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La Terres Sainte à l'époque Romane - L'Orient au Temps des Francs

L'Orient au temps des Francs

La Terres Sainte à l'époque Romane

La Galilée avait été le berceau de l'Évangile
La nouvelle Loi s'était rapidement étendue à toute la côte méditerranéenne. La conversion de Constantin et la législation de Théodose favorisèrent les progrès du christianisme en Orient où tant de cultes païens étaient pratiqués. Constantin élève au-dessus du Sépulcre une rotonde, l'Anastasis ; il relie à celle-ci le massif du Calvaire et une grande basilique, le Martyrium. L'impératrice Eudoxie, au Ve siècle, décore aussi les Lieux saints de magnifiques sanctuaires, ainsi que Justinien qui vers 540 amplifie la basilique élevée par Constantin à Bethléem en créant trois absides à son chevet.

Pendant cette période, la Syrie, prospère et abondamment peuplée, se couvre de nombreux bâtiments religieux, églises, baptistères, mausolées, vastes monastères, dont les ruines imposantes provoquent encore aujourd'hui la surprise des voyageurs. Elles se groupent entre Antioche et Alep dans le Djebel Seman avec l'extraordinaire ensemble de Qal'at Sem'an dont les quatre églises sont disposées en croix autour de la colonne de saint Siméon ; dans le Djebel Baricha avec les monuments de Tourmanin, Baqirha, Qalblosé, Behio, Deir Seta; plus au Sud, à la hauteur du pont de Shoghr sur l'Oronte, dans le Djebel Zaouiyé, Roueiha, Dana; enfin dans le Hauran à l'Est du lac de Tibériade l'église de Qana-ouat (Ve siècle), le couvent de Chaqqa (Ve siècle), les églises d'Ezraa et de Bosra (début du VIe siècle), et tant d'autres.

En 636 l'armée de l'empereur byzantin Héraclius fut vaincue par les musulmans dans une grande bataille sur le Yarmouk. La Palestine et la Syrie étaient livrées à l'Islam. En 638 le calife Omar occupait Jérusalem. Depuis lors les régions dont nous venons de parler furent désertées et cette magnifique floraison du premier art chrétien fut laissée à l'abandon.

Si nous avons parlé de ces édifices, c'est que les croisés s'en inspirèrent pour l'architecture et la décoration de leurs églises.

En Palestine, Omar assura aux chrétiens, moyennant un tribut, la liberté civile et religieuse, et à Jérusalem il leur laissa pratiquer leur culte au Saint-Sépulcre et au Cénacle.

Dans la suite, la tolérance alterna avec les vexations. A la fin du VIIIe siècle, le pays était sous la domination des califes abbassides résidant à Bagdad. Charlemagne envoya en 797 une ambassade auprès du calife Haroun al Rachid qui concéda à l'empereur d'Occident le protectorat sur les chrétiens de Palestine. Celui-ci envoya des moines bénédictins à Jérusalem fonder l'église Sainte-Marie-Latine et un hospice pour les pèlerins francs. Les aumônes de l'empereur s'étendirent à tous les chrétiens vivant en terre musulmane.

L'occupation de la Palestine par les Fatimides d'Egypte en 969 ne modifia guère la situation des chrétiens jusqu'au règne du calife Hakem (1009-1020), un dément qui les persécuta cruellement en même temps que les juifs.

Puis en 1070 les Turcs Seldjoukides envahirent le pays et en 1076-1077 ils s'emparèrent de Jérusalem et profanèrent le Saint-Sépulcre.

Pendant le cours du XIe siècle les pèlerins d'Occident se rendirent en très grand nombre en Terre sainte. Mais de plus en plus les musulmans se montraient hostiles à ces pieux voyageurs. Beaucoup qui avaient fait le voeu d'accomplir cette expédition pénible et périlleuse étaient obligés de s'y rendre en troupe pacifique mais armée. Ceux qui, après une longue absence, revenaient dans leur patrie, parlaient des dangers sans nombre auxquels ils avaient échappé, de leurs compagnons molestés, dépouillés ou même massacrés.

Tout cela dut contribuer à stimuler les esprits dans le désir de rendre à la chrétienté la terre où le Christ était venu au monde et qu'il avait parcourue en prêchant et faisant des miracles.

En outre l'Empire byzantin était en cette fin du XIe siècle gravement menacé par les Turcs. Césarée de Cappadoce avait été prise en 1068 et Nicée en 1081. Enfin Antioche, la plus glorieuse citée du christianisme d'Orient après Jérusalem, était tombée en 1085 aux mains des infidèles.

Si Constantinople succombait, c'était l'invasion de l'Europe déjà menacée à l'autre extrémité de la Méditerranée par les Maures d'Espagne.

L'heure de la grande croisade de Terre sainte allait sonner. L'opinion des grands comme celle du peuple y était préparée en France. De nombreux seigneurs, des évêques, des abbés, avaient rapporté des Lieux saints des reliques qu'on vénérait avec ferveur. Les pèlerinages étaient organisés, les itinéraires connus, les étapes fixées, des hospices étaient installés pour accueillir les pieux routiers. La conversion des Hongrois au début du XIe siècle leur facilitait la route du Danube, celle même que devait suivre l'armée de Godefroy de Bouillon.
Ainsi l'idée d'une expédition militaire en Orient qui hanta l'esprit du grand pape Grégoire VII ne devait pas paraître à un seigneur français de ce temps un projet irréalisable.

 

Et c'est un Champenois, le pape Urbain II, qui en prit l'initiative.

On sait que les armées de la première croisade, qui s'étaient concentrées à Constantinople en mai 1097, descendirent en combattant d'Asie Mineure vers la Palestine : elles s'emparèrent, après un long siège, d'Antioche, enlevèrent en Syrie et au Liban plusieurs positions stratégiques et enfin, le 15 juillet 1099, après de violents assauts, entrèrent à Jérusalem.
Après la prise de la Ville sainte, but essentiel de cette entreprise religieuse et militaire qui plusieurs années avaient enfiévré toute la chrétienté, la plupart des croisés rentrèrent en Europe.

Cependant certains chefs de l'expédition avec quelques centaines de chevaliers et d'hommes d'armes s'installèrent dans le pays et, au cours des années suivantes, consolidèrent et agrandirent leur conquête. Ainsi se formèrent les états chrétiens de Terre sainte qui occupaient tout le littoral oriental de la Méditerranée, s'étendant sur près de 700 kilomètres depuis le golfe d'Alexandrette jusqu'aux confins du désert d'Egypte.

Toutefois deux grands ports avaient résisté aux attaques des croisés et continuaient à être entretenus et ravitaillés par la flotte égyptienne : Tyr et Ascalon formaient deux enclaves dans le territoire chrétien. Les Francs s'emparèrent de Tyr en 1124, mais Ascalon paraissait imprenable et sa garnison faisait de fréquents rezzous en Judée. Pour empêcher ces incursions on l'enferma dans une ceinture de forts. Enfin la place fut conquise en 1153.

Quelques années après la fin de la première croisade les Sarrasins se trouvaient refoulés à l'orient du territoire conquis vers Damas, Homs, Hama et Alep, au delà des grandes vallées qui se succèdent du Nord au Sud, encadrées par des chaînes de montagnes parallèles telles que le Liban et l'Anti-Liban.

L'Oronte, le Nahr Litani, le Jourdain, la mer Morte et l'ouadi Araba ont creusé leur lit dans cette profonde dépression, la fosse syrienne, qui formait une frontière naturelle aux états francs. Cependant lors des premiers temps de la conquête, leur domination s'étendit dans certaines régions bien au delà vers l'Est.

 

Quatre états s'organisèrent

Le comté d'Édesse, qui couvrait à l'Ouest et à l'Est de l'Euphrate une partie de la Cilicie et de la Mésopotamie et se prolongeait jusqu'à Mardin à 150 kilomètres d'Édesse.

La principauté d'Antioche, dont le domaine allait outre-Oronte jusqu'au voisinage d'Alep.

Le comté de Tripoli, dont le territoire communiquait avec la vallée de l'Oronte et les villes musulmanes de Hama et de Homs par une fertile vallée, large de 20 kilomètres, séparant les derniers ressauts du Liban d'une autre chaîne montagneuse située plus au Nord, le Djebel Ansarieh, et c'est sur un contrefort de ce Djebel que se dressait le puissant Crac des Chevaliers qui protégeait contre les Sarrasins l'accès du territoire chrétien.

Le royaume de Jérusalem rencontrait la frontière du comté de Tripoli un peu au Nord de Beyrouth et suivait la côte jusqu'à l'extrémité méridionale de celle-ci, vers cette étendue de sable qu'on appelait la Grande Berrie. Il occupait donc le Sud du Liban que le Nahr Litani sépare des plateaux de Galilée (au delà du lac de Tibériade, il posséda quelque temps un territoire sur les rives du Yarmouk), puis la Samarie et la Judée.

Le royaume prolongeait sa domination sur les contrées d'Idumée et de Moab par un vaste fief, la Terre oultre le Jourdain, qui couvrait 300 kilomètres du Nord au Sud depuis Amman, la capitale de l'actuelle Jordanie, jusqu'à la mer Rouge au port d'Allât, sans doute l'Elath de la Bible. Ce vaste territoire très fertile procurait d'abondantes ressources au royaume de Jérusalem; en outre il était précieux pour la sauvegarde de ce royaume, car il coupait en deux le monde musulman : la Syrie d'un côté, l'Egypte et l'Arabie de l'autre. Les Francs y construisirent en 1115 le château de Montréal et en 1142 ils enfermèrent la ville de Kérak dans une vaste enceinte défendue par un puissant château, en grande partie conservé. Sur les hauts plateaux de Moab se dressaient d'autres forts qui surveillaient le Derb el Hadj, route très fréquentée par des caravanes commerçantes et par les nombreuses troupes de pèlerins qui descendaient de Syrie vers Médine et La Mecque.

Un quart de siècle après la première croisade la paix régnait sous la domination des seigneurs francs qui, tout en invitant leurs compatriotes à venir s'établir en cette lointaine contrée, avaient su par leur tolérance y faire demeurer les indigènes, non seulement les chrétiens mais aussi les musulmans.

Foucher de Chartres qui avait suivi dans toutes ses campagnes, à titre de chapelain, le frère de Godefroy de Bouillon, Baudoin, premier roi de Jérusalem, pouvait écrire vers 1125 avec enthousiasme : « Dieu a transformé l'Occident en Orient : celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche. Tel d'entre nous possède déjà dans ce pays des maisons et des serviteurs, tel autre a épousé une indigène, une Syrienne ou même une Sarrasine qui a reçu la grâce du baptême. La confiance rapproche les races les plus éloignées... De jour en jour nos parents viennent nous rejoindre. Ceux qui étaient pauvres en leur pays, ici Dieu les a faits riches. Pourquoi retournerait-il en Occident, celui qui a trouvé l'Orient si favorable ? »

Tout étant pacifié, les pèlerinages étaient de plus en plus fréquents et nombreux. C'est surtout à Jaffa qu'abordaient les pèlerins, parce que c'était le port le plus proche de Jérusalem. Certains navires, des buzenefs, pouvaient transporter trois cents passagers. Si le vent était favorable, il ne fallait que dix-huit jours pour aller de Marseille à Jaffa.

Ce port et les autres, tels que ceux de Sidon (Saïda) et de Beyrouth, voyaient parfois débarquer des hommes de guerre : un grand seigneur français désireux d'aller faire son pèlerinage au Saint-Sépulcre organisait en même temps une expédition militaire et partait avec ses vassaux pour prendre part, aux côtés des chevaliers fixés au Levant, à des combats contre les Sarrasins.

Pendant près de deux siècles la Terre sainte fut au pouvoir de princes français : français, les deux fils d'Eustache de Boulogne, Godefroy de Bouillon et Baudoin Ier roi de Jérusalem, leur cousin Baudoin II, Foulque comte d'Anjou et ses fils et son petit-fils qui lui succédèrent sur le trône de Jérusalem, puis Guy de Lusignan, seigneur poitevin, Henri comte de Champagne et Jean de Brienne comte de la Marche; français, ; les comtes toulousains de Tripoli et les sires de Courtenay devenus comtes d'Édesse, les princes d'Antioche Raymond de Poitiers et ses descendants ; français enfin les sires d'Outre-Jourdain, qui s'appelaient Romain du Puy, Philippe de Milly et Renaud de Châtillon.

Si ces princes ardents à la bataille étaient souvent sur la brèche et si plusieurs d'entre eux moururent en combattant, il n'en est pas moins vrai que dans ces grandes colonies où vécurent six ou sept générations de familles occidentales et surtout françaises et de toutes conditions, celles-ci connurent longtemps le bien-être et une situation prospère.

Si l'on se battait parfois aux frontières, la vie était clémente sur toute l'étendue du littoral, avec ses plaines fertiles dont les Francs avaient amélioré les cultures, avec ses industries de luxe, son commerce florissant où s'échangeaient les produits de l'Orient et de l'Occident, le trafic intense de ses ports, ses villes opulentes, leurs cathédrales, leurs églises, leurs couvents, leurs palais somptueusement décorés : Antioche, Tortose, Tripoli, Beyrouth, Sidon, Tyr, Acre, Jaffa.

Le voyageur Wilbrand d'Oldenbourg qui visita la Terre sainte en 1212 a décrit une salle du château de Beyrouth : « Elle prend jour d'un côté sur la mer, de l'autre sur les jardins qui entourent la ville. Son pavage en mosaïque représente une eau ridée par une faible brise et l'on est tout étonné en marchant de ne pas voir ses pas empreints dans le sable représenté au fond. La voûte est peinte à l'image du ciel... Les Syriens, les Sarrasins et les Grecs excellent dans les arts de la décoration. Au centre de cette salle se trouve un bassin en marbre de couleurs diverses; au milieu se trouve un dragon lançant une gerbe d'eau limpide qui, grâce à l'air circulant par de larges fenêtres, répand en cette salle une fraîcheur délicieuse. »

De ces magnifiques résidences de la haute noblesse, rien ne subsiste. Mais les souvenirs les plus tangibles que nous ont conservés les villes franques sont leurs monuments religieux. Ils appartiennent en grande partie à l'art occidental.

 

Les monuments religieux

Sur cette terre d'Orient, on voit aux XIIe et XIIIe siècles l'art roman et l'art gothique se succéder, et ces arts ont été transplantés au delà de la Méditerranée par des architectes qui ont apporté là-bas les traditions de la Provence, de la vallée du Rhône, de la Bourgogne, ou de l'Ile-de-France. Aux modèles de l'architecture occidentale qu'ils imitèrent, les artistes joignirent parfois quelques emprunts faits aux antiques édifices chrétiens de Syrie dont nous avons déjà parlé. C'est ainsi que l'ordonnance de la façade de la cathédrale de Beyrouth rappelle celle des vieilles basiliques de Qalblozé et de Tourmanin.

Les croisés firent bâtir à Jérusalem le Saint-Sépulcre et plusieurs édifices religieux notamment l'église Sainte-Anne qui est intacte, la basilique de Bethléem qui fut ornée de mosaïques en 1169, la basilique de Nazareth qui fut rasée par ordre du sultan Beibars au XIIIe siècle, mais dont d'admirables chapiteaux romans dus à un sculpteur venu des environs de Bourges ont été retrouvés au début de ce siècle, les cathédrales d'Hébron, de Ramleh, celles de Gaza et de Sébaste en ruines, celle de Tyr dont il ne reste que quelques colonnes abattues au bord de la mer, la cathédrale de Beyrouth transformée en mosquée, près des ruines de Byblos la cathédrale de Giblet (Djebeil) avec son élégant baptistère où l'on retrouve l'influence italienne, chose normale puisque la ville était domaine des Génois, le clocher de la cathédrale de Tripoli devenu minaret mais qui est un clocher lombard, Notre-Dame de Tortose admirablement conservée où le style roman et le style gothique se combinent harmonieusement, l'église d'Abou-Gôsh avec ses fresques, la chapelle d'Amioun avec aussi des peintures murales de style byzantin, des abbayes aux noms bien français tels que celles de Mont joie et de Belmont, des chapelles dans les châteaux-forts, au Chastel-Blanc dont la salle basse est toujours une église chrétienne, à Margat, au Crac des Chevaliers où l'on s'étonne de retrouver les lignes austères d'une église romane de Provence et, dans une galerie toute proche, les fenestrages finement découpés de la Sainte-Chapelle avec leurs meneaux sveltes et leurs roses délicatement ouvrées.

Quand on visite Le Caire, on est fort surpris de découvrir dans une rue un portail du plus pur style français du XIIIe siècle. Il provient de l'église Saint-André à Saint-Jean-d'Acre. On sait que cette dernière place-forte des croisés leur fut enlevée par le sultan Khalil en 1291. A la mort de celui-ci on fit transporter d'Acre au Caire, à dos de chameau, les éléments de ce portail et on le remonta, comme un trophée de victoire, à l'entrée de son tombeau.

 

Les forteresses

Pour assurer la sécurité de leurs états les princes francs avaient organisé tout un réseau stratégique admirablement agencé : grandes forteresses de montagne dressées sur un éperon barré par un profond fossé, surveillant les cols et les vallées, munies de deux enceintes assez vastes pour y entretenir une nombreuse garnison ou même permettre une concentration de troupes au moment d'une entrée en campagne; châteaux gardant les grandes routes ; grottes inaccessibles creusées dans la paroi d'une falaise d'où l'on avait une vue très étendue pour surveiller les mouvements de l'ennemi ; tours de guet et de liaison sur la terrasse desquelles on pouvait allumer un signal ; tours construites sur un îlot ou un môle rocheux défendant l'accès d'un port ; fortins de plaine pour servir de gîte d'étape à une troupe en campagne. De tous ces ouvrages de défense si variés, il reste un grand nombre de témoins si fortement construits qu'ils ont défié les siècles.

Ces châteaux furent bâtis par les rois de Jérusalem et leurs grands vassaux, mais ils se rendirent compte assez rapidement qu'ils n'avaient ni les troupes suffisantes pour assurer des garnisons, ni les ressources qui leur auraient permis de les maintenir en état de défense.

Aussi voit-on peu à peu ces forteresses cédées par ces princes aux grands Ordres, à la fois militaires et religieux, qui s'étaient vite organisés pour veiller à la sauvegarde de la chrétienté d'Orient.

Les plus importantes forteresses telles que le Crac des Chevaliers face à Homs sur l'Oronte, Margat protégeant la grande route du littoral, toutes deux tenues par les Hospitaliers, et Saphet, aux Templiers, qui, sur un sommet de Galilée, surveillait la route de Damas, étaient munies d'une double enceinte aux épaisses murailles et aux tours puissantes. Au cours de deux siècles d'occupation, les ingénieurs militaires améliorèrent leurs systèmes de défense et au retour des croisades, en particulier de la troisième, les architectes de France et d'Angleterre mirent à profit les progrès de l'art de la fortification qu'ils avaient constatés en Terre sainte.

Nous avons vu que les grandes vallées qui, parallèlement à la côte du Levant, creusent profondément le sol depuis Antioche jusqu'au golfe d'Aqaba, formèrent la défense naturelle des états chrétiens, comme un immense fossé dont les monts de l'Ouest auraient été l'escarpe et ceux de l'Est la contrescarpe. Au delà de ce rempart les Francs eurent grand peine à se maintenir.

L'antique cité chrétienne d'Édesse en Mésopotamie fut enlevée au comte Joscelin II de Courtenay en 1144 et ce fut la cause de la deuxième croisade qui se termina par un échec. La femme de Joscelin, l'héroïque Béatrix de Saône, se maintint encore quelque temps, puis en 1150 avec l'appui du roi de Jérusalem, Baudoin III, et de ses troupes, elle dut évacuer les places fortes du comté en assurant vers la principauté d'Antioche l'exode des familles de ses vassaux et des populations chrétiennes.

Les croisés avaient aussi occupé entre Antioche et Alep la fertile vallée d'outre-Oronte mais plusieurs positions leur furent reprises dès 1135 et les autres, telles que Harim et la cité antique d'Apamée, tombèrent après Édesse.

Le 4 juillet 1187, Saladin remportait à Hattin, près du lac de Tibériade, une éclatante victoire contre l'armée du roi de Jérusalem, Guy de Lusignan. Il le fit prisonnier et tua de sa main le seigneur de la Terre d'outre-Jourdain, Renaud de Châtillon, un redoutable adversaire qui l'avait plusieurs fois tenu en échec.

En un jour l'oeuvre de près d'un siècle semblait anéantie. La Palestine vidée de combattants était sans défense. Saladin la parcourut en triomphateur. Le 2 octobre il entrait à Jérusalem. Toutes les places de la région tombèrent en son pouvoir, sauf Tyr qui résista à toutes les attaques. L'émir fit l'année suivante une campagne dans le Nord au cours de laquelle il enleva plusieurs châteaux, notamment la forteresse de Saône (Sahyoun) à l'Est de Lattaquié.

Les places fortes d'outre-Jourdain Kérak et Montréal investies firent une longue résistance. Vaincues par la famine elles se rendirent en 1188 et 1189.

La perte de Jérusalem et d'un grand nombre de villes et forteresses de Terre sainte eut un immense retentissement en Europe. Pour la troisième fois une levée en masse se produisit et trois rois, Philippe-Auguste, Richard Coeur de Lion et Frédéric Barberousse, se croisèrent. Cette grande expédition n'aboutit qu'à un demi-succès puisqu'on ne put reprendre Jérusalem. Mais les croisés s'emparèrent d'Acre, Gaza, Jaffa, Ascalon. Saint-Jean-d'Acre devint pour cent ans, 1191-1291, la capitale du royaume de Jérusalem désormais mutilé.

Saint Louis, après l'insuccès de sa croisade en Egypte, avait séjourné en Palestine de 1250 à 1254 pour rendre confiance aux chrétiens d'Orient; il avait fait relever à grands frais les fortifications de Jaffa, Césarée, Acre et Sidon. Une dizaine d'années plus tard les armées musulmanes attaquaient en force la Palestine, et Césarée était prise en 1265. Le roi bien que malade, organisa une nouvelle croisade. Celle-ci fut brusquement terminée par sa mort à Tunis le 25 août 1270. Avec ce triste événement tout espoir de secours venu de France cessait pour les états de l'Orient latin. La même année Ascalon était prise par les musulmans.
L'année suivante le sultan Beibars enlevait aux Hospitaliers le Crac des Chevaliers, le plus puissant des châteaux de frontière.
L'Ordre de l'Hôpital perdait encore en 1285 la forteresse de Margat entre Tortose et Lattaquié. Tripoli tombait en 1289.
Enfin en 1291 la puissante place forte de Saint-Jean-d'Acre succombait après une résistance acharnée qui dura cinq semaines où les chevaliers du Temple se battirent en héros sûrs du martyre, après des combats de rues, des succès et des revers où tour à tour Chrétiens et Sarrasins étaient maîtres d'une portion de l'enceinte ou d'un quartier de la ville.

La chute de Saint-Jean-d'Acre marque la fin de l'occupation de la Terre sainte par les Francs. Deux mois plus tard il ne leur restait plus rien sur les rivages du Levant.

 

Les Etats de Terre Sainte au XIIe et XIIIe siècle

Après la prise de Jérusalem en 1099 et la dislocation de l'armée, un petit nombre de croisés, abandonnant toute idée de retour au pays natal décidèrent de se fixer en Orient. Ils choisirent pour chef Godefroy de Bouillon qui par humilité n'accepta d'autre titre que celui d'avoué du Saint-Sépulcre.

Déjà avant la marche sur Jérusalem, deux des chefs de la croisade s'étaient attribué la souveraineté de vastes territoires dont ils allaient faire deux états : Baudoin, frère de Godefroy de Bouillon, créait le comté d'Édesse en Cilicie et en Mésopotamie, et Bohémond de Tarente fondait la principauté d'Antioche. Quant à Raymond de Saint-Gilles il avait après la fin de la croisade quitté la Palestine pour remonter vers le Nord. Il allait tenter de jeter les bases d'un état au Liban qui deviendrait le comté de Tripoli.

Avec son fidèle lieutenant Tancrède, environ 300 chevaliers et autant d'hommes d'armes, Godefroy de Bouillon voulut occuper la Palestine dont il ne tenait encore que quelques villes et le seul port de Jaffa. Mais il mourait un an plus tard le 18 juillet 1100. Baudoin laissant Édesse à son cousin Baudoin du Bourg, arrivait en toute hâte en Palestine où il était élu à la place de son frère et fortifiait son prestige en se faisant couronner roi de Jérusalem.

Ainsi se constituèrent les quatre états de Terre sainte. Les barons y établirent une sorte de modèle d'état féodal avec un gouvernement oligarchique où les décisions du roi devaient être approuvées par une haute cour. Lorsque le roi mourait, cette haute cour choisissait son successeur qui jurait devant elle de respecter les « assises et coutumes du royaume. » Les grands vassaux disposaient d'une large indépendance. Le rôle du roi était surtout celui d'un chef militaire qui organisait des expéditions nécessaires à la sûreté des états et on vit maintes fois les rois de Jérusalem, avec une haute conscience de leur tâche, entreprendre à la tête de leurs troupes de longues chevauchées pour aller défendre telle partie menacée du domaine chrétien.

Ayant assuré leur sécurité sur le littoral, le roi et ses grands vassaux poursuivirent leur conquête vers l'intérieur. Ils occupèrent et fortifièrent les positions stratégiques qui commandaient les cols et les vallées qu'auraient pu franchir les forces musulmanes refoulées vers l'Est. S'ils employèrent la main-d'oeuvre indigène pour ces grandes constructions, ils obtinrent aussi un précieux concours des pèlerins qui affluèrent d'Europe en Terre sainte. Travailler à ces ouvrages nécessaires à la défense de la terre chrétienne était considéré comme un moyen d'obtenir le pardon de ses fautes.

Les princes francs, nous l'avons vu, ne disposaient pas d'armée permanente et ne pouvant subvenir à l'entretien de places fortes avec leur garnison, leur armement, leurs approvisionnements, les confièrent dans le cours du XIIe siècle, et d'abord celles des frontières, aux Ordres de l'Hôpital et du Temple.

Ces deux Ordres étaient nés modestement au début de l'établissement des Francs au Levant. L'Ordre de l'Hôpital commence à se constituer en 1099, et il est confirmé en 1113 par une bulle du pape Pascal II adressée au prévôt de l'Ordre, le Provençal Gérard Tenque. Cet Ordre hébergeait les croisés, soignait les blessés et les malades et bientôt devenait une milice de chevaliers prêts à combattre, mais gardant toujours son rôle de charité, entretenant ses hôpitaux, secourant les pauvres et s'entremettant auprès des émirs musulmans pour négocier le rachat des prisonniers chrétiens.

En 1118 neuf chevaliers français fondaient l'Ordre du Temple qui devait jouer un rôle identique. Son premier grand maître fut un Champenois, Hugues de Payens. Saint Bernard rédigea la règle des Chevaliers du Temple. Ces deux Ordres religieux et militaires devinrent vite très riches grâce à de nombreuses donations faites par de nobles familles d'Occident et ils acquirent d'immenses domaines en Terre sainte. Ils apportèrent un puissant appui au roi de Jérusalem et aux grands feudataires. Leurs moines-soldats astreints par leurs voeux à une austère discipline, entraînés à la vie des camps, rompus à tous les exercices militaires, étaient bien organisés pour mener la rude vie de garnison aux frontières. Les seigneurs francs leur vendirent ou leur cédèrent presque toutes leurs forteresses. Vers 1166 Thoros, prince d'Arménie, étant l'hôte à Jérusalem du roi Amaury, lui manifestait son étonnement que dans son état trois châteaux seulement fussent à lui, tandis que les autres appartenaient à l'Hôpital ou au Temple.

En 1142 le comte de Tripoli, Raymond, fait don du Crac à l'Hôpital. En 1170 le roi Amaury remet à cet Ordre le fort d'Akkar situé sur le dernier contrefort septentrional du Liban, face au Crac, dont il était séparé par la trouée de Homs, large vallée percée d'Est en Ouest entre le Liban et le Djebel Ansarieh. Cette vallée mettait en relation l'Oronte et la plaine du littoral, et aurait pu permettre aux armées musulmanes de Homs et de Hama de pénétrer facilement dans le comté de Tripoli. Deux châteaux donc en gardaient l'accès.

En 1186 un seigneur de la principauté d'Antioche cédait le château de Margat aux Hospitaliers. Ils en firent une puissante place forte. L'Ordre du Temple posséda au moins dix-huit châteaux.

Les Ordres militaires avaient de nombreuses troupes de garnison dont le rôle n'était pas seulement de garder les forteresses : au premier signal du roi de Jérusalem des contingents d'Hospitaliers et de Templiers sortaient de leurs châteaux pour aller se joindre à l'armée royale. Dans toutes les grandes batailles on compte parmi les morts des chevaliers de ces milices. Wilbrand d'Oldenbourg, vers 1212, nous dit que le Crac des Chevaliers avait en temps de paix 2000 combattants. Le château de Saphet, forteresse considérable des Templiers en Galilée, entretenait 1700 personnes en temps de paix et on avait prévu la nourriture pour 2200 en temps de guerre. Le service quotidien de la place était assuré par 50 chevaliers, 30 frères servants et 50 turcoples avec leurs armes et leurs chevaux et 300 servants (balistariï) de machines de guerre.

Dans les rangs des armées et dans les places de guerre on comptait de nombreux indigènes chrétiens et musulmans, des Arméniens, des Grecs, des Maronites qu'on disait très habiles archers. Ces chrétiens étaient souvent désignés sous le terme de « suriens » tandis que les musulmans étaient appelés « turcoples » et formaient la cavalerie légère, armée et montée à la manière sarrasine. A la troisième croisade Richard Coeur de Lion avait dans son armée des sapeurs d'Alep spécialisés dans les travaux de mines.

Dans le choix de l'emplacement d'une forteresse n'intervenait pas seulement la position naturelle formant une défense stratégique. On cherchait un lieu dont le voisinage fût fertile pour permettre l'approvisionnement de la garnison. Un village s'établissait à proximité des murailles. Sa population agricole exploitait les domaines du seigneur ou de l'Ordre militaire qui tenait la forteresse. Lorsque l'ennemi approchait, les villageois se réfugiaient dans l'enceinte avec leurs troupeaux qui pouvaient servir à la nourriture de la place assiégée.

La sécurité qu'apportait une grande forteresse pouvait s'étendre sur une vaste contrée. Ainsi le chroniqueur qui parle de la reconstruction de Saphet par les Templiers vers 1240 constate que sous le château se trouve une ville avec un marché et que tout autour on exploite 260 casaux (métairies) avec une population rurale de plus de 10 000 personnes.

 

L'approvisionnement de l'eau

Il fallait aussi qu'il y eût de l'eau en abondance tant à l'intérieur de la forteresse que dans sa proximité immédiate.

Dans ces régions où parfois plusieurs mois consécutifs se passent sans pluie, la question de l'eau fut toujours un sujet de préoccupation pour les Francs. Ils s'efforçaient de la recueillir pendant la saison des pluies. Sur les terrasses l'écoulement de l'eau était préparé : des chéneaux, des canalisations de poterie l'amenaient dans des citernes. Au Crac des Chevaliers on compte un puits profond et sept citernes réparties à l'intérieur. Au château de Montréal en Transjordanie, construit en 1115 par le roi Baudoin Ier et ses soldats, un escalier tournant de 365 marches conduit à deux réservoirs creusés dans le roc, alimentés par une source abondante.

Outre les puits et les citernes, les places fortes avaient soit à l'intérieur, soit au pied du rempart, de vastes bassins maçonnés à ciel ouvert, qui servaient à abreuver les animaux. On appelle en arabe un bassin de ce genre une « birké » dont on a fait en latin « berquilium », en français « berchil » ou « berquil. » L'expression s'est conservée en provençal sous la forme de « barquieu » dans le sens de réservoir.

Au Crac des Chevaliers se trouve au front Sud entre les deux enceintes, un « berquil » constamment rempli d'eau, de 72 mètres de long sur 8 à 16 mètres de large. Certains de ces « berquils » irriguaient des jardins potagers ; le texte décrivant la construction de Saphet nous l'apprend.

Les croisés construisirent aussi des aqueducs pour amener dans certains châteaux l'eau d'une éminence voisine : ainsi au Crac et à Baghras, au Nord d'Antioche.

Pour vivre commodément dans leurs forteresses et pour supporter éventuellement de longs sièges, les croisés avaient aménagé dans leurs enceintes tout ce qui était nécessaire aux besoins quotidiens de l'existence. Il s'y trouvait des écuries non seulement pour la cavalerie mais aussi pour le bétail qu'on entretenait. De vastes magasins contenaient des réserves de vivres; des celliers, des jarres conservaient l'huile et le vin, des provisions de grains étaient enfermées dans des silos.

On voyait dans ces châteaux des fours à pain, des pressoirs, des moulins à eau, des moulins mus par des animaux. Au Crac un moulin à vent se dressait sur une tour de la première enceinte.

Tout en organisant un réseau stratégique pour se mettre à l'abri des attaques de leurs adversaires, les princes francs procédèrent à une pénétration pacifique en traitant avec équité, égards et bienveillance les habitants des territoires qu'ils venaient d'occuper, respectant la coutume, s'adaptant aux moeurs du pays, faisant participer les notables à l'administration locale. Le clergé latin montra l'esprit le plus compréhensif en cette région, véritable échiquier religieux où les cultes se mêlaient. Les musulmans gardèrent leurs mosquées, les juifs leurs synagogues, tandis qu'à côté des latins les représentants des églises orientales pratiquaient leur rite particulier : arménien, syrien, maronite, grec, abyssin, jacobite, nestorien.

En 1115 Baudoin Ier fit venir, à Jérusalem et dans le voisinage, des Syriens et des Arabes chrétiens pour peupler son territoire et le coloniser.

Les musulmans qui se trouvaient en terre chrétienne se louaient de la générosité de leurs seigneurs et un chroniqueur arabe parle très favorablement de ceux-ci : « Entre Tibnin et Tyr nous vîmes de nombreux villages tous habités par les musulmans qui vivaient dans un grand bien-être sous les Francs. Les conditions qui leur sont faites sont l'abandon de la moitié de la récolte et le paiement d'un impôt... Mais les musulmans sont maîtres de leurs habitations et s'administrent comme ils l'entendent. C'est la condition dans tout le territoire occupé par les Francs sur le littoral de Syrie... Les musulmans n'ont qu'à se louer de la conduite des Francs en la justice de qui on peut se fier. »

Les écoles et les universités musulmanes restèrent ouvertes. A Tripoli, pendant l'occupation des Francs, l'enseignement de la philosophie et de la médecine fut très florissant, grâce à des maîtres arabes éminents que venaient entendre de très loin de nombreux élèves.

Deux civilisations, qui s'étaient ignorées longtemps, trouvaient un étroit contact, et l'un des résultats les plus curieux de ce rapprochement fut le développement de la culture intellectuelle dans la noblesse occidentale. Ces rudes guerriers s'affinèrent au voisinage des lettrés et des savants musulmans. Ils s'initièrent à des sciences que l'Orient cultivait avec soin telles que la géographie, la médecine, l'astronomie, la philosophie. Le roi Amaury, qu'un chroniqueur appelle le prince franc le plus intelligent de la Syrie, se mêlait aux discussions théologiques et c'est lui qui engagea Guillaume de Tyr à écrire son Histoire des croisades. Beaucoup de seigneurs francs parlaient l'arabe et certains approfondirent sa littérature si riche. Renaud de Sayette (Saïda) entretenait chez lui un docteur musulman et lors d'un séjour qu'il fit en 1188 à la cour de Saladin il étonna l'entourage du sultan par sa prodigieuse érudition.

 

L'agriculture

Les princes francs en constituant leur domaine cherchèrent à occuper les régions fertiles et à y développer les ressources agricoles. Ainsi dès l'an 1100 Baudoin Ier faisait une reconnaissance en Idumée et dans le pays de Moab au delà de la mer Morte. Il constitua un vaste fief, la Terre oultre le Jourdain, qui s'étendait du Nord au Sud depuis Amman (Ahamant occupé plus tard par les Templiers), jusqu'au golfe d'Aqabah, sur 300 kilomètres, et d'Est en Ouest de Kérak à Hébron, environ 60 kilomètres.

La longue bande de plateaux de Moab, « espèce de Beauce arabe » pourvue d'excellentes terres à céréales et de riches pâturages où l'on élevait de nombreux troupeaux, le contrôle du trafic de la mer Rouge où les Francs avaient le port d'Aila t ou Eilat, fournissaient au royaume d'abondants revenus.

Sept châteaux furent construits le long du Derb el Hadj, route de marchands caravaniers qui apportaient au Levant les produits de l'Asie, et route de pèlerinage par laquelle les pieux musulmans descendaient vers les villes saintes d'Arabie. La principale de ces forteresses était Kérak de Moab qui avait son port sur la mer Morte ; une flottille de bateaux de commerce transportait sur la rive occidentale les produits et les denrées de Moab.

Les Francs firent de grandes plantations de cannes à sucre et l'on rencontre au bord de certaines rivières les vestiges de moulins à broyer les cannes établis par eux; ainsi sur l'Ouadi el Frandji, c'est-à-dire la rivière des Francs, qui coule au pied de Kérak. La poudre de sucre de Kérak se vendait jusque dans l'île de Chypre. Les ouvriers sucriers de Tyr étaient spécialement réputés et l'empereur Frédéric II en installa en Sicile en 1239. C'est ainsi que le sucre fut importé en Europe.

La température très élevée des contrées de la mer Morte favorisait aussi la culture des arbres fruitiers. On fit de grands travaux d'irrigation pour l'arrosage des vergers où croissaient dattiers, bananiers que Jacques de Vitry appelle arbres de paradis, orangers, citronniers, pêchers, oliviers, figuiers, amandiers. On cultivait la vigne partout, aussi bien en Galilée qu'au voisinage de Beyrouth, de Tortose et de Lattaquié.

On planta du coton surtout dans le Nord de la Syrie. Dès 1140 on importait à Gênes des cotons de la principauté d'Antioche. On cultivait des plantes aromatiques, le rosier, le lis, la violette, le narcisse, le henné, la giroflée. Certains légumes étaient aussi fort appréciés, comme les melons verts de Saphet, les « esparaies », c'est-à-dire les asperges, et l'échalote exploitée surtout dans la campagne d'Ascalon, d'où vient son nom. Certains de ces légumes doivent avoir été à cette époque introduits en France. Il en fut de même pour des plantes médicinales : les baumes, le séné, la scammonée d'Antioche qui fut le purgatif le plus employé au Moyen-Age, les sirops, les électuaires d'Acre et le myrobolan que les Francs considéraient comme un excellent digestif.

 

L'industrie et le commerce

Des accords étaient établis entre les états francs et musulmans pour les échanges commerciaux. Les maisons de commerce franques envoyaient leurs représentants à Damas et à Alep et les caravanes de marchands arabes circulaient constamment à travers le territoire chrétien.

Alep était le grand entrepôt entre l'Euphrate et l'Oronte. On y recevait les produits d'Extrême-Orient qui remontaient l'Euphrate jusqu'à Balis; de là à dos de chameau les marchandises étaient transportées à Antioche, puis aux ports de Soudin et de Lattaquié.

Tortose recevait les convois de Homs. A Aïlat abordait ce qui venait de la Perse et de l'Inde; les caravanes des grands négociants de Damas assuraient le transport à travers le territoire du seigneur d'Outre-Jourdain vers les ports de Tyr et d'Acre.

Ibn Djobaïr nous montre vers 1184 les relations d'affaires qui existaient entre le royaume latin et les états musulmans : « Il y avait à Damas deux marchands fort riches, Nasr ibn Kaouam et Abou Dar Yakout. Tout leur commerce se faisait sur le littoral franc où l'on ne connaissait que leurs noms et où ils avaient leurs employés. Leurs caravanes allaient et venaient constamment; ils avaient une grande influence auprès des chefs musulmans et francs. »
Ainsi le commerce asiatique prit un essor nouveau et ses produits, grâce aux grandes maisons de commerce de Venise, de Gênes et de Pise, aux marchands de Marseille et de Narbonne et aux négociants catalans, affluèrent en Occident.

Le commerce des tissus était particulièrement florissant et l'on importait en quantité pour l'Europe les damas à fleurs dont, comme le nom l'indique, le principal centre de production était Damas, les brocarts d'Antioche, les draps de soie tissés d'or pour les ornements d'église qu'on fabriquait à Tarse et à Antioche, les moires de Tripoli, les camelots, étoffes très chaudes en poil de chameau ou de chèvre qu'on produisait à Tortose et à Tripoli.

L'industrie des étoffes prit au temps des Francs une grande extension en Syrie; en 1283 on comptait dans la seule ville de Tripoli quatre mille métiers de tisseurs de soie et de camelot. Enfin les états de Terre sainte recevaient et exportaient des fourrures du royaume chrétien de Petite Arménie et faisaient venir de l'Arabie les plumes d'autruche dont les chevaliers faisaient le « plumail » des heaumes.

L'industrie des tapis se répandit en Europe et l'on désignait sous le nom de tapis « sarrasinois » tous ceux que les ports d'Orient envoyaient, qu'ils vinssent de Bagdad, de Perse, d'Egypte ou d'Asie Mineure.
Damas fut toujours un grand centre de production de céramique et de verrerie. Mais on se livrait aussi à cette industrie à Acre, à Tyr, à Tripoli; on y fabriquait des lampes admirables, des coupes, des aiguières, des hanaps, des drageoirs, mille objets de luxe qui dans nos inventaires français étaient, quel que fût l'atelier, désignés sous le nom de verres, de Damas.

Installés au Levant, nos compatriotes, se mêlant à des races différentes, découvrant les secrets de la civilisation asiatique, étendirent leur horizon. Mais surtout, exaltés par les épreuves de leur vie aventureuse, ils montrèrent les plus belles qualités de leur race, l'esprit chevaleresque et chrétien, la générosité envers leurs ennemis, la loyauté.

Nous avons vu que sur ce champ magnifique offert à leur activité ils se révélèrent administrateurs intelligents. Des échanges d'influence s'établirent aussi dans les arts. L'architecture religieuse, romane puis gothique, fut transplantée en Terre sainte, mais la France reçut aussi par l'intermédiaire des monuments des croisés les modèles qu'offraient les vieilles églises de Syrie.

Quant à l'architecture militaire, c'est au pays des croisades qu'elle se perfectionna. Pendant leurs fréquentes opérations — offensives et défensives — contre les Sarrasins, les Francs améliorèrent les systèmes de défense des forteresses et s'instruisirent dans la poliorcétique, c'est-à-dire dans les procédés de la guerre de siège où ils avaient recours à des ingénieurs byzantins.

Jusqu'à la fin du XIIe siècle la fortification en France était extrêmement rudimentaire. Le donjon roman consistait en une lourde masse rectangulaire ne présentant qu'une défense passive, dont les salles sombres ne recevaient le jour que par d'étroites archères; on ne pénétrait dans ce refuge que par une porte percée au premier étage.

Le Château-Gaillard, construit par Richard Coeur de Lion à son retour de la troisième croisade, marque un progrès considérable sur tout ce qui s'était fait en France auparavant, et à la même époque Philippe-Auguste organisait un corps d'ingénieurs militaires qui couvrirent les frontières du royaume, surtout du côté de la Normandie, de châteaux-forts munis d'ouvrages variés formant des obstacles extérieurs et intérieurs pour retarder la progression de l'ennemi, pourvus de logements aérés et éclairés, le tout puissamment défendu et équipé pour soutenir un long siège.

Si l'on se battait souvent aux frontières, la vie était clémente dans les grandes cités proches du littoral où l'on avait construit de somptueuses demeures. Nous avons cité Wilbrand d'Oldenbourg décrivant au début du XIIIe siècle une salle du château de Beyrouth. Le même auteur vante l'élégance des maisons des riches bourgeois d'Antioche, la beauté architecturale du palais épiscopal de Tripoli, le luxe des hôtels que possédaient à Acre le prince de Galilée, les seigneurs de Tyr et du Toron. Il s'extasie sur l'aspect général d'Antioche avec ses jardins pleins d'arbres d'essences variées arrosés de frais ruisseaux; il nous montre les habitants passant leur temps dans ces jardins et se baignant dans ces eaux jaillissantes. Hermann Corner signale qu'à Acre et à Tyr de grandes tentures étaient tendues au-dessus des rues pour abriter les passants du soleil.

Les échanges commerciaux avec l'Occident s'accrurent d'une façon prodigieuse. Les ports de Syrie et de Palestine connurent un trafic intense; ainsi celui de Saint-Jean-d'Acre dont Ludolf de Sudheim parle en ces termes : « Là vivaient les plus riches marchands qui fussent sous le ciel... les Pisans, les Génois, les Lombards... Du lever au coucher du soleil on apportait ici toutes les marchandises de l'univers, tout ce qui pouvait se trouver d'extraordinaire et de rare dans le monde. »

Ainsi des échanges d'idées, des contacts spirituels et artistiques s'établirent. L'Orient pénétra en France avec ses savants, ses lettrés, avec ses objets de luxe, ses soieries, ses oeuvres d'art et aussi avec ses saintes reliques. Il faut réfléchir à l'importance des reliques apportées d'Orient dès le XIe siècle et qui vinrent en plus grand nombre encore après l'installation des chrétiens en Terre sainte. Prélats et seigneurs revenaient de leur pèlerinage avec des reliques pour lesquelles les orfèvres fabriquaient de précieux écrins, des châsses finement ciselées. Nos trésors en conservent beaucoup. La ferveur envers les reliques et leurs vertus miraculeuses fut un des stimulants les plus efficaces à la création de nouvelles oeuvres d'art.

Il faut se rappeler que Baudoin II de Courtenay, empereur latin de Constantinople, céda à saint Louis la Couronne d'épines et que, pour conserver ce témoignage de la Passion du Christ, le roi fit construire dans son palais la Sainte-Chapelle, un des plus purs joyaux de l'architecture française. L'exécution de ce magnifique édifice est un résultat bien inattendu des expéditions des croisés en Terre sainte.

Sans les croisades qui furent essentiellement dues à l'initiative de la France par ses papes français, ses rois, ses chefs d'armées, ses prédicateurs, par ses innombrables combattants et ses pèlerins, le XIIIe siècle n'eût pas été pleinement ce qu'il fût, l'âge d'or du royaume qu'incarnait si bien saint Louis, cette figure idéale du chrétien et du croisé.

La France n'eût pas brillé alors d'un aussi vif éclat, elle n'eût pas eu ses historiens qui écrivaient dans un français si simple, si naturel, si imagé tels que Villehardouin et Joinville, les maîtres de ses universités célèbres qui attiraient les étudiants de l'Europe entière n'eussent pas possédé une science si étendue, les arts qu'elle créait alors en une admirable floraison n'eussent pas exercé avec une telle vigueur leur influence à travers la chrétienté, de Burgos à Upsal et de Prague à Famagouste et à Tortose.
Sources : Paul Deschamps. Les châteaux des Croisés en Terre-Sainte : Tome I, Le Chastel Blanc, étude historique et archéologique, précédée d'une introduction générale sur la Syrie franque. Préface par René Dussaud, membre de l'Institut. Plans en couleurs et croquis par François Anus. (Haut commissariat de la République française en Syrie et au Liban. Service des antiquités. Bibliothèque archéologique et historique, t. XIX.) Paris, Paul Geuthner, 1934.
Paul DESCHAMPS, Tome II, La défense du Royaume de Jérusalem, Paris, Paul Geuthner, 1939.
Paul DESCHAMPS, Tome III, La défense du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche, Paris, Paul Geuthner, 1971.


L'Histoire des princes d'Antioche

Avant propos
Les historiens des croisades, toujours préoccupés de Jérusalem ont, pour ainsi dire, systématiquement laissé dans l'ombre l'histoire de la principauté d'Antioche en ne lui faisant pas la place qu'elle mérite dans le récit des événements qui s'accomplirent en Syrie au cours de la première moitié du XIIe siècle.

Cependant, en bien peu d'années, ce petit État avait atteint le maximum de son développement, alors que le domaine royal ne se constituait que lentement autour de Jérusalem.
Le 29 octobre 969, les lieutenants de Nicéphore Phocas avaient repris Antioche aux Arabes, et les Grecs l'avaient conservée jusqu'en 1084. Quand, le 3 juin 1098, les croisés s'en emparèrent à leur tour, cette ville était encore aux trois quarts grecque. Aussi, pendant près de deux siècles, les souverains de Byzance firent-ils des tentatives nombreuses pour l'enlever aux Latins tantôt par la ruse, tantôt par la force, et durant tout ce temps ne cessèrent-ils point d'insister pour obtenir le rétablissement du patriarcat grec de cette ville.

L'influence byzantine était demeurée très puissante au sein de la population gréco-syrienne d'Antioche, ce qui explique les ménagements que les princes latins crurent devoir garder à l'égard de cette partie de la population.
La principauté fondée à Antioche par les Francs se développa rapidement. Bohémond et Tancrède, profitant habilement des querelles qui divisaient alors le monde musulman, conquirent en peu de temps les provinces voisines. Dès l'année 1106, le dernier de ces princes était maître d'Apamée, du Sermin, de Cafartab, d'Athareb et dès villes de la Cilicie. A partir de 1119, toute la partie occidentale et septentrionale du territoire d'Alep
Alep
, notamment les districts d'El-Aouaeem, de Leïloun, de Djebel-Halaka et une partie du Djebel-es-Soummak se trouvaient au pouvoir des Francs, qui, maîtres des tours de El-Hader et de Kefer-Haleb, tenaient la cité étroitement bloquée, obligeant ses habitants à partager avec eux les produits des jardins de la ville et à leur payer un tribut annuel de 20,000 dinars.

La principauté avait dès lors acquis un développement considérable; au nord-ouest, elle comprenait une partie de la Cilicie jusqu'au fleuve Djihoun ; mais, depuis la constitution définitive du royaume d'Arménie, la frontière nord-ouest de la principauté d'Antioche fut à la Portelle. Au nord-est, elle était limitée par le comté d'Édesse, dont la frontière passait au sud de Coricie, entre Hazart et Turbessel. Vers l'est, elle comprenait, au-delà de l'Oronte, les territoires et les villes d'El-Bara, de Fémie ou Apamée, de Cafarda, de Maaret-en-Noman appelée alors La Marre. De ce côté, les villes du Cérep, d'Atareb, de Rugia, de Keferlata et du Sermin formaient la ligne des places frontières. Elle était bornée à l'ouest par la mer, au sud par le ruisseau coulant entre Markab et Valenie ainsi que par le contrefort de la montagne des Ansariés, formant alors la limite nord du comté de Tripoli ; au sud-est, enfin, par les cantons montagneux de-Kobeïs et de Massiad, possédés par les Bathéniens. Mais la chute définitive de la principauté d'Édesse, survenue en 1145, modifia profondément cet état de choses dès la seconde moitié du XIIe siècle. La principauté d'Antioche avait comme principaux fiefs Sahone, Harrenc, le Soudin, Margat, Berzieh, Zerdana, le Sermin, Cérep, Marésie, Albin, Telaminia, Hunnine, Turguolant, Vanaverium, Cafartab, Laitor et Anab.

Elle comptait deux, villes, archiépiscopales, du rite latin, Albara et Fémie (Apamée), ainsi que les évêchés d'Artésie, de Laodicée, de la Lische, de Zibel et de Valénie.
Antioche possédait un siège archiépiscopal arménien. Fémie e.t Laodicée étaient la résidence de deux évêques du même rite.
Le patriarche syrien jacobite titulaire d'Antioche habitait généralement au couvent de Mar-Barsauma, dans la principauté d'Édesse.
Dans la Montagne Noire, nommée alors par les historiens orientaux la Montagne sainte ou la Montagne admirable, se voyaient de nombreux monastères des rites grec, syrien et arménien.

Bohémond Ier, prince d'Antioche (1098-1104).
Blason des princes d'Antioche
Blason des princes d'Antioche

La généalogie des princes normands, souche des premiers princes d'Antioche, présente certaines incertitudes.
M. de Saulcy, dans son étude sur Tancrède, apporte au tableau généalogique donné par Du Gange quelques modifitions qui semblent justifiées. D'après lui, Emma, mère de Tancrède, aurait été fille de Robert Guiscard et non de Tancrède de Hauteville, et aurait été, par conséquent, soeur de Bohémond. La chronologie et le surnom de "Wiscardide" donné par Raoul de Caen à Emma et à ses enfants, Tancrède et ses deux frères, ainsi que celui de "Wiscardigena", par lequel le même auteur désigne Bohémond, semblent indiquer une origine commune, c'est-à-dire la paternité de Robert Guiscard. Tancrède serait donc le neveu et non le cousin de Bohémond, ce qui, expliquerait parfaitement l'affection quasi paternelle de ce dernier pour Tancrède et le choix qu'il fit de lui, en 1104, pour lui confier la baillie de sa principauté, au moment de son départ pour l'Occident.

Six écrivains, dont plusieurs contemporains de la première croisade, Tudebode, Robert le Moine, Baudry, Albert d'Aix, Guibert de Nogent et Guillaume de Tyr, nous disent que Tancrède, fils d'Emma et du marquis Eudes de Bon, était, par sa mère, le neveu de Bohémond.
Il est vrai que Jacques de Vitry, Orderic Vital et Raoul de Caen présentent Tancrède comme cousin, "cognatus", de Bohémond plutôt que comme son neveu. Mais ce que nous savons de la date de la naissance et de la mort de certains des personnages dont nous nous occupons, semble corroborer l'opinion des premiers, ce qui me porte à considérer Emma, comme fille de Robert Guiscard et soeur de Bohémond, de Roger et de Guy, opinion que vient pleinement confirmer le passage suivant de Cafaro: "Tanclerium, nepotem Baiamundi ex sorore".

De son mariage avec le marquis Eudes de Bon, elle eut quatre enfants :
D'après ce que nous venons de dire, voici le tableau que l'on peut dresser de la descendance de Tancrède de Hauteville :

Tancréde, né vers 1072 ; Guillaume, mort en 1097 à la bataille de Gorgoni ; Robert, qui ne nous est connu que par un passage de Raoul de Caen, et, enfin, une fille, mariée à Richard du Principat. Cette dernière fut mère de Roger, troisième prince d'Antioche.
Robert Guiscard ayant épousé Albérade vers 1108, paraît avoir eu de ce mariage quatre enfants : Bohémond Ier, prince d'Antioche ; Emma qui, mariée au marquis Eudes de Bon, fut mère de Tancrède ; Roger, devenu plus tard comte de Sicile, et Guy qui prit la croix en 1096 et mourut à Durazzo en 1108.

Bohémond semble être né entre les années 1052 et 1060. En 1085, il accompagna son père dans son expédition contre l'empire grec. Puis, à la mort de Robert Guiscard, il devint prince de Tarente et de Bari. A la première nouvelle de la croisade, prévoyant le profit qu'il en pourrait tirer, il s'empressa d'exciter les Normands de Sicile et de Calabre à prendre part à la guerre sainte. Ces derniers l'élurent pour chef, et, à la fin de l'année 1096, il s'acheminait vers Constantinople, en compagnie de son neveu, Tancrède, et de Richard du Principat, son cousin, amenant un renfort considérable à l'armée latine, campée sous les murs de Byzance. Bohémond, circonvenu par les avances de l'empereur grec, qui, charmé de le voir s'éloigner de la Calabre, ne cessait de l'encourager à se tailler une principauté en Asie, eut alors la faiblesse de prêter, par avance, foi et hommage à Alexis pour les provinces qu'il pourrait conquérir en Syrie. On peut dire, à sa décharge, qu'il ne fut pas seul à agir ainsi ; malheureusement, ce fut le point de départ d'interminables conflits entre les États latins de Syrie et l'empire byzantin, car les trois principautés d'Édesse, d'Antioche et de Tripoli ne cessèrent d'être troublées, durant la première moitié du xiie siècle, par des intrigues qui eurent pour origine les serments d'allégeance prêtés alors par Bohémond et par Raymond de Saint-Gilles.

Au moment de l'arrivée des croisés en Cilicie, le versant sud du Taurus et la région dite de l'Euphratèse étaient divisés en petites principautés arméniennes et musulmanes qui s'étaient formées par suite de la faiblesse et de l'impuissance de l'empire grec.
Bohémond enleva à Baudouin et à ceux qui les occupaient les villes de Tarse, d'Adana, de Missis, d'Anazarbe, dont il se fit confirmer la possession par Thathoul, curopalate de l'empereur Alexis, résidant à Marès, où il portait le titre de légat impérial.

L'armée franque, après avoir forcé le Pont de Fer, était parvenue, le 21 octobre 1097, sous les murs d'Antioche. La ville, prise le 3 juin 1098, fut attribuée à Bohémond à cause de la grande part qu'il avait eue à l'heureuse issue de ce siège.

Le 6 juin, les premiers coureurs de l'armée de Ketboga ou Kiwam-ed-Daula, prince de Mossoul, parurent devant Antioche, et, le 28 du même mois, l'armée persane fut défaite à la bataille livrée sous les murs de la ville.

Le premier acte du principat de Bohémond, qui nous soit connu, est la donation faite par lui aux Génois, le 14 juillet 1098, c'est-à-dire seize jours après cette bataille, de l'église Saint-Jean, dans la ville d'Antioche, église s'élevant dans la rue qui se dirigeait vers la basilique de Saint-Pierre. Cette donation comprenait en outre, un fondouk, un puits et trente maisons situées sur la place voisine de l'église.

C'est alors qu'éclata dans l'armée chrétienne, épuisée par les privations et les fatigues du siège, une maladie épidémique, la peste probablement, qui, pendant trois mois, causa une mortalité effrayante. Au nombre des victimes, se trouvèrent Adhémar de Monteil, évêque du Puy, gui succomba le 1er août, Renaud de Hemersbach, Érard III du Puiset, mort le 21 août, et bien d'autres, car le chroniqueur estime à cinq cents le nombre des chevaliers qui en furent victimes et on ne peut dire ce qu'il mourut de gens du peuple. Cette épidémie prit fin vers le commencement de décembre.

A la suite de la prise d'Antioche, pendant que les troupes de Ketboga investissaient la ville, un certain nombre de croisés, parmi lesquels se trouvaient Guillaume de Grand-Mesnil et Etienne de Blois, comte de Chartres, désespérant du salut de l'armée, s'enfuirent furtivement au port Saint-Siméon et, malgré les protestations de Guillaume de Vieux-Pont, seigneur de Courville, qui refusa de les suivre, ils gagnèrent par mer la côte d'Asie-Mineure, où ils rencontrèrent l'empereur Alexis et de nombreux croisés latins venant rejoindre l'armée franque.

Etienne de Blois, qui, à son passage à Constantinople, s'était beaucoup lié avec l'empereur grec, lui fit un tableau effrayant de la situation de l'armée latine, lui représentant qu'après sa destruction, qui ne pouvait manquer, les Musulmans enlèveraient à l'empire Nicée et toute la Bythinie, que les Francs lui avaient remis après s'en être rendus maîtres. A ces nouvelles déplorables, l'empereur, renonçant à aller plus loin, reprit en hâte le chemin de ses États, malgré les objurgations des croisés et de Guy, frère de Bohémond, qui accusaient de lâcheté les déserteurs de l'armée franque.

Après la bataille du 28 juin et la défaite de Ketboga, les princes croisés avaient envoyé des messagers à l'empereur pur lui annoncer leur succès et l'inviter à venir, suivant sa promesse, prendre part au siège de Jérusalem ; mais ces envoyés ne purent rejoindre l'armée impériale qui avait déjà effectué sa retraite.

Le 1er novembre de cette même année, ou le 24, d'après Kemal-ed-Dîn, Tancrède et le comte de Saint-Gilles attaquèrent la ville de Marrah (Maarat-en-Noman) qu'ils prirent en deux jours ; puis ils s'emparèrent de la ville d'El-Bara. Dés le mois de juillet, le château de Tell Menès avait été remis aux Francs par les Syriens qui l'occupaient. Tout l'hiver 1098-1099 fut employé par les compagnons du nouveau prince d'Antioche à conquérir la région voisine de cette ville.

Vers le commencement du printemps (1099) on vit arriver à Antioche les ambassadeurs de l'empereur Alexis envoyés pour se plaindre de ce qu'au lieu de lui remettre les provinces conquises, les croisés s'y établissaient pour leur propre compte, quand lui, empereur de Byzance, en était le seul et légitime seigneur. On leur répondit que c'était lui-même qui le premier avait violé le pacte en ne secourant pas les Francs ainsi que cela avait été convenu, ce qui libérait ces derniers de leurs engagements.

Les envoyés demandèrent, alors, qu'on attendît l'empereur pour assiéger Jérusalem ; mais les chefs de la croisade déclarèrent qu'ils étaient las des tergiversations des Grecs, qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour se porter en avant, et, au mois de mars, l'armée se mit en marcha pour Jérusalem.

Cette réponse exaspéra Alexis ; mais, comme il ne pouvait employer la force contre les croisés, il commença contre eux cette guerre sourde de trahisons et de perfidies incessantes qui est un des côtés les moins connus de l'histoire des principautés franques de Syrie.

S'il faut en croire Ibn-el-Athir, l'empereur, alarmé de la puissance croissante des Francs, ne cessait de la dénoncer au sultan Barkyarok, fils de Malek Shah, comme un danger contre lequel il n'aurait pas trop de toutes les forces de l'Islamisme. En outre, il lui signalait, secrètement, tous les passages des renforts se dirigeant vers la Syrie et les faisait attaquer en Asie-Mineure.

A la fin de l'année 1099, sur l'invitation de Godefroi de Bouillon, le prince d'Antioche se rendit en pèlerinage à Jérusalem pour la fête de Noël.

Au mois de juin suivant, Bohémond, s'étant porté sur Femie, en ravageait les environs, quand Rodohan, prince d'Alep, se mit en campagne, assiégea Athareb et demeura campé devant cette place jusqu'au 5 juillet. Attaqué ce jour-là par les Francs, il fut complètement battu, près du village de Kella, et laissa cinq cents prisonniers, dont plusieurs émirs, aux mains des chrétiens. Le prince d'Antioche se rendit maître alors des tours de Kéfer Haleb et de El-Hader.

A la fin de juillet de cette même année 1100, Bohémond et Richard du Principat assiégèrent Alep. Ils étaient campés à El-Meschrika, sur les bords du Koïk, au sud de la ville, quand ils apprirent l'attaque de Mélitène par l'émir Danischmend Malek-Ghâzy-Mohammed, surnommé Gumuchtekîn. A cette nouvelle, ils levèrent le siège d'Alep et se portèrent au secours de Mélitène ; mais ils essuyèrent, non loin de cette ville, un échec, et Bohémond fut fait prisonnier.

A la suite de cet événement, Djenah-ed-Dauleh, prince d'Émèse, attaqua Asfouna dont il réussit à s'emparer. Les habitants d'Antioche confièrent alors à Tancrède la baillie de la principauté, pendant la captivité de Bohémond, qui dura près de trois ans.

C'est, je crois, en 1102 ou dans les premiers mois de 1103 que doit se placer l'expédition, en Cilicie, de Monastras, stratège byzantin, envoyé par l'empereur Alexis, qui profita de la captivité de Bohémond pour enlever à la principauté d'Antioche les villes de Tarse, d'Adana, de Missiset d'Anazarbe, pendant que l'amiral grec Cantacuzène s'emparait de Laodicée ; mais ces villes ne devaient pas tarder à être reprises par les Latins.

Je dois à la bienveillance de M. P. Casanova, auteur d'une remarquable étude sur la numismatique des princes Danichmendites, la communication de sa traduction française d'un mémoire de M. F. Ouspensky, intitulé "Malek Ghasi et Dhoulnoûn" (Extr. des Mémoires de La Société impériale d'histoire et d'antiquités d'Odessa, 1879, en russe). Ce travail, pour lequel M. Ouspensky s'est servi de tous les documents fournis par les auteurs des croisades tant orientaux qu'occidentaux, contient une foule de détails du plus grand intérêt sur la captivité de Bohémond.

La défaite et la captivité de Bohémond causèrent une grande joie dans tout le monde musulman, et, dès que la nouvelle de cet événement parvint à l'empereur Alexis, qui était en relations avec les Danichmendites, ce dernier s'empressa de charger Georges Taronite, gouverneur grec de Trébizonde, d'offrir à Mélik Ghâzy la somme de 260,000 dinars et un traité d'alliance, s'il voulait lui livrer le prince d'Antioche. L'empereur espérait bien qu'une fois Bohémond en son pouvoir, la principauté ne tarderait pas à tomber entre ses mains. Le prince musulman, très fier d'avoir vaincu un guerrier aussi illustre, traitait Bohémond avec les plus grands égards et lui témoignait une grande confiance. Aussi Bohémond fut-il bientôt mis au courant de ces négociations.

Comme le prince normand connaissait les visées ambitieuses de l'émir, il lui fit espérer qu'avec l'appui des Francs, qu'il se faisait fort de lui concilier, il arriverait, sans peine, à triompher de l'empire grec et à étendre sa domination sur toute, l'Asie-Mineure. Bohémond sut être si persuasif que Mélik Ghâzy préféra l'alliance des Latins à celle des Grecs et que Georges Taronite lui-même se laissa séduire par les espérances que le rusé normand fit briller à ses yeux.

Pendant ce temps Baudouin Ier, comte d'Édesse, et Bernard de Valence, patriarche d'Antioche, s'occupaient de réunir tant dans les provinces franques de Syrie qu'en Pouille et en, Sicile, la rançon de Bohémond que Mélik Ghâzy, après avoir refusé les offres de l'empereur, avait fixée à la somme de 100,000 dinars.

Il fut alors convenu que Mélik Ghâzy se rendrait à Mélitène accompagné de Bohémond, et, c'est là que, chez le prince arménien, Gabriel, au commencement du mois de mai 1103, la rançon fut versée, et le traité d'alliance conclu entre le prince musulman et les francs de Syrie, représentés, je crois ; par le comte d'Édesse et le prince d'Antioche.

Cette convention alarma le Soudan d'Iconium et l'empereur grec, qui la dénoncèrent au calife de Bagdad comme une trahison envers l'islamisme.
Le prince arménien Kog-Vasil paraît avoir participé pour 10;000 dinars à l'acquittement de la rançon de Bohémond.
Bohémond prit part, en 1104, à la tentative de Baudouin, comte d'Édesse, contre la ville de Harran et échappa, au désastre qui en fut la suite.
Les émirs Sokman et Djekermich ayant bientôt, assiégé Édesse, défendue par Tancrède, Bohémond se porta au secours de la ville et infligea une sanglante défaite aux deux princes musulmans qui laissèrent de nombreux prisonniers entre les mains des Francs.

A la fin de cette année 1104, Bohémond, accompagné de Daimbert, patriarche de Jérusalem, et de Frederik de Zimmern, quitta Antioche pour venir chercher des secours en Occident, laissant la principauté à la garde de Tancrède.

Arrivé en France au commencement de 1106, il demanda au roi Louis le Gros la main de sa fille naturelle Constance, qui, mariée à Hugues, comte de Champagne, se séparait de lui pour cause de parenté. Yves, évêque de Chartres, activa de tout son pouvoir cette affaire de divorce.

Le mariage ayant été conclu fut célébré à Chartres, vers le temps de Pâques, et, après la cérémonie nuptiale, le prince d'Antioche, debout sur les marches de l'autel, invita les assistants à suivre l'exemple des premiers croisés. Beaucoup de chevaliers du pays chartrain prirent alors la croix, et au nombre de ces derniers se trouvaient, Hugues du Puiset, vicomte de Chartres, Robert de Maule, Raoul de Pont-Echanfré, Hugues Sans-Avoir, Robert de Vieux-Pont, de la famille des seigneurs de Courville, ainsi que bien d'autres qui nous sont inconnus.

De son mariage avec Constance, Bohémond eut deux fils : Jean, mort tout jeune en Pouille, et Bohémond II qui, par la suite, lui succéda dans la principauté d'Antioche.
Aussitôt après son mariage, Bohémond revint en Calabre, y réunit des troupes et envahit, l'année suivante, l'Illyrie ; en 1108, il assiégeait Durazzo quand l'empereur Alexis, effrayé de ses succès, lui fit des ouvertures de paix et l'invita à se rendre à Constantinople. A la suite de longues négociations, l'empereur réussit à conclure avec Bohémond la convention suivante : Alexis concédait, par un chrysobulle, à Bohémond, qui les recevait sous la suzeraineté impériale, tout le territoire dépendant d'Antioche, c'est-à-dire Antioche et son territoire, Suedie, le territoire relevant du duc [d'Antioche], Cauca (Cancra?), le lieu nommé Loulos, la Montagne admirable, Pherésia et ses dépendances, la stratégie de Saint-Hélie, celles de Borze (Berzieh?), de Larissa ou Scheïzar, d'Artésie, de Dalouk et de Germanicia (Marash), le Mont Maurus avec ses châteaux et la plaine qui s'étend à ses pieds ; la stratégie de Pagrae, celle de Palatiza et le thème de Zuma avec ses dépendances. L'empereur lui concéda, en même temps, ses droits sur la région d'Alep (Berroea) et sur les parties de la Mésopotamie situées entre l'Euphrate et Édesse. Enfin, il lui conféra le titre de sébaste. Le prince normand s'engagea, par contre, à installer à Antioche un patriarche du rite grec qui relèverait de l'église de Constantinople et serait désigné par l'empereur. Cette clause devait être, dans l'avenir, l'origine de bien graves difficultés entre l'empire grec et les princes latins de Syrie. Le prince d'Antioche reconnut, en même temps, les droits de l'empire grec sur la Cilicie tout entière, sur les villes de Laodicée et de Zibel, sur les stratégies de Balanée et de Maraclée, ainsi que sur celle d'Antaradus, comme anciennes dépendances du duché d'Antioche. A la suite de cette convention, Alexis envoya à Antioche des commissaires chargés de prendre possession de la principauté en son nom. Mais Tancrède refusa de les recevoir et leur fit une réponse pleine de dignité et de fierté. L'empereur grec aurait bien voulu pouvoir le contraindre par la force, mais ses conseillers lui firent observer qu'il serait plus sage d'attendre le retour de Bohémond en Orient et qu'on obtiendrait alors de lui et du roi Baudouin l'exécution de l'accord conclu.

Revenu en Calabre, Bohémond employa les sommes qui lui Avaient été remises par Alexis à lever de nouvelles troupes, car celles qui l'avaient accompagné en Illyrie étaient fort éprouvées par la campagne et surtout par le siège de Durazzo. Le séjour de Bohémond en Pouille se prolongea encore plus de deux ans et la mort vint le surprendre le 6 mars 1111, au moment où il se disposait à retourner en Syrie. Constance, sa veuve, renonça alors à se rendre en Orient et se retira à Bari, où elle mourut en 1126.
Sources : E. REY - Revue de l'Orient Latin

TANCRÈDE, baile, puis prince d'Antioche (1104-1112)

Blason des princes d'Antioche
Blason des princes d'Antioche

Tancrède, fils du marquis Eudes de Bon et d'Emma, soeur de Bohémond, reçut en fief, dès l'année 1099, Tibériade et Caifa. Mais cette dernière ville ne fut prise qu'en 1100.
Il donna alors à l'abbaye de Notre-Dame de Josaphat le casal de Tymine, près du Mont-Carmel, ainsi que divers immeubles à Caifa. L'année suivante, nous le voyons confirmer à l'abbaye du Mont-Thabor la donation d'un certain nombre de casaux.

Il y avait à peine un an et demi qu'il était en possession de Tibériade quand, au commencement de mars 1101, il fut appelé à prendre la baillie de la principauté d'Antioche, durant la captivité de Bohémond qui, au mois de juillet précédent, avait été fait prisonnier par l'émir Danischmend Gumuchtekîn au moment où, avec Richard du Principat, il allait secourir Gabriel, prince arménien de Mélitène.

Bohémond demeura aux mains des Musulmans jusqu'au milieu de l'année 1103 (Foulcher de Chartres), époque à laquelle il put se racheter grâce à l'intervention de Baudouin Ier, comte d'Édesse, et du prince arménien Kog-Vasil, ce dernier ayant avancé ou donné 10,000 dinars sur les 100,000, réclamés pour sa rançon.
Dès 1101, nous voyons Tancrède faire une donation d'immeubles et accorder, dans la principauté, un privilège commercial aux Génois.

A peine de retour à Antioche, Bohémond se décida à aller chercher de nouvelles forces en Occident et, après avoir pris part, en août 1104, à la malheureuse tentative de Baudouin d'Édesse sur la ville de Harran, il partit, laissant la baillie à Tancrède qui, à dater de ce moment, peut être considéré comme véritablement prince d'Antioche. C'est alors qu'il fit frapper ces curieuses monnaies où il apparaît de face, portant à la main une grande épée et la barbe longue descendant sur sa poitrine. Il est vêtu d'une ample robe toute ornée de pierreries et sa tête est couverte d'un large turban surmonté de la croix ; la légende est en grec comme celles des monnaies byzantines. Par, cette double concession apparente, il faisait appel aux sympathies de ses nouveaux sujets musulmans et grecs. L'adoption du costume arabe amené par le climat brûlant de la Syrie fut aussi un emprunt fait à l'ennemi sarrasin qu'on voulait se concilier et avec lequel on trouva bien vite un modus vivendi très réel.

Les incessantes dissensions des princes arabes entre eux, dissensions dont profitèrent les Francs pour appuyer les uns au détriment des autres, ne furent pas une des moindres causes de rapprochement entre les deux races, et il se passa alors en Syrie ce qui était déjà advenu en Sicile, où une civilisation, moitié arabe, moitié byzantine, régnait à la cour-normande de Palerme.

Dans le nord de la Syrie, la domination arabe était établie depuis assez peu de temps pour que l'influence et les traditions grecques fussent encore dominantes, et M. Schlumberger a pu constater que certains émirs musulmans, notamment les Danichmendies, princes de la Cappadoce, adoptèrent eux-mêmes, à cette époque, l'usage des légendes grecques pour leurs monnaies.

Tancrède se rendait bien compte qu'il fallait flatter la population grecque d'Antioche et ne lui point faire sentir trop vivement qu'elle était obligée d'obéir à des étrangers, à des Latins ; aussi les légendes grecques furent-elles seules admises sur les monnaies de la principauté, qui, durant les premiers temps de la conquête et jusqu'au règne du prince Roger, conservèrent une apparence byzantine.

C'est, je crois, dans les premiers temps de l'année 1105, que doit être placée la campagne au cours de laquelle Tancrède reprit aux Grecs les villes de Cilicie, que Monastras, stratège de l'empereur Alexis, avait enlevées à Bohémond, trois ans auparavant (sic. Anne Comnène). En peu de semaines, il se rendit, sans peine, maître d'Anazarbe, de Missis, d'Adana et de Tarse. Cette ville fut alors donnée en fief à un chevalier nommé Guy le Chevrier qui la possédait encore en 1115.
Cette même année (1105) fut encore marquée par la prise d'Artah et la victoire remportée par Tancrède, le 20 avril, non loin du village de Tizîn, sur les troupes de Rodohan, prince d'Alep, à la suite de laquelle l'armée franque envahit le territoire de cette ville et s'empara de Tell Agdi.

L'année suivante, les agissements des Bathéniens amenèrent la prise d'Apamée par les Francs.
Togtekîn, atabek de Damas, avait confié le gouvernement de cette ville à un émir nommé Khalaf-ibn-Molaeb, affilié à la secte des Bathéniens, que protégeait secrètement Rodohan, prince d'Alep. Les Francs s'étant dirigés du côté de Sermin, le cadi qui l'administrait se réfugia près de Khalaf et bientôt conspira contre lui. Il se mit en rapport avec Abou Taher, l'un des familiers de Rodohan, lui promettant de faire périr Khalaf et de remettre Apamée au prince d'Alep. La conspiration réussit ; l'émir Mousabbih, seul des fils de Khalaf, échappa au massacre des siens et se réfugia à Scheïzar, prés de Izeddîn Abou l'Asakir Soultan, prince Mounkidite de cette ville. Abou Taher vint aussitôt prendre le gouvernement d'Apamée.

Mais le fils de Khalaf, désireux de venger la mort, de son père, appela le prince d'Antioche, qui parut bientôt sous les murs d'Apamée et se rendit maître de la ville, le 14 septembre. 1106.
Le cadi de Sermin, Aboulfeth, fut mis à mort, et Tancrède emmena Abou Taher prisonnier à Antioche. C'est ce dernier qu'Albert d'Aix désigne sous le nom de "Botherius". Abou Taher ayant été racheté, peu de temps après, par Rodohan, se retira à Alep, où il devint un des propagateurs les plus actifs de la doctrine des Bathéniens en Syrie. Il fut mis à mort en 1113 par Alp-Arslan, prince d'Alep, fils et successeur de Rodohan.

C'est vers 1107 qu'on doit, je crois, placer le mariage de Tancrède avec Cécile, fille naturelle du roi de France, Louis VI, dont la date précise n'est fournie par aucun document à ma connaissance.

L'année suivante vit Tancrède s'emparer d'Athareb et de Zerdana, puis il accompagna Baudouin Ier, roi de Jérusalem, dans son expédition pour ravitailler Édesse et les châteaux de cette principauté envahie par les émirs musulmans de Mardin et de Mossoul. A son retour, il ravagea le territoire d'Alep, notamment le canton d'En-Nakira, et, au mois de décembre, s'empara de la forteresse d'Atareb.

Dans le cours de la même année, il réunit à la principauté d'Antioche, la ville de Laodicée qu'il enleva à Cantacuzène, amiral de l'empereur Alexis. A cette occasion, il concéda aux Pisans, en reconnaissance de l'aide qu'ils lui avaient prêté durant le siège de Laodicée, les magasins du port de cette ville et la rue dite de Saint-Sauveur à Antioche.

Le 27 novembre, il parut sous les murs de Scheïzar et ne se retira qu'après avoir reçu un riche présent du prince Mounkidite Madj-ed-Dîn-abou-Salama-Mourschid.

Au mois de mars 1109, Tancrède vint rejoindre le roi Baudouin sous les murs de Tripoli et assista à la prise de cette ville. Le 23 juillet, il se rendit maître de Zibei (Gabulum) qu'il réunit ainsi que Valenie à la principauté d'Antioche.

L'année 1110 fut marquée par le conflit qui s'éleva, alors, entre Tancrède et Baudouin II, comte d'Édesse. Le différend paraît avoir eu pour origine les prétentions de Tancrède sur la ville et la principauté d'Édesse, qu'il avait gardées durant la captivité de Baudouin et que Richard du Principat avait remises, sans condition, à son légitime possesseur, quand, au mois de septembre 1109, ce dernier recouvra sa liberté à la suite de la prise de Mossoul par Maudoud. Les hostilités qui s'ouvrirent alors, et auxquelles prirent part plusieurs princes arabes, entre autres l'émir Djavalï, se prolongèrent jusqu'à la victoire remportée par Tancrède, non loin de Tell-Bascher, sur les troupes et les alliés de Baudouin.

A la nouvelle de ce combat, le roi, les barons et les prélats latins, effrayés des conséquences désastreuses que ne pouvait manquer d'amener cette lutte fratricide, s'entremirent et par leur médiation rétablirent la paix entre les deux rivaux.

La même année, Tancrède s'empara du château des Kurdes et contraignit Rodohan, enfermé dans Alep, à solliciter une trêve, qu'il lui accorda à la condition que cette ville payerai désormais à la principauté d'Antioche un tribut annuel de 20,000 dinars et que Rodohan lui rendrait tous les prisonniers francs qui étaient en son pouvoir ainsi que les paysans arméniens enlevés dans les casaux. Tancrède reçut, en outre, du prince d'Alep, un riche présent consistant en chevaux de grande race, tapis, joyaux et étoffes précieuses. Les Mounkidites de Scheïzar durent payer également 4,000 dinars, et Ali le Kurde, prince de Hamah, en versa 2,000, pour obtenir d'être compris dans la trêve.

A la nouvelle de la mort de Bohémond, survenue en Italie, le 6 mars 1111, l'empereur Alexis, toujours possédé de ses visées sur Antioche, qu'avait confirmées la convention conclue en 1108 avec le prince décédé, et espérant intimider Tancrède (sic, Anne Comnène), lui envoya un agent, qui fut fort mal accueilli par le prince d'Antioche. Alexis, furieux, fut sur le point de lui déclarer la guerre ; mais ses conseillers lui en ayant montré les dangers, l'empereur résolut de semer la division parmi les princes francs de la Syrie. Il envoya donc Manuel Botoniate, porteur, de riches présents, à Bertrand, comte de Tripoli, pour l'inviter à ne point secourir Tancrède. Le nouveau comte de Tripoli, se regardant comme lié par le serment d'allégeance prêté à Alexis par Raymond de Saint-Gilles, crut devoir le renouveler afin de n'avoir point à refuser les présents de l'empereur. Quant au roi Baudouin, il reçut plus que froidement et s'empressa d'éconduire l'envoyé byzantin qui, en quittant Tripoli, était allé le trouver à Acre.

L'empereur grec avait dépêché en même temps un agent au calife de Bagdad pour l'exciter à faire la guerre aux Francs. Cette ambassade paraît avoir été la cause déterminante de l'expédition entreprise l'année suivante (1112) par Maudoud, prince de Mossoul, qui échoua sous les murs d'Édesse dont il dut lever le siège (Les troupes de Kilidj Arslan étant occupées en Asie-Mineure à défendre le roi de Constantinople contre les Francs, le roi des Grecs les combla de marques d'honneur et de cadeaux).

La mort de Bohémond Ier, survenue en 1111, ne laissant pour héritier qu'un enfant de trois ans, assurait pour longtemps le principal d'Antioche à Tancrède. Ce dernier s'empressa alors de reprendre les hostilités contre les princes musulmans, ses voisins.

En 1111, il s'empara du château de Bikisraïl puis se porta sur Scheïzar et imposa aux Mounkidites un tribut annuel de 10,000 dinars, qui subsista jusqu'en 1124. Les princes Mounkidites en furent affranchis, à cette époque, par le roi Baudouin II, à la suite de la part qu'ils eurent à la délivrance de ce prince. Après avoir occupé le château de Bikisraïl, Tancrède entreprit d'élever un château sur la colline d'Ibn-Mâschar, en face de Scheïzar, dans le but de dominer le pays. Mais, pendant qu'il était occupé à l'édification de cette forteresse, il apprit l'invasion du comté d'Édesse ainsi que le siège de Tell-Bascher par Maudoud, prince de Mossoul, et Sokman-el-Kothbi. Cette nouvelle lui fit abandonner son entreprise. L'armée latine de secours partit de Fémie (Apamée) sous les ordres du roi de Jérusalem, de Tancrède et du comte de Tripoli, et se porta au devant de l'armée musulmane qui, au premier bruit de son approche, s'était hâtée de lever le siège de Tell-Bascher. On s'observa quelque temps de part et d'autre sans engager l'action puis les princes arabes reprirent le chemin des bords du Tigre.

D'après certains auteurs musulmans, l'armée franque se serait avancée jusqu'à Édesse et aurait, à son retour, ravagé le territoire d'Alep. Tancrède mourut le 12 décembre 1112 (Foulcher de Chartres). A son lit de mort, il engagea sa veuve, la princesse Cécile de France, à épouser Pons, comte de Tripoli.
Sources : Sources : E. Rey. Revue de l'Orient Latin

Raymond de Saint-Gilles. Par M. Paul Deschamps

« Raymond de Saint-Gilles (1), comte de Toulouse et, s'il plaît à Dieu, de Tripoli » : c'est ainsi que le vaillant combattant de la première Croisade s'intitule dans un acte daté de 1103 (2) et écrit dans le château de Mont-Pèlerin élevé par lui en face de la ville de Tripoli qu'il assiégeait.

Ce grand seigneur qui, l'un des premiers, s'engagea envers le pape Urbain II à partir pour la Croisade et qui, à l'encontre de Baudouin et de Bohémond, la poursuivit jusqu'à son but essentiel, la prise de Jérusalem, paraît mériter que l'on revienne sur le rôle de premier plan qu'il joua dans le projet d'une levée en masse vers la Terre Sainte, et ensuite, au cours de cette longue expédition.

Comme l'a fort clairement exposé René Grousset, l'initiative de la Croisade est l'oeuvre propre du pape français Urbain II. Il la déclenche au concile de Clermont le 27 novembre 1095; puis il réunit un concile à Limoges (fin de décembre), ensuite il va parler à Angers, au Mans, à Tours, à Poitiers, à Saintes, à Bordeaux, à Toulouse et à Carcassonne (janvier-juin 1096), enfin il tient un concile à Nîmes où il réunit Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et marquis de Provence, et la noblesse de langue d'oc (6-14 décembre 1096). C'est là que Raymond de Saint-Gilles prit la croix, et s'il ne put, comme il l'avait souhaité, recevoir la couronne de Jérusalem, il fut néanmoins tout le temps l'un des grands chefs de la Croisade, et c'est lui qui, alors que les autres barons avaient interrompu la marche vers Jérusalem, les obligea à reprendre la route.

La grande armée des Croisés arrivant en Syrie fut immobilisée pendant sept mois, du 21 octobre 1097 au 3 juin 1098, par le siège d'Antioche. L'enceinte de cette grande cité était si vaste que les Croisés ne purent l'investir complètement et les Turcs faisaient de fréquentes sorties. Pour surveiller certaines issues, les assiégeants construisirent d'abord au nord, face à la porte Saint-Paul, un château fort qu'ils appelèrent Malregard et dont Bohémond de Tarente assura le commandement.

Plan des châteaux croisés devant Antioche
Plan des châteaux croisés devant Antioche - Sources : René Grousset

Plus tard, au début de mars 1098, les Croisés décidèrent d'élever sur la rive droite de l'Oronte, près de la porte du Pont, sur une hauteur, un château que Raymond de Saint-Gilles s'offrit à construire. On manquait de matériaux et d'ouvriers, mais une flotte anglaise venait d'arriver au port Saint-Siméon; Raymond de Saint-Gilles et Bohémond s'y rendirent avec une escorte pour y recruter des marins charpentiers et des outils.

Le château fut vite édifié; il était terminé le 5 avril 1098; se trouvant au voisinage de deux mosquées, on le nomma la Mahomerie, et comme il était l'oeuvre de Raymond de Saint-Gilles, il fut aussi appelé le château Raymond. Enfin pour achever le blocus on éleva au sud un troisième bastion qui fut confié à la garde de Tancrède.

Après la prise d'Antioche, les barons ne se décidaient pas à se remettre en marche vers Jérusalem, et une âpre rivalité s'éleva entre Bohémond et Raymond de Saint-Gilles. Le premier avait pris la citadelle, le second la porte du Pont. Bohémond voulait que le comte de Toulouse lui abandonnât la possession de toute la ville et celui-ci s'y refusait.

De ce fait, la Croisade subit un ralentissement. Certains barons s'éloignèrent : Godefroy de Bouillon alla à Edesse auprès de son frère Baudouin, et Bohémond se rendit en Cilicie. A la fin de septembre, Raymond alla à l'est de l'Oronte s'emparer de la ville d'Al Bara; il transforma la mosquée en église et y installa comme évêque Pierre de Narbonne.

Ce n'est qu'au début de novembre 1098 que l'on songea à reprendre la marche vers la Palestine. Mais les barons ne purent s'entendre et l'on ajourna encore le grand départ. Le 23 novembre, Raymond de Saint-Gilles et ses Provençaux auxquels s'étaient joints le comte de Flandre et sa troupe, assiégèrent, à l'est d'Al Bara, la place forte de Maarrat an Numan ou Maarat-Al-Noman que les chroniques appellent La Marre (27 novembre).
Maarat-Al-Noman : Le musée archéologique est la véritable valeur ajoutée de la ville de Maarat-Al-Noman notamment pour les amateurs de mosaïques puisqu'il renferme une très riche collection datant du IIIe au VIe siècle. Dans quatre salles, sont repartis des poteries, des sculptures, des pièces de monnaie, des lampes à huile, de la verrerie. A force d'observer l'art de la mosaïque en ces murs, on constate une certaine forme de décadence aux alentours des IVe et Ve siècles, période durant laquelle les traits semblent se faire plus grossiers, les représentations plus primitives. Mais tous ces motifs animaliers, géométriques ou religieux sont vraiment de toute beauté.

Un peu plus tard, Bohémond arriva avec son contingent normand et acheva l'investissement de la ville. La résistance de la garnison fut vigoureuse. Cependant elle capitula le 11 décembre.

Après cela le conflit se réveilla entre Raymond de Saint-Gilles et Bohémond qui cherchait toujours à retarder le départ pour Jérusalem, s'acharnant à obtenir du comte de Toulouse qu'il renonçât à ses prétentions sur Antioche.

Alors le menu peuple des Croisés, les pauvres clercs, les humbles, moitié pèlerins, moitié combattants, qui avaient tout quitté pour entrer à Jérusalem, vinrent adjurer Raymond de Saint-Gilles de décider la reprise de l'expédition dès le début de janvier. Le comte de Toulouse convoqua les barons à une conférence à Chastel de Ruge (Qalaat-Yahmur), à l'est de l'Oronte dans le Roudj méridional, près du grand pont, Lataquié et rejoint Beyrouth par la côte. On trouvera des indications topographiques, des horaires précis, puis se présentent les études archéologiques qui constituent la partie importante de l'ouvrage.
Sources : Max Van Berchem et Edmond Fatio. - Voyage en Syrie. Un volume gr. in-4° de xvi et 344 pages avec album, même format, de 40 pages et LXXVIII planches (t. XXXVII et XXXVIII des Mémoires de l'Institut français d'Archéologie orientale). Le Caire, imprimerie de l'Institut français d'archéologie orientale. 1913-1915.', this, event, '500px')">Djisr esh Shoghr
Djisr esh-Shoghr : voyage en Syrie : Ce bel ouvrage se recommande par ses planches comme par ses relevés et ses monographies archéologiques. Diverses circonstances ont retardé la publication du voyage de MM. Max Van Berchem et Edmond Fatio, entrepris en 1895 dans l'intention de rassembler des matériaux pour le Corpus inscriptionum arabicarum, oeuvre considérable à laquelle s'est consacré le premier de ces auteurs.
Le voyage avait pour objet la Syrie du Nord. L'itinéraire part de Beyrouth, suit la côte jusqu'à Tripoli, gagne Qal'at el-Hosn, Salamiyyé, Alep, Antioche.


Tous y vinrent. Pour obtenir leur accord, le prince qui, avec ses vastes territoires du Languedoc et de Provence, avait d'immenses ressources, leur offrit de financer les frais de la campagne, et de les prendre en quelque sorte à sa solde. Il verserait dix mille sous d'or à Godefroy de Bouillon, dix mille à Robert de Normandie, six mille à Robert de Flandre, cinq mille à Tancrède. Mais Bohémond s'acharnait à maintenir son exigence.

Ainsi la proposition généreuse de Raymond semblait vouée à l'échec, et cela provoqua, le 5 janvier, une véritable émeute chez les pèlerins rassemblés à La Marre. Saisis de colère, ils entreprirent de démolir la ville où ils refusaient d'être retenus davantage.

Huit jours plus tard, le comte de Toulouse se décidant à partir, s'il le fallait avec ses seules troupes, sortit de la ville pieds nus sur le chemin de Jérusalem et la foule le suivit. Robert de Normandie et Tancrède les rejoignirent quelques jours plus tard.

Bohémond s'en retourna à Antioche et, chose déconcertante, Godefroy de Bouillon, pourtant Croisé de toute son âme, le suivit, de même que le comte de Flandre. Raymond de Saint-Gilles pouvait à ce moment être considéré comme le chef suprême de la Croisade.

Il est mentionné comme tel dans certains textes : « Cristiane militie excellentissimus princeps »; six mois après sa mort, le 22 août 1105, il est appelé dans un acte : « Olim comes Tripolitanus et christianae militiae dux (3) »

Les troupes passèrent par Cafertab, Sheïzar sur l'Oronte dont l'émir leur laissa libre passage sur son territoire et leur fournit même des guides; ensuite par Rafanée où elles se ravitaillèrent et se reposèrent trois jours. Puis elles traversèrent la fertile plaine de la Boquée. Dans les derniers jours de janvier 1099, elles attaquèrent un château dominant cette plaine, appelé Hosn El Akrad, qui devait être pris plus tard par les Francs et devenir le Crac des Chevaliers.
L'un des premiers desseins de Raymond de Saint Gilles, revenu dans la plaine de Tripoli après sa déconvenue d'Anatolie en 1100, fut de s'emparer de Rafanée. Répétant sa stratégie tripolitaine, il entreprit à une date indéterminée la construction à un kilomètre en surplomb de la cité d'un château fort qu'il nomma Montferrand (Mons Ferrandus, aujourd'hui Ba'rîn, ce nom viendrait du souvenir de la VIème légion romaine surnommée Ferrata et dont le camp se trouvait vraisemblablement sur la colline choisie par Raymond pour la construction du château.

Dans cette rencontre, le comte de Toulouse faillit être tué. Les Croisés occupèrent cette position et y célébrèrent le 2 février la fête de la Purification. Puis ils reprirent leur marche vers l'est et s'emparèrent du port de Tortose en même temps qu'ils assiégèrent, le 14 février, la ville d'Arqa; Godefroy de Bouillon et Robert de Flandre vinrent enfin y rejoindre Raymond de Saint-Gilles.
Tell Arqa, Arqa ou Arka : Après le siège d'Antioche, l'armée franque est en marche vers le sud. Une partie des troupes arrive le 12 février 1099 devant Arqa. En dépit de la bienveillance des gouverneurs arabes de Tripoli, elle s'y trouvera bloquée par la résistance des musulmans installés dans la forteresse. Raymond de Saint-Gilles y perdra le 26 février, Anselme de Ribemont comte d'Ostrevent, ambassadeur des Francs auprès de l'empereur grec, Alexis Comnène. Ne parvenant à la prendre, il lève le siège au bout de trois mois et poursuit vers Jérusalem.
Ce n'est qu'en 1108, que son cousin Guillaume Jourdain, comte de Cerdagne prend la ville après trois semaines de siège.


Cependant ce prince ne parvenait pas à triompher des défenseurs de la place et cette fois ce fut Godefroy de Bouillon qui insista pour qu'on reprît la route malgré l'opposition de Raymond. Celle-ci donne à penser qu'il aurait eu dès lors l'idée de se tailler un fief au Liban, dès avant l'attaque de Jérusalem. Après la prise de la Ville Sainte, il devait reprendre ce projet en mettant le siège devant Tripoli.

Vue de la ville de Tripoli et du château de Saint-Gilles
Tripoli. Au premier plan, le palais construit par Raymond de Sant-Gilles. Au pied de la Palace le Nahr Abou Ali.
Photo Collection Lamblin Capitaine, du 39e Régiment d'Aviation, 29 août 1927 (8)

La marche de l'armée le long de la côte libanaise et palestinienne ne trouva guère d'obstacles. Beyrouth la ravitailla et versa un tribut. Saïda fit une vague tentative de résistance. Tyr la laissa passer. Et c'est devant ce port que des chevaliers francs vinrent d'Edesse et d'Antioche rejoindre l'armée et lui apporter de précieux renforts, car l'effectif était peu nombreux.

On passa devant Acre, puis Césarée où l'on célébra la Pentecôte (29 mai). On fit halte du 3 au 6 juin à Ramleh ou Ramla. Arrivant à Emmaüs, Godefroy envoya à Bethléem cent cavaliers commandés par son cousin Baudouin de Bourcq et par Tancrède.

Cette avant-garde atteignit la ville au lever du jour. Les chrétiens de rite grec et de rite syriaque qui y habitaient l'accueillirent avec des transports de joie et la conduisirent en procession à l'église située au lieu où la Vierge mit au monde le Christ et placèrent la bannière de Tancrède au sommet de l'église.

Le 7 juin 1099, l'armée franque découvrit avec une poignante émotion les murailles de la Ville Sainte. L'investissement commença le jour même. Godefroy de Bouillon et Tancrède se placèrent à l'ouest, face à la porte de David et à la citadelle; Raymond de Saint-Gilles s'établit au sud, sur la montagne de Sion.

Le premier assaut fut un échec. L'armée manquait de matériaux pour fabriquer des machines de siège. Dans un conseil tenu le 15 juin, on décida de s'en procurer. A ce moment on apprit l'arrivée au port de Jaffa de galères génoises qui débarquèrent des charpentiers, des outils, des cordages et aussi des vivres.

Des vassaux de Raymond de Saint-Gilles, Raymond Pilet et Guillaume de Sabran, avec cent chevaliers assurèrent le débarquement et le transport le 19 juin. Godefroy et le comte de Toulouse firent construire deux châteaux de bois montés sur roues pourvus de mangonneaux. L'ingénieur de Raymond de Saint-Gilles avait nom Guillaume Ricou.

Dans la nuit du 9 au 10 juillet, Godefroy fit conduire son château roulant au nord-est de l'enceinte qui était, à cet endroit, mal défendue et moins escarpée pour le transport des machines.

En même temps, le comte de Toulouse faisait transporter son château au sud, sur le mont Sion. Enfin Tancrède avait, lui aussi, construit un château mobile à l'angle ouest de l'enceinte, face à la porte Saint-Lazare.

C'est dans la nuit du 13 au 14 juillet que fut déclenchée l'attaque sur tous les points.

Les assiégés abondamment pourvus de munitions résistèrent avec vigueur. Le gouverneur de la place avait eu l'ingénieuse idée de faire garnir les murailles de sacs remplis de coton et de foin qui amortissaient le choc des quartiers de pierre lancés par les machines des Francs. En outre, les Sarrasins jetaient sur les ouvrages de bois le feu grégeois à l'aide de pots et de flèches embrasées.

Le 15 juillet au matin, les Croisés reprirent l'assaut avec plus de violence. Godefroy et son frère Eustache de Boulogne avaient fait approcher contre la muraille leur château; ils étaient sur la plate-forme haute. Vers midi, ils jetèrent une passerelle sur la muraille. Deux frères, des Flamands de Tournai, Letold et Gilbert, s'élancèrent suivis de Godefroy et d'Eustache. En même temps, des assaillants appliquaient des échelles et y grimpaient. Le secteur nord fut vite envahi. On se battit âprement au coeur de la ville.

Dans la région du Sud, à la porte de Sion, Raymond s'était vu opposer plus de résistance encore. Mais il parvint à s'emparer de la tour de David dans l'après-midi du 15. C'est à lui que se rendit le gouverneur de la ville, Iftikhar, et le comte de Toulouse le fit accompagner avec sa troupe jusqu'à Ascalon.

Partout les Musulmans furent écrasés. Comme le dit René Grousset : « La terreur franque ployait l'Orient. »

La Ville Sainte conquise, il s'agissait de former autour d'elle un Etat chrétien et de conquérir la Palestine. Il fallait donc choisir un chef pour continuer les opérations. René Grousset a subtilement analysé les circonstances qui firent confier cette charge à Godefroy de Bouillon.

Parmi les hauts barons qui avaient dirigé les opérations, seuls restaient Raymond de Saint-Gilles et Godefroy de Bouillon, car Robert, comte de Flandre, et Robert, comte de Normandie, avaient hâte de retourner dans leurs Etats.

Des deux princes en présence, Raymond de Toulouse avait bien des titres à entreprendre l'exploitation d'une victoire acquise après tant de longs efforts. Il était riche et puissant. C'est lui incontestablement qui avait obtenu en janvier 1099 qu'on reprît la route vers la Palestine. Mais sa forte personnalité pouvait porter ombrage à certains seigneurs. En outre, les « Provençaux », ses propres vassaux, tous ceux de son armée, étaient impatients de retourner dans leur pays.

Godefroy n'avait pas son prestige; il était humble et plein de dévotion; il s'attardait dans les églises en longues prières qui lassaient son entourage. Aussi, certains penchaient pour lui, estimant qu'il se montrerait débonnaire et conciliant. Il redoutait d'ailleurs d'assumer le gouvernement. Il fallut le contraindre, mais il « refusa de porter une couronne d'or là où le Christ avait porté une couronne d'épines. » Il n'accepta que le titre d'avoué, c'est-à-dire de défenseur du Saint-Sépulcre.

Raymond de Saint-Gilles dut donc quitter la Palestine et aller chercher un domaine au Liban, « cette Provence du Levant » comme dit René Grousset. Il commença par s'emparer au début de 1102 de la charmante ville de Tortose qu'il avait déjà occupée en février 1099.

De Tortose il alla faire des courses jusque sous les murs de Tripoli. Il n'avait pourtant avec lui qu'une poignée de combattants, trois cents selon Ibn al Athir (quatre cents selon Raoul de Caen). Les Banu Ammar, seigneurs de Tripoli, voulurent l'attaquer, assistés des troupes de Damas et de Homs. Ces forces très supérieures en nombre livrèrent bataille aux Francs dans la banlieue de Tripoli.

« Saint-Gilles, écrit Ibn al Athir, opposa cent hommes à la troupe de Tripoli, autant à celle de Damas, cinquante à celle de Homs; il en garda cinquante en réserve. » Il écrasa tour à tour ses adversaires. Sept mille Musulmans furent tués, selon le chroniqueur arabe.

On a bien des exemples de ces victoires franques avec de faibles effectifs. Ainsi, après la prise de Jérusalem, Tancrède avec quatre-vingts combattants conquiert toute la Galilée; ainsi en 1177 la troupe du roi Baudouin IV qui ne comptait guère que cinq cents chevaliers rencontre fortuitement, à Montgisard, près de Ramleh, l'armée tout entière de Saladin, y fait grand massacre et la met en fuite.

Après sa victoire devant Tripoli, Saint-Gilles alla combattre dans l'Est, devant le fort de Touban puis devant Hosn El Akrad qu'il avait déjà occupé à la fin de janvier 1099, enfin jusqu'aux portes de la ville de Homs sur l'Oronte.

Dès 1102 Raymond de Saint-Gilles se rendant compte que la prise de la Tripoli musulmane, qui occupait alors seulement une presqu'île, le quartier maritime El Mina (4) serait très longue à réaliser, décida de construire en arrière de ce quartier, en avant du Nahr Abou Ali, sur une hauteur, une forteresse qui bloquerait la ville et empêcherait toutes communications vers la campagne.

On lit dans L'Estoire d'Eracles : « Li cuens Raimonz choisi devant la cité de Triple, près à deus miles, un tertre bien fort de siège, il le ferma; dessus fist mout bele forteresce et bien la garni. »

 

Il l'appela Mont-Pèlerin

Château du Mont-Pèlerin ou Qal'at Sandjill
Le château de Tripoli (Qal'at Sandjill) achevé par Raymond de Saint-Gilles vers 1103. Cliché 39e Brigade du Levant, 1936.

Pour élever le Mont-Pèlerin, Raymond obtint l'aide de l'empereur Alexis Comnène qui fit envoyer par le gouverneur de Chypre, Eumathios Philocalès, une flotte avec des ouvriers et des matériaux de construction.

Le 16 janvier 1103, Raymond datait un acte : « In Monte Peregrino, ante portam Tripolensem. »

En même temps, le comte de Toulouse continuait à étendre son territoire; une flotte génoise étant venue hiverner à Laodicée (Lattaquié), il lui demanda son concours pour attaquer le port de Byblos (Giblet, aujourd'hui Djebeil). Assaillie par les Génois sur mer, par les engins de siège des Provençaux sur terre, la ville capitula le 28 avril 1104. Cette conquête était définitive et c'est alors qu'on dut commencer la construction du château de Giblet dressé à l'angle sud-est de la ville et qui est encore conservé.

Château de Djebeil, Giblet, Byblos
Château de Djebeil, Giblet, Byblos - Sources : lesphotosdedimsum

Les deux cités de Tortose au Nord et de Giblet au Sud marquèrent à peu près sur la côte les frontières du futur comté de Tripoli, entre la principauté d'Antioche et le royaume de Jérusalem. Restait à s'emparer de Tripoli, ce qui demanda encore cinq ans.

En août-septembre 1104, le seigneur de Tripoli, Ibn Ammar, voulant desserrer l'étau qui étreignait sa cité, fit une sortie et mit le feu au faubourg de la forteresse. Raymond, avec quelques combattants, fut surpris sur un toit en flammes et gravement brûlé. Il semble bien que ce fut des suites de ses blessures qu'il mourut quelques mois après ce combat. Le 31 janvier 1105, il faisait une donation à l'église d'Arles, formulée ainsi : « In Monte Peregrino, Raymundus S. Aegidii, in articulo mortis... » Il devait expirer dans ce château un mois plus tard.

Guillaume de Tyr écrit (5) : « Anno Domini 1105 dominus Raimundus, comes Tolosanus,... in oppido suo quod ipse fundaverat ante urbem Tripolitanam, cui nomen Mons Peregrinus, viam universae carnis ingressus est, pridie kalendas Martii. »

Ainsi, jusqu'à la fin de sa vie, Raymond de Saint-Gilles se comporta comme un Croisé, conservant dans son intégrité le serment prononcé dans l'enthousiasme en 1096 de reprendre aux Infidèles Jérusalem et même de demeurer en Terre Sainte pour la défendre, s'il était nécessaire, jusqu'à la mort.

Il n'est pas inutile de rappeler l'éloge que fait de lui Guillaume de Tyr et que répète son traducteur dont je transpose la langue en la clarifiant un peu : « De ce preudome le comte de Toulouse doit l'en mout bien dire touzjorz... car le pèlerinage que il ot une foiz entrepris, ne vout onques puis le lessier, mais aferma Nostre Seigneur servir jusqu'en la fin... Li barons de la terre li disoient sovent que bien s'en poïst retorner par grant ennor, mais il respondoit come bon crestien que Jhesucrist quant il fu mis en la croiz por lui et por les autres pécheeurs, l'en li dist qu'il descendist de la croiz, il ne le voulut point, tout ainsi vouloit il fere... tant que l'âme s'en departist du cors. »

 

La sépulture de Raymond de Saint-Gilles

Après avoir rappelé dans ses grandes lignes l'épopée de Raymond de Saint-Gilles, je voudrais apporter une nouvelle information.

Le prince ne put s'emparer de la ville de Tripoli. C'est seulement en 1109 que son fils Bertrand y parvint. Nous savons que Raymond mourut en son château le Mont-Pèlerin, le 28 février 1105.

On ne paraît pas avoir retenu qu'il y fut enterré, alors qu'Albert d'Aix (6), le dit de façon formelle : « Comes Raimundus... novum praesidium fieri decrevit... appellatum est Mons Peregrinorum... Verum biennio evoluto post aedificationem hujus novi praesidii... comes post Purificationem Sae Mariae Dei Genitricis obiit mense Februario, in eodem novo praesidio quod exstruxerat, catholice sepultus. »

Or un événement fortuit m'a fait retrouver sa sépulture au Mont-Pèlerin. En consultant l'excellent ouvrage, illustré de nombreux plans, de M. W. Muller-Wiener, « Burgen der Kreuzritter im Heiligen Land, 1966 », j'ai remarqué sur le plan du château de Mont-Pèlerin, appelé aujourd'hui, je le répète, château de Tripoli, une rotonde qui m'a fait penser à une rotonde funéraire. Elle se trouve à l'extrémité orientale de la chapelle du château.

Camille Enlart, en 1920, avait obtenu avec de grandes difficultés de pénétrer dans la forteresse servant alors de prison. Il avait reconnu un reste de cette chapelle consistant en un pilier avec son chapiteau adossé à un pan du mur sud. En 1968, un architecte, M. Denis Pilven, retrouva les soubassements du mur nord avec la base d'un pilier qui est symétrique au pilier du mur sud. Cela permit d'établir la largeur de la nef.

Un plan effectué en 1969 sur ma demande avec l'autorisation de l'émir Maurice Chéhab, directeur général des Antiquités du Liban, par M. Bezri, architecte de ce service, me confirma que l'édifice circulaire était bien dans l'axe de la chapelle franque.

L'usage des monuments funéraires circulaires ou polygonaux, remonte à l'Antiquité et s'est poursuivi dans les édifices chrétiens. Souvent ils sont disposés à l'extrémité orientale d'une église, tels que le mausolée rond de Constantin au chevet de la basilique des Saints-Apôtres de Constantinople.

On vit maintes fois en Occident, à l'est d'une église, une rotonde funéraire terminée par une petite abside et munie d'un étage. Ainsi à Saint-Germain-d'Auxerre, à Saint-Pierre de Flavigny (IXe siècle), à Saint-Pierre-le-Vif de Sens (Xe siècle) (7).

La chapelle du château de Tripoli a, dans oeuvre, une largeur de 10 mètres à 8,20 mètres, la longueur était environ de 22,80 mètres, mais l'extrémité orientale est effondrée sur 2,80 mètres, ce qui constitue un intervalle entre la chapelle et la rotonde.

A celle-ci s'ajoute, à l'est, une petite abside; la longueur totale d'ouest en est fait 6,60 mètres; les mesures du nord au sud sont les mêmes. Cette rotonde avait un étage; on reconnaît l'amorce d'un escalier. Elle était surmontée d'une coupole, mais ce qu'on voit aujourd'hui est une réfection de basse époque. Persuadé qu'il s'agit dans cet édifice d'une rotonde funéraire, j'ai demandé qu'une fouille y soit pratiquée.

Elle eut lieu au début de 1971 avec l'accord de l'émir Maurice Chéhab, et par les soins de M. Maurice Dunand, qui dirige depuis fort longtemps les fouilles de Byblos. Rien ne fut découvert dans le sol de la rotonde. Mais M. Dunand poursuivit sa recherche dans le voisinage immédiat; et cela amena la trouvaille d'un sarcophage en grès marin local (le ramleh) placé contre un mur adossé à un pan de la coupole à l'ouest.

Il manque une dalle au couvercle, les ossements étaient épars; pourtant le crâne se trouvait à une extrémité de la cuve au sud. Il faut conclure que la tombe a été violée et déplacée, car, si elle était in situ, elle devrait être disposée est-ouest et non pas nord-sud.

C'est sans doute lorsque les Musulmans rebâtirent la coupole qu'ils enlevèrent du sol le sarcophage et le transportèrent tout à côté.

Tout incite à penser qu'il s'agit de la sépulture de Raymond de Saint-Gilles.

1. Sur Raymond de Saint-Gilles, voir René Grousset: Histoire des Croisades, tome I, 1934, Pion, pages 68-126; 168-171; 333-345, et John H. Hill et Laurita L. Hill : Raymond IV de Saint-Gilles, Toulouse, éditions Privat, 1959.
2. « In nomine Domini, ego Raimundus, comes Tholosanus, vel gratia Dei, Tripolitanus. » Jean Richard : « Le chartrier de Sainte-Marie Latine et l'établissement de Raymond de Saint-Gilles à Mont-Pèlerin », dans Mélanges Louis Halphen, 1951, pages 608-611.
3. Rohricht : Regesta, page 9, n° 48.
4. Plus tard la ville devait s'étendre bien au-delà du quartier du Port et englober la forteresse. Celle-ci devint alors le château de Tripoli qui est encore aujourd'hui appelé en arabe Qal'at Sandjill, conservant ainsi le nom de son fondateur.
5. Historiens occidentaux des Croisades, tome I, livre XI. Chapitre 2, page 452.
6. Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, livre IX, chapitre 32.
7. M. Jean Hubert, qui connaît si bien les monuments du haut Moyen Age, m'a apporté de précieuses informations dans cette enquête.
8. Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte: Le Crac des Chevaliers, étude historique et archéologique précédée d'une introduction générale sur la Syrie Franque, par Paul Deschamps, Bibliothèque Archéologique et Historique, Tome XIX, Paris, Librairie Orientaliste Paul Geuthner, 1934. Plate III

Sources : Paul Deschamps, Au Temps des Croisades, Hachette Littérature. Paris 1972

Le Comte Raymond IV de Toulouse

Le puissant Comte de Toulouse, Raymond IV de Saint-Gilles fut, à Clermont, l'un des premiers à prendre la Croix. Il partit vers la fin d'octobre 1096, amenant sous sa bannière les principaux nobles ou gentilhomme du Midi. Parmi ceux du Quercy, on remarquait Raymond IV vicomte de Turenne, Géraud de Gourdon, Raymond l'Espère, plusieurs chevaliers des maisons de Castelnau-Bretenoux, de Thémines, de Cardaillac, de Béduer, de Saint-Cirq-Lapopie, de Cabrerets, de Luzech, de Pestillac, de Castelnau-Montratier, de Montpezat, chacun, à la tête d'un certain nombre de vassaux.

On sait que pour mieux se reconnaître au milieu de la multitude des Croisés, les nobles placèrent sur leurs armures certains signes qui furent l'origine des armoiries; le Comte de Toulouse choisit une croix percée à jour; le Vicomte de Turenne un chevalier armé de pied en cap; les Barase, de Réduer, un lion et un taureau, ceux de Gramat deux lions et deux châteaux; les seigneurs de Cardaillac, un lion d'argent; le Seigneur de Thémines, deux chèvres...

L'armée du comte de Toulouse traversa les Alpes, la Dalmatie, la Thrace et par Constantinople gagna l'Asie-mineure; elle se distingua à la prise de Nicée, aux sièges d'Antioche et de Jérusalem. Lorsqu'après la prise de cette dernière ville, les chefs de la Croisade voulurent choisir un roi, Raymond IV obtint presque tous les suffrages, mais il refusa la couronne qui fut donnée à Godefroy de Bouillon (1099).

La plupart des seigneurs qui n'avaient pas trouvé la mort en Orient rentrèrent dans leurs domaines, mais pendant quelques années les expéditions de nouveaux Croisés furent continuelles : en 1108, Bertrand qui avait succédé à son père Raymond IV comme Comte de Toulouse, accompagne de l'évêque de Cahors, Géraud III, de Dieudonné de Barasc, seigneur de Béduer, de Hugues de Castelnau-Bretenoux, de Géraud de Gourdon, gagna la Palestine par mer. Comme son père, le Comte Bernard mourut en Orient. L'évêque Géraud rentra vers 1113, rapportant, dit-on, la célèbre relique connue sous le nom de Sainte-Coiffe.

L'enthousiasme qu'avait suscité la première Croisade tomba rapidement ; à peine trouve-t-on quelques seigneurs quercynois dans les expéditions suivantes. Le vicomte de Turenne et quelques-uns de ses vassaux dont Mafre de Castelnau-Bretenoux, accompagnèrent Philippe-Auguste à la 3e Croisade ; le vicomte mourut au siège de Saint-Jean-d'Acre en 1253 ; un autre vicomte de Turenne, Raymond VI, alla rejoindre en Palestine le roi Saint-Louis avec trente chevaliers.

La guerre des Albigeois détourna des expéditions lointaines beaucoup de ceux que la foi ou le lucre poussaient aux aventures, et, après cette malheureuse guerre, des hérétiques convertis, à peu prés seuls, iront encore guerroyer dans l'empire latin de Constantinople.
Sources : L. Saint-Marty. Histoire populaire du Quercy. Des origines à 1800. Cahors 1920

Les Seigneurs de Barut ou Beyrouth

Le premier seigneur de Barut ou Beyrouth connu est :
GAUTIER I BRISEBARRE qui, le 2 mai 1125, souscrit a Acre le traité dit Pactum Warmundi Puis, au mois de décembre suivant, il figure à Tyr au nombre des témoins de la donation du casal de Derina, faite au Saint-Sépulcre par le roi Baudouin II.
Le 14 janvier 1126 (3), il paraît encore, ainsi que Gui, son frère, dans un acte de Barisan, connétable de Japhe.

Gui [BRISEBARRE ?] semble avoir succédé à son frère comme seigneur de Barut, vers 1127. Cette même année, il fut envoyé en France par le roi Baudouin II (4) avec le connétable Guillaume de Bures et le grand-maître du Temple pour offrir à Foulques d'Anjou la main de la princesse Mélissende, fille aînée du roi, et la succession au trône de Jérusalem.
En 1137 Gui prit part avec le roi Foulques à la défense du château de Montferrand. Le 5 février (5) de l'année suivante, on le voit figurer au nombre des témoins de la cession du casal de Thecua au Saint-Sépulcre.
Gui de Barut souscrit, en décembre 1140 (6), un acte de Raymond II, comte de Tripoli.
En 1148 (7), il fut présent à l'assemblée d'Acre, où l'on résolut le siège de Damas, auquel il paraît avoir assisté. C'est lui, je crois, que le Lignage désigne, à cette occasion, sous le nom de Pierre (8), en disant que le roi lui avait promis la seigneurie de cette ville, et qu'au cours du siège il le saisit des jardins. Chose étrange, dans les nombreux actes contemporains parvenus jusqu'à nous, on ne voit jamais figurer ce personnage nommé Pierre, tandis qu'on voit Gui paraître jusqu'en 1156 comme seigneur de Barut. Pierre ne se rencontre qu'au Lignage.
En 1152, Gui accompagna le roi Baudouin III qui allait remettre le comté d'Édesse aux Grecs (9). Il prit part, dans les premiers mois de 1154 (10), au commencement du siège d'Ascalon; puis, le 30 juillet (11) de cette même année, il souscrit à Acre la confirmation par le roi Baudouin III des donations antérieurement faites à l'Hôpital.
Le 7 juin 1156 7, Gui parait encore à l'acte par lequel Baudouin III confirme certaines donations à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Sa mort semble devoir être fixée à la fin de cette année ou au commencement de la suivante. Il laissa trois fils (12), Gautier, Bernard et Gui.

Il eut pour successeur :
GAUTIER II BRISEBARRE Celui-ci paraît pour la première fois, comme seigneur de Barut ou Beyrouth, avec ses frères Gui (13) et Bernard, le 4 octobre 1157, dans une charte par laquelle il autorise Homfroy II de Toron à donner à l'hôpital Saint-Jean la moitié de Bélinas (14), qui était une mouvance de la seigneurie de Barut ou Beyrouth (15). Philippe de Milly, seigneur de Naplouse, et ses frères furent témoins de cet acte.
Le 31 juillet 1161 (16), Gautier souscrit l'échange, entre le roi Baudouin III et Philippe de Milly, de la seigneurie de Naplouse contre celle de Mont Réal et de Karak.
Le 18 mars 1164 (17), il donne la moitié d'une vigne à l'ordre de Saint-Lazare.
Je suis porté à croire que Marie, dame de Barut, qui, le 16 août (18) de la même année, fonde, en faveur de l'ordre de Saint-Lazare, une rente annuelle de dix besans de la monnaie royale à prendre sur les revenus du casal de Musecaqui, propter anime mee et animarun virorum meorum (19) filiorumque meorum et filiarum, dit la charte, devait être la femme de Gautier II et qu'elle était déjà veuve en ce moment. Mais quels étaient ses enfants ? Il me semble qu'on peut, sans trop de témérité, lui attribuer ceux que le « Lignage » donne à ce Pierre, qu'il présente comme le premier seigneur de Barut ou Beyrouth, à qui le roi aurait promis Damas en 1148, mais dont, ainsi que je l'ai dit, on ne trouve aucune mention dans les actes contemporains.
D'après cette hypothèse, Marie serait la dame de Barut dont parle le « Lignage (20) » et qui dut se constituer en otage pour délivrer ses fils prisonniers des Sarrazins. Elle serait alors mère :
- 1. De GAUTIER III BRISEBARRE qui, à son retour de captivité, céda Barut au roi Amaury Ier, pour payer la rançon de sa mère ;
- 2. De Gui, qui épousa antérieurement à 1176 Juliane de Césarée ;
- 3. De BERNARD ;
- 4. De HUGUES, ces deux derniers morts sans postérité ; et
- 5. De deux filles, MARIE et BEATRIX, dont la dernière épousa, vers 1175, Jean le Tort, seigneur du Manuet (21).

L'incident de Bernard (22), qui tua son adversaire dans un plaid de la Haute-Cour, en présence du roi Jean de Brienne, c'est-à-dire postérieurement à 1210, trouve ainsi bien mieux sa place qu'en l'attribuant à Bernard, fils de Gui, qui, au temps du roi Jean, aurait été un vieillard de plus de soixante-dix ans.
Mais nous allons nous trouver en désaccord complet avec le texte du « Lignage (23) » au sujet des mariages de Marie et de Gautier III de Barut.
Pour Marie, il résulte d'une des chartes publiées par le comte de Marsy (24) qu'elle n'épousa jamais Girard de Ham, dont la femme, également nommée Marie, était fille de Renier, connétable de Tripoli.

Quant à Gautier III, on le voit paraître le 18 novembre 1168 mais alors comme seigneur de Mont Réal. C'est là un fait absolument nouveau. Dans l'acte qui nous le fait connaître, il est question de son épouse Hélène, déjà décédée et pour l'âme de laquelle il donne à l'ordre de Saint-Lazare, avec le consentement de Gui, son frère, et de Béatrix, sa fille, une rente annuelle de 40 besans à prendre, dit-il, de meo excambio de Barrito, ce qui ne laisse guère de doutes sur l'identité du dit Gautier, d'autant que, par une autre charte du même cartulaire, le roi Amaury Ier confirme, le 24 février 1174 (25), cette donation dans les termes suivants : de ipsa assisia Galteri de Berito, Albae custodiae domino, quam ego ei pro Berito in cumcambio dedi. Ce dernier texte paraît nous fixer sur l'identité de Gautier III de Barut avec le seigneur de Mont Réal, à qui cette seigneurie dut être apportée par Hélène, son épouse.
Or, il résulte encore d'une autre charte du cartulaire de Saint-Lazare, datée du 3 juillet 1155 (26), que les deux filles de Philippe de Milly, seigneur de la terre d'Oultre Jourdain à partir de 1161, se nommaient Étiennette et Hélène (27). Étiennette épousa Homfroy III de Toron et il est probable que, par suite de ce mariage, Philippe de Milly aura inféodé Mont Réal à Gautier III de Barut, son autre gendre, pour obtenir de lui l'abandon de ses droits sur Bélinas au connétable Homfroy de Toron, qui réunit ainsi au Toron les seigneuries de Bélinas, de Subeibbe et du Château-Neuf.
La vente de Barut au roi Amaury doit être fixée à l'année 1166 (28) car, dès l'année suivante, on voit ce prince attribuer la seigneurie de cette ville à Andronic Comnène. Mais ce dernier, sans entrer en possession de son fief, enleva la reine Théodora, veuve du roi Baudouin III, et passa avec elle en pays musulman.
Gautier reçut, en échange de Barut, la seigneurie de la Blanche-Garde et une forte somme d'argent dit le « Lignage (29) ». Elle lui servit à payer la rançon de sa mère qui ne survécut qu'un mois à sa délivrance (30).
Il est probable que Gautier, « très despendeors » et toujours obéré, dit le « Lignage (31) » ne tarda pas à vendre Mont Réal à sa belle-soeur ou à Milon de Plancy, qui, à la suite de la mort d'Homfroy III de Toron, épousa, vers 1173, Étiennette de Milly. C'est dans l'acte du 24 février 1174 (32) que Gautier paraît, pour la première fois, avec le titre de seigneur de La Blanche-Garde.
Il se présente encore une difficulté : l'acte du 18 novembre 1168 ne mentionne qu'une fille de Gautier, Béatrix, dont la mère, Hélène, est déjà morte.
Ne devrait-on pas attribuer à un second mariage avec Agnès (33) les enfants que le « Lignage » donne à Gautier, à savoir : Gilles, qui succéda à son père dans la seigneurie de la Blanche-Garde; Raymonde, mariée avant 1183 à Bertrand de Margat ; Marguerite, épouse de Guillaume Porcellet ; Eschive, femme de Joscelin de Giblet, seigneur d'Avegore, et Orable, mariée à Eustache de Neuville ?
Le 22 octobre 1179, Gautier et son frère Gui souscrivent à Acre un acte du roi Baudouin IV.

GILLES de LA BLANCHE-GARDE, fils de Gautier III de Barut, assista en 1210 (34) au couronnement du roi Jean de Brienne. Aucun acte de ce seigneur ne nous est parvenu.

RAOUL de LA BLANCHE-GARDE, fils de Gilles, donne à l'Hôpital, le 15 mars 1252, les casaux de Capharbole et de Labores (35), et, le 6 juin de l'année suivante, il souscrit l'accord conclu entre le grand-maître de l'ordre Teutonique et Amaury Barlais, relativement aux casaux de Zekkanin (36) et d'Arabia.

Je suis très tenté de croire que c'est sa dalle tumulaire qui figure sous le n° 283 à la planche XXIX des Lacrimae Nicosienses, de M. Tankerville Chamberlayne.

Pour la suite de cette famille, je renvoie le lecteur au tableau des seigneurs de La Blanche-Garde dans les Familles d'Outremer, p. 240.

> > > Les eigneurs de Giblet > > >

Sources : E. REY. Revue de l'Orient Latin, tome IV, pages 12 à 18. Paris 1896

 

Notes

On aurait tort de considérer le livre des Lignages, qui se trouve à la suite des Assises de Jérusalem, comme une source infaillible et devant laquelle il n'y a qu'à s'incliner. Les travaux auxquels je viens de me livrer pour la continuation des Familles d'Outremer de Du Cange m'ont amené à reconnaître que, tout en proclamant hautement la valeur de ce document, on était obligé de convenir qu'il s'y rencontre de graves erreurs contre lesquelles devront, se tenir en garde les travailleurs appelés à s'en servir.
Comme exemple je citerai, ici, la filiation des seigneurs de Barut ou Beyrouth (1), formant les XXe et XXIe chapitres du livre des Lignages, où les erreurs et les contradictions se rencontrent en assez grand nombre : ainsi, on y lit, page 459, que Hue, fils de Pierre de Barut ou Beyrouth, épousa Juliane, dame de Césarée, tandis qu'aux pages 458 et 460, on marie cette dame à Gui, frère de Hue.
La mention du personnage nommé Pierre de Barut ou Beyrouth, que le Lignage donne comme premier seigneur latin de cette ville, paraît elle-même devoir être contestée. On lit encore, page 459, que Marie de Barut ou Beyrouth, soeur de Hue et de Gui, épousa Girard de Ham, connétable de Chypre. Girard était connétable de Tripoli et avait épousé Marie, fille de Renier, avant lui connétable de Tripoli (2). Cette dame n'avait donc rien de commun avec la famille des seigneurs de Barut ou Beyrouth.
Les deux chapitres consacrés à la famille de Barut ou Beyrouth renferment encore d'autres erreurs analogues que je relèverai au cours de ce travail. Une étude sérieuse des chartes relatives aux seigneurs de Barut et de Mont-Réal publiées par le comte de Marsy dans son cartulaire de l'ordre de Saint-Lazare {Archives de l'Orient latin, t. II, pp. 123-157), m'a permis de corriger un certain nombre d'erreurs du texte des Lignages, et, grâce à ces nouveaux documents, j'ai pu apporter certaines rectifications importantes à l'histoire des feudataires de ces deux grandes baronnies.

1. Assises, t. II, pp. 45S-461.
2. Archives de l'Orient latin, t. II, pp. 162-163.
3. Delaville le Roulx, Archives de Malte, p. 71.
4. Guillaume de Tyr, p. 608.
5. Ibidem, p. 759.
6. Cartulaire du Saint-Sépulcre, p. 53.
7. Cartulaire du Saint-Sépulcre, pp. 186-187.
8. Guillaume de Tyr, p. 759.
9. Assises, t. 11, p. 458.
10. Guillaume de Tyr, p. 783.
11. Ibid., p. 796.
12. Codice Diplomatic, t. I, pp. 32-33.
13. Ibid., p. 35.
14. Ibid., p. 36.
15. Ibid.
16. Codice Diplomatic, t. I, p. 36.
17. C'est probablement à la suite de la prise de Bélinas, en 1139, que cette ville était devenue une mouvance de la seigneurie de Barut ou Beyrouth.

18. Strehlke, Tab. ord. Teut., pp. 3-5.
19. Marsy, Cartulaire de Saint Lazare (Archives de l'Orient latin, t. II, p. 139).
20. Ibid., p. 23.
21. Les mots virorum meorum prouvent que Marie de Barut avait été mariée au moins deux fois ; Pierre aurait-il été un des maris de cette dame ?

22. Aissises, t. II, p. 458.
23. Ibid., t. II, p. 464.
24. Ibid., t. II, p. 458.
25. Assises, t. II, p. 459.
26. Marsy, Cartulaire (Archives de l'Orient latin, t. II, p. 162).
27. Ibid., p. 141.
28. Ibid., p. 145.
29. Ibid., p. 133.
30. Le Lignage la nomme Helvis, la marie à un neveu du seigneur de Tibériade et dit qu'elle mourut sans postérité (Assises, t. II. p. 453).

31. Guillaume de Tyr, pp. 943-944.
32. Assises, t. II, p. 458.
33. Ibid.
34. Ibid.
35. Marsy, Cartulaire (Archives de l'Orient, latin, t. II, p. 145).
36. Familles d'Outremer, p. 240.
37. Strehlke, Tab. Ord. Teut., p. 12.
38. Continuateur de Guillaume de Tyr, p. 312.
39. Revue de l'Orient latin, t. III, p. 89, n° 279.
40. Rey, Recherches, p. 36.

Sources : E. REY. Revue de l'Orient Latin, tome IV, pages 12 à 18. Paris 1896

Les seigneurs de Giblet

Plus de vingt-cinq ans se sont écoulés depuis l'époque où je terminais l'impression des Familles d'Outremer de Du Cange.
Au moment où le ministère de l'Instruction publique décida la mise sous presse de cet ouvrage, mon plan d'achèvement s'écartant, pour la Syrie sainte, du cadre tracé par le célèbre érudit, il fut convenu que toute cette partie des additions serait réservée pour un appendice, destiné à venir compléter et rectifier, au besoin, ce répertoire historique, aussitôt que de nouvelles découvertes auraient étendu nos connaissances sur les principautés latines de Syrie.
Ne me faisant aucune illusion sur les lacunes existant dans les Familles d'Outremer ou sur les erreurs qui ont pu se glisser dans ce livre, je n'ai cessé, depuis ce temps, de m'occuper de cette partie de ma tâche, et le volume d'additions et de corrections à l'œuvre primitive est aujourd'hui terminé.
J'en détache pour la Revue de l'Orient latin le chapitre cou-sacré aux rectifications et compléments relatifs aux seigneurs de Giblet.
Dans ce travail j'ai dû refondre, à peu près complètement, en y faisant d'importantes additions, le texte des Familles d'Outremer jusqu'au tableau occupant la page 325, auquel j'ai encore apporté certaines modifications. Les seigneurs de Piles, issus de la maison de Giblet, qui occupent la page 328 du travail de Du Cange, demeurent tels que je les ai donnés primitivement.
Enfin, pour le texte des pages 329 à 336, formant un chapitre, que Du Cange a intitulé Autres Seigneurs du surnom de Giblet, je l'ai repris en mettant en œuvre tout ce que j'ai pu réunir de documents nouveaux sur ces divers membres de la famille de Giblet, dont la filiation ne peut s'établir d'une manière absolument régulière et suivie.
Sources : E. REY, Revue de l'Orient Latin, tome II, pages 398-402, Paris 1895.

Première branche des Gibelet

Le 26 juin 1109, Bertrand de Saint-Gilles concéda à l'église Saint-Laurent, cathédrale de Gènes, la ville de Giblet, dont il venait de se rendre maître, le château de Roger le Connétable et le tiers de Tripoli. Des concessions analogues avaient été faites à la république de Gênes par Bohémond Ier, prince d'Antioche, dans cette ville, au Soudin, et par Tancrède à Laodicée.
Guillaume Embriac figure le premier parmi les commissaires génois à qui la ville fut alors remise.
Les consuls génois paraissent avoir cédé la ville de Giblet, â titre de fief héréditaire, mais soumis à une redevance, à : Guillaume Embriac, qui avait pris une part très active à la première croisade, notamment au siège de Jérusalem. Guillaume fut la souche des seigneurs de Giblet.
Il avait un frère nommé Nicolas; ce dernier reçut, dans les mêmes conditions, les immeubles concédés à la république de Gênes par les princes d'Antioche au Soudin et à Laodicée, et nous le voyons souscrire, au mois de décembre 1127, la confirmation de ces privilèges par le prince Bohémond II, avec les grands officiers de la principauté d'Antioche.
Ce Nicolas paraît avoir eu deux fils : Hugues et Obert, qui, en 1144, se disaient cousins « consanguinei » de Guillaume II Embriac, seigneur de Giblet, et lui juraient fidélité .
Au mois de janvier 1147 les consuls de Gênes reconnaissent avoir reçu 300 livres des héritiers de Nicolas Embriac, pour les biens appartenant à la république de Gènes, au Soudin, à Laodicée et à Antioche, qui lui ont été concédés moyennant une redevance. Ces héritiers se nomment Hugues et Nicolas Embriac, et, en janvier 1154, les consuls de Gènes leur renouvellent pour vingt-neuf ans, à eux et à leurs héritiers, la concession des biens qu'ils occupent à Antioche, à dater du jour de la Purification de la présente année 1154.
On ignore le nom de la femme de Guillaume Embriac, que je désigne sous le nom de Guillaume Ier.
La date de la mort de celui-ci nous est inconnue.

Hugues Ier Embriac, son fils, seigneur de Gibelet, souscrit, en 1127 (8), un acte de Pons, comte de Tripoli. Il épousa une dame nommée Adelis ou Adelasie. Elle était déjà veuve en 1135, quand elle donna au Saint-Sépulcre une rente annuelle de 12 besants et 120 litres d'huile pour l'âme de son mari.
De ce mariage étaient issus plusieurs fils, dont l'aîné :
Guillaume II Embriac figure à l'acte dont je viens de parler.

Le 13 décembre 1139, il souscrit avec les autres feudataires un acte de Raymond II, comte de Tripoli.
Guillaume paraît encore comme témoin, en 1142 et au mois d'août 1145, dans deux actes du même prince ; en 1151, il figure au même titre, dans un acte d'Armensende de Château-Neuf.

La commune de Gènes confirma à Guillaume Embriac, en 1154, la possession de Giblet et celle de biens appartenant à la république dans la ville de Laodicée ( ?) : « in Lezhiam »
En 1159, il est cité comme ayant des biens à Laodicée.
En 1157 Guillaume Embriac, seigneur de Giblet, vend, avec le consentement de Sanche, sa femme, et de Hugues son fils, une maison sise à Tripoli.
De son mariage avec Sanche, Guillaume II eut quatre fils : Hugues qui lui succéda; Bertrand, Raymond et Guillaume, qui furent les chefs des quatre branches de la maison de Giblet, et une fille, nommée Agnès, mariée à Guarmond Ier, seigneur du Bessan, ce qui concorde avec les anciens chapitres XV et XVI du Lignage (voyez Familles d'Outremer, pp. 250 et 325). La concordance des dates s'établit beaucoup mieux avec le texte primitif qu'avec celui qui fait épouser à Guarmond Ier du Bessan une fille d'Hugues de Giblet, seigneur du Besmedin, et d'Agnès de Ham.
Les trois branches cadettes ayant pour auteur Raymond, Bertrand et Guillaume, feront l'objet de trois chapitres qui trouveront place à la suite de la branche aînée de la maison de Giblet.

Hugues II, fils de Guillaume II et de Sanche, souscrit, comme seigneur de Giblet, le 15 juin 1163, un acte de Raymond III, comte de Tripoli, relatif à des maisons possédées à Laodicée par les Amalfitains.
En mars 1168 il accorde franchise commerciale entière aux Génois dans la seigneurie de Giblet.
Hugues souscrivit encore, en décembre 1174, avec Raymond, son frère, un acte de Raymond II, comte de Tripoli, et, peu après, il concéda, avec le consentement de ce prince, de concert avec Raymond, son frère, et Hugues, son fils, une terre à l'Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem. Parmi les témoins, de ce dernier acte figurent Henry et Renaud de Giblet, mais je ne saurais dire s'ils appartenaient à la famille ou si ces deux chevaliers étaient simplement fixés dans la ville de Giblet.
La redevance due à la cathédrale de Gênes par la seigneurie de Giblet parait être demeurée en souffrance, car le pape Alexandre III écrivit, le 25 avril 1179, à Hugues, pour l'inviter à solder à cette église ce qu'il lui devait pour son fief.
Le 9 août de la même année, Hugues II fut témoin, avec les autres feudataires du comté, d'un acte de Raymond II de Tripoli, relatif à une maison possédée dans cette ville par les Pisans.
Nous ignorons le nom de la femme d'Hugues II Son fils :

Hugues III, dit le Boiteux, que nous voyons souscrire des actes de son père, de 1177 à 1184, date à laquelle il parait lui avoir succédé dans la seigneurie de Giblet, ne semble pas avoir été plus exact que son père à s'acquitter envers l'église de Gênes, car, le 11 mars 1186 le pape Urbain III lui écrit à ce sujet et demande en même temps à Raymond, comte de Tripoli, de veiller à ce que la rente de Saint-Laurent de Gênes soit régulièrement payée par le seigneur de Giblet.
De son mariage avec Étiennette de Milly, fille de Henry de Milly, frère de Philippe, seigneur de Naplouse, Hugues eut deux fils : Guy, qui lui succéda; Hugues, décédé sans enfants en 1205, et deux filles : Plaisance, qui fut femme de Bohémond IV, prince d'Antioche et comte de Tripoli, et Pavie, mariée à Garnier Alaman.

Guy Ier, fils d'Hugues III et d'Étiennette de Milly, souscrit, le 7 mars 1186 comme seigneur de Giblet, un acte de Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, en faveur de l'ordre Teutonique.
C'est de son temps que les Sarrasins s'emparèrent de Giblet, en 1187, à la suite de la bataille de Hattin ; mais grâce à l'habileté de sa mère qui avait réussi à se mettre en relations avec l'émir commandant Giblet, cette ville lui fut rendue en 1197.
C'est lui, je crois, que l'on voit figurer, le 26 août 1199 avec ses oncles Bertrand, Raymond et Guillaume de Giblet, comme témoins de l'acte par lequel Bohémond IV rétablit la paix avec les Pisans, qui lui payèrent une indemnité de 8,000 besants pour les dommages qu'ils avaient exercés dans le comté de Tripoli.
En janvier 1212, Guy Ier concéda à l'Hôpital 1,000 besants de rente qu'il avait reçus de Bohémond IV pour dot de sa femme.
En 1217, il prit part, avec Bertrand Ier de Giblet (troisième branche), son oncle, et Guillaume, fils de Hugues de Giblet, seigneur du Besmedin, son neveu, à la croisade d'André II, roi de Hongrie. Ce seigneur paraît avoir été extrêmement riche, car, au mois de septembre de l'année suivante, il prêta 50,000 besants au duc d'Autriche pour le déterminer à rester au siège de Damiette.
Le 2 novembre 1217, il concède un privilège commercial aux Vénitiens.
En 1228, il prit parti pour l'empereur Frédéric II contre les Ibelins et prêta à ce prince 30,000 besants sarrasins lors de son arrivée à Chypre.
En mars 1233, il souscrit un privilège de Bohémond V en faveur des Pisans.
De son mariage avec Alix d'Antioche, sœur de Bohémond IV, il eut trois fils : Henry, qui lui succéda ; Raymond, chambellan du prince d'Antioche, et une fille, Agnès, mariée à Barthélémy, seigneur du Soudin. Bertrand son troisième fils, ne nous est connu que par la charte de fondation de l'abbaye de Saint-Serge, près de Giblet, où il figure au mois de septembre 1238.

Henry, fils de Guy Ier et d'Alix d'Antioche, paraît avoir eu bientôt des démêlés avec le comte de Tripoli, car on le voit figurer, en octobre 1252, parmi les gentilshommes du comté à qui Thomas Bérard, grand maître du Temple, accorda un sauf-conduit pour leur permettre de se rendre à Tripoli sans avoir rien à craindre de Bohémond.
Le 22 février 1256 Henry, seigneur de Giblet, est choisi par Bohémond IV, prince d'Antioche, et le grand maître Guillaume de Châteauneuf comme arbitre chargé, avec Geoffroy le Tort et le grand commandeur Hugues de Revel, de trancher les différends qui s'étaient élevés entre le prince et l'Hôpital.
Le 14 avril 1259, Henry souscrit à Mont-Pèlerin, comme seigneur de Giblet, la vente du casal de Boutourafig et de quinze pièces de terre, faite â l'Hôpital par Hugues de Giblet, père de feu Bertrand II, à la suite du meurtre de ce dernier.
Le 1er mai 1262 il est témoin, au palais de Tripoli, de la convention arrêtée entre le comte Bohémond VI et le grand maître Hugues de Revel, tendant à ce que tout différend qui s'élèverait désormais entre eux fût réglé par arbitrage.

Henry avait épousé Isabelle, fille de Balian d'Ibelin, seigneur de Barut, et sœur de Jean II d'Ibelin-Barut, dont il eut quatre fils et une fille. L'aîné est Guy II, qui suit. Viennent ensuite, sans que l'on sache dans quel ordre, Balian et Baudouin, morts sans postérité. Balian me semble être le même personnage qu'Amadi désigne sous le nom de Balian d'Ibelin, sire de Giblet, qui mourut le 26 août 1313 et fut enterré à Sainte-Sophie de Nicosie. Le quatrième fils de Henry, qui portait le nom de Jean, épousa la fille d'Hugues Salaman dont il eut deux enfants morts en bas âge. Quant à la fille, elle devint la femme de Balian le jeune, seigneur de Sagette.
La date de la mort de Henry de Giblet ne nous est pas exactement connue, mais elle doit être très voisine de l'année 1271.

Guy II, dit d'Ibelin, fils de Henry et d'Isabelle d'Ibelin, rentra en possession, le 2 juin 1271, de quarante-quatre chartes de privilèges déposées par son père chez les Hospitaliers.
Guy prit le surnom d'Ibelin du chef de sa mère, ce qui a causé parfois des confusions au sujet de ce seigneur avec des homonymes de la famille d'Ibelin.
Au mois de janvier 1273, il donna à l'Hôpital le casal de Maouf avec toutes ses dépendances.
Le 1er octobre 1274 il fit un testament par lequel il mit sa personne, ses biens et ses héritiers sous la protection de l'ordre de l'Hôpital, instituant sa fille Marie son héritière, dans le cas où il mourrait sans enfants, et lui donnant pour tuteur Bertrand de Giblet, son oncle.
Nous savons qu'au début, Guy II était très attaché à Boémond VII, comte de Tripoli, dont il était devenu le cousin germain par son mariage avec Marguerite, fille de Julien, seigneur de Sagette; mais il advint que Guy voulut marier son jeune frère Jean avec la fille d'un riche feudataire du comté de Tripoli, nommé Hugues Salaman. Boémond VII approuva d'abord cette union, puis, à l'instigation de Barthélémy Mansel (?), évêque de Tortose, régent du comté, qui désirait obtenir la main de la jeune fille pour son neveu, le comte de Tripoli devint contraire au mariage qui eut lieu malgré son opposition.
Guy s'empressant de se saisir du fief apporté en dot par sa belle-sœur, le comte de Tripoli le cita devant la haute Cour.
Guy, qui était affilié, comme confrère, à l'ordre du Temple, se rendit, en toute hâte, à Acre, pour solliciter l'appui du grand maître, Guillaume de Beaujeu, fort irrité alors du récent pillage de la maison du Temple de Tripoli par les sergents du comte durant les troubles qui s'étaient produits dans cette ville, vers 1275, à l'occasion de la querelle survenue entre Boémond VII et Barthélémy, évêque de Tortose, régent du comté, d'une part, et Paul de la Segnia, évêque de Tripoli, oncle du comte, de l'autre.
A la demande de Guy, le grand maître amena des troupes à Giblet, puis, de concert avec le seigneur de cette ville, s'avança jusqu'aux portes de Tripoli et détruisit le château du Boutron.
Quand Guillaume de Beaujeu fut de retour à Acre, laissant quelques chevaliers de son ordre à Giblet, le comte de Tripoli s'avança vers cette ville avec des forces assez nombreuses ; mais Guy de Giblet se portant à sa rencontre lui infligea un sanglant échec. Ce combat eut lieu près du casal de Dôma, entre le Puy du Connétable et le Boutron. A la suite de cet événement une trêve d'un an fut conclue entre les deux parties.
A peine la trêve expirée, les hostilités reprirent, en 1279, et le château de Nephin fut assiégé par les Templiers et le seigneur de Giblet. Après une nouvelle bataille perdue par le comte de Tripoli, ce dernier se résigna, le 16 juillet, à conclure la paix avec l'ordre du Temple, par la médiation de Nicolas de Lorgne, qui venait d'être élu grand maître de l'Hôpital.
Cette paix fut malheureusement plus apparente que réelle, et le Temple ne cessa d'exciter Guy à s'emparer de Tripoli. Celui-ci, après deux tentatives infructueuses, se lança, le 12 janvier 1282, dans une nouvelle entreprise.
Il débarqua près de Tripoli; mais ne trouvant pas au rendez-vous les adhérents sur lesquels il comptait, et se voyant abandonné de ceux-là-mêmes qui l'avaient poussé à agir, il se réfugia avec ses deux frères, Jean et Baudouin, son cousin Guillaume de Giblet, fils de Bertrand II (troisième branche), André de Clapières, X. Porcellet et plusieurs autres à la maison de l'Hôpital où il fut aussitôt assiégé par le comte de Tripoli. Il se rendit à lui sur la promesse d'avoir la vie sauve, promesse garantie par le commandeur de l'Hôpital. Mais, en dépit de cette capitulation, Guy de Giblet et ses compagnons furent conduits à Nephin où, après une procédure sommaire, Guy, Baudouin et Jean ses frères, ainsi que Guillaume de Giblet, leur cousin, et André de Clapières, furent emmurés dans un souterrain, où ils moururent de faim dans les derniers jours du mois de février.
Guy fut le dernier seigneur qui posséda Giblet.
Boémond VII fit alors occuper cette ville par ses troupes ; mais, en 1289, elle fut prise par les Égyptiens.
De son mariage avec Marguerite de Sagette, Guy laissait deux fils : Pierre qui suit, Sauve, mort jeune; et deux filles : Marie, qui épousa Philippe d'Ibelin, sénéchal de Chypre, et Catherine, mariée à Jean d'Antioche.

PIERRE de GIBLET, fils de Guy II et de Marguerite de Sagette, paraît s'être retiré à Chypre, car, en 1307, nous le voyons figurer parmi les chevaliers demeurés fidèles au roi Henry II.
L'année suivante, il est, avec Balian d'Ibelin le Malguarni, un des quatre chevaliers laissés à ce roi. Pierre de Giblet était alors pourvu de l'office de baile des casaux du roi. Cette charge lui fut enlevée, dans les premiers mois de l'année 1310, par le prince de Tyr, qui la confia à Balian de Montgisard.
Quand, à la suite du meurtre du prince de Tyr (5 juin 1310), le roi Henry recouvra sa couronne, au mois d'août de la même année, Pierre de Giblet fut chargé par Ague du Bessan de prendre possession du château des Cerines, au nom du roi.
Il avait épousé Douce de Gaurelée, veuve en premières noces de Jean de Piquigny. Nous ignorons s'il y eut postérité de ce mariage.

Deuxième branche des Giblet

RAYMOND de GIBLET, second fils de Guillaume II, souscrit avec son frère Hugues, au mois de décembre 1174 un diplôme de Raymond, comte de Tripoli, en faveur de l'Hôpital.
Durant les années 1181-1183, il paraît dans plusieurs actes de Raymond II comte de Tripoli, et de Boémond III d'Antioche, comme connétable de Tripoli.
En avril 1185, il assiste à la confirmation par le même prince d'un échange de casaux entre l'Hôpital et Raymond de Trois Clés.
Au mois de février 1186 , il donne à l'Hôpital le casal de Messarkoun. Cet acte est passé à Antioche en la chancellerie et avec le consentement de Boémond III.
Raymond souscrit à la même époque la confirmation par ce dernier prince de la cession à l'Hôpital du château Brahim, d'Aleïka et d'autres localités qui sont remises à l'Ordre par Bertrand de Margat.
Le 8 février 1197, il fut témoin à Acre de la vente à l'ordre Teutonique des casaux d'Aguille et du Fierge par Amaury de Lusignan, roi de Jérusalem. Le 21 août 1198 (8), Raymond de Giblet le jeune et Bertrand, son frère, souscrivent un acte de Boémond III, prince d'Antioche et comte de Tripoli.
Aux mois d'août et d'octobre de la même année, Raymond paraît encore à Tyr et à Acre comme témoin de trois actes du roi Amaury.
La date de la mort de Raymond de Giblet nous est inconnue. Nous savons qu'il épousa une dame d'Antioche, nommée Eve. De ce mariage il ne paraît avoir eu qu'un fils :
JEAN de GIBLET, qui, en 1259, devint maréchal du royaume de Jérusalem.
Jean fut fait prisonnier, l'année suivante, a l'échauffourée causée par Etienne de Saisy, maréchal du Temple, et dut payer 20,000 besants pour sa rançon. Il paraît être mort vers 1263.
Nous savons qu'il fut marié deux fois. En premières noces, il épousa une fille de Gautier de Césarée qui le rendit père d'Isabelle. Cette dernière, dit le Lignage, devint la femme de Guillaume Felangier. Ne s'agirait-il pas ici plutôt de Lother Filangieri, maréchal du royaume de Jérusalem pour l'empereur Conrad et frère du baile impérial en Syrie ? Car, en 1242, à la suite de la capitulation de Tyr et de la retraite des impériaux, Lother se retira à Antioche, où Boèmond V lui fit le meilleur accueil. On sait également que grâce à la bienveillance de ce prince, il y contracta un riche et noble mariage et demeura dans cette ville jusqu'à sa mort.
De son mariage avec Isabelle de Giblet, Lother n'eut qu'un fils, nommé Ithier , connu seulement par le Lignage et qui fut tué à Tripoli.
En secondes noces, Jean de Giblet épousa Jeanne de Lanelée, dont il eut deux fils : Balian et Jean, qui paraissent être morts sans postérité, ainsi qu'une fille Euphémie, mariée à Jean de Soissons.
C'est ici que s'arrête la descendance de Raymond de Giblet, second fils de Guillaume II de Giblet.

Troisième branche des Giblet

BERTRAND Ier de GIBLET, troisième fils de Guillaume II, souscrit, au mois de janvier 1193, un acte de Geofroy de Donion, grand maître de l'Hôpital.
Le 26 août 1199, il figure avec ses frères, Raymond et Guillaume, ainsi qu'avec son neveu, Guy Ier, seigneur de Giblet, au nombre des témoins de l'acte par lequel les Pisans s'engagent à payer à Boémond IV, comte de Tripoli, une somme de 8,000 besants comme compensation des ravages qu'ils ont exercés dans le comté.
Il épousa, vers 1186, la princesse Dolète, sœur de Léon Ior, roi d'Arménie.
Nous le voyons encore paraître en 1206 comme témoin d'un acte de Geofroy le Rath, grand maître de l'Hôpital.
En 1217 , il prit part, ainsi que Guillaume de Giblet, fils de Hugues, seigneur du Besmedin, et Guy Ier, seigneur de Giblet, ses neveux, à la croisade d'André II, roi de Hongrie. Le 23 juillet de la même année, il souscrit, à Nicosie, un acte de Bertrand de Margat.
De son mariage avec Dolète, il eut un fils, Hugues, qui suit :
HUGUES de GIBLET, fils aîné de Bertrand Ier, prit parti en 1229 pour l'empereur Frédéric II.
Il souscrit, au mois de juin de cette année, la donation du casal de Clavodie, faite à l'ordre Teutonique par Henry Ier de Lusignan, roi de Chypre.
En janvier 1236, il figure à Tripoli au nombre des témoins de la confirmation de la vente des casaux de Zekkanin et d'Arabia au même ordre, et au mois d'août 1243, il souscrit une donation de son cousin, Jean de Giblet, fils de Raymond de Giblet, seigneur du Besmedin.
Le 14 avril 1259, à la suite, je crois, du meurtre de son fils Bertrand, il vend à l'Hôpital le casal de Boutourafig et divers lots de terre qu'il possédait aux environs de Tripoli. Il avait épousé Marie Porcellet dont il eut un fils :
BERTRAND II de GIBLET, qui prit part à la croisade de saint Louis et assista au siège de Damiette. Il refusa de s'associer à la guerre contre les Génois d'Acre, ce qui irrita vivement contre lui Boémond VI, comte de Tripoli.
En 1258, il fut à la tête de l'attaque dirigée contre Tripoli par les seigneurs de Giblet et du Boutron et blessa d'un coup de lance le comte Boémond VI dans une sortie. Peu de temps après, Bertrand périt dans un guet-apens que lui tendirent des paysans syriens à l'instigation du comte de Tripoli .
De son mariage avec Béatrix du Soudin il laissa quatre enfants, dont deux fils :
Barthélémy, qui suit, et Guillaume, qui ne nous est connu que par les Lignages, mais qui est bien le même, il me semble, que celui emmuré à Nephin en 1282, avec Guy de Giblet, son cousin; et deux filles : Lucie, mariée à Jean du Boutron en 1297, et Marguerite, qui épousa Baudouin d'Ibelin.
C'est d'eux, je crois, qu'il est fait mention, au mois d'octobre 1252, dans une lettre de sauvegarde de Thomas Bérard, grand-maître du Temple (8).
BARTHELEMY de GIBLET, fils de Bertrand II et de Béatrix du Soudin, épousa Helvis de Scandelion, dont il eut deux fils et une fille.
Le 17 octobre 1286, à Tripoli, il reconnaît avoir reçu de l'ordre de l'Hôpital de Notre-Dame des Allemands une somme de 3,500 besants sarrasins.
L'année suivante, il devint maire et chevetain de la commune de Tripoli, qui s'établit à la suite de la mort de Boémond VII, et il fut tué au moment de la prise de cette ville par les Musulmans, le 26 avril 1288.
De son mariage avec Helvis de Scandelion, il avait eu deux fils, Bertrand, qui suit, et Hugues, et une fille, Agnès.
Peu de temps avant sa mort, il avait résolu de marier l'aîné de ses fils :
BERTRAND III de GIBLET, à une des filles laissées par Guy II, et Agnès, sa fille, à Pierre, fils du même seigneur ; mais la prise de Tripoli paraît avoir empêché ces deux unions, car Hugues, son second fils, ayant épousé Catherine, fille de Grégoire de la Roche, maria ensuite Agnès de Giblet, sa sœur, à Gauvain de la Roche, son beau-frère.

Quatrième branche des Giblet (Seigneur de Besmedin)

GUILLAUME Ier de GIBLET du BESMEDIN (1165-1199), quatrième fils de Guillaume II Embriac, ne nous est connu que par le Lignage . Il épousa Fadie, fille de Manassès d'Hierges, connétable du royaume de Jérusalem; de ce mariage, il eut un fils :
HUGUES de GIBLET (1170-1220), premier seigneur du BESMEDIN (village aujourd'hui nommé Bordj-Beschmezïn, et situé dans le canton du Koura), épousa Agnès, fille de Gérard de Ham, connétable de Tripoli, dont il eut quatre fils et une fille. L'aîné des fils, RAYMOND de GIBLET du BESMEDIN (1220-1253), épousa, en premières noces, Marguerite, sœur de Pierre, seigneur de Scandelion et succéda à son père dans la seigneurie du Besmedin.
- GIRARD, prit de sa mère le surnom de Ham et mourut sans postérité (1225).
- GUILLAUME, sur lequel je reviendrai bientôt, marié à Anne de Montignac, fut l'auteur de la branche cadette des Giblet, seigneurs du Besmedin
- ADAM devint, d'après le Lignage , seigneur d'Adelon, ce qui me semble difficile à admettre, à moins de circonstances qui nous seraient encore inconnues.
- AGNES, la fille, épousa Thierry de Tenremonde et en eut un fils, Daniel, et une fille, Marguerite.
RAYMOND de GIBLET du BESMEDIN eut de son premier mariage, un fils, Jean, qui épousa Poitevine, fille du maréchal de Tripoli, et deux filles, Eschive, mariée à Raymond Visconti, et Agnès, qui ne nous est connue que par les Lignages et paraît être morte jeune.

JEAN Ier de GIBLET, dont il a été question ci-dessus, n'eut de son mariage avec Poitevine qu'une fille, qui épousa Bertrand de Montolif.
Raymond ayant épousé en secondes noces, Alix, fille du seigneur du Soudin, en eut trois fils : Hugues, Henry et Bertrand; et deux filles : Suzanne et Marie.
Hugues, Bertrand et Suzanne moururent jeunes. Marie épousa Guy de Montolif.
HENRY devint seigneur du BESMEDIN. Après avoir échappé au massacre qui suivit la prise de Tripoli, le 26 avril 1288, il se retira à Chypre.
En 1299, il accompagna en Syrie Guy d'Ibelin, envoyé au-devant du khan des Tartares, et il prit part à l'occupation de Tortose et de l'île de Rouad par les Templiers. Il paraît avoir été assez mêlé aux événements amenés par l'usurpation du prince de Tyr.
Appelé comme témoin, le 5 mai 1310, à l'enquête ouverte à Chypre contre l'ordre du Temple, Henry de Giblet déclara sous la foi du serment, devant l'évêque de Famagouste, qu'il ne savait que du bien des Templiers et qu'en 1288 il les avait vus combattre vaillamment à la défense de Tripoli.
A la suite du meurtre du prince de Tyr (5 juin 1310), il fut témoin de l'accord conclu entre la reine mère et le connétable, et il se trouvait au nombre des quarante chevaliers qui vinrent à Nicosie pour soutenir la reine; mais il fut bientôt interné par Ague du Bessan au casal de Tricomo clans le Carpas.
Venu à Nicosie pour attendre le retour du roi et lui faire sa soumission, il descendit à l'archevêché et y fut assassiné, dans la nuit du 9 septembre 1310. Il fut enterré au monastère de Saint-François.
De son mariage avec Marguerite, fille de Baudouin de Morf, seigneur de Cueillies, il eut un fils, Jean, qui suit, et une fille, Marie, connue seulement par le Lignage

JEAN II de GIBLET, fils de Henry et de Marguerite du Morf, seigneur du BESMEDIN, fut témoin à Nicosie, le 3 juin 1306 G, du traité conclu entre Amaury, prince de Tyr, régent du royaume, et la république de Venise.
L'année suivante, le prince de Tyr le fit interner au casal de Coracou, avec d'autres chevaliers dont il se défiait.
En 1308, Jean de Giblet prit ouvertement parti pour le prince de Tyr et fut un des chevaliers qui s'établirent en armes devant le palais du roi (8).
A la suite de la mort du prince de Tyr, Ague du Bessan, lieutenant du roi, fit arrêter Jean de Giblet et voulait l'envoyer à Rhodes; mais, à la demande de la reine mère, il fut autorisé à demeurer en Chypre.
Le 5 octobre 1315, il assista au traité de mariage de Fernand de Majorque et d'Isabelle d'Ibelin.
M. de Mas Latrie lui attribue une lettre adressée à Jacques II, roi d'Aragon, entre les années 1310 et 1324, où il exprime sa reconnaissance envers Henry II de Chypre.
Jean de Giblet est encore mentionné le 21 février 1338, dans le traité conclu alors à Nicosie, entre le roi Hugues IV et la république de Gênes. Mais on ne saurait dire s'il vivait encore à cette époque.
De son mariage avec Marguerite du Plessis, il n'eut qu'une fille nommée Marie.

GUILLAUME II de GIBLET, troisième fils de Hugues, seigneur du Besmedin, est très probablement le même qui souscrit, en décembre 1204, un acte de Boémond IV, prince d'Antioche, et, en février 1207, un acte de Julienne, dame de Césarée . Mais c'est bien certainement lui qui, en 1217, prit part, avec Bertrand Ier de Giblet, son oncle, à la croisade d'André II, roi de Hongrie, et qui, pendant le siège de Damiette, en 1219, fut chargé de traiter de la paix avec le sultan Malek el Kamel.
Il obtint alors des conditions avantageuses pour les chrétiens ; malheureusement, le légat par ses exigences empêcha la conclusion du traité.
Nous savons qu'il mourut antérieurement à 1243.
Guillaume de Giblet avait épousé Anne de Montignac, dont il eut trois fils et quatre filles (8) : Eudes et Girard morts jeunes et Jean, qui suit; quant aux filles, Estefenie épousa Amaury le Bernier, Marie fut femme d'Amaury le Flamenc, Femie et Agnès moururent jeunes et sans avoir été mariées.

JEAN III de GIBLET, fils de Guillaume et de Jeanne de Montignac, que le Lignage dit avoir été seigneur de Saint-Foucy est probablement celui qui figure, le 18 novembre 1241, parmi les témoins de l'accord conclu entre Boémond IV, prince d'Antioche, et Pierre de Ville Bride, grand maître de l'Hôpital.
En août 1243, Jean, fils de feu Guillaume de Giblet, concède à l'Hôpital de Jérusalem un droit de mouture à son moulin, dit de la Mer, à Tripoli.
Jean de Giblet eut, de son mariage avec Gillette d'Angiller, un fils, qui suit, et deux filles, Marie et Eschive. Ces dernières ne nous sont connues que par le Lignage.

GUILLAUME III de GIBLET, fils de Jean et de Gillette d'Angiller , d'abord chevalier stipendié au service du roi Henry II, à qui il demeura fidèle, fit partie de la maison de ce prince jusqu'à sa mort, survenue le 30 mars 1324. Il semble avoir été membre, avec Hugues de Beduin, Hugues de Lusignan, connétable de Chypre, et Thomas de Piquigny, baile de la Secrète, du conseil de régence établi alors, en attendant le couronnement du roi Hugues II, qui eut lieu le 15 avril suivant.
Il souscrit comme témoin, le 16 février 1329, le traité conclu par le roi Hugues IV avec la république de Gênes.
Nous ignorons le nom de sa femme. Il fut père de :
JEAN IV de GIBLET, qui prit part, en 1365, à l'expédition de Satalie (8) et fut l'un des seize seigneurs chargés par le roi Pierre Ier, le 16 janvier 1368, de la revision des assises du royaume de Chypre.
Au mois d'octobre 1372, au moment des troubles de Famagouste, il fut envoyé par le roi avec Jean de Gorab et Hugues de Mimars au podestat des Génois de cette ville.
En 1373, il s'efforça d'empêcher l'admission des Génois dans le château de Famagouste.
Le 30 avril de l'année suivante, il fut emmené comme otage à Gênes, avec l'élite de la noblesse chypriote.

Autres Seigneurs du surnom de Giblet Il est évident qu'il exista encore d'autres branches de la famille de Giblet ; mais la filiation ne nous en est pas connue.

Dans un acte du Cartulaire du Saint-Sépulcre, de 1135, Adélasie, veuve de Hugues Ier de Giblet (première branche), mentionne, dans les termes suivants, outre Guillaume II, son fils aîné, l'existence d'autres fils : Pro salvatione mea ac filiorum meorum .

Il y a donc lieu de penser que les nombreux membres de la famille de Giblet que nous connaissons et que je vais énumérer ici, mais qui n'ont pu trouver place dans les arbres précédents, descendaient des frères cadets de Guillaume II.

ETIENNE de GIBLET fut père de :
RENIER, dit le vieil, qui souscrit, en 1160, un acte de Hugues, seigneur de Césarée, en faveur de l'ordre de Saint-Lazare.
L'année suivante, il souscrit encore un acte du même seigneur, établissant une rente de 25 besants sur les revenus de la citerne de Caco.
C'est probablement ce personnage qui est cité par Philippe de Novare, comme un homme sage, subtil et bon plaideur, et qui fut envoyé en 1195 par le roi, Amaury à l'empereur Henry VI, pour obtenir de lui le titre de roi de Chypre. Il souscrivit encore deux actes de ce prince, en 1195 et 1197. Il paraît avoir reçu de vastes fiefs en Chypre et laissa quatre fils : Amaury, Arneis, Renier le jeune et Josselin.
Nous savons qu'avant sa mort, leur père partagea entre eux ses fiefs. Renier reçut celui de Pistachi; Josselin celui d'Avegore. Quant a Amaury, l'aîné, il reçut celui de Piles, ce qui permettrait, peut-être, sans trop de témérité, de le considérer comme ayant été le père de Jean de Giblet, seigneur de Piles, dont la descendance occupe tout le tableau de la page 328 des Familles d'Outremer. Celle de Josselin s'y trouve page 240.

On voit aussi en 1165 un :
HENRY de GIBLET, qui souscrit deux actes de Roger, chevalier de Cayphas, et de Vivien, seigneur de cette ville. Il figure, en décembre 1174, cette fois en compagnie d'un autre membre de cette famille, nommé :
RENAUD de GIBLET, parmi les témoins d'un acte de Hugues III, seigneur de Giblet.
- Ce Renaud et Henry de Giblet, qui précède, sont déjà cités plus haut, mais je ne puis assurer s'ils étaient membres de la famille des seigneurs de Giblet ou s'ils portaient le nom de leur lieu d'origine ?

HENRY OU ERNEIS de GIBLET, bailli de la Secrète, fut laissé, en 1232, par Jean d'Ibelin à la tête du gouvernement de Chypre, pendant sa campagne en Syrie contre les Impériaux. C'est, je crois, le même qui est cité par Loredan à la page 119.

PHILIPPE de GIBLET souscrit, le 2 décembre 1233, à Nicosie, le traité conclu entre le royaume de Chypre et la république de Gênes.

RAYMOND de GIBLET fut fait sénéchal de Jérusalem par l'empereur Frédéric II et baile du royaume au nom de son fils Conrad. Il fut dépossédé de ce titre en 1239.

HENRY de GIBLET, archidiacre de Nicosie et chancelier du royaume de Jérusalem (1328-1330).

RENIER de GIBLET ne nous est connu que par la dalle tumulaire de sa femme Simone, fille de Guillaume Guers, décédée le 5 novembre 1351. Il m'a été impossible d'établir aucune filiation parmi ces membres de la famille de Giblet.

HENRY de GIBLET, dit le MENIKIOTE, du nom de la seigneurie de Menico, près d'Akaki, qu'il possédait dans le district de Morpho, en Chypre, prit part, au mois de juillet 1361, à la conquête de Satalie (Guillaume de Machaut, Prise d'Alexandrie.) Il est envoyé, au mois de juin 1365, à Venise, par Jean de Lusignan, prince d'Antioche, gouverneur du royaume en l'absence de son frère, pour prévenir le roi Pierre Ier que la flotte l'attendait à Rhodes. Avant de quitter l'Occident, le roi envoya Henry de Giblet à Gênes, avec une galère, pour y confirmer la paix avec la république. A son arrivée dans cette ville, Henry trouva le podestat, Jacques Salvago, qui se préparait à aller rejoindre le roi avec trois galères. Ils se rendirent ensemble à Rhodes, d'où le roi envoya Henry de Giblet à Nicosie, afin d'y annoncer officiellement la paix faite avec les Génois. Après avoir rempli cette mission, il retrouva la flotte royale et assista, le 9 octobre 1365, à la prise d'Alexandrie.
C'est vers cette époque qu'il paraît avoir été revêtu de la charge de vicomte de Nicosie. Le 16 janvier 1368, il fut au nombre des chevaliers désignés par le roi Pierre Ier, pour réviser le texte des assises du royaume.

Les bruits, répandus sur la conduite de la reine pendant l'absence de son mari, avaient profondément irrité le roi, qui traita sans ménagements la noblesse chypriote ; celle-ci commença à conspirer.

Le 8 janvier 1369, Henry de Giblet chassait avec deux beaux lévriers turcomans qu'il avait donnés à son fils Jacques, quand le jeune comte de Tripoli, fils du roi Pierre, voyant passer ces chiens en eut envie et les fit demander au fils du vicomte, qui les lui refusa en accompagnant son refus de paroles blessantes pour le prince et la famille royale.

Le roi, informé de cet événement, fit demander les chiens à Henry de Giblet, qui, prenant le parti de son fils, ne voulut pas les lui remettre. Le roi fit prendre les lévriers, et il en résulta un incident à la suite duquel le roi enlevait à Henry de Giblet la charge de vicomte de Nicosie et l'envoyait à Baphe, pendant qu'il faisait mettre aux fers Jacques de Giblet, son fils, et l'obligeait à travailler aux fossés de la tour Marguerite. Marie de Giblet, fille d'Henry et sœur de Jacques, alors veuve de Jean de Verny, fut obligée de se réfugier au monastère de Notre-Dame de Tortose, pour échapper au roi qui voulait la remarier à un tailleur, serf de Raymond de Babin, nommé Caras : sans égard pour l'asile, le roi l'en fit arracher et mettre à la torture. Cette dernière violence exaspéra l'aristocratie, et elle adressa des représentations fort vives au roi, qui n'en tint aucun compte. Alors, le 16 janvier, à minuit, les chevaliers se rendirent aux prisons et mirent en liberté les enfants d'Henry de Giblet ; puis, à l'aube, les conjurés se rendirent au palais, et, le 17 janvier 1369, Henry de Giblet fut un des meurtriers du roi.

Le 22 novembre 1373, l'amiral de Campo Fregoso, ayant envahi l'île de Chypre au nom de la république de Gênes, fit décapiter, à Nicosie, Henry de Giblet et les autres meurtriers de Pierre 1er.

JACQUES de GIBLET, fils de Henry qui précède, fut témoin, le 16 août 1395 de l'acte par lequel le roi de Chypre, Jacques Ier, donnait à Jean de Lusignan, seigneur de Barut, le pouvoir de traiter en son nom. Le 7 juillet 1403, il paraît encore en même qualité au traité de paix conclu entre le même prince et la république de Gênes.

HENRY de GIBLET, que je suis bien tenté de considérer comme fils du précédent, fut nommé gouverneur de Nicosie, en 1426, par le cardinal de Lusignan, à la suite de la bataille de Cherokitia et de la prise du roi par les Égyptiens.
Il fut ensuite chargé avec Badin de Nores, maréchal de Jérusalem, de réprimer le soulèvement des paysans et les troubles qui s'élevèrent dans l'île durant la captivité du roi.

DOMINIQUE et TRISTAN de GIBLET se retirèrent au château des Cerines en 1461, avec Louis de Savoie et la reine Charlotte. Quand tout espoir fut perdu pour cette dernière, Tristan se rallia à Catherine Cornaro ; mais, suspect à la république de Venise, il fut arrêté et mourut en 1488, pendant qu'on le conduisait en Occident.

JEAN de GIBLET, également dévoué à la reine Charlotte, tenta, en 1473, d'amener un soulèvement en faveur de cette princesse contre le roi de Chypre, Jacques II (le Bâtard), mais il dut fuir pour échapper aux poursuites de Jean Perez, comte du Carpas.

Je ne saurais dire si ce dernier Jean de Giblet est le même à qui le roi Jacques II accorda en 1464 un fief, en même temps qu'à un autre membre de la maison de Giblet nommé MOSE (Moïse ?) de GIBLET; ni si on doit rattacher à cette famille MUTIO ZIMBLET, qui périt en 1570, au moment de la prise de Nicosie par les Turcs.

Chronologique de l'histoire des princes d'Antioche

Avant-propos

Les historiens des croisades, toujours préoccupés de Jérusalem ont, pour ainsi dire, systématiquement laissé dans l'ombre l'histoire de la principauté d'Antioche en ne lui faisant pas la place qu'elle mérite dans le récit des événements qui s'accomplirent en Syrie au cours de la première moitié du XIIe siècle.
Cependant, en bien peu d'années, ce petit Etat avait atteint le maximum de son développement, alors que le domaine royal ne se constituait que lentement autour de Jérusalem.
Le 29 octobre 969, les lieutenants de Nicéphore Phocas avaient repris Antioche aux Arabes, et les Grecs l'avaient conservée jusqu'en 1084. Quand, le 3 juin 1098, les croisés s'en emparèrent à leur tour, cette ville était encore aux trois quarts grecque. Aussi, pendant près de deux siècles, les souverains de Byzance firent-ils des tentatives nombreuses pour l'enlever aux Latins tantôt par la ruse, tantôt par la force, et durant tout ce temps ne cessèrent-ils point d'insister pour obtenir le rétablissement du patriarcat grec de cette ville.
L'influence byzantine était demeurée très puissante au sein de la population gréco-syrienne d'Antioche, ce qui explique les ménagements que les princes latins crurent devoir garder à l'égard de cette partie de la population.
La principauté fondée à Antioche par les Francs se développa rapidement. Bohémond et Tancrède, profitant habilement des querelles qui divisaient alors le monde musulman, conquirent en peu de temps les provinces voisines. Dès l'année 1106, le dernier de ces princes était maître d'Apamée, du Sermin, de Cafartab, d'Athareb et des villes de la Cilicie. A partir de 1119, toute la partie occidentale et septentrionale du territoire d'Alep, notamment les districts d'El-Aouacem, de Leïloun, de Djebel-Halaka et une partie du Djebel-es-Soummak se trouvaient au pouvoir des Francs, qui, maîtres des tours de El-Hader et de Kefer-Haleb, tenaient la cité étroitement bloquée, obligeant ses habitants à partager avec eux les produits des jardins de la ville et à leur payer un tribut annuel de 20,000 dinars.

La principauté avait dès lors acquis un développement considérable; au nord-ouest, elle comprenait une partie de la Cilicie jusqu'au fleuve Djihoun ; mais, depuis la constitution définitive du royaume d'Arménie, la frontière nord-ouest de la principauté d'Antioche fut à la Portelle. Au nord-est, elle était limitée par le comté d'Edesse, dont la frontière passait au sud de Coricie, entre Hazart et Turbessel. Vers l'est, elle comprenait, au-delà de l'Oronte, les territoires et les villes d'El-Bara, de Fémie ou Apamée, de Cafarda, de Maaret-en-Noman appelée alors La Marre. De ce côté, les villes du Cérep, d'Atareb, de Rugia, de Keferlata et du Sermin formaient la ligne des places frontières. Elle était bornée à l'ouest par la mer, au sud par le ruisseau coulant entre Markab et Valenie ainsi que par le contrefort de la montagne des Ansariés, formant alors la limite nord du comté de Tripoli; au sud-est, enfin, par les cantons montagneux de Kobeïs et de Massiad, possédés par les Bathéniens. Mais la chute définitive de la principauté d'Edesse, survenue en 1145, modifia profondément cet état de choses dès la seconde moitié du XIIe siècle.

La principauté d'Antioche avait comme principaux fiefs Sahone, Harrenc, le Soudin, Margat, Berzieh, Zerdana, le Sermin, Cérep, Marésie, Albin, Telaminia, Hunnine, Turguolant, Vanaverium, Cafartab, Laitor et Anab.
Elle comptait deux, villes, archiépiscopales du rite latin, Albara et Fémie (Apamée), ainsi que les évêchés d'Artésie, de Laodicée, de la Lische, de Zibel et de Valénie.
Antioche possédait un siège archiépiscopal arménien. Fémie et Laodicée étaient la résidence de deux évêques du même rite.
Le patriarche syrien jacobite titulaire d'Antioche habitait généralement au couvent de Mar-Barsauma, dans la principauté d'Édesse.
Dans la, Montagne Noire, nommée alors par les historiens orientaux la Montagne sainte ou la Montagne admirable, se voyaient de nombreux monastères des rites grec, syrien et arménien.

 

Bohémond Ier prince d'Antioche (1098-1104)

La généalogie des princes normands, souche des premiers princes d'Antioche, présente certaines incertitudes.
M. de Saulcy (1), dans son étude sur Tancrède, apporte au tableau généalogique donné par Du Cange quelques modifitions qui semblent justifiées. D'après lui, Emma, mère de Tancrède, aurait été fille de Robert Guiscard et non de Tancrède de Hauteville, et aurait été, par conséquent, soeur de Bohémond. La chronologie et le surnom de « Wiscardide » donné par Raoul de Caen (2) à Emma et à ses enfants, Tancrède et ses deux frères, ainsi que celui de « Wiscardigena », par lequel le même auteur désigne Bohémond, semblent indiquer une origine commune, c'est-à-dire la paternité de Robert Guiscard. Tancrède serait donc le neveu et non le cousin de Bohémond, ce qui expliquerait parfaitement l'affection quasi paternelle de ce dernier pour Tancrède et le choix qu'il fit de lui, en 1104, pour lui confier la baillie de sa principauté, au moment de son départ pour l'Occident.

Six écrivains, dont plusieurs contemporains de la première croisade, Tudebode (3) Robert le Moine (4), Baudry (5), Albert d'Aix (6), Guibert de Nogent (7), et Guillaume de Tyr (8), nous disent que Tancrède, fils d'Emma et du marquis Eudes de Bon, était, par sa mère, le neveu de Bohémond.
Il est vrai que Jacques de Vitry, Orderic Vital et Raoul de Caen présentent Tancrède comme cousin, cognatus, de Bohémond plutôt que comme son neveu. Mais ce que nous savons de la date de la naissance et de la mort de certains des personnages dont nous nous occupons, semble corroborer l'opinion des premiers, ce qui me porte a considérer Emma, comme fille de Robert Guiscard et soeur de Bohémond, de Roger et de Guy, opinion que vient pleinement confirmer le passage suivant de Cafaro (9) : Tanclerium, nepotem Baiamundi ex sorore.
De son mariage avec le marquis Eudes de Bon, elle eut quatre enfants :
D'après ce que nous venons de dire, voici le tableau que l'on peut dresser de la descendance de Tancrède de Hauteville.

Tancrède de Hauteville
Tancrède de Hauteville

Tancrède, né vers 1072; Guillaume, mort en 1097 à la bataille de Gorgoni ; Robert, qui ne nous est connu que par un passage de Raoul de Caen (10), et, enfin, une fille, mariée à Richard du Principat. Cette dernière fut mère de Roger, troisième prince d'Antioche (11).
Robert Guiscard ayant épousé Albérade vers 1108, paraît avoir eu de ce mariage quatre enfants : Bohémond Ier, prince d'Antioche (12); Emma qui, mariée au marquis Eudes de Bon, fut mère de Tancrède; Roger, devenu plus tard comte de Sicile, et Guy qui prit la croix en 1096 et mourut à Durazzo en 1108.

Bohémond semble être né entre les années 1052 et 1060. En 1085, il accompagna son père dans son expédition contre l'empire grec. Puis, à la mort de Robert Guiscard, il devint prince de Tarente et de Bari. A la première nouvelle de la croisade, prévoyant le profit qu'il en pourrait tirer, il s'empressa d'exciter les Normands de Sicile et de Calabre a prendre part à la guerre sainte (13). Ces derniers l'élurent pour chef, et, à la fin de l'année 1096, il s'acheminait vers Constantinople, en compagnie de son neveu, Tancrède, et de Richard du Principat, son cousin, amenant un renfort considérable à l'armée latine, campée sous les murs de Byzance. Bohémond, circonvenu par les avances de l'empereur grec, qui, charmé de le voir s'éloigner de la Calabre, ne cessait de l'encourager à se tailler une principauté en Asie, eut alors la faiblesse de prêter, par avance, foi et hommage à Alexis pour les provinces qu'il pourrait conquérir en Syrie (14). On peut dire, à sa décharge, qu'il ne fut pas seul à agir ainsi; malheureusement, ce fut le point de départ d'interminables conflits entre les États latins de Syrie et l'empire byzantin, car les trois principautés d'Édesse, d'Antioche et de Tripoli ne cessèrent d'être troublées, durant la première moitié du XIIe siècle, par des intrigues qui eurent pour origine les serments d'allégeance prêtés alors par Bohémond et par Raymond de Saint-Gilles.

Au moment de l'arrivée des croisés en Cilicie, le versant sud du Taurus et la région dite de l'Euphratèse étaient divisés en petites principautés arméniennes et musulmanes qui s'étaient formées par suite de la faiblesse et de l'impuissance de l'empire grec.
Bohémond enleva à Baudouin et à ceux qui les occupaient les villes de Tarse, d'Adana, de Missis, d'Anazarbe, dont il se fit confirmer la possession par Thathoul, curopalate de l'empereur Alexis, résidant à Marès, où il portait le titre de légat impérial (15).
L'armée franque, après avoir forcé le Pont de Fer, était parvenue, le 21 octobre 1097 (16), sous les murs d'Antioche. La ville, prise le 3 juin 1098 (17), fut attribuée à Bohémond à cause de la grande part qu'il avait eue à l'heureuse issue de ce siège.
Le 6 juin, les premiers coureurs de l'armée de Ketboga ou Kiwam-ed-Daula, prince de Mossoul, parurent devant Antioche (18), et, le 28 du même mois (19), l'armée persane fut défaite à la bataille livrée sous les murs de la ville.

Le premier acte du principat de Bohémond, qui nous soit connu (20), est la donation faite par lui aux Génois, le 14 juillet 1098, c'est-à-dire seize jours après cette bataille, de l'église Saint-Jean, dans la ville d'Antioche, église s'élevant dans la rue qui se dirigeait vers la basilique de Saint-Pierre. Cette donation comprenait en outre, un fondouk, un puits et trente maisons situées sur la place voisine de l'église.
C'est alors qu'éclata dans l'armée chrétienne, épuisée par les privations et les fatigues du siège, une maladie épidémique (21), la peste probablement, qui, pendant trois mois, causa une mortalité effrayante (22).
Au nombre des victimes, se trouvèrent Adhémar de Monteil, évêque du Puy, qui succomba le 1er août (23), Renaud de Hemersbach, Erard III du Puiset, mort le 21 août (24), et bien d'autres, car le chroniqueur estime à cinq cents le nombre des chevaliers qui en furent victimes et on ne peut dire ce qu'il mourut de gens du peuple. Cette épidémie prit fin vers le commencement de décembre (25).
A la suite de la prise d'Antioche, pendant que les troupes de Ketboga investissaient la ville, un certain nombre de croisés, parmi lesquels se trouvaient Guillaume de Grand-Mesnil et Etienne de Blois, comte de Chartres, désespérant du salut de l'armée, s'enfuirent furtivement au port Saint-Siméon et, malgré les protestations de Guillaume de Vieux-Pont (26), seigneur de Courville, qui refusa de les suivre, ils gagnèrent par mer la côte d'Asie-Mineure, où ils rencontrèrent l'empereur Alexis et de nombreux croisés latins venant rejoindre l'armée franque.
Etienne de Blois, qui, à son passage à Constantinople, s'était beaucoup lié avec l'empereur grec, lui fit un tableau effrayant de la situation de l'armée latine, lui représentant qu'après sa destruction, qui ne pouvait manquer, les Musulmans enlèveraient à l'empire Nicée et toute la Bythinie, que les Francs lui avaient remis après s'en être rendu maîtres (27). A ces nouvelles déplorables, l'empereur, renonçant à aller plus loin, reprit en hâte le chemin de ses États, malgré les objurgations des croisés et de Guy, frère de Bohémond, qui accusaient de lâcheté les déserteurs de l'armée franque (28).
Après la bataille du 28 juin (29) et la défaite de Ketboga, les grinces croisés avaient envoyé des messagers à l'empereur pour lui annoncer leur succès et l'inviter à venir, suivant sa promesse, prendre part au siège de Jérusalem (30) ;. mais ces envoyés ne purent rejoindre l'armée impériale qui avait déjà effectué sa retraite.

Le 1er novembre de cette même année, ou le 24, d'après Kemal-ed-Djn, Tancrède et le comte de Saint-Gilles attaquèrent la ville de Marrah (Maarat-en-Noman) qu'ils prirent en deux jours ; puis ils s'emparèrent de la ville d'El-Bara (31). Dés le mois de juillet, le château de Tell Menés avait été remis aux Francs par les Syriens qui l'occupaient (32). Tout l'hiver 1098-1099 fut employé par les compagnons du nouveau prince d'Antioche à conquérir la région voisine de cette ville.

Vers le commencement du printemps (1099) (33), on vit arriver à Antioche les ambassadeurs de l'empereur Alexis envoyés pour se plaindre de ce qu'au lieu de lui remettre les provinces conquises, les croisés s'y établissaient pour leur propre compte, quand lui, empereur de Byzance, en était le seul et légitime seigneur. On leur répondit que c'était lui-même qui le premier avait violé le pacte en ne secourant pas les Francs ainsi que cela avait été convenu, ce qui libérait ces derniers de leurs engagements.
Les envoyés demandèrent, alors, qu'on attendît l'empereur pour assiéger Jérusalem ; mais les chefs de la croisade déclarèrent qu'ils étaient las des tergiversations des Grecs (34), qu'il n'y avait plus de temps à perdre pour se porter en avant, et, au mois de mars, l'armée se mit en marche pour Jérusalem (35).
Cette réponse exaspéra Alexis; mais, comme il ne pouvait employer la force contre les croisés, il commença contre eux cette guerre sourde de trahisons et de perfidies incessantes qui est un des côtés les moins connus de l'histoire des principautés franques de Syrie (36). S'il faut en croire Ibn-el-Athir (37), l'empereur, alarmé de la puissance croissante des Francs, ne cessait de la dénoncer au sultan Barkyarok, fils de Malek Shah, comme un danger contre lequel il n'aurait pas trop de toutes les forces de l'Islamisme. En outre, il lui signalait, secrètement, tous les passages des renforts se dirigeant vers la Syrie et les faisait attaquer en Asie-Mineure (38).

À la fin de l'année 1099, sur l'invitation de Godefroi de Bouillon, le prince d'Antioche se rendit en pèlerinage à Jérusalem pour la fête de Noël (39).
Au mois de juin suivant (40), Bohémond, s'étant porté sur Femie, en ravageait les environs, quand Rodohan, prince d'Alep, se mit en campagne, assiégea Athareb et demeura campé devant cette place jusqu'au 5 juillet. Attaqué ce jour-là par les Francs, il fut complètement battu, près du village de Kella (41), et laissa cinq cents prisonniers, dont plusieurs émirs, aux mains des chrétiens. Le prince d'Antioche se rendit maître alors des tours de Kéfer Haleb et de El-Hader.

A la fin de juillet de cette même année 1100, Bohémond et Richard du Principat assiégèrent Alep. Ils étaient campés à El-Meschrika, sur les bords du Koïk, au sud de la ville, quand ils apprirent l'attaque de Mélitène par l'émir Danischmend Malek-Ghazy-Mohammed, surnommé Gumuchtekîn (42). A cette nouvelle, ils levèrent le siège d'Alep et se portèrent au secours de Mélitène; mais ils essuyèrent, non loin de cette ville, un échec, et Bohémond fut fait prisonnier (43).
A la suite de cet événement, Djenah-ed-Dauleh, prince d'Emèse, attaqua Asfouna dont il réussit à s'emparer (44). Les habitants d'Antioche confièrent alors à Tancrède la baillie de la principauté, pendant la captivité de Bohémond, qui dura près de trois ans.

C'est, je crois, en 1102 ou dans les premiers mois de 1103 que doit se placer l'expédition, en Cilicie, de Monastras, stratège byzantin, envoyé par l'empereur Alexis, qui profita de la captivité de Bohémond pour enlever à la principauté d'Antioche les villes de Tarse, d'Adana, de Missis et d'Anazarbe, pendant que l'amiral grec Cantacuzène s'emparait de Laodicée; mais ces villes ne devaient pas tarder à être reprises par les Latins (45).

Je dois à la bienveillance de M. P. Casanova, auteur d'une remarquable étude sur la numismatique des princes Danichmendites, la communication de sa traduction française d'un mémoire de M. F. Ouspensky, intitulé Malek Gkasi et Dhoulnoûn (Extraits des Mémoires de La Société impériale d'histoire et d'antiquités d'Odessa, 1879, en russe). Ce travail, pour lequel M. Ouspensky s'est servi de tous les documents fournis par les auteurs des croisades tant orientaux qu'occidentaux, contient une foule de détails du plus grand intérêt sur la captivité de Bohémond.
La défaite et la captivité de Bohémond causèrent une grande joie dans tout le monde musulman, et, dès que la nouvelle de cet événement parvint à l'empereur Alexis, qui était en relations avec les Danichmendites, ce dernier s'empressa de charger Georges Taronite, gouverneur grec de Trébizonde, d'offrir à Mélik Ghâzy la somme de 260,000 dinârs et un traité d'alliance, s'il voulait lui livrer le prince d'Antioche (46). L'empereur espérait bien qu'une fois Bohémond en son pouvoir, là principauté ne tarderait pas à tomber entre ses mains (47). Le prince musulman, très fier d'avoir vaincu un guerrier aussi illustre, traitait Bohémond avec les plus grands égards (48) et lui témoignait une grande confiance. Aussi Bohémond fut-il bientôt mis au courant de ces négociations.

Comme le prince normand connaissait les visées ambitieuses de l'émir, il lui fit espérer qu'avec l'appui des Francs, qu'il se faisait fort de lui concilier, il arriverait, sans peine, à triompher de l'empire grec et à étendre sa domination sur toute l'Asie-Mineure. Bohémond sut être si persuasif que Mélik Ghâzy préféra l'alliance des Latins à celle des Grecs (49) et que Georges Taronite lui-même se laissa séduire par les espérances que le rusé normand fit briller à ses yeux.

Pendant ce temps Baudouin Ier, comte d'Édesse, et Bernard de Valence (50), patriarche d'Antioche, s'occupaient de réunir tant dans les provinces franques de Syrie qu'en Pouille et en, Sicile, la rançon de Bohémond que Mélik Ghâzy, après avoir refusé les offres de l'empereur, avait fixée à la somme de 100,000 dinârs (51).
Il fut alors convenu que Mélik Ghâzy se rendrait à Mélitènê accompagné de Bohémond (52), et, c'est là que, chez le prince arménien, Gabriel, au commencement du mois de mai 1103, la rançon fut versée, et le traité d'alliance conclu entre le prince musulman et les francs de Syrie, représentés, je crois par le comte d'Édesse et le prince d'Antioche (53).

Cette convention alarma le Soudan d'Iconium et l'empereur, grec, qui la dénoncèrent au calife de Bagdad comme une trahison envers l'islamisme (54).
Le prince arménien Kog-Vasil paraît avoir participé pour 10,000 dinârs à l'acquittement de la rançon de Bohémond (55).
Bohémond prit part, en 1104, à la tentative de Baudouin, comte, d'Édesse, contre la ville de Harran et échappa, au désastre qui en fut la suite (56).

Les émirs Sokman et Djekermich ayant bientôt, assiégé Édesse, défendue par Tancrède, Bohémond. se porta au secours de la ville et infligea une sanglante défaite aux deux princes musulmans qui laissèrent de nombreux prisonniers entre les mains des Francs (57).

A la fin de cette année 1104, Bohémond, accompagné de Daimbert, patriarche de Jérusalem, et de Frederik de Zimmern, quitta Antioche pour venir chercher des secours en Occident, laissant la principauté à la garde de Tancrède (58).
Arrivé en France au commencement de 1106, il demanda au roi Louis le Gros la main de sa fille naturelle Constance, qui, mariée à Hugues, comte de Champagne, se séparait de lui pour cause de parenté. Yves, évêque de Chartres, activa de tout son pouvoir cette affaire de divorce (59).
Le mariage ayant été conclu fut célébré à Chartres, vers le temps de Pâques, et, après la cérémonie nuptiale, le prince d'Antioche, debout sur les marches de l'autel, invita les assistants à suivre l'exemple des premiers croisés. Beaucoup de chevaliers du pays chartrain prirent alors la croix, et au nombre de ces derniers se trouvaient, Hugues du Puiset, vicomte de Chartres, Robert de Maule, Raoul de Pont-Echanfré, Hugues Sans-Avoir, Robert de Vieux-Pont, de la famille des seigneurs de Courville, ainsi que bien d'autres qui nous sont inconnus (60).
De son mariage avec Constance, Bohémond eut deux fils : Jean, mort tout jeune en Pouilles, et Bohémond II qui, par la suite, lui succéda dans la principauté d'Antioche (61).
Aussitôt après son mariage, Bohémond revint en Calabre, y réunit des troupes et envahit, l'année suivante, l'Illyrie ; en 1108, il assiégeait Durazzo quand l'empereur Alexis, effrayé de ses succès, lui fit des ouvertures de paix et l'invita à se rendre à Constantinople (62). A la suite de longues négociations, l'empereur réussit à conclure avec Bohémond la convention suivante : Alexis concédait, par un chrysobulle, à Bohémond, qui les recevait sous la suzeraineté impériale, tout le territoire dépendant d'Antioche, c'est-à-dire Antioche et son territoire, Suedie, le territoire relevant du duc [d'Antioche] (63), Cauca (Cancra ?), le lieu nommé Loulos, la Montagne admirable, Pherésia et ses dépendances, la stratégie de Saint-Hélie, celles de Borze (Berzieh ?), de Larissa ou Scheïzar, d'Artésie, de Dalouk et de Germanicia (Marash), le Mont Maurus avec ses châteaux et la plaine qui s'étend à ses pieds ; la stratégie de Pagrae, celle de Palatiza et le thème de Zuma avec ses dépendances (64). L'empereur lui concéda, en même temps, ses droits sur la région d'Alep (Berroea) et sur les parties de la Mésopotamie situées entre l'Euphrate et Édesse (65). Enfin, il lui conféra le titre de sébaste (67). Le prince normand s'engagea, par contre, à installer à Antioche un patriarche du rite grec qui relèverait de l'église de Constantinople et serait désigné par l'empereur (66). Cette clause devait être, dans l'avenir, l'origine de bien graves difficultés entre l'empire grec et les princes latins de Syrie. Le prince d'Antioche reconnut, en même temps, les droits de l'empire grec sur la Cilicie tout entière, sur les villes de Laodicée et de Zibel, sur les stratégies de Balanée et de Maraclée, ainsi que sur celle d'Antaradus, comme anciennes dépendances du duché d'Antioche (68). A la suite de cette convention, Alexis envoya à Antioche des commissaires chargés de prendre possession de la principauté en son nom. Mais Tancrède refusa de les recevoir et leur fit une réponse pleine de dignité et de fierté (69). L'empereur grec aurait bien voulu pouvoir le contraindre par la force, mais ses conseillers lui firent observer qu'il serait plus sage d'attendre le retour de Bohémond en Orient et qu'on obtiendrait alors de lui et du roi Baudouin l'exécution de, l'accord conclu (70).

Revenu en Calabre, Bohémond employa les sommes qui lui avaient été remises par Alexis à lever de nouvelles troupes, car celles qui l'avaient accompagné en Illyrie étaient fort éprouvées par la campagne et surtout par le siège de Durazzo. Le séjour de Bohémond en Pouilles se prolongea encore plus de deux ans et la mort vint le surprendre le 6 mars 1111 (71), au moment où il se disposait à retourner en Syrie. Constance, sa veuve, renonça alors à se rendre en Orient et se retira à Bari, où elle mourut en 1126.
1. Bibliothèque de l'École des chartes, première série, tome, IV, pp. 301-315.
2. Muratort. Script. rer. ital., tome, V, pp. 286 et 290.
3. Livre III (Historiens occidentaux, tome III, page 27).
4. Livre II, chapitre II (ibid., tome, III, page 744).
5. Livre I, chap. vin et XIII (ibid., tome, IV, pp. 17 et 21).
6. Livre II, chap. XXII (ibid., tome, IV, page 315).
7. Livre III, chapitre II (ibid., tome, IV, page 152).
8. Livre XI, chap. I (ibid., tome, I, page 450).
9. Cafaro, Liberatio civ. Orientis (Histoire Occidentale des Croisades, tome, V, page 59).
10. Muratori, Script, rer. ital., tome, V, page 289.
11. Albert d'Aix, livre XII, chap. XI (Histoire occidentale, tome, IV, page 691).
12. Tudebode (Histoire occidentale, tome, III, page 174).
13. Guibert de Nogent (Histoire occidentale, tome, IV, pp. 151-152).
14. Guillaume de Tyr, livre II, chap. xv (Historiens occidentaux, tome, I, page 94). - Cont. De Tudebode (ibid., tome, III, page 179). - Historiens grecs, tome, I, page 32.
15. Histoire arménienne, tome, I, pp. 50-51 et 75.
16. Tudebode (Historiens occidentaux, tome, III, pp. 35 et 132) et Guibert de Nogent, Gesta (Historiens occidentaux, t IV, page 169).
17. Raymond d'Agiles, Historia Francorum, chapitre IX (Historiens occidentaux, t.. III, page 252). - Foulcher de Chartres, livre I, chapitre XVII (ibid., page 343). - Robert le moine, Historia Iherosolimitana, livre V, chap. xiv (ibid., page 801).
18. Guillaume de Tyr, livre VI, chap. m, page 238). - Guibert de Nogent, Gesta (Historiens occidentaux, tome, IV, page 190).
19. Foulcher de Chartres, livre I, chap. XXII (Historiens occidentaux, tome, III, page 348). - Guibert de Nogent, Gesta (Historiens occidentaux, tome, IV, page 208).
20. Ughelli, Italia sacra, tome, IV, page 846 et Liber jurium, tome, I, page 30.
21. Albert d'Aix, livre V, chap. IV (Historiens occidentaux, tome, IV, page 435).
22. Guillaume de Tyr, livre VII, chap. II (Historiens occidentaux, tome, I, page 278).
23. Raymond d'Agiles, chap. XIII (Historiens occidentaux, tome, III, page 262). - Guibert de Nogent, Gesta (Historiens occidentaux, tome, IV, page 210).
24. De Dion, Le Puiset au XIe et XIIe siècle, page 20.
25. Guillaume de Tyr, livre VII, chap. VIII (Historiens occidentaux, tome, 1, page 289).
26. Li Estoire de Jérusalem et d'Antioche (Historiens occidentaux, tome, V, page 636).
27. Guillaume de Tyr, livre VI, chap. X (p. 250 et suivantes).
28. Gesta Francorum Jherusalem expugnantium, chap. XVII (Historiens occidentaux, tome, III, page 501). - Pierre Tudebode, Historia de Hierosolymitano itinere (ibid., tome, I. page 74, 75, 76).
29. Raoul de Caen, Gesta Tancredi, chap. LXXII (Historiens occidentaux, tome, III, pp. 658, 659). - Matthieu d'Édesse- (Historiens armén:, tome, I, page 42, note 2). - Guillaume de Tyr, livre VII, chap. I (p. 277).
30. Riant, Inventaire des lettres histoires des croisades (Archives de l'Orient latin, tome, I, p. 177). - Baudry, Historia Jerosolimitana, livre III (Historiens occidentaux, tome, IV, pp. 79, 80).
31. Historiens arabes, tome, III, page 586.
32. Robert le Moine (Historiens occidentaux, tome, III, page 838). - Baudry, Historia Jerosolimitana, livre III (Historiens occidentaux, tome, IV, page 81).
33. Riant, Inventaire des lettres histoires des croisades (Archives de l'Orient latin, tome, I, pp. 189-191).
34. Riant, Inventaire des lettres histoires des croisades (Archives de l'Orient latin, tome, I, page 192).
35. Guillaume de Tyr, livre VII, chap. VII (p. 295).
36. Riant, Inventaire des lettres histoires des croisades (Archives de l'Orient latin, tome, I, page 174).- Raymond d'Agiles, chap. XVI (Historiens occidentaux, tome, III, page 277).
37. Historiens arabes, tome, I, page 280 (Extraits du Kamel-al-Tewaryk). - Historiens armén., tome, I, pp. 58-59.
38. Guillaume de Tyr, livre X, chap. XIII, page 417. Cet état de choses durait encore dix ans plus tard, en 1108 et même en 1119, ainsi qu'on en peut juger par le dire des historiens musulmans (Historiens arabes, tome, III, pp. 531-533) et par ce que nous apprend Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, IV, pp. 141, 262-264).
39. Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux, tome, III, page 364).
40. Historiens arabes, tome, I, page 204.
41. Ibid., tome, III, page 588, Chron. de Kemal-ed-Dîn
42. Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux, tome, III, page 368).
43. Kemal-ed-Din, dans Roehricht, Beitrage zur Gesch. der Kreuzzuge, page 228.
44. Ibid., page 231.
45. Anne Comnène, 2e partie, ap. (Historiens grecs des Croisades), tome, I, pp. 88-90.
46. Albert d'Aix, livre VII, chap. XXIX et livre IX, chap. xxm (Historiens occidentaux, tome, IV, pp. 525 et 610).
47. Migne, Patrologie grecque, tome, CXXVI, col. 413-415.
48. Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, IV, pp. 142, 143).
49. Albert.d'Aix,. livre IX, chap. XXXV et XXXVI (Historiens occidentaux, tome, IV, pp. 611-613).
50. Raoul de Caen (Historiens occidentaux, tome, III, page 709).
51. Albert, d'Aix (Historiens occidentaux, tome, IV, pp. 612,613).
52. A la suite de l'échec qui mit Bohémond au pouvoir de Mélik Ghâzy, Baudoin Ier, comte d'Edesse, fit occuper la ville de Mélitène par cinquante chevaliers qui repoussèrent, avec succès, les tentatives du prince Danichmendite pour se rendre maître de cette ville. - Voy. Foulcher de Chartres, T. II, ch. XXIII, et Albert d'Aix, livre VII, chap. XXIX (Historiens occidentaux, tome, III, page 407, et IV, page 526).
53. Ibid.
54. Albert d'Aix (Historiens occidentaux, tome, IV, page 613).
55. Ibid., page 612, Historiens armén., tome, I, page .69. - Bar-Hebraeus, Chron. syriac, éd. de Leyde, page 291. - Mathieu d'Édesse, éd. Dulaurier, pp. 252-253.
56. Albert d'Aix, loc. cit., page 616.
57. Albert d'Aix (Historiens occidentaux, tome, IV, pp. 618, 619).
58. Foulcher de Chartres, livre II, chap. XXVI (Historiens occidentaux, tome, III, pp. 408 et 538). - Furcy Haynaud, Etude sur la chron. de Zimmern (Archives de l'Orient latin, tome, II, page 30).
59. Suger, Vie de Louis le Gros, chap. IX; - Orderic Vital, éd. Le Prévost, tome, IV, page 213. - Voyez aussi L'Espinois, Historiens de Chartres, tome, I, page 81.
60. Orderic Vital, éd. Le Prévost, tome, IV, pp. 3, 13, 239.
61. Ibid., pp. 240-242, et Suger, Vie de Louis le Gros, éd. Lecoy de la Marche, page 31.
62. Anne Comnène, 2e partie (Historiens grecs, tome, I, pp. 95-171).
63. Le texte grec dit : Templiers.net - Que l'éditeur a traduit : « Locus Bux vocatus, cum universo ambitu suo », ce qui ne nous paraît pas convenir au sens littéral.
64. Ibid.; page 181.
65. Ibid., page 183.
66. Ibid., page 187.
67. Lequien, Oriens christ., tome, III, col. 787. - Historiens grecs, tome, I, pp. 181-182.
68. Historiens grecs, tome, I, page 182.
69. Anne Comnène, 2° partie (Historiens grecs, tome, I, page 189).
70. Histoires grec, tome, I, page 190.
71. Nécrologe de l'abbaye de Molesmes (Bibliothèque de l'Arsenal, n° 1009, Catal., tome, II, page 376).

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Tancrède, baile, puis prince d'Antioche (1104-1112)

Tancrède, fils du marquis Eudes de Bon et d'Emma, soeur de Bohémond, reçut en fief, dès l'année 1099, Tibériade et Caifa. Mais cette dernière ville ne fut prise qu'en 1100 (1).
Il donna alors à l'abbaye de Notre-Dame de Josaphat le casal de Tymine (2), près du Mont-Carmel, ainsi que divers immeubles à Câifa. L'année suivante, nous le voyons confirmer à l'abbaye du Mont-Thabor la donation d'un certain nombre de casaux (3).
Il y avait à peine un an et demi qu'il était en possession de Tibériade quand, au commencement de mars 1101 (4), il fut appelé à prendre la baillie de la principauté d'Antioche, durant la captivité de Bohémond qui, au mois de juillet précédent, avait été fait prisonnier par l'émir Danischmend Gumuchtekîn au moment où, avec Richard du Principat, il allait secourir Gabriel, prince arménien de Mélitène (5).
Bohémond demeura aux mains des Musulmans jusqu'au milieu de l'année 1103 (6) époque à laquelle il put se racheter grâce à l'intervention de Baudouin Ier (7), comte d'Edesse, et du prince arménien Kog-Vasil, ce dernier ayant avancé ou donné 10,000 dinars sur les 100,000, réclamés pour sa rançon (8).
Dès 1101 (9), nous voyons Tancrède faire une donation d'immeubles et accorder, dans la principauté, un privilège commercial aux Génois.
A peine de retour à Antioche, Bohémond se décida à aller chercher de nouvelles forces en Occident et, après avoir pris part, en août 1104, à la malheureuse tentative de Baudouin d'Édesse sur la ville de Harran (10), il partit, laissant la baillie à Tancrède qui, a dater de ce moment, peut être considéré comme véritablement prince d'Antioche. C'est alors qu'il fit frapper ces curieuses monnaies où il apparaît de face, portant à la main une grande épée et la barbe longue descendant sur sa poitrine. Il est vêtu d'une ample robe toute ornée de pierreries et sa tête est couverte d'un large turban surmonté de la croix; la légende est en grec comme celles des monnaies byzantines (11). Par cette double concession apparente, il faisait appel aux sympathies de ses nouveaux sujets musulmans et grecs. L'adoption du costume arabe amené par le climat brûlant de la Syrie fut aussi un emprunt fait à l'ennemi sarrasin qu'on voulait se concilier et avec lequel on trouva bien vite un modus vivendi très réel (12).

Les incessantes dissensions des princes arabes entre eux, dissensions dont profitèrent les Francs pour appuyer les uns au détriment des autres (13), ne furent pas une des moindres causes de rapprochement entre les deux races, et il se passa alors en Syrie ce qui était déjà advenu en Sicile (14), où une civilisation, moitié arabe, moitié byzantine, régnait à la cour normande de Palerme.

Dans le nord de la Syrie, la domination arabe était établie depuis assez peu de temps pour que l'influence et les traditions grecques fussent encore dominantes, et M. Schlumberger a pu constater que certains émirs musulmans, notamment les Danischmendites, princes de la Cappadoce (15) adoptèrent eux-mêmes, à cette époque, l'usage des légendes grecques pour leurs monnaies.

Tancrède se rendait bien compte qu'il fallait flatter la population grecque d'Antioche et ne lui point faire sentir trop vivement qu'elle était obligée d'obéir à des étrangers, à des Latins; aussi les légendes grecques furent-elles seules admises sur les monnaies de la principauté, qui, durant les premiers temps de la conquête et jusqu'au règne du prince Roger, conservèrent une apparence byzantine.
C'est, je crois, dans les premiers temps de l'année 1105 (16), que doit être placée la campagne au cours de laquelle Tancrède reprit aux Grecs les villes de Cilicie, que Monastras, stratège de l'empereur Alexis, avait enlevées à Bohémond, trois ans auparavant. En peu de semaines, il se rendit, sans peine, maître d'Anazarbe, de Missis, d'Adana et de Tarse. Cette ville fut alors donnée en fief à un chevalier nommé Guy le Chevrier qui la possédait encore en 1115.
Cette même année (1105) (17) fut encore marquée par la prise d'Artah et la victoire remportée par Tancrède, le 20 avril, non loin du village de Tizîn (18), sur les troupes de Rodohan, prince d'Alep, à la suite de laquelle l'armée franque envahit le territoire de cette ville et s'empara de Tell Agdi (19).
L'année suivante, les agissements des Bathéniens amenèrent la prise d'Apamée par les Francs.

Togtekîn, atabek de Damas, avait confié le gouvernement de cette ville à un émir nommé Khalaf-ibn-Molaeb (20), affilié à la secte des Bathéniens, que protégeait secrètement Rodohan, prince d'Alep. Les Francs s'étant dirigés du côté de Sermin, le cadi qui l'administrait se réfugia près de Khalaf et bientôt conspira contre lui. Il se mit en rapport avec Abou Taher, l'un des familiers de Rodohan, lui promettant de faire périr Khalaf et de remettre Apamée au prince d'Alep (21). La conspiration réussit; l'émir Mousabbih, seul des fils de Khalaf, échappa au massacre des siens et se réfugia à Scheïzar, près de Izeddîn Abou l'Asakir Soultan, prince Mounkidite de cette ville (22). Abou Taher vint aussitôt prendre le gouvernement d'Apamée.
Mais le fils de Khalaf, désireux de venger la mort, de son père, appela le prince d'Antioche, qui parut bientôt sous les murs d'Apamée et se rendit maître de la ville, le 14 septembre. 1106 (23).
Le cadi de Sermin, Aboulfeth, fut mis à mort, et Tancrède emmena Abou Taher prisonnier à Antioche (24). C'est ce dernier qu'Albert d'Aix désigne sous le nom de Botherius (25). Abou Taher ayant été racheté, peu de temps après, par Rodohan, se retira à Alep, où il devint un des propagateurs les plus actifs de la doetrine des Bathéniens en Syrie. Il fut mis à mort en 1113 par Alp-Arslan, prince d'Alep, fils et successeur de Rodohan (26).

C'est vers 1107 qu'on doit, je crois, placer le mariage de Tancrède avec Cécile, fille naturelle du roi de France, Louis VI, dont la date précise n'est fournie par aucun document à ma connaissance.
L'année suivante vit Tancrède s'emparer d'Athareb et de Zerdana, puis il accompagna Baudouin Ier, roi de Jérusalem, dans son expédition pour ravitailler Edesse et les châteaux de cette principauté envahie par les émirs musulmans de Mardin et de Mossoul (27). A son retour, il ravagea le territoire d'Alep, notamment le canton d'En-Nakira, et, au mois de décembre, s'empara de la forteresse d'Atareb.
Dans le cours de la même année, il réunit à la principauté d'Antioche, la ville de Laodicée qu'il enleva à Cantacuzène, amiral de l'empereur Alexis. A cette occasion, il concéda aux Pisans, en reconnaissance de l'aide qu'ils lui avaient prêté durant le siège de Laodicée, les magasins du port de cette ville et la rue dite de Saint-Sauveur à Antioche (28).
Le 27 novembre, il parut sous les murs de Scheïzar et ne se retira qu'après avoir reçu un riche présent du prince Mounkidite Madj-ed-Dîn-abou-Salama-Mourschid (29).
Au mois de mars 1109, Tancrède vint rejoindre le roi Baudouin sous les murs de Tripoli et assista à la prise de cette ville. Le 23 juillet, il se rendit maître de Zibel (Gabulum) qu'il réunit ainsi que Valenie à la principauté d'Antioche (30).

L'année 1110 fut marquée par le conflit qui s'éleva, alors, entre Tancrède et Baudouin II, comte d'Edesse. Le différend paraît avoir eu pour origine les prétentions de Tancrède sur la ville et la principauté d'Edesse, qu'il avait gardées durant la captivité de Baudouin et que Richard du Principat avait remises, sans condition, à son légitime possesseur, quand, au mois de septembre 1109, ce dernier recouvra sa liberté à la suite de la prise de Mossoul par Maudoud. Les hostilités qui s'ouvrirent alors, et auxquelles prirent part plusieurs princes arabes, entre autres l'émir Djavalï, se prolongèrent jusqu'à la victoire remportée par Tancrède, non loin de Tell-Bascher, sur les troupes et les alliés de Baudouin (31).
A la nouvelle de ce combat, le roi, les barons et les prélats latins, effrayés des conséquences désastreuses que ne pouvait manquer d'amener cette lutte fratricide, s'entremirent et par leur médiation rétablirent la paix entre les deux rivaux (32).

La même année, Tancrède s'empara du château des Kurdes (33) et contraignit Rodohan, enfermé dans Alep, à solliciter une trêve, qu'il lui accorda à la condition que cette ville payerait désormais à la principauté d'Antioche un tribut annuel de 20,000 dinars et que Rodohan lui rendrait tous les prisonniers francs qui étaient en son pouvoir ainsi que les paysans arméniens enlevés dans les casaux. Tancrède reçut, en outre, du prince d'Alep, un riche présent consistant en chevaux de grande race, tapis, joyaux et étoffes précieuses. Les Mounkidites de Scheïzar durent payer également 4,000 dinars, et Ali le Kurde, prince de Hamah, en versa 2,000, pour obtenir d'être compris dans la trêve (34).

A la nouvelle de la mort de Bohémond, survenue en Italie, le 6 mars 1111, l'empereur Alexis, toujours possédé de ses visées sur Antioche, qu'avait confirmées la convention conclue en 1108 avec le prince décédé, et espérant intimider Tancrède (35), lui envoya un agent, qui fut fort mal accueilli par le prince d'Antioche. Alexis, furieux, fut sur le point de lui déclarer la guerre ; mais ses conseillers lui en ayant montré les dangers, l'empereur résolut de semer la division parmi les princes francs de la Syrie. Il envoya donc Manuel Botoniate, porteur, de riches présents, à Bertrand, comte de Tripoli, pour l'inviter à ne point secourir Tancrède. Le nouveau comte de de Tripoli, se regardant comme lié par le serment d'allégeance prêté à Alexis par Raymond de Saint-Gilles, crut devoir le renouveler afin de n'avoir point à refuser les présents de l'empereur. Quant au roi Baudouin, il reçut plus que froidement et s'empressa d'éconduire l'envoyé byzantin qui, en quittant Tripoli, était allé le trouver à Acre.
L'empereur grec avait dépêché en même temps un agent au calife de Bagdad (36) pour l'exciter à faire la guerre aux Francs. Cette ambassade paraît avoir été la cause déterminante de l'expédition entreprise l'année suivante (1112) par Maudoud, prince de Mossoul, qui échoua sous les murs d'Edesse dont il dut lever le siège (37).
La mort de Bohémond Ier, survenue en 1111, ne laissant pour héritier qu'un enfant de trois ans, assurait pour long-temps le principat d'Antioche à Tancrède. Ce dernier s'empressa alors de reprendre les hostilités contre les princes musulmans, ses voisins.

En 1111 (38), il s'empara du château de Bikisraïl, puis se porta sur Scheïzar et imposa aux Mounkidites un tribut annuel de 10,000 dinars, gui subsista jusqu'en 1124. Les princes Mounkidites en furent affranchis, à cette époque, par le roi Baudouin II (39), à la suite de la part qu'ils eurent à la délivrance de ce prince. Après avoir occupé le château de Bikisraïl, Tancrède entreprit d'élever un château sur la colline d'Ibn-Mâschar, en face de Scheïzar, dans le but de dominer le pays. Mais, pendant qu'il était occupé a l'édification de cette forteresse, il apprit l'invasion du comté d'Edesse (40) ainsi que le siège de Tejl-Bascher pàr Maudoud, prince de Mossoul, et Sokman-el-Kothbi. Cette nouvelle lui fit abandonner son entreprise. L'armée latine de secours partit de Fémie (Apamée) sous les ordres du roi de Jérusalem, de Tancrède et du comte de Tripoli, et se porta au devant de l'armée musulmane qui, au premier bruit de son approche, s'était hâtée de lever le siège de Tell-Bascher. On s'observa quelque temps de part et d'autre sans engager l'action puis les princes arabes reprirent le chemin des bords du Tigre.

D'après certains auteurs musulmans, l'armée franque se serait avancée jusqu'à Edesse et aurait, à son retour, ravagé le territoire d'Alep (41). Tancrède mourut le 12 décembre 1112 (42). A son lit de mort, il engagea sa veuve, la princesse Cécile de France, à épouser Pons, comte de Tripoli (43).
1. Baudry, Historiens Jerosolimitana, livre IV (Historiens occidentaux, tome, IV, page 111). — Raoul de Caen, Gesta Tancredi, chap, CXXXIX (Historiens occidentaux, tome, III, p: 703). — Foulcher de Chartres, livre II, chap, III (ibid., page 377). — Guillaume de Tyr, liv. IX, ch. XIII (Historiens occidentaux, tome, I, page 384).
2. Delaborde, Chartes de Terre-Sainte, pp. 30-34,45.
3. Paoli, Codice Diplomatic, tome, I, page 200.
4. Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux, tome, Ill, page 384).
5. Kemal-ed-Din ; dans Rohricht, Quellenbeitruge, page 229.
6. Foulcher de Chartres, livre III, chap, XXIII (Historiens occidentaux, tome, III, page 407).
7. Historiens arméniens, tome, I, page 69.
8. Historiens arméniens, tome, 1, pp. 69-70.
9. Ughelli, Itat. sacra, tome, IV, page 848.
10. Albert d'Aix, livre IX, chap. XXXIX (Historiens occidentaux, tome, IV, p, 614). - Foulcher de Chartres, livre III, chap. XXVI et XXVII (Historiens occidentaux, tome, III, pp. 408 et 409). - Raoul de Caen, Gesta Tancredi, chap. CLIII (ibid., page 713). — Guillaume de Tyr, liv. X, chap. XXX (p. 448).
11. Schlumberger, Numismatique de l'Orient lat., page 45.
12. Rey, Colonies franques de Syrie, pp. 11 et 12.
13. Historiens arabes, t.1, page 5.
14. Ibid., page 6.
15. Schlumberger, Numismatique de l'Orient latin, page 493. - Casanova, Numismatique des Danischmendites. Paris, 1896, pp. 60 et suiv. (Extraits de la Revue numismatique, 1896).
16. Anne Comnène (Historiens grecs, tome, I, page 101).
17. Historiens arabes, tome, I, p, 8.
18. Ibid., tome, III, page 529 (Extraits du Mirâ-ez-Zemân).
29. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 73.
20. Historiens arabes, tome, I, page 235.
21. Ibid., page 251.
22. H. Derenbourg, Vie d'Ousuma, page 74.
23. Defrémery, Etude sur les Bathéniens, page 13 et (Historiens occidentaux, tome, IV, pp. (640 et suivantes).
24. Tornberg, Extraits d'Ibn-Khaldhoun, page 64.
25. Albert d'Aix (Historiens occidentaux, tome, IV, page 639).
26. Historiens arabes, tome, 1, pp. 235 nt 291.
27. Historiens arabes, tome, I, pp. 278-280.
28. G. Muller, Doc. Tose, pp. 3 et 4.
29. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 77, note 6.
30. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 81, note 4.
31. Historiens arméniens, tome, I, page 86. - Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux, tome, III, page 410).
32. Albert d'Aix, livre X, chap. XXXVII (Historiens occidentaux, tome, IV, pp. 648-649). - Guillaume de Tyr, livre XI, chap. VIIII, page 465.
33. Historiens arabes, tome, III, page 539.
34. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 88.
35. Anne Comnène, 2° partie (Historiens grecs, tome, I, page 191).
36. Historiens arabes, tome, I, page 280; et Vie d'Ousâma, page 89.
37. Historiens arabes, tome, III, pp. 531-533 (Extrait du Mirat-ez-Zèmân). Les troupes de Kilidj Arslan étant occupées en Asie-Mineure à défendre le roi de Constantinople contre les Francs, le roi des Grecs les combla de marques d'honneur et de cadeaux.
38. Kemal-ed-Din (Historiens arabes, tome, III, page 599).
39. Ibid., page 626.
40. Ibid., page 599.
41. Historiens arabes, tome, 1, page 280.
42. Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux, tome, III, page 425).
43. Guillaume de Tyr, livre XI, chap. XVIII, page 483.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Roger, prince d'Antioche (1112-1119)

Roger succéda à Tancrède, son oncle, mort le 6 ou le 12 décembre 1112 (1). Il était fils de Richard du Principat, prince de Salerne, beau-frère de Tancrède, et avait épousé Hodierne (?) de Rethel, soeur de Baudouin II, roi de Jérusalem. Sa soeur était mariée à Joscelin de Courtenay (2), alors comte de Tell Bascher. On doit donc placer aux derniers jours de l'année 1112 le commencement de son principat.
En le désignant pour son successeur, Tancrède enjoignit à Roger (3), par son testament, de remettre la principauté au fils de Bohémond, alors en Italie, dès que ce jeune homme, arrivé en âge de chevalerie, se rendrait en Orient pour être mis en possession de l'héritage de son père.

Bohémond Ier ayant épousé Constance de France en 1106, son fils, Bohémond II, qui paraît être né en 1108, n'était point encore majeur en 1119, au moment de la mort de Roger, et ne vint en Syrie qu'à l'âge de dix-huit ans en 1126, le roi Baudouin dut donc garder pendant sept ans encore la baillie de la principauté, ce qui justifie Roger de n'avoir point remis Antioche à son légitime possesseur et met à néant les accusations portées contre lui, de ce chef, par Guillaume de Tyr (4).
Certains historiens occidentaux ont reproché au prince Roger ses moeurs trop faciles (5). Il y a lieu de penser qu'à l'exemple des princes normands de Sicile, il eut un gynécée, et qu'il devait exister dans les dépendances du palais d'Antioche quelque chose d'analogue au tiraz (6) des palais musulmans et à la manufacture de soie établie dans le palais des rois normands de Sicile, car ce dernier établissement semble bien avoir été, parfois, un nom décent destiné à désigner une espèce de harem où on introduisait des femmes de diverses provenances. Ce qu'en dit Ibn Djobaïr ne laisse guère de doutes à ce sujet (7).

On ne doit point oublier que Roger était de la race de ces princes normands de Sicile, dont la cour, tout à fait orientale, était comparée par Aboulfeda, à celles des califes de Bagdad et du Caire. Ces hommes héroïques, qui par leur indomptable valeur, s'étaient taillé des états aux dépens du monde arabe, n'ayant pu résister à l'attrait des richesses et de la civilisation orientales, en avaient accepté les moeurs et la plupart des institutions (8).
Bien que du VIIe au XIIe siècle, elle eût plusieurs fois changé de maîtres, Antioche était demeurée une ville gréco-syrienne et sa population était profondément imbue des coutumes, des idées et de la civilisation byzantines. Au début de son principat (9). Roger employa le premier, sur ses monnaies, les légendes en langue latine, puis il revint au grec, que conserva Bohémond II. Nous trouvons là, je crois, une des preuves les plus frappantes de la persistance de la langue et de l'influence grecques à Antioche.

En février 1113 (10), Roger et Bernard, patriarche d'Antioche, demandèrent au pape Pascal II de fixer la limite qui devait séparer les deux patriarcats d'Antioche et de Jérusalem. C'est le premier acte du principat qui nous soit connu.
Au mois de mai suivant, le nouveau prince dut réunir ses troupes et rejoindre l'armée royale assemblée à Tibériade pour faire face à une invasion musulmane (11).
A la suite de la mort de Rodohan, survenue le 10 décembre (12) de la même année, Roger obligea Alp-Arslan, son fils, à payer le tribut annuel que la ville d'Alep devait à la principauté d'Antioche. En 1114, il confirma, en y joignant les siennes, les libéralités faites à l'abbaye de Notre-Dame de Josaphat par plusieurs de ses barons (13).
Le 27 novembre, un terrible tremblement de terre ruina en partie la ville d'Antioche et causa de grands ravages dans toute la principauté. Le prince Roger s'empressa de parcourir les châteaux pour les mettre sans retard à l'abri des attaques des Arabes. Pendant ce temps, le duc et le vicomte d'Antioche, convoquant les habitants de cette ville, les invitaient à contribuer, chacun dans la mesure de ses ressources, à la reconstruction des murailles qui avaient été fort endommagées.
Tous, petits et grands, s'imposèrent de lourds sacrifices pour réparer le désastre, redoutant que Alp-Arslan, prince d'Alep, et l'atabek de Damas ne profitassent de la situation déplorable dans laquelle se trouvait la principauté pour l'envahir (14).
Heureusement pour les Francs, de graves dissentiments s'étaient élevés, depuis quelques mois, entre les princes musulmans voisins de la Syrie ; ces derniers, alors absorbés par leurs propres querelles, laissèrent en paix la province d'Antioche (15).

A la suite de l'échec qu'il avait éprouvé sous les murs d'Edesse, en juin 1114 (16), Boursouk, prince de Mossoul, s'étant traîtreusement emparé d'un des fils d'il Ghâzy, celui-ci jura de s'en venger et, au mois de mai 1115; il défit complètement les troupes du prince de Mossoul ; mais redoutant alors la colère du sultan Mohammed Schah, il se retira à Damas près de l'atabek Togtekîn. Ce dernier et Il Ghâzy, apprenant que Boursouk s'approchait de l'Euphrate à la tête d'une nouvelle armée, envoyèrent au prince d'Antioche un agent chargé de lui affirmer par serment leurs bonnes dispositions à son égard et de lui demander unè entrevue (17). Roger se rendit donc à leur camp établi sur les bords du lac de Kadès et tous trois renouvelèrent leurs engagements ; puis le prince retourna à Antioche. Cette réunion paraît avoir eu lieu vers la fin de juillet 1115.
Boursouk ayant franchi l'Euphrate le mois suivant, vint camper dans le ouady Boutnan (18). Le prince Roger, réunissant alors toutes les forces de la principauté, vint s'établir à Fémie et informa le roi et le comte de Tripoli de la venue du prince de Mossoul.
Pendant ce temps, l'armée musulmane, se rendant à l'appel du prince de Scheïzar, établit ses cantonnements autour de ce château et tenta une attaque infructueuse contre Cafartab (Cafarda) (19). Mais, sur ces entrefaites, le roi Baudouin et Pons, comte de Tripoli, ayant rejoint Roger avec toute l'armée franque, ces princes résolurent de se porter sur Gistrum, poste avancé de Scheïzar, dont ils se rendirent maîtres (20). D'après les mémoires d'Ousâma, Togtekîn et Il Ghâzy avaient amené leurs troupes au camp latin et l'atabek de Damas prit part, en personne, à l'attaque du Pont-dès-Mounkidites (Gistrum).
A la suite de cette affaire, l'armée de Boursouk s'étant retirée sur Alep, les Francs crurent, trop facilement, à une retraite et se séparèrent pour retourner, le roi à Jérusalem et Pons à Tripoli. L'armée du prince de Mossoul faisant alors un retour offensif, s'empara de Cafartab et attaqua la Marre ou Marra (Maarat en Noman) et Zerdana. A cette nouvelle, Roger, accompagné de Bernard, patriarche d'Antioche, se rend à Rugia (21), surprend l'armée musulmane campée près de là, dans la vallée du Sarmit, et, le 22 septembre, remporte sur elle une victoire complète (22). A cette journée se distinguèrent, entre tous, Roger de Barneville, Guy le Chevrier, seigneur de Tarse, Robert, seigneur de Zerdana, Bochard, Robert de Sourdval, Alain, seigneur du Cerep et Guy Fresnel, seigneur de Harrenc (23). Le butin fait sur le camp ennemi s'éleva à plus de 400,000 besants d'or.
Ousâma place à l'année 1116 une négociation secrète entre le prince Roger et l'émir Mourchid Mounkid, son père, prince de Scheïzar (24).
D'après Aboulfaradj (25), le prince Roger aurait surpris, vers le même temps, entre Alep et la Marre, l'émir Boursouk et lui aurait fait éprouver un sanglant échec.
La même année, à la demande du philosophe Abdelmessie, d'Edesse, Roger intervint en faveur du patriarche jacobite Mar Athanase VII, que Bernard de Valence, patriarche latin d'Antioche, avait fait emprisonner à tort, et autorisa le patriarche syrien à se retirer au monastère de Cancrata, prés d'Amid (26).
En 1117, la principauté d'Antioche, Alep et la Mésopotamie éprouvèrent une véritable disette (27).
Au milieu des troubles suscités à Alep à la suite du meurtre de Loulou, Yarouktasch, un des émirs de Rodohan, s'empara du pouvoir en 1117 et, redoutant que Boursouk ne parvînt à s'emparer de cette ville, appela à son secours Roger (28), avec qui il fit alliance, lui livra le fort d'El Koubba et lui accorda le droit de lever une taxe sur les pèlerins musulmans, ainsi que le droit de conduire, à travers les marches de la principauté d'Antioche, leurs caravanes se rendant d'Alep à la Mecque (29). Enfin, les troupes du prince d'Antioche se joignirent à celles d'Alep pour attaquer Balis, mais l'approche d'Il Ghâzy leur fit lever le siège.
Peu après Pâques 1118, une armée égyptienne étant venue camper sous les murs d'Ascalon, le roi invita le prince Roger à le rejoindre au camp qu'il avait formé à Azot. Il n'y eut pas d'engagements et les ennemis s'étant observés pendant trois mois, on se retira de part et d'autre (30).
Vers le même temps Boursouk et Togtekîn, cherchant à s'emparer d'Alep, les habitants de cette ville appelèrent Roger à leur aide ; mais les succès de l'armée royale dans le Hauran - et la défaite essuyée, non loin d'Adraha, par Tadj-el-Molouk-Boury, fils de Togtekîn, retinrent l'atabek à Damas (31).
Le prince d'Antioche se rendit alors maître de Hazart, puis il consentit au renouvellement de la trêve avec les habitants d'Alep, qui lui remirent le château de Tell Hirak, acquittèrent le tribut annuel et reconnurent aux Francs la possession de toute la contrée avoisinant Alep à l'ouest et au nord (32).
Cette même année 1118, Roger confirma toutes les donations antérieurement faites à l'Hôpital dans l'intérieur de la principauté (33).
Au mois de mai 1119, Il Ghâzy, prince de Mardin, franchit l'Euphrate aux gués de Bedaza et de Sandja, à la tête d'une armée de 40,000 hommes, ravagea le territoire de Turbessel et de Tell Khaled, puis vint, par Merdj-Dabik et Moslemia, camper à Kinesserïn ; de là, il envahit la principauté d'Antioche en passant par Rugia (34) et s'empara du château de Kastoun (Tell Gastoun ou Gaston).

Roger, après avoir prévenu le roi et le comte de Tripoli de cette invasion, s'établit avec ses troupes entre l'Afrin et Cerep, non loin du château de Tell el Akbarim, dans un lieu nommé Balat (35), dont le site doit être, je crois, le même que celui de la Palatiza des Grecs.
Quand cette nouvelle parvint au roi, il était campé près de Tibériade et venait de terminer une expédition sur la rive gauche du Jourdain. Il se mit sur-le-champ en route, pour secourir le prince Roger, et trouva Pons, comte de Tripoli, prêt à entrer en campagne. Sur ces entrefaites, le prince d'Antioche, à l'instigation de certains de ses vassaux, dont les fiefs étaient à la merci des Musulmans, bien que n'ayant avec lui que huit mille hommes, engagea l'action sans attendre l'arrivée du roi, son beau-frère, et du comte de Tripoli (36). Il forma ses troupes en quatre corps, le premier sous les ordres de Geoffroy le Moine, le second commandé par Guidon Fresnel, seigneur de Harrenc; lui-même se mit au centre à la tête du troisième. Le quatrième, composé de turcoples et de troupes arméniennes, était aux ordres de Robert de Saint-Lô. La réserve chargée de la garde du camp avait, je crois, pour chef Renaud Mansoer.

Le combat fut très acharné, malheureusement le désordre qui se mit dans l'échelle de Robert de Saint-Lô amena une effroyable défaite, dans laquelle le prince d'Antioche et la plupart de ses chevaliers perdirent la vie (19 juin).
Renaud Mansoer, gravement blessé, s'était retiré dans la tour du château de Samartani, espérant pouvoir y tenir jusqu'à l'arrivée de l'armée royale, mais le manque de vivres l'obligea bientôt à se rendre (37).
Après s'être emparé d'Artésie, Il Ghâzy hésita à marcher, sur Antioche (38).

A la nouvelle de ce désastre, la princesse Hodierne et le patriarche Bernard réunirent ce qui restait de Latins dans Antioche, s'efforçant de mettre la ville en état de défense. Le patriarche (39), craignant quelque trahison, interdit à tous les indigènes de sortir la nuit sans lumière et il fit concourir les moines et les clercs à la garde des tours de l'enceinte. Il Ghâzy ayant envoyé deux corps de troupes pour empêcher l'arrivée du roi, le premier de ces corps voulut disputer à Baudouin le passage du Nahar-es-Sïn (40), à mi-chemin entre Zibel et Markab, et fut culbuté. Le souvenir de ce combat s'est conservé jusqu'à nos jours dans le nom que porte encore le cap voisin : Ras Baldy el Melek (Cap du roi Baudouin). L'armée royale rencontra le second corps près de la montagne de Hingron, non loin de Cassembelle (Kassab) (41), et le tailla également en pièces. Le roi arriva enfin à Antioche et prit en main le gouvernement de la principauté. Il assembla, dans l'église Saint-Pierre, les notables, tant latins que des divers rites orientaux habitant la ville, et là, il leur promit de donner sa fille en mariage au jeune Bohémond, dès qu'il serait en âge de chevalerie, et de lui remettre alors la principauté. En attendant, il se chargeait de la défendre et de l'administrer (42).

Pendant ce temps, Il Ghâzy avait entrepris le siège du Cerep (43), profitant de l'absence de son seigneur, Alain du Chesne, qui, ainsi que les chevaliers du comté d'Édesse, s'était rendu à Antioche pour répondre à l'appel du roi. Les défenseurs du Cerep, accablés par le nombre, rendirent le château (44), et les Musulmans se dirigèrent vers Zerdana.
Baudouin ayant réuni toutes les forces disponibles qu'il put tirer des villes de la Cilicie et des seigneuries voisines, se mit en marche, accompagné des comtes d'Édesse et de Tripoli, pour se mesurer avec les Sarrasins. Il se dirigea vers Hab en passant par Rugia (45) et apprit bientôt que l'armée du prince de Mardin était campée à Tell Danit, à 8 kilomètres à l'est de Hab, couvrant le siège du château de Zerdana, que le manque de vivres fit capituler au moment où il allait être dégagé (46).
Le 14 août, l'armée royale remporta sur les turcomans d'Il Ghâzy et les troupes de Togtekin une victoire complète et poursuivit les fuyards jusqu'à Tell-es-Sultan. Le roi eut un cheval tué sous lui, et Ebremar (47), archevêque de Césarée, qui portait la vraie croix, fut légèrement atteint d'une flèche au début du combat. L'issue de la bataille fut un moment douteuse et des fuyards portèrent à Hab, à Antioche et même jusqu'à Tripoli, la nouvelle d'une défaite. Le soir, le roi de Jérusalem vint coucher au château de Hab et retourna le lendemain matin sur le théâtre du combat pour faire relever les blessés et enterrer les morts. Il envoya à sa soeur et au patriarche un messager porteur de son anneau royal pour leur annoncer la victoire de Tell Danit (48), où trois mille Musulmans trouvèrent la mort, tandis que la perte de l'armée franque fut de huit cents hommes, dont cent chevaliers. Le roi revint à Antioche où il fut reçu en grande pompe (49). Dès son arrivée, il choisit, autant que possible, dans les mêmes familles, des feudataires pour les fiefs dont les seigneurs avaient péri et mit en état de défense les forteresses voisines d'Antioche (50).

Les mois de septembre, octobre et novembre 1119 furent employés par Baudouin à reprendre une partie des villes et châteaux tombés au pouvoir des musulmans à la suite du désastre de Balat. Etant donc sorti d'Antioche, il vint d'abord assiéger le château de Zour (51), à l'ouest d'El Bara, forteresse cédée aux Francs par les Mounkidites ; la garnison se rendit sur-le-champ et eut la liberté de se retirer. Puis, il enleva d'assaut Kefer-Rouma, Cafartab, Maaret-Meserin et le Sermin. C'est à la suite de la prise de cette dernière ville que le roi donna à Joscelin de Courtenay l'investiture définitive du comté d'Edesse dont il n'avait encore que la garde. Ce dernier, en rentrant dans ses États, entreprit une campagne dans la région comprise entre le ouady Boutnan et l'Euphrate (52), et fit de nombreux prisonniers aux environs de Membedj. Le séjour du roi dans la principauté d'Antioche se prolongea jusqu'au commencement du mois de décembre, après quoi il rentra à Jérusalem pour la cérémonie de son couronnement, qui eut lieu à Bethléem, le jour de Noël (1119) (53).

Au mois de mai 1120, l'émir Ischak, gouverneur d'Athareb, tenta une nouvelle incursion à la tête des troupes d'Alep, mais il essuya un grave échec dans le district de Leïloun, entre Tourmanïn et Tell Agdi (54).
Le 26 du même mois, Il Ghâzy franchit l'Euphrate avec une armée composée de Turcomans et tenta de s'emparer de Hazart, mais les troupes de la principauté s'étant avancées, il se retira vers Alep après avoir détruit Zerdana.
Le roi Baudouin s'empressa de venir à Antioche où il arriva dans le courant du mois de juin (1120), pendant que le comte d'Édesse pénétrait dans les cantons de Nakira et d'El Ahass, au sud-est d'Alep (55). Il Ghâzy conclut alors avec le roi une trêve qui devait durer jusqu'à la fin de l'année de l'hégire 514 (seconde moitié de mars 1121); mais Joscelin d'Edesse, ne se, considérant point comme lié par cette convention, continua les hostilités contre Alep (56).
En juin 1121, la trêve étant expirée, Baudouin se porta sur Alep et, profitant de la révolte de Schems-ed-doula-Suleïman, fils d'Il Ghâzy qui sollicitait son appui, il vint à Zerdana et en releva les murs; puis, au mois d'août, il attaqua Khanasserah, s'empara de cette ville et fit transporter les portes de la citadelle à Antioche (57). Il se rendit maître ensuite de Bordj-es-Sibna, de Nakirah et d'El Ahass, vint camper de là à Selda sur les bords du Koïk, et se porta enfin devant Atareb, où il s'arrêta trois jours, avant de rentrer à Antioche.

C'est ici. je crois, que doit se placer le traité de paix négocié entre les agents d'Il Ghâzy à Alep, d'une part, et Joscelin d'Edesse, assisté de Geoffroy (le Moine ?). Ces négociations durent être antérieures à la révolte de Suleïman (58), fils d'Il Ghâzy, ce qui expliquerait que Kemal-ed-Dîn les place au mois d'octobre de l'année précédente (1120). Baudouin était, en effet, à cette époque à Jérusalem. Mais, on n'avait pu remettre Athareb aux Francs, par suite du refus de la garnison musulmane d'évacuer cette place (59), ce qui fit probablement que cette convention resta lettre morte jusqu'à la fin de la campagne du roi Baudouin (octobre 1121), laquelle coïncida avec la soumission du fils d'Il Ghâzy.

Cette paix ne devait pas être de longue durée, car le 25 juin 1122, profitant de ce que le roi était retenu à Tripoli par ses démêlés avec Pons, comte de cette ville (60), qui, à l'instigation des Grecs, cherchait à s'affranchir de la suzeraineté royale, Il Ghâzy traversa de nouveau l'Euphrate et, trois jours plus tard, vint camper sous les murs de Zerdana, dont il força la première enceinte après quelques jours de siège. Guillaume, seigneur de ce château, informé du passage de l'Euphrate et de l'approche du prince de Mardin, avait mis la place en état de défense, puis s'était rendu, en toute hâte, à Tripoli pour demander le secours du roi. Ce dernier, confiant dans le traité conclu, ne voulut pas d'abord croire à ce manque de foi. Bientôt (61), cependant, la nouvelle du siège de Zerdana lui parvenant de divers côtes, il se hâta de se rendre à Antioche emménant avec lui le comte de Tripoli qui, revenu à de meilleurs sentiments, avait fait sa soumission. Quand les Francs arrivèrent près de Zerdana, le siège durait déjà depuis quatorze jours et les Musulmans avaient dressé quatre grandes pierrières qui lançaient d'énormes projectiles sur le château (62).
A l'approche du roi, Il Ghâzy leva le siège. L'armée chrétienne se dirigea alors vers Athareb dont elle incendia les faubourgs. Pendant ce temps, Il Ghâzy reparut sous les murs de Zerdana et en reprit le siège. A cette nouvelle, les Francs revinrent à El Deïr, et Il Ghâzy, tombé gravement malade, rentra à Alep.

Peu après l'émir seldjoukide Daoulab fils de Koutoulmich fit une incursion près de Harbel sur le territoire de Hazart, mais il subit un échec et perdit une partie de ses troupes (63).
Au mois d'octobre suivant, Baudouin fit, sur le territoire d'Alep, une campagne durant laquelle il s'empara de Bozâa et d'El Bab (64). Cette campagne paraît s'être prolongée jusqu'en décembre. Il Ghâzy était mort le 2 novembre (1122) (65). Le 9 avril 1123 (66), la paix fut conclue entre le roi Baudouin et Bedr-ed-Daouleh, prince d'Alep, qui remit Athareb au roi. Ce dernier le rendit à Alain du Chesne, qui conserva cette seigneurie jusqu'à sa mort (67).
Le mercredi 18 du même mois, le roi fut surpris, non loin du pont de Schendsché, sur le Kara-Sou (68), par les troupes de Nour-ed-Daula-Balk-ibn-Beheram-ibn-Ortok et fait prisonnier. Il fut conduit à Kartpert (69), où étaient déjà, depuis le mois d'août précédent, Joscelin, comte d'Édesse, et Waleran du Puiset, seigneur de Bir.

En mai, une conspiration des Arméniens de la ville de Kartpert rendit la liberté aux prisonniers. Tandis que le roi restait à la garde de la place, Joscelin d'Édesse se rendit en hâte à Antioche pour y chercher des renforts ; mais le retard apporté à la réunion des troupes permit à Balak de reprendre le château, et le roi ainsi que le seigneur du Bir retombèrent entre ses mains.
A dater de ce moment, la défense des principautés d'Édesse et d'Antioche dépendit absolument de Joscelin qui fit, aux mois de novembre et de décembre de la même année, avec le seigneur du Cerep, une campagne très brillante (70) durant laquelle ces deux seigneurs mirent à feu et à sang toute la contrée environnant Alep. Ce fut Joscelin qui, le 28 avril 1124, gagna, entre Tell Khaled et Membedj, la bataille où Balk-ibn-Beheram ibn-Ortok (71) perdit la vie, et nous savons qu'à la suite de cette victoire, Joscelin envoya d'abord la tête de Balk à Antioche pour rassurer les habitants, puis la fit porter ensuite au camp de l'armée franque qui assiégeait Tyr.

Je crois voir dans ces événements l'origine des prétentions du comte d'Édesse à la principauté d'Antioche et la cause première de sa mésintelligence avec Bohémond II, quand ce jeune prince vint prendre possession de son héritage en août 1126.

La mort de Balk amena la délivrance du roi, qui put alors faire négocier sa rançon près de Timourtasch. Ce fut l'émir Abou-l'Asakir-Soultan-Mounkid, prince de Scheïzar, qui traita cette affaire.
Baudouin quitta Alep le 19 juin et demeura à Scheïzar jusqu'au 30 août (72), date de l'arrivée des otages. Le roi se rendit alors à Antioche. Là, les prélats et les grands feudataires déclarèrent s'opposer à la remise aux Musulmans des places promises pour la rançon du roi, c'est-à-dire des villes d'Athareb, de Hazart, de Zerdana et de Cafartab. On négocia longtemps à ce sujet sans pouvoir parvenir à un accommodement et, pendant ce temps, l'armée franque s'étant réunie à Artah, un traité d'alliance fut conclu entre les Francs et Dobaïs, émir résidant à Hilla, en Mésopotamie, pour assiéger Alep.
Les troupes latines conduites par Baudouin arrivèrent, le lundi 8 octobre (73), sous les murs d'Alep, dont le siège se prolongea jusqu'au 25 janvier 1125, date de l'arrivée à Balis d'une armée de secours conduite par Ak-Sonkor Boursouk. Les Francs se retirèrent vers Athareb, et Boursouk, après être entré à Alep, se dirigea sur Hazart, où il fut atteint par l'armée royale, qui lui infligea, le 22 mai, sous les murs de cette ville (74), une sanglante défaite portant, dans l'histoire des croisades, le nom de bataille de Hazart (75).
Une trêve fut alors conclue et Baudouin racheta de Bour-souk, pour 80,000 dinars, ses otages qui étaient à Scheïzar chez les Mounkidites (76).
On ne put s'entendre pour la conclusion d'un traité de paix et pendant tout le printemps de l'année 1126, les deux armées demeurèrent en présence entre Maaret Meserïn et le Sermin.
Le 23 juillet, Boursouk s'étant retiré à Alep, Baudouin et ses troupes rentrèrent à Antioche où arriva bientôt le jeune prince Bohémond II (77).
1. Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, page 81).
2. Guillaume de Tyr, livres XII et XIX (pp. 490 et 889).
3. Foulcher de Chartres, livre II, chap. XLVII (Historiens occidentaux, tome, III, page 425). - Tudebodus imit. (Historiens occidentaux, tome, III, page 229). - Guillaume de Tyr, livre XI, chap. XVIII (p. 483).
4. Ibid., livre XII, chap. XI (p. 526).
5. Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux des Croisades, tome, III, page 442); - Guillaume de Tyr, liv. XII, chap. X (p. 526).
6. Journal asiatique, 4° série, tome, VI, page 539; et tome, VII, page 215.

7. « Le roi Guillaume de Sicile se sert de musulmans, a dans son intérieur des pages eunuques, il a une garde nègre; l'inspecteur des cuisines est musulman. A sa cour, on déploie un grand luxe d'habillements somptueux. Il y a au palais une manufacture de draps où des femmes brodent en or les vêtements du roi. Dans un harem, il entretient des concubines qui sont toutes musulmanes. » Extrait d'Ibn Djobaïr (Journal asiatique, 4° série, tome, VI, page 539).
8. Rey, Colonies franques de Syrie, pp. 6, 11, 12, 14. Je suis bien tenté de penser qu'il peut, et même qu'il doit y avoir quelque connexité entre ce fait et le récit fort romanesque et probablement très amplifié qu'on lit dans Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, IV, pp. 144-158). Il y est dit, que durant sa captivité, de 1100 à 1103, chez le prince Danichmendite Mélik Ghâzy Mohammed, Bohémond fut traité avec de grands égards, qu'il communiquait, facilement, avec ses sujets d'Antioche et que, notamment, en 1101, il décida par ses conseils l'élection de Bernard de Valence, au patriarcat d'Antioche : que Mêlas, la fille du prince musulman, - et c'est ici que le chroniqueur normand parait avoir donné libre carrière à son imagination - se prit d'admiration et peut-être d'un sentiment plus tendre pour Bohémond. Bientôt un émir, de la famille des Danichmendites qu'Orderic Vital désigne sous le nom de Soliman et comme le propre frère de Mélik Ghâzy, s'étant révolté, le prince d'Antioche et ses compagnons de captivité consentirent, à la demande de la princesse Mêlas, à apporter à Mélik Ghâzy l'appui de leur courage. Soliman ayant été défait, Bohémond et les autres chevaliers latins ses compagnons recouvrèrent leur liberté. En ce qui concerne Soliman, il faut, je crois, l'identifier avec Kilidj Arslan I, auquel les historiens occidentaux donnent également ce nom (Albert d'Aix, livre IX, ch. XXXV, Historiens occidentaux, tome, IV, pp. 611-612). Ce personnage aurait voulu contraindre Mélik Ghâzy à accepter la somme offerte par Alexis, dont il espérait avoir sa part. La princesse Mêlas aurait alors accompagné Bohémond à Antioche où, après avoir été baptisée, elle aurait épousé le prince Roger, neveu de Tancrède et petit neveu de Bohémond. Or, Roger ayant épousé, en légitime mariage, une femme de la famille de Rethel, soeur cadette de Baudouin II roi de Jérusalem, à quel titre la jeune Danichmendite sera-t-elle entrée dans sa maison ? Doit-on voir en elle une première épouse répudiée peut-être postérieurement à 1104, pour faire place à la princesse Hodierne ? Ou doit-on penser, qu'à l'exemple des princes musulmans, ses voisins, Roger choisit ses concubines parmi des femmes plus ou moins directement alliées aux familles des grands émirs formant l'aristocratie du monde arabe, de façon à trouver en elles, à un moment donné, des agents prêts à nouer dans les harems musulmans quelque négociation secrète ou à y puiser des renseignements sur les côtés obscurs des événements et des intrigues qui agitaient, alors, le mondé oriental ? Or les Danichmendites représentent, dans la lutte de l'Orient et de l'Occident, un élément moins rare qu'on ne le croit à cette époque, servant d'intermédiaires entre les deux civilisations chrétienne et musulmane et s'inspirant de l'une et de l'autre indifféremment, au mieux de leurs intérêts personnels.
9. Schlumberger, Numismatique de l'Orient latin, page 46.
10. Cartulaire du Saint-Sépulcre, page 9.
11. Guillaume de Tyr, livre XI, chap. XIX, page 485.
12. Kemal-ed-Dîn, dans Rohricht, Quellenbeitrage, page 243.
13. Delaborde, Chartes de Terre-Sainte, page 27.
14. Gautier le Chancelier, Bella Antiochena (Historiens occidentaux, tome, V, page 85).
15. Historiens arabes, tome, I, pp. 290-292.
16. Ibid.
17. Historiens arabes, tome, I, page 291.
18. Historiens occidentaux, tome, V, page 81. - Bulletin de la Soc. des Antiquaires, an. 1888. page 299.
19. Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, pp. 87-88).
20. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 98.
21. Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, page 90).
22. Ibid., page 94.
23. Historiens occidentaux, tome, III, pp. 430 et 572.
24. H. Derenbourg', Vie d'Ousâma, page 108.
25. Aboulfaradj, Chronologie syriac. (éd. de Leyde), page 304.
26. Bar Hebraeus, Chronologie ecclesiastique (éd. Abbeloos, tome, II. page 471).
27. Historiens arabes, tome, III. page 613.
28. Kemal-ed-Dîn, ap. Rohricht, Quellenbeitruge, pp. 251-252.
29. Le traité relatif à la protection des caravanes par le prince d'Antioche s'exécuta fidèlement.
30. Guillaume de Tyr, liv. XII, chap. VI, page 519.
31. Historiens arabes, tome, I, page 315.
32. Historiens arabes, tome, III, page 315.
33. Paoli, Codice diplomatic, tome, I, page 6.
34. Kemal-ed-Dîn, Rohricht, Quellenbeitruge, page 255.
35. Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux, tome, III, page 442).
36. Gautier le chancelier, Bella Antiochena (Historiens occidentaux, tome, V, page 108, et Guillaume de Tyr, livre.XII, chap. IX (pp. 523-525).
37. Ibid., page 526. Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, page 109).
38. Historiens arabes, tome, III, pp. 619-620.
39. Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, page 115).
40. Historiens arabes, tome, III, page 616. - Bulletin de la société des antiquaires de France, année 1884, page 286.
41. Foulcher de Chartres, liv. III, chap. III (Historiens occidentaux, tome, III, page 442). - Gautier le Chancelier, Bella Antiochena (Historiens occidentaux, tome, V, page 116). - Guillaume de Tyr, livre XII, chap. XI, page 527.
42. Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, page 118).
43. Historiens arabes, tome, III, page 620.
44. Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, page 119
45. Guillaume de Tyr, livre XII, chap. XII, page 528.
46. Historiens arabes, tome, III, page 620.
47. Foulcher de Chartres, liv. III, chap. IV et V (Historiens occidentaux, tome, III, pp. 443-444). - Gautier le chancelier (Historiens occidentaux, tome, V, pp. 121-123).
48. Guillaume de Tyr, livre XII, chap. XII, page 530.
49. Foulcher de Chartres, liv. III, chap. V (Historiens occidentaux, tome, III, page 444). Ibid., page 531.
50. Ibid., pp. 444-445.
51. Kemal-ed-Dîn, dans Rohricht, Quellenbeitrage, page 260.
52. Historiens arabes, tome, III, page 623.
53. Foulcher de Chartres, liv. III, chap. VII (Historiens occidentaux, tome, III, page 445). - Guillaume de Tyr, livre XII, chap. XII, page 531.
54. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage, page 261.
55. (Historiens occidentaux, tome, III, page 446).
56. Kemal-ed-Din (Historiens arabes, tome, III, page 625).
57. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage, page 267. Les portes de la citadelle étaient probablement en fer forgé ornées d'inscriptions coufiques, comme on en voit encore à la citadelle d'Alep et au château de Bir-ed-jik.
58. Ibid., page 265.
59. Historiens arabes, tome, III, page 631.
60. Foulcher de Chartres, liv. III, chap. XI (Historiens occidentaux, tome, III, page 417) et Guillaume de Tyr, livre XIV, chap. XX, page 635.
61. Kemal-ed-Din ; dans Rohricht, Quellenbeitrage, page 269.
62. Ibid., page 272. 63. Kemal-ed-Din (Historiens arabes, tome, III, page 633).
64. Historiens arabes, tome, III, page 635.
65. Cf. Historiens arméniens, tome, I, page 110; - Historiens arabes, tome, I. page 15: tome, III, page 634.
66. Ibid., tome, I, page 319 et tome, III, page 635.
67. Nicetas (Historiens Grecs, tome, I, page 218).
68. Matthieu d'Édesse (éd. Dulaurier, page 307).
69. Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, IV, page 247). - Foulcher de Chartres (Historiens occidentaux, tome, III, page 450). - Guillaume de Tyr, livre XIV, chap. XXI, XXII, XXIV, pp. 537-539, 541.
70. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage.
71. Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, IV, pp. 259-260). - Foulcher de Chartres, liv. III, chap. XXXI (Historiens occidentaux, tome, III, page 463). - Guillaume de Tyr, liv. XIII chap. Il (p. 571).
72. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage.
73. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage, page 281.
74. Ibid., page 287.
75. Foulcher de Chartres, liv. III, chap. XLII (Historiens occidentaux, tome, III, pp. 471-472). - Guillaume de Tyr, liv. XIII, chap. XVI (p. 579).
76. Historiens arabes, tome, III, page 651.
77. Kemal-ed-Dîn, dans Rohricht, page 290.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Bohémond II, prince d'Antioche (1126-1131)

Bohémond II naquit en Pouilles en 1108, deux ans avant la mort de son père. Il y passa son enfance, et ce fut en 1126 seulement, qu'il vint occuper, en Syrie, l'héritage paternel (1).
C'est par les mémoires d'un émir arabe, Ousâma ibn Moun-kid, fils du prince de Scheïzar, que nous avons le plus grand nombre de détails sur l'arrivée en Syrie du jeune Bohémond (2). Le roi Baudouin était à Antioche où, ce jour-là même, il donnait audience à un envoyé des Mounkidites en mission près de lui, quand on vint lui annoncer le débarquement, au Port-Saint- Siméon, du fils de Bohémond Ier. Voici en quels termes Ousâma raconte cet épisode :
« Un navire arriva à Es Soueidieh (3). Il en débarqua un jeune homme couvert de vêtements usés. On l'introduisit près de Baudouin, auquel il se fit connaître comme le fils de Bohémond. Baudouin lui livra aussitôt Antioche et alla établir son campement en dehors de la ville. »
« Notre représentant près du roi Baudouin nous a juré que celui-ci avait dû acheter sur le marché, le soir même de ce jour, l'orge nécessaire à ses chevaux, alors que les greniers d'Antioche regorgeaient de denrées. »
Le roi Baudouin, heureux de ne plus être obligé de se partager entre Jérusalem et Antioche, s'empressa de faire prêter serment de fidélité à Bohémond II par tous les feudataires de la principauté, puis il lui accorda la main de la princesse Alix, sa seconde fille. Le mariage eut lieu vers la fin de septembre 1127 (4).

Au mois de décembre de la même année, Bohémond confirma les donations faites aux Génois, dans la principauté d'Antioche, par son père, le prince Bohémond Ier (5).
Peu après son mariage, le nouveau prince reprit Cafartab, dont il massacra la garnison musulmane. A la même époque, il s'éleva un différend entre lui et Joscelin, comte d'Édesse, qui, probablement aussi, avait nourri l'espoir de posséder Antioche, à la suite de la mort du prince Roger. Joscelin envahit la principauté, accompagné de plusieurs émirs musulmans, ses alliés, et y porta la dévastation. A cette nouvelle, le roi Baudouin, effrayé du péril dans lequel cet événement plongeait les colonies franques de Syrie, s'empressa de se rendre à Antioche en compagnie du patriarche de Jérusalem. L'intervention de ce dernier parvint à ramener Joscelin à de meilleurs sentiments, mais non sans que le patriarche eût été obligé de le menacer des foudres de l'Église (6).

C'est à l'année 1128 que paraît devoir être fixée la tentative de Bohémond II contre Scheïzar, où il eut un cheval tué sous lui par un cavalier à la solde des Mounkidites (7). Bohémond, prévoyant que les prétentions des empereurs de Constantinople sur la principauté d'Antioche finiraient par améner un conflit, s'efforça de mettre en état de défense la partie de la Cilicie qui dépendait de la principauté, pour en faire un rempart contre les tentatives des Grecs. Malheureusement, il fut impuissant contre les intrigues nouées, jusque dans sa propre maison, par les agents secrets de l'Empire.

En 1129 (8), Bohémond s'empara du château de Kadmous. C'est vers cette époque que les Francs imposèrent aux Musulmans d'Alep et de Damas l'obligation de soumettre leurs esclaves chrétiens à la visite de commissaires envoyés par eux à l'effet de libérer tous ceux qui voudraient retourner en pays chrétien (9). L'année suivante, Bohémond accompagna le roi de Jérusalem dans son expédition contre Damas (10).
Ce prince, qui ne régna que cinq ans, et sur qui nous possédons fort peu de détails, périt en janvier 1131 (11), au cours d'un combat livré aux troupes d'Emad-ed-Dîn Zenghi, dans les plaines de la Cilicie, près du lieu nommé alors Portus palorum, non loin de L'Ayas. D'après Romuald (12), ses restes mortels, transportés à Jérusalem, auraient été inhumés dans l'église de Notre-Dame-la-Grande, près du Saint-Sépulcre, il ne laissa de son mariage qu'une fille, nommée Constance.
1. Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, IV, page 246).
2. D'après la chronique de Romuald (ap. Muratori, Script, rer. Ital., tome, VII, col. 184), Bohémond, laissant ses seigneuries de Pouilles à son cousin Alexandre, comte de Calabre, serait arrivé en Syrie au mois de septembre 1126 avec une escadrille de dix-neuf galères et six navires de charge portant une troupe de chevaliers d'élite.
3. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 136; cf. Rev. de l'Oroient latin, tome, II, pp. 446-447.
4. Foulcher de Chartres, liv. III, chap. LXI, (Historiens occidentaux, tome, III, page 485), et Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, IV, page 246). - Guillaume de Tyr, liv. XIII, chap. XXI (pp. 588 et 589).
5. Historia Patriae monumenta. Liber jurium, tome, I, page 31.
6. Guillaume de Tyr, liv. XIII, ch. XXII (p. 590).
7. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 138.
8. Historiens arabes, tome, I, page 387.
9. Ibid., tome, II, 2e partie, pp. 69 et suivantes. 10. Guillaume de Tyr, Hv. XIII, chap. XXVI (p. 596).
11. Guillaume de Tyr, liv. XIII, ch. XXVII (p. 599).
12. Muratori, Scrip. rer. Ital., tome, VII, col. 185.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Baillie des rois Baudouin II et Foulques (1131-1136)

A la mort de Bohémond, la princesse Alix, sa veuve, femme d'un orgueil insensé, se laissant circonvenir par des agents byzantins, entreprit de s'affranchir de la suzeraineté de son père et de se rendre indépendante dans la principauté, espérant, dit Guillaume de Tyr, pouvoir se remarier et apporter la principauté à l'époux de son choix. Redoutant l'opposition des grands vassaux, elle n'hésita pas à s'aboucher avec l'atabek Zenghi et à solliciter l'appui des Musulmans (1).

Dès que le roi Baudouin fut informé de ces incidents, il s'empressa de se rendre à l'appel des feudataires d'Antioche. A son arrivée, il trouva les portes de la ville fermées par l'ordre de sa fille. Cependant, le roi put, grâce à l'aide d'un chevalier, nommé Guillaume d'Avise, se créer des intelligences dans la place, et la porte Saint-Paul fut remise à Foulque d'Anjou, son gendre, pendant que celle du Duc était ouverte à Joscelin de Courtenay, comte d'Édesse. Baudouin ayant pénétré dans Antioche avec ses troupes, la princesse se réfugia dans une des tours de la ville, puis bientôt vint se jeter aux pieds de son père, qui lui pardonna. Après avoir fait jurer fidélité, par la haute cour d'Antioche, à la jeune princesse Constance, fille de Bohémond II, il fit attribuer comme douaire à la princesse Alix, les villes de Laodicée et de Zibel. Puis, ayant pris toutes les mesures propres à sauvegarder la principauté, il rentra à Jérusalem, où il fut, peu après, atteint de la maladie qui, le 20 août 1131, le conduisit au tombeau (2).

Les Musulmans profitèrent de ces troubles pour envahir la principauté et ravagèrent les environs de la Marre (Maarat en Noman) et le territoire de Cafartab (3).
Dès que la princesse Alix apprit la mort de son père, elle se laissa de nouveau aller aux influences néfastes auxquelles elle avait obéi après la mort de son mari, et elle tenta de rechef de se rendre indépendante, soutenue par Raoul de Domfront, patriarche latin d'Antioche, par le comte d'Édesse, le seigneur de Sahone et Pons, comte de Tripoli, entraînés dans cette intrigue par les agents secrets de l'empire grec (4).
Mais le roi Foulques, arrivé sans retard, contraignit par la force le comte de Tripoli à la soumission, et obligea la princesse Alix à retourner à Laodicée ; puis, ayant apaisé les troubles soulevés par cette folle équipée, il remit la baillie et la garde de la principauté à Rainald Mansoer, connétable d'Antioche (5).

Ayant donc rétabli l'ordre et mis la principauté en état de défense, il retourna à Jérusalem, se réservant la baillie nominale d'Antioche jusqu'à l'époque du mariage de la princesse Constance, sa nièce (6).
L'année suivante, l'armée d'Antioche fit, sous les ordres du connétable Renaud Mansoer, une incursion sur le territoire d'Alep et remporta, au mois de janvier 1134, à En-Nakira, une victoire sur les troupes de l'émir Seif-ed-dîn Saouar-ibn-Aitekin, lieutenant de Zenghi. Ce dernier vint, dans le cours de la même année, attaquer Gistrum, près de Scheïzar, et le château de Zerdana, puis battit les Francs, non loin de Harrenc (7).
Au commencement du mois d'avril 1135, l'atabek Zenghi envahit la principauté d'Antioche. Le 17, il prit Athareb, puis Zerdana, Tell Agdi et Maarat-en-Noman (8).
Le roi de Jérusalem paraît avoir fait alors une expédition pour secourir Antioche, et ses troupes parvinrent jusqu'à Kinesserïn. Mais, au mois d'octobre, l'émir Saouar fit une incursion du côté de Laodicée et se retira entraînant avec lui de nombreux prisonniers et un énorme butin (9).
Heureusement, Raymond de Poitiers arrivait sur ces entre-faites et prenait d'une main ferme le gouvernement de la principauté.
1. Guillaume de Tyr, liv. XIII, chap. XXVII-XXVIII (pp. 599, 600. 601).
2. Guillaume de Tyr, liv. XIII, chap. XXVIII (p. 602).
3. Historiens arabes, tome, III, page 664.
4. Guillaume de Tyr, liv. XIV, chap. IV (p. 611).
5. Guillaume de Tyr, liv. XIV, chap. V (p. 614).
6. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage.
7. Historiens Arabes, tome, III, page 667.
8. Ibid., page 670.
9. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Raymond de Poitiers, prince d'Antioche (1136-1149)

Les troubles qui se produisirent dans la principauté à la suite de la mort de Bohémond il, et qui étaient toujours sur le point de se renouveler, décidèrent le roi Foulque à marier, sans retard, sa pupille, la princesse Constance, malgré sa jeunesse. A cet effet, il jeta les yeux sur un seigneur français, Raymond de Poitiers, fils cadet de Guillaume IX, duc de Guyenne et de Philippe de Toulouse, sa femme.
Raymond vivait alors à la cour d'Henri Ier, roi d'Angleterre, qui l'avait armé chevalier. Il accepta avec empressement l'offre du roi de Jérusalem et se mit en route pour la Syrie, où il arriva dans le courant de l'année 1136, après avoir déjoué les embûches dressées sur son chemin par Roger, duc de Pouilles, qui prétendait à la principauté d'Antioche, du chef de sa parenté avec Bohémond. A son arrivée à Antioche, le jeune prince trouva la ville livrée à la faction de la princesse Alix, qui avait réussi à y rentrer, grâce à la connivence du patriarche latin Raoul, homme remuant et ambitieux. Raoul était archevêque de Missis quand, en 1132, au moment de la mort de Bernard de Valence, patriarche d'Antioche, il vint dans cette ville et se fit acclamer patriarche par le peuple. Ce prélat, appartenant à la famille des seigneurs de Domfront, était très prisé par les chevaliers normands qui formaient le fond de l'aristocratie latine d'Antioche. Aussi, fort de cet appui, se passa-t-il des suffrages du Synode des prélats de la principauté, assemblés à Antioche, pour procéder canoniquement, à l'élection du patriarche, et, sans tenir compte des protestations qui se produisirent alors, il prit possession du siège patriarcal, puis se mêla à toutes les intrigues qui agitaient Antioche. Raymond, aussi habile que désireux de posséder cette belle principauté, pour laquelle il avait tout quitté, se hâta d'acheter l'appui de ce même patriarche. La princesse Alix, écartée, dut se retirer à Laodicée qui lui avait été attribuée en douaire avec la ville de Zibel, et l'ambitieux prélat bénit, de ses propres mains, le mariage du comte de Poitiers et de la jeune Constance qui n'était point encore nubile (1).

L'année précédente (1135), Léon Ier, roi d'Arménie, avait enlevé à la principauté d'Antioche la forteresse de Servantikar, située dans l'Amanus. Le premier acte de Raymond de Poitiers fut d'attaquer le roi d'Arménie qu'il fit prisonnier et à qui il ne rendit la liberté que contre la remise des villes de Missis, Adana et Servantikar, plus une rançon de 60,000 dinârs (2).
Sur ces entrefaites, Jean Comnène avait succédé à son père Alexis sur le trône de Byzance et conservait les mêmes prétentions vis-à-vis d'Antioche. Le traité, qui avait été conclu verbalement en 1096, lors du passage des croisés à Constantinople, ainsi que la convention de 1108, lui semblaient, comme à son père, des titres suffisants. Jugeant que les périls au milieu desquels se débattait le royaume latin lui offraient une occasion favorable de faire valoir, par la force, ce qu'il considérait comme ses droits, il se dirigea, au commencement de 1137, vers Antioche, pour s'opposer à la remise de la principauté à Raymond de Poitiers (3)
L'empereur traversa le Taurus, amenant avec lui une nombreuse armée à laquelle il avait joint des troupes turques entrées à son service après la prise de Castamone et de Gangres (4).
Après avoir vaincu Léon, roi des Arméniens, qu'il fit prisonnier ainsi que ses deux fils, Jean Comnène s'empara de Tarse, d'Adana, de Missis et d'Anazarbe (5), qui appartenaient à la principauté d'Antioche, ainsi que de toute la Cilicie. Il se présenta enfin, sous les murs d'Antioche, au moment où le prince quittait sa capitale pour se porter au secours du roi Foulque assiégé par Zenghi dans la forteresse de Montferrand.

Quand Raymond revint, au bout de quelques semaines, le siège de la ville n'étant guère avancé, il put sans peine rentrer dans Antioche, du côté des montagnes, par une poterne voisine de la citadelle.
Cependant, les forces dont disposait l'empereur lui permettant de presser plus vivement le siège, ses attaques se rapprochaient chaque jour des murs de la ville ; des émissaires secrets passant d'un camp à l'autre s'efforçaient de mener une négociation pacifique (6).
Enfin, le prince, inquiet des dangers qu'un tel état de choses faisait courir à la principauté, sans cesse menacée par les princes musulmans d'Alep, de Hamah, de Mardïn et de Mossoul, se décida à se rendre au camp impérial et à faire hommage à Jean Comnène, lui jurant que chaque fois que l'empereur voudrait entrer dans Antioche, il en aurait toute liberté ; il fut décidé en outre que si, par la suite, l'empereur grec pouvait s'emparer d'Alep, de Scheïzar, de Hamah et d'Émèse, il donnerait ses villes en fief à Raymond, qui alors céderait Antioche à l'empereur.

Jean Comnène s'engageait à entreprendre cette conquête dès l'année suivante.
La bannière impériale ayant ensuite été arborée sur le château d'Antioche, en signe de suzeraineté, comme la saison s'avançait, l'empereur alla prendre ses quartiers d'hiver à Tarse. On convint alors que le prince d'Antioche et le comte d'Édesse se joindraient à lui pour l'expédition projetée qui commença avec le printemps de l'année 1138. Le 4 avril, jour de Pâques, l'armée combinée parut devant Bozâa, qui capitula le 11 du même mois (7). Après un arrêt d'une huitaine de jours dans le Ouady Boutnan, elle se présenta le 19 avril sous les murs d'Alep, mais au bout de peu de temps et à la suite d'une attaque infructueuse dirigée contre l'ouvrage nommé la tour des brebis, le siège de cette ville paraissant devoir durer trop longtemps et demander beaucoup d'efforts, l'armée se dirigea, le 26 avril (8), vers Scheïzar, où elle arriva le 29. Le siège de cette forteresse se prolongea jusqu'au 21 mai. Les historiens grecs se plaignent du peu de zèle montré en cette occurrence par les Latins. Il est vrai que le prince d'Antioche trouvait à Scheïzar, dans les Mounkidites, des adversaires avec lesquels les Francs entretenaient, depuis bien des années, des relations courtoises et pour lesquels ils devaient se sentir plus de sympathie que pour les Grecs, qu'ils ne suivaient que fort à contre coeur (9).
Ibn-el-Athyr dit que Nour-ed-Dîn, pour amener la levée du siège de Scheïzar, excita, par tous les moyens, la défiance des Francs au sujet des projets de l'empereur, ce qui lui était d'autant plus facile qu'il devait être au courant des menées d'Alexis, père et prédécesseur de Jean Comnène, pour encourager les princes musulmans à s'unir et à combattre les Francs de Syrie (10).
Le 21 mai, l'approche d'une armée musulmane, commandée par l'émir Kara Arslan-ibn-Sokman, détermina la retraite de l'empereur qui regagna la principauté d'Antioche (11).
Suivant certains auteurs, les Mounkidites auraient acheté la retraite de l'empereur, à prix d'or (12) et lui auraient remis une croix en pierres précieuses enlevée par les Musulmans lors de la défaite de Romain Diogène.
L'armée arriva à Antioche, où l'empereur fit une entrée solennelle, précédé du prince et du comte d'Édesse à pied, tenant tous deux la bride de son cheval (13).
Jean Comnène voulut profiter de cette circonstance pour ranger définitivement la ville sous son autorité, en vertu des serments d'allégeance prêtés par Bohémond Ier à l'empereur Alexis, son père, et tout récemment à lui-même, à la suite de sa campagne de 1137, par le prince Raymond; qui se trouvait ainsi dans une situation des plus difficiles. Pour en sortir, Joscelin souleva, à l'incitation des barons de la principauté, les habitants de la ville, et il s'éleva, vers le soir, une telle sédition que l'empereur, terrifié et craignant pour sa vie, se désista, sur le champ, de toute prétention, et s'empressa de sortir d'Antioche pour retourner en Cilicie. De là, il regagna Constantinople en conservant les places qu'il avait enlevées à la principauté d'Antioche (14).

Le 20 octobre 1138 se produisit un tremblement de terre qui causa de grands ravages à Alep. Athareb fut ruiné de fond en comble et il y eut de fréquentes secousses jusqu'au mois de juillet de l'année suivante (15).
L'année 1139 fut marquée par une incursion de l'émir Seif-ed-Dîn-Saouar, lieutenant de Zenghi, sur le territoire de la principauté d'Antioche. L'émir essuya une sanglante défaite et laissa aux mains des Francs plus de 1,200 prisonniers, au nombre desquels se trouvait Ibn-Amroun, émir d'El-Kahaf (16).
Le 9 mars 1139, Raymond de Poitiers fit abandon à l'Hôpital de la redevance qu'il prélevait sur un jardin que Trigaud, son chambellan, avait donné à l'Ordre, le 30 novembre de l'année précédente (17).

Seif-ed-Dîn-Saouar fut, durant plusieurs années, l'adversaire le plus acharné du prince d'Antioche, dont il envahissait sans cesse les États à la tête de hordes de Turcomans à la solde de l'atabek Zenghi.
Au mois de décembre de cette même année (1139), la tentative de Zenghi pour se rendre maître de Damas, à la suite de la mort de Chehab-ed-Dîn, prince de cette ville, détermina le visir Moïn-ed-Dîn-Anar à appeler les Francs à son secours (18).
Au printemps de 1140, le roi Foulques marcha sur Damas avec les troupes du royaume et le comte de Tripoli. Dans les premiers jours de mai, Raymond, en venant rejoindre l'armée royale sous les murs de la ville, rencontra dans la Bekâa un des corps de l'armée de Zenghi, commandé par Ibrahim-ibn-Torgouth, gouverneur de Belinas. Après un combat acharné où cet émir perdit la vie, les Musulmans furent complètement défaits (19).
Dans le courant du même mois, le roi, le comte de Tripoli et le prince d'Antioche assiégèrent et prirent l'a forteresse de Belinas (20).
Raymond rentra alors à Antioche. Durant son absence, les incursions des Turcomans s'étant multipliées, le prince envoya à Alep un de ses chevaliers avec mission de se plaindre de cette violation des trêves et de sommer l'atabek Zenghi d'y mettre un terme. Mais, comme cet envoyé revenait à Antioche, il fut assassiné par les Turcomans. Raymond de Poitiers considérant la trêve comme rompue par ce fait, envahit le territoire d'Alep, où il fit de nombreux prisonniers (21). Avant de quitter Antioche, le prince avait réglé, le 19 avril 1140, un différend qui s'était élevé entre les chanoines du Saint-Sépulcre et l'abbaye de Saint-Paul (22).
En 1141, Raymond, parti du Sermin, ravage toute la région comprise entre Cafartab et le Djebel-es-Soumak. Pendant ce temps, Alam-ed-Dîn, flls de Saouar, pousse avec ses Turcomans, une pointe audacieuse jusqu'aux portes d'Antioche et fait un butin assez considérable (23).
L'année 1142 fut encore marquée par une incursion de Saouar et de ses hordes turcomanes qui, au mois de mars, vinrent jusqu'au Pont-de-Fer, dont elles surprirent la garnison en passant l'Oronte, à un gué voisin de Harrenc (24).

Cette même année, l'empereur Jean Comnène revint en Cilicie, sous le prétexte d'accomplir les conventions qu'il avait conclues avec le prince d'Antioche relativement aux parties de la Syrie encore possédées par les Musulmans. Mais, au fond, il se proposait de subjuguer les provinces franques de Syrie. A peine arrivé à Tarse, il envahit avec une nombreuse armée le comté d'Édesse, assiégea Tell-Bascher, résidence de Joscelin II, et exigea la remise comme otage d'Isabelle (25), fille de ce prince. Le 20 septembre, il se présenta sous les murs d'Antioche, annonçant le projet de se rendre avec son armée en pèlerinage à Jérusalem.
L'empereur était campé à Gastin, en vue d'Antioche, c'est de là qu'il adressa au prince Raymond la sommation de lui livrer la ville. Le prince ayant alors réuni la Haute-Cour, tous les feudataires de la principauté répondirent, d'un commun accord, qu'ils ne se considéraient point comme liés par l'hommage fait à l'empereur Alexis par Bohémond. L'évêque de Zibel, légat du Saint-Siège, se rendit, à la tête d'une députation des habitants d'Antioche, au camp de Gastin et somma l'empereur, au nom du pape Innocent II, de s'abstenir d'entrer dans Antioche (26).
De son côté, le roi Foulque envoyait Anselme, évêque de Bethléem, avec mission de dissuader l'empereur de son projet de pèlerinage armé à Jérusalem, sujet d'inquiétudes pour les Latins, justement alarmés de ses visées, et, comme la mauvaise saison approchait, Jean Comnène, voyant s'élever devant lui des obstacles qu'il n'avait point prévus, alla prendre ses quartiers d'hiver en Cilicie, ajournant au printemps l'accomplissement de ses vues sur les principautés d'Antioche et d'Édesse. Mais la mort le surprit bientôt à Anazarbe, délivrant ainsi d'un grand péril les colonies franques de Syrie (27).

En 1143, Raymond, s'avança jusqu'au Ouady Boutnan et une trêve fut conclue, par la médiation de Joscelin II, comte d'Édesse, avec l'émir Saouar (28), mais elle paraît avoir été de courte durée, car, dès les premiers mois de l'année suivante, nous voyons recommencer les incursions des Turcomans dans la principauté d'Antioche, où, le 30 mai 1144, ils firent prisonnier le châtelain de Basoutha (aujourd'hui Kalaat Bassouth), forteresse située sur les bords de l'Afrin (29).
Cette même année vit Zenghi s'emparer d'Édesse (23 novembre 1144). Le prince d'Antioche ne paraît point avoir pris part à la tentative de l'armée royale pour secourir cette place.

D'après Cinnamus (30), les premiers mois de l'année 1144 auraient été marqués par une nouvelle expédition grecque en Cilicie, expédition à la suite de laquelle l'empereur Manuel Comnène, successeur de Jean, aurait contraint Raymond de Poitiers à venir, en personne, a Constantinople, lui faire hommage. Lorsque, le 23 novembre de cette même année, l'atabek Zenghi s'empara d'Édesse, Raymond de Poitiers était peut-être encore absent de Syrie, ce qui expliquerait et excuserait son inaction en cette circonstance (31).
La mésintelligence qui régnait depuis longtemps entre le prince d'Antioche et Joscelin II, comte d'Édesse, semble avoir eu deux causes : d'abord la différence absolue de caractère de ces princes; ensuite, selon toute apparence, les menées sans cesse renaissantes d'agents secrets soudoyés dans les deux principautés par l'empereur grec, qui espérait profiter des divisions qu'il s'efforçait de semer entre les princes francs de Syrie. Cette désunion, que n'ignorait pas Zenghi, devint fatale à la chrétienté et favorisa grandement l'entreprise de l'atabek sur Édesse (32).
Au mois de juillet 1146, Raymond donna à la maison de l'Hôpital d'Antioche des bains qui y étaient attenants (33).

Zenghi étant mort en 1145, pendant qu'il assiégeait Kalaat Djabar, son fils Nour-ed-Dîn, qui lui avait succédé comme prince d'Alep, envahit la principauté d'Antioche, dans les premiers mois de l'année 1147 et s'empara d'Artah, de Mamoula, de Basarfout et de Cafarlata. De son côté, le prince Raymond, sorti d'Antioche au commencement de 1146, s'était avancé jusqu'à Selda, petite ville voisine d'Alep, et l'avait livrée au pillage (34).
Ces événements, aussi bien que la déception causée par le refus du roi Louis VII de l'appuyer contre Nour-ed-Dîn, semblent avoir retenu Raymond à Antioche pendant la tentative infructueuse du roi de France et de l'empereur Conrad contre Damas, en 1148.
Le roi de France arriva au port Saint-Siméon dans les derniers jours de l'année 1147 (35), et l'accueil qu'il reçut à Antioche dut vite faire oublier à ses compagnons les cruelles épreuves qu'ils venaient de traverser en Asie-Mineure. Toutes les ressources de la principauté furent mises à leur disposition et à celle du roi, qui put bientôt remettre ses troupes en état de faire la guerre.
Les fêtes que Raymond donna alors aux Croisés reçurent surtout leur éclat de la présence de la reine Éléonore de Guyenne, femme de Louis VII. Cette jeune princesse était fille de Guillaume X, frère du prince Raymond d'Antioche ; elle réunissait les dons les plus séduisants de l'esprit à la plus grande beauté. Antioche avait encore dans ses murs les comtesses de Toulouse, de Blois, de Flandre et plusieurs autres dames célèbres par leur naissance. Raymond, au milieu des réjouissances données en l'honneur de ses hôtes, ne négligeait point les intérêts de sa principauté, qui étaient, en même temps, ceux du royaume latin (36). Il voulait affaiblir la puissance de Nour-ed-Dîn en qui il voyait, avec raison, le plus formidable ennemi des colonies chrétiennes, et il se flattait que le roi consentirait à l'aider à s'emparer d'Alep, en profitant de l'effroi que son arrivée avait répandu parmi les émirs musulmans du nord de la Syrie. Le prince savait que ces derniers se préparaient à fuir à l'approche de l'armée franque, si elle se dirigeait de ce côté (37).
Dans un conseil où étaient assemblés les feudataires de la principauté et les chefs de la croisade, il mit le roi de France au courant de la situation et lui proposa d'assiéger sans retard les villes d'Alep et de Hamah.
Mais le roi, homme d'un caractère faible et indécis, qui n'était conduit en Orient que par un esprit étroit de dévotion, se refusa obstinément à toute opération militaire avant d'avoir accompli son pèlerinage au Saint-Sépulcre (38). Naturellement méfiant et jaloux, les insinuations malveillantes de Roger, comte de Pouilles, l'avaient prévenu contre le prince d'Antioche. Les instances de cette dernière, qui se rendait mieux compte que lui de l'état des principautés chrétiennes, accrurent ses soupçons et le rendirent intraitable (39). Ce fut un grand malheur pour les colonies franques de Syrie, la cause première de l'échec de la croisade et de bien d'autres calamités.
Le prince d'Antioche, ainsi que les comtes de Tripoli et d'Édesse, ne furent point convoqués à l'assemblée tenue à Acre, où fut résolu le siège de Damas (40). L'attitude jalouse et malveillante du roi de France à l'égard du prince d'Antioche, et les agissements de Bertrand, fils naturel du comte de Toulouse (41), contre Raymond de Tripoli expliquent suffisamment l'abstention du prince d'Antioche et du comte de Tripoli, mais montre, en même temps, quelles dissensions intestines déchiraient déjà, à cette époque, les États chrétiens de Syrie.

Le 1er février 1149, Raymond confirma les donations faites à l'hôpital Saint-Jean par les princes ses prédécesseurs et les feudataires de la principauté, en y joignant les siennes (42).

Dans le courant de cette même année, Nour-ed-Dîn envahit de nouveau le territoire d'Antioche avec une nombreuse armée et vint assiéger le château de Nepa (Anab).
Le prince Raymond ayant voulu le forcer à lever le siège de cette place, perdit la vie dans un combat livré le 30 juin entre Fémie et Rugia. Il fut tué par un émir nommé Ased-ed-Dîn (43).
A cette nouvelle, le roi Baudouin III vint prendre en main la baillie d'Antioche.
Raymond laissait quatre enfants de son mariage avec la princesse Constance : deux fils, Bohémond III et Baudouin, qui passa à Constantinople, où il résida à la cour de l'empereur Manuel Comnène, son beau-frère, et où il mourut vers 1174 (44); et deux filles : Philippe, qui, d'abord mariée à Andronic Comnène, fut répudiée et épousa ensuite Homfroy de Toron, connétable du royaume de Jérusalem; Marie (45), qui épousa, en 1160, Manuel Comnène, empereur de Constantinople.
1. Guillaume de Tyr, livre XIV, chap. IX et X, pp. 619 et suivantes.
2. Historiens arméniens, tome, I, page 616.
3. Guillaume de Tyr, livre XIV, chap. XXIV (p. 641).
4. Cinnamus, Epitome rerum ab Joanne et Manuele Comnenis gestarum (éd. de Bonn, pp. 33, 31, 35), et Historiens Grecs, tome, I, pp. 212 et 213; tome, II, notes, pp. 152-153.
5. Guillaume de Tyr, livre XIV, chap. 24 (p. 642).
6. Ibid., page 652, et Orderic Vital (éd. Le Prévost, tome, V, pp. 79-102).
7. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, et Nicetas (Historiens Grecs, tome, I, pp. 215-221; tome, II, notes, pp. 157-165).
8. Kemal-ed-Din, page 306.
9. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, pp. 73, 182,190. Ce fut le prince Mounkidite Ousâma, qui, en 1139, servit de négociateur pour la paix conclue entre le roi Foulques d'Anjou et Djemal-ed-Din. Il raconte à ce sujet qu'il racheta alors aux Francs un assez grand nombre de prisonniers musulmans. A cette époque Ousâma était près du roi Foulques l'agent de confiance de Moïn-ed-Din-Anar, vizir de Damas.
10. H. Derenbourg, Vie d'Ousâma, page 89. - Historiens arabes, tome, I, page 280; tome, III, pp. 531-533.
11. Historiens arabes, tome, III, page 678.
12. Nicétas (Historiens grecs, tome, I, page 221).
13. Guillaume de Tyr, livre XV, chap. III (p. 660).
14. Ibid., page 661.
15. Historiens arabes, tome, III, page 679.
16. Kemal-ed-Din (Historiens arabes, tome, 111, page 680).
17. Revue de l'Orient latin, tome, III, page 48, n° 25 et 26.
18. Historiens arabes, tome, I, pp. 434-435.
19. Historiens arabes, tome, I, page 436.
20. Guillaume de Tyr, éd. Paulin Paris, tome, II, page 60. Le passage auquel nous nous référons est plus précis dans cette édition que dans celle de l'Académie.
21. Kemal-ed-Din (Historiens arabes, tome, III, page 683).
22. Cartulaire du Saint-Sépulcre, page 176.
23. Historiens arabes, tome, III, page 683.
24. Ibid., page 684.
25. Guillaume de Tyr, livre XV, chap. XIX (p. 688)
26. Guillaume de Tyr, livre XV, chap. XX (pp. 691 et suivantes).
27. Guillaume de Tyr, liv. XV, chap. XXII (p. 693).
28. Kemal-ed-Din, dans Rohricht, Quellenbeitrage.
29. Historiens arabes, tome, III, page 685.
30. Epitome rerum ab Joanne et Manuele Comnenis gestarum (éd. de Bonn, page 35).
31. Cf. B. Kugler, Studien zur Gesch. des zweilen Kreuzsuges, page 76.
32. Guillaume de Tyr, livre XVI, chap. IV (p. 708).
33. Revue de l'Orient latin, tome, III, page 50, n' 40.
34. Historiens arabes, tome, IV, page 48.
35. Guillaume de Tyr, livre XVI (p. 751).
36. Guillaume de Nangis, Chron. ad ann. 1149. - Gesta Ludovici VII, chap. XV.
37. Guillaume de Tyr, livre XVI, chap. XXVII, page 752.
38. Ibid.,
39. Ibid., chap. XXIX, page 755.
40. Ibid., livre XVII, chap. I, page 758.
41. Dom Vaissète, Historiens du Languedoc, Ier éd., tome, II, pp. 451, 454.
42. Paoli, Codice diplomatic, tome, I, page 27.
43. Kitab-er-Raudataïn (Historiens arabes, tome, IV, page 63).
44. Nicétas, Hist, de Manuel Comnène, livra V, chap. VII.
45. Du Cange, Familles byzantines, pp. 190-191.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Renaud de Châtillon, prince d'Antioche (1153-1160)

Parmi les chevaliers qui, en 1147, accompagnèrent le roi Louis VII en Terre-Sainte, se trouvait un membre de la famille des seigneurs de Châtillon, destiné à jouer un rôle considérable en Syrie. Renaud de Châtillon, jeune chevalier, beau et courtois, dit Guillaume de Tyr (1), semble être demeuré à Antioche près du prince Raymond de Poitiers qui lui donna un fief de soudée.

Après la mort de ce dernier, l'empereur Manuel Comnène ayant tenté de remarier la princesse Constance, sa veuve, à Jean Roger (2), césar de l'Empire, les feudataires de la principauté prirent ombrage de ce projet et s'opposèrent à cette union. Plusieurs autres prétendants furent successivement écartés par la princesse. Cette dernière s'éprit de Renaud qu'elle choisit pour époux au commencement de 1153.
Mais ce mariage ne pouvant se conclure sans l'assentiment du roi, Renaud se rendit auprès de Baudouin III (3), pour solliciter son agrément. Le roi, charmé de n'avoir plus à s'occuper de la défense de la principauté d'Antioche et reconnaissant le mérite et les grandes qualités'du prétendant, donna aussitôt son consentement. Renaud s'empressa alors de retourner à Antioche, où le mariage fut célébré antérieurement au mois de mai de cette année 1153, date à laquelle nous voyons Renaud confirmer, comme prince d'Antioche et de concert avec la princesse Constance, son épouse, un privilège commercial accordé aux Vénitiens par les princes, ses prédécesseurs (4).
Amalric, patriarche d'Antioche, qui avait vu de mauvais oeil le mariage de la princesse Constance, ne tarda pas à faire une opposition très vive à Renaud de Châtillon (5), qui, poussé à bout, le fit arrêter et enfermer au château d'Antioche, où il fat traité d'une manière très inhumaine. Le roi Baudouin III, instruit de ces faits, envoya, sans retard, Frédéric, évêque d'Acre, et Raoul, chancelier du royaume, porteurs d'une lettre ordonnant au prince de mettre sur-le-champ Amalric en liberté et de lui rendre les biens du patriarcat qu'il avait séquestrés. Renaud obéit à cette injonction, et le patriarche se retira à Jérusalem où il séjourna durant plusieurs années (6).

Le 10 mai de l'année suivante, Renaud concéda à l'archevêque et à la commune de Pise un terrain à Laodicée et une maison située à Antioche (7). Vers la même époque, il confirma une donation de moulins faite à l'Hôpital par un bourgeois nommé Alexandre, fils de Bernard (8). Pendant l'été de cette année 1154, Renaud semble avoir pris part au siège d'Ascalon. Guillaume de Tyr le mentionne d'une manière assez incertaine et vague (9), comme y ayant assisté.
Les chroniques syriennes de Michel le Grand et d'Aboul-faradj parlent de la part brillante que Renaud aurait prise à l'assaut de cette ville, le 15 août 1154 (10). L'historien arabe Schahab'eddin donne, dans le Kitab-er-Raudataïn, la même date pour la prise d'Ascalon par les Francs (11).

L'année suivante, à l'incitation de l'empereur Manuel Comnène, Renaud de Châtillon, qui réclamait vainement de Thoros, roi d'Arménie, la restitution à l'ordre du Temple du château de Gastin ou Gaston (12), que ce prince avait enlevé aux Templiers, envahit la Cilicie. Les débuts de la campagne ne furent pas heureux pour le prince d'Antioche. Il éprouva d'abord un échec non loin d'Alexandrette (aux portes de Jonas ?), mais bientôt il prit sa revanche et obligea Thoros à solliciter la paix et à la faire en même temps avec l'empire byzantin (13).
Également en 1155, Renaud et la princesse Constance confirmèrent la donation du casal de Saloria, faite à la maison de l'Hôpital d'Antioche par une dame nommée Adeline (14).
Vers le même temps, le prince d'Antioche écrivit au roi de France, Louis VII, pour lui demander de secourir la Terre-Sainte et le prier de chercher en France des époux pour les deux filles de feu le prince Raymond de Poitiers (15).

Manuel Comnène avait promis au prince d'Antioche des sommes considérables afin de le décider à attaquer le roi d'Arménie; mais, comme il ne se pressait point de tenir, ses engagements, Renaud de Châtillon s'unit à Thoros, et tous deux débarquèrent dans l'ile de Chypre, alors possédée par les Grecs (16).
Cette île était presque complètement dépourvue de soldats. Jean Comnène, frère de Manuel, et Michel Branas y commandaient pour l'empereur (17). Ces personnages, prévenus par les Grecs d'Antioche des projets du prince, se préparèrent à se défendre. Néanmoins, Renaud et le roi d'Arménie étant arrivés avec des forces considérables, taillèrent en pièces le petit nombre de troupes qui leur furent opposées et revinrent chargés d'un riche butin, ramenant avec eux, comme otages, plusieurs évêques et dignitaires grecs, ce qui causa une grande émotion à Constantinople et irrita profondément l'empereur (18).

Les premiers mois de l'année 1159 furent marqués par la tentative faite par Nour-ed-dîn pour s'emparer de Belinas. A la nouvelle du siège de cette ville, le roi de Jérusalem s'empressa de convoquer tous les feudataires des provinces chrétiennes de Syrie. Renaud se rendit à son appel, ainsi que le comte de Tripoli. A leur approche, Nour-ed-dîn s'éloigna en hâte (19).

Bientôt, Thierry, comte de Flandre, étant arrivé à Barut (Beyrouth) avec une armée assez nombreuse, le roi profita de ce renfort pour se rapprocher de la principauté d'Antioche, que Nour-ed-dîn venait d'envahir. Baudouin III et le comte vinrent camper à Rugia, où ils furent rejoints, au commencement d'octobre, par Renaud de Châtillon et Thoros, roi d'Arménie ; mais ils apprirent en même temps qu'une grave maladie venait de contraindre le prince d'Alep à lever le siège de Nepa (20).
On décida alors de se porter sur Scheïzar, dont les murs avaient été renversés par un tremblement de terre, survenu vers les derniers jours d'août et dans lequel avaient péri les princes Mounkidites de cette ville (21). Les Francs se rendirent sans peine maîtres de la ville basse, nommée Gistrum par les historiens latins et le Pont-des-Mounkidites par les chroniques arabes, qui fut mollement défendue par une troupe d'Ismaéliens, venus de Massiad ; ceux-ci se retirèrent alors dans le château que sa position élevée rendait encore susceptible d'une assez longue défense, malgré les dégâts causés par le tremblement de terre. On entreprit le siège de cette forteresse; mais, comme il était convenu avec le roi qu'elle appartiendrait au comte de Flandre, Renaud voulut exiger que ce prince se reconnût, par avance, vassal de la principauté d'Antioche. Cette prétention fut cause de violents débats qui amenèrent l'abandon du siège et l'échec final de l'entreprise (22).

Le roi Baudouin ayant épousé, au mois de septembre 1158 (23), la princesse Théodora, nièce de l'empereur Manuel, ce dernier jugea le moment opportun pour se venger de Renaud de Châtillon et, dans le courant de l'année suivante, il arriva en Cilicie avec une nombreuse armée.
Le prince d'Antioche, fort alarmé à cette nouvelle, chargea l'évêque de Laodicée (24) de négocier sa paix avec l'empereur qui le reçut à Mamistra où il vint lui prêter serment de foi et hommage pour la principauté. Manuel exigea, en même temps, qu'un patriarche grec fût installé à Antioche (25).

Pendant ce temps, le roi Baudouin, étant arrivé dans cette ville, fit annoncer sa visite à l'empereur, son oncle, qui le reçut avec de grands honneurs et le combla de riches présents (26); puis, tous se rendirent à Antioche, où Manuel Comnène fit son entrée solennelle et passa les fêtes de Pâques. Après s'y être reposé pendant quelque temps, l'empereur, accompagné de Renaud de Châtillon et des chevaliers de la principauté, se dirigea vers Alep, dont il se proposait de tenter la conquête. L'armée vint camper en un lieu que Guillaume de Tyr nomme Vadum Balani (23) et que je crois retrouver dans une dépression située sur la route de Djiser-esch-Schogr à Edlip, un peu à l'ouest de cette ville. C'est une plaine encaissée potant aujourd'hui le nom de Ouady Bala et qui, dans la carte de Rousseau, est appelée Belâa. L'empereur reçut là les envoyés de Nour-ed-dîn, qui, désespérant de résister aux forces réunies contre lui, sollicitait la paix, offrant de rendre 6,000 captifs chrétiens qui étaient entre ses mains et au nombre desquels se trouvaient Bertrand, fils naturel du comte de Saint-Gilles (28), fait prisonnier à Arimah en 1149, Bertrand de Blanchefort, grand-maître du Temple, tombé au pouvoir des Musulmans le 19 juin 1157, à la bataille du lac de Merom, ainsi que beaucoup de chevaliers et de feudataires des principautés franques de Syrie (29).

Renaud de Châtillon et la princesse Constance, son épouse, donnèrent, en septembre 1159, à l'Hôpital des bains voisins de la maison que l'ordre possédait à Laodicée (30). Au mois de mars 1160, Renaud confirma, comme prince d'Antioche, avec le consentement de la princesse Constance son épouse, la vente de deux gastines, faite à l'ordre du Temple par Renaud II, seigneur de Margat (31).
Le 21 novembre de la même année, Renaud fut fait prisonnier par l'émir Medj-ed-dîn-ibn-Daïé, gouverneur d'Alep pour Nour-ed-dîn, dans un lieu nommé Commi, situé entre Marès et Cresson (Kéçoun), au moment où le prince d'Antioche revenait d'une incursion sur les territoires jadis dépendants du du comté d'Édesse (32).
Cet événement termina le principat de Renaud de Châtillon à Antioche. Le roi Baudouin III vint aussitôt dans cette ville et pourvut à la défense de la principauté ; il fit régler le douaire de la princesse Constance et confia la baillie d'Antioche au patriarche Amalric (33).

Le 25 décembre de cette même année (1160), Manuel Comnène, empereur de Constantinople, épousa Marie d'Antioche, fille de la princesse Constance et de Raymond de Poitiers (34).
Le roi Baudouin, qui avait passé l'hiver à Antioche, tomba gravement malade après avoir pris des pilules préparées par Barac (35), médecin syrien du comte de Tripoli, et ne tarda pas à mourir à Barut ou Beyrouth, pendant qu'il faisait route vers à Jérusalem.
La princesse Constance vécut encore deux ans et mourut en 1163, laissant la principauté d'Antioche à Bohémond III, son fils.
1. Guillaume de Tyr, liv. XVII. chap, XXVI (p. 802).
2. Chron. de Matthieu d'Edesse (éd. Dulaurier, page 480, note), et Cinnamus, Epitome rerum ab Joanne et Manuele Comnenis gestarum, liv. III, chap. XIV; liv. IV, chap. XVII (éd. de Bonn, pp. 122, 178).
3. Guillaume de Tyr, liv. XVII, chap. XXVI (p. 802).
4. Font. rer. Aastr., tome, XII, pp. 133-135.
5. Cinnamus, liv. IV, chap. XVIII (ibid, pp. 181-182).
6. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. I, page 815.
7. G. Muller, Doc. Toscani, page 6.
8. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 92.
9. Il y a contradiction dans ce que cet auteur écrit, aux pages 796 et 802, relativement à Renaud de Châtillon et au siège d'Ascalon.
10. Chronologie de Michel le Grand, trad. V. Langlois, page 310. - Aboulfaradj, Chronologie syrienne (éd. de Leyde), pp. 318-319.
11. Historiens arabes, tome, IV, page 76.
12. Guillaume de Tyr, liv. XV, chap. X (p. 835).
13. Chron. de Michel le Grand, page 314. - Aboulfaradj, Chron. syr., page 353. - Kitab-er-Raudataïn (Historiens arabes, tome, IV, page 353).
14. Paoli, Codice dipomatic, tome, I, page 34.
15. Rohricht, Regesta regni Hierosol., page 81.
16. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. X (p. 835).
17. Nicétas, Vie de Manuel, liv. III, chap. III, et Cinnamus, Epitome rerum ab Joanne et Manuele Comnenis gestarum (éd. de Bonn, pp. 178-179 et 183).
18. Bar Hebraeus, Chron. syriac., (édt de Leyde, page 355). - Historiens arabes, t..IV, page 355, et Historiens arméniens, tome, I, p, 187, note.
19. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. XII (pp. 839-840).
20. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. XVII (p. 847).
21. H. Derenbourg-, Vie d'Ousâma, page 281.
22. Guillaume de Tyr, loc. cit. (p. 819).
23. Ibid., page 859.
24. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. XXIII (p. 860).
25. Cinnamus, Epistome rerum ab Joanne et Manuele Comnenis gestarum liv. IV, chap. XVIII (éd. de Bonn, pp. 181-183 et 186).
26. Ibid., page 863.
27. Ibid., page 864. - Voyez aussi Historiens arabes, tome, IV, page 105 et Historiens arméniens, tome, I, pp. 189-190.
28. Dom Vaissette, Historiens du, Languedoc, Ier éd., tome, II, pp. 451, 454. Historiens arabes, tome, II, Ier part., pp. 162-163 et ibid., tome, IV, page 105.
29. Historiens arabes, tome, II, page 162, et Cinnamus, Epitome rerum ab Joanne et Manuele Comnenis gestarum (éd. de Bonn, chap. xvm, page 188).
33. Revue de l'Orient latin, T. III, page 53, n° 57.
31. Paoli, Codice diplomatic, tome, I, page 206.
32. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. XLVIII (p. 869) ; Chron. de Grégoire-le-Prètre, éd. V. Langlois, page 198. Historiens arméniens, tome, I, page 198.
33. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. XXXI (p. 874).
34. Cinnamus, Epitome rerum ab Joanne et Manuele Comnenis gestarum liv. V, chap. IV (éd. de Bonn, pp. 210-211).
35. Guillaume de Tyr, liv. XVIII, chap. XXXIV (p. 889).

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Bohémond III, prince d'Antioche (1163-1201)

La princesse Constance s'étant mariée fort jeune, en 1136, à l'âge de neuf ou dix ans, on peut admettre que Bohémond, s'il fut l'aîné de ses enfants, serait né vers 1144 seulement. Il aurait donc eu environ vingt ans quand il arriva au pouvoir, à la suite de la mort de sa mère, survenue en 1163 (1).
Le premier acte connu de Bohémond III est une donation d'immeubles situés à Laodicée, faite, en 1163, par le nouveau prince d'Antioche à l'église Saint-André d'Amalfi (2).

Les débuts de son principat ne furent pas heureux. Nour-ed-Dîn, prince d'Alep, voulant effacer la honte de la défaite qu'il avait essuyée l'année précédente sous les murs du Krak, à la bataille de la Bochée, envahit, en juillet 1164 (3), la principauté d'Antioche et vint mettre le siège devant Harrenc, tandis que le roi Amaury était alors en Egypte avec les grands ordres militaires et la plupart des feudataires du royaume.
A la nouvelle de cette invasion, le comte de Tripoli et Constantin Caloman, duc de Mamistra et logothète du thème de Cilicie, où il gouvernait les villes possédées dans cette province par l'empire grec, amenèrent à Bohémond toutes les troupes qu'ils purent réunir (4). L'armée, du prince d'Antioche se dirigea donc vers Harrenc, que les Musulmans pressaient vivement. A son approche, Nour-ed-Dîn leva le siège et, simulant une retraite, réussit à attirer à sa suite l'armée chrétienne sur un terrain marécageux, situé entre Harrenc et Imma, où elle éprouva, le 10 août, une sanglante défaite. Le prince d'Antioche, le comte de Tripoli, Constantin Caloman, chef des troupes grecques, Joscelin le jeune, fils du dernier comte d'Édesse; Hugues de Lusignan, etc., furent faits prisonniers et conduits à Alep. Sur soixante Templiers de la commanderie d'Antioche, sept seulement échappèrent au désastre (5). Deux jours après, Nour-ed-Dîn se rendit maître de Harrenc (6).

Le roi Amaury revenant d'Égypte arrivait à Jérusalem quand il reçut la nouvelle de cet échec : il trouva dans, la ville sainte son beau-frère, le comte de Flandre, qui lui amenait d'Occident quelques renforts.
Ils s'empressèrent de se rendre à Antioche. Une trêve fut conclue avec le prince d'Alep, et l'empereur Manuel Comnène négocia avec Nour-ed-Dîn la rançon de son beau-frère, qu'il paya. Elle s'élevait à 100,000 dinars. Bohémond, dès qu'il fut délivré, se rendit à Constantinople près de l'impératrice Marie, sa soeur, qui le combla des plus riches présents (7).
C'est alors qu'à l'instigation de l'empereur son beau-frère, Bohémond ramena et installa à Antioche, Athanase II, patriarche grec titulaire de cette ville (8), qui, le jour de Noël 1160, avait béni le mariage de l'empereur Manuel avec Marie d'Antioche, soeur cadette de Bohémond (9).
A l'arrivée du prélat schismatigue, le patriarche latin d'Antioche, Arnalric, se retira au château de Cursat, mettant la ville en interdit (10). Cet état de choses se prolongea jusqu'en 1171 ; le 29 juin de cette année, se produisit un tremblement de terre, et le patriarche Athanase fut mortellement blessé par la chute d'une des voûtes de l'église Saint-Pierre, où il officiait au moment de la catastrophe (11).

Au mois de septembre 1166, Bohémond confirma une vente faite à l'hôpital par Pierre Gay, bourgeois d'Antioche (12).
En janvier 1167, il donna au même ordre l'abbaye de Rochefort, Levonia, Tala, le casal de Saint-Gilles et le toron de Boldo, Femie avec son lac et ses dépendances, Farmith, le casal de Pailes et le château de Lacoba (13).
Ce que nous savons de ces diverses localités permet de voir dans cet acte, comme dans celui de Baudouin, seigneur de Marésie, en 1163 (14) (donation de la Platte, à l'Hôpital), le commencement, dans la principauté d'Antioche, de la cession aux grands ordres militaires, des domaines les plus exposés aux attaques des Musulmans et dont la garde devenait trop onéreuse au prince ou aux grands feudataires.

En 1168, Bohémond accorda à Geoffroy Falsart, duc d'Antioche (15), la remise d'une partie de la redevance qu'il lui payait, ainsi qu'une gastine nommée Dendeman et les terres situées entre cette gastine et la route allant du Pont-de-Fer a Antioche.
Le 8 janvier de cette année, Bohémond III donna à l'Hôpital plusieurs terres et casaux situés dans la principauté d'Antioche (16).
Bohémond et la princesse Orgueilleuse, sa femme, concédèrent, en 1170, aux Pisans, une maison située à Laodicée et une autre à Antioche (17).

Le 8 janvier 1174, Bohémond, avec l'agrément de la même princesse, donna à Pierre de Melfa, vicomte d'Antioche, la part du moulin de Scomodar qu'il possédait par moitié avec les moines du couvent de Saint-Siméon, ainsi qu'une portion des vignes de Saranjac (18).
Au mois de février de l'année suivante, Bohémond et la princesse Orgueilleuse cédèrent à l'Hôpital, avec l'assentiment de leurs fils, divers biens situés dans le casal de Tricaria (19).

A la suite d'une tentative infructueuse sur la ville de Hamah, en 1177, le comte de Flandre et le comte de Tripoli vinrent à Antioche, puis allèrent avec Bohémond assiéger Harrenc. Comme l'hiver commençait, ils construisirent des baraquements et entourèrent leur camp de fossés, pour ne pas être inondés par l'eau des pluies. Guillaume de Tyr dit que le siège fut mollement conduit, que les chevaliers, vêtus à la longue de robes légères et les pieds nus à la manière des Orientaux, passaient le temps dans leurs pavillons à jouer aux tables et aux échecs et que, sans cesse, ils se rendaient en grand nombre à Antioche, dont ils n'étaient éloignés que de quelques heures de marche, pour y courir les bains, les tavernes et les mauvais lieux. Le comte de Flandre se décida à lever le siège au commencement de l'année 1178 (20).
Ibn el Athyr prétend que cette retraite fut déterminée par le paiement d'une grosse somme qui fut versée aux assiégeants par le prince Malek-es-Saleh (21).
Le 5 février de cette même année, Bohémond donna divers biens en fief à Joscelin de Courtenay, son homme lige, fils de Joscelin II, dernier comte d'Édesse (22).
Le 31 août 1178, Bohémond souscrivit la cession du casal de Bearida, faite à l'hôpital Saint-Jean par Renaud Mansoer, seigneur de Margat (23).

Au printemps de l'année 1179, Bohémond fit une incursion contre Scheïzar et s'empara de beaucoup de chevaux qui étaient au vert dans la vallée de l'Oronte (24).
Le 29 août suivant, il accorde à Gautier de Laitor une rente annuelle de 2,000 besants (25).
On peut dire que, de 1164 à 1180, Guillaume de Tyr est muet sur la principauté d'Antioche, mais à cette dernière date, il parle sommairement des démêlés de Bohémond et du patriarche Amalric, qu'il attribue aux mariages multiples du prince d'Antioche, mariages qui amenèrent, dit-il, son excommunication (26). Toutefois, il passe sous silence l'intronisation du patriarche grec Athanase, qui est cependant demeuré en possession du siège d'Antioche jusqu'à sa mort, survenue le 27 juin 1171.

Or, durant toute cette période, le roi Amaury forma, de concert avec Manuel Comnène, plusieurs entreprises sur l'Égypte, et une grande intimité semble avoir régné entre cet empereur et le roi de Jérusalem, qui, en 1171, se rendit en personne à Constantinople (27).
En 1168, Guillaume de Tyr avait été accrédité par le roi près de l'empereur, pour négocier un traité d'alliance (28) ; il n'y a donc rien d'étonnant à ce que, chargé par Amaury d'écrire une chronique à peu près officielle, il ait passé sous silence des incidents désagréables pour les alliés du jour et ait grossi outre mesure l'importance des événements où Bohémond était seul en cause.
Il faut ajouter encore qu'à ce moment des négociations étaient engagées entre l'empereur Manuel et le pape Alexandre III pour arriver à l'union des deux Églises qui, si elle n'était pas officiellement proclamée, existait de fait dans une certaine mesure.
Il nous est resté un curieux monument de cet état de choses dans les mosaïques que faisaient exécuter alors, à frais communs, dans l'église de Bethléem, le roi Amaury et l'empereur (29). On y voit alterner les saints orientaux et occidentaux, et le choix des textes grecs et latins a été dicté par un esprit d'entente et de conciliation évident. La présence d'un patriarche grec à Antioche devait donc paraître, alors, moins extraordinaire qu'à toute autre époque.
Je serais bien tenté de croire que le conflit que vinrent pacifier, à Laodicée, le patriarche de Jérusalem et Renaud de Châtillon (30) dans les premiers mois de l'année 1181, remontait beaucoup plus haut ; Guillaume de Tyr aura pris occasion du divorce avec la princesse Orgueilleuse de Harrenc et du mariage de Bohémond avec Sibylle pour exposer sommairement une situation peu orthodoxe, sur laquelle, pour des raisons politiques, il ne tenait pas à donner de détails trop précis.
Il y,a même, en apparence du moins, une certaine contradiction entre la situation exposée par Guillaume de Tyr, donnant à entendre que Bohémond avait été excommunié, et ce qu'il écrit (p. 1062, à la date de 1180) du pèlerinage de Bohémond à Jérusalem et aux Lieux-Saints, où ce prince et le comte de Tripoli firent, dit-il, leurs oraisons.

A quelle date doit se placer la retraite de Renaud Mansoer au château de Margat (31) ? C'est un point historique dont la solution est encore impossible.
L'entrevue de Laodicée (32) paraît avoir eu pour but de régler la remise au patriarche d'Antioche de biens ecclésiastiques séquestrés par le prince; c'est du reste, ce que dit Guillaume de Tyr; quant à la question des mariages de Bohémond, elle fut, très probablement, laissée de côté. La conduite du patriarche Amalric en 1194, au moment du guet-à-pens de Gastin où Léon II fit Bohémond prisonnier, fut d'ailleurs correcte envers le prince qui, cependant, à cette époque, vivait avec Isabelle, sa quatrième femme.
Pour parler des divers mariages de Bohémond, j'adopterai l'ordre suivi par les Lignages et par Guillaume de Tyr. Il y a tout lieu de penser que ce fut sous l'influence de Manuel Comnène, son beau-frère, qu'il épousa, vers 1164, une princesse de la famille impériale, que les Lignages (33) nomment Irène et que Guillaume de Tyr appelle Théodora (34). Il paraît avoir répudié cette princesse dont il avait une fille, nommée Constance, à une date difficile à fixer, mais qui doit être assez voisine de l'année 1168. Il se maria alors avec une dame de la principauté d'Antioche, appelée Orgueilleuse, fille du seigneur de Harrenc (35). Ce seigneur devait être, alors, Guillaume Fresnel, issu de la famille normande de la Ferté-Fresnel (36). Ce mariage fut antérieur à l'année 1170, où nous voyons Orgueilleuse paraître à côté de Bohémond avec le titre de princesse d'Antioche (37).
De cette union, Bohémond eut deux fils : Raymond et Bohémond (38). Au moment de la cession de Margat aux Hospitaliers, en 1186, il est dit, dans l'acte où figurent ces deux jeunes gens, qu'ils sont déjà en âge de chevalerie (39). Il en faut donc conclure qu'ils durent naître entre les années 1169 et 1171.
Nous savons qu'avant 1183, Bohémond s'était déjà séparé de la dame de Harrenc et que cette princesse avait été remplacée par Sibylle, que nous voyons figurer comme princesse d'Antioche, au mois de mai de cette année, dans un acte par lequel son mari fonde, en faveur de l'abbaye du Mont Thabor, une rente annuelle établie sur les revenus de la pêcherie d'Antioche (40). Elle paraît avec ce titre jusque vers 1194 (41).
En janvier 1186 (42), Bohémond et Sibylle confirment la cession d'une rente de 200 besans faite à l'Hôpital par Thomas de Gabel [Zibel ?], fils de Robert Mansel.
De ce mariage, Bohémond eut une fille nommée Aalis. Nous ne savons rien de précis sur l'origine de la princesse Sibylle (43).
On peut seulement conclure du passage suivant, extrait du Kamel-Altevarykh (44) relatif à la prise du château de Burzaïh, au mois d'août 1188, qu'elle appartenait à une famille de l'aristocratie latine de la principauté et était belle-soeur du seigneur de Burzaïh (45).
« La femme du seigneur de Burzaïh était soeur de la femme de Bohémond, prince d'Antioche ; cette dernière dépêchait des messagers à Salah-ed-Dîn, lui offrait des présents et lui apprenait beaucoup de circonstances qu'il désirait savoir ; ce fut à cause d'elle qu'il relâcha cette famille. »

On est réduit à des conjectures sur la date du renvoi de la princesse Sibylle, toutefois cet événement se produisit postérieurement à l'année 1194 (46) et, très probablement, dans les premiers mois de 1195, à la suite de l'affaire de Gastin.
Schahab-ed-Dîn (47) accuse formellement la princesse Sibylle d'avoir espionné pour le compte de Salah-ed-Dîn, à qui elle était toute dévouée, dit-il, et qui la comblait des plus riches présents.
Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que ce fait ait déterminé la répudiation de la princesse Sibylle ?
En 1199, le pape Innocent III parle de la femme du prince d'Antioche et la nomme I[sabelle] (48). Nous savons par les Lignages qu'elle portait en effet ce nom et était cousine germaine de Béatrix de Diaspre. Elle faisait donc partie de la noblesse du royaume de Jérusalem ; Béatrix de Diaspre (49) était fille de Gautier Ledur, maréchal du royaume de Jérusalem entre les années 1185-1192 (50). Elle eut de son mariage avec X... de Aspre ou Diaspre une fille, Marguerite, qui épousa Philippe de Maugasteau (51).
Cette Isabelle était mariée, mais son mari, atteint de la lèpre, était renfermé à l'Hôpital des Mesiaux, ce qui, aux termes des Assises, était un des quatre cas de dissolution du mariage (52).
Bohémond III eut d'Isabelle deux fils : Guillaume, mort jeune, et Bohémond d'Antioche qui devint seigneur du Boutron (53).
La princesse Isabelle survécut à son mari, car on la voit, en décembre 1216, donner à l'Hôpital une rente de 20 besans d'Antioche à prendre sur les revenus du casal de Gedeïde (54).

En 1183, le prince d'Antioche et le comte de Tripoli amenèrent, sur la demande du roi, leurs contingents à l'armée royale, campée à Saphorie.
Le 1er février 1186, Bohémond souscrit, avec la princesse Sibylle, sa femme et ses fils, Amalric, patriarche d'Antioche, et plusieurs prélats et barons de la principauté, la cession de la forteresse de Margat, faite à l'hôpital de Saint-Jean, par Bertrand, fils de Renaud Mansoer, en raison, dit ; l'acte, des charges trop lourdes que cause à son possesseur actuel, qui ne saurait les supporter, le voisinage des Musulmans, et à cause de la grande importance qu'a ce château pour la défense des États chrétiens de Syrie (55).
Il est à remarquer que, dans cet acte, le patriarche Amalric figure à côté de la princesse Sibylle.
En 1186, Bohémond donna à l'église de Saint-Georges, près de Zibel, un casal nommé Herbin, ainsi que les pâturages qui en dépendaient (56).
La même année, Bohémond accueillit de son mieux Baudouin de Rame et les autres chevaliers qui refusaient de reconnaître Guy de Lusignan, comme roi de Jérusalem (57).
Cependant, au mois de juin 1187, il envoya à Guy de Lusignan son fils aîné, Raymond d'Antioche, avec soixante chevaliers de la principauté qui rejoignirent l'armée royale au camp de Saphorie, peu de jours avant la bataille de Hattin (58).
L'année suivante fut désastreuse pour la principauté d'Antioche, car, du 15 juillet au 27 septembre 1188, Salah-ed-Dîn lui enleva les villes et châteaux de Zibel, Laodicée, Sahioun, Schogr-Bekas, Jezraïn, El Aïdhoun, Belatonos, Burzaïh, le Sermin, Darbessac et Bagras. C'est alors que Bohémond, enfermé dans Antioche où il s'attendait à se voir assiégé d'un moment à l'autre, conclut avec Salah-ed-Dîn une trêve qui devait durer du 1er octobre 1188 à la fin de mai 1189. Il lui avait envoyé, pour solliciter cette convention, le frère de la princesse Sibylle sa femme (59).
Le prince d'Antioche paraît avoir fait une simple apparition au camp devant Acre, durant le siège de cette ville par Philippe-Auguste et Richard d'Angleterre (60).
Après la conclusion de la trêve, il eut à Beyrouth, le 20 octobre 1192 (61), une entrevue avec Salah-ed-Dîn, qui lui fit un brillant accueil; quatorze chevaliers de haut lignage qui l'accompagnaient, reçurent du sultan de magnifiques manteaux (62).
En 1193, Bohémond se déclare confrère de l'ordre des Hospitaliers et exprime la volonté d'être enterré dans leur maison, s'il ne l'est dans l'église Saint-Pierre, cathédrale d'Antioche (63).
Léon II, roi d'Arménie, qui convoitait la ville et la principauté d'Antioche, ayant attiré, l'année suivante, le prince Bohémond au château de Gastin (64) le fit traîtreusement prisonnier.
Le continuateur de Guillaume de Tyr dit que ce fut la princesse Sibylle, femme de Bohémond, qui avait organisé ce guet-à-pens avec, le roi d'Arménie, et il raconte en ces termes cet incident :
« Dedens ce que Buemont prince d'Antioche, ala veoir le roi de France et le rei d'Engleterre, qui estaient ses cosins, au siège devant Accre, Sebille, sa femme, qui estoit de mauvaise vie, s'acointa de Livon de la Montaigne, qui sires estoit d'Ermenie. Ele traita o lui coment il dust prendre son mari le devant dit prince. L'achoison por quei ele fist cest atrait si fu por ce que le prince avoit autre feme espousée et estoit povres et en detes, et que il l'avoit malement espousée (65) »
A la nouvelle de cet événement, le patriarche Amalric assembla les habitants dans la cathédrale de Saint-Pierre, et là, d'accord avec Barthélémy de Tirel, maréchal de la principauté, et Richer de Larminat, envoyés par le prince prisonnier pour remettre la ville aux Arméniens, il établit une commune qui fut le premier exemple d'une institution de cette nature en Syrie, où elles furent très rares, ayant chaque fois été établies pour résister à une invasion étrangère (66). Nous n'en connaissons que trois exemples :
En 1194, à Antioche, pour résister au roi d'Arménie ;
En 1234, à Acre, contre l'empereur Frédéric II ;
En 1288, à Tripoli, pour échapper aux prétentions contradictoires des héritiers de Bohémond VII.
Cette institution qui, une fois créée, se maintint dans chacune des dites villes, semble avoir compris un maire (major communis) assisté de jurés (jurati), qui étaient chargés de l'administration de la ville.
Le maire et les jurés convoquaient les habitants au son de la cloche de la commune, soit pour tenir assemblée, soit pour la défense de la ville, comme cela se fit, par exemple, en 1201 et en 1241 (67).
Le principe général de l'obligation du service militaire pour la défense de la cité était, je crois, établi d'une manière générale, et en Orient, comme en Occident, le rôle du maire dut revêtir parfois un caractère presque exclusivement militaire : c'est ce qui semblerait s'être produit en Syrie dans les cas qui nous occupent ici.
En février 1216 (68), on voit figurer, dans un acte, Acharie, tout à la fois comme sénéchal de la principauté et comme major communis (69).
Acharie (appelé par l'acte : « Amaury »), maire (70) de la ville d'Antioche, déclare avoir occupé la ville de Zibel donnée à l'Hôpital par le prince Raymond Rupin et en avoir fait remise à F. Joubert, châtelain de Margat (date probable : 1216) (71).
Au mois de mars 1219, Robert Mansel, connétable de la principauté, souscrit un acte du prince Raymond Rupin, tout à la fois comme connétable et comme major de la commune d'Antioche (72).
Nous savons également que Balian d'Ibelin fut le premier maire de la commune d'Acre en 1231 (73).
Enfin, Barthélémy de Giblet, maire et chévetain de la commune de Tripoli, mourut les armes à la main pour la défense de cette ville assiégée en 1288 (74).
Souvent, la commune était placée sub cathedra, c'est-à-dire sous la protection de l'évêque, et c'est le cas qui paraît à Antioche, en 1194, puisque nous voyons les habitants se réunir, dans la cathédrale de Saint-Pierre, à la voix du patriarche Amalric, pour procéder à l'établissement de la commune (75). D'ailleurs, l'influence exercée par Pierre d'Angoulême, patriarche latin d'Antioche, sur la commune de cette ville, au moment du soulèvement de 1208, dont il semble avoir été l'âme, corrobore encore cette opinion.

D'après la chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, Bohémond, comte de Tripoli, fils cadet de Bohémond III, sollicita alors le secours de Malek-ed-Daher, prince d'Alep, qui, par son intervention menaçante, empêcha le roi d'Arménie de s'emparer d'Antioche (76).
Le comte de Tripoli et le prince Raymond, son frère, recoururent, en même temps, à la médiation du comte Henri de Champagne (77), baile du royaume de Jérusalem, qui se rendit en 1195 en Arménie, où, par son influence, il amena Léon à rendre la liberté au prince d'Antioche (78). Cet incident se termina par le mariage de Raymond, fils aîné de Bohémond III, avec la nièce du roi d'Arménie, auquel le jeune prince prêta foi et hommage pour la principauté d'Antioche (79).
En 1197, Bohémond III céda au roi d'Arménie la partie de la principauté bordant le golfe d'Alexandrette et la limite des deux États fut alors fixée à la Portelle (80).
Le 15 juin 1199, il abandonna à l'Hôpital tous ses droits sur la ville de Maraclée (81).
Bohémond III mourut en 1201 (82). A cette époque, Raymond était mort en démence depuis un ou deux ans (1199-1200).
1. Constance avait vingt-deux ans en 1149 quand elle perdit son mari ; elle en avait eu quatre enfants et elle mourut en 1163 à l'âge de trente-six ans.
2. Ughelli, Ital. sacra, tome, VII, page 203.
3. Guillaume de Tyr, livre XIX, chap. IX (p. 895).
4. Constantin Caloman, surnommé Ducas, était bâtard de Caloman, roi de Hongrie, oncle de l'empereur Jean Comnène. Il était logothète de la Cilicie ; il assista en 1163 à la bataille de la Bochée, fut fait prisonnier en 1164 à celle de Imma et était encore chargé du gouvernement de la Cilicie en 1170.
5. Guillaume de Tyr, livre XIX, chap. IX (p. 897).
6. Historiens arabes, tome, II, page 223.
7. Guillaume de Tyr, livre XIX, chap. XI (p. 901).
8. Historiens arméniens, tome, I, page 360.
9. Le Quien, Oriens Christ., tome, II, col. 759.
10. Aboulfaradj, Chron. ecclesiasticon (éd. Abbeloos), tome, II, page 516.
11. Idid, Chron. syriac. (éd. de Leyde), pp. 361-371.
12. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 101.
13. Paoli, Codice diplomatic, tome, I, page 43. Je n'ai pu identifier ni les quatre premières ni les trois dernières de ces localités.
14. Ibid.,p. 41.
15. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 111.
16. Revue de l'Orient latin, tome, III, page 57, n° 90, Paoli, Codice diplomatic, tome, I, page 43. 17. G. Muller, Docum. Toscani, page 15.
18. Rey, Recherches, page 24.
19. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 121.
20. Guillaume de Tyr, livre XXII, chap. XIX (pp. 1036 et suivantes).
21. Reinaud, Extrait des historiens arabes, page 444.
22. Strehlke, Tab. ord. Teutonique. 10.
23. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 138.
24. Historiens arabes, tome, I, page 635.
25. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 143.
26. Guillaume de Tyr, livre XXII, chap. VII (p. 1073).
27. Guillaume de Tyr, livre XIX (pp. 891-939), et livre XX, chap. XXII (pp. 982 et suivantes)
28. Idid, livre XX, chap. IV, page 946.
29. Vogué, Les églises de Terre-Sainte, page 92.
30. Guillaume de Tyr, livre XXII, chap. vu (p. 1073).
31. Guillaume de Tyr, livre XXII, chap. vi (p. 1071).
32. Ibid., liv. XXII, chap. vu (p. 1073).
33. Assises, tome, II : Lignages, chap. V (p. 446).
34. Guillaume de Tyr, livre XXII, chap. V (p. 1069).
35. Ibid.
36. Historiens occidentaux, tome, V, page 94, note 1.
37. G. Muller, Doc. Toscani, page 15.
38. Assises, tome, II : Lignages, chap. V (p. 446).
39. Paoli, Codice diplomatic,'t. I, page 77.
40. Ibid., page 249; et Revue de l'Orient latin, tome, III, page 68, n° 153.
41. Cont. de Guillaume de Tyr, page 207 (variante).
42. Revue de l'Orient latin, tome, III, page 69, n° 160.
43. Guillaume de Tyr, livre XXII, chap. V (p. 1069).
44. Historiens arabes, tome, I, page 729.
45. Historiens arabes, tome, I, page 730.
46. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 207, variante.
47. Kitab-er-Raudataïn (Historiens arabes, tome, IV, pp. 373-374).
48. Baluze, Lettres d'Innocent III, tome, 1, page 506.
49. Assises, tome, II : Lignages, chap. v, page 446.
50. Strehlke, Tab. ord. Teutonique, page 66.
51. Assises, tome, II : Lignages, chap. XXXVI, page 469.
52. Assises, tome, II : Assises de la cour des bourgeois, chap. CLXXV, page 118.
53. Guillaume de Tyr, I. XXII, chap. XXIV (p. 1115).
54. Revue de l'Orient latin, tome, III, page 78, n° 214.
55. Paoli, Codice diplomatic, tome, I, page 77-81.
56. Revue de l'Orient lat., tome, III, page 69, n° 159.
57. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 33.
58. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 46.
59. Historiens arabes, tome, I, pp. 722, 727, 733, et tome, IV, page 380.
60. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 207.
61. Rey, Colonies franques, page 14.
62. Historiens arabes, tome, I, page 67.
63. Paoli, Codice diplomatic tome, I, page 86.
64. Le château de Gastin avait été enlevé aux Templiers par Saladin, le 26 septembre 1188. A la nouvelle de l'arrivée en Terre-Sainte des rois de France et d'Angleterre, les Musulmans l'ayant abandonné, Léon l'occupa et, malgré les réclamations du grand-maître du Temple, appuyées par le patriarche latin, le prince d'Antioche et la commune de cette ville, il s'obstina à la garder. Le pape Innocent III lui écrivit à ce sujet, le 15 décembre 1199 (Baluze, Lettres d'Innocent III, tome, I, page 510, et Potthast, Regesta, tome, I, page 88, n° 929), pour le sommer de rendre la forteresse aux chevaliers du Temple ; mais ce fut en vain. Telle fut l'origine de la querelle qui s'éleva alors entre l'ordre du Temple et le roi Léon II.
65. Continuateur de Guillaume de Tyr (p. 207, variante).
66. Continuateur de Guillaume de Tyr (p. 209).
67. Archives de l'Orient latin, tome, I, page 403; - Continuateur de Guillaume de Tyr, page 313.
68. V. Langlois, Cartulaire des rois d'Arménie, page 137.
69. Liber jurium, tome, I, page 577.
70. Archives des Bouches-du-Rhône, fonds de Malte H. : Inventaire des chartes de Syrie, n° 201.
71. Durant les débats qui s'élevèrent, de 1203 à 1220, entre Bohémond IV et Raymond Rupin relativement à la possession d'Antioche, les papes Innocent III et Honorius III (Potthast, Regesta, T. I, page 283, n° 3314 ; Pressuti, Reg. d'Honorius III, page 121, n° 693) écrivirent à plusieurs reprises au maior de la commune d'Antioche pour lui recommander de soutenir les droits de Rupin : dans ces lettres le prince Bohémond IV est toujours désigné par le pape sous le seul titre de comte de Tripoli.

72. Srehlke, Tab. ord. Teutonique, page 42.
73. Gestes des Chyprois, page 89.
74. Ibid., page 237.
75. Continuateur de Guillaume de Tyr (p. 209).
76. Éd. de Mas Latrie, page 322.
77. Continuateur de Guillaume de Tyr (p. 209).
78. Annales de Terre-Sainte (Archives de l'Orient latin, tome, II, page 43-1).
79. Du Cange-Rey, Familles d'Outremer, pp. 120 et 156.
80. Continuateur de Guillaume de Tyr (p. 215).
81. Revue de l'Orient latin, tome, III, page 73, n° 185.
82. Annales de Terre Sainte (Archives de l'Orient latin, tome, II, page 435).

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Bohémond IV, prince d'Antioche (1201-1233)

Bohémond IV, dit le Borgne, déjà comte de Tripoli depuis 1187, succéda à son père dans la principauté d'Antioche, en 1201, au détriment de son neveu Raymond Rupin et en dépit des protestations de Léon Ier, roi d'Arménie.
Du vivant même de Bohémond III, le 26 août 1199, on le voit prendre, dans une convention avec la ville de Pise, le double titre de prince d'Antioche et de comte de Tripoli (1).
A la nouvelle de la mort de son père, Bohémond arriva à Antioche le jour même de l'enterrement et fit aussitôt sonner la cloche de la commune pour assembler les chevaliers et les bourgeois ; il les requit alors de le reconnaître pour leur prince, ce qu'ils firent sur-le-champ (2).
Le 25 février 1202 (3) Bohémond IV confirma l'affranchissement de toutes les taxes du comté de Tripoli, accordé par Raymond III, son prédécesseur dans ce comté, aux vassaux syriens de l'Hôpital, dans l'étendue ou les dépendances du territoire du Krak des chevaliers.

Mécontent de n'avoir pu entraîner les Templiers dans sa querelle avec le prince d'Antioche, Léon s'empara de tous les biens de l'ordre en Arménie, puis, au mois de novembre 1203 (4), il tenta un coup de main contre la ville d'Antioche. Mais le prince avait confié la garde du château aux Templiers qui prirent une grande part à la défense de la ville. Après être demeuré quelques jours sous les murs de la place, le roi d'Arménie, apprenant que Malek-ed-Daher, prince d'Alep, dont Bohémond avait demandé le secours, était déjà arrivé à Harem, s'empressa de repasser l'Amanus (5).
D'après certains auteurs arméniens, le roi Léon aurait alors réussi à pénétrer dans la place et à s'y maintenir durant trois jours. Je crois qu'ils font ici une confusion avec la tentative faite par ce même prince, en 1207 ou 1208, pour se rendre maître d'Antioche et dans laquelle il parvint à occuper momentanément, une partie de la ville basse (6).
Le roi d'Arménie, pour se venger de cet échec, alla assaillir le château de la Roche de Russole, que l'ordre du Temple possédait dans la terre de Port-Bonnete, non loin d'Antioche(7).

Tout en étant en lutte avec le roi Léon pour la principauté d'Antioche, Bohémond eut encore à réprimer, en même temps, divers troubles dans le comté de Tripoli. En juillet 1205, il concéda à Henri Piscatore, comte de Malte, liberté commerciale absolue dans ses deux principautés en reconnaissance de l'appui que ce dernier lui avait prêté durant la lutte contre les seigneurs de Néphin et de Gibel-Akkar (8).
Au siège de Néphin, Bohémond fut atteint d'une flèche à l'oeil et c'est aux conséquences de cette blessure qu'il dut son surnom de Borgne.

Le pape Innocent III, connaissant l'influence et l'état d'esprit de la partie grecque de la population d'Antioche, qui appelait de tous ses voeux un patriarche de son rite, appuyait sous main les prétentions de Léon espérant ainsi l'attirer, plus sûrement, dans le giron de l'Église romaine. Aussi le roi d'Arménie ne cessait-il d'en appeler au jugement du Saint-Siège qu'il espérait devoir être favorable à ses prétentions sur Antioche. Le prince, se défiant du patriarche latin et des Hospitaliers qui, par antagonisme contre l'ordre du Temple, semblent avoir pris fait et cause pour le roi d'Arménie, et, se laissant influencer par les Grecs (9), autorisa en 1207 l'intronisation d'un patriarche grec (Siméon III, dit Julien (10), espérant ainsi se concilier les sympathies et le dévouement d'une partie notable de ses sujets des rites orientaux. Cette condescendance lui aliéna complètement le clergé latin, et le patriarche Pierre d'Angoulême le frappa d'excommunication.

Léon, toujours prêt à saisir toutes les occasions de faire valoir les droits de son neveu Raymond Rupin sur la ville et la principauté d'Antioche, profita des troubles causés par ces événements et tenta, avec le concours du patriarche latin et des Hospitaliers, une nouvelle entreprise; il réussit même, grâce à un soulèvement de la commune d'Antioche (11) (1207 ou 1208), provoqué par le patriarche Pierre d'Angoulême, à pénétrer dans la ville basse qu'il occupa jusqu'à l'église Saint-Pierre, pendant trois jours (12). Mais l'approche du prince d'Alep et une furieuse sortie des défenseurs du château et des chevaliers du Temple, conduits par Bohémond lui-même, le contraignirent à se retirer (13).
Bohémond traita sévèrement les partisans du roi d'Arménie (14) et fit emprisonner le patriarche latin et ses deux neveux qui semblaient avoir été les meneurs de cette affaire (15). Le 8 juillet, le patriarche mourut prisonnier au château d'Antioche (16).
Cet événement émut beaucoup le pape Innocent III, qui écrivit au prince, le 26 mai 1209 (17), le menaçant d'excommunication, s'il ne recevait pas le nouveau patriarche, successeur de Pierre d'Angoulême. Il lui demanda également de restituer au patriarcat le château de Cursat (Kossaïr), dont il avait pris possession à la suite de l'arrestation de Pierre d'Angoulême. Ce château et son territoire formaient l'apanage du patriarcat latin d'Antioche.
Les protestations du pape (18) donnent à penser que la présence du patriarche grec, Siméon III, se prolongea jusque vers 1214. Ce serait donc postérieurement à cette époque que Siméon aurait quitté Antioche pour se retirer à Nicée où il mourut. Le roi d'Arménie, ayant persisté dans son hostilité vis-à-vis de l'ordre du Temple, fut excommunié (19).

En 1211, Jean de Brienne (20), roi de Jérusalem, envoya aux Templiers un secours de cinquante chevaliers commandés par G. de Cafran et Aymond d'Ays, pour les aider à reprendre le château de Gastin, que leur avait enlevé le roi v Léon.
L'antagonisme existant entre les ordres du Temple et de l'Hôpital fut d'un grand secours au roi d'Arménie dans sa lutte avec le prince d'Antioche. Léon sut se concilier la bienveillance des Hospitaliers qui furent ses médiateurs près du Saint-Siège. En 1217, le pape Honorius III les invita même à soutenir les prétentions de Raymond Rupin (21).
En 1216, par suite des intelligences qu'il avait su nouer dans Antioche, grâce, je crois, à certains feudataires de cette principauté passés en Arménie, et profitant de l'absence de Bohémond retenu à Tripoli, le prince Rupin réussit, par « grands dons et promesses », à se faire livrer nuitamment les portes de la ville, par Acharie, sénéchal d'Antioche. Au point du jour, le roi d'Arménie et lui étaient maîtres de toute la ville basse (22).
Le patriarche Pierre II sacra alors, dans l'église Saint-Pierre, Raymond Rupin, prince d'Antioche. Le château résista d'abord, puis se rendit au bout de peu de jours (23).

Le 25 juillet 1217, le pape Honorius III recommanda aux Hospitaliers de Saint-Jean de soutenir la cause de Raymond Rupin, et, le 5 août suivant, il écrivait à ce prince pour lui annoncer qu'il le prenait lui, sa famille et sa principauté, sous la protection du Saint-Siège (24).
Rupin ne conserva Antioche que pendant moins de quatre ans. Les exigences des Arméniens de son entourage ainsi que son incapacité ne tardèrent pas à lui aliéner la population, et, malgré l'appui du clergé latin et de l'ordre de l'Hôpital, à qui il avait remis la garde du château d'Antioche (25), les partisans de Bohémond IV réussirent à amener un soulèvement qui coïncida avec l'arrivée de ce prince devant Antioche, et la ville lui ouvrit ses portes. Rupin se réfugia au château, dont la garde avait été confiée aux Hospitaliers par Pélage Galvano, évêque d'Albano et légat du Saint-Siège (26); mais bientôt, laissant cette forteresse à frère Ferrand de Barras, commandeur de l'Hôpital et châtelain de Selefké, il gagna l'Arménie à la faveur de la nuit (27).
Assiégé par Bohémond, Ferrand de Barras ne tarda pas a lui remettre la forteresse; mais la conséquence du rôle joué par l'Hôpital dans cette affaire fut une haine terrible vouée par le prince Bohémond IV à l'ordre, dont il séquestra les biens dans la principauté d'Antioche, tant ceux qui lui avaient été donnés par Raymond Rupin que ceux que les Hospitaliers y possédaient depuis de longues années. Le conflit se prolongea jusqu'en 1230 et amena l'excommunication du prince d'Antioche, sur laquelle je reviendrai plus loin (28).

En 1217, Bohémond prit part à la croisade d'André II, roi de Hongrie (29); puis, l'année suivante, il épousa en secondes noces Melisende, fille d'Amauri, roi de Chypre et de Jérusalem (30).
Le 18 décembre 1225, le pape Honorius III autorisa le grand-maître de l'Hôpital à repousser par la force les attaques de Bohémond, que le pontife désigne sous le titre de comte de Tripoli (31).
En janvier 1227, Bohémond donna à l'Ordre teutonique un moulin situé à Antioche, et, au mois de juin de l'année suivante, il concéda encore à la même maison une rente annuelle de 100 besants sur l'assise de la Fonde d'Acre (32).
En 1229, Bohémond se rendit en Chypre, près de l'empereur Frédéric II ; mais, dès qu'il vit que ce dernier exigeait qu'il lui fît hommage pour la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli, il s'empressa de regagner la Syrie et évita de se mêler aux événements qui se déroulèrent dans ce pays les années suivantes.

Le 11 juillet 1230 (33), Gérold de Lausanne, patriarche de Jérusalem, fit connaître au clergé d'Antioche et de Tripoli, la bulle d'excommunication lancée le 5 mars précédant (34) par le pape Grégoire IV contre Bohémond comme spoliateur des biens de l'Hôpital. Mais le patriarche de Jérusalem, qui sentait combien toutes ces querelles nuisaient à la cause des principautés chrétiennes de Syrie, s'employa à amener un accommodement entre les deux partis. Grâce à sa médiation, un accord fut conclu à Acre, le 27 octobre 1231, entre Guarin, grand-maître de l'Hôpital, et Bohémond (35).
Par cette convention, l'ordre s'engageait à restituer toutes les donations qui lui avaient été faites dans la principauté d'Antioche par Raymond Rupin, en ne conservant que la ville de Zibel et le château de la Veille ou de la Garde. Par contre, le prince accordait à l'Hôpital une rente perpétuelle de 360 besants à prendre sur les revenus du comté de Tripoli et une autre de 873 sur ceux de la principauté d'Antioche.
Le même jour (36), Bohémond confirma à l'Hôpital la possession de la gastine de Cellorie.
Le 10 avril 1233, le pape leva l'excommunication fulminée contre Bohémond IV et ratifia l'accord conclu avec les Hospitaliers par ce prince, qui mourut la même année (37).
Bohémond IV avait été marié deux fois :
Une fois Avec Plaisance, fille de Hugues de Gibelet;
Une autre fois avec Melisende, fille d'Amauri, roi de Chypre.
Du premier mariage il eut quatre fils :
Raymond, qui fut tué par les Bathéniens ;
Bohémond V, prince d'Antioche ;
Philippe, qui, marié à Élisabelh d'Arménie, fut assassiné en 1224;
Henri, qui se noya le 27 juin 1263 ;
Et deux filles, Orgueilleuse et Marie.
1. G. Muller, Doc. toscani, page 79.
2. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 313.
3. Revue de l'Orient latin, tome, III, page 71, n° 193.
4. L. Alishan, Léon le Magnifique, page 232. - Roinaud, Extraits des Historiens arabes, page 766.
5. Historiens arabes, tome, I, page 82.
6. L. Alishan, Léon le Magnifique, page 232; - Reinaud. Extraits des Historiens arabes, page 706 7. L. Alishan, Léon le Magnifique, page 235.
8. Liber Jurium (Historia Patriae monumenta, tome, I, page 522).
9. L. Alishan, Léon le Magnifique, page 240.
10. Le Quien, Oriens christ., tome, III, col. 1159, et tome, II, col. 735; et Baluze, Lettres d'Innocent III, tome, II, pp. 104-105.
11. Archives de l'Orient latin, tome, II, 2° part., page 496; et Amadi (éd. de Mas Latrie, pp. 96-97).
12. Marino Sanuto, Sécréta fidelium crucis, liv. III, 2e part., chap. III. 13. Archives de l'Orient latin, tome, II, 2° partie, page 436; - Acta sanctorum, des Bollandistes, tome, IV de juillet, page 140.
14. Nous trouvons, dans les chartes du royaume d'Arménie, les noms d'un certain nombre de familles de la principauté d'Antioche, qui paraissent être passées en Arménie vers le commencement du XIIIe siècle, et parmi lesquelles figurent les du Sermin, de l'Isle, de la Tour, le Jaune, de Mamendon, de Villebrun, etc. Ne serait-ce pas la tentative du roi Léon et son insuccès qui auraient été la cause de cette émigration des partisans qu'il avait dans Antioche (cf. Historiens arménienne, tome, I, page 639.
15. Gestes des Chyprois, page 17.
16. Le 4 mars 1209, le pape charge le patriarche de Jérusalem de menacer d'excommunication le Major et la commune d'Antioche, si le patriarche schismatique n'est pas exclu sur-le-champ (Baluze, Lettres d'Innocent III, tome, 11, page 142). L'intronisation d'un patriarche grec semble devoir être considérée comme une conséquence de la demande d'appui que Bohémond IV, inquiet de l'intérêt pris par le clergé latin aux prétentions du roi d'Arménie sur Antioche, adressa à Théodore Lascaris, empereur de Constantinople, qui s'était empressé de lui confirmer la principauté d'Antioche (Baluze, Lettres d'Innocent III, tome, II, pp. 738-739). Ce fait ne nous est connu que par une lettre adressée en mars 1213, par le pape Innocent III, à Albert, patriarche de Jérusalem et légat au saint Siège. Dans cette épître comme dans les autres lettres relatives à ces affaires, le pape, dont toutes les sympathies sont acquises à Rupin, affecte toujours de ne donner à Bohémond que le titre de comte de Tripoli.
17. Baluze, Lettres d'Innocent III, tome, II, page 322; Potthast, Regesta, tome, I. page 322, n° 3728.
18. Le Quien, Oriens christ., tome, II, col. 62. - Baluze, Lettres d'Innocent ITT. tome, II, page 142.
19. Baluze, tome, II, pp. 534-535.
20. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 317.
21. Pressuti, Reg. d'Honorius III, t.1, pp. 174 et s., n° 641, 612, 676, 682,693.
22. Gestes des Chyprois, page 19; - Historiens arméniens, tome, I, page 643.
23. Historiens arméniens, tome, I, page 643.
24. Pressuti, Reg. d'Honorius III, pp. 118 et 123, nos 676 et 707.
25. En effet, dès cette époque, les Hospitaliers occupaient le château.
26. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'Hôpital, tome, II, pp. 349 et 350.
27. Gestes des Chyprois, page 20; - Continuateur de Guillaume de Tyr, page 318.
28. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 167.
29. Continuateur de Guillaume deTyr, page 305.
30. Du Cange-Rey, Familles d'Outremer, page 204.
31. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'Hôpital, tome, II, page 343, n° 1824.
32. Strehlke, Tab. ord. Teutonique, pp. 51-53.
33. Delaville Le Roulx, Arch. de Malte, page 167.
34. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'Hôpital, tome, II, page 404, n° 1955.
35. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'Hôpital, tome, II. page 427, n° 2000. et Paoli, Codice diplomatic, tome, I, pp. 122-123.
36. Delaville Le Roulx, Archives. de Malte, page 169.
37. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'Hôpital, tome, II, page 452, n° 2048; - Annales de Terre-Sainte (Archives de l'Orient latin, tome, II, page 439).
37. Du Cange-Rey, Familles d'Outremer, page 205.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Raymond Rupin, prince d'Antioche (1216-1219)

L'affaire du château de Gastin ou Gaston s'était dénouée en 1195 par le mariage de Raymond, fils aîné de Bohémond III, avec Alix, fille de Roupen III, frère de Léon II, roi d'Arménie. Ce mariage ne fut point heureux. Raymond mourut fou en 1199-1200, laissant sa femme grosse d'un fils qui naquit peu après la mort de son père et fut nommé Raymond Rupin (1).
Le roi Léon fut le tuteur du jeune prince et ne cessa de faire valoir les droits de son pupille à la principauté d'Antioche ; mais la jeunesse du fils de Raymond aurait donné pour longtemps la régence d'Antioche au roi d'Arménie, dont les visées ambitieuses firent craindre aux habitants de cette ville qu'il ne profitât de cette circonstance pour annexer la principauté au royaume d'Arménie, et, à la mort de Bohémond III, la commune d'Antioche remit le pouvoir à Bohémond IV, son fils cadet, alors comte de Tripoli, qui, par ce fait, réunit dans ses mains les deux principautés (2). Il s'en suivit, entre lui et le roi Léon, un état de guerre, qui s'étant prolongé pendant tout son règne et celui de son fils, le prince Bohémond V, ne prit fin qu'en 1251, par la médiation de saint Louis, roi de France, et le mariage de Bohémond VI avec Sibylle, fille du roi Héthoum.
Le 11 novembre 1203 (3), le roi d'Arménie parut sous les murs d'Antioche, mais l'approche de Malek ed Daher, prince d'Alep, l'obligea à renoncer à son entreprise (4).
Jean de Nesle et ses croisés flamands accompagnèrent Léon dans cette campagne; leurs bannières furent vues par les défenseurs des murs de la ville, et ce fait souleva un blâme général parmi les Latins (5).
Raymond Rupin prenait le titre de prince d'Antioche et toutes les chartes délivrées en son nom pendant sa minorité le sont avec cette désignation. Bien que mineur, il donna à l'Hôpital, le 22 mai 1207 (6), la ville de Zibel avec toutes ses dépendances. Il renouvela cette donation en 1210 en y joignant, cette fois, le château de la Vaille (7).

Les agissements de la population grecque et l'installation d'un patriarche de ce rite ayant amené des troubles graves à Antioche, le roi d'Arménie réussit, en 1207 (8), avec la connivence de Pierre d'Angoulëme, patriarche latin d'Antioche, à pénétrer dans la ville qu'il occupa en partie et où il se maintint pendant trois jours. Mais le prince Bohémond, retiré au château avec les chevaliers du Temple, fit une impétueuse sortie qui coïncida avec l'arrivée des troupes musulmanes d'Alep envoyées à son secours par le prince Malek ed Daher, et le roi Léon dut se retirer en toute hâte (9).

La conquête de la plus grande partie de la principauté d'Antioche par les Musulmans et l'abandon fait à l'Arménie, par Bohémond III, en 1195, de toute la région sise au nord de la Portelle (10), paraissent avoir amené les princes d'Antioche à résider plus habituellement, à partir du commencement du XIIIe siècle, dans leur principauté de Tripoli.
La population d'Antioche qui, malgré l'occupation franque, était en grande majorité demeurée grecque, avait de profondes sympathies pour l'Église byzantine et c'est ce qui explique comment, à plusieurs reprises, les princes latins permirent l'installation de patriarches de ce rite. Ce fait leur aliéna la papauté et le clergé latin, qui redoutaient la prépondérance des églises orientales. Aussi le roi Léon Ier, qui venait d'entrer dans la communion romaine, profita-t-il habilement de cet état, de choses pour se poser en défenseur de l'Église latine dans la principauté, et sut-il gagner ainsi les légats pontificaux à la cause de Raymond Rupin.
Les donations faites par ce dernier à l'Hôpital (14), comme prince d'Antioche, alors qu'il n'était, point en possession de la principauté, étaient un moyen de se concilier cet ordre puissant qui paraît s'être fait l'avocat de Rupin auprès des papes alarmés de l'intronisation d'un patriarche schismatique à Antioche.
Néanmoins, le pape était inquiet des conséquences que cet état de choses pouvait entraîner pour les colonies franques de Syrie, et, le 4 juin 1210 (15), il écrivit au roi Léon afin de l'inviter à proposer à Bohémond de recourir à l'arbritrage du Saint-Siège. Innocent III, demandait dans sa lettre, qu'en attendant que le litige relatif à la possession de la principauté fût tranché, la ville et le château d'Antioche fussent remis à Pierre [Pierre II de Locedio], patriarche d'Antioche, et que, durant ce temps, les ordres du Temple et de l'Hôpital se chargeassent de la défense de la forteresse. Le roi Léon s'étant empressé d'adhérer à cette proposition, Innocent III désigna, le 20 août 1211, l'évêque de Crémone pour juger le différend; mais Bohémond paraît avoir repoussé cette solution, et l'affaire demeura pendante (16).

Au commencement de l'année 1216, profitant de l'absence de Bohémond, retenu à Tripoli, Raymond Rupin et le roi d'Arménie réussirent, grâce à la connivence d'Acharie (17), sénéchal d'Antioche, à se faire ouvrir nuitamment la porte dite de Saint-Paul et à occuper la ville, sans coup férir (18).
Le patriarche latin, Pierre II de Locedio, sacra en grande pompe, dans la basilique de Saint-Pierre (19), Raymond Rupin, prince d'Antioche.
L'appui de certains feudataires de la principauté chassés en Arménie semble avoir beaucoup aidé au succès de cette entreprise (20).
Dans une lettre pontificale du 25 juillet 1217 (21), le pape Honorius III recommande instamment aux Hospitaliers de Saint-Jean de soutenir les droits du prince Raymond qui, à peine maître de la ville, leur avait confié la garde du château.
Le même jour, ce pontife écrivit au roi Léon pour l'engager à choisir Raymond Rupin, prince d'Antioche, comme son successeur à la couronne d'Arménie (22).
Le 27 (23), du même mois, il s'adressa au légat Pélage pour lui recommander de soutenir le prince d'Antioche à cause de son dévouement au Saint-Siège, lui annonçant, en même temps, qu'il prenait Raymond Rupin, son épouse et leur fille sous la protection de Rome et l'inviter à veiller, en sa qualité de légat, a ce qu'aucune entreprise ne fût formée contre eux. Le 29 (24), il écrivit aussi au maire et à la commune d'Antioche pour leur ordonner de soutenir, au nom du Saint-Siège, les droits du prince Raymond; et enfin, le 5 août (25), il s'adressa au prince lui-même, pour lui annoncer qu'il lui avait accordé, ainsi qu'à sa principauté, la protection du Saint-Siège.
Au mois de février de cette même année, Raymond Rupin avait confirmé les privilèges des Génois dans la principauté (26).

A en juger par les noms des barons de la principauté d'Antioche qui, le 31 mars 1216 (27), peu de jours après la prise de la ville par Raymond, souscrivirent les premiers actes de ce prince, il est facile de voir que la noblesse latine s'était en grande partie ralliée à lui, car on y voit figurer les de l'Isle, de Hazart, le Jaune, de Laitor, de Mamendon, des Monts, de Malebrun, etc., et Acharie, sénéchal d'Antioche, qui lui avait ouvert les portes de la ville, était fils de Gervais, dernier seigneur latin du Sermin et sénéchal d'Antioche.
Nous savons, d'ailleurs, qu'un certain nombre de chevaliers de la principauté d'Antioche étaient allés se fixer en Arménie vers 1208 (28).
Une fois maître d'Antioche, Raymond fut d'une noire ingratitude envers son oncle, le roi Léon, et le contraignit à s'éloigner. Peut-être aussi doit-on voir dans ce fait une sorte de satisfaction donnée à la partie fort nombreuse de la population qui appréhendait de voir l'influence arménienne régner sans conteste dans la principauté et amener un jour son absorption par cet état (29).

C'est à l'année 1210 que doit être fixé le mariage de Raymond avec Helvis, fille d'Amaury, roi de Chypre, qu'il enleva à Eudes de Dampierre (30) et qu'il épousa contre les canons de l'Église ; mais, ce fait ne paraît point avoir alors soulevé, bien sérieusement, contre lui les censures ecclésiastiques (31).
De ce mariage, naquirent deux filles : Eschive, morte jeune, et Marie, dame du Toron, qui épousa Philippe de Montfort, seigneur de Tyr (32).

Au mois de mars 1219, Raymond accorda franchise de tous droits dans sa principauté aux chevaliers de l'ordre Teutonique (33).
Cette même année, l'arrogance des Arméniens de la cour de Raymond ainsi que l'incapacité de ce dernier ayant soulevé le mécontentement des habitants d'Antioche, Guillaume de Farabel, de la famille des seigneurs du Puy, avertit Bohémond, tout en lui préparant les voies avec ses partisans (34). Bohémond parut donc, tout à coup, dans Antioche, où il fut acclamé par la population (35).
A la suite de la mort du roi Léon Ier (1220), Raymond Rupin (36), déçu dans ses espérances sur la succession de cet oncle, résolut de faire valoir par la force ses droits sur l'Arménie, et il se rendit maître de la ville de Tarse; mais le baron Constantin, baile du royaume d'Arménie, ayant repris cette ville, fit enfermer Rupin dans un château du Taurus, où il mourut l'année suivante (37). Le 9 juillet 1221, le pape Honorius III écrivait au légat Pélage qu'il paraissait certain, d'après les bruits répandus en Syrie, que Raymond Rupin était mort prisonnier des Arméniens. Il l'engageait donc, en présence des périls menaçant Antioche et dans la crainte de voir cette ville tomber au pouvoir des Musulmans, d'agir avec les plus grands ménagements vis-à-vis du prince Bohémond IV. Il est à remarquer que le pontife désigne encore dans cette épître Bohémond sous le seul titre de comte de Tripolis (38).
1. Continuateur de Guillaume de Tyr, pp. 212-213.
2. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 313.
3. L. Alishan, Léon le Magnifique, page 221.
4. Historiens arabes, tome, 1, page 82.
5. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 257.
6. Paoli, Codice diplomatic, tome, I, page 95, et Vici. Langlois, Cartulaire des rois d'Arménie, pp. 130-137.
7. Paoli. Codice diplomatic, tome, I, page 99.
11. Rohricht; Regesta regni Hierosol., page 218, note.
12. Marino Sanuto, Secret, fidei. Crucis, liv. III, 2e part., chap. III. - L'opuscule intitulé Gesta Innocenta III, qui se trouve au commencement du tome I des lettres de ce pape, publiées par Baluze, est attribué par cet érudit à un contemporain d'Innocent. Ce document pourra être consulté utilement par ceux qui s'intéressent aux événements dont nous nous occupons.
On voit que l'auteur des Gesta a mis en oeuvre les rapports des légats du Saint-Siège en Terre-Sainte et en Arménie, ainsi que les lettres du roi Léon Ier. Les paragraphes 110 à 119 de ce récit exposent la question au point de vue du pape et de l'Eglise romaine. A la page 75, la relation de l'attaque dirigée contre Antioche, en 1207, par le roi d'Arménie, a été écrite d'après une lettre de ce prince, où il raconte, à sa manière, l'épisode de la sortie à la suite de laquelle le prince Bohémond IV et les Templiers parvinrent à repousser les troupes arméniennes, qui avaient pénétré dans Antioche. 13. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 215.
14. V. Langlois, Cartulaire des rois d'Arménie, page 130; Paoli, Codice diplomatic, tome, 1, pp. 95-99.
15. Baluze, Lettres d'Innocent III, tome, II, page 326.
16. Ibid., pp. 470-471.
17. Gestes des Chyprois, page 19.
18. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 318.
19. Rohricht, Regesta regni Hierosol., page 219 et notes.
20. Cf. ci-dessus : principat de Bohémond IV.
21. Pressuti, Reg. d'Honorius III, tome, I, page 118, n° 676.
22. Pressuti, Reg., d'Honorius III. tome, I. page 118. n° 677.
23. Ibid., page 119, n° 682.
24. Ibid., page 121, n° 693.
25. Ibid., page 123, n° 707.
26. Liber Jurium, tome, I, page 577: - Vict. Langlois, Cartulaire des rois d'Arménie, page 136.

27. Victor Langlois, Cartulaire des rois d'Arménie, pp. 135-136. L'acte est daté du 31 mars 1215, qui doit être ramené à 1216 n. s., car il me paraît difficile d'admettre la date de 1215, pour cet acte, qui a certainement été rédigé à Antioche, puisque au premier rang des témoins on voit figurer Pierre II, patriarche latin de cette ville, et l'évèque de Valenie, dont la présence en Arménie ne pourrait pas s'expliquer. - Les Gestes des Chyprois donnent (p. 19) la date de 1216 pour la prise d'Antioche par Raymond Rupin.
28. Historiens arméniens, tome, I, page 639.
29. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 347.
30. Mas Latrie, Histoire de Chypre, tome, I, page 167.
31. Helvis était de beaucoup l'ainée de son mari. Elle était née du premier mariage de son père, le roi Amauri, avec Eschive d'Ibelin, et épousa Raymond Rupin, antérieurement au mois de septembre 1210 (Revue de l'Orient latin, tome, III, page 76, n° 202). Le pape Innocent III chargea, le 24 septembre 1211, Pierre II, patriarche d'Antioche, de juger cet incident conjugal (Potthast, tome, I, page 371, n° 4307). Bréquigny (Lettres d'Innocent III, page 466) donne la date du 7 des kalendes d'octobre à la lettre par laquelle le pape charge le patriarche d'Antioche d'informer sur cet incident, Helvis ayant été enlevée à Eudes de Dampierre après la consommation du mariage. Baluze donne la même lettre, tome, II, page 555, avec la date du 8 des kalendes. Le clergé latin se montra plus qu'indulgent au sujet de ce mariage : on sent que la papauté voulait ménager le roi d'Arménie, qui doit être considéré comme le véritable auteur de l'enlèvement; car, si la date de 1199, donnée par les éditeurs du continuateur de Guillaume de Tyr (p. 46, note ; cf. page 213) pour la naissance de Raymond Rupin est exacte, ce dernier n'était âgé que de onze à douze ans en 1210 au moment de l'enlèvement et du mariage.

32. Du Cange-Rey, Familles d'Outremer, page 203.
33. Strehlke, Tab. ord. Teutonique, page 41.
34. Gestes des Chyprois, pp. 20 et 28, et Continuateur de Guillaume de Tyr, page 318.
35. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 347. Nous avons dit ci-dessus (p. 390), ce que fit Raymond Rupin à la suite de sa dépossession.
36. Gestes des Chyprois, page 28.
37. Gestes des Chyprois, page 29. - Le continuateur de Guillaume de Tyr (p. 347), attribue cet événement à la lâcheté d'Aymar de Layron, neveu du seigneur de Césarée, qui, envoyé de Damiette, par le légat, au secours du prince Raymond Rupin, s'arrêta en Chypre au lieu de passer en Arménie et de contraindre le baile Constantin à lever le siège de Tarse.
38. Pressuti, Reg. d'Honorius III, tome, I, n° 3495.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Bohémond V, prince d'Antioche (1233-1251)

Bohémond V, fils de Bohémond IV et de Plaisance de Giblet, succéda à son père en 1233. Il avait épousé, en 1222, la reine Alix, veuve de Hugues, roi de Chypre. Ce mariage, décidé à Tortose, fut célébré dans l'île de Saint-Thomas, devant Tripoli (1).
Dès son arrivée au pouvoir, au mois de mars 1233, il confirma (2) les privilèges accordés aux Pisans par le prince Raymond III. Il fut dans un état de guerre constant avec l'Arménie, jusqu'en 1250, date à laquelle ce différend prit fin, à la suite de l'intervention de saint Louis, roi de France.

Le mariage de Bohémond avec la reine Alix paraît avoir été annulé dès l'année 1227 (3). En 1235, Bohémond épousa, en secondes noces, Lucie, fille du comte Paul Ier de Segni, fils du comte Richard, duc de Sora, frère d'Innocent III (4). Ce mariage fut, par la suite, une cause de troubles dans le comté de Tripoli. Paul II, des comtes de Segni, frère de la princesse Lucie, étant devenu évêque de cette ville, y prit une influence qui ne tarda pas à porter ombrage aux feudataires de la principauté.
En 1236, les troupes du soudan d'Alep, sous les ordres de El-Melek-el-Mohaddem Touran Schah, se portèrent sur la forteresse de Bagras, que les Templiers venaient de relever ; mais le prince d'Antioche, qui était en paix avec le prince d'Alep, s'entremit, et le siège fut levé (5).
D'après Amadi, les Templiers auraient essuyé, l'année suivante, un sanglant échec non loin de ce même château (6).

Le 11 février 1238, le pape Grégoire IX désigna le patriarche de Jérusalem, l'archevêque de Tyr et l'évêque de Barut pour trancher le différend qui s'était élevé entre le prince d'Antioche et l'Hôpital, relativement à la possession du château de Maraclée (7).
En 1242, à la suite de l'évacuation de Tyr, Lother, frère du maréchal R. Filangieri, chef des troupes impériales, se retira à Antioche, où Bohémond lui fit contracter un riche mariage, et il vécut dans cette ville jusqu'à sa mort (8).
C'est vers cette époque que David, patriarche grec titulaire d'Antioche, étant rentré dans le giron de l'Église catholique, fut autorisé, avec le consentement du pape, à s'installer à Antioche, où il prit bientôt une grande situation qui amoindrit beaucoup celle du patriarche latin.

Bohémond, qui fut très absorbé, par les difficultés que lui créèrent, dans le comté de Tripoli, ses différends avec les seigneurs de Giblet, semble avoir assez rarement résidé à Antioche. Fixé à Tripoli, il paraît avoir été dominé par sa femme qui fit donner l'évêché de cette ville à son frère, Paul II, comte de Segni, et appela près d'elle plusieurs membres de sa famille. Il se forma, alors, à Tripoli, un parti italien qui fit beaucoup de tort aux feudataires de la principauté.
Pendant ce temps, Antioche était gouvernée par un baile, représentant le prince, et par la commune (9).
Bohémond mourut en 1251 (10).
Il laissait deux enfants de son mariage avec la princesse Lucie : un fils, qui fut Bohémond VI, et une fille, nommée Plaisance, successivement mariée à Henri de Lusignan, roi de Chypre, puis, après la mort de ce dernier, à Balian d'Ibelin d'Arsur (11).
1. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 403.
2. G. Millier, Doc. Tose; page 99.
3. L. Auvray, Reg. de Grégoire IX, page 7, n° 10.
4. Historiens arméniens, tome, II, page 748.
5. Reinaud, Extraits des historiens arabes des croisades, pp. 351-352.
6. Amadi (éd. de Mas Latrie, page 185).
7. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'Hôpital, tome, II, page 522, n° 2181.
8. Gestes des Chypriotes, page 136.
9. Paoli, Codice diplomatic, tome, I, pp. 262-263.
10. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 40.
11. Du Cange-Rey, Familles d'Outremer, page 206.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

 

Bohémond VI, prince d'Antioche (1251-1268)

Bohémond VI, fils de Bohémond V et de la princesse Lucie, nièce du pape Innocent III, naquit en 1237 et devint, en 1251, par la mort de son père, prince d'Antioche et comte de Tripoli, sous la tutelle de sa mère (1). L'année suivante, la princesse et son fils étant allés voir le roi de France saint Louis, qui se trouvait alors à Jaffa, ce dernier conféra la chevalerie au jeune prince d'Antioche, qui venait d'atteindre sa quatorzième année, et l'autorisa, en souvenir de ce fait, à écarteler les armes d'Antioche de celles de France (2).

Au mois de mai 1252, les troupes du prince d'Alep campées à Scheïzar avaient envahi le comté de Tripoli, brûlé de nombreux casaux voisins du Krak des Chevaliers et enlevé quatre mille prisonniers (3).
Le jeune prince pria le roi (4) de demander à sa mère de l'émanciper, afin de pouvoir secourir la ville d'Antioche, que la princesse Lucie avait complètement abandonnée pour se fixer à Tripoli, laissant ainsi la principauté livrée aux tiraillements incessants qui régnaient entre la population grecque et les latins d'Antioche. Ces derniers étaient gouvernés, en l'absence du prince, par un baile (5) et par la commune (6); mais celle-ci, placée sous l'autorité du patriarche latin, dont l'importance avait bien diminué depuis que le patriarche grec, étant entré en union avec Rome, résidait à Antioche, celle-ci, disons-nous, était assez mal vue de la population indigène, qui préférait de beaucoup le prélat oriental, dont l'influence n'avait par tardé à devenir prépondérante. Aussi, le patriarche latin, trouvant sa situation trop amoindrie, avait-il quitté la ville pour se rendre en Occident, et se faisait-il remplacer par un vicaire (7).
L'absence du prince et du patriarche laissant donc le champ libre aux intrigues des divers rites orientaux, en lutte sourde contre l'élément latin, Antioche courait grand risque de tomber au pouvoir des Musulmans. Aussi, le roi de France s'empressa-t-il de satisfaire à la demande du jeune prince, et Bohémond se rendit sans retard à Antioche, qu'il mit en état de défense (8).
Il paraît s'être opéré, à cette occasion, un grand rapprochement entre le jeune Bohémond et Héthoum Ier, roi d'Arménie, dont Bohémond épousa la fille Sibylle, en 1254; ces deux princes, sentaient la nécessité d'oublier les querelles qui s'étaient élevées entre leurs prédécesseurs pour s'unir afin de résister aux attaques, chaque jour plus redoutables, des sultans Mamelouks d'Égypte.
Comme son père, Bohémond semble avoir eu de graves démêlés avec les Hospitaliers de Saint-Jean, et un premier accord fut conclu, en avril 1256, entre l'Ordre et ce prince (10).

En 1258, se trouvant a Acre au moment des troubles qui s'élevèrent dans cette ville, Bohémond fut amené, pour son malheur, à prendre parti contre les Génois. Alors, à l'instigation de ces derniers, les seigneurs de Giblet et du Boutron se révoltèrent contre lui et vinrent attaquer Tripoli. Dans une sortie, le comte fut grièvement blessé d'un coup de lance par Bertrand de Giblet et souffrit longtemps de cette blessure (11).
Le roi d'Arménie Héthoum Ier s'empressa d'intervenir et rétablit, en 1259, la paix entre son gendre et les vassaux de ce prince, ainsi qu'avec l'ordre de l'Hôpital, et un nouvel accord fut conclu cette même année (12).

En 1260, Bohémond et son beau-père accompagnèrent Houlangou, khan des Tartares, dans son expédition en Syrie ; ils assistèrent à la prise de Damas, et le prince d'Antioche fit alors purifier la grande mosquée de Saint-Jean qui servit à l'exercice du culte latin pendant l'occupation de cette ville par les Tartares et leurs alliés. Les autres mosquées furent transformées en écuries, ce qui causa aux Musulmans une indicible fureur et fut l'origine de la haine personnelle de Malek-ed-Daher Bibars contre le prince d'Antioche (13).
La victoire remportée sur les Tartares, non loin de Tibériade, le 3 septembre de la même année, par l'armée égyptienne, commandée par l'émir Bibars, détermina la retraite de ceux-ci, et Bibars, revenu en Égypte, ayant tué le sultan, fut proclamé à sa place, par ses compagnons d'armes, sous le nom de Malek-ed-Daher Bibars Bondoukdary (14).

Le roi Héthoum Ier semble avoir exercé une très grande influence sur son gendre, et il en profita pour, amener l'éloignement d'Euthyme, patriarche gréco-syrien d'Antioche. Ce prélat paraît avoir été ramené, dans cette ville, par les Tartares, de 1259 à 1260. Mais, après la retraite de ces derniers, de graves différends s'élevèrent de nouveau entre Euthyme et le roi d'Arménie, qui, vers 1263, contraignit le patriarche à abandonner son siège et à se retirer à Constantinople (15).

En 1262, un nouvel accord conclu avec Hugues de Revel, grand-maître de l'Hôpital, régla que tout différend qui s'élèverait désormais entre le prince d'Antioche et l'ordre, serait tranché par arbitrage (16).

Au mois de juillet de cette même année, le nouveau sultan d'Égypte, Bibars, résolut d'inaugurer son règne en se rendant maître d'Antioche (17) pour se venger de l'appui que le prince avait prêté aux Tartares, ainsi que de l'occupation de Damas; mais, au moment où il parut sous les murs de cette ville, l'approche des forces combinées du roi d'Arménie et des Tartares le contraignit à se retirer (18).
L'année suivante (19), les troupes musulmanes de Syrie, sous les ordres de l'émir Hassan-ed-Dîn Aïntabi, se portèrent sur la Cilicie et firent éprouver un échec au roi Héthoum Ier qui, à la tête des troupes arméniennes et tartares, avait envahi le territoire d'Aïntab.
En 1264, une armée tartare assiégea Bir, et l'émir Djemal-ed-Dîn Nadjybi, lieutenant de Bibars en Syrie, envoyé au secours de cette place, vit le siège de cette ville-levé à son approche (20).
Pendant ce temps, le roi Héthoum se rendait à Antioche, sous prétexte de pèlerinage et assurait la défense de la ville en cas d'attaque des Musulmans, puis il s'avança jusqu'à Cerep, Maarat-Meserin et Sermin, et revint chargé de butin (22).

L'année 1265 fut marquée par une tentative infructueuse de Bohémond sur Émèse (La Chamelle). Une invasion des troupes de Bibars contre l'Arménie fut repoussée (23).
L'année suivante, Héthoum envoya des secours a Antioche, menacée par les Musulmans, tandis que lui-même se rendait maître des villes de Marasch et de Behesné; mais, apprenant que des forces égyptiennes considérables se réunissaient en Syrie pour l'attaquer, il demanda le secours des Tartares. Le sultan, mettant à profit l'éloignement de ces derniers, envoya, au mois de mai, Malek Mansour, prince de Hamah, l'un de ses lieutenants, en Syrie, contre le comté de Tripoli qu'il ravagea; puis, ayant mis ainsi le prince Bohémond dans l'impossibilité de prendre part à la guerre, il se dirigea vers la Cilicie où, le 18 août de la même année (24), il remporta sur l'armée arménienne la victoire de Derbent-Mery. Le prince Thoros, fils cadet du roi Héthoum, ainsi que le connétable d'Arménie, frère du roi, y perdirent la vie (25), et Léon, prince royal d'Arménie, fut fait prisonnier. Ce désastre ouvrit à l'ennemi les portes de la Cilicie. Le prince de Hamah, poursuivant les débris de l'armée vaincue, prit le château d'Amouda (26), possession de l'ordre Teutonique, puis s'empara de Sîs, capitale du royaume, qu'il incendia pendant que l'émir Kelaoun se dirigeait sur Missis, Adana, Tarse et L'Aïas, portant partout le pillage et l'incendie.

Le connétable d'Antioche, avec un contingent de troupes de cette principauté, aurait, au dire de l'historien arabe Ibn Ferat, partagé a Derbent-Mery, la défaite des Arméniens (27), mais ce point est encore assez obscur.
Vers le même temps, des ambassadeurs du roi de Géorgie, envoyés à Bibars, ayant fait naufrage, non loin de Tripoli, Bohémond les fit prisonniers et les livra à Houlangou, khan des Tartares, qui les fit mettre à mort (28).
Ce dernier événement porta a son comble l'irritation du sultan contre le prince d'Antioche et il résolut de saisir la première occasion de s'emparer de cette ville.

Au mois d'avril 1268, à la suite de la prise de Beaufort, dont il s'était emparé le 15 de ce mois, Bibars, après avoir simulé une attaque contre Tripoli pour donner le change au prince, divisa son armée en trois corps : il dirigea le premier sur le Soudin (Souedieh) dont il s'empara ; le second sur Bagras et se rendit de sa personne, avec le troisième, à Apamée (29).
Pendant qu'il marchait sur cette ville, le sultan rencontra le commandeur de Tortose et le châtelain de Safita (Chastel-Blanc), qui lui remirent trois cents prisonniers musulmans (30). Le sultan traversa pacifiquement leur territoire et arriva à Apamée, d'où il partit le 9 mai (31); le 14, les trois corps se trouvèrent réunis sous les murs d'Antioche (32).
Simon Mansel, connétable de la principauté, tenta une sortie pour combattre les Musulmans ; mais ses troupes essuyèrent un échec et lui-même fut fait prisonnier par l'émir Schems-ed-Dîn et amené devant le sultan. Ce dernier l'engagea à rentrer dans la ville pour décider les habitants à se rendre sans s'exposer à une prise d'assaut (33). Ayant donc laissé son fils en otage au sultan, le connétable rentra dans Antioche (34).
Simon était fils de Robert Mansel (35), ancien connétable de la principauté et très proche parent de Sempad, connétable d'Arménie. Certains auteurs orientaux ont même voulu en faire un oncle de Léon III, roi d'Arménie, dont, suivant Ibn Ferat, il aurait partagé, deux ans auparavant, la défaite, à la journée de Derbent-Mery (36).
Après trois jours passés en allées et venues et en négociations infructueuses, le sultan commença l'attaque, et ses soldats ayant, le 19 mai, escaladé les murs du côté de la montagne, près du château, pénétrèrent dans la partie haute de la ville

Le roi Héthoum qui, pendant ce temps, négociait avec le sultan la délivrance de son fils et qui avait, à cet effet, des envoyés à Damas, ne put secourir Antioche.
Plusieurs religieux de l'ordre des frères Prêcheurs, entre autres le frère Buoninsegna (40), périrent à la suite de la prise de la ville. Le patriarche latin, ou plutôt son vicaire nommé Guillaume (41), obtint l'autorisation de se retirer à Cursat et paraît avoir conservé cette place jusqu'en 1274.
A l'approche de l'armée musulmane, frère Guiraud de Sauzet (42), commandeur du Temple en la terre d'Antioche, s'était rendu au château de Gastin, puis il se retira à celui de La Roche de Russole ; mais ces forteresses ne tardèrent pas à être abandonnées aux Musulmans.
Le sultan rendit la liberté au connétable Simon Mansel qui se retira à Sîs, près du roi d'Arménie (43).

A partir de cette date la principauté d'Antioche cessa d'exister autrement que d'une façon nominale, et le prince Bohémond, réduit au comté de Tripoli, mourut le 11 mai 1275, ne laissant qu'un fils, Bohémond VII, mort lui-même sans postérité en 1287.
De son mariage avec Sibylle d'Arménie, Bohémond VI eut encore trois filles : Isabelle, morte sans avoir été mariée ; Marie, gui épousa Nicolas de Saint-Bertin, et Lucie, femme de Narjot de Toucy, seigneur de la Terza. Cette dernière eut un fils, Hugues, qui, du chef de sa mère, prit le titre de prince d'Antioche; mais il parait être mort sans postérité.
Dans le cours du XIVe siècle, le titre de prince d'Antioche fut relevé par la famille royale de Chypre et porté, à partir de 1340, par plusieurs membres de celte famille (44).
1. Gestes des Chypriotes, page 202.
2. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 440.
3. Delaville Le Roulx, Cartulaire général de l'Hôpital, tome, II, page 727.
4. Joinville (éd. de Wailly, publiée pour la Société de l'Histoire de France, page 187).
5. Nous savons qu'en mai 1263, ce poste était occupé par Jean d'Angeville (Paoli, Codice diplomatic, 6. I, page 262).
7. Potthast, Regesta, tome, I, page 283.
8. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 230.
9. Joinville (éd. de Wailly, page 187).
10. Paoli, Codice. diplomatic, tome, I, pp. 153-154.
11. Gestes des Chypriotes, page 158.
12. Delaville Le Roulx, Archives de Malte, page 19G.
13. Gestes des Chypriotes, page 161.
14. Ibid., pp. 165 et suivantes.
15. Le Quien, Oriens christ, tome, II, col. 764.
16. Paoli, Codice diplomatic, 1.1, page 262.
18. L. Alishan, Léon le Magnifique, page 365.
19. Amadi (éd. de Mas Latrie, page 206).
20. Sonali, dans Reinaud, Extraits des historiens arabes, page 669.
21. Ibid., page 670.
22. L. Alishan, Léon le Magnifique, page 366.
23. Schafi, dans Reinaud, Extraits des historiens arabes, page 673; - Historiens arabes, tome, II, première partie, page 223.
24. Amadi (éd. de Mas Latrie, page 208).
25. Historiens Arméniens, tome, II, page 13.
26. Voyez V. Langlois, Cartulaire, des rois d'Arménie, pp. 117-120, et Reinaud, Extraits de Makrizi, page 7-13.
27. Reinaud, Extraits d'Ibn Ferat, page 789.
28. Ibid., page 677.
29. Reinaud, Extraits de la vie de Bibars, pp. 677-678, et Extraits de Makrizi, page 748.
30. Ibid., page 747.
31. Historiens arabes, tome, I, page 152.
32. Ibid. — En 1268, quand l'armée égyptienne vint assiéger Antioche, la principauté était réduite aux environs immédiats de la ville, c'est-à-dire au Soudin ou port Saint-Siméon, situé à l'embouchure de l'Oronte, aux bourgades fortifiées de Deir-Kousch, Keferdïn, Kefer-Tell-Mesch et Cursat ou Kossaïr, au sud-est d'Antioche ; cette dernière place formait l'apanage du patriarche latin. Les Templiers occupaient les châteaux de Gastin, de Bagras et de la Roche de Russole, ainsi que la terre du port Bonnel (Borounli), qui en dépendait ; mais ces diverses places paraissent avoir été laissées par eux dans un état d'abandon à peu près complet et n'avoir opposé presque aucune résistance aux Musulmans qu'ils envahirent bientôt de tous les côtés (37). Pendant deux jours, Antioche fut livrée au pillage, et les chroniqueurs estiment à 17,000 le nombre des morts et à 100,000 celui des prisonniers faits par les Musulmans. Huit mille personnes avaient trouvé un refuge dans le château (38); mais elles durent, presque aussitôt, se rendre à merci et vinrent grossir le nombre des prisonniers. Bibars fit alors incendier le château (39). L'abbaye de Saint-Paul, la basilique de Saint-Pierre et les autres églises furent démolies et on en tira une énorme quantité de bronze, de fer et de plomb; enfin, la ville elle-même fut livrée aux flammes et complètement ruinée.
33. Ibn Ferat, dans Reinaud, Extraits des historiens arabes, page 789; et Historiens arabes, tome, II, première partie, p. 231
34. Historiens arabes, tome, II, première partie, page 229.
35. L. Alishan, Assises d'Antioche, page 1.
36. Ibn Ferat, loc. cit., page 789.
37. Reinaud, Extraits de Makrizi, page 748.
38. Id., Extraits d'Ibn Ferat, page 790.
39. Id., Extraits de Makrizi, page 749; et Historiens arabes, tome, II, première partie, page 231.
40. Fineschi, Necrologium, page 38.
41. Reinaud, Extraits des historiens arabes, pp. 681-684.
42. Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1889, pp. 208-209.
43. Historiens arabes, tome, II, première partie, page 233.
44. Voyez Du Cange-Rey, Familles d'outremer, pp. 211-213 : Les princes titulaires d'Antioche.

Sources : E. REY. Résumé chronologique de l'histoire des princes d'Antioche, pages 321 à 409. Revue de l'Orient Latin, tome IV, Paris 1896.

Les Seigneurs de Mont-Réal et de la terre d'Outre le Jourdain

Je reprendrai très sommairement, ici, la série des seigneurs de Karak et de Mont-Réal, à laquelle il y a quelques additions à faire :

ROMAIN du PUY fut le premier seigneur de la Terre au-delà du Jourdain. On le voit figurer comme témoin de divers actes des rois Baudouin Ier et Baudouin II, entre les années 1110 et 1113 (1). Il paraît avoir reçu ce fief vers 1118 (2) et en avoir été dépossédé, ainsi que son fils Raoul, antérieurement à 1128; date à laquelle :

PAYEN souscrit, comme seigneur de Mont-Réal, un acte de Guillaume de Bures, et, en 1132, une donation faite par le même seigneur au Saint-Sépulcre (3). Ce fut lui qui, en 1142, fit élever le château de Karak, dit de la Pierre du Désert. Il assista à l'assemblée d'Acre en 1148 (4).

MAURICE, son neveu, lui succéda antérieurement à l'année 1152, année où il donne le casal de Benisalem à l'Hôpital (5). En 1154 (6), il prit part comme seigneur de Mont-Réal au siège d'Ascalon.

PHILIPPE DE MILLY reçut, le 31 juillet (7) 1161, du roi Baudouin III, en échange de la seigneurie de Naplouse, Karak, Mont-Réal et Saint-Abraham (8). Philippe était fils de Gui de Milly; sa mère, Stéphanie, était cousine de Payen, bouteillier du royaume et seigneur de Mont-Réal.
D'après Etienne de Lusignan (9), Isabelle, femme de Philippe de Milly, aurait été fille de Maurice, neveu et successeur de Payen dans les seigneuries de Mont-Réal et de Karak (10).
De ce mariage, Philippe eut trois enfants : un fils, Renier, mort sans postérité, et deux filles, Hélène et Stéphanie, nommée aussi Étiennette, tous trois vivants le 3 juillet 1155 (11).
Stéphanie épousa, vers 1163, Homfroy III de Toron, fils du connétable, dont elle eut un fils, Homfroy IV et une fille Isabelle.
Hélène semble avoir été mariée à Gautier III Brisebarre, seigneur de Barut, que l'on voit paraître avec le titre de seigneur de Mont-Réal, le 18 novembre 1168 (12), c'est-à-dire alors qu'il avait déjà cédé au roi Amaury Ier la seigneurie de Barut.
Ce serait donc au temps de Payen ou de Maurice, durant l'enfance de Stéphanie, que Saladin, fort jeune alors, aurait été prisonnier au château de Karak, car Stéphanie figure dés le 3 juillet 1155 comme accordant son consentement à une donation de son père (13), ce qui suppose qu'elle avait alors au moins douze ans.
Il est évident que le fief de Mont-Réal avait été apporté à Gautier III de Barut par sa femme et probablement en compensation de l'abandon fait à Homfroy de Toron, son beau-frère, de ses droits sur Bélinas.
De son mariage avec Hélène de Milly, Gautier ne parait avoir eu qu'une fille nommée Béatrix (14). Elle doit être morte jeune, car elle est inconnue à l'auteur du Lignage, et son père ne semble pas avoir conservé longtemps la seigneurie de Mont-Réal, puisque le 24 février 1174 il paraît, dans un acte du roi. Amaury Ier, comme seigneur de la Blanche-garde, fief que ce prince lui avait donné en échange de Barut.
Philippe de Milly devenu veuf et ayant fait profession dans l'ordre du Temple vers 1167 (15), ses fiefs passèrent à-sa fille Stéphanie, qui était probablement seule survivante alors de ses trois enfants ;
Postérieurement à 1169, on voit Stéphanie, dame de Karak et de Mont-Réal, apporter cette seigneurie aux maris qu'elle épouse successivement.
Du premier, elle avait eu Homfroy IV de Toron et Isabelle, mariée à Roupen III d'Arménie. Devenue veuve, elle épousa en secondes noces :

MILON de PLANCY, sénéchal du royaume de Jérusalem, qu'on voit souscrire plusieurs actes comme seigneur de Mont-Réal entre 1172 et 1174 (16). Dans les derniers mois de cette dernière année, il fut assassiné à Acre (17).

RENAUD de CHATILLON, veuf de Constance, princesse d'Antioche, fut le troisième mari de Stéphanie de Milly, qu'il épousa vers 1177 (18) et il tint du chef de celle-ci la seigneurie de Karak et de Mont-Réal (19) jusqu'à sa mort survenue le 4 juillet 1187, à la suite de la bataille de Hattin.
Devenu seigneur de Karak et de Mont-Réal, Renaud se considéra comme à peu près indépendant, et, par ses imprudences, il compromit gravement les principautés franques de Syrie.
En 1180, on le voit enlever, en pleine trêve, une caravane musulmane se rendant du Caire à Damas par la seigneurie de Karak.
En 1182 (20), il transporte à dos de chameaux une flottille dans la mer Rouge, dont elle fut maîtresse près d'une année. Il fait alors une tentative de débarquement pour s'emparer de Médine, ce qui cause une vive émotion dans tout le monde arabe (21).
Par haine contre le comte de Tripoli, il eut une grande part, en 1186, à l'avènement de Gui de Lusignan au trône de Jérusalem, et, peu de mois après, il s'empara d'une soeur de Saladin, qui, sur la foi d'une trêve, traversait la Syrie Sobale pour se rendre à Damas (22). Aux réclamations du prince musulman, aussi bien qu'aux ordres formels du roi, il opposa un refus formel de rendre sa prisonnière, et cet événement fut la cause principale qui ralluma la guerre et amena la fin du royaume latin.

HOMFROY IV de TORON avait été fiancé, dès le mois d'octobre de l'année 1180 (23), à Isabelle ou Elisabeth, seconde fille du roi Amaury.
Le 21 avril 1183 (24), il donne à l'ordre de Saint-Lazare une rente annuelle de 20 besans à prendre sur la part des revenus de la douane d'Acre qui lui avait été attribuée par le roi Baudouin IV.
Fait prisonnier à la bataille de Hattin (25), il ne recouvra la liberté qu'en 1189, quand les châteaux de Karak et de Mont-Real se rendirent à Saladin.
Isabelle divorça peu de temps après son retour de captivité, quand elle devint héritière de la couronne de Jérusalem, puis fut successivement remariée à Conrad de Montferrat, à Henry II, comte de Champagne et, en 1197, à Amaury II de Lusignan, Elle mourut reine de Chypre vers 1208.
Homfroy IV de Toron, son premier mari, mourut sans postérité en 1198 (26), et le titre de seigneur de Mont-Réal et de Karak passa dans la maison de Toron.

ISABELLE de TORON, fille de Homfroy III (27) avait été mariée en 1181 à Roupen III d'Arménie. Veuve en 1187, elle hérita en 1198, à la mort de son frère Homfroy IV, des titres et seigneuries de Karak et de Mont-Réal, de Saint-Abraham (Hébron), de Toron, de Château-Neuf, de Bélinas. De son-mariage avec Roupen III, elle eut Alix d'Arménie, qui suit, et Philippa, qui fut successivement mariée à Scha-henschah, lequel était frère d'Héthoum, prince de Sacoun, mari de sa soeur Alix, puis à Théodore Lascaris, empereur de Nicée (28) ; et enfin une troisième fille dont nous ignorons le nom, qui épousa André, fils d'André II, roi de Hongrie (29).

ALIX d'ARMENIE (30) succéda à sa mère dans le titre des seigneuries de Karak et de Mont-Réal. Mariée en premières noces à Héthoum, prince de Sacoun, elle en eut une fille Ritha.
Devenue veuve, elle épousa, en 1194 (31), Raymond, fils de Bohémond III, prince d'Antioche (32), dont elle eut Raymond Rupin. Ce dernier fut, de 1216 à 1220, prince d'Antioche, dont il s'était emparé grâce à la trahison d'Acharie de Sarmenia, sénéchal de la principauté et maior ou maire de la commune d'Antioche. Raymond Rupin eut pour femme Helvis de Lusignan, et de ce mariage naquirent deux filles :

ESCHIVE, morte enfant, et :
MARIE d'ANTIOCHE, qui, née vers 1215, portait en 1236 le titre de daine des deux Kraks et de Toron (33). En 1229, l'empereur Frédéric II rendit à la princesse Alix, sa grand'mère, le Toron qu'il venait de recouvrer par un traite avec les Musulmans (34).
En 1240, Marie épousa Philippe de Montfort, qui trois ans après devint seigneur de Tyr. Elle lui apporta le Toron et la seigneurie titulaire des deux Kraks (Krak de Mont-Réal et Krak de la Pierre-du-Désert), titre qui paraît s'être éteint avec son fils aîné, Jean de Montfort, mort sans postérité le 26 novembre 1283 (35).

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Sources : E. REY - Revue de l'Orient Latin

 

Notes

1 — Cod. Dipl, t. I, pp. 2-3; Delaborde, Chartes de Terre-Sainte, pp. 29, 32, 33, 45, 47.
2 — Guillaume de Tyr, p. 627 ; Delaborde, Chartes de Terre-Sainte, pp. 40-41.
3 — Cartulaire du Saint-Sépulcre, pp. 148-150.
4 — Guillaume de Tyr, p. 759.
5 — Cod. Dipl., t. I, p. 31.
6 — Guillaume de Tyr, p. 796.
7 — Strehlke, Tab. Ord. Teut., pp. 3-5.
8 — Assises, t. II, p. 453.
9 — Etienne de Lusignan, Généalogies, fol. 56.
10 — Le passage suivant de la Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier (éd. de Mas-Latrie, p. 103) tendrait à confirmer le dire d'Etienne de Lusignan en établissant que Stéphanie, fille de Philippe de Milly, dont il va être parlé, avait passé son enfance à Karak. Saladin étant arrivé sous les murs de cette place le jour même (22 nov. 1183) du mariage de Homfroy IV de Toron, petit-fils de ce Philippe, avec Elisabeth, seconde fille du roy Amaury (Hist. arabes des croisades, t. III, pp. 76-77), Stéphanie envoya des-plats du festin nuptial au prince musulman : "Si envoia à Salehadin des noces de son fils pain et vin et bues et moutons; et si li manda salut, qu'il l'avoit maintes fois portée entre ses bras quant il estoit esclave el castiel et elle estoit enfes".
11 — Marsy, Cartulaire (Arch. de l'Or, lat., t. II, p. 133).
12 — Marsy, Cartulaire (Arch. de l'Or, lat., t. II, p. 142).
13 — Marsy, Cartulaire (Arch. de l'Or, lat., t. II, p. 133).
14 — Marsy, Cartitlaire (Arch. de l'Or, lat., t. II, p. 142).
15 — On voit Gautier, son gendre, figurer comme seigneur de Mont-Réal, en 1168 (Marsy, Cartulaire [ibid., pp. 141-142]).
16 — Strehlke, Tab. ord. Teut., pp. 7-8 ; Paoli, Cod. Dipl., t. 1, p. 244.
7 — Guillaume de Tyr, pp. 1009-1010.
18 — Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, éd. Mas Lat., p. 31.
19 — Delaborde, Chartes de Terre-Sainte, pp. 88 a 91; Paoli, Cod: Dipl., t. I, p. 249; Strehlke, Tab. ord. Teut., pp. 13-44.
20 — Rey, Colonies franques de Syrie, pp. 156-157.
21 — Hist. arabes des croisades, t. I, p. 658.
22 — Continuateur de Guillaume de Tyr, p. 34.
23 — Delaborde, Chartes de Terre-Sainte, p. 89.
24 — Marsy, Cartulaire (Arch. de l'Or, lat., t. II, p. 146).
25 — Continuateur de Guillaume de Tyr, pp. 66 et 124; Hist. arabes des croisades. t. I, pp. 60 et 73-4.
26 — Familles d'Outremer, p. 473.
27 — Familles d'Outremer, p. 156.
28 — Familles d'Outremer, p. 156.
29 — Familles d'Outremer, p. 156.
30 — Familles d'Outremer, p. 156.
31 — Continuateur de Guillaume de Tyr, pp. 212-213.
32 — La princesse Alix vivait encore au mois de septembre 1231, époque à laquelle elle donna à l'Hôpital un casai nommé Tertriafa, qui était voisin du Toron. Dans l'acte de donation, elle porte le titre de princesse d'Antioche eÇ de dame d'Arménie (Rev. de l'Or, latin, t. III, p. 82, n· 236).
33 — Rey, Recherches, pp. 17-19.
34 — Strehlke, Tab. ord. Teut., p. 54.
35 — Amadi, p. 215.
Sources : E. REY - Revue de l'Orient Latin

Jean d'Ibelin sire de Beyrouth

Casal-Imbert

1256, 15 septembre. Jean d'Ibelln, sire de Barut, loue pour dix ans aux chevaliers Teutoniques Casal-Imbert et ses dépendances, pour une somme de treize mille besants sarrazins par an.

Sachent tuit cil qui sont et seront, que ie Jehan de Ibelyn seigneur de Baruth, ai livré en apaut des la feste de la Tous sancs première venant en X ans, La quele derrayne Année deffenist en l'an del Incarnation nostre seigneur Jeshu Crist. M. et CC. et LX. VI. ans, A vos, frère Everarth de Zahyn, grant comandeor et tenant leu de maistre en la saincte Maison del hospital de nostre dame des Alamans de Jérusalem, et as frères qui sont et seront en cele meisme maison, Casal Imbert et ses appartenances. Ce est assaveir Le Fierge, Le Quiebre, La Scebeique, Jashon, Kapharneby, Deuheireth, Benna, Samah, Laguille, Karcara et quatre guastines deshabitees, La Messerephe, La Ghabecie, La Quatranye et La Tyre, ou totes luer appartenances et ou totes luer devises, et totes luer tenehures, et totes luer raisons, et luer droitures, queus qu'eles soyent et en quelque leu qu'eles soyent. En terres laborees et non laborees, en montaignes, en valees, en plains, en bois, en aigues, en rivieres, en pasturages, en jardins, en vignes, en molyns, en chemyns, et hors de chemins, en homes, en femes, en enfans, et en totes les autres choses qui ci sont moties et qui nen y sont moties, por tressemile bezans sarrazinas chascun an. Les queus devant diz .XIII m. bezans sarrazinas. vos devez payer a mei ou a mon comandement, chascun an per deus termynes. Ce est assaveir .VI m. et .Ve. besans sarrazinas par tot le meis d'Avrill, et les autres .VI m. et Ve. besanz sarrazinas par tot le meis de Septembre. Et en ce devant dit apaut vos ai ie livre .XXIIIJ. Mantres de Canemeles Mostar plantees de mon demayne, et .VIII. Mantres de Canemeles Jeny, bien laborees et bien plantees. Les devant dites Canemeles Mostar, et Canemeles Jeny, sapees et abeurees, ayant totes luer droitures, ce est assaveir de quanque appartient au labor des dites Canemeles jusques par tot le meis de Huictoure, et guares a semer .XVI. muis de ble ferus de .III. fers. Et quant l'apaut faudra au termyne devant moti, Vos m'estes tenus de rendre a mei ou a mon comandement autant de Mantres de Canemeles aussi bien plantees et aussi bien laborees par manyere devant dite, si com vosl'avesrecue de mei.

Et se il aveneit que il y eust plus de Canemeles plantees ou de guares fais, je vos sui tenu de rendre laveilliance dou surplus, a la conoissiance de treis homes. Ce est assaveir l'un de vostre partie et l'autre de la meie, et le tiers des homes de la seignorie del Reaume de Jérusalem, tel come les deus devant dis heslirront. Et ce devant dit apaut vos ai ie livre par tel manyere, que vos estez tenus de maintenir et guarder et sauver les raisons et les droitures que mes Borgeis ont ou puent et doivent aveir en ma dite terre, sans aucun changement, et sans aucune noveleté faire, ny accreistre sur eaus. Et se vos a aucun des devant dit borgeis avez a requerre aucune chose, vos les devez mener par raison selonc les us et les costumes del Reaume de Jérusalem. Et as vilayns aussi de ma devant dite terre, vos ne devez ne nen poes accreistre sur eaus aucune novelle droiture, ne prendre nule autre que cele qui a este et est accostumee dou prendre partie se sa en arrieres par les us et les costumes de la terre. Et se il aveneit que le devant dit apaut en tot ou partist de vos mains par le seigneur del Reaume de Jérusalem, ou par celui qui sereit en son leu. Je et mes heirs vos somes tenus d'amender et de restourer toz les damages et les deifauz que vos aureyez receu au devant dit apaut es rentes de cele annee, par achaison de ce que il seroit partiz de vos mains a la conoissance de .III. homes establiz par la manyere com il est devant devisé. Et se vos receussies damage es rentes de ce devant dit apaut, par force de Sarrazins ou d'autres mescreans, Je et mes heirs vos somes tenuz de restourer et d'amender le damage ou les damages que vos y aureyez receuz, a la conoissiance de .III. homes par la manyere devant dite. Et se il aveneit que aucus crestiens vos feissent damage ou damages en ce devant dit apaut, par achason de mei ou de mes heirs, Je et mes heirs vos somez tenuz d'amender le en meisme la manyere dessus devisée. Et por aucune autre chose qui avenist au devant dit apaut, soit de pestilence ou d'autre chose, Je et mes heirs ne vos en somes tenus de faire ent [sic] aucune manyere d'amende. Et acomplissant les .X. ans devant dis, le devant dit apaut, tot enterynement ou totes les choses dessus moties doivent retorner a mei ou a mes heirs, ou a noz comandemenz, sans contenz et sans délai, Sauf ce que se vos y eussies faiz amendemenz en edefices ou en ostilz, que vos les peussiez aveir et enporter. Se le nen les voloye retenir por autant come deus prodesomes esguarderéent que il vausissent. Hors de labor de pierre et de chauz, que quel que labor que vos y feissiez faire, je ne mes heirs nen vos en somes tenus de faire ent [sic] aucune amende. Et por ce que ie voeilt et outrei que totes ces choses si come eles sont dessus devisées, chascune par sei et totes ensemble, soyent tenues et maintenues fermes et estables. Si que ie, ne mes heirs, ne aucun autre por nos en aucun tenz, nen puissons aler a l'encontre d'aucune chose, fust en tôt ou en partie, Je ai fait faire ce present escrit overt, saelé en pendant de mon seel de cire, ou la guarantie de mes homes de ma seignorie de Baruth, de queus ces sont les noms ; Baylan de Mimars, Chastelayn de Baruth au ior, Guautier Maynebuef, Johan Babyn, Mathe de Borg et Jaque Lombart. Ce est fait en Accre, l'an del Incarnation nostre seigneur Jeshu Crist. Mil. et CC. LVI. lexvme ior dou meis de Septembre, la feste de la Sancte Croiz. Et de ceste chose sont guarans qui furent present as dites covenances, Johan de Ibehn sir d'Arsur, conestabie et baill dou Reaume de Jérusalem au ior, Baudoin de Ibelin seneschal dou Reaume de Chipre, Phelippe de Monfort seigneur de Sur et dou Thoron, Anceau de Ibelin et Jaque de Ibelin.
(Original. — Queue d'un sceau brisé)
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.

 

Casaux et un toron situés en la terre de Barut

1261, 16 décembre. Jean d'Ibelin, sire de Barut, cède à Phôpital Notre-Dame des Allemands des casaux et un toron situés en la terre de Barut, près du fleuve Damor, ainsi que Casal-Imbert, le Fierge et le Quiebre, en la terre devant Acre, pour onze mille besants sarrazins.

Ce sont les convenans qui sont entre mesire Job an d'Ybelin seignor de Barut por lui et por ses heirs, d'une part, et frère Haimon le comandeor de Saiete de l'ospital de nostre dame des Alemans, et frère Conrat le trésorier de la devant dite meson, et frère Tierri de cele meimes meson, por eaus et por lor mestre et por lor grant comandeor qui est en leu de maistre et por tot lor covant, et por lor suscessors, d'autre part.

Tout premierement, le seignor de Barut desus nomé adone en aumoune perpétuel a tous jors mais a la devant dite maison, un touron qui est en la montaigne de Barut, qui sera nomé e privilege de cestui don sera fait et tos les casaus et toute la terre, et tot ce qui est entre le flum del Damor et un autre ruisiau qui ist de fontaines qui sont en la montaigne et au chef de son cours vient et chiet ou flum meimes del Damor, et outre celui ruisiau, par devers l'autre terre de la montaigne de Barut, deus charrues françoisses de terre, et les casaus doivent estre tans et tels come el se trouvera en l'écrit que le comandeor bailla a mesire Baudoin d'Ybelin, et mesire Baudoin le porta en Chipre, et se les apartenances dou toron et des casaus qui seront nomez sestendent dela ou le ruisiau devant dit nest et sourt en amont vers orient, les Alemans doivent avoire enterignement celes apartenances de la o le ruisiau nest en amont, et de ce le devant dit seignor de Barut en a mis en sessine les desus només frères, por eaus et por lor mestre et por lor grand comandeor qui est en leu de mestre, et por tot lor covant, et por lor suscessors, et lor en doit faire privilege, bon et fort, valable covenable et reisnable (sic), et il li doivent doner .V. mile bisans sarasinas en don, les quels il doivent paier entre ici et deus mois, cest a savoir a la moitié de février prochien venant, et de ces bisans ne doit l'en faire mancion ou privilege, et ou privilege lor deit il doner plain pour défaire forterece ou toron devant dit, et de faire lor grez et lor profit en la terre et ou ruisiau desus moti, franchemant et quietemant, come en lor aumone, sauf ce qui dedans les .II. charues de tere qui sont outre le ruisiau, ne doit avoir casal ne gastine.

Apres le seignor de Barut por lui et por ses heres afine as devanz diz frères, por eaus et por lor covant et por lor suscessors, de sa tere qui il a devant Acre, cest à savoir Kasalimbert et le Fierge et le Quiebre, et toute lor apartenances et lor droitures et lor rassons, queles que eles soient et que eles soient dedans Accre ou dehors, sauf .II. charruees françoises de tere que le seignor de Barut a donees a l'ospital de saint lohan, tenans et touchans a la tere de Manuel, les queles doivent estre mesurées a la corde selon lusage dou roiaume et bornées en tel maniere que les Alemanz devanz diz et lor suscessors doivent avoir et tenir a toz iors mes les devanz diz leus, et lor droitures, à cens ou en apaut perpetuel, ou en eschange a toz iors, ce que meaus lor pleira de ces trois, por .XIIm. besans sarrasinas chascun an paies par trois termes de l'an, cest a savoir chascun .IIII. mais le tiers, et se comance a l'entree de novembre, de l'an de l'incarnacion nostre seignor .M. CC. LXI. et adonc faut le premier apaut ; et les Alemans doivent paier au seignor de Barut tot ce que il li doivent de l'apaut dou tenz passé, et li doivent doner .IIIIm. besanz sarrasinas outre la paie, por ce que il les a quités dou tens qui esteit a avenir de l'apaut, et ceaus .IIIIm. besanz sarrasinas doivent estre paies au seignor de Barut ou a son comandement, au terme des .II. mois desus motis, avec les autres .Vm. besanz, et de ceste some des .IXm. besanz sarrasenas devanz diz, et de ce que il se trouvera que les Alemans doivent de l'apaut iusque à l'entrée de novembre, Mesire Baudoin d'Ybelin seneschau de Chipre, est tenus par les Alemans au seignor de Barut et a son comandement, de faire li paier au terme desus moti sans esloigne, et le seignor de Barut est tenus as Alemanz que il lor deit defandre et garantir les leues desus motis dou seignor dou reiaume de Iherusalem, et de toz ceaus et de totes celes qui tendront la seignorie dou reiaume devant dit, qui crestien soient, ou qui seront en leu de seignor crestien, et de cestui fait de la seignorie les deit garder de tos domages, sauf ce que se dreit seignor venist ou reiaume de Iherusalem, qui par reisson des reisnast (sic) et conqueist les leus desus motis sur le seignor de Barut ou sus ses heirs, ou se il preist les leus devans dis a force, de qui en avant, les Alemansne doivent rien paier des .XIm. besanz devanz diz, ne le seignor de Barut, ne ses heirs, de ce ne sont tenuz as Alemanz de garentir, ne de deffandre ne de garder de domage. Et encor le seignor de Barut est tenu az Alemanz que il les doit deffandre et garantir encontre liglise dou fait de la disme des leus devans dit et les en doit garder de tos domages, et les Alemanz sont tenuz au seignor de Barut et a ses heirs et a lor comandemant, de faire la paie chascun an des .XIm. besanz, si come il est desus devisé, en tel meniere que por pestilence ne por faute ne por domage que sarazins ne autre gens facent en la tere devant dite, ne es autres leus du reiaume de Iherusalem, ne por rien qui aviegne, ne deit demorer que les Alemans ne paient au seignor de Barut et a ses heirs les .XIm. besans, si come il est desus devisé, sauf les covenans desus motis de la seignorie et de la disme, et sanz ce que totes les assises que le seignor de Barut paieit devant ce, ou donreit après ce, sus les leus desus moti, doivent estre de la some des .XIm. besanz, et sauf ce que se la crestienté perdist la cite d'Acre, dont Dex nos gart et deffande, de tant de tens come Acre sereit en la main et ou poer des mescreans, les Alemans ne peierient rien au seignor de Barut, ne a ses heirs, et se Dex rendist Acre as crestiens, cestui fait sereit a tos iors en autel point, come il esteit devant que Acre fust perdue, et par les covenanz desus devisez. Le seignor de Barut sessi les desus només frères, por eaus et por lor covant et por lor suscessors, des leus desus motis o totes lordretures, sauves les .II. charrues de tere desus moties, et de ce est tenu que il lor deit faire previlege bon et fort, valable, covenable et reisnable, et les Alemans doivent faire a lui privilège de la paie devant dite, tel que reseit bon et fort, valable, covenable et reisnable, a lui et a ses heirs, et toz les parvileges desus motis doivent estre parfais et saelés de plomb, et livrés as parties à la Pentecoste prochaine venant, et sil i eust descort empartie des diz et de la devise des previleges, la discort deit estre adrecié et amandé par mesire Baudoin d'Ybelin seneschau de Chipre, et par sire Philipe de Novaire, et par sire Baudoin de Noores, qui a la requeste des deus parties ont pris seur eaus que il adreceront le descort o conseill que il auront a bone foi, et se le grant comandeor et les frères ne se tenissent apaiez de ces troiz desus només, il puevent metre de par aus .I. lequel que il vouront, et le seignor de Barut, I, autre, et les deus doivent apeler le tiers, et les .III. seront a adrecier et a amender, se nul discort i fust en la devise des previleges, et le devant dit seneschau a pris sus lui, por l'une partie et por l'autre, que il fera tenir et accomplir tos les covenanz desus motis, iusque à tant que les previleges soient parfaiz et livrés as deus parties, et por remambrance et en garantie de tos les covenanz desus motis, par la volenté des deus parties sont faites .II. Chartres d'une tenor, saelées dou seau dou seignor de Barut, et du seau de mesire Baudoin d'Yeblin le seneschau devant (dit)..... (frèr)e Conrat le trésorier de l'ospital de nostre dame des Alemans. Ce fu fait en l'an de l'incarnacion nostre seignor .M. CC. LXI. le vendredi a .XVI. iors de decembre, dont ces se ens ............. et garens desus només, mesire Baudoin d'Ybelyn seneschau de Chipre et sire Phelipe de Novaire et sire Beaudoin de Nores.
(Original. - Cette charte porte les deux sceaux de cire rouge qui sont figurés ici.)
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.

 

Sceau de Jean d'Ibelin, sire de Beyrouth

Ce premier sceau représente un cavalier armé de toutes pièces galopant à gauche; l'écu, la cotte d'armes et la housse du cheval portent la croix des Ibelins.

Légende : SIGILLUM JOH(ANNIS DE) IB..... DOMINI BERITENSIS.
Sceau de Jean d'Ibelin, sire de Beyrouth
Sceau de Jean d'Ibelin, sire de Beyrouth

E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.

 

Sceau de Baudouin d'Ibelin, sénéchal du royaume de Chypre

Ce second sceau est également aux armes des Ibelins (d'or à la croix pattée de gueules).

Légende :..... : YBELIN : SENESCHAL. D' REAUME : D' CIP...
Sceau de Baudouin d'Ibelin
Sceau de Baudouin d'Ibelin, sénéchal du royaume de Chypre

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E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.

Les comtes de Jaffa et d'Ascalon

Je n'ai l'intention d'écrire ici l'histoire ni des comtes ni du comté de Jaffa. Je me propose uniquement de dresser, en suivant l'ordre chronologique et en m'appuyant toujours sur des preuves choisies, la suite des personnages et des personnes qui ont porté et qui portent encore légalement le titre de comte de Jaffa.

Cette série se divise en deux périodes différentes. Le principe qui régit la transmission du titre et des biens ou des honneurs attachés au titre, pendant les deux périodes, est le principe de l'hérédité féodale, tel qu'il était réglé par les Assises de Jérusalem. La suite des Feudataires est cependant coupée durant cette première époque par d'assez fréquentes interruptions.

Ces lacunes proviennent quelquefois de l'insuffisance des documents, plus souvent de retours à la couronne du titre et des revenus seigneuriaux de Jaffa, par suite des confiscations, du défaut ou de l'absence d'héritiers. La série s'étend depuis Hugues du Puiset qui, le premier, reçut héréditairement le comté de Jaffa du roi de Jérusalem dans le second quart du XIIe siècle, jusqu'à Georges Contarini, qui en fut investi par la reine Catherine Cornaro, sa cousine germaine en 1474. La seconde période date de Georges Contarini. La succession s'y est régulièrement et héréditairement continuée, en passant toutefois de la branche aînée à la branche cadette, jusqu'à nos jours.

Les présentes recherches ont naturellement pour objet principal les premiers temps de l'histoire de la Seigneurie.

La ville de Jaffa, appelée par les anciens Hébreux Yapho, nommée encore aujourd'hui Yafa par les Arabes, est l'ancienne Joppe des Grecs et des Romains. Les historiens latins des Croisades ont très diversement écrit son nom : Joppe, Jope, Japhus, Japhet, Japeth et Japha. Les Frnàais ont prononcé et écrit : Jaffe, Jafe et Jphe. Les Italiens, depuis le XIVe siècle au moins jusqu'à nos jours, ont dit El Zaffo, en latin Zaffus.

Jaffa était le port naturel de Jérusalem, dont elle est éloignée de cinquante-huit kilomètres. Les foules pieuses du moyen-âge voyageant à pied mettaient généralement deux jours à parcourir cette distance, que la locomotive d'un chemin de fer va prochainement franchir en quelques heures.

Les croisés s'emparèrent de Jaffa dès l'an 1099, peu de temps après la prise de Jérusalem et à la faveur d'un mouvement populaire des chrétiens qui l'habitaient (1 — Restaurée et fortifiée par Godefroy de Bouillon (2, Jaffa fut réunie au domaine royal (3, et ne fut concédée féodalement par les rois de Jérusalem que sous le règne de Baudouin II (1118-1131).

Roger, sire de Rosoy, en Tiérache, au diocèse de Laon, l'un des preux de la première croisade, qui, tout boiteux qu'il fût, combattit si bravement à la prise d'Antioche (4, ne mérite donc pas l'honneur que lui accorde Du Cange (5 d'être inscrit en tête des vrais comtes de Jaffa. Comme Gérard, l'un des chevaliers de Baudouin I, Roger de Rosoy parait avoir été chargé seulement du commandement de la garnison de Jaffa et de la gestion des terres dépendantes de la ville, pour le compte direct des rois, à titre de prévôt ou de vicomte révocable (6 —

La ville et la campagne d'Ascalon conquises sur les Sarrasins en 1153 furent ajoutées comme dépendance aux terres de Jaffa. Le comté s'accrut encore de la seigneurie plus ou moins effective d'Ibelin et de ses accessoires. Cette seconde annexion dut avoir lieu vers la fin du XIIe siècle, à une époque où le château même d'Ibelin, enlevé par les Arabes en 1187, n'appartenait plus aux chrétiens. Elle fut effectuée probablement dès le temps même du célèbre Jean Ier d'Ibelin

le Vieux, fils du dernier seigneur qui ait réellement possédé le château d'Ibelin. Jean fixa la résidence de la branche aînée de cette illustre famille, dont il était le chef, dans la ville de Beyrouth, son principal fief. La seigneurie d'Iblin s'était elle-même augmentée, vers le milieu du XIIe siècle, avant sa réunion à Jaffa, de la seigneurie de Rama, située entre Jaffa et Jérusalem, et la seigneurie de Mirabel, qui relevait d'un château construit dans ces environs entre Jérusalem et la mer.

A l'époque où Jean d'Ibelin, l'auteur des Assises, neveu de l'ancien Jean, avec lequel Du Cange l'a confondu, fut créé comte de Jaffa par le roi Henri Ier, vers 1247, comme nous l'établirons plus loin, le comté formait une vaste baronnie, la première du royaume de Jérusalem proprement dit et devait le service de cent chevaliers à la couronne. Le 271e chapitre du Livre d'Ibelin en reproduit ainsi un ancien dénombrement « La baronnie de la contée de Japhe et d'Escalone, de qui Rames et Mirabel et Ybelin sont, deit C. chevaliers et la devise de Japhe XXV chevaliers de Escalone, XXV chevaliers de Rames et Mirabel, XL chevaliers de Ybelin, X chevaliers (7 — »

« Cette énumération se réfère certainement à un état de choses antérieur au temps auquel écrivait Ibelin. »

Lorsqu'il reçut le comté de Jaffa et d'Ascalon, la ville d'Ascalon, si souvent assiégée, prise, démantelée et réparée, n'était plus vraisemblablement au pouvoir des chrétiens. Enlevée en 1246 par Malec Sala Ayoub (8, après une vive résistance des Hospitaliers qui en avaient la garde, elle paraît être restée depuis aux Arabes. Jaffa traversa des péripéties non moins variées et non moins terribles. Prise et désemparée par Saladin en 1187, reprise et relevée par Richard d'Angleterre; reprise par les Sarrasins en 1197, reconquise ensuite par les chrétiens, fortifiée en 1238 par Frédéric II et en 1252 par saint Louis, elle fut définitivement enlevée en 1268 par Bibars Bondocdar (9 —

Nous n'avons pas à nous trop préoccuper de ces faits, en nous renfermant dans l'ordre des questions purement historiques et généalogiques que notre intention n'est pas de dépasser. Si nous voulions rechercher quelle pouvait être la réalité des possessions et des obligations féodales indiquées par les documents, que de difficultés obscures et peut-être insolubles ne rencontrerions-nous pas ? Pour en citer une, est-il possible que le roi pût exiger invariablement d'un vassal (du comte de Jaffa par exemple) les cent chevaliers de service inscrits à la charge de son fief dans les registres de la couronne, alors qu'une ou plusieurs parties de sa seigneurie (Ibelin ou Ascalon) étaient retombées au pouvoir de l'ennemi ? N'est-il pas probable, n'est-il pas rendu évident par la nécessité que le roi devait, en ce cas, accorder, sur les revenus de la couronne, en Syrie ou en Chypre, des dégrèvements ou des indemnités proportionnés aux pertes éprouvées par le feudataire. Nous ne doutons pas qu'il en fût ainsi, mais nous n'avons pas en ce moment à en rechercher les preuves.

La transmission des titres, des honneurs et des prérogatives attachés aux seigneuries du royaume de Jérusalem, dont la plupart furent titulairement conservés en Chypre après la prise de Saint-Jean d'Acre, fut toujours réglée dans la théorie légale et féodale, d'une façon abstraite, sans qu'on tint rigoureusement compte de la possession réelle ou de la perte des domaines auxquels ces avantages avaient été originairement attachés en Syrie. Les actes qui les concernent renferment quelquefois des formules générales indiquant que les stipulations s'appliquent à la seigneurie et à toutes ses dépendances présentes et passées, quand Dieu les rendra aux chrétiens.

Avant la perte totale de la Terre-Sainte, les Lusignan accordèrent aux grands vassaux syriens dépossédés par les conquêtes musulmanes des dédommagements sur leurs domaines de Chypre. Nous savons que les comtes de Jaffa possédèrent en cette qualité dans l'île de Chypre, et dès le milieu du XIIIe siècle, trois villages situés dans différents districts. Nous ignorons quels furent les accroissements ultérieurs qu'ils obtinrent des rois après la destruction du royaume de Jérusalem. Il est possible que l'ensemble de leur fief chypriote ait été constitué géographiquement au XIVe siècle tel que nous le trouvons établi sous la République de Venise, qui conserva la plupart des titres nobiliaires de l'ancien royaume des Lusignan.

Au XVIe siècle, le domaine du comté de Jaffa comprenait douze villages chypriotes. Autorisé en 1562 à vendre quatre de ces villages, Georges II Contarini les remplaça, vers 1567, par divers immeubles situés dans la ville ou dans le territoire de Venise. Après la conquête turque, qui suivit de si près ces acquisitions, les immeubles vénitiens achetés par Georges II représentèrent toujours le fief des comtes de Jaffa, tant pour la famille Contarini que pour la République, qui en reçut l'hommage et en donna l'investiture héréditaire suivant les prescriptions féodales en 1578, 1618, 1632, 1675, 1684, 1714, 1756, et pour la dernière fois le 13 septembre 1784. Nous avons vu les actes authentiques de toutes les inféodations.

Le cérémonial de l'hommage était, autant que possible, rendu conforme aux règles posées dans les Assises de Jérusalem (10 — A genoux aux pieds du doge, les mains dans les mains du prince, et au-dessus du livre des Evangiles ouvert sous leurs yeux, le comte disait à haute voix : « Seigneur, je deviens votre homme lige pour le comté de Jaffa, d'Ascalon, de Rama de Mirabel et d'Ibelin et tous autres fiefs auxquels j'ai succédé, et je promets de vous garder et défendre contre toutes choses qui vivre et mourir puissent. » Le doge répondait « Je vous reçois en la foi de Dieu et en la mienne, sauf tous mes droits. » Le doge baisait le comte sur la bouche et lui donnait l'investiture en passant un anneau d'or à son doigt. Revêtu peu après du manteau d'or, qui remplaçait les éperons de l'ancienne fonction et complétait l'investiture, le comte de Jaffa prenait dès lors rang en tête des chevaliers de l'étole d'or, la Stola d'Oro, prééminence qu'il conservait, en raison de son comté, dans toutes les solennités et dans les séances du Sénat.

Je n'ajouterai qu'un mot avant de passer à l'énumération chronologique des comtes réels et des comtes titulaires de Jaffa. Les chevaliers investis de la baronnie de Jaffa ont porté généralement le titre de comte de Jaffa ou comte de Jaffa et d'Ascalon. Au XIIe siècle, dans les premiers temps de la seigneurie, quelques-uns ont pris la qualification de Prince ou de Consul. J'aurai l'occasion de rappeler ces faits à l'article d'Hugues du Puiset.

 

Hugues Ier du Puiset

Après 1118 et avant 1122. Hugues Ier du Puiset, Hugo de Pusato, de Puisatio, ou Hugo Pusiatensis, baron français, ainsi appelé du fief du Puiset, situé dans la Beauce, entre Etampes et Paris, dont il était seigneur, nous paraît avoir été le premier comte héréditaire de Jaffa. Il était fils d'Evrard du Puiset, qui, distingué de l'armée entière aux sièges d'Antioche et de Jérusalem, disparait néanmoins au milieu du triomphe et de la conquête, sans qu'on trouve plus trace de lui. Sa mère était Alix ou Adèle de Montlhéry, fille de Guy Ier de Montlhéry, soeur de Mélissende dite Bonne Voisine, mère du roi Baudouin II. Il se mit en route pour la Syrie avec sa femme, alors enceinte, quand déjà la prise de Jérusalem était répandue dans tout l'Occident. Il s'arrêta en Pouilles, où sa femme accoucha d'un fils Hugues (11, qu'on laissa aux soins des Bohémond ses parents, et reçut, presqu'à son arrivée à Jérusalem, du roi Baudouin II, son cousin germain, la ville et la seigneurie de Jaffa: Cui rex, statim post introitum suum, civitatem Joppen, cum pertinentiis suis, sibi et heredibus suis, jure hereditario dedit habendam (12 —

Ces faits, si formellement énoncés par Guillaume de Tyr, développés dans une dissertation spéciale du P. Paoli (13, ne permettent pas de croire, avec les éditeurs des Familles d'Outremer (14 que notre Hugues du Puiset, comte de Jaffa, soit le même personnage qu'un Hugues du Puiset, Hugo de Puzath, établi en Terre-Sainte dès le règne de de Baudouin Ier et auteur de la donation faite en 1110 à l'ordre de l'Hôpital d'un domaine, situé dans les environs d'Ascalon (15 puisque notre Hugues vint seulement en Syrie sous le règne de Baudouin II, c'est-à-dire après l'an 1118, et qu'il fut aussitôt investi de la terre de Jaffa (16 — On ne sait s'il prit le titre de comte ou s'il se qualifia, comme son fils, de l'un des titres analogues usités à cette époque. Il mourut peu de temps après son établissement en Terre-Sainte (17 —

Femme: Mabile ou Mamille de Roucy, fille de Hugues dit Cholet, comte de Roucy, au diocèse de Laon, qui lui survécut et qui apporta la seigneurie de Jaffa à son second mari Albert de Namur, frère du comte de Namur.

Enfant: Hugues II du Puiset, qui suit.

 

Mabile de Roucy et Albert de Namur

Avant 1122. Mabile de Roucy et Albert de Namur. A la mort d'Hugues Ier du Puiset, son fils étant trop jeune pour remplir les devoirs militaires et l'intérêt du royaume exigeant de ne pas laisser les fiefs sans service, le roi Baudouin II donna sa veuve, avec la terre de Jaffa, à un grand baron de l'évêché de Liège, qui se trouvait à cette époque en Terre Sainte Albert de Namur, fils d'Albert III, ancien comte de Namur et frère du comte Godefroy de Namur, alors vivant (18 — Mabile et Albert moururent peu de temps après leur mariage (19, sans laisser d'enfants.

Avant 1122. Hugues du Puiset, fils de Hugues Ier du Puiset et de Mabile de Roucy, ayant grandi en Pouilles, se rendit en Syrie, sous le règne de Baudouin II, et réclama le comté de Jaffa, qui lui fut accordé par le roi (20 — La mort de sa mère et de son beau-père supprimait toutes les difficultés qu'aurait pu rencontrer sa revendication. Hugues était, d'après Guillaume de Tyr, un jeune homme très heureusement doué de la nature, brave, résolu, mais par trop fier de ses hautes parentés. Il se trouvait cousin de Mélissende de Jérusalem, fille du roi Baudouin II, devenue reine par son mariage avec Foulques d'Anjou, attendu qu'Evrard du Puiset, vicomte de Chartres, son grand-père et le roi Baudouin II (père de la reine Mélissende), avaient épouse les deux soeurs Alix et Mélissende de Montlhéry. Guillaume de Tyr qui s'étend beaucoup sur les démêlés d'Hugues du Puiset avec le roi Foulques successeur de Baudouin II en 1131, le nomme toujours le Comte de Jaffa (21 —

Le premier acte diplomatique que nous connaissions de lui est de l'an 1122 et lui donne le titre de Consul: Hugo Joppensis consul. De concert avec le roi, il y ratifie une donation faite à l'église de Naplouse par son connétable Barisan (22 — En 1124, le 8 avril, qualifié Princeps Joppe, il confirme une ancienne donation de sa femme Emma et de son premier mari Eustache Garnier, sire de Césarée (23 — En 1126, il gratifie lui-même l'ordre de l'Hôpital d'une terre située dans les environs d'Ascalon. La pièce donne lieu à quelques remarques techniques, qu'il n'est pas inutile de rappeler. Au commencement, Hugues est nommé prince de Jaffa Dominus Hugo, Dei gratia, princeps Joppe; néanmoins le notaire le désigne à la fin de l'acte par le titre de comte: predictus Hugo comes; lui-même prend le même titre sur le sceau dont il scelle le document: Ugo comes (24 — Les pièces postérieures présentent les mêmes différences de rédaction, qui ne sont pas des contradictions. En 1128, il souscrit un diplôme royal: Hugo Joppensis dominus (25; il est nommé simplement Hugo Joppensis dans une charte de Guillaume de Tyr de l'année suivante (26 — En 1133, une pièce émanée de sa chancellerie l'intitule: Ego Hugo Joppe dominus; elle est scellée avec les légendes: Comes Ugo, Civitas Jope (27 —

Il résulte de tous ces monuments que les titres de prince, consul, comte, sire ou baron, traduction du terme spécial de dominus, avaient alors à peu près la même valeur féodale. Quelques ducs de Normandie des Xe et XIe siècles, Richard Ier notamment, ont été qualifiés consul. Abélard et Orderic Vital emploient avec le même sens les mots comes et consul. L'auteur de l'ancienne histoire des comtes d'Anjou issus de Foulques le Roux a intitulé sa chronique Gesta Consulum Andegavorum.

Un sentiment de jalousie maritale (28, que rien ne justifiait cependant, poussa le roi Foulques à de telles duretés à l'égard du comte de Jaffa, déjà peu enclin à la subordination, que celui-ci en vint à une révolte ouverte contre son suzerain. Suivi de quelques fidèles, Hugues se retira dans la ville d'Ascalon, qui appartenait encore aux Arabes (29 — Puis il revint à Jérusalem. Mais, attaqué et blessé grièvement dans la rue des Foureurs par un chevalier breton qu'avait indigné sa conduite, condamné par la haute cour à un exil de trois ans, il prit le parti de se retirer en Pouilles, où il était né et où le duc Roger II lui donna des fiefs, dans la Capitanate. On croit qu'il y devint la souche d'une famille du Puiset ou Puisac qui se serait longtemps conservée dans le royaume de Naples.

Guillaume de Tyr racontant les origines et l'éclat de la rupture d'Hugues du Puiset avec le roi Foulques en 1135, il est vraisemblable que le comte quitta le royaume et cessa de posséder la seigneurie dès cette année-là.

1135-1151. Le comté de Jaffa, réuni au domaine de la couronne après la condamnation et le départ d'Hugues du Puiset, ne fut de nouveau inféodé que sous Baudouin III, en faveur du frère du roi, vers l'an 1151.

 

Amaury Ier de Jérusalem

1151. Amaury Ier de Jérusalem, fils cadet du roi Foulques et de Mélissende de Jérusalem, reçut le comté de Jaffa du roi Baudouin III, son frère. On peut préciser l'époque de cette inféodation restée jusqu'ici indécise. Amaury, dit Guillaume de Tyr, reçut le comté dès qu'il parvint à sa majorité, c'est-à-dire à l'âge où les jeunes seigneurs pouvaient être armés chevalier et desservir un fief. Les Assises fixant l'âge de la majorité féodale à 15 ans (30 et Amaury étant né en 1136 ou 1137, puisqu'il avait sept ans en 1144 à la mort de son père (31, on peut considérer comme à peu près certain qu'il fut créé comte de Jaffa en 1151, vraisemblablement avant le 1er septembre. Et, en effet, nous trouvons au cartulaire du Saint Sépulcre un acte de l'année 1151, 14e indiction, antérieur par conséquent au 1er septembre, dans lequel il souscrit ainsi: Amalricus comes Jope (2, tandis que, dans des actes de 1147 et 1150, il est simplement qualifié fils de la reine, frère du roi (33 —

La ville d'Ascalon ayant été enlevée aux Arabes le 12 août 1153 (34, le roi la donna avec ses dépendances en accroissement de fiefs au comte de Jaffa, son frère. Le premier acte signalé dans lequel Amaury prenne le nouveau titre et ce titre seul, est du 14 janvier 1155: Ego Amalricus, per Dei gratiam comes Ascalonis (35 — Il n'ajoute pas la mention de la seigneurie de Jaffa, qu'il conserva cependant, et souscrit en divers actes royaux de 1155 à 1160: Amalricus frater regis et comes Ascalonitanus ou Amalricus comes Ascalonitanus (36 —

1163-1176. Amaury ayant succède au roi Baudouin mort sans enfants le 10 février 1163, le comté de Jaffa et d'Ascalon fit de nouveau retour à la couronne et resta uni à ses domaines jusqu'en 1176, époque à laquelle il passa à Guillaume de Montferrat.

 

Guillaume de Montferrat

1176, Guillaume de Montferrat, surnommé Longue Epée, pourrait être appelé Longue Epée Ier, car d'autres que lui ont porté ce surnom dans sa famille. Il était fils aîné du marquis Guillaume III, dit le Vieux, et frère du célèbre Conrad de Montferrat, seigneur de Tyr, qui fut le compétiteur de Guy de Lusignan au trône de Jérusalem. Appelé du vivant de son père en Terre-Sainte par les chevaliers du pays, et par le roi lépreux lui-même, Baudouin IV, qui dans son malheur ne songeant à se marier, lui destinait sa soeur aînée, héritière de la couronne, Guillaume arriva au port de Sidon vers le commencement du mois d'octobre 1176 (37 — Avant l'expiration du quarantième jour qui suivit la date de son débarquement, le roi, conformément à sa promesse, lui donna en mariage sa soeur Sibylle, avec le comté de Jaffa et d'Ascalon. On comptait sur sa valeur et son habileté pour relever les affaires du royaume, quand une maladie subite l'enleva. Il mourut au mois de juin 1177 (38 laissant sa femme enceinte d'un fils, qui fut le roi Baudouin V, ou Baudouin l'Enfant.

Le marquis Guillaume III vivait toujours. Il vint même en Syrie sous le règne de son petit-fils et fut fait prisonnier, en 1187, à la bataille de Tibériade. Guillaume Longue Epée, son fils aîné, comte de Jaffa et d'Ascalon, ne fut donc pas marquis de Montferrat, comme l'a écrit Du Cange (39, autorisé en apparence par ce fait que Guillaume de Tyr l'appelle toujours le marquis Guillaume (40 et que lui-même, suivant un usage fréquent en Italie surtout à l'égard des fils aînés, prenait dans le même temps que son père le titre de marquis, mais non point marquis de Montferrat. C'est avec cette qualité qu'il souscrit un diplôme de Baudouin IV de l'année 1177, 10e indiction, vraisemblablement un des derniers actes dans lesquels paraisse son nom: Willelmus marchisius, Ascalonensis et Joppensis comes (41 —

 

Sibylle de Jérusalem

1177. Sibylle de Jérusalem, fille aînée d'Amaury Ier de Jérusalem et d'Agnès de Courtenay, veuve de Guillaume Longue Epée de Montferrat, s'intitule dès l'année 1177 comtesse de Jaffa et d'Ascalon, en faisant des donations pieuses pour le repos de l'âme de son mari: Sibilla, egregii Amalrici regis Iheruzalem filia, Dei gratia, Joppes et Ascalonis comitissa (42 —

Elle garda exclusivement ce titre jusqu'à l'année 1180 (43, époque à laquelle elle épousa Guy de Lusignan, qui devint ainsi par ce mariage d'abord comte de Jaffa et d'Ascalon et peu après roi de Jérusalem.

 

Guy de Lusignan

1180. Gui de Lusignan. Au mois de mars 1181, Guy est inscrit ainsi au premier rang des témoins d'un diplôme du roi Baudouin, son beau-frère. Dominus Guido Joppensis et Aschalonitanus comes (44 —

En 1182, il souscrit ou témoigne en divers diplômes: Guido Joppes et Ascalonis comes (45, Dominus Guido comes Joppes et Ascalonis.

La mort de Baudouin V, en 1186, ayant déféré la couronne à sa mère Sibylle et à son mari Guy de Lusignan, le comté de Jaffa se trouva de nouveau rendu à la couronne et resta dans l'administration des domaines royaux pendant les néfastes années de 1187 à 1192, qui virent la captivité du roi Guy, la prise de Jérusalem, le sac et le démantèlement des villes de Jaffa et d'Ascalon, tour à tour prises et perdues par les chrétiens, malheurs qu'aggravaient encore la désunion des chefs de l'armée des croisés.

 

Geoffroy de Lusignan

1191. Geoffroy de Lusignan, seigneur de Vouvant et de Mervant, en Poitou, dit Geoffroy à la grand 'dent, frère du roi Guy de Lusignan, fut mis ou maintenu en possession du comté de Jaffa et d'Ascalon par la convention du 27 juillet 1191, qui assura à Guy de Lusignan, sa vie durant, les titres et les prérogatives de la royauté de Jérusalem (46 — Suivant Roger de Hoveden et Benoit de Péterborough, dont on a trop facilement suivi le témoignage, la convention de 1191 attribua à Geoffroy de Lusignan non-seulement le comté de Jaffa, mais encore la seigneurie de la ville de Césarée (47 — L'auteur de l'Itinéraire du roi Richard, mieux informé, dit que Geoffroy reçut alors la cession (ou la confirmation) du comté de Jaffa et d'Ascalon (48 — Il ne parle pas de Césarée et nous savons en effet que cette ville appartenait alors aux descendants d'Eustache de Garnier. Les pièces diplomatiques constatent l'exactitude de la notion de l'Itinéraire du roi Richard et établissent en même temps que Geoffroy était en possession du comté de Jaffa avec ses dépendances d'Ascalon avant la réunion de la cour plénière du mois de juillet 1191. Dès le 21 janvier 1191, Geoffroy de Lusignan agissait en effet comme comte de Jaffa: Gaufridus de Lezig., comes Joppes (49 — Le 10 février 1192, il souscrit ainsi un autre diplôme du roi Guy son frère: Gaufridus de Lezigniaco comes Joppensis (50 — Il quitta la Syrie peu après la prise de Saint-Jean-d'Acre et retourna en Europe sur la flotte du roi d'Angleterre, son suzerain, qui mit à la voile au mois d'octobre 1192 (51 —

 

Amaury de Lusignan

1194. Amaury de Lusignan, connétable du royaume de Jérusalem, plus tard roi de Chypre, frère de Guy et de Geoffroy de Lusignan, était comte de Jaffa, et résidait dans la ville de Jaffa, à la mort du roi son frère, au mois d'avril 1194 (52 —

D'après le continuateur de Guillaume de Tyr, il aurait reçu le comté du vivant même de la reine Sibylle, sa belle-soeur, ce qui nous ferait remonter au moins à l'année 1190, terme de la vie de la reine de Jérusalem. Plus probablement le comté ne fut donné à Amaury qu'après le départ de Geoffroy de Lusignan son frère, que nous avons vu en possession de Jaffa durant les années 1191 et 1192, et par conséquent après la mort de Sibylle.

Devenu roi de Chypre, Amaury conserva le comté de Jaffa. Le roi Hugues III d'Antioche-Lusignan, son arrière-petit-fils, le dit formellement lors des discussions qui eurent lieu à Saint-Jean d'Acre au sujet du service militaire devant le prince Edouard d'Angleterre « Le roi Heimeri, mon besaïeul, qui estoit seignor de Japhe et rei de Chypre (53 — » Henri de Champagne, qui se considérait comme roi de Jérusalem sans vouloir prendre le titre ni les insignes de la royauté, ayant à se plaindre d'Amaury de Lusignan, confisqua le comté de Jaffa et le réunit au domaine. Peu après, vers l'an 1195 ou 1196 (54, le comte de Champagne cédant aux instances de la chevalerie et conservant toujours d'ailleurs la pensée de retourner en France, se rendit en Chypre afin de s'entendre avec Amaury au sujet de la connétablie de Jérusalem et d'autres questions qui les avaient mis en mésintelligence.

Dans l'accord intervenu entre ces princes pour sceller leur réconciliation, on arrêta entre autres conventions que les filles du comte Henri épouseraient les fils du roi Amaury et l'on affecta, par divers arrangements financiers, comme dot et douaire, le comté de Jaffa à celle de ses trois filles Marie, Alix ou Philippine qui épouserait le fils aîné du roi Amaury, Hugues de Lusignan, devenu roi de Chypre en 1205, à la mort de son père (55 —

Alix de Champagne et Hugues Ier de Lusignan, qui furent mariés seulement en 1208, auraient donc quelque droit à être inscrits au catalogue des comtes de Jaffa, au moins à titre présomptif. Mais, vu leur jeune âge, le roi Amaury leur père traitait seul de leurs intérêts, et seul il réclama pour lui personnellement la saisine de la terre de Jaffa, qu'il ne reçut pas de suite. Il ne l'avait pas encore obtenue en 1197. Henri de Champagne ne se décida à lui remettre la ville de Jaffa qu'après une requête expresse et sur la nouvelle des préparatifs d'une attaque du côté des Sarrasins. « Le roi Amaury, dit l'un des continuateurs, envoya un de ses chevaliers de Chypre nommé Guillaume Barlas, père d'Amaury Barlas. Lequel vint au comte Henri et lui requist de par le devant dit roi la saisine de Japhe, ainsi qu'il li avoit en covenant. Ceste requeste plot au comte et dist: Alés vos en à Japhe tantost, si vous en saisissez (56 — » Ces secours furent insuffisants Jaffa fut pris par les Arabes et Barlas fait prisonnier cette même année 1197, dans laquelle Henri de Champagne mourut à Saint-Jean d'Acre (57 —

La proclamation d'Amaury de Lusignan comme roi de Jérusalem ayant suivi de près la mort du comte de Champagne, ce qui pouvait rester aux chrétiens des terres encore considérables dépendant de la seigneurie de Jaffa, en dehors de la ville de Jaffa, occupée par les Arabes, dut rentrer dans l'administration des domaines de la couronne et y rester jusaqu'à la mort d'Amaury, survenue le 1er avril 1205.

 

Alix de Champagne et Hugues Ier de Lusignan

1205. Alix de Champagne et Hugues Ier de Lusignan, roi de Chypre. Les royaumes de Chypre et de Jérusalem, unis depuis 1197, furent séparés à la mort d'Amaury de Lusignan. Hugues Ier, qui succéda à son père en Chypre à l'âge de 10 ou 11 ans, n'épousa qu'en 1208 Alix de Champagne, âgée alors comme lui de 13 ans environ il devint majeur et fut mis en possession effective de la royauté dans sa 15 année, en 1210 ou 1211.

Indépendamment des revenus de Chypre, les deux époux purent jouir, à titre distinct, et à partir de l'année 1208 au moins, de la partie des terres et des revenus de Jaffa, qui n'était point tombée au pouvoir de l'ennemi. C'est à cette période indéterminée que se réfère l'affirmation précise des Lignages déjà mentionnée, et qu'il est bon de reproduire ici textuellement « Et dou conte Henri (de Champagne) fu fille Aalis, que fu feme dou roi Hugue (Ier) et orrent en mariage la conté de Japhe (58 — » Mais le roi Hugues ne dut pas garder longtemps le comté de Jaffa. Des arrangements, inconnus aujourd'hui, intervinrent vraisemblablement entre lui et Jean de Brienne, devenu roi de Jérusalem au mois de septembre 1209, par son mariage avec Marie de Montferrat.

Ces dispositions nouvelles durent faire rentrer le comté de Jaffa avec ses dépendances dans le domaine de Jérusalem, puisque les princes qui, à des titres divers, occupèrent après lui la souveraine autorité dans le royaume de Jérusalem, purent disposer du comté en faveur de son neveu Gautier de Brienne.

 

Gautier de Brienne

Après 1221. Gautier de Brienne est appelé par Joinville Gautier le Grand (59, pour le distinguer de Gautier V, due d'Athènes, son contemporain, petit-fils de Gautier le Grand. Il était fils posthume de Gautier III, comte de Brienne et de Lecce, dans la terre d'Otrante, qui avait épousé Alvire, fille de Tancrède, roi de Sicile. Il succéda en 1205 au comte de Lecce, sous la tutelle de son oncle Jean, qui administra aussi la terre de Brienne avec le titre de comte à partir de 1205 (60 — Devenu majeur en 1221, Gautier prit lui-même le titre de comte de Brienne et rendit hommage en cette qualité au comte de Champagne dès 1222. Il se trouva en Italie en 1225 avec le roi Jean, son oncle, lors des scènes outrageantes de l'empereur Frédéric vis-à-vis de son beau-père, et revint en Champagne dans cette même année (61 — On ne sait à quelle époque il passa en Syrie, ni en quelles circonstances il reçut le comté de Jaffa. Peut-être fut-ce seulement en 1233, à l'occasion de son mariage avec la soeur du roi de Chypre.

Sa résidence habituelle en Orient fut la ville de Jaffa, et Joinville, venu en Terre Sainte peu de temps après sa mort, y entendit parler des courses fructueuses que le comte avait souvent dirigées de Jaffa même sur les terres des Sarrasins (62 — Gautier avait l'intention, réalisée depuis par saint Louis, de relever les fortifications d'Ascalon (63 —

En 1239, il prit part à la première bataille de Gaza (64 — Fait prisonnier, au mois d'octobre 1241, par les Kharismiens, à la seconde bataille engagée non loin de cette ville, il refusa de rendre Jaffa et fut livré aux Sarrasins. Conduit au Caire avec les autres prisonniers, il périt, parait-il, dans une altercation qu'il eut en jouant aux échecs avec un émir (65 —

En 1247, on ignorait encore sa mort en France (66 — En 1251, les Sarrasins rendirent son corps à saint Louis, alors à Saint-Jean-d'Acre, et la dame de Sidon, Marguerite de Reynel (67 tante de Joinville et cousine germaine du comte de Jaffa (68, le fit inhumer en l'église de l'Hôpital d'Acre, à la suite d'un service solennel auquel le roi saint Louis voulut assister et venir personnellement à l'offrande (69 —

Aucun de ses enfants ne s'étant fixé en Orient, le comté de Jaffa se trouva pendant quelque temps, et par une sorte de déshérence, placé sous la main du roi et géré comme terre royale. Il ne fut détaché du domaine qu'en faveur de Jean d'Ibelin, l'auteur des Assises, et à une époque mal déterminée, croyons-nous, que nous chercherons à préciser.

Femme en 1233 (70 : Marie de Lusignan, fille de Hugues Ier roi de Chypre, et d'Alix de Champagne, soeur du roi Henri Ier.
1. Enfant: Jean II, qui reçut, à la mort de son père, le comté de Brienne.
2. Enfant: Hugues, qui fut doté en Italie du comté de Lecce et qui succéda à son frère Jean, en 1261, dans le comté de Brienne.
3. Enfant: Amaury ou Eimery mort jeune, sans enfants.

 

Jean d'Ibelin

Vers 1247. Jean d'Ibelin l'illustre auteur des Assises de Jérusalem est appelé souvent Jean d'lbelin le Jeune, pour le distinguer de son oncle Jean d'Ibelin, dit le Vieux, non moins célèbre que lui dans l'histoire d'Outremer sous le nom du vieux Sire de Beyrouth. Ses qualités de comte de Jaffa et d'Ascalon et sire de Rama sont bien indiquées dans certains manuscrits des Assises « lequel livre fist le bon Johan de Ybelin, conte de Japhe et d'Escalone et seignor de Rames (71 — »

Il était fils de Philippe d'Ibelin, frère du sire de Beyrouth, mort en 1227 ou 1228, régent du royaume de Chypre pendant la minorité de Henri Ier et d'Alix de Montbéliard, soeur de Gautier de Montbéliard, qui avait été régent de Chypre sous le règne de Hugues Ier père de Henri Ier (2 —

Aucun acte ne nous fait connaître d'une manière directe l'époque à laquelle il reçut le comté de Jaffa. On peut arriver cependant à déterminer l'année 1247, comme la date très vraisemblable de l'inféodation, par les raisons suivantes. Le comté ne put lui être donné avant que l'on fût informé à Saint-Jean d'Acre et de la mort certaine du comte de Brienne et de la résolution de ses enfants de rester dans leurs seigneuries de France ou d'Italie. La loi d'Outremer exigeant péremptoirement que l'héritier d'un fief comme l'héritier du royaume en requît personnellement l'investiture et fixât sa résidence en Orient (73, des actes durent établir l'inhabilité de Jean II et d'Hugues de Brienne, fils de Gautier IV à succéder aux fiefs syriens de leur père. La concession du comté de Jaffa à un nouveau feudataire ne peut donc être trop rapprochée de l'année 1224, date probable, mais non certaine, de la mort du comte de Brienne.

D'autre part, la couronne de Jérusalem se trouvant elle-même dans une sorte de vacance, par le refus de Conrad, fils de Frédéric II, devenu majeur en 1243, de se rendre en Orient, le doute qui pouvait subsister sur le droit à exercer l'autorité souveraine n'était pas de nature à faire hâter la concession des grands fiefs devenus vacants. En 1244, la Haute Cour de Saint-Jean d'Acre, vu l'absence prolongée de l'héritier royal, se résolut à investir de la régence de Jérusalem, la reine de Chypre, Alix de Champagne, qu'assistaient ses oncles d'Ibelin (74 — La reine étant morte en 1246, et rien n'annonçant un changement dans les dispositions du roi Conrad, ou plutôt de Frédéric II, son père, les chevaliers de Saint-Jean d'Acre, sans vouloir encore proclamer un roi de Jérusalem, reconnurent dès l'année 1246 le fils de la reine de Chypre, Henri Ier de Lusignan, comme seigneur du royaume de Jérusalem. Ce sont les termes des documents publics (75 —

Le pape Innocent IV, en confirmant ce titre par une bulle du 17 avril 1247 (76, acheva de lever l'hésitation qui pouvait régner dans une partie du clergé et des ordres militaires à lui voir user dans toute sa plénitude du pouvoir royal. Il est possible que le roi Henri de Lusignan n'ait pas voulu agir comme roi de Jérusalem avant la reconnaissance de 1246 ou de 1247, mais il est certain que, dès cette dernière époque, et sans s'attribuer encore le titre de roi de Jérusalem que ses successeurs prirent seulement en 1268, à la mort de Conradin, le roi Henri exerça complètement le pouvoir souverain à Saint-Jean d'Acre et dans toute l'étendue du royaume de Jérusalem. Or, nous voyons Jean d'Ibelin, dès le mois de juin de cette dernière année 1247, se qualifier comte de Jaffa: Je Johanns d'Ibelin, conte de Jahpe et seigneur de Rames (77 — La donation du comté qu'Innocent IV lui confirma en 1252 (78 est donc vraisemblablement de cette année même 1247, et non comme on l'avait supposé de 1250 ou 1251.

Jean d'Ibelin de Jaffa, que nous ne devons pas confondre avec Jean d'Ibelin de Beyrouth, son oncle, posséda en Chypre, entre autres fiefs, le beau village de Piscopi, près des ruines de Curium, si heureusement explorées par M. de Cesnola. Il posséda aussi le village de Vassa, probablement Vassa, dans les montagnes de l'Olympe, au district d'Audimou et un village de Peristéronari. Ces terres faisaient partie de la dotation affectée par les rois de Chypre dans leur île, au possesseur du comté de Jaffa, dont les domaines étaient incessamment amoindris par les progrès des Sarrasins. En retrouvant parmi les terres chypriotes données au XVe siècle aux comtes de Jaffa, un village de Platanissa voisin de la montagne de Peristéronari, nous sommes portés à croire que le fief de ce nom, possédé par l'auteur des Assises, est bien le village de Peristéronari situé dans les montagnes du Lefca, village que les documents français désignent sous le nom Presteron de la Mountaine (79, afin de le distinguer de Presteron dou plain, qui est Peristéronari, terre du domaine royal, dans la plaine de Morpho (80 —

Le comté de Jaffa resta pendant plus de cent ans dans la famille de Jean d'Ibelin.

La filiation est positive pour les trois premières générations: Guy, Philippe et Hugues. Jean II, le dernier titulaire connu de la famille, paraît très proche parent d'Hugues, s'il n'en est le fils. De ces quatre comtes de Jaffa, on n'avait jusqu'ici que des mentions incertaines ou inexactes. Du Cange hésite même à considérer Guy comme appartenant à la famille des Ibelin. Les chroniques chypriotes de Machera, de Strambaldi et d'Amadi prouvent, en confirmant et éclairant les Lignages, qu'il était le propre fils de Jean Ier, l'auteur des Assises. Hugues, dont on cite ensuite isolément le nom, était directement le petit-fils du célèbre jurisconsulte. C'est cet opulent et généreux comte de Jaffa, que vit un voyageur allemand venu en Chypre au milieu du XIVe siècle, Ludolphe de Saxe, et dont la meute ne comptait pas moins de cinq cents chiens de chasse.

Nous ne connaissons pas les circonstances qui firent sortir le titre de comte de Jaffa de la famille d'Ibelin, après une possession plus que séculaire. Les documents font ici défaut.
Nous ne savons si le comté fut ensuite concédé par les rois viagèrement ou à titre héréditaire.
Nous le trouvons seulement porté toujours par de grands personnages de la noblesse et de la cour chypriote.

 

Renier Le Petit

En 1375, Renier Le Petit, l'un des chevaliers commissaires de la Haute Cour, chargé, à la mort de Pierre Ier, de rechercher le meilleur exemplaire du livre des Assises du comte de Jaffa, est qualifié dans plusieurs actes comte de Jaffa: Raynerius Le Petit comes Zaffi.

 

Jacques de Flory ou Floury

De 1439 à 1460, Jacques de Flory ou Floury, prend part, comme grand maître de la maison du roi et comte de Jaffa, à différents actes publics considérables, qu'il est inutile d'énumérer. En 1460, après l'usurpation de Jacques le Bâtard et l'occupation de Nicosie, Jacques de Flory se renferma, avec la reine Charlotte et les chevaliers fidèles, dans le château de Cérines. Il fut ensuite envoyé par la reine à Constantinople pour demander des secours contre le roi Jacques. Il se trouvait en cette ville en 1463, quand un pacha, qui avait épousé une Cantacuzène soeur de sa femme, laquelle se nommait croyons-nous Florence, et qui était par conséquent son beau-frère, l'engagea à faire venir de Cérines Florence et ses enfants. Sa femme désirait les voir. Jacques promit, mais Florence ayant refusé d'aller à Constantinople, le pacha se vengea à la turque. Il fit tout simplement emprisonner le comte de Jaffa, et peu de jours après il ordonna de le scier en deux, et de le brûler (81 —

Le roi Jacques le Bâtard, fort indifférent à ces malheurs domestiques, confisqua le comté de Jaffa, c'est-à-dire le titre du comté et les domaines qui en dépendaient, sur Jacques de Flory et les donna à l'un de ses partisans fidèles, Jean Perez Fabrice, qui fut pour ainsi dire élevé par le roi usurpateur au premier rang des barons de Chypre pour amoindrir des anciennes maisons. Jacques le cita plus tard comte ou Carpas.

Jean Perez Fabrice est l'aïeul maternel du célèbre P. Etienne de Lusignan, auteur de la Description de Chypre et de tant de généalogies inconsidérées, imparfaites, et pourtant si utiles encore. Isabelle de Fabrice, fille du comte de Jaffa, épousa Philippe de Lusignan, grand-père de l'historien de Chypre, qui était de la branche royale issue d'Henri de Lusignan, frère du roi Janus.

Jean Perez Fabrice laissa de sa femme, Apollonie de Pendaïa, noble chypriote, indépendamment d'Isabelle, un fils nommé Louis Perez Fabrice. Investi, au décès de son père, du comté de Jaffa, Louis ne tarda pas à le céder à la reine Catherine Cornaro, qui le destinait à son cousin germain Georges Contarini. C'est là l'origine du cavaliérat et du titre féodal de la grande famille qui avait déjà donné trois doges à la république de Venise.

 

Georges Ier Contarini

1474. Georges Ier Contarini, fils de Thomas Contarini et d'Elisabeth ou Betta Cornaro, cousin germain de la reine de Chypre, fut créé par la reine comte de Jaffa et reçut la possession héréditaire des domaines attachés à ce titre le 10 février 1474, dans une séance de la Haute Cour, tenue à Famagouste (82 — L'acte dressé ce jour constate que le titre et les fiefs formant le comté de Jaffa et d'Ascalon, rachetés des héritiers de Jean Perez, après être restés deux ou trois jours réunis au domaine royal, pour constater les droits de la couronne, en furent détachés le 10 février et donnés ce jour même à Contarini en présence de la reine. Les lettres patentes de la concession furent expédiées le lendemain 11 février (83 — Mais déjà, au rapport de l'ambassadeur de Venise, Contarini avait reçu de la reine d'autres prérogatives et peut-être quelques terres (84 —

La république de Venise ayant, peu de temps après, annulé toutes les concessions accordées par Catherine Cornaro depuis la mort de son mari, le comté de Jaffa rentra de nouveau dans le domaine public. Il fut rendu à Georges Contarini par une décision du Sénat du 30 mai 1476, qui a été publiée (85 —

La décision des Prégadi modifia seulement les conditions de la donation première. De gratuite qu'elle était ou paraissait être, l'inféodation emporta dès lors, pour Contarini et ses descendants, l'obligation formelle d'entretenir dix cavaliers armés au service de la reine. Ce n'était plus les cent chevaliers exigés au XIIIe siècle du comte Jean d'Ibelin.

La décision nouvelle ne dit rien des fiefs affectés au comté. On peut donc croire qu'ils restèrent tels que les actes de 1474 l'avaient décidé (86 —

Outre divers droits féodaux et quelques terres dépendant de certains villages royaux, la dotation de Georges Contarini comprit les sept fiefs ou groupes de domaines suivants :
1. Platanistassa, village ou hameau dépendant, est-il dit, de la montagne de Peristéronari (87 et qui nous paraît répondre à Platanista, au sud de Morpho, et près de Peristéronari de la montagne, Presteron de la Mountaine, village dans lequel on peut reconnaître le Peristéronari appartenant au XIIIe siècle à Jean d'Ibelin, comte de Jaffa (88 —

2. Dali, qualifié de prastio, qui est certainement la célèbre Idalie, si riche en antiquités phéniciennes et gréco-romaines.

3. Saint-Serge, village que des actes postérieurs désignent comme situé dans la contrée de la Messorée, et que nous pouvons par conséquent identifier avec Haïos Serghios, ou Haï Serghi, à 7 kilomètres au Nord de Famagouste, au milieu même des ruines pulvérisées de Salamine.

4. Vavacigna, ou mieux Vavatzinia, village que j'aurais du marquer, sur ma carte de l'île de Chypre, dans l'intérieur des limites de l'Orini, au bas du mont Machera, entre Pano Lefkara et Mathiatis. Vavatzinia avait appartenu au XIVe siècle à Jean de Montolif, chevalier marié par la reine Valentine Visconti à l'une de ses compagnes, venue avec elle de Milan.

5. Tochni (89, sur le Vasilipotamos, au sud de Lefeara et de l'Olympe.

6. Calopsida, dans la Messorée, entre Famagouste et Larnaca.

7. Enfin un groupe de villages ou de hameaux, mal déterminés et mal orthographiés, qui semblent dépendre, avec une abbaye de Sainte-Marguerite, de la montagne de Polendria, sans doute Pelentria, gros village grec dans les montagnes au nord de Limassol.

Platanistassa, Dali, Haï Serghi, et le groupe de villages du n° 7, avaient appartenu en tout ou en partie à Louis Almérie, l'un des partisans de Jacques le Bâtard entré avec Jean Perez Fabrice dans le complot napolitain, et obligé, pour sauver sa vie, de s'enfuir de Chypre avec l'archevêque Louis Fabrice, à la fin de l'année 1473 (90 — Comme on le pense bien, le gouvernement de Venise s'était hâté de confisquer tous ses fiefs; il les employa à compléter la dotation du comte de Jaffa, sans prendre d'autres terres sur le domaine public qu'on appelait alors la Réale.
Georges Contarini mourut en Chypre vers 1510 et fut inhumé au monastère royal de Saint-Dominique.
Ses titres et ses dignités passèrent à son fils aîné Thomas. Thomas en reçut seulement l'investiture par un décret du sénat du 29 septembre 1526, inscrit aux Commémoriaux de la république. Un document authentique porte que ses fiefs de Chypre lui donnaient un revenu de 3,000 ducats.
De Thomas, ils passèrent à Georges II, son fils aîné.
De Georges à Thomas II, de Thomas II à Jules et de Jules à Thomas III.
La mort de Thomas III, décédé sans enfants en 1675, mit fin à la branche aînée et directe des Contarini de Jaffa, issue de Georges Ier, cousin germain de la reine de Chypre.

Le litre de comte de Jaffa, et le droit aux domaines qui en formaient autrefois la dotation, car les domaines appartenaient alors aux Turcs, passa à la branche cadette, dans la personne de Frédéric Contarini, petit-fils de Georges II, qui en reçut l'investiture de la République le 14 août 1675.

Les représentants actuels de cette seconde branche, devenue la branche unique des Contarini de Jaffa, ou Contarini dal Zaffo, chez lesquels se conservent avec le titre de comte de Jaffa, des documents fort précieux remontant au règne de Catherine Cornaro et du roi Jacques le Bâtard, -- sont aujourd'hui :
M. le comte Louis Gaspard Contarini dal Zaffo, confirmé en 1819 dans la possession du titre de comte de Jaffa, par le gouvernement autrichien; marié en 1826 à Hélène Bentivoglio d'Aragon, des marquis de Magliano;
Et M. le comte Charles Louis Contarini dal Zaffo, leur fils, qui n'ayant pu, sans perdre sa nationalité, s'enrôler dans nos armées pendant la guerre de 1870, s'est renfermé dans Paris et a dignement secondé nos efforts pour aider la défense et soigner nos blessés dans les services civils.
Sources : Louis de Mas Latrie, Les comtes de Jaffa et d'Ascalon du XIIe au XIXe siècle. Editions A. Veoayt, imprimerie rue de la Chapelle, Bruxelles 1879.

 

Notes : Les comtes de Jaffa et d'Ascalon

1 — Baudry, Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, p. 110, variantes.
2 — Albert d'Aix, Historiens occidentaux des Croisades, tome IV, p. 514.
3 — Cf. Guillaume de Tyr, p. 388, 407, 410, 454.
4 — « Rogier de Rosoy, qui cloce del talon. » La chanson d'Antioche, édition P. Paria, tome II, p. 113, n. 3. Cf. tome I p. 100.
5 — Familles d'Outremer, p. 338.
6 — Cf. Historiens occidentaux des Croisades, tome III, p. 534, variantes.
7 — Assises, tome I, page 422.
8 — Continuateur de Guillaume de Tyr, page 433.
9 — Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 73, 182, 198, 199, 372, 440, 447.
10 — Cf. Assises, tome I, page 313, chapitre 295; et la relation du cérémonial de l'Investiture de 1784, dans les archives Contarini.
11 — Baudry de Dol, Raoul de Caen. Historiens occidentaux des Croisades, tome III, page 697; tome IV, page 422 Cf. La Chanson d'Antioche, tome I, page 101 tome II, pages 112, 216 et suivantes.
12 — Guillaume de Tyr, T. XIV, c. 15, page 628.
13 — Codices Diplomatic tome 448-469.
14 — Page 339.
15 — Paoli, tome I, page 5.
16 — Paoli pense que ce premier Hugues du Puiset présent en Syrie dès l'an 1100 est celui qui, parti de France en 1104 avec Bohémond d'Antioche, après avoir molesté les gens et les terres d'Yves, évêque de Chartres, finit par venir à résipiscence et prit même l'habit de l'ordre de l'Hôpital. (Codice Diplomatico, tome I, page 852.) C'est peut-être le Hugues du Puiset, surnommé le Vieux, qui fut père d'un autre Hugues du Puiset, lequel fut comte de Corbeil (Art de vérifié les dates), mais qui ne put être comte de Jaffa, puisque le comté de Jaffa fut donné à Hugues, fils d'Evrard du Puiset.
17 — Guillaume de Tyr, page 628.
18 Guillaume de Tyr, XIV, 15, page 628.
19 — Modicum tempus. Guillaume de Tyr.
20 Guillaume de Tyr, page 624.
21 — Guillaume de Tyr, page 628.
22 — Paoli, tome I, page 236, note 191. Cf. Guillaume de Tyr, page 532.
23 — Cartulaire du Saint-Sépulcre page 223, n. 119.
24 — Paoli, tome I, pages 10 et 11.
25 — Cartulaire du Saint-Sépulcre page 82, n. 44.
26 — Cartulaire du Saint-Sépulcre page 138, n. 67.
27 — Paoli, tome I, page 201.
28 — Maritali zelo succensus inexorabile odium. Guillaume de Tyr, page 628.
29 — Guillaume de Tyr, page 628.
30 — « Sire, je ai quinze ans compli, » etc., Assises, tome I, page 259. Histoire de Chypre, tome I.
31. — Guillaume de Tyr, tome I, XV, page 701.
32 — Cartulaire du Saint-Sépulcre, n° 49, page 90. Cet acte étant daté de la 14e indiction, est vraisemblablement antérieur au 1er septembre 1151.
33 — Paoli, Codice Diplomatico, tome I, pages 26 et 28. Il faut remarquer cependant qu'en 1154 il souscrit encore quelquefois: Amalricus frater regis, page 33, n. 30.
34 — Guillaume de Tyr, I. XVII, page 813. Le texte porte 1154; mais les savants éditeurs corrigent avec raison et proposent de lire 1153. Ascalon fut pris en effet l'année de l'hégire 548, qui dura du 29 mars 1153 au 18 mars 1154. Recueil des Historiens des Croisades, Historiens arabes, tome I, pages 30 et 490.
35 — Cartulaire du Saint Sépulcre, page 117, n. 59: Cf. n. 58, 60 et 61.
36 — Cartulaire du Saint Sépulcre, n° 53, 54 et 55. Paoli, tome I, pages 36, 37.
37 — Guillaume de Tyr, I. XXI, page 1025.
38 — Guillaume de de Tyr, page 1026.
39 — Familles d'Outre-Mer, page 342.
40 — Guillaume de Tyr, I. XXI, page 1025.
41 — Cartulaire du Saint-Sépulcre, page 308, n. 169.
42 — Paoli, Codice Diplomatico, tome 1, page 63.
43 — Guillaume de Tyr, page 1063. Histoire de Chypre, tome I, page 19.
44 — Paoli, tome I, page 283, n. 3.
45 — Paoli, tome 1, pages 71, 72. Le 24 février 1182, le roi Baudouin IV fait une donation à Jocelin comte d'Edesse du consentement de Guy de Lusignan et de sa soeur Sibylle, comte et comtesse de Jaffa et d'Ascalon. Strehlke, Tabul., Theutonic., page 14, n. 14.
46 — Extraits divers. D. Bouquet, tome XVII, pages 526. Cf. Notre Histoire de Chypre, tome I, page 30.
47 — Voyez notre Histoire de Chypre, tome I, page 30, note 4; où nous avions trop strictement suivi les indications de Roger de Hoveden et de B., de Peterborough.
48 — Histoire de Chypre, tome I, page 30, note 4.
49 — Paoli, tome I, page 86, n. 62.
50 — Strehlke, Tab., Theut., page 24, n. 27.
51 — Histoire de Chypre, tome II, page 22.
52 — Continuateur de Guillaume de Tyr, page 208. L'Erreur de quelques manuscrits nous avait fait d'abord croire qu'il s'agissait ici d'un comté de Paphos, Baffe, ayant été écrit pour Jaffe. Histoire de Chypre, tome I, page 120.
53 — Assises, tome II, page 428.
54 — Cf les variantes G., des Continuateurs de Guillaume de Tyr, page 213, et Histoire de Chypre, t. III, page 597.
55 — Histoire de Chypre, tome I, page 143, tome III, page 597. Ces premiers accords peuvent bien être, comme je l'ai dit, de 1195 ou 1196.
56 — Continuateur de Guillaume de Tyr, I. XXVII, chapitre 11, pages 218-219, et les variantes G. Cf. Assises de Jérusalem tome II, page 428.
57 — Continuateur de Guillaume de Tyr, pages 219, 221.
58 — Lignages, chapitre III, tome II, page 444.
59 — Bouquet, tome XX, page 204. De Wailly, 1874, chapitre 88.
60 M. Casotti, Archives stor., Italie, 2e série, 1859, tome IX, page 8.
61 — Continuateur de Guillaume de Tyr, page 306.
62 — D. Bouquet, tome XX, page 270 édition de Wailly, n. 527; cf. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 531.
63 — Continuateur de Guillaume de Tyr 532.
64 — Continuateur de Guillaume de Tyr 539-544; Histoire de Chypre, tome I, p 317.
65 — Histoire de Chypre, tome I, page 387.
66 — D'Arbois de Jubainville, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1875, page 175, n. 174.
67 — Et non Marguerite de Brienne, comme dit Du Cange, Familles d'Outre-Mer, page 347.
68 — Puisqu'elle était fille d'Ida de Brienne, soeur du roi Jean de Brienne. Continuateur de Guillaume de Tyr, page 332. Histoire de Chypre, tome II, p. 356.
69 — Joinville. Bouquet, tome XX, page 261; Wailly, n. 466.
70 — Histoire de Chypre, tome I, page 304.
71 — Assises de Jérusalem, tome I, page 11.
72 — Lignages, chapitre 13.
73 — L'absence persistante de Conrad, fils de Frédéric II, héritier par sa mère Isabelle de Brienne du royaume de Jérusalem, fut la cause déterminante et légale de la forclusion de sa requête et de ses prétentions au royaume. Histoire de Chypre, tome I, pages 325-326, 338.
74 — Histoire de Chypre, tome I, page 324, 326.
75 — Histoire de Chypre, tome p. 338.
76 — Rinaldi, 1247, chapitre 55. Histoire de Chypre, tome, I, page 339.
77 — Cartulaire de Sainte-Sophie, n. 49. Histoire de Chypre, tome III, page 647.
78 — Histoire de Chypre, tome III, page 649.
79 — Histoire de Chypre, tome III, page 234, et n. 3; 253, n. 7.
80 — Histoire de Chypre, tome II, page 541, n. 8 tome III, page 199, n. 2; 262, n. 504
81 — Georges Bustron, éditions Sathas, Bibliothèque Grecque, tome II, page 468; Florio Bustron Manuscrits de Londres, folio 194 Cf. Lusignan, folio 177, V°.
82 — Histoire de Chypre, tome III, page 367, n. 1, et page 368.
83 — Histoire de Chypre, tome III, page 369, n. 1.
84 — Histoire de Chypre, tome III, page 369, n. 1.
85 — Histoire de Chypre, tome III, page 407. Cf. page 369, n 1.
86 — Histoire de Chypre, tome III, page 368, n° 1. Complété par l'extrait du Livre des Remembrances de la Secrète royale de 1474, du jeudi 24 février 1473 (v. s.), existant dans les archives Contarini. Processo. Rivendiche Feudali, folio 26-27.
87 — Platinistassa, la qual è prastio de la montagna de Peristrena (Peristerona ?) Extrait du Livre des Remembrances, 24 février 1473 (v. s.).
88 — J'avais supposé, avant de connaitre le document précédent, que le Peristéronari d'Ibelin de Jaffa était Peristéronari de la Messorée, à l'Est de Lefkoniko.
89 — Elprastio de Tocni qual è presteria de Lefcara.
90 — Histoire de Chypre, tome III, page 403.

Sources : Louis de Mas Latrie, Les comtes de Jaffa et d'Ascalon du XIIe au XIXe siècle. Editions A. Veoayt, imprimerie rue de la Chapelle, Bruxelles 1879.

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L'Orient au temps des Francs

Etude sur un texte latin énumérant les possessions musulmanes dans le royaume de Jérusalem vers l'année 1239

Possessions musulmanes dans le royaume de Jérusalem en 1239

Date du document
La filia principis Rupini dont il s'agit est Marie, fille de Raymond-Roupên qui fut prince d'Antioche de 1216 à 1219 et qui dans la plupart des actes où il figure ne porte que le nom de Roupên. Ce personnage était fils d'Alix d'Arménie et de Raymond d'Antioche, fils lui-même du prince Bohémond III. Raymond Roupên avait épousé en 1210 Helvis, fille du roi Amaury II. Marie, née de ce mariage vers 1215, épousa en 1240 Philippe de Montfort. La grand-mère paternelle de Marie, Alix, était fille de Roupên III, prince d'Arménie et d'Isabelle, fille d'Etiennette de Milly, dame de la Terre oultre le Jourdain, et d'Onfroi III de Toron.

Ayant survécu à son frère Onfroi IV mort en 1198, Alix hérita des droits de ses parents sur la seigneurie de Toron et sur la Terre oultre le Jourdain avec les grands châteaux de Montréal et de Kérak (1). Tous ces domaines étaient aux mains des Musulmans. Ceux-ci gardèrent le Toron de 1187 à 1229.

Le 18 février 1229 l'empereur Frédéric II faisait avec le sultan Malek el Kamel un traité qui rendait aux Francs Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Lydda, Jaffa, Césarée, la seigneurie du Toron, le château de Montfort des chevaliers Teutoniques, et la partie du territoire de Sidon que les Musulmans détenaient encore (2). Mais le sultan gardait Belvoir, le Thabor, Tibériade, Saphet, Beaufort et la Terre oultre le Jourdain.

En avril 1229, Frédéric II rendait le Toron à Alix d'Arménie (3). Celle-ci vivait encore en 1236 (4). C'est donc après cette date que sa petite-fille Marie hérita du Toron et de ses droits sur la Terre oultre le Jourdain.
1. Du Cange-Rey, Familles d'Outremer (Coll. des Doc. inédits), page 156 et 473.
— Rey, Les seigneurs de Montréal et de la Terre d'Outre-le-Jourdain, dans Revue de l'Orient latin, tome IV, (1896), pages 23-24.
— R. Grousset, Histoire des croisades, tome III (1936), pages 307 et 398.
— Alix avait épousé en secondes noces en 1194 Raymond.
2. Mon. Germ. Hist., Legum Sectio IV, Constiutiones, tome II (1896), pages 160-168.
3. Strehlke, Tabulae ordinis Theutonici, page 54, n° 66.
— Rohricht, Regesta Regni Hierosolymitani, pages 263-264, n° 1003.
4. Elle figure sous le titre de Alis, princessa et domina de Torono dans un acte daté d'Acre, le 10 août 1236. Strehlke, ouvr. cité, pages 66-67, n° 84.
— Rohricht, ouvr. cité, page 280, n° 1073.


Au cours de la Croisade dirigée par Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre (1239-1240), les Francs réoccupèrent Ascalon et obtinrent la rétrocession de Beaufort et de Saphet.
— R. Grousset, ouvr. cité, pages 386-392.

Observons qu'aucun des lieux obtenus par Frédéric II en 1229 ne figure dans notre texte qui énumère les possessions du sultan dans l'ancien domaine des Croisés. Il est donc postérieur à 1229. D'autre part, ce texte mentionne Ascalon, Beaufort et Saphet. Il est donc antérieur à 1240.

Remarquons aussi que Marie, fille du prince Roupên, hérita de sa grand-mère au plus tôt en 1236, et qu'elle est dans ce texte, appelée domicella. On sait qu'en 1240 elle épousa Philippe de Montfort.

Le texte fut donc rédigé entre 1236 et 1240, probablement au début de la Croisade qui commença en septembre 1239, car il semble que cette énumération des domaines du sultan constitue une mise au point des revendications à formuler par les Croisés.

 

Les noms des lieux

2. Scalona
Ascalon, au moyen âge Escalone, prise par les Croisés en 1153 ; en 1192, Richard Coeur de Lion répara les fortifications; en 1240-1241, Hugues IV de Bourgogne releva à nouveau ses murailles.
3. Gazarum
Gaza, au moyen âge Gadres; en 1150, le roi Baudoin III y construit une citadelle dont il confie la garde aux Templiers. Dans le traité de 1241, il fut stipulé que Gaza restait aux Musulmans.
3. Daronem
Le Darum ou le Daron (Deir el Belah), le fort le plus méridional des Francs sur le rivage de la Méditerranée. Construit avant 1170 par le roi Amaury Ier aux confins du désert pour servir de fort d'arrêt contre les armées égyptiennes qui tenteraient de pénétrer en territoire chrétien en suivant la route de la côte, ce poste pouvait en même temps constituer un lieu de concentration pour les campagnes que le roi projetait contre l'Egypte. C'était un petit fort muni aux angles de quatre tours dont une plus importante que les autres (Guillaume de Tyr, XX, c. 19).

Les Musulmans l'occupèrent après les victoires de Saladin. Ils en firent une forteresse considérable. Au cours de la 3e croisade, Richard Coeur de Lion s'en empara et la fit démolir en juillet 1192 (Ambroise, vers 10771-10772).

A la fin de 1240, le comte Richard de Cornouailles, frère du roi d'Angleterre Henri III, arriva à Acre et entreprit des négociations qui lui permirent de parfaire le traité conclu par Thibaut de Champagne ; le 23 avril 1241, outre ce qui avait été acquis antérieurement, les Francs obtenaient du sultan as Salih Aiyûb Jérusalem et Bethléem ainsi que toute la Galilée avec la cité de Tibériade, le mont Thabor, Belvoir et le Châteauneuf (Grousset, pages 393-394).

Les Francs s'étaient mis aussitôt à reconstruire des fortifications : Hugues IV de Bourgogne releva l'enceinte d'Ascalon et ne voulut rentrer en France (mars 1241) qu'après avoir vu les travaux terminés. La première pierre d'un nouveau château à Saphet était posée le 11 décembre 1240.

En 1241, Eude de Montbéliard, prince de Galilée, relevait les murs de Tibériade et Jean II d'Ibelin fortifiait le port d'Arsouf.
Daronem
Item detinet Gazarum et Daronem quae fuerunt castra Templariorum, et fuit sedes episcopalis tempore Groecorum.
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
4. Sebasten
Sébaste (Sebastiyé).
Sebasten
Versus Jérusalem detinet Sebasten quoe fuit et est sedes episcopalis.
Item, detinet Xeapolim quae est unacum terra Sebasten, antiquitus Samaria dicebatur.
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
5. Neapolis
Naplouse, au moyen âge Naples. Dans le traité de 1241 cette ville resta aux Musulmans.
Neapolis
La province du domaine royal nommée alors terre de Montréal ou d'Oultre-Jourdain se composait de la région située à l'est de la mer Morte et de l'Ouad-Araba. Ce fut une des plus importantes et c'est celle sur laquelle nous possédons le moins de documents contemporains.
Une charte (1) du 31 juillet 1161, relative à un échange entre le roi Baudouin III et Philippe de Milly, vicomte de Naples, nous apprend que la terre dite d'Oultre-Jourdain s'étendait depuis l'Ouad-Zerka, au nord, jusqu'à la mer Rouge, au sud.
1. Cartulaire de l'Ordre Teutonique n° 3. page 3
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
6. Grande Gerinum
Le Grand Gérin (Djenin), ville fortifiée dans la plaine d'Esdrelon. Elle avait cour de bourgeoisie et était administrée par un vicomte. « Ginnin, oppidum muratum quidem sed collapsum, situm in pede montis Effraym. A quo oppido incipit Samaria et terminatur Galilea »
— Burchard de Mont-Sion, dans J.-C.-M, Laurent, Peregrinatores medii aevi quatuor, 1864, page 52)
Grande Gerinum
Item, detinet grande Gerinum et castrum Planorum, et castrum Fabarum quae fuerunt castra nobilissima Templariorum, et haec omnia detinet cum pertinentes suis.
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
6. Castrum Planorum
Il faut sans doute l'identifier avec le Castellum Areae ou Arearum (Ararah) qui appartenait aux Templiers situé sur une route allant du Grand Gérin à Césarée.
— Rohricht, Regesta regni Hierosolymitani, pages 163-169 nos 618-619, an. 1182.
Castrum Planorum
Item, detinet grande Gerinum et castrum Planorum, et castrum Fabarum quae fuerunt castra nobilissima Templariorum, et haec omnia detinet cum pertinentes suis.
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
6. Castrum Fabbarum ou Castrum Fabe (el Foulé)
« Un castiel c'on apielle la Fève (Ernoul, pages 98, 102, 143), situé au coeur de la plaine d'Esdrelon qu'au moyen âge on appelait La Plaine de la Fève : « Et nota quod campus Magedo et Esdrelon et planicies Galilee unum sunt et idem... et appellatur nunc communiter campus Fabe a quodam castello Faba dicto » (Burchard de Mont-Sion, page 49).
Ce château appartenait aux Templiers. Il en reste des vestiges.

C'est dans ces ruines qu'était installée une partie de l'armée turque, le 16 avril 1799, quand Kléber l'attaqua. Bonaparte puis Murât vinrent à son secours. Ce fut la bataille du Mont-Thabor.
— V. Guerin, Description de la Palestine, Galilée, I, pages 110-112.
— Rey, Colonies franques, page 439.

7. Ebron
Hébron, au moyen âge Saint-Abraham; la plus importante ville au sud du royaume de Jérusalem. Godefroy de Bouillon la fortifia aussitôt après la prise de Jérusalem. Dans le traité de 1241, Hébron resta aux Musulmans.
8. Cvitas Ficuum que Bethula antiquitus dicebatur
Nous n'avons pas rencontré ailleurs le terme cvitas Ficuum. Il s'agit probablement de Bethelia ou Betulia, aujourd'hui Beit-Lahia, village à une petite distance au nord de Gaza, siège épiscopal au début du moyen âge.
— V. Guerin, Judée, tome II, page 176.
— Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastique : Bethelia.

9. Taphyla
Taphila, l'un des châteaux de la Terre oultre le Jourdain, situé entre Kérak et Montréal, la Tophel de la Bible.
— Photos dans MUSIL, Arabia Petraea, II, Edom, première partie, page 317, fig. 166.
10. Petracensis civitas... nune Cracum
Kérak à l'est de la Mer Morte, au moyen âge le Crac dans la Terre oultre le Jourdain.

Bien entendu Kérak n'est pas sur le site de l'antique Pétra. Mais pendant le haut moyen âge l'évêque de Pétra, changeant de résidence transféra à Rabba le titre de son siège épiscopal, et lorsque les Croisés eurent installé un archevêque à Kérak, celui-ci prit le titre de Pétra. Les textes latins et français du temps des croisades donnent à la ville de Kérak les noms suivants : Cracum, le Crac (ou le Crac de Montréal), Petra Deserti et Civitas Petracensis. Civitas Petracensis se trouve inscrit au revers du sceau de Renaud de Chatillon conservé au Cabinet des Médailles.

Pour la bibliographie de Kérak, voir notre ouvrage : Les châteaux des Croisés en Terre Sainte, II. La défense du royaume de Jérusalem (1939), pages 39-40; sur son histoire et la description du château, pages 40-98. Dans l'album du même ouvrage, plans et photographies, planches IV-XXVII.
Ce château fut construit en 1142, par Payen le Bouteiller, vassal du roi de Jérusalem.
11. Castra Montis Regalis et Celle
Montréal (Shobak) construit en 1115 par Baudoin Ier, roi de Jérusalem, qui lui donna ce nom. Pour la bibliographie de Montréal.
— voir notre ouvrage, page 40. Photos dans l'album, planche I.

[Castrum] Celle : Sela', petit château franc dont la ruine se trouve à Pétra même sur un rocher à côté du théâtre.
— Identifié par A. HORSFIELD, Sela-Petra... dans The Quarterhy of the Département of Antiquities in Palestine, vol. VII (1938), page 5, carte et planches T, II, V, XI, XII;
— Journal of Royal Geographical Society, 1930, page 379.


Ce château franc de Sela ne figure dans aucun autre texte latin. Mais il est cité dans les chroniques arabes (Ibn al Athir, I, page 735.
— Abu Chama, Deux jardins, IV, pages 381-382).
12. Li Vaux Moïse
Vallem de Messa que les Croisés appelaient li Vaux Moïse. Ils y avaient un château que le P. Savignac a identifié avec les ruines d'Ou' aira à 3 km. e. n. e. du théâtre de Petra.
— Revue Biblique, 1903, page 114 et suivantes, photos.
— Voir aussi : MUSIL, Arabia Petraea, II, Edom, première partie, page 59 et suivantes, figures 22-23. Plan figure 27.
— Quarterly of the Département of Antiquities in Palestine, volume VII, 1938, page 14 et planches XL et XLI.
— Ce château fut construit sans doute en 1116 par les Francs.

Li Vaux Moïse
Le château de la Vallée de Moïse, nommé aussi Sela, forme hébraïque du nom de Petra, ce qui ne saurait laisser le moindre doute sur l'identification du site qui nous occupe avec celui de la capitale des Nabatéens.
Le château s'élevait sur les ruines de l'acropole de la ville antique.
Cette forteresse était nommée El-Aswit quand, en 1116, elle fut occupée par le roi Baudouin.
Voici la description de ce lieu que nous lisons dans un passage extrait de Novaïri, par Quatremère, et publié par lui dans son mémoire sur les Nabatéens... : « Là est le tombeau du prophète Aaron, frère de Moyse, situé à gauche du chemin qui conduit dans la Syrie. Près de là est le château appelé Aswit; le sultan (Bibars) s'y rendit en gravissant la montagne, et se convainquit par ses yeux que c'était une citadelle extrêmement forte et d'une architecture admirable, etc., etc. » Suit une description détaillée des ruines de Petra.
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
13. Castrum Saphorie
Séphorie (Safiriyé), petite ville au nord de Nazareth : « Sephora oppidum et castrum desuper valde pulchrum »
— Burchard de Mont-Sion, page 46.

Tout près de là se trouvaient les Fontaines de Séphorie dont il est question fréquemment dans les chroniques des croisades car maintes fois les troupes royales s'y concentrèrent pour barrer la route aux Musulmans pénétrant en Galilée. (Voir notre ouvrage, page 123). En avril 1799, Kléber allant rejoindre Junot dans les environs de Nazareth, dressa son camp près de ces sources.
— V. Guerin, Galilée, I, page 376.
— Rey, Colonies franques, page 446).


Saphorie
1255, 9 octobre. Henry, archevêque de Nazareth, et son chapitre donnent à Madius de Marino (Génois) deux charrues déterre, au casal de Saphorie.
Le site de ce casal se retrouve dans le village moderne de Eïlout.
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
14. Mont Thabor
Occupé par Tancrède aussitôt après la première croisade, des religieux bénédictins s'y installèrent et fortifièrent leur monastère. En 1183 une armée de Saladin l'attaqua mais devant la résistance des moines elle abandonna le siège.

En 1211, le sultan Malek el Adel y construisit une importante forteresse. Cette construction fut un des prétextes de la cinquième croisade (1217).

En 1213, le pape Innocent III lançant un vibrant appel à la chrétienté d'occident faisait allusion à la création de cette nouvelle place musulmane qui menaçait le port d'Acre.

En 1218, Malek el Adel craignant de se voir enlever sa forteresse préféra la démolir. La cession du Mont Thabor aux Francs fut stipulée dans le traité de 1241.
14. Castrum Burie
Burie ou Bures (Dabouriyé) au pied du Mont Thabor.
L'un des plus importants fiefs de la principauté de Galilée. La grande famille franque de Bures prit son nom de cette localité.

15. Civitas Naym
Naïm au sud de Nazareth, casal donné, avec d'autres casaux de la même région, le 25 mars 1101 par Tancrède, prince de Galilée, à l'abbé du Mont-Thabor.
— Rohricht, Regesta, page 6, n° 36).
16. Betsayda
Bethsaïde, au nord du lac de Tibériade.

17. Castrum Bellum videre
Belvoir (Kokab el Hawa). Ce château, dressé sur un promontoire des monts de Galilée au-dessus du Jourdain, commandait la route passant par le pont de la Judaire (Djisr el Madjami), fut acquis par l'Ordre de l'Hôpital avant 1168.

Les Francs l'appelèrent d'abord Coquet de son nom arabe Kokab el Hawa « l'Étoile du Vent ». Il en reste des vestiges.
— Voyez R. P. ABEL, dans Revue Biblique, 1912, pages 405-409, Photos page 406.
— Survey of Western Palestine, Memoirs, II, Samaria, pages 117-119. Plan.
— Notre ouvrage cité ci-dessus, pages 121-122, 133.

18. In terra de Gor
le Ghor : vallée du Jourdain, castrum Marescalcia. Probablement Kharbet el Maskarah, au nord du Djebel Quruntul, mont de la Quarantaine.
— (V. Guerin, Samarie, I, page 225.
— Rey, Colonies Franques, page 428).

19. Jéricho
Petite ville fortifiée ayant cour de bourgeoisie et administrée par un vicomte; c'est en 1144 qu'elle fut donnée au couvent de Saint Lazare de Béthanie (Guillaume de Tyr, XV, c. 27). Ce monastère de Bénédictines (el Azarié) était muni d'une tour puissante destinée à servir de refuge aux religieuses en cas d'attaque des Musulmans.
— Guillaume de Tyr, XV, c. 26.
— Rey, Colonies franques, pages 386 et 390).

20. Tibériade ou Tabarie
Tancrède s'en empara et la fortifia dès 1099. Elle devint la capitale de la principauté de Galilée. Saladin s'en (empare en 1187)

Nous avons vu que, rendue aux Croisés, elle fut fortifiée par Eude de Montbéliard, prince de Galilée, en 1241. Les Croisés la perdirent définitivement en 1247.

21. Castrum quod dicitur Cava de Suet
Ce passage est extrêmement intéressant puisque c'est le seul texte qui nous donne le nom de ce fort des Croisés. Nous l'avons identifié avec la grotte-forteresse appelée el Habis Djaldak (Jebal Habis) par les chroniqueurs arabes. Guillaume de Tyr parle longuement d'un praesidium munitissimum in terra de Suet, mais sans le désigner de façon plus précise, XVIII, c. 21; XXII, c. 15 et 21. Ce château de la Cava de Suet que M. Horsfield a visité à notre demande en 1933 consiste en trois étages de grottes creusées au flanc d'une montagne (Ras Hilja) dominant la rive sud du Yarmouk (Sheriat el Menadiré), rivière qui vient se jeter dans le Jourdain au sud du lac de Tibériade. Les Croisés appelaient la région située à l'est du lac de Tibériade, la Terre de Suète. Ils y possédaient des casaux et à certaines époques ils partagèrent les récoltes de cette contrée avec les Musulmans.

Ils occupèrent sans doute dès 1106 ce fort avancé dont la garnison pouvait protéger les colons chrétiens exploitant les casaux de la Terre de Suète, et aussi, en cas de conflit, surveiller les mouvements de l'armée de Damas. En 1112, la garnison franque de la Cava de Suet fut massacrée mais en 1118 le roi Baudoin II en délogeait à son tour les occupants musulmans. Le fort fut de nouveau assiégé en 1158, mais secouru à temps par Baudoin III. En 1182, les Francs le perdaient mais trois mois plus tard, il l'assiégeaient et après des combats épiques en chassaient les soldats de Saladin qui le gardaient. Les Francs abandonnèrent la Terre de Suète après la grande victoire de Saladin à Hattin en 1187.
— Voir nos articles : Deux positions stratégiques des Croisés à l'est du Jourdain, Ahamant et el Habis, dans Revue historique, tome CLXXII, (1933), pages 42-57.
— Une grotte-forteresse des croisés à l'est du Jourdain : el Habis en Terre de Suète, dans Journal Asiatique, 1935, pages 285-299.
— Et notre ouvrage cité ci-dessus, chapitre III : Le Qasr Berdaouil et la grotte-forteresse d'el Habis en Terre de Suète, pages 99-116. Album, planche XXXI.


Outre la grotte-forteresse nommée la Cava de Suet, les Croisés en avaient au moins deux autres qui portaient la même dénomination : c'est la Cavea de Tyrum, la Cave de Tyron (Shaqif Tirûn, Tirûn en Niha) située dans le Liban à l'est de Saïda et au nord de Djezzin.
— voir notre article : Une grotte-forteresse des Croisés dans le Liban.
— La Cave de Tyron, dans Mélanges syriens offerts à M. René Dussaud, tome II (1939, pages 873-882, Photos) et la Cava Belhacem dont il sera question plus loin.

22. Castrimi Saphet
Safed situé à 12 km. du Jourdain sur un sommet (alt. 838 m.) dominant la dépression Sahel el Battof qui sépare les monts de Haute-Galilée de ceux de Basse-Galilée. Cette position très forte commandait la route de Damas à Acre qui passait le Jourdain au Gué de Jacob (Djisr Benat Yakoub), ainsi qu'une route allant de Merdjayoun à Tibériade. Ricoldus de Monte Crucis considère Saphet comme la clef de la Galilée : « Castrimi Saphet, elavist tocius Galilée. »
— J.-C.-M. Laurent, Peregrinatores..., page 106.

D'après le géographe Ibn Shaddad Halabi, les Francs y construisirent un château dès l'année 1102.
— voyez notre ouvrage, pages 119-120.

Après sa victoire de Hattin en juillet 1187, Saladin fit assiéger Saphet que défendaient les chevaliers du Temple par son frère Malek el Adel. La forteresse résista plus d'une année et ne capitula qu'au début de décembre 1188. Pendant la cinquième croisade, le prince de Damas Malek al Moaddham croyant que la Palestine allait tomber aux mains des Croisés démolit en 1218 le château de Saphet.

Les Templiers ayant récupéré cette position en 1240, entreprirent, sur l'initiative d'un pèlerin, l'évêque de Marseille Benoît d'Alignan, la construction d'une nouvelle forteresse qui devait devenir le plus bel ouvrage militaire que les Croisés aient élevé en Terre-Sainte au milieu du XIIIe siècle.

Il n'en reste que des ruines informes, mais nous possédons une description détaillée de cette construction.
— De constructione castri Saphet, publiée, par BALUZE, Miscellanea, tome VI, Paris 1713, in-8° , pages 360-367; publiée, en partie par V. MORTET.
— P. DESCHAMPS, Recueil de textes relatifs à l'Histoire de l'architecture..., XIIe-XIVe siècles, tome II, Paris, 1929, pages 261-264.
— Voir aussi notre ouvrage : Les châteaux des Croisés en Terre-Sainte, tome I. Le Crac des chevaliers, 1934, pages 100-103).


La pose de la première pierre, le 11 décembre 1240, donna lieu à une importante cérémonie avec un grand concours de peuple. Mille captifs musulmans furent employés aux travaux de la construction qui dura deux ans et demi. La forteresse avait une garnison de 2.200 hommes. Nous connaissons la hauteur des tours et des courtines, l'épaisseur des murailles, la profondeur des fossés. Le château occupait une superficie de 4 hectares, il avait sept tours rondes. D'après Victor Guérin qui visita Saphet en 1875.
— Galilée, tome II, pages 419-426; plan du site de Saphet dans Survey of Western Palestine, Memoirs, I, Galilée, page 249), le donjon de plan circulaire avait 34 mètres de diamètre; ce fut donc la plus grosse tour ronde qui ait été élevée au moyen âge.

Le château fut pris par Beibars, après une résistance héroïque des Templiers le 25 juillet 1266.
— voir notre ouvrage : Les Châteaux des Croisés en Terre-Sainte, chapitre II La défense du royaume de Jérusalem, pages 141-143).
23. Castrum Novum quod fuit domini Turonis
Châteauneuf (Hounin) à l'est de Tyr; à 900 m. d'altitude sur un sommet du Djebel Hounin, dominant la plaine de la Merdjayoun (la plaine des sources) avec les vallées du Nahr Bareigit et du Nahr el Hasbani ; il commandait la route de Tyr ainsi que celle allant du nord au sud du village de Merdj'Ayoun à Saphet et à Tibériade.

Ce château qui dépendait du seigneur de Toron fut démoli par Nour ed din en 1167. Onfroi II de Toron qui avait perdu en 1164, à la frontière de son domaine, la place de Bélinas (Banyas) et le château de Subeibe qui la domine, reconstruisit en 1178 ce Castrum Novum pour surveiller la route de Damas à Tyr et fermer l'accès de la Haute-Galilée. Onfroi qui était connétable du royaume fut blessé dans un combat dans la forêt de Banyas, vint mourir à Châteauneuf, le 22 avril 1179, et fut enterré dans l'église Notre-Dame-du-Toron.

Il reste quelques murailles de Châteauneuf.
— Plan dans Survey of Western Palestine, Memoirs, I, Galilée (1881), pages 123-125.
— Photos dans notre ouvrage : La défense du royaume de Jérusalem. Album, pl. XXXIV).

23. Le château du Toron
Aujourd'hui Tibnin) d'un mot signifie dans le français du moyen âge un mamelon, un sommet arrondi (latin : Toro, toronus, turo, turonus) donna son nom à l'une des plus importantes familles du royaume de Jérusalem. Ce château se dresse sur un sommet à 870 m. d'altitude, à l'entrée de la plaine de Tyr, à 22 km. de cette ville. La seigneurie du Toron s'étendait sur les châteaux de Maron, de Châteauneuf et de Subeibe avec la ville de Belinas (Banyas).

Hugues de Saint-Omer le construisit (1), en 1105, pour protéger la Galilée contre les incursions fréquentes de la garnison de Tyr et pour en faire une base d'opération contre ce port dont les Francs ne s'emparèrent qu'en 1124. En 1218, Malek al Moaddham démolit le château du Toron ainsi que celui de Saphet de peur qu'ils ne tombent aux mains des Croisés.

Nous rappelons qu'en février 1229, Frédéric II ayant obtenu le Toron par son traité de paix avec Malek el Kamel rendit ce château à la petite-fille d'Onfroi III, Alix d'Arménie. La petite-fille de celle-ci, Marie, épousa, en 1240, Philippe de Montfort qui en 1243 chassa de Tyr les gens de Frédéric II et s'y installa en maître. Les textes ne nous disent pas si Philippe de Montfort reconstruisit le Toron, mais cela est bien vraisemblable car, seigneur de Tyr et de tout le territoire de Haute-Galilée, il devait avoir d'abondants revenus et de plus, la forteresse du Toron était utile à la défense de sa seigneurie.
De la construction des Croisés il ne reste rien pour ainsi dire : seulement à l'ouest en avant de l'enceinte un pan de mur à bossages grossiers qui doit dater du XIIe siècle.
— voir : La défense du royaume de Jérusalem, Album, planche XXXIII B).

La forteresse qu'on voit aujourd'hui est une construction d'un émir syrien du XVIIe siècle, Daher el Omar.
1. "Castrum aedificavit, cui, quoniam in monte erat excelso admodum et cacuminato, nomen indidit Toronum » (Guillaume de Tyr, XI, c. 5).
24. Vadum Jacob quod fuit Templariorum.
En 1178, alors qu'Onfroi II de Toron construisait le Châteauneuf, Baudoin IV et les Templiers élevèrent sur une éminence à 500 m. d'altitude une forteresse au-dessus du Gué de Jacob (Djisr Benat Yakoub) par où passait la route d'Acre à Damas.

Ce fut le Chastellet (Qasr el Athra) (Victor Guerin, Galilée, I, page 341). Pendant les travaux qui durèrent six mois, le roi signa plusieurs actes « Apud Vadum Jacob. »

Ce château était d'une puissance extraordinaire (voir notre ouvrage : La défense du royaume de Jérusalem, pages 129-131) et sa construction porta ombrage à Saladin qui l'assiégea l'année suivante et s'en empara après de durs combats à la fin d'août. Il fit démolir la forteresse de fond en comble. « Il la rasa comme on efface les lettres d'un parchemin », nous dit Abu-Chama.
25. Caesarea Philippi que Bellinas
Caesarea Philippi que Bellinas vulgariter appellatur : Banyas, au moyen âge Belinas ou Panéas aux sources du Jourdain sur la grande route de Damas à Tyr. Cette ville dépendait de la seigneurie du Toron. Elle est dominée à une heure de marche à l'est par une éminence que couronne l'importante forteresse de Subeibe. Les Francs occupèrent Banyas en 1129. La place de Banyas et son château furent maintes fois disputés par les chrétiens et les Musulmans qui l'occupèrent tour à tour. En 1157, le roi Baudoin III releva l'enceinte de Banyas (Guillaume de Tyr, XVIII, c. 13) dont il reste encore d'importants vestiges. En 1164, Nour ed din enleva définitivement cette place aux Francs pendant que son seigneur Onfroi II de Toron faisait campagne en Egypte avec le roi Amaury I.

En 1253, Joinville combattit sous les murs de Banyas avec une partie de l'armée de Saint Louis.
— Sur Banyas, voir : La défense du royaume de Jérusalem, ch. V, page 145 et suivantes.
Caesarea Philippi que Bellinas
Item, Caesaream Philippi quod Bellinas vulgariter appellatur, et est episcopalis sedes, et débet esse filioe dicti principis, et hoec terra protenditur per unam dietam super Tyrum, in Gavas maximas.
E. G. Rey. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du 12e au 14e siècle.
26. Castrum Belforte
Beaufort ou Belfort, appelé dans les textes arabes Shaqif Arnoun, à 670 m. d'altitude, dressé sur une crête rocheuse à l'extrémité méridionale de la chaîne du Liban dominant le Nahr Litani. Ce château était le plus important de la baronnie de Sidon (Saïda) dont il défendait l'accès.

De Beaufort, on découvre au nord-ouest à 30 km. de Saïda, au sud-ouest les châteaux du Maron et du Toron, au sud-est le château de Subeibe, à 21 km. La position fut occupée, en 1139, par le roi Foulque d'Anjou. Pris par Saladin, en 1190, malgré l'héroïque résistance de son seigneur Renaud de Sidon, le château fut rendu aux chrétiens en 1240.

Julien de Sidon le vendit, en 1260, aux Templiers. Beibars le leur enleva en 1268.

Le château des Croisés a été considérablement remanié par les Musulmans, mais on y distingue encore le donjon carré construit par le roi Foulque et une salle voûtée sur croisées d'ogives qui doit être l'oeuvre des Templiers.
— Voir : La défense du royaume de Jérusalem, ch. VI, page 176 et suivantes, et Album, plans et Photos, planches LIII-LXXV.
26. Cava Belciassem
Belhacem (aujourd'hui Qal'at Abi el Hasan). Il est question de ce petit fort, en 1128, dans Guillaume de Tyr (XIII, c. 25).

La position de ce château est extrêmement pittoresque. Il se dresse à 80 m. au sommet d'une éminence formant un ovale allongé du sud au nord, d'environ 120 m. de longueur. Ce rocher est dominé par un cirque de montagnes. Sa base est presque entièrement enfermée dans une boucle du Nahr el Aouali, cours d'eau qui se jette dans la mer à 4 km. au nord de Saïda.
— La défense du royaume de Jérusalem, pages 222-223, plan page 221, Photos dans Album, planches LXXXIII-LXXXVI).

Belhacem n'est pas une grotte-forteresse comme la Cava de Suet ou la Cavea de Tyron, mais un fort qui commande un défilé, une gorge étroite, d'où le terme Cava accolé au nom de Belhacem.
27. Duas Cavas
En dernier lieu le texte mentionne duas Cavas dans le diocèse de Beyrouth ; nous ignorons à quelles positions elles correspondent.
Sources : Paul Deschamps, Etudes sur un texte latin énumérant les possessions musulmanes dans la royaume de Jérusalem vers l'année 1239. In Syria. Tome 23 fascicule 1-2, 1942. pages 86-104. : Sources numérique : Persée

 

Explications des textes

En 1877. l'archéologue E.-G. Rey, auquel on doit tant de travaux originaux sur l'occupation des Croisés en Terre sainte publiait, dans un petit recueil de documents relatifs à l'Orient latin un document du temps des Croisades comportant une énumération de villes et de forteresses qui avaient appartenu au royaume de Jérusalem et qui, lors de la rédaction du texte, étaient aux mains des Musulmans. Cette rédaction fut faite, comme nous croyons pouvoir le démontrer, vers l'année 1239. Le texte publié par Rey est une copie de la fin du XVIIe siècle insérée dans une étude de Suarez sur l'histoire du Patriarcat de Jérusalem conservée à la Bibliothèque nationale (muscrit latin 8.985, pages 235-236). A la fin du même Recueil (2), Rey annonçait qu'il croyait avoir retrouvé le texte original de ce même document dans un Provincial acquis à Toulouse par la Bibliothèque nationale en 1864 et conservé dans le supplément latin n° 17.522, f. 83. En réalité, ce texte n'est aussi qu'une copie datant du début du XVe siècle.

Récemment, M. André Vernet, secrétaire de l'Ecole des Chartes, a retrouvé trois exemplaires (3) du même document : 1. Recherches géographiques et historiques sur la domination des Latins en Orient, accompagnées de textes inédits ou peu connus du XIIe au XIVe siècle, Paris, 1877, pages 15-17.
2. page 65.
3. Nous remercions vivement M. André Vernet d'avoir bien voulu nous communiquer les copies et les photographies de ces manuscrits et de nous avoir permis de les utiliser pour cette étude.
4. Le manuscrit de Leyde a été analysé par Léopold DELISLE, dans sa notice sur les manuscrits du « Liber Floridus » [de Lambert de Saint-Omer], dans Notices et extraits des manuscrits, 38, 2, (1906), page 741.


1° Un manuscrit latin de la fin du XIIIe siècle conservé à la bibliothèque de l'Université de Leyde (Voss., lat. fol. 31, f. 221 v-222)

2° Un manuscrit latin du XVe siècle conservé à Saint-Paul en Carinthie (Stiftsbibl., sans cote, f. 91 v-92)(1). Malheureusement, M. Vernet n'a pu obtenir qu'une photographie partielle du texte.

3° Une traduction provençale inédite du XIVe siècle conservée à Londres (Br. Muséum, Egerton, 1500, f. 66 v-67).

Le plus ancien de ces cinq documents, celui de Leyde, n'est pas le texte original car il y manque un passage qui figure dans les autres. Toutes ces copies sont altérées. Dans la transcription que nous allons donner nous tenterons de nous rapprocher du texte original en utilisant surtout la copie la plus ancienne, celle de Leyde, dont nous comblerons les lacunes et corrigerons les altérations à l'aide des autres textes. Nous publierons aussi le texte provençal.
Nous désignerons sous la lettre :
A la copie de Leyde ;
B celle du supplément latin 17.522;
C celle du latin 8.985 (2);
D celle de Saint-Paul en Carinthie;
E le texte provençal de Londres.

Après quoi nous identifierons les localités qui y figurent et nous préciserons les circonstances historiques qui ont motivé la rédaction du texte original disparu.

 

Texte latin

1 (3). Hic continctur tota terra quam Soldanus detinet.
2. Ex parte Egypti detinet Soldanus super maritimam Scalonam (4) ubi fuit tempore Grecorum sedes episcopalis (5).
3. Item detinet Gazarum et Daronem (6) que fuerunt castra Templariorum, et sedes episcopalis tempore Grecorum.
4. Versus Jherusalem detinet Sebasten (7) que fuit et est sedes episcopalis.
1. Indiqué par EICHHORN, Archiv der Ges. fur altere dt. Geschichtskunde, I, (1819), pages 280-282, et W. NEUMANN, Ueber die neuesten oesterreischischen Palastinaforschungen, 1905, page 12, n.
2. Nous remarquerons que les deux copies B. et C. sont presque identiques.
3. Pour rendre plus clair le commentaire, j'ai numéroté chaque paragraphe.
4. A. B. — Ascalonam : C.
5. A. — archiepiscopalis : B. C. D.
6. A. B. C. — Gazatum et Daroneam D.
7. B. C. D. — Sebastem : A.


5. Item detinet (1) Neapolim que est una cum terra Sebastensi antiquitus Samaria dicebatur.
6. Item detinet grande Gerinum (2) et castrum Planorum (3) et castrum Fabbarum (4) que fuerunt castra nobilissima Templariorum, et hec omnia detinet cum pertinentiis suis.
7. Versus (5) Arabiam et in Arabia detinet Ebron que nunc sanctum Abraham (6) nuncupatur et est sedes episcopalis.
8. Item civitatem Ficuum que Becula (7) (correction Bethula) antiquitus dicebatur et est sedes episcopalis.
9. Item castrum nobilissimum quod Traphyla (8) (correction Taphyla) dicitur.
10. Item Petracensem civitatem (9) et est archiepiscopalis (10) sedes que nunc Cracum vulgariter appellatur.
11. Item castra Montis Regalis et Celle (l2) cum pluribus aliis castris quorum nomina nescio et cum pertinentiis suis, et hec terra debet esse filie principis Rupini (13) et protenditur a Jherusalem per. v. dictas (14).
12. Item Vallem de Messa (15) que est pars Ydumee et hoc est versus Damascum; ibi (16) sunt plura castra et ville quorum nomina nescio et debet esse domicelle supradicte.
13. Item (17) versus Acon (18) et versus Nazareth castrum Saphorie (19) quod fuit regis.
14. Item montem Thabor qui fuit abbatis ejusdem loci et castrum Burie qui fuit ejusdem abbatis (20).
1. B. C. D. — detinet manque dans A.
2. A. C. D. — Grande Gericum : B.
3. A. B. C. — Castrum Planarum : D.
4. B. — Castrum Fabarum : D. — Castrum Falbarum : A. C.
5. Item versus : D.
6. A. C. — Sanctus Abracum : B. — Sanctus Abraham manque dans D.
7. A. — E donne Bethula. Tout ce paragraphe 8 manque dans B. C. D.
8. A. — Caphila : B. C. D.
9. A. D. — Pacracensem ; B. — Patracensem : C.
10. B. C. D. — Archiepiscopatus : A.
11. Cracum manque dans D.
12. A. — Castrum Montis Regalis et Sebe : B. C. Nous n'avons pas la photographie des paragraphes 11-14 de D.
13. A. — Pipini : B. — Papini : C.
14. A. — XLII dietas : B. — XVI dietas: C. — E. donne comme A : V. jornadas.
15. A. — Valle de Mossa : B. — Vallem de Mossa : C.
16. A. — ubi : B. C.
17. B. C. — Item manque dans A.
18. A. — Accon : B. C.
19. A. — Saporie : B. C.
20. A. Item montem Thabor et castrum Burie que fuerunt abbatis montis : B. C.


15. Item civitatem Naym (1) ubi olim fuit sedes episcopalis.
16. Item Betsaydam (2) civitatem Petri et Andree.
17. Item castrum quod Bellum videre (3) dicitur, et fuit Jherosolimitani Hospitalis.
18. Item in terra de Gor ubi fuit Sodoma et Gomorra castrum quod Marescalcia (4) dicitur quod fuit regis (5).
19. Item Jherico (6) que fuit abbatisse sancti Lazari de Bethania et distat ab hac parte Jerusalem per. VII. Leucas (7).
20. Item super mare Galylee civitatem Tyberiadis (8) que est sedes episcopalis et protenditur hac terra per duas magnas dietas et amplius, et hec omnia detinet cum pertinentiis suis.
21. Item versus Arabiam ex parte hac castrum quod dicitur Cava de Suet (9) qui est fluvius qui juxta Tyberiadem (10) fluens (11) fluvio Jordanis jungitur. Dominus autem Tyberiadis vocatur princeps Galilee.
22. Item versus Tyrum et Acon (12) versus montana castrum Saphet [quod fuit Templariorum].
23. [Item Castrum Novum] (13) quod fuit domini Turonis (14) quod esse debet filie principis Rupini (15).
24. Item Vadum Jacob quod fuit (16) Templariorum.
25. Item Caesaream (17) Philippi que Bellinas (18) vulgariter appellatur, et est sedes episcopalis, et debet esse filie principis Rupini (19), et hec omnia detinet cum pertinentiis suis (20), et hec terra protenditur per unam magnam dietam et amplius super Tyrum in cavas maximas (21).
1. A. — Vaim : B. C. — Baym ; D.
2. D. — Bersaidam : A. B. C.
3. A. B. C. — Bellumvidos : D.
4. A. B. C. D.
5. A. D. — B. et C. ajoutent : dicti régis.
6. A. — Gericho : B. D. — Hierico : C.
7. B. C. D. — Et distat ab ista parte a Jheruslem per VII leucas : A.
8. A. — Tiberiadis : B. C. — Thiberiados :
9. Ici s'arrête la photographie de D.
10. A. — Tiberiadin: B. — Tiberiadim : C.
11. Ce mot, qui se trouve dans B. et C, manque dans A.
12. A. — Accon : B. C.
13. Les deux passages entre crochets qui se trouvent dans B. et C. manquent dans A.
14. A. — Thironis : C. Le passage : quod fuit domini Turonis manque dans B. ; le paragraphe 23 n'est donc complet que dans C.
15. A. — B, et C. donnent filie dicti principis.
16. A. — est : B. C.
17. C. — Sesaream : A. — Sesaria : B.
18. B. C. — Relinas : A.
19. A. — filie dicti principis : B. C.
20. A. — Ce passage manque dans B. et C.
21. Ici nous avons adopté la version de B.


26. In episcopatu Syndoniensi (1) Castrum quod Belforte (2) dicitur et Cavam Belciassem (3) cum montanis (4) et protenditur hec terra per dietam et plus (5).
27. In episcopatu Beritensi duas cavas minutissimas cum omnibus montanis, que similiter protenditur per unam magnam dietam et plus (6).
1. A. — Item episcopatum Sidoniensem : B. C.
2. A. — Belfec : B. — Belfet : C.
3. C. — Beltiassen ; B. — Releassem : A. — Manque dans E.
4. A. — Manque dans B. et C.
5. B. et C. — A : et protenditur plus quam per dietam magnam.
6. A. — Item episcopatum Biricensem duas cavas, qui similiter protenditur per dietam et plus : B. et C.

 

Texte provençal

4. Jeruzalem te jotz se un luoc apelat Sabasten loqual sai enreire fo ciotatz episcopals.
5. Item te Neapolim laqual amb la terra de Sabasten fo antiquamen apelada Samaria.
6. Enqucra te lo Gran Gerinum e lo Castel planorum ho dels plas e lo Castel fabbarum ho de las favas losquals sai enreire foro castels mot nobles e foro dels Templiers.
7. Item vas Arabia e [en] Arabia te jotz se Ebron laqual es avora apelada S. Abraam e es sees episcopals.
8. Item te la ciotat ficuum ho de las figuas laqual sai enreire fo apelada Bethula, e es sees episcopals.
9. Item te lo (no) noble castel apelat Telphia et C. qui se traduit ainsi : Et cette terre s'étend sur une grande journée de route et davantage vers Tyr par de grands défilés. Cava signifie tantôt un défilé, une gorge, tantôt une grotte-forteresse. Le chemin de Tyr à Banyas traverse en effet des gorges profondes. Clermont-Ganneau avait bien observé la première de ces significations : Cavea et Cava, dit-il, si souvent employé dans les documents des croisés pour désigner non pas une « caverne » mais un creux de terrain, une vallée encaissée, un chemin creux, ce que nous appelons encore en France une cavée ». (Etudes d'archéologie orientale, tome II, dans Bibliothèque de l'Ecole des Hautes-Etudes, 113e fascicule, 1897, page 127.)
Le texte A coupe en deux ce paragraphe : « Et bec terra protenditur per unam magnam dietam et amplius.
Super Tyrum tres cavas munitissimas cum montanis. » Ce qui signifierait trois grottes-forteresses très bien défendues. Il semble que le copiste a pris les trois jambages de in pour le chiffre tres.
10. Item te la ciotat Petracen [sem] e es sees archiepiscopals, e es avora apelada vulgarmen Cracum.
11. Item te los castels de la Sela de Monreial ho Selle Montis regalis amb mainhs d'autres castels amb lor pertenensas, e aquesta terra deu esser de la filha del princep Rupini e te de Jeruzalem per .v. jornadas e fora.
12. Item te jotz se Jeruzalem la Val de Mossa que es partida de Ydumee e aisso es vas Damascum hon so mainhs nobles castels e vilas que devon esser de la dicha filha.
13. Item te vas Acon e vas Nazareth lo Castel Sabone loqual fo del Rei.
14. Item te lo pueh apelat Thabor loqual fo del abat d'aquel loc e lo Castel de Buria loqual fo d'aquel abat.
15. Item te la ciotat dicha Naym ho fo antiquamen sees episcopals.
16. Item te Bersada[m] de Peire e de Andrieu.
17. Item te lo castel apelat Belveger que fo del Espital de S. Johan.
18. Item te ella terra de Gor hon fo Sodoma e Gomorra un castel apelat Marescalcia.
19. Item te Jerico que fo de la abadessa de S. Lazer de Bethania e es lonh de Jeruzalem per .VII. léguas.
20. Item te sobre la mar de Galilea la ciotat Tiberiadis que es sees episcopals e dura aquesta terra per .II. grans jornadas e plus, e aisso te to amb totas sas pertinensas.
21. Item te en Arabia de part nostra partida lo castel que es ditz Cava de Suet que es .I. flum loqual vas Tiberiadim es ajostatz amb fluvi Jorda, e lo senhor Tiberiadis es appelatz princep de Galileia.
22. Item vas Tirum e Acon vas las montanhas te lo castel apelat Saphet loqual fo dels Templiers.
23. Item lo castel Nou loqual fo del senhor Turonis.
24. Item lo castel apelat Vadium Jacob loqual fo dels Templers.
25. Item te lo castel de Phelip loqual vulgarmen es appelatz Belinas hon es sees episcopals e dura per una gran jornada e plus.
26. Item te lo castel apelat Belleforte ho Belfort el l'evescat sobre Trul (?) per tres cavas petitas amb las montanhas (1).
1. Le copiste provençal a mélangé les numéraux 25 et 26 du texte latin et a omis la Cava Belciassem. 27. Item el l'evescat Bericen[se] doas cavas menudas ho petitas amb las montanhas que dura per una gran jornada e plus.
Sources : Paul Deschamps, Etudes sur un texte latin énumérant les possessions musulmanes dans la royaume de Jérusalem vers l'année 1239. In Syria. Tome 23 fascicule 1-2, 1942. pages 86-104. : Sources numérique : Persée