné des biens-fonds ecclésiastiques, qui n'étaient point grevés de charges militaires, fut une des principales causes d'affaiblissement des colonies franques. »
18. Dodu, pages 325-328 ; Mansi, Sacrorum conciliorum, XXI, page 262, c. 4, 6, 8, 9. Assises des Bourgeois, n° 238.
19. Mansi, ibid. ; c. 1-3 ; Rôhricht, R., 36, 69, 279.
20. Dodu, page 358.
21. Guillaume de Tyr, pages 733, 1020 ; Ernoul, page 59 ; Grousset, III, page 127.
22. Lois, I, page 417 ; Rôhricht, R., 97, 1239, 1280, 1282. Cette seigneurie, connue surtout au XIIIe, fut cédée en 1259 à l'Hôpital par l'archevêque. Est-ce le roi (alors détenteur de la Galilée) qui favorisa en 1112 l'évêque de Nazareth contre les prétentions du Mont-Thabor, pour s'assurer la possession d'un vassal ecclésiastique au coeur de la principauté ? — Les abbayes pouvaient avoir des gardes armées (on connaît celle du Thabor-Infra, page 129 ; les statuts de l'ordre cistercien l'autorisaient pour les seuls couvents menacés par les Sarrasins)
23. Lois, I, 417 ; Grousset, II, 76 et III, 73 ; Foucher, page 277 et 426 ; Delaborde Josaphat, page 49. A Jérusalem, une donation sur le « quartier du patriarche » est souscrite par les grands-officiers de celui-ci : sénéchal, maréchal et échanson (R. R. 528), en 1175, à côté des autres « laïcs du patriarche. »
24. Registre d'Urbain IV, n° 1925 (1264, 26 juillet). Le patriarche de Jérusalem était prié d'assurer la nourriture des Juifs et Musulmans pauvres désireux de se convertir, les jours où ils se faisaient catéchiser.
25. A. C. Krey, William of Tyre, dans Spéculum, XVI, 1941, pages 149-166. — Les chapitres 19, XIV, XIX et XX de Guillaume de Tyr, où les dates sont données d'après l'ère musulmane, paraissent appartenir à l'Historia de principibus orientalibus. — Dodu, pages 318-322 ; Rey, page 271. Guillaume de Tyr appartenait à une famille de bourgeois de Jérusalem : on cite (Rozière, 258) son frère Raoul en 1175. — Ernoul, page 85, n. 4.
26. St. Nersès le Grand, éditions Documents Arméniens, I, 569-578 et 595-596. Le Musulman Usamâ dit des chanoines de Saint-Jean de Sébaste : « Je fus témoin là d'un spectacle qui émut mon coeur, mais attristé et peiné de n'avoir jamais vu chez les Musulmans zèle pareil au leur » (Derembourg, Vie d'Ousama, I, page 189).

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

X-Les Ordres de Chavalerie

C'est encore du pèlerinage que devait naître une des institutions les plus curieuses du royaume latin de Jérusalem, une de celles qui eurent le plus de durée aussi — l'Ordre de Saint-Jean de Jérusalem ne devait-il pas continuer la croisade en Méditerranée jusqu'à la prise de Malte par Bonaparte ? — les ordres religieux militaires du Temple et de l'Hôpital.

L'Ordre de l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem prit naissance de l'hôpital bâti vers 1070 dans les dépendances du couvent de la Latine et consacré à saint Jean-Baptiste ; sa tâche principale resta longtemps de loger et de soigner les pèlerins. Après la Première Croisade, le maître de cet hôpital, Gérard, vit son établissement s'accroître dans de très grandes proportions. Ses compagnons et lui finirent par se détacher complètement du vieux couvent amalfitain dont ils n'étaient qu'une annexe et constituèrent un ordre hospitalier analogue à l'ordre de Saint-Lazare, fondé vers la même date (1112), qui s'occupait plus spécialement des lépreux. Le nouvel Ordre connut un essor rapide : son utilité le faisait vivement apprécier des pèlerins qui lui témoignèrent leur reconnaissance par leurs donations. Il finit par se constituer en ordre militaire : on connaît un connétable de l'Hôpital dès 1126. Est-ce à l'imitation des ordres analogues existant en Espagne, où l'Hôpital avait des domaines, comme l'a pensé M. Cahen, ou à l'imitation des Templiers que s'effectua cette transformation, à laquelle l'ordre était entraîné par les conditions où s'effectuait le pèlerinage (1) ?

Les récits des premiers pèlerins montrent quelle effroyable insécurité régnait sur les routes de Terre Sainte. Confirmant le témoignage de Seawulf (1103), celui de l'abbé Ekkehard (1110-1115) parle de pillages, d'invasions, d'incursions, d'embûches et de martyres quotidiens. Guillaume de Tyr montre les paysans musulmans, maîtres de la campagne, bloquant les villes qu'ils cherchaient à affamer par la grève du labourage, tuant ou capturant pour les vendre comme esclaves les chrétiens isolés. Dans les cités même, des larrons venaient massacrer les Francs jusque dans leurs lits. Surtout près de Ramla, la route de Jaffa à Jérusalem était très dangereuse. Le roi Baudouin I avait bien enfumé et capturé dans leurs cavernes les Bédouins pillards de la région, comme des renards pris au terrier (1100), mais les Egyptiens d'Ascalon menaient leurs raids jusque-là : en 1107, apprenant que « une grant compaignie de crestiens devoient aller de Japhe en Jherusalem », les « Tur d'Escalonne... firent repostailles et embuschemenz sur les chemins. » D'ailleurs les pèlerins, bien que surpris, firent bonne contenance et repoussèrent les 500 cavaliers et les 1000 piétons égyptiens, ne laissant que trois des leurs sur le terrain. On essayait bien de protéger la route par la ligne de fortins qui devait prendre une telle extension au XIIIe siècle, mais, sauf Ramla et Lydda, aucun ne devait résister faute d'une garnison suffisante : le Chastel-Arnoul, construit en 1105, était détruit l'année suivante par les Egyptiens (2). Et l'insécurité n'avait pas diminué en 1113 : l'higoumène russe Daniel admire l'église de Ramla, mais nous dit que l'endroit est désert parce que, riche en eaux et halte facile pour les pèlerins, il est néanmoins rendu intenable par suite des raids des Ascalonitains. La route de Jérusalem à Hébron n'est pas plus sûre, bien qu'on ait construit une forteresse à mi-chemin de Bethléem et d'Hébron (Bethsurie, la « Petite Mahomerie » ?). Les pèlerins russes voulaient aller visiter les sanctuaires de Galilée : ils s'estimèrent heureux de rencontrer le roi Baudouin menant son armée en pays musulman, car la route était très dangereuse. De Tibériade à Nazareth, on considérait presque comme un miracle que Daniel et ses compagnons aient pu faire le chemin, à huit et sans armes, sans être assaillis par les Sarrasins des villages galiléens. Et la rencontre, à Cana, d'une troupe nombreuse qui gagnait Acre leur rendit aisé de faire cette partie du trajet (3).

Un chevalier d'Occident venu avec trente compagnons servir en Orient, Hugues de Payns, parent des comtes de Champagne et sans doute allié ou ami de la famille de saint Bernard (son château de Montigny était proche de Montbard), fut ému de cet état de choses. Trois ans après son arrivée, il s'associa à huit compagnons, dont le principal était Geoffroy de Saint-Omer, « en vue des pèlerins qui venaient prier pour les escorter sur les routes », comme dit Michel le Syrien, pour « qu'il gardassent les chemins, par là où li pèlerin passoient, de robéeurs et de larrons qui grans mauz i soloient fère », selon le traducteur de Guillaume de Tyr (4). Ils se mirent au service du patriarche, auquel ils jurèrent de garder les voeux de chasteté et d'obéissance, et du roi, qui leur donna « un abitacle ès maisons du palais que il avoit delez le Temple Nostre-Seignor » dans le Temple de Salomon (mosquée al-Aksa). Toutefois ils restaient encore séculiers, simples volontaires unis dans leur désir de garder les routes et de mener sainte vie. C'est en 1128, neuf ans après leur réunion, qu'Hugues de Payns se rendit en Occident et demanda à saint Bernard d'établir la règle de la « Milice du Christ » ou « Milice (Chevalerie) des pauvres chevaliers du Christ » (5). Le concile de Troyes sanctionna la règle du nouvel ordre religieux qui se plaçait dans la ligne de celle de saint Benoît, basée sur les trois voeux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance.

Mais son organisation hiérarchisée l'en mettait à part : comme la société civile, il admettait trois classes de « moines » : les chevaliers, recrutés dans la noblesse, les sergents, recrutés dans la bourgeoisie, et les clercs qui assuraient le service divin. En outre, il admettait des chevaliers servant temporairement dans ses rangs, qui rappellent fort les soudoyers du roi. Comme la société laïque, encore, un gouvernement composé du grand-maître et de ses grands-officiers (maréchal, commandeurs) prenait les décisions, sauf dans les cas les plus importants où intervenait le chapitre général, assemblée des frères. Un recrutement massif en Occident — particulièrement en Bourgogne où l'année 1133 vit une foule de chevaliers entrer dans l'Ordre — appuyé sur un système de commanderies régionales richement dotées donna très vite au nouvel Ordre une extension que ses premiers fondateurs n'avaient pas entrevue, et lui fit déborder des limites de ses premières attributions.

Sous le magistère de Raymond du Puy (vers 1119 - vers 1158), l'Hôpital reçut une règle analogue, mais continua à unir à ses fins militaires le soin des pèlerins : Jean de Wurzbourg donne le nombre, très élevé, des rations servies chaque jour aux pauvres, et l'infirmerie continua à jouer un rôle important dans l'Ordre, dont l'organisation resta en conséquence plus compliquée que celle du Temple. Nous ne savons pas combien de temps les moines-chevaliers des deux ordres se consacrèrent uniquement à encadrer les pèlerins de leurs escortes revêtues du manteau noir ou rouge à croix blanche de l'Hôpital et (depuis 1145-1153) du manteau blanc à croix rouge des Templiers. Les premières donations qui leur avaient été faites portaient sur des casaux ou des dîmes, comme pour les autres ordres religieux, et ne visaient qu'à leur assurer des ressources fixes ; bientôt cependant on se décida à leur concéder aussi des châteaux qu'ils défendraient avec d'autant plus de facilité que leurs ressources en hommes paraissaient inépuisables. Le cartulaire du Temple a disparu et la première donation de ce genre que nous connaissions est celle de Gibelin, qui fut confié en 1136 à l'Hôpital — peut-être parce que cette localité appartenait depuis longtemps à l'Ordre et qu'on la lui laissa après y avoir construit la forteresse. En 1150, lorsque le roi eût fait relever les murailles de Gaza, on chercha qui pourrait y mettre une garnison suffisante. « Par commun conseil de touz, fu donez aux Templiers, parce qu'il avoit lors en cel ordre assez des frères qui estoient bon chevalier et preudome (7). » C'est sans doute cette richesse en hommes et en biens qui entraîna la remise aux deux ordres de quelques forts — rien de comparable toutefois aux donations très importantes faites aux Templiers dans le comté de Tripoli et au nord d'Antioche, aux Hospitaliers sur la frontière orientale de Tripoli et dans la région de Margat, au sud d'Antioche, où ces deux ordres religieux étaient quasi souverains. Le Livre au Roi prévoyait d'ailleurs qu'il était interdit au roi d'aliéner des châteaux en faveur d'une « religion (8) » comme à ses vassaux de leur vendre des fiefs : c'est sans doute dans les cas de grande détresse qu'on se décidait à leur remettre des forteresses. En fait, jusqu'en 1187, le nombre de leurs places fortes était assez réduit. L'Hôpital avait essayé de se faire donner la moitié de Panéas en 1157, mais l'importante garnison qu'il y envoyait avait été surprise avec son convoi et anéantie, ce qui avait amené la renonciation de l'Ordre à l'occupation du château. Il possédait, outre des fortins sur la route du pèlerinage (par exemple à Emmaus, la Fontaine des Emaux, près de Jérusalem) quelques places d'armes dans le royaume, comme le château de Saint-Job, sur la route de Naplouse au Grand Gérin (autre chemin suivi par les pèlerins) et l'importante place forte de Coquet ou Beauvoir, dominant au sud de Bethsan la frontière du Jourdain : l'Ordre avait acquis ce château avant 1168 et l'avait transformé en une redoutable forteresse. Le Temple avait également une série de fortins, comme ceux qui dominaient Jéricho (Saint-Jean-Baptiste, la Quarantaine, Maldouin ou la Tour Rouge), des forts sur la route parallèle au rivage qui partait de Lydda vers la Galilée : la petite ville de Caco renfermait dans sa citadelle, en 1187, une importante garnison de 90 chevaliers et, plus au Nord, le château de la Fève appartenait aussi aux Templiers. Ceux-ci occupaient quelques postes d'observation sur la frontière égyptienne, dans la région de Gaza, ainsi qu'en Transjordanie, où on avait confié vers 1166 une grotte fortifiée à douze Templiers qui la défendirent mollement ; le seigneur de la « terre d'Oultre-Jourdain », Philippe de Milly, se faisant recevoir dans leur Ordre dont il devait devenir grand-maître, leur avait alors cédé Ahamant et la moitié de la région voisine (la Belqa) (9). Mais leur grande forteresse (depuis 1165 environ) était celle de Saphet, au nord de la Galilée, en avant de laquelle ils construisirent en 1178 le Châtelet du Gué de Jacob, où leur garnison de 80 chevaliers et 750 sergents fut anéantie par Saladin.

Les quelques châteaux possédés par les deux ordres, ainsi que les tours dont on leur confiait la défense dans certaines villes, ne correspondaient pas à l'énorme richesse comme à la force armée qu'ils représentaient. On évaluait à cinq cents chevaliers et autant de Turcoples l'effectif habituel des moines-chevaliers dans le royaume, et ce n'était pas les garnisons qu'ils laissaient dans leurs châteaux qui les rendaient si précieux, mais le fait qu'ils représentaient une « armée de campagne » toujours prête à marcher et partout utilisable, du fait qu'ils n'avaient guère de territoire propre à défendre. Ils possédaient des casernes (« maisons » du Temple ou de l'Hôpital) dans la plupart des villes, où ils étaient prêts à partir sur les routes pour escorter les pèlerins — Grégoire IX rappellera avec irritation aux Templiers, en 1238, que c'est à eux qu'appartient la surveillance de la route de Jaffa à Césarée qu'infestaient alors des raids musulmans (10) — ou pour partir en campagne.

Les Ordres étaient internationaux : ils étendaient le réseau de leurs « commanderies » ou de leurs « préceptories » sur tous les Etats chrétiens, à côté des donations très importantes en casaux ou en rentes qu'ils avaient reçues des princes d'Orient, et ils servaient d'intermédiaires à beaucoup de nobles pèlerins pour préparer leur séjour en Terre Sainte. En 1168 environ, par exemple, l'Hôpital recevait 10.000 besants du duc de Hongrie pour acheter des casaux et des terres où il comptait résider durant son pèlerinage, étant entendu qu'après son retour, ou à sa mort, ce serait l'Ordre qui en jouirait. Le grand-maître s'excusa de n'avoir pu trouver à en acheter auprès de Jérusalem : il mit à la disposition du duc les domaines d'Emmaus, Ikbala, Belveer et Saltus Muratus qui appartenaient à l'Hôpital dans cette région, à moins que le noble donateur ne préférât résider à Acre, où, pour 6.000 besants, l'Ordre lui avait acheté un palais et quatre maisons, avec un casal voisin, le tout rapportant 1100 besants par an. Des arrangements analogues furent passés avec le duc Wladislaw de Bohême (à qui on offrait le Crac des Chevaliers, dans le comté de Tripoli, pour résidence) et avec la comtesse de Saint-Gilles, Constance, fille du roi de France Louis VII, qui avait acheté un casal près d'Ascalon, contre une rente annuelle de 50 besants que l'Ordre devait lui verser pendant son séjour en Orient (11). L'activité bancaire des deux Ordres au XIIIe siècle devait avoir la même origine, des pèlerins remettant de l'argent aux commanderies de leur pays pour n'avoir qu'à le toucher à leur arrivée en Orient, au vu de l'attestation à eux fournie — nous dirions de la lettre de change. Ainsi le roi Henri II d'Angleterre avait envoyé une importante « aumône » au Temple et à l'Hôpital pour les nécessités de la Terre Sainte, sinon pour le séjour dans le royaume de Jérusalem qu'il comptait faire dès qu'il aurait conclu la paix avec le roi de France (12). Même en Orient, on utilisait les caisses des Ordres pour y déposer de l'argent, surtout dans les périodes troublées : ainsi, en 1199, on se plaignit au pape que les Templiers refusaient de rendre à l'évêque de Tibériade 1300 besants et d'autres biens de son église déposés chez eux par son prédécesseur. Le pape leur ordonna de les rendre, mais le clergé local outrepassa ses instructions en excommuniant l'Ordre, ce que le Saint-Siège révoqua jusqu'à plus ample informé (13).

C'est que les relations entre le clergé et les Ordres nés dans son sein n'avaient pas tardé à s'envenimer : Templiers et Hospitaliers n'avaient rien eu de plus pressé que de s'exempter de la juridiction du patriarche de Jérusalem et d'obtenir du Pape de ne relever que de lui, en faisant valoir qu'ils étaient un Ordre international. Les uns et les autres abusaient de leur double état de clercs et de chevaliers : comme seigneurs terriens, ils possédaient des domaines dont ils prétendaient garder la dîme — réservée aux évêques — comme religieux. Or c'était l'Eglise du royaume qui avait commencé à leur donner leurs biens : on comprend son irritation devant tant d'ingratitude. En outre, sous prétexte qu'ils étaient indépendants du clergé local, ils prétendaient construire des églises, au préjudice des paroisses, sans en demander l'autorisation aux évêques, et célébrer leurs offices là où un interdit était jeté sur une ville où ils résidaient, non seulement en privé et sans sonner leurs cloches, comme ils en avaient le droit, mais à grand fracas, en recevant même les excommuniés dans leurs chapelles. A Jérusalem, les Hospitaliers avaient leur maison originelle contre l'église de la Latine, non loin du Saint-Sépulcre, mais ils acquirent peu à peu tout le pâté de maisons qui les séparaient de ce dernier sanctuaire. Sans respect pour la sainteté du lieu, ils pressèrent la vénérable église de leurs constructions et d'édifices plus hauts qu'elle. Le patriarche Foucher, lassé de leurs mauvais procédés (sonner les cloches pendant les sermons et même, en 1155, attaquer à main armée le chapitre du Saint-Sépulcre), finit par porter à Rome les doléances des prélats de Syrie. Le Saint-Siège blâma les excès des deux Ordres, mais refusa de les soumettre au patriarche. Cette demi-satisfaction — le conflit devait recommencer en 1168 à propos de Jaffa, où l'Hôpital méprisait un interdit, construisait une église et voulait usurper des dîmes — ne fut guère du goût des prélats, et leur reconnaissance pour le cardinal Octavien (l'antipape Victor IV) qui les avait soutenus fut la principale raison qui les empêcha jusqu'en 1161 de reconnaître comme pape légitime son adversaire Roland Bandinelli (Alexandre III) (14).

A l'égard de la royauté, les Ordres restèrent plus obéissants pendant longtemps. Les Templiers semblent bien avoir fait preuve d'indiscipline en plus d'une occasion — leur recrutement parmi les chevaliers d'Occident leur donnait un « esprit croisé », selon la définition de M. Grousset, qui s'opposait à la prudence de l'« esprit poulain » plus habitué au pays, et ils ne respectaient guère la stricte ordonnance de la tactique avisée des Hiérosolymitains : c'est pourquoi l'histoire des Templiers est souvent celle d'une série de désastres dûs à l'outrecuidance et à la folle témérité des chevaliers récemment débarqués — et leur cupidité les fit accuser d'avoir essayé d'empêcher les autres Francs de pénétrer dans Ascalon par la brèche, en y plaçant une garde tandis que quarante de leurs chevaliers entraient dans la ville, pour se réserver tout le butin (1153). Plus pondérés, les Hospitaliers soutinrent la politique égyptienne d'Amaury I, mais lui forcèrent la main en le contraignant à la campagne de 1168 sans attendre les Byzantins : le grand-maître Gilbert d'Assailly (1163-1170) s'était fait promettre par le roi Bilbeis et toute la province voisine, d'un revenu annuel de plus de 100.000 besants, et 50.000 besants de rente sur dix autres villes, avec maints autres avantages, en échange de la participation de 50 chevaliers et 50 Turcoples au moins à la campagne. Trop pressé d'entrer en possession de ces biens, Gilbert recruta partout des soudoyers, dépensa tout le trésor de l'Hôpital et l'endetta de plus de 100.000 besants. L'échec de la conquête fut un désastre pour l'Ordre : Gilbert, moralement brisé, se retira dans une caverne et la désignation de son successeur fut très difficile ; le trésor était terriblement obéré, et l'Ordre ruiné ne put occuper les châteaux d'Arcas et Gibelacar (près de Tripoli) qu'Amaury lui céda en 1169 (15).

Quant aux Templiers, Amaury I ne put souffrir leur indocilité : en 1166 les douze Templiers qui avaient livré une forteresse de Transjordanie aux Musulmans furent recherchés sur son ordre et pendus aussitôt. Plus grave encore fut l'affaire de 1173 : les Assassins (Ismailiens) du Djebel Nosairi, dont les Templiers de Chastel Blanc surveillaient les domaines et tiraient un tribut annuel, proposèrent au roi de s'allier aux Francs contre les Musulmans (on prétendit même qu'ils offrirent de se convertir) et lui demandèrent de les relever de la rente de 2.000 besants dont ils étaient chargés. Le roi conclut le traité et donna un sauf-conduit à leur ambassadeur pour son retour ; or, au moment de traverser le territoire des Templiers, l'ambassade fut assaillie par une troupe commandée par le Templier Gautier du Mesnil et massacrée. Amaury et ses barons, furieux, décidèrent de punir le coupable de ce crime de lèse-majesté. Mais le grand-maître Eudes de Saint-Amand le prit de haut : il avait lui-même infligé une pénitence à Gautier ; cela suffisait en attendant que le Pape, auquel l'affaire était soumise, en décidât. Et il interdisait au roi et aux barons de toucher aux frères et à leurs biens. Amaury I, apprenant que Gautier se trouvait avec le grand-maître dans la maison de l'Ordre à Sidon, le fit arrêter en présence d'Eudes et le fit mettre dans la prison royale de Tyr (16).

Cet exemple ne devait pas rabaisser la superbe des chevaliers du Temple — on avait cependant attribué à Amaury l'intention de demander la dissolution de l'Ordre — Ce roi mort, son fils Baudouin IV avait demandé une trêve à Saladin. Les Templiers vinrent lui dire qu'ils avaient l'intention de construire un château sur la frontière musulmane, au Gué de Jacob. Baudouin objecta qu'on ne pouvait le faire en temps de trêve. Les chevaliers répliquèrent que ce n'était pas au roi qu'il appartenait de le faire, mais qu'ils le fortifieraient bien eux-mêmes. Cette décision confinait à l'insolence, car le roi avait tous les droits sur les châteaux du royaume, y compris celui de faire abattre ceux qui « grevaient » la terre. Mais Baudouin, voyant que les Templiers ne se souciaient point de son avis, consentit à aider à la construction et à protéger les constructeurs contre les Sarrasins tout en les obligeant eux-mêmes à respecter la trêve (17). Guillaume de Tyr accuse le grand-maître Eudes de Saint-Amand, capturé en 1179 par les Musulmans, d'avoir été « un mauvais homme, orgueilleux et insolent, respirant la fureur, ne craignant pas plus Dieu qu'il n'avait de respect pour aucun homme (18) » Son successeur Girard de Ridefort, petit chevalier de Flandre qui s'était en quelques années hissé à la grande-maîtrise de l'Ordre (1186), se montra encore plus arrogant, et son action dans le coup d'état de Guy de Lusignan (opposée à l'attitude beaucoup plus loyale du grand-maître de l'Hôpital), comme dans la défaite finale, fit jouer au Temple un rôle funeste pour le royaume.

Le Temple et l'Hôpital restèrent les deux seuls ordres de chevalerie durant la première période du royaume de Jérusalem : les Teutoniques n'étaient encore qu'un hôpital, dépendant de l'Hôpital de Saint-Jean, réservé aux pèlerins allemands, avec un prieur et des « sergents » allemands. L'ordre de Saint-Lazare, au recrutement limité, devait garder des proportions modestes (19). Toutefois, comme on le fit à Antioche vers 1180, les rois de Jérusalem essayèrent d'acclimater en Terre Sainte un ordre espagnol, celui de Montjoie : en 1176-1177 Guillaume de Montferrât et sa femme Sibylle concédèrent au comte Rodrigue et à son ordre quatre des tours d'Ascalon, dont une des principales, la Tour des Pucelles. Mais cet ordre ne reçut pas plus d'extension (20).

Ainsi, durant tout le XIIe siècle, les ordres militaires jouèrent un rôle important dans la défense du royaume. Leurs ressources gigantesques, leur recrutement assuré les prédisposaient à prendre le premier rang dans le royaume, avant l'Eglise à laquelle ils n'appartenaient plus guère que de nom et avant les barons qu'une incursion musulmane suffisait à ruiner. Mais la sage politique des rois de Jérusalem sut les maintenir dans l'obéissance et les empêcher de se comporter en puissances indépendantes. Le principe de ces « milices » avait excité l'enthousiasme de saint Bernard, qui avait écrit un « Eloge de la milice du Christ. » Malheureusement les ordres durent accueillir des éléments appartenant à la plus anarchique féodalité, et le spectacle de leur puissance grisait les chevaliers d'humble extraction qui arrivaient à la tête de l'un de ces organismes. L'accumulation de leurs richesses et le rôle de banquiers qu'ils furent amenés à jouer développa parmi eux une certaine cupidité. Mais s'ils avaient tous les défauts de la chevalerie, les Templiers et les Hospitaliers en avaient aussi toutes les qualités, et on s'efforçait de les développer chez eux. On ne peut oublier le jugement d'Ibnal-Athir, rappelant que les Musulmans demandaient la garantie du Temple pour l'exécution des traités : « les chevaliers étaient hommes pieux qui approuvaient la fidélité à la parole donnée. » Fidèles à leur règle, les Templiers et les Hospitaliers se firent plus d'une fois massacrer plutôt que de reculer, et la survie du royaume latin leur est due en grande partie (21).
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. Claude Cahen, page 511. Cf. Delaville Le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte et à Chypre, et E. J. King, The Knights Hospitaliers in the Holy Land, London, 1931, in-8°.
2. Seawulf, édition Wright, dans Recueil de voyages et mémoires de la Société de Géographie, IV, pages 838-839 ; Ekkehardi Hierosolymita, page 309 : Guillaume de Tyr, pages 393, 412 ; Foucher pages 374, 515.
3. Daniel, édition Leskien, pages 22, 41, 46, 54, 56. En 1118, autre embuscade : trois cents tués, soixante captifs (Alb. Aq. XII, 33).
4. Michel le Syrien, éditions Chabot, III, pages 201-203 ; Guillaume de Tyr, page 520.
5. Aubri de Trois-Fontaines, page 826 : vers 1125 le comte Hugues de Champagne se fit Templier ; sans doute est-ce à l'occasion de ce voyage. Un oncle de saint Bernard, André de Montbard, devint à son tour grand-maître du Temple (D'Albon, Cartulaire, CCCLX). — J. Hansen (opuscule cité, page 138) suppose que le patriarche Etienne de Chartres voulait faire des Templiers une milice au service des idées théocratiques et dévouée au patriarcat, ce que rien ne confirme.
7. Ernoul, page 14 ; Grousset, II, page 339.
8. « Religion », dans le sens d'ordre religieux, survécut dans le nom de « galères de la Religion » porté par les vaisseaux de Malte.
9. Confirmation de cette donation le 16 février 1167 par Amaury I. (Delaville le Roulx, Chartes de Terre Sainte, dans Revue de l'Orient Latin, tome XI, 1907, page 183.) La grotte en question a été identifiée par le P. Abel avec celle d'al-Raqîm al-Kahf. — Un texte des environs de 1239, étudié par M. Deschamps (Syria, XXIII, 1942-3, page 86) attribue également à l'ordre du Temple les places du Grand Gérin et du Castel des Plains, à l'est de Césarée et non loin de la Fève.
10. Auvray, Registres de Grégoire IX, n° 4129. La règle du Temple, éditée par Maillard de Chambure (Règle et statuts secrets des Templiers, page 268) ordonne au commandeur de Jérusalem, subordonné au grand-commandeur du royaume, d'« aver. X. chevaliers à son commandement por conduire les pèlerins qui vont à flum Jordain... et mener somers (chevaux de somme) à (pour) porter viandes e raporter les pèlerins se mestier en est » (paragraphe 62).
11. Rôhricht, R., 458, 503 ; D'Albon, Cartulaire, CXI (1135) pour le Temple.
12. Rymer, Foedera, I, I, XIX. Le testament de Henri II, en 1182 léguait 5.000 marcs d'argent à chacun des deux ordres, 5.000 aux diverses maisons religieuses de Terre Sainte et 5.000 « ad communem defensionem regni », que les deux grands maîtres étaient chargés de répartir. — D'après Matthieu Paris (Chron. maj., II, 318), l'aumône totale était de 42.000 marcs d'argent et 500 marcs d'or.
13. Rôhricht, R., 764, Add. 908a, 914a.
14. Rôhricht, R., 440 ; R. Grousset, I, pages 541-545 ; Guillaume de Tyr, 820-831, 865, 870, 871.
15. Rôhricht, R., 452, 466, 480. R. Grousset, II, page 518 ; J. Richard, Le comté de Tripoli, pages 64-65. Le Temple avait refusé de prendre part à la campagne d'Egypte de 1168 (La Monte, page 140), à la fois par esprit d'indépendance, par rivalité avec l'Hôpital et par respect de la parole donnée.
16. R. Grousset, II, pages 477, 598.
17. Id., page 665 ; Livre au Roi, I.
18. Guillaume de Tyr, page 1057. Eudes, d'abord vicomte et châtelain de Jérusalem (1160-1161), avait été sénéchal du roi (1164).
19. E. Vignay, Les Lépreux et les chevaliers de S. Lazare de Jérusalem et de N. D. du Mont-Carmel, 1884. L'extension de l'ordre en Occident reproduisait en petit celle des deux principaux ordres, avec des commanderies locales (celle d'Aigrefeuille, en Bresse, étudiée par G. Jeanton). En 1154 Louis VII lui avait donné le château de Boigny, dans l'Orléanais. Au XVIIe siècle, on chercha à faire de cet ordre un rival de l'ordre de Malte, tentative qui échoua.
20. L'ordre de Montjoie fut fondé en Terre Sainte à l'instigation de Baudouin IV qui lui concéda la maison de Notre-Dame de Montjoie ; Guy de Scandelion lui avait donné des palmiers (Rôhricht, R., Add., 553 et 594). Il se réfugia en Castille après 1187 (Ordre de Monfrac et Truxillo). Cf. Delaville Le Roulx, L'Ordre de Montjoye, dans Revue de l'Orient Latin, tome I, page 42.
21. Dodu, pages 222-233.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

XI-Bourgeois et Colons

L'existence au XIIe siècle d'une classe de « bourgeois » dans le royaume de Jérusalem a fait couler beaucoup d'encre : les uns, comme Beugnot, assuraient que l'influence de la loi romaine restée vivante en Syrie avait été à l'origine de l'institution d'une catégorie d'hommes libres distincte des chevaliers — mais on a justement observé que la bourgeoisie est quelque chose de médiéval et non de romain (1). Dodu, lui, essayait de démontrer que c'était une création de la royauté pour se procurer un appui contre la noblesse, autre théorie assez douteuse. Nous croyons que c'est M. Claude Cahen qui a donné la meilleure explication de ce fait, en montrant qu'en face des Syriens indigènes groupés dans leurs cadres nationaux, les Francs qui n'étaient ni nobles ni clercs éprouvèrent le besoin de former eux-mêmes un groupe cohérent (2). Le droit qui les régissait finit par se définir dans la rédaction des Assises de la Cour des Bourgeois, rédaction qui se place après 1215. Mais on se ferait une idée fausse de ce que fut la bourgeoisie latine de Syrie au XIIe siècle en se contentant des renseignements fournis par ce texte des environs de 1230 qui est en grande partie un recueil de jurisprudence commerciale.

Les « bourgeois » latins du XIIe sont en effet autre chose qu'une classe formée avant tout par des marchands. Il est certain que bon nombre d'entre eux se consacraient au commerce : Ernoul et Césaire d'Heisterbach vont jusqu'à affirmer que les bourgeois de Jérusalem, y compris les plus riches d'entre eux, faisaient commerce même de leurs femmes et de leurs filles (3). Quoi qu'il en soit de cette affirmation, vraisemblablement très exagérée par les moralistes, l'existence d'artisans et de marchands latins nous est attestée : les descriptions de Jérusalem citent des orfèvres latins dont les échoppes voisinaient avec celles de leurs concurrents de race syrienne — un acte de 1135 est souscrit du reste par le juge Seybertus et par plusieurs orfèvres de la Ville Sainte, Pierre le Fèvre, Turstan l'Anglais, Sivard, Pierre de Périgord, Bernard et Foulques (4).

On citait aussi des drapiers latins, tenant boutique dans la Rue Couverte, ainsi que des changeurs — auxquels appartenait le Change des Latins, distinct du Change des Syriens. Jérusalem comprenait donc toute une bourgeoisie commerçante de race franque, peut-être groupée en corporations comme ces orfèvres nommés en corps dans la charte de 1135. Certains bourgeois étaient fort riches comme le Germain, qui fit creuser pendant une sécheresse la citerne appelée « Lac Germain » située aux portes de la ville, pour le ravitaillement en eau des pauvres de Jérusalem. Quant à leur position sociale, elle devait être assez relevée puisqu'en 1187 — il est vrai lors d'un très grave péril, car il ne restait que deux chevaliers dans la ville — Balian d'Ibelin éleva à la chevalerie plus de soixante fils de bourgeois hiérosolymitains. Quelques-uns d'entre eux, semble-t-il, possédaient même des « casaux » — des hameaux ruraux sont en effet désignés en 1141 sous le nom de casaux de Porcel, de Geoffroy Agule, d'Ansquetin, de Bacheler, de Gérard Boucher : or tous ces noms sont ceux de bourgeois de la Ville Sainte qui paraissent ainsi, tout comme les chevaliers, avoir été détenteurs de véritables « seigneuries. (5) » Il est vrai que les bourgeois de Jérusalem peuvent avoir joué un rôle exceptionnel et que bien peu de distance pouvait séparer les plus puissants d'entre eux des petits chevaliers — les « vavasseurs » d'Occident — qui résidaient aussi dans la ville.

Mais à côté de ces marchands sur le rôle desquels nous reviendrons, le terme de bourgeois paraît avoir désigné aussi toute une catégorie de Latins qui seraient classés actuellement sous le nom de « colons. » Toutes les villes, en effet, ne présentaient pas au même degré une activité commerciale suffisante pour que pût s'y constituer une classe de puissants « manieurs d'argent » ; et cependant de modestes bourgades rurales possédaient aussi leurs bourgeoisies.

Ce phénomène d'une colonisation latine en profondeur n'a guère été jusqu'ici mis en relief : la brillante façade du patriciat d'Acre ou de Tyr a souvent caché la réalité attestée dès le début du XIIe siècle par le célèbre texte de Foucher de Chartres, l'établissement de Francs qui n'étaient pas des chevaliers dans de petites villes agricoles de l'arrière-pays.

Ce ne sont cependant pas les textes qui manquent à ce sujet ; il existait une sorte de tenure appelée tenure « en bourgeoisie », comme le prouve la donation par l'archevêque de Nazareth à un bourgeois d'Acre, en 1255, de deux « charruées » de terre à Saphorie et d'une maison à Nazareth avec les vignes et les olivettes qui en dépendaient : cette donation est faite in burgisiam (6). C'est la consistance normale d'une tenure en bourgeoisie : au XIIe siècle nous possédons de véritables chartes de franchise dont l'étude a été à peu près laissée de côté malgré tout l'intérêt qu'elles offrent pour la connaissance du peuplement de la Terre Sainte par les Latins.

Pour contenir la garnison égyptienne d'Ascalon, en 1136, le roi Foulques avait fait donner aux Hospitaliers par Hugues, seigneur de Saint-Abraham (Hébron), la localité de Bethgibelin ou Bersabée, située à mi-chemin entre Hébron et Gaza. Cette donation portait sur une maison-forte et quelques casaux. La bourgade fut fortifiée par les Hospitaliers qui y placèrent, sous les ordres d'un précepteur ou châtelain, une garnison (7) composée de chevaliers et de turcoples (ce sont ces turcoples de « Gibelin » qui menèrent en 1179 une razzia sur des bédouins appartenant aux Templiers de Gaza — d'où conflit entre les deux Ordres). Cette garnison n'aurait pas suffi à assurer la garde des nouvelles murailles, et il n'était pas question de confier celle-ci aux seuls chrétiens indigènes vraisemblablement assez peu nombreux eux aussi... (8). Le grand-maître de l'Hôpital, Raymond du Puy, recourut alors au moyen qu'emploiera un siècle plus tard le roi d'Angleterre dans les « bastides » de Guyenne : il appela des colons latins à Gibelin, en leur octroyant des privilèges qui furent renouvelés en 1168 par son successeur Gilbert d'Assailly.

Ces bourgeois appartenaient à plusieurs nationalités : les noms des trente-deux chefs de famille énumérés dans la première charte sont ceux de Français du Midi (Sanche le Gascon, Raymond le Gascon, Elie de Bordeaux, Bernard de Périgord, Pierre le Catalan, Lambert de Poitiers, Brun de Bourgogne, Gilbert de Carcassonne) à côté de « Poulains » (Pierre de Rohès, Adalard et Guillaume de Rames, Richard de Saint-Abraham, Bernard de Josaphat) et de colons d'autre origine (Gérard le Flamand, Etienne Lombard, Jean de Corseniana...). Leur nombre s'accrut par la suite, en particulier lorsque la prise d'Ascalon eût rendu la région plus sûre. Chacun des habitants de cette petite ville avait reçu la place nécessaire pour y construire sa maison, avec une terre de deux « charruées » prélevée sur un territoire compris entre Gibelin et le « toron Tamarin. » Chaque année ils devaient payer à l'Hôpital le terrage et les dîmes, sauf sur les légumes, selon la coutume de Jérusalem. Sur le butin enlevé aux Sarrasins, la dîme devait être prélevée conformément à une autre coutume, celle de Lydda ou de Rames. L'Hôpital se réservait un droit de préemption sur les maisons et terres à un prix très légèrement inférieur (d'un rabouin, la plus petite subdivision du besant) au prix auquel le précédent propriétaire avait trouvé acquéreur. Les droits de mutation étaient fixés à un besant par charruée de terre et un rabouin par maison ou vigne. Enfin l'Hôpital spécifiait que si quelque habitant était surpris en adultère, il serait chassé de la ville après avoir été fouetté (9).

L'allusion à des coutumes faite dans l'acte montre qu'il existait des chartes de franchise-types, analogues à ce que furent en France les chartes de Lorris ou de Beaumont. De même, en 1180, la dame de Paumier, Ahuis, autorisait les bourgeois de cette ville à aliéner leurs biens en faveur des moines du Mont-Thabor, sauf les droits du seigneur « selon l'us et la coutume de Burie » — autre petite bourgade de Galilée (10).

Une autre charte de franchise fut confirmée en 1153 par Baudouin III : sur l'ordre de ce roi, le vicomte d'Acre Girard de Valence avait installé des colons latins dans le casal d'Humbert de Pacy — bourgade qui devait devenir célèbre par la bataille entre les Ibelins et les Impériaux au XIIIe siècle — (11). Girard de Valence avait conclu un accord avec ces colons touchant les redevances à lever sur les fruits, le four banal, le bain banal, les droits de mesurage et ceux de mouture à un moulin voisin ainsi que sur le cens de leurs maisons.

Tout ceci rappelle le mouvement de création de villes franches et de Villeneuves qui se produisait en Occident à la même date : est-ce pour y créer une Villeneuve que Vivien de Cayphas concluait en 1165 un accord avec le Saint-Sépulcre par lequel il délimitait une « cité déserte » (on affectionnait les ruines antiques pour y faire de nouvelles constructions, car les matériaux y étaient tout trouvés et, selon le proverbe d'alors, « château détruit est à demi reconstruit ») sise entre Cayphas et la palmeraie, possédant deux citernes et à qui il accordait le droit de libre commerce ? (12). C'était là une sorte de traité de pariage comme ceux qui étaient passés entre les abbayes et les rois capétiens de France. Non loin de là un guide vantait, au XIIIe siècle, une localité voisine du Mont-Carmel : « une ville qui est appelée Francheville... et i a mout biau lieu et est le plus sain lieu de toute la montaigne por cors d'ome (13). » Cette propagande en faveur de la salubrité de quelque ville franche ne rappelle-t-elle pas les réclames qu'affichent sur nos murs les entreprises de lotissements ?

Les noms mêmes des nouvelles fondations indiquent leur caractère : avec Francheville, nous pouvons citer « La Neuve ville » fondée par les chanoines du Saint-Sépulcre dans les casaux de Ramathes : le prieur y concédait en 1160 à Guy le Chamelier, Giraud Chevreuil et Hugues de Jaffa des places pour y construire des maisons, du terrain pour y planter des vignes et des arbres, des charruées de terre, une olivette, un four et un moulin « selon l'usage de la Mahomerie. » Quant à la Mahomerie, c'était peut-être la plus ancienne des villes fondées dans l'Orient latin : entre 1114 et 1124 les chanoines du Saint-Sépulcre avaient fortifié sommairement le petit bourg de Byrra, près de Jérusalem, de sorte qu'en 1124 les femmes et les enfants purent se réfugier dans une tour tandis que les coureurs égyptiens brûlaient la ville. Celle-ci se releva très vite : la « Grande Mahomerie » comptait en 1156 plus de 90 bourgeois, et, en 1160, le cens annuel des maisons y atteignait les chiffres élevés de 5, 8, ou 14 besants. En 1170, soixante-cinq « bacheliers » de la Mahomerie furent tués à Gaza. Le Saint-Sépulcre avait aussi construit d'autres villes-neuves à « Ainesems » (Aïn-Schems) devenue Valdecurs et à Bethsurie et, près d'Emmaüs, à la Petite Mahomerie : en 1169 le patriarche de Jérusalem encourageait ses chanoines à en construire d'autres où des Latins viendraient s'établir (14).

Ces exemples que de rares documents nous permettent de connaître pourraient sans doute être multipliés. Les colons venus de France et de tout l'Occident paraissent s'être rapidement adaptés au milieu syrien et aux conditions locales de la vie rurale. Si certains aspects de celle-ci ne devaient pas les dépayser, et si la pacification de ce pays dévasté permettait des récoltes dont l'abondance pouvait les récompenser, au témoignage de l'abbé Ekkehard comme de Guillaume de Tyr (15), des problèmes imprévus venaient se poser à eux. Celui qui leur parut sans doute le plus inhabituel dut être celui de l'eau : c'est ainsi que des accords furent conclus entre les moines de la Quarantaine et la veuve d'Eustache Granier (ancien seigneur de Sidon) qui possédait des domaines autour de Jéricho. Alors que son mari n'autorisait les moines à avoir de l'eau pour leur moulin qu'un jour sur quatorze, elle leur permit, grâce à l'intervention du vicomte de Jéricho, de s'en servir tous les samedis et la nuit précédente (16). Quant aux cultures en elles-mêmes, elles ne devaient pas être très différentes de celles que connaissaient dans leur patrie des hommes en grande partie originaires des pays du sud de l'Europe : vignes, céréales, oliviers ne leur étaient pas inconnus. Mais ce qui leur parut fort curieux, c'est le « miel végétal », mel silvestre, que produisaient les fertiles vallées descendant vers la Méditerranée. On prenait à ferme des moulins, actionnés par l'eau, qui broyaient les cannamelles pour en tirer le produit désigné parfois sous son nom arabe de zuccar, notre sucre, qui pour la première fois venait concurrencer, de façon très durable, le miel d'abeilles dont se servait l'Occident.

Du reste les « bourgeois » latins devaient rarement cultiver le sol eux-mêmes : nous voyons en eux de petits propriétaires ; la tenure en bourgeoisie de deux « charruées » correspondait à quelque soixante hectares de terre labourable sans compter les jardins et les vignes (17). Mais l'appel aux colons rencontrait un grand succès : il suffît de relire le « manifeste » de Foucher de Chartres pour revivre l'émerveillement de ceux qui, misérables en Occident, se trouvaient à la tête d'un petit domaine en Orient.

Ces munificences n'allaient pas sans contrepartie : si les bourgeois étaient dispensés de se rendre en personne à l'armée royale, d'autres services étaient exigés d'eux en vertu leurs privilèges. Services militaires en premier lieu : il semble qu'ils devaient fournir des corps de « sergents. » La liste dressée par Jean d'Ibelin au XIIIe siècle est entachée de nombreuses erreurs, car il paraît avoir ignoré une grande partie des « villes de bourgeoisie » ; elle cite néanmoins les contingents en sergents fournis par les cités : 500 pour Jérusalem, autant pour Acre, 300 pour Naplouse, 100 pour Tyr et 100 pour la bourgade du Lyon, 200 pour Tabarié, 150 pour Ascalon, 100 pour Jaffa, 50 pour Césarée, Arsur, Cayphas, 25 pour Gérin... (18). A côté de ces contingents dûs à l'ost royal, les bourgeois devaient dans certains cas le service militaire personnel à leurs seigneurs : nous avons cité, dans la charte de Gibelin, l'obligation faite aux bourgeois de payer la dîme sur le butin enlevé aux Sarrasins, ce qui laisse entendre que les colons devaient parfois prendre part aux expéditions des Hospitaliers. Enfin, à coup sûr, les bourgeois, véritables « soldats-laboureurs », étaient astreints à un service de guet et de garde des forteresses. Campées dans un pays dont les paysans musulmans saisirent plus d'une fois l'occasion de massacrer leurs maîtres, les « villes de bourgeoisie » devaient assurer elles-mêmes leur défense, pour laquelle, du reste, elles étaient munies de fortifications plus ou moins développées. S'ils n'avaient droit, en temps de paix, qu'au port du seul couteau, les bourgeois ne pouvaient certes se dérober en tout temps à l'obligation de porter les armes (19).

Nous avons énuméré les avantages dont jouissaient ces colons au point de vue des redevances féodales qui pesaient sur eux de façon fort légère. Reste à savoir dans quelle mesure ils jouissaient de l'autonomie administrative.

Une erreur très courante est celle qui associe l'idée de bourgeoisie à celle de « commune jurée. » Le royaume de Jérusalem au XIIe siècle paraît avoir ignoré le mouvement communal qui sévissait alors en France. Alors que les membres des communes prêtaient serment à la commune considérée comme seigneur, les bourgeois restent en Orient les hommes de leurs seigneurs à qui, comme par exemple les habitants de la Mahomerie en 1155/1156, ils jurent fidélité (20). Sous cette réserve, il est très possible qu'ils aient eu liberté de s'administrer eux-mêmes, tout en restant soumis au contrôle des agents seigneuriaux. Si les « cours des bourgeois » ont eu avant tout un rôle judiciaire — qui apparaît tant dans les actes qui ont été passés par devant elles que dans les Assises des Bourgeois qui sont vraisemblablement l'expression de la jurisprudence des cours bourgeoises — rien ne prouve qu'elles s'y soient limitées ; aucun texte ne nous indique la compétence de cette assemblée en dehors des bornes de son activité judiciaire. En tout cas, c'est une institution très répandue dans le royaume de Jérusalem que la cour des bourgeois : elle comprenait en principe douze « jurés » désignés par le roi — ou le seigneur du lieu — sous la présidence d'un représentant de ce dernier, généralement appelé vicomte (21). Nous ne savons pas si la présence d'un vicomte dans une localité témoigne de l'existence d'une cour de bourgeoisie au même lieu : devons-nous accepter comme exclusive la liste dressée au XIIIe siècle par Jean d'Ibelin, qui énumère trente-sept de ces cours ? Ou bien peut-on supposer qu'il a existé des assemblées bourgeoises dans toutes les bourgades à peuplement franc, au Lyon, à Gérin, à Paumier, à Caco, à Calenson et dans les autres petites villes de l'hinterland dont le souvenir avait déjà eu le temps de s'estomper au XIIIe ? Sinon, quelles sont les raisons qui faisaient désigner telle ou telle ville pour être le siège d'une cour de bourgeoisie : il ne semble pas, en effet, qu'il n'y ait eu qu'une cour par seigneurie ? (22). L'insuffisance de notre documentation laisse ces questions sans réponse.

Dans cette cour, le vicomte n'est qu'un président dont le sceau authentifie les actes passés devant elle (23). Ce sont les douze jurés qui rendent la justice ; conformément au grand principe du droit féodal selon lequel chacun doit être jugé par ses pairs, ils connaissent de toutes les causes intéressant les bourgeois francs — ainsi que celles où un bourgeois est en procès avec un indigène ou contre un Italien (si celui-ci est le plaignant). Possédant une juridiction commerciale étendue, la cour bourgeoise — que l'on trouve parfois désignée par le nom de « court réau » (« cour le roi » : les jurés sont appelés « jurés le roi ») — possède aussi une juridiction criminelle. C'est ainsi qu'un marchand surpris à ravitailler les Sarrasins en armes est jugé devant le tribunal maritime ou cour de chaîne, mais doit être remis à la cour des bourgeois pour être condamné à la pendaison. Il en est de même pour tous les cas concernant même les Italiens privilégiés lorsqu'il s'agit de juridiction criminelle ou réelle, c'est-à-dire pour des causes intéressant la possession de la terre : « nule comune n'a cort de sanc, ce est de cop (= coup) aparant, ni de nul murtre ni de larecin ni de trayson ni de hérezerie (= hérésie)... ni de vente de maison ou de terre » (24). La cour du vicomte est bien le tribunal du roi (ou du « baron ») en même temps que celui des bourgeois.

Toutefois les bourgeois peuvent être traduits devant la Haute Cour s'ils ont avec un chevalier un procès relevant de la « haute justice. » Plusieurs chapitres du Livre au Roi étudient le cas du bourgeois qui a frappé un chevalier ou du chevalier qui a frappé ou tué un bourgeois : le duel judiciaire ne pouvant opposer des gens de condition différente, la famille du bourgeois devait demander à un autre chevalier de soutenir son droit en « bataille » pour prouver le meurtre. Si le meurtre était prouvé — soit par témoins, soit par la victoire du « champion » — le chevalier agresseur perdait son poing droit et son équipement (s'il s'agissait d'une simple blessure) ou bien était pendu avec son armure et ses éperons, si sa victime avait perdu la vie. La même peine était appliquée au champion du bourgeois et au bourgeois lui-même (avec la possibilité pour le roi de gracier le champion vaincu) si l'accusé avait le dessus. Le bourgeois ayant blessé un chevalier devait être exécuté. En fait, dans ce cas, l'agresseur quittait généralement le royaume — au risque de la perte de son fief — pour n'y revenir qu'après accord avec la famille de la victime pour le paiement d'une « composition (25). » Ainsi les bourgeois étaient protégés contre les excès auxquels les chevaliers auraient pu se livrer à leur égard.

Les bourgeois jouaient aussi leur rôle dans la vie politique du royaume : ils assistaient aux réunions du Parlement et y discutaient du chiffre des impôts qu'ils auraient à payer, et leur souscription figure à côté de celle des barons sur les actes royaux. Ils prenaient part également aux cérémonies : ce sont les bourgeois de Jérusalem qui assuraient le service au banquet du couronnement.

Mais cette classe privilégiée comprenait-elle tous les Francs de Syrie ? Sans doute dans les petites bourgades auxquelles nous avons fait allusion tous les colons devaient posséder leur part des tenures en bourgeoisie et ainsi être propriétaires, ce qui en faisait incontestablement des bourgeois selon la coutume générale du Moyen Age. Mais les non-propriétaires appartenaient-ils aussi à cette catégorie ? Il est vraisemblable qu'ils n'étaient pas très nombreux, mais on ne peut pas ne pas tenir compte du seul renseignement statistique sûr qui nous soit parvenu sur l'effectif de la colonisation franque : lors de la chute de Jérusalem, environ 20.000 habitants ne purent payer la rançon relativement modique dont le chiffre avait été fixé par Saladin. Sans doute faut-il faire entrer dans ce compte les réfugiés des campagnes voisines, mais il est probable que la Ville Sainte regorgeait de miséreux, pèlerins qui s'étaient fixés auprès des Lieux Saints, mendiants de toute sorte, ou même de cultivateurs ou d'artisans ruinés ou incapables de payer le cens qui leur aurait permis de posséder une maison et des champs dans quelque Villeneuve. Justiciable de la cour des bourgeois, tout ce menu peuple faisait-il partie des « bourgeois » au sens propre du terme ?

Quant aux Italiens installés en Syrie, beaucoup d'entre eux se fondaient dans le reste de la population, d'origine généralement française (26), mais les citoyens des villes commerçantes que les Assises appellent « les communes » (Gênes, Pise, Venise) formaient, à part, des communautés vivant côte à côte avec les sujets du royaume sans se mêler à eux. C'est au XIIIe siècle que leurs colonies atteindront leur apogée et c'est alors que nous les étudierons.

Au siècle précédent, ce sont des Français qui participèrent à cette colonisation rurale et urbaine à la fois qui fit réellement de la Syrie conquise, malgré l'abondance de sa population indigène, une « Nouvelle-France » : ne peut-on se permettre de comparer cette émigration de colons laborieux à celle qui, cinq cents ans plus tard, devait aller implanter un vigoureux rameau français au Canada, ou à l'installation en Algérie au XIXe et au XXe siècles, de villages français qui rappellent les « villes-neuves » syriennes ?
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. Rey, page 58 ; Beugnot, Mémoire sur le régime des terres... en Syrie, dans Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1853-1854.
2. Dodu, page 269 ; Cahen, page 547.
3. Cesaire d'Heisterbach, Dial. mirac., IV, c. 15 « quin pro pecunia sororem, filiam vel... luxuriae peregrinorum uxorem propriam exponeret. » (Michaud, Bibliothèque des Croisades, III, 1829, page 279.)
4. Rôhricht, R., page 154.
5. Rôhricht, R., page 205.
6. Rôhricht, R., 1242. Un chevalier à qui on a confisqué son fief pour être sorti du royaume sans congé, peut à son retour rentrer en possession de ses autres biens, terres, vignes et maisons : ces biens sont appelés par le Livre au Roi (n° 20) « borgesies. » Cf. les articles de J. Prawer (parus après la composition de ce livre) dans Economie history review, 1951, pages 82-85, et surtout dans Revue belge de philosophie et d'histoire, 1951, pages 1063-1118 (Colonization activities in the latin kingdom of J.).
7. La garnison de Gibelin, dès avant 1144, captura au cours d'une chasse le fils du gouverneur de la province égyptienne d'al-Tour (péninsule sinaïtique) qui réussit à s'évader (Usama, dans Revue de l'Orient Latin, tome II, page 408).
8. L'archevêque « des Grecs habitant Gaza et Eleuthéropolis » (= Gibelin), Mélétos, reçut en 1173 de l'Hôpital le monastère Saint-Georges de Gibelin (Rôhricht, R., page 502) — ceci paraît indiquer la présence d'une population melkite à Gibelin. Bersabée n'est pas en réalité identique à Bethgibelin : c'est Bir-Seba, assez loin au sud de cette ville.
9. Rôhricht, R., pages 164, 457, 572 ; Guillaume de Tyr, XVI, 30. — L'expulsion des adultères est ordonnée par le concile de Naplouse, canon 5. — Le toron Tamarin : Arab-el-Amarîn, ligne de collines à 15 km. au sud-est de Beit-Djibrîn (Gibelin).
10. Burie (ou Daburie) est une petite ville sise au pied du Mont-Thabor : elle possédait un embryon de défense, avec une tour attestée en 1162 — Rôhricht, R., page 594.
11. Rôhricht, R., page 281. Humbert de Pacy, vassal de Baudouin I, cité en 1108 (Rôhricht, R., page 52), avait reçu en fief ce casal voisin d'Acre qui est appelé en 1130 Siph (Rôhricht, R., pages 101, 134) et qu'il faut par conséquent identifier à al-Zîb, près du cap Naqura, « castellum Ziph nominatum, in VI° miliario a Ptolomaida (= Acre) » selon la description de Foucher de Chartres (page 274). Al-Zîb devint Casal-Humbert.
12. Rôhricht, R., page 418.
13. Michelant et Raynaud, opuscule cité, page 89. Il peut y avoir identité entre Franche-ville et la « cité déserte » (l'antique Sycaminum, Haïfa-el-Atiq, sur le versant N. O. du Carmel). Les chevaliers de Jérusalem appelés de Franco loco ne tirent pas leur nom d'une ville-franche du royaume, mais de Franleu (Somme, arrondissement Abbeville). Lois, I, 23.
14. Foucher, page 731 ; Rôhricht, R., pages 74, 302, 345, 346, 400, 469... Aïn-Schems, au sud de Bethel ; Bethsurie, au nord d'Hébron ; el-Bireh, près de Béthel, au nord de Jérusalem. « Ramatha dans les montagnes d'Ephraïm » (Rois, I, 1) : er Ram, entre Jérusalem et la Mahomerie. — Le Saint-Sépulcre avait aussi construit un village, Castavilla, près d'Acre (Registres de Nicolas IV, 1291).
15. Ekkehard d'Aura, éditions Hagenmeyer, page 309 ; Guillaume de Tyr, XVIII, 1.
16. Rôhricht, R., page 82 (1116) et page 104 (1124).
17. Conder, pages 238-240 : la charruée correspond à 33 cordes (de 18 toises) sur 16, soit 80 acres. — Rey, page 242.
18. Lois, I, page 417. — Le Livre au Roi (n° 14) atteste la présence des bourgeois à l'ost. Les bourgeois de Jérusalem convoqués pour l'arrière-ban en 1177 : Ernoul, page 42. Guillaume de Tyr, pages 976-977.
19. Rey, page 110. — On ne peut pas dire tout à fait avec M. La Monte, page 139, « The East had no communal militia, for there were no communes. »
20. Rôhricht, R., page 302. — Cette situation se rencontre en Occident dans les villes dotées de chartes de franchise, bien plus nombreuses que les « communes »
21. En 1167, par exception, la cour des jurés de Césarée est présidée par le sénéchal du seigneur (Rôhricht, R., page 432). Il ne paraît pas y avoir existé de vicomte à Gibelin. Les « juges » qui, dans certains actes, paraissent suppléer le vicomte, sont-ils des bourgeois exerçant des fonctions analogues à celle des maires (Rôhricht, R., pages 154, 166, 338, 504, 1252) ?
22. Des vicomtes sont cités au Lyon (Rôhricht, R., page 665), à Caco (Rôhricht, R., pages 139, 159, 426, 533), à Calenson (Rôhricht, R., page 426), à Mirabel (Rôhricht, R., page 423). — Jean d'Ibelin (Lois, I, page 417) situe des cours de bourgeoisie à Jérusalem, Acre, Naplouse, Daron, Jaffa, Ascalon, Rames, Ibelin, Tabarié, Saphet, Sidon, Beaufort, Césarée, Bethsan, Crac, Montréal, St. Abraham, Bethléem, Jéricho, Gibelin, Gaza, Lydda, Arsur, Sébaste, Chatel-Pèlerin, au Merle à Cayphas, Caymont, Nazareth, Château-du-Roi, Scandélion, Tyr, au Toron, à Châteauneuf, Beyrouth, Bélinas (Panéas) et à l'Assebebe. Cf. Livre au Roi, 39.
23. Assises des Bourgeois, page 140 ; cf. Paul Viollet, La cour du vicomte dans l'Orient Latin (Positions des thèses de l'École des Chartes, 1863).
24. Assises, 47, 144.
25. Livre au Roi, 17-20, 41.
26. Il ne faut pas ne voir toutefois dans la population européenne du royaume qu'une population française : Anglais, Allemands, Italiens y figurent dans une proportion importante, et on connaît à Jérusalem toute une colonie hongroise (Rôhricht, R., page 160).

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

XII-Statut des Indigènes

Quelle que fût l'importance relative de la colonisation franque dans le royaume oriental, les Francs ne furent, et ne pouvaient être, qu'une minorité dans la population de ce royaume. La Palestine a toujours été un carrefour de races et de religions — même au temps des rois d'Israël et de Juda, les Cananéens s'y imbriquaient dans les tribus hébraïques que les Phéniciens et les Philistins pénétraient par endroits, et bien d'autres peuples vinrent s'ajouter à cette mosaïque au cours de son histoire longue et troublée. De cette confusion des « langues », selon l'expression utilisée par les Francs, les règlements des Assises de la Cour des Bourgeois portent la trace. En cas de procès, disait-on, le Juif devait prêter serment sur la Torah, le Sarrasin sur le Coran, le Samaritain sur « les cinq livres de Moïse » (le Pentateuque), l'Arménien, le Syrien (monophysite), le Grec, le Nestorien, le Jacobin (copte), comme l'Abyssin ou le Franc, sur les Evangiles. A côté de l'arabe et du français, on entendait parler l'hébreu, le syriaque d'origine araméenne, l'arménien, le géorgien, le chaldéen, le grec, le copte ou l'amharique. Dans cette tour de Babel, les Francs n'essayèrent pas d'introduire leurs propres institutions ; ils surent aussitôt se rendre compte que, s'il y avait lieu d'apporter une certaine hiérarchie entre les diverses « langues », il valait mieux respecter l'organisation traditionnelle au sein de chaque communauté. C'était déjà de la meilleure politique coloniale.

Les plus misérables parmi les indigènes, sous la domination franque, étaient ceux-là même qui avaient dominé les autres groupes nationaux avant la Croisade, les Musulmans réduits en servitude. La conquête franque s'était accompagnée en effet de la réduction en esclavage de nombreux « Sarrasins » tels ces habitants de Césarée dont Foucher de Chartres nous dit que peu de mâles furent épargnés, mais davantage de femmes qui furent vendues et, belles ou laides, durent aller « tourner les meules des moulins. » Il y avait des marchés d'esclaves dans les grandes villes, comme à Acre où les Vénitiens devaient payer un besant par esclave qu'ils y vendaient. On prévoyait la résiliation des ventes si le captif était lépreux ou épileptique. On faisait même des donations d'esclaves à des églises : en 1164 Amaury I promettait à l'ordre de Saint-Lazare un esclave sur dix captifs faisant partie de sa part de butin (exception faite des « chevaliers » musulmans dont le roi se réservait de tirer rançon). L'esclave qui tuait un chrétien était pendu, ou, si c'était une femme, brûlée (1).

Mais le sort des esclaves était adouci par la législation qui les protégeait : le concile de Naplouse s'était préoccupé de châtier celui qui aurait violé une Sarrasine. Autant que possible, on empêchait les Francs de traiter leurs belles captives comme le furent tant de prisonnières franques, enfermées dans les harems musulmans. Et surtout le baptême affranchissait d'office les captifs. « Le libertin (= libertinus, affranchi), ce est celui qui fu esclaf sarazin et est fait crestien », gardait certains rapports avec son ancien maître, contre lequel il ne pouvait intenter de procès (sous peine de payer 60 besants ou d'avoir la langue coupée) ; s'il mourait sans avoir fait de testament, ses biens revenaient à son maître, mais non s'il avait testé. Enfin le « bâti » (= baptisé) qui avait outragé ses maîtres redevenait esclave. Par contre l'esclave qui s'était enfui chez les « païens » et revenait se faire baptiser était libre de plein droit. Dès 1120, Foucher de Chartres mentionnait que les femmes des colons latins, souvent syriennes ou arméniennes, étaient fréquemment aussi des Sarrasines baptisées. Et les nouveaux convertis pouvaient accéder aux plus hauts emplois, comme le montre l'histoire du chambrier Baudouin racontée par Guillaume de Tyr : « il avoit un chambellenc entor le roi Baudoin qui mout estoit ses privez et en qui le roi se fioit sur tous les autres. Cist avoit esté Sarrazins, mès il avoit requise notre foi par mout grant volenté de bien fère, ce sembloit, si que li rois en ot pitié et le fist baptoier et le leva de fonz et li mist son non ; tantost le receust en sa mesniée. » Ce filleul de Baudouin I, tenté par les richesses que lui proposaient les gens de Sidon, aurait d'ailleurs essayé d'empoisonner le roi (1111) (2).

Tous les Musulmans n'étaient pas esclaves, loin de là. La majorité d'entre eux était composée de paysans. Après la grève des cultures et les attentats auxquels se livrait une partie de ces « vilains », l'accord avait fini par se faire. Ces fellahs faisaient une grande partie de la population rurale du royaume : le prince arménien Thoros en exprima son étonnement à Amaury I, et Usâma rapporte que « les habitants des campagnes autour d'Acre étaient tous musulmans ; à mesure qu'un captif parvenait jusqu'à eux, ils le cachaient et l'aidaient à regagner les régions de l'Islam » (3). Cette « résistance » allait parfois jusqu'à la jacquerie : les paysans de la Samarie pillèrent Naplouse après la défaite de Sinn-al-Nabra (1113) comme en 1187. Mais en général les rapports étaient excellents : Ibn Djobaïr, qui a traversé (1184) la région d'Acre, exclusivement musulmane, déclarait que la plupart de ces Sarrasins étaient « tentés par le démon en comparant leur situation avec celle de leurs coreligionnaires dans les cantons gouvernés par des Musulmans, qui est tout le contraire de la sécurité et du bien-être. » Sauf un impôt personnel (la capitation, analogue au Kharadj musulman, frappant les non-chrétiens) d'un dinar et 5 qirât (soit un besant) et une taxe sur les arbres fruitiers, les Francs ne demandaient à leurs sujets que les redevances ordinaires du métayage. Pour attirer des colons arméniens, on leur proposait les mêmes conditions qu'aux Musulmans ! Ceux-ci s'administraient eux-mêmes sous des maires de leur nation, et leur sort ne paraît pas avoir été misérable. Comme les autres cultivateurs, Baudouin II les avait exemptés en 1120 de payer des taxes sur les vivres qu'ils allaient vendre à Jérusalem (4).

Leur sort matériel ne différait guère de celui des paysans chrétiens, les « Syriens » que les rois de Jérusalem essayaient d'attirer sur leurs terres — vers 1115, par exemple, Baudouin I fit une active propagande auprès des chrétiens de la Transjordanie musulmane pour qu'ils viennent s'installer dans Jérusalem dépeuplée, où il leur donna des tenures en franchise (5). Ceux-ci étaient essentiellement des paysans libres, qui se transportaient souvent dans les terres récemment reconquises sur les musulmans, pour y profiter des récoltes magnifiques qu'on y faisait après de longues jachères. Un impôt d'un besant par charrue pesait sur eux. Le nom de « serf » ne se rencontre pas en Orient, mais beaucoup de paysans étaient attachés à la terre et on les vendait avec leur tenure. La règle de la vie rurale de Syrie était l'assolement triennal : on cultivait chaque champ une année en blé ou orge, une année en légumes. La troisième, la terre restait en « garet », c'est-à-dire en jachère. Chaque « casal » — village ou gros hameau — possédait des terres réparties, selon l'antique tradition, en raison du nombre des membres de la famille et des charrues.

Les Croisés respectèrent cette coutume, et la « charruée » resta l'unité de superficie agraire ; les « gâtines » (terres incultes, pâturages) n'étaient pas divisées en charruées. Dans ce cadre, les seigneurs demandaient à leurs villageois, selon les termes du métayage, tantôt la moitié, tantôt le tiers (selon Rubruck) des récoltes — le seigneur devait renouveler la semence quand besoin était, en échange d'une redevance d'une poule par charruée. D'autres « dons » (exenia, redevances en nature) consistant en oeufs, fromages, poules et bois, étaient effectués aux termes de Noël, de Carême-prenant, de Pâques. La redevance payée sur les arbres fruitiers (surtout les oliviers) était légère et n'atteignait pas ces taux excessifs qui, sous les pachas turcs, amenèrent souvent les paysans à arracher leurs dattiers. Chaque charruée devait enfin une corvée de labourage d'un jour par an, avec une charrue et sa paire de boeufs, sur le domaine seigneurial. Pour compléter ce bref tableau de la vie rurale en Syrie, on peut noter que les vignes, réparties en charruées, étaient elles aussi cultivées à mi-fruit, et que le roi prélevait une taxe d'abattage, dite « tuage » (tuazo) sur chaque porc tué (6). Les chrétiens indigènes étaient peut-être encore plus nombreux dans les villes, surtout à Jérusalem où Baudouin I les avait systématiquement installés. Ils y exerçaient leurs industries sous la surveillance des agents royaux — en particulier du mathesep ou chef de police — en étant soumis à des règlements qui rappellent, plus encore que ceux de nos corporations, ceux qui régissaient les corps de métiers dans l'Orient musulman, héritage direct de Rome et de Byzance où le Livre du Préfet nous fait connaître leur réglementation excessive. Eux aussi étaient astreints au paiement de redevances : ainsi chaque « feu » (atelier) de tisserand de Tyr payait par mois deux cartata (pièces d'étoffe ?) (7). Au XIIIe siècle, les plus riches de ces industriels et marchands syriens vivront sur un pied d'égalité avec la bourgeoisie commerçante franque.

A côté des Syriens et des paysans musulmans, il existait d'autres communautés, comme les Juifs, détenteurs d'un quartier à Jérusalem où ils étaient peu nombreux — c'est au XIIIe, quand Saladin les y aura appelés, qu'ils y auront une florissante communauté avec une école talmudique —, plus volontiers installés dans les villes de la côte, surtout autour de Tyr et du Toron, où ils étaient au nombre d'un millier de familles. Beyrouth, Sidon, Acre, Hébron avaient aussi leurs « juiveries. » Des Juifs originaires de Provence étaient souvent venus se fixer dans ces villes commerçantes du Sahel. Soumis à leurs juges, ils étaient astreints, comme les Musulmans, au paiement d'une capitation levée à raison d'un besant par an sur chaque homme de plus de quinze ans. Quant aux Samaritains, ils étaient encore assez nombreux — trois cents familles — dans leur patrie d'origine, autour du Mont Garizim (où chaque année ils venaient célébrer la Pâque) de Naplouse et de Césarée (8).

Tous ces groupes nationaux, composés de populations sédentaires, entraient tout naturellement et sans changer leurs habitudes traditionnelles dans le cadre du régime territorial de la seigneurie. Les Latins durent par contre résoudre un problème assez délicat, celui de l'intégration des Bédouins dans le régime féodal. Les territoires occupés par ces nomades (surtout en Transjordanie, en Arabie Pétrée et en bordure de la « Berrie », dans les seigneuries d'Ascalon et d'Hébron) comprenaient des pâturages où ils menaient leurs troupeaux selon le rythme de la transhumance, en vertu d'usages séculaires. Mais (comme cela se passait par exemple à la frontière du Maroc et du Sud-Oranais) la conquête franque avait bouleversé les circonscriptions antérieures, dont les Bédouins n'avaient guère cure. Les nouvelles limites, plus rigoureuses qu'autrefois, coupaient le parcours traditionnel des troupeaux. Plutôt que de renoncer aux riches pâturages d'été occupés maintenant par les Francs (comme la « forêt de Panéas »), les nomades préférèrent payer aux nouveaux seigneurs, comme ils l'avaient fait aux anciens, une redevance pour jouir paisiblement des pâturages. Dans le royaume de Jérusalem, c'était le roi qui percevait cette redevance et, en contrepartie, assurait sa protection aux Bédouins — dont les troupeaux étaient une tentation souvent insurmontable pour tel ou tel besogneux seigneur qui aurait eu tendance à considérer ces Sarrasins comme de bonne prise. Aussi comprend-on la colère de Baudouin IV contre Guy de Lusignan qui, pour se venger de lui (1183), avait massacré les Bédouins de la région d'Ascalon : c'était un crime de « lèse-majesté. » Mais tous les nomades n'appartenaient pas au roi : ceux qui n'avaient que des pâturages en territoire franc étaient considérés comme des étrangers munis de sauf-conduit, alors que ceux dont le territoire même était dans le royaume appartenaient au seigneur du territoire. Ainsi Baudouin III, en 1161, ne se réserva dans son accord avec Philippe de Milly que « les Bédouins qui ne sont pas nés en la terre de Montréal. » Nous avons conservé telle donation qui porte sur un grand [nombre de « tentes » de Bédouins dont elle spécifiait soigneusement les noms et les « lignages » : on pouvait donc donner un Bédouin comme on donnait « un Syrien et une charruée. » Le statut très spécial des Bédouins « indigènes » pourrait presque être défini celui de serfs non attachés à la glèbe (9).

Ce serait une erreur de considérer les indigènes comme une masse de tenanciers et d'artisans pressurés par la race franque dominante, sans droits comme sans chefs. Nous avons déjà vu que les Francs leur assuraient une vie matérielle supportable dans le respect des traditions locales. Ce respect était porté à un très haut degré dans le domaine où il était le plus délicat, celui de la religion. L'Eglise catholique, par ses Croisés, avait soumis la Syrie ; on aurait pu s'attendre à ce qu'elle s'assurât au besoin par la force le ralliement des églises orientales à sa discipline et à sa doctrine. En fait la tolérance des Latins surprit les Orientaux eux-mêmes, et ils maintinrent en général les églises de Syrie dans leurs biens et dans l'état où elles étaient avant la Croisade. Matthieu d'Edesse, il est vrai, assure qu'il fallut un miracle pour empêcher les Francs de conserver les couvents arméniens, grecs, syriens et géorgiens qu'ils avaient usurpés (le Samedi Saint 1101, en effet, les lampes du Saint-Sépulcre refusèrent de s'allumer devant la foule qui attendait le « feu sacré. » Il fallut une procession et un sermon prononcé par le chapelain du roi Baudouin, Foucher de Chartres, pour qu'enfin le feu consentît à s'allumer : selon Matthieu, les Francs auraient alors reconnu leurs torts) (10). En fait, les Croisés trouvèrent à Jérusalem la place vide ; non seulement les Egyptiens avaient chassé de la ville les chrétiens indigènes, mais nous savons que le patriarche melkite (grec) avait fui à Chypre et que le métropolite jacobite (monophysite) s'était réfugié auprès de ses coreligionnaires coptes d'Egypte : ce n'est pas sans quelques tiraillements que tout rentra dans l'ordre. Les Francs annexèrent certes de nombreux biens appartenant aux Grecs, en particulier ceux du patriarche ; mais les couvents grecs restèrent prospères — qu'il s'agisse de Saint-Jean de Tire et de Sainte-Marguerite au Carmel, de Saint-Elie au Mont-Thabor ou surtout de Sainte-Catherine au Mont-Sinaï (11), comme des couvents grecs ou géorgien de Jérusalem, tous vénérés par les pèlerins latins comme par les pèlerins orthodoxes. Et, malgré la suppression officielle de la hiérarchie melkite comme faisant double emploi avec la hiérarchie catholique (puisque l'église grecque et l'église romaine ne faisaient en droit qu'un seul et même corps), malgré la disparition du patriarche grec, qui ne réapparaîtra à Jérusalem que lors de la reconquête de la ville par Saladin, on n'admit pas seulement les schismatiques à posséder leur part des Lieux-Saints, mais on toléra leurs prélats. En 1173, le grand-maître de l'Hôpital, Jobert, fit don à « Meletos, syrien, archevêque des Grecs et Syriens (= melkites) de Gaza et de Gibelin-Eleutheropolis », confrère de l'Hôpital, du monastère de Saint-Georges de Gibelin, à titre viager ; la donation était signée du protopapas du Saint-Sépulcre et d'autres dignitaires grecs de Jérusalem (12).

Quant aux autres rites, qui n'avaient pas le désavantage d'être pour les Latins des « frères ennemis », l'accord se fit encore plus facilement avec eux. Jean d'Ibelin donne les archevêques arménien et jacobite de Jérusalem comme suffragants du patriarche latin : il est vrai qu'il écrit après la réunion à l'église catholique de l'église arménienne (1198) et après la proclamation d'obéissance envers le Saint-Siège du patriarche jacobite Ignace II (1237-1247). Les Arméniens, très voisins des Latins par leurs croyances, faisaient presque un seul peuple avec eux. On voit un moine arménien faire donation d'une citerne à l'ordre de Saint-Lazare, et cette nation possédait à Acre un hôpital pour les pèlerins arméniens qui fut rattaché en 1190 à l'ordre Teutonique (13). Le métropolite jacobite, réfugié en Egypte en 1099, n'avait pu défendre ses droits, et on avait attribué deux casaux lui appartenant, comme biens sans maître, à un chevalier nommé Gauffier. La capture de ce dernier par les Egyptiens, vers 1103, facilita la restitution qui fut faite au prélat de ces villages ('Adesia et Beit'Arif) qu'on lui rétrocéda. En 1137 Gauffier, reparu, revendiqua ses domaines mais l'intervention de la reine Mélisende fit décider par Foulques d'Anjou (1138) que ces deux villages seraient rendus au métropolite (14). Du reste les rois de Jérusalem se montrèrent très accueillants pour les clercs orientaux : l'higoumène russe Daniel fut reçu avec une faveur marquée par Baudouin I, et Foulques considérait le métropolite jacobite de Jérusalem Ignace (1125-38) « comme un ange du ciel. » C'est d'ailleurs la communauté syrienne, bien plus que les Grecs (qui méditèrent, dit-on, de livrer Jérusalem aux Musulmans, en 1187), qui marquait le plus d'amitié pour les Francs.

Libres d'observer leurs rites religieux, les indigènes du royaume avaient également leurs institutions propres : dans leurs communautés, les Juifs et les Samaritains avaient leurs juges, qui rendaient leurs jugements selon la loi de leur nation. Le principe de la « personnalité des lois » revivait dans le royaume de Jérusalem, et c'est pourquoi les Assises parlent si rarement du droit des indigènes et du tribunal des Syriens, la cour du raïs. Cette cour, présidée par le rais ou chef du village, comprenait douze assesseurs : plutôt que la copie de la cour des bourgeois franque, c'était la survivance d'une très vieille institution qui s'est continuée jusqu'à nos jours à peu près identique, dans l'actuel mejlis de village (15). Tout au plus des traces de procédure occidentale s'y étaient-elles introduites : au témoignage d'Usâma, les paysans aussi recouraient au duel judiciaire. La pratique des ordalies — par le fer rouge, par l'immersion du prévenu dans une barrique dont le coupable, trop léger, ne devait pas pouvoir toucher le fond — était courante dans les cours du vicomte, où les Syriens et autres indigènes comparaissaient pour les cas les plus graves, ou pour ceux qui les opposaient à des gens d'autre nation. Si un Franc était en litige avec un Syrien, Musulman ou Grec, si un Arménien avait un procès contre un Nestorien, un Samaritain, un Juif, enfin dans tous les procès entre gens de nation différente, les Assises des Bourgeois ordonnaient aux parties d'avoir chacune des garants (des témoins) appartenant à la communauté de leur adversaire. On admettait toutefois que les jurés (les Francs qui composaient la cour, à l'exclusion de tous autres) pouvaient être garants dans toutes les causes : c'est par ce moyen que s'introduit au XIIIe siècle l'institution du notariat. Le privilège des Francs était de ne pouvoir être appelés au duel judiciaire par les indigènes, mais ceux-ci pouvaient le faire s'ils étaient accusés de meurtre, de trahison ou, disent les Assises, d'hérésie (comment un Musulman ou un monophysite pouvait-il être accusé d'hérésie, le texte ne nous le dit pas...) (16).

La cour du rais ne jugeait donc que les procès de faible importance. Dans les bourgades possédant un marché (fondouk) cette cour n'existait pas : elle était remplacée par un tribunal également civil, de caractère surtout commercial, la « cour de la fonde. » Un « bailli de la fonde », franc, chevalier ou bourgeois, y était assisté de six jurés de recrutement mixte, à prédominance indigène (quatre Syriens et deux Francs) : leur juridiction s'étendait sur toutes les nationalités (17).

Les rais, en dehors de leurs attributions judiciaires, étaient dans le royaume franc des personnages assez importants. Certains d'entre eux avaient su négocier le ralliement de leurs villages aux conquérants, comme ceux des montagnes de Samarie qui vinrent offrir du pain, du vin, des dattes et des raisins de leur pays de vignobles à Godefroy lors du siège d'Arsur (1100) (18). Sous le régime latin, ils avaient conservé leurs attributions et leurs richesses. Ils possédaient des terres souvent assez étendues, comme ce « raïs syrien » Melenganus qui, en 1150, vendait à Saint-Lazare treize charruées de vigne près de Bethléem pour 1050 besants et un cheval — bien des bourgeois latins n'en possédaient pas autant. Quant au rais de Naplouse Guy, en 1185, il tenait héréditairement, en vertu d'un privilège du roi Amaury I, la moitié de la gâtine de Mesdedule, près de sa cité, et la vendit cette année-là pour 4.500 besants. Au XIIIe siècle, dans la seigneurie de Nazareth, l'entrée en possession de casaux par l'Hôpital s'accompagnait de la remise en garde de ces casaux à des rais, dont certains se voyaient confier plusieurs villages. Ces Syriens apparaissent comme les égaux — au moins — des sergents latins, et, comme eux, sont désignés dans certains textes sous le vocable d'« hommes liges. » Il est vrai que c'est au XIIIe siècle, où la condition des indigènes n'avait que tendance à s'élever,... (20).

De même que les rais, c'était des indigènes que les officiers subalternes des seigneuries, les citerniers (jouant un rôle important dans ce pays où la distribution de l'eau était affaire de gouvernement), les interprètes, ces indispensables drogmans de l'Orient, et les écrivains. Les drogmans comme les écrivains formaient une sorte de caste parmi les leurs (ici l'écrivain est le fils du rais — à Saphorie en 1255 —, là les écrivains se succèdent de père en fils), et, pour les Latins, ils étaient des sergents pourvus de fiefs. En 1183, lors d'une vente de casaux, on réserve les fiefs de Seit (Saïd) et Guillaume, sergents du seigneur du lieu : ces fiefs, appelés scribanium et drugumanagium, indiquent qu'ils sont l'un écrivain, l'autre drogman. Le fief d'écrivain correspond à une tenure en bourgeoisie : en 1183 Georges le Syrien, fils d'Hariri, possède une maison et deux charruées. D'ailleurs ces sergents fieffés restent des serfs : on les donne avec leur tenure, et cela les fait ressembler aux ministeriales de l'Occident du Haut Moyen-Age. Mais souvent, hommes de confiance du maître à qui ils servent de « truchements » (turcimannus = drogmannus), celui-ci préfère ne pas se séparer d'eux. Ce sont le plus souvent des Syriens chrétiens, mais parfois aussi des Musulmans : c'est un « escrivain sarrasinois » (= écrivain en arabe) d'un seigneur franc (qui connaissait parfaitement cette langue), Renaud de Sidon, qui le livrera aux Musulmans en 1189 (21).

D'autres « sergents » de race syrienne figuraient dans l'armée hiérosolymitaine. Mais l'élément indigène le plus important dans cette armée était constitué par les Turcoples, ces milites levis armaturae, cavaliers revêtus d'une armure légère analogue à celle que portaient les Orientaux, qui faisaient en général l'avant-garde de l'armée. Leur nom de « Fils de Turcs » a été diversement interprété : s'agit-il de « gens armés à la turque » ou d'auxiliaires musulmans, ou encore de métis ? Ils paraissent très rarement dans les actes : toutefois, deux chartes de l'abbaye du Mont-Thabor, petite seigneurie ecclésiastique qui avait sans doute ses gardes, sont souscrites par des Turcoples (1163,1180). Leurs noms, Geoffroy le Baptisé, Durand l'Ecuyer, Pierre de Cafarset, Silvestre de Saphorie, Bonet Salvage, Jean Sansan, Pierre le Baptisé, Raoul des Turcoples..., donnent à penser qu'il s'agit en partie de chrétiens indigènes, mais surtout de Musulmans convertis, esclaves affranchis souvent, analogues aux mamelouks d'Egypte ou de Syrie. On sait du reste que Saladin fit massacrer, en 1179, les Turcoples au service du Temple qu'ils avaient capturé, comme châtiment de leur apostasie. Ces Turcoples paraissent avoir été, eux aussi, détenteurs de fiefs (22).

Enfin les indigènes avaient pénétré jusque dans la classe supérieure de la société latine, la chevalerie. En 1182, la grotte de Habis Jaldak fut enlevée en cinq jours par les Musulmans : le possesseur de cette forteresse (un vassal de Raymond III, prince de Galilée), Foulques de Tibériade, y avait placé pour « chevetaines » (= capitaines) des Syriens qui rendirent la grotte malgré les « meneur chevalier » (= chevaliers de rang inférieur) et les sergents : ces chefs couards, arrivés à Damas, y apostasièrent. On voit là des Syriens commander à des chevaliers. L'arrivée en Syrie de reines byzantines amena avec elles un certain nombre de Grecs comme ces membres de la maison de la reine Théodora, cités en 1161, le panetier Michel Griffon (= le Grec) et Denys, chevalier. Mais les deux exemples les plus intéressants sont ceux de la famille des « Arabes » et des seigneurs de Cabor. Le premier seigneur de Cabor et Coket, près d'Acre, fut Bardas (Vartan) l'Arménien, sans doute chevalier arménien amené par Baudouin II de son comté d'Edesse — à la même date un Georges l'Arménien figurait parmi les vassaux du sire de Césarée —. Bardas, de sa femme Ivette, eut vraisemblablement pour fils le Pierre l'Arménien, chevalier, cité en 1163 à Jérusalem. Rohard de Cabor, cité en 1175, était-il le petit-fils de Bardas ? Cette famille franco-arménienne paraît s'être fondue dans la noblesse d'origine occidentale (23).

Les Arrabit (Arrabitus = l'Arabe ou l'Enragé ?) sont vassaux des seigneurs d'Ibelin : le premier d'entre eux, Arrabi, chevalier (Muisse Arrabitus, c'est-à-dire Mûsa l'Arabe), était dès 1122 vassal du connétable de Jaffa Balian. Nous connaissons les fiefs de Mûsa, de son frère Baudouin, de son fils Georges et de ses petits-fils Jean, Pierre et Henri (la fille de Georges, Marie, épousa un chevalier franc, Raoul, cité en 1158). A côté des casaux de Odabeb et Damersor, donnés par Balian d'Ibelin à Mûsa, ils possédaient aussi la gâtine de Zonia, près de Degerboam, et le casal de Bethdaras (Beit Dâras, près d'Ashdod), aux confins de la seigneurie d'Ibelin et de la châtellenie d'Ascalon. Qualifiés de « chevaliers », ces Arabes sont un exemple de la possibilité pour les Syriens d'accéder à une égalité complète avec les seigneurs francs (24). Et nous ne parlerons pas des unions mixtes qui amenèrent tant de « Poulains » dans la chevalerie hiérosolymitaine.

Les Francs n'avaient donc eu garde de négliger l'appoint que pouvaient apporter à la défense du royaume les éléments originaires du pays même. Il y eut peut-être une tentative d'installation massive de guerriers orientaux dans le royaume latin : si nous en croyons Ernoul, le prince arménien Thoros, venu en pèlerinage à Jérusalem et stupéfait du petit nombre de soldats chrétiens dont disposait le roi, lui proposa d'envoyer d'Arménie trente mille guerriers avec leurs familles, qui auraient fait un important noyau de paysans chrétiens robustes et courageux. Jérusalem aurait ainsi trouvé une population belliqueuse et susceptible d'aider les Francs : un royaume franco-arménien, analogue à ce qu'avait été le comté d'Edesse, aurait succédé à ce royaume franco-syrien. On discuta la question : le roi et les barons auraient proposé d'installer les immigrants dans leurs terres aux mêmes charges que les paysans musulmans, sauf que « se li rois avoit mestier (= besoin) que il les menast en ost, il les i merroit (= emmènerait). » L'affaire aurait échoué à cause de la prétention du clergé de lever les dîmes sur ces non-catholiques « por ce que crestiens estoient, dont li Sarrasin ne paioient nus. » Nous ne savons jusqu'à quel point cette histoire, qui se placerait aux environs de 1170, est exacte (25).

Ainsi, loin d'être pour les Francs une gêne perpétuelle, un élément d'agitation avec lequel il eût fallu compter sans cesse en le surveillant continuellement, la population indigène du royaume, même de religion musulmane, collabora loyalement avec ses maîtres pendant tout le XIIe siècle : il faudra attendre l'écroulement du royaume pour que des défaillances graves se manifestent soit chez les paysans musulmans, soit chez les Syriens chrétiens trop habitués à plier l'échiné devant leurs dominateurs successifs. Que ce soit dans le domaine militaire ou dans la vie économique du royaume, les indigènes jouaient un rôle fort important dont les Latins eurent très vite une pleine conscience. La tolérance et le respect des traditions locales par les Francs, étrangers à toute idée raciale, acheva ce que leur intérêt même leur commandait. Les chrétiens indigènes, habitués à leurs haines confessionnelles, admirèrent en eux des gens qui « considéraient comme chrétiens tous ceux qui adoraient la croix, sans autre examen. » Quant aux Musulmans, ils avaient vu leurs mosquées transformées presque partout en églises — mais ce n'est pas sans surprise que l'on découvre en Syrie la pratique d'un étrange simultaneum dont nos provinces partiellement protestantes, comme l'Alsace, ont parfois donné l'exemple : Usâma, se trouvant à Jérusalem, put faire ses dévotions dans une mosquée transformée en chapelle, avec l'approbation des Templiers. Et ce n'était pas une exception motivée par un souci de convenances diplomatiques : Ibn Djobaïr décrit à Acre, en 1184, deux mosquées converties en églises, où les chrétiens avaient laissé subsister le mihrab musulman : dans ces édifices, Musulmans et Chrétiens se réunissaient pour faire leur prière chacun de leur côté (26). De tels exemples prouvent combien l'acclimatation des Francs au milieu syrien était complète : une symbiose était réalisée entre les diverses races qui permit au royaume de vivre et de prospérer.

L'édifice hiérosolymitain était fort compliqué, société hiérarchisée où chacun possédait ses droits : le respect de tous ces droits, l'esprit politique des fondateurs du royaume permirent à un État où les barons, les bourgeois, l'Eglise, les Ordres militaires et les communautés indigènes se réunissaient de former un tout harmonieux dans lequel chaque groupe social vivait sans heurts sa vie particulière. Rien peut-être ne permettait autant cette association que le régime féodal tel qu'il fut adopté en Syrie, contrôlé par des souverains comme ceux de la dynastie d'Ardenne-Anjou, respectueux des lois et coutumes du royaume, mais sachant faire respecter sans défaillance leur autorité. A leur sagesse politique, le royaume jeté par les Croisades sur la rive d'Asie dut de vivre pendant près de quatre-vingt-dix ans une vie qui n'avait rien de précaire. Cette terre de conquête était trop éloignée de l'Occident chrétien pour recevoir à temps les renforts nécessaires en cas de désastre militaire. Mais la force franque resta intacte durant toutes ces années, et le souci d'équité qui animait les chefs du royaume leur permit d'unir force et justice pour maintenir le royaume franc d'Orient.
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. Rey, page 106-107 ; Assises des Bourgeois, 34, 35, 200 ; Foucher, page 403 ; R. R. page 397.
2. Mansi, opuscule cité, pages 12-16 (interdiction aux musulmans de se vêtir comme les Francs) ; Assises des Bourgeois, 16, 279 ; Foucher, I. III, chapitre XXXIII ; Guillaume de Tyr, page 477.
3. Ernoul, page 290 ; Autobiographie d'Ousâma, page 83. En 1255, dans un accord avec les émirs arabes du Gharb, ceux-ci s'engageaient à ne pas recueillir les transfuges de la seigneurie de Beyrouth. Cf. Claude Cahen, Indigènes et Croisés dans Syria, XV, 1934, page 351.
4. Ibn Djobair, page 448 ; Guillaume de Tyr, page 534 ; Ernoul, pages 28-29. La communauté musulmane de Tyr elle-même était en 1181 organisée et administrée par son rais, Sadi (R. R. additions). Claude Cahen, Le régime rural Syrien (Bulletin de la Facultée des Lettres de Strasbourg, avril 1951) et J. Prawer, Observations sur l'agriculture dans le royaume des Croisés (Eretz Israël, I, en hébreu).
5. Guillaume de Tyr, page 501.
6. Repeuplement des régions d'Ascalon, Ibelin et Blanchegarde : Guillaume de Tyr, pages 698-817. Rey, pages 240-250 ; Conder, pages 238-240 ; Rubruck, éditions Van den Wyngaert, page 179 ; Rôhricht, R., pages 92, 109, 267, 269, 615 , 1114 (le tuage était de 4 deniers).
7. Rôhricht, R., 1114.
8. Id. ; Rey, pages 102-104. Hugues du Puiset avait en 1123 un village samaritain, Saphe, près de Naplouse (Additions 102). Est-ce Safiriyé (Guide Bleu, page 556) ?
9. Rôhricht, R., pages 359, 562 (1178) — Près de Gaza, le Temple possédait ainsi des Bédouins qui furent razziés par les Turcoples de Gibelin, vers 1179 (Rôhricht, R., page 572). L'interpénétration des parcours des Bédouins dans le royaume peut contribuer à expliquer, avec leur goût du pillage, la collusion constante de ces Arabes avec les Francs, surtout dans la péninsule sinaïtique. Un fief curieux était celui que Baudouin d'Ibelin possédait près de Naplouse et pour lequel il devait le service de quatre chevaliers : ce fief consistait en « deux lignées de Bédouins » (Lois, I, 424).
10. Grousset, I, page 312. Sur une des communautés chrétiennes de Jérusalem, cf. E. Cerulli, Etiopi in Palestina, 2 vol., Rome, 1946-1947.
11. En 1217 on lui confirmait l'hôpital et l'obédience (= prieuré) de Saint-Moïse à Jérusalem, l'obédience de Sainte-Catherine à Acre, des biens à Jaffa, à Montréal, au Val-Moïse, au Crac (Rôhricht, R., page 897) — Rôhricht, R., page 909 (biens du couvent de Saint-Théodose de Jérusalem, « cénobiarchie de la Berrie »).
12. Delaville le Roulx, Chartes relatives aux Hospitaliers, Archives de l'Orient latin, J, 413. (Manuel Comnène était intervenu.) — Il y avait aussi à Acre un évêque grec qui fut élevé (au XIIe-XIIIe siècles) au rang de métropolite.
13. Lois, I, 415 ; Rôhricht, R., pages 136, 696.
14. Grousset, II, page 162 ; Martin, Les premiers princes croisés et les Syriens jacobites de Jérusalem, dans Journal Asiatique, 1888, II, page 471 et 1889, I, page 33, à compléter par F. Nau, ibid., 1899, II, page 421.
15. Conder, page 172.
16. Autobiographie d'Ousâma, p. 135-136 ; Assises des Bourgeois, 58, etc... Les cas cités par Usâma peuvent être assimilés à des cas de trahison.
17. Assises des Bourgeois, page 240. — Dodu a cru à tort que ces cours mixtes avaient évincé la cour du rais qui aurait disparu au XIIIe siècle : ces tribunaux n'avaient pas les mêmes fonctions et les rais ne jugeaient que dans leur village (pages 295-298) ; Rey, page 77.
18. Guillaume de Tyr, page 395.
20. Rôhricht, R., pages 258, 643, 1220, 1235, 1086 (en 1239 Sitalmelech, fille d'Abdelmesie et ses fils Mansur et Sliman vendent le quart d'un casal), Additions page 365.
21. « Cysternarius » : Rôhricht, R., pages 533 ; Ecrivains et drogmans : Rôhricht, R., pages 97, 341, 624, 625, 627,1027 (un fief d'écrivain est mis en vente par Nicolas, petit-fils de l'écrivain Saïd ; selon la coutume du royaume — Livre au Roi, 44 — il le fit crier dans trois cités du royaume, Acre, Tyr et Césarée), 1239, 1324, 1399, 1435. — « Un escrivein sarasinois... au servise dou seignor... sur aucuns casaux » (Assises des Bourgeois). — Grousset, II, page 833.
22. Rôhricht, R., pages 594, 389 (le Mont-Thabor loue un de ses casaux, en « précaire » à deux chevaliers tripolitains, les Pierre de Nimene) ; page 336. — Grousset, II, page 679 ; Livre au Roi, 14 (« la première pointe après les Turcoples »).
23. Guillaume de Tyr, page, 1090 ; Rôhricht, R., pages 367, 115, 130, 237, 390, 525.
24. Rôhricht, R., pages 100, 299, 332 (Mûsa vend les casaux d'Odabeb et Damersor pour sa rançon, en échange de 3.000 besants : ces casaux sont-ils voisins de Bethel, dans la seigneurie de Rames et Mirabel ?), pages 335, 360, 423, 538 (vente de Beit Dâras en 1176) Dergeboam serait Deir-el-Okban.
25. Ernoul, pages 27-30.
26. Michel le Syrien, éditions Chabot, III, page 222 ; Autobiographie d'Ousâma, page 459 ; Ibn Djobaïr, page 451.
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Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Deuxième partie - Le second Royaume de Jérusalem

La chute de Jérusalem, en 1187, marqua la fin du royaume latin tel que nous l'avons vu vivre au cours des quatre-vingt-dix premières années de son existence ; mais, malgré son écroulement brutal — à la façon d'un château de cartes —, il n'était pas définitivement mort. La Troisième Croisade, en reprenant par la base la reconstruction du domaine franc d'Orient, permit aux colonies latines de se maintenir encore plus d'une centaine d'années (1189-1291), et de relever non sans éclat le nom de royaume de Jérusalem. Le couronnement de cet effort commencé par la Troisième Croisade, ce fut la reprise de Jérusalem par Frédéric II, en 1229. A la vérité, c'est seulement quelques années plus tard, en 1241-1243, que le royaume aura presque recouvré toute son ancienne étendue ; mais, à cette date, il sera difficile de parler de «  royaume  » : depuis 1231, en effet, la Syrie divisée sera en pleine révolte contre le «  roi  » légitime, ce même Frédéric II de Hohenstaufen qui ne voulut tenir aucun compte des droits de ses sujets et, dans la lutte qui éclata, se trouva le moins fort. Ce n'est qu'après 1244, à la chute de Jérusalem et d'Ascalon, que les Impériaux furent définitivement chassés de Syrie, mais c'est bien à partir de 1231-1233 que les Hiérosolymitains commencèrent à se passer de l'autorité royale.

L'intérêt du «  deuxième royaume de Jérusalem  » (1187-1231) réside justement dans cette reconquête, aussi lente que la conquête avait été rapide, de l'ancien royaume de Jérusalem, obtenue grâce au concours effectif que l'Occident prêta à ses colonies de Syrie. Mais ce concours eut sa contrepartie : plus le royaume de Jérusalem se reconstituait territorialement, et plus il perdait les caractères distinctifs qui avaient fait du premier royaume une véritable nation. Dans la dernière période de son existence, il ne devait plus être qu'une mosaïque de colons d'origine diverse, plus «  franque  » que «  française  ». C'est au cours des années 1187-1231 que ce mouvement de dénationalisation avait commencé : en enlevant au royaume son âme commune, il devait, lorsque la royauté hiérosolymitaine disparut, amener la ruine des colonies franques de Syrie.

Convulsions intérieures et effondrements du Royaume

Lorsque l'aggravation de la maladie du roi Baudouin IV lui avait rendu l'exercice du gouvernement de plus en plus difficile, le jeune souverain avait cherché autour de lui quelqu'un qui pût le suppléer. Dès 1176, il avait offert au comte Philippe de Flandre d'assumer la baylie du royaume : on a vu comment celui-ci s'y était refusé. Puis cette régence avait été offerte au duc Hugues III de Bourgogne, qui aurait dû épouser la sœur de Baudouin, Sibylle. Hugues n'avait pas accepté. On avait alors pensé qu'un baron hiérosolymitain, Baudouin de Rames, allait épouser Sibylle, ce qui aurait assuré au royaume une régence pendant toute la minorité du jeune Baudouin (V) alors âgé de trois ans. Mais, pendant que Baudouin, qui venait d'obtenir de Saladin sa mise en liberté (il avait été capturé en 1179), courait à Constantinople demander l'argent nécessaire pour sa rançon à Manuel Comnène, la comtesse Sibylle s'était remariée. A l'instigation du connétable du royaume, Amaury de Lusignan (1) (qu'Ernoul accuse d'avoir obtenu sa connétablie grâce au penchant que la mère de Sibylle, Agnès de Courtenay, avait pour lui), elle avait fait venir en Syrie le frère de celui-ci, Guy, et s'en était éprise. Baudouin IV, sur lequel sa mère Agnès (malgré sa répudiation par Amaury I) avait un grand pouvoir, consentit au mariage et Guy de Lusignan, cadet d'une maison baronniale relativement peu importante du Poitou, devint ainsi comte de Jaffa et d'Ascalon, et héritier présomptif du royaume pendant la minorité de l'enfant Baudouin.

A côté de ce beau jeune homme sans fortune — et à peu près sans caractère — l'entourage de Baudouin IV était singulièrement inquiétant : un aventurier courageux et habile, mais dénué de scrupules, Amaury de Lusignan, avait succédé dans la connétablie au preux Onfroi II de Toron, après avoir occupé quelque temps les fonctions de chambellan du roi. Comme maréchal du royaume, un chevalier flamand, Girard de Ridefort, venait de succéder au vieux compagnon d'armes d'Amaury I, Gérard de Pougy. Or Girard (qui devait bientôt devenir grand-maître du Temple) était animé d'une haine farouche contre le principal vassal du roi, Raymond III de Tripoli. Et le chef de l'administration royale, le sénéchal, n'était autre que Jocelyn III de Courtenay-Edesse, l'oncle de Baudouin IV, l'ancien seigneur de Harenc pris en 1164 par les Turcs et libéré douze ans plus tard (2). Sa sœur Agnès est ouvertement accusée par Guillaume de Tyr d'une cupidité qui lui faisait puiser dans le trésor royal : Baudouin IV n'osait pas résister à sa mère, ni à son entourage : «  tandis com il [Raymond III de Tripoli] estoit loin de la cour et li rois qui estoit malades ne pooit entendre à finer les besoignes du reiaume, cil (= ceux-ci) en faisoient toute leur volenté et les esploiz (= revenus) de la terre tornoient à leur preu (= détournaient à leur profit) ; si n'avoient cure de la compaignie au preudome qui ce leur destorbast (3). Devant touz les autres se penoit de ce porchacier la mère le roi qui n'estoit mie preu- defemme; ainçois amoit mout la seigneurie et estoit mout angoisseuse de prendre deniers ; à ce li aidoit mout ses freres (— son frère) li seneschaus du païs, et ne sai quant autre baron qui à ceus (= ceux-là) se tenoient  ». Qu'on y ajoute le patriarche Héraclius, élu malgré ses vices, le 16 octobre 1180, pour la faveur que lui portait Agnès d'Edesse, et on voit dans quelle atmosphère de gabegie et de turpitudes agonisait le malheureux Baudouin IV, vers 1180-1182.

Le plus cupide de tous était sans conteste le sénéchal Jocelyn. Ayant perdu le comté d'Edesse (1151) puis la seigneurie de Harenc (1161), il s'était fait constituer par des dons répétés une importante dotation, qui figure dans les «  Assises  » au cinquième rang des baronnies du royaume, sous le nom de «  Seigneurie du comte Jocelyn  ». On ne lui avait inféodé à l'origine que le château de Saint-Elie, mais il y ajouta bien d'autres domaines : son mariage avec une des héritières de Henri le Buffle de Milly, seigneur de Saint-Georges et du Bouquiau, lui valut le tiers de cette importante seigneurie, sise dans les montagnes d'Acre. En 1178, il se faisait donner l'abbaye de la Granacherie et la terre de Guillaume de Croisy ; en 1179 il achetait au chambrier Jean une partie du fief «  de la chambrelaine  » (de la chambrerie du roi, «  de feodo camerariae régis  »), à Lanahie et Casal-Blanc, près d'Acre et se faisait transférer l'hommage d'Aleaume de Gorenflos, puis il achetait, pour 4.500 besants, les terres de la vicomtesse d'Acre Péronelle, ainsi que, pour 600 besants de rente annuelle, le fief même de Saint-Georges (qui avait appartenu à la fille aînée de Henri le Buffle, épouse d'Adam de Bethsan) avec la baylie des enfants d'Adam de Bethsan. Il y ajoutait en 1181 l'«  assise  » de 1.000 besants sur la chaîne d'Acre possédée par Philippe le Roux, cousin du roi, qui la lui avait engagée en reconnaissance d'un prêt de 2.000 besants à lui consenti par Jocelyn. En février suivant, Jocelyn cédait au roi le château de Saint-Elie, mais se faisait céder en contrepartie le Château du Roi et ses dépendances, une rente de 1.000 besants sur Acre et sur Tyr, le château de Maron et les hommages dus jusqu'alors au roi pour les fiefs de Jean Bannier, de Saint- Georges et de Geoffroi le Tort. En 1183, Jocelyn recevait une nouvelle assise de 1.000 besants sur la chaîne d'Acre, arrondissait encore son domaine dans la région d'Acre et se faisait exempter de tout impôt sur le sucre qu'on fabriquait dans ses domaines. Cependant Onfroi IV de Toron, sire d'Outre-Jourdain, épousait à cette date la sœur de Baudouin IV, Isabelle : il cédait au roi sa seigneurie du Toron et recevait en échange une rente sur la chaîne d'Acre et Maron, que Jocelyn consentait à lui céder. Mais le sénéchal n'en resta pas là : il obtint de Guy de Lusignan, en compensation, la seigneurie même du Toron et Châteauneuf (1186) et achetait encore le fief de Cabor, pour 5.000 besants, en contraignant le roi à prendre à sa charge les legs de sa sœur Agnès. D'autres opérations financières l'avaient encore enrichi, et il maria sa fille aînée au frère de Guy de Lusignan, Guillaume de Valence, en lui donnant pour dot... les fiefs mêmes qu'il venait de recevoir de Guy, le Toron, Châteauneuf, Cabor et la Chambrelaine (4).

Devant de pareils accaparements, en grande partie réalisés aux dépens du domaine royal par un seul des grands officiers du royaume, on comprend que la clique groupée autour d'Agnès d'Edesse ait été effrayée par l'annonce de l'arrivée du comte Raymond III de Tripoli à Jérusalem, en 1182 : le comte Raymond était le parent le plus proche de Baudouin IV après ses sœurs, il avait été bayle du royaume pendant la minorité du roi et jouissait d'une très grande autorité parmi les barons qui ne pouvaient souffrir le règne de cette camarilla beaucoup plus néfaste que celle qui entourait Amaury I. Aussi parvint-on à convaincre Baudouin IV que Raymond venait en réalité s'emparer de la couronne et qu'il fallait l'empêcher de venir : on vit le roi interdire à son cousin et principal vassal (Raymond possédait dans le royaume même la Galilée) de pénétrer dans le royaume. Le scandale causé par cet outrage fut énorme : les barons s'entremirent et réussirent à grand peine à faire revenir Baudouin sur sa décision.

En 1183, Baudouin tomba très gravement malade ; il dut abandonner le gouvernement qu'il confia, comme il était naturel, à son beau-frère Guy, en se réservant la ville de Jérusalem et une rente de 10.000 besants. Là-dessus Guy s'enfla d'orgueil ; sa campagne d'octobre 1183 contre Saladin lui valut maintes critiques, et surtout il commit la faute très grave de se comporter en roi malgré son simple titre de bayle : quand Baudouin IV demanda d'échanger Jérusalem contre Tyr, dont il pensait que le climat lui conviendrait mieux, Guy refusa. Furieux, le roi réunit ses grands vassaux, les Ibelin (qui ne pardonnaient pas à Guy d'avoir enlevé à Baudouin de Rames la main de Sibylle), Raymond III, Bohémond III d'Antioche et Renaud de Sidon, et transféra à Raymond la baylie du royaume. Par une innovation aux coutumes du royaume — mesure qui montre combien Baudouin IV sentait le trône peu assuré puisqu'elle rappelle ce que faisaient les premiers Capétiens — il fit associer la couronne le petit Baudouin V, enfant du premier mariage de Sibylle. En outre, pour empêcher Guy d'accéder au trône, le roi fit célébrer immédiatement le mariage de son autre sœur Isabelle avec Onfroi IV de Toron, bien que celle-ci n'eût que onze ans (novembre 1183). On pensa même à séparer Sibylle de Guy, mais celui-ci courut à Jérusalem et ramena sa femme à Ascalon. Baudouin IV somma Guy de comparaître devant la Haute-Cour : Guy répondit qu'il ne pouvait venir pour cause de maladie. Le roi se rendit lui-même à Ascalon : Guy en fit fermer les portes et lui refusa l'entrée. Alors Baudouin prononça la confiscation du comté de Jaffa et d'Ascalon et occupa Jaffa (5).

Le roi réunit alors, à Acre, le parlement du royaume à la fois pour discuter de questions extérieures (l'appel à une nouvelle croisade) et intérieures : il fit valoir l'illégitimité de la naissance de Sibylle — comme de la sienne propre, mais lui avait reçu de son oncle et parrain Baudouin III le royaume «  en filliolage (6)  », ce qui pouvait justifier son règne — et demanda qu'on déshéritât Sibylle et Guy. Le patriarche Héraclius et les grands maîtres des Ordres voulurent intercéder en faveur de Guy. Le roi n'en tint pas compte : les trois hauts personnages refusèrent alors de partir en Occident demander l'envoi d'une croisade. C'était la révolte ouverte, mais Baudouin IV restait le maître (malgré la possession d'Ascalon par Guy, qui attaqua des Bédouins en dépit de la sauvegarde royale, ce qui acheva de les brouiller). Baudouin IV réunit alors ses barons ; il allait mourir, et leur fit jurer de confier la baylie à Raymond III en attendant la majorité de Baudouin V. La garde de l'enfant ne devait pas être donnée à sa mère Sibylle : elle serait confiée au plus proche parent du jeune roi, le sénéchal Jocelyn. Raymond III demanda, pour éviter qu'on ne l'accusât de convoiter la couronne, que les forteresses fussent remises à la garde des Templiers et des Hospitaliers, et que, si le petit Baudouin mourait, il conservât la baylie pendant dix ans, jusqu'à ce que les souverains d'Europe eussent décidé entre les droits de Sibylle et de sa sœur Isabelle. Baudouin V fut couronné, et son oncle mourut. Cependant l'Ordre du Temple venait d'élire le maréchal du royaume, Girard de Ridefort, comme grand-maître (7): un des deux ordres religieux passait ainsi aux mains d'un ennemi juré du nouveau régent.

Raymond III reçut paisiblement la baylie : on a vu que son premier soin fut de conclure la paix avec Saladin. La comtesse Agnès d'Edesse venait de mourir, lui enlevant une opposition dans l'entourage royal ; le sénéchal Jocelyn paraissait s'être rallié à lui ; le vieux marquis de Montferrat, grand-père du petit roi, vint résider dans le royaume ; Sibylle et Guy, neutralisés (ainsi que le connétable Amaury), résidaient dans leur comté. Tout paraissait promettre au comte de Tripoli, notoirement appuyé par les barons, un gouvernement tranquille pendant dix ans ; pour le dédommager des dépenses que lui imposait sa baylie, Baudouin IV lui avait fait remettre la seigneurie de Beyrouth à titre provisoire.

Un an après Baudouin IV, l'enfant Baudouin V mourut. Conformément au serment fait au roi lépreux, il semblait que l'on dût laisser le gouvernement à Raymond en attendant que le Pape, l'Empereur et les rois de France et d'Angleterre eussent décidé si le trône devait revenir à Sibylle ou à Isabelle, si le prochain roi serait Guy ou Onfroi. Peut-être même pensa-t-on à confier la couronne à Raymond III, pendant cette période d'attente : Raymond — qui devait céder en filliolage son comté au jeune Raymond, fils de Bohémond III d'Antioche — n'avait pas d'enfants ; il avait quarante-huit ans environ et, cousin germain d'Amaury I, avait des droits à la couronne que les Musulmans pensaient devoir lui revenir, au témoignage d'Ibn Djobaïr. Mais il est fort probable qu'Onfroi de Toron était le candidat favori des barons.

C'était là compter sans la camarilla édessénienne qui, écartée des affaires fructueuses depuis l'avènement de Raymond, agit avec rapidité. Le sénéchal Jocelyn avait secrètement lié partie avec sa nièce Sibylle ; il dupa complètement Raymond, lui persuadant qu'il paraîtrait vouloir faire un coup d'État en accompagnant le corps du petit roi à Jérusalem pour ses funérailles et qu'il aurait l'attitude la plus correcte en se retirant dans ses terres jusqu'à la réunion du Parlement. Raymond gagna Tibériade, cependant que Jocelyn, dont la seigneurie de Château-du-Roi et du Toron bloquait la Galilée et Acre, mettait rapidement la main sur Acre (sans doute aussi Tyr) et enlevait Beyrouth aux gens du comte de Tripoli. Là-dessus, Sibylle gagnait Jérusalem avec Guy ; le sire d'Outre-Jourdain Renaud de Châtillon (cependant parent d'Onfroi) venait lui prêter son aide, impatient de secouer la domination de Raymond qui était peu favorable à ses opérations de brigandage. Le patriarche Héraclius et le grand- maître du Temple, tout acquis à Guy et à Sibylle, assuraient ceux-ci de la possibilité d'un couronnement par surprise.

Cependant les barons réunissaient hâtivement la Haute-Cour, que ne pouvaient réunir en droit que le roi ou le bayle du royaume : c'était un avantage pour eux. Raymond leur rappela le serment prêté à Baudouin IV, déshéritant formellement Guy, et on envoya deux abbés et deux chevaliers à Jérusalem pour rappeler l'interdiction faite par le roi défunt de procéder au couronnement de Sibylle, qui venait d'inviter les barons à y assister. Peine perdue : le grand-maître de l'Hôpital, Roger des Moulins, essaya bien de rendre ce couronnement impossible ; il pouvait dans une certaine mesure neutraliser l'action des Templiers en faveur de Guy et, pour le moment, détenait une des clés du trésor royal où était enfermée la couronne. On parvint à la lui arracher. L'espion envoyé par le Parlement de Naplouse à Jérusalem (la ville était en état de siège, les portes fermées, et ce sergent avait dû se déguiser en moine pour y entrer) ne put qu'assister au couronnement par Héraclius de la reine Sibylle, et au choix que celle-ci fit de son mari Guy pour porter conjointement avec elle la couronne royale (ce qui montre que celui-ci n'était que prince-consort, c'est Sibylle, et non le patriarche, qui posa la couronne sur sa tête).

La Haute-Cour n'avait pas alors les pouvoirs qu'elle s'arrogera au XIIIe siècle. Rien ne le prouve mieux que l'incapacité où elle fut d'agir. Toutefois Raymond III pensa à le faire : fort de l'alliance des Hospitaliers et de ses excellentes relations avec Saladin (qu'il pensait même faire intervenir), il essaya de décider Onfroi à recevoir la couronne. Ce dernier n'osa pas provoquer la guerre civile et étrangère ; d'ailleurs dépourvu de tout caractère, il n'avait pas l'étoffe d'un souverain et s'enfuit de Naplouse à Jérusalem, où il fut un des tout premiers à prêter hommage au roi Guy (août-septembre 1186). Le reste des barons n'avait plus qu'à s'incliner. Sauf Raymond III qui s'enferma à Tibériade, et Baudouin de Rames qui abandonna ses fiefs à son fils Thomas et partit à Antioche, tous, réunis en parlement à Acre, prêtèrent hommage à Guy. Le coup d'état avait réussi, et Guy put récompenser ses partisans, en se créant un parti dans la noblesse hiérosolymitaine. C'est ainsi qu'il confirma à Jocelyn d'Edesse toutes les donations que lui avait faites Baudouin IV en les amplifiant, et qu'il fit venir d'Occident un autre de ses frères, Guillaume de Valence, qui devint seigneur du Toron par mariage avec une des filles du sénéchal (8).

Au lieu de chercher à se réconcilier avec Raymond III, pour essayer de grouper derrière le nouveau souverain la noblesse d'origine hiérosolymitaine, le clan Lusignan chercha à pousser le comte de Tripoli à bout : sans doute faut-il y voir la main de Girard de Ridefort, devenu un des principaux conseillers du roi. On réclama de Raymond un compte des revenus du royaume pendant sa baylie, procédé qui dut l'irriter d'autant plus qu'on avait saisi Beyrouth sur les revenus duquel il devait se payer des frais de l'administration — et il était sans exemple qu'on adressât une demande de ce genre à celui qui avait exercé la baylie. Ibn al-Athîr (9) assure que c'est cette dernière avanie qui acheva de pousser Raymond à la révolte : non seulement il refusa l'hommage qu'il devait au roi pour Tibériade, mais il s'enferma dans sa principauté de Galilée et entama avec Saladin des négociations assez dangereuses. Saladin lui promit son aide (au moins pour défendre sa principauté s'il y était attaqué), lui rendit les prisonniers qu'il détenait dans ses forteresses et envoya même à Tibériade des «  chevaliers et sergenz et arbalestriers  » musulmans. Cela n'empêchait point Saladin de renouveler avec Guy de Lusignan les trêves conclues en 1185 : à la faveur des querelles intestines franques, le souverain musulman jouait entre Tibériade et Jérusalem le rôle d'arbitre que Foulques d'Anjou avait joué entre Damas et Alep. Il fallut néanmoins l'intervention de Balian d'Ibelin pour arrêter Guy de Lusignan dans l'attaque qu'il se proposait de faire, à l'instigation de Girard de Ridefort, contre Raymond III. On entama alors des pourparlers : le comte demanda qu'on lui rendît Beyrouth en échange de sa soumission.

Là-dessus, une nouvelle insubordination mit le royaume en suprême péril. Malgré les trêves, Renaud de Châtillon renouvela la stupide agression de 1182 : il enleva une énorme caravane égyptienne en Arabie Pétrée (début 1187 ?). Saladin, une fois de plus, demanda justice à Guy de Lusignan, et le roi, conscient de la faute commise, invita Renaud à rendre son butin au Musulman. A nouveau, Renaud refusa, en ajoutant qu'il était maître de sa terre comme Guy l'était de la sienne. Plus encore qu'en 1182, cette proclamation d'indépendance menaçait le royaume de dissolution. Guy dut répondre à Saladin qu'il ne pouvait faire justice. La guerre fut déclarée, et Saladin fit venir d'Égypte, de Syrie et de Haute-Mésopotamie une immense armée, avec laquelle, de mars à mai 1187, il ravagea la Transjordanie franque. Le 29 avril, Guy de Lusignan réunissait le dernier parlement de Jérusalem, qui décida de conclure à tout prix la paix avec Raymond III et aussi, semble-t-il, de rappeler d'Antioche Baudouin de Rames. Or Saladin venait, conformément au traité conclu avec Raymond, de demander à celui-ci le passage à travers la Galilée pour aller ravager le domaine d'Acre. Raymond atterré n'osa pas rompre : il demanda à Saladin que cette razzia ne durât qu'une journée et n'attaquât ni les bourgs, ni les villes. C'est ce qui fut fait : les chrétiens avertis s'étaient mis à l'abri, quand le grand-maître du Temple, Girard de Ridefort, déclencha avec cent-cinquante chevaliers (surtout des Templiers) une attaque contre les sept mille Musulmans. Ce coup de folie aboutit à la bataille de Casai Robert (1er mai 1187), dont Girard échappa presque seul : le grand- maître de l'Hôpital, entraîné malgré lui dans cette aventure, fut tué, et la population de Nazareth, attirée par Girard, capturée presqu'entière.

Raymond III cessa immédiatement son double jeu : il renvoya la garnison musulmane de Tibériade et courut faire sa soumission à Guy, à Naplouse. Bohémond III d'Antioche envoya son fils Raymond à l'armée royale et annonça sa venue, Girard de Ridefort leva d'importants contingents grâce aux richesses du Temple : l'armée se concentra près de Nazareth, à Saphorie. Cependant Saladin se portait sous Tibériade et en commençait le siège, espérant attirer Raymond III dans la campagne désertique qui entourait sa capitale : la comtesse Echive était enfermée dans la citadelle (2 juillet 1187).

Dans l'armée franque, pas de commandement : Guy de Lusignan écoutait tantôt les conseils des uns, tantôt les avis des autres, et la fatalité voulut qu'il se décidât toujours pour les plus mauvais. Raymond III fit valoir qu'on était en juillet, et que la campagne allait se jouer sur une question d'eau. Il dit au roi qu'il préférait voir tomber Tibériade et voir sa femme captive plutôt que de se porter sur la ville : mieux valait, comme en 1183, se retrancher autour d'un point d'eau et attendre la retraite de Saladin pour harceler son arrière-garde et reconstruire Tibériade. Girard de Ridefort accusa Raymond de lâcheté : mis au défi, celui- ci requit Guy d'aller secourir Tibériade. Et toute l'armée se porta à Saphorie. Là, Raymond reprit sa démonstration : il n'y avait de ce point à Tibériade qu'une minuscule fontaine, et il ne fallait pas risquer la destruction complète de l'armée. Ses avis prévalurent enfin, et le conseil de guerre se sépara : quelques instants après, Girard de Ridefort, resté seul avec le roi, lui représentait que Raymond cherchait à le déshonorer par une infamante inaction. Guy se laissa convaincre et donna ordre à l'armée de se mettre en marche (3 juillet 1187).

La chaleur était accablante, l'armée peu enthousiaste. On sentait rôder autour de l'«  ost  » le mauvais sort : n'avait-on pas surpris une sorcière, esclave musulmane d'un Syrien de Nazareth, en train d'ensorceler l'armée pour, avait-elle avoué, la livrer à Saladin ? On l'avait bien brûlée, mais l'effet de ses enchantements n'allait-il pas se produire malgré tout ? 1 Avec plus de 60.000 hommes, Saladin barra la route aux Francs, qui étaient 30.000, dont 1.200 chevaliers et 4.000 turcoples, et qui durent camper sans avoir pu atteindre le point d'eau occupé par l'ennemi, le soir du 3 juillet. Le 4, la marche reprit. Harcelés dès le départ, les Francs découvrirent bientôt le gros des forces adverses. En les attaquant immédiatement, ils auraient peut-être réussi à se frayer un passage vers Tibériade et son lac ; mais, sur le conseil de Raymond III, ils décidèrent de se retrancher d'abord sur la butte de Hattin. Quelques déserteurs révélèrent la détresse de l'armée : accablée par la soif et la chaleur —qu'aggravèrent encore des feux de brousse —, elle fut encerclée sur sa butte et attaquée au moment où on dressait les premières tentes. Les chevaliers, néanmoins, balancèrent encore le sort des armes : des charges héroïques refoulèrent plusieurs fois les Musulmans, mettant en danger Saladin lui- même. Mais ils étaient épuisés : en une dernière charge, Raymond III, Raymond d'Antioche, Renaud de Sidon et Balian d'Ibelin enfoncèrent les lignes musulmanes et sauvèrent ainsi leur corps d'armée ; le reste de l'armée, avec le roi, fut capturé. Le royaume de Jérusalem était démantelé (10).

Saladin montra dans sa victoire beaucoup de magnanimité : il traita Guy avec une grande courtoisie ; cependant, bravé encore une fois par Renaud de Châtillon, il fit décapiter ce chevalier-brigand et exécuter les Templiers (sauf leur grand-maître) et les Hospitaliers, comme ennemis jurés de l'Islam. Mais il sut profiter de cette victoire décisive. L'armée vaincue à Hattin comprenait à peu près toutes les forces du royaume : il ne restait plus qu'à cueillir les forteresses. Saladin le fit fort habilement, avec une générosité qui frappa d'admiration les Francs eux-mêmes, et que les Musulmans lui reprochèrent : partout où les garnisons se montraient disposées à résister, il accordait aux assiégés la libre sortie des personnes et des biens. Si cette conduite eut pour résultat d'accumuler dans les villes de la côte les éléments d'une prochaine reconquête, elle favorisa la reddition des places fortes et évita au «  sultan  » de perdre son temps en sièges pendant que l'Occident enverrait des renforts. Le 5 juillet 1187, Tibériade se rendait à Saladin. Le 9 juillet, Saladin se faisait rendre Acre par Jocelyn III, échappé au désastre, moyennant la libre sortie de toute la population. Saladin espérait peut-être décider les bourgeois et les marchands italiens à rester ses sujets : il ne put y réussir. L'armée aiyûbide se partagea les dépouilles ; il n'était émir ou conseiller de Saladin qui n'eût reçu une maison d'Acre ; un jurisconsulte, Isâ al-Hakkari — la victoire de Hattin fut une victoire pour les jurisconsultes auxquels depuis plus d'un siècle était dû le réveil de la doctrine sunnite — se vit attribuer tous les biens du Temple dans la ville. Le souverain ne vit pas sans douleur le pillage qu'il aurait voulu éviter : destruction de la grande usine à sucre, etc...
Cependant les villes de l'intérieur, ces bourgades où la colonisation franque s'était implantée avec la vigueur que nous avons vue, étaient menacées. La population, partout où elle avait appris à temps le désastre, avait essayé de se réfugier dans les grandes villes fortifiées, lamentable exode de femmes et d'enfants, puisque tous les hommes avaient rejoint l'armée royale. La jacquerie des paysans musulmans grondait : Balian d'Ibelin, galopant vers Jérusalem, avait trouvé Naplouse évacuée par la population — il avait auparavant porté la nouvelle de la défaite à Saphorie et au Lyon, décrivant un grand arc de cercle pour éviter les coureurs musulmans — dès la première nouvelle de Hattin (11); quelques heures après, les paysans musulmans venaient piller la ville basse. La citadelle tint, comme, plus au Nord, celle de la Fève : les habitants de ces deux villes, seuls parmi la population de la Galilée et de la Samarie, échappèrent à l'esclavage.

Cependant une autre armée musulmane, venant d'Égypte et montant vers le Nord, enlevait Jaffa et Mirabel. Ascalon résista. Saladin faisait tomber le Toron, après une longue résistance et une honorable capitulation, le 26 juillet, puis enlevait Sarepta et Sidon. Beyrouth résistait dix jours, malgré l'absence de garnison, le temps d'obtenir un traité pour l'évacuation de la ville (9 août), et les premières places du comté de Tripoli, Gibelet et le Boutron, tombaient à leur tour, rançon de leurs seigneurs capturés à Hattin. Puis Saladin descendait en Philistie pour faire tomber Ascalon dont les bourgeois se défendaient bien : il essaya du moyen employé à Gibelet, en offrant à Guy de Lusignan sa liberté contre la reddition de la place. Plus consciencieux que Girard de Ridefort, qui, dans le même temps, faisait capituler Gaza et les forts voisins, le roi de Jérusalem déclara aux défenseurs qu'il ne voulait pas qu'ils rendissent Ascalon par égard pour lui, mais que, si la place ne pouvait se défendre, ils fissent valoir qu'ils s'étaient rendus sur son injonction. D'ailleurs les Ascalonitains ne voulurent rien entendre, malgré les exhortations de Girard de Ridefort. Ce n'est qu'après un mois et demi de blocus que la ville se rendit (5 septembre) : les habitants, avec tous leurs biens meubles, furent dirigés sur Alexandrie, où les agents de Saladin veillèrent personnellement à ce que les marins italiens, fort disposés à ne pas s'embarrasser de ces passagers indésirables, les transportassent jusqu'en Occident (mars 1188).

Saladin se porta alors sous Jérusalem, qu'il voulait prendre au plus tôt. Mais Balian d'Ibelin s'était jeté dans la ville dès les premiers jours de juillet et y avait instauré, en tant qu'époux de Marie Comnène (la veuve d'Amaury I), un gouvernement provisoire. Il avait constitué une armée, conférant la chevalerie à une soixantaine de bourgeois et aux jeunes nobles ; il avait frappé, à l'aide des trésors des églises, une monnaie qui permit de reconstituer un trésor royal — sans doute la petite obole de billon d'argent, sans nom de souverain, ne portant que la légende TURRIS DAVIT avec l'image de la Tour de David (qui figurait sur les monnaies de Baudouin IV) — et essayé de ravitailler la population. Mais Hattin était survenu au moment de la moisson ; celle-ci n'avait pu être faite et les stocks de vivres étaient au plus bas. Sans égard pour la reine Sibylle, Balian exigea que les hiérosolymitains lui prêtent hommage et se comporta en seigneur de la ville assiégée, d'accord avec le patriarche qui lui prêta un concours actif (mais qui n'avait pas paru à Hattin, laissant porter par le prieur du Saint-Sépulcre la Vraie Croix, capturée avec l'armée). Grâce à ces deux mois de répit, la ville put refuser l'offre de capitulation de Saladin : on pouvait espérer un secours extérieur, puisque déjà la nouvelle du désastre avait pu atteindre l'Occident.

L'avant-garde ayyûbide, ne prenant aucune précaution, subit un gros échec de la part de ces bourgeois avant d'arriver sous les remparts. Le 20 septembre, le siège commençait, et les Francs, luttant pour le Saint- Sépulcre, retrouvèrent (malgré l'abâtardissement dont les accusèrent les historiens et moralistes, soucieux d'expliquer par des considérations morales la chute du royaume à laquelle, du reste, le déclin des mœurs avait certainement contribué) quelque chose de l'ardeur de la Première Croisade. Pour obvier à la supériorité matérielle des Musulmans, ils songèrent même à tenter une sortie nocturne, au risque d'être écrasés ou de mettre en déroute l'armée de Saladin. Le patriarche Héraclius s'y opposa, objectant non sans raison que ce serait, en cas d'échec, la livraison pure et simple de milliers de femmes et d'enfants aux Musulmans ; on peut aussi supposer que l'indigne patriarche ne tenait pas à courir le risque du martyre et préférait négocier une capitulation. De toute façon, il convainquit Balian d'Ibelin qui demanda à capituler.

Saladin refusa, et il fallut que Balian menaçât de raser la mosquée d'Omar et de tout anéantir dans la ville avant de sortir pour, dans un combat désespéré, massacrer le plus possible de Musulmans. Alors il renonça à rendre aux Francs le massacre de 1099 (ce que la communauté melkite de la ville espérait, prétend-on) et on convint que la population paierait rançon pour pouvoir se diriger vers Tripoli. Saladin demandait cent mille besants, mais Balian craignit de ne pouvoir se les procurer. On convint d'une rançon par tête : dix besants par homme, cinq par femme et un par enfant. Balian fit valoir que, dans la population, une proportion de deux pour cent seulement pouvait payer cette rançon ; il obtint de libérer les pauvres pour un prix global : 7.000 hommes pour 30.000 besants. Le patriarche et les bourgeois contribuèrent à ce rachat selon leurs moyens, mais Hospitaliers et Templiers, prétextant sans doute que l'argent déposé chez eux ne leur appartenait pas, firent preuve d'une regrettable avarice : c'est sous la menace de l'émeute qu'ils ouvrirent leur caisse, sans générosité excessive. Après ces 7.000 rachetés (le nombre en fut en réalité plus grand, puisqu'un homme pouvait être remplacé par deux femmes ou dix enfants), Saladin, pour témoigner son estime à Balian, libéra «  par amour pour lui  » 500 chrétiens. Il en fit autant pour Héraclius. Son frère, al 'Adil, se fit adjuger mille captifs qu'il libéra aussitôt. Saladin lutta de générosité avec lui : le reste de la population défila devant ses officiers qui laissèrent passer vieillards et enfants, tandis qu'on refoulait entre la première et la deuxième enceinte les jeunes gens et les jeunes femmes. On songe à ce que dut avoir d'atroce la séparation ainsi effectuée, à cet interminable défilé de malheureux qui voyaient s'ouvrir devant eux, ou devant ceux qui leur étaient chers, la captivité dans les prisons d'Égypte et de Syrie ou, sort peut-être encore pire, la vente sur les marchés d'esclaves et la dispersion dans les harems de tout l'Orient. Combien de familles franques furent ainsi démembrées entre le 2 octobre 1187 et le 10 novembre suivant, sous la surveillance des soldats musulmans auxquels Saladin avait confié un rigide service d'ordre ?

Selon Ibn al-Athîr, la population chrétienne ainsi chassée aurait atteint 60.000 âmes, mais ne compte-t-il pas dans ce chiffre les chrétiens indigènes qui restèrent dans la cité ? Les chiffres des chroniqueurs divergent sensiblement, et le propos de Balian d'Ibelin (plus de 20.000 Francs auraient été trop pauvres pour payer dix besants que deux habitants sur cent pouvaient seuls verser) manque de précision : Balian a pu essayer d'apitoyer Saladin en noircissant ce tableau. On pourrait admettre que trois à quatre mille personnes payèrent rançon ; dix mille furent libérées gratuitement par Saladin et huit mille rachetées collectivement. Seize mille ou onze mille Francs furent réduits en esclavage, parmi lesquels 5.000 allèrent construire des fortifications en Égypte. Ainsi pouvait-il y avoir quelque 35.000 Francs à Jérusalem (mais nous ignorons la proportion des femmes, des enfants et aussi celle des réfugiés) : deux vieillards seuls, dont un survivant de la Première Croisade, furent autorisés à y demeurer (12).

Dans la ville occupée, les Musulmans fermèrent le Saint-Sépulcre, rendirent les mosquées au culte musulman, entre autres celles qui avaient été pendant l'occupation franque le «  Templum Domini  » et le Temple de Salomon. L'église Sainte-Anne devait se voir transformée, en 1192, en médressé de rite shaféite, tandis que la Maison du Patriarche («  au chief de la rue  » dite du Patriarche, près du Saint-Sépulcre) devenait un hospice sûfi (13). On y appela des immigrants juifs, et les Grecs prirent la place des Francs dans les Lieux Saints : pendant qu'Isaac l'Ange, le nouvel empereur de Byzance, adressait ses félicitations à Saladin, le patriarche grec faisait sa rentrée dans la Ville Sainte. Quant aux exilés francs, ils marchaient vers Tripoli, sous la garde d'une double escorte musulmane et franque, ravitaillés par les paysans arabes ; mais au bout de cette longue route, les chevaliers-brigands du comté de Tripoli, enhardis par la maladie du comte Raymond III, devaient les dépouiller du reste de leurs biens et les obliger à s'enfuir vers Antioche. Cependant Saladin, qui avait fait tomber toutes les villes de la côte, sauf Tyr, passait à la résorption des grandes forteresses franques de l'hinterland, celles-là même qui avaient défendu si longtemps le royaume contre une attaque venue de l'autre rive du Jourdain et qui, héroïquement, cherchèrent à résister, malgré la famine, à la marée musulmane qui venait les prendre à revers. Si Châteauneuf tomba le 26 décembre 1187, Saphet et Beauvoir, forteresses du Temple et de l'Hôpital, tinrent jusqu'au début de décembre 1188 et au 5 janvier 1189, non sans que les Hospitaliers eussent infligé aux Musulmans la sérieuse défaite de Forbelet (2 janvier 1188). Leurs défenseurs purent se retirer à Tyr à la suite de leur capitulation. Le comté de Tripoli, où Raymond III était mort de chagrin à la fin de 1187, ne se laissa pas entamer en 1188 ; la principauté d'Antioche perdit plusieurs places et se vit réduite presque à néant.

Revenu d'Antioche, Saladin acheva le siège de Beauvoir et de Saphet ; cependant les forteresses d'Onfroi IV de Toron (capturé à Hattin) tenaient toujours, privées de tout ravitaillement et perdues au milieu de la «  paienime  ». Hébron ne put résister que jusqu'à la fin de 1187 ; mais le Crac résista jusqu'en novembre 1188 et Montréal, la plus lointaine des forteresses franques, celle qui pouvait espérer le moins de secours, ne tomba qu'après que les défenseurs eussent vendu jusqu'à leurs femmes et leurs enfants aux Bédouins pour se procurer des vivres et prolonger leur résistance, à la fin du printemps de 1189 (14). Une seule forteresse devait tenir plus longtemps, et, par sa résistance, permettre le début de la reconquête franque : c'était Beaufort, que son seigneur Renaud de Sidon sut défendre par la ruse, persuadant Saladin qu'il n'avait d'autre intention que de lui rendre la forteresse, mais qu'il tardait à le faire pour éviter des représailles contre les siens. Quand il eut été trahi, Renaud, bien que soumis à la torture, continua encore à encourager ses vassaux : il ne devait donner l'ordre de reddition qu'au début de septembre 1189, et la place tint peut- être jusqu'au 22 avril 1190, grâce à la mise en état de défense à laquelle Renaud avait pu se livrer en jouant un jeu si dangereux.

Après la bataille de Hattin, tandis que Balian d'Ibelin courait mettre Naplouse et Jérusalem à l'abri d'une surprise et que Jocelyn faisait de même à Acre, la plus grande partie des barons échappés de la bataille avaient gagné Tyr à franc étrier. Raymond III et ses compagnons agirent aussitôt pour y esquisser un semblant de défense, avant de repartir pour Tripoli et Antioche. Il fallait procurer des défenseurs à Tyr, dont les fortifications et la position dans une presqu'île (on sait combien Alexandre avait eu de la peine à la prendre, comme Assyriens et Babyloniens avant lui — et les Croisés après lui) faisaient une place à peu près imprenable. Sans doute les Italiens faisaient-ils mine de se réfugier sur leurs vaisseaux, ou Raymond III voulut-il les intéresser davantage à défendre Tyr : il fit d'importantes donations aux Génois et aux Pisans, les plaçant sur un pied d'égalité avec les Vénitiens qui avaient jusque-là tenu à Tyr le premier rang (15). Ayant ainsi fait tout ce qu'il jugeait possible, Raymond regagna son propre comté (d'où il ne devait pas se désintéresser de la ville, ni son successeur Bohémond après lui), laissant à Renaud de Sidon et au châtelain de Tyr (16) le soin de la défendre. Mais l'avance de Saladin paraît avoir été plus rapide qu'on ne le pensait, et chez tous ceux qui avaient vécu l'enfer de Hattin, qui conservaient la vision de l'affreux écroulement de toute la défense du royaume, il paraissait au premier abord impossible de résister aux dizaines de milliers de Musulmans, sans chevaliers et sans ravitaillement, avant que des renforts fussent arrivés. C'est sans doute pourquoi tous ces barons qui reprirent rapidement courage et, comme Renaud de Sidon lui-même, surent se défendre, ne crurent pas pouvoir soutenir le premier choc de Saladin : Jocelyn III avait capitulé à Acre, malgré les bourgeois et les habitants, dès le 9-10 juillet. A Tyr, sur qui Saladin se porta immédiatement après, Renaud et le châtelain, qui venaient de voir s'éloigner les chevaliers tripolitains et antiochéniens, engagèrent des pourparlers et se préparèrent à rendre la ville : la bannière de Saladin fut introduite dans la cité pour être arborée sur la citadelle en signe de reddition.

Ce n'était que dix jours après Hattin, mais un fait nouveau se produisit à ce moment : le 14 juillet 1187 une petite escadre pisane, ou génoise, venant de Constantinople et ayant failli tomber aux mains des Musulmans devant Acre, passait sous la porte voûtée qui fermait le port de Tyr. Un grand baron d'Occident était à bord : c'était le marquis Conrad de Montferrat, oncle du défunt roi Baudouin V, parti en 1185 pour rejoindre son neveu et qui avait passé deux ans à la cour de l'empereur byzantin où il avait joué un grand rôle. L'arrivée de ces navires— il y avait là deux galées —, des chevaliers qui accompagnaient Conrad et de ce dernier lui-même, chef énergique et qui amenait de Constantinople de grandes richesses, changeait la situation. Conrad fut pressenti par les bourgeois de la ville pour prendre le commandement de la défense.

L'ambitieux baron, mi-Allemand et mi-Italien, n'hésita pas : comme Balian à Jérusalem, il lui fallait être sûr de ses soldats, donc avoir leur hommage ; mais il allait plus loin : il exigea des habitants le serment de le reconnaître comme leur seigneur et d'agir de même envers ses héritiers, ce qui fut fait. Renaud de Sidon, le représentant des barons syriens que cette attitude dépossédait, prit la fuite pour Tripoli, en compagnie du châtelain de Tyr, craignant sans doute que Conrad ne voulût les châtier de leurs négociations avec Saladin. Celui-ci parut sous les remparts peu après, et trouva sa bannière dans le fossé. Il offrit à Conrad de libérer son père, le vieux marquis de Montferrat pris à Hattin, en échange de la capitulation de la place. Conrad refusa, et Saladin, sans s'obstiner, prit la route d'Ascalon : il perdit ainsi le bénéfice qu'aurait pu lui donner le siège immédiat de la ville.

Car Conrad ne perdit pas de temps : il fit recreuser le fossé qui coupait l'isthme reliant la cité à la terre, répara les murailles, et appela de nouveaux défenseurs : les garnisons des villes à qui Saladin avait accordé une capitulation se réfugiaient dans Tyr. En outre, Conrad entreprit de faire de Tyr une colonie italienne, pour intéresser les marchands de tout pays à sa défense, reprenant et amplifiant les donations de Raymond III. Un Génois, Ansaldo Bonvicini, devint châtelain de la ville ; les Pisans se virent confirmer les dons de Baudouin III et de Raymond de Tripoli, et reçurent tout un quartier enlevé au domaine royal, avec des casaux dans la banlieue (octobre 1187) et des exemptions de toute sorte. Les Barcelonais reçurent le Palais Vert, un casal, un four et des exemptions pour leur commerce, ainsi que les Marseillais, les gens de Saint-Gilles[-du- Gard] et de Montpellier (octobre 1187). Conrad promit même aux Pisans des biens à Jaffa et à Acre, avec des domaines appartenant à Jocelyn III. Il se comportait en «  lieutenant des rois d'Outre-mer (17)  », sans égard pour les droits antérieurs ; on pourrait peut-être remarquer qu'il s'en prenait surtout aux biens des partisans des Lusignan (comme l'avait déjà fait Raymond III ?), le Temple et Jocelyn, pour enrichir les Italiens, ses compatriotes. Ceux-ci d'ailleurs lui prêtèrent un concours très actif, considérant la défense de Tyr comme une «  affaire  » : une société de commerçants pisans, les Vermiglioni, se fit céder, en échange de leur participation à la défense de Tyr, d'énormes privilèges à Tyr et à Acre et toute une partie de la «  seigneurie du comte Jocelyn  », avec Château-du-Roi (18).

Cet effort de défense eut un plein succès : après la prise de Jérusalem, Saladin vint assiéger Tyr, mais ne put déployer son artillerie sur l'étroit isthme. Conrad avait fait construire des batteries flottantes, les «  barbotes  », qui criblaient de traits d'arbalète les troupes musulmanes dont leur fond plat leur permettait de s'approcher (19). La flotte égyptienne envoya douze galères devant Tyr : Conrad en attira cinq dans le port, puis releva la chaîne qui le barrait et s'en empara : à forces égales désormais, il envoya ses sept galées contre les musulmanes, dont cinq furent jetées à la côte et deux s'enfuirent à Beyrouth. Bien que la tempête eût empêché l'arrivée des renforts envoyés par Raymond III de Tripoli (dix galées portant des chevaliers et du ravitaillement), Saladin, après son échec sur mer (30 décembre 1187) leva dans la nuit du 1er janvier le siège, qui avait duré deux mois. Il n'y eut plus que des escarmouches, parfois meurtrières, entre les défenseurs de Tyr et les Musulmans, surtout en 1189 (20)

Par l'exemple de Raymond III, on voit que les barons syriens ne laissèrent pas à Conrad le monopole de la lutte : Tripoli avait été jusque-là le siège de la résistance franque; mais peu à peu tout ce qui restait de l'armature du royaume de Jérusalem rejoignit Tyr. En octobre 1187, on y voyait déjà les archevêques de Césarée et de Nazareth, l'évêque de Sidon, les grands précepteurs du Temple et de l'Hôpital, chefs de leurs Ordres respectifs, le prieur de Saint-Gilles qui avait amené des renforts des commanderies Hospitalières du sud de la France, Gautier de Césarée, Hugues et Raoul de Tibériade. L'année suivante, Renaud de Sidon et Payen de Cayphas vinrent s'y joindre. Conrad, avec son entourage et son embryon de gouvernement (son sénéchal, son «  chancelier et notaire  »), faisait figure de bayle du royaume (21). Mais sa situation restait fausse. Le «  seigneur de Tyr  », usurpateur par force du domaine royal, allait-il se soumettre au roi Guy quand celui-ci recouvrerait sa liberté, ou affecterait-il de ne pas reconnaître [l'état de choses antérieur à Hattin ? Une fois de plus, la Croisade devrait-elle s'intégrer dans les cadres de la colonie latine d'Orient ou bien ne considérer ceux-ci que comme l'armature d'une armée d'occupation dont les droits étaient douteux ; ferait-elle table rase du passé pour reconstruire le «  royaume latin  » ou accepterait- elle de reconnaître pour droits imprescriptibles ceux qu'une longue possession, et la lutte constante contre l'Islam, malgré l'échec terminal, avaiént acquis aux barons de Syrie ?
Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953

Notes

1. Nous avons conservé à Amaury, qui devint le roi Amaury II, son nom traditionnel. Mais les textes médiévaux l'appelent «  le roi Aimeri  » alors qu'ils appellent Amaury Ier «  le roi Amauri.  » Le nom véritable de ce personnage est donc Aimery (Aimericus) et non Amaury (Amalricus).
2. C'est Agnès qui avait fait racheter Jocelyn par son fils. Guillaume de Tyr, tome II, page 1023 (1176).
3. Guillaume de Tyr (page 1078) mentionne ainsi la crainte que la camarilla avait de voir Raymond III intervenir dans leurs «  voleries.  »
4. Lois, I, 417 (Jocelyn devait le service de 24 chevaliers pour sa seigneurie de Château du Roi et 18 pour le Toron) et, II, 454. R. Rôhricht, 577, 579, 587, 588, 608, 614, 624, 625, 644, 653, 654, 655, 657, 674, 934… La baylie du fief de Saint-Georges avait d'abord appartenu au mari de la seconde fille d'Henri le Buffle, Hue de Gibelet.
5. Eracles, page 2 et
6. Guillaume de Tyr, XVIII, 29 «  Li cuens (Amaury I) pria le roi qu'il fust ses compères : li rois le fist volentiers et tint son fil aus fonz ; si ot non Baudouin. Aucuns li demanda après que il donroit à son filleul… et il respondit, com cil qui estoit cortois et de beles paroles, que il li donroit le roiaume de Jherusalem  ». Baudouin IV et Sybille n'avaient pas été légitimés : le roi voyait-il dans sa lèpre un châtiment ?
7. Girard avait été frustré par Raymond de l'héritage de la seigneurie du Boutron qu'il convoitait. On remarquera qu'avec lui, c'était le deuxième grand-officier royal (après Eudes de Saint-Amand) qui accédait à la grande-maîtrise du Temple, preuve de la subordination de celui-ci au pouvoir royal.
8. Un autre Guillaume de Valence, neveu de Guy et fils de Hugues de Lusignan, devint en 1247 comte de Pembroke par la grâce de son demi-frère le roi d'Angleterre Henry III. Il mourut en 1296 — Valence, Vienne, commune Couhé, arrondissement, Civray.
9. Eracles, page 54.
10. M. Baldwin, pour laver Raymond III du reproche de trahison, a étudié en détail cette bataille. Cf. aussi Jean Richard, Aboui an account of Hattin, à paraître dans Spéculum, janv. 1952.
11. Eracles, page 58, Deux jardins, page 302. L'Eracles, page 66, indique sans doute par erreur la capture de Jocelin à Hattin.
12. Michel le Syrien, dans Documents Arméniens, tome I, page 399 ; Kâmil al-Tewarikh, pages 701-702 ; Eracles, page 97 ; Ernoul, pages 217-219.
13. Clermont-Ganneau, Matériaux inédits pour servir à l'histoire des Croisades (extraits du Musée archéologique. tome I, page 11).
14. Saladin autorisa les héroïques garnisons à regagner la côte et racheta même les femmes et enfants vendus. En 1187, Maqrizi (Revue de l'Orient Latin, tome IX, page 35) mentionne «  la première caravane (Damas au Caire) qui put traverser la Palestine sans crainte d'être attaquée ou sans avoir à payer de rançon  ». Cf. Aussi J. Richard, An account of the battle ot Hattin, dans Spéculum, XXVII, 1952, pages 168-177.
15. R. Rôhricht, 659, 665. — Les Pisans avaient déjà des biens importants à Tyr depuis 1156. Les Génois et eux avaient en 1187 des «  consuls et vicomtes  » à Tyr.
16. Eracles, pages 73-76. Ce châtelain était-il Simon de Versigny, cité en 1181, ou Gilbert ou bien Lovel, tous deux qualifiés en 1187-1188 d'anciens châtelains de Tyr (R. Rôhricht, 667-668) ?
17. Deux Jardins, page 400.
18. R. Rôhricht, pages 665, 666, 667, 668, 674, 675, 682, 724.
19. Eracles, page 106-109.
20. Arnold de Lubeck (Monuments historiques Germaniae, XXI, p. 176) révèle que Saladin conclut alors un traité avec Conrad, lui versant une importante somme d'argent pour que le marquis consente à s'abstenir des attaques qu'il avait commencé à mener contre les places musulmanes. Très favorable, comme tous les Allemands, à Conrad (cousin germain de Frédéric Barberousse comme fils de Guillaume IV de Montferrat et de la tante du grand empereur, sœur de Conrad III), Arnold essaie de l'excuser de ce pacte — qui, de fait, laissait les mains libres à Saladin pour la conquête de l'intérieur — en disant que bien des gens avaient blâmé le marquis ( «  unde quidam eum infidelitatis arguere conati sunt quod munera infidelium acciperet  »), mais que celui-ci n'avait pu agir que pour le bien de la Chrétienté. Ces trêves étaient-elles celles que Renaud de Sidon concluait pour Beaufort ? — Deux Jardins, tome I, page 402.
21. R. Rôhricht, 665, 675. AMBROISE, édition G. Paris, v. 2366 et suivantes attribue le principal mérite de la défense de Tyr à Guillaume de la Chapelle, aux deux frères de Tibériade et aussi à Conrad de Montferrat «  qui bien commença là à faire — qui vint quant la terre fu prise — Si fud un poi al Deu servise (= Il fut un peu au service de Dieu) — Si ot de bon comencement, — malvès et faus ensivement.

Sources : Jean Richard - Le Royaume Latin de Jérusalem. Presses Universitaires de France. Paris 1953