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Le Comté d'Edesse. Topographie Historique et Archéologique

Le Pays
Les régions qui font l'objet de ce travail, douées tout au long de l'histoire d'une forte individualité commune mais non d'une appellation générale, constituent la transition entre le pays syro-mésopotamien d'une part, les plateaux anatolo-cappadociens de l'autre.

Le relief syrien est caractérisé par l'existence de deux plateaux soulevés, l'un proche de la mer, l'autre intérieur, séparés par un fossé courant du nord au sud ; le relief de la partie de l'Asie Mineure qui touche à la Syrie, par l'existence de la chaîne taurique, orientée du sud-ouest au nord-est en deux grands plis, le Taurus et l'Anti-Taurus. Le relief des pays de la Syrie du nord est le résultat du conflit de ces deux orientations. D'un bout à l'autre se retrouvent les deux chaînes séparées par une fosse, celle-ci étant seulement un peu morcelée. Au nord du Liban, qui n'est qu'un morceau de la table syrienne surélevé et déjeté selon la direction taurique, le système syrien se retrouve dans le Djabal Ansarié, que la fosse du Ghâb et du Roûdj sépare, à l'est, du Djabal Zawiyé. Au-delà, la direction taurique triomphe et la chaîne intérieure atteint ici la mer; là se trouve le Djabal 'Aqra, qui se prolonge au-delà de l'Oronte et du 'Afrin par le Kurd Dagh (1). La chaîne extérieure constitue l'Amanus ou Ghiaour DagHistoriens des Croisades Les deux chaînes sont séparées par un vaste couloir, marqué par les vallées du bas-Oronte et du Qara Sou au sud et de l'Aq Sou au nord. Au nord, elles se raccordent à l'Anti Taurus, qui file au nord-est où il se fond dans les Massifs d'Arménie. L'Anti Taurus et l'Amanus à l'est, le Taurus à l'ouest et au nord enferment la plaine cilicienne. Les montagnes de la Syrie du nord à l'est, les montagnes tauriques au sud-est se continuent par des plateaux, dans le détail assez morcelés, qui s'inclinent doucement vers le sud, et se prolongent à l'est, au pied des massifs arméniens, jusqu'aux chaînes du Kurdistan, coupés de quelques hauteurs orientées est-ouest. L'ensemble des plateaux, du moyen-Euphrate au bassin supérieur du Tigre, constitue la Djéziré ; de là comme de la Syrie intérieure on passe sans transition nette en Iraq.

Les altitudes sont très variables. Les plus hautes sont toujours atteintes au bord même des fosses, soit à l'est pour les chaînes occidentales, soit à l'ouest pour les chaînes orientales. C'est le cas en particulier pour le Dj. Ansarié, dont la ligne de faîte, qui se tient entre 1.200 et 1.500 mètres, tombe à pic sur le Ghâb qui est à 200 mètres; pour l'Amanus, dont les 1.800 mètres au sud, les 2.300 mètres au nord dominent presque sans transition le couloir du bas-Oronte à l'Ak Sou, qui ne dépasse pas 500 mètres au centre et s'abaisse aux deux extrémités. De plus, la largeur de ces chaînes est faible, d'où des pentes abruptes, des ravins profonds; ce sont des murailles difficiles à franchir. Par contre, les chaînes intérieures sont moins hautes (ne font exception que les chaînes qui se raccordent à l'Anti Taurus tout au nord et le Dj. Aqra, 1.760 mètres, qui, exceptionnellement, se trouve, comme les chaînes extérieures, au bord de la mer). Il s'ensuit que la transition avec le désert est, climatiquement et humainement, beaucoup plus insensible qu'en Syrie centrale.

Les roches constitutives du pays sont très variées. L'Amanus, le Dj. Aqra, certaines parties des chaînes tauriques, sont constituées de roches dures et imperméables, favorables aux puissantes vallées; au contraire, dans toute la région des petites chaînes et plateaux de la Syrie intérieure et de la Djéziré prédomine le calcaire sec qu'entaillent verticalement les gorges de l'Oronte ou de l'Euphrate. Le Dj. Ansarié, les plateaux entre le Taurus oriental et l'Euphrate, sont de glaise molle effroyablement déchiquetée en tous sens par les torrents. Les dépressions sont couvertes d'alluvions.

Le tracé des cours d'eau n'obéit que partiellement aux lignes du relief. L'Oronte, échappé vers le nord à la dépression de la Beqâ, entre Liban et Antiliban, tourne à l'ouest près de Hamâh, puis de nouveau vers le nord dans le Ghâb, d'où, après des gorges, il atteint la dépression bordière de l'Amanus qu'il emprunte par un violent coude vers le sud-ouest, en recevant les eaux du Qara Sou, qui l'a parcourue en amont, et du 'Afrîn, qui s'est taillé une large vallée entre le Kurd Dagh et le Dj. Smân, mais sans avoir pu drainer le lac du 'Amouq; au nord du même couloir, l'Aq Sou ne draine pas mieux son bassin avant de rejoindre dans ses gorges le Djeïhoûn qui, venu de Cappadoce, traverse l'Anti Taurus et l'Amanus, puis, le Seïhoûn descendu du Taurus, forme de ses alluvions la basse-plaine cilicienne. L'Euphrate, échappé au prix de coudes furieux dans des défilés grandioses, des massifs arméniens, longe d'abord vers le sud-ouest la base des chaînes tauriques orientales, puis, repoussé par les premiers contreforts des hauteurs syriennes, coule vers le sud en entaillant le plateau calcaire, en attendant, de subir à partir de Bâlis l'attraction de la dépression mésopotamienne vers le sud-est; sur sa rive gauche, il reçoit alors le Bâlikh et le Khâboûr, qui suivent également du nord au sud la pente des plateaux. Semblable est, de l'autre côté, l'orientation du Qouaïq d'Alep qui, n'ayant aucun fleuve pour entraîner ses alluvions, se perd dans une lagune. Les plateaux calcaires entre Qouaïq et Oronte sont le domaine des vallées sèches.

Les côtes traduisent bien l'orientation du relief, qu'elles suivent du nord au sud le long du Dj. Ansarié et du sud-ouest au nord-est entre Lattakié et l'embouchure de l'Oronte et dans le golfe d'Alexandrette, ou coupent transversalement dans quelques chaînons du Dj. 'Aqra ou à l'extrémité de l'Amanus, au fond du golfe d'Alexandrette, et en basse-Cilicie. Mais, soit qu'elles longent des chaînes sans les briser, soit qu'en coupant les lignes du relief elles traversent des dépressions, elles sont presque partout basses, marécageuses; ne font exception que la côte au sud du Râs al-Khanzîr et celle du Djabal 'Aqra, qui seule a d'importantes échancrures. Ce n'est donc pas de ses qualités naturelles que cette côte a tiré son importance maritime à certaines époques de l'histoire, mais de son rôle de façade méditerranéenne de l'Asie et du compartimentage de l'arrière-pays, propice à la multiplication des petits ports.

Le climat est un compromis entre la Méditerranée et le désert syro-arabique. L'été est toujours sec; l'amplitude des variations thermiques, grande à l'intérieur, s'atténue sur la côte. Mais le relief est ici le principal agent de diversité : la pluie est abondante sur les chaînes côtières et les hautes chaînes intérieures; les cimes portent des neiges qui ne fondent qu'au printemps, entretenant de nombreux cours d'eau. Les orages sont fréquents et, avec le relief, contribuent à la prédominance des torrents sur les rivières calmes. Par contre, une fois franchie ces chaînes, la pluie devient rare. Les dépressions, même sur des côtes comme celles d'Alexandrette, sont étouffées, malsaines, à l'exception du sillon d'Antioche qui, unissant la mer et les régions intérieures, produit au contraire un remarquable appel d'air.

La végétation présente des différences tranchées entre les montagnes arrosées et imperméables, et l'intérieur plus sec par suite de la rareté des pluies et de la perméabilité du sol. Sur l'Amanus, le Dj. 'Aqra, un peu le Dj. Ansarié, on trouve, on trouvait surtout des forêts (conifères dans l'Amanus, chênes plus au sud) et de riches prairies. Dans les régions de Behesnî et Kiahtâ, la montagne est vêtue d'un maquis méditerranéen. Tous les plateaux intérieurs sont une steppe où il est possible par irrigation de cultiver des céréales et des arbres fruitiers, dans une zone longue et mince s'étendant en arc de cercle de l'Anti Liban au Diyâr Bakr par Alep et Edesse. Plus à l'intérieur encore, c'est le désert aux rares oasis.

La Syrie et la Djéziré constituent donc un ensemble de zones concentriques formant un quart de cercle entre un désert et des montagnes peu habitables et difficilement traversables. La zone des agriculteurs, des commerçants, des immigrations est la zone médiane, entre les Bédouins et les montagnards ; zone longue et étroite, sans cesse menacée, dont l'intégrité est la condition de la prospérité pour la Syrie et la Djéziré. Dans les zones montagneuses vivent de petits pays fermés, particularistes, que les grandes routes longent sans les pénétrer ; ces routes viennent de l'Asie centrale et du golfe persique ; d'où des ports actifs, mais peu en rapport avec leur arrière-pays immédiat. Les populations locales ont formé des bourgeoisies maritimes quand elles n'avaient pas de concurrent, mais ont ensuite été éliminées par les Occidentaux, et leurs ports sont plus méditerranéens que syriens. L'opposition est toutefois moins tranchée dans la Syrie du nord que plus au sud, à cause de l'étendue de l'arrière-pays agricole et de la facilité des communications entre la côte et lui.
1.Entre l'Oronte et le 'Afrîn se trouvent plusieurs petits massifs dont le dernier au nord-est est le Dj. Smân; ils forment un compromis entre la direction taurique, qui affecte leur forme globale, et la direction syrienne qui se traduit par leur compartimentage en chaînons orientés nord-sud.

Topographie Historique et Archéologique

La topographie historique de la Syrie du nord et des régions voisines est assez difficile à établir, comme il arrive partout où se sont superposés de multiples peuples ayant chacun donné aux mêmes localités des toponymes dans leurs langues respectives ; les contrées occupées aujourd'hui par les Turcs sont à cet égard particulièrement défavorisées, parce que presqu'aucun nom médiéval n'y a survécu. Il faut ajouter que les explorations, assez nombreuses en Syrie, le sont beaucoup moins en Turquie, et que la cartographie n'est pas toujours au-dessus des reproches (1). Dans les pages qui suivent, on trouvera rassemblés, en même temps que les indications des sources et des auteurs modernes, les résultats d'un rapide voyage que j'ai pu effectuer au printemps 1937 en Cilicie, Syrie du nord, et dans les territoires correspondant à la partie de l'ancien comté d'Edesse située sur la rive droite de l'Euphrate.

Pour chaque localité, une fois indiqués les divers noms qu'elle porte, nous avons choisi d'adopter ensuite l'appellation arabe, la plus fréquemment conservée aujourd'hui. Nous n'avons fait exception à cette règle que dans les cas où le nom arabe est inconnu, ou lorsqu'il s'agit d'une ville connue en Europe sous un autre nom (Antioche).

La recherche des identifications et localisations a été trop souvent faite en se laissant guider par des rapprochements phonétiques ou sémantiques qui, vu l'incertitude des orthographes et la fréquence des vocables semblables, ne peuvent rien prouver trois fois sur quatre. A moins de forme compliquée, une identification ne peut être avancée que si elle est en outre appuyée sur des restes matériels ou sur la concordance de plusieurs localisa, lions connexes (2).

Une description minutieuse de la totalité des pays mis en jeu dans cet ouvrage atteindrait des dimensions démesurées. On n'entrera ci-après dans les détails que pour les régions occupées au moins momentanément par les Francs ; on se contentera pour les autres de quelques indications importantes (3).
1. Pour la Turquie la meilleure carte est celle de l'Etat-Major turc au 20O.OOOe, dont on ne trouve généralement qu'une réduction au 1.000.000e; il faut la compléter par les cartes, qui conservent des noms plus anciens et sont parfois plus détaillées, de Kiepert et des états-majors anglais et russe. Pour la Syrie, il faut consulter la carte d'Etat-Major au 200.000e dans sa seconde édition et en corrigeant la toponymie défectueuse par les cartes de Dussaud, (Topographie historique de la Syrie); une carte remarquable au 50.000e est en cours de confection (les feuilles d'Alep, Lattakiée Djabala, ont paru). Seront mis ci-dessous en italiques seulement les noms attestés au moyen-âge, que nous répèterons comme forme normales ensuite.
2. Les Francs, comme leurs prédécesseurs, ont quelquefois traduit les noms locaux (Mardj ad-dîbâdj = Pratum palliorum), mais plus souvent ils les ont transcrits, parfois avec des adaptations libres (Mopsuestia des Grecs, Maçîça des Arabes, est devenue Mamistra; Laodicée, La Liche), ou remplacés par des noms nouveaux (Baghras par Gaston, Bikisrâil par La Vieille).
3. Nous n'entrerons pas dans de grands détails archéologiques, parce que ce serait empiéter, et sans l'excuse de la compétence, sur le domaine des travaux que prépare M. Paul Deschamps, comme suite à ceux qu'il nous a déjà donnés sur Sahyoun et le Krak des Chevaliers; un ouvrage relatif aux châteaux arméniens de Cilicie est d'autre part annoncé par Mr. Gottwold, de Berlin.


1 - Le Diyar Modar.

On appelait ainsi la région comprise dans la grande boucle de l'Euphrate, à l'ouest du Khâboûr. Le nord seul en appartient aux Francs. C'est, dans l'ensemble, une succession de petits plateaux et de petites collines s'abaissant doucement vers le sud, où disparaît la végétation encore assez riche du nord. Ils sont limités à l'est par le Djabal Achoûma (aujourd'hui Qaradja Dagh), dont le rebord méridional, où naissent les cours d'eau constitutifs du Khâboûr, s'appelait le Chabakhtân. Le modelé du terrain est ici peu propice à la multiplication des forteresses et des petits pays fermés ; par contre, le Diyar Modar est traversé par les routes allant de Syrie à Mossoul, et de là en Mésopotamie où en Iran. C'est donc une grande région de passage. C'est en même temps dans toute sa partie nord une région de riches pâturages, voire localement de riches cultures ; d'où la constitution de gros marchés où entrent en contact pasteurs nomades et cultivateurs sédentaires. Ces raisons expliquent la naissance de villes dont deux, Edesse et Harrân, ont joué de plus dans l'histoire spirituelle du haut moyen-âge un rôle considérable.

Edesse (arabe Rohâ ; turc Ourfa) seule appartint aux Francs, après avoir été un centre byzantin en face du centre musulman de Harrân. Grande ville encore, qu'il ne peut être question de décrire ici, puisqu'elle est surtout de construction antique, que dans la mesure où peuvent le faire les témoignages de notre période (1). Elle se trouve dans le bassin supérieur du Bâlîkh, à côté d'un affluent de droite, le Scyrtus (arménien Daïçân, turc Kara Tchaï), au pied de grosses collines, et au pied d'une source abondante (Callirhoé de l'antiquité) (2), qui contribue, avec deux aqueducs antiques, à l'alimenter copieusement en eau. Elle avait été entourée sous Justinien de murailles, de plus de deux mètres d'épaisseur et dix de hauteur, munies de 145 tours et par endroit d'un avant-mur. Quatre portes principales les perçaient : au nord, celle de Samosate ou des Heures, près d'où les remparts furent restaurés par les Francs, et au dehors de laquelle, sur la rive opposée du Scyrtus, se trouvait l'église des Confesseurs (3); à l'est, celle de Kesâs (bourgade située près du confluent du Scyrtus et du Bâlîkh), non loin de laquelle était le jardin dit de Boûzân (gouverneur de la ville sous Malik-Châh); au sud, celle de Harrân; à l'ouest enfin celle de la Source, dominée par le cimetière de Saint-Ephrem, le jardin de Barçauma, et la vallée dite de Soulaïmân. Originellement l'enceinte au sud-ouest aboutissait à la citadelle, mais au lendemain de la mort de Malik-Châh, Thoros l'en avait fait séparer par un mur inférieur, qui isolait totalement la citadelle de la ville (4). Quant à cette citadelle, qui domine Edesse de près de cent mètres, c'était elle aussi un puissant ouvrage du temps de Justinien; elle était entourée d'un fossé et avait une porte donnant sur la ville, une sur la campagne; elle fut en partie détruite par Kaïqobâdh en 1235 (5).

Edesse conservait d'abondants monuments, principalement des églises et des monastères. La ville n'ayant jamais été détruite de fond en comble, il n'est pas douteux qu'une partie pourrait s'en retrouver enrobée dans quelques édifices modernes, mais on n'a pas d'observation précise à ce sujet. Les églises attestées à l'époque des croisades sont : Saint-Jean, cathédrale latine restaurée par les Francs (6), et au pied de laquelle Zengî fit construire en 1146 le palais du gouverneur turc, peut-être à la place de l'actuel Sérail, entre les portes de Samosate et de Kesâs; Sainte-Sophie, cathédrale grecque, disparue; peut-être Sainte-Euphémie et Saint-Abraham, comme cathédrales des Arméniens et des monophysiles (7) ; celle des Confesseurs, près de la porte de Samosate, détruite par Zengî; Saint-Thomas et Saint-Etienne, de culte latin, converties en magasins par le même; Saint-Théodore (8) et Saint-Thomas (une autre), détruites par lui, à l'est de la ville; Saint-Théodore des Syriens, qui hérita à la même date des reliques d'Addaï et d'Abgar (9) ; celle du Sauveur (10); celle des saints Apôtres Pierre et Paul, qui subsistait au temps de Rey; enfin celle des Quarante-Martyrs, si elle est bien l'actuelle Oghlou Djami (11). L'ancienne mosquée restaurée sous Philarète fut adoptée comme résidence par l'évêque latin, puis rendue au culte musulman en 1144. Dans la ville et dans la montagne à l'ouest il y avait d'abondants monastères dont douze de religieuses, que fit détruire Zengî, et dont un, dominant la ville, dédié aux saints Thadée, Jean-Baptiste et Georges Martyr, avait quatre riches portiques sculptés, et un autre, proche du Scyrtus, renfermait des statues en or des saints Thomas et Barnabé. L'ensemble des maisons était relativement cossu, et les bazars abondants (12). La ville était entourée de jardins qui lui donnaient un aspect des plus riants (13).

Autour d'Edesse, on connaît, outre Kesas, Djoulman au nord, et un Fort de la colline de l'Aigle, sur la route de Samosate (14).

A l'ouest, la route de Bîra, s'infléchissant légèrement au sud, passait à mi-chemin par Saroûdj (franc Sororge), près des sources du principal affluent du Bâlîkh, gros bourg entouré de riches jardins, et fortifié (15). Sur un autre chemin probablement plus septentrional unissant Edesse à l'Euphrate se trouvait une forteresse dont on ne nous dit pas le nom (16).

A l'est la domination franque atteignit le Chabakhtân, où l'on connaît les localités fortifiées d'al-Mouwazzar, Djamlîn, Tell-Gauran (17), al-Qoradî, et Tell-Mauzan (18). Quelque part sur les confins méridionaux de la province se trouvait Sinn ibn 'Otaïr (19). Au nord-est, Sèvavérak (forme arménienne, traduction arménienne Souwaïdâ), jadis place byzantine, n'appartint jamais aux Francs.

Au sud, le Diyar Modar resté musulman comprenait la ville de Harrân (l'ancienne Carrhae), importante et bien fortifiée (20), et non loin de là Hiçn ar-Rafîqa (21). Entre Harrân et Qal'a Nadjm, Ibn Djobaïr passa à Tell-'Abda et à al-Baïda (22). A l'est de Harrân, la même route franchissait le Khâboûr à Râs al-'Aïn, et de là gagnait soit Mârdîn, où elle rejoignait la route venue d'Edesse, et de là Djazîrat ibn 'Omar et Mossoul par Nacîbîn (Nisibe), soit directement Mossoul par Sindjâr. Sur le Khâboûr en amont de Qarqîsiya (23) on signale à notre époque surtout Mâkisîn, 'Arabân, et al-Madjdal (24). L'ensemble de la région comprise entre le Khâboûr et Mossoul constitue le Diyar Rabî'a.

Le bassin supérieur du Tigre forme le Diyâr Bakr, dont les villes principales sont Mârdîn, au pied d'une puissante forteresse, Amid (aujourd'hui Diyarbékir), entourée d'une remarquable enceinte ancienne, et Mayâfâriqîn, également très bien fortifiée. Ce sont toutes trois de grandes villes, dans une région riche, où l'on peut citer encore les places notables de Hânî et Arqanîn (aujourd'hui Ergani), Hiçn Kaïfâ, Arzan, Is'ird. Le Diyar Bakr est séparé au nord des bassins de Bâloû, Tchapaktchoûr et Moûch sur le Nahr Arsanyas (aujourd'hui Mourad Sou) par le Djabal Sassoûn (ou Sanâsina). Au nord-est il communique par la trouée de Bitlis avec le Lac de Van, Akhlât, et l'Adherbaïdjân. Au nord-ouest, il se raccorde, par-delà le Djabal Baharmaz et le « Petit Lac » (aujourd'hui Gueuldjuk) de Dzovq (ar. Bahîratân), à la province du Khanzit qu'enserrent l'Euphrate et le Mourad Sou, et dont le chef-lieu est Khartpert (ar. Hiçn Ziyâd), dans une situation imprenable (25).

Le Diyar Modar - Notes

1. Il n'a jamais été fait de relevé archéologique d'Edesse; on trouvera des renseignements dans Wright, The chronicle of Joshua the Stylite, 1882, appendice; Sachau, Reise in Syrien und Mesopotamien, Berlin, 1890; Rey, Colonies Franques, pages 308-314; Rubens Duval, Histoire d'Edesse, page 12. Pour notre période, les deux sources principales sont- Chroniques Anonymes Syriaques 288 et la description latine faite en vue de la deuxième croisade éditée par Rohricht ZDPV, 1887, pages 295-299.
2. Une autre source, voisine, est sans doute celle que Chroniques Anonymes appelée source d'Abgar.
3. Non loin au Nord-Ouest était une colline dite Dauké (observatoire). Cette porte est appelée par la description latine Na'm et la tour voisine, par où la ville fut prise en 1144, Naïman. Il appelle deux des autres portes l'une Soys, l'autre, de la roche pendante; la quatrième, dit-il, était, fermée (celle de la Source le fut par Zengi); on ne voit de roche à aucune porte.
4. Chronique Anonyme Syriaque éditions Chabot, pages 53-54.
5. D'après la notice du manuscrit arabe Bibliothèque Nationale 2281, 62 r° : « Périmètre de la citadelle intérieure, 460 brasses, 14 tours; citadelle médiane, 400 brasses, 7 (9 ?) Tours; citadelle extérieure, 670 brasses, 16 tours; tour du markaz d'Edesse, 185 brasses. » Un plan précis serait nécessaire à l'interprétation.
6. Chronique Anonyme Syriaque 290; d'après la description latine, la cathédrale latine se serait appelée Sainte-Marie-Thadée-Georges (on connaît une église antique de la Vierge); Rey a cru voir des restes d'un palais qu'il dit franc.
7. Ces noms ne se trouvent que dans l'Anonyme latin.
8. Celle-ci est nommée aussi par Matthieu d'Edesse, 105.
9. Rey a vu une église de ce nom (= Thoros) près des remparts à l'ouest.
10. Matthieu d'Edesse, paragraphe 14.
11. Selon Rey, l'actuelle Ibrahim Djami recouvre une ancienne église.
12. Nersès Schnorhali, vers 490 et suivantes.
13. L'Anonyme Latin, 297, 298.
14. Chronique anonyme syriaque, 292.
15. Ibn Chaddaâd, REI, III; au sud de la route de Bîra à Saroûdj se trouve, selon Duluurier, Kandetil, de Matthieu d'Edesse, 96; près de Saroûdj, Kafarazoûn, selon Honigmann, 108.
16. FoucHistoriens des Croisades, I, 14; Albert d'Aix, (IV, 7 et V, 18-22) nomme Amacha comme appartenant avec Saroûdj à Balak, peut-être identique à une Ma'arra associée à Saroûdj par Michel le Syrien, 184.
17. Michel le Syrien, 401, y cite un Tell Arab, par altération ?
18. Ibn al-Athir,, 62 (Historiens des Croisades 442) At., 118; Ibn Chaddaâd, loc. cit.; Kamal (al-Qorâdî).
19. A 5 parasanges d'Edesse (Bibliothèque Nationale, 2281, 62 r° ); les Banou 'Otaïr étaient les chefs de la tribu arabe des Nomaïrites. Cf. aussi 'Azîmî 512 (d'où Ibn al-Athir,, 383).
20. B. N., 2281, 62 r° : « Tour des remparts, 7612 brasses (environ 4 km.), 187 tours citadelle, 526 brasses. »
21. Ibid. . : « Tour de l'enceinte, 9.033 brasses (?), 132 tours. »
22. Trad. Schiaparelli, 239. Peut-être al-Baïda est-elle identique à Hiçn Baddaya entre Qal'a Nadjm et Saroûdj signalée par Ibn Djobaïr (Le Strange, 500). Vers l'est de Harrân, Matthieu d'Edesse, 96 signale Chenav.
23. Cf. supra p.
24. Ibn Chaddaâd dans REI, 113; cf. Dussaud, p. 484. I. W., Cambridge, L. I., 6, 162 signale aussi Tanînîr et Arsal (auj. Achral), ainsi que (?) Sakîr; Ibn Djobaïr, venant de Donaïsar au sud de Mârdîn, gros carrefour de caravanes, passe à Tell al-Ouqab, puis à al-Djisr (le Pont) un jour après, et à Râs al-'Aîn une deini-journée plus tard; de là il y a deux jours de désert jusqu'à Harrân sans autre localité que des ruines à Bourdj Houwa.
25. Pour les détails cf. Diyar Bakr, 221-227; le « Petit Lac « s'appelle aussi « Lac de Samanîn » (Ibn al-Athir, XII, 132), qui peut être a rapprocher de Samahi (Diyar Bakr, 226); Haminta est Djarmoûk (Ahrens-Kruger, Zacharie le Rhéteur, p. 259, 380, signalé à moi obligeamment par Honigmann).


2 - Du 'Afrîn et de l'Aq-sou à l'Euphrate.

Sur la rive droite de l'Euphrate, dans la partie de son cours orientée du nord au sud, l'incurvation des lignes du relief qui unissent la Syrie au Taurus oriental fait converger les routes qui relient l'Anatolie à la Mésopotamie et la Syrie à l'Arménie. L'importance d'Alep, un peu plus au sud, où confluent en outre les routes plus méridionales de Cilicie ou d'Iraq en Syrie, a empêché qu'il se développe sur le territoire de l'actuel vilayet turc de Gaziantep de grande ville au moyen-âge, et le morcellement du relief a agi parallèlement; mais les petits centres ont toujours été nombreux et la population relativement active, prospère, et dense.

A l'époque romaine et byzantine, la place principale de la région avait été Doulouk (grec Dolichè, néo-byzantin Telouch, latin Tulupe) (1) au pied des montagnes, près du débouché de la route de Mar'ach (2), dans la haute vallée du Nahr Kerzîn et près de la source du Sâdjoûr. Ce n'était plus à l'époque des croisades qu'une bourgade (3) dont le titre épiscopal seul rappelait la gloire antique. La conquête arabe avait fait croître, comme toujours, une localité plus engagée dans la steppe intérieure, 'Aïntâb, sur le Sâdjoûr; cependant la reconquête byzantine et franque ayant redonné la vie en aval encore au site antique de Tell-Bâchir, 'Aïntâb ne prit son essor définitif que lorsque l'invasion mongole eût anéanti Tell-Bâchir.

Le noyau de 'Aïntâb (latin Hatab; turc moderne : Gaziantep) est sa citadelle, élevée sur un gros tertre rond en grande partie artificiel, entourée par un fossé profond. Les ruines importantes qui en subsistent aujourd'hui contiennent des réfections de la période des Mamloûks, mais la forteresse était déjà importante au XIIe siècle; les ruines actuelles sont dans l'ensemble, toutes proportions gardées, de type analogue à celui d'Alep (4).

En aval de 'Aïntâb, qui est encore étroitement enserré au milieu de collines pierreuses, le Sadjoùr forme une série de bassins humides que séparent de molles hauteurs sèches. Dans le second de ces bassins et au bord de la rivière se trouvait Tell-Bâchir (Latin : Turbassel, aujourd'hui Tilbechar), dont le site a été habité depuis la plus haute antiquité (5). Au temps des croisades c'était une localité bien arrosée, abondant en jardins produisant des prunes réputées. La forteresse, élevée sur un grand tell trois fois plus long que large, doit dater originellement du XIe siècle, mais fut développée par les deux derniers comtes d'Edesse qui en firent leur résidence et par Dilderim sous Noûr ad-dîn (6). L'anéantissement presque total de ses ruines (7) ne permet guère d'en discerner les caractères. Nous savons qu'au lendemain de sa reconquête par Noûr addîn, la forteresse consistait en un château proprement dit de 300 brasses de périmètre, avec quinze tours et, à côté sans doute, en une cour munie d'une seconde enceinte de 425 brasses avec deux autres tours. A la forteresse était adossée au sud une bourgade, qu'entourait un rempart de 625 brasses dont la trace se suit encore.

Il s'y trouvait un hôtel et, entre autres églises, une dédiée à saint Romain (8).

En aval encore de Tell-Bâchir, au point où le Sâdjoûr coupe la route d'Alep à Bîra, se trouvait, poste avancé sur la frontière, une forteresse plus petite mais tout de même forte, Tell-Khâlid (latin Trihalet). Elle existait dès le Xe siècle, mais, très endommagée par le tremblement de terre de 1114, dut être en partie restaurée sous les Francs (9). Au-delà, le Sâdjoûr, qui coulait vers le sud-est, tourne peu à peu vers l'est; en l'abandonnant et continuant à suivre sa direction primitive, on passait à Manbidj, en territoire musulman, et de là on rejoignait l'Euphrate et la route de l'Iraq.

Entre les bassins supérieurs très voisins du Sâdjoûr et du Qouaïq, les communications sont faciles; ils sont par contre séparés du 'Afrîn supérieur par une série de petits massifs accidentés, autrefois boisés; on peut les traverser en deux endroits, au nord et au sud du Djabri DagHistoriens des Croisades Le passage septentrional était gardé par la petite place de Bourdj ar-Raçâc (latin Turris Plumbea), de construction originellement byzantine, mais refaite par l'un des deux Joscelin (10). Le passage méridional était surveillé par la forteresse byzantine de Hiçn Sînâb, qui avait perdu de son importance au bénéfice de Râwandân (11). Ni l'une ni l'autre de ces places ne dominait au reste de grand chemin ; elles se bornaient à dominer un canton.

Le vrai chef-lieu du haut 'Afrîn était le château de Râwandân (latin Ravendel), qui existait au XIe siècle. Situé en plein Djâbrî Dagh à quelque quatre cents mètres au-dessus du 'Afrîn, sur un sommet conique que sa hauteur, à défaut de pentes très abruptes, met à l'abri des machines de guerre, il indique encore par ses ruines belles et importantes, en partie enfouies sous la terre, son caractère de place militaire et de résidence seigneuriale. La construction première doit dater du XIe siècle, mais fut complétée peut-être par les croisés et sûrement, pour toute la partie avoisinant l'entrée, par Saladin, dont le nom est gravé sur la porte. Elle consiste essentiellement en une enceinte grossièrement circulaire, presque partout occupée par deux étages de salles et flanquées de tours barlongues ou octogonales ; les murs sont partout épais, en blocage revêtu de pierre de taille de moyen appareil. D'autres constructions se trouvent à l'intérieur, parmi lesquelles une citerne et une vaste et haute salle en partie souterraine d'où un escalier, taillé dans l'épaisseur du mur, donne accès plus bas, sur la pente méridionale, à une salle très claire où l'on arrive d'autre part une fois franchie la porte d'entrée. Le mur autour de la porte est garni de mâchicoulis. Une salle, peut-être une chapelle, dans l'enceinte supérieure (sud-ouest), prend jour par une fenêtre à arc trifolié, en partie murée (12).

Plus au nord, une route qui n'a pas varié des Hittites à nos jours fait communiquer la région de 'Aïntâb avec la région de Marrî (Islahiyé). Elle se détachait de la route de Mar'ach à Sâm, et contournait par le nord le Kurd Dagh ; quelques ruines anciennes la jalonnent (13). Quant à la route de Mar'ach, de Sâm elle montait à un col, d'où, redescendant brusquement par le Derbend Dere actuel elle traversait l'Aq-sou (14) ; on s'attend à la voir marquée par quelque localité ancienne, mais ni les textes ni le sol n'en portent de trace (15).

A l'est et au nord-est de 'Aïntâb et Tell-Bâchir, on trouve une série de vallées parallèles orientées ouest-est et aboutissant à l'Euphrate : Sâdjoûr au sud, les trois vallées constitutives du Nahr Kerzîn, le Merzmen Tchaï, l'Araban Tchaï, enfin le Kaïsoûn Tchaï, ce dernier se jetant dans le Gueuk-sou, affluent septentrional de l'Euphrate. Ces vallées, qui s'élargissent parfois en fertiles bassins, sont séparées les unes des autres par des rangées de montagnes — telles le Kizil Dagh et le Kara Dagh — qui, peu élevées mais rocailleuses et broussailleuses, opposent à la circulation de non négligeables obstacles. D'où un morcellement du pays qui se traduit par la multiplicité des petits centres, nommés dans les textes mais souvent difficiles à retrouver sur le terrain (16). Les uns sont au bord ou à proximité de l'Euphrate, dont ils surveillent les accès ; les autres le long d'une route unissant les places du haut Sâdjoûr — et, plus loin, Alep — à Behesnî et à la voie Mar'ach-Amid. Cette route, dont la partie septentrionale correspond au chemin connu aujourd'hui sous le nom de Mourad Djaddesi, traverse le Merzmen Tchaï à Yarimdja, l'Araban Tchaï à Altountach, et le Kaïsoûn Tchaï à Kaïsoûn.

C'est sur le Merzmen Tchaï, peut-être à Yarimdja même, qu'en raison de la similitude onomastique il faut rechercher la forteresse de Marzbân (17), qui est certainement dans cette région (18). Place importante au XIIe siècle et auparavant, elle cessa d'être entretenue au XIIIe, et n'a pas, sembîe-t-il, laissé de traces. Non loin de là était Khouroûç (19).

Comme le Merzmen Tchaï conserve le nom de Marzbân aujourd'hui oublié, de même l'Araban Tchaï rappelle que Ra'ban est le nom ancien de l'actuelle Altountach Kale. Les textes la décrivent clairement comme une puissante forteresse, mais il n'en reste de trace sur le sol qu'un dessin d'enceinte entourant la plateforme supérieure d'un vaste tell (20).

Kaïsoûn (latin Cressum, Cesson), sur le cours d'eau du même nom, était une petite ville prospère et le chef-lieu des territoires compris entre Qal' at ar-Roûm et l'Aq-sou. Elle possédait une citadelle, construite originellement de brique crue, puis partiellement refaite en pierre par Baudouin de Mar'ach ; il n'en subsiste rien du tout (21). Immédiatement au sud de Kaïsoûn se trouvait le grand couvent arménien de Garmir Vank (22).

Enfin en continuant vers le nord on arrivait à Behesnî (aujourd'hui Besnî; dans Guillaume de Tyr, Behetselin) (23), dont la situation est très différente de celle des localités précédentes. La ville garde non un passage de rivière mais un col élevé entre les deux profondes vallées parallèles de l'Aq-sou oriental et du Souffraz Souyou, l'un et l'autre affluent du Gueuk-Sou; de ces vallées la communication est facile avec celle de l'Aq-sou occidental à l'ouest, avec l'Euphrate à l'est ; en même temps Behesnî se trouve juste au contact du plateau avec la chaîne orientale du Taurus. Pour, toutes ces raisons elle occupe un carrefour de première importance, d'où des routes conduisent vers Alep, Mar'ach ou Albistân, Kiahtâ et Amid, Samosate et Edesse.

Le site précis de la ville est assez étrange ; allongée dans un ravin encaissé et dénudé à deux kilomètres au sud du col, elle a débordé, grâce à un seuil étroit, sur un second ravin qui un peu plus bas se jette dans le premier. Sur l'éperon rocheux circonscrit par ces deux ravins et le seuil s'élevait la citadelle, dissimulée de tous côtés par des hauteurs supérieures. Les quelques ruines qui en subsistent, abstraction faite d'additions postérieures, témoignent d'une certaine force ; les bâtiments principaux occupaient le point culminant du rocher, au nord, à l'angle du seuil et du grand ravin ; de ces deux côtés la pente est abrupte et il n'y avait qu'une enceinte dont il subsiste sur le ravin une tour et plusieurs fragments de murs. Des autres côtés le promontoire descend en pente douce et une seconde enceinte à mi-pente doublait l'enceinte supérieure (24). L'ensemble était certainement antérieur aux croisades. Quant à la ville, elle avait une population assez nombreuse, active et prospère, et, au-delà de ses ravins, des champs et des jardins. Kaïsoûn et Behesnî étaient en communications si étroites avec Mar'ach qu'au temps de la domination franque elles, appartinrent au même seigneur. Les textes citent plusieurs localités situées peut-être sur le parcours, mais qui n'ont pu être retrouvées sur le terrain (25).

Parmi ces localités, on peut conjecturer qu'il s'en trouvait au passage de l'Aq-sou occidental. C'était le cas, sur la route de Behesnî à Albistân (26), de Hadathâ « la rouge » (au début de l'Islam, al-Mahdiya ou al-Mohammadiya ; arménien, Gueuïnuk ; kurde, Alhan; aujourd'hui Inekli; la citadelle s'appelait Ouhaïdab) (27); la place avait joué un grand rôle dans les guerres arabo-byzantines, mais à l'époque des croisades, bien que la vallée restât cultivée et le passage parfois utilisé, la forteresse ne fut pas entretenue et tomba en ruines. Quant aux traversées de l'Aq-sou en aval, s'il ne semble pas que le site de la moderne Bazardjik (Boughdin) ait été occupé, on trouve par contre un peu au nord-est, à l'endroit où la vallée se resserre, une ruine appelée aujourd'hui Keur Oghlou, qui remonte peut-être au moyen-âge. Entre 'Àïntab et Mar'ach ou Hadatha, on signale un Mardj ad-dîbâdj (28) qui ne peut guère être que le bassin de Bazardjik (29).

Au bord ou à proximité de l'Euphrate se trouve une seconde ligne de localités notables. Le Nahr Kerzîn, dans son cours inférieur, fait un vaste détour vers le sud avant de se jeter dans l'Euphrate. Les deux cours d'eau enserrent ainsi un petit district, appelé au moyen-âge le Nahr al-Djauz, qui fut toujours spécialement riche (30). La route qui le traversait au sud pour unir Alep, par Tell-Khâlid, à Bîra, franchissait le Nahr Kerzîn à Hiçn Kerzîn (31). C'est sur la rive orientale de l'Euphrate que se trouve Bîra (syriaque Birtha, latin Bile, aujourd'hui Biredjik), qui gardait l'un des deux principaux passages unissant la Syrie du nord à la Djéziré. A la différence de ce qui a lieu en amont et par endroits encore en aval, l'Euphrate n'est pas ici bordé de falaises d'accès difficile des deux côtés ; il ne s'en trouve que sur la rive gauche, mais entaillées par un ravin. C'est sur l'éperon délimité par l'Euphrate et ce ravin que se trouve la citadelle de Bîra, pour l'ensemble de construction antérieure aux croisades ; bordée d'abrupts de tous las côtés sauf au nord, elle est complétée par des salles creusées à même le roc ; en raison de la blancheur du calcaire, on l'appelait Qal'a Baïda. Il en reste encore d'assez belles ruines, bien que la municipalité, pour des raisons d'aération, accélère ici, semblet-il, l'oeuvre destructrice du temps. La ville était également entourée d'une enceinte, dont il subsiste d'importantes parties plus ou moins refaites sous les Mamloûks (32).

Au débouché du Merzmen Sou se trouvait la vieille citadelle de Qal'at ar-Roûm (arménien Hromgla, latin Ranculat, aujourd'hui Roum-kale; identification probable avec la byzantine Ouremen), dont la construction, en grande partie de haute époque byzantine, a été complétée par les Catholicos arméniens à la fin du XIIe siècle. Elle est située sur un éperon rocheux tombant abruptement de trois côtés sur l'Euphrate et le Merzmen Sou ; le seuil restant du quatrième côté a été creusé de main d'homme par un fossé, comme à Çayoûn et Gerger (profond de trente mètres). Les salles sont, plus encore qu'à Bîra, en partie creusées dans le roc. L'Euphrate, profond et rapide, ne peut être traversé normalement (33).

C'est probablement vers le coude de l'Euphrate, à l'est de Kaïsoûn, qu'il faut rechercher Kafarsoûd (ou Kafarsoût), qui n'a été jusqu'ici ni signalée ni localisée; c'était cependant un gros marché fortifié d'une notable importance (34). On n'a pas plus localisé, mais il doit falloir rechercher dans la province de 'Aïntâb, les places appelées dans divers textes Abeldjes (arménien) (35), Arghal (36), Harasta (37), Qarîna (38), Cummi (latin) (39), etc.

Du 'Afrîn et de l'Aq-sou à l'Euphrate - Notes

1. Sur l'identification contestée mais non contestable, cf. Syria, 1923, p. 78; il ne reste rien aujourd'hui de la Douloûk antique; dès le début du XIIIe siècle, Yâqoût croit qu'elle était identique à 'Aïntâb; Ibn Chaddâd un peu plus tard n y signale que des jardins autour de ruines (95 v° ).
2. Au carrefour des routes de Douloûk vers Mar'ach et vers Marri se trouvait Sâm, dont le nom se conserve dans un village actuel.
3. On verra qu'elle est encore objet d'hostilités vers 1150.
4. C'est du moins l'impression qui se dégage de la vue des ruines; il ne semble pas qu'on puisse interpréter d'après elles la notice écrite au temps de Noûr ad-dîn (Bibliothèque Nationale 2281, 57 v° ) que je traduis ci-après : « Périmètre du mur de la citadelle, 540 brasses au qastmî, 6 tours; périmètres de l'enclos (haouch), 66 (?) brasses 1/2, trois tours; bâchoûra sous le markaz, 307 brasses au qâsimî et 5 tours; forteresse médiane, 343 brrasses au qâsimî; petite bâchoûra, 234 brasses au qâsimî; grand enclos habité, 382 brasses 1/2 au qâsîmî; enclos de la porte de la citadelle, 105 brasses au qasîmî et 3 tours. » Les tours actuelles de l'enceinte au sommet du tell sont carrées, l'une hexagonale; l'intérieur contient des constructions en partie souterraines. Les ruines actuelles doivent remonter surtout à un travail ayyoubide.
5.Cf. El (Honigmann).
6. Ibn Chaddaâd 58 v° .
7. Il reste seulement a la base méridionale du tell des éboulis de grosses pierres, au milieu desquelles on peut suivre l'ancien chemin d'accès; à son arrivée au sommet du tell se voit un linteau de porte et un pan de mur en bel appareil à bossage.
8. Bibliothèque Nationale, ibid.; Sachau, Reisen, 162-166; pour l'église, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 89.
9. Honigmann, Ostgrenze, p. 95, 104; Foucher, 429; il ne reste aucune ruine en dehors du tell, petit mais haut.
10. Ibn Chaddaâd, 57 v° ; Rôhricht Geschichte, p. 668, n. 1. Au nord du bassin dont Bourdj occupe le rebord sud-est se voit un forlin appelé Kara Dinek (Sof-Dagh).
11. Le Sînâb est la branche méridionale du Qouaïq supérieur, qui naît à l'est de Râwandân; c'est au confluent de ses sources qu'était Hiçn Sînâb selon Ibn Chaddaâd, 135 r° (cf. Honigmann, 95). Cela correspond aux ruines de forteresses visibles aujourd'hui au-dessus d'Ispanak, très délabrées.
12. Ibn Chaddaâd, 56 v° , Le Strange, 520, Albert III, 17. Kamâl (Aya Sofya, 69) dit avoir vu à Râwandân une inscription antique; elle peut avoir été apportée d'ailleurs. Dans une salle à l'ouest on trouve une marque de tâcheron un 7 vue de droite à gauche. Au sud-ouest de 'Aïntâb, sur le tell Kehriz, Cumont (Etudes syriennes, 306) a vu des ruines de forteresse.
13. Surtout, vers le milieu, Arslan (ou Katir) Kale ; plus b l'est, Kiepert note Sof Kale et Shekhshekh Kale ; le second paraît inconnu aujourd'hui des habitants de la région. C'est par cette route que passe la retraite franque de 1151 (infra p. 388). Gulesserian, Dzovq et Hromqla, Vienne, 1904, 12° , croit que le catholicos réside à Sof et non à Dzovk dans le Khanzit.
14. En aval de la route actuelle, semble-t-il, au Keupru Aghzi Boghazi.
15. La ruine signalée au col par la carte d'E. M. est insignifiante ; au nord de Douloûk, Karadja Bourdj et Aktché Bourdj le paraissent aussi.
16. Entre Tell-Bâchir ou 'Aïntâb et Yarimdja est Kizil-Bourdj, où se trouvent des ruines ; il y a d'autres ruines plus au sud au-dessus de Gueurénis, au carrefour des pistes de 'Aïntâb vers Behesni et Biredjik.
17. C'est l'orthographe arabe courante ; on trouve aussi Barzman (Yaqoût), qui répond au syriaque et arménien Pharzman (Michel le Syrien, Grégoire le Prêtre, Samuel) ; Ibn Chaddaâd, 59 r° -v° croit qu'elle s'était appelée originellement Marzesân.
18. On la cite selon les cas avec Khouroûç, Kafarsoud, Nahr al-Djauz, Kerzîn, Bîra, Kaïsoûn, Behesnî, Ra'bân, Qal'at-ar-Roûm, Maçara et Mar'ach (Ibn Chaddaâd, 59 r° , Ibn al-Fourât, III, 34 r° ; Ibn al-Athir, XI, 257-258 ; I. W., 393 r° ; Yâqoût dans Le Strange, 421 ; Grégoire le Prêtre, 182 ; Samuel d'Ani, 449 ; Michel le Syrien, 295). Kamâl Revue de l'Orient Latin V, 56, note dans l'ordre de la marche Behesnî, Ra'bân, Marzbân, et Tell-Bâchir.
19. Ibn Chaddaâd, 59 v° ; I. W., 393 r° . La proximité de Marzbân ne permet de corriger ni en Qoûriç (Cyrrhus) ni en Chores (en amont de Samosate).
20. Brûlée par les Mongols, reconstruite par Héthoum I, elle fut définitivement détruite par Baïbars ; postérieurement ont été édifiées au flanc sud du tell une mosquée et une grande salle avec accès coudé fermé peut-être réadaptation d'ouvrages antérieurs qui subsistent intactes. L'enceinte comprenait tout du long l'épaisseur d'une galerie intérieure.
21. Le tertre même sur lequel elle s'élevait est détérioré par le village.
22. Il y a des ruines dans la montagne au sud de Kaïsoûn.
23. Et non Bathémolin avec lequel l'identifie à tort Dussaud, 230.
24. Au XVe siècle Qaïtbâï y ajouta encore une tour (avec inscription); au-dessus du seuil, un ouvrage qui paraît destiné à porter une machine à projectiles paraît de la même époque (inscription illisible).
25. La montagne entre Kaïsoûn et l'Aq-sou occidental s'appelait Zobar, du nom d'un monastère (Michel le Syrien, 198). Un acte latin (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 226) signale, probablement près de Behesnî, Vartèrin (cf. Vartahéri dans Matthieu d'Edesse, 108) et Vanaverium (où l'on devine le radical van = maison en arménien), et, à côté, un lieu-dit Platta, propre b être fortifié.
26. D'après Kamâl Boughya, Aya Sofya, 29, les lacs au pied de Hadathâ s'appelaient Anranît (Anzanît ?), nom à rapprocher du Nahr Hoûrîth, forme ancienne du nom de l'Aq-Sou (?).
27. Ibn Chaddaâd, 64 v° .
28. Maqrîzî, Quatremère, 140.
29. Yâqoût (Le Strange, 389) signale une passe proche de Hadathâ, appelée 'Aqabat as-Sîr, peut-être identique à la passe menant à Albistân, connue d'habitude sous le nom de Darb as-Salâma.
30. Yâqoût (Le Strange, 463) ; Ibn al-Fourât, III, 33 v° ; Kamâl, Revue de l'Orient Latin,, V, 51 ; Ibn al-Athir, XI, 100 (Historiens des Croisades, 481).
31. Yâqoût (Le Strange, ibid.) ; Kamâl ibid. ; Ibn al-Fourât ibid., d'après lequel Noûr ad-dîn y passe entre Tell-Khâlid et le Nahr al-Djauz ; le gué actuel est au hameau encore appelé Kale (forteresse), mais il n'y a pas de ruines.
32. A la porte d'Edesse s'étale une longue inscription de Qaïlbâï.
33. Honigmann, EI III, 1258 ; Moltke, Briefe, 365-374; A. NOodcke. Petermann's Mitteilungen. 1920, p. 53 sq.
34. Elle est citée avec Marzbân, le Nahr al-Djauz, des places euphratésiennes s'échelonnant de Samosate à Bîra, Behesnî, ou (sans proximité définie) Mar'ach, selon les textes. Kamâl Revue de l'Orient Latin,, V, 51 ; Michel le Syrien, 297 ; Yâqoût (Le Strange, 472); Ibn al-Athir,, XI 100 (Historiens des Croisades, 481) ; Ibn Bibî, 228. Au confluent de l'Araban Tchaï et de l'Euphrate se trouve l'antique Sougga, et sur la rive en face était l'antique Kapersana ; je n'ose proposer de rapprochement.
35. Héthoum, 489 (avec Qal'ol-ar-Roûm et Behesnî).
36. Ibn al-Fourât, III, 86 v° avec Douloûk, Marzbân, Ra'bân, et Behesnî ( = Ardil, on est de Ra'bân ?).
37. Le Strange, 448 (près Ra'bân).
38. Boustân, 545-546 (avec 'Aïntâb, Marzbân. Kaïsoûn).
39. Guillaume de Tyr, XVII, 28 (avec Douloûk, Kaïsoûn, Mar'ach).


3 - Territoires situés entre le Taurus oriental et l'Euphrate.

Au nord du Diyar Modar, sur la rive droite de l'Euphrate, et jusqu'au bord du Khanzit, le Taurus oriental oppose aux communications entre la Djéziré occidentale et les plateaux d'Albistân et de Malatya une barrière qu'on ne peut franchir qu'en quelques points et avec peine. Entre la montagne et le fleuve s'étend une région qui, dans son ensemble, constitue un vaste plateau descendant doucement vers le sud, mais qui est souvent déchiqueté par un grand nombre de ravins, sans parler de vallées profondes comme celles de l'Aq-sou oriental, du Gueuk-sou et du Djenderesou. C'est juste au pied de la montagne que ces accidents sont le moins graves et les passages les plus faciles. D'où une double ligne de places, les unes au nord, en haut du plateau, les autres au sud, aux passages de l'Euphrate, qu'on traverse plus qu'on ne le suit. Les unes et les autres ont joué au moyen-âge un rôle militaire important, qui n'a cessé qu'avec la conquête ottomane.

En venant de Behesnî, une fois traversé l'Aq-sou et le Gueuksou, soit vers l'ancien couvent fortifié d'Ernîch (1), soit en aval près de la route moderne, on abordait le vrai plateau, dont Hiçn Mançour, près de l'antique Perre, était le chef-lieu (aujourd'hui Adyaman).

Un chemin la reliait à Malalya ; de l'ancienne citadelle, certainement forte, il reste à peine une butte de terre ; elle avait une double enceinte, et la ville à ses pieds était également entourée d'un rempart, percé de trois portes et bordé d'un fossé. Le démantèlement date de la conquête mongole ou de la reprise mamlouke (2).

A partir du Djendere Sou, le paysage change entièrement, et la profonde vallée de ce cours d'eau ouvre une voie relativement pratiquable vers Malatya. L'importance du noeud de route est soulignée par les monuments antiques qui l'entourent : ponts romains du Djendere Sou et de son affluent le Kiahta Sou, monuments commagéniens de Karakouch et du Nemroud DagHistoriens des Croisades La forteresse de Kiahta, qui le gardait au moyen-âge, n'avait pas une moindre importance.

Située sur un formidable éperon rocheux qui domine de cent, cinquante mètres la gorge par laquelle le Kiahta Sou débouche dans la vallée du Djendere Sou, elle est bordée de tous côtés par des abrupts, sauf au nord-ouest où un étroit seuil la relie au village voisin. Telle que les croisés l'ont connue, la forteresse était byzantine, et consistait en un ouvrage supérieur et une enceinte inférieure, l'un et l'autre en petit appareil joint par un mortier extrêmement résistant. L'ouvrage supérieur épouse le pourtour grossièrement triangulaire de la plate-forme qu'il occupe ; du côté du ravin, qui est le plus élevé, les constructions se sont bornées à renforcer le rebord rocheux ; des deux autres côtés est une enceinte de trois étages qui, d'après une description de la fin du XIIIe siècle, comprenait soixante-dix pièces ; l'ensemble constituait un château autonome, où résidait le gouverneur, et où se trouvaient une citerne, des magasins de vivres et d'armes et des pigeonniers ; on y accédait par une porte pratiquée dans l'angle sud, et reliée à la forteresse inférieure par une vingtaine de marches taillées dans le roc. La forteresse inférieure consistait en une longue enceinte également forte surtout au côté ouest, comprenant trois étages et 270 pièces. De l'autre côté, un chemin d'eau de 470 marches en partie creusé en tunnel et défendu par de petits ouvrages crénelés descendait au milieu de la gorge. Un mur de crête courait au-delà du château le long de l'éperon rocheux jusqu'à son extrémité à quelque 200 mètres plus loin. Une triple porte, peut-être munie d'un pont, donnait accès au chemin venant du village au-delà d'un enclos inférieur (3).

Dans les ruines actuelles figure d'autre part une seconde enceinte, au-dessous de la première et l'enveloppant à l'ouest et au nord (4); la porte de la citadelle supérieure a été également refaite. Ces travaux datent des sultans mamloûks Qalâoûn, Achraf et Nâcir, dont sept inscriptions sont encore conservées (5). Ils se distinguent immédiatement par leur bel appareil à bossage régulier ; ils sont munies de tours carrées pourvues de mâchicoulis. L'ensemble de Kiahta constitue une des ruines les plus imposantes du territoire turc, et mériterait une étude approfondie.

C'est dans la région de Kiahta que se trouvait la forteresse jusqu'ici non localisée de Teghenkiar, au village du même nom sur le haut Kiahta-sou ; au-dessus, aux ruines dites Boursoun Kale, était le monastère patriarcal monophysite de Mar Barçauma (6). Teghenkiar gardait le passage entre le Kiahta Sou et le Gerger Tchaï, par derrière le Nemroud DagHistoriens des Croisades Les prolongements de ce sommet, détaché en avant de la chaîne taurique, se rapprochent de l'Euphrate, de façon que la zone de plateaux finit par complètement disparaître, et qu'en amont de Gerger la montagne borde directement le fleuve. C'est par la vallée du Gerger Tchaï que de Kiahta l'on atteint le plus facilement l'Euphrate, qu'on traverse en aval de ses premières gorges en direction de Sèvavérak et d'Amid. De l'extrémité de l'arrête rocheuse qui sépare le bas Gerger Tchaï de l'Euphrate et les domine de plusieurs centaines de mètres, on aperçoit l'Euphrate en amont sur une grande longueur en même temps que l'il embrasse un immense horizon de basses terres sur la rive gauche du fleuve. Le site a été occupé de tous temps, puisqu'on y trouve des bas-reliefs hittites, des inscriptions commagéniennes, enfin la forteresse médiévale de Gerger (7).

Pour autant que l'état des ruines permet de s'en rendre compte, la forteresse consistait en une enceinte carrée et au sud, au-dessus du seuil séparant le rocher de Gerger de l'arrête montagneuse qu'il prolonge, un ouvrage supérieur ne paraissant pas comporter de constructions très importantes. Ce seuil était approfondi par un fossé creusé de main d'homme, où un pilier central, comme à Çahyoûn, existait peut-être (8) pour supporter un pont. L'ensemble est byzantin, mais le chemin d'accès a été fortifié au XIVe siècle par les mamloûks qui y ont laissé trois inscriptions aujourd'hui illisibles.

De Gerger on pouvait traverser l'Euphrate soit au pied même de la forteresse, l'autre bord du fleuve étant protégé par le petit château aujourd'hui disparu de Qatîna (9), soit en remontant jusqu'à Bâbaloû (Bâbalwa, Baboula, Bebou, aujourd'hui Bibol), d'où, par Djarmoûk, l'on atteignait aussi Amid (10) ; au-delà de ce point, qui formait l'extrémité nord-orientale des possessions franques, l'Euphrate traverse des défilés à peu près infranchissables.

Malgré son caractère montagneux, la région de Kiahta et de Gerger, mieux arrosée que celle de Hiçn Mançoûr, est et était plus riche et plus peuplée ; de nombreux monastères étaient disséminés dans le district compris entre Malatya, Kiahta, et la boucle de l'Euphrate à l'est (11). En amont de sa traversée du Taurus le fleuve passait à Claudia, d'où l'on gagnait facilement le Khanzit, et qu'on pouvait atteindre de Kiahta et Teghenkiar ; les gorges elles-mêmes pouvaient exceptionnellement être traversées en direction de Dzovq sous Abdaher.

Si maintenant de Gerger nous redescendons l'Euphrate, nous rencontrons successivement Nacîbîn ar-Roûm (rive gauche) et Khores (r. d.), qui ne sont plus signalées après la fin du XIe siècle (12), puis (r. d.), la ville antique de Samosate (arabe Soumaïsât, aujourd'hui Samsat; ne pas confondre avec Arsamosate sur le Mourad-sou) dont l'enceinte est encore en assez bon état; elle conservait quelqu'importance au moyen-âge, mais il ne semble pas qu'aucune construction notable y ait été faite par les Grecs, les Francs ni les Turcs (13).

Entre Samosate et Qal'at ar-Roûm, on traversait le Sangas (Gueuk-sou) sur un pont antique près du débouché oriental duquel se trouvait la vieille bourgade de Troûch (grec Tarsos; latin Toreis (14) ; arménien Thoresh) (15). De là on gagnait 'Aïntâb ou Tell-Bâchir d'un côté, Behesnî et Mar'ach de l'autre.

Territoires situés entre le Taurus oriental et l'Euphrate - Notes

1. A l'ouest on trouve aujourd'hui Salahin Kale.
2. Ibn Chaddaâd, 65 r° ; Idrisi, Yâqoût et A. F., dans Le Strange, 454.
3. A cela se bornent les précisions pour lesquelles je peux concilier la vue des ruines et la description donnée par Ibn 'Abdazzâhir à la veille des travaux de Qalâoûn, consécutifs à sa conquête de la place (Vie de Qalâoûn, 55 r° ).
4. C'est surtout cette enceinte qui apparaît dans le bon dessin de Puchslein, Reisen in Kleinasien und Nordsyrien, Berlin, 1890, 4° , p. 186.
5. La date de 525 lue sur l'inscription de la porte par Hamdi Bey et reproduite dans l'article de l'EI ne repose sur rien : la date réelle est 685/1284. Les autres sont de 690, 692 (enceinte inférieure), et 707 (porte de la citadelle).
6. Michel le Syrien, 294 ; citée comme pas très éloignée de Barçauma et proche de Hiahla et Gerger, elle ne peut, malgré la similitude de sens, être identifiée, comme le veut Rey, avec Altountach Kale (Ra'bân). L'identification de Barçauma sera démontrée dans un prochain travail de E. Honigmann.
7. Humann-Puchstein, op. cit., 353.
8. D'après le témoignage de De Moltke ; je n'en ai plus rien vu.
9. Khazradjî, an 633; Vie de Qalâoûn (récit de sa prise après Gerger). Un village de Qatîna existe encore.
10. Azr., 174 r° ; Michel le Syrien, 260 ; Chronique anonyme syriaque, 246 ; Matthieu d'Edesse. 40 ; Diyâr Bakr 236. 226.
11. C'est peut-être dans cette région qu'est le Sopharos de Michel le Syrien, 244 ; entre Gerger et Bibol, le nom du village de Vank suggère un ancien couvent arménien.
12. On ne sait où placer le Djisr aU'Adili où al-Kâmil passe entre Behesnî ou Hiçn Mancoûr et Sèvavérak (I. W., 291 r° -v° ).
13. Un peu en amont (r. g.) était au XIe siècle le château de Lidar (Matthieu d'Edesse,).
14. Orderic, vol. IV, 247.
15. Lire ainsi, et non Thorer, dans (Historiens des Croisades, Arméniens des Croisades), d'après Honigmann, art. Roumkale, dans El; corriger de même l'« Aurach » de Kamal 635 en Toûr (a) ch ou Troûc H


La Principauté d'Antioche

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Antioche au IIIe siècle (Reconstitution) - Sources : Paul Jacquot

Par sa situation à la sortie du carrefour de routes constitué par le 'Amouq, Antioche (grec : Antiocheia; arabe Antâkya) était prédisposée à être une capitale, et par ses dimensions, sa population, sa richesse, elle restait assurément telle pendant la période des croisades. Malheureusement de la ville à peu près rien n'a subsisté; les dévastations des tremblements de terre et de Baïbars (1) ont passé sur elle, puis l'exploitation de ses pierres par les nouveaux habitants, et seules aujourd'hui (1910) ses murailles subsistent en notable partie. On peut cependant affirmer une chose; c'est que la ville médiévale était aussi proche de la ville de Justinien qu'elle l'était peu de la ville moderne construite dans l'angle sud-ouest de l'ancienne enceinte (2).

Le site d'Antioche était remarquable. Située au point où l'Oronte, dont la vallée se rétrécit, échappe aux marais et faux bras qui en amont le rendent difficilement traversable, mais n'est pas encore engagé entre les hauteurs de son cours inférieur, peu propices à la construction d'une grande ville, elle s'allonge sur une plate-forme doucement inclinée dont les terrasses supérieures sont dominées de près de quatre cents mètres par le dernier prolongement septentrional de la chaîne du Djabal 'Aqra, le Silpius, défense naturelle de premier ordre, que scinde en deux la gorge d'un gros torrent, l'Onopniktès. La proximité de la mer, les nombreuses sources de la montagne y font abonder l'eau, à laquelle le relief ne permet pas de dormir. Le couloir de l'Oronte entre l'Amanus et le Djabal 'Aqra-Silpius, provoque un appel d'air qui entretient à Antioche une fraîcheur et une salubrité contrastant non seulement avec l'étouffoir marécageux du 'Amouq, mais même avec les côtes fermées du golfe d'Alexandrette. Ce climat se traduit dans la nature par un aspect verdoyant de la vallée et des premières pentes, dont l'enchantement a été ressenti par les croisés et les voyageurs médiévaux comme il l'est par le visiteur d'aujourd'hui. Et ce n'est pas seulement en raison des souvenirs pieux qui s'attachaient à la ville de Saint-Pierre que tous chantent la « ville de Dieu », et même le byzantin Phocas, porté à insister sur la décadence d'un pays échappé aux Grecs.

Si la configuration du terrain a toujours imposé le même emplacement au pont sur l'Oronte, le centre de la ville antique et médiévale, au lieu d'être comme aujourd'hui à l'entrée de ce pont, se trouvait au nord-est, plus près de l'Onoptiktès. Mais elle s'étendait bien au-delà, et, mêlées assurément de jardins, des constructions existaient dans toute la partie plate de 3 km. 1/2 sur 1 km. 1/2 qui était comprise entre les remparts et la montagne. Ce qui, aux hommes du moyen-âge, paraissait immense (3).

Ces remparts, auxquels les Francs n'apportèrent, comme à la citadelle, que d'insignifiantes retouches, frappaient tout le monde d'admiration. D'un périmètre de plus de douze kilomètres, elles ne protégeaient pas seulement la ville du côté de la plaine, mais c'en est aujourd'hui la seule partie conservée — escaladaient la pente du Silpius, en couronnaient la crête, et franchissaient dans une plongée vertigineuse la gorge de l'Onoptiktès, que fermait la fameuse « porte de fer. » Des tours de trois étages — 360 selon la tradition les renforçaient sur tout leur pourtour, réunies par un large chemin de ronde. Du côté de la plaine, aujourd'hui disparu, se trouvait de plus un avant-mur. La construction était en pierre de taille et brique revêtant un blocages de maçonnerie. Au sommet du Silpius et juste au-dessus de la gorge de l'Onoptiktès, se trouvait la citadelle, ajoutée aux fortifications antérieures par Tzimiscès au Xe siècle, peu considérable en elle-même, mais presque inexpugnable par sa position. On y accédait de la ville par un sentier empruntant le plus septentrional des deux ravins qui divisent les pentes du Silpius au sud de l'Onoptiktès (4).

Ces remparts étaient percés de poternes de tous côtés et de cinq portes autour de la ville : Saint-Paul au nord, sur la route d'Alep (5); Saint-Georges à l'opposé sur la route de Lattakié ; du Chien, du Duc ou des Jardins, et du pont, du nord au sud du côté de l'Oronte; cette dernière, d'où partaient les routes de Souwaïdiya et de Cilicie, était la plus importante (6).

Antioche abondait en beaux édifices, églises surtout, presque tous datant du Bas-Empire et de Justinien. Il semble que le palais du prince (hier de l'émir ou du duc) se soit trouvé vers l'angle nord-est de l'agglomération actuelle, soit à un kilomètre environ du pont (7); proche de lui était la paroisse Saint-Jacques, dont l'église fut brûlée en juin 1098 avec tout son quartier; il résulte du récit du même incendie (8) que Saint-Pierre, la cathédrale, que nous savons d'autre part avoir été au coeur de la ville, se trouvait à quelque distance de ce quartier, non toutefois très loin, soit sans doute un peu à l'écart du bas Onoptiktès et sur sa rive méridionale; ce n'était pas seulement l'église patriarcale, mais aussi un lieu d'assemblée populaire; quelques restaurations durent y être apportées par les Francs après le tremblement de terre de 1170. Là étaient enterrés les princes, les patriarches, le légat Adémar du Puy, et Frédéric Barberousse (9). De Saint-Pierre une rue conduisait à une place sur laquelle se trouvait Saint-Jean, et qui continuait jusqu'à un torrent, peut-être l'Onoptiktès; la dernière partie de cette rue constituait le quartier génois, auquel était contigu l'ancien quartier amalphitain (10). Cette vague localisation de Saint-Pierre paraît confirmée d'autre part par l'emplacement connu des ruines de Sainte-Marie-Rotonde, plus proches de la montagne, et qu'on sait n'avoir pas été éloignées de Saint-Pierre; elle fut, elle aussi, éprouvée par le tremblement de terre de 1170 (11).

Procope et Malalas nous apprennent que Saint-Cosme-et-Damien n'était pas éloignée de Sainte-Marie-Rotonde; au XIIe siècle, elle se trouvait à l'extrémité d'une rue qui passait près de l'hôpital « hebeneboleit (?) », devant lequel se trouvait le four de Saint-Georges découvert (12). Juste au pied de la citadelle était Saint-Jean Chrysostome (13). Sainte-Marie-Latine paraît avoir été peu éloignée de Saint-Jean, et non loin d'elle aussi se trouvait la Maison de l'Hôpital (14). Près de Saint-Pierre était une chapelle à Saint-Siméon (15).

Quittant les quartiers supérieurs centraux, nous trouvons signalés : dans la gorge de l'Onoptiktès, une grotte de Sainte-Marie-Madeleine et une chapelle de Sainte-Marguerite (16) ; au-dessus de la porte de Saint-Paul, le couvent et l'église du même nom (en arabe Dair al-baraghîth), antérieurs aux Francs mais accrus par eux d'une construction gothique, et, dans le même mont mais plus près de l'Onoptiktès, Saint-Luc (17) ; à l'autre extrémité de la ville, Saint-Georges (identique soit à l'église de ce nom occupée par des chanoines augustiniens, soit à l'église monophysite homonyme (18), et, plus haut, Sainte-Barbe et les saints Macchabées (19); enfin, hors des murs sur la rive droite de l'Oronte à quelque distance du pont, Saint-Julien (20). Les autres églises attestées à l'époque roman-byzantine ne le sont pas dans notre période; on connaît par contre seulement aux XIIe-XIIe siècles les églises Saint-Menne, Saint-Théodore, Saint-Thomas (quartier de Panticellos), sans parler de Saint-André, fondée ou rebaptisée par Raymond de Toulouse en 1098, Saint-Léonard, probablement ainsi baptisée par Bohémond qui avait une dévotion spéciale pour ce saint, et des églises monophysites de Saint-Georges (peut-être identique à la précédente du même nom) et de la Mère de Dieu (sûrement distincte de Sainte-Marie-Rotonde), construites à la veille des croisades, et de Mar Barçauma, construite sous Renaud de Chatillon; la localisation de ces dernières églises est inconnue (21).

L'aspect général des maisons était, comme il est de règle en Orient, misérable et fermé du dehors, mais, pour les demeures riches, délicieux à l'intérieur (22). On trouvait aussi en abondance bazars et tavernes. Les bains, comme aujourd'hui les hammams, étaient un des charmes de la ville, surtout dans les hauts quartiers proches de l'aqueduc (23), et les grands personnages avaient les leurs en propre. L'eau était partout, dans les rues, les bazars, jusque dans Saint-Pierre (24); elle provenait de puits (d'un près de Saint-Jean), de sources (par exemple à Saint-Paul), et de l'aqueduc antique qui venait de Daphné, et d'où on la répartissait par des canalisations ramifiées qui faisaient l'admiration universelle (25). Elle faisait tourner des moulins, et entretenait dans les hauts quartiers cinq terrasses de jardins, d'où l'on jouissait d'un superbe panorama (26). Sur ces terrasses, le patriarche jacobite Ignace se fit construise vers 1240 une luxueuse résidence (27).

Grande ville, Antioche était divisée en quartiers. On en connaît quatre noms : Saint-Paul au nord, des Amalfitains au centre et de Saint-Sauveur aux Pisans et probablement par suite aussi vers le centre, enfin de Panticellos avec la paroisse de Saint-Thomas, de localisation inconnue (28).

La vallée de l'Oronte, en aval d'Antioche, appelée Doux, est étroite comme en amont du 'Amouq, bien que sur la rive droite la douceur des pentes permette un passage facile. Le fleuve est accessible à de petites embarcations, non à des navires même médiévaux. Sur la rive gauche, Daphné (auj. Baït 'al-Mâ) restait un riant lieu de promenade et un souvenir cher aux lettrés ; des couvents s'y étaient établis, par exemple celui des Monophysites à Douwaïr (29). Sur la rive droite, à peu de distance de la mer, était Souwaïdiya (latin Soudin, Solin, Sedium, Port Saint-Siméon du nom du couvent de Saint-Siméon le Jeune au bord de la montagne en amont). L'ancienne Séleucie n'était plus que le but d'une excursion destinée à faire admirer aux pèlerins son tunnel artificiel. Le port était maintenant en aval de Souwaïdiya, à l'entrée même de l'Oronte, au lieu-dit depuis l'arrivée des croisés, Scala Boamundi (auj. Eskele), au pied d'une source de la rive gauche (30).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : La Principauté d'Antioche — Antioche.

1. Et des incendies (pour notre période, juin 1098, cf. infra, et 1178, Michel le Syrien an 1489).
2. Une étude archéologique complète d'Antioche dépasserait le cadre de ce travail puisqu'elle porterait forcément sur la ville antique presqu'exclusivement ; nous ne pouvons ici que relever les témoignages de la période franque, tout en les éclairant par les renseignements concernant la ville antérieure, rassemblés en particulier par K. 0. Muller, Antiquitates antiochenae, Gottingen, 1839 ; Forster, Antiochia am Orontes (Jahrb. d. deutsch. arch. Inst. XII, 1897) ; Schultze, Antiocheia, Gutersloh. 1930 ; et dans le fichier constitué à la direction des fouilles franco-américaines d'Antioche (au courant des résultats desquelles il faut naturellement se tenir). Il est nécessaire de lire les récits des voyageurs qui ont vu à Antioche des ruines aujourd'hui disparues, tels Pococke (bibliographie dans E. I. (Streck) et Dussaud 421.
3. Guillaume de Tyr, tome 169 ; Wilbrand, 172 ; Ibn Boutlân dans Le Strange, 369.
4. Ibn Boutlan et Idrîsî dans Le Strange, 370 ; Raymond, 342 ; Wilbrand, 172 ; Gesta, c. 32 ; Guillaume de Tyr, tome 169 ; poème d'Ibn al-Qaîsarânî dans 'Imâd Kharida B. N. 3329, 7 r° . Description moderne d'après les ruines surtout dans Rey, Monuments Militaires 195-202. En 1178, l'Oronte, près du pont, lors d'une crue, passa par-dessus les remparts (Michel le Syrien, an 1489).
5. La tour voisine s'écroula en 1114, et dut être refaite par les Francs.
6. Guillaume de Tyr, tome 169.
7. S'il correspond bien aux ruines très délabrées de palais vues par Pococke et appelées Prince par les habitants, dit-il (II, 192).
8. Raoul de Caen, 77 ; Gesta, 136 ; Rôhricht. Regesta., 983 ; selon Continuateur de Guillaume de Tyr D 209, dans le palais Raymond de Poitiers avait fait faire une chapelle à saint Hilaire.
9. Il n'est guère douteux que ce soit la cathédrale toujours, donc toujours le même édifice, qui est appelé par la plupart des chroniqueurs chrétiens Saint-Pierre, par Wilbrand Sts Pierre et Paul, par les Grecs et les Arabes Cassianos. Peut-être même est-ce elle que Baïbars écrit à Bohémond VI avoir détruite, bien qu'il l'appelle Saint-Paul, nom d'une autre église, mais moins importante, et dont il semble que des ruines plus notables aient subsisté après lui. Cf. aussi Continuateur de Guillaume de Tyr A, 137 ; Pococke II, 192.
10. Hagenmeyer Ep., 155 ; Ughelli IV, 847 ; Lib. Jur., 30, 249 ; Pococke II, 192 ; Chesney II, 425.
11. Wilbrand, 172 ; Foulcher de Chartes, 339 ; Gautier le Chancelier I, 2 ; Michel le Syrien, an 1481 ; Le Strange, 368; Ibn al-Qaisarânî, loc. cit.
12. F. de Rozière, 169.
13. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 143 : « Ecclesia S. Johannis os aurei. » Pococke II, 192.
14. Rohricht, 331 ; Kohler, 172, 181 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 9.
15. F. de Rozière, 171 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 1060.
16. Wilbrand, 172 ; Pococke II, 192
17. Mas'oûdî dans Le Strange, 368 ; Wilbrand, 172 ; Rey, Colonies franques, 327 (a en core vu des ruines) — « Au pied de cette même colline, mais plus à l'ouest et placée sous le vocable de l'évangéliste saint Luc, s'élevait l'église dont les ruines se voient encore dans le cimetière latin qui se trouve en ce lieu. »; cf. image d'un édicule gothique sur deux sceaux d'abbés de Saint-Paul, dans Revue Numismatique, 1888, 1891. Saint-Paul fut peut-être détruite par Baïbars, supra page 130, note 3.
18. Guillaume de Tyr, tome 169 ; Michel le Syrien, ans 1462 et 148l ; Inn. IV, n° 7397.
19. Wilbrand, 172 ; Mas'oûdî dans Le Strange, 368 ; pour Sis Macchabées, fichier des fouilles d'Antioche.
20. Continuateur de Guillaume de Tyr A, 208.
21. F. de Rozière, 171 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 574 ; Rôhricht Regesta., 983 ; Raymond, 266 ; Michel le Syrien, 174 et ans 1481 et 1462.
22. Wilbrand, 172.
23. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 ; Rozière, 165 ; Le Strange, 371. On connaît des bains de Tancrède, du Mazoir, etc.
24. Ibn Boutlân et Idrisi dans Le Strange, 369 et 375; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I 574 (fontaine de Naquaire).
25. Wilbrand, 172; Benjamin, Adler, 17; Guillaume de Tyr, tome 169.
26. Le Strange, 371 et 375 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 144 (jardins de Saint-Jean Chrysostome, de Saint-Paul) et tome I, 106 (jardin de Trigaud, chambellan de Raymond de Poitiers).
27. B. H. Eccl., 668
28. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 144 ; Ughelli IV, 847 ; Muller, 3 ; Rôhricht Regesta., 983.
29. Honigmann, Ostgrenze, 127; le nom de Doux étant antérieur aux croisades c'est par imagination que Raoul de Caen le rattache au duc Godefroy de Bouillon (650). Chanson d'Antioche, II, 82, appelle Val Corbon la vallée d'Antioche ; cf. le village de Corbana, en amont d'Antioche, que Gautier le Chancelier II, 9 dit s'appeler ainsi depuis le passage de Corbaran-Karboûqâ (?). Pour Douwair, cf. Phocas 2; Michel le Syrien III, 231.
30. Wilbrand, 173 ; Yaqoût, 376 ; bonne description de la vallée par Guillaume de Tyr, tome IV.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le 'Amouq et la route de Mar'ach.

Au nord-est d'Antioche, entre les montagnes de Hârim et d'Antioche au sud, le Kurd Dagh au nord-est, l'Amanus à l'ouest, s'étend la vaste dépression du 'Amouq (littéralement le creu). Au sud et à l'est, c'est une plaine alluviale formée par l'Oronte, le 'Afrîn, et d'autres affluents plus courts nés à la base des montagnes calcaires ; au centre et à l'ouest, c'est une ample nappe d'eau, le lac d'Antioche, prolongé au nord par des marécages, et formé par les eaux combinées du 'Afrîn, du Nahr al-aswad (Kara sou) et du Nahr Yaghra (Mourad Pacha (31); ce dernier, très court, mais sorti d'une énorme source, est aussi gros que le Kara sou ; il est rempli d'herbes aquatiques et de poissons « salloûr », qui ont valu à sa source, au moyenâge, le nom de 'Aïn as-salloûr (32). La moitié sud-orientale du 'Amouq est une région de vie agricole riche, bien que dès le moyen-âge sujette au paludisme ; quant à la bande de terre entre la montagne et le lac à l'ouest, c'est une région de pêcheries et une zone de passage ; au nord, elle s'ouvre sur un couloir très différent, qui se prolongé jusqu'à Mar'ach. La périphérie du 'Amouq est traversée par les routes d'Antioche à Alep, d'Antioche à Mar'ach, d'Alep en Cilicie ; centre de convergence de cours d'eau, le 'Amouq contient, aux point où ces routes les franchissent, des ponts ou gués importants.

La route d'Antioche à Alep traversait l'Oronte au pont fameux, qui subsiste toujours, de Djisr al-Hadîd (latin Pont de Fer). Deux grosses tours, dont il ne reste rien, en gardaient chaque extrémité, et furent renforcées sur l'ordre de Baudouin III en 1161 ; un monastère, un village, plusieurs terrains, sont nommés à proximité pendant notre période (33).

C'est plus à l'est, près de l'entrée des massifs qui séparent le 'Amouq de la Syrie intérieure, que se trouvent les principales localités. La plus importante, au début du XIIe siècle comme pendant la période byzantine, était Artâh (latin Artasiâ), tout à côté de l'actuelle Rihaniyé. Elle avait alors une citadelle et des remparts, ainsi qu'une église fortifiée, où résidait l'évêque ; c'était une ville peuplée et prospère, mais sa position en rase campagne était mal adaptée à un état de guerre chronique, et les Francs préférèrent choisir comme chef-lieu Hârim. Dévastée par les musulmans et les Francs, elle n'était plus en 1177 qu'une pauvre bourgade ; au XIIIe siècle ses remparts étaient ruinés ; il ne reste aujourd'hui aucune trace de l'ancienne Artâh (34).

Près d'Artâh, mais plus adossée à la montagne et mieux protégée qu'elle était 'Imm (latin Emma, aujourd'hui Yéni-Chéhir), petite ville fortifiée à côté d'une grosse source née au pied de la montagne calcaire et formant un petit lac de tous temps très poissonneux. Plus à l'est, déjà un peu engagées dans la montagne, se trouvaient. Atma et Tizîn, d'où partaient des chemins aboutissant à Tell-Aghdé et Dâna dans la Halaqa, et de là à Alep. Atma n'était qu'un village ; Tizîn avait eu des remparts, mais ils étaient en ruines, et en cas de danger les habitants se réfugiaient au début du XIIe siècle à Artâh (35).

Mais le vrai chef-lieu de la région devint à l'époque franque et resta à l'époque ayyoubide et mamelouke Hârim (écrit parfois par les Francs Harenc). Un peu à l'écart de la route d'Antioche à Alep, assez proche cependant pour la surveiller, elle gardait l'entrée des petits massifs du Djabal Alâ et du Djabal Barîchâ. Son site — un énorme tertre amélioré par l'homme, au bord de la montagne et dominant directement la plaine — était remarquable. Ce n'avait pourtant été longtemps qu'un simple enclos pour abriter le bétail en cas d'alerte. Les Byzantins en firent un petit château que les Francs développèrent considérablement. Au début du XIIIe siècle al-Malik az-Zâhir d'Alep en refondit complètement la construction, un plan grossièrement circulaire étant substitué au plan triangulaire antérieur, et le tertre, modifié en conséquence, consolidé, comme à Alep, par un revêtement de pierre. Une enceinte parcourue par un ou deux étages de salles, avec quatre tours, enserra dès lors un terre-plein lui-même occupé par de nombreuses constructions, et un fossé fut creusé pour isoler le rocher de la montagne au nord-est et inondé par une dérivation du torrent voisin. De cette dernière forme de la forteresse, il subsiste encore d'importants vestiges (36).

C'est au pied d'Artâh que la route Alep-Cilicie traverse le 'Afrîn. Là se trouvait le fameux Gué de la Baleine ou mieux de Balanée, qu'on a cherché partout sauf en cet endroit (37). Nous savons en effet qu'il était proche d'Artâh, qu'on s'y rendait d'Antioche en un jour, et qu'il était en 1159 en pays chrétien, mais sur la frontière musulmane, donc en aval du Djoûma ; c'était un lieu propice aux concentrations de troupes (38). Le site du gué au pied du village moderne de Bellané, où se trouve un énorme tell et des traces d'habitat ancien (39), conviendrait d'autant mieux qu'à côté du gué était un « oppidum. » La route d'Alep en Cilicie, qui passe obligatoirement entre l'extrémité du Kurd Dagh et le lac d'Antioche, ne peut jamais avoir traversé le 'Afrin loin de là, et il serait étrange qu'un passage de cette importance ne soit signalé nulle part. Nous admettrons donc l'identité de Balanée et Bellané.

Au-delà du 'Afrîn, la route moderne qui rejoint celle d'Antioche à Alexandrette par Baghrâs et celle d'Antioche à Mar'ach, longe le plus près possible le marais du 'Amouq et traverse le Mourad Pacha presqu'à son embouchure sur un ancien pont ottoman. La route ancienne traversait-elle au même point le Mourad Pacha-Nahr Yaghra ? Dussaud, supposant que les marais ont progressé depuis la décadence du pays, croit qu'elle passait plus en aval, et une rangée de tells aboutissant au petit pont ancien et au tell de Taha Ahmad sur le Kara-sou peut paraître lui donner raison pour une période très ancienne. Néanmoins, même si l'on s'en fie aux tells, il en existe une autre ligne, qui contourne par le nord les marais du Mourad Pacha, et rejoint de là soit vers l'ouest le pont de Taha Ahmed, soit au nord la région de Bektacbli et Démirek ; à l'est, le chemin se dirigeait vers le vieux village de Chîh al-Hadîd en franchissant la petite chaîne qui le sépare du Mourad Pacha par un col facile. Au moyen-âge, la route passait au village de pêcheurs chrétiens de Yaghra, qui était fortifié (40). Il existe aujourd'hui, vers le début du Mourad Pacha, près du pont assez ancien de Moustafa Pacha, au bord de Gueul-Bachi (marécage), un village de pêcheurs, dont le nom, Kale, signifie forteresse ; mais il ne s'y trouve aucune ruine. Si la route passait là, elle ne peut avoir franchi la petite chaîne de Chîh al-Hadîd qu'en un passage plus méridional, et avoir suivi ensuite à peu de chose près le tracé de la chaussée moderne.

Chîh (et non Chaïkh) al-Hadîd est le chef-lieu du petit bassin compris entre la chaîne précitée et le Kurd Dagh. On y accède facilement de Balanée. A l'extrémité septentrionale du bassin, on débouchait sur la vallée supérieure du Kara-Sou après être passé par l'important village de Koûmîth (Carte d'E. M. Gueumid) (41).

Au nord, le 'Amouq se prolonge par un long couloir compris entre le Kurd Dagh et l'Amanus, et extrêmement inhospitalier, soit que, comme dans la haute vallée du Kara sou (Letché), le sol ne soit qu'un champ de rocaille semé de buissons épineux, soit que, comme dans le bassin fermé qui s'étend au nord du seuil imperceptible d'Islahiyé et dans la vallée de l'Aq-sou occidental, qui le traverse pour atteindre le Djeïhoûn, on ne trouve partout que marécages. Aussi n'a-t-on pas là la voie de passage très fréquentée à laquelle on pourrait s'attendre, et de Mar'ach, quiconque, se rendant en Syrie, ne désire pas particulièrement passer à Antioche, préfère passer par 'Aïntâb. Nous ne connaissons au moyen-âge aucune localité habitée dans ce couloir (42).

Mar'ach (l'antique Germanicia), construite sur les premières pentes de la chaîne taurique qui ferme brusquement le couloir au nord, est le plus important carrefour de routes intermédiaire entre la Syrie et l'Anatolie : là confluent en effet les routes venant de la Cilicie septentrionale, de Qaïsariya (Kaïseri) et d'Anatolie occidentale, d'Albistân et de Sîwâs, de Malatya et d'Arménie, de 'Aïntâb et d'Alep ou de Mésopotamie. Le site, occupé dès l'époque hittite, resta important pour les Romains, les Arabes, les Byzantins. Du XIe au XVe siècle, Mar'ach fut successivement la capitale d'une principauté arménienne, d'un comté franc, d'une province seldjouqide, d'un émirat turcoman autonome : c'est une étrangeté que malgré ce rôle et les nombreuses guerres dont elle fut l'enjeu, elle semble avoir été peu fortifiée ; la citadelle arabe ancienne n'a jamais subi de transformation après le Xe siècle ; et les remparts qui entouraient la ville, aujourd'hui disparus, n'ont jamais permis de longue résistance à une forte attaque (43).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Le 'Amouq et la route de Mar'ach.

31. Nom antique : Méléagre ; il existe encore un Kastal Kara Yaghra (Kara = noir = mélas). Tell Sloûr sur le moyen 'Afrîn.
32. Cf. lo casal Sallorie (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 177). Il y a des restes anciens au gué de
33. Le nom de Djisr al-Hadîd, antérieur aux croisades, provient soit de portes de fer, soit d'une légende locale ; en tous cas, on ne peut rattacher la traduction Pont de Fer à une confusion entre le Farfar (nom biblique de la rivière de Damas) et l'Oronte. Sur la célébrité de ce pont, dont un auteur du XIVe siècle fit le prototype d'un pont imaginaire à La Mecque, cf. Mémoires de la Faculté de Philosophie du Caire, tome I. Dussaud a tort de placer au Djisral-Hadîd le village de Chih al-Hadîd (infra). Cf. encore Albert d'Aix, tome III, 33 ; Delaborde, 117 ; Rey Rech., p. 22 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 265, 356, tome II, .190, III, 127 ; Gautier le Chancelier, tome II, X (Maraban ; cf. Mahrouba, Le Strange 498).
34. Le Strange, 339 ; Raoul de Caen, 639, 671 ; Guillaume de Tyr, 162 (croit qu'elle s'appelait dans l'antiquité Chalcis, par confusion avec Qinnesrîn), 1036 ; tome I. Chapitre 94 r° .
35. Le Strange, 546 ; Raoul de Caen, 671 ; Rôhricht. Regesta, n° 361 (« porius Emmae » = pêcherie du lac). Sur des sites voisins, Kamâl Revue de l'Orient Latin, tome IV, 149 (Djâchir) et Dussaud, 227.
36. Guillaume de Tyr, tome XXI, 25 ; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 54 r° ; Van Berchem, Voyage, 229 et suivantes. Dans les environs on signale Behlile (Belilas) (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 38, 143) et Sofaïf (aujourd'hui Safsaf) Kâmâl Revue de l'Orient Latin, tome III, 534). Selon Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), la province ayyoubide de Hârim englobait le Djounia, le 'Amouq, les massifs du Djabal Baricha du Dj. Alâ et d'Armenaz.
37. Dussaud a vu (page 229) qu'il fallait chercher sur le 'Afrîn, mais le situe beaucoup trop haut.
38. Raoul de Caen, 641 ; Grégoire le Chancelier, 189 ; Chronique Syriaque An., an 1470 ; cf. infra la campagne de Manuel Comnène en 1159.
39. Débris de poteries, quelques pierres du petit cimetière voisin provenant de bâtiments anciens.
40. Le Strange, 550 ; Dussaud rapproche judicieusement de Yaghra les pêcheries d'Agrest de Delaborde, 26.
41. Raoul de Caen, 630, décrivant un panorama idéal de Baghrâs, cite Spechchet (?), Spitachchel (?), Dommith (pour l'homophonie ?), Commith ( = Koûmîth), Artâh et Souwaïdiya. Ibn abî Tayyî. dans Ibn al-Fourât II, 172 v° (cf. 195 r° , et Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° , qui a lu Ibn abî Tayyî) dit que Noùr ad-dîn prit Artâh, Hiçn Bâtrikî (?), Bâsoûtâ ,'Afrîn), Chîh al-hadid, Koûmîth, Marâsya (Ibn ach-Chihna, 177 lit Râchya et dit qu'elle s'appelle de son temps Râchî), et 'Anûqlb ('Anâfîna ? citée avec Yaghra en 195 v° ); les trois places soulignées sont évidemment à rechercher entre le 'Afrîn et le 'Amouq oriental. Rey, sans connaître Marâsyar distingue de Mar'ach une Marésie, mais tous les textes francs invoqués désignent sûrement sous ce nom Mar'ach. La limite nord du 'Amouq était aux moulins de Semoûniya (l. Ch., 54 r° ).
42. Près de Maïdan Ekbez, ancien camp romain. Yâqoût (Le Strange, 416) signale du même côté la ville antique, mais ruinée, de Balât, sur le Nahr alaswad (Kara sou), chef-lieu du Hamwâr, dont le nom doit se conserver dans le Havar Dagh (infra, dans le Kurd Dagh), peut-être, comme le suggère Honigmann, Ostgrenze, 127, la byzantine Palatza, mais alors située plus en amont qu'il ne dit.
43. Honigmann, El, III (article Mar'ach); Bâsim Atalâî, Marach Tarihi ve Djagrafyasi, Istanbul, 1921. A Mar'ach était un couvent de Jésuéens (Matth., 112).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le bassin moyen du 'Afrîn.

Le bassin du 'Afrîn, entre le Kurd Dagh et le Djabal Smane, constituait le district appelé par les Arabes al-Djoûma. C'était la grande voie de passage d'Antioche vers le Comté d'Edesse ; de plus, il était traversé par les routes menant d'Alep en Cilicie ou à Mar'ach par le Kurd Dagh. Aussi les localités prospères y étaient-elles nombreuses, bien que le hasard des pertes d'archives nous permette mal d'en connaître la toponymie franque.

A l'intérieur du Djoûma se trouvait, sur la rive gauche du 'Afrîn en un endroit où il vient buter contre le Djabal Smane, la petite forteresse de Bâsoûtâ, dont il restait encore récemment une tour maintenant utilisée à la construction du village moderne (44). Peu en amont était Qorzâhil (latin Corsehel, aujourd'hui Gueurzel) (45). Sur la rive droite, à l'extrémité inférieure du Djoûma, et non loin de Balanée, on utilisait déjà les sources thermales de Hammam (46). Dans cette région se trouvait peut-être Bathémolin (forme latine = Mâmoûlâ des Arabes ?) (47), ainsi que Bâtrikî (48).

En amont, la limite du Djoûma est marquée par le pont de Qîbâr, sur l'affluent du 'Afrîn descendant du seuil de Katma. Le 'Afrîn était traversé en aval du confluent, à Kersen (tout près de l'actuelle bourgade de 'Afrin). A côté du pont de Qîbâr était Archa (latin Arisa, ou par corruption, Barisan). Kersen et Archa étaient au début du XIIe siècle des localités prospères (49). Juste au nord s'ouvrait, par la rupture du Djabal Smane, la large zone de passage conduisant du 'Afrîn moyen à la Syrie intérieure, par 'Azâz.

'Azûz (latin Hasart), où se croisaient les routes d'Antioche à Tell-Bâchir et d'Alep à Mar'ach, était une place d'une importance capitale dont la possession par les Francs signifiait pour les musulmans l'insécurité d'Alep, la possession par les musulmans, la rupture des relations directes entre Antioche et le comté d'Edesse. Le site même n'était cependant pas pourvu de tous les avantages, car il était mal arrosé ; c'est la raison pour laquelle Killiz, dont on connaît déjà les jardins au temps des croisades, a de nos jours un peu éclipsé 'Azâz, bien que se trouvant au nord du noeud de routes. La forteresse même de 'Azâz était construite sur un gros tell, et possédait une double enceinte et des bâtiments annexes en bas du tell ; jusqu'au temps d'az-Zâhir elle était en brique crue, et ce fut seulement ce prince qui la fit rebâtir en pierre. Il n'en reste rien aujourd'hui (50).

De 'Azâz, au lieu de descendre vers Qîbâr, on pouvait, contournant le petit massif du Djabal Barchaya (aujourd'hui Parsa Dagh) (51), où se trouve un camp romain à Qastal, franchir le 'Afrîn et son affluent, le Sâboûn Souyou, près de leur confluent sur deux ponts romains qui existent encore, et atteindre peu après la grande cité antique de Cyrrhus (ar. Qoûriç), qui n'était plus au XIIe siècle qu'une bourgade dont Noûr ad-dîn acheva la ruine (52). De là, remontant le Sâboûn Souyou, on pouvait, au travers du Kurd Dagh, atteindre les sources du Kara-Sou, et rejoindre dans la région de Marri les routes de Cilicie et de Mar'ach, après être passé sous une forteresse appelée de nos jours Aghzibouz Kalesi (53). On pouvait aussi traverser le Kurd Dagh plus au sud, à partir de Kersen, en suivant le tracé moderne du chemin de fer, et longeant la base du Havar Dagh, au sommet duquel se trouve un fortin d'où la vue embrasse tout le 'Amouq et le moyen 'Afrîn.

Le district de 'Azâz comptait au XIIIe siècle trois cents villages ou hameaux ; c'est parmi eux, ou plus près de Râwandân et de Sîfiâb, qu'il faut chercher les petites places fortifiées de Sarzîk (54), Salmân (55), Tell Zammâr (56), Harchoûr (?) (57), etc. Le district de 'Azâz était limité au sud-ouest par le pont de Qîbâr ; à l'est, il confinait à l'Ourtîq.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Le bassin moyen du 'Afrîn.

44. Kamâl, 685; Ibn abî Tayyî dans Ibn al-Fourât II, 172 v° ; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° . Bâsoûtâ doit être identique à Barsoldan de Raoul de Caen 650, non au casal Bussudan de Rôhricht Regesta, n° 576.
45. Raoul de Caen, 650; Ibn al-Qalânisî A, an 678.
46. En amont est le site antique de Djindâris, en face de Tell Sloûr (supra B n. 2).
47. Mâ peut être une altération graphique de bâ, qui est le correspondant toponymique fréquent de Baït, maison. Cf. Ibn al-Athir, 461. Kamâl, 313.
48. Ibn al-Fourât II, 175 v° , le nomme entre Artâh et Bâsoûtâ.
49. René Dussaud, 228-229; Raoul de Caen, 47.
50. Le Strange, 405; Boughya Aya Sofya, 279; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 55 v° ; Chron. An. Syr., 97; Allaliale, 116-120 (l'a vue en 1068); Bibliothèque Nationale, 2281, 57 r° : « périmètre de l'enceinte de la citadelle, 255 brasses au qâsimî, 25 tours; périmètre de l'enclos médian, 316 brasses 3/4 au qâsimî, 21 tours; périmètre de l'enclos inférieur, 510 brasses au qâsimî, 21 tours; périmètre du mur de la ville, 543 brasses 1/2 au qâsimî » Ce qui reste actuellement du tell n'est qu'un morceau de l'ancien tell, rongé par le village qui y trouve une bonne terre à construction.
51. Kamâl Aya Sofya 53. Au sommet était un machhad de Hasan, ainsi qu'au village voisin non localisé de Kafar Chîghâl.
52. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 96 r° .
53. Je n'ai pu la voir, pour raisons militaires. D'après un contrebandier syrien, elle est petite et haute. Au nord-est, près de Kestan, paraît exister une autre forteresse, sur laquelle je n'ai rien pu savoir de précis.
54. Ou Sarazbak (Ibn al-Fourât, II, 158 v° ; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° ).
55. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres) Vatican, 163 r° , cf. Ibn al-Fourât II, 158 v° . Les autres manuscrits d'Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres) donnent Ramâr, Ramân, Ramâl, Armân.
56. Ibn al-Fourât II, 158 v° .
57. Ibn al-Fourât II, 189 r° . On signale encore les villages de Bdama (Le Strange, 407). Le couvent de Daïr ach-Chaïkh ou Duïr Tell-Azâz (Le Strange, 432), Maunagh (Le Strange, 502), Tubbal (Le Strange, 546 = Tibil au nord de 'Azâz), Vaboûn (Le Strange, 550), Machhalâ, lieu de pèlerinage (Kamâl Aya Sofya, 87), Betefân (forme latine, Rôhricht Regesta, 137 b).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

L'Amanus.

A l'ouest et au nord d'Antioche et du 'Amoûq s'étend la chaîne de l'Amanus (arabe : Djabal Loukkâm, français : Montagne Noire, turc : Ghiaour Dagh). Au nord du col de Beylân, elle est orientée à peu près du sud au nord ; elle est partout étroite — vingt à quarante kilomètres — mais monte rapidement des deux côtés à plus de mille mètres, plusieurs sommets atteignant même de deux à trois mille mètres et restant couverts de neige jusqu'à l'entrée de l'été. Les pentes inférieures sont vêtues de forêts de pins ou de chênes. A l'ouest, des vallées permettent de pénétrer assez avant dans la montagne, mais à l'est la montagne forme une barrière ininterrompue, au haut de laquelle est la ligne de partage des eaux.

Au sud du col de Beylân, l'aspect est différent. L'orientation est ici sud-ouest-nord-est, les hauteurs moindres (1200-1700 mètres), les pentes des deux versants plus douces, et la ligne de faîte, à l'ouest où elle s'élève, passe au côté du golfe d'Alexandrette.

Cette région porte le nom spécial de Djabal Ahmar (turc : Kizil Dagh, grec : Skopelos). Entre elle et Souwaïdiya est le petit massif du Djabal Semân (français Montagne Admirable, grec : Taumaston Oros), dont le nom vient du monastère médiéval de Saint-Siméon le Jeune. Quelques chemins anciens franchissent la montagne (d'Ekber à Antioche par le Firniz, d'Arsouz à Souwaïdiya par Bityas). Le Djabal Ahmar et le Djabal Semân étaient au moyen-âge couverts de couvents et d'églises de toutes nations, dont diverses ruines subsistent.

Le Djabal Ahmar se termine sur la mer par le Râs al-Khahzîr (grec : Rhosikos Skopelos), qui sépare la baie d'Antioche du golfe d'Alexandrette. Au nord se trouvait Hiçn Roûsous (grec Rhosos, aujourd'hui Arsouz ; les Francs ont appelé la ville Port-Bonnel, du nom d'un mouillage voisin) (58). Au sud, quelques ruines, appelées encore Qala, rappellent une occupation ancienne au-dessus d'un mouillage encore connu sous le nom de Port des Francs (59). L'ensemble du district était appelé par les Grecs Saint-Elie, à cause d'un monastère ainsi nommé (= Saint-Pantéleïmôn) (60).

L'Amanus était franchi principalement en deux régions : au sud, par les passes de Baghrâs-Beylân et de Hadjâr Choghlân-Darbsâk, au nord par celles du Hâmous ou de Marrî.

La passe de Baghrâs est assurément celle qui présente au voyageur le plus d'avantages naturels : étroitesse de la chaîne, faible altitude (687 mètres), ligne directe d'Antioche à la Cilicie et à l'Anatolie. La passe de Darbsâk lui est cependant préférable pour qui se rend vers Alep, parce que, située un peu plus au nord, elle évite d'avoir à contourner le lac du 'Amouq; mais elle est moins praticable. La route médiévale de la passe de Baghrâs diffère de la route moderne en ce qu'au lieu de descendre tout droit du col sur le 'Amoûq elle passe par un seuil facile dans une vallée plus méridionale qui la rapproche d'Antioche. C'est un peu en retrait dans un ravin, affluent de cette vallée, que se trouve Baghrâs (grec : Pagraï, français Gaston) (61).

Importante certes, celle-ci n'a pas cependant l'ampleur monumentale qu'on attendrait du rôle historique qu'elle a joué. Non seulement le rocher sur lequel elle s'élève limite étroitement ses dimensions, mais la construction est dans l'ensemble assez médiocre. Au surplus, en partie démolie par Saladin, hâtivement refaite par les Arméniens, la forteresse n'apparaît sans doute pas dans ses ruines actuelles telles que l'avaient faite les Byzantins; on n'a pas l'impression que les Templiers l'aient beaucoup transformée au XIIIe siècle. Elle était toutefois capable de recevoir d'abondantes provisions de vivres et d'armes et une solide garnison. Les défenses étaient fortes surtout du côté ouest, où la pente était la plus faible et où une double enceinte entourait le réduit principal comprenant un donjon, une chapelle, etc.; dans le rocher étaient creusées des salles soutenues par de gros piliers. Une source coulait au pied du château, mais de plus un aqueduc amenait au haut même du rocher de l'eau cherchée dans la montagne. Une bourgade s'était développée autour de la forteresse. Le village de Beylân en haut du versant cilicien, qui est aujourd'hui le centre du district, était au moyen-âge négligeable (62).

La passe de Baghrâs était doublée au nord par celle de Hadjâr Choghlân, plus longue parce qu'empruntant à l'est une vallée oblique et comportant une descente dans un bassin intérieur entre deux cols, mais ayant l'avantage d'éviter le lac du 'Amouq et, à l'ouest, de s'ouvrir juste au passage de la Portelle, c'est-à-dire de pouvoir être empruntée par une armée qui ne se serait pas rendue maîtresse de ce passage. Le bassin médian, celui de Deghirmen Dere, est un remarquable carrefour où se croisent chemins de crêtes et de vallées rayonnant en toutes directions. Le plus important à l'ouest longe la rive septentrionale du Merkez Souyou; à l'est, un chemin se dirige sur Demirek, un autre, meilleur, plus au sud, sur Darbsâk. La trouée est d'autant plus remarquable qu'elle est dominée, à quelques kilomètres au nord, par les cimes nues du Manghir Kayasi, un des plus hauts sommets de l'Amanus. Une forteresse la surveillait, Hadjâr Choghlân (aujourd'hui Tchivlân Kale).

Celle-ci, élevée, comme son nom l'indique, sur un rocher, occupe une situation splendide. Le rocher est un cube taillé à pic posé sur la montagne comme pour recevoir un château. Le pont par où on y accédait du côté de l'arrête qu'il prolonge a aujourd'hui disparu. Vues du dehors les ruines présentent encore une imposante façade autour de l'entrée. Là s'élevait le château proprement dit, comprenant une tour ronde à talus, une grosse tour carrée, une chapelle, des citernes. Le reste de la plate-forme, sorte d'hémicycle incliné, était seulement entouré d'une petite enceinte et occupé par quelques bâtiments dispersés (63). L'essentiel doit être byzantin, mais peut avoir été amélioré par les Francs, et a été encore occupé par les Mamloûks (64).

C'est, croyons-nous, à Hadjâr Choghlân qu'il faut identifier la place appelée par les Francs la Roche de Roissol, jusqu'ici rapprochée d'Arsouz. Outre une ressemblance phonétique bien vague, on étayait cette hypothèse sur le texte où il est dit qu'en 1268 les Templiers abandonnèrent « deux chastiaus quy sont là de près (d'Antioche), Guaston et Roche de Roissel, et la Terre de Port-Bonnel à l'entrée d'Ermenie (65). »

Faute de virgule, on rapprochait Roche de Roissel de Port-Bonnel, que le texte au contraire sépare : d'un côté Guaston et Roche de Roissel, de l'autre Port-Bonnel. Roche de Roissel ne peut être dans la Terre de Port-Bonnel, car on nous parle ailleurs d'un « territoire de Roissol », d'un « seigneur de Roissol (66) »; en outre, lorsqu'en 1204 Léon Ier attaque la plaine d'Antioche, il inflige des dommages aux dépendances de la Roche de Roissol, ce qui est plus normal pour une place gardant un passage que pour Port-Bonnel, à l'écart de sa route; le récit de ces faits associe étroitement à la Roche de Roissol une autre forteresse, la Roche-Guillaume (67), or un passage des Continuateurs de Guillaume de Tyr indique que celle-ci, attaquée par Saladin juste après Darbsak et Baghrâs, était « en terre d'Antioche », et non sur le versant cilicien, où Saladin n'alla pas (68); nous savons que Saladin soumit des châteaux secondaires dans la montagne, et Grégoire Dgha nomme parmi eux un Choughr (distinct de la place homonyme sur l'Oronte), qu'on peut rapprocher de Choghlân, et le « défilé de Sem », qui doit dissimuler Darbsak (darb = défilé) (69); ajoutons enfin qu'en 1298 l'armée mamlouk enleva la Roche-Guillaume, au cours d'une campagne vers la Cilicie où aucune source ne mentionne de détour vers Arsouz. Toutes ces raisons nous paraissent devoir faire éliminer la région d'Arsouz (où il n'y a d'ailleurs aucune ruine).

Par contre, le site de Hadjâr Choghlân nous paraît correspondre parfaitement aux conditions de tous les textes précités. De plus, nous savons par Kamâl ad-dîn que Hadjâr Choghlân appartenait aux Templiers; en 1298, elle fut cédée par les Arméniens aux Mamlouks, qui en firent le chef-lieu d'un district (70), enfin, si Choghlân ne traduit pas Roissol, hadjâr traduit roche. La seule difficulté réside dans la détermination d'une forteresse voisine qui puisse être la Roche-Guillaume. Bektachli, près de Démirek (71), paraît devoir être exclue, car cette région appartenait aux musulmans en 1204, je ne connais pas d'autre ruine, mais, aucune forteresse jumelle n'ayant été signalée ailleurs, nous admettrons jusqu'à preuve du contraire l'identité de Hadjâr-Choghlân avec la Roche de Roissol (72).

Le débouché sud-oriental du défilé de Hadjâr Choghlân était gardé par Darbsâk (latin Trapesac). Là, comme dans l'antique Sokhoï dont elle conservait le nom (73), se croisaient les routes d'Antioche à Mar'ach, et d'Alep en Cilicie par Baghrâs ou Hadjâr Choghlân. La forteresse n'est pas citée avant la période franque (74). Semblable en plus petit à Baghrâs, elle couronnait un mamelon rocheux au sommet duquel un aqueduc amenait l'eau de la montagne. Les ruines sont extrêmement délabrées, et utilisées par un village moderne; l'appareil de grosses pierres à bossage trahit un travail au moins en partie franc ou musulman postérieur. Un faubourg existait au pied de la forteresse.

Le second passage par lequel se traverse l'Amanus, appelé aujourd'hui Arslan Boghazi, est ouvert du côté cilicien par la large et profonde vallée du Hamoûs. Pratiqué dès la plus haute antiquité, comme l'atteste la présence, à son débouché oriental, des ruines hittites de Zindjirli et romaines de Nicopolis (Islahiyé), il l'est encore de nos jours, puisque le chemin de fer l'emprunte. En amont de la station moderne de Mamoure-Issidja, la vallée du Hamous fait place à un éventail de vallées divergentes montant doucement vers la ligne de faîte, et entre lesquels l'hésitation du voyageur est permise, car, au-delà de leur source à toutes, la redescente sur le versant oriental est partout aussi brusque. Laissant de côté la route de Haroûnya, on peut remonter le Boulanik Tchaï en passant par la bourgade peut-être ancienne de Baghtche, ou le Kale Tchaï en gagnant Kaypak (restes antiques), Maïdan, le fortin de Hân Aghzi, et Islâhiyé; ou enfin, on peut suivre la croupe des hauteurs qui séparent ces deux cours d'eau, et, par la vieille ferme fortifiée de Karafenk Kale, en amont de Hasan Beïlî, redescendre sur l'actuelle Fevzi Pacha. A ces trois chemins il faut en ajouter un quatrième plus méridional qui, se détachant du Hamous dès Tchardak, passe au vieux bourg de Yarpouz (aujourd'hui Djebel Bereket), et gagne Islahiyé par le petit fort d'Edilli Kale.

C'est près du confluent des trois chemins septentrionaux et plus spécialement de ceux de Kaypak et de Hasan Beïlî que se trouvait la forteresse qui était au moyen-âge la métropole de la région, Sarvantikar (aujourd'hui Savouran Kale ou Kaypak Kale). Construite sur un rocher triangulaire bordé à pic par deux ravins et ne communiquant avec la montagne que par un seuil au sud-est, elle est dominée de tous côtés par des hauteurs supérieures, mais se trouve placée de telle sorte que l'oeil enfile les passages de Kaypak et de Karafenk Kale. Les ruines, qu'une vraie forêt vierge empêche de bien étudier, sont parmi les plus considérables de la Cilicie, les plus importantes assurément de l'Amanus. Le château proprement dit se trouve au point le plus élevé du rocher, juste au-dessus du seuil; des remparts, extérieurement encore presqu'intacts, épousent les sinuosités du rebord de la plate-forme, et comportent de grosses tours rondes en bel appareil à bossage, dont l'une à base en talus trahit sûrement une influence franque. Le reste de l'enceinte, enserrant une vaste basse-cour, se borne à fortifier les défenses naturelles des parois rocheuses. L'entrée est à l'est, au contact entre la cour et le château, et porte une inscription arménienne, précédant un vestibule coudé, témoignant du travail des Arméniens du royaume cilicien. La forteresse, sous une forme à préciser, existait déjà sous la domination byzantine (75).

Il n'existait certainement pas de localité importante au moyen-âge au débouché oriental du passage, sur le site ou à proximité de Nicopolis-Islahiyé. L'ensemble du passage lui-même et du pays situé juste à ses pieds s'appelait « pays de Marrî », et, couvert de forêt, servait de frontière entre Antioche et Mar'ach (76).

A peu de distance de Servantikar, au nord du Hamous, s'ouvre le petit-bassin intérieur du Sâboûn Souyou, affluent de gauche du Djeïhoûn. Par ce bassin on peut, de la Cilicie septentrionale, rejoindre la route de Marrî et, inversement, de la Cilicie méridionale gagner directement Mar'ach, par la vallée du Deli Tchaï (77). Au bord de ce bassin se trouve la bourgade de Hâroûnya, qui conserve le souvenir de son fondateur Hâroûn ar-Rachîd, et des restes de la forteresse qu'il y fit élever. C'était encore au temps des croisés le chef-lieu d'un district prospère; une tour s'élevait sur le seuil qui séparait le bassin de Haroûnya du Hamous et du district de Sarvantikar (78).

Le Hamous débouche en Cilicie par une large vallée dans laquelle, du nord, après être passé près des forteresses de Koum Kale et Kara Tepe, arrive aussi le Djeïhoûn, qui reçoit ses eaux. Parallèlement un peu au sud un autre affluent du Djeïhoûn, né au-dessus d'Osmanyé, occupe le bord sud de la vallée jusqu'au confluent, à Djeïhân. Près d'Osmanyé, l'entrée de la route de Yarpouz est gardée par la forteresse de Tchardak-Kale, qui la domine de 500 mètres et consiste en une enceinte carrée dont un seul côté renferme d'importantes salles (79). En aval, au point où la route venant de Marrî croise celle qui vient du golfe d'Alexandrette, se trouvait Til Hamdoûn (aujourd'hui Toprak Kale). Cette localisation, qui n'a pas été faite jusqu'ici, paraît résulter de ce que nous savons de la situation du Til Hamdoûn — sur la route d'Anavarza et Amoudaïn à Canamella, à deux jours de Sîs et un d'Ayas, à une demi-journée au sud du Djeïhoûn — et d'autre part de ce que Toprak Kale est, de toutes les forteresses de la Cilicie sud-orientale, où se trouvait sûrement Til Hamdoûn, la seule importante et surtout la seule située sur un tell (til) (80).

La forteresse s'élève sur un gros tertre amélioré de main d'homme, qui se situe dans l'axe du passage étroit et comme coupé au couteau, par lequel la route d'Alexandrette débouche dans la vallée du Djeïhoûn ; ce tertre est juste assez haut pour dominer les menues ondulations de terrain environnantes. Les constructions, de plan très simple, consistent dans une double enceinte rectangulaire, enserrant un terre-plein d'environ 100 mètres X 70 mètres ; entre le mur et l'avant-mur est creusé un petit fossé ; le mur intérieur est à deux étages, dont le second est occupé par une galerie à meurtrières. De grandes salles existent à l'angle sud-ouest et dans le mur nord. Une citerne occupe une partie du terre-plein. On accède à ce terre-plein au nord par une rampe que défendent des travaux avancés, et qui pénètrent à l'angle nord-est du château par une grande salle voûtée. Le tout est en basalte noir. La construction doit remonter aux guerres arabo-byzantines, et avoir fort peu été remaniée.

C'est sur la route du Hamous à Anavarza qu'il doit falloir chercher Hamoûs, qu'on nous cite avec Mar'ach, Servantikar, Til Hamdoûn et Hadjâr Choghlân. Dotée d'un duc arménien au XIIIe siècle, elle doit avoir quelqu'importance, bien qu'on ne lui voie pas jouer grand rôle. On la voyait de Til Hamdoûn, et la vallée qui y passe arrosait un fortin aussi peu localisé, Nadjîma. La position de Boudroum Kale paraît convenir à ces conditions ; le château n'en est pas grand, mais assez fort pour sa position escarpée et la tranchée artificielle qui le sépare de l'arrête rocheuse qu'il termine ; il est en partie construit de débris de la ville antique de Pompeiopolis, dont les ruines se voient encore à ses pieds, et qui justifierait le titre ducal. Les Arabes attribuent la construction de Hâmoûs à Hâroûn ar-Rachîd, en connexion avec Hâroûnya. Je ne sais où situer Nadjîma (81).

En aval de Boudroum Kale se trouve la petite mais solide forteresse de 'Amoudaïn (aujourd'hui Hematye), qui fut donnée aux Teutoniques au XIIIe siècle et ne paraît pas connue auparavant (82).

Les routes de Baghrâs et de Marrî sont les seules grandes voies de passage à travers l'Amanus. Naturellement il y avait dans la montagne d'autres chemins d'intérêt local, par exemple d'Erzin (Kanîsat as-soudâ) à Islahiyé, ou de Tchoukmerzivân (Deurtyol) à Ekbez (nom moderne) par Mandjilik Kalesi ; du moins les débouchés de ces chemins d'aujourd'hui étaient-ils au moyen-âge aussi occupés par des bourgades notables (83).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : L'Amanus.

58. Jacquot, Antioche, tome I, 142; René Dussaud, page 442.
59. Jacquot, ibid.
60. Honigmann, Ostgrenze. 126.
61. L'origine du nom n'est pas expliquée (Qastoûn, transcription syrienne du gréco-romain Castron, cf. le lieu homonyme du Roûdj ?).
62. Ibn ach-Chihna, page 221.
63. Un plan en a été dressé par Rey (inédit, montré par P. Deschamps).
64. L'inscription mentionnée dans Jacquot, Antioche, tome I, 120, est en arabe tardif, d'ailleurs illisible.
65. Chyprois 191 = Continuateur de Guillaume de Tyr A 457.
66. Kohler, 151, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 911.
67. Infra p.
68. Continuateur de Guillaume de Tyr A, 122; Continuateur de Guillaume de Tyr B, 125. Le récit est romanesque, mais il n'y a aucune raison de négliger l'indication topographique.
69. Elégie, vers 1813 suivantes.
70. Kamâl Revue de l'Orient Latin, tome V, 95; Maqrîzî-Quatremère; Chyprois, 292.
71. Plan levé par Rey (communiqué par P. Deschamps); à Demirek est une autre ruine très délabrée, mais non sur roche (et une ruine d'église byzantine).
72. Je n'ai trouvé nulle part le Casal Erhac, du territoire de Roissol (Revue de l'Orient Latin, tome VII, 151).
73. Ruines antiques à trois kilomètres (Gunduztu).
74. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 93 v° , dit la construction « arménienne » (= byzantine du Xe-XIe siècle).
75. Rey, Bulletin Société Antiquaires France, 1897; Paul Deschamps, Syria, 1936. L'inscription, badigeonnée au minium, n'est pas lisible.
76. Le Strange, 538; Guillaume de Tyr, 755, 789.
77. Sur le parcours, il y a un fortin à Ortchan (lettre du P. Philippe communiquée par P. Deschamps).
78. Alb., 393; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 263 v° ; Le Strange, 449; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 143; Strehlke, 83. Villages dépendants cités : Churar ou Cherrare (aujourd'hui Tcheraz), et d'autres non identifiables, et trois abbayes. Le Strange, 386, Darb al-'Aïn est le col entre Haroûnya et Mar'ach.
79. Dans le cimetière au pied, reste de mosaïques antiques.
80. Le Strange, 543; Wilbrand, 179. Notre identification s'oppose à celles de Langlois (Hân Kale) et de Honigmann, Ostgrenze (Hematye), mais Honigmann à bien voulu nous faire savoir qu'il avait renoncé à son identification et s'était rallié à Toprak Kalo, que proposera Gottwald dans l'ouvrage qu'il annonce sur les châteaux ciliciens. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 143 et Kohler, 151 donnent des noms de villages (Gadir, Ubre, gâtine d'Aganir, Nabon, Borgol, Tarpétac, Anglixen).
81. Le Strange, 543; Quatremère-Mamlouks.
82. Strehlke, 17; Ibn 'Abdarrahîm, 183 r° ; Wilbrand, 179 (= Adamodana). Les villages cités autour de A. dans Strehlke, ne sont plus repérables.
83. Chyprois, 292 situe une « cave » (forteresse à flanc de roche et en partie creusée dedans) entre l'Amanus et Til Hamdoûn, et l'appelle Le Pertuis.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le golfe d'Alexandrette et l'accès au bas-Djeïhoûn.

Le voyageur qui de Syrie gagne la Cilicie par la passe de Baghrâs doit ensuite longer la côte du golfe d'Alexandrette vers le nord. Tandis qu'au sud-ouest d'Alexandrette et au nord de Bayâs la côte est bordée par une petite plaine, dans l'intervalle la montagne se rapproche de la mer, et, entre les villages modernes de Sakaltoutan et Sarisaki, plonge directement dans l'eau. Les localités qui jalonnent cette côte jouent le triple rôle de débouchés des chemins de la montagne, de gardiennes de la voie Syrie-Cilicie, et de ports de cabotage. L'ensemble, avec les premières pentes de l'Amanus, s'appelait le district du Djegher. Le port assez ancien d'Alexandrette (Iskenderoûnya) n'avait au moyen-âge qu'une activité toute locale.

Il est assez difficile de se rendre compte des défenses médiévales du défilé de Sakaltoutan (Portes de Syrie, ou, comme disaient les Francs, la Portelle). Le château qu'on y voit aujourd'hui est ottoman ; mais il s'appelle Kiz-Kalesi, ce qui paraît traduire en turc le Castrum Puellarum qu'Albert d'Aix cependant place plus au nord à Payâs. Wilbrand ne connaît à la Portelle que la porte antique qui y subsiste (84). Albert d’Aix cite un castrum pastorum et un castrum adolescentium (celui-ci dans la montagne), noms romancés peut-être mais qui gardent sans doute le souvenir de quelques châteaux réels. Il n'y a pas de ruines subsistantes qui permettent d'aboutir à plus de précision. Nous ne savons aussi de la bourgade médiévale de Payâs que son existence. Dans la montagne, entre la Portelle et Canamella, Wilbrand (85) a vu un « Castrum Nigrinum (86) », sans doute l'actuel Mandjilik Kalesi, à 500 mètres d'altitude au-dessus de la gorge sauvage du Kourou Dere, au nord de Payâs, au-dessus d'un chemin conduisant à travers l'Amanus à Ekbez ; une restauration arménienne de 1290 est mentionnée par une inscription (87).

En longeant vers le nord le pied de l'Amanus, on arrive à Deurtyol, qui conservait récemment encore le nom de Tchoukmerzivân qu'elle portail déjà au XIIIe siècle (88). Plus loin, on atteint Erzin, à côté de laquelle sont les ruines d'une ville antique, ce qui doit la faire identifier avec la médiévale Kanîsat as-soûdâ (ou : almouhtaraqa), dont nous savons qu'elle était une ville de « Roûm », à l'écart de la mer, entre Payâs et Hârounya (89).

Si au lieu de longer la montagne nous suivons à présent la côte, nous trouvons dans Idrisi (90) successivement depuis Payâs : Hiçn at-Tînât, port d'exportation des pins de l'Amanus, Hiçn Mouthakkab, port de Misîs, puis (Idrisî est antérieur à l'existence d'Ayâs) Djazîrat al-Basâ, enfin Hiçn Maloûn et bien plus loin Korykos. Les portulans occidentaux, plus tardifs, nomment Alexandrette, Canamella (91), à vingt milles Mons Caïbo, à quinze milles Ayâs, à dix milles Portus Palli, à dix milles Fossa de Biosa, à l'embouchure du Djeïhoûn, enfin à dix milles encore Portus Malo, puis les bouches du Seïhoûn (92). Il semble n'y avoir pas de difficulté à identifier Hiçn at-Tînât avec Canamella, Hiçn Mouthakkab avec Mons Caïbo, Djazîrat al-Basa avec Fossa de Biosa, et Hiçn Maloûn avec Portus Malo.

Reste à les retrouver sur le terrain. Le site de Hîçn at-Tînât paraît se conserver dans le tell appelé sur la carte d'E. M. Kinet (ou Tinet) Heuyuku (Heuyuk est le mot turc traduisant tell), à l'ouest de Deurtyol. C'est encore un mouillage de bateaux de pêche ; c'est le seul point au fond du golfe à n'être pas marécageux, et c'est près de là que débouche sur la côte la route de Til Hamdoûn à Alexandrette. Hiçn Mouthakkab se retrouve alors à l'angle nord du golfe, au lieu-dit Moutaleb Heuyuku (l et k sont graphiquement interchangeables). Portus Pali serait dans la baie de Youmourtalik et al-Basa au fond des marais du Djeïhoûn actuel, dont l'embouchure a considérablement avancé vers l'est depuis le moyen-âge (vers Karavân ?). Enfin la plaine de Maloûn est la région comprise entre les cours inférieurs du Djeïhoûn et du Seïhoûn, donc Portus Mali doit être du côté de l'actuel Karatach.

Entre le golfe d'Alexandrette et la vallée inférieure du Djeïhoûn se trouve une petite chaîne qu'on traversait soit à Til Hamdoûn, soit entre le site de la moderne Djeïhân et Hiçn Mouthakkab, soit enfin au sud de Misis par un chemin aboutissant à Ayas ou à la moderne Youmourtalik ; entre ces deux derniers chemins les hauteurs côtières sont doublées au bord du Djeïhân par une chaîne courte plus haute, le Djabal Noûr, difficile à franchir. A côté de Djeïhân se trouve la forteresse appelée aujourd'hui Ilân (ou Chahmirân) Kale (93), qui, malgré des réfections récentes, paraît dans l'ensemble être de construction franco-arménienne. Elle se dresse sur un impressionnant rocher de la rive droite du Djeïhoûn, dont la ligne se prolonge au nord-ouest dans la plaine cilicienne par le rocher de Doumlou Kale. Le château proprement dit, qui a une belle entrée coudée entre deux tours barlongues de bel appareil à bossage, occupe le nord-est du rocher, le reste étant barré par un mur de crête. Sur le chemin d'accès à l'est, une seconde enceinte complète la défense.

Le passage méridional de Misis à la baie de Youmourtalik est surveillé par une autre forteresse, construite sur un contrefort du Djabal Noûr à près de trois cents mètres au-dessus de la vallée ; elle est connue aujourd'hui sous le nom de Kizlar Kalesi. La vue embrasse à la fois la plaine d'Adana et la côte. On entre à flanc de rocher à l'ouest, et du même côté, plus bas, débouche un souterrain d'où il n'était possible de sortir qu'à l'aide de cordes. Les principaux bâtiments, à en juger par les ruines, se trouvaient près du seuil qui rattache le rocher de Kizlar Kalesi à la montagne. Il ne semble pas que la construction soit antérieure aux croisades ou au royaume arméno-cilicien (94).

Entre Ilân Kale et Kizlar Kalesi, sur la rive droite du Djeïhoûn, se trouve l'antique Misîs (grec : Mopsuestia, latin Mamistra ; arabe Macîça), au point où la route Tarse-Adana-Til Hamdoûn-Syrie atteint le Djeïhoûn, et au contact entre la plate-forme de la Cilicie nord-occidentale et de la plaine alluviale marécageuse des cours inférieurs du Djeïhoûn et du Seïhoûn (plaine de Maloûn). Sa fortune, aujourd'hui, est passée à Djeïhân, et à peine peut-on deviner quelques restes de ses anciennes fortifications ; mais c'était encore au moyen-âge une cité prospère, à la fois place-forte, place de commerce, centre de productions locales (pêcheries, vêtements de fourrures des montagnes), ville ecclésiastique. Au nord de Misis, la région de convergence des divers affluents ciliciens du Djeïhoûn s'appelait le Mardj ad-dîbâdj (latin Pratus Palliorum ; grec : Baltolibadon) (95).

L'occupation franque ne dépassa jamais en Cilicie les districts de Misîs et Til Hamdoûn (96). Mais ce n'était là que l'entrée de la plaine cilicienne. Au nord d'Ilan Kale, sur un formidable rocher rouge isolé au milieu de la plaine, se dressait, au-dessus des restes d'une ville antique, la puissante forteresse d'Anavarza (Anazarba, arabe 'Aïn-Zarba), ancienne capitale de la Cilicie encore renforcée par les Roupéniens. Plus au nord, au contact de la montagne, était Sîs, qui devint la capitale du royaume arméno-cilicien à la fin du XIIe siècle. A l'ouest de Misis, le Seïhoûn était franchi devant la ville déjà notable d'Adana ; à l'entrée du Taurus se trouvait Tarse, déchue aujourd'hui où les petits navires mêmes ne peuvent plus l'atteindre, mais forte dans l'antiquité et au moyenâge. Au-delà de Tarse, par les Portes de Cilicie, on gagnait Podandos et l'Anatolie. C'était, comme c'est encore, la seule voie de communication facile entre les plateaux septentrionaux et occidentaux et la Cilicie, partout entourée de montagnes sauvages ; on pouvait cependant aussi descendre de Qaisariya vers Sîs ou Mar'ach.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Le golfe d'Alexandrette et l'accès au bas-Djeïhoûn.

84. Wilbrand, 172; Albert d'Aix, 357.
85. Wilbrand, 172 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 166.
86. Peut-être identique à Noukir cité en 1298 par Maqrizî-Quatremère.
87. Hoberdey-Wilhelm, Reisen in Kilikien (Denkschr. d. K. Akad. Wissenschatl, Wien, XLIV, 1896, VI), page 22. Imâd (Abou Châma II, 16 (H 212) parle d'un château de Manâkir incendié par les Arméniens devant la menace de Saladin sur le Gueuk-sou (près de Mar'ach).
88. On trouve Keniz (= Kanisat as-soûdâ ?) et Tchoukmerzivan dans Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 166, avec Lacrat, Gardessia, Tchoukmalik, Tchoukolhmân (? Jucuteman), dans le Djegher.
89. A un jour de la première, 12 milles de la seconde (Le Strange, 477, Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 63 v° ) ; cela est impossible, mais il ne s'agit pas de nos milles : le même texte compte 15 milles de Hiçn at-Tînâl à Rhosus (80 kilomètres).
90. Idrîsî, Jaubert, 133.
91. Aussi dans Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 166, et Wilbrand, 172.
92. Rey, Les périples des côtes de Syrie, Archives de l'Orient latin, tome II, page 348. Tomaschek, Zur topographie Kleinasien, Sitzb. W. Ak., 1891, 70-71.
93. Paul Deschamps, Comptes rendus des Séances Académies Inscriptions des Belles Lettres, 1936.
94. Entre Djeïhân et Ayas, Kara Osman Kale est ottomane. Entre Ilân Kale et Mouthakkab, Kourou Koule doit être médiévale, et peut-être à rapprocher de Kâwourrâ, prise par les Mamloûks en 1336 (cf. cependant Koûbarâ prise par eux en 1298, peut-être plus a l'est ? et Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 464, casal de Gobara). Le directeur du musée d'Adana m'a dit que Kourou Koule s'appelait jadis Ghiaour Kale (forteresse des infidèles), nom que les Turcs ont pu tirer de Kâwourrâ.
95. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° , Le Strange, 505, Attaliate, 121, Wilbrand, 175 (a vu les remparts en mauvais état). Sur ses églises, Alishan Sissouan, 289. Au XIIIe siècle, les Génois y ont une concession. Villages dépendants : Oessi, Joachet, Grassia (Kohler, 115, 151), Sarala, Saint-Paul, Figénie (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 143; II, 637), Kafar Bayya (= Ilauranye).
96. Les Francs ont possédé par moments Tarse, mais ni là ni à Adana on n'a de trace de colonisation durable (sauf concessions ultérieures dans le royaume arméno-cilicien).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Du 'Amouq à Alep et au Roûdj.

Entre l'Oronte, en amont du 'Amouq, et la région d'Alep, s'étend un groupe de petits chaînons orientés chacun nord-sud, mais dont l'ensemble dessine une zone de reliefs courant du sud-ouest au nord-est : Djabal Dovili (97) (nom moderne), Djabal A'lâ, Dj. Bârîchâ, Dj. Laïloûn (dont la partie la plus haute est le Djabal Simân ou Smane), ce dernier, le plus vaste et le plus élevé, étant séparé des précédents par la petite plaine de la Halaqa. Les massifs de l'ouest sont encore aujourd'hui au sud partiellement couverts d'oliveraies et de champs, mais on à peine à concevoir qu'il ait pu en être de même du Dj. Laïloûn, et même les hauteurs entre le 'Amouq et la Halaqa, qui déroulent à l'infini sous les yeux leurs croupes nues de calcaire blanc. L'abondance des ruines romano-byzantines oblige cependant à l'admettre ; mais dès l'époque des croisades, ce n'étaient déjà plus que ruines, et les centres habités, les routes parcourues étaient à peu près tels qu'ils sont demeurés jusqu'à nous.

Les petits massifs de l'ouest ne sont traversés que par des chemins d'intérêt local, mais comprennent des bourgades toujours actives. Dans le Djabal Dovili, on signale dans notre période Salqîn, d'où des chemins rayonnent vers Djisr al-Hadîd, Hârim, Armenaz, et Tell'Ammâr-Darkoûch ; et Tell 'Ammâr, au-dessus de laquelle, à quelques kilomètres au nord-est, sont les ruines d'une petite forteresse. Mais le vrai chef-lieu de la région est, entre le Djabal Dovili et le Djabal A'lâ, Armenâz, d'où l'on communique facilement avec Salqîn, Djisr al-Hadîd, et Hârim, au sud, avec Tell 'Ammâr, Ma'arra-Miçrîn, et avec le Roûdj par une large vallée sèche où le Bîr at-Tayyîb (carte d'E. M. : Bîrar-Menaz !) marquait la limite du district (98).

C'est au nord-est du Djabal Bârîchâ et par la Halaqa que passaient les divers chemins qui d'Atma par Tell-Aghdî, de Tizîn par Dâna, de Imm par Tell 'Aqibrîn ou Sarmadâ, unissaient le 'Amouq et Antioche ou la Cilicie à Alep. De ces chemins le plus important, correspondant à une chaussée romaine encore en partie conservée, était le dernier. Il pénétrait dans la montagne à l'ouest un peu avant 'Aïn-Dilfe, alors comme aujourd'hui station ordinaire de relais, à cause d'une belle source qui n'alimentait d'ailleurs pas de village ; on passait alors à côté de la ruine antique de Qaçr al-Banât (99), puis par celle de Bâb al-Hawâ, par où l'on entrait dans la Halaqa (latin Ager Sanguinis) (100). Cette petite plaine s'allonge dans l'axe de la montagne, dominée au nord par le Djabal Baraka, appelé au moyen-âge Baït-Laha, au haut duquel un veilleur, d'une tour, regardait les routes d'Antioche et d'Alep (101). Le sol de la Halaqa est riche, et plusieurs localités nous sont connues : au sud-ouest, Sarmadâ (latin Samarta ou, par confusion avec Sermîn, Sarmit), où il y avait un petit château (102). De là on gagnait Hârim à l'ouest, Zerdanâ au sud ; sur ce dernier chemin les Francs fortifièrent en 1121 un vieux couvent (103). Non loin on trouvait Balât (104), puis, à l'issue sud-orientale de la plaine, le vieux village de Tell-'Aqibrîn, dont les ruines, antérieures aux Francs, mais aménagées par eux en forteresse, subsistent partiellement (105). En se dirigeant de là vers le nord, on atteignait et l'on atteint Dâna (106), puis Tell-Aghdî (aujourd'hui Tell-Adé) (107), ancien centre religieux syriaque (108), et chef-lieu du canton du Djabal Laïloûn (109), enfin plus au nord, dans la montagne, Daïr et Qal'a Simân, qui n'étaient plus que d'illustres ruines, comme aussi, sur le bord oriental de la plaine, Daïr Roumanîn.

Après Tell-Aqibrîn, la route d'Alep traversait le rebord montagneux de la plaine de Sarmadâ, puis descendait sur l'importante forteresse d'Athârib (latin Cerep, grec Pheresia), site occupé de toute antiquité au carrefour des routes d'Alep à Antioche et au Roûdj. Elle comprenait un château principal entouré d'une enceinte à tours (110) ; mais, rasée par Zangî, elle est réduite aujourd'hui à un tell, que dévore le village tapi à ses pieds (111). Quant à la partie septentrionale du Djabal Laïloûn, où ne passe aucune route, on n'y connaît aucun site notable (112).

Alep est au moyen-âge comme aujourd'hui plus qu'Antioche le centre de la Syrie du nord. Antioche avait dû sa fortune à des occidentaux, qui n'avaient été qu'exceptionnellement maîtres de la Mésopotamie ; la conquête arabe, commune à la Syrie et la Mésopotamie, et venue par terre, développa en face d'elle Alep, située à l'entrée du désert dans un site relativement médiocre, mais dans une situation parfaitement adaptée aux communications continentales entre sédentaires et nomades ; l'essor définitif date du jour où les Merwanides en firent leur capitale. La reconquête byzantine et le partage politique de la Syrie qui en résulta soutinrent encore Antioche pendant deux ou trois siècles ; ce fut seulement au lendemain des croisades que Baïbars lui donna le coup mortel, et qu'Alep resta seule.

Nous n'avons pas à décrire ici Alep, que les Francs assiégèrent, mais n'occupèrent jamais. Située sur la rive orientale du Qouaïq, ville déjà vaste et riche en souqs et monuments, elle était entourée d'une forte enceinte et possédait une citadelle déjà puissante au XIIe siècle et dont al-Malik az-Zahir Ghazî, le fils de Saladin, fit la monumentale place-forte que nous pouvons encore admirer aujourd'hui. En dehors des murailles de la ville se trouvaient des faubourgs, cimetières, lieux-saints, jardins, et, sur la rive droite de la rivière, le Djabal Djauchan, d'où l'on embrassait du regard toute l'agglomération.

Autour d'Alep, Neïrab, Djibrîn, Na'oûra à l'est ; Heïlân, Mouslimiya, surtout Mardj Dâbiq, important carrefour, sur le Qouaïq au nord ; Qinnasrîn (latin : Canestrine) et Hâdir Qinnasrin, vieilles cités ruinées, et Tell as-Sultân sur la lagune où se perd le Qouaïq au sud ; enfin Khânacira au bord du Djabal Ahaçç, au sud-est, Naqîra des Banou As'ad, Bâb-Bouzâ'a, dans le Wâdî-Boutnân, avec leurs demeures troglodytiques, plus loin Manbidj (Mabboug, Hierapolis) au nord-est, sont les localités le plus fréquemment citées (113). Un grand nombre de routes partaient d'Alep : à l'ouest et au nord, les routes d'Antioche, Lattakié, Marrî ou Baghrâs (vers la Cilicie), Mar'ach (vers Siwas ou Qaïsariya), 'Aïntâb (vers Hadathâ et Albistân ou Malatya et vers Behesnî), Bîra étaient dans la première moitié du XIIe siècle, au pouvoir des Francs et seront décrites plus loin. Au sud, on se rendait à Homç et Damas soit par Ma'arrat an-No'mân et Hamah, soit plus à l'est par Hiçn al-Qoubba (114) et Salamiya. Au nord-est, on traversait l'Euphrate en direction de la Djéziré, en aval de Bîra, principalement à Qal'a Nadjm à laquelle on accédait par Bouzâ'a et Manbidj, et d'où l'on gagnait Harrân. Au sud-est, on atteignit l'Euphrate à Bâlis et on le longeait vers l'Iraq, en passant successivement en face de Qal'a Dja'bar et Raqqa (embouchure du Bâlîkh) (115), puis à Rahba en face de Qarqîsiya (embouchure du Khâboûr) ; de Rahba l'on pouvait aussi couper le désert par Tadmor (Palmyre) et gagner directement Homç ou Damas. Indications sommaires qui suffisent à l'intelligence des mouvements commerciaux et militaires dans cette région.

Au sud-ouest, la route d'Alep à Lattakié traversait au sud du Djabal Laïloûn, le Djazr, puis entre les petits massifs de l'Oronte et le Djabal Soummâq le Roûdj. Par le Djazr passaient : au nord un chemin qui, quittant la route d'Antioche à Athârib, par Kellâ (aujourd'hui Kulli) et Ma'arrat al-Ikhwân (116) gagnait le Roûdj ou Armenaz ; au centre un chemin qui, par Kafar Halab (aujourd'hui Kufru Halbe), atteignait Zerdâna (latin Sardona), place importante mais déjà ruinée au XIIIe siècle et dont il ne reste que le tell (117), puis Ma'arra Miçrîn (latin Megaret Basrîn), qui, bien que mal arrosée et n'ayant qu'une enceinte ruinée, jouait le rôle de marché entre Roûdj, Djazr, et Djabal Soummâq dévolu aujourd'hui à la plus méridionale Edlib (118) ; enfin au sud un troisième chemin qui aboutissait à Sermîn, ville dont les remparts n'avaient pas été entretenus mais où se trouvait une belle mosquée et des souqs actifs, et qu'environnaient un grand nombre de villages (119). Du chemin de Sermîn devait se détacher à Hanoulah (carte d. E M., Hani-Touhan) la route de Ma'arra (120), qui atteignant le Djabal Soummâq entre Dhâdhîkh et Merdîkh (121).

Immédiatement au sud du Djzar commençaient insensiblement les molles ondulations et les riches terres du Djabal Banî 'Oulaïm, prolongement nord du Djabal Soummâq qui se distinguait de lui par une altitude supérieure et un sol un peu moins fertile. Comme plus au sud le Djabal Soummâq, le Djabal Banî 'Oulaïm tombe brusquement à l'ouest (sur le Roûdj). Rîhâ (aujourd'hui Eriha) était alors, comme elle l'est restée quelque peu de nos jours malgré la concurrence d'Edlib, le chef-lieu des Banou 'Oulaïm (122); la grosse source qui l'arrose s'appelait 'Aïn al-Karsânî, et près d'elle au sud se trouvait le village de Kafarlatâ, qui existe encore mais a perdu sa forteresse médiévale (123). Au nord du massif, au contact du Djzar et du Roudj, non loin de l'actuelle Edlib, était le tell de Dânîth, qui joua un grand rôle stratégique (124). Quant au versant occidental, il était surveillé par la forterresse de Hâb (latin Hap, aujourd'hui Bourdj al-Hâb) (125). Enfin, en un lieu indéterminé du versant oriental, il faut rechercher Bâsarfoût (126).

Le Roûdj est un long couloir plat et mal drainé (127) qui s'étend du Ghâb au sud au Djabal A'Lâ au nord ; administrativement le mol s'étend à l'ouest jusqu'à la région de Djisr ach-Choughoûr, sur l'Oronte. Le Roûdj méridional était un noeud de routes de la plus haute importance : là se croisaient les routes d'Antioche à Ma'arra et d'Alep à Lattakié ; aussi les textes nous signalent-ils dans cette, région un grand nombre de localités dont l'identification est malheureusement souvent malaisée.

Le point où les deux routes traversent l'Oronte n'a jamais pu être très éloigné du passage actuel (Djisr ach-Choughoûr) car en aval le fleuve entre dans une gorge et en amont est bordé de larges marécages; de plus, c'est juste à l'ouest de ce passage qu'est la tête de la vallée du Nahr al-Kébîr, par laquelle on descend sur Lattakié. Le pont actuel est ancien, non toutefois de notre période.

Tout près du passage était Hiçn Tell Kachfâhân (latin Mons Ceffa) (128). Nous savons en effet qu'elle se trouvait à une course de cheval de Choughr-Bakas (129), en face d'Arzghân sur la rive opposée de l'Oronte (130), enfin sur la route d'Antioche à Inab (et Ma'arra) (131). Le nom est aujourd'hui totalement inconnu; des quelques tells de la région, celui qui conviendrait le mieux est le très gros tell situé juste au nord de Djisr ach-Choûghoûr, sur la rive occidenlale de l'Oronte; mais il ne s'y trouve aucune ruine (132).

Est-ce à Tell Kachfâhân qu'il faut identifier le Chastel-Ruge des Francs ? L'existence de deux ou trois localités assez voisines désignées par les textes sous les formes mal précisées de Rugia, Rugea, Rubea, Robia, Roia, Ruiath, Roissa, Rusa, Roida, Oppidum Rugine (français Chastel-Ruge) a enveloppé le problème d'une obscurité dans laquelle se sont perdus les chroniqueurs médiévaux les premiers, et dans laquelle il a fallu attendre René Dussaud pour introduire un peu de clarté. Qu'il y a au moins deux localités, distantes de quatre milles, est sûr (133). L'oppidum Rugiae est la plus importante ; nous savons qu'il se trouve sur la route d'Antioche à Ma'arra, ou à Chaïzar et par Inab et Apamée (134), tout près de l'Oronte (135), non loin d'Arzghân et Bezmechân (136), bref évidemment dans la région de Tell Kachfâhân. Et il faudrait certainement identifier les deux places si, dans la région de Darkouch ou Choughr-Bakâs, Kamâl ad-dîn ne connaissait un « Chaqîf ar-Roûdj », qui onomastiquement correspond mieux à Chastel-Ruge (137). Quant à la seconde localité désignée sous un nom voisin de Rugia, nous en reparlerons à propos du Djabal Soummâq.

De Tell-Kachfahân à Darkoûch, l'Oronte coule dans une gorge d'où les chemins s'écartent pour passer sur les hauteurs voisines de l'une ou l'autre rive. Le chemin occidental est gardé, au-dessus de la traversée du Nahr al-Abyadh, en amont de la gorge de Bakfelâ (138), par la forteresse jumelle de Choughr et Bakâs. Celle-ci n'est pas connue avant les Francs, qui la construisirent, ou la développèrent sans doute dans la seconde moitié du XIIe siècle, après la chute de Tell-Kachfahân. Elle s'élève sur une arrête rocheuse taillée à pic sur cent mètres de hauteur de trois côtés, mais extrêmement étroite et même affaissée en son milieu, d'où la nécessité de diviser la forteresse en deux châteaux, celui de Choughr, le plus fort, à la pointe du rocher, et celui de Bakâs du côté de la montagne d'où le séparait un fossé. Les restes actuels, assez délabrés, datent la plupart, comme en témoignent des inscriptions, de restaurations musulmanes du XIIIe siècle (139). Au nord de Choughr, près de Qaïqoûn, les routes d'Antioche et de Darkouch divergent ; cette dernière passe à mi-chemin par Chaqîf Kafar-Doubbîn (Carte d'E. M. Cufru Din) (140).

Sur la rive orientale, de petites collines s'interposent entre l'Oronte et la chaîne du Djabal-Wasît, prolongement du Djabal Dovili, qui le sépare du Roûdj. Là se trouvait, près du village moderne de même nom, le « formidable château » d'Arzghân (latin Arcican), souvent associé à Chastel-Ruge ou Tell-Kachfahân (141); il n'en reste aujourd'hui aucune trace. On traversait ensuite l'oued appelé encore Wadî abou Qal'a, et l'on arrivait à Bezmechân (latin Besmesyn, carte d'E. M. Mechmecham) (142), puis à Chaqîf Balmîs (latin Cavea Belmys) (143). Le chemin de Darkouch montait alors sur la montagne, et atteignait un seuil où passaient aussi le chemin de Darkouch au Djazr, et où, près de l'actuelle Tenariye, sont les ruines d'un château appelé aujourd'hui Toûrin (144).

Quant à Darkouch, d'où des chemins conduisent vers Djisr ach-Choûghoûr, le Djazr, Armenaz ou Harim, le Djisr al-Hadîd et Antioche, c'est un bourg pittoresquement construit près de la sortie de la gorge de l'Oronte; sa forteresse, en partie creusée dans le roc, avait été construite, peut être en totalité par les Francs, dès la première moitié du XIIe siècle; il n'en subsiste rien aujourd'hui (145).

Il est inquiétant de constater que nous ne connaissons les noms francs ni de Darkouch ni de Choûghr-Bakâs, sans parler de Kafar-Doubbîn. Cette ignorance s'étend à des places du Djabal Ansaryé telles que Balâtonos, Borzeï, que nous en rapprochons ici parce que l'étude de la campagne de Saladin en 1188, au cours de laquelle les unes et les autres furent prises, est le seul moyen que nous ayons de proposer quelques identifications. Le seul texte franc où soient cités les noms de plusieurs conquêtes de Saladin est la lettre d'Ermenger, qui énumère, après Çahyoûn, « Gardam, Caveam, Rochefort, Castra munitissima »; après les avoir pris, Saladin gagne la plaine d'Antioche (146).

Cavea figure dans une charte entre « Rochefort cum abbatia » et les casaux de Levonia, Baqfela, Gaïgon (Qaïqoûn) que nous avons vu être proches de Bakas-Choûghr (147). Nous savons que Saladin, après Çahyoûn, envoya prendre Djamâhiriyoûn et Qal'at al-Aïdô clans le Djabal Ansaryé, puis assiégea Bakas-Choûghr, de là alla occuper Borzeï après être passé par Sarmenya enlevée entre temps par son fils, puis, par Kafar-Doubbîn qu'un de ses lieutenants avait réduite, gagna Darkouch qui ne résista pas, et la plaine d'Antioche. On verra que Rochefort peut être Borzeï; Cavea ne peut être qu'un chaqîf, c'est-à-dire Kafar Doubbîn ou Darkouch (148), toujours connue comme telle (149); peut-être le nom de Levonia dissimule-t-il une colonie d'Arméniens, qu'on sait par ailleurs avoir peuplé Kafar Doubbîn (150). Reste la Garde, qui peut être une des places conquises par les musulmans après Çahyoûn, ou plutôt Bakâs-Choughr, où Saladin vint en personne.

De Tell-Kachfahân, on accédait au Djabal Soummâq en traversant le Roûdj méridional, au-delà des dernières pentes du Djabal VVaslt (151). La route d'Apamée atteignait le Ghâb à Qastoûn, place byzantine citée encore en 1119, mais ruinée peu après, et dont il ne reste qu'un tell (152). La route de Ma'arra entrait dans le Djabal Soummâq à Inab (latin Nepa) (153). Rusa, distincte de Rugia, devait se trouver aussi dans le Roûdj Méridional (154).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Du 'Amouq à Alep et au Roûdj.

97. Ibn al-Fourât, I, 73 r° paraît indiquer entre Antioche et Alep un Djabal Ahmar, qui m'est inconnu.
98. Ibn al-Fourât, tome III, 14 r° ; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 64 r° .
99. Le Strange, 386, 482.
100. Gautier le Chancelier, II, 2.
101. Le Strange, 413; Gautier le Chancelier, 83; Boughya Aya, S. 39.
102. Gautier le Chancelier, II, 5-6.
103. Gautier le Chancelier, II, 16; Kamâl, H, 627, 633.
104. Dans les collines entre Sarmadâ et Athârib (Gautier le Chancelier, II, 2-6; Abou'l-Féda, 139 r° ).
105. Kamâl, 621.
106. Yâqoût, 536.
107. Kamâl, 629-625.
108. Rey, Colonies Franques, page 353. — « Tell Agdi ou Tell Ada, château dans le district de Leïloun, pris par Tancrède en 1105. Il s'identifie avec le village nommé Tell Adai ou Adieh. (Guillaume de Tyr, livre XIV, chapitre VII) »
109. Yamâl, 623.
110. Le Strange, 403; Albert d'Aix, 684; Kamâl, passim; Ibn abî Tayyî, 71.
111. A côté est Nawâz (Le Strange, 616, Kamâl, 627); aussi Ma'rathâ (Boughya, Seraï, IV, 275 v° ).
112. Boughya Aya Sofya, 30, signale Roûhîn machhad de Hasan); Boustân, 687, Kafartîn.
113. El, art. Halab (par Sobernheim); Ibn Ch. A'lâq, première moitié de la première partie; J. Sauvaget, Les Perles d'Or d'Ibn ach-Chihna, et la prochaine thèse du même; Kamâl, passim; René Dussaud, pages 472, 476.
114. Au nord de Salamiya (Kamâl, 591, 612), = l'actuelle Qoubaïba ?
115. Au sud-ouest, Roçâfa reste habitée; Kamâl Aya Sofya, 166, dit Qu'elle s'appelait dans l'antiquité Qîtâmlîlâ (cf. la localité proche de Batlamiya ?). Il connaît aussi les ruines d'Andarîn et Souriya (45).
116. Ibn Chihna, 157, 'Azînî, 493. On nous signale encore Ibbin (Kamâl, 633), Yahmoul et Kafar (Ibn Chaddaâd, 35 r° , Kamâl, A. S., 90), Harbanouch (Le Strange, 448), qu'on retrouve sur la carte, puis, non localisés, Baït Rôs, près Yahmoûl (Ibn Chaddaâd, 35 r° ), Daïr Marqoûs (Le Strange, 430), Ardjîn ou Archln al-Qouçoûr (Le Strange, 399). La carte d'E. M., note une Qal'at al-Qantâr, qui recouvre ja ne sais pas quoi.
117. Kamâl, A. S., 179.
118. Ibn Chaddaâd, 52 v° On signale au sud-est Binich (Ibn ach-Chihna, 235), Fou'a (aujoud'hui Fogha), qui, dépendant de Sarmîn, en fut détaché par az-Zâhir Ghazî (Le Strange, 440; Ibn Chaddaâd, 52 v° ).
119. Kamâl, passim; Le Strange, 532; Ibn Chaddaâd, 52 v° . Près de Sermîn est Marboûnya (Boughya, IV, 275 v° ).
120. En 1123 (Kamâl, 639), les Francs capturent à Hanoûta; Hillifa (inconnue) et Gharîb (inconnue) une caravane venant de Chaïzar.
121. Le Strange, 437; Delaborde, 17.
122. Le Strange, 521; Kamâl, A. S., 90. Au nord, à Istamak, Kamâl 41 connaît des restes de citernes antiques.
123. Le Strange, 470, Kamâl, A. S., 90. Yâqoût croit à deux Kafarlatâ, le second étant près de 'Azâz; sans doute le déduit-il du récit d'une attaque sur K. venant de Tell-Bâchir (Kamâl, 592); mais leur source commet une confusion sûre, car elle nomme aussi Bâsarfoût. Kamâl, 43 et 69, signale les ruines antiques de Nahla, qui existent encore.
124. Rey, Colonie Franques, 351. — « En 1120, le roi Baudouin II, nous dit Guillaume de Tyr, étant sorti d'Antioche, se dirigea sur Ruge, puis, passant par Haab, il vint, le 13 août, camper au tertre de Danit, et le lendemain, il remporta, en ce lieu, sur Ilgazi, une victoire signalée, qui est connue dans l'histoire des guerres saintes sous le nom de bataille de Danis. — Le même auteur nous apprend que le soir même de la bataille, le roi vint coucher au château de Haab, qui était fort voisin du théâtre du combat. Or, à huit kilomètres à l'est du Bordj el Hab, se voit un tertre nommé encore de nos jours Tell Danit, qui doit, je crois, fixer d'une manière indiscutable ce champ de bataille, d'autant plus que Kemal-ed-din dit que les Musulmans vaincus s'enfuirent à Tell-es-Sultan, point qui se retrouve à douze kilomètres à l'est de Tell Danit. »
125. Albert d'Aix, 682; Kamâl, 624. Plus au nord (sur le tell Chamaroûn), camp romain.
126. Bohémond se replie de là sur Kafarlatâ (Kamâl, 590, 592); le seigneur est pris sur la route d'Alep à Ma'arrat an-No'mân (Kamâl, 652); Bâsarfoût est prise en même temps que Kafarlatâ (Ibn al-Fourât, II, 173 r° ); elle est dans le Djabal Banî 'Oulaïm (Yâqoût dans Le Strange, 421).
127. Une partie de ses eaux traverse souterrainement le Djabal Wasît et ressort en une grosse source au bord de l'Oronte.
128. Il est inutile de corriger avec Heyd, I, 375 « Mons Ceffa », de Tafel 272 en « pons », puisque le nom indigène est Tell Kachfâhân.
129. Abou'l-Féda Géogr., 261; cf. Abou Châma, Historiens, 368.
130. Ibn Chihna, 177.
131. Ibn al-Fourât, III, 13 v° , 15 r° (associe Tell Kachfâhân, Arzghân, et Bezmechân).
132. Sauf l'aménagement des deux fontaines au pied du tell ? Tell al-Qarch, proposé par Jacquot d'après une vague ressemblance phonétique, est impossible, puisque sur la rive droite.
133. Albert d'Aix, 701 (Rossa et Roida); Raoul de Caen, 650 (Rubea et Rufa), Foulcher de Chartes, 423 (donne la distance entre les deux). René Dussaud, 165 et suivantes.
134. Gessta, 73; Raymond d'Aguilers, 271; Foulcher de Chartes, 423; Guillaume de Tyr, 481.
135. Foulcher de Chartes, 423.
136. Raoul de Caen, 650; cf. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266.
137. Revue de l'Orient latin, IV, 216. Chaqîf, correspondant à cavea, forteresse à flanc de rocher, ne peut s'entendre d'un tell; ce n'est donc pas un autre nom de Tell Kachfâhân.
138. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266.
139. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 61 r° ; Van Berchem, Voyage, I, 253.
140. Ibn Chaddaâd, 54 r° . Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266; ce dernier nomme dans la région Tala (Tellan, près Darkouch ?), Cavea et Livonia, sur lesquelles cf. infra, page 160.
141. Arzghân est la forme actuelle et de Ibn al-Fourât, II, 174 v° ; Ibn Chaddaâd, 62 r° et Ibn al-Fourât, III, 15 r° écrivent Arzqân, qui correspond mieux au latin Arcican : carte d'E. M., Aïni el-Izân I Cf. aussi Guillaume de Tyr XIV, 5 ; Grégoire le Prêtre, 199 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266.
142. L'orthographe que nous adoptons rend le mieux compte de la graphie non pointée d'Ibn al-Fourât, tome III, 15 r° , de la transcription latine (Raoul de Caen, 644, l'éditeur a lu Belmesyn au lieu de Besmesyn; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491), et de la forme moderne.
143. Ibn Chaddaâd, 54 r° ; Maqrîzî-Quatremère, 53; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I. 491.
144. Van Berchem, Voyage, I, 81; René Dussaud, 163. On a voulu y voir le Valtorentum de Rôhricht Regesta, n° 331, qui semble cependant être dans la plaine d'Antioche.
145. Ibn Chaddaâd, 54 r° . On écrit souvent. Dair-Koûch, mais à tort.
146. Ansbert, 80. Cf. Continuateur de Guillaume de Tyr, D 72.
147. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 266; Strehlke, 10.
148. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 54 r° .
149. Dans un projet de croisade du XIVe siècle, on trouve comme forme latine Dargoûs; mais l'ancien nom franc à cette date peut avoir été oublié, ou bien l'on disait Cavea Dargoûs (= Chaqîf Darkouch) (Revue de l'Orient Latin, tome X, 429).
150. Ibn Chaddaâd, 54 r° .
151. On cite de ce côté Besselemon (auj. Bechlimoun), Luzin (inconnu), Farmît (= Kafarmît dans le Roûdj ?), Potaman (aujourd'hui Eftaman), Pangeregan « in valli Russae » (inconnu) (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491). Van Berchem JA, 1902, I, 406, propose de lire Maryamîn dans Kamâl, 622, d'après le village de ce nom dans le Djabal Wasît; en réalité il s'agit de Sarmîn.
152. Le Strange, 490; Kamâl, 615.
153. C'est près de là, dans la plaine, qu'il faut placer le Fons Muratus, de Guillaume de Tyr, XVII, 9, Ard al-Hatîm des sources arabes, où fut battu et tué Raymond, en 1149; le récit de la bataille (en particulier Ibn al-Fourât, III, 14 r° ) exige une localisation sur le chemin de retour d'Inab vers Tell Kachfâhân et non dans la montagne au-delà d'Inab, comme le croit René Dussaud, 167.
154. On a pensé à 'Allâroûz, au sud d'Inab (Ousama, Derenbourg-Vie, 122; Kamâl, 622, où l'éditeur a traduit « nazala 'Alârouz » comme s'il y avait « 'alâ Rouz » : au-dessus de Roûz); toutefois le rapprochement de Rusa, Rugia, Arcican, Besmesyn, par Raoul de Caen, 650, suggère une place plus proche de Tell-Kachfahân, ainsi que la distance de quatre milles donnée par Foulcher de Chartes, 423. Quant à l'hypothèse d'un troisième site de nom voisin faite par Hagenmeyer (Gautier le Chancelier, page 176), elle repose sur l'existence d'un site de Robia ou Rouwaiha, près Ma'arra, mais n'est en aucune façon appuyée par les textes, qui peuvent toujours s'appliquer à Chastel-Ruge ou à Rusa (ou à la vallée du Roûdj).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le Djabal Soummâq et le Ghâb.

Au sud-est du Roûdj, le Djabal Soummâq (155), sans avoir conservé toute la prospérité qu'attestent les champs de ruines dont il est couvert (c'est l'actuel Djabal Zawiyé), restait à l'époque des croisades bien plus vert qu'il n'est aujourd'hui. En venant du bord occidental du massif par Inab, on arrivait aux deux petites places de 'Allaroûz (156) et Arnîba (aujourd'hui Ernebe) (157), puis à la vieille métropole byzantine d'al-Bâra, terriblement éprouvée par les ravages turcomans du XIe siècle, et dont l'évêque grec s'était réfugié à Chaïzar; l'évêque franc, lui, s'établit à Apamée; al-Bâra acheva au XIIe siècle de dépérir, et ne fut plus bientôt qu'un maigre village au milieu du vaste champ de ruines que l'on voit encore sous le nom d'al-Kafr. La fortune d'al-Barâ échut alors à la musulmane Ma'arrat an-No' mân (latin Marra), plus à l'est (158). Elle avait une enceinte, dont des parties subsistent (159), et au dehors, un peu à l'écart, une citadelle restaurée par Zangî (160), et aujourd'hui encore en assez bon état de conservation. L'ensemble du pays consiste en croupes calcaires creusées de petits bassins verdoyants. A l'est de Ma'arra, la domination franque s'appuyait sur la vieille petite place forte chrétienne de Tell-Menis (latin Talaminia) (161); au sud, sur celle de Kafar-Roûm, qui était ruinée au XIIIe siècle (162).

Le sud du Djabal Soummâq, jusqu'à l'Oronte, est très différent. On traverse là de vastes et molles ondulations de terre nue descendant peu à peu vers le sud et vers l'est. Deux routes parcouraient ces plateaux, celle de Hâma à Ma'arra et celle de Hamâ à Tell-Kachfahân et Antioche.

Selon les moments, la principale localité surveillant la première route a été l'une ou l'autre de deux petites places voisines, Asfoûna et Kafartâb (latin Capharda). Cette dernière est à quelques kilomètres au nord-ouest de la moderne Khân Chaïkhoûn (163); la seconde, que maint récit d'opérations militaires du XIe siècle attestent avoir été proche de Kafartâb (164), doit conserver le nom antique d'Achkhânî, qui occupait le site de Khân Chaïkhoûn même, encore remarquable par son énorme tell; elle était ruinée au XIIIe siècle. Les Francs l'avaient remplacée par Kafartâb, où ils avaient ajouté à une enceinte et à un fossé préexistants une forteresse faite d'une mosquée transformée; l'approvisionnement en eau y était cependant très déficient.

Quant à la route de Hamâ et Chaïzar à Tell-Kachfahân, elle passait par ce qui restait de l'antique métropole gréco-romaine d'Apamée (arabe Afâmiya, latin Femia, aujourd'hui Qal'at al-Moudîq). Située exactement au contact du plateau et du Ghâb, elle était réduite à la citadelle, toute l'ancienne ville n'étant plus que ruine, mais conservait encore comme telle l'importance d'un chef-lieu local. La citadelle, merveilleusement située sur un rocher amélioré de main d'homme, est de construction arabe ancienne, mais restaurée par les Ayyoubides, et peut encore aujourd'hui être admirée presqu'intacte (165). Entre Apamée et Hamâh (166), on traversait l'Oronte par un pont devant Chaïzar (Cesara) qui n'appartint jamais aux Francs, bien qu'ils eussent plus à l'est occupé Çaurân. De là l'on filait sur Rafânya et Tripoli ou sur Hamâh, Homç, Ba'Ibek, et Damas.

La vallée de l'Oronte à l'ouest d'Apamée constitue le Ghâb, plaine aujourd'hui marécageuse, insalubre et presqu'inhabitée bordée par le Djabal Zawiyé et le Djabal Ansaryé, mais qui a été autrefois fertile, saine, peuplée, ce qui explique la prospérité d'Apamée. Cette situation n'avait pas au moyen-âge entièrement disparu; l'ancien système mal connu de drainage subsistait, et, si la plaine était occupée partiellement par un petit lac au pied d'Apamée et un plus grand en aval, dont les eaux se rejoignaient en hiver, ces lacs poissonneux et profonds n'avaient rien de l'insalubrité des marécages, et la plaine restait assez facilement traversable pour qu'une circulation active paraisse avoir existé entre Apamée et Lattakié (167). Sur la rive gauche de l'Oronte, le chemin passait par Bikisraïl dans le Djabal Bahrâ. Sur le versant du Ghâb, on ne connaît cependant aucune localité, à moins qu'il ne faille chercher de ce côté Logis (168). La remontée de l'Oronte au Djabal Ansaryé est partout très raide et haute, et ce chemin ne faisait pas exception.

C'est seulement vers le nord du Ghâb, dominant au loin les abords du Roûdj, que l'on trouve sur la pente du Djabal Ansaryé deux forteresses médiévales, Sarmaniya (latin Sarménie), qui, rasée par Saladin, n'a laissé de trace que son nom (169), et Borzeï, forteresse importante dès l'époque romaine, puis pendant la reconquête byzantine, et encore sous le régime franc, où peut-être l'appela-t-on Rochefort (170). Gardant le chemin raide qui unit le plus directement Çahyoûn au Roûdj, par le col du Nebi-Younis, qui la domine de 800 mètres, Borzeï est encore à trois cents mètres au-dessus de la plaine, à l'écart des grandes routes. Elle occupe une vaste plate-forme rectangulaire au sommet d'un rocher entouré de ravins abrupts de tous côtés sauf au sud-ouest; aussi de ce côté l'enceinte est-elle simple; pour le reste c'est une muraille simple terminée à l'est par une tour dominant directement le Ghâb. Au nord-ouest est le château principal, sur la partie la plus élevée de la plate-forme. La construction est incontestablement antérieure aux Francs, mais peut avoir été complétée par eux, par exemple par une tour à bossage de la partie supérieure de la double enceinte méridionale. L'ensemble n'a rien de monumental; la force de la place tenait plutôt à ce qu'elle était presqu'inaccessible aux machines de guerre.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Le Djabal Soummâq et le Ghâb.

155. Du nom du soummâq qui y croît en abondance.
156. Cf. paragraphe précédent, note 53.
157. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° (Ibn ach-Chihna précise, dans le Dj. Zawiyé); Ibn al-Fourât.
158. Idrisî et Ibn Djoubaïr dans Le Strange, 495-497.
159. Albert d'Aix, 451, y nomme une église de Saint-André; il y avait un machhad de Joseph, restauré par az-Zàhir (Boughya, A. S., 87).
160. Kamâl, A. S., 174.
161. Albert d'Aix, 683; le même, 701, cite Tommosa, Turgulanl, et Montfargia, qu'il semble, d'après les faits, falloir chercher vers Ba'rîn (latin Montferand) au sud de Chaïzar; Tommosa ressemble à Teumenso, nom de Teil-Menis dans la Table de Peutinger, mais, 683, il l'appelle Talaminia.
162. Le Strange, 471
163. René Dussaud, page 178.
164. L'identification de Rey acceptée par R. Dussaud, 186, avec Asfoûn, près d'Edlib, est impossible pour cette raison. Kamâl, Bibliothèque Nationale, 1666, passim.
165. Le Strange, 473; Ousâma, 74, 113, 148; Kamâl, 609; Gautier le Chancelier, 70. Ousâma, 58 (la citadelle est l'ancien amphithéâtre); Kamâl, 615; Van Berchem, Voyage, 188-194.
166. Ousâma nomme dans le Djabal Soummâq méridional Chahsabou, Naqira, Kafarnaboudha, Zofea, Latmîn (cf. Dussaud, page 207), Tell at-Touloûl, Tell-Molâh, Ammouriyé, al-Djalâlî, Bachila, Hillat Ara, Vasmalikh, Doubbaïs, Zalin (distincte de Behetselin qu'on a vu être Behesnî). Homedin n'est pas près d'Apamée comme le croit Dussaud, 509, mais de Çahyoûn (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 325, 289, 324). Boustân, 571, cite KaSfarand, etc.
167. On y rencontrait toutefois des lions (Ousâma, 58).
168. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266. Est citée, comme Abou Qobaïs, parmi les dépendances d'Apamée (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266) et le seigneur de ce nom paraît à Lattakié (mais son nom peut être d'origine normande). Hartmann, ZDPV, XXIII, 30, note une al-Audj, sans doute l'actuel Houwedjé ou Houweïs, au nord d'Apamée.
169. René Dussaud, 152.
170. Imâd dans. Abou Châma, 131 (Historiens des Croisades 372), dit que la force de Borzeï était devenue matière à dicton chez les Francs, ce qui peut être une allusion à ce nom; on a vu que Rochefort est en tous cas l'une des conquêtes de Saladin (page 160).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

D'Antioche à Lattakié et au Djabal Bahrâ.

Si Antioche était incontestablement au XIIe siècle le centre d'attraction principal de tout le bassin inférieur de l'Oronte, il n'en était pas de même de la zone côtière montagneuse correspondant au récent état des Alaouites. La vraie capitale en était alors, comme aujourd'hui, Lattakié (grec : Laodikeia, arabe Lâdhîqiya, français La Liche). C'était un port bien meilleur que Souwaïdiya; elle était en relations assez faciles avec Antioche, Alep et le Ghâb par une série de vallées en éventail, enfin elle se trouvait au milieu d'une plaine littorale ici relativement large et fertile. Au XIIIe siècle, le rattachement politique à Alep devait naturellement la favoriser au détriment d'Antioche. Sans doute, elle n'était plus ce qu'elle avait été dans l'antiquité, dont plusieurs monuments étaient déjà en ruines; elle n'en restait pas moins une ville active, aux maisons bien bâties, abondant en bazars et jardins (171). Son port, le meilleur de la Syrie du nord, était fermé par une jetée que protégeait une tour, et son chenal d'accès était la nuit fermé par une chaîne (172). Près de là se trouvait la grande rue des Pisans, comprenant « les voûtes du Prodrome » et remontant jusqu'à l'église Saint-Nicolas; non loin de son aboutissement près du port étaient la maison du Temple et l'Eglise Saint-Elie; non loin encore, la rue des Génois, l'entrepôt des Amalfitains, et, à côté, encore sur le port, l'Eglise Saint-Pierre (173). On signale aussi une église jacobite (174).

La ville n'était entourée que d'une enceinte simple, qui lui eût constitué une faible défense, n'eût été d'une part la tour du port, d'autre part une citadelle au-dessus de la ville, composée de deux petits châteaux, d'accès déjà difficile au début du XIIe siècle, et fortifiés encore après l'occupation par Saladin, tandis qu'on démantelait au contraire la ville pour enlever tout appui à un éventuel coup de main franc (175).

La région située entre le bas-Oronte et le Nahr al-Kabîr, au nord de Lattakié, est dominée au nord par le Djabal 'Aqra (dans l'antiquité, Cassius ; byzantin Kaukas ; français Mont-Parlier ou Palmier) (176). Du bord sud-est de cette chaîne divergent presque toutes les rivières, soit vers le moyen-Oronte par la rivière de Qoçaïr et le Nahr al-Abyadh, soit vers le Nahr al-Kabîr par le Nahr Zegharo, le Nahr al-Qourchiya, etc. Le nord et l'est du massif, en raison de l'altitude ou des torrents, sont assez nus ; par contre, toute la partie centrale et méridionale, aux larges et longues vallées de pentes plus douces, bien arrosées, est un pays de pénétration facile (par le sud), aujourd'hui encore couvert de forêts sur les hauteurs, et abritant dans les bassins de riches cultures ; de ces bassins le plus vaste et profond est formé, au pied même du Djabal 'Aqra, par la concentration des eaux du Nahr Qourchiya.

Les trajets pratiqués pour aller de Lattakié à Antioche au moyen-âge sont très incertains. On ne suivait naturellement pas la côte, trop découpée et abrupte. Mais suivait-on une direction en gros rectiligne, proche de la route actuelle ? Ou remontait-on le Nahr al-Kabîr jusqu'au Nahr Zegharo ou même jusqu'au Nahr Qourchiya, dont on aurait suivi ensuite les vallées ? On peut seulement affirmer que la route, quelle qu'elle fût, passait par le bassin de concentration du Nahr Qourchiya, où se trouvait, sur les flancs du Djabal 'Aqra, Kessab (latin Cassambella), ainsi que Hiçn al-Harîda, au fond du bassin, si elle est bien l'actuelle Erdou. Entre Lattakié et Kessab, on passait par la latine Laitor, qui résiste à l'identification ; on verra seulement l'importance de Qourchiya, au confluent du cours d'eau de ce nom et du Nahr al-Kabîr (177). Entre Kessab et Antioche, plutôt que de filer droit sur Antioche par les plateaux inhospitaliers du Ziyaret Dagh, que traverse la route moderne, on devait descendre sur l'Oronte en face de Souwaïdiya, ou mieux, à mi-chemin entre cette ville et Antioche (178).

La côte entre Lattakié et l'embouchure de l'Oronte est constituée par une série de baies et de pointes, dont chacune abritait au moyen-âge un petit port de cabotage. Dans l'anse au nord du Râs Ibn Hânî était Gloriette (aujourd'hui Ibn Hânî) (179); dans la suivante, Ferere des portulans est évidemment l'actuel Mînat (port) al-Fasri (180); dans la troisième, on trouvait comme aujourd'hui Mînat ai-Basît (181); enfin dans le creu entre le Djabal 'Aqra et le Kardouran Dagh, devait être le Portus Vallis des portulans (182).

A l'est des routes d'Antioche au Nahr al-Kabîr (183) est celle d'Antioche à Tell Kachfâhân. Un peu à l'écart à l'ouest était al-Qoçaïr (litteralement le « petit château », latin Cursat ; aujourd'hui Qal'at az-Zau), dont l'importance était moins de surveiller une route que d'être dans un coin isolé, à l'abri des marches des armées. Le long rocher sur lequel elle s'élève, partout abrupt sauf un étroit seuil coupé par un fossé, forme une bonne défense naturelle, mais la forteresse elle-même, malgré un nombre considérable de pièces, est de construction assez simple. Ce fut seulement au milieu du XIIIe siècle qu'elle fut renforcée, grâce à une initiative de la papauté ; on construisit alors les deux grosses tours de bel appareil que l'on voit encore au sud-ouest en dépit de graves éboulements. Mais la réfection s'arrêta là, le reste de la forteresse ne fut pas transformé en connexion avec ces nouveaux ouvrages, qui, réduits à eux seuls, pouvaient que très peu servir (184).

La vallée du Nahr al-Kabîr, bordée de hauteurs modérées beaucoup plus accueillantes que les chaînes du nord et du sud, plus abruptes et plus ravinées, constitue une zone de passage vers Tell-Kachfahân et la Syrie intérieure de premier ordre. Le principal relais sur la route qui l'empruntait devait être al-Qourchiya (aujourd'hui Khân Bektach), où se voit encore une tour médiévale, Tell al-Ghâb (185). Nous savons d'autre part que de Çahyoûn, Saladin envoya conquérir d'une part Balâtonos, d'autre part Qal'at al-Aïd et Qal'a Djamahariyîn. Qal'at al-'Aïd est la forteresse actuelle du même nom dont les ruines se trouvent sur le Djabal Chillif au-dessus d'une vallée unissant au Nahr al-Kabîr le col plus méridional du Nebi-Yoûnis. Qal'a Djamahiriyoûn succomba le lendemain; il n'en a pas été trouvé de localisation convaincante (186).

Ce n'est pas dans la vallée même du Nahr al-Kabîr, mais dans celle d'un de ses affluents méridionaux, au contact des collines de la montagne, que se trouve la forteresse qui domine la région, Çahyoûn (latin Saône). Les ruines en sont peut-être les plus impressionnantes de toute la Syrie médiévale ; et dans la principauté d'Antioche certainement Marqab seule pouvait rivaliser d'importance avec elle. Le site, un long éperon rocheux encadré de deux ravins profonds et abrupts, était occupé dès l'époque phénicienne et le resta lors de la conquête arabe. C'est néanmoins seulement

de la reconquête byzantine que date la forteresse que nous admirons aujourd'hui. Il n'y a guère de doute qu'elle occupait déjà la totalité de la surface couverte par les ruines actuelles, sauf peut-être à l'est, du côté où le rocher se raccorde au plateau, où l'enceinte extrême, naturellement plus forte, restait en-deçà de l'enceinte actuelle ; mais elle enserrait comme aujourd'hui toute la basse-cour occidentale. Le château principal occupait dans la partie orientale l'endroit le plus élevé, et était lui-même entouré d'enceintes intermédiaires étagées, et séparé de la basse-cour par une coupure artificielle du rocher substituée à la pente naturelle trop douce. L'ensemble était en petit appareil très finement joint, et comportait des tours rondes et polygonales.

Si les Francs, tout en apportant un peu partout des réfections, des modifications, des additions, n'altérèrent que peu l'aspect d'ensemble de la forteresse byzantine elle-même, par contre ils en transformèrent du tout au tout la conception par les travaux extraordinaires qu'ils lui ajoutèrent à l'est. Il n'est pas sûr que l'énorme fossé creusé dans le roc sur 15 mètres de large, 18 mètres de profondeur, et 70 mètres de long, avec aiguille ménagée au milieu pour supporter un pont-levis, soit, du moins à l'origine, leur oeuvre. Mais au bord de ce fossé ils élevèrent, en un merveilleux appareil, de formidables ouvrages : aux tours rondes peu saillantes qui bordent le fossé succèdent trois tours carrées plus grosses du côté du sud-est, où était la porte principale (complétée dans la basse-cour par deux portes secondaires également fortifiées par les Francs). Le grand nombre de salles, dont plusieurs très grandes, en particulier dans le donjon sur le fossé, l'amplitude de la citerne, témoignent de l'importance de la place. Les quelques travaux effectués par les musulmans après la reconquête n'apportèrent aucune modification profonde ; il en résulte que le château de Çahyoûn constitue dans sa partie franque un des rares exemples de l'architecture franque du XIIe siècle, non remaniée par les ordres militaires du XIIIe (187).

Au sud de Çahyoûn, au contact de la zone ouverte du Nahr al-Kabîr et du Djabal Bahrâ plus âpre, se trouvait, sur un sommet d'où l'on jouissait d'une vue très vaste, la forteresse de Balâtonos (aujourd'hui Qal'at al-Mehelbé). Elle avait été construite par la tribu locale des Banou'l-Ahmar et continuée par les Byzantins dans la première moitié du XIe siècle ; les Francs en renforcèrent plusieurs parties sans en altérer la physionomie générale ; les Musulmans firent de même plus tard. D'environ deux cents mètres de long, la forteresse consistait en une seule enceinte épousant la forme elliptique du rocher, avec de multiples saillants ronds, carrés et polygonaux, et un gros réduit au nord, et en un nombre considérable de pièces construites ou creusées dans le terre-plein (188).

Au sud de Balâtonos commence ce que le moyen-âge arabe appelait le Djabal Bahrâ (189), qui s'étendait jusqu'au-dessus de Tortose. Ici la montagne est étroite et monte brusquement au-dessus de la plaine côtière ; le terrain ne résiste pas aux orages et aux torrents ; tout le pays est déchiré par des vallées abruptes et profondes, ravagé encore dans le détail par des ravins de terre nue et croulante rendant la circulation extrêmement pénible. Aussi, chaque vallée, chaque montagne forme-t-elle un système clos, chacun muni de sa forteresse. C'est le centre des Nosaïris au nord, des Assassins au sud. Ni les croisés ni les autres conquérants n'y ont jamais eu de pouvoir bien ferme. La côte est, jusqu'à Boulounyas, plus ouverte, gardant une large bande de plaine, mais reflète par la pluralité de ses petits ports le morcellement des petits pays qu'ils desservent.

Il est possible, à en juger par de petites ruines, que des établissements aient existé au moyen-âge près des bouches du Nahr Snobar et du Nahr Roûs ; néanmoins on ne connaît rien de sûr avant d'atteindre Djabala (aujourd'hui Djéblé, latin Gabula, français Gibel ou Zibel ; ne pas confondre avec Giblet, qui est Djoubaïl, entre Tripoli et Beyrout, l'antique Byblos). C'était une petite ville active, en relations non seulement avec le Djabal Bahrâ mais avec le Ghâb et Apamée ; au temps des croisades, on y trouve des établissements de l'Hôpital, de Notre-Dame de Josaphat, des Génois, et un évêché ; on connaît une église jacobite et une église Saint-Georges extérieure aux remparts. A ceux-ci s'ajoute une citadelle constituée par l'ancien théâtre romain fortifié et munie de tours. On voyait encore au milieu du XIXe siècle le petit port médiéval (190).

En continuant vers le sud, on atteignait l'embouchure du Nahr as-Sinn, cours d'eau aussi gros que court, franchi par un pont ; là se trouvait l'antique Paltos, devenue au moyen-âge Balda, entourées de fossés inondés unissant le fleuve à la mer (191). Au sud encore, Iloureïsoun, sur le cours d'eau du même nom, est certainement l'Ericium des Latins, voisin de la mer et de Manîqa (192).

On arrivait alors à Boulounyâs (latin Valénie, aujourd'hui Bânyâs, à ne pas confondre avec la ville homonyme au sud de Damas), petite ville blanche et fraîche au XIIe siècle, mais que l'incendie effectué par Saladin, puis l'insécurité résultant de l'autonomie des montagnards, ruinèrent au XIIIe siècle, où la population se réfugia dans Marqab.

Marqab (latin Margat), la plus importante forteresse de la principauté d'Antioche avec Çahyoûn, avait été construite d'abord par un clan de montagnards (milieu du XIe siècle) ; elle fut continuée par les Mazoir au XIIe siècle, et considérablement développée après 1186 par les Hospitaliers qui en firent leur chef-lieu. Elle est située sur une plate-forme triangulaire aux pentes de tous côtés assez raides, dominant directement la mer de trois cents mètres ; la côte à ses pieds était barré par une muraille descendant du château et percée seulement d'une étroite porte, si bien que Marqab en commandait absolument le passage. La forteresse comprenait une double enceinte flanquée de tours rondes donnant sur un fossé; le château proprement dit se trouvait à la pointe sud, au-dessus d'un étroit seuil barré par un réservoir ; c'était un ouvrage énorme, comprenant une chapelle romane, une grande salle ogivale, un donjon de près de trente mètres de diamètre, une autre haute tour, un grand nombre de pièces d'habitation, de magasins, etc. La construction qui la termine au sud est sous sa forme actuelle l'oeuvre de Qalâoûn, postérieure aux Hospitaliers. Dans le reste de l'enceinte était établie la bourgade (193).

Correspondant à la ligne côtière Djabala-Marqab se trouve à mi-hauteur des diverses vallées une ligne de forteresses intérieures, dont la première place, au sud de Balâtonos, est Bikisrâil, dans le Djabal Bahrâ septentrional, appelé au moyen-âge Djabal ar-Rawâdifî (194). Bikisraïl, construit ou fortifié par les Byzantins vers 1030 en réplique à l'édification de Manîqa par les indigènes, s'élevait au milieu d'une vallée sur une croupe ovale peu élevée ; elle surveillait le chemin difficile mais court unissant Djabal à L'Oronte. Elle consistait en un château supérieur entouré par une enceinte inférieure, l'un et l'autre aujourd'hui assez délabrés. Il n'y a pas à douter que Bikisrâil soit le château appelé par les Francs Vetula, La Vieille. Plusieurs actes de Raymond Roupen établissent une relation certaine entre La Vieille et Djabala-Gibel ; on pourrait sans doute penser aussi bien à Balâtonos, mais un autre acte cite autour de La Vieille quatre villages, dont deux, aux noms caractérisés de Bessil et Carnehalia, se retrouvent aujourd'hui près de Bikisraïl dans Besseïn et Garnéhali (195); surtout, les récits de la prise de La Vieille par Tancrède, en 1111, dans Albert d'Aix, et de Bikisrâil, dans Kamâl ad-dîn et Ibn al-Fourât, se correspondent exactement, tandis que Balâtonos fut occupée, dans des circonstances inconnues, vers 1118 (196). Dans la même région l'acte précité nomme un autre petit château, Saint-Gerennes (?) (197).

Continuant vers le sud, on rencontre des ruines appelées aujourd'hui Qal'a Bastouar, puis Manîqa (ou Manaïqa, latin Malaïcas) (198), située entre deux ravins encaissés dominant le Nahr Houreïsoun. La forteresse avait été construite par les indigènes, puis reprise par les Byzantins. En dehors d'une enceinte épousant le contour du rocher, elle est isolée de la montagne par un fossé au bord duquel se trouvent les ouvrages les plus considérables : donjon, tour de guet, écuries, etc. témoignant de l'importance de la place. Il n'est pas impossible qu'il y ait eu des travaux francs.

Vient ensuite, sur la crête qui sépare les bassins du Nahr Houreïsoun et du Nahr Djobar, la ruine appelée de nos jours Qal'at al-Djaflî. Au-dessus du Nahr Djobar, très élevée encore, est 'Ollaïqa (latin Laicas). Celle-ci, construite sur une table calcaire aux flancs verticaux posés sur un sommet conique, comprend, derrière une première enceinte munie de tours, une seconde enceinte formant le château proprement dit ; l'ensemble, comme Manîqa, n'est pas dépourvu d'importance. 'Ollaïqa est probablement l'Argyrocastron des Byzantins, qu'on a voulu voir à Çafîtha (Chastel-Blanc) à cause de la similitude de sens des noms, mais que Honigmann a montré être bien plus au nord. On la trouve nommée d'une part comme peu éloignée de Manîqa, d'autre part associée à Marqab, Djabala, et Lattakié ; Anne Comnène pourrait faire penser à une place tout à fait côtière, mais Cedrenos suggère nettement une place de montagne ; il ne peut s'agir ni de Manîqa, connu en grec sous ce nom, ni de Bikisrâil, car Cedrenos décrit la place comme située sur un rocher élevé et abrupt. La construction de 'Ollaïqa avait été commencée, comme celle de Manîqa, par des indigènes, mais elle fut reprise par les Byzantins, évidemment sous Romain Argyre, d'où le nom d'Argyrocastron, qui ne traduit nullement Chastel-Blanc (199).

Plus au sud, la disposition des forteresses devient beaucoup moins régulière parce que le tracé des vallées est beaucoup plus tortueux et que la montagne s'élargit à la fois sur la côte, d'où toute plaine disparaît, et à l'est, qui ne longe plus l'Oronte. C'est au milieu de cette région que passait la frontière entre la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli ; frontière toute théorique d'ailleurs, puisque les Francs n'occupèrent jamais l'arrière-pays ; ils se bornèrent à en garder solidement les accès, les Templiers, par Çafîtha et Tortose au sud-ouest, les Hospitaliers par le Krak des Chevaliers au sud-est et Marqab au nord-ouest ; les Francs encerclèrent même un moment le massif par l'est, lorsqu'ils occupèrent Rafânya et Ba'rîn (latin Montferrand), d'où ils surveillaient les communications du Djabal Bahrâ avec Hamâh.

Une route traverse le massif de Marqab à Maçyâth (200), forteresse arabe améliorée par les Assassins, importante et impressionnante du dehors, mais de construction composite et médiocre. A mi-chemin se trouvait Qadmoûs (latin Cademois), juchée à quelque mille mètres d'altitude sur une table calcaire entourée de profondes vallées divergeant en tous sens, et d'où l'on a une vue immense; il n'en subsiste rien aujourd'hui. C'est le cas aussi au sud-ouest, en territoire tripolitain, de la place-forte d'al-Kahf, dont le nom — littéralement la grotte — provient du tunnel qui en était le seul moyen d'accès, tant tous les bords étaient taillés à pic (201).

C'est sans doute au nord de Qadmoûs qu'il convient de chercher al-Qolaï'a et Hadîd, que les Francs occupèrent juste au lendemain de la prise de Marqab et de l'installation de son seigneur par eux à Manîqa, en un temps où ils ne possédaient pas Qadmoûs. Pour la seconde, on a proposé Hadadi, entre Bikisrâil et Maçyath, mais il ne s'y trouve aucune ruine. Pour al-Qolaï'a, René Dussaud, après Van Berchem, écarte avec raison la ruine du même nom située entre Maçyâth et Tortose, près du site antique de Hiçn Soulaïmàn; on lui a indiqué une ruine de ce nom au nord de Maçyâth, mais il ne l'a pas vue, et la carte est muette. Or al-'Omari nous dit qu'al-Qolai'a était le plus septentrional des châteaux ismaïliens, ce qui ne peut convenir au site défini par R. Dussaud, mais doit nous reporter du côté de Manîqa (202). Nous avons signalé précédemment que des ruines anciennes de forteresses existaient à Qal'a Bastouar et à Qal'at al-Djaflî; les identifier à Qolaï'a et Hadîd nous donnerait le nom ancien de ces deux ruines, le site de ces deux noms anciens; on manque toutefois d'indice positif précis.

Le point où, en amont du Ghâb, l'Oronte, qui plus au sud était éloigné du Djabal Bahrâ, vient buter contre son rebord oriental abrupt, était surveillé par des forteresses faisant le pendant de celles de Borzeï et Sarmanya en aval du Ghâb. La principale était Abou Qobaïs (latin Bokebeis), déjà refuge solide avant l'arrivée des croisés (203). Dans la même région nous paraît devoir se trouver Khariba.

Khariba; pose un difficile problème. Un chroniqueur tardif mais en général bien informé dit qu'elle s'appelait aussi Hiçn ach-Charqî (204), d'où René Dussaud a conclu qu'elle était identique à la franque Eixserc. Néanmoins il paraît impossible de concilier les textes qui parlent de Hiçn ach-Charqî et de Khariba. Khariba occupait une position d'où l'on pouvait surveiller la route de Chaïzar à Apamée (205); elle fut acquise par les Francs en 1105, puis par les Ismaïliens en 1137, malgré une tentative adverse conduite de Hamâh et Chaïzar. Or le même auteur auquel nous devons ce dernier renseignement, Ibn al-Fourât, nous a signalé une ligne plus haut l'acquisition de Hiçn ach-Charqî par le régent de Damas, en même temps que de Lakma, et en connexion avec un raid sur Çafîthâ, ce qui nous porte bien plus au sud; d'autres textes associent Hiçn ach-Charqî à Rafânya et Lakma (206); enfin Eixserc, dont on peut accepter l'identification avec Hiçn ach-Charqî, était un fief de Maraqiya, dans le comté de Tripoli (alors qu'Abou Qobaïs relevait de Marqab), et appartenait encore aux Francs en 1163 (207). On pourrait à la rigueur concilier ces divers textes sur un site voisin de Rafânya, mais il paraît préférable de croire à deux forteresses, l'une voisine d'Abou Qobaïs, Khariba, l'autre au sud de Maçyâth, Hiçn ach-Charqî. Il se pourrait aussi qu'il y ait eu deux Hiçn ach-Charqî, et à ce propos nous remarquons que le principal village de l'une des deux vallées débouchant à Djabala (l'autre étant celle de Bikisrâil) s'appelle 'Aïn ach-Charqî; le col supérieur de cette vallée se trouvait en face d'Apamée, et si l'on relevait dans les environs quelque trace de forteresse, ce pourrait être Khariba, ainsi qu'une seconde Hiçn ach-Charqî (208).

Au sud (209), le Djabal Bahrâ s'abaisse sur la large trouée qui fait communiquer Homç à Tripoli. C'est cette trouée que surveillaient au nord le Krak des Chevaliers (Hiçn al-Akrâd) et Çafîthâ (Chastel-Blanc), et au sud 'Akkar et 'Arqa. De Tripoli à Antioche, cette trouée permettait de passer indifféremment par le côté ou par l'Oronte; au sud au contraire, il ne subsistait de route que le long du littoral, par Djoubaïl, Beyrout, Çaidâ, Tyr et Acre, vers la Galilée, la Palestine et l'Egypte.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : D'Antioche à Lattakié et au Djabal Bahrâ.

171. Raoul de Caen, page 706; Le Strange, 490 (Idrisi); Imâd, dans Abou Châma, Historiens des Croisades 365; la ville actuelle a conservé assez nettement le plan antique (Sauvaget, Le plan de Laodicée, Bulletin Et. Or. Institut de Damas, IV, 1934); il s'y trouve encore des maiions médiévales, dont une ou deux paraissent franques.
172. Le port médiéval s'enfonçait plus dans la vie que le bassin moderne.
173. Lib. Jur., 30; Muller, 3, 6, 15; Rôhricht Regesta, 331; Ughelli, VII, 203; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 224. C'est à tort qu'on a placé près Lattakié la stratégie de Saint-Elie (Râs al-Khanzîr).
174. Michel le Syrien, an 1481.
175. Le Strange, 492; Ibn al-Athir, XII, 5 (Historiens des Croisades 721); Kamâl Revue de l'Orient Latin, V, 214, 215.
176. La raison de cette appellation m'échappe.
177. Les hypothèses proposées reposent sur l'assimilation de Laitor avec La Tor (Bourdj, Toros); mais la graphie est nettement Laitor, Lactor, Lattor, et ne peut donc ainsi être décomposée. On voudrait pouvoir identifier Laitor avec Qourchiya ou Erdou. Qal'a Douz (E. M. Dor), a l'est d'Erdou, est à l'écart de tout et n'a pas de ruine. Pour Kessab et Harîda, cf. Le Strange, 448, Gautier le Chancelier, II, 9; René Dussaud, 423.
178. Il faudrait voir s'il y a des traces anciennes au nord-est du Dj. 'Aqra au lieu-dit Qal'a Boghazi (défilé de la forteresse); des habitants de Kessab disent qu'il y a dans les environs des restes d'église.
179. Rey, Périples, 334 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266; Wilbrand, 173.
180. On peut aussi y voir Fassia de Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 490, mais non Pheresia, d'Anne Comnène, qui est Athârib.
181. Près de là était Maloûniya (Ibn 'Abdarrahîm, cité par Van Berchem, Voyage, I, 250).
182. Rey, Périples, 333.
183. Il faut peut-être placer entre Lattakié et le Djabal 'Aqra le Territoire de Borchot, sur lequel le seigneur de Laitor donne le casal de Henadi (Delaborde, 26, Kohler, Revue de l'Orient Latin, VII, 151). (Il y a toutefois une Hnadi aujourd'hui juste à côté de Lattakié). Borchot pourrait-il se rapprocher du district de Boudjâdj au sud de l'Aqra. La question peut être liée à celle de Laitor vue ci-dessus. Dans le Dj. Aqra, on cite ensemble (Cartulaire des général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491), Casnapor, Colcas, Corconaï, Meunserac (ces deux derniers = Keurkené et Morselik ? A Morselik, il paraît y avoir des restes anciens). Le casal d'Acre (Cartulaire, tome I, 89), peut tirer son nom du Dj. 'Aqra. Joscelin reçoit au sud de cette route Bakfeta et Qaïqoûn, qu'on a vus près de Bakâs, puis Vaquer, Cofra, Seferie (Sefri, plus au nord) et Bequoqua (Coga ?).
184. Alexandre, IV, 1087; Van Berchem, Voyage, I, 241-251.
185. Van Berchem, Voyage; Kamâl ad-dîn (Aya Sofya) donne une liste des districts dépendant d'Antioche à une date ancienne; Ibn Chaddaâd, 85 v° , en la reproduisant, dit que celui d'al-Qourchiya fut conquis par Noûr ad-dîn; y a-t-il confusion ou s'agit-il d'une autre région ?
186. La terminaison en iriyoûn (cas oblique : iriyîn) est fréquente dans la région du Nahr al-Kabîr; la forme la plus proche de Djamahiriyoûn est. Djibériyoûn, en aval du point de rencontre des chemins du Nahr al-Kabîr et du Nahr Zegharo, mais on n'y voit pas de ruines (toutefois un peu au nord est un lieu-dit Qal'a Siriani (?) et un peu au sud le Djabal al-Qal'a, ce qui paraît attester la présence d'ouvrages fortifiés anciens. Rey, Colonies Franques, 349, a vu quelques ruines en amont près de Safkoûn (près d'où est Daguiriyoûn). Peut-être aussi faut-il chercher dans le haut Nahr al-Kabîr ou entre celui-ci et Balâtonos. D'autre part, Ibn Chaddâd l'historien remplace Djamahiriyoûn par Fiha, ce sur quoi Dussaud signale une Qal'a Fillehîn, entre Çahyoûn et Balâtonos, où il veut voir une forme conciliatrice (151). Grégoire Dgha, 1813 et suivantes cite Garmir (La Rouge), qui peut être Djamahiriyoûn ou Balâtonos, celle-ci ayant été fondée par les Banou'l-Ahmar (Ahmar = rouge).
187. Rey, Architectures militaires, 105 ; Van Berchem, Voyage, I, 267 ; Paul Deschamps, Le Château de Saône, dans Gazelle des Beaux-Arts, 1930 ; Paul Deschamps Le château de Saône et ses premiers seigneurs, dans Syria, 1935.
188. Entre Balâtonos et Lattakié, la carte au 50.000e signale un Qal'a Bahalou ; près de Çahyoûn, on connaît les casaux de Tricaria (Daghiriyoûn ?) et Homedin (Rôhricht Regesta 473, 513, 523). Sur Balâtonos, Van Berchem, Voyage, I, 283 ; René Dussaud, 150.
189. Le nom englobe les régions de Çafîtha au-dessus de Tortose (Abou Châma, Historiens des Croisades 353), Maçyâth (Zetterstéen, 240), et Bikisrâil ('Azîmî, 525).
190. Rey, Architecture Militaires, 215, Col. 355 ; 'Imâd ad-dîn dans Abou Châma II, 127, Historiens des Croisades 357 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome 224; Kohler Revue de l'Orient Latin, tome VII, 151; Michel le Syrien, an 1841 (1170); Rôhricht Regesta, 657 a; Yâqoût et Idrisi dans Le Strange, 459 ; René Dussaud, 136. Près de Djabala sont Herbin (Rôhricht Regesta, 657 a), Bessilis (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 89).
191. René Dussaud, 135; on trouve aussi Boldo, Belna, Beauda (d'où Bearida d'un copiste) ; à côté, casal Saint-Gilles (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266).
192. Rôhricht Regesta, 347 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 201.
193. Rey, Architecture Militaires, 19-38 ; Van Berchem, Voyage, 292 et suivantes.
194. Nouwaîrî, Bibliothèque Nationale, 1578, 64 r° .
195. Acte de Saint-Jacques ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 122, 127, 175, 71.
196. Kamâl, 599 ; Abou'l-Féda, I, 47 r° ; Albert d'Aix, 685.
197. Il nomme encore près Bikisrâil Neni, Nenenta, Hala (?), plus loin Guerrae, Baldania, Gipsum. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 connaît une terre de Gereneis. Un casal Burion ou Busson est dans la montagne de Djabala (Rôhricht, 76, 605 a).
198. Ecrit Malavans dans Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 ; corriger en conséquence René Dussaud. 150.
199. Anne Comnène, II 87 ; Cedrenos II, 496 ; Nouwaîrî, 64 r° ; 'Azîmî en 424 dit que les Byzantins prirent Hiçn Banî'l-Ahmar (= Balâtonos), Hiçn Bani'l-Chanâdj, et Hiçn Banî'I-Kâchih, non identifiées ; le constructeur de Manîqa s'appelait Naçr ibn Mousrâf ar-Rawâdifî, mais peut avoir fait partie des tribus précitées.
200. Nous adoptons cette orthographe, qui rend le mieux compte des formes Maçyad et Maçyaf ; cf. Van Berchem, Epigraphie des Assassins, page 9.
201. En suivant la ligne Qadmoûs-al-Kahf, on atteindrait Tortose en passant par Khawâbî (latin Coïble) ; près de là, sur le chemin de Maraqiya, la carte cite une Qal'at al-Douaz.
202. René Dussaud, 142 ; ne pas confondre Qolaï'ât (latin Coliat) près 'Arqa.
203. Mouslim ibn Qoraïch y porte, ses trésors en 1085 (Kamâl, Bibliothèque Nationale, 1666. 107 r° ).
204. Zetterstéen, 240.
205. Ousâma, cité par René Dussaud, 146, qui propose Kharayb, juste à côté d'Abou Qobaïs, sans aucune raison autre que la ressemblance phonétique.
206. Zetterstéen, ibid.; Kamâl, 678 ; Ibn al-Fourât, 93 v° ; René Dussaud, 147.
207. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 328.
208. René Dussaud propose de placer à Loqbé, au nord de Maçyâth, le Lacoba de Cart. I, 266 ; mais l'acte le place entre Bâsarfoût (Djabal Banî Oulaïm) et Totomata, inconnu ; hypothèse pour hypothèse, puisqu'il s'agit d'une donation à l'Hôpital de territoires perdus à reconquérir, on pourrait penser à Hiçn al-Qoubba, que Roger occupa, à l'est de Hamâh. Une prophétie Ismaïlienne cite une forteresse de Kamough (Dussaud, 144).
209. Les archives de l'Hôpital, propriétaire de Marqab, nous font connaître, sous leur forme francisée, dans le Djabal Bahra, les villages de Anedesin (près de Manîqa et non de Khawâbî comme le dit Dussaud, 129, cf. Cartulaire, n° 201) Belusa (Blouzi), Cordia (Gordi), et Archamia, au sud-est de Marqab (Cartulaire, tome I, 313) ; Astalori (Cart. I, 417) ; Albot, Talaore, Brahim « dit Casteilum », Besenen, Matron, Soebe, (Rôhricht Regesta, 568 ; on note Aseïbe — ruines, Dussaud, 131 —, Bessateïn, Albus, au sud de Marqab, ou Talaryeri, Hobok, Beraiën, Berzaïn au nord-est de Manîqa) ; le Casal Blanc est à trouver près de Houreîsoûn (Cartulaire 201); Bolféris (Rôhricht Regesta, 347) est près de la rivière de 'Ollaïqa; Qorvaïs ne peut être que proche de Marqab, comme Tiro, que la carte note à l'est de Banyas; Goselbie (Rôhricht Regesta, 617 a) ; Jobar (Rôhricht Regesta, 971) sur le cours d'eau du même nom ; Ibin Rôhricht Regesta, 644 a) est Oubeïn près Bânfâs; Noortha, Suyjac, Corrosia (Rôhricht Regesta, 651 c) ; Museraf est-il Moucherif au nord de Manîqa et garde-t-il le souvenir du fondateur de Manîqa, Ibn Masraf ou Mousaraf (Nouwaîrî, B. N., 1578, 64 r° ; Cedrenos, II, 490). Les autres lieux cités par Dussaud pages 129-130 sont situés dans des domaines de l'Hôpital et des Mazoir, mais non dépendants de Marqab.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

La Principauté d'Antioche

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Antioche au IIIe siècle (Reconstitution) - Sources : Paul Jacquot

Par sa situation à la sortie du carrefour de routes constitué par le 'Amouq, Antioche (grec : Antiocheia; arabe Antâkya) était prédisposée à être une capitale, et par ses dimensions, sa population, sa richesse, elle restait assurément telle pendant la période des croisades. Malheureusement de la ville à peu près rien n'a subsisté; les dévastations des tremblements de terre et de Baïbars (1) ont passé sur elle, puis l'exploitation de ses pierres par les nouveaux habitants, et seules aujourd'hui (1910) ses murailles subsistent en notable partie. On peut cependant affirmer une chose; c'est que la ville médiévale était aussi proche de la ville de Justinien qu'elle l'était peu de la ville moderne construite dans l'angle sud-ouest de l'ancienne enceinte (2).

Le site d'Antioche était remarquable. Située au point où l'Oronte, dont la vallée se rétrécit, échappe aux marais et faux bras qui en amont le rendent difficilement traversable, mais n'est pas encore engagé entre les hauteurs de son cours inférieur, peu propices à la construction d'une grande ville, elle s'allonge sur une plate-forme doucement inclinée dont les terrasses supérieures sont dominées de près de quatre cents mètres par le dernier prolongement septentrional de la chaîne du Djabal 'Aqra, le Silpius, défense naturelle de premier ordre, que scinde en deux la gorge d'un gros torrent, l'Onopniktès. La proximité de la mer, les nombreuses sources de la montagne y font abonder l'eau, à laquelle le relief ne permet pas de dormir. Le couloir de l'Oronte entre l'Amanus et le Djabal 'Aqra-Silpius, provoque un appel d'air qui entretient à Antioche une fraîcheur et une salubrité contrastant non seulement avec l'étouffoir marécageux du 'Amouq, mais même avec les côtes fermées du golfe d'Alexandrette. Ce climat se traduit dans la nature par un aspect verdoyant de la vallée et des premières pentes, dont l'enchantement a été ressenti par les croisés et les voyageurs médiévaux comme il l'est par le visiteur d'aujourd'hui. Et ce n'est pas seulement en raison des souvenirs pieux qui s'attachaient à la ville de Saint-Pierre que tous chantent la « ville de Dieu », et même le byzantin Phocas, porté à insister sur la décadence d'un pays échappé aux Grecs.

Si la configuration du terrain a toujours imposé le même emplacement au pont sur l'Oronte, le centre de la ville antique et médiévale, au lieu d'être comme aujourd'hui à l'entrée de ce pont, se trouvait au nord-est, plus près de l'Onoptiktès. Mais elle s'étendait bien au-delà, et, mêlées assurément de jardins, des constructions existaient dans toute la partie plate de 3 km. 1/2 sur 1 km. 1/2 qui était comprise entre les remparts et la montagne. Ce qui, aux hommes du moyen-âge, paraissait immense (3).

Ces remparts, auxquels les Francs n'apportèrent, comme à la citadelle, que d'insignifiantes retouches, frappaient tout le monde d'admiration. D'un périmètre de plus de douze kilomètres, elles ne protégeaient pas seulement la ville du côté de la plaine, mais c'en est aujourd'hui la seule partie conservée — escaladaient la pente du Silpius, en couronnaient la crête, et franchissaient dans une plongée vertigineuse la gorge de l'Onoptiktès, que fermait la fameuse « porte de fer. » Des tours de trois étages — 360 selon la tradition les renforçaient sur tout leur pourtour, réunies par un large chemin de ronde. Du côté de la plaine, aujourd'hui disparu, se trouvait de plus un avant-mur. La construction était en pierre de taille et brique revêtant un blocages de maçonnerie. Au sommet du Silpius et juste au-dessus de la gorge de l'Onoptiktès, se trouvait la citadelle, ajoutée aux fortifications antérieures par Tzimiscès au Xe siècle, peu considérable en elle-même, mais presque inexpugnable par sa position. On y accédait de la ville par un sentier empruntant le plus septentrional des deux ravins qui divisent les pentes du Silpius au sud de l'Onoptiktès (4).

Ces remparts étaient percés de poternes de tous côtés et de cinq portes autour de la ville : Saint-Paul au nord, sur la route d'Alep (5); Saint-Georges à l'opposé sur la route de Lattakié ; du Chien, du Duc ou des Jardins, et du pont, du nord au sud du côté de l'Oronte; cette dernière, d'où partaient les routes de Souwaïdiya et de Cilicie, était la plus importante (6).

Antioche abondait en beaux édifices, églises surtout, presque tous datant du Bas-Empire et de Justinien. Il semble que le palais du prince (hier de l'émir ou du duc) se soit trouvé vers l'angle nord-est de l'agglomération actuelle, soit à un kilomètre environ du pont (7); proche de lui était la paroisse Saint-Jacques, dont l'église fut brûlée en juin 1098 avec tout son quartier; il résulte du récit du même incendie (8) que Saint-Pierre, la cathédrale, que nous savons d'autre part avoir été au coeur de la ville, se trouvait à quelque distance de ce quartier, non toutefois très loin, soit sans doute un peu à l'écart du bas Onoptiktès et sur sa rive méridionale; ce n'était pas seulement l'église patriarcale, mais aussi un lieu d'assemblée populaire; quelques restaurations durent y être apportées par les Francs après le tremblement de terre de 1170. Là étaient enterrés les princes, les patriarches, le légat Adémar du Puy, et Frédéric Barberousse (9). De Saint-Pierre une rue conduisait à une place sur laquelle se trouvait Saint-Jean, et qui continuait jusqu'à un torrent, peut-être l'Onoptiktès; la dernière partie de cette rue constituait le quartier génois, auquel était contigu l'ancien quartier amalphitain (10). Cette vague localisation de Saint-Pierre paraît confirmée d'autre part par l'emplacement connu des ruines de Sainte-Marie-Rotonde, plus proches de la montagne, et qu'on sait n'avoir pas été éloignées de Saint-Pierre; elle fut, elle aussi, éprouvée par le tremblement de terre de 1170 (11).

Procope et Malalas nous apprennent que Saint-Cosme-et-Damien n'était pas éloignée de Sainte-Marie-Rotonde; au XIIe siècle, elle se trouvait à l'extrémité d'une rue qui passait près de l'hôpital « hebeneboleit (?) », devant lequel se trouvait le four de Saint-Georges découvert (12). Juste au pied de la citadelle était Saint-Jean Chrysostome (13). Sainte-Marie-Latine paraît avoir été peu éloignée de Saint-Jean, et non loin d'elle aussi se trouvait la Maison de l'Hôpital (14). Près de Saint-Pierre était une chapelle à Saint-Siméon (15).

Quittant les quartiers supérieurs centraux, nous trouvons signalés : dans la gorge de l'Onoptiktès, une grotte de Sainte-Marie-Madeleine et une chapelle de Sainte-Marguerite (16) ; au-dessus de la porte de Saint-Paul, le couvent et l'église du même nom (en arabe Dair al-baraghîth), antérieurs aux Francs mais accrus par eux d'une construction gothique, et, dans le même mont mais plus près de l'Onoptiktès, Saint-Luc (17) ; à l'autre extrémité de la ville, Saint-Georges (identique soit à l'église de ce nom occupée par des chanoines augustiniens, soit à l'église monophysite homonyme (18), et, plus haut, Sainte-Barbe et les saints Macchabées (19); enfin, hors des murs sur la rive droite de l'Oronte à quelque distance du pont, Saint-Julien (20). Les autres églises attestées à l'époque roman-byzantine ne le sont pas dans notre période; on connaît par contre seulement aux XIIe-XIIe siècles les églises Saint-Menne, Saint-Théodore, Saint-Thomas (quartier de Panticellos), sans parler de Saint-André, fondée ou rebaptisée par Raymond de Toulouse en 1098, Saint-Léonard, probablement ainsi baptisée par Bohémond qui avait une dévotion spéciale pour ce saint, et des églises monophysites de Saint-Georges (peut-être identique à la précédente du même nom) et de la Mère de Dieu (sûrement distincte de Sainte-Marie-Rotonde), construites à la veille des croisades, et de Mar Barçauma, construite sous Renaud de Chatillon; la localisation de ces dernières églises est inconnue (21).

L'aspect général des maisons était, comme il est de règle en Orient, misérable et fermé du dehors, mais, pour les demeures riches, délicieux à l'intérieur (22). On trouvait aussi en abondance bazars et tavernes. Les bains, comme aujourd'hui les hammams, étaient un des charmes de la ville, surtout dans les hauts quartiers proches de l'aqueduc (23), et les grands personnages avaient les leurs en propre. L'eau était partout, dans les rues, les bazars, jusque dans Saint-Pierre (24); elle provenait de puits (d'un près de Saint-Jean), de sources (par exemple à Saint-Paul), et de l'aqueduc antique qui venait de Daphné, et d'où on la répartissait par des canalisations ramifiées qui faisaient l'admiration universelle (25). Elle faisait tourner des moulins, et entretenait dans les hauts quartiers cinq terrasses de jardins, d'où l'on jouissait d'un superbe panorama (26). Sur ces terrasses, le patriarche jacobite Ignace se fit construise vers 1240 une luxueuse résidence (27).

Grande ville, Antioche était divisée en quartiers. On en connaît quatre noms : Saint-Paul au nord, des Amalfitains au centre et de Saint-Sauveur aux Pisans et probablement par suite aussi vers le centre, enfin de Panticellos avec la paroisse de Saint-Thomas, de localisation inconnue (28).

La vallée de l'Oronte, en aval d'Antioche, appelée Doux, est étroite comme en amont du 'Amouq, bien que sur la rive droite la douceur des pentes permette un passage facile. Le fleuve est accessible à de petites embarcations, non à des navires même médiévaux. Sur la rive gauche, Daphné (auj. Baït 'al-Mâ) restait un riant lieu de promenade et un souvenir cher aux lettrés ; des couvents s'y étaient établis, par exemple celui des Monophysites à Douwaïr (29). Sur la rive droite, à peu de distance de la mer, était Souwaïdiya (latin Soudin, Solin, Sedium, Port Saint-Siméon du nom du couvent de Saint-Siméon le Jeune au bord de la montagne en amont). L'ancienne Séleucie n'était plus que le but d'une excursion destinée à faire admirer aux pèlerins son tunnel artificiel. Le port était maintenant en aval de Souwaïdiya, à l'entrée même de l'Oronte, au lieu-dit depuis l'arrivée des croisés, Scala Boamundi (auj. Eskele), au pied d'une source de la rive gauche (30).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : La Principauté d'Antioche — Antioche.

1. Et des incendies (pour notre période, juin 1098, cf. infra, et 1178, Michel le Syrien an 1489).
2. Une étude archéologique complète d'Antioche dépasserait le cadre de ce travail puisqu'elle porterait forcément sur la ville antique presqu'exclusivement ; nous ne pouvons ici que relever les témoignages de la période franque, tout en les éclairant par les renseignements concernant la ville antérieure, rassemblés en particulier par K. 0. Muller, Antiquitates antiochenae, Gottingen, 1839 ; Forster, Antiochia am Orontes (Jahrb. d. deutsch. arch. Inst. XII, 1897) ; Schultze, Antiocheia, Gutersloh. 1930 ; et dans le fichier constitué à la direction des fouilles franco-américaines d'Antioche (au courant des résultats desquelles il faut naturellement se tenir). Il est nécessaire de lire les récits des voyageurs qui ont vu à Antioche des ruines aujourd'hui disparues, tels Pococke (bibliographie dans E. I. (Streck) et Dussaud 421.
3. Guillaume de Tyr, tome 169 ; Wilbrand, 172 ; Ibn Boutlân dans Le Strange, 369.
4. Ibn Boutlan et Idrîsî dans Le Strange, 370 ; Raymond, 342 ; Wilbrand, 172 ; Gesta, c. 32 ; Guillaume de Tyr, tome 169 ; poème d'Ibn al-Qaîsarânî dans 'Imâd Kharida B. N. 3329, 7 r° . Description moderne d'après les ruines surtout dans Rey, Monuments Militaires 195-202. En 1178, l'Oronte, près du pont, lors d'une crue, passa par-dessus les remparts (Michel le Syrien, an 1489).
5. La tour voisine s'écroula en 1114, et dut être refaite par les Francs.
6. Guillaume de Tyr, tome 169.
7. S'il correspond bien aux ruines très délabrées de palais vues par Pococke et appelées Prince par les habitants, dit-il (II, 192).
8. Raoul de Caen, 77 ; Gesta, 136 ; Rôhricht. Regesta., 983 ; selon Continuateur de Guillaume de Tyr D 209, dans le palais Raymond de Poitiers avait fait faire une chapelle à saint Hilaire.
9. Il n'est guère douteux que ce soit la cathédrale toujours, donc toujours le même édifice, qui est appelé par la plupart des chroniqueurs chrétiens Saint-Pierre, par Wilbrand Sts Pierre et Paul, par les Grecs et les Arabes Cassianos. Peut-être même est-ce elle que Baïbars écrit à Bohémond VI avoir détruite, bien qu'il l'appelle Saint-Paul, nom d'une autre église, mais moins importante, et dont il semble que des ruines plus notables aient subsisté après lui. Cf. aussi Continuateur de Guillaume de Tyr A, 137 ; Pococke II, 192.
10. Hagenmeyer Ep., 155 ; Ughelli IV, 847 ; Lib. Jur., 30, 249 ; Pococke II, 192 ; Chesney II, 425.
11. Wilbrand, 172 ; Foulcher de Chartes, 339 ; Gautier le Chancelier I, 2 ; Michel le Syrien, an 1481 ; Le Strange, 368; Ibn al-Qaisarânî, loc. cit.
12. F. de Rozière, 169.
13. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 143 : « Ecclesia S. Johannis os aurei. » Pococke II, 192.
14. Rohricht, 331 ; Kohler, 172, 181 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 9.
15. F. de Rozière, 171 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 1060.
16. Wilbrand, 172 ; Pococke II, 192
17. Mas'oûdî dans Le Strange, 368 ; Wilbrand, 172 ; Rey, Colonies franques, 327 (a en core vu des ruines) — « Au pied de cette même colline, mais plus à l'ouest et placée sous le vocable de l'évangéliste saint Luc, s'élevait l'église dont les ruines se voient encore dans le cimetière latin qui se trouve en ce lieu. »; cf. image d'un édicule gothique sur deux sceaux d'abbés de Saint-Paul, dans Revue Numismatique, 1888, 1891. Saint-Paul fut peut-être détruite par Baïbars, supra page 130, note 3.
18. Guillaume de Tyr, tome 169 ; Michel le Syrien, ans 1462 et 148l ; Inn. IV, n° 7397.
19. Wilbrand, 172 ; Mas'oûdî dans Le Strange, 368 ; pour Sis Macchabées, fichier des fouilles d'Antioche.
20. Continuateur de Guillaume de Tyr A, 208.
21. F. de Rozière, 171 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 574 ; Rôhricht Regesta., 983 ; Raymond, 266 ; Michel le Syrien, 174 et ans 1481 et 1462.
22. Wilbrand, 172.
23. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 ; Rozière, 165 ; Le Strange, 371. On connaît des bains de Tancrède, du Mazoir, etc.
24. Ibn Boutlân et Idrisi dans Le Strange, 369 et 375; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I 574 (fontaine de Naquaire).
25. Wilbrand, 172; Benjamin, Adler, 17; Guillaume de Tyr, tome 169.
26. Le Strange, 371 et 375 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 144 (jardins de Saint-Jean Chrysostome, de Saint-Paul) et tome I, 106 (jardin de Trigaud, chambellan de Raymond de Poitiers).
27. B. H. Eccl., 668
28. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 144 ; Ughelli IV, 847 ; Muller, 3 ; Rôhricht Regesta., 983.
29. Honigmann, Ostgrenze, 127; le nom de Doux étant antérieur aux croisades c'est par imagination que Raoul de Caen le rattache au duc Godefroy de Bouillon (650). Chanson d'Antioche, II, 82, appelle Val Corbon la vallée d'Antioche ; cf. le village de Corbana, en amont d'Antioche, que Gautier le Chancelier II, 9 dit s'appeler ainsi depuis le passage de Corbaran-Karboûqâ (?). Pour Douwair, cf. Phocas 2; Michel le Syrien III, 231.
30. Wilbrand, 173 ; Yaqoût, 376 ; bonne description de la vallée par Guillaume de Tyr, tome IV.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le 'Amouq et la route de Mar'ach.

Au nord-est d'Antioche, entre les montagnes de Hârim et d'Antioche au sud, le Kurd Dagh au nord-est, l'Amanus à l'ouest, s'étend la vaste dépression du 'Amouq (littéralement le creu). Au sud et à l'est, c'est une plaine alluviale formée par l'Oronte, le 'Afrîn, et d'autres affluents plus courts nés à la base des montagnes calcaires ; au centre et à l'ouest, c'est une ample nappe d'eau, le lac d'Antioche, prolongé au nord par des marécages, et formé par les eaux combinées du 'Afrîn, du Nahr al-aswad (Kara sou) et du Nahr Yaghra (Mourad Pacha (31); ce dernier, très court, mais sorti d'une énorme source, est aussi gros que le Kara sou ; il est rempli d'herbes aquatiques et de poissons « salloûr », qui ont valu à sa source, au moyenâge, le nom de 'Aïn as-salloûr (32). La moitié sud-orientale du 'Amouq est une région de vie agricole riche, bien que dès le moyen-âge sujette au paludisme ; quant à la bande de terre entre la montagne et le lac à l'ouest, c'est une région de pêcheries et une zone de passage ; au nord, elle s'ouvre sur un couloir très différent, qui se prolongé jusqu'à Mar'ach. La périphérie du 'Amouq est traversée par les routes d'Antioche à Alep, d'Antioche à Mar'ach, d'Alep en Cilicie ; centre de convergence de cours d'eau, le 'Amouq contient, aux point où ces routes les franchissent, des ponts ou gués importants.

La route d'Antioche à Alep traversait l'Oronte au pont fameux, qui subsiste toujours, de Djisr al-Hadîd (latin Pont de Fer). Deux grosses tours, dont il ne reste rien, en gardaient chaque extrémité, et furent renforcées sur l'ordre de Baudouin III en 1161 ; un monastère, un village, plusieurs terrains, sont nommés à proximité pendant notre période (33).

C'est plus à l'est, près de l'entrée des massifs qui séparent le 'Amouq de la Syrie intérieure, que se trouvent les principales localités. La plus importante, au début du XIIe siècle comme pendant la période byzantine, était Artâh (latin Artasiâ), tout à côté de l'actuelle Rihaniyé. Elle avait alors une citadelle et des remparts, ainsi qu'une église fortifiée, où résidait l'évêque ; c'était une ville peuplée et prospère, mais sa position en rase campagne était mal adaptée à un état de guerre chronique, et les Francs préférèrent choisir comme chef-lieu Hârim. Dévastée par les musulmans et les Francs, elle n'était plus en 1177 qu'une pauvre bourgade ; au XIIIe siècle ses remparts étaient ruinés ; il ne reste aujourd'hui aucune trace de l'ancienne Artâh (34).

Près d'Artâh, mais plus adossée à la montagne et mieux protégée qu'elle était 'Imm (latin Emma, aujourd'hui Yéni-Chéhir), petite ville fortifiée à côté d'une grosse source née au pied de la montagne calcaire et formant un petit lac de tous temps très poissonneux. Plus à l'est, déjà un peu engagées dans la montagne, se trouvaient. Atma et Tizîn, d'où partaient des chemins aboutissant à Tell-Aghdé et Dâna dans la Halaqa, et de là à Alep. Atma n'était qu'un village ; Tizîn avait eu des remparts, mais ils étaient en ruines, et en cas de danger les habitants se réfugiaient au début du XIIe siècle à Artâh (35).

Mais le vrai chef-lieu de la région devint à l'époque franque et resta à l'époque ayyoubide et mamelouke Hârim (écrit parfois par les Francs Harenc). Un peu à l'écart de la route d'Antioche à Alep, assez proche cependant pour la surveiller, elle gardait l'entrée des petits massifs du Djabal Alâ et du Djabal Barîchâ. Son site — un énorme tertre amélioré par l'homme, au bord de la montagne et dominant directement la plaine — était remarquable. Ce n'avait pourtant été longtemps qu'un simple enclos pour abriter le bétail en cas d'alerte. Les Byzantins en firent un petit château que les Francs développèrent considérablement. Au début du XIIIe siècle al-Malik az-Zâhir d'Alep en refondit complètement la construction, un plan grossièrement circulaire étant substitué au plan triangulaire antérieur, et le tertre, modifié en conséquence, consolidé, comme à Alep, par un revêtement de pierre. Une enceinte parcourue par un ou deux étages de salles, avec quatre tours, enserra dès lors un terre-plein lui-même occupé par de nombreuses constructions, et un fossé fut creusé pour isoler le rocher de la montagne au nord-est et inondé par une dérivation du torrent voisin. De cette dernière forme de la forteresse, il subsiste encore d'importants vestiges (36).

C'est au pied d'Artâh que la route Alep-Cilicie traverse le 'Afrîn. Là se trouvait le fameux Gué de la Baleine ou mieux de Balanée, qu'on a cherché partout sauf en cet endroit (37). Nous savons en effet qu'il était proche d'Artâh, qu'on s'y rendait d'Antioche en un jour, et qu'il était en 1159 en pays chrétien, mais sur la frontière musulmane, donc en aval du Djoûma ; c'était un lieu propice aux concentrations de troupes (38). Le site du gué au pied du village moderne de Bellané, où se trouve un énorme tell et des traces d'habitat ancien (39), conviendrait d'autant mieux qu'à côté du gué était un « oppidum. » La route d'Alep en Cilicie, qui passe obligatoirement entre l'extrémité du Kurd Dagh et le lac d'Antioche, ne peut jamais avoir traversé le 'Afrin loin de là, et il serait étrange qu'un passage de cette importance ne soit signalé nulle part. Nous admettrons donc l'identité de Balanée et Bellané.

Au-delà du 'Afrîn, la route moderne qui rejoint celle d'Antioche à Alexandrette par Baghrâs et celle d'Antioche à Mar'ach, longe le plus près possible le marais du 'Amouq et traverse le Mourad Pacha presqu'à son embouchure sur un ancien pont ottoman. La route ancienne traversait-elle au même point le Mourad Pacha-Nahr Yaghra ? Dussaud, supposant que les marais ont progressé depuis la décadence du pays, croit qu'elle passait plus en aval, et une rangée de tells aboutissant au petit pont ancien et au tell de Taha Ahmad sur le Kara-sou peut paraître lui donner raison pour une période très ancienne. Néanmoins, même si l'on s'en fie aux tells, il en existe une autre ligne, qui contourne par le nord les marais du Mourad Pacha, et rejoint de là soit vers l'ouest le pont de Taha Ahmed, soit au nord la région de Bektacbli et Démirek ; à l'est, le chemin se dirigeait vers le vieux village de Chîh al-Hadîd en franchissant la petite chaîne qui le sépare du Mourad Pacha par un col facile. Au moyen-âge, la route passait au village de pêcheurs chrétiens de Yaghra, qui était fortifié (40). Il existe aujourd'hui, vers le début du Mourad Pacha, près du pont assez ancien de Moustafa Pacha, au bord de Gueul-Bachi (marécage), un village de pêcheurs, dont le nom, Kale, signifie forteresse ; mais il ne s'y trouve aucune ruine. Si la route passait là, elle ne peut avoir franchi la petite chaîne de Chîh al-Hadîd qu'en un passage plus méridional, et avoir suivi ensuite à peu de chose près le tracé de la chaussée moderne.

Chîh (et non Chaïkh) al-Hadîd est le chef-lieu du petit bassin compris entre la chaîne précitée et le Kurd Dagh. On y accède facilement de Balanée. A l'extrémité septentrionale du bassin, on débouchait sur la vallée supérieure du Kara-Sou après être passé par l'important village de Koûmîth (Carte d'E. M. Gueumid) (41).

Au nord, le 'Amouq se prolonge par un long couloir compris entre le Kurd Dagh et l'Amanus, et extrêmement inhospitalier, soit que, comme dans la haute vallée du Kara sou (Letché), le sol ne soit qu'un champ de rocaille semé de buissons épineux, soit que, comme dans le bassin fermé qui s'étend au nord du seuil imperceptible d'Islahiyé et dans la vallée de l'Aq-sou occidental, qui le traverse pour atteindre le Djeïhoûn, on ne trouve partout que marécages. Aussi n'a-t-on pas là la voie de passage très fréquentée à laquelle on pourrait s'attendre, et de Mar'ach, quiconque, se rendant en Syrie, ne désire pas particulièrement passer à Antioche, préfère passer par 'Aïntâb. Nous ne connaissons au moyen-âge aucune localité habitée dans ce couloir (42).

Mar'ach (l'antique Germanicia), construite sur les premières pentes de la chaîne taurique qui ferme brusquement le couloir au nord, est le plus important carrefour de routes intermédiaire entre la Syrie et l'Anatolie : là confluent en effet les routes venant de la Cilicie septentrionale, de Qaïsariya (Kaïseri) et d'Anatolie occidentale, d'Albistân et de Sîwâs, de Malatya et d'Arménie, de 'Aïntâb et d'Alep ou de Mésopotamie. Le site, occupé dès l'époque hittite, resta important pour les Romains, les Arabes, les Byzantins. Du XIe au XVe siècle, Mar'ach fut successivement la capitale d'une principauté arménienne, d'un comté franc, d'une province seldjouqide, d'un émirat turcoman autonome : c'est une étrangeté que malgré ce rôle et les nombreuses guerres dont elle fut l'enjeu, elle semble avoir été peu fortifiée ; la citadelle arabe ancienne n'a jamais subi de transformation après le Xe siècle ; et les remparts qui entouraient la ville, aujourd'hui disparus, n'ont jamais permis de longue résistance à une forte attaque (43).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Le 'Amouq et la route de Mar'ach.

31. Nom antique : Méléagre ; il existe encore un Kastal Kara Yaghra (Kara = noir = mélas). Tell Sloûr sur le moyen 'Afrîn.
32. Cf. lo casal Sallorie (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 177). Il y a des restes anciens au gué de
33. Le nom de Djisr al-Hadîd, antérieur aux croisades, provient soit de portes de fer, soit d'une légende locale ; en tous cas, on ne peut rattacher la traduction Pont de Fer à une confusion entre le Farfar (nom biblique de la rivière de Damas) et l'Oronte. Sur la célébrité de ce pont, dont un auteur du XIVe siècle fit le prototype d'un pont imaginaire à La Mecque, cf. Mémoires de la Faculté de Philosophie du Caire, tome I. Dussaud a tort de placer au Djisral-Hadîd le village de Chih al-Hadîd (infra). Cf. encore Albert d'Aix, tome III, 33 ; Delaborde, 117 ; Rey Rech., p. 22 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 265, 356, tome II, .190, III, 127 ; Gautier le Chancelier, tome II, X (Maraban ; cf. Mahrouba, Le Strange 498).
34. Le Strange, 339 ; Raoul de Caen, 639, 671 ; Guillaume de Tyr, 162 (croit qu'elle s'appelait dans l'antiquité Chalcis, par confusion avec Qinnesrîn), 1036 ; tome I. Chapitre 94 r° .
35. Le Strange, 546 ; Raoul de Caen, 671 ; Rôhricht. Regesta, n° 361 (« porius Emmae » = pêcherie du lac). Sur des sites voisins, Kamâl Revue de l'Orient Latin, tome IV, 149 (Djâchir) et Dussaud, 227.
36. Guillaume de Tyr, tome XXI, 25 ; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 54 r° ; Van Berchem, Voyage, 229 et suivantes. Dans les environs on signale Behlile (Belilas) (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 38, 143) et Sofaïf (aujourd'hui Safsaf) Kâmâl Revue de l'Orient Latin, tome III, 534). Selon Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), la province ayyoubide de Hârim englobait le Djounia, le 'Amouq, les massifs du Djabal Baricha du Dj. Alâ et d'Armenaz.
37. Dussaud a vu (page 229) qu'il fallait chercher sur le 'Afrîn, mais le situe beaucoup trop haut.
38. Raoul de Caen, 641 ; Grégoire le Chancelier, 189 ; Chronique Syriaque An., an 1470 ; cf. infra la campagne de Manuel Comnène en 1159.
39. Débris de poteries, quelques pierres du petit cimetière voisin provenant de bâtiments anciens.
40. Le Strange, 550 ; Dussaud rapproche judicieusement de Yaghra les pêcheries d'Agrest de Delaborde, 26.
41. Raoul de Caen, 630, décrivant un panorama idéal de Baghrâs, cite Spechchet (?), Spitachchel (?), Dommith (pour l'homophonie ?), Commith ( = Koûmîth), Artâh et Souwaïdiya. Ibn abî Tayyî. dans Ibn al-Fourât II, 172 v° (cf. 195 r° , et Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° , qui a lu Ibn abî Tayyî) dit que Noùr ad-dîn prit Artâh, Hiçn Bâtrikî (?), Bâsoûtâ ,'Afrîn), Chîh al-hadid, Koûmîth, Marâsya (Ibn ach-Chihna, 177 lit Râchya et dit qu'elle s'appelle de son temps Râchî), et 'Anûqlb ('Anâfîna ? citée avec Yaghra en 195 v° ); les trois places soulignées sont évidemment à rechercher entre le 'Afrîn et le 'Amouq oriental. Rey, sans connaître Marâsyar distingue de Mar'ach une Marésie, mais tous les textes francs invoqués désignent sûrement sous ce nom Mar'ach. La limite nord du 'Amouq était aux moulins de Semoûniya (l. Ch., 54 r° ).
42. Près de Maïdan Ekbez, ancien camp romain. Yâqoût (Le Strange, 416) signale du même côté la ville antique, mais ruinée, de Balât, sur le Nahr alaswad (Kara sou), chef-lieu du Hamwâr, dont le nom doit se conserver dans le Havar Dagh (infra, dans le Kurd Dagh), peut-être, comme le suggère Honigmann, Ostgrenze, 127, la byzantine Palatza, mais alors située plus en amont qu'il ne dit.
43. Honigmann, El, III (article Mar'ach); Bâsim Atalâî, Marach Tarihi ve Djagrafyasi, Istanbul, 1921. A Mar'ach était un couvent de Jésuéens (Matth., 112).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le bassin moyen du 'Afrîn.

Le bassin du 'Afrîn, entre le Kurd Dagh et le Djabal Smane, constituait le district appelé par les Arabes al-Djoûma. C'était la grande voie de passage d'Antioche vers le Comté d'Edesse ; de plus, il était traversé par les routes menant d'Alep en Cilicie ou à Mar'ach par le Kurd Dagh. Aussi les localités prospères y étaient-elles nombreuses, bien que le hasard des pertes d'archives nous permette mal d'en connaître la toponymie franque.

A l'intérieur du Djoûma se trouvait, sur la rive gauche du 'Afrîn en un endroit où il vient buter contre le Djabal Smane, la petite forteresse de Bâsoûtâ, dont il restait encore récemment une tour maintenant utilisée à la construction du village moderne (44). Peu en amont était Qorzâhil (latin Corsehel, aujourd'hui Gueurzel) (45). Sur la rive droite, à l'extrémité inférieure du Djoûma, et non loin de Balanée, on utilisait déjà les sources thermales de Hammam (46). Dans cette région se trouvait peut-être Bathémolin (forme latine = Mâmoûlâ des Arabes ?) (47), ainsi que Bâtrikî (48).

En amont, la limite du Djoûma est marquée par le pont de Qîbâr, sur l'affluent du 'Afrîn descendant du seuil de Katma. Le 'Afrîn était traversé en aval du confluent, à Kersen (tout près de l'actuelle bourgade de 'Afrin). A côté du pont de Qîbâr était Archa (latin Arisa, ou par corruption, Barisan). Kersen et Archa étaient au début du XIIe siècle des localités prospères (49). Juste au nord s'ouvrait, par la rupture du Djabal Smane, la large zone de passage conduisant du 'Afrîn moyen à la Syrie intérieure, par 'Azâz.

'Azûz (latin Hasart), où se croisaient les routes d'Antioche à Tell-Bâchir et d'Alep à Mar'ach, était une place d'une importance capitale dont la possession par les Francs signifiait pour les musulmans l'insécurité d'Alep, la possession par les musulmans, la rupture des relations directes entre Antioche et le comté d'Edesse. Le site même n'était cependant pas pourvu de tous les avantages, car il était mal arrosé ; c'est la raison pour laquelle Killiz, dont on connaît déjà les jardins au temps des croisades, a de nos jours un peu éclipsé 'Azâz, bien que se trouvant au nord du noeud de routes. La forteresse même de 'Azâz était construite sur un gros tell, et possédait une double enceinte et des bâtiments annexes en bas du tell ; jusqu'au temps d'az-Zâhir elle était en brique crue, et ce fut seulement ce prince qui la fit rebâtir en pierre. Il n'en reste rien aujourd'hui (50).

De 'Azâz, au lieu de descendre vers Qîbâr, on pouvait, contournant le petit massif du Djabal Barchaya (aujourd'hui Parsa Dagh) (51), où se trouve un camp romain à Qastal, franchir le 'Afrîn et son affluent, le Sâboûn Souyou, près de leur confluent sur deux ponts romains qui existent encore, et atteindre peu après la grande cité antique de Cyrrhus (ar. Qoûriç), qui n'était plus au XIIe siècle qu'une bourgade dont Noûr ad-dîn acheva la ruine (52). De là, remontant le Sâboûn Souyou, on pouvait, au travers du Kurd Dagh, atteindre les sources du Kara-Sou, et rejoindre dans la région de Marri les routes de Cilicie et de Mar'ach, après être passé sous une forteresse appelée de nos jours Aghzibouz Kalesi (53). On pouvait aussi traverser le Kurd Dagh plus au sud, à partir de Kersen, en suivant le tracé moderne du chemin de fer, et longeant la base du Havar Dagh, au sommet duquel se trouve un fortin d'où la vue embrasse tout le 'Amouq et le moyen 'Afrîn.

Le district de 'Azâz comptait au XIIIe siècle trois cents villages ou hameaux ; c'est parmi eux, ou plus près de Râwandân et de Sîfiâb, qu'il faut chercher les petites places fortifiées de Sarzîk (54), Salmân (55), Tell Zammâr (56), Harchoûr (?) (57), etc. Le district de 'Azâz était limité au sud-ouest par le pont de Qîbâr ; à l'est, il confinait à l'Ourtîq.

Le golfe d'Alexandrette et l'accès au bas-Djeïhoûn.

Le voyageur qui de Syrie gagne la Cilicie par la passe de Baghrâs doit ensuite longer la côte du golfe d'Alexandrette vers le nord. Tandis qu'au sud-ouest d'Alexandrette et au nord de Bayâs la côte est bordée par une petite plaine, dans l'intervalle la montagne se rapproche de la mer, et, entre les villages modernes de Sakaltoutan et Sarisaki, plonge directement dans l'eau. Les localités qui jalonnent cette côte jouent le triple rôle de débouchés des chemins de la montagne, de gardiennes de la voie Syrie-Cilicie, et de ports de cabotage. L'ensemble, avec les premières pentes de l'Amanus, s'appelait le district du Djegher. Le port assez ancien d'Alexandrette (Iskenderoûnya) n'avait au moyen-âge qu'une activité toute locale.

Il est assez difficile de se rendre compte des défenses médiévales du défilé de Sakaltoutan (Portes de Syrie, ou, comme disaient les Francs, la Portelle). Le château qu'on y voit aujourd'hui est ottoman ; mais il s'appelle Kiz-Kalesi, ce qui paraît traduire en turc le Castrum Puellarum qu'Albert d'Aix cependant place plus au nord à Payâs. Wilbrand ne connaît à la Portelle que la porte antique qui y subsiste (84). Albert d’Aix cite un castrum pastorum et un castrum adolescentium (celui-ci dans la montagne), noms romancés peut-être mais qui gardent sans doute le souvenir de quelques châteaux réels. Il n'y a pas de ruines subsistantes qui permettent d'aboutir à plus de précision. Nous ne savons aussi de la bourgade médiévale de Payâs que son existence. Dans la montagne, entre la Portelle et Canamella, Wilbrand (85) a vu un « Castrum Nigrinum (86) », sans doute l'actuel Mandjilik Kalesi, à 500 mètres d'altitude au-dessus de la gorge sauvage du Kourou Dere, au nord de Payâs, au-dessus d'un chemin conduisant à travers l'Amanus à Ekbez ; une restauration arménienne de 1290 est mentionnée par une inscription (87).

En longeant vers le nord le pied de l'Amanus, on arrive à Deurtyol, qui conservait récemment encore le nom de Tchoukmerzivân qu'elle portail déjà au XIIIe siècle (88). Plus loin, on atteint Erzin, à côté de laquelle sont les ruines d'une ville antique, ce qui doit la faire identifier avec la médiévale Kanîsat as-soûdâ (ou : almouhtaraqa), dont nous savons qu'elle était une ville de « Roûm », à l'écart de la mer, entre Payâs et Hârounya (89).

Si au lieu de longer la montagne nous suivons à présent la côte, nous trouvons dans Idrisi (90) successivement depuis Payâs : Hiçn at-Tînât, port d'exportation des pins de l'Amanus, Hiçn Mouthakkab, port de Misîs, puis (Idrisî est antérieur à l'existence d'Ayâs) Djazîrat al-Basâ, enfin Hiçn Maloûn et bien plus loin Korykos. Les portulans occidentaux, plus tardifs, nomment Alexandrette, Canamella (91), à vingt milles Mons Caïbo, à quinze milles Ayâs, à dix milles Portus Palli, à dix milles Fossa de Biosa, à l'embouchure du Djeïhoûn, enfin à dix milles encore Portus Malo, puis les bouches du Seïhoûn (92). Il semble n'y avoir pas de difficulté à identifier Hiçn at-Tînât avec Canamella, Hiçn Mouthakkab avec Mons Caïbo, Djazîrat al-Basa avec Fossa de Biosa, et Hiçn Maloûn avec Portus Malo.

Reste à les retrouver sur le terrain. Le site de Hîçn at-Tînât paraît se conserver dans le tell appelé sur la carte d'E. M. Kinet (ou Tinet) Heuyuku (Heuyuk est le mot turc traduisant tell), à l'ouest de Deurtyol. C'est encore un mouillage de bateaux de pêche ; c'est le seul point au fond du golfe à n'être pas marécageux, et c'est près de là que débouche sur la côte la route de Til Hamdoûn à Alexandrette. Hiçn Mouthakkab se retrouve alors à l'angle nord du golfe, au lieu-dit Moutaleb Heuyuku (l et k sont graphiquement interchangeables). Portus Pali serait dans la baie de Youmourtalik et al-Basa au fond des marais du Djeïhoûn actuel, dont l'embouchure a considérablement avancé vers l'est depuis le moyen-âge (vers Karavân ?). Enfin la plaine de Maloûn est la région comprise entre les cours inférieurs du Djeïhoûn et du Seïhoûn, donc Portus Mali doit être du côté de l'actuel Karatach.

Entre le golfe d'Alexandrette et la vallée inférieure du Djeïhoûn se trouve une petite chaîne qu'on traversait soit à Til Hamdoûn, soit entre le site de la moderne Djeïhân et Hiçn Mouthakkab, soit enfin au sud de Misis par un chemin aboutissant à Ayas ou à la moderne Youmourtalik ; entre ces deux derniers chemins les hauteurs côtières sont doublées au bord du Djeïhân par une chaîne courte plus haute, le Djabal Noûr, difficile à franchir. A côté de Djeïhân se trouve la forteresse appelée aujourd'hui Ilân (ou Chahmirân) Kale (93), qui, malgré des réfections récentes, paraît dans l'ensemble être de construction franco-arménienne. Elle se dresse sur un impressionnant rocher de la rive droite du Djeïhoûn, dont la ligne se prolonge au nord-ouest dans la plaine cilicienne par le rocher de Doumlou Kale. Le château proprement dit, qui a une belle entrée coudée entre deux tours barlongues de bel appareil à bossage, occupe le nord-est du rocher, le reste étant barré par un mur de crête. Sur le chemin d'accès à l'est, une seconde enceinte complète la défense.

Le passage méridional de Misis à la baie de Youmourtalik est surveillé par une autre forteresse, construite sur un contrefort du Djabal Noûr à près de trois cents mètres au-dessus de la vallée ; elle est connue aujourd'hui sous le nom de Kizlar Kalesi. La vue embrasse à la fois la plaine d'Adana et la côte. On entre à flanc de rocher à l'ouest, et du même côté, plus bas, débouche un souterrain d'où il n'était possible de sortir qu'à l'aide de cordes. Les principaux bâtiments, à en juger par les ruines, se trouvaient près du seuil qui rattache le rocher de Kizlar Kalesi à la montagne. Il ne semble pas que la construction soit antérieure aux croisades ou au royaume arméno-cilicien (94).

Entre Ilân Kale et Kizlar Kalesi, sur la rive droite du Djeïhoûn, se trouve l'antique Misîs (grec : Mopsuestia, latin Mamistra ; arabe Macîça), au point où la route Tarse-Adana-Til Hamdoûn-Syrie atteint le Djeïhoûn, et au contact entre la plate-forme de la Cilicie nord-occidentale et de la plaine alluviale marécageuse des cours inférieurs du Djeïhoûn et du Seïhoûn (plaine de Maloûn). Sa fortune, aujourd'hui, est passée à Djeïhân, et à peine peut-on deviner quelques restes de ses anciennes fortifications ; mais c'était encore au moyen-âge une cité prospère, à la fois place-forte, place de commerce, centre de productions locales (pêcheries, vêtements de fourrures des montagnes), ville ecclésiastique. Au nord de Misis, la région de convergence des divers affluents ciliciens du Djeïhoûn s'appelait le Mardj ad-dîbâdj (latin Pratus Palliorum ; grec : Baltolibadon) (95).

L'occupation franque ne dépassa jamais en Cilicie les districts de Misîs et Til Hamdoûn (96). Mais ce n'était là que l'entrée de la plaine cilicienne. Au nord d'Ilan Kale, sur un formidable rocher rouge isolé au milieu de la plaine, se dressait, au-dessus des restes d'une ville antique, la puissante forteresse d'Anavarza (Anazarba, arabe 'Aïn-Zarba), ancienne capitale de la Cilicie encore renforcée par les Roupéniens. Plus au nord, au contact de la montagne, était Sîs, qui devint la capitale du royaume arméno-cilicien à la fin du XIIe siècle. A l'ouest de Misis, le Seïhoûn était franchi devant la ville déjà notable d'Adana ; à l'entrée du Taurus se trouvait Tarse, déchue aujourd'hui où les petits navires mêmes ne peuvent plus l'atteindre, mais forte dans l'antiquité et au moyenâge. Au-delà de Tarse, par les Portes de Cilicie, on gagnait Podandos et l'Anatolie. C'était, comme c'est encore, la seule voie de communication facile entre les plateaux septentrionaux et occidentaux et la Cilicie, partout entourée de montagnes sauvages ; on pouvait cependant aussi descendre de Qaisariya vers Sîs ou Mar'ach.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Le golfe d'Alexandrette et l'accès au bas-Djeïhoûn.

84. Wilbrand, 172; Albert d'Aix, 357.
85. Wilbrand, 172 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 166.
86. Peut-être identique à Noukir cité en 1298 par Maqrizî-Quatremère.
87. Hoberdey-Wilhelm, Reisen in Kilikien (Denkschr. d. K. Akad. Wissenschatl, Wien, XLIV, 1896, VI), page 22. Imâd (Abou Châma II, 16 (H 212) parle d'un château de Manâkir incendié par les Arméniens devant la menace de Saladin sur le Gueuk-sou (près de Mar'ach).
88. On trouve Keniz (= Kanisat as-soûdâ ?) et Tchoukmerzivan dans Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 166, avec Lacrat, Gardessia, Tchoukmalik, Tchoukolhmân (? Jucuteman), dans le Djegher.
89. A un jour de la première, 12 milles de la seconde (Le Strange, 477, Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 63 v° ) ; cela est impossible, mais il ne s'agit pas de nos milles : le même texte compte 15 milles de Hiçn at-Tînâl à Rhosus (80 kilomètres).
90. Idrîsî, Jaubert, 133.
91. Aussi dans Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 166, et Wilbrand, 172.
92. Rey, Les périples des côtes de Syrie, Archives de l'Orient latin, tome II, page 348. Tomaschek, Zur topographie Kleinasien, Sitzb. W. Ak., 1891, 70-71.
93. Paul Deschamps, Comptes rendus des Séances Académies Inscriptions des Belles Lettres, 1936.
94. Entre Djeïhân et Ayas, Kara Osman Kale est ottomane. Entre Ilân Kale et Mouthakkab, Kourou Koule doit être médiévale, et peut-être à rapprocher de Kâwourrâ, prise par les Mamloûks en 1336 (cf. cependant Koûbarâ prise par eux en 1298, peut-être plus a l'est ? et Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 464, casal de Gobara). Le directeur du musée d'Adana m'a dit que Kourou Koule s'appelait jadis Ghiaour Kale (forteresse des infidèles), nom que les Turcs ont pu tirer de Kâwourrâ.
95. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° , Le Strange, 505, Attaliate, 121, Wilbrand, 175 (a vu les remparts en mauvais état). Sur ses églises, Alishan Sissouan, 289. Au XIIIe siècle, les Génois y ont une concession. Villages dépendants : Oessi, Joachet, Grassia (Kohler, 115, 151), Sarala, Saint-Paul, Figénie (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 143; II, 637), Kafar Bayya (= Ilauranye).
96. Les Francs ont possédé par moments Tarse, mais ni là ni à Adana on n'a de trace de colonisation durable (sauf concessions ultérieures dans le royaume arméno-cilicien).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Du 'Amouq à Alep et au Roûdj.

Entre l'Oronte, en amont du 'Amouq, et la région d'Alep, s'étend un groupe de petits chaînons orientés chacun nord-sud, mais dont l'ensemble dessine une zone de reliefs courant du sud-ouest au nord-est : Djabal Dovili (97) (nom moderne), Djabal A'lâ, Dj. Bârîchâ, Dj. Laïloûn (dont la partie la plus haute est le Djabal Simân ou Smane), ce dernier, le plus vaste et le plus élevé, étant séparé des précédents par la petite plaine de la Halaqa. Les massifs de l'ouest sont encore aujourd'hui au sud partiellement couverts d'oliveraies et de champs, mais on à peine à concevoir qu'il ait pu en être de même du Dj. Laïloûn, et même les hauteurs entre le 'Amouq et la Halaqa, qui déroulent à l'infini sous les yeux leurs croupes nues de calcaire blanc. L'abondance des ruines romano-byzantines oblige cependant à l'admettre ; mais dès l'époque des croisades, ce n'étaient déjà plus que ruines, et les centres habités, les routes parcourues étaient à peu près tels qu'ils sont demeurés jusqu'à nous.

Les petits massifs de l'ouest ne sont traversés que par des chemins d'intérêt local, mais comprennent des bourgades toujours actives. Dans le Djabal Dovili, on signale dans notre période Salqîn, d'où des chemins rayonnent vers Djisr al-Hadîd, Hârim, Armenaz, et Tell'Ammâr-Darkoûch ; et Tell 'Ammâr, au-dessus de laquelle, à quelques kilomètres au nord-est, sont les ruines d'une petite forteresse. Mais le vrai chef-lieu de la région est, entre le Djabal Dovili et le Djabal A'lâ, Armenâz, d'où l'on communique facilement avec Salqîn, Djisr al-Hadîd, et Hârim, au sud, avec Tell 'Ammâr, Ma'arra-Miçrîn, et avec le Roûdj par une large vallée sèche où le Bîr at-Tayyîb (carte d'E. M. : Bîrar-Menaz !) marquait la limite du district (98).

C'est au nord-est du Djabal Bârîchâ et par la Halaqa que passaient les divers chemins qui d'Atma par Tell-Aghdî, de Tizîn par Dâna, de Imm par Tell 'Aqibrîn ou Sarmadâ, unissaient le 'Amouq et Antioche ou la Cilicie à Alep. De ces chemins le plus important, correspondant à une chaussée romaine encore en partie conservée, était le dernier. Il pénétrait dans la montagne à l'ouest un peu avant 'Aïn-Dilfe, alors comme aujourd'hui station ordinaire de relais, à cause d'une belle source qui n'alimentait d'ailleurs pas de village ; on passait alors à côté de la ruine antique de Qaçr al-Banât (99), puis par celle de Bâb al-Hawâ, par où l'on entrait dans la Halaqa (latin Ager Sanguinis) (100). Cette petite plaine s'allonge dans l'axe de la montagne, dominée au nord par le Djabal Baraka, appelé au moyen-âge Baït-Laha, au haut duquel un veilleur, d'une tour, regardait les routes d'Antioche et d'Alep (101). Le sol de la Halaqa est riche, et plusieurs localités nous sont connues : au sud-ouest, Sarmadâ (latin Samarta ou, par confusion avec Sermîn, Sarmit), où il y avait un petit château (102). De là on gagnait Hârim à l'ouest, Zerdanâ au sud ; sur ce dernier chemin les Francs fortifièrent en 1121 un vieux couvent (103). Non loin on trouvait Balât (104), puis, à l'issue sud-orientale de la plaine, le vieux village de Tell-'Aqibrîn, dont les ruines, antérieures aux Francs, mais aménagées par eux en forteresse, subsistent partiellement (105). En se dirigeant de là vers le nord, on atteignait et l'on atteint Dâna (106), puis Tell-Aghdî (aujourd'hui Tell-Adé) (107), ancien centre religieux syriaque (108), et chef-lieu du canton du Djabal Laïloûn (109), enfin plus au nord, dans la montagne, Daïr et Qal'a Simân, qui n'étaient plus que d'illustres ruines, comme aussi, sur le bord oriental de la plaine, Daïr Roumanîn.

Après Tell-Aqibrîn, la route d'Alep traversait le rebord montagneux de la plaine de Sarmadâ, puis descendait sur l'importante forteresse d'Athârib (latin Cerep, grec Pheresia), site occupé de toute antiquité au carrefour des routes d'Alep à Antioche et au Roûdj. Elle comprenait un château principal entouré d'une enceinte à tours (110) ; mais, rasée par Zangî, elle est réduite aujourd'hui à un tell, que dévore le village tapi à ses pieds (111). Quant à la partie septentrionale du Djabal Laïloûn, où ne passe aucune route, on n'y connaît aucun site notable (112).

Alep est au moyen-âge comme aujourd'hui plus qu'Antioche le centre de la Syrie du nord. Antioche avait dû sa fortune à des occidentaux, qui n'avaient été qu'exceptionnellement maîtres de la Mésopotamie ; la conquête arabe, commune à la Syrie et la Mésopotamie, et venue par terre, développa en face d'elle Alep, située à l'entrée du désert dans un site relativement médiocre, mais dans une situation parfaitement adaptée aux communications continentales entre sédentaires et nomades ; l'essor définitif date du jour où les Merwanides en firent leur capitale. La reconquête byzantine et le partage politique de la Syrie qui en résulta soutinrent encore Antioche pendant deux ou trois siècles ; ce fut seulement au lendemain des croisades que Baïbars lui donna le coup mortel, et qu'Alep resta seule.

Nous n'avons pas à décrire ici Alep, que les Francs assiégèrent, mais n'occupèrent jamais. Située sur la rive orientale du Qouaïq, ville déjà vaste et riche en souqs et monuments, elle était entourée d'une forte enceinte et possédait une citadelle déjà puissante au XIIe siècle et dont al-Malik az-Zahir Ghazî, le fils de Saladin, fit la monumentale place-forte que nous pouvons encore admirer aujourd'hui. En dehors des murailles de la ville se trouvaient des faubourgs, cimetières, lieux-saints, jardins, et, sur la rive droite de la rivière, le Djabal Djauchan, d'où l'on embrassait du regard toute l'agglomération.

Autour d'Alep, Neïrab, Djibrîn, Na'oûra à l'est ; Heïlân, Mouslimiya, surtout Mardj Dâbiq, important carrefour, sur le Qouaïq au nord ; Qinnasrîn (latin : Canestrine) et Hâdir Qinnasrin, vieilles cités ruinées, et Tell as-Sultân sur la lagune où se perd le Qouaïq au sud ; enfin Khânacira au bord du Djabal Ahaçç, au sud-est, Naqîra des Banou As'ad, Bâb-Bouzâ'a, dans le Wâdî-Boutnân, avec leurs demeures troglodytiques, plus loin Manbidj (Mabboug, Hierapolis) au nord-est, sont les localités le plus fréquemment citées (113). Un grand nombre de routes partaient d'Alep : à l'ouest et au nord, les routes d'Antioche, Lattakié, Marrî ou Baghrâs (vers la Cilicie), Mar'ach (vers Siwas ou Qaïsariya), 'Aïntâb (vers Hadathâ et Albistân ou Malatya et vers Behesnî), Bîra étaient dans la première moitié du XIIe siècle, au pouvoir des Francs et seront décrites plus loin. Au sud, on se rendait à Homç et Damas soit par Ma'arrat an-No'mân et Hamah, soit plus à l'est par Hiçn al-Qoubba (114) et Salamiya. Au nord-est, on traversait l'Euphrate en direction de la Djéziré, en aval de Bîra, principalement à Qal'a Nadjm à laquelle on accédait par Bouzâ'a et Manbidj, et d'où l'on gagnait Harrân. Au sud-est, on atteignit l'Euphrate à Bâlis et on le longeait vers l'Iraq, en passant successivement en face de Qal'a Dja'bar et Raqqa (embouchure du Bâlîkh) (115), puis à Rahba en face de Qarqîsiya (embouchure du Khâboûr) ; de Rahba l'on pouvait aussi couper le désert par Tadmor (Palmyre) et gagner directement Homç ou Damas. Indications sommaires qui suffisent à l'intelligence des mouvements commerciaux et militaires dans cette région.

Au sud-ouest, la route d'Alep à Lattakié traversait au sud du Djabal Laïloûn, le Djazr, puis entre les petits massifs de l'Oronte et le Djabal Soummâq le Roûdj. Par le Djazr passaient : au nord un chemin qui, quittant la route d'Antioche à Athârib, par Kellâ (aujourd'hui Kulli) et Ma'arrat al-Ikhwân (116) gagnait le Roûdj ou Armenaz ; au centre un chemin qui, par Kafar Halab (aujourd'hui Kufru Halbe), atteignait Zerdâna (latin Sardona), place importante mais déjà ruinée au XIIIe siècle et dont il ne reste que le tell (117), puis Ma'arra Miçrîn (latin Megaret Basrîn), qui, bien que mal arrosée et n'ayant qu'une enceinte ruinée, jouait le rôle de marché entre Roûdj, Djazr, et Djabal Soummâq dévolu aujourd'hui à la plus méridionale Edlib (118) ; enfin au sud un troisième chemin qui aboutissait à Sermîn, ville dont les remparts n'avaient pas été entretenus mais où se trouvait une belle mosquée et des souqs actifs, et qu'environnaient un grand nombre de villages (119). Du chemin de Sermîn devait se détacher à Hanoulah (carte d. E M., Hani-Touhan) la route de Ma'arra (120), qui atteignant le Djabal Soummâq entre Dhâdhîkh et Merdîkh (121).

Immédiatement au sud du Djzar commençaient insensiblement les molles ondulations et les riches terres du Djabal Banî 'Oulaïm, prolongement nord du Djabal Soummâq qui se distinguait de lui par une altitude supérieure et un sol un peu moins fertile. Comme plus au sud le Djabal Soummâq, le Djabal Banî 'Oulaïm tombe brusquement à l'ouest (sur le Roûdj). Rîhâ (aujourd'hui Eriha) était alors, comme elle l'est restée quelque peu de nos jours malgré la concurrence d'Edlib, le chef-lieu des Banou 'Oulaïm (122); la grosse source qui l'arrose s'appelait 'Aïn al-Karsânî, et près d'elle au sud se trouvait le village de Kafarlatâ, qui existe encore mais a perdu sa forteresse médiévale (123). Au nord du massif, au contact du Djzar et du Roudj, non loin de l'actuelle Edlib, était le tell de Dânîth, qui joua un grand rôle stratégique (124). Quant au versant occidental, il était surveillé par la forterresse de Hâb (latin Hap, aujourd'hui Bourdj al-Hâb) (125). Enfin, en un lieu indéterminé du versant oriental, il faut rechercher Bâsarfoût (126).

Le Roûdj est un long couloir plat et mal drainé (127) qui s'étend du Ghâb au sud au Djabal A'Lâ au nord ; administrativement le mol s'étend à l'ouest jusqu'à la région de Djisr ach-Choughoûr, sur l'Oronte. Le Roûdj méridional était un noeud de routes de la plus haute importance : là se croisaient les routes d'Antioche à Ma'arra et d'Alep à Lattakié ; aussi les textes nous signalent-ils dans cette, région un grand nombre de localités dont l'identification est malheureusement souvent malaisée.

Le point où les deux routes traversent l'Oronte n'a jamais pu être très éloigné du passage actuel (Djisr ach-Choughoûr) car en aval le fleuve entre dans une gorge et en amont est bordé de larges marécages; de plus, c'est juste à l'ouest de ce passage qu'est la tête de la vallée du Nahr al-Kébîr, par laquelle on descend sur Lattakié. Le pont actuel est ancien, non toutefois de notre période.

Tout près du passage était Hiçn Tell Kachfâhân (latin Mons Ceffa) (128). Nous savons en effet qu'elle se trouvait à une course de cheval de Choughr-Bakas (129), en face d'Arzghân sur la rive opposée de l'Oronte (130), enfin sur la route d'Antioche à Inab (et Ma'arra) (131). Le nom est aujourd'hui totalement inconnu; des quelques tells de la région, celui qui conviendrait le mieux est le très gros tell situé juste au nord de Djisr ach-Choûghoûr, sur la rive occidenlale de l'Oronte; mais il ne s'y trouve aucune ruine (132).

Est-ce à Tell Kachfâhân qu'il faut identifier le Chastel-Ruge des Francs ? L'existence de deux ou trois localités assez voisines désignées par les textes sous les formes mal précisées de Rugia, Rugea, Rubea, Robia, Roia, Ruiath, Roissa, Rusa, Roida, Oppidum Rugine (français Chastel-Ruge) a enveloppé le problème d'une obscurité dans laquelle se sont perdus les chroniqueurs médiévaux les premiers, et dans laquelle il a fallu attendre René Dussaud pour introduire un peu de clarté. Qu'il y a au moins deux localités, distantes de quatre milles, est sûr (133). L'oppidum Rugiae est la plus importante ; nous savons qu'il se trouve sur la route d'Antioche à Ma'arra, ou à Chaïzar et par Inab et Apamée (134), tout près de l'Oronte (135), non loin d'Arzghân et Bezmechân (136), bref évidemment dans la région de Tell Kachfâhân. Et il faudrait certainement identifier les deux places si, dans la région de Darkouch ou Choughr-Bakâs, Kamâl ad-dîn ne connaissait un « Chaqîf ar-Roûdj », qui onomastiquement correspond mieux à Chastel-Ruge (137). Quant à la seconde localité désignée sous un nom voisin de Rugia, nous en reparlerons à propos du Djabal Soummâq.

De Tell-Kachfahân à Darkoûch, l'Oronte coule dans une gorge d'où les chemins s'écartent pour passer sur les hauteurs voisines de l'une ou l'autre rive. Le chemin occidental est gardé, au-dessus de la traversée du Nahr al-Abyadh, en amont de la gorge de Bakfelâ (138), par la forteresse jumelle de Choughr et Bakâs. Celle-ci n'est pas connue avant les Francs, qui la construisirent, ou la développèrent sans doute dans la seconde moitié du XIIe siècle, après la chute de Tell-Kachfahân. Elle s'élève sur une arrête rocheuse taillée à pic sur cent mètres de hauteur de trois côtés, mais extrêmement étroite et même affaissée en son milieu, d'où la nécessité de diviser la forteresse en deux châteaux, celui de Choughr, le plus fort, à la pointe du rocher, et celui de Bakâs du côté de la montagne d'où le séparait un fossé. Les restes actuels, assez délabrés, datent la plupart, comme en témoignent des inscriptions, de restaurations musulmanes du XIIIe siècle (139). Au nord de Choughr, près de Qaïqoûn, les routes d'Antioche et de Darkouch divergent ; cette dernière passe à mi-chemin par Chaqîf Kafar-Doubbîn (Carte d'E. M. Cufru Din) (140).

Sur la rive orientale, de petites collines s'interposent entre l'Oronte et la chaîne du Djabal-Wasît, prolongement du Djabal Dovili, qui le sépare du Roûdj. Là se trouvait, près du village moderne de même nom, le « formidable château » d'Arzghân (latin Arcican), souvent associé à Chastel-Ruge ou Tell-Kachfahân (141); il n'en reste aujourd'hui aucune trace. On traversait ensuite l'oued appelé encore Wadî abou Qal'a, et l'on arrivait à Bezmechân (latin Besmesyn, carte d'E. M. Mechmecham) (142), puis à Chaqîf Balmîs (latin Cavea Belmys) (143). Le chemin de Darkouch montait alors sur la montagne, et atteignait un seuil où passaient aussi le chemin de Darkouch au Djazr, et où, près de l'actuelle Tenariye, sont les ruines d'un château appelé aujourd'hui Toûrin (144).

Quant à Darkouch, d'où des chemins conduisent vers Djisr ach-Choûghoûr, le Djazr, Armenaz ou Harim, le Djisr al-Hadîd et Antioche, c'est un bourg pittoresquement construit près de la sortie de la gorge de l'Oronte; sa forteresse, en partie creusée dans le roc, avait été construite, peut être en totalité par les Francs, dès la première moitié du XIIe siècle; il n'en subsiste rien aujourd'hui (145).

Il est inquiétant de constater que nous ne connaissons les noms francs ni de Darkouch ni de Choûghr-Bakâs, sans parler de Kafar-Doubbîn. Cette ignorance s'étend à des places du Djabal Ansaryé telles que Balâtonos, Borzeï, que nous en rapprochons ici parce que l'étude de la campagne de Saladin en 1188, au cours de laquelle les unes et les autres furent prises, est le seul moyen que nous ayons de proposer quelques identifications. Le seul texte franc où soient cités les noms de plusieurs conquêtes de Saladin est la lettre d'Ermenger, qui énumère, après Çahyoûn, « Gardam, Caveam, Rochefort, Castra munitissima »; après les avoir pris, Saladin gagne la plaine d'Antioche (146).

Cavea figure dans une charte entre « Rochefort cum abbatia » et les casaux de Levonia, Baqfela, Gaïgon (Qaïqoûn) que nous avons vu être proches de Bakas-Choûghr (147). Nous savons que Saladin, après Çahyoûn, envoya prendre Djamâhiriyoûn et Qal'at al-Aïdô clans le Djabal Ansaryé, puis assiégea Bakas-Choûghr, de là alla occuper Borzeï après être passé par Sarmenya enlevée entre temps par son fils, puis, par Kafar-Doubbîn qu'un de ses lieutenants avait réduite, gagna Darkouch qui ne résista pas, et la plaine d'Antioche. On verra que Rochefort peut être Borzeï; Cavea ne peut être qu'un chaqîf, c'est-à-dire Kafar Doubbîn ou Darkouch (148), toujours connue comme telle (149); peut-être le nom de Levonia dissimule-t-il une colonie d'Arméniens, qu'on sait par ailleurs avoir peuplé Kafar Doubbîn (150). Reste la Garde, qui peut être une des places conquises par les musulmans après Çahyoûn, ou plutôt Bakâs-Choughr, où Saladin vint en personne.

De Tell-Kachfahân, on accédait au Djabal Soummâq en traversant le Roûdj méridional, au-delà des dernières pentes du Djabal VVaslt (151). La route d'Apamée atteignait le Ghâb à Qastoûn, place byzantine citée encore en 1119, mais ruinée peu après, et dont il ne reste qu'un tell (152). La route de Ma'arra entrait dans le Djabal Soummâq à Inab (latin Nepa) (153). Rusa, distincte de Rugia, devait se trouver aussi dans le Roûdj Méridional (154).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Du 'Amouq à Alep et au Roûdj.

97. Ibn al-Fourât, I, 73 r° paraît indiquer entre Antioche et Alep un Djabal Ahmar, qui m'est inconnu.
98. Ibn al-Fourât, tome III, 14 r° ; Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 64 r° .
99. Le Strange, 386, 482.
100. Gautier le Chancelier, II, 2.
101. Le Strange, 413; Gautier le Chancelier, 83; Boughya Aya, S. 39.
102. Gautier le Chancelier, II, 5-6.
103. Gautier le Chancelier, II, 16; Kamâl, H, 627, 633.
104. Dans les collines entre Sarmadâ et Athârib (Gautier le Chancelier, II, 2-6; Abou'l-Féda, 139 r° ).
105. Kamâl, 621.
106. Yâqoût, 536.
107. Kamâl, 629-625.
108. Rey, Colonies Franques, page 353. — « Tell Agdi ou Tell Ada, château dans le district de Leïloun, pris par Tancrède en 1105. Il s'identifie avec le village nommé Tell Adai ou Adieh. (Guillaume de Tyr, livre XIV, chapitre VII) »
109. Yamâl, 623.
110. Le Strange, 403; Albert d'Aix, 684; Kamâl, passim; Ibn abî Tayyî, 71.
111. A côté est Nawâz (Le Strange, 616, Kamâl, 627); aussi Ma'rathâ (Boughya, Seraï, IV, 275 v° ).
112. Boughya Aya Sofya, 30, signale Roûhîn machhad de Hasan); Boustân, 687, Kafartîn.
113. El, art. Halab (par Sobernheim); Ibn Ch. A'lâq, première moitié de la première partie; J. Sauvaget, Les Perles d'Or d'Ibn ach-Chihna, et la prochaine thèse du même; Kamâl, passim; René Dussaud, pages 472, 476.
114. Au nord de Salamiya (Kamâl, 591, 612), = l'actuelle Qoubaïba ?
115. Au sud-ouest, Roçâfa reste habitée; Kamâl Aya Sofya, 166, dit Qu'elle s'appelait dans l'antiquité Qîtâmlîlâ (cf. la localité proche de Batlamiya ?). Il connaît aussi les ruines d'Andarîn et Souriya (45).
116. Ibn Chihna, 157, 'Azînî, 493. On nous signale encore Ibbin (Kamâl, 633), Yahmoul et Kafar (Ibn Chaddaâd, 35 r° , Kamâl, A. S., 90), Harbanouch (Le Strange, 448), qu'on retrouve sur la carte, puis, non localisés, Baït Rôs, près Yahmoûl (Ibn Chaddaâd, 35 r° ), Daïr Marqoûs (Le Strange, 430), Ardjîn ou Archln al-Qouçoûr (Le Strange, 399). La carte d'E. M., note une Qal'at al-Qantâr, qui recouvre ja ne sais pas quoi.
117. Kamâl, A. S., 179.
118. Ibn Chaddaâd, 52 v° On signale au sud-est Binich (Ibn ach-Chihna, 235), Fou'a (aujoud'hui Fogha), qui, dépendant de Sarmîn, en fut détaché par az-Zâhir Ghazî (Le Strange, 440; Ibn Chaddaâd, 52 v° ).
119. Kamâl, passim; Le Strange, 532; Ibn Chaddaâd, 52 v° . Près de Sermîn est Marboûnya (Boughya, IV, 275 v° ).
120. En 1123 (Kamâl, 639), les Francs capturent à Hanoûta; Hillifa (inconnue) et Gharîb (inconnue) une caravane venant de Chaïzar.
121. Le Strange, 437; Delaborde, 17.
122. Le Strange, 521; Kamâl, A. S., 90. Au nord, à Istamak, Kamâl 41 connaît des restes de citernes antiques.
123. Le Strange, 470, Kamâl, A. S., 90. Yâqoût croit à deux Kafarlatâ, le second étant près de 'Azâz; sans doute le déduit-il du récit d'une attaque sur K. venant de Tell-Bâchir (Kamâl, 592); mais leur source commet une confusion sûre, car elle nomme aussi Bâsarfoût. Kamâl, 43 et 69, signale les ruines antiques de Nahla, qui existent encore.
124. Rey, Colonie Franques, 351. — « En 1120, le roi Baudouin II, nous dit Guillaume de Tyr, étant sorti d'Antioche, se dirigea sur Ruge, puis, passant par Haab, il vint, le 13 août, camper au tertre de Danit, et le lendemain, il remporta, en ce lieu, sur Ilgazi, une victoire signalée, qui est connue dans l'histoire des guerres saintes sous le nom de bataille de Danis. — Le même auteur nous apprend que le soir même de la bataille, le roi vint coucher au château de Haab, qui était fort voisin du théâtre du combat. Or, à huit kilomètres à l'est du Bordj el Hab, se voit un tertre nommé encore de nos jours Tell Danit, qui doit, je crois, fixer d'une manière indiscutable ce champ de bataille, d'autant plus que Kemal-ed-din dit que les Musulmans vaincus s'enfuirent à Tell-es-Sultan, point qui se retrouve à douze kilomètres à l'est de Tell Danit. »
125. Albert d'Aix, 682; Kamâl, 624. Plus au nord (sur le tell Chamaroûn), camp romain.
126. Bohémond se replie de là sur Kafarlatâ (Kamâl, 590, 592); le seigneur est pris sur la route d'Alep à Ma'arrat an-No'mân (Kamâl, 652); Bâsarfoût est prise en même temps que Kafarlatâ (Ibn al-Fourât, II, 173 r° ); elle est dans le Djabal Banî 'Oulaïm (Yâqoût dans Le Strange, 421).
127. Une partie de ses eaux traverse souterrainement le Djabal Wasît et ressort en une grosse source au bord de l'Oronte.
128. Il est inutile de corriger avec Heyd, I, 375 « Mons Ceffa », de Tafel 272 en « pons », puisque le nom indigène est Tell Kachfâhân.
129. Abou'l-Féda Géogr., 261; cf. Abou Châma, Historiens, 368.
130. Ibn Chihna, 177.
131. Ibn al-Fourât, III, 13 v° , 15 r° (associe Tell Kachfâhân, Arzghân, et Bezmechân).
132. Sauf l'aménagement des deux fontaines au pied du tell ? Tell al-Qarch, proposé par Jacquot d'après une vague ressemblance phonétique, est impossible, puisque sur la rive droite.
133. Albert d'Aix, 701 (Rossa et Roida); Raoul de Caen, 650 (Rubea et Rufa), Foulcher de Chartes, 423 (donne la distance entre les deux). René Dussaud, 165 et suivantes.
134. Gessta, 73; Raymond d'Aguilers, 271; Foulcher de Chartes, 423; Guillaume de Tyr, 481.
135. Foulcher de Chartes, 423.
136. Raoul de Caen, 650; cf. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266.
137. Revue de l'Orient latin, IV, 216. Chaqîf, correspondant à cavea, forteresse à flanc de rocher, ne peut s'entendre d'un tell; ce n'est donc pas un autre nom de Tell Kachfâhân.
138. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266.
139. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 61 r° ; Van Berchem, Voyage, I, 253.
140. Ibn Chaddaâd, 54 r° . Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266; ce dernier nomme dans la région Tala (Tellan, près Darkouch ?), Cavea et Livonia, sur lesquelles cf. infra, page 160.
141. Arzghân est la forme actuelle et de Ibn al-Fourât, II, 174 v° ; Ibn Chaddaâd, 62 r° et Ibn al-Fourât, III, 15 r° écrivent Arzqân, qui correspond mieux au latin Arcican : carte d'E. M., Aïni el-Izân I Cf. aussi Guillaume de Tyr XIV, 5 ; Grégoire le Prêtre, 199 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266.
142. L'orthographe que nous adoptons rend le mieux compte de la graphie non pointée d'Ibn al-Fourât, tome III, 15 r° , de la transcription latine (Raoul de Caen, 644, l'éditeur a lu Belmesyn au lieu de Besmesyn; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491), et de la forme moderne.
143. Ibn Chaddaâd, 54 r° ; Maqrîzî-Quatremère, 53; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I. 491.
144. Van Berchem, Voyage, I, 81; René Dussaud, 163. On a voulu y voir le Valtorentum de Rôhricht Regesta, n° 331, qui semble cependant être dans la plaine d'Antioche.
145. Ibn Chaddaâd, 54 r° . On écrit souvent. Dair-Koûch, mais à tort.
146. Ansbert, 80. Cf. Continuateur de Guillaume de Tyr, D 72.
147. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 266; Strehlke, 10.
148. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 54 r° .
149. Dans un projet de croisade du XIVe siècle, on trouve comme forme latine Dargoûs; mais l'ancien nom franc à cette date peut avoir été oublié, ou bien l'on disait Cavea Dargoûs (= Chaqîf Darkouch) (Revue de l'Orient Latin, tome X, 429).
150. Ibn Chaddaâd, 54 r° .
151. On cite de ce côté Besselemon (auj. Bechlimoun), Luzin (inconnu), Farmît (= Kafarmît dans le Roûdj ?), Potaman (aujourd'hui Eftaman), Pangeregan « in valli Russae » (inconnu) (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491). Van Berchem JA, 1902, I, 406, propose de lire Maryamîn dans Kamâl, 622, d'après le village de ce nom dans le Djabal Wasît; en réalité il s'agit de Sarmîn.
152. Le Strange, 490; Kamâl, 615.
153. C'est près de là, dans la plaine, qu'il faut placer le Fons Muratus, de Guillaume de Tyr, XVII, 9, Ard al-Hatîm des sources arabes, où fut battu et tué Raymond, en 1149; le récit de la bataille (en particulier Ibn al-Fourât, III, 14 r° ) exige une localisation sur le chemin de retour d'Inab vers Tell Kachfâhân et non dans la montagne au-delà d'Inab, comme le croit René Dussaud, 167.
154. On a pensé à 'Allâroûz, au sud d'Inab (Ousama, Derenbourg-Vie, 122; Kamâl, 622, où l'éditeur a traduit « nazala 'Alârouz » comme s'il y avait « 'alâ Rouz » : au-dessus de Roûz); toutefois le rapprochement de Rusa, Rugia, Arcican, Besmesyn, par Raoul de Caen, 650, suggère une place plus proche de Tell-Kachfahân, ainsi que la distance de quatre milles donnée par Foulcher de Chartes, 423. Quant à l'hypothèse d'un troisième site de nom voisin faite par Hagenmeyer (Gautier le Chancelier, page 176), elle repose sur l'existence d'un site de Robia ou Rouwaiha, près Ma'arra, mais n'est en aucune façon appuyée par les textes, qui peuvent toujours s'appliquer à Chastel-Ruge ou à Rusa (ou à la vallée du Roûdj).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le Djabal Soummâq et le Ghâb.

Au sud-est du Roûdj, le Djabal Soummâq (155), sans avoir conservé toute la prospérité qu'attestent les champs de ruines dont il est couvert (c'est l'actuel Djabal Zawiyé), restait à l'époque des croisades bien plus vert qu'il n'est aujourd'hui. En venant du bord occidental du massif par Inab, on arrivait aux deux petites places de 'Allaroûz (156) et Arnîba (aujourd'hui Ernebe) (157), puis à la vieille métropole byzantine d'al-Bâra, terriblement éprouvée par les ravages turcomans du XIe siècle, et dont l'évêque grec s'était réfugié à Chaïzar; l'évêque franc, lui, s'établit à Apamée; al-Bâra acheva au XIIe siècle de dépérir, et ne fut plus bientôt qu'un maigre village au milieu du vaste champ de ruines que l'on voit encore sous le nom d'al-Kafr. La fortune d'al-Barâ échut alors à la musulmane Ma'arrat an-No' mân (latin Marra), plus à l'est (158). Elle avait une enceinte, dont des parties subsistent (159), et au dehors, un peu à l'écart, une citadelle restaurée par Zangî (160), et aujourd'hui encore en assez bon état de conservation. L'ensemble du pays consiste en croupes calcaires creusées de petits bassins verdoyants. A l'est de Ma'arra, la domination franque s'appuyait sur la vieille petite place forte chrétienne de Tell-Menis (latin Talaminia) (161); au sud, sur celle de Kafar-Roûm, qui était ruinée au XIIIe siècle (162).

Le sud du Djabal Soummâq, jusqu'à l'Oronte, est très différent. On traverse là de vastes et molles ondulations de terre nue descendant peu à peu vers le sud et vers l'est. Deux routes parcouraient ces plateaux, celle de Hâma à Ma'arra et celle de Hamâ à Tell-Kachfahân et Antioche.

Selon les moments, la principale localité surveillant la première route a été l'une ou l'autre de deux petites places voisines, Asfoûna et Kafartâb (latin Capharda). Cette dernière est à quelques kilomètres au nord-ouest de la moderne Khân Chaïkhoûn (163); la seconde, que maint récit d'opérations militaires du XIe siècle attestent avoir été proche de Kafartâb (164), doit conserver le nom antique d'Achkhânî, qui occupait le site de Khân Chaïkhoûn même, encore remarquable par son énorme tell; elle était ruinée au XIIIe siècle. Les Francs l'avaient remplacée par Kafartâb, où ils avaient ajouté à une enceinte et à un fossé préexistants une forteresse faite d'une mosquée transformée; l'approvisionnement en eau y était cependant très déficient.

Quant à la route de Hamâ et Chaïzar à Tell-Kachfahân, elle passait par ce qui restait de l'antique métropole gréco-romaine d'Apamée (arabe Afâmiya, latin Femia, aujourd'hui Qal'at al-Moudîq). Située exactement au contact du plateau et du Ghâb, elle était réduite à la citadelle, toute l'ancienne ville n'étant plus que ruine, mais conservait encore comme telle l'importance d'un chef-lieu local. La citadelle, merveilleusement située sur un rocher amélioré de main d'homme, est de construction arabe ancienne, mais restaurée par les Ayyoubides, et peut encore aujourd'hui être admirée presqu'intacte (165). Entre Apamée et Hamâh (166), on traversait l'Oronte par un pont devant Chaïzar (Cesara) qui n'appartint jamais aux Francs, bien qu'ils eussent plus à l'est occupé Çaurân. De là l'on filait sur Rafânya et Tripoli ou sur Hamâh, Homç, Ba'Ibek, et Damas.

La vallée de l'Oronte à l'ouest d'Apamée constitue le Ghâb, plaine aujourd'hui marécageuse, insalubre et presqu'inhabitée bordée par le Djabal Zawiyé et le Djabal Ansaryé, mais qui a été autrefois fertile, saine, peuplée, ce qui explique la prospérité d'Apamée. Cette situation n'avait pas au moyen-âge entièrement disparu; l'ancien système mal connu de drainage subsistait, et, si la plaine était occupée partiellement par un petit lac au pied d'Apamée et un plus grand en aval, dont les eaux se rejoignaient en hiver, ces lacs poissonneux et profonds n'avaient rien de l'insalubrité des marécages, et la plaine restait assez facilement traversable pour qu'une circulation active paraisse avoir existé entre Apamée et Lattakié (167). Sur la rive gauche de l'Oronte, le chemin passait par Bikisraïl dans le Djabal Bahrâ. Sur le versant du Ghâb, on ne connaît cependant aucune localité, à moins qu'il ne faille chercher de ce côté Logis (168). La remontée de l'Oronte au Djabal Ansaryé est partout très raide et haute, et ce chemin ne faisait pas exception.

C'est seulement vers le nord du Ghâb, dominant au loin les abords du Roûdj, que l'on trouve sur la pente du Djabal Ansaryé deux forteresses médiévales, Sarmaniya (latin Sarménie), qui, rasée par Saladin, n'a laissé de trace que son nom (169), et Borzeï, forteresse importante dès l'époque romaine, puis pendant la reconquête byzantine, et encore sous le régime franc, où peut-être l'appela-t-on Rochefort (170). Gardant le chemin raide qui unit le plus directement Çahyoûn au Roûdj, par le col du Nebi-Younis, qui la domine de 800 mètres, Borzeï est encore à trois cents mètres au-dessus de la plaine, à l'écart des grandes routes. Elle occupe une vaste plate-forme rectangulaire au sommet d'un rocher entouré de ravins abrupts de tous côtés sauf au sud-ouest; aussi de ce côté l'enceinte est-elle simple; pour le reste c'est une muraille simple terminée à l'est par une tour dominant directement le Ghâb. Au nord-ouest est le château principal, sur la partie la plus élevée de la plate-forme. La construction est incontestablement antérieure aux Francs, mais peut avoir été complétée par eux, par exemple par une tour à bossage de la partie supérieure de la double enceinte méridionale. L'ensemble n'a rien de monumental; la force de la place tenait plutôt à ce qu'elle était presqu'inaccessible aux machines de guerre.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : Le Djabal Soummâq et le Ghâb.

155. Du nom du soummâq qui y croît en abondance.
156. Cf. paragraphe précédent, note 53.
157. Ibn Chaddaâd (le géographe, manuscrit de Londres), 62 r° (Ibn ach-Chihna précise, dans le Dj. Zawiyé); Ibn al-Fourât.
158. Idrisî et Ibn Djoubaïr dans Le Strange, 495-497.
159. Albert d'Aix, 451, y nomme une église de Saint-André; il y avait un machhad de Joseph, restauré par az-Zàhir (Boughya, A. S., 87).
160. Kamâl, A. S., 174.
161. Albert d'Aix, 683; le même, 701, cite Tommosa, Turgulanl, et Montfargia, qu'il semble, d'après les faits, falloir chercher vers Ba'rîn (latin Montferand) au sud de Chaïzar; Tommosa ressemble à Teumenso, nom de Teil-Menis dans la Table de Peutinger, mais, 683, il l'appelle Talaminia.
162. Le Strange, 471
163. René Dussaud, page 178.
164. L'identification de Rey acceptée par R. Dussaud, 186, avec Asfoûn, près d'Edlib, est impossible pour cette raison. Kamâl, Bibliothèque Nationale, 1666, passim.
165. Le Strange, 473; Ousâma, 74, 113, 148; Kamâl, 609; Gautier le Chancelier, 70. Ousâma, 58 (la citadelle est l'ancien amphithéâtre); Kamâl, 615; Van Berchem, Voyage, 188-194.
166. Ousâma nomme dans le Djabal Soummâq méridional Chahsabou, Naqira, Kafarnaboudha, Zofea, Latmîn (cf. Dussaud, page 207), Tell at-Touloûl, Tell-Molâh, Ammouriyé, al-Djalâlî, Bachila, Hillat Ara, Vasmalikh, Doubbaïs, Zalin (distincte de Behetselin qu'on a vu être Behesnî). Homedin n'est pas près d'Apamée comme le croit Dussaud, 509, mais de Çahyoûn (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 325, 289, 324). Boustân, 571, cite KaSfarand, etc.
167. On y rencontrait toutefois des lions (Ousâma, 58).
168. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266. Est citée, comme Abou Qobaïs, parmi les dépendances d'Apamée (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266) et le seigneur de ce nom paraît à Lattakié (mais son nom peut être d'origine normande). Hartmann, ZDPV, XXIII, 30, note une al-Audj, sans doute l'actuel Houwedjé ou Houweïs, au nord d'Apamée.
169. René Dussaud, 152.
170. Imâd dans. Abou Châma, 131 (Historiens des Croisades 372), dit que la force de Borzeï était devenue matière à dicton chez les Francs, ce qui peut être une allusion à ce nom; on a vu que Rochefort est en tous cas l'une des conquêtes de Saladin (page 160).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

D'Antioche à Lattakié et au Djabal Bahrâ.

Si Antioche était incontestablement au XIIe siècle le centre d'attraction principal de tout le bassin inférieur de l'Oronte, il n'en était pas de même de la zone côtière montagneuse correspondant au récent état des Alaouites. La vraie capitale en était alors, comme aujourd'hui, Lattakié (grec : Laodikeia, arabe Lâdhîqiya, français La Liche). C'était un port bien meilleur que Souwaïdiya; elle était en relations assez faciles avec Antioche, Alep et le Ghâb par une série de vallées en éventail, enfin elle se trouvait au milieu d'une plaine littorale ici relativement large et fertile. Au XIIIe siècle, le rattachement politique à Alep devait naturellement la favoriser au détriment d'Antioche. Sans doute, elle n'était plus ce qu'elle avait été dans l'antiquité, dont plusieurs monuments étaient déjà en ruines; elle n'en restait pas moins une ville active, aux maisons bien bâties, abondant en bazars et jardins (171). Son port, le meilleur de la Syrie du nord, était fermé par une jetée que protégeait une tour, et son chenal d'accès était la nuit fermé par une chaîne (172). Près de là se trouvait la grande rue des Pisans, comprenant « les voûtes du Prodrome » et remontant jusqu'à l'église Saint-Nicolas; non loin de son aboutissement près du port étaient la maison du Temple et l'Eglise Saint-Elie; non loin encore, la rue des Génois, l'entrepôt des Amalfitains, et, à côté, encore sur le port, l'Eglise Saint-Pierre (173). On signale aussi une église jacobite (174).

La ville n'était entourée que d'une enceinte simple, qui lui eût constitué une faible défense, n'eût été d'une part la tour du port, d'autre part une citadelle au-dessus de la ville, composée de deux petits châteaux, d'accès déjà difficile au début du XIIe siècle, et fortifiés encore après l'occupation par Saladin, tandis qu'on démantelait au contraire la ville pour enlever tout appui à un éventuel coup de main franc (175).

La région située entre le bas-Oronte et le Nahr al-Kabîr, au nord de Lattakié, est dominée au nord par le Djabal 'Aqra (dans l'antiquité, Cassius ; byzantin Kaukas ; français Mont-Parlier ou Palmier) (176). Du bord sud-est de cette chaîne divergent presque toutes les rivières, soit vers le moyen-Oronte par la rivière de Qoçaïr et le Nahr al-Abyadh, soit vers le Nahr al-Kabîr par le Nahr Zegharo, le Nahr al-Qourchiya, etc. Le nord et l'est du massif, en raison de l'altitude ou des torrents, sont assez nus ; par contre, toute la partie centrale et méridionale, aux larges et longues vallées de pentes plus douces, bien arrosées, est un pays de pénétration facile (par le sud), aujourd'hui encore couvert de forêts sur les hauteurs, et abritant dans les bassins de riches cultures ; de ces bassins le plus vaste et profond est formé, au pied même du Djabal 'Aqra, par la concentration des eaux du Nahr Qourchiya.

Les trajets pratiqués pour aller de Lattakié à Antioche au moyen-âge sont très incertains. On ne suivait naturellement pas la côte, trop découpée et abrupte. Mais suivait-on une direction en gros rectiligne, proche de la route actuelle ? Ou remontait-on le Nahr al-Kabîr jusqu'au Nahr Zegharo ou même jusqu'au Nahr Qourchiya, dont on aurait suivi ensuite les vallées ? On peut seulement affirmer que la route, quelle qu'elle fût, passait par le bassin de concentration du Nahr Qourchiya, où se trouvait, sur les flancs du Djabal 'Aqra, Kessab (latin Cassambella), ainsi que Hiçn al-Harîda, au fond du bassin, si elle est bien l'actuelle Erdou. Entre Lattakié et Kessab, on passait par la latine Laitor, qui résiste à l'identification ; on verra seulement l'importance de Qourchiya, au confluent du cours d'eau de ce nom et du Nahr al-Kabîr (177). Entre Kessab et Antioche, plutôt que de filer droit sur Antioche par les plateaux inhospitaliers du Ziyaret Dagh, que traverse la route moderne, on devait descendre sur l'Oronte en face de Souwaïdiya, ou mieux, à mi-chemin entre cette ville et Antioche (178).

La côte entre Lattakié et l'embouchure de l'Oronte est constituée par une série de baies et de pointes, dont chacune abritait au moyen-âge un petit port de cabotage. Dans l'anse au nord du Râs Ibn Hânî était Gloriette (aujourd'hui Ibn Hânî) (179); dans la suivante, Ferere des portulans est évidemment l'actuel Mînat (port) al-Fasri (180); dans la troisième, on trouvait comme aujourd'hui Mînat ai-Basît (181); enfin dans le creu entre le Djabal 'Aqra et le Kardouran Dagh, devait être le Portus Vallis des portulans (182).

A l'est des routes d'Antioche au Nahr al-Kabîr (183) est celle d'Antioche à Tell Kachfâhân. Un peu à l'écart à l'ouest était al-Qoçaïr (litteralement le « petit château », latin Cursat ; aujourd'hui Qal'at az-Zau), dont l'importance était moins de surveiller une route que d'être dans un coin isolé, à l'abri des marches des armées. Le long rocher sur lequel elle s'élève, partout abrupt sauf un étroit seuil coupé par un fossé, forme une bonne défense naturelle, mais la forteresse elle-même, malgré un nombre considérable de pièces, est de construction assez simple. Ce fut seulement au milieu du XIIIe siècle qu'elle fut renforcée, grâce à une initiative de la papauté ; on construisit alors les deux grosses tours de bel appareil que l'on voit encore au sud-ouest en dépit de graves éboulements. Mais la réfection s'arrêta là, le reste de la forteresse ne fut pas transformé en connexion avec ces nouveaux ouvrages, qui, réduits à eux seuls, pouvaient que très peu servir (184).

La vallée du Nahr al-Kabîr, bordée de hauteurs modérées beaucoup plus accueillantes que les chaînes du nord et du sud, plus abruptes et plus ravinées, constitue une zone de passage vers Tell-Kachfahân et la Syrie intérieure de premier ordre. Le principal relais sur la route qui l'empruntait devait être al-Qourchiya (aujourd'hui Khân Bektach), où se voit encore une tour médiévale, Tell al-Ghâb (185). Nous savons d'autre part que de Çahyoûn, Saladin envoya conquérir d'une part Balâtonos, d'autre part Qal'at al-Aïd et Qal'a Djamahariyîn. Qal'at al-'Aïd est la forteresse actuelle du même nom dont les ruines se trouvent sur le Djabal Chillif au-dessus d'une vallée unissant au Nahr al-Kabîr le col plus méridional du Nebi-Yoûnis. Qal'a Djamahiriyoûn succomba le lendemain; il n'en a pas été trouvé de localisation convaincante (186).

Ce n'est pas dans la vallée même du Nahr al-Kabîr, mais dans celle d'un de ses affluents méridionaux, au contact des collines de la montagne, que se trouve la forteresse qui domine la région, Çahyoûn (latin Saône). Les ruines en sont peut-être les plus impressionnantes de toute la Syrie médiévale ; et dans la principauté d'Antioche certainement Marqab seule pouvait rivaliser d'importance avec elle. Le site, un long éperon rocheux encadré de deux ravins profonds et abrupts, était occupé dès l'époque phénicienne et le resta lors de la conquête arabe. C'est néanmoins seulement

de la reconquête byzantine que date la forteresse que nous admirons aujourd'hui. Il n'y a guère de doute qu'elle occupait déjà la totalité de la surface couverte par les ruines actuelles, sauf peut-être à l'est, du côté où le rocher se raccorde au plateau, où l'enceinte extrême, naturellement plus forte, restait en-deçà de l'enceinte actuelle ; mais elle enserrait comme aujourd'hui toute la basse-cour occidentale. Le château principal occupait dans la partie orientale l'endroit le plus élevé, et était lui-même entouré d'enceintes intermédiaires étagées, et séparé de la basse-cour par une coupure artificielle du rocher substituée à la pente naturelle trop douce. L'ensemble était en petit appareil très finement joint, et comportait des tours rondes et polygonales.

Si les Francs, tout en apportant un peu partout des réfections, des modifications, des additions, n'altérèrent que peu l'aspect d'ensemble de la forteresse byzantine elle-même, par contre ils en transformèrent du tout au tout la conception par les travaux extraordinaires qu'ils lui ajoutèrent à l'est. Il n'est pas sûr que l'énorme fossé creusé dans le roc sur 15 mètres de large, 18 mètres de profondeur, et 70 mètres de long, avec aiguille ménagée au milieu pour supporter un pont-levis, soit, du moins à l'origine, leur oeuvre. Mais au bord de ce fossé ils élevèrent, en un merveilleux appareil, de formidables ouvrages : aux tours rondes peu saillantes qui bordent le fossé succèdent trois tours carrées plus grosses du côté du sud-est, où était la porte principale (complétée dans la basse-cour par deux portes secondaires également fortifiées par les Francs). Le grand nombre de salles, dont plusieurs très grandes, en particulier dans le donjon sur le fossé, l'amplitude de la citerne, témoignent de l'importance de la place. Les quelques travaux effectués par les musulmans après la reconquête n'apportèrent aucune modification profonde ; il en résulte que le château de Çahyoûn constitue dans sa partie franque un des rares exemples de l'architecture franque du XIIe siècle, non remaniée par les ordres militaires du XIIIe (187).

Au sud de Çahyoûn, au contact de la zone ouverte du Nahr al-Kabîr et du Djabal Bahrâ plus âpre, se trouvait, sur un sommet d'où l'on jouissait d'une vue très vaste, la forteresse de Balâtonos (aujourd'hui Qal'at al-Mehelbé). Elle avait été construite par la tribu locale des Banou'l-Ahmar et continuée par les Byzantins dans la première moitié du XIe siècle ; les Francs en renforcèrent plusieurs parties sans en altérer la physionomie générale ; les Musulmans firent de même plus tard. D'environ deux cents mètres de long, la forteresse consistait en une seule enceinte épousant la forme elliptique du rocher, avec de multiples saillants ronds, carrés et polygonaux, et un gros réduit au nord, et en un nombre considérable de pièces construites ou creusées dans le terre-plein (188).

Au sud de Balâtonos commence ce que le moyen-âge arabe appelait le Djabal Bahrâ (189), qui s'étendait jusqu'au-dessus de Tortose. Ici la montagne est étroite et monte brusquement au-dessus de la plaine côtière ; le terrain ne résiste pas aux orages et aux torrents ; tout le pays est déchiré par des vallées abruptes et profondes, ravagé encore dans le détail par des ravins de terre nue et croulante rendant la circulation extrêmement pénible. Aussi, chaque vallée, chaque montagne forme-t-elle un système clos, chacun muni de sa forteresse. C'est le centre des Nosaïris au nord, des Assassins au sud. Ni les croisés ni les autres conquérants n'y ont jamais eu de pouvoir bien ferme. La côte est, jusqu'à Boulounyas, plus ouverte, gardant une large bande de plaine, mais reflète par la pluralité de ses petits ports le morcellement des petits pays qu'ils desservent.

Il est possible, à en juger par de petites ruines, que des établissements aient existé au moyen-âge près des bouches du Nahr Snobar et du Nahr Roûs ; néanmoins on ne connaît rien de sûr avant d'atteindre Djabala (aujourd'hui Djéblé, latin Gabula, français Gibel ou Zibel ; ne pas confondre avec Giblet, qui est Djoubaïl, entre Tripoli et Beyrout, l'antique Byblos). C'était une petite ville active, en relations non seulement avec le Djabal Bahrâ mais avec le Ghâb et Apamée ; au temps des croisades, on y trouve des établissements de l'Hôpital, de Notre-Dame de Josaphat, des Génois, et un évêché ; on connaît une église jacobite et une église Saint-Georges extérieure aux remparts. A ceux-ci s'ajoute une citadelle constituée par l'ancien théâtre romain fortifié et munie de tours. On voyait encore au milieu du XIXe siècle le petit port médiéval (190).

En continuant vers le sud, on atteignait l'embouchure du Nahr as-Sinn, cours d'eau aussi gros que court, franchi par un pont ; là se trouvait l'antique Paltos, devenue au moyen-âge Balda, entourées de fossés inondés unissant le fleuve à la mer (191). Au sud encore, Iloureïsoun, sur le cours d'eau du même nom, est certainement l'Ericium des Latins, voisin de la mer et de Manîqa (192).

On arrivait alors à Boulounyâs (latin Valénie, aujourd'hui Bânyâs, à ne pas confondre avec la ville homonyme au sud de Damas), petite ville blanche et fraîche au XIIe siècle, mais que l'incendie effectué par Saladin, puis l'insécurité résultant de l'autonomie des montagnards, ruinèrent au XIIIe siècle, où la population se réfugia dans Marqab.

Marqab (latin Margat), la plus importante forteresse de la principauté d'Antioche avec Çahyoûn, avait été construite d'abord par un clan de montagnards (milieu du XIe siècle) ; elle fut continuée par les Mazoir au XIIe siècle, et considérablement développée après 1186 par les Hospitaliers qui en firent leur chef-lieu. Elle est située sur une plate-forme triangulaire aux pentes de tous côtés assez raides, dominant directement la mer de trois cents mètres ; la côte à ses pieds était barré par une muraille descendant du château et percée seulement d'une étroite porte, si bien que Marqab en commandait absolument le passage. La forteresse comprenait une double enceinte flanquée de tours rondes donnant sur un fossé; le château proprement dit se trouvait à la pointe sud, au-dessus d'un étroit seuil barré par un réservoir ; c'était un ouvrage énorme, comprenant une chapelle romane, une grande salle ogivale, un donjon de près de trente mètres de diamètre, une autre haute tour, un grand nombre de pièces d'habitation, de magasins, etc. La construction qui la termine au sud est sous sa forme actuelle l'oeuvre de Qalâoûn, postérieure aux Hospitaliers. Dans le reste de l'enceinte était établie la bourgade (193).

Correspondant à la ligne côtière Djabala-Marqab se trouve à mi-hauteur des diverses vallées une ligne de forteresses intérieures, dont la première place, au sud de Balâtonos, est Bikisrâil, dans le Djabal Bahrâ septentrional, appelé au moyen-âge Djabal ar-Rawâdifî (194). Bikisraïl, construit ou fortifié par les Byzantins vers 1030 en réplique à l'édification de Manîqa par les indigènes, s'élevait au milieu d'une vallée sur une croupe ovale peu élevée ; elle surveillait le chemin difficile mais court unissant Djabal à L'Oronte. Elle consistait en un château supérieur entouré par une enceinte inférieure, l'un et l'autre aujourd'hui assez délabrés. Il n'y a pas à douter que Bikisrâil soit le château appelé par les Francs Vetula, La Vieille. Plusieurs actes de Raymond Roupen établissent une relation certaine entre La Vieille et Djabala-Gibel ; on pourrait sans doute penser aussi bien à Balâtonos, mais un autre acte cite autour de La Vieille quatre villages, dont deux, aux noms caractérisés de Bessil et Carnehalia, se retrouvent aujourd'hui près de Bikisraïl dans Besseïn et Garnéhali (195); surtout, les récits de la prise de La Vieille par Tancrède, en 1111, dans Albert d'Aix, et de Bikisrâil, dans Kamâl ad-dîn et Ibn al-Fourât, se correspondent exactement, tandis que Balâtonos fut occupée, dans des circonstances inconnues, vers 1118 (196). Dans la même région l'acte précité nomme un autre petit château, Saint-Gerennes (?) (197).

Continuant vers le sud, on rencontre des ruines appelées aujourd'hui Qal'a Bastouar, puis Manîqa (ou Manaïqa, latin Malaïcas) (198), située entre deux ravins encaissés dominant le Nahr Houreïsoun. La forteresse avait été construite par les indigènes, puis reprise par les Byzantins. En dehors d'une enceinte épousant le contour du rocher, elle est isolée de la montagne par un fossé au bord duquel se trouvent les ouvrages les plus considérables : donjon, tour de guet, écuries, etc. témoignant de l'importance de la place. Il n'est pas impossible qu'il y ait eu des travaux francs.

Vient ensuite, sur la crête qui sépare les bassins du Nahr Houreïsoun et du Nahr Djobar, la ruine appelée de nos jours Qal'at al-Djaflî. Au-dessus du Nahr Djobar, très élevée encore, est 'Ollaïqa (latin Laicas). Celle-ci, construite sur une table calcaire aux flancs verticaux posés sur un sommet conique, comprend, derrière une première enceinte munie de tours, une seconde enceinte formant le château proprement dit ; l'ensemble, comme Manîqa, n'est pas dépourvu d'importance. 'Ollaïqa est probablement l'Argyrocastron des Byzantins, qu'on a voulu voir à Çafîtha (Chastel-Blanc) à cause de la similitude de sens des noms, mais que Honigmann a montré être bien plus au nord. On la trouve nommée d'une part comme peu éloignée de Manîqa, d'autre part associée à Marqab, Djabala, et Lattakié ; Anne Comnène pourrait faire penser à une place tout à fait côtière, mais Cedrenos suggère nettement une place de montagne ; il ne peut s'agir ni de Manîqa, connu en grec sous ce nom, ni de Bikisrâil, car Cedrenos décrit la place comme située sur un rocher élevé et abrupt. La construction de 'Ollaïqa avait été commencée, comme celle de Manîqa, par des indigènes, mais elle fut reprise par les Byzantins, évidemment sous Romain Argyre, d'où le nom d'Argyrocastron, qui ne traduit nullement Chastel-Blanc (199).

Plus au sud, la disposition des forteresses devient beaucoup moins régulière parce que le tracé des vallées est beaucoup plus tortueux et que la montagne s'élargit à la fois sur la côte, d'où toute plaine disparaît, et à l'est, qui ne longe plus l'Oronte. C'est au milieu de cette région que passait la frontière entre la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli ; frontière toute théorique d'ailleurs, puisque les Francs n'occupèrent jamais l'arrière-pays ; ils se bornèrent à en garder solidement les accès, les Templiers, par Çafîtha et Tortose au sud-ouest, les Hospitaliers par le Krak des Chevaliers au sud-est et Marqab au nord-ouest ; les Francs encerclèrent même un moment le massif par l'est, lorsqu'ils occupèrent Rafânya et Ba'rîn (latin Montferrand), d'où ils surveillaient les communications du Djabal Bahrâ avec Hamâh.

Une route traverse le massif de Marqab à Maçyâth (200), forteresse arabe améliorée par les Assassins, importante et impressionnante du dehors, mais de construction composite et médiocre. A mi-chemin se trouvait Qadmoûs (latin Cademois), juchée à quelque mille mètres d'altitude sur une table calcaire entourée de profondes vallées divergeant en tous sens, et d'où l'on a une vue immense; il n'en subsiste rien aujourd'hui. C'est le cas aussi au sud-ouest, en territoire tripolitain, de la place-forte d'al-Kahf, dont le nom — littéralement la grotte — provient du tunnel qui en était le seul moyen d'accès, tant tous les bords étaient taillés à pic (201).

C'est sans doute au nord de Qadmoûs qu'il convient de chercher al-Qolaï'a et Hadîd, que les Francs occupèrent juste au lendemain de la prise de Marqab et de l'installation de son seigneur par eux à Manîqa, en un temps où ils ne possédaient pas Qadmoûs. Pour la seconde, on a proposé Hadadi, entre Bikisrâil et Maçyath, mais il ne s'y trouve aucune ruine. Pour al-Qolaï'a, René Dussaud, après Van Berchem, écarte avec raison la ruine du même nom située entre Maçyâth et Tortose, près du site antique de Hiçn Soulaïmàn; on lui a indiqué une ruine de ce nom au nord de Maçyâth, mais il ne l'a pas vue, et la carte est muette. Or al-'Omari nous dit qu'al-Qolai'a était le plus septentrional des châteaux ismaïliens, ce qui ne peut convenir au site défini par R. Dussaud, mais doit nous reporter du côté de Manîqa (202). Nous avons signalé précédemment que des ruines anciennes de forteresses existaient à Qal'a Bastouar et à Qal'at al-Djaflî; les identifier à Qolaï'a et Hadîd nous donnerait le nom ancien de ces deux ruines, le site de ces deux noms anciens; on manque toutefois d'indice positif précis.

Le point où, en amont du Ghâb, l'Oronte, qui plus au sud était éloigné du Djabal Bahrâ, vient buter contre son rebord oriental abrupt, était surveillé par des forteresses faisant le pendant de celles de Borzeï et Sarmanya en aval du Ghâb. La principale était Abou Qobaïs (latin Bokebeis), déjà refuge solide avant l'arrivée des croisés (203). Dans la même région nous paraît devoir se trouver Khariba.

Khariba; pose un difficile problème. Un chroniqueur tardif mais en général bien informé dit qu'elle s'appelait aussi Hiçn ach-Charqî (204), d'où René Dussaud a conclu qu'elle était identique à la franque Eixserc. Néanmoins il paraît impossible de concilier les textes qui parlent de Hiçn ach-Charqî et de Khariba. Khariba occupait une position d'où l'on pouvait surveiller la route de Chaïzar à Apamée (205); elle fut acquise par les Francs en 1105, puis par les Ismaïliens en 1137, malgré une tentative adverse conduite de Hamâh et Chaïzar. Or le même auteur auquel nous devons ce dernier renseignement, Ibn al-Fourât, nous a signalé une ligne plus haut l'acquisition de Hiçn ach-Charqî par le régent de Damas, en même temps que de Lakma, et en connexion avec un raid sur Çafîthâ, ce qui nous porte bien plus au sud; d'autres textes associent Hiçn ach-Charqî à Rafânya et Lakma (206); enfin Eixserc, dont on peut accepter l'identification avec Hiçn ach-Charqî, était un fief de Maraqiya, dans le comté de Tripoli (alors qu'Abou Qobaïs relevait de Marqab), et appartenait encore aux Francs en 1163 (207). On pourrait à la rigueur concilier ces divers textes sur un site voisin de Rafânya, mais il paraît préférable de croire à deux forteresses, l'une voisine d'Abou Qobaïs, Khariba, l'autre au sud de Maçyâth, Hiçn ach-Charqî. Il se pourrait aussi qu'il y ait eu deux Hiçn ach-Charqî, et à ce propos nous remarquons que le principal village de l'une des deux vallées débouchant à Djabala (l'autre étant celle de Bikisrâil) s'appelle 'Aïn ach-Charqî; le col supérieur de cette vallée se trouvait en face d'Apamée, et si l'on relevait dans les environs quelque trace de forteresse, ce pourrait être Khariba, ainsi qu'une seconde Hiçn ach-Charqî (208).

Au sud (209), le Djabal Bahrâ s'abaisse sur la large trouée qui fait communiquer Homç à Tripoli. C'est cette trouée que surveillaient au nord le Krak des Chevaliers (Hiçn al-Akrâd) et Çafîthâ (Chastel-Blanc), et au sud 'Akkar et 'Arqa. De Tripoli à Antioche, cette trouée permettait de passer indifféremment par le côté ou par l'Oronte; au sud au contraire, il ne subsistait de route que le long du littoral, par Djoubaïl, Beyrout, Çaidâ, Tyr et Acre, vers la Galilée, la Palestine et l'Egypte.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : D'Antioche à Lattakié et au Djabal Bahrâ.

171. Raoul de Caen, page 706; Le Strange, 490 (Idrisi); Imâd, dans Abou Châma, Historiens des Croisades 365; la ville actuelle a conservé assez nettement le plan antique (Sauvaget, Le plan de Laodicée, Bulletin Et. Or. Institut de Damas, IV, 1934); il s'y trouve encore des maiions médiévales, dont une ou deux paraissent franques.
172. Le port médiéval s'enfonçait plus dans la vie que le bassin moderne.
173. Lib. Jur., 30; Muller, 3, 6, 15; Rôhricht Regesta, 331; Ughelli, VII, 203; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 224. C'est à tort qu'on a placé près Lattakié la stratégie de Saint-Elie (Râs al-Khanzîr).
174. Michel le Syrien, an 1481.
175. Le Strange, 492; Ibn al-Athir, XII, 5 (Historiens des Croisades 721); Kamâl Revue de l'Orient Latin, V, 214, 215.
176. La raison de cette appellation m'échappe.
177. Les hypothèses proposées reposent sur l'assimilation de Laitor avec La Tor (Bourdj, Toros); mais la graphie est nettement Laitor, Lactor, Lattor, et ne peut donc ainsi être décomposée. On voudrait pouvoir identifier Laitor avec Qourchiya ou Erdou. Qal'a Douz (E. M. Dor), a l'est d'Erdou, est à l'écart de tout et n'a pas de ruine. Pour Kessab et Harîda, cf. Le Strange, 448, Gautier le Chancelier, II, 9; René Dussaud, 423.
178. Il faudrait voir s'il y a des traces anciennes au nord-est du Dj. 'Aqra au lieu-dit Qal'a Boghazi (défilé de la forteresse); des habitants de Kessab disent qu'il y a dans les environs des restes d'église.
179. Rey, Périples, 334 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266; Wilbrand, 173.
180. On peut aussi y voir Fassia de Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 490, mais non Pheresia, d'Anne Comnène, qui est Athârib.
181. Près de là était Maloûniya (Ibn 'Abdarrahîm, cité par Van Berchem, Voyage, I, 250).
182. Rey, Périples, 333.
183. Il faut peut-être placer entre Lattakié et le Djabal 'Aqra le Territoire de Borchot, sur lequel le seigneur de Laitor donne le casal de Henadi (Delaborde, 26, Kohler, Revue de l'Orient Latin, VII, 151). (Il y a toutefois une Hnadi aujourd'hui juste à côté de Lattakié). Borchot pourrait-il se rapprocher du district de Boudjâdj au sud de l'Aqra. La question peut être liée à celle de Laitor vue ci-dessus. Dans le Dj. Aqra, on cite ensemble (Cartulaire des général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491), Casnapor, Colcas, Corconaï, Meunserac (ces deux derniers = Keurkené et Morselik ? A Morselik, il paraît y avoir des restes anciens). Le casal d'Acre (Cartulaire, tome I, 89), peut tirer son nom du Dj. 'Aqra. Joscelin reçoit au sud de cette route Bakfeta et Qaïqoûn, qu'on a vus près de Bakâs, puis Vaquer, Cofra, Seferie (Sefri, plus au nord) et Bequoqua (Coga ?).
184. Alexandre, IV, 1087; Van Berchem, Voyage, I, 241-251.
185. Van Berchem, Voyage; Kamâl ad-dîn (Aya Sofya) donne une liste des districts dépendant d'Antioche à une date ancienne; Ibn Chaddaâd, 85 v° , en la reproduisant, dit que celui d'al-Qourchiya fut conquis par Noûr ad-dîn; y a-t-il confusion ou s'agit-il d'une autre région ?
186. La terminaison en iriyoûn (cas oblique : iriyîn) est fréquente dans la région du Nahr al-Kabîr; la forme la plus proche de Djamahiriyoûn est. Djibériyoûn, en aval du point de rencontre des chemins du Nahr al-Kabîr et du Nahr Zegharo, mais on n'y voit pas de ruines (toutefois un peu au nord est un lieu-dit Qal'a Siriani (?) et un peu au sud le Djabal al-Qal'a, ce qui paraît attester la présence d'ouvrages fortifiés anciens. Rey, Colonies Franques, 349, a vu quelques ruines en amont près de Safkoûn (près d'où est Daguiriyoûn). Peut-être aussi faut-il chercher dans le haut Nahr al-Kabîr ou entre celui-ci et Balâtonos. D'autre part, Ibn Chaddâd l'historien remplace Djamahiriyoûn par Fiha, ce sur quoi Dussaud signale une Qal'a Fillehîn, entre Çahyoûn et Balâtonos, où il veut voir une forme conciliatrice (151). Grégoire Dgha, 1813 et suivantes cite Garmir (La Rouge), qui peut être Djamahiriyoûn ou Balâtonos, celle-ci ayant été fondée par les Banou'l-Ahmar (Ahmar = rouge).
187. Rey, Architectures militaires, 105 ; Van Berchem, Voyage, I, 267 ; Paul Deschamps, Le Château de Saône, dans Gazelle des Beaux-Arts, 1930 ; Paul Deschamps Le château de Saône et ses premiers seigneurs, dans Syria, 1935.
188. Entre Balâtonos et Lattakié, la carte au 50.000e signale un Qal'a Bahalou ; près de Çahyoûn, on connaît les casaux de Tricaria (Daghiriyoûn ?) et Homedin (Rôhricht Regesta 473, 513, 523). Sur Balâtonos, Van Berchem, Voyage, I, 283 ; René Dussaud, 150.
189. Le nom englobe les régions de Çafîtha au-dessus de Tortose (Abou Châma, Historiens des Croisades 353), Maçyâth (Zetterstéen, 240), et Bikisrâil ('Azîmî, 525).
190. Rey, Architecture Militaires, 215, Col. 355 ; 'Imâd ad-dîn dans Abou Châma II, 127, Historiens des Croisades 357 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome 224; Kohler Revue de l'Orient Latin, tome VII, 151; Michel le Syrien, an 1841 (1170); Rôhricht Regesta, 657 a; Yâqoût et Idrisi dans Le Strange, 459 ; René Dussaud, 136. Près de Djabala sont Herbin (Rôhricht Regesta, 657 a), Bessilis (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 89).
191. René Dussaud, 135; on trouve aussi Boldo, Belna, Beauda (d'où Bearida d'un copiste) ; à côté, casal Saint-Gilles (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 266).
192. Rôhricht Regesta, 347 ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 201.
193. Rey, Architecture Militaires, 19-38 ; Van Berchem, Voyage, 292 et suivantes.
194. Nouwaîrî, Bibliothèque Nationale, 1578, 64 r° .
195. Acte de Saint-Jacques ; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, 122, 127, 175, 71.
196. Kamâl, 599 ; Abou'l-Féda, I, 47 r° ; Albert d'Aix, 685.
197. Il nomme encore près Bikisrâil Neni, Nenenta, Hala (?), plus loin Guerrae, Baldania, Gipsum. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 connaît une terre de Gereneis. Un casal Burion ou Busson est dans la montagne de Djabala (Rôhricht, 76, 605 a).
198. Ecrit Malavans dans Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 ; corriger en conséquence René Dussaud. 150.
199. Anne Comnène, II 87 ; Cedrenos II, 496 ; Nouwaîrî, 64 r° ; 'Azîmî en 424 dit que les Byzantins prirent Hiçn Banî'l-Ahmar (= Balâtonos), Hiçn Bani'l-Chanâdj, et Hiçn Banî'I-Kâchih, non identifiées ; le constructeur de Manîqa s'appelait Naçr ibn Mousrâf ar-Rawâdifî, mais peut avoir fait partie des tribus précitées.
200. Nous adoptons cette orthographe, qui rend le mieux compte des formes Maçyad et Maçyaf ; cf. Van Berchem, Epigraphie des Assassins, page 9.
201. En suivant la ligne Qadmoûs-al-Kahf, on atteindrait Tortose en passant par Khawâbî (latin Coïble) ; près de là, sur le chemin de Maraqiya, la carte cite une Qal'at al-Douaz.
202. René Dussaud, 142 ; ne pas confondre Qolaï'ât (latin Coliat) près 'Arqa.
203. Mouslim ibn Qoraïch y porte, ses trésors en 1085 (Kamâl, Bibliothèque Nationale, 1666. 107 r° ).
204. Zetterstéen, 240.
205. Ousâma, cité par René Dussaud, 146, qui propose Kharayb, juste à côté d'Abou Qobaïs, sans aucune raison autre que la ressemblance phonétique.
206. Zetterstéen, ibid.; Kamâl, 678 ; Ibn al-Fourât, 93 v° ; René Dussaud, 147.
207. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 328.
208. René Dussaud propose de placer à Loqbé, au nord de Maçyâth, le Lacoba de Cart. I, 266 ; mais l'acte le place entre Bâsarfoût (Djabal Banî Oulaïm) et Totomata, inconnu ; hypothèse pour hypothèse, puisqu'il s'agit d'une donation à l'Hôpital de territoires perdus à reconquérir, on pourrait penser à Hiçn al-Qoubba, que Roger occupa, à l'est de Hamâh. Une prophétie Ismaïlienne cite une forteresse de Kamough (Dussaud, 144).
209. Les archives de l'Hôpital, propriétaire de Marqab, nous font connaître, sous leur forme francisée, dans le Djabal Bahra, les villages de Anedesin (près de Manîqa et non de Khawâbî comme le dit Dussaud, 129, cf. Cartulaire, n° 201) Belusa (Blouzi), Cordia (Gordi), et Archamia, au sud-est de Marqab (Cartulaire, tome I, 313) ; Astalori (Cart. I, 417) ; Albot, Talaore, Brahim « dit Casteilum », Besenen, Matron, Soebe, (Rôhricht Regesta, 568 ; on note Aseïbe — ruines, Dussaud, 131 —, Bessateïn, Albus, au sud de Marqab, ou Talaryeri, Hobok, Beraiën, Berzaïn au nord-est de Manîqa) ; le Casal Blanc est à trouver près de Houreîsoûn (Cartulaire 201); Bolféris (Rôhricht Regesta, 347) est près de la rivière de 'Ollaïqa; Qorvaïs ne peut être que proche de Marqab, comme Tiro, que la carte note à l'est de Banyas; Goselbie (Rôhricht Regesta, 617 a) ; Jobar (Rôhricht Regesta, 971) sur le cours d'eau du même nom ; Ibin Rôhricht Regesta, 644 a) est Oubeïn près Bânfâs; Noortha, Suyjac, Corrosia (Rôhricht Regesta, 651 c) ; Museraf est-il Moucherif au nord de Manîqa et garde-t-il le souvenir du fondateur de Manîqa, Ibn Masraf ou Mousaraf (Nouwaîrî, B. N., 1578, 64 r° ; Cedrenos, II, 490). Les autres lieux cités par Dussaud pages 129-130 sont situés dans des domaines de l'Hôpital et des Mazoir, mais non dépendants de Marqab.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le développement territorial des Etats Francs (1100-1119)

Les dix-neuf années qui suivent le sacre princier de Bohémond sont remplies par l'histoire du développement territorial des deux états francs du nord. Développement qui se poursuit pour l'un et l'autre en étroite connexion, mais néanmoins de façon très différente. Le Comté d'Edesse a, presque dès son origine, atteint ses frontières maxima, celles de l'état de Thoros, du côté musulman ; il n'a pas de rapports directs avec les Grecs ; son accroissement consiste essentiellement dans la réduction des seigneuries arméniennes de Haute Syrie. La principauté d'Antioche, elle, se développe d'une part comme les états francs plus méridionaux, au détriment de ses voisins musulmans, d'autre part aux dépens de Byzance, avec laquelle elle a définitivement rompu. Cette croissance n'est pas sans des arrêts, des reculs mêmes, dus à des accidents, à des efforts des Byzantins ou des Seldjouqides; malgré ces moments critiques, elle se poursuit régulièrement, non certes par des conquêtes fulgurantes la faiblesse des effectifs francs ne le permet pas mais par le grignotage, l'épuisement de l'adversaire ; le danger grec est écarté en une dizaine d'années, une série de contre-offensives sultanales, inaugurée en 1110, définitivement brisées en 1115. La Syrie musulmane se débat dans une anarchie effroyable et, à la fin du principat de Roger, Alep elle-même paraît sur le point de succomber.

I — Jusqu'au départ de Bohémond (1104)

Les dix-neuf années qui suivent le sacre princier de Bohémond sont remplies par l'histoire du développement territorial des deux états francs du nord. Développement qui se poursuit pour l'un et l'autre en étroite connexion, mais néanmoins de façon très différente. Le Comté d'Edesse a, presque dès son origine, atteint ses frontières maxima, celles de l'état de Thoros, du côté musulman ; il n'a pas de rapports directs avec les Grecs ; son accroissement consiste essentiellement dans la réduction des seigneuries arméniennes de Haute Syrie. La principauté d'Antioche, elle, se développe d'une part comme les états francs plus méridionaux, au détriment de ses voisins musulmans, d'autre part aux dépens de Byzance, avec laquelle elle a définitivement rompu. Cette croissance n'est pas sans des arrêts, des reculs mêmes, dus à des accidents, à des efforts des Byzantins ou des Seldjouqides; malgré ces moments critiques, elle se poursuit régulièrement, non certes par des conquêtes fulgurantes la faiblesse des effectifs francs ne le permet pas mais par le grignotage, l'épuisement de l'adversaire ; le danger grec est écarté en une dizaine d'années, une série de contre-offensives sultanales, inaugurée en 1110, définitivement brisées en 1115. La Syrie musulmane se débat dans une anarchie effroyable et, à la fin du principat de Roger, Alep elle-même paraît sur le point de succomber.

La solidité des états, francs du nord fut mise à l'épreuve, dès 1100 par un grave accident : Bohémond d'Antioche fut fait prisonnier, au moment même où Baudouin devait quitter Edesse en raison de la mort de Godefroy de Bouillon.

L'année avait pourtant bien commencé. Empêché d'agir contre Lattakié, Bohémond s'était tourné vers l'Islam. Le départ des Croisés avait partiellement compromis à l'Est les résultats acquis en 1098, et Tell-Menis, trop avancée, avait été réoccupée par des troupes musulmanes, envoyées par Djanâh ad-Daula. Au surplus, il restait bien des places, même plus en retrait, essentielles aux communications d'Antioche avec le haut-Oronte et la Syrie Centrale, que les Croisés n'avaient pas entamées. L'une d'elles était Apamée, que Bohémond attaqua une première fois en mai. D'autre part, des troupes franques avaient pénétré dans le Djazr jusqu'à Sarmîn et menaçaient de là la banlieue même d'Alep. Bohémond étant parti vers le nord, Rodwân crut l'occasion venue de réagir et attaqua les Francs du Djazr près de Kellâ. Non seulement il fut battu, mais les Francs, en le poursuivant, s'emparèrent de Kafar Halab et de Bourdj Hâdir, réduisant ainsi Athârib à la position d'un îlot musulman en terre franque (1).

Si Bohémond était parti vers le Nord, c'était soit pour attaquer le gouverneur arméno-grec de Mar'ach, Tathoul, ce que de toute façon il fit, sans doute avec la complicité de l'évêque arménien, soit en raison d'un appel de Gabriel de Malatya, dont on voit mal s'il lui parvint sous Mar'ach, en raison de sa proximité, où à Antioche, où Gabriel l'aurait fait solliciter de préférence à Baudouin d'Edesse comme moins voisin et donc allié moins dangereux. Danichmend n'avait pas été atteint par les désastres de 1097 au même point que Qilidj Arslan ; assez cependant pour préférer donner à son expansion une orientation sud-orientale aux dépens des Arméniens, plutôt qu'occidentale aux dépens des Byzantins. Il attaquait donc Malatya, d'où l'appel de Gabriel. Rendu sans doute imprudent par le désemparement des Musulmans et les complicités paysannes qui avaient facilité les opérations de Syrie, Bohémond s'avança sur la route de Mar'ach à Malatya avec une poignée d'hommes sans se garder. Danichmend, prévenu peut-être par Kogh-Vasil, surprit Bohémond dans un défilé ; les évêques arméniens d'Antioche et de Mar'ach, qui l'accompagnaient, furent tués et Bohémond, avec son cousin Richard, pris et emmené sous Malatya. La ville ne succomba pas, parce que Bohémond parvint à envoyer un appel à Baudouin, qui accourut d'Edesse, et que Danichmend jugea cette fois plus prudent de se retirer. Mais Baudouin ne put le rejoindre et Bohémond fut emmené à Niksâr (Néocésarée). Baudouin reçut alors l'hommage de Gabriel, auquel il laissa un petit renfort franc et rentra à Edesse, où il apprit la mort de Godefroy de Bouillon (Juillet 1100) (2).

La captivité de Bohémond, si elle constituait pour les Francs d'Antioche un certain danger militaire, empêcha peut-être en revanche un conflit de se produire entre la jeune principauté normande et les deux états lorrains ; elle consolida, en tous cas, l'absolue indépendance de celui de Jérusalem en face d'éventuelles ambitions de Bohémond, que l'envoi de Tancrède et sa politique à l'égard de Daimbert permettent de supposer. Il fallait à Godefroy un successeur : la majorité des francs de Jérusalem, conformément aux désirs du défunt, était favorable à son frère Baudouin ; mais celui-ci avait deux adversaires : Tancrède, qui ne s'était pas réconcilié avec lui depuis leur querelle de Cilicie en 1097, et Daimbert qui désirait faire de la Palestine un état ecclésiastique à son profit et naturellement escomptait l'appui de Bohémond. Tancrède et lui envoyèrent donc appeler ce dernier ; mais leur ambassadeur fut capturé près de Lattakié (3); au surplus, ce retard ne changea rien à la suite, puisqu'au même moment Bohémond tombait aux mains de Danichmend. Par surcroît, des navires génois arrivèrent alors à Lattakié, amenant un nouveau légat qui, informé de la situation, invitait Baudouin à aller recueillir l'héritage fraternel. Baudouin appela à Edesse son cousin Baudouin du Bourg, resté au service de Bohémond, sans doute en gage de bon voisinage, et lui concéda son comté en fief ; fait notable, qui allait donner à la monarchie jérusalémite pendant un tiers de siècle un droit de regard sur les affaires de l'état euphratésien. Puis Baudouin, vainement prié au passage par les Antiochiens d'assumer leur d@?fense en l'absence de Bohémond, gagna Jérusalem où il sut amener Daimbert à le couronner roi. On pense bien que cela n'alla pas sans difficultés avec Tancrède. Mais là encore la captivité de Bohémond arrangea les choses, car les Antiochiens appelaient Tancrède à la place de son oncle. Lorsqu'il se vit impuissant à contrecarrer la volonté de Baudouin, Tancrède, pour ne pas être son vassal, lui abandonna ses fiefs et alla prendre le gouvernement d'Antioche (Mars 1101). La crise aboutissait donc à une meilleure division des territoires syriens entre Normands et Lorrains, gage de moins de frictions à l'avenir (4).

Du côté musulman, la captivité de Bohémond, le changement de comte à Edesse n'amenèrent que des réactions isolées. Soukmân, l'oncle de Balak, vint essayer de reprendre Saroûdj, avec la complicité de la population nomaïrite que Foucher avait pressurée. Foucher fut tué et la ville enlevée ; mais la citadelle, sous la conduite de l'archevêque latin d'Edesse, Benoît, résista assez longtemps pour permettre à Baudouin du Bourg d'aller chercher des renforts à Antioche. Soukmân fut expulsé, la ville recouvrée et la population réduite à l'obéissance par des massacres et des captivités nombreuses (Janvier-Février 1101) (5). Peu après Baudouin du Bourg, à l'exemple de son prédécesseur, scella son alliance avec l'élément arménien en épousant une princesse de ce peuple, la fille de Gabriel ; et les secours pécuniaires qu'il sut arracher à l'avarice de ce dernier ne lui furent pas inutiles (6).

Du côté syrien, la réaction fut limitée à Djanâh ad-daula qui, après le départ de Raymond, reprit Tortose, et après la capture de Bohémond dévasta le Djabal Soummâq. Mais il continuait à combattre Rodwân, qu'il écrasa près de Sarmîn, et ni l'un ni l'autre ne s'occupèrent plus des Francs à partir de l'automne 1100. Les Byzantins, par contre, étaient plus menaçants ; en 1099 ou 1100, une armée envoyée par Alexis avait enlevé aux lieutenants de Bohémond les villes qu'il possédait en Cilicie, et les Grecs restaient les maîtres à Lattakié, ne laissant ainsi à Antioche d'autre débouché maritime que Souwaïdiya (7).

Ce qui fut beaucoup plus grave pour les francs de Syrie fut le désastre des arrière-croisades de 1101. Le succès de la première Croisade ayant soulevé en Occident un grand enthousiasme, de nouvelles bandes et armées s'étaient mises en marche entre l'automne de 1100 et le printemps de 1101. Comme en 1096-1097, Alexis eut à alterner les rigueurs contre la foule pillarde et les secours pour la campagne projetée. La première Croisade prête fut la croisade lombarde, composée essentiellement d'une populace indisciplinée très semblable aux bandes de Pierre l'Ermite. Alexis et les Croisés furent d'accord pour confier la direction de leur marche à Raymond de Saint Gilles, qui devait ensuite aller défendre en Syrie la politique byzantine. Le comte était arrivé à Constantinople près d'un an auparavant et était devenu maintenant, contre Bohémond, le meilleur allié d'Alexis. Sous l'influence de la foule désireuse d'aller arracher Bohémond de sa prison, on préféra à l'itinéraire de la première croisade, la longue et difficile route de Sîwâs, qui pouvait d'ailleurs présenter l'intérêt d'amorcer la reconquête, pour Byzance, d'un nouvel hinterland.

Une seconde armée dirigée par le comte Guillaume de Nevers suivait de peu mais, après avoir atteint Ankara, se rabattit sur Qonya en direction de la Cilicie. Une troisième armée enfin, que commandait Guillaume de Poitiers et Welf de Bavière, emprunta par Dorylé et Qonya l'itinéraire des Croisés de 1097 ; mais les Turcs avaient pu, cette fois, préparer leur défense. Qilidj Arslân et Danichmend s'étaient alliés, et avaient peut-être reçu quelques secours de Rodwân, de Qaradja de Hârran, et de Balak, le neveu de Soukmân. Ils faisaient le désert devant eux, sans défendre les villes ni livrer bataille prématurément. On était en été, l'eau manquait, les Croisés furent vite exténués. A quelques semaines d'intervalle, les Turcs exterminèrent alors la croisade lombarde près XXXX et les croisades nivernaises et aquitano-bavaroises à Erech. Les tués ne se comptèrent pas et la masse des prisonniers emmenés sur les marchés orientaux fut immense. Très peu de Francs atteignirent la Syrie, après d'angoissantes aventures. La plupart des chefs avaient cependant pu se sauver. Les uns — Raymond de Toulouse avec Etienne de Blois et d'autres participants de la croisade lombarde — à Sinope, d'où ils regagnèrent Constantinople : les autres — Guillaume de Nevers, Guillaume de Poitiers et Welf de Bavière — en Cilicie et à Antioche. Là, ils reçurent de quoi remédier à leur dénuement — Voir René Grousset [La croisade lombarde] (8).

Ces événements ne modifièrent pas brusquement la situation des Francs de Syrie, mais ils eurent sur leur avenir une influence considérable. D'abord, ils privaient les Francs d'un renfort en hommes qui leur eût permis d'envisager une certaine colonisation du pays; au lieu que, réduits à des effectifs minimes, ils allaient devoir se contenter de progrès lents et restreints. D'autre part, ils renversaient la situation créée en Anatolie par la première Croisade. Désormais, en effet, Seldjouqides et Danichmendites y retrouvaient leur sécurité, et par contre les routes anatoliennes devenaient, en dehors des côtes, interdites aux renforts venant éventuellement tant d'Occident que de Byzance. Enfin, le prestige des Francs qui étaient depuis 1098 un objet de terreur, subissait une grave atteinte. Sans doute, la faiblesse interne du monde musulman permit de ne pas voir d'abord toute l'étendue de ces conséquences. Elles n'en devaient pas moins se manifester par la suite. Au reste, dès septembre 1102, Danichmend en tira parti en enlevant Malatya, grâce à la passivité de l'élément jacobite hostile au gréco-arménien Gabriel; celui-ci, conduit en vain devant une forteresse de son territoire pour la faire capituler, fut exécuté (9).

Désastre pour les Francs, l'issue des Croisades de 1101 était aussi une défaite indirecte pour Alexis Comnène, puisque, d'une part, la difficulté accrue des communications entre Byzance et la Syrie l'empêchait d'y intervenir puissamment et que, d'autre part, son nouvel allié Raymond, qui devait utiliser en sa faveur les forces croisées et sa propre compétence, était battu. A cet égard, la défaite des Croisés servit momentanément Tancrède. Raymond et les autres chefs de la croisade lombarde n'ayant pu gagner la Syrie par terre avaient été pourvus par Alexis d'une flotte pour s'y rendre par mer. Tous furent bien accueillis par Tancrède, à l'exception de Raymond (10). Celui-ci fut, au contraire, incarcéré par Tancrède (11). L'intercession des autres croisés et du patriarche latin Bernard qui, en 1100, avait été substitué au patriarche grec antérieur, le fit relâcher bientôt, mais à la condition expresse de ne tenter aucune conquête en Syrie septentrionale (12). Tancrède obtenait donc la sécurité du côté de son rival franc, qui le laissait libre de régler seul à seul ses comptes avec les Byzantins (13).

Dès le printemps de 1101, semble-t-il (14), Tancrède avait repris sans peine aux Byzantins Misis et Tarse, les trois villes de la basse plaine cilicienne (15). Peu après, il attaqua Lattakié. La ville, défendue par une forte garnison, soutenue par une flotte byzantine, résista jusqu'à l'hiver 1102-1103. A cette date, Tancrède, ayant réussi à attirer la garnison en rase campagne, la captura, et la ville dut capituler (16). Il est possible qu'il ait eu aussi l'aide des Génois; en tous cas, il l'avait requise (17). Sur un point seulement, il avait échoué : Djabala, attaquée par les Francs dès le début de 1099 et inquiétée de nouveau lors du retour des Croisés, avait été l'objet d'une troisième tentative, conduite par Bohémond, et au cours de laquelle son connétable avait été capturé (18). Au printemps de 1101, de nouvelles attaques furent entreprises, sans doute en même temps que contre Lattakié; Ibn Çoulaïha, ne se sentant plus en sûreté, avait livré sa ville à Toghtekin, l'atabek de Doqâq, et Togekin y avait envoyé Boûrî, le fils aîné de son maître (juin 1101); mais, celui-ci s'étant fait mal voir de la population, des intrigues furent nouées entre elles et Fakr al Moulk ihn 'Ammar de Tripoli qui, à la fin de la même année rétablit sur cette ville la domination qu'il y avait exercée jusqu'à la veille de la première croisade (19). C'était évidemment en rendre la conquête plus difficile pour les Francs.

Les succès de Tancrède lui permirent, avant même la chute de Lattakié, d'intervenir avec d'autant plus d'autorité dans les affaires du royaume de Jérusalem qu'au printemps de 1102, Baudouin Ier avait subi à Ramla, de la part des Egyptiens, une défaite qui l'avait mis un instant dans une position critique. Il avait fait appel alors à Tancrède et à Baudouin du Bourg qui, ensemble, lui amenèrent en effet en septembre des renforts appréciables pour attaquer Ascalon. Mais Tancrède n'amenait pas seulement des soldats. Entre Baudouin Ier et son ancien adversaire le patriarche Daimbert, la réconciliation passagère du sacre n'avait pas été solide. Baudouin avait, pour équiper ses troupes, d'importants besoins d'argent ; Daimbert, riche des aumônes des fidèles, était avare et ne voulait rien lui donner. Un jour vint où le roi put faire la preuve que le patriarche avait gardé intégralement pour lui une grosse somme envoyée par Roger de Sicile et destinée en partie à la solde de l'armée; Baudouin fit alors déclarer Daimbert déchu de son siège (automne 1101). Daimbert se réfugia chez son ancien ami et obligé Tancrède, qui lui donna l'église de Saint-Georges à Antioche (mars 1202). Puis, lors de l'appel de Baudouin, Tancrède mit comme condition à son aide la restauration de Daimbert; Baudouin obtint seulement de pouvoir aussitôt après soumettre ses griefs à un concile régulier. Ainsi fut fait; Daimbert remonta sur le trône patriarcal, mais fut jugé par un concile et cette fois sa situation apparut à ce point difficile que Tancrède, satisfait sur la forme, renonça à le défendre et se borna à assurer sa sécurité personnelle (20), en attendant qu'il pût s'embarquer avec Bohémond pour Rome afin d'en appeler au Pape (21).

Cependant Danichmend ne tenait pas à garder Bohémond en prison indéfiniment sans profit. Alexis Comnène lui offrit de grosses sommes pour le lui acheter, dans la pensée évidemment d'obtenir de Bohémond ensuite la restitution d'Antioche ! S'il faut en croire Albert d'Aix, le succès de la démarche fut compromis par la prétention de Qilidj Arslân, en tant qu'allié de Danichmend contre les Francs, de partager la rançon entre eux deux. Il est en tout cas certain que l'entente des deux chefs turcs réalisés en 1101 devant le danger d'invasion, s'était brisée dès l'été de 1103 où des hostilités avaient eu lieu entre eux à la suite d'une marche de Qilîdj Arslân vers Mar'ach (22). D'autre part Danichmend n'était pas dans les meilleurs termes non plus avec Alexis, qui avait aidé les croisés de 1101. Devant ces deux adversaires, il pouvait y avoir pour Danichmend intérêt à s'assurer le bon vouloir des Francs de Syrie. Les divers récits qui circulèrent en occident sur la captivité de Bohémond à la suite des comptes rendus qu'il en fit lui-même nous montrent tous le prince normand faisant valoir ces arguments auprès de Danichmend et l'aidant dans des combats contre Qilidj-Arslan. Il y a sûrement un fond de vérité sous les détails romnnesques de ces récits, puisqu'en fin de compte Danichmend préféra à l'offre d'Alexis les cent mille dinars que lui promettait Bohémond avec son alliance. La somme fut rassemblée grâce aux efforts du patriarche Bernard, de Baudouin du Bourg; et Kogh-Vasil. Dans le courant de 1103, Bohémond était rendu aux siens (23). Tancrède reçut un fief dans la principauté (24).

L'activité offensive des Francs d'Antioche en fut naturellement encore surexcitée ; les Grecs étant écartés, ils se retournèrent contre Alep. Celle-ci était de plus en plus faible; sans doute Djanâh ad-daula, après avoir été battu par Raymond de Saint-Gilles, près de Tripoli, avait été «  assassiné  » à Homç, peut-être à l'instigation de Rodwân (milieu de 1103), mais la tranquillité de Rodwân n'en fût pas accrue, car les habitants de Homç se donnèrent à Doqâq (25). Au lendemain de la libération de Bohémond, les Francs firent un raid sur Mouslimiya, au nord d'Alep, pour appuyer des demandes de tribut destinées à récupérer le montant de sa rançon (26). Peu après, en mars 1104, ils enlevaient Basarfoût et n'échouaient devant Kafarlâtâ que par la résistance purement locale des Banoû'Olaïm (27).

Dans le comté d'Edesse aussi la situation des Francs s'était renforcée. Avec la croisade de 1101 où peu après elle était arrivé un cousin de Baudouin du Bourg, Joscelin de Courtenay (en Gâtinais, 28). Comme c'était un vaillant chevalier, Baudouin, pour pouvoir se consacrer entièrement à ses possessions d'outre Euphrate, lui inféoda toute la partie du comté sise à l'ouest de l'Euphrate et au sud de la principauté de Kogh-Vasil, avec Tell-Bâchir pour chef-lieu. De là Joscelin put dès la fin de 1103 aller couper les routes de communication d'Alep avec l'Euphrate (29), cependant que Baudouin razziait impunément les prolongements orientaux de ces mêmes routes jusqu'aux abords de Qal'a Dja'bar et de Raqqa (30); d'autres raids le conduisaient jusqu'au territoire de Mârdîn (31). Enfin au nord Alexis Comnène avait envoyé à la fin de 1103 une armée, commandée par Boutoumitès, reprendre aux Francs la Cilicie que Bohémond, sommé par lettre, se refusait à restituer; mais Boutoumitès, affaibli par des dissentiments avec d'autres chefs, et ne se trouvant pas d'appui dans les populations, ne put que traverser la Cilicie à la hâte sans rien occuper et se borna à aller renforcer la défense de Mar'ach, où était toujours gouverneur Tatoul. Précaution insuffisante, car quelques mois ne s'étaient pas passés que Tatoul, pris entre les Turcs et les Francs, avait dû livrer sa ville à Joscelin (32). La domination franque s'étendit même sur Albistân, que prit Bohémond (33).

Néanmoins, la maîtrise du Diyâr Modar et la tranquillité complète d'Edesse ne pouvaient être assurées tant que subsistait en face d'elles Harrân. Les circonstances parurent favorables pour une attaque décisive contre cette ville; Qaradja, le seigneur de cette ville, avait été expulsé par un rival qui, à son tour, avait été assassiné et remplacé par un esclave de Qaradja, Djawâlî. Il ne semblait pas, d'autre part, qu'en Djéziré, aucun prince fût en état de secourir Harrân. En 1102, Karboûqâ était mort; deux compétiteurs se disputaient sa succession et l'un d'eux pour avoir l'appui de Soukmân, lui donne Hiçn Kaïfâ, d'où il s'étendra vite au nord jusqu'au Mourad Sou et au sud jusqu'à Mârdîn, qu'il annexe lorsque son frère Ynqouti est tombé dans la guerre. C'est cependant l'autre candidat, Djekermich de Djéziret-ibn-'Oman, qui occupe Mossoul; mais désormais la guerre fait rage entre les Artouqides et lui (34). Lorsqu'à l'appel de Baudouin et Joscelin, Bohémond et Tancrède viennent entreprendre le siège de Harrân, le succès semble si certain qu'ils ne mettent même pas en de machines qui hâteraient la chute, mais détérioreraient les fortifications de la future conquête.

Mais la chute de Harrân eût été pour toute la Djéziré musulmane une catastrophe commune. Pour quelques semaines, Soukmin et Djekermich se réconcilièrent et marchèrent de concert vers le Khâboûr. Les Francs, abandonnant Harrân, qu'ils comptaient prendre au retour, s'avancèrent audacieusement à leur rencontre. Une bataille dont les divers comptes rendu sont inconciliables, se livra à l'est du Bâlikh. Les troupes édesséniennes et antiochiennes étaient éloignées les unes des autres; celles d'Edesse, attirées par une fuite stratégique des Turcs dans une embuscade, furent taillées en pièces; celles d'Antioche combattirent avec plus de succès, mais ne purent rejoindre les Edesséniens à temps pour rétablir la situation et alors, isolées, se retirèrent également en hâte. En essayant de traverser le Bâlîkh, Baudouin et Joscelin furent faits prisonniers, le premier par Djekermich, le second par Soukmân; les gens de Harrân coupèrent la retraite à tout ce qu'ils purent des autres Franco-Arméniens, dont un très grand nombre fut massacré. Djekermich occupa Harrân, puis retourna enlever les places chrétiennes du Chabakhtân. Après quoi il vint assiéger Edesse (35).

Si grave que fût la défaite franque en elle-même par le massacre de chevalerie franco-arménienne et la dévastation des campagnes qui s'en suivit, elle ne présentait pas de caractère momentanément irrémédiable dans l'état où se trouvait l'Islam, incapable de l'exploiter. La victoire était à peine gagnée que l'alliance de Soukmân et Djekermich, dorénavant privée d'objet, avait disparu. Ils avaient failli en venir aux mains sur le champ de bataille même, pour le partage des prisonniers ; la querelle fut apaisée, mais Soukmân repartit chez lui et ce fut, certes, autant par précaution contre lui que contre les Chrétiens que Djekermich occupa tout de suite le Chabakhtân au lieu de marcher droit sur Edesse. Ce répit permit à la ville de s'organiser. Tandis que Bohémond repartait à Antioche, qu'excités par la nouvelle de sa défaite Grecs et Alépins menaçaient, Tancrède était accouru à Edesse, où la population le choisit pour régent. Il sut donner confiance aux habitants, organiser la défense des remparts en les adjoignant au peu de troupes qui restait. En juin Djekermich parut devant Edesse. Le danger restait assez grand pour Tancrède pour qu'il rappelât en hâte Bohémond, en dépit des préoccupations de celui-ci. Du moins put-il tenir en l'attendant, puis, à la veille de sa venue, trouver à l'aube l'occasion d'une sortie désespérée, qui surprit les Turcs dans leur sommeil, et se termina pour, eux par une défaite, qu'acheva l'arrivée de Bohémond. Le comté d'Edesse était sauvé (36).

Mais les conséquences de la défaite ne s'étaient pas arrêtées à ses frontières. Toute la partie orientale de la principauté d'Antioche, essentiellement musulmane, n'obéissait aux Francs que par respect de leur force. Du jour au lendemain, la nouvelle de leur défaite provoqua partout des soulèvements. A l'appel de Rodwân qui, après s'être rendu sur l'Euphrate pour voir comment tournerait la fortune, était rentré à Alep, les habitants du Djazr, jusqu'à Ma'arrat Miçrîn et Sarmân, massacrèrent ou expulsèrent leurs garnisons franques. Peu après, celles de Çaurân, Latmîn, Kafartâb, Ma'arrat an-No'mân, al-Bâra, se sentant incapables de résister dans l'isolement où elles se trouvaient, se retiraient vers Antioche. Seul des districts de la Syrie intérieure, restait aux Francs le Roudj jusqu'à Hâb. Les conquêtes de cinq ans étaient perdues d'un coup. Puis, comme l'ancien lieutenant de Djenâh ad-daula, Chams al-Khawaçç, avait occupé Çaurân et que les gens fr Hâmah, Salamiya et Bâlis le redoutaient, ils se rendirent à Rodwân; et la mort de Doqâq (juin 1104), les difficultés de succession qui s'ensuivirent entre ses deux fils Bourî et Iltâch, vinrent à propos délivrer temporairement le prince d'Alep de toute préoccupation au Sud. Il put alors accentuer sa pression du côté d'Antioche, au point que finalement les Arméniens d'Artâh, quelque peu déçus de l'administration franque et redoutant sans doute les effets d'une prise d'assaut, se livrèrent spontanément à lui, lui ouvrant ainsi le 'Amouq et la plaine d'Antioche (avant mars 1105) (37). Au nord, l'administration franque n'avait pas non plus su s'attacher les Arméniens d'Albislân, qui auraient livré leur ville aux Turcs, si de terribles répressions ne les avaient prévenus (38).

Si les Antiochiens avaient été empêchés de réagir contre ces attaques, c'est qu'ils en subissaient d'aussi graves, de l'autre côté, de la part d'Alexis Comnène. Celui-ci avait essayé de se concilier les autres Francs, non seulement par les secours qu'il envoyait de Chypre à Raymond, sous Tripoli (39), mais en rachetant des Francs emmenés prisonniers en Egypte (40) et en nouant, dès 1102, des négociations avec Baudouin I (et avec le pape) (41) pour se laver de l'accusation d'avoir été responsable des désastres de l'arrière-croisade. Puis en 1103, en même temps qu'il organisait la campagne de Bontoumitès, Alexis Comnène avait renforcé les troupes et la flotte de Chypre, afin d'intercepter les secours apportés à Bohémond par les villes italiennes. Peu après, il fit occuper Korykos et Selefké, fermant ainsi tout à fait le passage par le nord de Chypre. Chypre fut aussi la base d'opérations pour une attaque sur Lattakié; Cantacuzène, par surprise, s'empara de la ville basse, et, fortifiant le port par la construction de deux tours, rendit impossible à la citadelle de recevoir aucun renfort. Bohémond, après avoir en vain essayé de négocier, parvint à renforcer la garnison, dont il changea le commandant. Mais une autre armée grecque, confiée à un collaborateur de Boutoumitès, Monastras, envahissait pendant ce temps la Cilicie, rencontrait cette fois un accueil favorable de la part de beaucoup d'Arméniens et enlevait aux Francs Longiniade, Tarse, Adana, Misis, toute la plaine cilicienne. Il espérait dans les campagnes suivantes rejoindre Cantacuzène devant Lattakié. Quant à celui-ci, il cherchait à se créer, sur la côte, des établissements durables et reçut de diverses places musulmanes au sud de Lattakié une certaine soumission. Antioche risquait d'être complètement coupée de ses relations extérieures (42).

Dans ces conditions, Bohémond estima que le seul moyen de salut était d'attaquer l'empire Byzantin à revers par l'Europe et, pour s'en procurer les moyens, décida de s'embarquer pour l'Occident où, fort de la conjonction de fait entre Byzance et l'Islam contre Antioche et des rancunes anti-grecques, répandues par les Croisés de 1097 et de 1101, il pourrait organiser une Croisade d'abord contre Byzance. A la fin de l'automne 1104, il confia la régence d'Antioche à Tancrède, qui s'en était si bien acquitté la première fois, et partit. Il ne devait pas revoir la Syrie (43).

Le départ de Bohémond marque la fin de ce qu'on peut appeler la période italo-normande de la principauté. Jamais Bohémond n'avait oublié son origine, son hostilité héréditaire envers les Byzantins ; jamais, pour lui, l'établissement en Syrie n'avait été autre chose qu'un moyen de reprendre indirectement l'avantage sur l'adversaire heureux d'hier. Tancrède inaugure, lui, une politique nouvelle ; politique qui, certes, n'est pas encore dépourvue de haine contre les Grecs, ni de visées extérieures à la province propre d'Antioche, mais dans laquelle il n'y a cependant plus aucune arrière-pensée européenne. Les méthodes aussi différeront. Bohémond, était surtout un diplomate de grande envergure ; Tancrède sera surtout un chef militaire local, d'un orgueil difficilement traitable, mais énergique, perspicace, habile aussi à contracter alliance avec tous les éléments indigènes ; bref, ce sera un Syrien.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes — Le développement territorial des Etats Francs (1100-1119)

1. Ibn al-Qalânisî 137 G 150 ; 'Azîmî dans Boughya Saray, V, 92 r° et Abr., 493 ; Kamâl, 588, selon lequel la victoire franque de Kellâ fut suivie d'une attaque sur Alep par Bohémond et Tancrède ; mention évidemment fausse, soit dans le nom des chefs, soit dans la date.
2. Foulcher de Chartes, I, 35 ; Raoul de Caen, page 704 ; Albert d'Aix, VII, 27-30 ; Guibert de Nogent, 254 ; Odéric Vital, X, 33; Lettre de Galeran sur le miracle de saint Léonard, AASS, 130; Michel le Syrien, 189 ; Chronique anonyme syriaque, 74 ; Ibn al-Qalânisî, 137 G 50 ; I. A. 203 M VC ; Matthieu d'Edesse, 51-52.
3. Pris par Raymond de Toulouse, selon Albert d'Aix, VII, 27 ; comme il était récemment parti à cette date, il s'agit au plus d'hommes qu'il aurait laissés.
4. Albert d'Aix, VII, 27, 45 ; Foulcher de Chartes, II, 7 ; Raoul de Caen P., 706 ; Guillaume de Tyr, X, 4.
5. Ibn al-Qalânisî, 138 G 50 ; 'Azînî, 494 ; Matthieu d'Edesse, 53 ; Chronique anonyme syriaque, 76.
6. Guillaume de Tyr, 469 (mal daté : pour la mort de Gabriel, cf. infra, page 232).
7. 'Azînî, 494; Kamâl, 589; Anne Comnène II 76 et suivantes; il peut y avoir un rapport entre cette expédition et l'attaque de Bohémond sur Mar'ach.
8. Pour les détails, voyez René Grousset, tome I, pages 322-333, Rôhricht, Kon, 29-33; Chalandon, Anne Comnène, 232 et suivantes. Les sources sont Albert d'Aix, Livre VIII en entier; Raoul de Caen, chapitre 147; Caffaro, 58; Faucher, 398-399; Guibert de Nogent, 243, et Orderic Vital, I, X. (volume IV), chapitre 19; Guillaume de Tyr, 415-418; Matthieu d'Edesse, 56-61; 'Azînî, 495 (2) ; Anne Comnène, 330-333 ; I. A. 203-204 (II 205-206). Sur la littérature poétique et romanesque issue de la croisade 1101, cf. infra, chapitre (9) Michel le Syrien, 189-191. C'est à Malatya, en 1103, que Bohémond sera remis aux Francs venus payer sa rançon. On voit mal pourquoi Baudouin du Bourg ne paraît pas avoir pu secourir son beau-père.
9. Michchel le Syrien, 189-191. C'est à Malatya, en 1103, que Bohémond sera remis aux Francs venus payer sa rançon. On voit mal pourquoi Baudouin du Bourg ne paraît pas avoir pu secourir son beau-père.
10. Qui paraît avoir atterri a Tarse et non à Souwaïdiya ; Albert d'Aix VIII, 42, le fait arriver avec les autres à Souwaïdiya, mais capturer par Bernard l'étranger, qu'il nous a montré quelques mois auparavant être à Longiniade, port de Tarse (40).
11. A Sarvantikar, d'après Matthieu d'Edesse, 57, mais en tout cas peu de temps.
12. Le serment exact de Raymond est inconnu. Albert d'Aix, VIII, 42, croit qu'il  » a juré de ne rien entreprendre jusqu'à Acre ; en ce cas il se serait parjuré en attaquant Tortose et Tripoli ; mais il ne semble pas qu'aucun croisé, ni même Tancrède, l'ait entendu en fait ainsi. Celui-ci cependant ne considérait, semble-t-il, sa principauté comme limitée au sud, à Marqab, frontière qui s'établit peu après. Quoi qu'il en soit Raymond laissa Tancrède absolument tranquille, non seulement dans sa possession d'Antioche autrefois revendiquée par lui, mais dans ses attaques contre les Byzantins de Cilicie et de Lattakié.
13. Albert d'Aix, VIII, 41-42 ; Matthieu d'Edesse, 56-57 ; Raoul de Caen, 145.
14. En tout cas avant l'été puisque Bernard l'étranger se trouve logiquement à Tarse, vers septembre (Albert d'Aix, VIII, 40).
15. Raoul de Caen, chapitre 143.
16. Raoul de Caen, chapitres 144, 146.
17. (Privilège qui a sûrement une contrepartie)
18. Ibn al-Athir, X, 211.
19. Ibn al-Qalânisî G., 51-53 (A 140) ; 'Azînî, 4945 ; Ibn al-Athir, 211-213 (Historiens des Croisades 204-207).
20. Albert d'Aix, page 538-541, 545-549,597-600. Foulcher de Chartes se tait volontairement puisqu'il fait une allusion I. II, chap. 29 ; Guillaume de Tyr, 438-439 ; cf. Kuhn, 39-40 ; Rôhricht Gesch., 24, 41-42 ; René Grousset, 288-95.
21. Daimbert devait gagner sa cause a Rome, mais mourir avant de revenir en Terre Sainte.
22. Ibn al-Qalânisî, 59 A 141.
23. Albert d'Aix, IX. 33-36, est la source principale. Matthieu d'Edesse, 69-70, fait racheter par Alexis Richard du Principat qui, selon les Miracles de saint Léonard, III, 157), lui aurait en effet été livré ; mais il n'y a pas de doute qu'il fut en Syrie en 1104, puisqu'il reçoit le gouvernement d'Edesse. Orderic Vital, X, 23 donne un roman d'amour entre Bohémond et une fille de Danichmend, qu'il aurait ensuite mariée au futur prince d'Antioche Roger, le fils de Richard ; il ne faut pas trop se hâter de refuser tout élément de crédit à ce récit, car le même auteur n'est pas moins romanesque dans son de la libération d'une fille de Yaght-Siyân en plus de la rançon de Bohémond et pourtant cette libération est un fait historique (Ibn al-Athir, 237 H 212). Dans les miracles de sainl Léonard (160-168, 179-172), Bohémond aurait été aidé par une femme chrétienne de Danichmend. Orderic Vital et les Miracles prète à Bohémond des exploits effectifs contre Qilîdj Arslân (selon Orderic, il aurait tué un fils de Qilîdj Arslân, également neveu de D., Marciban. D'après Raoul de Caen, 147, l'empressement de Baudouin de racheter Bohémond viendrait de son aversion pour Tancrède.
24. Raoul de Caen, 147; Foulcher de Chartes, II, 23.
25. Ibn al-Qalânisî, 57 A 145 ; Kâmal, 591.
26. Kamâl, 591 ; Ibn al-Athir, 237 II 212.
27. Kamâl, 592 ; Chroniques Zetterstéen, 239.
28. Guillaume de Tyr, 437.
29. Kamâl, 591.
30. Ibn al-Athir, 253 II 217
31. Matthieu d'Edesse, 70 (capture par Baudouin du Turcoman Oulough-Sallâr).
32. Matthieu d'Edesse, 75 ; Raoul de Caen, 148, confirme que la prise de Mar'ach par Joscelin est antérieure à la bataille du Bâlîkh, où il fut capturé, et non juste avant comme le croit Matthieu d'Edesse.
33. Michel le Syrien, 195.
34. AZR, 157 v° , 159 V° .
35. Albert d'Aix, IX, 38-42 ; Raoul de Caen, 148-150 ; Foulcher de Chartes, II, 27 ; Guillaume de Tyr, 443-447 ; Matthieu d'Edesse, 73 ; Michel le Syrien, 195 ; Chronique anonyme syriaque, 78-80 ; Ibn al-Qalânisî, 61 A 148 ; 'Azînî, 4962 (nomme le lieu de la bataille : plaine d'Al-Qattâr); I. A., 256-257 (II, 221-223); Kamâl, 592.
36. Albert d'Aix, 42-45 ; I. A., 257 (Historiens des Croisades 223).
37. Raoul, 151 ; Ibn al-Qalânisî, 69 A 149 ; 'Az., 4967 ; surtout Kamâl sur affaires de Damas, aussi Ibn al-Qalânisî, 62-65 A 145-146; Ousâma Hitti, trad. 80, 125 ; Derenbourg Vie, 69-72, conte une attaque commune avec Khalaf d'Apamée contre les Francs d'Ascalon terminée par un combat entre les deux alliés par la traitrise de Khalaf.
38. Matthieu d'Edesse, 80-81.
39. Anne Comnène, 68.
40. Albert d'Aix, IX, 39-40 (Le maréchal de Henri IV Konrad) ; Orderic Vital, IV, 137 (Harpin de Bourges).
41. Albert d'Aix, VIII, 45-47.
42. Anne Comnène, II. 87-90 ; 'Az. 496 (8) ; Raoul de Caen, chapitre 151. D'après Anne, Cantacuzène occupa Djabala, Marqab et Argyrocastron ; il est permis de soupçonner cette affirmation, qu'aucun texte ne recoupe, car il n'y a pas de doute ; que ces trois places (qu'elle que soit l'exacte identité d'Argyrocastron) sont restées aux mains des musulmans les années suivantes; il est vraisemblable qu'il y eut quelques débarquements à la suite desquels les chefs locaux envoyèrent un tribut; mais si les Grecs avaient tant soit peu occupé Djabala, Bertrand de Saint-Gilles, leur allié, n'eût pas, en 1108, offert à Tancrède de l'aider à la conquérir (Albert d'Aix, page 685-666).
43. Albert d'Aix, IX, 47 ; Foulcher de Chartes, II, 26 ; Raoul de Caen, chapitre 153 ; Ibn al-Qalânisî, 147 ; Anne Comnène, II, 90-92 ; Matthieu d'Edesse, 73. D'après Anne de Comnène, il fit courir le bruit de sa mort, afin de s'embarquer sans être inquiété.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Foulcher de Chartes — Dans le courant de 1103, Bohémond était rendu aux siens

Au printemps de l'année 1103, après que nous eûmes célébré, comme de coutume, à Jérusalem la sainte Pâques, le roi attaqua la ville d'Accon, et en forma le siége avec sa petite armée. Mais il ne put s'emparer, ni par force, ni par ruse, de cette place que protégeaient une bonne muraille et de forts boulevards extérieurs, et où d'ailleurs les Sarrasins se défendirent avec la plus remarquable valeur. Après donc avoir dévasté toutes les récoltes, les vignes et les jardins des habitans, le roi revint à Joppé.

Alors se répandit la nouvelle, tant souhaitée de tous, que Boémond était enfin, grâces à la faveur du ciel, délivré de sa captivité chez les Turcs. Ce prince fit en effet connaître au roi par un message comment il avait brisé ses fers moyennant rançon. Antioche reçut avec des transports de joie ce guerrier, qui d'abord l'avait gouvernée le premier, et continua dans la suite d'y commander et de l'illustrer; outre cette ville, Boémond posséda encore celle de Laodicée que Tancrède avait prise de vive force et enlevée aux gens de l'empereur de Constantinople. En échange de cette place, Boémond donna une portion convenable de ses propres terres à Tancrède, qui en fut satisfait, et dont il se concilia d'ailleurs l'amitié. — Retour au texte
Histoire des croisades par Foulcher de Chartres. Histoire de la croisade de Louis VII par Odon de Deuil. Editeur : J.-L.-J. Brière Paris 1825

Matthieu d'Edesse

Bohémond, fut racheté des mains de Danischmend
CLXXVIII. Cette même année, le comte des Francs. Bohémond, fut racheté des mains de Danischmend, au prix de 100.000 tahégans,[1] par l'intermédiaire et grâce à la générosité du grand chef arménien Kogh-Vasil.[2] C'est lui qui fournit les fonds de cette rançon, tandis que le comte d'Antioche n'y contribua en rien. Vasil réunit tout ce qu'il put d'argent, en employant, pour se le procurer, toutes les ressources et tous les soins imaginables, et fit porter la somme exigée jusqu'aux limites de sa province, il alla au devant de Bohémond devenu libre, le reçut avec hospitalité dans son palais, le traita avec la plus grande distinction, et lui offrit de magnifiques présents. Il ne se montra pas moins généreux envers ceux qui avaient amené le comte : les largesses qu'il leur distribua montaient à 10.000 tahégans. Au bout de quelques jours, Bohémond partit pour Antioche, après être devenu, par la consécration de serments solennels, le fils adoptif de Kogh-Vasil. Quant à Richard, neveu de Bohémond, Danischmend l'offrit en cadeau à l'empereur Alexis, en retour de sommes considérables que celui-ci lui donna. — Retour au texte
1. Vartan dit, comme Matthieu, que la rançon de Bohémond fut de 100.000 tahégans, et que Kogh-Vasil y contribua pour 10.000. On lit dans Raoul de Caen (Gesta Tancredi, apud Muratori, Rerum italicarum scriptores, t. V, p. 286). Boamundus revertitur decem myriadibus michelatorum vix redemptus. Les Chroniqueurs arabes portent cette rançon à 100.000 dinars, et ajoutent que Bohémond s'engagea à remettre en liberté la fille de Bàghi-Siân, qui était retenue captive à Antioche. D'après Albert d'Aix (IX, XXXIII-XXXVIII), l'empereur Alexis offrit à Danischmend, qui avait en son pouvoir le prince d'Antioche, une somme de 260.000 besants pour le racheter ; il espérait, en se rendant maître de sa personne, se délivrer des craintes que Bohémond lui inspirait. Mais Soliman (Kilidj Arslan), apprenant cette proposition, écrivit à Danischmend pour fui réclamer la moitié de la rançon : Danischmend, qui désirait garder le tout, demanda conseil à Bohémond, dont il connaissait l'habileté et l'esprit fertile en expédients. Celui-ci lui offrit 10.000 besants, que fourniraient ses amis et ses parents, en échange de sa liberté. Le prince turcoman accepta. et la somme convenue fut bientôt réunie, tant à Antioche qu'à Édesse et en Sicile. Bohémond revint à Antioche l'année de la prise de Ptolémaïs.
2. C'est-à-dire Basile le Voleur : on lui avait donné ce surnom parce qu'il tombait toujours à l'improviste sur l'ennemi. Il faisait sa résidence à Kéçoun, ville de la Comagène, au nord-est de Marasch ; il possédait en 1112, à sa mort, tout le district de Hisn Mansour, qu'il avait enlevé aux Francs. Il avait reçu de l'empereur Alexis le titre de sébaste. Sa cour était le séjour de tout ce que l'Arménie avait alors de chefs illustres, et le siège patriarcal avait été transféré dans ses Etats. (Cf. chap. lx.) Il était le frère de Pakrad, ou Pancrace, seigneur d'Arévêntan. Albert d'Aix l'appelle Corouassilius, Guillaume de Tyr Covasilius.

Chronique de Matthieu d'Edesse (962-1136), avec la continuation de Grégoire le Prêtre, jusqu'en 1162. Bibliothèque Historique Arménienne, Paris, 1858 et Recueil des Historiens des Croisades - Documents arméniens, Paris, 1869.

Matthieu d'Edesse — Baudouin et Joscelin prisonniers

Cependant les Perses marchèrent contre les chrétiens, ayant à leur tête Djekermisch, émir de Mossoul, et Soukman, fils d'Artoukh. Les chefs des Francs ayant appris l'approche des infidèles, partirent tout joyeux pour aller à leur rencontre. Ils étaient déjà à deux journées de marche de la ville, à un lieu nommé Auzoud (sablonneux. Le comte d'Édesse et Josselin, pleins de présomption, placèrent Bohémond et Tancrède dans un poste éloigné, en se disant : «  C'est nous qui attaquerons les premiers, et seuls nous aurons l'honneur de la victoire. Mais lorsque la lutte se fut engagée entre Baudouin et Josselin d'un côté, et les Turcs de l'autre, l'action devint sanglante et terrible ; un pays étranger, celui des musulmans, en était le théâtre. Les Perses eurent le dessus et firent tomber sur les chrétiens le châtiment d'un Dieu irrité. Le sang coula à torrents, et les cadavres jonchèrent le sol. Plus de 30.000 chrétiens furent immolés, et la contrée resta dépeuplée. Le comte d'Édesse Baudouin et Josselin furent faits prisonniers, et tramés en captivité. Les deux autres chefs Francs, ainsi que leurs troupes, n'éprouvèrent aucun mal. Ils prirent avec eux leurs plus vaillants soldats et coururent chercher un asile à Édesse. — Retour au texte
Chronique de Matthieu d'Edesse (962-1136), avec la continuation de Grégoire le Prêtre, jusqu'en 1162. Bibliothèque Historique Arménienne, Paris, 1858 et Recueil des Historiens des Croisades - Documents arméniens, Paris, 1869.

Raoul de Caen

Boémond fait lever le siège de la ville de Mélitène. A la suite du combat il est fait prisonnier et emmené par les Turcs.
AUSSITÔT après son arrivée, Boémond ayant appris par les rapports qui lui furent faits que la ville de Mélitène (située à dix journées de marche d'Antioche, et même plus) était investie par les Turcs, rassembla promptement son armée, et se mit en marche pour aller la délivrer. Mais les Turcs, dès qu'ils furent instruits de son approche, abandonnèrent le siège à dessein et se retirèrent, comme c'est leur usage. Ils trouvent plus d'avantage en effet à tourner le dos à propos, ou même sur le moment, qu'à marcher contre leurs ennemis, car, même en fuyant, ils lancent leurs traits et blessent ceux qui les poursuivent. Boémond s'étant donc avancé, et n'ayant plus trouvé l'armée des Turcs, les siens lui conseillèrent d'entrer d'abord dans la ville et d'y prendre quelque. repos, pour en sortir ensuite et marcher à la victoire contre les Turcs avec ses troupes rafraîchies; mais il ne crut point à ces conseils, et dans sa folle audace, s'abandonnant à une présomption immodérée : Loin de moi, répondit-il, loin de moi que Boémond fasse en ce jour ce qu'il ne se souvient pas d'avoir jamais fait. Ainsi font les renards qui, lorsqu'ils entendent les aboiements des chiens, vont se cacher dans le fond de leurs tanières. Il marcha donc à la poursuite des Turcs, et, les ayant rencontrés, il engagea aussitôt le combat; et plût à Dieu qu'il ne l'eût jamais entrepris! Tandis que l'on combattait des deux côtés, Boémond fut pris et enchaîné : grand sujet de joie pour les serviteurs de Mahomet, et de deuil pour les Chrétiens. Il fut de là conduit en Remanie, pour être jeté dans les fers entre les mains du roi Donisman. Da moment de sa captivité la ville d'Antioche fut tellement malheureuse, qu'il ne se trouva plus personne pour la secourir ni pour la consoler. — Retour au texte
Raoul de Caen - Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France. Faits et gestes du prince Tancrède pendant l'expédition de Jérusalem, Editions Guizot, Paris, J.-L.-J. Brière, 1825

René Grousset

La croisade lombarde de 1101. Marche sur Ankara et Amasia.
A l'annonce de la délivrance de la Terre Sainte, de nouvelles grandes croisades étaient parties d'Occident. L'enthousiasme religieux était à son comble et aussi, chez les princes qui n'avaient pas pris part à la première expédition, le désir de gloire et de conquête. Sentiments infiniment précieux, car, comme nous l'avons vu, la Syrie conquise manquait de colons et de soldats. Si la Première Croisade avait finalement atteint son but et réalisé son programme, c'était avec des effectifs squelettiques; aussi son oeuvre restait-elle inachevée et précaire. Pour exploiter la victoire, pour étendre l'occupation franque, il était indispensable de recevoir une immigration dense ou tout au moins le renfort temporaire d'un peuple en armes.

La première armée qui partit pour le Levant (fin septembre 1100) était composée de Lombards. A leur tête se trouvaient Anselme de Buis, archevêque de Milan, le comte Albert de Blandrate, le comte Guibert de Parme et Hugues de Montebello. Arrivée par la route du Danube en territoire byzantin, les Lombards furent cantonnés par les autorités byzantines en Bulgarie et en Thrace, autour de Philippopoli, d'Andrinople et de Rodosto. Alexis Comnène s'engagea à assurer leur ravitaillement, à condition qu'ils s'abstinssent de pillage. Cette Croisade lombarde, qui comprenait une foule de non-combattants, avait le caractère déplaisant des Croisades populaires de 1096, dont elle allait renouveler les exploits (1). Malgré les objurgations de leurs chefs, les manants lombards se mirent à dévaster le pays, volant bêtes et récoltes, allant jusqu'à faire main basse sur les églises. Pour mieux les surveiller, Alexis Comnène les fit venir dans la banlieue de Constantinople (mars 1101). Comme ils y continuaient leurs pillages, il décida de brusquer leur passage en Asie. Ils refusèrent d'obéir, tant que les autres croisades annoncées ne seraient pas là. Alexis, alors, leur coupa les vivres. Sur quoi ils coururent aux armes et donnèrent l'assaut à la Porte Gyrolimne et au Palais de Blachernes. L'archevêque de Milan, le comte de Blandrate et Hugues de Montebello, avertis, se précipitèrent au milieu de ces furieux et parvinrent à les arrêter et à les renvoyer dans leur camp. Ils eurent du mal à apaiser ensuite le basileus, mais Raymond de Saint-Gilles, qui se trouvait, comme on l'a dit, à la cour de Constantinople, s'y employa activement, et, vers la fin d'avril 1101, les Lombards purent être transportés sans encombre dans la banlieue de Nicomédie (2).

D'autres Croisés suivirent, des barons français : le comte Etienne de Blois, qui, à la prière de sa femme, venait se réhabiliter de sa défection de 1098 devant Antioche (3) ; le comte Etienne de Bourgogne, Baudouin de Grandpré, Hugues de Broyés, Hugues de Pierrefonds, évêque de Soissons; un Allemand, Conrad, connétable de l'empereur Henri IV. Alexis Comnène les reçut avec sa grâce habituelle et «  moût les charja de grans dons.  » Pour eux aussi Raymond de Saint-Gilles avait servi d'intermédiaire auprès du basileus. «  Moult orent grant joie li baron qui de France venoient quant il le trovèrent.  » D'accord avec Alexis Comnène, ils prirent Raymond comme chef, «  firent aussi come leur maître le comte de Toulouse  », nous dit Guillaume de Tyr. Albert d'Aix spécifie qu'ils avaient demandé un chef à Alexis et que ce fut celui-ci qui leur désigna son ami Raymond «  comme guide et comme général (4).  » Alexis lui donna une escorte de cinq cents Turcoples, sous le commandement de Tzitas.

Sous la conduite de Raymond, les Croisés français passèrent le Bras-Saint-George ou Bosphore, et vinrent camper à Nicée, non loin des Lombards. D'après Albert d'Aix, les deux armées réunies dépassaient 200.000 hommes parmi lesquels, il est vrai, surtout du côté lombard, beaucoup de clercs, de non-combattants et même de femmes.

Quel itinéraire choisirait-on ? Etienne de Blois recommanda sagement celui de la Première Croisade, qu'il connaissait bien, la grande diagonale traversant l'Anatolie du nord-ouest au sud-est, par Dorylée et Iconium (Eski-shéhir et Qoniya). Propos inspiré par le bon sens, dans l'intérêt le plus évident des Croisés, si leur intention était vraiment d'aller prêter main-forte aux Francs à Jérusalem. Notons que tel était aussi l'intérêt particulier d'Alexis Comnène et de son représentant, Raymond de Saint-Gilles, car à la tête de pareilles forces Raymond n'aurait eu aucune peine à trancher à son profit et au profit du basileus la question d'Antioche et de la Syrie du Nord. Aussi se prononçait-il pour le même itinéraire que le comte de Blois. Mais la croisade populaire lombarde, cédant à une sentimentalité de foule, réclama à grands cris une expédition contre les Turcs danichmendies de Cappadoce, qui tenaient Bohémond d'Antioche en captivité. Entreprise insensée, car l'émir danichmendie Malik Ghâzî Gûmûshtekîn (5) avait conduit son prisonnier au fond de ses États, dans la forteresse de Nîksâr ou Néo-césarée, vers les montagnes du Pont. Comment l'y atteindre ? Mais la croisade populaire ne voulait rien savoir de ces difficultés stratégiques : si on ne pouvait délivrer Bohémond, on se vengerait en allant piller les capitales danichmendies, Amasia et Sîwâs ! C'était s'enfoncer à l'extrémité nord-est de l'Anatolie, à mille kilomètres du Bosphore, en direction de l'Arménie et du Caucase, en tournant le dos à la Syrie, à Jérusalem, aux buts et à la raison d'être de la Croisade. Etienne de Blois et Raymond de Saint-Gilles essayèrent vainement de faire entendre raison à ces fous. N'y parvenant pas, ils se résignèrent à se mettre à leur tête. Puisque la démagogie lombarde imposait cet itinéraire absurde, peut-être pouvait-on circonscrire le mal et en profiter pour ramener sous l'autorité byzantine l'ancienne Galatie et l'ancienne Cappadoce, ou, pour parler comme la chancellerie impériale, l'intérieur des thèmes des Bucellaires, de Paphlagonie et des Arméniaques (dont l'Empire ne possédait plus que le littoral) et les thèmes de Charsian, de Sébaste et de Colonée dont tout était perdu ? Ajoutons qu'il serait injuste d'accuser, sous ce prétexte, Alexis Comnène d'avoir voulu détourner la Croisade de son but : s'il avait songé à lui faire reconquérir pour lui ces territoires, ce ne sont pas seulement les cinq cents Turcoples de Tzitas, c'est toute une armée qu'il aurait adjointe à la Croisade. Rien de plus erroné que le jugement de Guillaume de Tyr : «  Einsi les traïssoit li empereres et sembloit l'escorpion qui par devant ne fet nul mal et par derrière point de la queue (6).  » Le détournement insensé de la Croisade franco-lombarde de 1101 n'est l'oeuvre que de la démagogie lombarde elle-même.

Après avoir traversé la Saqaria et le massif de l'Ala-dagh, l'armée franco-lombarde, bien ravitaillée par les Byzantins, parvint sans encombre à Ankara le 23 juin 1101. L'ancienne métropole du thème des Bucellaires appartenait au sultan Saljûqide de Qoniya, Qilij Arslân Dâwûd (7). Les Croisés après un dur combat la prirent d'assaut et, correctement, la remirent aux Byzantins (8). De là, remontant vers le nord-est, ils atteignirent au début de juillet Gangra (Kanghéri), ne purent la prendre et durent se contenter de ravager le pays. Premier échec très sensible pour les Croisés, d'autant qu'au nord de Gangra, ils s'enfonçaient dans la partie la plus inculte du bassin du Qizil Irmaq et de Devrek su, salines de Kanghéri, escarpements de l'Elmalu dagh et de l'Ilkaz-dagh. Point n'est besoin d'accuser Raymond de Saint-Gilles et les Turcoples byzantins de s'être laissé corrompre par les Turcs pour égarer les Francs loin des villes et des cultures. De cultures et de villes la région était vide et la cavalerie turque avait beau jeu pour harceler au milieu de ces solitudes les Croisés mourant de fatigue et de faim.

Les barons français payaient cher leur acquiescement aux caprices de la démagogie lombarde. La partie compromise, on leur demanda cependant de la sauver. De Gangra il s'agissait de se rabattre vers le nord, en direction de la mer Noire, pour atteindre la seule ville un peu importante de la région, Kastamon ou Qastamûnî. On avait placé en avant-garde sept cents Lombards. Dès les premières étapes, les Lombards, saisis de panique, lâchèrent pied devant les Turcs, leurs chevaliers abandonnant les fantassins qui furent massacrés. Albert d'Aix se fait l'écho des amers reproches adressés par la chevalerie française aux Lombards dont la jactance puis la lâcheté avaient jeté l'arm@?e dans ce péril. Le comte Etienne de Bourgogne releva ces mauvais soldats et tint tête aux Saljûqides. Les jours suivants Raymond de Saint-Gilles, à la tête de l'arrière-garde, contint avec sang-froid les charges des Turcs. L'armée, pour éviter les surprises, marchait désormais en colonne compacte. Tous les traînards, tous les fourrageurs étaient enlevés. Cependant le ravitaillement faisait complètement défaut. On ne trouvait dans les vallées qu'un peu d'orge encore vert et quelques fruits médiocres.

Désastre de la croisade lombarde. Les responsabilités.

On atteignit ainsi la région de Qastâmûnî. Là le plus élémentaire bon sens commandait de se rabattre sur les villes byzantines de la côte, Amastris ou Sinope. Il semble au contraire que l'armée, s'obstinant dans un plan absurde, ait franchi le Qizil Irmâq pour aller attaquer chez eux les Danichmendies. Mais la seule menace de l'invasion avait réalisé autour de ceux-ci la coalition des puissances turques, jusque-là si divisées. L'émir danichmendie Malik Ghâzî Gûmûshtekîn voyait accourir à son aide le sultan Saljûqide de Qôniya, Qilij Arslân, et le malik Saljûqide d'Alep, Ridwân. Au moment, semble-t-il, où les Croisés venaient de franchir la frontière qui séparait le sultanat Saljûqide de l'émirat danichmendie, entre Paphlagonie et Pont, tandis qu'ils s'avançaient en direction d'Amasia (9), sans doute à hauteur de Merzifûn (10), le connétable allemand Conrad se laissa attirer dans une embuscade et perdit 700 hommes. Plus loin vers l'est (entre Amasia et Sîwâs ? Ou simplement, comme il est beaucoup plus vraisemblable, entre Merzifûn et Amasia), Malik Ghâzî Gûmûshtekîn et ses alliés livrèrent la bataille décisive (11). Les Croisés, qui s'y préparaient, avaient, semble-t-il, pris des dispositions de combat solides, mais les archers montés de l'armée turque, pratiquant leur tactique de harcèlement habituelle, les démoralisèrent sans permettre le corps à corps qui eût donné la victoire aux armures les plus puissantes. Bientôt les Lombards — les mauvais génies de toute cette croisade — prirent la fuite, leur chef, Albert de Blandrate, en tête. En vain Conrad et ses Allemands, Etienne de Bourgogne, Etienne de Blois (lequel racheta hautement ses fautes d'Antioche) et leurs Français, Raymond et ses Provençaux continuèrent-ils la résistance. Les Byzantins et Turcoples placés sous les ordres de Raymond l'abandonnèrent à leur tour. Raymond, laissé en l'air, n'eut que le temps de se réfugier sur une hauteur voisine, tandis que les comtes de Bourgogne et de Blois devaient battre en retraite sur leur camp ; encore le comte de Blois et Conrad eurent-ils la vaillance d'aller dégager Raymond cerné sur son rocher. Mais les Croisés avaient fait d'énormes pertes. Dès la tombée de la nuit, le comte de Toulouse, à qui le coeur manqua, s'enfuit vers la mer Noire avec ses Provençaux et ses Byzantins. Il atteignit à franc étrier la petite place byzantine de Pauraké ou Bâfra près de l'embouchure du Qizil Irmâq, à l'est de Sinope, où il s'embarqua pour Constantinople (12).

Quand la fuite de Raymond fut connue, ce fut la panique. En pleine nuit les autres barons prirent la fuite à leur tour en direction de la côte. La plupart réussirent en effet à atteindre le port byzantin de Sinope. Mais ils abandonnaient aux mains des Turcs leur camp, l'armée, les non-combattants, les femmes... Dès l'aube les Turcs se précipitèrent sur cet énorme butin. Albert d'Aix fait un tableau saisissant du sort des malheureuses chrétiennes livrées aux bandes turcomanes ou envoyées au fond de quelque harem (13). Puis les Turcs se lancèrent à la chasse des fugitifs. Ce fut une immense rafle, accompagnée de massacre. Albert d'Aix évalue à 160.000 le nombre des Croisés qui périrent ainsi dans les solitudes du Pont. Il est vrai que Guillaume de Tyr ne compte que 50.000 morts. Ibn al-Athir écrit que 3 000 hommes seulement purent s'échapper.

Les survivants se regroupèrent à l'abri de la forteresse byzantine de Sinope. De là, en suivant la côte, qui appartenait également aux Byzantins, ils regagnèrent lentement Constantinople (fin août-fin septembre 1101). Remarquons, puisque Albert d'Aix en convient lui-même, que, sans la protection des garnisons byzantines du littoral, les débris de la Croisade eussent été achevés par les Turcs (14). Il faut ajouter que lorsque Raymond et ses compagnons — Etienne de Bourgogne, Etienne de Blois, le connétable Conrad — arrivèrent à Constantinople, l'empereur Alexis ne put dissimuler à son allié son mécontentement pour sa fuite la nuit de la bataille, fuite qui avait déterminé la débâcle du reste de l'armée (15).

La mauvaise humeur du basileus devant la fuite du Toulousain prouve mieux que tout document que la cour impériale n'était pour rien dans la débâcle de la Croisade anatolienne. Cette débâcle doit être imputée uniquement à la plèbe lombarde qui avait d'abord exigé la folle expédition contre les Danichmendies et qui, au moment de la bataille, avait deux fois lâché pied. Démagogie de croisade qui à chaque fois entraînera l'Orient latin aux abîmes. Quant à Raymond de Saint-Gilles, après avoir presque jusqu'à la fin fait bravement son devoir de général, il avait, après la défaite finale, perdu la tête, et sa fuite nocturne sur Bâfra avait gravement atteint son prestige aux yeux des Francs comme aux yeux du basileus. En somme il revenait de la Croisade d'Anatolie moralement fort diminué. Après cet échec, il y aura quelque chose de changé en lui. Ce ne sera plus le prince inquiet, superbe et quelque peu outrecuidant que nous avons connu. Ce candidat universel, à qui la délégation impériale que lui avait accordée Alexis Comnène semblait promettre une sorte de mandat sur la Syrie entière, se contentera bientôt d'un simple comté au Liban.

Mais avant d'en arriver à cette dernière phase, plus modeste mais aussi plus réaliste de la vie du comte de Toulouse, il convient d'en finir avec les événements que nous venons de résumer, en montrant les conséquences, pour la Syrie franque, de la victoire turque d'Anatolie.

La première de ces conséquences fut d'effacer les bénéfices moraux de la victoire franque de Dorylée, de transformer les vaincus de 1097 en des «  Ghâzî  » à nouveau conscients de leur force militaire et de rendre ainsi impossible le libre passage de nouvelles croisades même par l'itinéraire classique de 1097, via Eski-shéhir, Aqshéhir, Qoniya. Ces conséquences graves du désastre d'Anatolie apparurent dès que d'autres barons croisés, le comte de Nevers, le duc d'Aquitaine, le duc de Bavière, se présentèrent pour la traversée de la péninsule.

La Croisade nivernaise. Attaque de Qoniya. Désastre d'Eregli.

Guillaume II, comte de Nevers (1089-1147), était parti de France en février 1101 avec 15.000 chevaliers et fantassins. Descendu par l'Italie, il s'était embarqué à Brindisi par Avlona d'où il se dirigea sur Salonique. Durant la traversée de la Macédoine, son armée, soumise à une discipline stricte, s'abstint de tout pillage. Parvenu à Constantinople à la mi-juin 1101 (16), il chercha à rejoindre la Croisade franco-lombarde en Anatolie. Il atteignit sans difficulté Ankara (17), puis, perdant la trace des Lombards, il décida avec sagesse de reprendre l'itinéraire de Godefroi de Bouillon en se rabattant sur Iconium. Mais c'était le moment où les Turcs venaient d'exterminer la croisade lombarde. Enivrés de leur victoire, le Saljûqide Qilij Arslân et le danichmendie Malik Ghâzî accoururent contre ce nouvel ennemi. Malgré leurs attaques, malgré les difficultés du pays — on longeait la zone occidentale du Désert Salin — le comte de Nevers se comporta vaillamment. Ce fut lui qui prit l'offensive : parvenu à Iconium (Qoniya), la capitale de Qilij Arslân, il essaya de prendre la ville d'assaut sans y parvenir (18).

Sans s'obstiner davantage, et avec raison, le comte reprit la route du Sud-Est, en direction de la Cilicie. Mais on était au mois d'août. Dans ce désert brûlant la soif devenait terrible et les Saljûqides avaient obstrué les rares puits existant. L'armée était épuisée lorsque, près d'Héraclée (Erégli), elle fut attaquée par Qilij Arslân et par Malik Ghâzî. Encerclée par la cavalerie turque, criblée de flèches, elle fut presque entièrement massacrée sur place (fin août 1101). Le comte de Nevers et quelques chevaliers parvinrent seuls à gagner Germanicopolis (Ermenek) en Isaurie, ville qui appartenait aux Byzantins. Des mercenaires byzantins (Turcoples) se chargèrent de le diriger vers Antioche, mais, une fois en chemin, ils le dépouillèrent et l'abandonnèrent nu-pieds au milieu d'un désert. Le malheureux arriva en haillons à Antioche (fin septembre 1101) (19).

Désastre de la Croisade aquitano-bavaroise.

La dernière armée croisée était conduite par Guillaume IX de Poitiers, duc d'Aquitaine, et par le duc Welf IV de Bavière. Elle était forte de 60.000 pèlerins, y compris les non-combattants et les femmes (20). Descendue de Hongrie, elle traversa les provinces byzantines de Bulgarie et de Thrace, non sans pillage de la part de la foule, si bien qu'à l'arrivée des Croisés devant Andrinople, vers la fin mai 1101, les officiers byzantins leur interdirent le passage. Un violent combat s'engagea avec les auxiliaires Petchénègues et Comans au service de l'Empire (21). Comme à l'ordinaire les barons apaisèrent les pèlerins et rétablirent les bons rapports avec les fonctionnaires byzantins. Les ducs d'Aquitaine et de Bavière, ainsi que la belle comtesse Ida d'Autriche qui s'était jointe à ce dernier, furent reçus à Constantinople par l'empereur Alexis avec sa courtoisie habituelle (fin mai-début de juin 1101). L'armée passa «  le Bras Saint-Georges  » sur les bateaux byzantins, traversa la fertile région de Nicomédie et de Nicée, gagna Dorylée (Eski-Shéhir), puis s'enfonça à travers les solitudes du plateau d'Anatolie, en direction de Qoniya, suivant l'itinéraire de la première Croisade. «  Ils parcouraient des solitudes sans eau, o@? rien ne s'offrait au regard que le désert dans toute son aridité, rien que les âpres rochers des montagnes. L'eau qu'ils trouvaient était blanche comme si on y avait jeté de la chaux, et salée (22).  » Ils atteignirent enfin Qoniya où ils espéraient se refaire. Mais les Saljûqides avaient fait le vide devant eux, brûlant les récoltes et bouchant les puits. En somme la tactique des Turcs était toujours la même. Leurs villes, même les plus importantes comme Aqshéhir (Philomelion), Qoniya, Erégli, ils les abandonnaient aux Croisés après les avoir entièrement évacuées (23). Puis, quand les Croisés, mourant de faim dans ces solitudes dévastées, étaient parvenus au dernier degré de l'épuisement, ils les faisaient cerner par leurs terribles archers à cheval qui les clouaient sur place avant de les sabrer.

Ce fut encore ce qui se passa pour les Aquitains et les Bavarois. Les princes turcs coalisés, qui harcelaient leur marche, le sultan seljûqide Qilij Arslân, l'émir danichmendie Malik Ghâzî, l'émir de Harrân Qarâja, les attendirent près de la rivière d'Eregli (24). Les Croisés, torturés depuis des semaines par la soif, se précipitaient vers les berges pour se désaltérer lorsque, sur l'autre rive, surgirent les Turcs qui les criblèrent de flèches. Aussitôt encerclée, l'armée chrétienne fut presque tout entière (vers le 5 septembre 1101) détruite (25). Ce fut à grand-peine que Welf et Guillaume d'Aquitaine purent s'échapper. Welf, jetant jusqu'à sa cuirasse, s'enfuit dans les montagnes. Guillaume, suivi d'un seul écuyer, se réfugia également dans le Bulghar-dagh, d'où il réussit à gagner Tarse et, de là, Antioche (automne 1101). Welf, de son côté, arriva presque seul à Antioche. La belle margrave Ida d'Autriche disparut sans qu'on pût savoir ce qu'elle était devenue — morte ou captive au fond de quelque harem ? Quant à Hugues de Vermandois qui avait repris la route d'Anatolie avec Guillaume d'Aquitaine et avait été blessé à la bataille d'Eregli, il vint mourir à Tarse vers le 18 octobre et y fut enterré dans l'église Saint-Paul (26).

Conséquences du désastre d'Anatolie pour l'histoire et la démographie de la Syrie franque.

Telle fut la fin de la folle croisade lombarde, si pareille d'inspiration et d'allure à la croisade populaire de Pierre l'Ermite et de Gautier-sans-avoir. Cette expédition, inexplicablement partie à l'aventure vers le nord-est de l'Anatolie, en tournant le dos à son objectif syrien, par le caprice sentimental d'une plèbe irresponsable, avait abouti au désastre, et ce désastre avait entraîné par contrecoup celui des croisades : nivernaise et aquitano-bavaroise, cependant bien mieux conduites.

Les conséquences historiques furent graves. Conséquences locales tout d'abord. L'écrasement des Lombards dans la région de Qastamûni et d'Amasia avait rétabli le moral des Turcs d'Anatolie et découronné les Francs du prestige de la victoire de Dorylée. Désormais, pour de longues années — jusqu'à Frédéric Barberousse — la traversée de l'Asie Mineure se trouva barrée pour les Croisés : Conrad III et Louis VII devaient en faire l'expérience. Mais les répercussions de l'événement sur les affaires de Syrie furent encore plus funestes. Le désastre d'Anatolie privait la Syrie franque, si pauvre en hommes (les armées de Baudouin Ier ne comptaient que quelques centaines de chevaliers) d'un renfort de deux à trois cent mille soldats dont l'absence ne devait jamais être réparée. Après la conquête d'Antioche et de Jérusalem qui avait épuisé les vainqueurs, ce renfort représentait l'armée d'exploitation indispensable à l'achèvement du succès. Avec lui, dans le désarroi et le morcellement de l'Islam syrien, on pouvait tout entreprendre, depuis l'occupation complète du littoral jusqu'à la conquête d'Alep et de Damas. Si la Syrie intérieure a finalement échappé aux Francs, si dans la bande littorale occupée, en Syrie, au Liban, en Palestine, la colonisation franque est toujours restée anémique, on le doit à la perte des multitudes que la démagogie lombarde est allée engloutir dans les déserts anatoliens. Cette immigration de tout un peuple, les colonies franques ne la retrouveront plus. Il faudra désormais travailler plus modestement, sur un plan rétréci, limité aux possibilités de quelques centaines d'arrivants, borné à l'occupation côtière. Le comte de Toulouse — un des responsables du désastre puisqu'il n'a pas osé résister au tumulte de la plèbe lombarde — sera le premier à le comprendre. L'homme qui a pensé conquérir l'Orient ira fonder une modeste colonie provençale sur la corniche libanaise. Il est vrai que cette oeuvre sera sans doute plus raisonnable et solide que ses premiers rêves de paladin. — texte

Notes — Désastre de la croisade lombarde

1. Albert d'Aix est notamment très sévère pour la conduite des Lombards (pages 561-862).
2. Ekkegard d'Aura, Hierosolymitana, chapitre XXIII, page 29; Albert D'Aix, pages 560-562.
3. Guillaume de Tyr, I, page 416.
4. Albert d'Aix, page 563.
5. Malik Ghâzî Gûmûshtekin, fils et successeur de Malik Dânishmend Ahmed Ghâzî, aurait régné sur la Cappadoce turque de 1084 (?) à 1126. Mais cette chronologie est incertaine. Cf. Mordtmann, Dânithmendîya, in Encyclopédie de l'Islam, page 937.
6. Guillaume de Tyr, I, page 417.
7. Qilij Arslân Dâwûd, fils de Sulaîman ibn Qutulmish, et sultan, Saljûqide d'Anatolie de 1092 à 1106.
8. Albert d'Aix, page 564. — Alexiade, I, H, page 71. — Cf. Ibn al-Athir, Historiens orientaux, I. page 203.
9. Albert d'Aix, page 565.
10. Toraaschek (Zur historischen Topographie von Kleinasien, page 87), suivi par Chalandon (Alexis Comnène, page 227), restitue en Amasia l'impossible Maresch d'Albert d'Aix (page 568). Mais il semble bien que l'ancienne identification avec Merzifûn reste valable. Sur cette dernière ville, cf. Fr. Babinger, Merzifûn, Encyclopédie de l'Islam, page 531. Du reste, Anne Comnène dit expressément que la bataille fut livrée sur les limites du Thème Paphlagonien et du Thème Arméniaque (Alexiade, livre XI, pages 262-263). Or cette limite longe (d'assez loin) la rive occidentale de l'Halys ou Qizil Irmâq, laissant Gangra (Kangheri) et Kastamon (Qastamûnî) en Paphlagonie, Sinope et tout le cours de l'Halys chez les Arméniaques. Si les Croisés sont parvenus à l'est de Merzifûn, c'est le maximum de leur avance. Si on s'en tient à l'Alexiade, ils n'ont guère dépassé le Qizil Irmâq.
11. Vers le 5 août, pense Hagenmeyer, Chronologie, 450-456.
12. Albert D'Aix, page 569-570. — Foulcher de Chartes, page 398. — Orderic Vital, éd. Le Prévost, IV, page 126. — Alexiade, I, II, page 71. — Ibn Al-Athir, Historiens orientaux, I, page 203. — Hagenmeyer (Chronologie, page 458) place vers les 12-13 août l'arrivée de Raymond de Saint-Gilles à Sinope et Bon embarquement pour Constantinople.
13. Albert d'Aix, page 571-572.
14. Ibid., page 574.
15. Ibid., page 574. Cependant Alexis se radoucit bientôt : il y avait une trop grande solidarité d'intérêts entre lui et le comte de Toulouse. Anne Comnène, très favorable à l'allié de son père, essaie de l'excuser (Alexiade, livre XI, page 262-263).
16. Hagenmeyer, Chronologie du royaume de Jérusalem, Revue de l'Orient Latin, 1902, page 438-439.
17. Vers le 25 juillet 1101, calcule Hagenmeyer (Chronologie, page 449).
18. Vers la mi-août d'après Hagenmeyer (Chronologie, page 459-460).
19. Albert d'Aix, page 575-578.
20. Guillaume IX s'était rais en marche vers le milieu de mars 1101. La Croisade bavaroise se mit en mouvement vers la fin mars ou le début d'avril. Cf. HAGENMEYER, Chronologie du royaume de Jérusalem, Revue de l'Orient Latin, 1902, page 409-410, 414-416.
21. Ekkehard d'Aura, Hierosolymitana, chapitre XXIII, Historiens occidentaux, V, page 29.
22. Matthieu d'Edesse, Historiens arméniens, I, page 59.
23. Hagenmeyer (Chronologie, page 457) place vers le 10 août 1101 l'occupation et le pillage de Philomelion par les Aquitains et les Allemands.
24. Cette rivière qui sort du Bulgliar dagh arrose Eregli, puis se ramifie en un delta et finit dans l'Aq gôl.
25. L'histoire de la Croisade aquitano-bavaroise est racontée par Ehkehard d'Aura (Chronicon universale, Monumenta Germantes, SS, t. VII). Ekkehard d'Aura accuse les Byzantins de tous les malheurs de la Croisade. C'est d'ailleurs un leitmotiv dans la littérature du temps. L'Arménien Matthieu d'Edesse (page 59) va jusqu'à leur reprocher la formation désertique de l'Anatolie intérieure !
26. Foulcher de Chartes, page 399; Guibert de Nogent, page 243. Cf. Hagenmeyr, Chronologie du royaume de Jérusalem, Revue de l'Orient l'Atin, 1903-1904, page 392.

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II — Les succès de Tancrède (1105-1110)

Comme la première, la seconde régence de Tancrède fut marquée par un vigoureux redressement à la fois contre les Grecs et les Musulmans. Malgré la pénurie à laquelle les dernières hostilités et le voyage de Bohémond avait réduit le trésor, il sut, par un emprunt forcé, se procurer de quoi équiper une nouvelle armée (1). Ayant demandé des renforts jusqu'à Mar'ach, Tell Bâchir et Edesse, il entreprit de recouvrer Artâh. A la fin de 1104, Toghtekin, atabek de Bourî à Damas comme il l'avait été de son père Doqâq, et Ibn'Ammâr de Tripoli avaient appelé Soukmân à leur secours contre Raymond de Saint-Gilles ; la chance des Francs avait voulu que Soukmân mourût en chemin (2). Mais en février 1105, Raymond, à son tour, était mort et Rodwân, fort de ses récents succès, se préparait sans doute à intervenir pour dégager Tripoli. Ce fut à ce moment qu'il apprit le danger auquel était exposé Artâh. Il accourut et refusa des négociations offertes par Tancrède. Une bataille fut livrée près de Tizîn ; Tancrède avait su s'arranger de telle façon que la cavalerie musulmane eût derrière elle un terrain rocailleux impropre aux mouvements des chevaux ; cela rendit impossible à Rodwân la tactique de fuite simulée qui était la force des Turcs et, au contraire, lorsque les Francs, ayant repris la tactique à leur compte, firent volte-face et chargèrent les musulmans dispersés, ceux-ci, acculés à ce terrain, ne purent opposer aucune résistance et l'affaire se termina par un désastre pour eux (20 avril 1105). Immédiatement, Tancrède, exploitant son succès, réoccupa Artâh et bientôt il put reparaître en maître dans le Djabal Laïloûn, où il prit Tell-Aghdî (Août), et dans le Djazr oriental.

Le long de la route Antioche-Alep, la situation était de nouveau renversée en faveur des Francs (3). Un relèvement analogue était opéré du côté de Tell-Bâchir et l'influence de cette situation se faisait sentir jusqu'à 'Azaz, qu'en 1107-1108 un gouverneur faillit livrer à Tancrède (4).

Elle le fut aussi dans le Sud-Est. Assez vite, Ma'arra et toute sa région furent reprises, puis Kafartâb, Latwîn et Çaurân (5). D'autre part, l'encerclement de Chaïzar fut complété par l'achat de Hiçn al-Khariba à son seigneur, Ibn al-Bahrâî (du Djabal Bahrâ) en Juin- Juillet 1105 (6). Il restait toutefois une grosse lacune dans l'occupation franque, Apamée ; le danger en était réduit par le fait que le chiisme public et le tempérament pillard du seigneur, Khalaf ibn Molâ'ab, l'opposait à ses voisins musulmans, mais il restait réel. A la fin de janvier 1106, Khalaf fut tué par des Assassins de Sarmîn, aux ordres d'un certain Abou'l-Fath de Sarmîn, qui agissait d'accord avec le chef alépin de la secte, Abou Tâhir, et avec Rodwân, leur protecteur. Le meurtre commis, Abou Tâhir arriva ; mais entre-temps des Chrétiens, craignant la domination de Rodwân ou des Assassins, avaient appelé Tancrède qui accourut, mais ne put surprendre la ville ni s'y attarder, car il devait en même temps surveiller Lattakié. Néanmoins, il revint peu après pour entreprendre un siège en règle et y fut encouragé par un fils de Khalaf, échappé au massacre. Rodwân, retenu par des complications en Djéziré (Cf. infra), ne pouvait intervenir. Faute de vivres, la ville finit par capituler (septembre 1106). Abou'l-Fath fut mis à mort, Abou Tâhir renvoyé à Rodwân. Le fils et des hommes de Khalaf restèrent au service de Tancrède ou de Bonable de Kafartâb (7). A une date indéterminée (entre 1103 et 1110), les Francs enlevèrent aussi à, des Ismaéliens Kafarlâtâ (8).

Restait à reprendre aux Grecs leurs conquêtes de 1104. On voit mal si la citadelle était restée latine ou avait succombé depuis cette année. En 1106, l'affaire d'Apamée avait interrompu une entreprise sur Lattakié. L'année suivante, la situation se présentait plus favorablement, parce que Bohémond — nous le verrons — était arrivé à organiser sa croisade anti-byzantine et que pour lui résister Alexis dût rappeler Cantacuzène et Monastras, laissant juste deux chefs inférieurs, Aspiétès (9) et Pitzeas, avec des contingents moins importants. Aussi lorsqu'Apiètès fut intervenu indirectement dans la guerre entre Tancrède et Baudouin D'Edesse (1108), Tancrède avec l'aide de Génois enleva-t-il Misîs (10), puis le reste de la plaine cilicienne et Tarse (1109-110) (11). Quant à Lattakié, il fallait pour la soumettre des navires. Une flotte pisane se présenta en 1108, vraisemblablement celle qui alla en août participer à un siège de Çaïda, où elle devait être en partie détruite par une flotte égyptienne. Grâce à l'aide des Pisans, qui obtinrent de Tancrède d'importants privilèges, les Grecs furent enfin expulsés (12).

Le reste de la côte devait être conquis l'année suivante. Tripoli était assiégé depuis 1102 par Raymond de Saint-Gilles jusqu'au début de 1105, puis, après sa mort, par son neveu Guillaume Jourdain, Comte de Cerdagne. L'énergie d'Ibn 'Ammâr, les intelligences qu'il sut se conserver à Antioche et même, malgré l'alliance byzantine-provençale, à Chypre, sa possession d'une flotte lui avaient permis d'assurer son ravitaillement et de défier toutes les attaques. Cependant, Raymond et Guillaume qui avaient conquis Tortose et Djoubaïl, et, dans l'arrière-pays, 'Arqa et Djabal 'Akkar, à l'entrée de la route de Homç et Hamâh, avaient jeté les bases d'un état durable. A la longue, la résistance de Tripoli faiblissait. Ibn 'Ammâr entreprit en 1108 un voyage à Bagdad, dans l'espoir d'en obtenir des secours ; non seulement il échoua, mais en son absence, ses sujets se donnèrent à l'Egypte, dans l'espoir d'être mieux défendus. Ce fut le contraire qui eut lieu. Or, au même moment arrivait d'Europe le fils aîné de Raymond de Saint-Gilles, Bertrand, avec une flotte génoise. En juillet 1109, Tripoli finit par succomber (13). Tancrède, nous allons le voir, était venu sous Tripoli au début de l'année. En revenant à Antioche, il occupa sans peine Maraqiya, Boulounyâs qu'il donna à Renaud Mazoir (Mai), puis Djabala, où s'était réfugié Ibn 'Ammâr (Juillet) (14), qui lança de vains appels aux princes environnants. L'hinterland franc avait enfin sa côte complète (15).

Cette extension même amenait à se poser la question des limites entre la principauté et le comté provençal et des rapports entre les deux états. Les facilités de ravitaillement qu'Ibn 'Ammâr trouva à Antioche (16) prouvent bien que Tancrède n'avait jamais vu d'un bon oeil l'entreprise des Provençaux, dont des secours chypriotes venaient de temps de temps rappeler l'alliance grecque (17). Mais l'arrivée de Bertrand de Saint-Gilles avait changé la situation. Celui-ci, de passage à Constantinople, s'était comme son père, rangé dans l'alliance d'Alexis Comnène et, s'il faut en croire Albert d'Aix, il aurait poussé la naïveté et l'audace jusqu'à débarquer à Souwaïdiga et à demander à Tancrède l'abandon du quartier d'Antioche que Raymond s'était réservé en 1098 (fin 1108).

Tancrède, qui ne savait pas au juste les intentions de Bertrand, l'accueillit d'abord bien malgré cette prétention et lui demanda de l'aider à recouvrer Misis sur les Grecs. Le refus obstiné de Bertrand, qui faisait la proposition compensatrice de collaborer à une attaque contre Djabala, enleva à Tancrède tous ses doutes sur les amitiés politiques du nouvel arrivant, et il lui intima l'ordre de vider ses états. Puis Bertrand, parvenu à Tortose, réclama à Guillaume Jourdain toutes ses possessions, comme héritage de son père. Guillaume n'entendait pas avoir combattu quatre ans à défendre et accroître les acquisitions de Raymond pour en être dépouillé au profit d'un nouveau venu. Il fit appel à Tancrède et, contre son secours, lui offrit de se reconnaître son vassal. Tancrède, comme Bohémond jadis, se résignait mal à limiter son influence à une partie des Francs ; il accepta avec empressement la proposition de Guillaume.

C'est alors que les choses faillirent devenir graves, car Bertrand, de son côté, fit appel à Baudouin I, en lui promettant de même son hommage. Aucun traité, aucun précédent ne conféraient à Baudouin le droit d'intervenir en supérieur dans les affaires du comté provençal, ni a fortiori dans celles de la principauté, dont la fondation était antérieure à celle du Royaume de Jérusalem. Mais, fort des accroissements territoriaux qu'il avait réalisés les années précédentes et du prestige moral de son titre, il agit d'autorité comme s'il possédait ce droit. Non seulement, il répondit à l'appel de Bertrand, mais il cita à comparaître Tancrède, ainsi que Baudouin du Bourg, celui-ci son vassal théorique, avec lequel Tancrède, nous allons le voir, avait un autre différent. Malgré Guillaume Jourdain, Tancrède qui, du côté d'Edesse, faisait peu de cas de la solidarité franque, ne se crut pas assez fort matériellement ni moralement pour la répudier cette fois. L'arbitrage royal eut donc lieu, et du même coup l'établissement d'un certain droit moral de regard du roi de Jérusalem sur l'ensemble des affaires franques. Tancrède n'eut d'ailleurs pas lieu de s'en plaindre : l'héritage de Raymond fut partagé et, tandis que Bertrand acquérait le sud, sous la suzeraineté de Baudouin, Guillaume garda le nord, sous la suzeraineté de Tancrède (Avril 1109). Tancrède ayant dû, d'autre part, consentir des concessions au comte d'Edesse, Baudouin Ier qui ne voulait pas lui laisser de rancune, lui rendit son ancienne seigneurie de Tibériade et Haïfâ (18).

En même temps qu'un conflit était ainsi né des ambitions du prince d'Antioche du côté de Tripoli, un autre, analogue, le mettait aux prises avec les Francs d'Edesse. Le comté d'Edesse, on s'en souvient, avait été en 1104 remis à Tancrède. Mais le départ de Bohémond pour l'Europe ayant contraint celui-ci à revenir à Antioche, il avait confié l'administration du Comté à Richard du Principat, qui y acquit une réputation de cupidité et de dureté. Dès la défaite infligée à Djekermich par Tancrède, ce dernier eût peut-être pu délivrer Baudouin, en l'échangeant contre une princesse musulmane tombée aux mains des Francs. Il éluda l'occasion. C'était manifester clairement que la richesse du comté excitait sa convoitise et qu'il entendait profiter des circonstances, sinon pour le garder, du moins en ne l'abandonnant pas sans de substantielles compensations. Baudouin dut attendre plus de quatre ans sa libération.

Cette libération fut, pour les musulmans, un des épisodes d'une lutte de plusieurs années qui se livra pour la prépondérance en Djéziré. La réconciliation des sultans Barkyârôk et Mohammad avait abouti à l'attribution de la Djéziré au second, et la mort de Barkyârôk en 1105, en permettant à Mohammad de rassembler les forces de l'Iraq et de l'Iran occidental, l'incita à tenter de faire de cette attribution théorique une réalité. Mais il allait avoir un compétiteur imprévu en la personne de Qilîdj Arslân de Qonya; bien que la défaite des croisés en 1101 eût assuré sa situation en Anatolie, Qilîdj Arslân avait préféré conclure un accord avec Alexis Comnène (auquel il envoya des auxiliaires contre Bohémond en Epire) (19), et tourner vers l'est son activité militaire; les Turcs d'Anatolie y étaient venus pour trouver de quoi vivre ou faire fortune, mais jamais ils n'avaient pensé qu'ils renonçaient pour ce faire à tout retour auprès de leurs frères iraniens, à toute tentative pour exercer cette hégémonie qu'avait jadis vainement essayée de conquérir sur Toghroul-Beg l'aïeul de Qilîdj Arslân, Qoutloumouch. Jusqu'au début de 1106, la route était restée fermée, parce que Danichmend avait mis la main, on l'a vu, sur Malatya; mais à cette date Danichmend mourut, ne laissant pour le remplacer à Malatya qu'un jeune fils : avant que Ghâzî de Sîwâs, l'autre fils de Danichmend, eût rien pu faire, Qilidj Arslân accourut, et occupa Malatya (septembre 1106) (20).

C'est alors que se posa la question de Djéziré. Là, Djekermich continuait à lutter contre les Artouqides, dont le chef, depuis la mort de Soukmân, était à présent Ilghâzî, revenu d'Iraq où il avait eu le malheur de se rallier à Barkyârôà juste à la veille de la mort de celui-ci. Rodwân, au service duquel avait jadis été Ilghâzî, avait espéré son appui contre les Francs, mais, pour le lui accorder, Ilghâzî avait commencé par entraîner Rodwân dans de longues opérations contre Djekermich, qui parvint à semer temporairement la zizanie entre les deux alliés (21) et à occuper Sindjâr (22). Mais alors le sultan Mohammad, bien qu'ennemi d'Ilghâzî, décida d'évincer Djekermich, trop indépendant : une armée sultanale, commandée par Djawâlî Saqâvèh, prit Mossoul et mit Djekermich à mort. Tous les petits potentats de Djéziré, qui avaient pris l'habitude de l'autonomie depuis la mort de Malikchâh, se sentirent menacés. Le gouverneur de Harrân pour Djekermich fit appel à Qilîdj Arslân, qui venait d'occuper Malatya, et celui-ci, non sans avoir au passage inquiété Edesse, accourut (23); puis il reçut un appel du fils de Djekermich, bientôt suivi d'un autre émanant du gouverneur de Mayâfâriqîn, auquel son seigneur théorique Doqâq ne pouvait plus envoyer aucun secours, et bientôt presque tous les seigneurs du Diyâr Bakr étant venus lui faire leurs cour, Qilîdj Arslân se trouva assez fort pour entrer sa peine à Mossoul, d'où Djawâlî s'était enfui, et y faire la khotba en son propre nom (24).

Mais les seigneurs djéziréens, s'ils repoussaient l'autorité de Mohammad, ne goûtaient pas plus celle de Qilîdj Arslân, qu'ils avaient espéré n'être que passagère. D'autre part, tandis que celui-ci était affaibli par l'envoi d'une partie de ses troupes aux Byzantins, Djawâlî avait obtenu le secours de Rodwân et d'Ilghâzî, qui, ennemis de Djekermich, l'étaient par conséquent de Qilîdj Arslân. Une bataille fut livrée sur le Khâboûr, qui aboutit à la destruction de l'armée anatolienne et à la mort de Qilîdj-Arslân (juin 1107). Djawâlî envoya à Mohammad le fils du vaincu, Châhînchâb, trouvé parmi les captifs (25) : pour longtemps il n'y aura plus de puissance anatolienne capable d'expansion extérieure, et c'en fut fait à tout jamais de l'ambition des descendants de Qoutloumouch d'acquérir l'hégémonie sur les domaines seldjouqides de Mésopotamie et d'Iran. Djawâlî rentra à Mossoul, son allié Ilghâzî enleva Mârdîn à son neveu le fils de Soukmân, qui avait assisté Qilîdj Arslân (26), et un autre vassal de Mohammad, Soukmân al-Qoutbî, maître d'Akhlât, occupa Mayâfâriqîn (27).

A ce moment, tout fut à recommencer pour Mohammad, parce que Djawâlî, enflé par ses succès, jouait à son tour au prince indépendant, et s'alliait même avec les Mazyadites. Une nouvelle armée sultanale, commandée par le mamlouk Maudoûd, dut venir enlever Mossoul à Djawâlî; Ilghâzî prudemment était resté neutre (1108) (28). C'est alors que Djawâlî, qui s'était retiré dans ar-Rahba, enlevée par lui à Doqâq, s'avisa de l'utilité que pouvait présenter pour lui l'alliance franque. Il avait trouvé Baudouin du Bourg dans l'héritage de Djekermich : il lui offrit sa liberté, moyennant une rançon de 60.000 dinars, et l'élargissement des prisonniers musulmans d'Edesse, s'il consentait à un accord militaire. Joscelin, peu auparavant racheté de son côté de la prison de Hiçn Kaïfâ (29), vint se constituer prisonnier du seigneur de Qal'a Dja'bar comme otage pour son suzerain, et Baudouin partit chercher sa rançon; bientôt même Djawâlî, ayant besoin d'un prompt secours, faisait libérer Joscelin sans attendre la rançon (30).

C'est ici qu'intervint Tancrède. Aider Baudouin, venu à Antioche, à payer sa rançon, il le fit sans mauvaise grâce; mais il refusa de lui rendre son comté s'il ne lui prêtait pas hommage (31). Trop fier pour accepter cette condition, et d'ailleurs déjà vassal du roi de Jérusalem, Baudouin se sauva à Tell-Bâchir, où arrivait alors Joscelin. Tancrède l'y poursuivit, et un petit combat fut même livré entre eux, d'où ne sortit aucune décision. Alors, pour reprendre son comté à Tancrède et à son lieutenant d'Edesse Richard, Baudouin se chercha des alliés. Le premier trouvé fut naturellement Djawâlî, alors occupé à combattre les Nomaïrites pour le compte de son allié de Qal'a Dja'bar, puis Rodwân, coupable d'avoir saisi le convoi franc portant la rançon de Baudouin. Mais comme l'alliance de Djawâlî et de Baudouin constituait un danger égal pour Tancrède et Rodwân, à la conjonction des deux chefs franc et turc de Djéziré il fui répondu par un rapprochement entre les deux chefs franc et turc de la Syrie du nord, la veille encore en état de guerre. Pour la première fois on eut le spectacle de Francs se combattant avec l'aide des Musulmans, et l'ébauche de ces alliances syriennes interconfessionnelles contre les interventions orientales, qui allaient remplir les années suivantes (32).

A son alliance musulmane, Baudouin ajouta d'ailleurs l'alliance chrétienne de Kogh Vâsil. Il alla la requérir à Ra'bân, où le seigneur arménien le reçut très bien et non seulement lui donna un notable renfort arménien, mais lui procura l'arrivée du contingent byzantin Petchenègue de Misis, trop heureux évidemment de combattre Tancrède (33). Avec ces troupes, Baudouin entama la réoccupation de son comté et put rentrer à Edesse, tandis que Joscelin inquiétait les confins d'Antioche. Tancrède vint l'attaquer près de Tell Bâchir. A la suite d'un premier combat, par l'entremise du patriarche d'Antioche Bernard, des conversations furent amorcées entre Francs des deux camps, qui échouèrent, mais continuèrent jusqu'à l'heure de la bataille finale. Elles induisirent en méfiance Djawâlî et les Bédouins qui le suivaient et convoitaient les beaux chevaux qu'ils avaient vus dans le camp de leurs alliés. Des récits difficilement conciliables que nous avons de la bataille, il résulte qu'à un certain moment, les troupes de Djawâlî se mirent à piller leurs alliés, puis à s'enfuir; dans ces conditions, Baudouin et Joscelin, malgré leur acharnement, furent battus et durent courir s'enfermer, celui-ci dans Tell-Bâchir, celui-là dans Rawandân, et Tancrède occupa une partie des fiefs de Joscelin; tandis que Richard du Principat s'installait à Mar'ach (34). Les hostilités ne se ralentirent qu'en raison d'une campagne de Tancrède contre Chaïzar et de ses préoccupations relatives au comté de Tripoli (35).

Ce fut pour Edesse, comme pour Tripoli, le roi Baudouin qui rétablit la paix. En même temps que Tancrède et Guillaume Jourdain il convoqua en avril 1109, sous Tripoli, Baudouin du Bourg. En échange de la restitution qu'il lui fit de ses anciens fiefs galiléens, le roi obtint de Tancrède l'abandon gratuit de tout ce qu'il détenait du comté d'Edesse (36). Toutefois, la tension ne devait pas s'éteindre de sitôt. Quant à Djawâlî, qui avait dès 1108, essayé de se réconcilier avec le Sultan en proposant à Ibn 'Ammâr, qui revenait de Bagdad, une campagne contre les Francs si on lui laissait Mossoul, il sollicita après sa défaite un pardon pur et simple, et partit en Perse où il obtint un gouvernement (37).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : II — Les succès de Tancrède (1105-1110).

1. Raoul de Caen, chapitre 154.
2. Ibn al-Qalânisî, G 66-68 A 147 ; 'Azînî, 4969 ; Ibn al-Athir, 268-269 (Historiens des Croisades, 226-227), en partie d'après Ibn al-Qalânisî ; Ibn Hamdoûn, 498 ; Matthieu d'Edesse, 741.
3. Ibn al-Qalânisî, 69-70 A 149 : 'Azînî, 4981 ; Ibn al-Athir, 271 (Historiens des Croisades 227-228) ; Kamâl, 594 ; Raoul de Caen, chapitre 154-156 ; Foulcher de Chartes, II, 30 ; Albert d'Aix, IX, 47 ; Chroniques Zetterstéen, 240.
4. Kamâl, 595 ; Ibn al-Fourât, 2 v° ; Ibn al-Qalânisî, 78 A 154.
5. Chroniques Zetterstéen, 240; cette source tardive, mais unique, place la reprise de Ma'arra, Latmîn et Çaurân juste après celle de Tell-Aghdî, et on peut en conclure que Kafartâb, entre Ma'arra et Latmîn, le fut au même moment. Il est dificile de faire une absolue confiance à cette source, qui ignore que Çaurân appartenait aux Francs avant 1104 (Kamâl, Historiens des Croisades 592) ; mais Kafartâb appartenait aux Francs en 1106 (Ousâma, Hitti, 157).
6. Chroniques Zetterstéen, 240.
7. Ibn al-Qalânisî, 72-74 A 149 ; Ibn al-Athir, 281-283 (Historiens des Croisades 232-235) ; Albert d'Aix, X, 18-24 ; Raoul de Caen, chapitre 156 ; Ibn Zouraïq, cité Bougbya, V, 222, v° 19, selon lequel Tancrède fut appelé par un Ismaïlien. Kamâl, 594.
8. Ibn al-Fourât, 452.
9. Sur l'identification non fondée de cet Aspiètès avec Oschin de Lampron, et J. Laurent, Mélanges Schlumberger, I, 159-168.
10. Anne Comnène, II. 100-102. Caffaro, Annales, p. 15.
11. Ibn al-Qalânisî, G. 99 A 170.
12. Raoul de Caen, chapitre 156, se termine au milieu d'opérations contre Lattakié, en 1106 ; Albert d'Aix, X, 20, croit, sans doute par malentendu ou confusion sur ces opérations, que Tancrède avait pris la ville avant Apamée, ce que répète Guillaume de Tyr, X, 23; 'Azînî 502, croit, au contraire, que la conquête est contemporaine de celle de Djabala (1109), ce que contredit le fait qu'Ibn 'Ammâr, de Djabala, en cette année, attaqua les Francs de Lattakié (Ousâma Hitti, article 96). Le privilège aux Pisans est daté de 1108, indiction I (soit avant septembre).
13. Pour les détails, cf. René Grousset, I, 333-359, Rôhricht Gesch, chapitre II, IV passim.
14. Ibn al-Qalânisî, G. 90-92 A 164 ; Ibn al-Athir I., dans Ibn al-Fourât, 3920 v° et 44 v° Ousama Hitti, 125 (Dorenbourg Vie, 81), parle des combats entre Ibn 'Ammâr, alors à Djabala, et les Francs de Lattakié ; 'Azînî, 5025, cite seul «  al-Màzouîr  » sans prénom ; c'est la plus ancienne mention du personnage, et elle assure la prononciation du nom difficile à deviner sous la forme latinisée «  Mansuerus ou Mansoer.  » Maraqya n'est pas attestée, mais, possédée en 1111 par Tancrède, ne peut guère avoir été acquise à un autre moment.
15. Ibn al-Fourât, 5 v° , signale une mobilisation de Rodwân contre Tancrède, pour s'il avait attaqué l'hinterland.
16. Ibn al-Athir, 316 (Historiens des Croisades 254).
17. Ibn al-Athir, 285 (Historiens des Croisades 236).
18. Albert d'Aix, XI, 4-12 ; Foulcher de Chartes, II, 40 ; Matthieu d'Edesse, 90.
19. Ibn al-Qalânisî, 80 A 158.
20. Michel le Syrien, 92.
21. Ibn al-Athir, 279-281 II 231-232.
22. Matthieu d'Edesse, 79, place vers ce moment un raid heureux de Djekermich contre le gouvernement d'Edesse pour Tancrède, Richard.
23. Ibn al-Qalânisî 73 A 150 ; Matthieu d'Edesse, 82.
24. Ibn al-Qalânisî, 77 A 152 ; Ibn al-Athir, 295 H 243 ; Ibn Abdazzâhir, 158 r° ; 'Azînî, 496 ; Michel le Syrien, 192 ; Matthieu d'Edesse, 52.
25. Ibn al-Qalânisî, 78 A 153 ; Ibn al-Athir, 297-298 11 245-247 ; Ibn Abdazzâhir, 158 r° ; Az., 496 ; Michel le Syrien 192 ; Matthieu d'Edesse, 52.
26. Ibn al-Fourât, 21 r° ; Ibn Abdazzâhir, 160 v° (Diyâr Bakr, 232, n. 1).
27. Ibn al-Qalânisî, 91 A 164 ; Ibn Abdazzâhir, 158 v° .
28. Ibn al-Athir, 319-321 (Historiens des Croisades 257-260); Ibn al-Fourât, 19 r° -21 v° ; Ibn Hamdoûn, 502; Michel le Syrien, 215.
29. Michel le Syrien, 195 ; Ibn al-Athir, 322 (Historiens des Croisades 261). Avant février 1107, selon Ibn al-Qalânisî, 78 A 155.
30. Ibn al-Athir, 322 (Historiens des Croisades 261) ; Ibn al-Fourât, 21 v° -22 r° ; Michel le Syrien, 196 ; Chronique anonyme syriaque, 81-82 ; Matthieu d'Edesse, 85 ; Albert d'Aix, X, 37 ; Foulcher de Chartes, II, 28 ; Guillaume de Tyr, 465.
31. Arguant de la subordination d'Edesse à Antioche sous le régime byzantin (Albert d'Aix, 670).
32. Ibn al-Athir, 322-24 (Historiens des Croisades 261-262); I f. 24 r° 24 v° ; 'Azînî ans, 501-502 (partiel).
33. Ibn al-Athir, 323 (Historiens des Croisades 263); Matthieu d'Edesse 85-86. C'est vraisemblablement par confusion avec ce fait que Ibn al-Fourât 25 r° rapporte un voyage de Joscelin auprès du «  roi de Roûm.  » Rappelons que c'est peu après que Tancrède enlèvera Misîs, ce qui doit n'être pas sans rapport.
34. Ibn al-Athir, 323-325, 6 (Historiens des Croisades 2633267); Ibn al-Fourât, 24 r° , 26 r° ; Kamâl, 595; Matthieu d'Edesse, 86; 87; Chronique anonyme syriaque 82. Le détail des faits est incertain. D'après Ibn al-Athir, il y aurait eu un premier combat, suivi d'une trêve due au patriarche, le 9 çafar; puis les deux belligérants seraient repartis chez eux; alors se serait produit un appel de Rodwân à Tancrède, d'où aurait résulté la campagne finale qu'il date encore de çafar. Cela est impossible chronologiquement et il faut admettre ou que les deux combats sont deux récits du même ou que la médiation patriarcale n'est pas placée au bon moment. Foulcher de Chartes II 28 connaît trois combats, mais sans précision. Cf. encore Albert d'Aix, X, 38, Guillaume de Tyr, XI, 8. D'après Chronique anonyme syriaque Mar'ach était le fief de Richard, ce que confirme Albert d'Aix 681, mais d'après Ibn al-Fourât, un seigneur de Mar'ach était porte-drapeau de Joscelin, ce qui ne peut être Richard. Richard la lui avait-il prise ? Dans Ibn al-Fourât, tout le récit a l'air étrange d'un chapitre d'épopée franque; avant la bataille, Joscelin et Tancrède se rencontrent; Djawâlî, inquiet, s'écarte et Joscelin ne parvint qu'a moitié à le rassurer. Les deux armées chargent trois fois l'une contre l'autre en vain; Tancrède et Joscolin se battent en duel et Joscelin est renversé de cheval. Son porte-drapeau, le seigneur de Mar'ach, frappe Tancrède de la hampe du drapeau; les Francs de Joscelin croyant le drapeau perdu se sauvent et Joscelin veut se réfugier à Tell Bâchir; sa mère lui en interdit l'entrée, malgré ses serment, parce qu'elle croit qu'il a manqué de courage. Finalement elle va demander l'avis de Tancrède qui certifie que Joscelin s'est bien battu. Parmi les prisonniers est le seigneur de Saroûdj, que Tancrède laisse une fois par avis sortir de prison sur parole pour aller chercher une partie de sa rançon.
35. De son côté Rodwân envoyait un contingent à Toghtekin pour secourir Tripoli.
36. Albert d'Aix, 12; Foulcher de Chartes II, 40; Matthieu d'Edesse, 90.
37. Ibn al-Athir, 326-327.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Raoul de Caen

Boémond laisse Tancrède dans Antioche, dénué de toutes ressources, et passe la mer.
Dès lors on demeure en silence, et nul n'essaie plus de s'opposer aux volontés du prince, car on connaît ce proverbe populaire : La loi suit le roi partout où le roi veut conduire la loi. On prépare aussitôt une flotte, dix vaisseaux à deux rangs de rames reçoivent leurs rameurs, et on en ajoute trois autres à un seul rang de rames. Boémond, content de ce nombre de vaisseaux, traverse la mer à la vue de la flotte grecque, laissant à Antioche le fils du Marquis. Il emporte de l'or, de l'argent, des pierres précieuses, des manteaux, et abandonne la ville à Tancrède, sans moyens de défense, sans argent, sans hommes à sa solde. Il me souvient que des hommes véridiques m'ont rapporté que, dans cette excessive pénurie, Tancrède s'abstint de boire du vin, et se réduisit à ne boire que de l'eau. Et comme on l'invitait par flatterie à boire au moins un peu de vin, à cause de son estomac : Laissez-moi, répondit-il, vivre dans l'abstinence avec ceux qui vivent dans l'abstinence, j'ai fermement résolu de ne goûter du fruit de la vigne que lorsque je pourrai en donner à tous. Loin de moi donc que je me laisse amollir par l'abondance, tandis que mes compagnons d'armes seraient amaigris par la disette. — Retour au texte
Raoul de Caen - Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France. Faits et gestes du prince Tancrède pendant l'expédition de Jérusalem, Editions Guizot, Paris, J.-L.-J. Brière, 1825

Michel le Syrien — Capitulation de Tripoli

En la même année, [Tripoli capitula le 12 juillet 1109] des Taiyayê, les Francs prirent Tripoli, sur le rivage de la mer, [à]1 3 Abou 'Ali fils de 'Imrâm [Abou Alî ibn 'Ammar]. Après de grands combats, ils la reçurent sous condition, maisquand ils y entrèrent, ils massacrèrent les troupes, firent captifs les habitants et tout le pays, et les vendirent comme esclaves. — Retour au texte
Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

Michel le Syrien — Kilidj-Arslan entra à Mossoul et y régna

A cette époque la discorde survint entre les Turcs et les Arabes qui étaient en Assyrie, pour le motif que voici : Le sultan du Khorasan, Ghyat ed-Dîn [Mohammed Ghyat ed-Dîn, fils de Malik-Sah Ier, (1105-1118)], envoya contre les Francs un homme nommé Abou Mançour Djawali [Djawali Sekawa]. Quand celui-ci arriva à Bagdad, il tourna ses regards vers Mossoul où se trouvait alors Djékermis [Le nom est défiguré par les copistes; ici, manuscrit Akgermis] Celui-ci en apprenant que Djawali marchait contre lui, fortifia la ville, prit une armée et sortit pour livrer bataille. Bien qu'il fût impotent, il remporta cependant la victoire, s'empara de Djawali, et l'amena enchaîné à Mossoul; mais peu de jours après Djékermis mourut, et Djawali sortit; il rassembla une troupe dans la région du Habora [592] pour revenir contre Mossoul. Mais les Mossuliens, qui s'étaient donné pour chef le fils [Nommé Zangui] de Djékermis, craignaient de ne pouvoir résister à Djawali. Quand ils apprirent que Kilidj-Arslan régnait à Mélitène, ils lui envoyèrent des messagers (pour dire) qu'il vienne près d'eux et qu'ils lui livreraient Mossoul. A cette nouvelle il passa l'Euphrate. Ceux qui occupaient les villes de la Mésopotamie étaient des Turcs de la famille d'Ortoq. En apprenant l'arrivée du sultan, ils furent saisis de crainte et vinrent tous à son service : Bar Sâphek de Hesna de Ziad, Abraham d'Amid Ilghazi de Mardin. En voyant cela Djawali ne descendit point à Mossoul. C'est pourquoi Kilidj-Arslan entra à Mossoul et y régna, et Djawali régna à Rehabôt. En apprenant ces choses le sultan, vint avec une armée nombreuse. Quand la bataille eut lieu, sur les rives du fleuve Habôra, par l'action de ses ennemis, la discorde se mit parmi les troupes du sultan, qui l'abandonnèrent et s'enfuirent : pour lui, il resta à combattre et fit des prodiges dans la bataille. A la fin, il entra dans le fleuve pour traverser; il fut submergé et, à cause de l'armure de fer dont il était revêtu, il fut suffoqué et mourut. Djawali régna sur Mossoul et sur Nisibe. Il poursuivit cruellement ses adversaires. Il rassembla de grandes richesses, et retourna dans le Khorasan. Alors Ghâzi Nedjm ed-Dîn descendit de Mardê et s'empara de la ville de Nisibe. — Retour au texte
Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

Michel le Syrien

Une nouvelle armée sultanale, commandée par le mamlouk Maudoûd, dut venir enlever Mossoul à Djawâlî
En l'an 502 des Taiyayê [11 août 1108], un certain émir, nommé Altondhekin [Maudoud ibn Altountekin] , sortit à l'instigation du sultan Ghyat ed-Dîna, pour marcher contre les Francs. Le sultan lui donna Mossoul, Djézireh et Nisibe, et prescrivit à la plupart des émirs de marcher avec lui. Quand il arriva à Mossoul, Djawali n'ayant pas consenti à la lui livrer, il disposa contre elle des balistes et de violentes attaques. Le vendredi, pendant que les Taiyayê étaient à la prière, les hommes de Maudoud montèrent sur les murs, Djawali et ses hommes se fortifièrent dans la citadelle. Alors Maudoud leur fit un serment. Djawali sortit avec ses hommes et se rendit près de Nedjm ed-Dîn [Ilghazi], fils d'Ortoq, à Mardê. Ils rassemblèrent des troupes et montèrent combattre les Francs, afin de se faire un nom auprès du grand sultan, attendu que Maudoud n'avait pas marché contre les Francs, mais était retourné près du sultan. Or, Josselin d'Edesse s'allia avec Djawali, qui l'avait traité honorablement à Mossoul, et Rodhwan d'Alep s'allia avec le roi [Tancrède d'Antioche]. Djawali et Josselin furent vaincus. — Retour au texte
Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

Michel le Syrien

Joscelin, vint se constituer prisonnier du seigneur de Qal'a Dja'bar comme otage pour son suzerain
Tancrède abandonna Edesse aux mains de Richard, qui infligea beaucoup de maux aux Edesséniens, et il partit pour Antioche. Il ne se souciait pas de la délivrance de Josselin, à cause de la dispute qui avait eu lieu entre eux. Mais des gens de Tell Baser allèrent, fixèrent sa rançon, et restèrent eux-mêmes en prison comme otages : et Josselin sortit pour rapporter l'or. Alors ces otages perforèrent la maison dans laquelle ils étaient enfermés et prirent la fuite ; Josselin fut délivré sans rançon.

La rançon de Baudoin fut fixée à 70 mille dinars. Josselin en prit 30 mille, alla à Qalac Dja'bar, et se donna lui-même comme otage pour le reste, et il délivra Baudoin. Le sultan de Mossoul, en apprenant que Josselin était de lui-même retourné en prison, fut pris d'étonnement et demanda à le voir : car il ne l'avait

jamais vu, et avait entendu parler de sa magnifique prestance. Josselin se rendit à Mossoul. Quand le sultan le vit, il diminua 10 mille (dinars) de la rançon de Baudoin. Josselin l'adora et se prosterna le visage contre terre; alors, pour prix de son salut, il diminua encore 10 mille (dinars); ils mangèrent et se réjouirent, et, au matin, quand le sultan sortit avec ses troupes, il ordonna à Josselin de monter à cheval et de prendre son armure ; et quand le sultan, avec toute la foule, vit la beauté et la force de Josselin, il l'admira et lui remit tout ce qu'il devait de la rançon de Baudoin. Josselin s'en retourna dans la joie.

Baudoin, après avoir été délivré de prison, monta prier à Jérusalem. Quand il y parvint, il se trouva que le mercredi de la semaine des Hosanna de cette année 1428, le roi Baudoin était tombé de cheval, et, se voyant mourir, il ordonna que ce Baudoin d'Edesse, qui était fils de sa soeur, fût roi après lui. Or, quand celui-ci arriva à l'improviste, sans être attendu, ce choix sembla venir du Seigneur, et tous se réjouirent à cause de lui. Il fut sacré le mardi de la Passion, 9 de nisan (avril). — Retour au texte
Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

III — La contre-offensive sultanale à la fin du principat de Tancrède (1110-1112)

Pendant que Tancrède développait ainsi les forces de la principauté d'Antioche, Bohémond en Europe avait réussi à organiser sa croisade, en partie grâce à l'art consommé avec lequel il sut colporter en Italie et en France de ces histoires, propres à le faire valoir et à rendre odieux les Grecs, dont on trouve l'écho dans toute l'historiographie occidentale postérieure. En France, il avait obtenu la main de deux filles du roi Philippe Ier, Constance pour lui-même, et pour Tancrède Cécile (1). En octobre 1107, il attaquait l'Epire. Mais la campagne échoua et en septembre 1108 il dut accepter les conditions imposées par Alexis : vassalité formelle, restitution ou abandon (en y contraignant Tancrède s'il le fallait) de toutes les acquisitions faites ou à faire en Cilicie et sur la côte syrienne entre Lattakié et Tortose incluses, acceptation d'un patriarche grec ; Bohémond pouvait garder Antioche et ses environs (2), l'arrière pays du sud-est (3) et du nord (4). Il pouvait conquérir la province d'Alep (5) et une partie de la Cappadoce (6). En somme, administration byzantine directe sur des points sauvegardant toutes possibilités d'intervention, et constitution pour Bohémond d'une marche avancée contre l'Islam. On remarquera que le traité ignorait le comté d'Edesse, aux dépens duquel des annexions étaient promises à Bohémond. Territorialement, Alexis laissait la part large à Bohémond, encore qu'il s'agît en partie de pays à conquérir. Mais, moralement, la défaite était irrémédiable. Elle consacre pour un siècle l'échec de l'effort prématuré pour une main-mise occidentale sur l'Empire d'Orient, pour l'union d'un territoire européen et d'un territoire syrien sous une même domination, la relative liberté, par conséquent, de la politique byzantine à l'égard de la Syrie.

Par contre, pour ce qui était de modifier le statut présent de la principauté d'Antioche, le traité fut lettre morte. La reconnaissance par Bohémond de la suzeraineté byzantine pouvait accroître la force juridique des revendications futures de Byzance, elle ne pouvait pas faire de cette suzeraineté une réalité tant que Bohémond n'était pas le prince d'Antioche en fonction. Or, il retourna en Italie, sans plus oser en ressortir, et y mourut en mars 1111, laissant un fils d'un an, le futur Bohémond II. Quant à Tancrède, n'ayant pas été battu, il songea si peu, on l'a vu, à prendre en considération le traité conclu par son oncle, qu'il conquit, dans les mois qui le suivirent, la Cilicie gardée par les Grecs. Il s'avérait donc que la politique suivie par Alexis au sujet de la Syrie avait été inefficace. Le basileus songea alors à la changer, et à substituer aux campagnes lointaines en Syrie, ayant comme contre-partie l'abstention à l'égard des Seldjouqides plus proches, une reprise d'activité contre ceux-ci combinée avec une tactique plus diplomatique en Syrie.

En Anatolie, la mort de Qilîdj Arslân n'avait pas éteint l'ardeur offensive que sa dernière campagne avait rallumée chez ses sujets; on les trouve, au même moment, pillant la haute-Cilicie, attaquant Pertousd, près de Mar'ach, puis, l'été suivant encore, inquiétant Hiçn Mançoûr ; les deux fois d'ailleurs Kogh Vasil, accouru de Kaïsoûn, les avait défaits (7). Pendant ce temps, la succession de (Qilîdj Arslân se morcelait ; l'héritier désigné, Châhînchâh (ou Malikchâh) était prisonnier, un autre fils, Arab, hors de cause (8); à Malatya, le pouvoir était exercé par le plus jeune frère, Toghroul Arslan qui n'était pas reconnu dans les provinces occidentales, ni le Dnichmendite protégeait un dernier fils de Qilîdj Arslân, Mas'oûd ; enfin d'autres Turcs négociaient la libération de Châhînchâh (9). Celui-ci revint en effet en 1109 (10), incarcéra Mas'oûd, fit la guerre aux Byzantins qui attaquèrent Qonya, puis s'entendit avec eux ; mais en son absence (Mas'oûd libéré reprit le pouvoir et à son retour le fit aveugler puis étrangler. Il ne fut cependant reconnu, s'il le fut, qu'en pure forme à Malatya, où Toghroul Arslân garda le pouvoir, sous sa protection, à partir de 1113, de l'Artouqide Balak, qui conquiert à ce moment le Khanzit (11). Mais, les bandes turcomanes et les chefs turcs ne vivant guère encore que de guerre, ces dissensions intestines n'étouffent pas l'ardeur offensive des Turcs, parmi lesquels il est difficile de distinguer les Seldjouqides, les Danichmendies, des émirs autonomes (12). Naturellement, Alexis organise ou entreprend lui-même des expéditions contraires, qui absorbent de 1110 environ à 1115 presque toutes ses forces militaires (13).

En Syrie, par contre, pour mater Tancrède, Alexis, avant de songer à une nouvelle campagne, essaye de deux moyens : action concertée avec les Musulmans, dresser contre lui les autres Francs. A la fin de 1110, il envoya une ambassade à Bagdad, qui, signalant le service rendu par le basileus à l'Islam en arrêtant Bohémond en 1108, excita le Calife à combattre les Francs (14). Sans doute espérait-il que des succès musulmans lui permettraient, comme en 1104, de reprendre l'avantage. On ne voit pas, toutefois, qu'il ait rien fait pour profiter de la campagne musulmane de 1111. Sans doute les affaires d'Anatolie absorbaient-elles suffisamment son armée.

A l'égard des Francs, Alexis, au lendemain de la mort de Bohémond, envoie en Syrie, porteur de grosses sommes d'argent, Boutoumitès, qui descend d'abord chez Bertrand, l'allié d'Alexis en 1108, l'ennemi de Tancrède en 1109 (début 1112), puis chez Baudouin, auquel il avait fait espérer le concours d'une flotte grecque pour enlever Tyr. Là il rencontra également Joscelin, hier ennemi lui aussi de Tancrède, venu aider le roi au siège de la ville ; mais Baudouin, dont toute l'activité depuis 1109 avait pour but l'union des Francs, union qu'en 1110 et 1111 deux invasions orientales venaient de rendre de nécessité vitale, ne voulait pas de dissensions entre Francs, et tout en se mettant en frais de politesses pour recevoir de l'argent qui lui serait fort utile, voulut d'autant moins rien promettre qu'il convainquit Boutoumitès de mensonge quand celui-ci, pour l'influencer, lui eût parlé, comme déjà en cours, d'une campagne d'Alexis vers la Cilicie. Puis Bertrand mourut, et son fils Pons, qui n'était lié par aucun serment, ne voulut rendre les trésors laissés par Boutoumitès à Tripoli que sous la menace d'une interruption de l'indispensable commerce alimentaire avec Chypre (15). Bref, l'affaire échoua, et Alexis, jusqu'à sa mort, ne put pas redresser la position byzantine en Syrie.

Ce qui avait contribué à l'échec d'Alexis était que depuis 1109 un rapprochement avait été effectué entré Tancrède et ses voisins. Peu après la prise de Tripoli, l'assassinat de Guillaume Jourdain avait rendu Bertrand maître de toutes les conquêtes provençales, ce qui était diminué d'autant l'influence de Tancrède. Bertrand s'était conduit depuis lors en vassal fidèle du roi de Jérusalem ; l'attaque de Beïrout près de Çaïdâ (1110) avait été faite par la collaboration des deux princes dont elle unissait les états, et entre temps il avait aussi accompagné Baudouin au secours d'Edesse attaquée par les Turcs et devait, de nouveau avec lui en 1111, défendre cette fois la principauté d'Antioche. Ce dut être cette dernière démarche qui facilita la réconciliation entre Tancrède et lui. Au début, Tancrède avait, semble-t-il, cherché à se garantir contre tout accroissement de puissance de Bertrand en le devançant dans certaines annexions. En 1109, au lendemain de la prise de Tripoli, et du meurtre de Guillaume Jourdain, les Francs ayant fait un raid contre Rafaniya, Toghtekin avait conclu la paix avec Bertrand en lui reconnaissant, outre toutes ses possessions libanaises, le droit de prélever un tribut sur Hiçn al-Akrâd (le futur Krak des Chevaliers) et Macyâth, qui constituaient l'arrière-pays de Tortose, Bertrand s'engageant, en revanche, à ne pas attaquer ces places (16). Mais Tancrède avait gardé Tortose, donnée par lui à Guillaume du Perche (17). Puis au printemps de 1110, tandis que Bertrand était au siège de Beïroût et Toghtekin occupé par des tentatives d'insubordination de son lieutenant à Ba'lbek, Tancrède qui attaquait Chaïzar, déjà inquiétée une fois par lui en 1108, trouva une occasion d'enlever Hiçn al Akrâd (18). Néanmoins, peu après, un accord avait dû être trouvé, car à la mort de Bertrand (février 1112) nous voyons son jeune fils Pons s'engager comme écuyer auprès de Tancrède et acquérir alors, comme vassal de Tancrède pour ces territoires, Tortose, Çafîthâ, Hiçn al-Akrâd et Maraqiya (19). L'amitié des deux hommes devait être scellée quelques mois plus tard sur le lit de mort de Tancrède, qui fiança à Pons sa jeune femme, Cécile (20). Désormais, les frontières méridionales de la principauté, fixées au sud de Boulounyâs et Marqab, ne devaient plus varier ; Rafâniya à l'est, lorsqu'elle fut prise, releva du comté de Tripoli.

La réconciliation des Francs était d'autant plus nécessaire que l'année 1110 marque le début d'une série de ces interventions des armées sultanales contre les Francs qui, bien souvent projetées, avaient toujours jusqu'alors été arrêtées plus ou moins vite par les discordes ou l'insubordination des chefs de la Djéziré. Le Sultan a intérêt à ces entreprises, qui détournent les émirs, attirés par l'espoir de gains lointains, de se révolter contre lui. Le nouveau gouverneur de Mossoul, Maudoûd, plus énergique que ses prédécesseurs pour soumettre les récalcitrants, moins préoccupé de défendre ses acquisitions contre un retour de faveur du Sultan, donne à la guerre sainte toutes ses peines, à la fois peut-être par conviction et parce que les appels de Syrie, comme celui d'Ibn 'Ammâr, se sont faits plus pressants, aussi parce que la guerre sainte est l'occasion où il lui est le plus facile, en tant que lieutenant du sultan, de faire reconnaître sa suprématie ; Ilghâzî lui-même, gagné par la concession de Harrân, le suivra ou lui enverra des secours sans résistance.

Une première campagne fut organisée au printemps de 1110, avec toutes les forces seldjouqides et turcomanes de Djéziré auxquelles s'était joint Soukmân al-Qoutbî d'Akhlât. Tirant vengeance d'une attaque sur Harrân accomplie au milieu de 1109 par Baudouin, avec l'aide du contingent d'Ablaçath, venu de chez Kogh Vâsil (21), l'armée turque, au début de mai, paraissait devant Edesse, dont elle forma étroitement le siège, en même temps que toutes les campagnes étaient soumises à une dévastation systématique. Ce qui rendait la situation plus grave était que Baudouin et Tancrède, se soupçonnant chacun d'avoir négocié avec les Turcs contre l'autre, le comte d'Edesse ne pouvait faire appel pour le secourir aux forces d'Antioche ; il envoya Joscelin solliciter l'appui du Roi de Jérusalem ; mais celui-ci, retenu par le siège de Beïroût, ne put se mettre en route qu'au début de juin. Bertrand l'accompagnait et, prenant au plus court, ils ne passèrent pas par Antioche ; mais il envoya solliciter fermement la participation de Tancrède, tout en lui offrant de considérer ensuite ses griefs éventuels, et Tancrède qui en 1109, n'avait pas osé se dérober à son appel, devant le danger de la chrétienté le pouvait moins encore cette fois-ci. Il vint donc et Baudouin Ier, au nom des prérogatives morales de guide que son titre royal lui conférait, obtint de lui plus sérieusement qu'en 1109, la renonciation à ses prétentions de suzeraineté sur Edesse, qui ne pouvaient être fondées juridiquement que sur le statut antérieur à la conquête franque, alors que, pendant la Croisade, il avait été convenu que chaque chef garderait autonomiquement les territoires qu'il avait acquis. Ainsi concentrées outre-Euphrate, les troupes franques purent aller renforcer Edesse.

C'était, en réponse à la première guerre sainte sultanale, la première coalition de toutes les forces franques de Syrie et le prestige du Roi de Jérusalem qui la conduisait ne pouvait qu'en être accru. Aux Francs s'adjoignirent même Kogh Vâsil et le seigneur arménien de Bîra, Abelgharîb.

Maudoûd ne les avait pas attendus. Il s'était retranché dans Harrân, puis, à l'approche des Francs, se retira vers le sud, avec l'idée, d'une part, d'aller à la rencontre des renforts qu'il avait obtenus de Toghtekin, d'autre part d'attirer les Francs dans un piège semblable à celui de la bataille du Bâlîkh en 1104. Mais cette fois, les Francs plus expérimentés, renoncèrent à lui livrer, bataille, et se bornèrent à le surveiller en assiégeant le château de Chenav, au nord-est de Harrân. Puis, Tancrède, soit qu'il restât mal disposé, soit qu'il eût reçu des nouvelles de préparatifs suspects de Rodwân, jugea le résultat obtenu suffisant et se retira vers Samosate ; le roi de Jérusalem, à la tête de forces ainsi amoindries, apprenait aussi au même moment que, profitant de son absence, les Egyptiens attaquaient Beïroût et Jérusalem. Les chefs francs prirent alors la grave décision de se borner à renforcer la défense d'Edesse et d'évacuer en lieu sûr les populations rurales. Ainsi fut fait et Baudouin d'Edesse même les suivit à Samosate. Mais Maudoûd à présent revint pour harceler leur retraite. Un vaste convoi de réfugiés sans armes — l'exode d'un peuple — suivait l'armée franque. Au passage de l'Euphrate, Maudoûd les surprit, sous les yeux des troupes impuissantes qui avaient déjà traversé. Un massacre s'ensuivit qu'accrût, par suite de la panique, le chavirement d'embarcations dans l'Euphrate. Puis les Turcs se répandirent dans tout le Diyar Modar franc, pour y piller ce qui restait (22).

Les conséquences de la campagne de Maudoûd étaient graves pour les Francs. Sans doute, une fois leur butin fait, une partie des troupes de Maudoûd n'aspira plus qu'à repartir, et une querelle éclata, sans doute au sujet de dépendances de Mayâfâriqîn et de Mârdîn, entre Soukmân et Ilghâzî, qui se sauva chez lui, tandis que Soukmân se saisissait de son neveu Balak (23), si bien qu'Edesse échappa à un nouveau siège et que, territorialement, les Francs gardèrent toutes leurs possessions. Mais, tandis que pendant les treize années antérieures, une certaine prospérité y était née de la relative sécurité, c'était un pays dévasté qu'ils recouvraient, et des vergers dévastés, des paysans exterminés ne pouvaient pas se recréer en un jour. Cette dévastation même facilitait la pénétration ultérieure des Turcomans, qui étaient alors peu sortis du Diyâr [... manque la page 259 dans l'ouvrage ...] ni d'Alep sous une constante menace. Pour retenir les habitants à la terre, Rodwân devait leur vendre des champs, des villages à vil prix. Il acheta à Tancrède la paix moyennant un tribut de vingt mille dinars, grossi de divers cadeaux précieux ; encore l'accord ne fut-il définitif que lorsqu'il eût au printemps suivant renvoyé, sur la sommation de Tancrède, les familles des cultivateurs de Djazr, qui s'étaient enfuies à Alep pendant les hostilités (29).

Au début du printemps Tancrède, dont l'activité pendant cette période est vraiment prodigieuse, avait réalisé encore une précieuse conquête dans une région toute différente. Entre ses récentes acquisitions côtières au sud de Lattakié et ses possessions de la région d'Apamée, il n'existait pour lui aucune communication possible tant que la montagne qui s'interposait restait aux mains de ses habitants autonomes. La soumission de cette région, oeuvre de longue haleine et particulièrement difficile, ne devait pas être achevée par Tancrède, mais ce fut son mérite de l'entreprendre en s'attaquant à Bikisraïl. Le caractère abrupt d'un des côtés de la forteresse empêcha un moment les Francs de l'assiéger complètement ; mais un habitant finit par les guider dans l'oued de façon à empêcher les occupants de se ravitailler ; mettant alors le feu derrière eux, ceux-ci profitèrent d'une nuit sombre pour s'échapper. Un autre château dépendant de Djabala fut soumis aussitôt après (30).

Si, à ces succès de Tancrède on ajoute qu'en Syrie centrale Beaudouin s'emparait de Çaïdâ, harcelait les frontières damasquines et tenait en respect l'Egypte, on voit que le dur échec subi par les Francs à Edesse avait non pas abattu, mais surexcité leur ardeur et aggravé la situation des Musulmans. A Alep, en particulier, où tout commerce devenait impossible, où le ravitaillement même était compromis, le peuple souffrait cruellement. Au début de 1111, une troupe d'Alépins comprenant à la fois des çoufis ou des fouqaha et des marchands, sous la conduite d'un chérif et d'un membre de la famille des Banou'l Khachchâb, se rendit à Bagdad où, deux vendredis de suite, ils se livrèrent dans la grande mosquée, puis dans la mosquée du palais califal, à des manifestations violentes, allant jusqu'à briser un minbâr et empêchant toute prière, afin de protester contre l'inertie scandaleuse des chefs de l'Islam devant le péril chrétien en Syrie (31). Il est curieux de noter, ce qu'atteste la présence d'Ibn al Khachchâb, l'importance de l'élément chiite dans cette délégation à la capitale de l'Islam sunnite ; et l'on rappellera qu'Ibn 'Ammâr, qui avait sollicité le secours du calife 'abbasside, était lui aussi un chiite. Les antagonismes religieux gardent une grande acuité dans le peuple et la politique locale ; mais ils sont sans influence sensible sur la politique extérieure. Chiites et Sunnites ont, au surplus, exactement les mêmes sentiments à l'égard des Francs.

Cette manifestation, qui se trouva survenir juste au moment où l'on venait de recevoir à Bagdad l'appel d'Alexis Comnène contre les Francs, décida le Sultan Mohammad à organiser une nouvelle expédition, plus considérable que la précédente et destinée à aller, cette fois, directement jusqu'en Syrie. A Maudoûd, Soukmân et Ayâz, fils d'Ilghâzî, étaient adjoints plusieurs des principaux émirs de Perse, parmi lesquels Boursouq ibn Boursouq de Hamadhân et le Kurde Ahmed II de Maragha. En attendant les autres émirs, Maudoûd enleva quelques places comme Tell-Qoradî, dans le Chabakhtân ; puis une fois les troupes rassemblées, elles traversèrent rapidement la Djéziré et vinrent assiéger Tell-Bâchir (fin juillet 1111).

Mais déjà là on vit quelles faiblesses recelait cette armée nombreuse, mais composite, dont la plupart des chefs ne tenaient qu'à acquérir rapidement un profit personnel. Joscelin s'en rendit compte et parvint à se lier avec Ahmed-Il. Il se trouva qu'au même moment Tancrède attaquait Chaïzar et construisait en face, sur le Tell Ibn Mach'ar, une forteresse d'où il interceptait tous les vivres. Sultan le Mounqidhite écrivit donc à plusieurs reprises aux chefs de l'armée sultanale pour les presser de hâter leur arrivée. De son côté Rodwân, auquel le Sultan avait envoyé une ambassade dès avant le départ de la campagne pour l'inviter à y collaborer, écrivait aussi aux émirs pour les presser d'en finir avec Tancrède, dont les récentes conquêtes avaient compromis la résistance d'Alep. Ahmed-Il put donc sans peine convaincre les autres chefs d'abandonner le siège de Tell-Bâchir, en si bonne voie qu'il fût, et de se diriger vers le sud. Joscelin fut sauvé.

Mais, à l'arrivée devant Alep, coup de théâtre. Que l'appel de Rodwân n'eût été qu'une manoeuvre ou qu'il cherchât à jouer de son ennemi le plus lointain contre le plus proche, ou que ses variations traduisissent l'opposition du parti de la guerre sainte et du parti anti-seldjouqide et «  assassin  », toujours est-il que Rodwân, lorsque parurent les coalisés, déclara que, lié par un traité avec les Francs, il ne participerait pas aux opérations, et qu'il n'avait pas à laisser les troupes du Sultan entrer dans Alep ; il redoutait une conjonction entre les milieux piétistes et les orientaux, que l'aide de ses quelques milliers de partisans «  assassins  » serait impuissante à empêcher de devenir préjudiciable à sa souveraineté, et, de fait, Ibn al-Khachchâb intriguait avec Ahmed-Il, Soukmân et Boursouq. Craignant une émeute Rodwân prit alors des otages dans les grandes familles et fit garder portes et remparts pour interdire toute communication entre les citadins et l'armée sultanale. Naturellement, cela accrût le mécontentement dans la ville, sans toutefois qu'il aboutît à un soulèvement ouvert. Et, pour se venger, les Orientaux pillèrent autour d'Alep tout ce que les Francs avaient laissé.

De son côté, Toghtekin de Damas après avoir essayé, pour sauver Çaïdâ et Tibériade, d'obtenir des secours de Rodwân, qui ne pouvait pas lui en envoyer, s'était adressé à l'armée sultanale et, à la différence de Rodwân, venait à la rencontre de Maudoûd, non seulement parce que, on s'en souvient, il était son allié depuis l'année précédente, mais aussi pour l'engager vers des champs d'opérations éloignés de Damas. Il n'était pas, en effet, lui non plus, sans appréhension sur l'avidité des émirs orientaux; et ceux-ci, dégrisés par l'attitude de Rodwân, se méfièrent également de lui.

Rodwân, qui avait d'abord tenté vainement de faire tuer Toghtekin par un «  assassin  », parvint à semer la zizanie entre lui et les orientaux. Puis il se trouva que Boursouq était malade, que Soukmân mourut et qu'Ahmed II, qui aspirait à sa succession, n'eut plus d'autre hâte que de partir. Finalement, Toghtekin et Maudoûd restèrent presque seuls et, pendant ce temps, en Djéziré, Ilghâzî essayait, d'ailleurs en vain, de dévaliser les hommes de Soukmân ramenant la dépouille de leur maître.

Cependant, au rassemblement musulman le plus nombreux qu'on eût vu depuis l'établissement des Francs en Syrie, ceux-ci avaient répondu par un appel au ban et à l'arrière-ban de leurs forces. Baudouin et Bertrand, appelés par Tancrède, qui avait abandonné le siège de Chaïzâr, lui amenèrent d'importants contingents; tous les vassaux de la principauté furent convoqués, de Tortose à Tarse et de Mar'ach; du comté d'Edesse même, maintenant à l'abri, vinrent Joscelin et Païen de Saroûdj; des secours vinrent de Kogh Vâsil des Roupéniens, d'Oschin de Lampron, et peut-être est-ce à la faveur de ce dégarnissement des frontières septentrionales que des Turcs, envoyés par Toghroul-Arslân de Malatya, enlevaient un moment Albistân et le Djahân et que d'autres, ou les mêmes, pillèrent la haute Cilicie (32). Du moins ce puissant rassemblement tint-il en respect Maudoûd et Toghtekin. Ceux-ci s'étaient établis à Ma'arrat an-No' mân puis, à la nouvelle des préparatifs ennemis, étaient allés à la prière du Mounqidhite Sultan, s'adosser à Chaïzar. Les Francs, concentrés à Chastel-Ruge, allèrent, eux, s'appuyer sur Apamée. Les deux armées s'observèrent pendant quinze jours, chacune essayant d'attirer l'autre par des escarmouches; les Francs, aussi gênés dans leur ravitaillement, essayèrent d'engager une bataille près de Chaïzâr, mais eurent la prudence de ne pas se laisser entraîner à des poursuites dangereuses et, sans décision, se replièrent, préférant rivaliser de patience avec l'ennemi (fin septembre).

Le jeu réussit Maudoûd voyant la défense ennemie intacte, pouvant mal hiverner loin de ses bases, se retira. Piètre fin d'une grande entreprise (33).

Maudoûd cependant ne renonçait pas à la guerre sainte. Au printemps suivant on le revit dans le comté d'Edesse; par deux fois il essaya de surprendre la ville, puis alla attaquer Saroûdj; ne s'attendant pas à être attaqué en rase campagne, il ne se gardait pas, si bien que Joscelin, accouru dans Saroûdj, parvint à lui infliger un sévère échec, puis à gagner Edesse. La dévastation des campagnes avait incité certains habitants de la ville à négocier avec les Turcs, dont ils introduisirent quelques-uns dans une tour; mais Joscelin prévenu parvint à les expulser. Maudoûd repartit en se contentant d'occuper Tell Mauzan dans le Chabakhtân (34) (avril-juin 1112).

Joscelin, dont on voit la vigilante activité, restait riche en face d'une province d'Edesse et par conséquent d'un suzerain ruiné par ces dévastations successives. Des rumeurs se répandirent, trop complaisamment peut-être autorisées par Joscelin, selon lesquelles il devrait être, lui, le comte, et Baudouin, trop pauvre, se retirer. Baudouin, informé, fut indigné et feignant d'être malade, il convoqua son vassal à Edesse. Joscelin, venu sans soupçon, se vit reprocher violemment sa conduite, puis jeter en prison; il n'en fut relâché que lorsqu'il eût fait à Baudouin l'abandon de tous ses fiefs. Il se rendit alors auprès du roi de Jérusalem qui — Tancrède venant de mourir — lui donna la Galilée (début 1113) (35).

Entre Tancrède et Rodwân un état de tension avait subsisté, Tancrède n'ayant pas accepté le tribut supplémentaire qui lui était proposé, en échange d'une renonciation à 'Azâz. Rodwân avait alors esquissé un rapprochement avec Toghtekin, auquel, moyennant khotba à son nom à Damas, il avait promis son alliance; il lui avait, en effet, envoyé quelques secours pour dégager Tyr attaquée par Baudouin (36). Néanmoins, il ne semble pas y avoir eu en 1112 d'hostilités franco-musulmanes en Syrie du Nord; sans doute Tancrède redoutait-il de provoquer une nouvelle invasion en un moment où les autres Francs n'auraient pas pu le secourir. Peut-être se réservait-il d'user de l'intrigue, car il avait donné asile à un vieux seldjouqide exilé, un fils du grand Alp Arslân, Takach (37).

Par contre, pour des raisons inconnues, peut-être en rapport avec les menées arméno-turques d'Edesse et les représailles franques, les rapports s'étaient tendus entre (Kogh Vâsil et les Francs, el le seigneur arménien, à la faveur de la captivité ou de l'appel de Baudouin, avait acquis Hiçn Mançoûr, Troûch, Qal'at ar-Roûm (38). Samosate même (39), qu'avait jadis possédées ou revendiquées comme suzerain le comte d'Edesse. Tancrède n'était pas concerné dans l'affaire, mais soit par solidarité, soit qu'il eût lui aussi à se plaindre, il vint enlever Ra'bân et assiéger Kaïsoûn. La paix fut bientôt rétablie. Mais, en octobre 1112, Kogh Vâsil mourut; sa veuve envoya à Tancrède maint présent pour obtenir de lui la reconnaissance de son fils Dgha Vâsil (40). Tancrède partait néanmoins en campagne pour s'emparer de ses états, lorsqu'il tomba malade à son tour (41). Rentré à Antioche, il y mourut, le 12 décembre (42).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : III — contre-offensive sultanale à la fin du principat de Tancrède

1. Foulcher de Chartes, 110; Albert d'Aix 620; Bohémond à aussi apporté des reliques (AASS, Avril III, 117 et Avril II, 935).
2. Oronte inférieur (Doux); avec Souwaïdiya, Djabal'Aqra, Montagne Admirable, Saint Elie (Râs al-khanzir; Bagrâs, Palalza, Artâh, Djouma.)
3. Borzei, Athârib.
4. Amanus, Mar'ach, Douloûk. Exception était faite des territoires des Roupéniens, Léon et Thoros, vassaux de l'Empire.
5. Avec Chaïzar.
6. Thème de Lapara, non loin d'Albistân.
7. Matlhieu d'Edesse, 84-85, qui ne spécifie d'ailleurs pas s'il s'agit bien de sujets de celui-ci. Parmis les captifs pris par Kogh-Vasil, il signale un «  sultan d'Ar-XXX.  » Ce ne peut être le Châh-Armin Soukmân al-Qoutbî, alors en train d'aider Maudoûd a conquérir Mossoul ou de prendre Mayâfâriqîn; ce peut être un chef tel qu'un des seigneurs mangoudjakides d'Erzindjân, allié de Malatya.
8. Selon Michel le Syrien 104, il aurait été tué par le Dânichmendite, mais comme on parle de lui vers 1125, il y a forcément confusion; c'est en cette dernière date seulement qu'Arab est bien connu. Anne Comnène 479 parle d'un seldjouquide tué par «  Asan Kaloukh  » (Hasan Qoutloukh ?), père d'un certain XXXX sans doute l'émir de Cappadoce qu'elle appelle précédemment Asan. D'après Ibn al-Qalânisî, 81 à 183, Malikchâh (Châhînchâh) une fois libéré aurait mis à XXX et remplacé un cousin qui régnait auparavant. De ces textes vagues et invérifiables, il résulte toutefois qu'il y eut meurtre d'un des héritiers de Qiljî Arslan.
9. Ibn al-Fourât, 37 v°. Le texte est peu clair; il mentionne une ambassade «  de Nicée qu'Ibn Qoulloumouch avait prise aux Grecs, de leur roi.  » La suite du texte ou l'on voit que l'ambassadeur est un faqîh hanafite et qu'il parle de lutter contre les infidèles, exclut qu'il s'agisse d'une ambassade d'Alexis Comnène bien que Nicée lui appartint alors.
10. Ibn al-Qalânisî 81 A 158, d'après lequel il s'enfuit.
11. Michel le Syrien, 194-195 (Cf. Diyar Bakr, 238-239).
12. Les chefs nommés par Anne Comnène sont Asan (supra n. 7), Koutogmès (... Doghmouch ?), Mohammed avec des Turcomans (le Dânichmendite ?), Monolycos «  le loup solitaire  », conseiller vieux et expérimenté du Sultan. Elle appelle celui-ci Saïsan (Châhînchâh), Soulaïmân, Qilidj Arslân, noms divers d'un même personnage (Page 478; la Chanson d'Antioche appelle aussi Qilidj Arslân Soliman); elle attribue le titre de sultan à des émirs (Karboûqâ, 318; Dânichmendite, 319), et confond aussi «  Saïsan  » avec le sutan de Perse (431). Pour la date de la mort de Châhînchâh on admet souvent 1110, mais la bataille contre Alexis, d'après Anne Comnène, est de 1115.
13. Anne Comnène; Albert d'Aix XII, 15, parle d'hostilités en Anatolie méridionale (à Stamirra (Myra ?) où des pèlerins passèrent en 1113; pour compléter l'activité des turcs d'Anatolie, voir infra leurs hostilités contre les Roupéniens et Kogh Vasil, en 1111-1112.
14. Ibn al-Qalânisî 112 A 171.
15. Anne Comnène, H, 192-197; Albert d'Aix, 690.
16. Ibn al-Qalânisî, 93 A 164.
17. Albert d'Aix, 682 (cf. 701). Ce Guillaume, que notre auteur dit être fils du Comte de Normandie (Robert Courteheuse ?) et qui sera tué en 1115, n'est pas connu autrement, semble-t-il.
18. Ibn al-Qalânisî 99 A 167.
19. Ibn al-Qalânisî, 127 A 184.
20. Guillaume de Tyr, 483. Peut-être n'est-ce qu'une gentille anecdote. D'après Albert d'Aix, 701, Cécile épousa Pons en 1115, sur le conseil du roi de Jérusalem.
21. Matthieu d'Edesse, 90.
22. Ibn al-Qalânisî, 101-105 A 172-174; Matthieu d'Edesse, 91-94; Chronique anonyme syriaque, 82-83; Foulcher de Chartes, II, 43; Albert d'Aix, 670-675; Guillaume de Tyr, 462-464 (mal daté); I. A., 341 (Historiens des Croisades, 281) a confondu cette campagne dans son récit de celle de l'année suivant, par erreur.
23. Ibn al-Qalânisî, 105 à 174; Matthieu d'Edesse, 94.
29. Ibn al-Qalânisî, 106 A 170; Ibn al-Fourât, 47 r° , 41 v° — Ibn Hamdoûn, 504 I. A. 308) — Michel le Syrien, 216 (d'après une source arabe apparentée aux deux précédentes) parlent de tributs envoyés aux Francs par divers seigneurs musulmans (Ascalon, Tyr, Damas, Hamâh, Chaïzar); rapprochant ces faits du tribut de Rodwân à Tancrède, et à la faveur d'imprécision chronologique d'auteurs sommaires, on a cru qu'il s'agissait pour les derniers de tributs à Tancrède. D'après le texte plus développé de Ibn al-Fourât, 46 r° , cf. 41 v°, il semble qu'il s'agisse de tributs envoyés sur le passage des Francs à leurs chefs coalisés se rendant vers Edesse au printemps de 1110. D'après Ibn abî Tayyî dans Ibn al-Fourât, 41 v° , c'est au lendemain de la prise d'Athârib que Tancrède soumit Chih-al-Hadîd; il paraît peu croyable qu'il ne l'ait pas possédée auparavant, mais peut-être pendant l'attaque récente de Rodwân lui avait-elle échappé.
30. 'Azînî, 5032; Ibn al-Fourât, 47 r° ; Albert d'Aix, 685-686, dont le récit concorde remarquablement avec la version arabe.
31. Ibn abî Tayyî, 111, Historiens des Croisades 171; I. F., 48 r° ; I. Dj., an 504; Ibn Hamdoûn. 504 (Ibn al-Athir, 339, II 279), d'après un communiqué identique, semble-t-il.
32. Matthieu d'Edesse, 95; Michel le Syrien, 200. Il résulte de Michel le Syrien 205 que les Francs réoccupèrent le Djahân, à moins que Michel 200 ne soit une de ces erreurs de date fréquentes dans cette partie de son oeuvre.
33. Ibn al-Qalânisî, 114-119 (A 176-180, où note d'après Azr.); (Kamâl, 599-601 en grande partie d'après Ibn al-Qalânisî); Ibn al-Fourât, 47 r° , 48 v° , 55 r° ; Ousama Hitti, 97-98 (épisodes) (Derenbourg Vie, 91-94); Ibn Hamdoûn, 505-507; I. A., 340-342 dérivé de Ibn al-Qalânisî, et d'Ibn Hamdoûn, en ajoutant la confusion personnelle des campagnes de 1110 et 1111. Matthieu d'Edesse, 96-97; Foulcher de Chartes, II, 45; Albert d'Aix, 681-684. Ce dernier nomme comme chefs turcs Malduch (Maudoûd), Armigaldus et Armigazi de Samarga, qu'il a déjà nommés, pour la campagne de 1110, difficiles à identifier (Ilghâzî ? Ahmed-Il de Maragha ?). Le même énumère les seigneurs francs rassemblés pour résister aux Turcs : aux grands chefs s'ajoutent Richard de Mar'ach, Guy le Chevreuil de Cilicie (signalé par Ibn al-Fourât, 41 v° , comme présent en 1110), Enguerrand d'Apamée, Bonable de Sarmîn (ou Kafartâb), Guy le Frêne de Hârîm, Roger de Soudin (Souwaïdiya), Roger de Montmarin de Hâb, Pons de Tell-Menis, Martin de Lattakié, Guillaume de Tortose, sans parler des vassaux de Jérusalem venus avec Baudouin, de Païen de Saroûdj et de Hugues de Cantalou «  de praedio Hunninae  », Guy de Bresalt (Gresalt), Guillaume d'Albin, inconnus; de Robert de Vieux-Pont, au fief inconnu; des évêques de Tarse et Albara; enfin des arméniens Kogh Vâsil, Pancrace et «  Ursinus de Montanis Antiochiae  » (sans doute Oschin de Lampron); Antinellus et son frère Léon, nommés après les précédents, dissimuleraient-ils Thoros et Léon les Roupéniens ? Cette liste, comme diverses listes de chefs musulmans, dans les sources légendaires en particulier, doit être considérée plutôt comme un répertoire onomastique qu'une attestation de présence; on s'étonnerait un peu que Matthieu d'Edesse n'ait pas signalé la présence de Kogh Vâsil s'il était venu en personne; néanmoins la plupart sont plausibles.
34. Ibn al-Qalânisî, 127-128 A 186; Michel le Syrien, 196; Chronique anonyme syriaque, 82-83; Matthieu d'Edesse, 101-102, qui dit qu'entre ses deux premiers raids sur Edesse, Maudoûd se retira vers le Djabal Sassoûn, ici évidemment sommet proche d'Edesse, et non la chaîne au nord de Diyar Bakr.
35. Guillaume de Tyr, 490-491; Ibn al-Qalânisî, 133 A 186; Chronique anonyme syriaque, 85.
36. Kamâl, 601, Ibn al-Fourât, 57 v° .
37. Ibn al-Qalânisî, 131 A 185; Ibn al-Fourât, 63 v° ; après la mort de Tancrède, Takach passa à Jérusalem puis en Egypte (Ibn al-Fourât, 64 r° , Ibn al-Qalânisî G 143-144). Il avait déposé des biens à Alep, que Rodwân confisqua (Ibn al-Fourât, 66 r° ).
38. Matthieu d'Edesse, 102 dit «  enlevé aux Francs  »; il semble bien, en tous cas (Matthieu, 85), que dès 1108 la place relevait de Kogh Vâsil; elle garda un seigneur arménien jusqu'à sa chute en 1150 (Infra). Entre Hiçn Mançoûr et Malatya, la famille arméno-syrionne des fils de Sanbil reconnaissait aussi la suzeraineté de Kogh Vâsil (Michel le Syrien, 198).
39. Michel le Syrien, 198-199; le gouverneur s'appelait Kourlig.
41. Matthieu d'Edesse, 102-103; Michel le Syrien, 199 croit que Tancrède assiégea deux ans et prit Kaïsoûn.
41. Ibn al-Qalânisî, 131-132 A 185. Vers le même moment furent tués Ablaçath et Tigrane, deux chefs dé l'armée de Kogh Vâsil qui secouraient les Ronpéniens contre des Turcs (Matthieu d'Edesse, 104).
42. Ibn al-Qalânisî Ibid.; Ibn al-Fourât, 69 V° ; Foulcher de Chartes, II, 247; Alb., 693; Guillaume de Tyr, 483-434; Matthieu d'Edesse, 103, An. Syr., 85.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Michel le Syrien — Kilidj-Arslan

Lorsque Soleiman, le premier des Turcs qui régna à Iconium, eut été-tué, il eut pour successeur Kilidj-Arslan, qui le premier vint à Mélitène, quand s'y trouvait ce Gabriel qui tua alors l'évêque.

Kilidj-Arslan avait trois autres fils plus âgés : 'Arab, Sahinsah, et Mas'oud. 'Arab fut tué par l'émir Ghazi, fils de Tanousman, et Sahinsah fut proclamé sultan; il s'empara de son frère Mas'oud, le mit aux fers, et partit lui-même pour Constantinople trouver l'empereur Alexis. — Retour au texte
Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

Michel le Syrien — Dès 1108 la place relevait de Kogh Vâsil

Il y avait à cette époque des Arméniens qui, depuis le temps de Philardus, occupaient certains lieux. L'un d'eux était Kogh-Basil, qui occupait Kaisoum et Ra'ban. De son temps le mur de Kaisoum fut rebâti ; il était démoli depuis le temps des Arabes. Il y avait aussi des Arméniens qui occupaient certains lieux dans la contrée de Cilicie ; on les appelait Benê Roupen. — Retour au texte
Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

Michel le Syrien — Mas'oud

Alors le général de Sahinsah se révolta contre lui ; il vint délivrer Ma'soud et ils se rendirent près de l'émir Ghazi, fils de Tanousman, et ils proclamèrent Mas'oud sultan. Comme Sahinsah était sorti de Constantinople, chargé d'or, ils lui tendirent des embûches, s'emparèrent de lui et lui crevèrent les yeux. — Retour au texte
Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

IV — La contre-Offensive musulmane — Au début du Principat de Roger (1113-1115)

La mort de Tancrède, aussitôt remplacé par son neveu Roger, fils de Richard du Principat, mort peu auparavant, ne changea rien à la situation (1). Si Roger, avec la même fierté que Tancrède, avait moins que lui le sens des difficultés, s'il était plus adonné aux plaisirs de ce monde et moins généreux, ce n'en était pas moins un homme énergique, un chevalier magnifique et habile, qui, dans des circonstances tout à fait analogues à celles qu'avait connues Tancrède à la fin de sa vie, mènera la même politique que lui. Dès le lendemain de la mort de Tancrède, un raid sur Alep conseillé, dit-on, par le mourant montra que les Musulmans n'avaient pas à escompter de fléchissement de la force franque, et Rodwân s'empressa de renouveler à Roger le tribut promis à Tancrède. Sultan de Chaïzar s'exécuta de même (2). D'autre part, Roger avait épousé une soeur de Baudouin du Bourg, Cécile, ce qui rendit particulièrement étroits les rapports entre les deux princes (3). Il ne fut pas moins fidèle allié du roi de Jérusalem. C'est sous le règne de Roger que la principauté va atteindre sa plus grande puissance et ce fait, joint à la personnalité du prince, en fait le moment le plus prestigieux de son histoire.

Dès 1113, Roger eut à rendre au royaume le service rendu par Baudouin Ier de Jérusalem à Tancrède en 1111. Maudoûd, en effet, revenait encore avec des secours d'Ilghâzî (avril), et cette fois, à l'appel de son allié Toghtekin qui, lorsqu'il était seul, ne le redoutait pas, marcha droit vers la Syrie centrale : tous les Francs tour à tour devaient être frappés. Baudouin Ier fit appel à Pons et à Roger, qui arrivèrent le plus vite possible; Baudouin n'avait pas eu la prudence de Tancrède et, voyant son pays dévasté, s'était laissé aller comme sur le Bâlîkh en 1104, à engager une bataille, qui se termina pour lui en défaite (fin juin). Mais l'arrivée de Pons et Roger permit de limiter les dégâts et finalement Maudoûd et Toghtekin, après plusieurs semaines passées en observation près de Tibériade, comme en 1111, près de Chaïzar, rentrèrent à Damas (septembre 4). Baudouin put célébrer tranquillement son remariage avec la riche veuve de Roger de Sicile, Adélaïde, en présence de Roger d'Antioche qui, apparenté à la maison de Sicile, reçut d'elle pour l'occasion des dons particulièrement importants (5).

Les événements se précipitèrent bientôt en faveur des Francs. D'abord Maudoûd avec Toghtekin avaient sollicité le secours de Rodwân en application du récent traité; Rodwân fit attendre son contingent jusqu'après la victoire musulmane et n'envoya encore qu'une troupe minime; Toghtekin alors dénonça le traité et répudia la khotba au nom de Rodwân (6). La conduite de Rodwân n'empêcha d'ailleurs pas le territoire alépin d'être malmené, à leur retour, par les hommes de Roger (7). Puis en octobre 1113, Maudoûd fut assassiné dans la grande mosquée de Damas; il est probable que les meurtriers étaient des Assassins, qui lui reprochait son hostilité à leur égard en Orient; mais dans l'atmosphère générale de défiance, la rumeur publique accusa Toghtekin, qui désormais suspect au parti sultanal, va se trouver amené à se rapprocher des Francs (8). Enfin en décembre 1113 Rodwân meurt, laissant pour successeur un jeune homme, Alp Arslân (9).

Alep entra alors dans une période de désordre et de faiblesse extrême. La mort de Rodwân fut l'occasion d'une explosion de haine populaire contre les Assassins, qu'en dépit de quelques déclarations prudentes (10) le prince défunt avait protégés jusqu'à la fin, quoi que le sultan Mohammad eût fait pour le détacher d'eux (11); eux d'ailleurs profitaient de sa bienveillance pour tout autre chose que pour le servir, puisqu'il tint seulement d'une maladresse de dernière heure qu'ils ne réussissent à s'emparer, vers la fin de son règne, de la citadelle d'Alep (12); au lendemain de sa mort encore, ils mettront la main sur Qolaï'a, près de Bâlis, et à Alep même, ils avaient une importante milice, commandée par le turc Ibn Dimlâdj. Du vivant de Rodwân déjà, un attentat manqué contre un riche marchand persan (505) avait amené un soulèvement populaire contre les Assassins (13). Rodwân mort (14), le raïs Ibn Badî', fils d'un astrologue persan amené à Alep par Aqsonqor, et le cadi chiite Ibn al-Khachchâb arrachèrent à Alp-Arslân l'ordre de mettre à mort Abou Tâhir et le missionnaire Ismâ'il (15); ainsi fut fait, et la populace, courant sus à leurs sectateurs, en massacra quelques semaines (16). Au même moment, les Assassins échouaient dans une tentative faite par eux pour s'emparer de la citadelle de Chaïzar; la vigoureuse réaction de la population conduite par les Banou Mounqidh permit de la leur reprendre; tous furent exécutés (17). Leurs sectateurs restèrent nombreux en Syrie du Nord et nous les y retrouverons. Néanmoins, c'est ailleurs que dans les années qui vont venir nous les verrons effectuer leurs tentatives politiques.

N'ayant plus pour lui la police gratuite des Baténiens, Alp Arslân dut songer à se procurer une autre protection. Il se rendit à Damas pour obtenir celle de Toghtekin, qui le raccompagna à Alep (mars 1114). Mais l'exercice officiel du culte chiite à Alep déplaisait à Toghtekin, habitué à agir à Damas avec des habitants en majorités sunnites. Aussi l'accord ne dura-t-il pas (18). Roger d'Antioche vint alors en armes exiger le paiement anticipé du tribut (19). Puis Alp Arslân, de tempérament cruel, se fit des ennemis et finalement fut assassiné, avec presque toute sa famille, par le chef de son gouvernement, Loulou, qui prit le pouvoir, avec comme chef d'armée Chams al-Khawâçç, le seigneur de Rafânya, dépossédé récemment par Toghtekin (automne 1114); alors Roger vint exiger un nouveau tribut, dont la perception mécontenta la population et provoqua des émeutes (20). La force armée dont disposent Alp Arslân, Loulou et leurs successeurs, juste suffisante pour assurer leur domination, ne l'est pas pour sauvegarder la sécurité du territoire. N'ayant ni la forte armée de soldats que peuvent seuls se payer les princes dont le pays n'est pas ruiné, ni la clientèle militaire personnelle des chefs de Bédouins ou de Turcomans, ils tremblent devant les Francs, les Orientaux, tous, et plus encore que Rodwân passent leur temps à essayer de jouer les uns contre les autres. A vrai dire, espérant de chacun des armées, dont ils tremblent qu'elles ne les suppriment, ce sont de moins en moins eux les vrais chefs d'Alep : ils sont tout justes les commandants militaires d'une citadelle. Les vrais chefs sont les chefs du peuple, raïs en particulier, qui durent tandis que les princes passent, qui ont, eux, une nombreuse clientèle, qui négocient directement avec les souverains étrangers, qui, parfois, suppriment les princes. Alep est une république de notables. Toutefois, eux non plus n'ont pas d'armée suffisante pour la défense extérieure, et leur politique qui cherche constamment à engager un chef militaire, en évitant toujours de le payer d'aucune concession de pouvoir, est un jeu de bascule parallèle à celui des maîtres de la citadelle, encore que souvent discordant.

Hors d'Alep, la mort de Maudoûd a non pas arrêté, mais dissocié l'effort sultanal de guerre sainte. Il a remplacé à Mossoul le chef mort par Aqsonqor al-Boursouqî, avec la même mission de guerre sainte. Mais dès l'abord Ilghâzî, qui n'a supporté que par nécessité la suzeraineté de Maudoûd, à laquelle il n'a rien gagné, se montre récalcitrant, et il faut une démonstration de force sous les murs de Mârdîn pour le contraindre à envoyer de nouveau son fils Ayâz avec des renforts à l'armée du Sultan. Encore sa soumission ne fut-elle peut-être pas très profonde, car lorsque Boursouqî arriva sous Harrân, qui appartenait à Ilghâzî, le gouverneur refusa longtemps de le laisser passer et intrigua même avec les Francs. Il alla ensuite attaquer Edesse, mais se heurta à une défense résolue, et se contenta de piller les régions de Saroûdj, Bîra, Qal'at as-Sinn, Samosate. Sur ces entrefaites la rupture éclata entre lui et Ayâz, qu'il fit arrêter, en même temps qu'il envoya l'émir de Sindjâr, Tamîrak, attaquer Mârdîn. Ilghâzî fit appel à ses neveux Daoûd de Hiçn Kaïfâ et Balak, rassembla tout ce qu'il put de Turcomans et finalement infligea à Boursouqî une défaite retentissante, dans laquelle Tamîrak fut fait prisonnier (21).

Cependant, la campagne de Boursouqî avait eu une conséquence indirecte dangereuse pour les Francs; la veuve de Kogh Vâsil, qu'elle fût inquiète de leurs intentions ou qu'elle tint à ménager l'avenir en cas de victoire turque, envoya offrir à Boursouqî son hommage en lui demandant un renfort. Il lui envoya le gouverneur de Khâboûr, Sonqor le Long (22). En vain, des Francs d'Edesse prévenus essayèrent de les surprendre au passage de l'Euphrate; informés par la princesse arménienne, les Musulmans furent vainqueurs. Sonqor ne resta cependant pas auprès d'elle et se borna à emporter les présents qu'elle envoyait à Boursouqî. Elle avait auprès d'elle des soldats francs d'Antioche, qui la quittèrent (23). Pour le moment, l'épisode était donc sans gravité. Mais, ajouté aux intrigues des Arméniens d'Edesse avec des Turcs en 1112 et 1113 (24), il était un grave symptôme de désaffection, qui obligera les Francs à une politique de méfiance, méfiance qui développera encore la désaffection.

Néanmoins, pour le moment, si l'armée sultanale n'était pas victorieuse, elle restait trop constamment menaçante pour que Baudouin pût engager une lutte ouverte contre les Arméniens. Ces menaces se trouvèrent d'autant plus fortes que, à la fin de novembre 1114, se produisit un violent tremblement de terre qui détruisit une multitude de fortifications, du côté musulman, Alep, 'Azâz, Bâlis furent assez éprouvées; mais en territoire franc ou arménien Antioche, Athârib, Zerdana. Tell Khâlid, Edesse, Samosate, Ra'bân, Kaïçoûn, Hiçn Mançoûr, Mar'ach, Sis, Misis sont signalées comme ayant subi des dommages plus ou moins considérables (25).

Or, une nouvelle expédition sultanale, la sixième depuis 1110 se préparait, aussi puissante que celle de 1111, car il s'agissait cette fois en même temps de guerre sainte et de représailles contre les émirs indociles, tels qu'Ilghâzî. Boursouqî, relégué dans son fief personnel de Rahba en raison de sa défaite, avait été remplacé à Mossoul par Djouyouchbeg l'alabck du fils du Sultan, mais la direction de la guerre sainte avait été donnée au gouverneur de la province de Hamadhân, Boursouq ibn Boursouq, grossi d'une partie des troupes de l'Iraq. L'armée marcha directement sur la Syrie par Raqqa (mai 1115). En effet, Ilghâzî, inquiet des suites de son incartade, était allé en Syrie demander l'appui de Toghtekin, traité en rebelle par le sultan depuis la mort de Maudoûd, qu'il lui imputait. Ne se jugeant encore pas assez sûrs s'ils s'en tenaient à leurs propres forces, les deux émirs décidèrent de recourir à l'alliance franque et de négocier avec Roger d'Antioche.

Une entrevue eut lieu entre le prince franc et eux près de Homç, dans les derniers jours de 1114. La coalition faillit, il est vrai, être frappée dès l'origine par l'intervention du seigneur de Homç, Khîrkhân, qui avait depuis trois ans remplacé son père, Qaradja, le successeur de Djenâh ad-daula, sous la suzeraineté de Toghtekin. A la différence de Qaradja, Khîrkhân subissait avec impatience cette suzeraineté; le passage d'Ilghâzî lui procura une occasion inespérée : un jour que celui-ci, après le retrait de Toghtekin et de Roger, ne se méfiait pas, il le surprit et l'emmena prisonnier; puis il fit appel au sultan Mohammad. Néanmoins, menacé par Toghtekin avant l'arrivée des troupes sultaniennes, il se contenta de garder en otage Ayâz, le fils d'Ilghâzî, et celui-ci put aller en Diyâr Bakr procéder à la levée de ses Turcomans (26).

Restait Alep. Les conditions de sa prise du pouvoir ne donnaient pas à Loulou une grande confiance en Toghtekin et, sentant le besoin d'une légitimation, il avait écrit au Sultan, espérant recevoir, en échange d'une, soumission verbale, une consécration formelle. En réalité, tout se passa comme en 1111 entre Maudoûd et Rodwân. Boursouq, approchant d'Alep, invita Loulou à lui faire remise effective de la ville. Alors, Loulou appela Toghtekin et Ilghâzî, qui accoururent à Alep. De son côté, Roger, qui avait opéré sa concentration de ses troupes au Pont de Fer, vint se poster à Athârib, coupant court ainsi à des velléités de négociations de ses alliés musulmans avec Boursouq contre lui. Au surplus, Boursouq lui-même n'y avait pas ajouté foi et alla prendre Hamâh, où Toghtekin avait laissé ses bagages (27); Toghtekin, Rghâzî et Loulou se jetèrent alors sans condition dans les bras de Roger d'Antioche. On avait bel et bien cette fois la coalition franco-musulmane syrienne contre l'intervention orientale dont 1108 et 1111 avaient présente les premiers symptômes.

Ne pouvant prendre Alep pour base d'opérations, Boursouq s'était en effet détourné vers Hamâh, afin d'y opérer sa liaison avec Khîrkhân, qui reçut la ville en échange d'Ayâz. Il pouvait encore compter plus au nord sur les Mounqidhites de Chaïzar, toujours menacés à la fois par les Francs et les souverains d'Alep, et trop compromis en 1111 avec le parti sultanal pour ne lui être pas restés attachés. Dans ces conditions, le plan de Boursouq devant être de soumettre d'abord la Syrie du Nord et de s'appuyer sur Chaïzar, les coalisés furent amenés à venir en face de lui occuper près d'Apamée une position analogue à celle des Francs en 1111 (28). Instruit par la défaite de Baudouin Ier en 1113 près de Tibériade, Roger avait fait appel également à Baudouin d'Edesse, à Pons et au roi de Jérusalem. En vain Boursouq, par des attaques sur Kafartâb, puis sur le camp même des coalisés, essaya-t-il de les attirer dans une bataille avant qu'il eût perdu sa supériorité numérique : Roger sut dompter son impatience et celle des siens et Toghtekin, qui ne désirait de victoire nette ni d'un parti ni de l'autre, ne pouvait qu'encourager cette tactique. Pons et Baudouin étant arrivés, Boursouq maintenant se déroba. 1111 paraissait se répéter (29).

Mais cette fois ce n'était qu'une ruse. Si certains émirs étaient mécontents de l'ordre sultanal de donner à Khîrkhân les conquêtes opérées en Syrie, Boursouq avait cependant son armée plus en mains que ne l'avait eue Maudoûd. Les coalisés, le croyant parti, s'étaient dispersés. Il revint alors. Avec l'aide des Mounqidhites il attaqua de nouveau furieusement Kafartâb, qui dut capituler (30).

Puis, profitant d'une rupture entre Loulou et le chef de son armée, il envoya Djouyouchbeg occuper Bouzâ'a et inquiéter Alep. Mais Roger guettait. S'il ne pouvait rappeler assez vite les Francs de Tripoli et de Jérusalem, il avait du moins l'aide de Baudouin d'Edesse et vint se poster à Chastel-Ruge. Les Turcs, se croyant tranquilles, se dispersaient et cheminaient sans précaution (31). Or, Loulou renseignait Roger sur leurs mouvements. Sachant les Turcs dans la région de Sarmîn il vint, à l'abri du rebord occidental du Djabal Banî 'Oulaïm, se poster à Hâb, le 14 septembre 1115. Une reconnaissance révéla que Boursouq se trouvait à Tell Dânîth, entre Hâb et Sarmîn. Sans perdre un instant, Roger donna le branle à ses armées. Le camp turc, préparé en avant de l'armée qui approchait, fut emporté en ouragan. Puis, remettant le pillage à plus tard, les Francs allèrent surprendre Boursouq qui, après une belle défense sur le Tell Dânîth, parvint à peine à s'enfuir. En vain, Tamîrak de Sindjâr, ayant rassemblé des hommes à l'abri du tell, parvint un moment à refouler les Turcoples de l'armée franque; la situation fut rétablie et Tamîrak réduit à son tour à la fuite. L'armée turque fut anéantie dans la poursuite. Dans le camp, les vainqueurs rassemblèrent un butin énorme. Le corps de Bouzâ'a, informé du désastre, repartit précipitamment en Djéziré. Un autre, fuyant vers le Sud, fut détruit par Toghtekin (32).

La victoire de Dânîth était peut-être la plus importante qu'eussent remportée les Francs depuis la croisade. Elle mettait fin à la réaction sultanale qui avait fait peser sur eux, depuis six ans, une constante menace. Boursouq désirait préparer une revanche, mais il mourut l'année suivante et l'affaire ne fut pas reprise. En 1118, le Sultan Mohammed à son tour mourut et dans les troubles qui éclatèrent au sujet de sa succession reflua et disparut tout ce qui restait de force seldjouqide (33). Les conséquences de la victoire franque dépassent en effet beaucoup le cercle des intérêts francs. Par contrecoup, elle avait brisé l'autorité du sultan sur les émirs des provinces extérieures. Ilghâzî par exemple, malgré la perte de son fils Ayâz tué par les vaincus dans leur défaite, devenait pratiquement indépendant, ainsi que les autres Artouqides, et bientôt allait enlever Mayâfâriqîn à ses lieutenants sultanaux (34). Quant à la Syrie, la chance des Francs avait voulu que la victoire eût été le fait non de la coalition franco-musulmane, mais des Francs seuls. Ils en reçurent donc seuls aussi le bénéfice, au point que Toghtekin, effrayé, n'eut plus d'autre hâte que d'aller obtenir son pardon du sultan Mohammad, qui, obligé d'être désormais conciliant, lui accorda l'investiture officielle de la Syrie (1116).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : IV — La contre-Offensive musulmane

1. Sur les conditions de cette succession, cf. infra.
2. Ibn al-Qalânisî, 132 A 185; Ibn al-Fourât, 63 v° .
3. Guillaume de Tyr, 390; Revue de l'Orient Latin, IX, 123. D'après Ousamâ (Derenbourg Vie, III), les deux beaux-frères auraient convenu que celui des deux qui survivrait à l'autre administrerait ses états.
4. Ibn al-Qalânisî, 132-139 A 185-187; Ibn Hamdoûn, 507; Matthieu d'Edesse, 106-107; Chronique anonyme syriaque, 84; Albert d'Aix, XII, 18.
5. Albert, XII, 14.
6. Ibn al-Fourât, 69 v° .
7. Ibn al-Qalânisî, 137 A 187; Ibn al-Fourât, 68 r° , 69 r° ; Kamâl, 602.
8. Ibn al-Qalânisî, 139-142 A 187; Ibn al-Fourât, 77 r° -v° ; Ibn al-Athir, 346-348 II 2S8-290, At. 34-36; Azr., 159 v° ; Matthieu d'Edesse, 107.
9. Ibn al-Qalânisî, 144 A 190; Ibn al-Fourât, 75 r° -v° ; Kamâl, 602 et Boughya article Alp-Arslân.
10. Ibn al-Fourât, 29 r° .
11. Dans le Djazr, leurs progrès donnaient lieu à des conflits avec les ismaéliens imâmiens, par exemple à Ma'arra Miçrîn en 505 (Ibn al-Fourât, 59 v° ).
12. Ibn al-Fourât, 69 r° -v° ; utilisé par Quatremère, Mines de l'Orient, IV, 342.
13. Chérif Idrisî dans Ibn al-Fourât, 7 v° et suivantes. (Quatremère, ibidem) et Boughya, VI, 91 r° .
14. La cupidité peut avoir entraîné Rodwân à des complicités; on l'en accusa dans ce cas; on le voit confisquer des cadeaux envoyés à sa mère (Ibn al-Fourât, ibid.).
15. Ibn al-Qalânisî, 145 A 189; Kamâl, 603-604; Ibn al-Fourât, 70 v° , 71 v° ; Ibn Badî' devait être «  assassiné  » en 1119 (Kamâl, 616; Ibn al-Fourât, 138 r° ; 'Azînî, 519).
16. Les bénéficiaires de ce soulèvement furent plus les chiites que les sunnites; les chiites obtinrent la pleine possession de la grande mosquée; il est possible que certains membres de la famille des Banou Djarâda, hanbalite en général, aient été chiites à ce moment (Ibn al-Fourât, 72 r° ).
17. Ibn al-Qalânisî, 147-148 A 190 (Ibn al-Athir, 332, qui résume ce passage, le transporte sans raison en 502/1108-1109); 'Azînî, 507-4 confirme brièvement la date); Ibn al-Fourât, 72 r° ; Sibt, 29; Ousâma Hitti, 146, 153 (sans date); Derenbourg ignore Ibn al-Qalânisî, et admet à tort la date d'Ibn al-Athir D'après Ibn al-Fourât, l'attaque sur Chaïzar fut un essai de compensation à l'expulsion d'Alep; mais si Kamâl ne se trompe pas en parlant d'une lettre de Mohammad à Alp Arslân précédant le massacre d'Alep, il n'est pas possible de placer celui-ci entre la mort de Rodwân (10 déc.) et Noël (date du coup de main sur Chaïzar).
18. Ibn al-Qalânisî, 146-147 A 190; Kamal, 605-606; Ibn al-Fourât, 72 v° , 73 r° .
19. Kamâl, 604; Ibn al-Fourât, 73 r° ; Boughya Arslân (II).
20. Ibn al-Qalânisî, 148-149 A 191; 'Azînî, 508 2 et 4; Kamâl 606; Ibn al-Fourât, 81 v° , 82 v° . Loulou était un ancien eunuque du vizir d'Aqsonqor.
21. Matthieu d'Edesse, 109; Michel le Syrien, 217 (d'après une source arabe); Ibn Hamdoûn, 509; Azr., 162 r° ; Ibn al-Athir, 350:531 (Historiens des Croisades 292-293), At., 36-37; Ibn al-Fourât, 79 r° , 80 r° ; Chronique anonyme syriaque, 86.
22. «  Derâz  », le long (en persan).
23. Ibn al-Athir, 351-352 (Historiens des Croisades 293); Ibn al-Fourât, 79 v° , 80 r° .
24. Dont on verra le détail infra.
25. Ibn al-Qalânisî, 149 A 191; 'Azînî, 508, 3; Ibn al-Fourât, 82 v° , 83 r° , 90 r° ; Ibn al-Athir, 358 II 295; Kamâl, 60; Boustân, 508; Sibt, 31; Matthieu d'Edesse, 110-113, Michel le Syrien, 200; Foulcher de Chartes, 51-52; Gautier le Chancelier, 63-65; Sigcbert, M. G. SS., VI, 376; Romoald M. G. SS., XIX, 415; le seigneur de Mar'ach et l'évêque (inconnus) furent tués.
26. Ibn al-Qalânisî, 149 A 191; Ibn Hamdoûn, 509; Ibn al-Athir, 352, 3 (Historiens des Croisades 293-295): Ibn al-Fourât, 80 v° , 81 r° .
27. Hamâh appartenait alors aux fils de 'Alî Kurd (mort en 1114-1115, 'Azînî,) Nâcir et Kurdânchâh, vassaux fidèles de Toghtekin (Ibn al-Fourât, 84 r° ).
28. Entre Hamâh et Chaïzar, Boursouq dut piller les places qu'Albert, 701 appelle «  Tommosa, Turgulant et Montfargia  », à moins qu'elles ne fassent partie de Djabal Soummâq, où il le fait piller aussi. On incline à la première hypothèse parce qu'il y tua Guillaume de Perche, que nous avons vu fieffé à Tortose. Montfargia pourrait être Montferrand — Ba'rîn, si les Francs l'avaient possédée — mais ils ne possédaient pas Rafâniya, sa voisine. Kamâl parle d'attaques sur Hiçn al-Akrâd. Il est exclu que les Francs dès 1115 aient possédé Rafâniya comme on l'a dit. Sans doute Ibn al-Qalânisî, G 150-151 dit que Toghtekin la leur enleva en octobre 1115; mais toute cette partie est déformée par le parti-pris de montrer Toghtekin ennemi des Francs (il ne dit pas un mot de leur alliance). D'après le récit plus précis d'Ibn al-Fourât, Toghtekin l'enleva à Chams al-Khawâçç, devançant une attaque franque. D'autre part, il ajoute qu'il la donna à 'Alt Kurd et que Chams Al-Khawâçç alla à Alep où il devint chef de l'armée; nous savons par 'Azînî, 508, confirmé par Ibn al-Fourât, 84 r° que 'Alt Kurd était mort avant la coalition franco-musulmane, que Chams al-Khawâçç était le chef de l'armée d'Alep à ce même moment, et qu'au contraire aussitôt après, Loulou le fit arrêter. Kamal, 608 confirme que Boursouq prit Rafâniya aux fils de 'Ali le Kurde. La prise de Rafâniya par Toghtekin est donc de 1114, et en 1115 les Francs ne l'occupent pas. Il ne semble pas qu'ils l'aient acquise avant 1126.
29. Les Francs, d'après Gautier le Chancelier, attaquèrent même la forteresse du Pont de Chaïzar, pour les attirer.
30. Le seigneur d'Apamée (Bonable ?) essaya en vain de racheter Basile de Kafartâb, son frère, qui fut tué par les Musulmans pendant leur défaite à Dânîth (Ibn al-Fourât, 84 r° -v° ).
31. D'après Albert d'Aix, ils pillèrent Hârim, Qastoûn et Sinar (inconnu).
32. 'Azînî, 509, I; Ibn Hamdoûn, 509; Ibn al-Athir, 356-358 (Historiens des Croisades 395-298); Sibt, 553-556 (en grande partie d'après Ibn al-Athir); Kamâl, 608-610; Ibn al-Fourât, 83 r° , 84 v° ; Ousâma Hitti, 102-106 (Derenbourg Vie, 98-101, 105, 107); Matthieu d'Edesse, 114-116; Michel le Syrien, 203-217; Chronique anonyme syriaque, 86, Albert d'Aix, 701, qui nomme comme chefs turcs, outre Burgoldus = Boursouq, Brodoan, Rodwân (a tort) et «  Cocosander de civitate de Lagabria  » (= Djouyonchbeg d'al-Djéziré ? ou Sonqor Derâz, présent d'après Ousamâ Hitti, 102 ? D'après lui les Francs du Sud auraient rejoint Roger près de Tell-Minis); Foulcher de Chartes, II, 53-54; surtout Gautier le Chancelier, tout le livre I, sauf le prologue et le chapitre I; il nomme parmi les participants francs, Théodore de Barneville, Guillaume, évêque de Djabala, Guy le Chevreuil, Robert fils de Foulques, le Lépreux, Robert de Sourdeval, Bochard, Alain d'Alhârib, Guy Fresnel.
33. Ibn al-Qalânisî, 151-153 A 192-197; Ibn Hamdoûn, 509; Ibn al-Fourât, 84 v° .
34. Diyâr Bakr, 236 et note 2.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Guillaume de Tyr — Roger avait épousé une soeur de Baudouin du Bourg

Vers le même temps, le seigneur Tancrède, guerrier de pieuse et illustre mémoire, acquitta sa dette envers la mort. Toute l'Église des Saints racontera à perpétuité les oeuvres charitables et les libéralités qui honorent son souvenir. Tandis qu'il était étendu sur son lit de mort il avait auprès de lui et à son service le jeune Pons, fils du seigneur Bertrand, comte de Tripoli. Lorsqu'il se vit près de son dernier jour, tint appeler sa femme Cécile, fille du roi des Français Philippe ainsi que le jeune homme que je viens de nommer, et leur conseilla, dit-on à tous les deux de s'unir après sa mort par les liens du mariage. En effet, après la mort de Tancrède et après celle du seigneur Bertrand, comte de Tripoli, Pons, fils de ce dernier, épousa Cécile, veuve de Tancrède. En vertu de ses dernières dispositions Tancrède eut pour successeur dans sa principauté un de ses cousins, Roger, fils de Richard, sous la condition cependant que, si jamais, et à quelque époque que ce fut, le jeune seigneur Boémond, fils de Boémond l'Ancien, venait redemander la ville d'Antioche et toutes ses dépendances, Roger les lui restituerait en entier, et sans faire aucune difficulté. L'illustre Tancrède fut enseveli sous le portique de l'église du prince des apôtres, l'an de l'incarnation onze cent douze. — Retour au texte
Collection des Mémoires relatifs à l'Histoire de France. Histoire des croisades, par Guillaume de Tyr, tome II, page 157. Editeur : J.-L.-J. Brière Paris 1824.

Foulcher de Chartes

Fin de novembre 1114, se produisit un violent tremblement de terre
En l'année 1114 depuis l'Incarnation du Sauveur, une multitude infinie de sauterelles sortit de l'Arabie, vint fondre dans son vol sur la terre de Jérusalem, et dévasta horriblement nos récoltes pendant plusieurs jours, dans les mois d'avril et de mai. De plus, le jour de la fête du saint martyr Laurent, se fit sentir un grand tremblement de terre. Quelque temps après, et le jour des ides de novembre, un autre tremblement de terre non moins violent eut lieu à Mamistra, et renversa une partie des fortifications de cette ville. Un tremblement de terre plus terrible encore, et tel qu'on n'en avait pas entendu citer de pareil, ébranla si fortement divers endroits de la contrée d'Antioche, qu'il détruisit de fond en comble, soit en totalité, soit à moitié, les maisons ainsi que les murailles de plusieurs places fortes, et qu'une partie même de la population mourut écrasée sous ces ruines. On cite, entre autres, Marésie, place excellente, située, je crois, à soixante milles environ d'Antioche, vers le nord; ce tremblement de terre l'anéantit si complétement que les édifices et les murs s'écroulèrent en entier, et que, ô douleur! tout le peuple qui l'habitait périt misérablement. Ce fléau ne ruina pas moins cruellement un autre château bâti sur le fleuve de l'Euphrate, et que l'on appelle Trialeth. — Retour au texte
Histoire des croisades par Foulcher de Chartres. Histoire de la croisade de Louis VII par Odon de Deuil. Editeur : J.-L.-J. Brière Paris 1825

Michel le Syrien — Aqsonqor al-Boursouqî

En l'an 1425, mourut Tancrède (1), seigneur d'Antioche; après lui régna le fils de sa soeur, appelé Roger (2). Celui-ci broya les Turcs [conduits par] Boursouq, le 26 d'éloul (septembre) de cette année. — Retour au texte
1. En réalité le 12 décembre 1112.
2. Ms. Dogel pour Rogel (forme syriaque). Roger, fils de Richard du Principat. Tancrède en mourant lui laissa Antioche jusqu'à la majorité de Boémond II.
3. L'émir Boursouq ibn Boursouq, que les écrivains syriens ont parfois confondu avec Aqsonqor al-Boursouqi, gouverneur de Mossoul (1114-1126).

Chronique de Michel le Syrien, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Tome I à III. Paris 1905

V — L'apogée (1115-1119).

Délivrés pour le moment de toute grave préoccupation extérieure, Francs d'Edesse et Francs d'Antioche purent en toute tranquillité les années suivantes améliorer le tracé de leurs frontières et réduire les autonomies intérieures.

Dans le comté d'Edesse, Baudouin s'attaqua aux seigneur arméniens dont il avait jusqu'alors respecté les possessions. Dès la fin de 1115 il vint assiéger Ra'bân, afin de punir Dgha Vasil des intrigues de sa mère avec Boursouqî; pour obtenir l'appui des Roupéniens, Dgha Vasil alla épouser une fille de Thoros ou de Léon (35); beaucoup plus gênés alors par Dgha Vasil que par les Francs dans leur ambition de grouper les Arméniens autour d'eux, les Roupéniens le livrèrent à Baudouin, qui ne le relâcha qu'après avoir obtenu de lui la cession de tous ses états. Pas plus là que Gabriel à Malatya, Kogh-Vasil et Dgha Vasil n'avaient su acquérir la sympathie de leurs sujets syriens, qu'ils avaient froissés en expulsant des moines monophysites pour les remplacer par des soldats ou même par des moines arméniens (Ernich; Garmir Vank et Baït Qenayé); cette situation favorisa l'établissement de la domination franque, qui ne rencontra de résistance qu'à Behesnî et Qal'at ar-Roûm, dont le gouverneur Kourtig mourut d'ailleurs bientôt, empoisonné, diton, par sa femme, qui était franque (36).

Tranquille de ce côté, Baudouin s'en prit à d'autres seigneurs, dont le seul tort certain devait être d'être arméniens. Ce fut, en 1116, le cas d'Abelghârib de Bîra, qui, après un long siège, dut accepter de marier sa fille à un cousin de Joscelin, Galeran, en lui donnant la ville en dot, et se réfugier auprès de Thoros (37). A une date indéterminée, Pakrad de Qoûriç avait également dû céder sa seigneurie (38). Quant à Gerger, le seigneur, Constantin, en avait été emprisonné par Baudouin avant 1114, à Samosate, où il mourut dans le tremblement de terre, mais la place resta ou fut vite rendue à sa famille, qui la conserva jusqu'au règne de Joscelin II, ainsi que les places voisines de Kiahtâ et Bâbaloû (39). Sur les frontières musulmanes du comté d'Edesse, Tell Qoradî et sûrement tout le Chabakhtân, perdus depuis 1110, furent reconquis par les Francs en 1117 (40). Un soulèvement des Arméniens donna aux Francs le château jusqu'alors nomaïrite de Sinn ibn 'Otaïr (41). La sécurité du pays paraissait si bien garantie que lorsqu'en 1118, Baudouin quitta Edesse pour aller recueillir la couronne de Jérusalem, il n'éprouva d'abord pas le besoin de se désigner de successeur.

Pour Roger d'Antioche, il pouvait profiter sans gêne de l'anarchie et des luttes de factions à Alep, dont chacune cherche un protecteur extérieur. Naturellement, les Francs réoccupèrent et restaurèrent dès 1115 Kafartâb (42). Jusqu'au début de 1117, Loulou put obtenir la paix de Tancrède, moyennant le paiement régulier de son tribut (43). Mais il avait de moins en moins d'autorité. Il mécontentait le conservatisme religieux de ses sujets en faisant construire à Alep le premier khânqâh pour communauté monastique qu'elle eût eu (44). Entre les hommes du raïs Ibn Badî', le vrai maître de la ville, et ceux de Loulou, se développait une tension allant jusqu'à des batailles de rues ; Ibn Badî' rassembla des partisans autour d'un tout jeune frère d'Alp Arslân, Sultanchâh, écarté du pouvoir par Loulou ; Loulou, inquiet, quitta la citadelle, après l'avoir reconnu et, sous prétexte d'un pèlerinage à Çiffîn, prit la route de Qal'a Dja'bar pour y porter ou reprendre des biens chez le seigneur Sâlim ibn Mâlik ; près de Qolaï'a Nadir, il fut tué par des Turcs de sa suite (avril 1117). On accusa Boursouqî qui, de Rahba, avait obtenu du Sultan Mohammed, la concession d'Alep (45), et essaya par deux fois de s'en emparer, avec l'appui de Toghtekin, qu'il avait aidé à la fin de 1116 à battre les Francs de Tripoli. Le pouvoir à Alep avait été pris, entre temps, par un eunuque de Loulou, Yarouqtâch. Mais Yarouqtâch n'a pas de clientèle. Pour obtenir la protection de Roger d'Antioche contre Boursouqî, il lui fait une concession très grave : le droit d'occuper la forteresse d'Al-Qoubba, sur la route d'Alep à Damas par Salamiya, qu'empruntait le pèlerinage annuel à La Mecque, et de percevoir les taxes perçues jusqu'alors par les autorités d'Alep, sur les pèlerins et sur toutes les caravanes passant par al-Qoubba ; autrement dit, par Ma'arra, Çaurân et al-Qoubba, toutes les routes d'Alep à Damas étaient sous le contrôle des Francs.

Yarouqtâch avait d'ailleurs fait appel à Ilghâzî ; mais dès avant l'arrivée de ce dernier, il avait été, au bout d'un mois, évincé par le chef de l'administration qu'avait choisi Sultanchâh, le riche et habile Ibn al-Milhî. Quant Ilghâzî arriva, on ne voulut lui reconnaître qu'un lointain contrôle sur l'administration, les chefs de la veille restant en place ; et comme il ne trouve dans la ville ruinée pas même de quoi nourrir la poignée d'hommes qu'il a amenés, il repart bientôt, n'ayant acquis dans l'expédition que Bâlis. Encore doit-il la vendre à Ibn Mâlik, qui la recède aux Alépins, lorsque ceux-ci, devenus hostiles à Ilghâzî, dont le faible renfort les a déçus, font de nouveau appel à des renforts francs pour la récupérer.

Les Alépins, toujours inquiétés par Boursouqî, livrent alors un instant leur ville et le fils d'Ilghâzî, Qizil, qu'il leur a laissé, à son ancien ennemi Khîrkhân ; celui-ci doit bientôt se retirer, parce que Toghtekin lui enlève Homç. Toghtekin veut alors approcher d'Alep, mais est à son tour rappelé par une attaque franque sur Harrân (milieu 1118). Cependant Ibn al Milhî avait conservé, à travers ces péripéties, assez longtemps le gouvernement de la ville et, pour se concilier les Alépins hostiles à sa qualité de Damasquin, cherchait à réveiller leur sentiment antiturc, si bien qu'à la fin la famille du jeune Sultanchâh l'avait fait arrêter et remplacer par un eunuque noir, Qaradja. Finalement, devant l'accroissement de la menace franque, le cadî Ibn al-Khachchâb, qui est le vrai maître de la municipalité, lance des appels à Bagdad, à Mossoul, puis de nouveau à Ilghâzî. Celui-ci revient et, cette fois, reçoit pour de bon le gouvernement de la ville, au détriment de Yarouqtâch, Ibn al-Milhî, Qaradja, Sultanchâh, faits, pêle-mêle, prisonniers. Toghtekin qui, depuis 1115, est resté en bons termes avec lui, lui laisse sans difficulté sa conquête (fin 1118) (46).

On conçoit que, dans de pareilles conditions, Roger appelé souvent par les Alépins eux-mêmes, n'ait pas eu de difficultés à compléter ses territoires. Il le fait de deux côtés : au sud, dans le Djabal Bahrâ ; à l'est autour d'Alep.

Au sud, les Francs, entre la côte où ils possédaient Lattakié, Djabala, Boulounyâs, et la vallée de l'Oronte, n'avaient pénétré encore dans la montagne, âprement défendue par les occupants, qu'à l'extrême nord, à Çahyoûn, acquise en une date indéterminée, certainement antérieure à 1118, probablement contemporaine d'opérations contre Lattakié, et, plus récemment, à Bikisrâïl, une des dernières conquêtes de Tancrède. Roger soumit toute la montagne. Au nord, Balâtonos fut enlevé par lui en mai 1118, après un mois de siège, aux Banou Çoulaïha, parents de l'ancien cadi et seigneur de Djabala, qui reçurent à la place trois villages dépendant de Lattakié ; la place fut donnée au seigneur de Çahyoûn (47). Surtout Roger occupa Marqab.

Marqab et son arrière-pays appartenaient aux Banou Mouhriz et, bien qu'ils n'eussent jamais inquiété les Francs, il était évident que sa position au-dessus de Boulounyâs, commandant la route de Lattakié à Tortose et Tripoli, pouvait la rendre en un jour critique et très dangereuse pour eux, si elle restait en des mains étrangères. Dès 1116 une première tentative avait été faite de concert par Roger et Pons, pour la conquérir ; elle avait été interrompue par un refroidissement entre Roger et Pons, celui-ci demandant pour sa femme, Cécile, Djabala, que Tancrède lui avait constituée en douaire et que Roger gardait pour lui (48); différend qui, en une date indéterminée, devait être tranché par l'attribution à Cécile de Chastel-Ruge et Arzghân (49). Toghtekin, à l'appel d'Ibn Mouhriz, lui avait envoyé en secours Ibn Çoulaïha, l'ancien cadi de Djabala, réfugié à Damas en 1101. Les difficultés de l'approvisionnement, sans doute systématiquement entravé par les Francs, obligèrent Ibn Çoulaïha à solliciter de l'atabek de nouveaux appuis. Toghtekin avait peu d'intérêt à défendre cette place côtière et comme les Francs d'Antioche razziaient les environs de Hamâh et Rafâniya, il se prêta à un marchandage : contre abandon des attaques franques sur les territoires de Hamâh et Homç, il se porta garant de la remise de Marqab à Roger. Ibn Mouhriz essaya bien encore de résister avec l'aide de son voisin Ibn 'Amroûn d'al-Kahf : celui-ci profita de son désemparement pour le faire dévaliser. Ibn Mouhriz négocia alors sa soumission directement avec Renaud Mazoir de Boulounyâs, qui occupa la forteresse et, peut-être en violation des termes de l'accord, établit Ibn Mouhriz, qui avait espéré pouvoir y vivre encore, à Maniqâ. Dans l'arrière-pays, Qolaï'a et Hadid furent prises par les Francs au même moment, et toutes les autres petites forteresses des environs subirent le même sort (début 1118) (50). Manîqa même devait avoir bientôt un seigneur franc (51).

Du côté d'Alep, la grande conquête de Roger fut celle de 'Azâz, qui donnait aux Francs la maîtrise de toute la plaine au nord de cette ville et de la route la plus directe de communications entre Antioche et Tell-Bâchir. Le siège qu'il en fit fut la cause principale du rappel d'Ilghâzî à Alep, à la fin de 1118. Mais Ilghâzî n'avait pas sur place le moyen d'écarter les Francs et, pour les affronter, le souvenir de 1115 ne lui permettait pas de s'y hasarder sans abondants préparatifs ; il essaya donc de traiter, mais en vain. Roger, pour renforcer l'attaque, avait fait appel au Roupénien Léon, que la livraison de Dgha-Vâsil avait étroitement lié aux Francs. 'Azâz, abandonné de tous, succomba vers Noël 1118. Encore Ilghâzî dut-il, pour obtenir une trêve de Roger, non seulement effectuer un paiement de tribut anticipé, mais encore le laisser prendre la forteresse de Tell Hirâq à un frère de Khîrkhân, qui s'y était maintenu (52). Peut-être les Francs avaient-ils aussi ravagé ou occupé Bouzâ'a, au nord-est d'Alep. De toutes façons, ils venaient battre les murailles de la ville (53). Presque encerclée, coupée de ses routes de communications les plus importantes, Alep paraissait devoir succomber.

La puissance de la jeune principauté d'Antioche était maintenant un fait si bien acquis, la difficulté de mener de front la lutte contre elle et les Turcs d'Anatolie si manifeste, qu'Alexis Comnène à la fin de son règne essaya d'opérer un rapprochement avec Roger d'Antioche, afin de rétablir par un mariage un peu de l'influence sur la Syrie qu'il n'avait pu conserver par les armes. D'après Orderic Vital, notre seule source (54), le Basileus, à la veille de sa mort (1118) envoya à Roger un certain Ravendinos pour lui demander de donner sa fille à un jeune prince de la famille des Comnène ; Ravendinos, retenu un certain temps par Roger, fut fait prisonnier par Ilghâzî lors de la bataille de juin 1119, où Roger trouva la mort. Bientôt libéré, il avait essayé de nouer une négociation analogue avec Baudouin devenu régent d'Antioche ; mais, retenu sur le chemin du retour, à Chypre, par des troubles locaux, gêné par les dispositions différentes du successeur d'Alexis après 1119, ne put revenir à Constantinople avant que la captivité de Baudouin (1123) fût venue à son tour compromettre ses derniers efforts. Comme les détails du récit ont un tour un peu anecdotique et que l'identité du prince byzantin désigné, qu'Orderic Vital croit, sûrement à tort (55), être Jean Comnène, n'a pu être établie, on n'a pas fait très attention à ce récit. Mais le projet d'un mariage, qui sera repris par Manuel Comnène, n'a rien en soi d'invraisemblable et la présence d'un ambassadeur byzantin auprès de Roger en 1119 est attestée par des auteurs arabes (56). Il ne semble donc pas que, même si certains détails du récit d'Orderic Vital sont erronés, la valeur générale en soit à rejeter. Roger valait bien un mariage (57).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes : V — L'apogée (1115-1119).

35. Matthieu d'Edesse, 116, dit les deux.
36. Matthieu d'Edesse, 116; Michel le Syrien, 199.
37. Matthieu d'Edesse, 117. Chronique anonyme syriaque, 86; Chronique Zetterstéen, 244.
38. Matthieu d'Edesse, 117.
39. Matthieu d'Edesse, 117; Chronique anonyme syriaque, 87; Michel le Syrien, 199.
40. Chronique Zetterstéen, 142.
41. Ibn al-Fourât, 420 v° ; 'Azînî, 512, 5; Ibn al-Athir, 383 (Historiens des Croisades, 316).
42. Ousamâ Hitti, 106 (Derenbourg Vie, 105-106).
43. Ibn al-Fourât, 99 v° . D'après le même auteur, Baudouin d'Edesse, repartant chez lui à la fin de 1115, aurait pillé Hailân, près d'Alep (89 v° ).
44. Sur la diffusion du monachisme collectif, cf. infra page 375.
45. Ibn al-Qalânisî, G 154-155.
46. Ibn al-Qalânisî, 155-157 A 198-200; 'Azînî années, 510-512; Ibn al-Athir, 372-373 (Hitoriens des Croisades, 308-309); Ibn al-Fourât, 100 v° , 102 v° , 106 r° , 107 v° , 120 r° , 123 v° ; Kamâl, 610-615; Ibn Hamdoûn, 511. La chronologie de ces épisodes compliqués est inextricable, les auteurs ayant constamment embrouillé les deux venues d'Ilghâzî à Alep et leur attribuant des dales variables. La seconde est sûrement de peu antérieure à la chute de 'Azâz (Ramadhân 512 = déc. 1118).
47. 'Azînî, 511 (14); Chronique Zetterstéen, 242; Nouwaïrî, Bibliothèque nationale, 157S, 61 r° . On ne nous dit pas s'il y a un rapport entre ces faits et l'intervention malheureuse d'Ibn Çoulaïha à Marqab (Cf. infra).
48. Ibn al-Fourât, 99 v° .
49. Guillaume de Tyr, XIV, 4.
50. Nous suivons le récit d'Ibn Abî Tayyî, donné par Ibn al-Fourât, 137 r° -v° et Vie de Qalâoûn, traduction Van Berchem, Voyage, 319-320, trop précis et trop en rapport avec les circonstances contemporaines pour être rejeté. Mais il faut signaler que d'après un passage, peut-être interpolé au XIIIe siècle, de la «  Liberatio Orientis de Caffaro  », la conquête de Marqab serait le fait de Renaud II, fils de Renaud le Connétable (dont il est question dans notre récit), qui, en 1140 aurait mis la main sur le seigneur de Marqab, descendu à Boulounyâs pour une beuverie commune. Cette date est inadmissible et le titre du seigneur de Valénie (Boulounyâs) et Maraclée (Maraqiya) que l'auteur donne à Renaud, qui ne posséda jamais Maraqiya, non plus qu'aucun de ses successeurs avant la réunion des deux places à la fin du XIIe siècle, sous la domination des Hospitaliers, doit nous mettre en garde. L'occupation de Qadmoûs sous Bohémond II serait inconcevable si les Francs n'avaient pas alors possédé Marqab. Au surplus, on connaît un Gautier de Marqab en 1137 (Rôhricht Regesta Add. 171 a). Il reste à savoir si le texte de Caffaro pourrait s'appliquer à une autre forteresse d'Ibn Mouhriz, telle que Manîqâ. Aucun texte ne permet de trancher la question. 'Azînî, 501 (1) paraît placer la conquête de Marqab en 1111-1112, mais il s'agit ou d'une erreur de date (fréquentes chez cet auteur), ou d'une erreur de nom du copiste (pour Maraqiya dont la date de conquête, entre 1109 et 1112 est inconnue ?). Ibn al-Fourât, aussi chronologiquement incertain, donne 513/Avril 1119-Avril 1120, ce qui est impossible, étant donnée la grave guère qui éclate entre Antioche et Alep au printemps de 1119 et, dans les mois précédents, les interventions de Roger au nord-est d'Alep (cf. infra). La Vie de Qalâoûn et la Chronique Zetterstéen, 242 donnent 511/1117-1118, ce qui placerait le fait juste avant l'occupation de Balâtonos. Un raid des Francs sur Hamâh en 1117, est en effet signalé par Ibn al-Qalânisî, 157 A 199, sans parler des raids de Pons dans la même région a la fin de 1116, par Ibn al-Fourât, 99 v° ; d'autre part, c'est en 511 aussi que dans l'arrière-pays de Tortose, les Francs occupèrent Khawâbî (Nouwaïrî, Bibliothèque Nationale, 64 v° ). Le père d'Ibn Mouhriz, d'après le récit de Ibn al-Athir, il séjournait à Damas, où il est signalé aussi par Michel le Syrien, 239, sous le nom de «  Chaïkh Abou 'Ali, gouverneur de Qâdmous.  »
51. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 347.
52. 'Azînî, 512; Kamâl, 614-615; Ibn al-Fourât, 137 v° -138 r° ; Matlhieu d'Edesse, 121; Chronique anonyme syriaque, 85; Chronique Zetterstéen, 243, dit que Roger eut l'aide de Baudouin d'Edesse, ce qui mettrait l'attaque au début de 1118, date bien difficile à soutenir même si on la met en rapport avec la première et non la seconde arrivée d'Ilghâzî. Au reste, ce texte même donne la date de 513/1118-1119. Mais Roger peut avoir eu des secours de Tell-Bâchir. Il est possible aussi qu'il y ait eu des attaques antérieures sous 'Azâz, puisqu'il en est déjà question dans les négocations de Loulou avec Roger en 1115. Les autres sources arabes et Matthieu d'Edesse, mettent en rapport direct la chute de 'Azâz avec les armements d'Ilghâzî au début de 1119.
53. Ibn al-Athir, 389 (Historiens des Croisades, 323); Ibn al-Fourât, 107 r° . Que les Francs aient pu impunément razzier toute la région entre l'Euphrate et Alep est certain; toutefois Ibn al-Athir, dont on sait l'imprécision étant seul à signaler une prise de Bouzâ'a vers 1119, on est en droit de se demander s'il n'y a pas soit erreur pour 'Azâz, dont il ne parle pas, soit confusion de date avec un raid de Joscelin qui détruisit Bouzâ'a en 1120 (Ibn al-Qalânisî, G 163).
54. Orderic Vital, volume IV, 262.
55. Jean était déjà marié.
56. Ibn al-Fourât, 138 v° .
57. Cf. Papadimitriu, Brak russkoj kuzajni, dans Vizantii Vremenik, XI, 1904.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Les années tournantes (1119-1128)

Le développement des états francs du nord est brusquement interrompu par un désastre qui en 1119 compromet gravement la solidité de la principauté d'Antioche. Si les suites n'en furent pas plus graves, ce fut d'une part que les musulmans n'étaient pas encore en état d'intervenir contre les Francs de façon suivie et vigoureuse, d'autre part que le royaume de Jérusalem, fortement développé par Baudouin II qui lui a donné la maîtrise de ses côtes (à l'exception de Tyr, qui ne tombera qu'en 1124) et la sécurité de ses frontières égyptiennes, peut consacrer une grande partie de ses forces à secourir les Francs du nord. Aussi, en apparence, la situation de ces derniers est-elle au début du règne de Bohémond II aussi brillante que sous Roger. Seulement à la différence de ce qui avait eu lieu sous Roger, la principauté n'a plus assez d'hommes pour s'assurer cet éclat à elle seule : qu'un grand danger menace à la fois elle et le royaume, la résistance deviendra difficile. D'autre part, si Alep reste faible, sans cesse pourtant lui arrivent de nouveaux secours d'Orient, et l'on peut toujours craindre que ces secours, de sporadiques, deviennent stables. Les Francs tendent leurs forces pour vaincre, et dans cette tension réalisent l'expansion la plus grande à laquelle ils soient parvenus. Mais il leur faut toujours vaincre, et lorsqu'en 1128 Alep se donnera enfin à un maître fort, il suffira de quelques années pour renverser la situation au bénéfice des musulmans.

Le désastre de 1119 et la restauration des frontières (1119-1123).

Bien qu'elle n'eût pas pu amener tout de suite de redressement dans le sort d'Alep, l'occupation de cette ville par Ilghâzî n'en est pas moins un fait important qui marque la fin d'une période. Jusqu'alors Alep, possession d'un Seldjouqide ou république de notables, était restée séparée des autres états voisins, réduite à ses seules forces. Maintenant comme aux époques marwanide ou 'oqaïlide, elle se trouve rattachée à un état djéziréen. Lorsque le secours qui venait de Djéziré était envoyé de Perse, c'était l'intervention d'un pouvoir lointain, par conséquent peu efficace, et moralement étranger; c'était l'intervention d'émirs engagés dans des compétitions, des rivalités d'ambitions nées ailleurs, incapables de conserver toute leur énergie à la guerre sainte, et pressés de rentrer chez eux dès que la campagne ne payait pas. Mais, lorsque l'association se fait avec un pouvoir djéziréen local, la distance physique et morale devient bien plus réduite; d'autre part, le danger d'un rétablissement de l'autorité sultanale étant conjuré pour lui, il peut se consacrer entièrement à sa tâche nouvelle; et la Djéziré orientale, restée à l'abri des guerres franques, a bien plus de ressources que n'en a la Syrie musulmane. De plus, Ighâzî est le chef prestigieux de nombreux Turcomans, et avant lui, s'il y a eu temporairement quelques Turcomans en Syrie, avant l'établissement de la domination seldjouqide, il n'y en a pas eu depuis lors, et il s'y a eu comme armée que les unités locales ou les armées payées des seldjouqides qui, avec la diminution des ressources des petite princes, avaient été réduites à peu de chose. L'introduction des Turcomans, armée gratuite, peu à peu fixée dans le pays, va modifier du tout au tout les conditions numériques et sociales de la lutte entre les Francs et les Musulmans.

En 1119, le danger franc est devenu si grand qu'Ighâzî décide de jouer le tout pour le tout. Toghtekin n'en est pas moins désireux. Depuis son retour de Bagdad, il n'est plus l'allié des Francs qu'il avait été un moment par nécessité. Il les combat, parfois avec succès, et Damas, bien mieux protégée qu'Alep par la nature, n'est pas en aussi grave péril. Néanmoins, les succès même des Francs du nord, en rendant disponibles toutes les forces franques du nord, en empêchant Damas de compter sur d'importants secours, constituent pour elle aussi un danger. Lors de la prise de possession d'Alep par Ilghâzî, une entrevue réunit les deux anciens alliés, et il est convenu que chacun va repartir chez soi rassembler toutes ses forces en vue d'une offensive commune.

A la fin d'avril Ilghâzî est prêt, avec ses Turcomans, son voisin et semi vassal Doghân-Arslan d'Arzan, et des Bédouins. Peu avant, Galeran de Bîra, lieutenant de Baudouin Ier à Edesse, a fait opérer des raids en direction d'Amid; Ilghâzî exerce des représailles, et obtient la promesse des Francs d'Edesse de ne pas aller secourir ceux de Syrie; il se dirige alors vers l'Euphrate, par les environs de Tell-Bâchir, gagne directement Qinnasrîn sans même entrer dans Alep. De là il lance des raids vers Hârirn, le Roûdj, le Djabal Soummâq (1). Roger, tout en rassemblant tous les soldats francs et arméniens disponibles (2), fit appeler à son aide Baudouin et Pons, qui annoncèrent leur prochaine arrivée. En attendant, sachant les Turcomans inaptes aux longues expéditions, d'aucuns conseillaient de rester campé à Djisr al-Hadîd ou Artâh, mais les seigneurs des frontières orientales insistèrent pour que l'on avançât sans larder, afin de ne pas laisser leurs territoires exposés aux dégradions; Roger, étourdi par ses victoires, et oublieux de l'exemple de Baudouin Ier en 1113, accepta; il faut dire cependant que l'endroit où il vint se poster, Tell-'Aqibrîn, à l'issue orientale de la plaine de Sarmeda, lui paraissait offrir assez de défenses naturelles pour qu'on pût sans danger y attendre quelque temps. Ilghâzî de son côté pensait d'ailleurs attendre Toghtekîn, mais l'impatience de ses Turcomans, difficiles à garder longtemps en campagne sans butin, le décida à une action rapide.

Tandis que pour donner le change, un petit détachement attaquait Arthârib, où Roger envoyait un renfort (3), Ilghâzî, exactement renseigné sur la position des Francs, faisait gravir à ses hommes toutes les hauteurs environnantes par des chemins de pâtres, sans que les Francs pussent les apercevoir; toutefois, Roger inquiet de l'avance rapide dont l'attaque d'Athârib témoignait, faisait, porter en sûreté à Artâh ses trésors et expédiait des éclaireurs le renseigner sur les mouvements de l'ennemi (4). Il était trop tard. Le 28 juin au matin, les éclaireurs accouraient annoncer que l'ennemi les encerclait, et déjà ceux-ci apparaissaient de tous côtés et Doghan Arslan coupait la retraite aux Francs par un raid sur Sarmedâ, que Roger envoyait en hâte le connétable Renaud Mazoir se dégager. Des deux côtés on se préparait à la guerre sainte, ceux-ci recevant la communion de l'archevêque Pierre d'Apamée, autour de Roger qui embrassait la croix, ceux-là écoutant les sermons enflammés du cadi Ibn al-Khachchâb. Les Francs répartis en quatre corps sur deux lignes (5) et un corps de réserve (6), chargèrent de tous côtés, d'abord avec succès. Mais les Turcomans, vraie poussière humaine, infiniment plus nombreux, revenaient sans cesse, envoyant des grêles de flèches; la chaleur, le vent sec qui soufflait, épuisaient de soif les combattants; les soldats indigènes à pied, moins aguerris, fléchirent, encombrèrent alors les cavaliers; la panique les gagna, il fut impossible de les rallier et ce fut un sauve-qui-peut général. Roger, resté avec la croix et quelques fidèles, mourut en brave d'un coup d'épée au visage; Renaud Mazoir, vainqueur de son côté, mais entraîné dans la défaite, dut se jeter dans Sarmedâ, puis se rendre; tout le reste de l'armée fut massacré, un immense butin ramassé. La cruauté naturelle du temps s'étant accrue de tant d'années de rancune impuissante, une masse de prisonniers, soit sur le champ par les Turcomans, soit à Alep par la populace, furent achevés dans des tortures raffinées (7).

Le désastre de l'«  Ager Sanguinis  » marque le début d'une nouvelle période. Il laissait bien loin derrière lui en gravité telles défaites sans doute déjà éprouvées par les Francs, mais qui n'avaient atteint que des provinces extérieures, ou en tout cas avaient peu éprouvé la chevalerie franque. Au reste, les angoissantes années que venaient de vivre les Musulmans leur avaient bien fait oublier jusqu'à la possibilité d'une victoire. Brusquement il apparaissait que la situation pouvait être renversée, et cela non pas par l'intervention de l'armée sultanale, forte, mais étrangère et divisée, mais par la simple résolution d'un chef de Turcomans voisins; c'est dans cet enseignement à longue portée, dans l'inauguration de ces conditions nouvelles que consiste l'importance du désastre, plutôt que dans ses conséquences immédiates apparentes, qui restèrent peu importantes. Si le désastre de 1119 n'eut pas la gravité qu'aura le désastre analogue de Raymond de Poitiers en 1149, c'est que d'une part, le monde musulman n'est pas encore en état d'en tirer pleinement profit, d'autre part, que le monde franc est en état de réagir vite et fort.

Du côté musulman, les Turcomans, dans l'état de misère où se trouve la région d'Alep, ne peuvent pas être transportés promptement en masses de Djéziré en Syrie. Ils repartent une fois le butin fait, et aucune campagne ne peut donc être longue. Le centre de la puissance d'Ilghâzî est donc à Mârdîn et Mayâfâriqîn; et Alep n'est pour lui qu'une dépendance extérieure. Aussi est-il satisfait d'avoir maté les Francs suffisamment pour rétablir la sécurité d'Alep, et n'aspire-t-il à aucune conquête au-delà du bassin même de cette ville. Il reste d'ailleurs conscient de la force des Francs chez eux, et ne tient pas à compromettre par une attaque en terre franque les r@?sultats acquis dans la Syrie intérieure. Ajoutons que ses succès ont attirés les regards sur lui et étendu son horizon. Aussi à la guerre contre les Chrétiens de Syrie, va-t-il ajouter bientôt la guerre contre les Chrétiens de Géorgie. Et naturellement sa campagne septentrionale l'oblige à des concessions pour sauvegarder la paix à l'ouest.

Du côté franc, on peut dire que le corps de la Principauté n'a pas été entamé. Sans doute Ilghâzî paraît devant Artâh et des Turcomans pillent la vallée de l'Oronte en aval d'Antioche et la route de cette ville à Lattakié. Mais ils ne s'y attardèrent pas, et Ilghâzî de son côté se laissa facilement écarter d'Artâh par les habiles discours du commandant de la citadelle, Joseph (8). Toghtekin le rejoignit alors, et les deux chefs allèrent assiéger Athârib puis Zerdanâ, qui finirent par capituler (9). Gains appréciables sans doute, mais aussi répit donné aux Francs de l'arrière pour se réorganiser.

Or, avec le concours des Francs d'Edesse, de Tripoli et de Jérusalem, qui n'étaient nullement atteints, Antioche pouvait se relever. Le royaume de Jérusalem est territorialement complet, à Tyr près, depuis 1110, où, après Beirout, Çaïdâ a été prise ; sans doute acquerra-t-it encore par la suite des dépendances extérieures, mais il ne lui manque plus rien d'essentiel. Ni d'Egypte, ni de Damas, ne peuvent venir autre chose que des incursions passagères, et la contre-croisade sultanale est moins proche que pour les Francs du nord. Aussi Baudouin Ier a-t-il pu, sans grand danger, intervenir au secours d'Antioche, et l'on a vu l'influence politique qu'il a gagnée pour la royaut@? jérusalémite. En 1118 il est mort, mais Baudouin II qui le remplace jouit de la même situation. Pendant quelques années, il va pouvoir consacrer à Antioche la presque totalité de son temps, et y être en somme autant prince que s'il l'avait été en titre.

Pons et lui arrivaient à marche forcée, par Lattakié, lorsqu'entre Laitor et Kessab, l'arrière-garde de Pons fut attaquée par des pillards turcomans. Peu après ils apprenaient le désastre de l'Ager Sanguinis, et, sans poursuivre les Turcomans, gagnaient en hâte Antioche (10). Comme on l'a vu, la fidélité des chrétiens indigènes d'Antioche, comme naguère celle de ceux d'Edesse, offrait toute raison de suspicion. Mais le patriarche Bernard avait su, en l'absence du prince, le remplacer énergiquement, et, groupant tous les Francs, leur réserver la surveillance des remparts, et interdire aux indigènes tout port d'armes et sortie nocturne sans lanterne. Grâce à ces mesures, les velléités de défaitisme avaient été coupées à la racine, et les milices antiochiennes avaient combattu bravement et tenu en respect les Turcomans autour d'Antioche. La situation générale n'en était pas moins critique, et Baudouin fut accueilli à Antioche en sauveur (début d'août) (11).

Le seul héritier légitime de la principauté était un fils de Bohémond, le futur Bohémond II ; mais il était en Italie, et âgé de neuf ans environ. Il fallait donc un régent qui eût le pouvoir de défendre le pays. Baudouin était seigneur de deux des quatre états francs ; il avait plusieurs fois déjà été reconnu implicitement comme ayant sur les princes d'Antioche une certaine suprématie morale, et en tout cas était seul en état de redresser la situation dans la principauté ; il s'imposait donc comme régent et reçut le gouvernement de la principauté dans une assemblée tenue à Saint-Pierre, sous la présidence du patriarche ; on se borna à spécifier qu'il remettrait le pays à Bohémond, lorsque celui-ci serait d'âge à venir le revendiquer, et lui donnerait alors sa fille en mariage (12). Puis le roi pourvut à reconstituer immédiatement la chevalerie antiochienne, c'est-à-dire à assurer de nouveaux détenteurs aux fiefs des chevaliers morts, soit par la transmission à leurs héritiers légitimes s'il s'en trouvait, soit par le remariage des veuves et à l'armement de nouveaux chevaliers (13).

Sans perdre de temps, il se mit alors en campagne, pour prévenir les conquêtes de l'ennemi. Pons, Joscelin et Galeran, venus d'Edesse, l'accompagnèrent. Ils espéraient encore pouvoir dégager Athârib, mais en apprirent la chute aussitôt après leur départ. Changeant alors de trajet, Baudouin alla par le Roûdj à Hâb, puis s'établit à Dânîth, là où Roger, en 1115, avait écrasé Boursouq. Il s'agissait maintenant de sauver Zerdanâ, dont le suzerain, Robert, fils de Foulques, excitait Baudouin à la hâte. Ilghâzî, risquant d'être pris entre les défenseurs de la place et l'armée franque, offrit aux premiers une capitulation honorable, qu'épuisés et ignorant les secours proches, ils acceptèrent. Informé de la chute de Zerdanâ, Baudouin se prépara à se replier sur Hâb. Mais Ilghâzî et Toghtekîn, espérant le surprendre, l'attaquèrent le 14 août à Dânîth.

La bataille, sans plan d'ensemble d'un côté ni de l'autre fut étrange et donna lieu à Alep comme à Antioche à des émotions variariables. Au début, Pons fut battu par Toghtekin, et son coprs s'enfuit à Hâb ; puis Baudouin rétablit la situation et les Turcs s'enfuirent vers Tell as-Sultân ; cependant Robert de Zerdanâ ayant poursuivis, fut défait, pris par des paysans et livré à Ilghazî. Néanmoins, Baudouin restait maître du champ de bataille. Si sur le moment il n'avait pas remporté une vraie victoire, s'il ne put reprendre ni Zerdanâ, ni Athârib, du moins arrêtat-il net la campagne et les conquêtes d'Ilghâzî et Toghtekin, ce qui donna à Antioche le temps de se reconstituer. Ilghâzî et Toghtekîn se vengèrent en opérant à Alep d'affreux massacres de prisonniers, parmi lesquels Robert de Zerdanâ (14). Quant à Baudouin, il nettoya la Djazr jusqu'à Sarmîn et le Djabal Soummâq occidental jusqu'à Kafar-Roûm (15). Les Mounqidhites avaient opéré une attaque vers Apamée et enlevé Allarouz, mais battus par des renforts arrivés la veille à Apamée, ils se replièrent et évacuèrent, en y mettant le feu, Kafartâb, que Baudouin réoccupa et restaura. Les Mounqidhites revinrent alors à leur ancienne attitude d'alliance avec Antioche, envers laquelle Baudouin les tint quittes de tribut. Puis il rentra à Antioche en triomphe (septembre) et bientôt à Jérusalem (décembre) (16).

En repartant à Jérusalem, Baudouin laissa le comté d'Edesse en fief tenu de lui à Joscelin, avec lequel il s'était réconcilié, depuis qu'en 1118, celui-ci, avec ou sans arrière-pensée, avait contribué plus que tout autre à lui assurer le trône contre les partisans d'un appel à un frère de Baudouin Ier resté en Occident, Eustache de Boulogne (17). Dès l'hiver, Joscelin, qui s'établit non à Edesse, mais dans son ancien fief de Tell-Bâchir, manifesta son retour par des raids vers Harrân et Manbidj-Bouzâ'a ; il eut aussi à nettoyer la région de Tell-Bâchir de Turcomans venus d'outre-Euphrate, et qu'il rejeta vers Rawandân (18). Il ne put toutefois pas empêcher Toghroul-Arslan de Malatya, fort de l'appui du neveu d'Ilghâzî, Balak, d'enlever au comté de Mar'ach le Djahân et Albistân, en dépit des représailles franques sur les confins de Malatya; et sur l'Euphrate même Ilghâzî avait enlevé Bîra (19). Par contre, Joscelin devait deux ans plus tard épouser une fille de Roger, qui lui apporta en dot 'Azâz (20).

Au printemps 1120, Ilghâzî et Toghtekin revinrent. Ilghâzî, après avoir ravagé avec barbarie les environs d'Edesse, Saroûdj, Kaïsoûn, Tell-Bâchir, 'Azâz, pour se venger des raids de Joscelin, essaya une offensive brusquée sur Antioche, puis, celle-ci ne paraissait pas s'émouvoir de sa présence, sur le Roûdj, dont les forteresses bien garnies ne faiblirent pas plus ; à la veille de son arrivée, le gouverneur d'Athârib, Boulaq, au cours d'un raid sur Tell-Aghdî, avait même été capturé. Les Turcomans étaient d'autant plus désappointés qu'Ilghâzî, escomptant l'annexion prochaine de ces provinces, ou craignant des surprises de l'ennemi, leur avait ici interdit tout pillage ; la guerre n'ayant pour eux d'autre objet que ce pillage, ils commencèrent à se débander, et seule l'arrivée de Toghtekin permit à Ilghâzî, replié vers Qinnasrîn, de faire encore bonne contenance. Les Antiochiens avaient, dès les premières nouvelles, appelé Baudouin et Joscelin. Ceux-ci répétèrent la campagne d'août 1120, et revinrent à Dânîth, position d'où l'on pouvait surveiller à la fois les routes d'Alep, d'Antioche et du Roudj. Les Turcs essayèrent de les contraindre à la bataille en les enveloppant d'essaims d'archers montés. Pour raisons d'approvisionnement, les Francs se replièrent sur Ma'arra Miçrîn, mais intacts. Les Turcs ne pouvaient donc plus violer sans risque les territoires chrétiens, et se retirèrent : sans combattre, Baudouin avait de nouveau fait échec à leur invasion (mai-juin 1120). Ilghâzî conscient des difficultés de cette guerre, conclut une trêve que reconnaissait aux Francs la possession de Kafartâb, Ma'arra, al-Bâra, Hâb, le Djabal Soummâq, les districts de Tell-Aghdî et de 'Azâz. Enfin, craignant de ne pouvoir défendre Zardanâ, il l'avait fait raser. Baudouin put sans inquiétude repartir pour Jérusalem en octobre (21).

D'ailleurs, que la trêve le comprît ou non, Joscelin au nord-est ravageait l'Ahaçç, les environs de Manbidj et Bouzâ'a, et poussait même jusqu'à Çiffîn où il capturait des Bédouins fort éloignés de s'attendre à pareille hardiesse. De l'autre côté d'Antioche, les Francs allaient exiger de Chaïzar le renouvellement de l'ancien tribut. Puis en mai 1121, la trêve ayant expiré, un raid fut exécuté sur Athârib, bientôt suivi d'une véritable attaque, accompagnée d'incursions jusqu'aux portes d'Alep, par Joscelin, aidé de Geoffroy de Mar'ach. Toghtekin, qui avait tenté des diversions dans le Djaulân, était à ce moment battu par Baudouin II, et Ilghâzî partait en campagne contre les Géorgiens. Il écrivit à son fils Chams al-daula Soulaïmân, qu'il avait laissé à Alep avec l'assistance de Makkî ibn Qournâç comme gouverneur, de conclure une trêve à tout prix. Soulaïmân dut alors accepter un traité que vint ratifier Baudouin, donnant aux Francs la moitié de la plaine au nord d'Alep, où Tell Hirâk fut démolie, tout le Djabal Laïloûn, et tout le Djazr. Athârib était compris dans le Djazr, mais la garnison résistant, Baudouin II se contenta de faire fortifier le couvent de Sarmada, qu'il donna à Alain d'Athârib (22).

Si Ilghâzî n'avait pu secourir son fils, la faute en était aux Géorgiens. Le royaume géorgien, depuis le début du XIIe siècle, avait opéré un redressement qui n'est pas sans présenter un certain parallélisme avec la conquête franque, dont il profitait indirectement par l'indisponibilité de forces musulmanes qu'elle entraînait. David II (1089-1125) avait réussi d'abord à remettre la main sur les régions soumises à des rivaux féodaux (premières années du XIIe siècle), puis, fort d'une vigoureuse armée de montagnards caucasiens et d'alliances soit avec des musulmans en révolte contre le sultan, soit avec les Grecs de Trébizonde, avait peu à peu rétabli la domination géorgienne dans le bassin de l'Araxe. En 1121, le gouverneur d'Arrân, Toghroul, qui vient d'être battu par David, appelle à la guerre sainte le prince qui vient de s'y illustrer si brillamment en Syrie, Ilghâzî. Une coalition se noue entre eux, grossie encore par le vieil allié d'Ilghâzî, Dobaïs le Mazyadite qui, expulsé d'Iraq par les forces du sultan Mas'oûd, s'était réfugié à Mârdîn ; mais dans les montagnes difficiles et mal connues d'eux qu'il leur faut traverser, les musulmans sont écrasés (août 1121) ; et David devait bientôt exploiter son succès en acquérant Tiflis, qui redevint la capitale géorgienne, et même temporairement Ani (23).

Le piteux état où Ilghâzî regagna Mârdîn ne pouvait que favoriser temporairement les Francs. Une autre circonstance heureuse fut la révolte de son fils Soulaïmân à Alep, dont les raisons sont peu claires (24). La faiblesse qui en résulta pour les musulmans d'Alep amena Baudouin qui se trouvait à Antioche, à aller réoccuper et reconstruire Zerdanâ, qui fut donnée à Guillaume, fils de l'ancien seigneur, puis à piller le sud-est de la province d'Alep (L'Ahaçç, Khounâcira, Bourdj-Sebnâ, etc.). En vain Soulaïmân demanda la paix, elle ne put être conclue parce que Baudouin exigeait Athârib, que Soulaïmân se refusait à céder (septembre 1121). Ilghâzî qui arriva sur ces entrefaites, rétablit par des supplices exemplaires sa domination à Alep, dont il concéda le gouvernement à son cousin Badr ad-daula Soulaïmân, et conclut une nouvelle trêve avec Baudouin en lui reconnaissant toutes les dépendances d'Athârib, la forteresse seule restant musulmane (25). Sa défaite d'Arménie avait d'ailleurs peu entamé son prestige, puisqu'il put servir de médiateur entre le Sultan de Dobaïs et recevoir comme prix de ses services l'investiture officielle de sa possession de Mayâfâriqîn (26).

L'année suivante, il essaye alors de reprendre l'offensive en Syrie, avec l'aide de son neveu Balak. Celui-ci, personnage entreprenant et habile s'était taillé une principauté autour du Khanzit, et était renforcé par sa qualité d'atabek du Seldjouqide Toghrul Arslân de Malatya. En 1120, il venait de faire éclater sa nouvelle puissance en battant, avec l'aide du Dânichmendite Ghâzî de Siwâs, le seigneur de Kamakh, de la famille des fils de Mangoudjak, et le duc byzantin de Trébizonde, Gavras, appelé à la rescousse par le précédent (27). Les Arméniens de la région de Gargar, soutenus par Joscelin, et lui échangeaient raids et pillages (28). Il devenait un ennemi redoutable.

Ilghâzî vint avec lui mettre le siège devant Zerdanâ (juillet 1122). Baudouin était alors en conflit avec Pons de Tripoli, qui depuis 1118 lui refusait l'hommage jadis prêté par son père à Baudouin Ier. A la nouvelle de l'attaque turque, Pons paraît s'être incliné. En tout cas, Baudouin, appelé par Guillaume de Zerdanâ, que rejoignit Joscelin, accourut à Sarmedâ. Ilghazi essaya en vain de l'attirer en rase campagne, puis se retira à Tell as-Sultân; Baudouin rentra alors à Antioche, ce sur quoi Ilghâzî reparut sous Zerdanâ et Baudouin revint à Sarmeda. Sur ces entrefaites Ilghâzî tomba malade, et, perdant courage, rentra à Alep, en se contentant de faire piller la région de 'Azâz (29). Balak repartit pour Kharpert, poursuivi sur le territoire d'Edesse par Joscelin et Galeran. Il trouva là, il est vrai, une riche compensation à ses déceptions : ayant tendu un piège aux deux chefs francs qui espéraient le surprendre, il les captura (septembre 1122) (30). Mésaventure qui obligeait Baudouin à assumer le gouvernement de trois états, mais qui pour le moment n'avait pas de grave conséquence, car elle s'était si peu accompagnée de pertes militaires que les Francs de Tell Bâchir continuèrent à razzier la région de Bouzâ'a. Et surtout, en novembre, Ilghâzî, en train de rentrer à Magâfâriqîn, mourut (31).

La mort d'Ilghâzî amena le morcellement de ses états. Chams ad-daula Soulaïmân, bien qu'Ilghâzî ne lui eût pas pardonné sa révolte de 1121, occupa Mayâfâriqîn ; son jeune frère Timôurtach s'établit à Mârdîn ; Badr ad-daula Soulaïmân se rendit indépendant à Alep. La faculté qu'avait eue Alep d'être défendue par l'armée turcomane du Diyâr Bakr disparaissait donc, et Alep se retrouvait, à peu de chose près, dans la même situation où elle avait été avant de s'être donnée à Ilghâzî.

Les conséquences de ce fait ne se firent pas attendre. Baudouin, avec l'aide d'Arméniens voisins, courut réoccuper al-Bîra, faire reconnaître sa souveraineté par les gens de Bâb-Bouzâ'a, et couper toutes les routes de caravanes au nord-est et à l'est d'Alep, jusqu'aux portes de Bâlis dont le seigneur Sâlim ibn Mâlik, pour l'écarter, appela des Turcomans. Les incursions franques se multiplièrent sur tous les côtés d'Alep où famine et épidémies se déclarèrent. En avril 1123, Soulaïmân se résigna à acheter la paix de la cession d'Athârib : la dernière des conséquences territoriales du désastre de 1119 était, au bout de quatre ans, réparée, grâce à la prudence et à la patience de Baudouin II, et la liberté que lui laissait la sécurité presque entière de son propre royaume (32).

La Question d'Alep (1123-1128)

La solidité de l'édifice politique et militaire franc se manifesta aussitôt à l'occasion d'un accident plus grave que la capture de Joscelin : Baudouin II fut à son tour pris par Balak. Du coup, trois des quatre états francs se trouvèrent privés de chef. Joscelin captif, Balak était venu assiéger Gargar. Le seigneur, l'Arménien Michel, fils de ce Constantin jadis incarcéré par Baudouin, désespérant de pouvoir résister, céda sa forteresse au roi contre Douloûk. Celui-ci, après avoir constitué Geoffroy le Moine comme son lieutenant à Edesse, s'avança avec l'intention de refouler les Turcs qui pillaient tout le plateau au nord de l'Euphrate ; mais, comme il venait de passer le Sangas, en face de Troûch, Balak, qui l'avait guetté à son insu, fondit sur sa petite troupe et, avant que les Francs eussent pu se reconnaître, s'empara de la personne du roi. Il l'envoya dans les cachots de Khartpert rejoindre Joscelin et Galeran, et occupa Gargar (avril 1123) (33).

On juge du prestige que ces deux captures, à quelques mois d'intervalle, valurent à Balak, par opposition avec les deux fils d'Ilghâzî, cantonnés dans le Diyâr Bakr, et avec Badr ad-daula Soulaïmân, qui livrait Athârib aux Francs. Balak en profita immédiatement pour courir occuper Harrân, puis menacer Alep. Mais Badr ad-daula Soulaïmân s'était solidement allié les Sunnites (34) par la construction de la première madrasa qui eût été faite dans la ville, si bien qu'ils défendirent vigoureusement Alep contre Balak. En vain, celui-ci sema la terreur et la désolation dans tous les environs : la porte d'Alep restait obstinément fermée. Balak eût alors recours à la ruse ; déguisé en marchand de moutons, il entra dans Alep, en inspecta les défenses, et noua une intrigue avec des amis d'Ibn al-Khachchâb, grâce auxquels une porte fut ouverte à ses troupes. Soulaïmân capitula (fin juin 1123) (35).

Balak avait déclaré qu'il ne désirait Alep que pour mieux combattre les Francs. Effectivement, il alla menacer le 'Amouq, puis conquérir al-Bâra, enfin assiéger Kafartâb, où l'évêque d'al-Bâra, un moment pris par lui, s'était échappé (36). Mais à ce moment (début août), il apprit une des affaires les plus romanesques de cette période pourtant si fertile en aventures : ses prisonniers francs de Khartpert venaient de se rendre maîtres de cette place forte. Joscelin, auquel ses sujets arméniens étaient très attachés, avait réussi à leur faire parvenir un message par des compatriotes du Khanzit. Une petite troupe d'entre eux, venue de Behesnî, réussit à se faire admettre dans Khartpert, en déguisement de marchands, sous prétexte d'un litige commercial à soumettre au gouverneur ; alors, avec l'aide d'autres arméniens travaillant dans la forteresse, ils assaillirent et maîtrisèrent les gardes, brisèrent les fers des prisonniers et s'emparèrent même du harem de Balak. Puis, comme les Turcs se ressaisissaient et qu'il eût été périlleux de sortir au milieu d'eux, on décida que Joscelin s'enfuirait seul, et irait chercher du secours pour ramener ses compagnons qui, jusqu'à son retour, défendraient la place. Ainsi fut fait et Joscelin, à demi mort de fatigue et de faim, parvint à Tell Bâchir, grâce l'aide d'un paysan arménien rencontré en route. A cette nouvelle Balak se précipita à Khartpert; il offrit une capitulation à Baudouin qui, par méfiance, la refusa; il entreprit alors un siège en règle, mina une tour, et le roi dut s'en remettre à la clémence de Balak. Tous les prisonniers et les Arméniens furent précipités du haut des murailles, à l'exception de Baudouin, un de ses neveux et Galeran, qui furent amenés à Harrân (septembre) (37).

Quant à Joscelin, il avait couru rassembler tous les chevaliers trouvés prêts à Antioche et Jérusalem, et était déjà revenu à Tell-Bâhir lorsqu'il apprit la triste issue de l'équipée de Khartpart. Furieux, il se rua sur Bâz-Bouzâ'a et Manbidj, puis sur toute la banlieue d'Alep, porta pendant deux mois l'incendie partout, s'empara même des haras proches d'Alep, allant jusqu'à violer les tombeaux des saints musulmans. Ibn al-Khachchâb, comme représailles, fit convertir en mosquées plusieurs églises chrétiennes d'Alep, parmi lesquelles la cathédrale Sainte-Hélène. Alain d'Athârib opérait de même, et des diversions sorties de Jérusalem en même temps que des hostilités renouvelées avec Khîrkhân de Homç empêchèrent Toghtekin d'intervenir, et Joscelin lui-même, par un raid vers le Chabakhtân, montrait qu'il était partout présent (38). Ajoutons qu'à Jérusalem, la capture du roi avait si peu désorganisé le pays que le connétable Eustache Grenier repoussait une offensive égyptienne et que son successeur à la régence, Guillaume de Bures, organisait avec les Vénitiens l'attaque à laquelle, au bout d'un an de siège, Tyr devait enfin succomber.

Au début de 1124, Balak réagit vigoureusement. D'une part, s'étant allié avec Timourtacb, Boursouqî et Toghtekin, auquel il avait promis des secours pour sauver Tyr, il alla attaquer 'Azâz, y fut battu par un renfort chrétien, mais laissa des troupes razzier plus heureusement les environs de Killis. D'autre part, des intrigues qui avaient sans doute eu lieu pendant qu'il était hors d'état de défendre Alep l'amenèrent à des mesures de rigueur à l'intérieur. Pour diminuer l'influence des notables alépins, il arrêta et déporta aussi bien ibn al-Khachchâb qu'Abou'l-Fadâïl ibn Badî, et donna le poste de raïs d'Alep à un notable de Harrân.

Restait Manbidj, dont le gouverneur turc, Hasan ibn Gumuchlekin, établi là depuis 1091, paraissait suspect. Timourtach put l'arrêter, mais son frère, 'Isa, résistant, il fallut assiéger la place. 'Isâ appela au secours Joscelin, qui accourut avec Godefroy le Moine et Mathieu de 'A'ïntâb. Il fut battu, et Geoffroy tué. Mais le lendemain, une flèche lancée de Manbidj tuait Balak (mai). Ses hommes se débandèrent. Peu avant, Mohammad ibn Qaradja, frère de Khîrkhân, gouverneur de Hamâh, venu attaquer Apamée, avec l'aide des Mounqidhites, hier ses ennemis, avait été blessé mortellement devant elle (39).

En même temps qu'elle condamnait Tyr, que ni l'Egypte ni Toghtekin n'avaient pu efficacement secourir, la mort de Balak compromettait une fois de plus l'union de la Djéziré et d'Alep.

Sans doute Timourtach occupa-t-il d'abord sans peine cette ville, dont il chercha à se concilier les habitants, en rendant leurs places aux notables exclus par Balak. Mais pendant ce temps Soulaïmân de Maiyâfâriqîn enlevait le Khanzît qui devait passer bientôt, à sa mort, à Dâoûd de Hiçn Kaïfâ, et entrait en conflit avec l'ancien protégé de Balak, Toghroul-Arslan de Malatya, qui avait mis la main sur Gargar, ce qui permettait au Dânichmendite Ghâzî, fort de l'appui de l'autre Seldjouqide, Mas'oûd, de venir conquérir Malatya et Maçara, et à l'Arménien Michel de reconquérir ses anciennes forteresses de Gargar et Bâbaloû (1124) (40). Timourtach, au surplus peu belliqueux, occupé d'abord à surveiller les ambitions de Soulaïmân, puis à recueillir la succession de Mayâfâraqîn, était obligé de n'apporter aux affaires syriennes qu'une attention d'autant plus distraite, que par ailleurs il était en difficultés avec Dobaïs qui, perpétuellement en conflit avec le Calife et le Sultan en Iraq, demandait aux Artouqides, pour prix de ses services à Ilghâzî, de lui accorder Alep où il pourrait trouver un centre de puissance plus sûr (41).

Timourtach crut garantir la paix en Syrie en libérant Baudouin II alors à Alep. Les négociations furent conduites par la médiation de l'émir Sultan de Chaïzar, avec lequel Baudouin depuis 1119 était en cordiales relations. En plus d'une rançon de quatre-vingt mille dinars et d'une alliance contre Dobaïs, Baudouin dut promettre la cession de Kafartâb, 'Azâz, et du Djazr, avec Athârib et Zardana. Mais aussitôt que, ses otages une fois arrivés, Baudouin eût recouvré la liberté (fin août 1124), il se fit délier de son serment par le patriarche d'Antioche Bernard, et, Timourtach ne renonçant pas à ses demandes, décida de l'y contraindre par une campagne contre Alep. Il avait mis à profit sa captivité pour connaître les compétitions intérieures de l'Islam syro-djéziréen. Ami comme il était de divers chefs arabes tels que Sultân, il pût sans peine conclure une alliance avec Dobaïs : contre promesse de divers avantages, Baudouin promettait à Dobaïs de l'aider à la conquête d'Alep, où Dobaïs, comme arabe et chiite, comptait sur certaines sympathies. Baudouin parvint même à attirer à lui Sultânchâch, l'héritier dépossédé de Rodwân échappé de la prison de Timourtach, Toghroul Arslân, venu vainement chercher des secours pour sauver Malatya, un Artouqide dissident Yaghî-Siyân (42), et Mâlik ibn Sâlim de Qal'a Dja'bar, chez lequel Dobaïs s'était réfugié. Après avoir abondamment ravagé le nord-est d'Alep, Dobaïs et Joscelin vinrent attaquer la ville, où Baudouin de son côté arrivait d'Antioche (octobre 1124). Timourtach étant retenu à Mârdîn, le poids de la défense incombait à Badr ad-daula Soulaïmân et à Ibn al-Kachchâb, qui disposaient de peu de troupes. La famine et la maladie se mirent dans la ville, dont l'état paraissait désespéré.

Mais Alep ne voulait pas se rendre. Les multiples sacrilèges dont les Francs s'étaient rendus coupables dans la banlieue d'Alep et dont leurs alliés musulmans se trouvaient complices par leur tolérance tendirent vite tous les coeurs pour la résistance et donnèrent à la guerre un caractère sauvage. Lorsqu'il fut bien avéré que Timourtach ne secourrait pas la ville, les Alépins, qui n'avaient jamais admis leurs maîtres djéziréens qu'en fonction de leurs capacités militaires, pour les protéger des Francs, se cherchèrent un autre défenseur. Boursouqî avait jadis été refusé par eux, parce qu'émanant trop directement du Sultan de Perse et, au surplus, trop peu puissant avec son fief unique de Rahba. Mais depuis lors la menace sultanale avait si bien faibli que la soumission à un officier du Sultan n'était plus qu'une formalité sans danger. D'autre part, Boursouqî, par un long séjour sur les confins syro-djéziréens, et la part qu'il avait prise à la guerre sainte contre les Francs aux côtés de Toghtekin, s'était en quelque sorte naturalisé syrien. Enfin, sa puissance en 1124 se trouvait accrue. En effet, après lui avoir quelque temps donné le gouvernement militaire de l'Iraq, où il combattit Dobaïs, le sultan Mahmoud lui concéda la province de Mossoul d'où Djouyoûchbeg venait d'être écarté à la suite d'une révolte, et lui confia la charge d'avoir à combattre les Francs et Dobaïs (1124). Boursouqî désirait ardemment réparer dans la guerre sainte ses échecs passés. Des ambassadeurs alépins, envoyés par Ibn al-Khachchâb et conduits par Ibn abî Djarâda étant venus implorer son aide, puis les Alépins ayant remis leur citadelle aux officiers qu'il leur envoya, bien que malade, il accourut, convoquant en même temps Khîrkhân et Toghtekin. En vain Dobaïs voulut aller défendre l'Euphrate ; les Franco-Musulmans, retardés dans leurs opérations par les rivalités entre les candidats au trône d'Alep et mis mal en point par une inondation du Qouaïq, durent se retirer précipitamment (janvier 1125) (43).

De nouveau la menace franque avait réalisé une union entre Alep et un chef djéziréen, dans des conditions spécialement redoutables, car Mossoul était le chef-lieu du plus important gouvernement de la Djéziré, et son armée, en partie envoyée par le Sultan, en était aussi la plus puissante. D'autre part, officier du sultan, Boursouqî représentait entre tous les usurpateurs syriens un élément de stabilité et de conciliation qui n'était pas sans force morale. Comme tel, Khîrkhân, l'ancien chef du parti sultanal syrien, lui amena facilement ses hommes, et non moins facilement son allié pesonnel, pourtant hier adversaire de Khîrkhân, Toghtekin. Sultan de Chaïzar, toujours ami du puissant du jour, lui abandonna certains des otages qu'il gardait, la fille du roi et le fils de Joscelin. Pour la première fois, toutes les troupes de la Syrie musulmane et de Mossoul se trouvèrent coalisés. Boursouqî, décidé à exploiter tout de suite son avantage, enleva d'un côté Kafartâb, qu'il céda à Khîrkhân (mai), puis, de l'autre, alla assiéger 'Azâz qui minée, manquant d'eau, était sur le point de succomber lorsqu'arriva l'armée franque (44).

Baudouin commençait à peine à jouir d'un peu de repos dans son royaume, qu'il n'avait pas vu depuis près de trois ans, lorsqu'il avait reçu des Francs d'Antioche un nouvel appel vers cette Syrie du Nord à laquelle passaient presque toutes ses forces, et qu'il fallait pourtant constamment sauver à nouveau. Il ramassa tout ce qu'il put de chevaliers hiérosolymitains, tripolitains, antiochiens, édesséniens, à peine remis des sièges de Tyr et d'Alep, et courut vers 'Azâz, dont la garnison lançait des appels désespérés. Contrairement aux armées turcomanes, l'armée de métier de Boursouqî pratiquait non la tactique de l'attaque dispersée avec pluie de flèches, mais le corps à corps à cheval à la lance ou à pied à l'épée. Là, les Francs lui étaient supérieurs, d'autant que la plupart des soldats orientaux ne les connaissaient pas encore. Comme ces derniers avaient la supériorité du nombre, la bataille fut acharnée. Ce fut Baudouin, cette fois-ci, qui désorganisa les rangs turcs, par une fuite simulée, suivie d'une brusque volte-face. Finalement, les Musulmans furent écrasés et laissèrent entre les mains des Chrétiens un butin qui permit à Baudouin de racheter ses otages à Boursouqî, enfui à Alep puis rentré à Mossoul, et à Sultan de Chaïzar. Boursouqî accepta une trêve consacrant le statuquo, avec partage des revenus des territoires au sud-ouest d'Alep (45). La fin de l'année et le début de 1126 furent occupés par Baudouin d'abord à une campagne hardie sur les confins sud de Damas, afin de se venger de Toghtekin, puis à aider Pons de Tripoli à la conquête de Rafâniya, par où il pouvait tenir en respect Hamâh et Chaïzar (46).

Les Francs étaient donc parvenus encore à maintenir leur suprématie. Et la nouvelle campagne qu'entreprit en 1126 Boursouqî, à la suite d'un appel de Chams al-Khawâçç de Rafâniya, le manifesta d'autant plus qu'elle fut contemporaine d'une ataque navale des Egyptiens sur les côtes syro-palestiniennes. Après avoir essayé de neutraliser Joscelin, qui venait de razzier le Khâboûr (47), par un partage de la région comprise entre 'Azâz et Alep, Boursouqî était allé assiéger Athârib, cependant que des Turçomans capturaient, dans le Djabal Banî 'Olaïm, le seigneur de Basarfoût, Geffroy Blanc, et qu'un corps de l'armée de Mossoul parvenait à enlever Sarmeda. Mais alors, de nouveau, Baudouin arriva, rejoint par Joscelin en dépit d'un récent accord entre lui et Boursouqî. Las de ces guerres épuisantes, il désirait négocier, mais lorsqu'il vit la facilité avec laquelle Boursouqî, rendu circonspect par son échec de l'année précédente, renonçait au siège de Kafartâb, il accrût ses prétentions et exigea la possession intégrale des districts jusqu'ici partagés. En vain, Boursouqî essaya alors d'une manifestation de force du côté de Sarmîn et Fou'a : les places, bien gardées, résistèrent et l'armée turque, que Baudouin surveillait de Ma'arra Miçrîn, ne pouvait pas piller à son aise. Finalement, sans qu'un accord eût été conclu, Boursouqî retourna à Mossoul (48).

* * *

Néanmoins, Baudouin éprouvait lourdement la difficulté de gouverner simultanément son royaume et Antioche. Le fils de Bohémond, Bohémond II, était majeur. Des négociations, entamées peut-être pendant la captivité du roi et en tous cas volontiers menées par lui, avaient eu lieu au début de 1126, pour que Bohémond vienne occuper l'héritage paternel à Antioche. Abandonnant son duché italien à son cousin Roger de Sicile, Bohémond s'embarqua donc et un peu gêné par la nécessité de se dissimuler aux corsaires égyptiens ou byzantins, le jeune prince arriva en octobre. Baudouin vint lui faire une réception cordiale et, moyennant fiançailles avec sa fille Alice, lui remit sa principauté (49). De belle stature et de visage avenant encadré de boucles blondes, hardi chevalier, libéral, avisé, de conversation charmante, Bohémond II conquit vite le coeur de ses nouveaux sujets (50). Et, pour inaugurer son règne, il alla reprendre Kafartâb (51). Plus tard, il inquiéta la aussi Chaïzar (52).

L'avenir s'annonçait d'autant mieux que la chance voulut qu'une fois de plus Alep redevînt faible : en novembre 1126, Boursouqî, qui avait toujours combattu les Assassins, était tombé frappé par quelques-uns d'entre eux, peut-être armés par le vizir du Sultan, jaloux de lui, mais aussi en partie syriens. Son fils, Mas'oûd, alors à Alep, put se faire confirmer Mossoul par le Sultan. Mais entre lui et Toghtekin, qui vient de conquérir Tadmor et envoie à Alep un renfort équivoque, les rapports se tendent vite, chacun soupçonnant l'autre de convoiter une part de ses territoires ; et profitant de cette situation, le gouverneur de Rahba refusa de reconnaître Mas'oûd ; quand il se soumit enfin, Mas'oûd mourut (juillet 1127) (53). Alep passa alors par un an d'anarchie redoutable. Le lieutenant de Mas'oûd, Toûmân, fut renversé par un mamlouk du Sultan Mahmoûd envoyé par lui, Khoutlough Abeh, qui se fit détester. L'ancien prince Artouqide, Badr ad-daula Soulaïmân, aidé par Ibn Badî', souleva une révolte ; puis un fils de l'ancien seldjouqide Rodwân, Ibrahim, arriva de Djéziré où il vivait en demi-liberté et fut reconnu par les Alépins sur le conseil d'Ibn al-Khachchâb, sans que Khoutlough cessât de résister dans la citadelle (54). L'occasion était belle pour de nouvelles interventions franques.

Malheureusement, la médaille avait un revers : la discorde s'était mise entre Joscelin et Bohémond. Les raisons n'en sont pas très claires. N'y eût-il que froissement de caractères, Joscelin ayant été heurté de l'orgueil du jeune nouveau-venu qu'était Bohémond ? Avait-il ambitionné de jouer quelque rôle à Antioche ? Il semble plutôt que Bohémond ait voulu obtenir l'hommage de Joscelin ; mais on ne peut voir s'il prétendait à une suzeraineté générale sur le comté d'Edesse comme l'avait réclamée Tancrède et la réalisera Raymond de Poitiers, ou seulement pour 'Azâz, apportés à Joscelin en dot par la fille de Roger, qui n'était aux yeux de Bohémond qu'un régent en son nom. Quoi qu'il en soit, Joscelin vint dévaster les confins d'Antioche, sans craindre même de faire appel à des renforts turcs. Pour ramener les deux princes à la raison, il fallut que le patriarche d'Antioche jetât l'interdit sur leurs états, puis que le roi Baudouin II, cousin de l'un et beau-frère de l'autre, vînt à Antioche rétablir la paix, que favorisa une maladie de Joscelin. Nous ignorons absolument quelles furent les stipulations de l'accord, en dehors de la restitution par Joscelin de son butin (55).

Fut-ce un effet de leur conflit ? Bohémond et Joscelin paraissent avoir fâcheusement omis de profiter des difficultés d'Alep et avoir porté leur activité aussi loin que possible l'un de l'autre. L'un et l'autre, à la fin de 1127, ont bien paru devant Alep, mais l'un après l'autre, et sont partis tout de suite contre un simple tribut. Nous voyons Joscelin maltraiter les confins d'Amid, dont les habitants avaient profité de son départ pour Antioche, en 1126, pour faire des raids en pays franc (56), et, peu après (1129), combattre malheureusement Dâoûd de Hiçn Kaïfâ (57). Dâoûd était néanmoins trop absorbé par les Géorgiens et le Dânichmendite Ghàzî pour constituer un grave danger ; mieux eût peut-être valu l'aider, lui et son cousin Timourtach, à se défendre contre le nouveau maître de Mossoul et bientôt d'Alep, Zangî (58). Quant à Bohémond II, il s'occupait du Djabal Bahrâ, où la prise de Rafâniya rendait plus difficile le maintien de l'autonomie montagnarde, déjà si menacée par la chute de Marqab. En 1129, l'ancien seigneur de cette place, Ibn Mouhriz, qui possédait aussi Qadmoûç, livra cette dernière à Bohémond. Tout le Djabal Bahrâ relevant de la côte de la principauté d'Antioche était désormais franc (59). Résultat non négligeable, certes, qui néanmoins ne rachetait pas l'effet de l'abstention du côté d'Alep.

Car Alep, où depuis dix ans les esprits s'étaient faits à la domination des chefs turcs djéziréens, venait, presque sans menace franque, par simple lassitude de son anarchie, de se donner au successeur de Boursouqî à Mossoul, Zangî. Zangî était le fils d'Aqsonqor, le gouverneur d'Alep qui, au temps de Malikchâh, après une période d'invasions et de misère, avait rétabli pour un temps ordre et prospérité : d'où préjugé favorable à son descendant à Alep. Zangî lui-même avait passé sa jeunesse dans l'armée sultanale en Perse et en Mésopotamie, en particulier sous les ordres de Maudoûd et de Boursouqî. En 1126-1127, le Sultan Mahmoud était en guerre contre le Calife al-Moustarchid et les Arabes de Dobaïs, ce fut à Zangî, alors gouverneur de Wâsit, qu'il dût sa victoire; il le nomma alors gouverneur militaire de l'Iraq (avril 1127). Sur ces entrefaites, Mas'oûd de Mossoul était mort, ne laissant qu'un fils tout enfant, impropre au commandement d'une province frontière. A sa place, le sultan avait pensé à Dobaïs, avec lequel il était maintenant réconcilié, ainsi qu'avec le calife, afin de l'occuper ailleurs qu'en Iraq. Mais le calife, qui se voyait déjà enveloppé par les Arabes de Dobaïs, refusa formellement. Zangî, dont la clientèle personnelle était modeste, avait su se rendre agréable au calife. L'accord entre le Sultan, le calife et les officiers de Mossoul se fit sur sa personne. Mossoul lui fut attribué, avec la dignité d'Atabek d'un des fils du sultan, Alp Arslân, et, naturellement, la charge de la guerre sainte en Syrie (60).

Maître de la province de Mossoul (septembre 1127), Zangî, sans perdre de temps, enleva à Timourtach Nacîbîn et Harrân, afin d'être maître de la route de Syrie. Aussitôt après (décembre), il envoya à Alep un corps militaire, chargé de faire reconnaître sa souveraineté comme successeur régulier de Boursouqî et Mas'oûd, et ce corps put sans peine éliminer indifféremment Khoutlough, Soulaïmân et Ibrâhîm. En juin 1128, Zangî entra lui-même à Alep.

A sa légitimation comme représentant du Sultan, il en ajouta deux autres : celui de fils d'Aqsonqor, dont il fit solennellement porter les restes dans une sépulture digne de lui, et celui d'héritier de Rodwân dont, après Ilghâzî et Balak, il épousa la fille (61). Joscelin avait accepté une trêve et, par son entremise, Bohémond fit de même (62). Zangî, pour n'avoir pas fait de guerre sainte sans exigence immédiate, put donc tranquillement organiser sa nouvelle puissance. L'anarchie en Syrie du Nord ne devait plus réapparaître.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.


Notes : Les années tournantes (1119-1128)

1. Des Turcomans pénétrèrent dans Qastoûn, mais d'autres sont surpris et amenés à Antioche.
2. Il avait même avec lui le seigneur bédouin kijabile Moubarak ibn Chibl, d'après Ibn al-Fourât; selon Kamâl, 618 et Ibn al-Athir, 389, il était du côté d'Ilghâzî.
3. Sous le seigneur de la place, Alain et Robert de Vieux-Pont.
4. Sous Mauger de Hauteville, avec Jordanès Jordanidès et Udo de Forestmoustiers nom et le droit d'occuper cette place sur le champ de bataille de Dânîth, et en seconde ligne Geoffroy le Moine, comte de Mar'ach; a gauche, Robert de Saint-Lô avec les Turcoples et soldats indigènes, et en seconde ligne Roger.
5. A droite en première ligne, le corps de Saint-Pierre, qui avait acquis ce droit.
6. Sous Guy Fresnel de Hârim.
7. Ibn al-Qalânisî, 513-515 A 202-203; 'Azînî, 5131; Ibn al-Athir, 389-390 (Historiens des Croisades 323-325); Kamâl, 616-618; Ibn al-Fourât 138 r° -140 v° ; Sibt., II. 561; Mathieu d'Edesse, 122-123; Michel le Syrien, 204; Chronique anonyme syriaque, 87-88; Foulcher de Chartes, 442; Galt., II, 1-7; Guillaume de Tyr, XII, 9 «  Renaud Mansour  » (Surtout d'après Foulcher de Chartes et Gautier le Chancelier); Orderic Vital IV, 244-245; Romuald MGSS, XIX, 416-417; Chronique de St-Maixent, éditions Marchegay, 428; Guillaume de Malmesbury, IV, 387 ; brèves mentions dans de multiples chroniques.
8. Galt., II, 8; Kamâl, 619; Ibn al-Fourât 141 r° , qui parle de la prise d'un Tell Harâqib (?) aux Francs par Khîrkhân de Honç; Michel le Syrien, 204. Joseph avait offert sa soumission en obtenant qu'elle fût provisoirement limitée à la seule désignation d'un chihné (gouverneur militaire, le mot est transcrit «  Sahenas  »; par Galt., II, 8, 4, et Orderic Vital, IV, 247).
9. Galt., II, 10; Kamâl, 620; Ibn al-Fourât 141 v° .
10. Supra, n. 8.
11. Galt., II, 8-9.
12. Galt., II, 9-10.
13. Galt, II, 10; Kamâl, 619; Ibn al-Fourât 141 r° ; Orderic Vital signala que Gervais le Breton, fils du vicomte Haymon de Dol, et d'autres, furent armés chevaliers alors par Cécile, comme veuve de Tancrède (XXI, 25).
14. Galt., II, 10-15 (qui nomme aussi comme captif tué le sénéchal Arnulf de Mar'ach et un fils du vicomte d'Acre); Foulcher de Chartes II. 442-445; Orderic Vital, XI, 25; Matthieu d'Edesse, 124; 'Azînî, 513; Kamâl, 620 (qui parle parmi les prisonniers d'un «  fils de Bohémond  », qui, s'il n'y a pas erreur, ne peut être qu'un bâtard); Ibn al-Fourât 141 v° , 142 r° ; Michel le Syrien, 205; Chronique anonyme syriaque, 88.
15. On voit mal s'il réoccupa dès lors Ma'arra.
16. Kamâl, 622-623; Ousâma Hitti, 67-69 (Derembourg Vie, 122-135); Ibn al-Fourât 142 v° ; Galt., II, 12; Foulcher de Chartes, III, 5.
17. La date de la concession du comté à Joscelin n'est pas absolument sûre; il est certain qu'il est encore en Galilée à Pâques 1119, où il combat Toghtekin, et qu'il est dans le comté dans l'hiver 1119-1120, où il combat les Alépins. Dans ces conditions, il est normal de mettre la donation en rapport avec la guerre antiochienne, comme le font Chronique anonyme syriaque, 88, Matthieu d'Edesse, 1125; Kamâl, 623, bien que Guillaume de Tyr, XII, 4, paraisse placer le fait peu après le couronnement de Baudouin; il le fait (XII, 9) être auprès de Roger lors de sa concentration au Djisr al-Hadîd, mais il serait bien peu vraisemblable, si cela était, que ni Gautier ni aucun autre auteur n'ait parlé de lui nulle part dans la campagne.
18. Ibn al-Fourât 136 v° 142 v° ; Kamâl, 623; il est possible que les hostilités de Joscelin avec les Turcomans, précédant Ilghâzî au début du printemps, rapportées par Matthieu d'Edesse, 127, soient les mêmes, par confusion de date de quelques semaines Chronique anonyme syriaque, 88.
19. Michel le Syrien, 205; la perte de Bîra qui n'est mentionnée nulle part, résulte de sa reprise en 1122.
20. Chronique anonyme syriaque, 89.
21. Foulcher de Chartes, III, 9; Galt., II, 16, 4; Matthieu d'Edesse, 126-127: Ibn al-Athir, 400 (II 332); Gal., 162 A 204; 'Azînî, 514; Kamâl, 624-625; Ibn al-Fourât 136 v° , 132 r° , 151 v° , 152 r° , 153 r° -v° ; Michiel le Syrien, 205-206; Chronique anonyme syriaque, 88. Boulaq d'Athârib est confondu à tort par René Grousset, I, 574 avec l'Artouqide Balak, qui combattait alors en Arménie.
22. 'Azînî, 515; Ibn al-Qalânisî, 163 A 204; Kamâl, 625-628; Ibn al-Fourât 160 v° , 161 r° .
23. Allen, Chapitre VIII; Diyâr Bakr, page 237; aux références ajouter Gautier le Chancelier, II. 18 d'après lequel David a dû sa victoire en partie à des mercenaires francs et Chronique anonyme syriaque, 89.
24. D'après Kamâl, 629, la révolte de Soulaïmân résulterait de la prise au cours d'un conseil de révolte temporaire simulée, donné par Ilghâzî pour n'avoir ni à céder Alep à Dobaïs qui la lui demandait comme dédommagement de la défaite, ni à la lui refuser, puisqu'il était son obligé et son gendre. D'après Ibn al-Fourât 161 v° (cf. Ibn al-Athir, 417, bref), Ilghâzî aurait appris que Souleïman le rendait impopulaire par des exigences financières, et serait accouru, ce sur quoi Soulaïmân et Ibn Qournâç se seraient révoltés par peur; Ibn al-Fourât ajoute que le cousin d'Ilghâzî, Badr ad-daula Soulaïmân les y encouragea, mais comme il fut nommé à leur place, il faut admettre qu'Ilghâzî l'ignorait ou qu'il y a erreur.
25. 'Azîmî, an 515; Kamâl, 629-630; Ibn al-Fourât 161 v° ; Ibn al-Athir, 118.
26. Diyâr Bakr, page 236 et note 2.
27. Diyâr Bakr, page 238-239.
28. Michel le Syrien, 206.
29. Par un certain Daulab (ou Dauia) ibn Qoutloumouch, peut-être un parent des Seldjouqides de Qonya ou de Malatya.
30. Le lieu est appelé Daphtil par Matthieu d'Edesse et Ras-Kaïfa par Chronique anonyme syriaque
31. Ibn al-Qalânisî, 165-166; A 217; 'Azînî, 516; Ibn Hamdoûn, 516; Azr., 162 v° ; Ibn al-Athir, 418-419; II 944; Kamâl. 632-634; Ibn al-Fourât 178 v° , 179 v° ; Mathieu d'Edesse, 131-132; Michel le Syrien, 210. Chronique anonyme syriaque. 90, Gautier le Chancelier, II, 16; Foulcher de Chartes, III, 11-12.
32. Ibn al-Qalânisî, 166 A 208; 'Azînî, 517; Ibn al-Athir, 430 (Historien des Croisades 349), Kamâl, 635; Ibn al-Fourât 179 v° , 188 v° ; An. Zetterstéen, 243 (pour Bîra seulement). Derenbourg (Vie, 191) place vers ce moment, sans argument décisif, une attaque franque sur Chaïzar, rapportée par Ousâma (Hitti, 86) sans date.
33. Matthieu d'Edesse, 132-133; Michel le Syrien, 210; Chronique anonyme syriaque, 91; Foulcher de Chartes, III, 16; Orderic Vital, XI, 26; Chron. St-Maixent, 430; Guillaume de Tyr, 537; Ibn al-Qalânisî, 166 A 208; 'Azînî, 517; Ibn al-Athir, 433 (Historiens des Croisades 352); Kamâl, 635-636.
34. A leur tête était le fils de l'ancien raïs, Çâ'id ibn Badî', raïs comme lui; les grandes familles nommées sont les Banou't-Tarsoûsi et les Banou Djarâda, que nous avons vu avoir peut-être aussi des membres chiites.
35. Ibn al-Qalânisî, 167-168 A 208; 'Azînî, 517; Ibn al-Athir, 431 (Historiens des Croisades 349); Kamâl, 636; Ibn al-Fourât, 190 r° -v° (donne seul le stratagème); Michel le Syrien, 211; Chronique anonyme syriaque, 91. D'après Kamâl les deux hommes qui livrèrent Alep furent Mouqallid b. Saqouîq (sic) el Mouzarra ibn al-Fadl; d'après Ibn al-Fourât, Ibn al Khallâl, avec le silence complice d'Ibn al-Khachchâb.
36. Ibn al-Qalânisî, 168-169 A 208; Ibn Hamdoûn, 517; 'Azînî, 518; Kamâl, 636-637; Ibn al-Fourât, 191 r° .
37. Matthieu d'Edesse, 133-134; Michel le Syrien, 211; Chronique anonyme syriaque, 92 d'après lequel l'évêque grec s'enfuit à Antioche ; Foulcher de Chartes, III, 23; Orderic Vital, XI (qui donne l'histoire d'autres prisonniers enfermés à Balou, envoyés en Perse, puis lire sur eux cf. infra, page 574; Guillaume de Tyr, XII, 19; 'Azînî. 517-16; Kamâl, 637; Ibn al-Qalânisî, 100 A 209; Ibn al-Athir, 433 (Historiens des Croisades 352); Ibn al-Fourât, 191 r° .
38. Kamâl, 638-640.
39. Ibn al-Qalânisî, 169-170 A 209; 'Azînî, 518 (1,5); Ibn Hamdoûn, 517-518; Azr., 169 r° ; Ousama Hitti, 63, 76, 130 (Derenbourg Vie, 1133); Ibn al-Athir, 436 (Historiens des Croisades 355); Kamâl, 641-642; Ibn al-Fourât, 196 r° ; Matthieu d'Edesse, 137-138 (d'après lequel le meurtrier de Balak était un «  chamsiya  » (adorateur du soleil); Michel le Syrien, 211; Chronique anonyme syriaque, 93; Foulcher de Chartes, III, 31; Orderic Vital, XI, 26; Guillaume de Tyr, XIII, II. D'après les sources chrétiennes, la tête de Balak fut livrée à Joscelin, qui la fit promener en Syrie et répandit ainsi le bruit que la bataille qu'il avait livrée s'était terminée en victoire.
40. Cf. Diyâr Bakr. 241; ajoutons d'après 'Azînî, 518 (7) des hostilités autour de Tochroul Arslân et Dâoûd, fils de Soukmân d'Akhlât. Sur la reprise de Gargar par Michel, Matthieu d'Edesse, 140.
41. Des hostilités entre Toghril, prétendant Seldjouqide protégé par Dobaïs, et Timourtach, que j'ignorais dans mon Diyâr Bakr, sont signalées par 'Azînî, 318 (7) au même moment où Dobaïs revient du siège d'Alep en Mésopotamie.
42. Sur lequel cf. Diyâr Bakr, page 268, tableau généalogique, n. 19.
43. Ibn al-Qalânisî, 172-173 A 211; 'Azînî, 518 (11,13) et version détaillée dans Boughya, V. 308; Ibn Hamdoûn, 118; Ousama Hitti, 133; Bouslân. 518 (Tarîkh Çalihî, même version; Ibn al-Athir, 4,59-4.10 (Historiens des Croisades 359-361; At., 50-52); Kamâl, 643-650; Ibn al-Fourât, 197 r° , 200 v° , 201 r° ; Cf, aussi 188 v° où Ibn al-Fourât, a rapporté et mêlé les attaques de la fin 1123 et celle de fin 1124; Matthieu d'Edesse, 141-142; Michel le Syrien, 219-221; Chronique anonyme syriaque; Foulcher de Chartes, III, 38, 39; Orderic Vital, XI, 26; Guillaume de Tyr, 576 (surtout d'après Foulcher de Chartes. Les otages de Baudouin ne furent pas libérés; Galeran et le neveu de Baudouin furent mis à mort par Timourtach sur injonction de Boursouqî Michel le Syrien, 220, Anon. Flor., 373, Matthieu d'Edesse, 139).
44. Vers le même moment, des prisonniers musulmans gardés à Ma'arra parvinrent à maîtriser leur garde et à se sauver (Ibn al-Fourât, 191 r° -v° ).
45. 'Azînî, 519 (2, 4); Ibn Hamdoûn, 519, Boustan, 519 (5); Ibn al-Athir, 449 (Historiens des Croisades 362-363); Kamâl, 651, et Boughya, V, 308 r° ; Ibn al-Fourât, 205 r° ; Matthieu d'Edesse, 243-244; Michel le Syrien, 221; Chronique anonyme syriaque, 97; Foulcher de Chartes, III, 42-44; Sigebert, MGSS, VI, 380.
46. Pour le détail, voir René Grousset, 637-642 et Rôhnicht, 177-179.
47. Ibn al-Fourât, 214 r° .
48. 'Azînî, 620, 4; Kamâl, 652-654 r° et Boughya H 718-723; Foulcher de Chartes, III, 55; Michel le Syrien, 223.
49. Foulcher de Chartes, III, 57, 58; Orderic, XI, 29; Romoald, MGSS, XIX, 418-419; Matthieu d'Edesse, 147; Michel le Syrien, 224; Chronique anonyme syriaque, 98; Ousâma-Hitti, 150 (Derenbourg Vie, 138); 'Azînî, 620 (1,2).
50. Guillaume de Tyr, XIII, 21; Matthieu d'Edesse, 147; Ousama Derenbourg Vie, 137,139.
51. Guillaume de Tyr, XIII, 21.
52. Ousama Hitti, 150.
53. Ibn al-Qalânisî, 177-178 A 215; 'Azînî, 520.(6); Ibn Hamdoûn, 520; Ibn Djauzî, 519; Azr., 163 r° ; Ibn al-Athir, 446-447, At., 58; Kamâl, 654 et Boughya H 723; Ibn al-Fourât, 218 r° , 219 v° (ces deux derniers avec deux citations, différentes de Hamdân Ibn 'Abd arrahîm; Michel le Syrien, 225; Chronique anonyme syriaque, 98; Matthieu d'Edesse, 146; Guillaume de Tyr, 588.
54. Ibn al-Qalânisî, 182 A 218; 'Azînî, 521 (5) et version développée dans Boughya (analysée: Sauvaget REI 1933, 402); Ibn al-Athir, 457.(Historiens des Croisades 378-379), At., 69; Ibn al-Fourât, 223 r° , 226 r° -v° , ces trois derniers en grande partie d'après 'Azînî, ; Kamâl, 655 et Bôughya (Sauvaget, Sauvaget REI 1933 402); Tarîkh Çalihî, 521 et Ibn al-Athir D., 520 (brefs); Michel le Syrien, 224; Matthieu d'Edesse, 147.
55. Guillaume de Tyr, 590; Michel le Syrien, 224; la date est imprécise; Guillaume de Tyr, établit un synchronisme avec les hostilités de Bohémond contre les Musulmans, et il est certain que le non-synchronisme des deux attaques contre Alep paraît révéler une mésentente. Mais Michel le Syrien, paraît exclure que ces hostilités soient l'attaque contre Alep à la fin de 1127, qu'il place l'année suivante. Le fait est postérieur à décembre 1120 où l'on voit le patriarche siégeant à côté de Bohémond (Lib. jur., 30). D'autre part, en août-septembre, Baudouin ne peut être à Antioche, car il guerroie en Transjordanie (Ibn al-Qalânisî, G 182-183).
56. Michel le Syrien, 325.
57. 'Azînî, 523, 4.
58. Diyâr Bakr, 242, 243.
59. 'Azînî, 523 (1); Ibn Hamdoûn, 523 (d'après le précédent Sibt H 567). La mention faite par T. A., 461 (Historiens des Croisades 383) de l'occupation de Qadmous par les Ismaïliens, est une anticipation sur 1133 (Cf. infra).
60. Ibn Djauzi, 581; Azr., 163 r° -v° (éditions Ibn al-Qalânisî, A) en note, page 217; Ibn al-Athir, At., 57-58 et 64-69, Kâmil, 451-456 (Historiens des Croisades 373-378; Kamâl, 652-653; Tarîkh Çalihî, 521; Ibn al-Fourât, 223 r° , 224 r° ; Michel le Syrien, 229.
61. Ibn al-Qalânisî, 183 A 219; 'Azînî, 521 (5), 522 (1); version détaillée Boughya, VI, 207 v° ; Ibn Hamdoûn, 522; Ibn al-Athir, 457-458 (Historiens des Croisades 278-381) et At., 69-70; Kamâl, 656-658; Ibn al-Fourât, II, 2 r° -v° ; Matthieu d'Edesse, 168; Ibn Badl eut vile peur de Zangî et se sauva.
62. Matthieu d'Edesse, 148.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Guillaume de Tyr — Renaud Mansour (Mazoir) Il arriva, en outre, pendant le cours de cette bataille, un événement qui mérite bien d'être rapporté. Tandis que l'on combattait des deux côtés avec une extrême animosité, un affreux tourbillon, poussé par l'aquilon, vint se fixer sur la terre, au milieu même du champ de bataille et en présence des deux armées d'abord rasant le sol et soulevant une énorme quantité poussière, il éblouit les soldats, au point que de l'un et de l'autre côté il fut impossible de continuer à se battre; puis, s'élevant en colonne, sous la forme d'une immense tonne, qui serait remplie de vapeurs sulfureuses, il se perdit enfin dans les airs. Les ennemis prirent avantage de cet accident, nos troupes furent battues et-la plupart de nos soldats périrent sous le glaive des vainqueurs.

Cependant le prince, guerrier vaillant et plein d'ardeur, continuait à combattre avec un petit nombre des siens, au milieu même des rangs ennemis mais il faisait de vains efforts pour rallier ses troupes, et tandis qu'il cherchait à repousser les plus vives attaques, il tomba percé de mille coups. Ceux des nôtres qui avaient suivi les bagages et les chariots s'étaient retirés sur une montagne voisine. Tous ceux qui étaient parvenus à se soustraire aux coups de l'ennemi en s'échappant de l'épaisse mêlée, voyant leurs compagnons réunis sur le sommet de la montagne, et espérant trouver auprès d'eux de nouveaux moyens de défense se hâtèrent d'aller les rejoindre. Lorsqu'ils furent tous ralliés sur ce point, les ennemis qui avaient déjà entièrement détruit par le glaive tous ceux qui se trouvaient dans la plaine, dirigèrent leurs efforts vers les autres ils envoyèrent toutes leurs colonnes sur la montagne, et en moins d'une heure tout ce qui y restait encore fut également exterminé.

Renaud Mansour (Mazoir), l'un des plus grands seigneurs du pays, suivi de quelques autres nobles, avait cherché il se sauver dans une des tours d'une petite ville voisine nommée Sarmate. Le prince des Turcs en ayant été informé courut en toute hâte de ce côté, attaqua la tour et força bientôt ceux qui s'y étaient renfermés à se rendre il discrétion. En résultat, tant de milliers d'hommes qui avaient suivi le prince d'Antioche; périrent tous dans cette fatale journée, en punition de nos péchés et à peine en resta-t-il un seul pour annoncer ce désastre les ennemis au contraire ne perdirent personne, ou du moins très-peu de monde. — Retour au texte
Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, depuis la monarchie française jusqu'au 13e siècle. Histoire des croisades. 17-2, par Guillaume de Tyr. Editeur : J.-L.-J. Brière Paris 1824

Guillaume de Tyr — Eustache de Boulogne

Le corps de Baudouin, roi défunt arrivé dans la Cité sainte, fut porté a l'église du Sépulcre, et déposé auprès de celui de son frère, au lieu appelé Golgotha, au-dessous du mont du Calvaire. Après qu'on lui eut rendu tous les honneurs de la sépulture, les plus grands seigneurs du royaume qui étaient présents, les évêques, archevêques et autres prélats des églises se réunirent avec le seigneur Arnoul, le patriarche; il y avait aussi quelques princes laïques, parmi lesquels on distinguait un homme illustre dont j'ai eu souvent occasion de parler, Josselin, puissant en oeuvres autant qu'en paroles, et seigneur de Tibériade. On mit en délibération l'importante affaire de l'élection d'un roi, et divers avis furent proposés. Les uns pensaient qu'il fallait attendre l'arrivée du seigneur comte Eustache, et ne point violer l'antique loi de la succession héréditaire, surtout si l'on considérait que ses deux frères, de précieuse mémoire, avaient heureusement administré le royaume, et s'étaient illustrés par la sagesse et la douceur de leur gouvernement. D'autres disaient que les affaires du royaume, et les dangers auxquels il était constamment en butte ne pouvaient admettre de si longs délais, et que tout retard serait pernicieux qu'il fallait donc se hâter de pourvoir aux besoins du pays, de peur que, s'il se présentait une circonstance difficile, il n'y eût personne en état de se mettre à la tête de l'armée, et de prendre soin des affaires publiques, qui pourraient se trouver, faute de chef, exposées au plus grand péril. Tandis que l'assemblée flottait incertaine entre ces diverses propositions, et n'osait prendre un parti, Josselin, s'étant assuré d'abord des dispositions du patriarche, et l'ayant amené à partager son opinion usant du grand crédit dont il jouissait dans tout le royaume, mit un terme à ces hésitations, en se prononçant pour le parti qui voulait que l'on s'occupât sans délai de l'élection d'un roi. «  Il y a ici présent, dit-il, le comte d'Edesse, homme juste et craignant Dieu, cousin du roi défunt, vaillant dans les combats, et digne d'éloges en tout point aucune contrée, aucune province ne pourraient nous fournir un meilleur prince, il est beaucoup plus convenable de le choisir pour roi que d'attendre des chances remplies de péril.  » Beaucoup de ceux qui entendirent ces paroles crurent que Josselin en toute sincérité de coeur, car ils savaient comment il avait été maltraité, peu de temps auparavant, par le comte d'Edesse ils jugeaient, selon le proverbe, que l'éloge qui se trouve dans la bouche d'un ennemi est toujours fondé, et comme ils ne se doutaient point que Josselin eut d'autres vues, ils prirent confiance en son langage et se montrèrent favorables au choix qu'il indiquait. On assure cependant que dans le fait, Josselin, en faisant ses efforts pour élever le comte d'Edesse au trône de Jérusalem, n'avait en vue que l'espoir de lui succéder lui-même dans son comté.

Le patriarche Arnoul et le seigneur Josselin ayant donc embrassé et soutenu la même opinion, les autres ne tardèrent pas, à les suivre, et Baudouin fut élu roi d'un consentement unanime. Le jour de la sainte Résurrection approchait, et ce même jour il reçut solennellement l'onction et la consécration et fut couronné du diadème, signe visible de la royauté. Quelles que fussent en cette occasion les intentions secrètes du patriarche, et du seigneur Josselin, l'Éternel, dans sa miséricorde, conduisit cet événement vers le plus grand bien. Soutenu par la grâce divine, Baudouin se montra juste, pieux, rempli de la crainte du Seigneur et fut constamment heureux dans toutes ses entreprises. Il semble cependant que son avènement au trône ne fut pas parfaitement régulier et l'on ne saurait nier que ceux qui l'y portèrent ne le firent qu'en dépouillant l'héritier légitime de la succession qui lui appartenait ajuste titre. Immédiatement après la mort du roi, soit que ce prince l'eut ordonné par une dernière disposition soit que le conseil des seigneurs l'eût ainsi résolu nous ne saurions dire avec certitude laquelle de ces deux opinions est la plus exacte), on avait fait partir quelques hommes nobles et illustres, avec mission de se rendre de la part de tous auprès du comte de Boulogne, le seigneur Eustache, frère de l'excellent duc Godefroi et du roi Baudouin, et de l'inviter à venir prendre possession de leur héritage. Arrivés auprès de lui, ils le trouvèrent peu dispose à se rendre à leurs voeux et s'en défendant avec insistance; à force de lui répéter les motifs honorables qui lui faisaient un devoir d'accepter, ils parvinrent à l'entraîner jusque dans la Pouilles. Là le vénérable Eustache, homme plein de religion et craignant Dieu, véritable imitateur de ses deux illustres frères, et leur digne successeur en mérites et en vertus, apprit que pendant le temps qui venait de s'écouler, le seigneur Baudouin, comte d'Edesse, son cousin, avait été nommé et couronné roi de Jérusalem les députés qui l'accompagnaient l'invitèrent cependant à continuer son voyage, puisque la nouvelle élection était contraire à toute règle et ne pouvait subsister, en tant qu'elle violait ouvertement l'antique loi de la succession héréditaire. On dit que rempli de l'esprit divin il leur répondit alors «  Que jamais aucun trouble n'entre par moi dans le royaume du Seigneur, par le sang duquel ce royaume a recouvré la paix du Christ, puisque c'est pour assurer sa tranquillité que mes frères, hommes vertueux et d'immortelle mémoire, ont vécu et sont morts glorieusement.  » Puis il rassembla tous ses équipages et les gens qui formaient son escorte, et reprit le chemin de sa patrie, au grand regret de ceux qui avaient fait tous leurs efforts pour le conduire à Jérusalem. — Retour au texte
Collection des mémoires relatifs à l'histoire de France, depuis la monarchie française jusqu'au 13e siècle. Histoire des croisades. 17-2, par Guillaume de Tyr. Editeur : J.-L.-J. Brière Paris 1824

Foulcher de Chartes — La bataille de Zerdanâ Ce massacre des gens d'Antioche fut suivi d'une assez grande victoire, que le Seigneur dans sa bonté accorda miraculeusement à ceux de Jérusalem. Le susdit Roger avait, en effet, envoyé des députés presser le roi de Jérusalem de venir en toute hâte à son aide contre les Turcs qui l'attaquaient avec des forces nombreuses. Celui-ci, accompagné du patriarche qui portait la croix faite du bois de celle du Sauveur, était allé avec les siens, non loin du Jourdain, attaquer les gens de Damas. Se contentant de les avoir chassés courageusement des terres de ses Etats, il abandonna cette expédition, et courut au secours de ceux d'Antioche; il se fit suivre de l'évêque de Césarée, qui porta bravement contre l'ennemi, au milieu même de la bataille, la susdite sainte croix, et emmena avec lui le comte de Tripoli. Ses forces réunies montaient à deux cent cinquante chevaliers. Quand on fut parvenu à Antioche, le roi envoya des messagers ordonné en son nom à ceux d'Edesse de venir, à marches forcées, prendre part au combat qu'on se préparait à livrer contre les Turcs. Dès que ceux-ci se furent joints au roi, et à ceux des gens d'Antioche qui avaient fui de la précédente bataille, ou échappé à la mort par un hasard quelconque, on en vint aux mains avec les Païens, près du fort, qu'on appelle Sardanium (Zerdanâ), distant d'Antioche de vingt-quatre milles. Cette bataille se donna le quatorzième jour d'août. Nos troupes se montaient en tout à sept cents hommes d'armes; les Turcs en comptaient vingt mille, et Ghazi (Ilghâzî) était le nom de leur chef. Je ne crois pas devoir omettre de rapporter qu'un certain turc, s'apercevant que l'un des nôtres connaissait la langue persane, lui parla en ces termes «  Je te le dis Franc, pourquoi prendre plaisir à vous abuser ? Pourquoi vous fatiguer en vain ? Vous n'êtes certes, nullement de force à vous mesurer avec nous vous êtes peu, et nous sommes beaucoup; de plus, votre Dieu vous abandonne, parce qu'il voit que vous ne vous montrez plus, ainsi que vous avez coutume de le faire exacts à garder votre loi, et à observer entre vous-mêmes les règles de la foi et de la vérité. Cela nous le savons on nous l'a raconté; nous le voyons de nos propres yeux. Demain, sans aucun doute, nous vous vaincrons, nous vous écraserons, nous vous anéantirons.  » — Retour au texte
Histoire des croisades par Foulcher de Chartres. Histoire de la croisade de Louis VII par Odon de Deuil. Editeur : J.-L.-J. Brière Paris 1825

La Formation de l'Eglise Latine d'Antioche

I. L'Eglise séculière ; le patriarcat de Bernard de Valence.
Quiconque considère simultanément les débuts de la principauté d'Antioche et ceux du royaume de Jérusalem, ne peut manquer d'être frappé du contraste qui oppose le second, déchiré par des luttes constantes entre rois et patriarches, et la première, où pendant tout le long patriarcat de Bernard de Valence (1100-1195) les deux pouvoirs paraissent n'avoir pas cessé de collaborer étroitement. Peut-être la raison de cette différence, qui ne durera pas, réside-t-elle en partie dans une opposition des tempéraments. Il n'y a toutefois pas de doute qu'elle ne soit à chercher surtout dans les circonstances de l'établissement de l'église latine à Antioche et à Jérusalem.

Dans l'un comme dans l'autre état, il existait à la veille de la croisade un patriarche grec. A Jérusalem, le patriarche Siméon étant mort avant la prise de la ville par les Francs, ceux-ci le remplacèrent par un Franc. A Antioche, où le patriarche grec Jean survécut à la conquête, les Francs, d'abord, lui laissèrent son siège et le lui restituèrent même dans la splendeur antérieure à l'occupation turque, en rendant au culte la Cathédrale Saint-Pierre, et en la comblant de dons et de rentes (1). Evidemment, Jean était un schismatique, puisque, comme le patriarche de Constantinople, il ignorait toute suprématie du Siège de Rome.

Néanmoins, le schisme n'avait jamais eu à Antioche la même acuité qu'à Constantinople, parce que les rapports d'Antioche avec Rome étaient depuis longtemps en fait extrêmement lâches. D'autre part, être schismatique n'est pas être hérétique. L'hérésie constitue une communauté religieuse distincte, le schisme n'intéresse que la discipline, et ne rompt pas l'unité spirituelle de l'église. Rien n'empêchait la coexistence d'un patriarche latin et de patriarches monophysites ou arméniens ; en revanche il ne pouvait exister de patriarches latins à côté du patriarche grec, ce qui eût fait deux titulaires pour un seul siège (2). On laissa donc le patriarche grec en place.

Néanmoins, la présence à Antioche d'un patriarche grec n'allait pas sans difficulté. La première était dans la langue : les Francs avaient besoin d'un clergé latin, et dès leur entrée à Antioche ils avaient établi des clercs latins à Saint-Pierre à côté des clercs grecs (3). Puis il était difficilement supportable pour l'orgueil franc, il était même peu conciliable avec leur soumission à Rome d'obéir à un patriarche grec et schismatique : dans les cités épiscopales qu'ils conquéraient et où ils rendaient des titulaires à des sièges vacants, les Francs installèrent donc de leur propre autorité des prélats latins ; le premier fut Pierre, établi à Albâra par Raymond de Saint-Gilles, qui, après lui avoir attribué la moitié des territoires de la ville, l'envoya se faire sacrer à Antioche ; on ne nous dit pas si le sacre fut célébré par le patriarche grec ou un évêque latin (le légat Adémar du Puy étant mort), mais en tous cas, Pierre « reçut la pleine puissance pontificale », ce qui d'après le contexte, signifie qu'il fut déclaré autocéphale ; il renonça à cette indépendance quand il y eut un patriarche latin (4). L'année suivante, des évêques ou archevêques furent établis à Artâh, Tarse, Misîs, Edesse : pour leur consécration, Bohémond et Baudouin, au lieu de s'adresser à Jean, les emmenèrent à Jérusalem, pour y être sacrés par le légat et patriarche latin de cette ville, Daimbert (fin 1099) (5). Enfin il est évident que la rupture entre Francs et Byzantins mettait le patriarche grec dans une situation fausse. Se sentant menacé, Jean préféra se retirer à Constantinople (1100). Naturellement, il n'y avait rien là d'une abdication. Les Grecs n'interprétèrent jamais ce départ comme créant une vacance. Mais pour les Francs, le fait fut considéré comme équivalent au droit, et ils élurent un patriarche latin, en la personne de l'Evêque d'Artâh, ancien chapelain du légat Adémar du Puy, Bernard de Valence (été 1100) (6).

En Italie, les Normands étaient vassaux du Saint-Siège ; Bohémond, à Antioche, l'était également, comme Godefroy de Bouillon à Jérusalem, de par son hommage au légat Daimbert. Comme Daimbert était patriarche de Jérusalem, et que la qualité religieuse de la Terre-Sainte pouvait paraître entraîner, dans son gouvernement ou la possession de son sol, une grande participation du clergé, le chef temporel du royaume se trouvait à l'origine en conflit constant avec le chef spirituel, dont d'aucuns pouvaient le considérer comme un subordonné. Antioche était dans une situation toute autre. Dépourvue de valeur religieuse exceptionnelle, elle ne procurait pas à son clergé de prétexte à prétentions spéciales.
D'autre part, Bohémond, s'il avait tenu à rattacher son pouvoir au Saint-Siège, n'était lié par aucun lien au patriarche latin d'Antioche, créé après lui. Le patriarche grec avait souvent dans les villes grecques et à Antioche même au XIe siècle, exercé une profonde influence civile et politique, il n'avait toutefois jamais prétendu se substituer au pouvoir temporel, dans la dépendance duquel il restait en général, et a fortiori n'avait pas pu prétendre à la suprématie dans la ville du Franc Bohémond. Le pouvoir de Bohémond s'était donc tout de suite établi fortement en face du patriarcat, et lorsque celui-ci échut à un latin, les limites de ses prérogatives ne changèrent pas ; on ne voit jamais que même les patriarches attachés à profiter des vacances du principat pour accroître leur influence personnelle aient étendu pour autant. les prétentions de leur église.

Aussi bien la situation de l'église latine dans la Syrie du nord n'est-elle pas la même que dans la Syrie du sud. Malgré l'importance locale des Lieux-Saints, la Palestine n'avait, ni par le nombre des fidèles, ni dans la hiérarchie ecclésiastique la même importance pour les églises indigènes que les églises syro-euphratéennes; étant donné l'afflux des Francs, c'était le contraire pour l'église latine; celle-ci jouit donc assez vite en Palestine d'une prépondérance incontestée. Il n'en était pas de même dans les états du Nord où les Francs étaient moins nombreux et où les églises indignes avaient d'importantes masses de fidèles et en partie leurs chefs religieux; aussi latins clercs et laïcs devaient-ils sentir plus qu'à Jérusalem la nécessité de s'unir pour s'affirmer en face des indigènes. De fait, on ne voit pas qu'aucun comte d'Edesse ni de Tripoli ait jamais eu maille à partir avec son clergé, et il en fut de même au début entre les princes et le patriarche d'Antioche malgré le titre éminent de ce dernier. En Italie du Sud, l'alliance des Normands et de l'Eglise avait de même tiré une partie de ses raisons d'être et de sa force l'oeuvre de développement de la latinisation à entreprendre sur des populations byzantinisées. Naturellement on ne supprimait pas le clergé grec inférieur, et on ne le supprima pas non plus à Antioche. Mais il fallait le subordonner étroitement aux prélats latins; il va de soi que, de ce fait, la politique des princes, ennemis de Byzance, et celle des patriarches ne pouvait que coïncider.

C'est une question de savoir jusqu'à quel point les rapports du prince et du patriarche furent modifiés à l'avènement de Roger. Contrairement à Tancrède, qui avait été désigné par Bohémond pour le remplacer, Roger lui, n'avait pas de titres évidents au principat, car s'il était le neveu de Tancrède, il y avait maintenant en Italie un jeune fils de Bohémond, le futur Bohémond II. Certes, à Antioche un parti eût désiré laisser le trône vacant jusqu'à la majorité du jeune prince en se contentant d'une régence, par exemple celle de sa mère Constance. Mais, conscient des nécessités militaires, Tancrède en mourant avait recommandé de donner le pouvoir à son neveu Roger. Fait remarquable, le patriarche Bernard de Valence, à l'encontre de l'attitude que devaient avoir ses successeurs, paraît avoir fait sien ce point de vue. Il s'entremit en faveur de Roger, qu'il fit reconnaître comme prince, peut-être sans mention des droits de Bohémond II, comme, quelques années plus tard, les Jérusalémites devaient préférer Baudouin II, cousin présent, à Eustache, frère absent de leur roi précédent. A cette occasion, il semble que Roger ait été sacré à Saint-Pierre par le patriarche d'Antioche (7).

On ignore si en cette occasion Roger prêta hommage à Bernard de Valence. Le seul prince du XIIe siècle pour lequel un tel hommage soit explicitement attesté est, en 1136, Raymond de Poitiers, qui, comme régent en butte à un parti hostile, avait dû payer son sacre par le patriarche Raoul d'un prix spécial; et la déposition de Raoul dut en fait délier Raymond de son serment. Toutefois, au XIIIe siècle, nous voyons le patriarche soutenir que le prince doit recevoir de lui l'investiture de sa principauté et lui prêter hommage, et que c'est là un usage établi; Raymond Roupen, qui s'appuie sur le parti ecclésiastique, est passé en effet par là sans difficulté sous le patriarcat de Pierre II; mais Bohémond IV, son rival, n'a jamais eu d'autre légitimation que l'élection de la commune, et Bohémond V son fils, fort à tout le moins de ce précédent, bien que reconnu par le patriarche Albert d'Aix, se refusera à lui prêter hommage (8). Au XIIIe siècle, on voit le patriarche Aimery s'opposer à Renaud, contribuer au contraire à l'avènement rapide de Bohémond III que sa mère aurait voulu retarder; mais nos textes ne parlent, ni dans un cas ni dans l'autre, de sacre ni d'hommage; la question prête donc à controverse.

En revanche il n'est pas douteux que le prince ait exercé un certain droit de regard sur les nominations ecclésiastiques. Pendant la croisade, ce sont les fidèles dans leur ensemble, c'est-à-dire souvent en fait les chefs seuls qui ont désigné les prélats : ainsi en fût-il de l'évêque d'Albara, installé et doté par Raymond de Toulouse avec la reconnaissance ultérieure de Bohémond (9), et, vraisemblablement aussi des évêques d'Antioche, Tarse et Misîs que Bohémond emmena se faire sacrer à Jérusalem. Les trois premiers patriarches latins durent leur siège soit au prince, comme Aimery, soit à la foule, comme Raoul (10); et les couvents latins durent être souvent fondés par le prince, donc sous son contrôle (11). En tout cas, le droit de présentation du prince aux sièges ecclésiastiques de son état, d'ailleurs très général au XIIe siècle, est d'autant plus incontestable qu'il est formellement attesté par le patriarche Pierre II au début du XIIIe siècle en une période de violente lutte entre l'église et les pouvoirs laïcs, au moment même où Innocent III défend contre Bohémond IV, traité il est vrai en usurpateur, le droit du couvent de Saint-Paul à la libre élection de son abbé (12).

Quoi qu'il en soit de l'exacte limite de leurs prérogatives respectives, il est certain que les rapports entre les princes et le premier patriarche, Bernard, furent de bonne collaboration. Sans doute il n'est guère de pays de ce temps où le chef spirituel et le chef temporel n'aient été plus ou moins associés dans les mesures politiques importantes et dans la préparation, voire souvent l'accomplissement des expéditions militaires. C'est le cas à Edesse, c'est même le cas, quand il n'y a pas de conflit, à Jérusalem. Toutefois l'association avec le clergé paraît avoir été partout la politique systématique des premiers Normands, et, pour autant que nos textes nous permettent de le savoir, nulle part elle ne paraît avoir été aussi étroite qu'à Antioche. On voit Bernard prendre part en 1101 à l'expédition malheureuse du Bâlîkh, s'associer aux préparatifs de la revanche après 1105, aux campagnes de Roger en 1115 et 1119, à celle de Baudouin II dans la suite de cette dernière année (13). En 1103, il a participé au paiement de la rançon de Bohémond (14). Il est le conseiller suprême des princes pour les grandes affaires politiques, et c'est sur son avis, en sa présence, avec sa signature en tête des témoins, que Tancrède, Roger, Bohémond II accordent leurs privilèges aux Génois et aux Pisans, ou que Foulque rend aux moines du Saint-Sépulcre d'anciennes possessions antiochiennes (15); on verra même que les clercs patriarcaux durent au début suppléer assez souvent à l'insuffisance de la chancellerie princière (16). C'est le patriarche qui en 1122 fait décider la reconnaissance de Roger, en 1119 la première régence de Baudouin II en attendant la venue de Bohémond II, en 1130 la seconde régence de Baudouin puis celle de Foulque au nom de la fille de Bohémond II, Alice (17). Il emploie aussi son autorité à apaiser les conflits de Tancrède avec Raymond de Saint-Gilles en 1102 (18), avec Baudouin d'Edesse en 1108 (19), avec Bertrand de Saint-Gilles en 1109 (20). Plus tard il brandit l'interdit pour arriver à faire cesser une lutte fratricide entre Bohémond II et Joscelin (21).
Enfin Bernard est appelé lui-même à exercer des prérogatives de pouvoir temporel pendant les vacances de ce dernier en cas de danger; en 1119, c'est lui qui prend les premières mesures pour la défense éventuelle d'Antioche, et pendant la première régence de Baudouin II, qui ne peut être sans cesse à Antioche, c'est à lui qu'incombe souvent le gouvernement et c'est lui qui par exemple en 1121 appelle Joscelin au secours d'Antioche (22). Il est en somme une sorte de conservateur suprême de l'état, aidant, influençant, suivant les cas le pouvoir temporel.

C'est Bernard qui eut à organiser l'église et le patriarcat d'Antioche. Pour ce dernier, il revendiquait comme frontières celles qu'attestaient les anciennes listes épiscopales byzantines (23), c'est-à-dire qu'elles dépassaient considérablement le territoire propre de la principauté. Naturellement, une grande partie des anciens sièges se trouvant en pouvoir musulman ou bien, s'ils étaient en territoire grec, manquant de fidèles grecs et latins, ne pouvaient avoir qu'une existence idéale. Mais, parmi ceux que les Francs établirent, Bernard se rattacha tous ceux des comtés d'Edesse et de Tripoli et de la principauté d'Antioche. Pour ceux qui, fondés avant le patriarcat latin, s'étaient trouvés de ce fait autonomes, il obtint sans peine la soumission des titulaires; le siège d'Albara fut pour lors transformé en archevêché, comme Tarse, Edesse et Misîs (24); pour Artâh, d'où Bernard venait lui-même, il n'eut qu'à se désigner un successeur. Plus tard des évêques latins furent consacrés à Mar'ach, Lattakié, Djabala, Boulounyâs (Valénie), Tortose, Tripoli, Djoubaïl (Gibelett), et Rafânya, un archevêque aux sièges de Doliché (et, idéalement, Manbidj-ILiérapolis), résidant sans doute à Tell-Bâchîr, et dans le ressort de ce dernier, un évêque à Qoûriç (Cyrrhus). L'évêque d'Artâh porta sa résidence à Hârim, celui d'Albara à Apamée.

Du côté de Jérusalem, une difficulté surgit pour la détermination des frontières entre les deux patriarcats. Deux thèses contradictoires s'affrontaient : l'une qui découlait peut-être d'indications d'Urbain II voulait que les frontières ecclésiastiques et politiques ne correspondissent, et pour les conquêtes du roi de Jérusalem relevassent religieusement du patriarche de Jérusalem; l'autre qui s'apuyait sur les anciennes listes épiscopales, revendiquait pour le patriarcat d'Antioche le territoire de l'antique archevêché de Tyr. La question se posa une première fois lors de la prise de Beyrouth, qui dépendait de Tyr. Baudouin II sollicita et obtint de Pascal II que ses conquêtes fussent attribuées à son patriarcat (1111). Bernard se plaignit à Rome ; Pascal, qui l'estimait, s'excusa de ses ignorances sur la distance, et précisa que sa concession à Baudouin ne portait que sur les villes dont une longue domination musulmane ou les changements de noms ne permettaient pas de retrouver l'attribution (1112). Cette réponse restant d'application vague, Bernard envoya demander au concile de Bénévent qu'on lui garantit au moins la frontière jadis indiquée, disait-il, par le légat Adémar du Puy entre Tortose et Tripoli; mais le Pape se borna à répéter sa sentence générale antérieure (1113) (25). La demande de Bernard était évidemment en rapport avec l'extension du pouvoir de Tancrède, qui exerçait en 1112 la suzeraineté sur la province de Tortose ; Bernard pouvait craindre qu'on ne lui enlevât celle-ci, parce qu'elle dépendait autrefois comme Beyrouth, Djoubaïl et Tripoli de l'archevêché de Tyr. Effectivement lorsqu'en 1128 l'archevêque désigné pour Tyr, prise quatre ans auparavant, alla chercher son pallium à Rome, il demanda au Pape Honorius II la reconstitution des anciennes limites de son diocèse, et Honorius fit mander au patriarche d'Antioche par son légat Aegide de Tusculum ( = l'auteur Gilon de Paris) d'avoir à lui céder Tortose, Tripoli et Djoubaïl. Il ne semble pas que Bernard ait cédé, puisqu'on retrouve son successeur en possession des dits évêchés. L'archevêque de Tyr n'avait pas moins mécontenté le patriarche de Jérusalem, en s'adressant directement à Rome et en lui demandant les évêchés d'Acre, Çaïdâ (Sidon) et Beyrouth (26). Peut-être est-ce là la raison pour laquelle dans le schisme qui à Rome opposa Anaclet II à Honorius II les deux patriarches reconnurent le premier (27).

L'affaire ne parvint d'ailleurs jamais à une solution qui satisfît tout le monde. Vers 1138 ou 1139, à la suite de l'accession d'un nouvel archevêque au siège de Tyr, le pape Innocent II appuya de nouveau la demande qu'il fit au patriarche d'Antioche, Raoul, des trois évêchés de la côte tripolitaine, mais Raoul y mit comme condition que l'archevêché de Tyr tout entier entrât dans l'obédience d'Antioche. Le patriarche de Jérusalem naturellement s'y opposait, et lorsque quelques années plus tard, le pape Eugène III voulut donner raison à la thèse antiochienne, il ne put pas plus obtenir le transfert de Tyr, Beyrouth et Çaïdâ à l'église d'Antioche que son prédécesseur n'avait pu faire attribuer à celle de Jérusalem, Tripoli, Tortose et Djoubaïl. Le conflit fut encore l'objet de bulles d'Innocent III, Honorius III et Grégoire IX. En fait, il s'était établi un partage qui se trouva correspondre parfaitement à la division politique, lorsque Tripoli et Antioche furent réunies sous un même prince (28).

L'organisation intérieure de l'église d'Antioche ne diffère pas de celle de toutes les églises d'Occident. Elle a son chapitre qui compte douze chanoines au XIIe siècle, vingt au XIIIe (29), ses diacres et son archidiacre, son chantre, son chancelier, son écolâtre, son trésorier, son official. D'elle dépend l'hôpital Saint-Pierre, déjà connu d'Ibn Boutlân au XIe siècle (30). Elle a retrouvé d'autre part sa richesse d'antan, grâce aux biens qui lui ont été restitués ou attribués en 1098, en les confisquant pour bonne part aux autres églises. Le trésor du patriarcat dont on a conservé un inventaire au XIIIe siècle, partiel ou complet, n'apparaît pas non plus dépourvu (31); et l'on sait que la fortune des patriarches excitait souvent l'envie (32); il en est de même de l'archevêque d'Edesse (33). En dehors des patriarches, l'archevêque d'Albara possède la moitié de cette ville (34). Les évêques d'Antioche (35), Djabala (36), Tortose (37), Boulounyâs (38), l'archevêque de Dolichè (39), pour ne parler que de ceux sur lesquels on a quelque précision, paraissent également bien pourvus. Enfin, postérieurement à 1133 où Foulque, allié du patriarche, assiège Qoçaïr (40), et peut-être même à 1155, mais avant 1166, le patriarche acquiert cette forteresse qui devient dès lors la place de sûreté où il dépose ses trésors et établit en temps de danger son administration ; l'importance en est attestée par les bulles pontificales qui s'occupent de son administration en période de vacance, et par la contribution financière levée par le pape sur plusieurs églises pour la fortifier.

Aux propriétés directes s'ajoutent les droits perçus sur les biens des laïcs. Il y avait ici une difficulté inconnue des pays occidentaux. Là les dîmes étaient payées par les vilains, non par les seigneurs. Mais d'autre part, en Orient, les dîmes ne pouvaient en principe être perçues que sur les Latins ou les Grecs, puisque les monophysites et les Arméniens relevaient d'autres églises ; or le plus souvent les Latins et les Grecs n'étaient que propriétaires et faisaient cultiver leurs terres par des paysans monophysites, arméniens ou musulmans. Il fut donc stipulé que les premiers auraient à faire payer à leurs paysans des droits tels qu'ils pussent prélever dessus une dîme à reverser par eux à l'église. Les paysans non latins ou grecs devaient d'ailleurs souvent directement à l'église quelques redevances en nature, par exemple des myrtes pour les grandes fêtes.

Quant aux édifices du culte et aux couvents de leurs moines, les Latins les avaient pris parmi les églises et établissements autrefois grecs ou encore occupés par des Grecs à leur arrivée. On verra toutefois qu'ils ne les en avaient pas totalement privés.

Liste des évêques du patriarcat d'Antioche — Archevêchés

Albara:
Pierre (1098, 1123).

Apamée (a):
Serlo (1139).
B. (1142, 1143).
Gérald (1174).
Anonyme (1198).
Otton (1214, 1216).
Anselme (1219, 1223, id. 1227, 1232 ?).
Pierre (1238, 1244) b).
Anonyme (1263).
(a) Les deux sièges sont sûrement confondus : cela résulte de leur proximité (il ne peut pas y avoir deux archevêques à cinquante kilomoites l'un de l'autre), de l'identité de nom du seul évêque d'Al----a connu, le premier, Pierre, avec son contemporain d'Apamée, et de la présence de ce personnage alternativement sous ses deux titres dans Rozière 192. Sur la captivité et l'évasion de Pierre en 1123. cf. infra, page 296.
(b) Grégoire, IX, 1466. Rohricht Regesta, page 172. Nous ne donnons ci-après les références que pour les personnages absents ou différents de Rohricht, Syria Sacra, ZDPV X (1887).


Misis (Mamistra):
Barthélémy (1100, 1108).
Raoul, 1135, élu patriarche d'Antioche.
Caudin (1139).
? (1163).
Barthélémy (1186).
Barthélémy, élu en 1198.
Jean, élu en 1216.
Philippe, 1226, 1230 ?, 1238 ?, 1239 ? (a).
Guillaume, 1246, 1254, (b) 1259 ? (c).
a) Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 345; Grégoire, 4466, 4968.
(b) Revue de l'Orient latin, VII, 181.
(c) D'après une lettre inédite d'Alexandre IV (Vatican, Reg.an 5, n° 188).


Tarse:
Roger (1100, 1113).
Etienne (1139).
? (1178) (a).
Albert d'Aix (1186, 1190).
Pierre, élu en 1198, id. 1204 ?
? élu en 1209, mort avant 1213.
Booz (Paul), 1216.
? Nommé en 1226, 1232 ? (b)
(a) Michel le Syrien, an 1489.
(b) Grégoire, IX, 1101; Honorius III, 6026.


Doulouk (Tulupe) - Manbidj (Hierapolis): (a)

Franco, 1134, 1141 (b).
(a) Distingués à tort par Rohricht, le second titre est « in partibus »; Franco porte alternativement les deux titres. Il paraît résider à Tell-Bâchir.
(b) Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, 89 et 112; Revue de l'Orient latin, VII, 129; Guillaume de Tyr, XV, 14. Mort en 1152,. Guillaume de Tyr, page 789 ?


Edesse:
Benoît, 1100, 1104.
Hugues, 1220 (a) tué en 1144.
(a) Telle est la date de son épître à l'église de Reims d'après Riant (HOC, V, 317). Peut-être eut-il un successeur, cf. Guillaume de Tyr, page 789.

Liste des Evêchés d'Antioche

Boulounyâs (Valénie):
Pierre (1148) ?
Giraud (av. 1163).
Antérius (1163, 1193).
? (1196, 1205).
Eustache (1216, 1222).
Barthélémy (1234).
Pierre (1250).
Gérard (1289).

Djabala (Gibel):

Guillaume (1115).
Bandin, élu en 1200, 1215.
Durand, 1222 (a).
Anonyme, 1237, 1238 (b).
Guillaume, 1244, 1249, id. 1254, 1256 ? (Dominicain), (c)
Guillaume, 1263, 1268 (Franciscan).
Barthélémy, 1275, 1278.
Anonyme, 1286, 1289.
a) Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 305.
b) Grég. IX, 3387, 4471, 4504.
c) Ces deux dernières dates d'après Innocent IV, 7396, et Alexandre IV, 1086.


Tripoli:

Albert d'Aix, 1112, 1115.
Pons, 1115.
Bernard, 1117, 1127.
Guillaume, 1132.
Géraud, 1132, 1145.
Gombaud, élu 1170.
Romain, 1174, 1179.
Jean, 1184.
Aimery, 1186, 1187.
Pierre, 1191, 1194.
Laurent, 1198, 1199.
Geoffroy, 1204, 1209.
Guy de Valence (date ?).
Robert, 1217, 1228.
Albert d'Aix, élu 1243 et peut-être cassé (a).
Grégoire de Montelargo, élu 1249, 1250; id., 1452-1256 ? (b).
Opizon, 1257, 1259 (c).
Paul, dominicain, 1261, 1284.
Cynlhis de Pinea, 1285, 1286.
Bernard, 1289, 1296.
Romain (1132).
Hugues (1140, 114 ?) (d).
V. (1179) (e).
? (1187).
Raoul (1262, 1266) (f).
(a) Innocent IV, 57, 188.
(b) Ces deux dernières dates, d'après Inn., 6070, 7396, et Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 785.
(c) Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 849 et 871.
(d) Otto de Freis. MGSS, XX, 266.
(e) Mansi, XXII, 215.
(f) Clément IV, n° 409.


Lattakié:

Gérard (1141, 1161).
? (1223) (a)
? (1254)
Pierre de Saint-Hilaire (1264).
(a) Innocent IV, 7, 397. Serait-ce Augustin de Nottingham, qu'on sait avoir été nommé peu auparavant à ce poste par Innocent IV (lors de la traversée d'Opizon), cf. Rohricht Reg. add. n° 366 (mais peut-être faut-il lire : « un chanoine augustin » (cf. Innocent IV, 7397).

Artâh-Hârim:

Bernard, 1098, élu patriarche en 1100.
? 1119 (a).
S., 1135.
(a) Gautier, II, 3.

Mar'ach:
?, 1115.

Kaïsoûn:

Aucune mention d'évêque; pour le siège, Nersès, 576, Grégoire, 109.

Qoûriç:

Géraud, 1139, 1152 (sa mort).

Rafânya:

Géraud, 1127, 1139 (a).
(a) Cette dernière date d'après Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 901, cf. Inventaire, page 47, an 1132.

Tortose:

Raymond, 1127, 1139.
Guillaume, 1142.
Pierre, 1163, 1169.

Djoubaïl:

Jubald, élu, 1167.
? 1243, 1253, 1260 (a).
Hugues, franciscain, 1282.
Pierre, 1267, 1286.
? 1289 (b).
(a) Cette dernière date d'après Revue de l'Orient latin, II, 211.
(b) Nicolas, IV, 829.


Dans tout ce qui précède, on a cité pour chaque prélat seulement les dates terminales auxquelles il est connu.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes — Eglise séculière

1. Albert d'Aix, page 433.
2. L'idée est formellement exprimée par Guillaume de Tyr, page 274.
3. Albert d'Aix, loc. cité, A Edesse, la chose était faite dès 1100, peut-être dès 1098.
4. Raymond, 14; Guillaume de Tyr, VII, 8.
5. Raoul de Caen, 704.
6. On a un acte de 1134 (avant septembre) daté de l'an 35 du patriarcat, ce qui donne septembre 1100 comme terminus antequem (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, page 89); Guillaume de Tyr, dit que Jean resta à peine deux ans, donc partit au printemps de 1100 (cf. Albert d'Aix, 274). Orderic, IV, page 141 croit que Jean partit pendant la captivité de Bohémond, mais que celui-ci fut consulté pour son remplacement, ce qui parait étrange. Sur Jean (dit l'Oxite), cf. l'article de Papadopoulos dans l'Annuaire (Epétéris) de la société des études byzantines, XII, Athènes, 1936. Les relations de Bernard avec l'église du Puy sont illustrées par le récit du pèlerinage du second successeur d'Adémar, Ponce-Maurice, qui vers 1125 reçut de Bernard, « son ami », des reliques, et autres présents (cité dans Historiens Occidentaux des Croisades V, page 355).
7. Ainsi s'expliquerait que Foucher III3 accuse Roger d'avoir dépouillé Bohémond II. Math., 104 accuse Bernard d'avoir empoisonné Tancrède, sans doute seulement en raison de son action en faveur de son successeur contesté. Matthieu d'Edesse, 104; Qal. A 185; G. 132; I. F., I, 69 v° .
8. Lettre de Léon à Innocent, III. Raynaldi, XX, 220; Hist. Royal dans Alishan, Léon, 257; Grég., IX, 4471, 4472.
9. Raymond, 266, 271.
10. Les circonstances de l'élection de Bernard sont mal connues, cf. supra, n. 6.
11. On n'en a pas de témoignage net pour Antioche. Dans le royaume de Jérusalem, Tancrède est le fondateur de l'abbaye latine du Mont-Thabor.
12. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 169; on verra que le prince exerce le même droit dans les églises indigènes et dans le clergé grec au XIIIe siècle, plus même que dans le clergé latin. Pour l'affaire de Saint-Paul, cf. infra, page 619.
13. Raoul de Caen, 710; Matth., 56; Gautier., I, 2 et III, 10.
14. Raoul de Caen, 709.
15. Ughelli, IV, 847. Lib. Jur., I, 30; Millier, 3; Rozière, 166.
16. Infra, page
17. Michel Le Syrien, en 1443.
18. Matthieu d'Edesse, 50.
19. Matthieu d'Edesse, 75.
20. Matthieu d'Edesse, 90.
21. Michel Le Syrien, eu 1437.
22. Gautier, II. On le voit aussi appuyer auprès du pape Calixte II une demande de secours de Baudouin II pour prendre Tyr. (Rôhricht, Gesch., 163.)
23. Ces listes furent traduites en latin (cf. Itinéraires Français à Jérusalem, publiés par la Société de l'Orient Latin, page 11).
24. Guillaume de Tyr, VII, 8, pour Albâra.
25. Guillaume de Tyr, page 509 et suivantes; Rozière, page 4 et 8; cf. Rohricht, Geschichte, page 98-99. Les envoyés de Bernard souscrivent une charte de Pascal II au Mont-Cassin (Kehr Italia Pontificia, VIII, page 162).
26. Guillaume de Tyr, page 159; Cf. Rohricht Geschichte, page 184.
27. Bouquet, XV, page 365.
28. Grégoire, IX.
29. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, 38.
30. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, 446. Le Strange Palestine, 371.
31. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 112 : « Une croix d'or ornée de perles et de pierres précieuses; un grand calice doré orné de perles et de pierres précieuses; deux grands tissus ornés de pierres précieuses; deux chirothèques à croissants d'or ornés de perles, des sceaux de fer pour sceller les chartes; sept couteaux à manche d'ivoire; deux coffres rouges et un coffre blanc, contenant : une planeta rouge, trois dalmatiques rouges, une autre tunique rouge, un pluvial blanchâtre, un parement blanc, une étole et un manipule blancs brodés d'or, une ceinture blanche, une ceinture rouge, une étole rouge et un manipule, une robe pour la confirmation, un girandole, deux manteaux, l'un ouvragé, l'autre non, un encensoir d'argent, un vase d'argent pour la confirmation, un parement d'autel, une poigne d'ivoire et d'or ouvragé, deux tapis, une robe, un tapis d'autel (paré), un pluvial (rimatique ?), une tunique d'étoffe impériale (pourpre ?) ornée d'or, une étole, un manipule rouge, une masse pour le service, une chasuble de (samit Nerengi), un pluvial blanc de samit (étoffe de soie épaisse et lourde de grand luxe), un missel, un évangéliaire (dont une bulle d'Honorius III, 703, au sujet du vol de ses pierreries), un livre des Epitres à couverture d'argent, une tunique de cendal (?) blanc, une chasuble, une dalmatique, une tunique d'amit (samit de moindre épaisseur) noir, deux anneaux d'or, trois épingles d'or, une chasuble, une dalmatique de samit verte, une chasuble de doxa (?), une dalmatique de samit vert, deux manteaux, une tiare d'argent dorée, un girandole, quatre custodes, des corporaux avec un --------- (safran ar. Karkoum ?), une étole, une étole et un manipule ------, un manipule rouge, deux aubes, l'une parée, l'autre non, trois ---- l'une ornée d'or, les deux autres avec orfroi, une étole et un manipule en ------, deux ceintures, l'une blanche et l'autre rouge, un tapis blanc, un peigne d'ivoire. »
Plus tard, Saint-Louis rapporte d'Antioche un vase sacré ouvré par Saint Pan---------, Orient et Occident pendant les Croisades, page 39).
32. Pour Bernard, cf. Orderic Vital, vol. IV, page 141, pour Raoul I, pour Aimery, Michel, en 1504.
33. Guillaume de Tyr, 711 (an 1144).
34. Raymond, 266.
35. Gautier, II.
36. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I (I, page 69)
37. Albert d'Aix, page 682.
38. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, 595; Honorius III.
39. Revue de l'Orient latin, VII, 129.
40. Michel Le Syrien, 234.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

II. L'Eglise régulière

Le prestige d'Antioche, de vieilles traditions érémitiques et l'influence des Stylites dans la Montagne Noire, avaient de tout temps fait de la région d'Antioche un grand centre de vie monastique. Les Francs, revivifiant les couvents en partie ruinés par l'invasion turque, installèrent des moines latins à la place ou à côté de ceux, grecs ou autres, qu'ils y trouvaient, et les communautés ainsi créées acquirent vite une grande importance, d'une part à cause de leur richesse, d'autre part en raison des contacts spirituels qui s'y nouèrent avec les milieux indigènes correspondants. Leur belle période est le début du XIIe siècle, où les conquêtes permettent de les doter largement, et où les ordres militaires ne leur font pas encore concurrence dans la piété des fidèles. Les trois plus grandes abbayes bénédictines ayant leur établissement principal dans la principauté sont celles de Saint-Paul, Saint-Georges, et Saint-Siméon. On a vu que Saint-Paul existait, comme abbaye grecque, bien avant les croisés (1); ses abbés, voire ses moines, ont une importance dont témoignent leur apparition fréquente sur des chartes, leur participation à des événements comme l'entrée de Foulque à Antioche en 1131 (2); la richesse du monastère est attestée tant par les chartes que par les voyageurs (3); cette puissance exposera d'ailleurs les moines à des conflits avec les princes et même avec des patriarches (4).

On connaît mal, au XIIe siècle, l'abbaye de Saint-Georges, dans la Montagne Noire, probablement analogue à la future abbaye cistercienne de Saint-Georges-de-Jubin (5), qui paraît s'être trouvée dans la région du Râs al-Khanzîr (6). Plus près d'Antioche, des moines latins s'étaient établis à côté des moines grecs dans le couvent de Saint-Siméon le jeune, qu'Ibn Boutlân, à la veille de l'invasion turque, disait, avec ses dépendances, vaste comme la moitié de Bagdad (7); son importance restait assez grande au temps des Francs pour qu'ils aient baptisé Souwaïdiya Port Saint-Siméon, que les musulmans l'aient deux fois pris pour but de raids de pillage, et que Bohémond IV ait eu avec les moines de graves conflits fiscaux (8).

En dehors des bénédictins (9), nous ne connaissons à Antioche que la communauté des chanoines augustiniens de Saint-Georges, dans l'église de ce nom (10); elle était assez riche pour entretenir parfois des évêques, voire des patriarches (11), privés de leur diocèse.

Les églises et monastères de la principauté n'étaient pas les seuls à y posséder des biens; plusieurs établissements du royaume de Jérusalem y avaient des terres, voire des filiales. Telle était Sainte-Marie-Latine, dont le clergé desservait aussi Sainte-Marie-Latine et Saint-Jean d'Antioche, Sainte-Marie-Latine et Saint-Nicolas de Lattakié, et possédait dans la principauté divers revenus (12); telle était aussi la léproserie de Saint-Lazare qui avait une filiale à Antioche (13). Des villages, des rentes, appartenaient à N.-D. du Mont-Sion (14), au Mont-Thabor (15), au Mont-Sinaï (16), au Saint-Sépulcre (17), à Hébron (18), à Bethléem (19); mais aucune église n'était aussi richement dotée que N.-D. de Josaphat, pour laquelle les princes d'Antioche paraissent avoir eu une dévotion particulière (20). Elle possédait des biens disséminés dans toutes les parties de la principauté, mais abondants surtout en Cilicie (21); elle les faisait administrer par des ecclésiastiques de la principauté faits confrères de l'abbaye ou appartenant à la maison soeur de Sainte-Mari-Latine; souvent elle leur concédait ces biens comme tenures viagères. Le Mont-Thabor, lui, louait ses biens à des laïcs. De temps en temps, des frères faisaient des tournées d'inspection. Naturellement Sainte-Marie-Latine entretenait des membres de sa communauté dans ses églises de la Syrie du nord (22).

Les Bénédictins n'avaient aucune organisation générale, et chaque maison était autonome; mais deux maisons pouvaient conclure entre elles des « fraternités. » Ainsi fit saint Paul en 1183 avec le Mont-Thabor, en 1197 avec N.-D. de Josaphat. En vertu de ces fraternités, non seulement chaque mois on prie dans chaque monastère pour les morts des autres, non seulement les moines et l'abbé de Saint-Paul seront reçus exactement avec les mêmes prérogatives que chez eux dans les maisons soeurs lorsqu'ils auront à s'y rendre, mais l'abbé de Saint-Paul pourra même occasionnellement remplacer l'abbé du Mont-Thabor ou de N.-D. de Josaphat, et ceux-ci ne pourront être élus qu'avec son consentement, et, à défaut de moine capable dans leurs maisons respectives, parmi ceux de Saint-Paul seulement; en cas de désaccord particulier entre moines, Saint-Paul pourra accueillir des réfugiés de maisons associées, sauf, naturellement, en cas d'excommunication. L'accord stipulait même, pour les moines de Saint-Paul, la possibilité, s'ils étaient expulsés par les Turcs ou le prince d'Antioche, de se réfugier à N.-D. de Josaphat ou au Mont-Thabor; en fait, c'était aux moines palestiniens que la conquête saladine pouvait rendre une clause semblable en leur faveur le plus utile, et il est vraisemblable qu'une telle hospitalité leur avait été plus ou moins accordée, sans cela l'on s'expliquerait mal les privilèges sans contrepartie qu'ils accordent à Saint-Paul (23). Le danger militaire distingue quelque peu ces fraternités de celles de l'Europe, auxquelles elles sont par ailleurs de tous points semblables.

Le même danger explique qu'à partir du milieu du XIIe siècle les ordres civils cessent d'être l'élément dominant du monachisme franc de Syrie, et cèdent cette place aux ordres militaires (24).
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes — Eglise régulière.

1. Le Strange, 368.
2. Sont connus les abbés:
T. (1108, Muller, 3),
Pierre (1167, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, 271),
Falco (1183, 1186, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, 491 et suivantes et II, 910),
Bernard (1197, Delaborde, 92),
Serge (date inconnue, sceau dans Revue numismatique, 1891, 229),
anonyme (1222, Honnorius, III, 3754),
Le moine Hugues de Blois (1135, Kohler, 130),
Le moine Pierre de Lalinier, qui ouvre la porte d'Antioche à Foulque (Guillaume de Tyr, XIII, 27).
3. Wilbrand, 173; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, I, 171, 446, 271; Innocent, IV, 8001 (prieuré à Chypre; après la chute d'Antioche, la communauté se reconstitue a Famagouste (Nicolas, IV, 778); cette circonstance et l'association de saint Paul avec Notre-Dame de Josaphat, dont des chartes sont parvenues en Italie, peut faire espérer de retrouver des archives de saint Paul en Italie. Cf. Hackett, History of the orthodox church of Cyprus, 451, 606. Aussi Honnorius, III, 5753 (prébende).
4. Lettre de Léon, Raynaldi, XX, 220; Innocent, III, 12 juillet 1205 et 28 janvier 1213.
5. Un acte génois du XIVe siècle parle d'un prieuré « S. Georgi de Jubinovel de Montana Nigra » (Janauschek, Origines Cisterciensium, 217); nous savons que Saint-Georges-de-Jubin existait avant d'être cistercienne (Grégoire, IX, 1887), or ce nom n'est jamais signalé au XIIe siècle, tandis qu'on y connaît une abbaye de Saint-Georges « in Montanis Nigris », qu'on ne connaît plus au XIIIe (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 266).
6. Il existait un couvent bénédictin au Ras al-hanzîr (St. Ncrsès dans Alishan Sissoaan, 517), proche d'un couvent arménien; il existait dans la Montagne-Noire un couvent arménien de Saint-Georges (Alishan, 486) ainsi qu'un couvent monophysite du même nom (Michel de Mar'ach, JA, 1888); un groupement au même lieu de ces trois monastères homonymes est possible; près de là est Georgia (Dussaud, Topographie, 440). L'existence d'un grand monastère au Râs al-Khanzîr est connue d'Idrîsî (Jaubert, 132); l'abbé de Saint-Georges-de-Jubin, employé a des négociations entre Antioche et Chypre (infra page 670) doit-être proche de la mer.
7. Le Strange, 434.
8. Guillaume de Tyr, XVII, 10; Chronique anonyme syriaque, an 1475 (description du trésor du couvent grec); Honnorius, III, 5061. Rente sur un moulin, Rey Recherches, 22. Le patriarche Raoul y fut retenu prisonnier en 1139 (Guillaume de Tyr, XV, 19).
9. On connaît encore les Bénédictines de Sainte-Croix de Carpita (Alexandre, IV,. 6 mars 1257) et une autre abbaye de femmes, Sainte-Marie-du-Fer, près du Pont de fer (Djisr al-Hadîd) (Rey Rech., 22 Delab, 117, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 491), et des abbayes de nature inconnue a Arsaïa (Delaborde, 117), Rivira près Lattakié, Notre-Dame de la Carrière, Saint-Gildas près Antioche, Mont-Parlier (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 131, 440 446, 491); Rochefort, La Granacherie (Strehlke, 10, Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, 226). Au XIIIe siècle il y avait a Antioche une maison de Carmes (AASS, Juin, VII, 222).
10. On en connaît deux abbés, Angerius (1140, Rozière, 178), Leutprand (Archives de l'Orient latin, II B 137).
11. Celui de Lattakié (Inn., IV, 7397), le patriarche de Jérusalem Daimbert (Guillaume de Tyr, X, 25).
12. Rohricht, n° 331 nomme les casaux de Faxias (Fasri ?) et Valtorentum, et des rentes a Yâghâ, Imm, des jardins à Antioche.
13. Delaborde, 170.
14. Rohricht, n° 576 (Félix. Bussudan, Cuccava, château de Dominum, Bexa, Eroï, Miserach).
15. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 911, I 441 (rentes).
16. Honnorius, III, 709 (maisons a Antioche et Lattakié).
17. Rozière, 169 (maisons a Antioche, dont une soierie).
18. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome III, 96, 117; Archives de Malte, 97 (casal de Naheria, près Djisr al-Hadid).
19. Rohricht, n° 983 (Carcasia, Cabamo, Boldadia, Norsinge).
20. Bohémond II lui donne une église à Tarente et Bohémond III fait inhumer à N..D. J., sa mère et ses frères et soeur (Delaborde, 72, Kohler, 151, 153).
21. Delaborde, 26, 117; Kohler, 115, 129, 130, 151, 172, 181 (territoires de Misis et Til; de Hâroûnya, Roissol, Djabala, Lattakié, Kafartâb, Zerdanâ).
22. Rozière, 165, 179; Delaborde, 117; Kohler, 172, 181.
23. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome, II, 911; Delaborde, 92.
24. A la vie monastique, il faut ajouter les pèlerinages a Antioche et à la Montagne Noire; on y trouve des pèlerins Scandinaves (Riant, Les Scandinaves en Terre-sainte, 89) et Alexandre III y envoie comme expiation les meurtriers de Thomas Becket (Romoald, MGSS, XIX, 439).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Les Franc entre Byzance et l'Islam jusqu'à la perte définitive d'Edesse

Les débuts de Zengî (1128-1186)
Le tiers de siècle qui suit l'occupation d'Alep par Zengî est marqué par deux grands événements : d'une part, un état musulman puissant se crée dans la Syrie du Nord par une lutte connexe contre les petits états musulmans voisins et les Francs, lutte qui est de plus en plus soutenue par un mouvement de réaction religieuse et de guerre sainte ; d'autre part, l'empire byzantin essaye de reprendre en Syrie la prédominance qu'Alexis Comnène avait paru finir par renoncer à lui donner. Les Francs tâchent d'abord de résister sur les deux fronts, tout en évitant autant que possible une rupture ouverte avec Byzance ; après l'échec de la seconde croisade et l'unification de la Syrie musulmane qui la suivra de peu, ils accepteront, non sans peine, de composer avec le danger grec pour éviter la catastrophe dont l'Islam les menace.

S'il n'y a pas dès 1128 de heurt violent entre les Francs et Zengî, c'est que chacun d'eux a les yeux tournés vers Damas, où Toghtekin vient de mourir. Depuis quelques années, l'atabek, sous l'influence de son ministre al-Mazdaghânî et de son allié Ilghâzî, avait accueilli un missionnaire « assassin », Bahrâm, auquel il avait concédé Bânyâs, menacée par les Francs ; dès lors les Assassins, en sûreté dans cette place-forte, avaient, sans renoncer à toute activité en Syrie du Nord (1), transporté en Syrie centrale le plus clair de leurs énergies. La mort de Toghtekin fut l'occasion contre eux d'une réaction analogue à celle qui avait suivi la mort de Rodwân à Alep. Bahrâm ayant trouvé la mort dans un combat contre des montagnards du Wâdî'i-Tîm, le fils et successeur de Toghtekîn, Boûrî, fit exécuter al-Mazdaghânî, cependant que la populace massacrait les Assassins de Damas. Le frère de Bahrâm, Ismâil, livra alors Bânyâs aux Francs ; mort peu après, il devait être remplacé comme chef local des Assassins par un Kurde, 'Alî Ibn Wafâ, que nous retrouverons (2). A la faveur de ces troubles, Baudouin II, renforcé par les comtes de Tripoli et d'Edesse et par Bohémond II (qui avait à venger un raid du lieutenant de Boûrî, Sawâr ibn Aïtekîn, contre Kafartâb) (3), essaya de conquérir Damas (décembre 1129). Ce fut en vain (4). Du moins devait-il rester de cette tentative une association entre les Francs et les Assassins, qui vont aller chercher fortune auprès d'eux, dans le Djabal Bahrâ méridional.

Quant à Zengî, il avait été faire sa cour au Sultan dont, l'argent aidant, il avait obtenu un diplôme d'investiture vague sur tout « l'ouest. » Il était résolu à donner à cette expression un contenu précis. Dès 1128 il a occupé Rahba. En 1130 il enlève Qal'at as-Sinn à Joscelin auquel il impose une nouvelle trêve d'un an par des raids sur les confins d'Edesse et de 'Azâz. Il propose alors une action commune contre les Francs à Khîrkhân, qui vient le trouver, et à Boûrî, qui lui envoie son fils Sevindj ; le premier soin de Zengî est de faire arrêter Sevindj et d'enlever Hamâh aux représentants de Boûrî ; le second, de faire arrêter Khîrkhân, et, cette fois en vain, d'assiéger Homç (automne 1130). Boûrî devait peu après récupérer son fils en livrant à Zengî Dobaïs qui, fuyant de nouveau l'Iraq à la suite d'hostilités malheureuses, était tombé entre ses mains ; il n'y en avait pas moins rupture morale entre Damasquins et Zengî, situation qui, en empêchant la coalition des forces musulmanes, devait profiter aux Francs (5).

Mais, à Antioche, ceux-ci avaient d'autres causes de faiblesse. La moindre n'était pas la rupture entre Bohémond II et les Roupéniens de haute-Cilicie. A la fin de 1129, Thoros mourut, et fut remplacé non par son fils, mais par son frère Léon, qui fit, semble-l-il, empoisonner son neveu (6). Sont-ce des circonstances ou des empiétements commis pendant les années critiques postérieures à 1119 par les Roupéniens qui amenèrent la rupture, on l'ignore ; en tous cas, au début de 1130, Bohémond, juste revenu de Damas, envahissait la Cilicie.

Malheureusement il n'était pas le seul : de l'autre côté entrait une année dânichmendite. La paix régnant avec les Grecs depuis la défaite de Gabràs, Ghâzî, en accord avec son gendre seldjouqide Mas'oûd, s'était appliqué à réprimer les désordres des Turcomans dans ses états et à y ramener un peu de prospérité. Mais les deux alliés avaient eu à combattre un frère de Mas'oûd Arab, qui, lui reprochant d'avoir abandonné Malatya à Ghâzî, s'était révolté et avait réduit Mas'oûd à fuir à Constantinople ; avec des secours grecs, Mas'oûd avait repris le dessus, mais Arab avait alors reçu des renforts des Roupéniens, et ce fut seulement au bout de plusieurs années que Ghâzî parvint à lui enlever Ankara et à l'obliger à son tour à fuir chez les Grecs ; sans doute ceux-ci faisaient-ils mine de le secourir, car Ghâzî, rompant la paix, envahit les territoires byzantins du Pont ; mais il avait surtout à se venger des Roupéniens, d'où, en 1130, son irruption dans la plaine d'Anazarbe (7). Entrés chacun de leur côté en Cilicie, Turcs et Francs ignoraient leur voisinage. Une rencontre fortuite eut lieu au nord de Misîs, dans le Mardj ad-Dîbâdj. Les Francs furent écrasés sous le nombre, Bohémond tué ; sa tête, convenablement préparée, fut envoyée par le vainqueur au calife (février 1130) (8).

La mort de Bohémond provoqua de graves troubles dans la principauté d'Antioche. Sa veuve, Alice, entendait exercer elle-même la régence au nom de sa fillette, Constance. Fille d'une princesse arménienne, elle fit ce qu'avait fait hier la veuve de Kogh Vasil avec Boursouqî : elle écrivit à Zengî. Mais elle avait compté sans les Antiochiens, qui avaient fait appeler Baudouin ; le roi accourut, se trouva saisir l'envoyé de sa fille à Zengî, et le fit exécuter; Alice refusa d'ouvrir à son père les portes d'Antioche, mais d'un autre côté est arrivé aussi Joscelin, auquel un moine de Saint-Paul ouvre une porte, tandis qu'ailleurs un bourgeois, Guillaume d'Aversa, introduit Baudouin et son gendre Foulques d'Anjou. La princesse s'en remet à la clémence de son père, qui lui laisse son douaire de Lattakié et Djabala ; le roi fait alors prêter les hommages à la jeune Constance, et confie la garde de la ville à Joscelin, jusqu'au jour où Constance pourrait être mariée (9). Seulement, en août 1131, Baudouin meurt. Foulques, qui lui succède, est un nouveau venu qui n'a pas encore de prestige ; quelques mois plus tard, Joscelin à son tour disparaît. Alice espéra pouvoir prendre sa revanche, en profitant des difficultés qu'avait Foulques avec, sa femme, soeur d'Alice (10). Elle se trouva des alliés en Guillaume et Garenton de Çahyoûn, vassaux de Lattakié, Pons de Tripoli, maître par sa femme de Chastel-Ruge et Arzghân, et qui refusait de prêter à Foulques l'hommage qu'il avait prêté à Baudouin, enfin le fils de Joscelin, Joscelin II, auquel les Antiochiens refusaient de reconnaître les mêmes prérogatives qu'à son père. Mais de nouveau les Antiochiens, ayant eu vent du complot, appelèrent le roi de Jérusalem, qui accourut par mer et devança les conjurés ; il dut venir livrer bataille à Pons et Guillaume sous Chastel-Ruge, les battit, mais accepta de se réconcilier avec eux sans pénalité. Vers le moment ou en 1133 il eut à assiéger Qoçaïr (11) ; il resta un certain temps à Antioche pour organiser le gouvernement, qu'il confia en repartant au connétable Renaud Mazoir (12).

Heureusement pour les Francs, Zengî n'était pas en état de s'occuper d'eux. Resté encore plus mésopotamien que syrien, il était intervenu dans les luttes des successeurs du sultan Mahmoud, mort en 1131, avait en conséquence attaqué le calife, été battu par lui malgré l'aide de son ancien ennemi Dobaïs, et même au début de 1133 subi un siège dans Mossoul. Au milieu de cette année, Mossoul était sauvée ; mais Zengî avait employé la fin de l'année puis toute l'année 1134 à soumettre les Kurdes de la rive gauche du Tigre, puis, avec l'aide de Timourtach, à combattre Dâoûd de Hiçn Ka'ïfâ, coupable d'avoir aidé le calife contre lui et, dès 1130, de l'avoir attaqué à son retour de Syrie. Aussi est-ce seulement en 1135 que Zengî peut réapparaître en Syrie, deux fois plus fort il est vrai qu'auparavant (13).

Entre temps, la frontière antiochienne avait été inquiétée, dès la mort de Bohémond II, par Zengî lui-même en 1130 (raids sur Athârib et Ma'arra Miçrîn) puis, à partir de 1131, par Sawâr, passé à son service et devenu gouverneur d'Alep (14). La mort de Joscelin, à demi-écrasé par une mine pendant le siège d'une place musulmane, accident auquel il avait survécu juste assez pour conjurer par une suprême levée d'armes une attaque danichmendie, était un malheur pour les Francs, car son fils Joscelin II, malgré des qualités de bravoure et parfois de générosité, n'avait pas son sens politique ni ses qualités militaires (15). Pendant la guerre de Zengî et du calife, Sawâr s'abstint de toute opération importante, mais encouragea et au besoin aida des raids turcomans (1232) (16). En 1133, Khîrkhân étant toujours prisonnier de Zengî, et Boûrî de Damas ayant été « assassiné » en représailles des massacres de 1128, les Turcomans sont un moment détournés vers Homç ; mais, ce faisant, ils surprennent Pons de Tripoli, qui avait de son côté fait un coup de main sur Salamiya (17), près de Ba'rîn, où Foulques en personne doit venir, non sans peine, le délivrer (18). Cependant, les Turcomans, appuyés par Sawâr, se regroupent près de Qinnasrîn, où le roi parvient par surprise à leur infliger un sévère échec. Mais tout de suite Sawâr réagit, et bat un corps franc lancé à la poursuite des fuyards ; d'autre part, les arrivées de Turcomans en Syrie se multipliaient, peut-être grâce à l'alliance du pacifique Timourtach et du belliqueux Zengî ; Joscelin, malgré de durs combats dans le Chabakhtân contre un cousin de Timourtach, envoyait à Foulques un renfort, mais Sawâr, près de Bouzâ'a, l'écrasa (19); puis en 1134, Foulques est obligé de se désintéresser de la Syrie du Nord parce que le successeur de Boûrî, Ismâ'îl, provisoirement tranquille du côté de Zengî, lui a enlevé Bânyâs, si bien que Sawâr peut conduire des raids impunis à travers le Djazr jusqu'à Ma'arra et Hârim (20). Les voies sont bien frayées pour le retour de Zengî.

Ce qui est grave pour les Francs est que spontanément les montagnards du Djabal Bahrâ, qui avaient été si longs à soumettre, déjà cherchaient à s'affranchir. Dès 1131, certains d'entre eux enlevaient Bikisrâil à Renaud Mazoir, probablement retenu à Antioche ; il est étrange de constater que la place appartint alors à un seigneur d'origine turcomane, Mangoukhân (?). Cinq ans plus tard il était appelé à la rescousse par les habitants de Balâtonos, qui venaient de se soulever contre leur garnison franque et la tenaient assiégée ; en promettant une capitulation si on laissait leurs familles gagner en paix Çahyoûn et Djabala, ce qui fut fait, les Francs parvinrent à résister assez longtemps pour recevoir des secours antiochiens qui les délivrèrent (21). Bikisrâil fut aussi réoccupée par les Francs, mais dans des circonstances et en un moment inconnu.

Ce fut à l'origine un mouvement analogue qui, dans le Djabal Bahrâ méridional, amena l'établissement des Assassins. Entre 1130 et 1132, les montagnards de Qadmoûs avaient repris cette place occupée par les Francs seulement depuis 1129. Elle fut remise par eux au seigneur du Kahf, Saïf ad-dîn ibn 'Amroûn. Celui-ci craignit de ne pas pouvoir la conserver, et, comme le missionnaire ismaïlien Abou'I-Fath cherchait une place apte à compenser la perte de Bânyâs, il la lui vendit (1132) (22). Un peu plus tard, un fils de Saïf ad-dîn, Moûsâ, en contestation avec des cousins pour la succession de son père, qui avait été tué (1135), livrait le Kahf même aux Assassins (avant 1139) (23). Entre temps (octobre 1136, octobre 1137), la petite garnison franque de Khariba était supplantée par une poignée d'Assassins; en vain Çalâh ad-dîn al-Yaghîsiyânî, gouverneur de Hamâh pour Zengî qui venait de reprendre cette ville, les en délogea-t-il; ils y rentrèrent par la trahison d'un ami du chef de la garnison (24). Enfin en 1140 Maçyâth, que son seigneur 'oqaïlide avait en 1127 vendue aux Mounqidhites, était à son tour livrée par trahison aux Assassins (25). Manîqa même paraît, dès 1151, ou perdue par les Francs ou gravement menacée (26). Au milieu du XIIe siècle, le domaine des Assassins est donc constitué à peu près tel qu'il restera jusqu'au temps de Baïbars (27). Comme à Alamoût leurs confrères iraniens, ils ont désormais en Syrie un repaire inexpugnable; leur grand maître syrien Sinân sera, pendant le règne de Saladin, une puissance avec laquelle les souverains traiteront d'égal à égal.

En même temps que dans le Djabal Bahrâ, la domination franque reculait en Cilicie. Peut-être Léon ne put-il pas tout de suite mettre à profit la disparition de Bohémond II, parce qu'il dut résister au Danichmendie, qui lui imposa tribut; mais l'année suivante Ghâzî, aidé de Mas'oûd, se tourne contre Joscelin (allié des Roupéniens (28), si bien que Léon peut enlever aux Francs (29) Misîs, Adana, Tarse, peut-être Til Hamdoûn, et aux Grecs Selefké. Puis, comme Ghâzî depuis 1130 est en butte aux attaques de Jean Comnène, et qu'à Trébizonde Gabras est depuis plusieurs années révolté contre Byzance, une sorte de ligue anatolienne se constitue entre eux deux et Léon, également intéressés à prévenir la contre-offensive grecque; au Danichmendie, que la calife investit officiellement de la Cappadoce, cette alliance permet de reprendre l'avantage sur le basileus; à Léon, elle procure la sécurité de ses frontières, à la faveur de laquelle il enlève en 1135 aux Antiochiens Sarvantikar (30).

Des fissures apparaissent donc partout dans l'édifice franc d'Antioche lorsque Zengî revient en Syrie. Son premier soin est pour Damas, où Ismâ'il, menacé par des luttes de factions citadines, l'appelait; en arrivant, il trouve Ismâ'il égorgé et remplacé par un frère, Mahmoud, sous la tutelle d'un ancien et valeureux mamlouk de Toghtekin, Euneur : il ne peut donc que se retirer, non sans avoir en chemin repris Hamâh (31). Mais il se dédommage alors par une campagne foudroyante contre les Francs; en quelques semaines tombent Athârib, Zerdâna, Tell-Aghdî, Ma'arra, peut-être Kafartâh, bref toute la ligne des défenses orientales de la principauté (avril 1135) (32). En vain les Francs, réagissant trop tard vont piller le Djazr; pendant ce temps, Sawâr inquiète Tell-Bâchir, 'Aïntâb, 'Azâz, bat les Francs lancés à sa poursuite. Et Zengî marque le caractère définitif de ses reconquêtes en rendant à Ma'arra leurs biens aux anciennes familles musulmanes dépossédées par la conquête franque (33).

Une seconde fois les affaires d'Orient donnèrent un léger répit aux Francs. Le calife al-Moustarchid ayant eu l'audace de lever une armée pour combattre le sultan Mas'oûd, avait été supprimé par ce dernier, et son successeur, ar-Râchid, se mettait sous la protection de Zengî, qui, plutôt que de compromettre sa fortune, devait bientôt l'abandonner en se faisant payer sa trahison (34). En Syrie les fils de Khîrkhân livrèrent Homç à Mahmoud de Damas (35); mais, du côté franc, Sawâr avait veillé à ce que l'absence de son maître ne pût donner lieu à aucune réaction. Au printemps de 1136 il lança un raid audacieux de Turcomans en pleine province de Lattakié, où l'on était loin de s'être préparé à un tel cataclysme (36) ; et au même moment plus au sud un raid damasquin amenait la mort de Pons de Tripoli (37).

Le comté d'Edesse n'était pas en meilleure posture. Joscelin II n'est arrivé à empêcher Timourtach de prendre pied dans le Chabakhtân qu'en en faisant un no man's land autour de quelques réduits militaires. Au nord, l'Arménien Michel de Gargar, menacé par les Banou Bogousag de Sèvavérak, abandonne sa forteresse à Joscelin qui, ne pouvant la garnir, la recède à un frère du Katholikos, Basile; c'est l'occasion de discordes civiles, car les deux familles arméniennes sont rivales; Michel, s'estimant frustré, pille les confins de Kaïsoûn et y est tué; Basile se fait cependant mal voir, est expulsé par les Francs, revient avec des contingents ciliciens désoler la vallée de Marzbân. L'encouragement est trop beau pour les Turcs; le même Afchîn que vient d'illustrer le raid de Lattakié arrive piller la plaine de Kaïsoûn, où peu après lui succède une armée danichmendie; quant à Gargar, les Francs la gardèrent, mais ne purent empêcher Dâoûd de Hiçn Kaïfâ et Khartpert d'occuper Bâbaloû (38). Enfin au sud-ouest, on a vu les attaques qu'avait à subir Tell Bâchir de la part de l'armée d'Alep.

Foulques était encore revenu à Antioche en août 1135 (39). Mais il lui était impossible de défendre en même temps toute la Syrie. D'autre part, vers ce moment, mourut le patriarche Bernard; son successeur, Raoul, avant tout ambitieux, et pensant avoir avantage au gouvernement d'une femme sur l'esprit de laquelle il régnerait, profita de ce que Foulques, depuis sa réconciliation avec sa femme, ne lui refusait plus rien, pour obtenir la rentrée de la princesse Alice, soeur de la reine de Jérusalem, à Antioche; une fois revenue, Alice, pour assurer sa situation, négocia, non plus cette fois avec Zengî, mais avec le basileus Jean Comnène, au fils duquel elle faisait proposer la main de Constance (40). Les barons d'Antioche étaient encore trop proches de la croisade pour accepter l'éventualité d'une domination grecque. Ils demandèrent à Foulques de marier Constance sans attendre qu'elle fût d'âge nubile. Foulques pensa au fils cadet de son ancien voisin Guillaume de Poitiers, Raymond, alors à la cour d'Angleterre. Une ambassade lui fut envoyée, aussi discrète que possible, afin de n'éveiller les soupçons ni d'Alice ni de Roger II de Sicile. Ce dernier avait en effet de grandes ambitions méditerranéennes pour lesquelles Antioche pouvait jouer dans ses plans anti-byzantins le même rôle qu'elle avait tenu dans les pensées de Bohémond, et, sans qu'il eût formellement revendiqué l'héritage de son cousin Bohémond II en Syrie (comme, en vertu d'un accord conclu avant le départ du jeune prince, il avait recueilli ses états italiens), il ne pouvait toutefois admettre de ne pas être consulté et de voir la principauté échapper à la dynastie normande qui l'avait fondée. D'une façon inconnue, il fut averti des négociations, et fit surveiller ses ports; Raymond, bien que ne s'étant pas embarqué avant l'Italie méridionale, parvint à lui échapper. On verra comment, à son débarquement, il gagna Raoul à sa cause; celui-ci fit croire à Alice que Raymond venait pour l'épouser, la princesse le laissa alors entrer dans la ville et, tandis qu'elle attendait le beau chevalier, Raymond recevait du patriarche la couronne et la main de Constance, ainsi que des barons leurs hommages (1136, après avril) (41).

Suite : Raymond de Poitiers et Jean Comnène (1136-1143)

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes — Franc entre Byzance et l'Islam

1. Ilghâzî s'appliquait à paraître en bons termes avec eux, au point qu'ils lui avaient demandé la petite citadelle du Chérif à Alep et qu'il n'avait pu éluder une réponse négative qu'en la faisant démolir en hâte et en prétendans l'ordre parti juste auparavant. Ibn al-Khachchâb, qui dirigea la démolition fut en 1125 « assassiné », comme auparavant le sunnite Ibn al-'Adjamî. Les Assassins avaient également pénétré en Egypte, où le vizir al-Afdal devait périr de leurs mains; lui-même et son successeur al-Ma'moûn eurent des services de renseignements pour les dépister, et un de leurs espions fut « assassiné » à Damas (Ibn al-Fourât, 152 r° , 153 r° , 211 v° , 214 r° ; Ibn Mouyassar, 70).
2. Ibn al-Qalânisî, 180 A 216, 187-195 A 225-227; Ibn al-Athir, 445 (Historiens des Croisades 366 - suite d'après Ibn al-Qalânisî); Ibn Hamdoûn, 523; Azr., 163 v° ; Ibn Djauzî, 523; Ibn al-Fourât, 11, 8 r° . Massacre analogue d'Assassins à Amid en 1124 (Ibn Djauzî, 518).
3. Azînî, 523; Ibn al-Fourât, 11, 8 r° .
4. Rôhricht, 186, René Grousset, 662; ajouter. Ibn Djauzî, 523 et Ibn al-Fourât, cité dans Karabacek, Beitrage zur Geschichte der Mazyaditen, 117.
5. Ibn al-Qalânisî, 200-206 A 227-232; Azînî, dans Boughya, VI, 207 r° (Kamâl, 658), rés., 531; Boughya, V. 301 r° , VI, 208 r° ; Ibn Hamdoûn, 525; Ibn al-Fourât, Karabacek, 131; Chronique anonyme syriaque, 273.
6. Chronique rimée, 500.
7. Seule source, Michel le Syrien, 223-224, 227, 237. Je ne comprends pas Azînî, 520, disant que "Mas'oûd, roi de Qonya, livra bataille au fils du Dânkhraend et prit les campagnes de Constantinople.
8. Guillaume de Tyr, XIII, 27; Orderic, vol. IV, p. 267; Romuald. MGGSS. XIV. 420; Michel le Syrien, 227; Chronique anonyme syriaque, 98-99; Az. et Ibn Hamdoûn, 524; Ibn al-Athir, 468 H 391.
9. Guillaume de Tyr, XIII, 27; Az., 524, 525; Michel le Syrien, 230.
10. Pour ses relations avec Hugues du Puiset, qui bientôt se révoltera.
11. Michel le Syrien, 234, qui place le fait entre les affaires de Ba'rîn et Qinnasrîn, mais a une chronologie peu sûre. On sait par Azînî, que Foulques eut en janvier 1134, de nouvelles difficultés à Antioche, dont il changea le duc. Sa présence a ce moment est attestée par une charte (Roz., 165).
12. Guillaume de Tyr, XIV, 4; Azînî, 526, 527 (Kamâl, 664); Ibn al-Qalânisî 215 A 236; Mich:, 233. La datation précise est difficile. Azînî donne 526 (novembre 1131 - novembre 1132) puis en reparle dans une phrase parallèle à Ibn al-Qalânisî en moharram 527 (novembre 1132); mais Foulques étant alors a Jérusalem, retenu par la révolte de Hugues du Puiset, cette date ne peut se référer qu'à l'arrivée à Damas d'une série de nouvelles dont la dornière est celle d'un raid turcoman où le seigneur de Zerdanâ fut tué, selon Ibn al-Qalânisî, tandis qu'il résultait de sa mort dans la guerre civile, selon Azînî Ce seigneur de Zerdanâ parait effectivement être identique à Guillaume de Çehyoun, mort vers cette date (cf., Paul Deschamps, dans Syria, 1935, note sur mon article, ibid., 1931).
13. Diyâr Bakr, 243-246.
14. 'Azînî, 521 répété 525 (Kamâl, 661); Ibn al-Fourât, 20 r° ; Ibn al-Athir, 466-467 (Historiens des Croisades, 387-390). AI. 71-76 place à tort en cette année la prise d'Athârib, qui est de cinq ans postérieure, soit pour masquer le caractère islamiquement peu glorieux des opération! de Zengî en 1130, soit qu'il ait été induit en erreur par le fait, qu'en 1135 comme en 1130, les opérations contre Athârib aient eu lieu entre des hostilités sous Hamâh et au Diyâr Bakr.
15. Au physique, fort et trapu, de teint et de cheveux foncé, le nez gros, les yeux saillants, il tient de son ascendance arménienne (il était neveu, par sa mère, du Roupénien Thoros) et non de ses aïeux francs. Les Arabes l'appellent Joscelin l'Arménien. Azînî, 525 (Kamâl, 661); Michel le Syrien, 232; Chron an. syr., 99; Guillaume de Tyr, XIV, 3; Ibn al-Fourât, 20 r° , par confusion croit à un combat heureux de Sawâr contre Joscelin I, qui au contraire l'avait une fois battu; le succès de Sawâr est de deux ans postérieur et contre Joscelin II.
16. Raid turcoman sur Ma'arra, riposte franque sur Hiçn al-Qoubba, diversion de Sawâr sur Tell-Bâchir (hiver 1232-1233). Ibn al-Qalânisî 215 A 226; Azînî, 527 (Kamâl, 665); Ibn al-Fourât, 20 r° ; Michel le Syrien, 233.
17. Azînî, 526. Khîrkhân fut mis a mort par Zengî, en 1135.
18. Ibn al-Qalânisî, 221 A 243; Guillaume de Tyr, 614 (qui croit à tort les Turcomans conduits par Zengî).
19. Azînî, 528 (çafar = décembre 1133-janvier 1134); Ibn al-Qalânisî, 222 A 244, date a tort de çafar 527 (moment où Foulques combat Hugues du Puiset); Ibn al-Fourât, 49 r° , 57 v° (double dû à ces deux chronologies); Guillaume de Tyr, 615; Mich,. 233.
20. Azînî, 528 (Kamâl, 667).
21. Azînî, 525 (1131); Nouwaïrî Bibliothèque Nationale, 1578, 61 r° (1136).
22. 'Az, 627; Ibn al-Athir, XI; Azînî, 528, venant de parler de Qadmoûs, écrit par Inadvertance que « le roi Foulques, fils du comte, seigneur de Qadmoûs, arriva à Antioche » (à la veille de la bataille de Qinnasrîn); Kamâl, 665, surpris a supprimé le nom de Foulques, si bien qu'on a cru à une alliance d'Ibn 'Amroûn avec les Francs (Grousset, II, 16). En réalité il faut corriger Qadmoûs en Qouds Jérusalem).
23. Azînî, 529; Kamâl, 680 ; Nouwaïrî, 63 v° .
24. Ousâma Hitti, 107; Ibn al-Fourât, II, 93 v° ; Ibn al-Qalânisî, 241 A 258. Abou Qobaïs avait été reprise aux Francs par les Mounqidhites avant 1138 (Derenbourg, Vie, 156). Le seigneur en fut alors de la famille des Banou 'Amroûn (Hitti, 147).
25. Ibn al-Qalânisî, 263 A 274; Ibn al-Fourât, 129 v° ; Ibn al-Athir, 152, (Historiens des Croisades 438.)
26. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 155 (le seigneur de « Malavans » lire : Malaïcas échange avec son suzerain cette place contre Ericium, en aval dans la même vallée).
27. Quoi qu'on en ait dit, ils n'occupèrent jamais Bikisrâil.
28. Guillaume de Tyr, XIV, 3; Michel le Syrien, 232; Chronique anonyme syriaque, 100. C'est l'attaque au lendemain de laquelle mourut Joscelin. Guillaume de Tyr la lui fait annoncer par un comte de Mar'ach, qu'il croit être Jeoffroy le Moine, tué en réalité en 1124; ce peut-être son successeur Baudouin. En 1133, des Arméniens de Gargar enlèvent, au nord, Maçara (Sempad, 615).
29. Non aux Grecs, quoi qu'en dise Chalandon,I, 235 (Grousset, II, 51), qui ignore la reprise de ces villes par Tancrède. Kinnamos parle bien d'usurpation sur l'empire, mais comme c'est a propos de la guerre entre Léon et Jean Comnène (I, 16), et que l'empire n'avait jamais renoncé à la Cilicie, c'est tout naturel.
30. Sompad, 616; Grég., 152; Michel le Syrien, 230-234,238; Chronique anonyme syriaque, 99; Ibn al-Qalânisî, 315 A 236.
31. Ibn al-Qalânisî 228-236 A 244-248; Azînî, 529; Boustân, 329 (Târîkh Çâlihî, 529); Azr., 168 r° .
32. Rien dans Ibn al-Qalânisî ni Azînî; Kamâl, 670 (Ibn al-Fourât, 104 v° ); Michel le Syrien, 234 et chron. an. syr., Ibn al-Athir place la prise d'Athârib en 1130 (supra, n. 14). Ousâma Derenbourg (Vie, 151) donne quelques épisodes. Kafartâb n'est attestée aux musulmans qu'en 1138 lors de la campagne de Jean Comnène.
33. Ibn al-Fourât, 76 v° , 78 r° (mort du gouverneur de Tell-Bâchir); Ibn al-Athir, II, 34 (Historiens des Croisades 423), At., 103 et suivantes ; Zengî inquiète aussi Ba'rîn et Homç (Kamâl, 671).
34. Principales sources : 'Imâd-Bondârî, 178 sq. ; Ibn al-Djauzî, 529-530; Ibn al-Athir, 14-18, 22-24, 27-30; Ibn al-Athir T. et Ibn Dahya dans Ibn al-Fourât, 99 v° , 106 r° , 68 r° , 75 r° ; Asr., 165 r° , 167 r° (en partie dans Ibn al-Qalânisî A n. p., 250 sq., 259 sq.).
35. Ibn al-Qalânisî, 238 A 252; Ibn al-Fourât, 77 r° .
36. Ibn al-Qalânisî, 239 A 256; Ibn al-Fourât, 76 r° ; Kamâl, 672; Ibn al-Athir, 25-26 (Historiens des Croisades 416-417); Michel le Syrien, 244.
37. Ibn al-Qalânisî, 241 A 258 et 243 A 262 (Ibn al-Athir, 32 Historiens des Croisades 419); Guillaume de Tyr, 640.
38. Michel le Syrien, 233, 244, 246, 260; Matth., 149.
39. Rozière, 166.
40. Guillaume de Tyr, XIV, 20; Kinnamos, I, 7.
41. Guillaume de Tyr,, XIV, 9, 20; Robert de Torigny, année 1130; Michel le Syrien, 236 donne comme date 1135, mais a une chronologie sans valeur; les actes du 19 avril 1140 (Rôhrcht reg., 194-195) portent la mention : quatrième année du principat. Le mariage rompu de Baudouin I avec la mère de Roger avait déjà établi des liens siculo-syriens.

Suite : Raymond de Poitiers et Jean Comnène (1136-1143)
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

 

Michel Le Syrien — note 7

Après que Fémir Ghâzî eut pris Mélitène (Malatya), Malik 'Arab rassembla 30 mille hommes, et vint attaquer son frère Mas'oud; parce que ce dernier ne s'était pas porté au secours de son frère (Togril-Arslan), à Mélitène, et avait abandonné celle-ci à Ghâzî. Mas'oud s'enfuit à Constantinople, chercher du secours près de Jean, empereur des Romains (Histoire du Bas-Empire). Malik 'Arab mit le siège contre Iconium (Konya), capitale de son frère le sultan Mas'oud. L'empereur Jean accueillit Mas'oud avec joie et lui donna beaucoup d'or. En sortant, il vint trouver l'émir Ghâzî, et tous les deux marchèrent contre 'Arab. Celui-ci s'enfuit près de l'Arménien Thoros, en Cilicie.

A l'été de l'an 1438, 'Arab réunit les Turcs et les Arméniens, tendit des embûches et prit Mohammed, fils de Ghâzî. L'émir Yaunas (Fils de Mohammed, émir de Masara) marcha contre 'Arab. 'Arab fut vainqueur; il s'empara aussi de Yaunas (probablement Yona, pars d'Izmir), et marcha en toute hâte sur Ghâzî. Quand ils en vinrent aux prises, Ghâzî fut d'abord vaincu ; mais, étant monté sur un lieu élevé, il y fit dresser sa tente, et ordonna de sonner les trompettes, comme si 'Arab avait été vaincu. Au son des trompettes, et à la vue de la tente, ses troupes se rassemblèrent (1). A ce moment, il y eut un épais brouillard et les troupes de 'Arab se dispersèrent. Alors Ghâzî les poursuivit, et s'empara de leurs tentes et de leurs chevaux. Il parvint jusqu'à Comana et Ancyre (Ankara), et il combattit énergiquement jusqu'à ce qu'il se fût emparé de ces villes, et eût délivré son fils Mohammed qui était enfermé là. Retour au Texte
Malatya est l'ancienne Mélitène de l'époque des Croisades.
Konya est l'ancienne Iconium de l'Antiquité, capitale de la Lycaonie.

Sources : Chronique de Michel Le Syrien, pages 223, 224, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Ouvrage publié avec l'encouragement et sous le patronage de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris Ernest Leroux, Editeur. Paris 1905.

Michel Le Syrien — note 8

L'émir Ghazî ayant donc ainsi prévalu, apprit à ce moment-là, la mort de Thoros, et il envoya ses troupes en Cilicie. Au moment où les Turcs y arrivèrent, Boémond et les Francs se trouvèrent arriver d'un autre côté. Les Francs n'avaient point connaissance de la présence des Turcs, ni les Turcs de celle des Francs; mais des deux côtés, Turcs et Francs, en voulaient aux Arméniens. En arrivant dans la plaine d'A[na]zarba, les Turcs virent Boémond avec quelques cavaliers : ils le reconnurent et engagèrent le combat. Après de nombreux massacres, les Francs fatigués montèrent sur une colline où les Turcs les entourèrent de tous côtés et les tuèrent tous. Ils tuèrent subitement Boémond, parce qu'ils ne le reconnurent pas. Ils prirent sa tête et les armures des Francs et se retirèrent pour s'en aller (1). Léon de son côté occupa les défilés et massacra une foule de Francs (2). Quand les Turcs revinrent près de l'émir Ghazî, celui-ci fit préparer la tête de Boémond et l'envoya avec divers présents, armures et chevaux, au khalife de Bagdad, qui lui renvoya aussi divers présents. Retour au Texte
1. la bataille eut lieu en février 1130.
2. Barhébréus dit qu'il massacra « les Turcs » ; c'est une interprétation erronée.

Sources : Chronique de Michel Le Syrien, page 227, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Ouvrage publié avec l'encouragement et sous le patronage de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris Ernest Leroux, Editeur. Paris 1905.

Michel Le Syrien — note 9

Les Francs formèrent un complot contre Josselin II, et étaient disposés à s'emparer de lui. Il y eut une discorde parmi eux. Après qu'ils furent demeurés quelque temps en paix, la discorde surgit de nouveau parmi eux, parce que Josselin II, voulait régner sur Antioche, à la place de son père. Mais les gens de là ville et le patriarche n'y consentirent pas; et ils gardaient la ville à Constance, fille de Boémond.

En l'année 1131, partit d'Italie un Franc nommé Bedawi (1) ; il épousa Constance, fille de ce Boémond qui avait été tué, et il régna à Antioche.

La même année, Baudoin [II], roi de Jérusalem; mourut (Le 21 août 1131) ; il avait fiancé sa fille (2) à Foulques (3), et celui-ci régna à Jérusalem (4). Retour au Texte
1. Le mot Bedawi est une déformation de « Poitevin. » Il désigne Raymond Ier de Poitiers, fils puîné de Guillaume IX, duc d'Aquitaine et comte de Poitiers.
2. Mélissende (mariée le 2 juin 1129)
3. Manuscrit : Fouq (forme syriaque) Foulques d'Anjou, fils de Foulques le Réchin.
4. Couronné le 14 septembre 1131.

Sources : Chronique de Michel Le Syrien, page 227, patriarche Jacobite d'Antioche (1166-1199). Editée pour la première fois et traduite en français par J.-B. Chabot. Ouvrage publié avec l'encouragement et sous le patronage de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Paris Ernest Leroux, Editeur. Paris 1905.

Raymond de Poitiers et Jean Comnène (1136-1143).

Le nouveau prince avait trente-sept ans. Chevalier émérite, d'une force herculéenne, sobre, chaste et libéral, il était en revanche joueur, emporté et d'esprit politique inégal. Le moment où il arrive est grave. Sans parler du conflit qu'il aura à soutenir contre son patriarche ni de la guerre latente qu'il trouve sur ses frontières ciliciennes, il arrivait au moment où allaient se mettre en route, l'un et l'autre pour la réalisation d'ambitions syriennes, Zengî définitivement libéré de ses affaires d'Iraq, et Jean Comnène conduisant la première armée byzantine qu'on eût vue en Syrie-Cilicie depuis un quart de siècle.

En 1136, ces deux périls n'apparaissaient pas encore, et ce fut d'abord à récupérer la Cilicie, source de revenus à l'abri des musulmans, que songea Raymond; naturellement il avait l'appui de Foulques et du comte de Mar'ach, Baudouin; mais Joscelin, soit par rancune contre les Antiochiens, soit par sentiment de famille, prit le parti des Roupéniens, si bien que Léon put battre Baudouin; ce dernier attira alors Léon à des pourparlers où il se saisit de lui et le livra à Raymond, qui le retint prisonnier deux mois, pendant lesquels ses fils en Cilicie se disputèrent tant que l'un d'eux, Constantin, fut aveuglé; à ce moment on annonça l'arrivée prochaine de l'armée byzantine, et, par l'entremise de Joscelin, les deux princes se réconcilièrent, moyennant rétrocession de la plaine cilicienne aux Francs et alliance contre les Grecs (hiver 1136-1137) (1).

C'est vers ce moment que revint Zengî. Après une vaine attaque contre Homç, il se retourna contre Ba'rîn. Le jeune comte de Tripoli, Raymond II, fît appel à Foulques au même moment où Raymond d'Antioche, informé de l'approche des Grecs, le sollicitait de venir à Antioche. Zengî étant le plus immédiatement dangereux, Foulques marcha sur Ba'rîn, mais, surpris en route par le prince turc, ne put que se jeter avec le comte de Tripoli dans Ba'rîn, où Zengî l'assiégea : avec les dépendances orientales de Tripoli, la moitié de la chevalerie franque était menacée de captivité au moment où l'attaque grecque risquait d'immobiliser l'autre. Ce fut pourtant la menace byzantine qui sauva, sinon Ba'rîn, du moins les assiégés. Foulques avait réussi à alerter le royaume, Joscelin, Raymond d'Antioche. Ce dernier, qui voyait apparaître les premiers détachements grecs, jugea que le salut du roi était la condition du sien propre; une forte armée de secours se rassembla donc. En vain Zengî essayas de faire capituler la place rapidement; il eut peur que Jean Comnène, dont il ignorait les projets, fût entraîné par les Francs à l'attaquer; il offrit alors aux assiégés la liberté, moyennant reddition de la forteresse (milieu d'août 1137); en même temps il concluait un armistice avec Mahmoud de Damas (2).

L'expédition byzantine, qui fut pour les Francs comme pour les musulmans une redoutable surprise, n'était pourtant pas improvisée. On a déjà dit que Jean Comnène avait redressé ses frontières du côté danichmendie, et ces résultats avaient été consolidés à la fin de 1134 par la mort de Ghâzî, dont le successeur Mohammad dut passer deux ans à combattre son frère Daulab qu'en 1136 il poursuivit jusque chez Joscelin (3). Le basileus put alors songer à son autre frontière asiatique, celle de la Cilicie et, par-delà, de la Syrie. Bien que réalisés surtout aux dépens des Francs, les progrès de Léon n'en empiétaient pas moins sur les droits de l'empire, qui n'avait jamais renoncé à la Cilicie, et de plus il fallait châtier le Roupénien de l'aide que, comme ses alliés Ghâzî et Gabras, il avait apporté à un rebelle byzantin, Isaac Comnène. Quant à Antioche, jamais le gouvernement byzantin n'avait admis que le traité de 1108 fût resté lettre morte, et la politique orientale de Jean Comnène avait essentiellement visé à créer des conditions permettant d'en exiger l'application. En 1135, il avait cru toucher pacifiquement au but, grâce au mariage négocié avec Alice d'Antioche : l'arrivée de Raymond le rendit d'autant plus furieux, et, dès la fin de 1136, il gagnait Antâlya pour y attendre la concentration de ses troupes. Au printemps 1137, il envahissait la plaine cilicienne, où, sauf un moment Anazarbe, aucune ville ne lui résista; négligeant Léon réfugié dans le Taurus, il marcha droit sur Antioche, où Raymond, avec Baudouin de Mar'ach, put juste à temps rentrer par la montagne (4).

L'armée grecque avait une importante machinerie de siège, et, après l'affaire de Ba'rîn, Antioche ne pouvait pas compter sur de grands secours francs; le roi conseillait d'aller à l'extrême des concessions possibles, de reconnaître les prétentions juridiques de Byzance : le mal était faible, si Raymond, comme vassal byzantin, gardait Antioche. Jean exigea d'abord un abandon pur et simple; mais c'était pour lui une question de prestige : il voulait réduire les Francs au rôle d'armée de marche-frontière impériale, comme Alexis Comnène avait espéré que seraient les croisés, mais non pas se priver de leur secours trop utile contre les musulmans. Un compromis fut donc trouvé. Le basileus recevrait l'hommage de Raymond, impliquant le droit d'entrer dans la ville et d'occuper la citadelle; l'année suivante, une campagne commune serait faite pour enlever aux musulmans les provinces d'Alep, Chaïzar, Hamâh, et Homç, et, en échange de ces places données aux Francs, ceux-ci abandonneraient à Byzance la Principauté. Sans attendre ce délai, il semble que Jean Comnène, qui en Cilicie avait remplacé le clergé latin par un clergé grec, exigea la réintroduction d'un patriarche grec à Antioche (5). L'accord conclu, Raymond alla prêter l'hommage convenu, ainsi que peut-être Raymond de Tripoli et probablement Joscelin d'Edesse (6). Puis l'armée byzantine retourna prendre ses quartiers d'hiver en Cilicie (septembre 1137); elle devait en plein hiver enlever à Léon Gaban et Vahga, puis le capturer avec toute sa famille; Léon, emmené à Constantinople, y mourut un ou deux ans avant Jean Comnène, ainsi qu'un de ses fils qui avait été supplicié; un autre, Thoros, devait s'enfuir et être le vrai fondateur de la principauté arménienne de Cilicie (7).

L'approche des Grecs avait terrifié les musulmans; Zengî faisait fortifier Alep, près de laquelle Sawâr battait un corps de fourrageurs byzantins (8). Pendant l'hiver, des ambassades furent échangées entre Zengî et Jean Comnène. Soit qu'il fût tranquillisé, soit pour garder ses armées en Syrie, Zengî rouvrit les hostilités avec Damas, en emmenant même une partie de la garnison d'Alep (9). L'arrestation des voyageurs musulmans d'Antioche l'empêchait de savoir qu'au début du printemps le basileus revenait en Syrie, et que Joscelin, Raymond, des Templiers, se préparaient à le rejoindre. Le 31 mars, les Alepins épouvantés virent paraître des ennemis sur la route d'al-Balât, cependant que Jean lui-même descendait de Mar'ach par 'A'ïntâb (10) sur Bouzâ'a, où l'armée antiochienne le rejoignit. En sept jours, Bouzâ'a fut prise, avec Bâb, et donnée à Joscelin; l'armée byzantine descendit alors sur Alep; néanmoins, l'effet de surprise ne jouait plus, Zengî avait eu le temps de réexpédier des troupes en hâte, si bien que la ville résista. Jean Comnène, qui paraît avoir jusque-là voulu imiter la dernière campagne byzantine de Syrie, celle de Romain Diogène sur Manbidj en 1068, décida de passer outre et d'isoler Alep avant de l'attaquer; un certain Thoros alla occuper Athârib (11), tandis que le basileus lui-même entrait à Ma'arra, puis à Kafartâb, toutes deux évacuées par leurs garnisons : la ligne des défenses orientales de la principauté était récupérée (fin avril).

Mais le second acte de la pièce ne devait pas être si beau. Jean Comnène décida d'attaquer Chaïzar, vieille ville grecque, position militaire utile, qui avait l'avantage de ne pas appartenir à Zengî. Le pont fut pris sans peine, et sur la citadelle le bombardement des puissants engins byzantins produisait des effets certains. Mais l'ardeur du basileus n'était pas partagée par les chefs francs : jugeant inutile de peiner là où les Grecs suffisaient, peu tentés par l'acquisition de places musulmanes qui leur ferait abandonner des villes chrétiennes et des provinces plus fertiles, Raymond, Joscelin surtout, imités par leurs vassaux, passaient leur temps à s'amuser sans prendre aucune part à la guerre. En vain le basileus les exhortait-il, ils promettaient, et continuaient. On prétend que Zengî, qui surveillait les environs, tout en refusant la bataille, les faisait sous-main exciter. A ce moment, on apprit l'arrivée de renforts envoyés à Zengî par Dâoûd de Hiçn Kaïfâ (peut-être contre la volonté de Zengî) et par le calife (influencé par des émeutes piétistes organisées); en même temps, sur les lignes de communications byzantines, Mohammad le Danichmendie et son allié Mas'oûd de Qonya faisaient des raids sur la haute-Cilicie et sur Adana (12). Alors brusquement, Sultan de Chaïzar ayant, à la suite d'un assaut byzantin, offert une grosse indemnité et la restitution d'objets pris à Romain Diogène à Manâzgird (1071), Jean conclut la paix et fit sonner le départ. En vain les Francs, qu'il n'avait pas prévenus, craignant sa colère, le supplièrent-ils de revenir sur sa décision, il fut inflexible, et l'armée byzantine, à la fin de mai, poursuivie par Zengî, rentra à Antioche. Sans doute le basileus avait-il compris la leçon : que les Francs n'accepteraient sa suzeraineté qu'autant que les Musulmans resteraient assez forts pour les menacer (13).

Entre Francs et Grecs l'atmosphère était lourde. Jean Comnène voulait à la fois exercer fermement ses droits et éviter une rupture irrémédiable. Il commença par faire dans Antioche une entrée solennelle avec Raymond et Joscelin comme écuyers, puis, conformément à l'accord de septembre 1137, il demanda à Raymond la remise de sa citadelle, base d'opérations pour l'armée byzantine mieux située, disait-il, que la Cilicie, trop éloignée des musulmans : car, si pour l'instant il devait partir, il reviendrait sûrement bientôt reprendre la guerre. Raymond avait espéré que le basileus n'exercerait pas son droit, il ne voyait pas moyen de refuser. Le même Joscelin qui en 1137 avait trouvé les conditions du compromis usa de ruse pour en éluder l'application. Il fit valoir au basileus l'utilité d'avoir, pour un acte de cette importance, l'acquiescement de la population, et obtint un délai pour réunir une assemblée. Sourdement il exploita alors les sentiments hostiles aux Grecs : une émeute éclata, les habitants couraient sus aux soldats grecs disséminés dans la ville. Joscelin accourut avertir Jean Comnène, jouant la peur. Le souverain byzantin comprit la partie pour l'instant perdu, et, affectant de croire Raymond aussi menacé que lui, déclara ne pas vouloir de drame, et se contenter de la simple vassalité du prince, puis alla camper dans la banlieue. Les deux chefs francs, inquiets qu'il ne vînt à apprendre les dessous de l'histoire, lui envoyèrent des excuses confuses, offrant même de remettre la citadelle en passant outre aux manifestations des mauvaises têtes : Jean Comnène, ne voulant pas employer la force pour le moment, fit assaut de politesse, manda les barons francs à son camp, déclara partir sans aucune rancune et avoir l'intention de revenir vite. Il repartit en effet, châtiant en route Mas'oûd par un raid vers Qonya. Mais il va de soi que de ces faits la confiance entre Francs et Grecs sortait irrémédiablement compromise (14).

En outre le départ, presque sans résultat, d'une pareille armée constitua pour Zengî un stimulant plus grand que si aucun Grec n'était venu. Dès le lendemain de la retraite de Chaïzar, al-Yaghîsiyânî de Hamâh avait repris Kafartâb (15); en septembre-octobre, Zengî lui-même réoccupa Bouzâ'a et Athârib (16). Il ne restait rien des conquêtes byzantines (17). Quant au comté d'Edesse, profitant sans doute des rassemblements turcomans opérés pour secourir Zengî, Timourtach était arrivé à y faire un coup de main jusqu'aux portes d'Edesse, à Kesâs, et, plus généralement, à faire d'Edesse « une prison » (18); sur le haut Euphrate les pillages des Banou Bogousag se multipliaient; Kaïsoûn était inquiétée alternativement par le Danichmendie Mohammad puis par le fils de l'Artouqide Dâoûd rentrant de chez Zengî; jamais le comté n'avait été plus bas (19).

Il est vrai que du côté de Damas Zengî continua à ne pouvoir progresser; il avait bien obtenu en juin 1138 la ville de Homç, qu'il avait reçue en dot d'une fille de Mahmoud épousée par lui en signe de réconciliation (20). Mais lorsqu'en 1139 Mahmoud eût été assassiné, remplacé par le tout jeune Abaq, et que plusieurs mois de troubles désolèrent la ville, ce fut cependant en vain qu'une fois de plus Zengî l'attaqua. C'est que sa cruauté, sa perfidie, avaient fait contre lui l'unanimité des esprits. Euneur d'une part, Foulques de l'autre comprirent que Zengî était désormais pour chacun d'eux l'ennemi principal, et qu'au lieu de continuer entre eux la petite guerre des dernières années, mieux valait s'allier contre lui. On avait déjà vu, par exemple en 1115, des ententes franco-musulmanes destinées à parer à un danger d'unification syro-djéziréenne; mais l'alliance conclue cette fois fut la première durable; comme gage Bânyâs, reprise à un rebelle, fut cédée aux Francs (21); Raymond d'Antioche et Raymond de Tripoli avaient participé aux opérations (mai-juin 1140) (22). Le renforcement des Francs et des Damasquins par ce rapprochement, peut-être aussi la peur de provoquer une nouvelle offensive grecque amenèrent alors Zengî à repartir en Orient et, pendant quatre ans, à ne plus s'intéresser activement qu'à son état mossoulitain, qu'il arrondit par des conquêtes sur les confins de l'Iraq (23), en Kurdistan, et en Diyâr Bakr (par une nouvelle guerre contre Dâoûd, qui meurt en août 1144, puis contre son fils Qara Arslân (24).

En son absence, les rapports entre Alep et Antioche se bornèrent à des coups de main qui ne changèrent rien à l'état territorial de 1138 : en 1139, raid malheureux de Sawâr, où est pris l'ancien seigneur du Kahf, Mousâ ibn 'Amroûn, réfugié à Alep (25); conclusion d'une trêve, que violent les Turcomans, et représailles franques (26); en 1140, incursions des Francs vers Chaïzar (27), où Sawâr les bat; en 1141, raids francs sur le Djazr et le Djabal Soummâq (28), puis raids turcomans vers la plaine d'Antioche (29); en avril 1142, raid de Sawâr. profitant de ce que Raymond est au concile de Jérusalem : ses Turcomans franchissent l'Oronte près de Djisr al-Hadîd (30), mais peu après il est battu et doit fuir à Armenâz (31); au printemps de 1143, après la mort de Jean Comnène, attaque de Raymond vers Bouzâ'a, contemporaine d'incursions de Joscelin vers le bas-Euphrate, terminées par une trêve séparée entre Sawâr et lui (32); enfin en 1144, capture par les musulmans d'une caravane de marchands antiochiens et échange de raids entre Turcomans et la garnison de Bâsoûtâ dont le seigneur est pris (33). Bref les Francs, on le voit, ne s'abandonnent pas, mais tout cela n'est qu'escarmouches sans conséquence.

Dans le comté d'Edesse la situation redevient nettement meilleure. Entre le Djahân et Kaïsoûn, entre Gargar et le Khanzît, Turcs danichmendies ou artouqides et Francs échangent divers raids en 1141 (34). Mais à la fin de cette année le danichmendie Mohammad meurt (35), et, contrairement à ce qui avait eu lieu à la mort de Ghâzî, l'unité de son héritage ne peut être conservée : son fils Dhou'-l-noûn s'installe à Qaïsariya, mais un frère du défunt, Yâghî-Siyân, occupe Sîwâs, et un autre danichmendie jadis expulsé par Mohammad, 'Aïn ad-daula, revient et s'empare de Malatya. Il y a donc désormais trois princes danichmendies, et, du même coup, le rôle de puissance dominante en Anatolie passe au seldjouqide Mas'oûd, qui, en s'alliant à Dhou'l-noûn, parvient à enlever à Yâghî-Siyân Ankara d'une part, le Djahân de l'autre. Quelques années cependant se passeront avant qu'il puisse reprendre à son compte les projets des danichmendies contre le comté d'Edesse. De l'autre côté, Dâoûd et Kara Arslân sont en butte à l'hostilité de Zengî, et non seulement négocient contre lui avec Mas'oûd, mais préparent même un rapprochement avec les Francs (36).

Si les Francs avaient quelque répit du côté musulman, le départ de Jean Comnène ne les avait pas délivrés de préoccupations du côté byzantin. Le basileus n'était pas revenu en Syrie tout de suite, parce que l'expérience de 1138 lui avait fait juger nécessaire de nouvelles expéditions contre Mohammad (1139-1140); il avait étendu sa domination sur le côté pontique suffisamment pour que Gabras fît maintenant sa soumission (37). Mais en 1242 la mort de Mohammad lui permit de revenir en Cilicie; et cette fois, sans renoncer à la campagne promise en 1138 contre les musulmans, il avait l'intention de s'assurer fermement d'abord de la fidélité franque : il paraît avoir désiré constituer au profit de son dernier fils, Manuel, un duché comprenant l'Isaurie, la Cilicie et la Syrie du nord. A son arrivée en Cilicie, il avait reçu une ambassade de Raymond, qui sollicitait son secours, dans la pensée sans doute qu'en allant au-devant des désirs du basileus il en limiterait les exigences. Voulant prévenir toute manoeuvre de Joscelin, Jean Comnène, sans s'attarder en Cilicie, parut brusquement devant Tell-Bâchir, et exigea des otages; le comte, pris au dépourvu, dut livrer sa propre fille. Puis, avec la même rapidité, l'armée byzantine descendit sur le 'Amouq, et vint camper devant Baghrâs d'où le basileus fit demander au prince, comme base pour la future campagne, la remise de sa ville et de sa citadelle (25 sept 1142).

Raymond se tira de nouveau d'affaire par un appel aux Antiochiens. Une assemblée de clercs, barons et bourgeois, fut tenue à Saint-Pierre en présence du patriarche, où l'on convint que les Grecs, une fois maîtres d'Antioche, non seulement se désintéresseraient de la guerre contre les musulmans, mais ne sauraient même pas défendre bien la ville. Restait à trouver une base juridique au refus qu'on allait opposer au basileus. Ce fut chose facile : le consentement des Antiochiens était nécessaire à la remise de la ville, car Raymond n'en était que le régent, et la princesse même, par laquelle la succession devait se transmettre à un futur prince, ne pouvait aliéner ses états, répondait-on, sans l'agrément de ses sujets : que si Raymond ou elle se permettait de telles promesses, les Antiochiens les déposséderaient. On offrait, il est vrai, au basileus de faire comme en 1138 une entrée solennelle dans la ville mais à condition de n'y pas rester et de ne s'y mêler de rien. L'ambassade antiochienne fut conduite par l'évêque de Djabala, qui parla comme au nom du pape même (38). Pour Jean Comnène, c'était bel et bien une violation de parole. La saison était trop avancé pour entreprendre une vraie guerre tout de suite, mais il fit piller la banlieue d'Antioche, et s'en alla prendre ses quartiers d'hiver en Cilicie, bien décidé à revenir en force au printemps (39).

Pendant l'hiver il fit une autre démarche : il annonça au roi Foulques son intention de venir visiter Jérusalem avec son armée et de l'aider ensuite à la guerre contre les Turcs. Quelles étaient ses arrière-pensées ? Jérusalem ne faisait pas partie des territoires que revendiquait l'empire byzantin; toutefois Byzance avait été au XIe siècle la protectrice des Lieux-Saints, il fallait lui rendre ce rôle, et évidemment la présence du basileus à Jérusalem ferait des Francs sinon ses vassaux du moins ses protégés et ses satellites. L'attitude du roi Foulques en 1137 donnait à penser qu'il se prêterait à cette politique, et sans doute son intervention faciliterait-elle un règlement définitif de la question d'Antioche (comme, au temps de Manuel, devait le faire celle de Baudouin III). Mais Foulques se méfia; il fit répondre qu'il serait très honoré de la visite impériale, mais que son petit royaume n'avait pas de quoi entretenir une grande armée. Jean fit remarquer qu'un déplacement avec maigre escorte était indigne de sa majesté, et n'en reparla plus (40). Sans doute se préparait-il à entrer en campagne lorsque le 8 avril 1143, au cours d'une partie de chasse dans le Mardj ad-Dîbâdj, il fut mortellement blessé (41).

La mort de Jean Comnène fit relever la tête à Raymond. Manuel Comnène, pressé de rentrer à Constantinople pour exclure son aîné Isaac de la succession paternelle, se serait prêté à un accord; mais pour cette même raison Raymond exigeait toute la Cilicie, occupée injustement par les Grecs, disait-il; Manuel rétorqua en demandant de quel droit Raymond occupait Antioche. Après son départ, Raymond récupéra une partie de la Cilicie; trop occupé à s'assurer le pouvoir et à combattre Mas'oûd, qui lui aussi avait profité de la mort de Jean Comnène, Manuel ne pouvait revenir en Cilicie, mais il ne pouvait non plus admettre de laisser impunie l'usurpation franque. Une expédition mi-terrestre (sous Jean et Andronic Kontostephanos et le Turc converti Boursouq) mi-navale (sous Démétrios Branas) reprit la Cilicie et pilla les confins d'Antioche; Raymond essaya en vain de surprendre leur retraite; le butin fait fut mis en sûreté à Chypre (42). La Cilicie resta grecque, et les rapports trop tendus entre Francs et Byzantins pour autoriser aucune collaboration contre l'Islam (1144).

La chutte d'Edesse

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes — Raymond de Poitiers

1. Guillaume de Tyr, XXV-XXVIII; Orderic Vital, XIII, 23; Michel le Syrien, 247; Ibn al-Qalânisî, 242 A 259; 'Azînî, 531 (Kamâl); Ibn al-Fourât, 90 r°, 91 r°.
2. Grégoire le Prêtre, 152; Sempad, 616; Kinnamos, 211; 'Azînî, 531 (croit les Grecs appelés par un fils de Léon contre Raymond).
3. Michel le Syrien, 237-249.
4. Matthieu d'Edesse, 150; Grégoire le Prêtre, 152; Sempad, 617; Kinnamos (Historiens des Croisades, 211-213); Nicétas II 216; Michel le Syrien, 246; Chronique anonyme syriaque, 275; Ibn al-Qalânisî, 240 A 258; Ibn al-Fourât, 92 v° (ces deux derniers font, entre Antalya et Tarse, assiéger par les Grecs une « Nicée » qui doit être une faute pour Selefké); Guillaume de Tyr, XIV, 30; Eudes de Deiuil, Patriarcat Latin, CLXXXV, 1223; Orderic Vital, XIII, 24.
5. Cela résulte des conflits entre Raymond et le patriarche, infra, p.
6. Grégoire le Prêtre, 152; Matthieu d'Edesse, 150; Kinnamos, 213; Nicétas, 216; Guillaume de Tyr, XIV, 30; Orderic Vital, XIII, 24; Michel le Syrien, 246; Chronique anonyme syriaque, 276; Martin, JA 1889, XIII, 77; Ibn al-Qalânisî, 241 A 258 et 244 A 262; Ibn al-Fourât, 93 r° . L'hommage de Raymond de Tripoli n'est indiqué que par Nicétas; Jean doit lui avoir rappelé celui de son père. L'hommage de Joscelin, non signalé, parait résulter de ce qu'Edesse est une ancienne terre byzantine, de ce que le basileus le convoque à l'armée, enfin de ce qu'il lui cédera Bouzâ'a; cf. aussi les faits de 1151 (infra, p. 287).
7.. Grégoire le Prêtre, 152; Chronique rimée, 600; 'Azînî, 532 (Kamâl).
8. Ibn al-Qalânisî, 244 A 262; 'Azînî, 532; Ibn al-Fourât, 93 r° .
9. Ibn al-Qalânisî, 245 A 263.
10. Telle est la version formelle de Chronique anonyme syriaque, qui explique le passage par Bouzâ'a; on a toujours cru que Jean Comnène était passé par al-Balât, donc venait d'Antioche, mais Ibn al-Qalânisî, qui est la source de tous les récits arabes, dit en réalité que les chrétiens apparurent du côté d'al-Balât puis, trois jours après, à l'improviste, du côté de Bouzâ'a; ce ne peut donc être les même; le gros de l'armée antiochienne dut passer par le 'Afrîn.
11. Par un hardi coup de main, Sawâr délivra les captifs laissés dans les fossés d'Athârib par les Grecs.
12. Selon la chronologie de Michel; selon Chronique anonyme syriaque, le raid sur Adana serait de 1137, l'autre seulement de 1138.
13. Guillaume de Tyr, XIV, 30 et XV, 1; Orderic Vital, XIII, 34; Kinnamos Historiens des Croisades, 213-215; Nicétas, 217-221; Grégoire le Prêtre, 152; Sempad, 617; Michel le Syrien, 247; Chronique anonyme syriaque, 277-279; Ibn al-Qalânisî, 248-252 A 264-266; 'Azînî, 532 (proche de Ibn al-Qalânisî,); Ibn al-Athir, 36-39 Historiens des Croisades, 425-431 (en partie d'après Ibn al-Qalânisî,); Kamâl, 678; Ousâma Hitti, 26; Ibn Hamdoûn et Ibn Djauzî, an 532; Azr., 169 r° . Le Zakas de Nicétas paraît représenter Sawâr.
14. Guillaume de Tyr, XIV, 3-5; seule autre mention 'Azînî, 532 (« le prince s'occupa de livrer sa ville au roi de Roûm et en fut empêché par la milice (P ridjâla) bourgeoisie. »)
15. Kamâl, 678.
16. Ibn al-Qalânisî, 250 A 270; Kamâl, 679.
17. 'Azînî, 533; Kamâl, 679; Michel le Syrien, 250; Chronique anonyme syriaque, 280.
18. Tremblement de terre peu après (Michel le Syrien, 246, Azr., 169 r° ).
19. Michel le Syrien, 217; Sempad, 617.
20. Ibn al-Qalânisî, 252 A 267; 'Azînî, 532; Kamâl, 678-679.
21. Grousset, II, 128-145; Ousâma dans Derenbourg Vie, 185-190; la source principale est naturellement Ibn al-Qalânisî,
22. Ibn al-Qalânisî, 261 A 273; Guillaume de Tyr, 671.
23. Sources principales I. Djauzî, ans 537-538 et, en partie d'après lui, Ibn al-Athir,
24. Diyâr Bakr, 247-249.
25. Kamâl, 681.
26. Kamâl, 683.
27. 'Azînî, 535 (d'où Kamâl).
28. 'Azînî, 536 (Kamâl).
29. Ibn al-Qalânisî, 263 A 274 ('Azînî, 530) signalent un raid d'un officier de Zengî, Ladja (Badja ?).
30. 'Azînî, 536 (Kamâl); Michel le Syrien, 233; Boustân, 537 (capture du connétable franc).
31. Ibn al-Fourât, 136 r° .
32. 'Azînî, 537; Ibn al-Qalânisî, 264 A 275; Ibn al-Fourât, 135 r° .
33. 'Azînî, 538; Kamâl, 685.
34. Michel le Syrien, 248-249; 'Azînî, 535.
35. Ibn al-Qalânisî, 263 A 275 et 'Azînî, 536 : entre août 1140 et août 1141; Ibn Hamdoûn (Ibn al-Athir,) et Ibn al-Fourât, 136 v° : août 1141-août 1142; Michel le Syrien, 253 : oct. 1242-oct. 1243, mais au milieu de faits de 1142; Grégoire le Prêtre, 1143; vraisemblablement avant la campagne byzantine de 1142.
36. Michel le Syrien, 253-258; Kinnamos, II, 5.
37. Michel le Syrien, 248. 'Azînî, 534 signale « une bataille entre Bâdoûkiya (Yâroûkiya) el Roûm, où Dieu donna la victoire aux musulmans. »
38. Par délégation du récent concile de Jérusalem ?
39. Guillaume de Tyr, XV, 19, 25; Otton de Freisingen, MGSS, XX, 263; Grégoire le Prêtre, 156; Kinnamos H 222; Nicétas, 225; Ibn al-Athir, 61 H 440 (Tripoli à corriger en Tarse; Ibn al-Athir, croit que Raymond se rendit auprès du basileus).
40. Guillaume de Tyr, XV, 21; Nicétas H 224; Kinnamos II 226 (offrande préparée pour le Saint-Sépulcre).
41. Guillaume de Tyr, XV, 22-23; Richard Poit., éditions Berger, 135; Eudes de Deuil, 40; Romuald, XIX, 424; Otton de Freisingen, 424; Cont. Praem. de Sigebert, MGSS, VI, 452; Grégoire le Prêtre, 156; Chronique rimée, 503; Ibn al-Qalânisî, 264 A 275; 'Azînî, 537; Ibn al-Fourât, 160 v° ; Michel le Syrien, 254; Chronique anonyme syriaque, 280. D'après Boustân, 537, Joan négociait un mariage.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

La chutte d'Edesse

Ce qui rendait fâcheuse cette situation était que justement la mort de Jean Comnène, bientôt suivie de celle de Foulques (novembre 1143), que remplaçait un enfant, Baudouin III, et les négociations qui se nouaient entre Artouqides et Francs amenaient Zengî à reprendre la lutte contre ces derniers, qu'il avait abandonnée depuis quatre ans. Par surcroît, la tension entre Raymond et Joscelin, qui paraissait avoir disparu en 1137-1138, se ranimait, dans des conditions mal connues. Contrairement à ses prédécesseurs, vassaux des rois de Jérusalem, Joscelin l'était du prince d'Antioche (1); après la perte d'Edesse, il rejettera, ainsi que Baudouin de Mar'ach, la suzeraineté de Raymond; mais il est impossible de savoir jusqu'à quel point cette rupture ne fut pas le résultat plutôt que la cause de la conduite qu'eut alors Raymond (2).

Quoi qu'il en soit, au printemps de 1144, Zengî enlevait à Joslin les places du Chabakhtân, par où pouvait se faire sa liaison avec Qara Arslân (3); puis il attaquait Amid, alliée de ce dernier et clé du Diyâr Bakr; le prince artouqide faisait alors offrir à Joscelin la restitution de Bâbaloû s'il le secourait (4). Sans doute fut-ce comme suite à cette requête que Joscelin organisa une diversion du côté d'ar-Raqqa (5). Mais Zengî avait prévu la chose et guettait : Joscelin avait emmené hors d'Edesse le plus clair de sa garnison, l'émir de Harrân prévint Zengî, qui envoya Yâghîsiyânî essayer, d'ailleurs en vain, de surprendre la ville, puis le rejoignit à marche forcée; le 28 novembre 1144 il entamait le siège d'Edesse.

Guillaume de Tyr s'est fait l'écho d'accusations selon lesquelles Joscelin, paresseusement réfugié dans sa résidence plus tranquille de Tell-Bâchir, négligeait la défense d'Edesse et n'y avait laissé, en dehors d'indigènes peu aguerris, que quelques soldats fort mal payés. Tout ce que l'on sait de la carrière de Joscelin et le témoignage formel des auteurs arabes doivent faire rejeter cette version. Tell-Bâchir, plus proche qu'Edesse d'Alep et des Francs, n'était nullement une résidence d'oisif; et si Joscelin disposait d'un nombre insuffisant d'hommes pour défendre un territoire attaqué sur presque toutes ses frontières, s'il manquait de ressources pour les entretenir sur des domaines constamment dévastés, il est difficile de l'en rendre responsable ; au surplus le dénuement d'Edesse était, on vient de le voir, en partie accidentel, et l'on pouvait penser que la ville était de taille à supporter victorieusement des sièges, comme au début du siècle.

Mais Zengî agit avec une promptitude et une énergie imprévues. A ses troupes propres s'ajoutaient des Kurdes et des Turcomans, les contingents d'Irbil amenés par 'Alî Kutchuk, ceux des seigneurs d'Arqanîn (Haut-Tigre), Sèvavérak, Manbidj. La défense était dirigée par les trois évêques, le latin Hugues, le jacobite Basile, l'arménien Jean. Les assiégeants construisirent des tours, creusèrent des mines ; les assiégés firent des contre-mines, des contre-murs; mais, commerçants ou clercs, ils manquaient d'entraînement militaire, et Hugues, disait-on, se refusait à dépenser pour eux les trésors qu'il avait amassés. Basile désirait obtenir une trêve, mais la population y était en partie hostile et comptait sur les appels lancés à Antioche et à Jérusalem. Mais d'Antioche les secours tardèrent (6), et Jérusalem était loin. Le 24 décembre un pan de mur s'écroula près de la Porte des Heures, et les habitants ne purent refouler l'assaut turc. En vain la population cherchat-elle à se réfugier dans la citadelle, Hugues avait interdit au commandant de l'ouvrir. Il y eut plusieurs milliers de tués, de captifs et de personnes étouffées dans la foule (dont Hugues). Seulement alors Zengî donna l'ordre de cesser le massacre, ne voulant ni ruiner la ville devenue sienne ni s'en, aliéner les habitants parmi lesquels il n'y avait guère de musulmans. Deux jours après un certain Barsauma lui livra la citadelle. L'armée turque n'eut pas le droit de pénétrer dans la ville qui conserva une administration autonome sous le commandement de 'Ali Kutchuk; les prisonniers furent rendus à leurs foyers. Basile, qui avait bien combattu, bien que Zengî eût escompté son hostilité envers les Francs, argua de sa fidélité à ses anciens maîtres pour garantir sa fidélité au nouveau ; seuls les Francs furent, eux, systématiquement et sauvagement massacrés. De même les églises furent respectées, sauf les églises franques, qui furent désaffectées (7).

La prise d'Edesse fut sans difficulté suivie de celle de Saroûdj (janvier 1145). Zengî assiégea ensuite Bîra que, malgré des secours envoyés de Qal'at-ar-Roûm, il eût sans doute réduite, si, comme on va le voir, il n'avait dû regagner Mossoul (mars 1145 (8). Pendant son absence, les Antiochiens eurent encore quelques conflits avec les Turcomans de la Syrie du Nord (9); puis des Arméniens en relation avec Joscelin essayèrent de profiter de la faiblesse de la garnison turque d'Edesse pour fomenter un complot qui la rendrait aux Francs ; mais Ali Kutchuk informé fit saisir les responsables et Zengî, en route pour revenir en Syrie, ordonna des exécutions exemplaires, et chercha à augmenter l'élément loyal d'une part en multipliant les faveurs aux jacobites, d'autre part en établissant à Edesse trois cents familles juives (mai 1146) (10).

La conquête d'Edesse et de sa province par Zengî supprimait d'un coup toute domination franque outre-Euphrate et réduisait Joscelin à ses possessions syriennes et tauriques. Désormais de Mossoul à Alep les communications musulmanes étaient sûres, et la Syrie allait désormais supporter seule et directement toute la pression des forces turques. L'événement eut un retentissement considérable ; en Occident, il devait provoquer la naissance d'une nouvelle croisade ; en Orient, une ambassade califale vint conférer à Zengî une série de présents et de titres, parmi lesquels le titre royal, et les poètes le célébrèrent à l'envi (11).

Que Raymond eût ou non des reproches à se faire, il comprit que devant une telle aggravation de la situation générale il fallait en finir avec la querelle grecque et revenir à la suzeraineté byzantine de 1137, avec les secours qu'elle comportait. Il se rendit donc en personne à Constantinople ; là se joua une scène qui montre Manuel déjà imbu de l'esprit dans lequel il traitera plus tard Renaud de Châtillon. Il refusa d'abord de recevoir Raymond, puis, celui-ci ayant été faire amende honorable sur le tombeau de Jean Comnène, il lui pardonna, tout en parlant peut-être d'un patriarche grec à Antioche. Raymond espérait des secours en hommes ; il ne reçut que des subsides, mais Manuel lui promit de venir bientôt en Syrie. Il voulait bien aider les Francs, mais non sans être assuré que Byzance y trouverait son profit (1145 ?) (12).

L'affaire qui avait rappelé Zengî de Bîra était une dernière répercussion de son ancienne carrière orientale. Nominalement, il n'avait été jusqu'en 1144 qu'atabek d'un fils du sultan Mas'oûd, Alp Arslân ; celui-ci, devenu jeune homme, crut pouvoir profiter de l'absence de Zengî pour se soulever contre lui ; l'affaire n'eut pas de suite, car aucune troupe ne broncha, et ce fut au contraire à ce moment que Zengî obtint le titre royal, qui sanctionnait son pouvoir personnel. Il repartit alors pour la Syrie, avec l'idée d'attaquer de nouveau Damas. Pour assurer ses communications, il assiégea Qal'a Dja'bar, que possédait un seigneur arabe descendant de l'ancienne dynastie 'oqaïlide ; ce fut là qu'à la suite d'une querelle d'ivresse il fut assassiné par un esclave d'origine franque (14 sept. 1146) (13).

Un instant on put croire que cette mort affaiblirait les musulmans. Tandis que le vizir Djamâl ad-dîn al-Içfahânî emmenait à Mossoul le fils aîné du défunt, Saïf ad-dîn Ghâzî, le cadet, Noûr ad-dîn, se faisait reconnaître à Alep avec l'aide du notable alépin Madjd ad-dîn ibn ad-Dâva et de l'émir kurde Chîrkoûh, dont le frère Ayyoûb avait jadis sauvé Zengî battu par le calife (14); le royaume zengide était donc coupé en deux, et bien que Ghâzî n'eût manifestement aucune intention de dépouiller son cadet, une certaine méfiance exista d'abord entre eux. D'autre part, tous ceux qu'avaient frustrés la puissance de Zengî voulurent regagner ce qu'ils avaient perdu ; en Diyâr Bakr, les Artouqides enlevèrent à Ghâzî presque tout ce qu'ils avaient dû céder à Zengî (15); en Syrie Euneur reprit Ba'lbek, occupé par Zengî en 1140, et établit sa suzeraineté sur le gouverneur de Homç et al-Yâghîsiyânî, inquiets des sentiments de Noûr ad-dîn à leur égard. Enfin du côté franc Raymond pillait les confins d'Alep et de Hamâh, et un nouveau complot éclatait à Edesse (16). Là, à la suite d'un accord secret de Joscelin avec les habitants, le comte, auquel Raymond avait refusé de s'associer, mais qui avait avec lui Baudouin de Mar'ach, s'introduisait par surprise dans la ville (nov. 1146).

Mais la réplique fut foudroyante. Dès le lendemain du raid de Raymond, Chîrkoûh avait répliqué en fondant sur ArtâHistoriens des Croisades Du côté d'Edesse, Noûr ad-dîn, immédiatement prévenu, alerta les seigneurs voisins, puis accourut lui-même à la tête des Turcomans de Sawâr : il fallait arriver avant qu'eût succombé la citadelle. Cinq jours après l'arrivée de Joscelin, Noûr ad-dîn était devant la place. Joscelin, pour faire vite et sans être vu, n'avait amené qu'une poignée d'hommes : la résistance était impossible. Refoulé dans la Tour de l'Eau, tout ce qu'il put faire fut d'opérer une évasion nocturne en essayant d'emmener une partie des habitants pour les soustraire au massacre. Ce fut un exode déchirant. Harcelés par les musulmans, les chrétiens essayèrent de les repousser dans un combat où fut tué Baudouin de Mar'ach, et ne parvinrent que décimés à Samosate. Quant à Edesse, elle fut livrée à un sac impitoyable, une multitude d'habitants furent massacres ou emmenés en esclavage. Elle ne devait jamais se relever tout à fait de ce désastre (17).

Comme pour aggraver la situation, la régente de Jérusalem, acceptant l'appel qu'un rebelle hauranien lui avait adressé contre Euneur, rompit alors l'alliance qui l'unissait aux Damasquins. Noûr ad-dîn put alors conclure la paix avec Euneur, qu'il aidait à repousser les Francs et dont il épousait une fille. Al-Yghîsiyânî résigna entre ses mains son fief de Hamâh (18); enfin Saïf ad-dîn Ghâzî, se jugeant suffisamment occupé par les Artouqides, sollicita son frère de se prêter à une entrevue, qui dissipa entre eux toute méfiance (19). Il n'y eut donc, en partie par la, faute des Francs, aucune des discordes entre musulmans qu'ils avaient pu espérer. Les conquêtes de Zengî s'avéraient irrévocables, du moins tant que n'était pas arrivée la croisade qui s'organisait.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes — Chutte d'Edesse

1. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome 112 (acte de Joscelin, 1141, « sous le principat de Raymond), Guillaume de Tyr, XIV, 4 (Joscelin en 1144 appelle Raymond « tanquam dominum suum »). Ce peut être comme suzerain que Raymond réconcilie Joscelin en 1141 avec un certain Simon, qui avait pris 'Aïntâb (Grégoire le Prêtre, 154), et que Dulaurier croit maronite, gratuitement.
2. Guillaume de Tyr, est notre seule source et peut avoir brouillé les dates, puisque Joscelin restait vassal de Raymond en 1144; la conduite de Joscelin en 1139, dans l'affaire de Raoul (infra, p. 503), la trêve de 1143 (supra, p. 365) témoignent d'une absence d'entente, mais non d'une rupture. Celle-ci est au contraire attestée en 1146 (Chronique anonyme syriaque, ad annum).
3. Ibn al-Athir, 62 Historiens des Croisades, 442, At., 118; Boustân, 535 et Ibn al-Fourât, 139 v° croient al-Mouwazzar prise dès 1140, mais associent ce fait a la mort de Qara Arslân (erreur pour son père Dâoûd), qui est de 1144.
4. Michel le Syrien, 260; Chronique anonyme syriaque, 280.
5. Telle est la version de Chronique anonyme syriaque D'après les autours arabes, il partit vers la Syrie; d'après Michel le Syrien, 259, vers Antioche; d'après Sibt, vers Hiçn Mançoûr.
6. Guillaume de Tyr seul contient cette accusation. Rohricht, 236 suppose à tort que Raymond était alors à Constantinople; mais il peut avoir jugé imprudent de ne pas attendre l'armée palestinienne; en tous cas, Joscelin l'accusa de jalousie.
7. Ibn al-Qalânisî, 226-268 A 280-281; Azr., 170 v° ; Ibn Djauzî, 539; Ibn al-Athir, 64-66 II443-446, At., 118-126; Sibt ms, an 539; Kamâl Boughya, VI (Ibn ad-Dahhân et Histoire de Harrân); Grégoire le Prêtre, 158; Nersès Schnorhali, Elégie; Michel le Syrien, 259-261; Chronique anonyme syriaque, 281-286 (Chabot, Mélanges Schlumberger, 171-178); Guillaume de Tyr, XVI, 4, 5; Otton Freis., 264; récit anon., ZDPV, X, 299; Geoffroy Voss. dans Bouquet, XII, 496; Guil. Newb., 149; Chron. Mailrose, 72; Robert de Torigny, an 1145; Ernoul, 2; lettre d'Eugène, III, Bouquet, XV, 429; Richard Poit., 135; ces derniers (depuis ZDPV) croient la ville livrée par trahison. Mentions dans de multiples chroniques (Rohricht, 234).
8. Traité an., ZDPV, X, 298; Ibn al-Qalânisî, 268 A 281; Chronique anonyme syriaque, 286-288 (Chabot, Cptes-r. Acad., Inscr., 1917, 77-84; Ibn al-Athir, 66 Historiens des Croisades, 446 croit que Bîra se donna à Timourtach, ce qui n'est vrai que six ans plus tard.
9. Ibn al-Qalânisî, 269 A 281; Michel le Syrien, 265.
10. Ibn al-Qalânisî, 270 A 282; Ibn al-Fourât, 157 r° ; Michel le Syrien, 267-268; Chronique anonyme syriaque, 289.
11. Ibn al-Fourât, 157 r° ; les titres sont : Zaïn al-islam, al-malik al-mançoûr, alp ghâzî Iran (?), naçîr amîr al-mou'minîn ; les présents : chevaux à harnachement d'or et sabre d'or, drapeau, mantelet (faradjiya) et turban noirs (couleur abbasside).
12. Kinnamos Historiens des Croisades, 229; Michel le Syrien, 267; Eudes de Deuil, 40; Michel le Syrien, donne comme date oct. 1145, oct. 1146, mais est souvent ici en avance d'un an; Kinnamos, place le fait au lendemain des hostilités de 1144.
13. Ibn al-Qalânisî, 270 A 277; Ibn Hamdoûn et Ibn Djauzî, an 541; Ibn al-Athir, 66 sq.; Historiens des Croisades, 446 sq.; Kamâl Boughya, VI, 213 r° , 214 r° ; Michel le Syrien, 267; Chronique anonyme syriaque, 291; Guillaume de Tyr, XVI, 7.
14. Ibn al-Qalânisî, 272 A 278; Ibn al-Athir T. dans A. CHistoriens des Croisades, 46; Ibn al-Athir, 74 Historiens des Croisades, 455, At., 152-155; Ibn al-Fourât, 158 r° .
15. Diyâr Bakr, 252.
16. Ibn al-Qalânisî, 273 A 279; Ibn al-Athir T. dans A. CHistoriens des Croisades, 48-49; Ibn al-Athir, 78 II 459.
17. Ibn al-Qalânisî, 274 A 279; Ibn al-Athir, 75, At., 156; Boustân, 541; Ibn al-Athir T., dans A. CHistoriens des Croisades, 49 (pour l'affaire d'Artâh); Michel le Syrien, 264; Chronique anonyme syriaque, 292 (parmi les réfugiés de Samosate est l'évêque jacobite Basile; les chrétiens du Toûr Abdîn s'appliquent au rachat des captifs); Guillaume de Tyr, 728-732.
18. Ibn al-Qalânisî, 275-279 A 280-282; Ibn al-Fourât, 162 v° et 172 r° ; Guillaume de Tyr, 715-718.
19. Ibn al-Athir At., 158; Kamâl, 81.

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Le régime de l'occupation militaire et les premiers contacts avec les indigènes

Conquérir le pays était bien, encore fallait-il l'occuper et organiser un modus vivendi avec les habitants.
Les caractères de l'occupation franque découlent essentiellement d'un fait, leur petit nombre. Se disperser au milieu de populations neutres ou hostiles eût constitué pour les Francs un danger de mort; aussi se groupent-ils dans un petit nombre de localités. La masse des petites gens reste dans quelques villes (1), en particulier à Antioche, où à partir du milieu du XIIe siècle les pertes territoriales feront aussi refluer la plus, grande partie de la noblesse; ils y sont sûrement plusieurs milliers, mais n'en demeurent pas moins même là une petite minorité. Dans les campagnes, l'occupation franque est totalement dépourvue de base rurale. Les nobles, avec leurs hommes d'armes, s'installent dans quelques forteresses, construites ou conquises par eux pour garder un district, un point stratégique. Comme les conquérants antérieurs, ils établissent ces retranchements en dehors des agglomérations indigènes dont, il est vrai, certaines, contraintes par l'état de guerre, émigreront vers eux en se resserrant (2); c'est parfois pour eux une véritable expédition armée d'aller toucher les redevances de leurs domaines (3); ils constituent essentiellement des garnisons. Bref, colonies urbaines surtout commerçantes, partout ailleurs régime d'occupation militaire : il n'y a rien là de ce que nous appellerions une « colonie de peuplement. »

Les instruments de l'occupation militaire sont l'armée et les forteresses. L'armée a pour noyau la chevalerie, qui compte environ un demi-millier d'individus, ayant chacun un revenu annuel au moins égal à 500 besants. A la chevalerie s'agrègent probablement quatre à cinq mille sergents (4) pouvant servir aussi à cheval, et également fieffés, puis un assez grand nombre de piétons recevant une solde de campagne de deux besants par mois (5). Une grande partie d'entre eux n'étaient pas francs, et a fortiori ne l'étaient pas tous les marchands, paysans réquisitionnés pour porter vivres et bagages (6), et autres suivants de l'armée. D'autre part il existait un corps de troupes spécial destiné à imiter les archers montés des ailes turques : les « turcoples », imités de Byzance et communs à tous les états francs (7). Naturellement la totalité de ces forces ne pouvait à peu près jamais être rassemblée, et l'on ne s'y efforçait que dans les cas très graves; les expéditions courantes se font avec une poignée de chevaliers; la coalition des forces d'Edesse, Antioche et Tripoli en 1110, où la conjoncture est sérieuse, atteint 16.000 hommes et ce chiffre ne fut certainement jamais dépassé; en 1115, Roger ne peut, en quelques semaines, réunir que deux mille « combattants », dans une situation non moins grave (8).

L'existence de solides forteresses est une nécessité à la fois pour la domination intérieure des Francs, la défense de leurs frontières, l'organisation de bases pour leurs campagnes. On y dépose des provisions, du butin, des prisonniers (9). Les Francs occupent sans y rien changer plusieurs forteresses antérieures à eux; d'autres fois ils transforment en fortins des monuments anciens mosquée à Kafartâb, couvent près de Sarmeda (10), développent des forteresses préexistantes, en créent de nouvelles (11). La différenciation de leurs travaux est plus délicate dans la Syrie du nord que dans le reste des états francs, parce que d'une part certaines constructions d'inspiration franque en Cilicie et dans l'Amanus peuvent avoir été faites par les Arméniens, et qu'inversement certains travaux effectués sous la direction des Francs peuvent, en particulier dans le nord de la principauté et dans le comté d'Edesse, avoir été réalisés avec une main d'oeure arménienne et une technique byzantine. Baghrâs, l'un des principaux châteaux des Templiers, a tout au plus une tour d'aspect non-byzantin; et Çafîthâ (Safita), Tortose, etc., prouvent qu'ils né reculaient cependant pas devant les constructions importantes; on notera aussi que dans l'ensemble la Syrie du nord, depuis longtemps région frontière, possédait lors de l'arrivée des Francs plus de forteresses que la Palestine et exigeait donc d'eux moins de travaux.

Le coût de construction ou d'entretien d'une forteresse était élevé, bien que la main d'oeuvre employée fût celle des prisonniers de guerre, et les seigneurs devaient souvent y être aidés par les princes (12). A partir de la fin du XIIe siècle, où auront en sens inverse crû l'urgence des travaux et diminué les ressources des seigneurs, seuls les ordres militaires ou occasionnellement l'église séculière resteront capables de supporter les frais nécessaires; d'où la cession qui leur sera faite de places comme Marqab. On peut donc en gros distinguer à Antioche comme dans la Syrie franque entière deux périodes de construction, l'une, le XIIe siècle (surtout au début), laïque, l'autre, le XIIIe, ecclésiastique; à la première appartiennent les parties franques de Çahyoûn (Sahyoun), Balâtonos, Hârim, Darkoûch, Choughr-Bakâs, pour ne citer ici que les places les plus importantes et les moins sujettes à doutes; à la seconde, les grosses tours de Qoçaïr et surtout Marqab (13). Il ne semble pas que les caractères de ces travaux soient différents dans la principauté d'Antioche et dans le reste de la Syrie franque; il est extrêmement délicat d'affirmer de chaque détail qu'il ne se trouve jamais dans les constructions indigènes antérieures aux Francs, et nous nous abstiendrons ici d'en parler, dans l'espoir que la minutieuse enquête entreprise par P. Deschamps pourra nous livrer bientôt d'autres études complétant celles qu'il a faites du Krak des Chevaliers et de Çahyoûn. On soulignera ici la masse imposante de plusieurs constructions franques, supérieure assurément à ce qui se trouvait tant en Syrie qu'en Europe avant les croisades ; les Francs ont appris beaucoup des architectes de l'Orient, mais ils ont aussi beaucoup innové et à leur tour donné des exemples que les architectes ayyoubides et mamlouks ne manqueront pas de suivre (14).

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Comment ces rudes barons campés en territoire non-franc vont-ils s'adapter au milieu indigène ? A certains égards, leur rareté même facilite l'acclimatation réciproque, en évitant les heurts journaliers. Diverses habitudes ou principes de la société franque agissent dans le même sens. D'abord, pourvu que les habitants rendent au seigneur les services qu'il attend d'eux, il ne tient pas à se compliquer l'existence en intervenant dans le détail de leurs affaires, auxquelles il ne connaîtrait rien, et les laisse localement être administrés par des agents pris dans leur sein : abstention d'ailleurs commune à tous les états médiévaux et en particulier à ceux où le pouvoir central est faible, comme les principautés turques. D'autre part, c'est une règle à peu près générale au moyen-âge, et pratiquée aussi bien par les Francs que par les Orientaux, que chaque groupe social, chaque pays a ses coutumes, son droit propre, et que chaque individu doit être jugé, pour les causes personnelles, selon le droit du groupe social dont il fait partie, et pour les causes réelles selon le droit du pays où il se trouve. Enfin, les Francs ont également en commun avec les peuples au milieu desquels ils arrivent le respect sacro-saint de la coutume, la crainte des innovations ; assurément une conquête brise les coutumes, pas tant néanmoins qu'elles ne gardent une valeur aux yeux du conquérant s'il n'a pas de raison précise de les remplacer par des prescriptions nouvelles (1). La conclusion normale est que pour toute leur vie et relations privées, les indigènes conservent leur droit propre (2). On verra, qu'ils gardent également leur administration locale dirigée par les raïs, voir par des cadis.

Le régime de la personnalité du droit entraîne évidemment, comme à Jérusalem, l'incapacité générale des membres d'un peuple à témoigner en justice contre ceux d'un autre ; mais les Assises d'Antioche n'en soufflent pas un mot. Nous n'avons quelques détails que dans le cas des tribunaux d'Eglise, pour lesquels la coupure entre latins et non latins est certes particulièrement nette. Une bulle d'Honorius III nous apprend qu'en effet les Syriens et les Arméniens n'étaient pas admis à y témoigner contre les Francs (3); mais la même bulle autorise les Eglises à contrevenir à cette coutume pour affaires de propriétés (c'est-à-dire pour affaires civiles et réelles, non personnelles). La même exception était admise dans les cours civiles (4).

Les indigènes étaient généralement soumis à une « taille », dut on parlera plus loin. Il n'apparaît pas clairement s'ils l'étaient de par leur nationalité ou leur condition sociale le plus souvent inférieur.

L'exacte position des Eglises indigènes par rapport à l'Eglise laine est difficile à préciser. Il n'y a d'exception que pour l'Eglise grecque : considérée comme une portion subalterne, juste tolérée, et cette même église à laquelle président les Latins, elle leur est subordonnée, les clercs grecs doivent l'obéissance aux prélats latine, les fidèles grecs la dîme à l'Eglise latine (5). En principe il en va peut-être différemment des autres chrétiens. Mais d'une part ils sont soumis à de petites prestations et corvées au bénéfice du clergé latin (6); d'autre part si les paysans indigènes n'ont pas à payer la dîme en leur nom, leurs maîtres latins la doivent, calculée d'après le revenu global de leurs biens, c'est-à-dire qu'ils se faisaient payer par leurs paysans une certaine redevance qu'ils devaient théoriquement rendre à l'Eglise (7); enfin il arrivait au clergé latin d'avoir reçu globalement tout ou partie des revenus d'une localité, et bien entendu il n'était pas fait de différence alors entre les divers fidèles, pour lesquels le clergé faisait office de seigneur.

Au point de vue de l'obédience, il est certain que les ecclésiastiques non grecs ne dépendaient pas de l'Eglise latine comme les Grecs. Il est toutefois possible qu'ils n'aient pas été absolument indépendants. Une bulle de Grégoire IX recommande aux clercs Grecs et Arméniens de conserver leur obéissance au patriarche latin ; comme il n'est pas question de Jacobites, on peut se demander si cette situation faite aux Arméniens (8) n'est pas une conséquence de leur union avec Rome en 1198. En des pourparlers entre la papauté et les Jacobites en vue d'aboutir à une union semblable, le patriarche Ignace demandera pour ses fidèles l'exemption de tous devoirs à l'égard du clergé latin ; mais il n'apparaît pas clairement s'il s'agit d'une concession nouvelle ou de la garantie que l'état de fait d'alors ne subirait pas de modification dans le nouveau régime. La conclusion de l'affaire de Bar Çaboûnî, que nous rapporterons ci-dessous, indique qu'au début du XIIe siècle au moins Roger considérait l'Eglise monophysite comme indépendante disciplinairement de l'Eglise latine. Mais il n'est pas exclu que les établissements religieux indigènes aient dû payer quelque redevance, au clergé franc (9).

Moralement les relations entre indigènes et Francs commencèrent parfois mal. Qu'on se souvienne de l'étal d'esprit des croisés à leur arrivée : « Nous avons expulsé les Turcs et les païens, écrivaient-ils au lendemain de la prise d'Antioche, mais les hérétiques, Grecs et Arméniens, Syriens et Jacobites, nous n'avons pas pu les chasser (10). » Ce « nous n'avons pas pu » ne paraît pas chargé de bienveillance. Et c'est un Franc qui vingt ans plus tard témoigne des spoliations dont les chrétiens d'Antioche avaient eu à pâtir du fait « de la violence et du caractère méchant » des Francs (11). Il est donc certain que les premiers contacts furent rudes et laissèrent de durables rancunes. Il importe toutefois de ne pas généraliser hâtivement et de distinguer soigneusement les peuples, les lieux, les époques.

Les Grecs ou indigènes grécisés représentent à Antioche l'aristocratie d'hier (12) au secours de laquelle les Francs sont censés être venus : ce sont donc à volonté des rivaux ou des associés, surtout à Lattaquié où il y a peu de Francs. D'autre part les Grecs sont des schismatiques, non des hérétiques ; ce sont des fidèles appartenant à la même église que les Latins, et dont il faut réduire la rébellion ; à la différence des hérétiques, ressortissant d'Eglises de l'administration desquelles les Latins se soucient peu, les Eglises grecques doivent ou disparaître ou se soumettre à la suprématie du clergé latin, qui, comme héritier du clergé grec, doit tirer d'elles les mêmes revenus qu'il préleva sur ses propres ressortissants (13). Il y a donc conflit latent tant sur le plan social que sur le plan religieux ; et à cela il faut ajouter une circonstance extérieure, qui est l'existence proche de la puissance byzantine dont les Francs sont les ennemis irréductibles ; car il est bien évident que l'opposition de Grecs ayant derrière eux cette puissance a une toute autre résonnance, les soumet a priori à de toutes autres suspicions, que s'il s'agissait d'un groupe ethnique isolé. Bien qu'aucun texte n'en témoigne directement, il parait résulter de ces faits et de l'assimilation que nous verrons se produire au XIIIe siècle entre les bourgeoisies latine et grecque, que d'une part les Grecs avaient une condition sociale très proche de celle des Francs noblesse et clergé mis à part, mais que d'autre part ce sont eux qui, au début, furent en butte aux hostilités les plus vives. Seule la disparition de la puissance byzantine permettra un rapprochement solide entre Francs et Grecs.

Dans le domaine ecclésiastique l'Eglise latine enleva aux Grecs plusieurs églises, soit que les Francs eussent pris pour eux des édifices occupés par des Grecs, soit que rendant au culte chrétien d'anciennes églises enlevées par les Turcs, ils les eussent attribuées à l'Eglise latine (14). Les Grecs gardèrent cependant la libre disposition de l'église Sainte-Marie Rotonde (15), et plusieurs couvents à Antioche (16) et dans l'Amanus sur la Montagne Admirable (17); il semble même qu'une communauté de Stylites Grecs aient continué à résider au couvent de Saint-Siméon le Jeune à côté des Bénédictins Latin (18). Un culte grec existait aussi à Edesse (19).

L'existence d'un abondant bas-clergé est incontestable (20), mais il n'y avait plus d'évêque grec depuis la conquête turque, et le patriarche grec pendant la domination franque, ne put qu'exceptionnellement résider à Antioche (1098-1100, 1165-1170, 1206-1208 ? 1260-1263) (21). Aucune réduction n'avait été par contre apportée au clergé arménien, ni au clergé monophysite, qui conservèrent et leurs couvents et leurs prélats, tant à Antioche qu'à Edesse.

Mais là s'arrêtent les ressemblances entre Arméniens et Jacobites. Les Arméniens occupent à Edesse une position de classe dirigeante analogue à celle des Grecs à Antioche. Les circonstances étaient cependant très différentes. On a déjà souligné que les conditions de la fondation du comté leur avait assuré en grande partie le maintien de leur ancienne prééminence. Ils étaient en relation avec de petits princes arméniens autonomes comme Kogh Vasil, mais sans qu'on pût comparer l'appui qu'ils trouvaient en eux à celui que Byzance donnait aux Grecs d'Antioche. D'autre part il n'existait pas de rivalité ecclésiastique entre Francs et Arméniens. Il semblerait donc que les rapports eussent dû être généralement bons. Toutefois l'aristocratie arménienne ayant appelé les Francs attendait d'eux des privilèges plus grands que s'ils l'avaient soumise, surtout qu'il y avait une contradiction flagrante entre la position politiquement dominante des Francs et l'exiguïté de leur nombre. Cette aristocratie était depuis longtemps habituée aux luttes violentes et aux jalousies de factions (22), et Kogh Vasil représentait dans ces conflits l'élément inféodé à l'influence grecque. Dès qu'un succès musulman pouvait faire douter de la force franque, des opposants commençaient à intriguer, et naturellement les soupçons qui naissaient chez les Francs diminuaient leurs ménagements à l'égard de l'aristocratie arménienne dans son ensemble.

On se souvient qu'un premier conflit avait éclaté quelques mois à peine après l'avènement de Baudouin Ier. La captivité de Baudouin de Bourg donna peut-être lieu à des intrigues nouvelles. Baudouin libéré le crut en tous cas ; après sa défaite par Tancrède, des Edesséniens s'étant concertés sous la direction de leur archevêque afin, dit Matthieu d'Edesse, d'éviter le retour du gouvernement exploiteur du bailli de Tancrède, Richard (23), Baudouin revenant s'estima en présence d'un complot, fit procéder à des exécutions et à l'arrestation du prélat qui dut être racheté par ses fidèles (24). Les attaques de Maudoûd contre Edesse en 1112 et 1113 furent l'occasion de complots véritables et plus gravés. La première fois les Arméniens livrèrent une tour de l'enceinte aux Turcs, et il fallut la soudaine arrivée de Joscelin qui avait été alerté, pour que cette trahison n'eût pas de suites fâcheuses ; Joscelin et Baudouin se livrèrent à des représailles sanglantes, ou ils ne prirent pas toujours la peine de distinguer les innocents des coupables (25).
Au printemps suivant, Baudouin a vent d'une nouvelle conjuration combinée avec l'approche de Maudoûd, il envoie Payen de Sadoûdj procéder à une expulsion massive d'Arméniens, transportés de force à Samosate ; ils n'eurent la permission de rentrer que lorsque Maudoûd se fût éloigné (26). Enfin on a vu comment, peu après, la veuve de Kogh Vasil intrigua avec les musulmans, et comment Baudouin soumit toutes les petites seigneuries arméniennes qui l'entouraient (27). Ce furent les derniers complots.

Joscelin Ier et Joscelin II paraissent avoir eu avec les Arméniens d'excellents rapports (28). Nous n'en voulons pour preuve que le rôle des Arméniens dans l'évasion de Joscelin et de Baudouin en 1124, leur bonne défense dans Edesse en 1144, leur complot pour réintroduire Joscelin II en 1146. Ce dernier, au reste, était de naissance un demi-arménien. Lorsqu'il sera fait prisonnier et que sa femme s'estimera incapable de défendre Qal'at ar-Roûm, c'est au catholicos arménien qu'elle la cédera.

A Antioche, la phase délicate fut plus brève. Les Arméniens y étaient moins nombreux et moins influents. Artisans, paysans, soldats, on en trouvait sans doute un peu aux divers échelons de la société, mais leur masse devait se trouver dans les « classes moyennes » (29). Comme à Edesse, ils avaient été en mainte localité associés à la conquête franque, mais, sauf exception (30), ne pouvant avoir autant de prétentions, ils restèrent toujours des sujets dociles (31). De même qu'hier les Grecs, c'étaient surtout des soldats que les Francs leur demandaient, cavaliers et piétons. C'étaient les meilleures troupes indigènes, et ils les employaient dans les garnisons (32) ainsi que dans leurs campagnes, où le nombre des Arméniens l'emportait parfois sur celui des Francs (33). Il est cependant difficile de distinguer dans ces troupes la part des Arméniens de la principauté et celle des contingents des princes vassaux ou alliés, en première ligne desquels figurent les Roupéniens qui, hostiles aux Grecs et éloignés des musulmans de Syrie, ne présentent pas au début les risques d'intrigues d'un Kogh Vasil (34). La situation changea lorsque les rapports se tendront entre Roupéniens et Francs ; toutefois cette tension fut coupée de longs rapprochements, et à aucun moment - même lors de la guerre farouche du début du XIIIe siècle - il n'apparaît que ces conditions extérieures aient rejailli sur la tranquillité des Arméniens de la principauté. Nous ne voyons de difficultés qu'au début. On sait avec quel zèle les Arméniens avaient favorisé la conquête franque. Comme à Edesse, ils durent s'estimer frustrés, ou bien il y eut des excès commis contre eux ; on a vu qu'en 1104, à la suite de la défaite franque du Bâlîkh, ils appelèrent Rodwân à Artâh, des Turcs d'Anatolie à Albistân. Les Francs reprirent le dessus, s'assouplirent, et il n'y eut plus de heurt.

Les Syriens (35) restent la masse du petit peuple des villes et des campagnes non islamisées dans la principauté (36); ils partagent ce rôle avec les Arméniens de condition inférieure dans le comté d'Edesse. Ils n'ont de puissance ni politique ni militaire. Les oppositions locales sont les plus fortes, et si des Monophysites paraissent avoir mal soutenu Gabriel contre les Turcs à Malatya, on ne voit pas qu'ils aient noué aucune intrigue avec les Musulmans ni à Antioche ni à Edesse, et malgré l'attention apportée par Zengî à se les concilier ils combattront convenablement contre lui à Edesse en 1144. Néanmoins à eux pour une bonne part s'applique la rancune que Gautier le Chancelier trouve chez les habitants d'Antioche contre les Francs en 1119 (37), et qui oblige le patriarche Bernard, au moment du danger, à procéder à un désarmement général de tous les non-Francs. Des tendances capitulatrices se manifestent encore parmi eux après les désastres de 1149 et 1164. Et ils soupirent contre le poids des impôts et des corvées (38). Ils sont à vrai dire, comme partout, politiquement passifs.

Une des plaies dont étaient plus ou moins atteintes toutes les églises orientales et, semble-t-il, tout particulièrement celle des Jacobites, était la constance des querelles intérieures et le recours des parties à l'appui des puissants de ce monde ; les Francs, comté d'Edesse en tête, ne furent pas exceptés, et, fait plus grave,

L'Eglise latine même fut sollicitée d'intervenir, ce qui évidemment ne pouvait que développer en elle les prétentions à l'hégémonie sur toutes les églises. Rien de plus remarquable à cet égard qu'une affaire rapportée par Michel le Syrien le Syrien (39). A la fin du règne de Baudouin du Bourg à Edesse, une querelle mit aux prises le patriarche Athanase et l'évêque Jacobite d'Edesse Bar Çabouni, au sujet de la possession de quelques livres précieux. Baudouin, à plusieurs reprises, envoya des Francs et des notables indigènes intercéder auprès d'Athanase pour faire lever l'excommunication dont il avait frappé son subordonné ; ce fut en vain : l'intransigeance d'Athanase gagna des sympathies à son adversaire, qui se remit à officier comme si de rien n'était. Puis Athanase s'étant rendu au couvent de Dovaïr près d'Antioche, Bar Çabouni alla se plaindre de lui au patriarche Latin Bernard.

Celui-ci cita à comparaître le patriarche Athanase à l'église Saint-Pierre, et malgré lui le fit amener. Se prévalant alors de ce qu'Edesse était une ville franque dont les affaires ne pouvaient le laisser indifférent, il demanda au patriarche l'absolution de Bar Çabouni. Athanase protesta de la culpabilité de l'excommunié, mais l'interprète ne comprit pas et traduisit : « Il me doit beaucoup d'or. » Alors Bernard enflammé d'un beau zèle anti-simoniaque : « Mais c'est là l'oeuvre de Simon et non de Pierre ! Il ne convient pas à des chrétiens de priver un évêque de son office pour une dette d'argent. » Puis, ajoutant qu'après tout, cela ne l'empêcherait pas d'interdire aux Jacobites de pratiquer de tels abus dans leurs ordinations, il demanda seulement au patriarche de considérer qu'absoudre un malheureux qui s'était réfugié sous la juridiction de l'Eglise latine, c'était comme s'il faisait à cette église don de la somme qui lui était due. Le Patriarche, qui ne comprenait rien à cette déviation de l'entretien, ne sut que répondre. On lui donna un papier pour y écrire l'absolution de Bar Çabouni. Mais, n'y tenant plus, il s'écria, appelant injurieusement Bar Çabouni de son nom de laïc : « Abou Ghaleb, regarde à quoi tu me réduis. » A quoi l'interpellé répondit : « Si je suis Abou Ghaled toi tu es Abou-l-Faradj. » Le Patriarche se mit dans une colère effrayante, jeta le papier et tendant le cou, affirma au patriarche Bernard qu'il aimait mieux avoir la tête coupée que d'absoudre Bar Çabouni.

L'attitude des Jacobites n'avait pas été édifiante, mais celle des Latins ne le fut guère plus. Ils ordonnèrent de battre le Patriarche, et le commandement aurait été exécuté si un évêque ne s'était écrié que, si digne que fût Athanase d'être frappé, ce n'était pas un acte convenable dans une église. Enfin le patriarche Jacobite put se réfugier dans l'église de la Mère de Dieu à Antioche. Mais Bernard n'entendit pas renoncer à juger l'affaire. « Les Francs, continue Michel le Syrien, prescrivirent de ne pas laisser Athanase franchir la porte de la ville avant qu'ils n'eussent rassemblé un synode, et leur patriarche envoya chercher leurs évêques pour qu'ils se réunissent. Mais Athanase demeura dans l'église dans les pleurs et l'affliction. Puis, cinq jours après qu'il eût été placé dans une cellule, le patriarche latin en fit fermer la porte, et ne laissa personne communiquer avec lui. Alors le reste des prêtres et le peuple étaient plongés dans l'affliction. » Cependant le patriarche fut consolé par son ami le philosophe chalcédonien 'Abd-el-Massih d'Edesse. Sur le conseil de ce dernier, il alla se faire présenter « au prince de la ville qui à cette époque était Roger. » Il lui offrit des présents considérables, et obtint de lui un édit lui permettant de franchir la porte de la ville et de s'en aller à son monastère. Roger envoya dire à leur Patriarche : « Tu n'as pas à juger des Syriens, car cette autorité ne t'appartient pas. » Le patriarche ayant quitté Antioche au milieu des injures, ne put rester dans l'Empire des Francs et retourna au monastère de Mar Barçauma.

A Edesse, le désordre n'avait pas disparu. La communauté monophysite était frappée d'interdit : les fidèles prirent l'habitude d'aller à l'église latine. Aucun apaisement ne put avoir lieu avant la mort d'Athanase. Lorsque celle-ci fut arrivée, les évêques partisans de la paix, forts de l'appui que leur donnait Joscelin, obtinrent que le synode réuni pour l'élection du nouveau patriarche se tînt dans ses états. On élut un certain Maudiana, qui prit le nom de Jean ; l'ordination eut lieu par les soins du maphrien (archevêque du diocèse d'Orient), dans la cathédrale franque, en présence de Joscelin et des principaux personnages de la société franque. Puis, sur l'intercession de Joscelin, le nouveau Patriarche et le synode prononcèrent l'absolution de Bar Çabouni. La protection de Joscelin n'avait d'ailleurs rien eu d'une prise de parti systématique contre Athanase puisque, l'année précédente (40), celui-ci, retenu par le prince d'Amid dans cette ville en raison d'un autre conflit, avait obtenu sa libération grâce à une intervention de Joscelin. Quant à son successeur, le patriarche Jean, il résida plusieurs années à Kaïsoûn (41), et un moment à Dovaïr (42). L'attitude de neutralité de Roger opposée à l'interventionnisme excessif du patriarche latin, surtout celle de Joscelin sont assurément remarquables. Ce dernier, dit Michel le Syrien, était le protecteur des Monophysites.

Néanmoins il y avait beaucoup de Monophysites hors des états de Joscelin et de Roger ; le couvent central du patriarcat, celui de Mar Barçauma, se trouvait sur les confins de la province turque de Malatya et des possessions franques; fréquemment le patriarche avait à faire à Amid ou à Mârdîn. Dans ces conditions il était inévitable qu'une lutte sourde d'influence opposât le comte franc et les princes turcs à l'intérieur même du clergé jacobite ; et l'influence turque ne pouvait que s'accroître à mesure des succès qui réduisaient la proportion des monophysites habitants sous la domination franque. Ainsi s'explique sans doute que les rapports de Joscelin II avec l'Eglise jacobite se soient gâtés après la mort de Jean (1137), suivant une évolution contraire à celle qui, nous le verrons, commence alors à Antioche, plus lointaine et moins engagée dans les conflits internes des partis jacobites (43).

Le premier témoignage de cette tension se rencontre dès le lendemain de la mort de Jean. Son successeur, Athanase, avait été élu en terre d'Antioche ; mais les Francs d'Antioche étaient alors en mauvais termes avec Joscelin, et Athanase paraissait se préoccuper plus des princes turcs qui se disputaient Malatya que de Joscelin qu'il négligeait de venir saluer ; Joscelin essaya de faire contester par l'évêque de Gargar la régularité de l'élection patriarcale, mais en vain. Du moins se conduisit-il en chef de l'Eglise monophysite de ses états, en transférant de sa propre autorité l'évêque de Kaïsoûn, Basil, à Edesse ; Athanase, par souci de concorde, ratifia d'ailleurs ce choix, et vint saluer Joscelin à Tell-Bâchir; Joscelin qui, appauvri et à court d'argent, avait procédé à des confiscations aux dépens du monastère Mar Barçauma, les lui restitua (44).

La chute d'Edesse, en accentuant la pénurie et sans doute la difficulté, de caractère de Joscelin, aggrava la mésentente. Basile et ses fidèles paraissent s'être défendus de leur mieux contre Zangî. Néanmoins celui-ci savait qu'il avait en eux l'élément le plus facile à gagner et Basile, dans l'intérêt de son Eglise, se rallia à lui avec autant de fidélité qu'il en avait témoigné à l'égard de Joscelin (45). Qu'après la tentative de Joscelin pour reprendre Edesse Basile eût dû se sauver à Samosate (46) n'empêcha pas le comte franc de croire aux accusations de rivaux de Basile qui l'accusaient d'avoir intrigué avec Zangî, et de le faire emprisonner pendant trois ans (47). Puis, Joscelin, irrité de ne pouvoir obtenir les contributions désirées des moines de Mar Barçauma, les accusant d'intriguer avec les Turcs, se livra par surprise à une expédition armée de pillage contre le monastère, à laquelle des ecclésiastiques latins s'associèrent, sauf un refus des quelques Templiers présents. Le prétexte en était de venger une attaque turque contre les monastères arméniens des régions de Behesni et Kiahta. Une partie des moines furent emmenés prisonniers, les plus précieuses reliques emportées à Tell-Bâchir, les moindres cellules, voire les habitations des paysans des environs, visitées et vidées ; une garnison franco-arménienne fut laissée dans le couvent, que le Danichmendie de Malatya vint vite expulser ; Joscelin ne consentit à la libération de ses prisonniers que moyennant le versement d'une grosse rançon ; encore ne restitua-t-il une partie des objets précieux que sous la pression des attaques turques de 1150 (48). Du moins il se réconcilia in extremis avec l'Eglise monôphysite, rt ce fut un prêtre de cette Eglise qui, lorsqu'il mourut prisonnier à Alep, l'assista dans ses derniers moments (49).

Restent les musulmans qui ne sont nombreux et en majorité que dans la plaine syrienne. C'est dire que leur proportion dans l'ensemble de la population de la principauté d'Antioche est faible, et le sera d'autant plus que le territoire s'en réduira à l'est. Elle est probablement plus faible encore dans le comté d'Edesse où seuls Saroûdj et le Chabakhtân paraissent des centres de populations musulmanes importantes. Il en résulte que nous n'avons aucune notion sur les conditions d'exercice du culte musulman, que les Francs toléraient sans doute en privé comme à Jérusalem (50). La plupart des musulmans était serfs, et dans quelques occasions leur condition était plus dure que celle du chrétien, par exemple en cas d'abandon de leur terre (51); les citadins, les notables, les clans nosaïris, les quelques bédouins occasionnellement réfugiés sur le territoire franc, doivent avoir une situation supérieure. En 1098, les croisés avaient fait de grands massacres de musulmans, et tous ceux qui avaient pu se sauver l'avaient fait (52); mais dès que les Normands eurent pris pied de façon stable dans la Syrie intérieure, il devenait indispensable à leur subsistance même de retenir et rassurer la population musulmane. La chose fut, au début, facile, car la sécurité des possessions franques, la richesse plus grande de leur territoire étaient des tentations contre lesquelles les paysans ne résistaient pas, quel qu'effort que fît Rodwân pour les retenir à la terre près d'Alep en leur vendant des champs à vil prix ou en faisant garder les femmes de ceux qui voulaient repartir dans leurs villages occupés par les Francs. Roger allait protéger leurs moissons, Tancrède faisait rapatrier leurs femmes (53). Alain d'Athârib donnait à Hamdîn ibn 'Ahdarrahîm deux villages à repeupler, et celui-ci en préferait l'exploitation paisible au séjour d'Alep où l'appelaient des amis scandalisés (54).

Hors du territoire des Francs, chiites et sunnites, également menacés dans leurs biens par les attaques franques, communiaient à leur égard dans une même hostilité. Mais il pouvait en aller différemment dans une seigneurie comme Chaïzar dont les possesseurs, des Arabes, avaient intérêt, pour ne pas être absorbés par leurs trop puissants voisins francs ou turcs, à acheter de quelques tributs les bonnes grâces des uns et des autres, et dont les traditions chevaleresques étaient à maints égards plus proches de celles de la noblesse occidentale que des moeurs des nouveaux venus turcs. Ousâma a beau nous rapporter de nombreux épisodes de guerre entre les siens et les Francs et ne jamais manquer d'accompagner rituellement le nom des infidèles d'épithètes peu déférentes, l'impression qui se dégage de ses récits est celle de relations d'estime réciproque et parfois même de cordialité entre seigneurs mounqidhites et chefs francs (55).

Parmi les sujets ou tributaires des Francs, deux groupes méritent un traitement spécial, les Nosaïris et les Assassins. Des moralistes musulmans accusent les premiers d'avoir favorisé les Francs, parce qu'ils sont leurs voisins et sont des hérétiques (56) ; mais tout ce qu'on sait de leur résistance à Tancrède et Roger, de leurs révoltes après 1130, de leur attitude avant et pendant la campagne de Saladin, les montres au contraire les plus violents adversaires des Francs. Les Assassins eurent souvent maille à partir avec les Francs au début des conquêtes de ceux-ci, dans le Djabal Soummâq et le Djazr. Par la suite, leur commune hostilité contre les Musulmans en fit presque constamment des alliés, et, s'il arriva à des Assassins de procéder à l'exécution de notables francs, par exemple dû fils de Bohémond IV, ce fut presque toujours en connexion avec des luttes intestines des Francs eux-mêmes.

Nous pouvons nous faire, en particulier grâce aux mémoires d'Ousâma, une idée des jugements portés par les Musulmans sur les Francs. Ils sont unanimes à leur reconnaître la supériorité militaire, en prudence et surtout en bravoure, dans leur « fameuse charge » ; mais ils ne leur attribuent que parcimonieusement d'autres qualités, parmi lesquelles il faut noter surtout l'exactitude et l'honnêteté de leur justice. Ils les trouvent arrogants, parce qu'ils n'acceptent pas de se fondre dans les populations indigènes comme avaient fait tant d'envahisseurs précédents. Ils s'étonnent de leurs usages sociaux (rôle des chevaliers, duel judiciaire, exorciseurs, etc.) et se scandalisent de la liberté qu'ils laissent aux relations entre hommes et femmes. Ils n'ont naturellement aucune estime pour les Francs dans le domaine des choses de l'esprit (57).

Les bonnes relations nouées entre Francs et musulmans dans les premières années qui suivirent la croisade dépendaient d'une part de la force franque qui assurait plus de sécurité à ses sujets que la faiblesse turque, d'autre part de l'anarchie morale et politique interne de l'Islam. Dès que la force franque faiblit, on assiste à des massacres de garnisons franques par les sujets musulmans ; et à partir de Zangî, la sécurité repasse définitivement du côté turc. D'autre part, au milieu du siècle, l'Islam, on le verra, retrouvera en fonction de la guerre à l'infidèle l'unité qu'il avait perdue. Aussi les rapports cordiaux des Mounqidhites avec les Francs ne sont-ils plus concevables chez leurs successeurs. Néanmoins, même plus tard, il ne faut pas exagérer l'état de guerre. Bien souvent, comme le note Ibn Djobaïr, les guerres des armées n'empêchent nullement les relations des commerçants ; et ces relations commerciales seront une des principales raisons du tiers de siècle de trêve que les Ayyoubides laisseront aux Francs. D'autre part, la guerre même entraîne d'autres formes de relations pacifiques, par exemple le rachat des prisonniers, qui des deux côtés est considéré comme une oeuvre pie (58). Le coude à coude de l'existence ne permet pas des oppositions aussi tranchées qu'elles apparaissent au travers des exposés des chroniqueurs zélés.
Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.

Notes

1. Il n'y a de colonie franque notable ni a Artâh, ni à Ma'arra, ni à 'Aïntâb, etc.
2. Boulounyâs a Marqab, Artâh a Hârim.
3. Ibn al-Fourât, III, 42 r° (combat entre Yâroûk le Turcoman et un seigneur pour l'impôt d'un village partagé).
4. En admettant des chiffres de l'ordre de Jérusalem (La Monte, 139, 150), et d'Edesse (Guillaume de Tyr, XVII, 17), confirmés grosso modo pour Antioche, par Albert, X, 40; Gautier, I, 3.
5. Ousâma Hitti, 97; ce chiffre ne peut s'entendre des sergents montés dont le fief est à Jérusalem de 75 besants par an (6 par mois, avec ou sans campagne).
6. Chronique Anonyme Syriaque année 1489.
7. Gautier, I, 6; II, 3, et 5. Les « Turkopouloï » sont attestés a Byzance au XIe siècle (Histoire Grecs des Croisades, II, 170); les Francs les connurent dès leur arrivée a Constantinople (Gesta, 17, 25, 41; Albert, passim); Albert, V, 3, dit qu'ils sont à Byzance, fils de turcs et de grecques. Guillaume de Tyr, XIX, 8, nomme un corps de « galenses » (casqués p) non déterminé.
8. Albert, X, 40; Gautier, I, 3.
9. Ibn al-Fourât, 1, 191 r° -v° (fuite de prisonniers musulmans retenus dans un cachot de la citadelle de Ma'arra en 1124), III, 14 r° (butin franc déposé a Tell-Kachfahân).
10. Cf. supra, pages 000 et 000.
11. Nous ne connaissons toutefois pas à Antioche comme à Jérusalem de château ne reposant absolument sur aucune fondation antérieure.
12. C'est Baudouin II qui fortifie le couvent proche de Sarmadâ pour Alain d'Athârib (Kamâl, 628); Alexandre IV consacrera à Qoçaïr les dîmes de Chypre, infra, page 697, un château important comme Çafad (Cefed) coûta plus d'un million de besants à construire (Deschamps, Krak, 102).
13. On voudra bien pour le détail se reporter à notre chapitre de topographie historique.
14. Cf., en particulier Paul Deschamps dans Krak, chapitre II-V, et dans Enlart, Manuel d'archéologie, 2° édition, II, 2, pages 635-652.

* * *

1. Et en particulier La Roz, 172 et 178 où les Francs invoquent une situation [......] pour en hériter; à Jérusalem, Martin JA, 1888 donne même un exemple de cas où ils sont frustrés.
2. Wibrand, 172 : « Quilibet eorum suas leges observant. »
3. Honorius, III, 1080.
4. Rosière, 172 (fin); cf., Assises, Barons XV, qui parle du témoignage des éléments du pays sans parler de race.
5. Honorius, III, 5567, 5570; Grégoire, IX, 4467, 4131.
6. Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, page 595.
7. Grégoire, IX, 4474. A Jérusalem, les indigènes payaient la dîme (Ernoul. 30), on ne nous dit pas de quelle façon.
8. Grégoire, IX, 4467. Il est aussi question des Géorgiens, sans doute assimilés aux Grecs, et de toute façon n'ayant pas de clergé supérieur propre à eux dans le diocèse d'Antioche. L'église géorgienne de Saint-Siméon existait encore au XIIIe siècle (P. Peeters, l'église Géorgienne du Clibanion, Analecta Bolandania, 1928 et Olivier le Scolastique cité ibid. page 58): Les souverains Géorgiens, David (début XIIe siècle) et Thamar (début XIIIe siècle) dotèrent les couvents géorgiens d'Antioche et de l'Amanus (Brosset, 374, 456).
9. Il est possible que la position des églises indigènes à l'égard de l'église franque, soit la continuation de celle qu'elles avaient à l'égard de l'église grecque. Mais celle-ci demanderait à être précisée.
10. Lettres de Croisés, édition Hagenmeyer, page 161.
11. Gautier, édition Hagenmeyer, page 94.
12. Il y a parmi eux des propriétaires (Grégoire, IX, 4474); des grands bourgeois parmi lesquels on voit des princes choisir des ducs, des vicomtes, des chambriers (cf. les tableaux, page 463 et 464) et qui plus tard entreront dans la commune. On verra ci-dessous que les premières monnaies franques sont en grec.
13. Cf. le procès intenté aux moines de Saint-Paul par ceux du Saint-Sépulcre, qui revendiquent une possession comme ayant relevé de leur église sous le régime grec, et invoquent le témoignage de Grecs (Rozière, 165-179).
14. On verra la commune les identifier juridiquement (infra, page 656) et l'église même leur reconnaissait une place en justice supérieure aux autres chrétiens (Honorius, III, 4080, et note précédente).
15. Michel le Syrien, III, 191; encore au XIIIe siècle, Grégoire, IX, 4470 décide que les anciennes possessions de l'église grecque qui viendraient à être reconquises sur l'Islam, doivent être attribuées à l'église latine.
16. Rozière, témoins de l'acte, 172-178; Michel le Syrien, année 1481; Wildbrand, 173.
17. Saint-Domitien (Rey, Colonies Franques, page 328); un manuscrit grec y fut copié en 1162).
18. Un couvent de Basiliens est signalé dans Golubovirh I, 75; un couvent de Saint-Bethias, par Nersès (Alishan Sissouan, 557); Saint-Pantéleïmôn (où ont été rédigés des rituels grecs ou syriaques; Korolewsky, Histoire du patriarcat Melkilé, III, page 31-32).
19. Chronique Anonyme Syriaque, année 1475; Phocas, 529 (?); on sait que Saint-Paul d'Antioche avait été occupé par des Grecs au IXe siècle (Maç'oûdî dans le Strange, 368); mait on ignore s'il l'était encore au moment de la croisade. Le manuscrit Vatican Ar, 129 (=156) est le récit d'une discussion théologique soutenue à Alep par un moine melkile de Saint-Siméon.
20. Cf. Notre description de cette ville. On ignore a qui les Francs enlevèrent les églises qu'ils s'approprièrent a Edesse.
21. Cf. Par exemple Honorius, III, 5570, Grégoire, IX, 4467; le patriarche Athanase passage communiqué par Korolewsky), exagère par politique (du XVIIIe siècle) lorsqu'il dit que les Francs s'établirent dans un quartier, les Grecs dans un autre et que les Francs ne les gênèrent en rien.
22. Michel le Syrien de Gargar cédera son château à Joscelin II sans regret, mais s'estimera léser lorsque Joscelin II l'aura donné à un membre de la famille rivale des, Bahlavouni (Michel le Syrien, 244).
23. Pourtant Matthieu d'Edesse, 103 dit le plus grand bien de Tancrède, bienveillant et juste pour tous.
24. Matthieu d'Edesse, 88.
25. Matthieu d'Edesse, 102; Michel le Syrien, 196; Chronique Anonyme Syriaque, 83.
26. Matthieu d'Edesse, 105.
27. Les catholicos avaient résidé sur le territoire de Kogh Vasil; en 1104, l'un d'eux passa à Edesse (Matthieu d'Edesse, 71). Ils se fixèrent ensuite à Dzovq (Khanzil).
28. On a vu que ce fut lui qui eut vent, par ses relations, du complot de 1112. Peut-être ces mêmes relations sont-elles une des causes de la rancune de Baudouin contre lui.
29. Artisans serfs mentionnés dans le Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 436, paysans fermiers dans Grégoire. IX, 4474.
30. A Artâh en 1104 (cf. infra, page 239). Ce paraît, par contre, être un Arménien Joseph, qui en 1119, défendit par ruse la même ville contre les Turcs (Gautier, II, 8).
31. On ne note aucune difficulté entre Francs et Arméniens, même au XIIIe siècle lorsqu'ils auront a côté d'eux le royaume arménien de Cilicie, en guerre avec leurs maîtres francs.
32. Par exemple à Marqab (Vie de Qalâoûn, Michaud-Reinaud, 548; Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I. 595).
33. Par exemple en 1119 (Matthieu d'Edesse, 122; Qal. G 200, Kamal, 617).
34. Léon joua un grand rôle en 1118 dans la prise de 'Azâz (Matthieu d'Edesse, 121); Kosh Vasil figure aussi parfois peut-être parmi les alliés de Tancrède (Albert, 683). Sur les rapports de Thoros avec Byzance, Matthieu, 99.
35. Nous restreignons l'emploi de ce mot aux Monophysites. Dans les textes, le sens est variable et englobe souvent tous les indigènes de langue arabe, qui ne parlent pas grec.
36. Des serfs ou paysans syriens sont nommés dans Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 324, 566 et Rozière, 172. Il y avait des Syriens clercs et médecins.
37. Edition Hagenmayer, p. 94.
38. Chronique Anonyme Syriaque, 276 (en Cilicie).
39. Michel le Syrien le Syrien, 193, 207-312, 231; Cf. Chronique Anonyme Syriaque (non traduit) année 1430 et 1441.
40. Chronique Anonyme Syriaque, an 1447.
41. Michel le Syrien, 242.
42. Michel le Syrien, 228.
43. Cela tient aussi à ce que Joscelin, demi-Arménien lui-même, est plus lié à l'église arménienne que ses prédécesseurs.
44. Michel le Syrien 256, 259.
45. Michel le Syrien, 263.
46. Chronique Anonyme Syriaque, 297.
47. Michel le Syrien, année 1459. Il s'agit là d'une politique propre à Joscelin. Basile était au mieux avec Baudouin de Mar'ach-Kaïsoum, dont il écrivit l'éloge funèbre (publié dans Histoire Arménienne des Croisades, tome I).
48. Michel le Syrien, 283-288; cf. Chronique Anonyme Syriaque, 299.
49. Michel le Syrien, 295.
50. M., de Herat visita en 1173 le tombeau de Nabîd an-Nadjdjâr près d'Antioche, Le Strange 375.
51. Les églises avaient parfois le droit de garder les fugitifs chrétiens, non les musulmans qu'elles devaient rendre à leurs maîtres (Cartulaire général des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, 491 suivantes).
52. Il en reste peu à Antioche (Ousama Hitti, 169); on a des exemples de musulmans enfui de Ma'arra ('Imad-Kharîda, 3329, 119 r° ); Zangî fera rendre leurs propriétés aux descendants lorsqu'il reprendra la, ville.
53. Kamâl, 599, 615.
54. Boughya, IV, 275 v° , et suivantes.
55. Ousâma, témoignages rassemblés dans Derenbourg Un émir syrien, chapitre XI, et Hitti, 159-169. Les Mounqidhites et les Francs échangent des présents, des services, ont des relations de tous genres ensemble. Ousâma est aussi le seul auteur musulman à nous avoir laissé de nombreuses marques d'intérêt apporté aux choses franques (cf. infra).
56. René Dussaud, Topographie de la Syrie, Nosaïris, 28-29.
57. Ousâma, locution citée; Ibn Djobaïr, H 448; Michel le Syrien, 196 (admiration de Djekermich pour Baudouin du Bourg).
58. Ibn Djobaïr, Sch., 304; Grégoire IX, 3991, 4144 (argent envoyé d'Europe en Syrie pour le rachat).

Sources : Claude Cahen, La Syrie du Nord à l'Epoque des Croisades et la Principauté Franque d'Antioche. Editeur Librairie Orientaliste Paul Geuthner. Paris 1940.