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Le Chateau de Saône
(Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn)

On sait qu'après la prise de Jérusalem et la dislocation des troupes de la croisade certains chefs de l'expédition décidèrent de rester en Orient pour s'emparer des ports qui étaient encore aux mains des musulmans et étendre leur conquête vers l'intérieur du pays : Godefroy de Bouillon qui mourut un an plus tard, son frère Baudoin qui, demeuré dans le Nord à Édesse, partit à franc étrier vers la Palestine pour se faire couronner roi de Jérusalem, Raymond de Saint-Gilles qui voulut se constituer dans la région du Liban un état qui devait devenir le comté de Tripoli, Bohémond de Tarente fils aîné de Robert Guiscard et petit-fils de Tancrède de Hauteville, ce seigneur normand dont plusieurs fils avaient occupé une partie de l'Italie méridionale puis enlevé aux musulmans la Sicile. En Orient, Bohémond s'était installé à Antioche et avait jeté les bases d'un vaste état qu'il fallait conquérir et qui allait devenir la principauté d'Antioche. Tancrède, arrière-petit-fils de Tancrède de Hauteville et neveu de Bohémond, devait jouer un rôle de premier plan dans la création de ces états francs d'Orient aussi bien en Palestine qu'en Syrie et au Liban. Pendant la première croisade, il avait été le fidèle lieutenant de Godefroy de Bouillon. Puis il était resté auprès de lui avec quelques centaines de chevaliers, en Palestine ; il s'était rendu maître de la Galilée. Plus tard, en 1110, il s'empara de la position où devait s'élever le Crac des Chevaliers qui gardait à l'Est la frontière du comté de Tripoli. Enfin son oncle Bohémond étant parti en 1104 pour la France dans l'espoir de ramener de nouveaux croisés en Terre sainte, Tancrède vint gouverner à sa place la région d'Antioche.

Saône (Sahyun)

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net
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Cette capitale d'un des quatre états francs, était depuis l'Antiquité une cité considérable. Enlevée aux Byzantins par les Turcs en 1085, sa chute qui menaçait le grand empire chrétien d'Orient avait été une des causes de la première croisade. Pour la reprendre aux infidèles, il avait fallu un très long siège qui avait retardé la marche sur Jérusalem. Les princes d'Antioche lui rendirent la splendeur qu'elle avait eue au temps des Séleucides et des Romains.

Voisine de la mer où elle avait le port du Soudin (Soueidiyé), elle allait devenir un grand entrepôt, un lieu propice aux échanges commerciaux entre l'Asie et l'Europe. Abondamment pourvue d'eau par les sources de Daphné, environnée de vallons couverts d'oliviers, de mûriers et de figuiers, Antioche offrait aux Francs un séjour enchanteur dont un voyageur du XIIIe siècle, Wilbrand d'Oldenbourg, nous a laissé un vivant souvenir. Il nous montre ses habitants se promenant dans de frais jardins plantés d'arbres variés et se baignant dans les ruisseaux qui parcouraient ces jardins. Sa population était nombreuse et riche et dans ses rues se coudoyaient des hommes de plusieurs races, Francs, Grecs, Arméniens, Musulmans, Syriens et Juifs qui tous vivaient en bonne harmonie.

Il fallait que les abords d'Antioche fussent solidement défendus. Au Nord, des châteaux gardaient la route au bord de la mer et les cols de l'Amanus. L'un d'eux, celui de Baghras est un ancien château byzantin aménagé par les croisés.

Pendant la première moitié du XIIe siècle, les princes d'Antioche tentèrent avec persévérance de s'établir fortement au delà de l'Oronte et ils constituèrent dans ces territoires une ligne de défense avancée formée par des places fortifiées et des châteaux :
Harrenc (Harim), Cerep, Sardone (Zerdana)
Une seconde ligne dominait les abords de l'Oronte : sur la rive droite, Darkoush, Arcican, Besselmon et la grande ville d'Apamée ;
Sur la rive gauche, le grand château jumelé de Shoghr et Bakas, près d'un grand pont Djisr esh Shoghr, Kefredin, Qal'at el Aïdo, Le Sermin (Sermaniyé) et Bourzey.

Plus au Sud, Saône, en plein cœur du domaine chrétien, se dressait derrière la région marécageuse où l'Oronte s'étale largement en formant de véritables lacs, région qu'on appelle le Ghab.

Saône (Sahyun)

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net
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Nous avons vu que cette place commandait plusieurs routes allant de Lattaquié vers Antioche et au delà de l'Oronte.

Saône paraît avoir été le plus important château-fort qu'aient élevé les Francs dans les premiers temps de leur occupation. Le Crac qui fut considérablement amplifié au XIIIe siècle n'était alors qu'un modeste fort à côté de la puissante citadelle de Saône.

Nous ne savons rien sur la date de la prise par les Francs de cette position. Tout au plus peut-on considérer comme une hypothèse raisonnable que Tancrède, ayant enlevé aux Byzantins en 1108 le port de Lattaquié, avait occupé auparavant Saône pour s'en servir de point d'appui pour des attaques contre cette ville maritime.

Le premier seigneur de Saône paraît avoir été un vassal du prince d'Antioche nommé Robert, fils de Foulque. Ce Robert, sur lequel on n'a que quelques indications, fut pourtant un personnage considérable qui tient une place prépondérante dans l'histoire de la principauté d'Antioche ; il en est de même de son fils Guillaume. Tous deux furent de véritables héros d'aventure dont les exploits guerriers semblent se hausser à la taille des murailles de cette étonnante forteresse de Saône, dont la construction est bien sans doute l'œuvre de l'un ou de l'autre, sinon de tous les deux.

Robert entre dans l'histoire en 1108 aux côtés de Tancrède dans un acte par lequel le prince normand récompense les Pisans de l'aide qu'ils lui ont apportée dans la lutte contre les Grecs et spécialement dans l'attaque de Laodicée enlevée à Cantacuzène, amiral de l'empereur Alexis.

Peu après, vers 1110, Tancrède s'emparait au delà de l'Oronte des places fortes de Cerep (Athareb) et de Sardone (Zerdana) ; il dut aussitôt confier Sardone à la garde de Robert car quatre ans plus tard (1114) on voit celui-ci faire don à l'abbaye de Josaphat de sa terre de Merdic au voisinage de Sardone.

Tancrède, ayant donc dès 1110 occupé des positions bien au delà de l'Oronte, menaçait gravement Alep, bloquait la région avoisinante et empêchait la ville de se ravitailler. Alors il imposa au sultan d'Alep un tribut annuel et exigea la reddition de tous les prisonniers chrétiens.

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Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net
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En 1115 Sardone est attaquée par Boursouk, atabek de Mossoul. Le prince d'Antioche se porte aussitôt au secours de la place. Il surprend Boursouk près de Sermin et écrase son armée le 14 septembre. Robert prit une part active au combat. Il est cité parmi les héros de la journée avec Alain, seigneur de Cerep et Guy Fresnel, seigneur de Harrenc.

Peu auparavant (juillet 1115) Togtekin, atabek de Damas, et II Ghazy, prince de Mardin, avaient demandé l'alliance de Roger, prince d'Antioche, contre Boursouk. Cette alliance avait été conclue au camp musulman au bord du lac de Homs. C'est dans ces circonstances que Robert de Saône, que les chroniques arabes appellent le comte lépreux, se lia d'amitié avec Togtekin. Il lui avait dit alors : « Je ne sais comment exercer envers toi les devoirs de l'hospitalité, mais dispose des pays que je gouverne, que tes cavaliers y pénètrent s'il leur convient, pourvu qu'ils laissent mes gens en liberté et qu'ils ne tuent personne. Pour ce qui est des troupeaux et des denrées, ils peuvent en disposer à leur guise. »

On a d'autres exemples de ces liens amicaux qui unirent des seigneurs francs et musulmans. Ayant mutuellement admiré leur bravoure sur les champs de bataille, ils entretenaient de bonnes relations en temps de paix. Mais lorsque la trêve cessait, la haine de race et les goûts sanguinaires réapparaissaient parfois et c'est ce qui se produisit de la part de Togtekin.

En 1118 le prince d'Antioche étendait encore sa conquête au delà de l'Oronte et s'emparait notamment de Hazart (Azaz) au Nord d'Alep. Puis à l'intérieur il fortifiait sa principauté vers le Sud en enlevant, à un clan de montagnards, Balatunus, situé au Sud de Saône, qu'il donna sans doute aussitôt en fief à Robert.

L'année suivante Robert, seigneur de Saône, de Balatunus et de Sardone, devait trouver une mort glorieuse dans des circonstances tragiques.

Saône (Sahyun)

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte
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Le 28 juin 1119, Roger d'Antioche ayant, avec des forces insuffisantes, attaqué au Nord de Cerep, Il Ghazy, l'armée franque fut défaite et le prince d'Antioche fut tué dans la bataille. L'émir alla ensuite assiéger Sardone dont, après une vive résistance, la garnison épuisée par la faim se rendit (12 août), alors qu'arrivait à son secours l'armée du roi de Jérusalem à laquelle s'étaient jointes les troupes des comtes d'Édesse et de Tripoli.

Le 14 août l'armée chrétienne rencontrait celle d'Il Ghazy et de Togtekin à Telle Danit au Sud de Sermin. Après une lutte longue et acharnée, le champ de bataille resta au roi Baudoin II. Robert joua un grand rôle dans ce combat. Au début de l'affaire, chargeant à la tête d'un corps de cavalerie, il avait mis en déroute l'armée musulmane. Croyant à une victoire définitive, il se porta aussitôt au secours de sa ville de Sardone, mais ayant appris en chemin qu'elle avait capitulé il revint sur ses pas. Il rencontra alors un contingent musulman qui dispersa sa troupe. Cinq jours plus tard, Robert blessé fut fait prisonnier. Robert, en grand seigneur, se fixa lui-même une énorme rançon de 10 000 pièces d'or. Togtekin l'ayant sommé de se faire musulman, il refusa fièrement. L'émir furieux tira son épée et trancha la tête de son ancien ami. Ayant fait dépouiller le crâne de sa peau il chargea un habile orfèvre de faire de ce crâne une coupe à boire ornée de diamants. Ainsi mourut Robert, premier seigneur de Saône.

Dans les années suivantes, le roi de Jérusalem Baudoin II et le comte d'Édesse Joscelin Ier poussèrent vivement leurs avantages dans la région d'Alep et jusqu'à l'Euphrate. Alep fut sur le point de succomber. Au cours de ces campagnes, les Francs reprirent Sardone (1121) et reconstruisirent la forteresse qui fut confiée à Guillaume, fils de Robert. L'année suivante il y fut assiégé par II Ghazy. Le roi de Jérusalem et le comte de Tripoli se portèrent à son secours avec 300 chevaliers et 400 fantassins. Il Ghazy qui bombardait Sardone depuis quatorze jours avec quatre puissantes machines leva aussitôt le siège. Peu après il attaquait encore Sardone et de nouveau se retirait en apprenant l'approche du roi Baudoin.

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Guillaume de Saône mourut en 1132. Comme son père il fut l'un des plus puissants vassaux du prince d'Antioche. Il gouvernait un vaste territoire puisque Saône et Sardone sont à une distance à vol d'oiseau de 75 kilomètres environ.
En examinant la carte, on s'explique pourquoi Francs et Musulmans se disputèrent Sardone avec une telle âpreté. Elle se trouvait dans un district appelé le Djasr qui était d'une extraordinaire fertilité. Elle était placée en avant du défilé d'Ermenaz qui coupe d'Est en Ouest le Djebel el Ala et fermait ainsi une voie d'accès d'Alep vers Antioche. Enfin, vers le Sud-Ouest, Sardone dominait la route qui d'Alep passait par Sermin pour franchir l'Oronte au pont de Shoghr et de là atteignait Saône et Lattaquié. Le seigneur de Saône avait donc une route directe pour gagner le fief qu'il possédait à la frontière orientale de la principauté.

Nous ne savons presque rien des seigneurs de Saône qui succédèrent à Guillaume, sinon leurs noms lorsqu'ils sont cités comme témoins au bas d'une charte. Mais les historiens musulmans donnent d'amples informations sur la prise de cette forteresse par Saladin en 1188. L'année qui suivit sa grande victoire de Hattin le 4 juillet 1187 et son entrée triomphale à Jérusalem le 2 octobre, il envahit le Liban et la Syrie. Il enleva les ports de Saïda, Beyrouth, Giblet, mais à Tortose il échoua devant le formidable donjon des Templiers, il échoua devant le Crac des Chevaliers, il passa sous les murs de Margat, grand château des Hospitaliers, qu'il n'osa pas attaquer. Puis il continua vers le Nord, ayant pour objectif de s'emparer d'Antioche. Pour cela il lui fallait conquérir plusieurs positions qui défendaient au Sud l'accès de la grande cité chrétienne. La principale était Saône.

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Le Siège du château de Saône par Saladin

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Le siège de Saône est raconté par plusieurs chroniques arabes dont deux sont rédigées par des témoins du combat.
Parti de Lattaquié, Saladin arriva en vue de Saône le 26 juillet 1188 avec son armée et six mangonneaux. Le fils du sultan, edh Daher, resta sur la colline du côté du ravin et établit deux mangonneaux non loin des murailles. Nous pensons que c'était à l'angle Nord-Est à proximité du départ du grand fossé. Saladin établit son camp et des mangonneaux de l'autre côté de ce fossé sur le plateau en face du front principal du château.

« La forteresse possède cinq murailles... Le mercredi 27 l'armée l'enveloppa de toutes parts. Dès le matin le sultan commença le siège... Le combat et le tir des mangonneaux ne cessèrent point... Si bien que, dès le jeudi 28, les murs commencèrent à menacer ruine... »
Les assiégés tentèrent une sortie et pendant toutes les attaques montrèrent un grand courage. Mais les mangonneaux et les flèches des musulmans faisaient de nombreuses victimes chez les Francs et la plupart des combattants furent tués ou blessés. Le vendredi matin un mangonneau d'edh Daher fit dans le mur une large brèche par laquelle pénétrèrent les assiégeants. En même temps les murs de la basse-cour étaient escaladés et les musulmans s'y précipitèrent dans une mêlée furieuse. « Et je voyais nos gens s'emparer des marmites dans lesquelles le repas était cuit à point et manger tout en se battant... ».
« Les Francs, dit une autre chronique, se retranchèrent sur la cime qui surmontait la forteresse (il doit s'agir du château byzantin qui domine toute la place) et se voyant perdus ils demandèrent à capituler. Le sultan fixa une rançon et laissa s'éloigner combattants, femmes, enfants. Puis il partit le lendemain vers d'autres conquêtes. »
Un chroniqueur ajoute : « La prise de Sahyoun fortifia l'espoir de prendre bientôt Antioche dont ce château était la clef et la plus importante des dépendances : la porte était ouverte et le chemin tout tracé. »
Cependant, après avoir pris dans les semaines suivantes plusieurs châteaux, le sultan consentit à une trêve et rentra à Alep sans attaquer Antioche.

On observe à Saône des traces apparentes des dégâts causés par le siège de 1188. On les remarque surtout à l'angle Nord-Est au-dessus de l'entrée du grand fossé, où frappèrent les mangonneaux du fils de Saladin. De ce côté, on constate dans la muraille, à droite de la poterne placée face à l'aiguille, des reprises grossières qui témoignent des réparations faites par les musulmans. Et quand on est dans la cour du château on pénètre à l'angle Nord-Est dans une salle qui ne ressemble en rien aux constructions des Francs.

Le château de Saône et ses origines

Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
Saône (Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn) - Image Arch Net Gary Otte
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Il nous reste à tenter de préciser la date de la construction du château de Saône. Tout s'accorde pour constater la haute fortune des premiers seigneurs de Saône. L'alliance de Robert avec l'atabek de Damas, Togtekin, est une preuve de sa puissance. Prisonnier, il s'impose lui-même une rançon quasi royale. L'émir, l'ayant tué, fait orner son crâne de pierres précieuses. Il n'eût pas rendu ce macabre honneur à la dépouille d'un simple chevalier. Il s'agissait d'un héros rendu célèbre par ses exploits, d'un adversaire dont la défaite était un triomphe et le glorieux souvenir en devait être conservé. Ce qu'on sait de Guillaume, son fils, montre qu'il fut aussi un personnage considérable. C'est pour lui que le roi de Jérusalem va reprendre Sardone en 1121 et deux fois encore il met son armée en branle pour le secourir.

Cette haute fortune, ce fief considérable, les riches revenus que le seigneur de Saône, de Balatunus et de Sardone devait tirer de ses vastes domaines, expliquent comment il put élever le magnifique château de Saône. On y reconnaît l'œuvre d'un seigneur fastueux qui n'avait pas à ménager la main-d'œuvre et qui ne reculait pas devant les frais de construction les plus coûteux. On a voulu faire grand, solide et magnifique. En cherchant à dater ce monument que nous inclinions à croire de la première époque franque, en le comparant à d'autres de ce temps mais moins beaux, d'un travail moins soigné, nous nous étonnions d'une telle perfection en cette période de début. C'est qu'ailleurs on a été obligé de construire rapidement et on l'a fait aussi plus économiquement.

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Ici tout va de pair, le fossé profond, long et large a été creusé en plein roc et le travail a dû être long et dispendieux. Les ouvrages sont hauts, les murs d'une épaisseur énorme, les pierres sont de dimensions que nous n'avons guère vues ailleurs sinon à Athlit au XIIIe siècle ; certaines pierres du donjon de Saône ont 4 mètres de long, mais surtout l'appareil à bossages est fort bien exécuté ; ailleurs à la même époque on faisait du bossage à la rustique, c'est-à-dire qu'on dégrossissait plus ou moins la saillie de la pierre à coups de maillet frappés sur un poinçon qui enlevait la pierre par éclats. Ici les angles ont été abattus avec précaution et la face du bossage a été taillée soigneusement au ciseau.

Ce que nous savons des seigneurs de Saône nous fait comprendre les raisons d'une œuvre aussi parfaite. Il est impossible de déterminer lequel du père ou du fils fut l'auteur de la construction de Saône. Il se peut qu'après s'être contenté des murailles byzantines remises en état de défense, Robert, devenu un seigneur disposant d'abondantes ressources, ait entrepris les grands ouvrages que nous admirons encore. Et Guillaume aurait continué cette œuvre qui demanda une assez longue durée pour être menée à bien. Foucher de Chartres nous apprend qu'après sa victoire de Tell Danit en août 1119 le roi de Jérusalem se rendit à Antioche, choisit dans les familles des seigneurs qui avaient péri ceux qui devaient tenir les fiefs après eux et décida de mettre en état de défense les forteresses voisines d'Antioche. Il est évident que ce passage concerne à la fois Guillaume fils de Robert et la forteresse de Saône.

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Saône Sahyun, Qal'at Salah ad-Dîn
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Assurément ce château était à l'intérieur du territoire, loin de la contrée où l'on avait si âprement combattu, mais les musulmans étaient toujours menaçants et il était prudent de défendre solidement contre une nouvelle offensive les accès d'Antioche. Or Saône était une position stratégique de première importance. Il est fort possible que Guillaume encouragé par le roi de Jérusalem ait conçu sur un plan très vaste la construction du château de Saône.
Aucun fait historique ne suggère l'idée qu'il pût être construit plus tard.

Les seigneurs de Saône qui succédèrent à Guillaume sont à peine connus. Aucun d'eux n'eut la célébrité de Robert et de Guillaume. Tous ces motifs, ainsi que l'aspect de la forteresse, puissante certes et d'un bel appareil, mais présentant dans le système de sa défense des dispositions assez sommaires inspirées de vieilles traditions byzantines que les Francs perfectionnèrent plus tard, font penser qu'on peut, sans risque d'être loin de la vérité, attribuer à la construction du château de Saône une date voisine de l'année 1120.

Nous signalerons en terminant deux observations qui concernent le fossé. Dans la paroi rocheuse opposée à celle qui soutient le donjon on voit très bas à proximité de la pile, des anfractuosités au-dessus desquelles court une ligne de trous de boulin. Ces anfractuosités étaient des mangeoires et des abreuvoirs creusés dans le roc; les failles descendant le long du rocher alimentaient d'eau ces abreuvoirs. La ligne des trous indique l'emplacement de solives qui soutenaient un auvent. En temps de paix il est probable que les cavaliers laissaient souvent leurs chevaux dans ce fossé. Et ceux-ci trouvaient en arrivant de l'eau fraîche pour se désaltérer.

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Sur l'autre paroi, sous la courtine entre la poterne et le donjon, on aperçoit à environ 6 mètres du sol une large excavation dans le rocher (pl. 2). En y montant à l'aide d'une échelle on rencontre un étroit couloir et au delà une vaste salle souterraine de 10 mètres environ de côté creusée en ménageant un haut pilier central. Elle est complètement obscure et n'a pas de communication avec l'intérieur du château. Dans les parois sont creusées quatre niches avec une banquette où s'étendaient les captifs.

La prison de Saône fut-elle creusée par les Francs ou par les Musulmans ?
Nous ne saurions le dire. Mais c'est probablement dans cette sombre oubliette que mourut vers 1227 Pierre de Queivillers (Somme), un de ces nombreux chevaliers Picards venus guerroyer en Terre sainte. C'est une lettre de son fils Gautier qui nous l'apprend. Son père avait été fait prisonnier par les Sarrasins qui l'avaient emmené à Saône. Gautier en avait avisé l'Ordre de l'Hôpital qui avait, entre autres missions, celle de négocier le rachat des prisonniers chrétiens. Le 8 mai, il leur écrivait qu'il avait appris la mort de son père en captivité.
Sources : Paul Deschamps. Les châteaux des Croisés en Terre-Sainte : Tome I, Le Crac des chevaliers, étude historique et archéologique, précédée d'une introduction générale sur la Syrie franque. Préface par René Dussaud, membre de l'Institut. Plans en couleurs et croquis par François Anus. (Haut commissariat de la République française en Syrie et au Liban. Service des antiquités. Bibliothèque archéologique et historique, t. XIX.) Paris, Paul Geuthner, 1934.
Paul Deschamps, Tome II, La défense du Royaume de Jérusalem, Paris, Paul Geuthner, 1939.
Paul Deschamps, Tome III, La défense du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche, Paris, Paul Geuthner, 1971.


Choix d'images de Saône et de Masyaf

Patrimoine commun : étude de Michaudel Benjamin patrimoinecommun.org Saône

Les territoires scientifiques de l'Ifpo en images : Saône

Citadel at Masyaf, Syria - sources Archnet : http://www.archnet.org/ Masyaf Photographer Gary Otte

Salah al-Din Citadel, Haffah, Syria - sources Archnet : http://archnet.org/ Saône Photographer Gary Otte


Le Château de Saône dans la principauté d'Antioche

Château de Saône. La basse-cour et chapelle byzantine
Fig. 1. — Le Château de Saône.
La basse-cour.
Tour 8, chapelle byzantine et tour 10.

Nous avons l'année dernière entretenu les lecteurs de la Gazette des Beaux-Arts du Krak des Chevaliers, magnifique forteresse que les Chevaliers de l'Hôpital conservèrent pendant cent trente ans, où l'on suit, étape par étape, les progrès réalisés en Orient par les architectes francs au cours du XIIe et du XIIIe siècle.

Nous voudrions parler aujourd'hui d'un autre château, où tous les Français qui vont en Syrie et qui s'intéressent aux glorieux souvenirs de l'épopée des Croisades devraient se rendre. C'est le château de Sahyoun, que les chroniques françaises appellent Saône ou Sehone. Les puissantes fortifications qu'y élevèrent les Francs sont parvenues jusqu'à nous telles à peu près qu'elles étaient au XIIe siècle. Son immense enceinte, la plus vaste peut-être des châteaux forts de Terre-Sainte (1), se dresse dans un site d'une sévère beauté, sur un éperon que bordent entre deux collines de profonds ravins venant se rejoindre à son extrémité.

Si le château de Saône est moins connu que le Krak des Chevaliers, c'est sans doute parce qu'il est d'un abord moins facile et éloigné des routes principales que parcourent les voyageurs (2). De Lattaquié, petite capitale de l'État des Alaouïtes, il faut suivre en automobile, sur un parcours de 30 kilomètres, une piste impraticable durant les périodes de pluie, puis du village de Haffé, il faut en une heure à cheval traverser les ravins escarpés qui avoisinent le château. Mais cette course ne présente pas de difficultés sérieuses et ne rend que plus attrayante l'apparition soudaine de la majestueuse forteresse.

D'ailleurs la situation économique de la Syrie s'améliore tous les jours, en particulier celle de l'État des Alaouïtes, où se trouvent quatre des principaux châteaux des Croisés : le Krak, Margat, Saône et Safita le Chastel Blanc des Templiers, sans compter ce qui reste des fortifications de Tortose. Cet État a pour gouverneur M. Schoeffler, qui administre, à la plus grande satisfaction des indigènes, son territoire et a donné à sa production agricole et à ses industries un développement considérable.

Château de Saône

Château de Saône - Fronts Sud et Est
Château de Saône — Fronts Sud et Est
Le château byzantin, la mosquée, la salle arabe, le donjon

Notre Haut-commissaire et les services du haut-commissariat, le général de Bigault de Granrut, qui facilite avec tant de zèle éclairé les travaux des archéologues, les officiers de l'Armée du Levant et l'excellent réalisateur qu'est M. Maurice Bérard, directeur de la Banque de Syrie et du Grand-Liban, travaillent avec activité à l'essor de la Syrie et cherchent notamment à favoriser le tourisme dans ce pays où se sont précédées tant de civilisations, laissant d'importants vestiges des monuments qu'elles ont élevés. De grands hôtels vont se construire dans les principales villes des États sous mandat et le réseau routier s'agrandit et s'améliore. Un jour viendra bientôt où ceux qui font le tour de la Méditerranée verront en Syrie d'autres villes et d'autres sites que Beyrouth, Damas, Baalbeck et Palmyre, et pourront consacrer quelque temps dans leur itinéraire aux monuments des premiers siècles chrétiens et du moyen âge. La majorité des voyageurs négligent encore le Krak ; beaucoup qui suivent la route au bord de la mer ne font pas le quart d'heure d'ascension et ne consacrent pas les deux heures qui sont nécessaires à la visite du château de Margat, et parmi les enthousiastes de l'art médiéval bien peu sont entrés dans la cathédrale de Tortose, qui semble pourtant une église de France transportée par un miracle sur les rives d'Orient. Quant à Sahyoun son nom même est inconnu, et le souvenir des vieux sires de Saône est tombé dans l'oubli. Les vastes forteresses des seigneurs de Beaufort et de Subeibe, dans le sud de la Syrie, sont également ignorées.

On s'étonnera peut-être que nous osions mettre en parallèle ces monuments peu connus, ou même absolument inconnus, avec les merveilleux vestiges de civilisations lointaines dont la célébrité elle-même est plus que séculaire.

Nous prétendons pourtant que certaines ruines de l'époque franque en Syrie peuvent supporter cette comparaison en y ajoutant encore tous les souvenirs de notre passé national qu'elles évoquent, car il ne faut pas oublier que, deux siècles durant, la Terre-Sainte fut florissante grâce à l'occupation des Croisés et qu'elle fut en vérité la plus ancienne des colonies françaises.
C'est en visitant ces monuments qu'on peut se faire une idée du magnifique développement de la civilisation occidentale au Levant pendant la période des Croisades. Faut-il rappeler ici ce passage d'une lettre de Renan écrite lors de sa Mission de Phénicie : « L'activité déployée par les Francs dans ces contrées est quelque chose de prodigieux... Aucune empreinte n'a effacé celle-là ! »

Château de Saône — Description

Château de Saône - Angle Sud-Est et front Est
Château de Saône — Angle Sud-Est et front Est

Du village de Haffé on se rend vers l'est à l'extrémité d'un plateau après lequel le paysage change d'aspect et devient montagneux. Il faut traverser deux ravins. Lorsqu'on a passé le premier, on atteint la croupe d'El-Toun, d'où l'on découvre dans toute son étendue le front nord de la forteresse, et le spectacle qui s'offre aux regards est d'une incomparable majesté ; on descend dans une gorge profonde par un sentier creusé dans les rochers à pic, dont on verra sur l'autre versant la masse imposante aux tonalités d'un rouge ardent. Au fond de cette gorge on traverse le gué d'un torrent, où les chevaux ont, au début du printemps, de l'eau jusqu'au poitrail, et l'on remonte par un sentier aussi raide que le premier en gravissant des dalles rocheuses superposées, comme si la nature avait taillé là des marches gigantesques (3). On met pied à terre à l'entrée d'un immense couloir rempli d'ombre.

C'est un profond fossé aux parois verticales et parallèles que les Francs ont taillé à même la pierre dure. A droite, la muraille de roc lisse, que surmontent de hautes fortifications, semble se prolonger indéfiniment vers le ciel. Plantés à l'aplomb du rocher, auquel au premier abord ils paraissent appartenir, on devine le mur d'une longue courtine, à sa droite une poterne ouverte entre deux tourelles, à sa gauche un vaste donjon à l'appareil à bossages de grande taille, dont les créneaux se dressent à 51 mètres au-dessus du sol.(fig. 7).
A quelques pas, au milieu du fossé, s'élève, mince, effilée, une aiguille rocheuse (fig. 4, 5) haute de 28 mètres, dont l'extrémité, terminée par quelques pierres maçonnées, se trouve en face de la poterne (fig. 8, 9, 10).

Les Francs, en faisant ce travail cyclopéen, en creusant le rocher sur une longueur de 140 mètres, une largeur de 20 mètres et une profondeur de 28 mètres, ont eu l'idée de ménager cette aiguille pour servir de pile au pont aujourd'hui disparu qui, partant de la poterne, franchissait le fossé et aboutissait au plateau dont le château a été isolé par cette profonde entaille.

Ainsi séparée du plateau, la forteresse se dresse sur une crête longue et étroite et l'enceinte épouse la forme du terrain. Le plan donne l'aspect d'un triangle très allongé, ayant pour base le front dominant le fossé. Les deux longs côtés sont bordés par deux ravins se réunissant au sommet du triangle.

Château de Saône

Château de Saône - Partie principale
Fig. 3. — Château de Saône.
Plan de François Anus - Partie principale.

Le ravin du nord, où coule un torrent, est celui qu'on vient de franchir ; de ce côté la pente est abrupte, les défenses sur cette face sont donc peu importantes. Au sud, les abords du château sont moins difficiles d'accès : un chemin large d'une dizaine de mètres, placé entre le ravin et le roc sur lequel se dressent les murs, borde ce front de l'enceinte sur une partie de sa longueur. Aussi y a-t-on élevé des ouvrages solidement fortifiés.(fig. 12).

Lorsqu'on suit le fossé on rencontre, après le donjon qui se trouve à peu près au milieu de cette face de la forteresse, trois petites tours rondes, la troisième se trouvant à l'angle sud-est. Sur le front sud, trois grandes tours carrées semblables au donjon, mais de moindres proportions, réunies par des courtines, se dressent très haut sur le roc, au pied duquel passe le chemin dont nous venons de parler (fig. 12). Ce chemin conduit à une porte ménagée dans un flanc du troisième ouvrage carré (ouvrage n° 6 du plan). Cette porte est la principale entrée de la forteresse (fig. 12 et 22).

Château de Saône

Château de Saône. L'aiguille vue du nord
Fig. 4. — Château de Saône. L'aiguille vue du nord.

Lorsqu'on a franchi la tour qui commande l'entrée, on se trouve dans un vaste espace au terrain inégal, rocailleux, encombré de hautes herbes et coupé de petits murs éboulés enfouis dans la verdure (fig. 14). La végétation a envahi la forteresse ; des arbustes ont poussé sur les courtines et des lierres s'accrochent aux murailles.

Parmi les ruines amoncelées, on rencontre une frêle tour carrée qui est le minaret d'une petite mosquée (4) (fig. 14), une salle à la belle architecture arabe, qu'on croit être une salle de bain, l'avoisine (fig. 15) ; ce sont là des vestiges de constructions arabes du XIIIe siècle, édifiées après que Saladin eût enlevé la place aux Francs en 1188. Barrant l'horizon, à l'est se dressent les grands ouvrages des Croisés, qui dominent le fossé ; au milieu le donjon, masse carrée colossale, imposante avec ses grandes pierres à bossages. A l'ouest, on voit une muraille basse en pierres de petit appareil et munie de saillants pentagonaux (fig. 16) ; au delà, sur une éminence dominant de très haut toute la place et la région environnante, les ruines croulantes d'un château antérieur aux Croisades et que construisit à la fin du Xe siècle l'empereur d'Orient Zimiscès. Ainsi l'on trouve côte à côte les témoins de trois civilisations qui, en trois cents ans se sont succédé en ce lieu. L'état de dégradation du château byzantin contraste avec le magnifique aspect des ouvrages intacts de la forteresse des Croisades. Celle-ci est construite en matériaux d'une telle qualité, ses murs ont une telle épaisseur qu'ils ont défiés les siècles.

Château de Saône

Château de Saône - L'Aiguille vue du sud
Fig. 5. — Château de Saône, L'Aiguille vue du sud

Autant le Krak des Chevaliers est mouvementé, peuplé d'habitants et d'animaux, autant Saône est désert. Dans cette vaste étendue ceinte de murailles on se sent environné d'une solitude infinie, et tout dans cette immensité silencieuse semble être demeuré à sa place et attendre le retour des Francs qui ont dressé cet appareil de guerre puissant et majestueux. On trouve dans les hautes herbes et dans les salles d'énormes boulets de pierre pesant jusqu'à 300 kilogrammes, lancés ou préparés là il y a plus de sept cents ans, et l'on évoque de furieux combats.

Si l'on pénètre à l'intérieur des ouvrages, on voit de vastes salles, les unes voûtées d'arêtes, les autres en berceau, défendues vers le front d'attaque par des meurtrières et éclairées du côté de la place par de larges baies rectangulaires. Le donjon et les ouvrages carrés ont deux étages de salles. Un grand escalier sous une voûte en berceau rampant conduit à leur terrasse crénelée. Les salles du donjon surtout, avec leurs voûtes retombant sur un haut pilier central, produisent une impression extraordinaire (fig. 19).

Partout sur les pierres on retrouve ces signes lapidaires, ces marques de tâcherons (fig. 26) qu'on rencontre si fréquemment dans les monuments des Croisés, mais nulle part nous n'en avons vus d'aussi grande dimension, et ce sont ici surtout des emblèmes militaires qui sont dessinés : des étendards, des haches d'arme et les grands écus allongés du XIIe siècle (5).

Sous la cour à côté du donjon on pénètre dans une grande salle aux voûtes basses, longue de 32 mètres, divisée en cinq nefs par quatre lignes de lourds piliers et au bout de laquelle une série de meurtrières défendent le fossé. Des abreuvoirs encore en place dans cette salle indiquent qu'elle devait servir d'écurie (fig. 20).

De cette salle on pénètre dans une grande citerne voûtée en berceau brisé et semblable à une vaste nef romane. Plus loin, en avançant vers l'ouest, on en rencontre une autre, voûtée comme la première, haute de 16 mètres environ, longue de 36 mètres (fig. 21) ; un escalier permet de descendre jusqu'à l'eau (6). Au sommet de la voûte, trois larges trous d'aération jettent un flot de soleil dans l'eau glauque du fond, et dans ce clair-obscur où les yeux éblouis par la lumière du dehors se reposent, on entend des gouttes d'eau tomber des pierres de la voûte à intervalles réguliers, avec un bruit cristallin qui rend plus grand encore le silence d'alentour.

Plus à l'ouest encore, au delà du château byzantin, grande ruine presque informe, un long fossé va du nord au sud et sépare de la basse-cour, qui se trouve en contrebas, la partie principale de la place (fig. 22). Au-dessus du roc qui domine ce fossé se dresse une ligne de défenses ruinées, en partie byzantines qui fermaient sur ce front la forteresse. On voit là une tour (n° 12) probablement construite par les Arabes ; la salle de cette tour s'éclaire à l'ouest par trois larges baies, d'où l'on a une vue splendide sur les ravins, les collines voisines couvertes d'arbustes, et au delà du plateau de Haffé on aperçoit la mer.

Du côté du sud, une pile indique un pont qui mettait en communication la basse-cour avec la place et qu'on pouvait couper facilement en cas d'attaque (fig. 22).

Les défenses de l'enceinte de la basse-cour sont beaucoup moins importantes que celles de la forteresse. Ces défenses sont très ruinées, surtout au nord, et l'on y voit la trace de plusieurs époques. Les murs sont de faible épaisseur. Cinq petites tours carrées, n'ayant qu'une salle surmontée d'une terrasse, font saillie sur ces murailles. La basse-cour a deux entrées percées au nord et au sud dans deux tours se faisant face, à un endroit où le promontoire est étranglé. Entre ces deux tours très rapprochées se trouve une petite chapelle byzantine fort ruinée (fig. 23 et 24). L'intérieur de cette basse-cour est encombré de débris de murailles qu'ont recouverts des arbustes. Peut-être ces ruines sont-elles récentes et sont-elles l'oeuvre du début du XIXe siècle, d'Ibrahim Pacha, qui trouva Sahyoun occupé, et l'emporta de vive force.

Château de Saône, description

Carte de la région d'Antioche
Fig. 6. Carte de la région d'Antioche

Sahyoun, où M. Dussaud (7) estime qu'il faut chercher le site de l'antique Sigon que vinrent occuper les Phéniciens d'Aradus, fut toujours un point stratégique important. Les Hamdanides d'Alep étaient installés à Sahyoun au Xe siècle et c'est à eux que l'empereur grec Jean Zimiscès enleva cette place dans sa victorieuse campagne de 975, au cours de laquelle il conquit presque toute la Syrie et la Palestine jusqu'à Ramleh et Césarée. Sahyoun fut remis au Basileus par son gouverneur Kouleïb le Chrétien. Il est probable que les Grecs possédaient encore cette position quand les premiers Croisés arrivèrent dans la région. Ceux-ci durent s'y installer avant d'enlever aux Grecs Laodicée que Tancrède occupa en 1106 ou 1108. C'est donc depuis les premières années du XIIe siècle que les Francs possédèrent cette forteresse ; ils la perdirent en 1188. Ils en avaient fait l'une de leurs plus puissantes places fortes. Son importance entre les mains des Musulmans se maintint jusqu'à la fin de l'ère des Croisades et plus longtemps encore. Mais les Musulmans ne modifièrent guère ses ouvrages de défense. Construite presque en une seule campagne, cette forteresse constitue le monument le plus caractéristique qui soit parvenu jusqu'à nous de l'art militaire français du XIIe siècle. Assurément le Krak occupé par les Francs jusqu'en 1271 offre une variété plus grande de constructions, des reprises de travaux, un système de défense plus savant et plus compliqué. Mais ici nous avons une belle oeuvre massive et bien homogène, un parfait ensemble presque d'une seule venue et à peu près intact. Grâce à ce château, on peut avoir une idée très nette de ce que faisaient les architectes d'Occident en Terre-Sainte au début de leur occupation.

Château de Saône

Château de Saône vue du fossé vers le sud après l'aiguille
Fig. 7. Château de Saône, vue du fossé vers le sud, après l'aiguille

Les Francs firent de Saône l'un des plus importants châteaux de la principauté d'Antioche, cette magnifique cité chrétienne dont un voyageur du XIIIe siècle, Wilbrand d'Oldenbourg, nous vante le séjour agréable, « où, dit il, les habitants passaient leur temps à se rafraîchir et à se baigner dans des eaux jaillissantes au milieu de jardins remplis des fruits les plus variés. »

Plusieurs suzerains de ce grand État latin se signalèrent comme des hommes de guerre valeureux. Ce fut d'abord le fils aîné de Robert Guiscard, Bohémond de Tarente, qui avait amené à la Croisade ses Normands de l'Italie méridionale et qui fonda la Principauté, celui qu'Anne Comnène désigne ainsi : « le guerrier de haute taille, à la peau blanche, aux yeux bleu vert, qui dépassait d'une coudée les autres chevaliers », diplomate rusé et grand batailleur, qui maintes fois dans les grands combats, par sa tactique habile, assura la victoire. Son neveu Tancrède qui fut quelque temps régent de la principauté et étendit la conquête. Bohémond II, tué en 1131 dans un combat en Cilicie, « ce dont ce fu trop grants domages, dit le traducteur de Guillaume de Tyr, qar il estoit sages et de grand cuer. » Raymond de Poitiers, ce Croisé magnifique, libéral et lettré, dont les exploits et l'esprit chevaleresque provoquaient l'admiration des Musulmans, cet autre Hercule, comme l'appelle un historien grec, l'un des plus forts parmi les Francs, qui d'une main ployait un étrier de fer ; il trouva une mort glorieuse au combat de « Fons Muratus » en 1149. Enfin un simple chevalier du Gâtinais, Renaud de Châtillon, qui par son mariage avec Constance, veuve de Raymond, devint prince d'Antioche. Celui-ci, acharné à la bataille, d'un courage sans pareil, mais imprudent et emporté, fut pendant quarante ans l'ennemi le plus redoutable de l'Islam, et devenu à la fin de sa vie Seigneur de la lointaine terre d'Outre - Jourdain, il poussa les raids audacieux de ses soldats jusqu'aux rives de la mer Rouge, dans le voisinage de la Mecque, avant d'être tué eu 1187 à Hattin de la main même de Saladin.

Château de Saône

Château de Saône. Vue prise du Sud-Est
Château de Saône. Vue prise du Sud-Est.
Le château byzantin, la poterne et l'angle Nord-Est de l'enceinte.

De nombreuses forteresses gardaient les abords d'Antioche. Au nord se dresse la chaîne de l'Amanus avec des sommets de 1.600 à 1.800 mètres. Pour une armée venant de Cilicie, il fallait se faufiler, entre la montagne et le golfe d'Alexandrette et franchir au lieu dit « Sakaltoutan » l'étroit passage des « Pylae Syriae », les Portes syriennes que les chroniques des Croisades appelaient La Portelle (8). Des châteaux se dressaient au bord de la mer, notamment celui de Payas.
On franchissait ensuite le col de Beilan, à 730 mètres, véritable entrée de la Cilicie vers la Syrie et la Mésopotamie. Ce col était défendu au sud par le château de Baghras (que les Croisés appelaient Gaston) et au nord-est par le château de Trapesac (9), qui défendait en même temps la vallée du Qara-Sou. Enfin vers la mer, dans le voisinage d'Arsouz, se trouvait le château de la Roche de Roissel, près de Port-Bonnel.

Château de Saône

Château de Saône. L'aiguille et la poterne
Fig. 8. Château de Saône. Le sommet de l'aiguille et la poterne.
Vue prise au-delà du fossé

Antioche est située dans une dépression par où l'Oronte va se jeter dans la mer entre l'Amanus et le Djebel el Akra. Près de la ville, au sud, se dressait le château de Cursat (10) et à l'est, au delà de l'Oronte, s'élevait la puissante forteresse de Harrenc (Harim).

Au sud-est, la route antique qui mettait en communication les territoires côtiers avec l'intérieur de la Syrie et la Mésopotamie franchissait l'Oronte au pont appelé Djisr esh Shoghr ; les Croisés (11) en avaient hérissé les environs de forteresses : c'étaient les châteaux jumelés de Shoghr et de Bakas, Besselemon (12), le Chastel-Ruge (13), et Arcican (14).

Château de Saône

Château de Saône. L'intérieur de la poterne
Fig. 9. — Château de Saône.
L'intérieur de la poterne ouvrant sur le fossé ; le sommet de l'aiguille

Plus au sud se dressait la grande place de Saône, environnée de forts qui en dépendaient. Saône se trouve, entre le Djebel el Akra et les monts Ansarieh, à mi-chemin d'une dépression transversale allant de l'ouest au nord-est, de Lattaquié à la vaste plaine marécageuse du Ghâb que traverse l'Oronte. Du haut de son promontoire, le château commandait la grande route qui conduisait du port de Lattaquié (15) vers l'intérieur, la route d'Antioche au nord, la route d'Alep au nord-est et de la grande ville franque d'Apamée au sud-est, en franchissant l'Oronte à Djisr-esh-Shoghr.

Château de Saône

Château de Saône. Front Sud
Fig. 10. — Château de Saône.
Front Sud, la poterne ouvrant sur le fossé.
Vue prise au-delà du fossé

Enfin il commandait un embranchement de route qui descendait au sud vers la mer à Djebelé ; cette route du sud était encore défendue par le château de Balatunus (Qal'at-el-Mehelbé) et sur celle du nord on rencontrait les châteaux de Bourzey, de Sarminiyé et de Shoghr et Bakas au passage de l'Oronte.

On voit l'intérêt militaire que présentait cette position, et lorsque Saladin l'eut enlevée aux Francs, un de ses chroniqueurs (16) donne ce commentaire : « La prise de Sahyoun assura la sécurité de Laodicée et fortifia l'espoir de prendre bientôt Antioche, dont ce château était la clef et la plus importante des dépendances : la porte était ouverte et le chemin tout tracé. »

Château de Saône

Routes de la région d'antioche
Fig. II. — carte des routes de la région d'antioche
(d'après Dussaud, Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, 1927, carte XIV)
Routes attestées par des documents grecs ou latins.
Routes indiquées par des documents Arabes.

Les chroniques des Croisades nous apprennent peu de chose sur ce château pendant l'occupation des Francs. Les seigneurs de Saône comptaient parmi les principaux vassaux du prince d'Antioche. Le premier connu est Robert de Saône, qui fut tué en 1119. Robert de Saône paraît avoir été un de ces seigneurs francs qui, peu après la première Croisade et lorsque la paix sembla assurée, entretinrent de bons rapports avec leurs ennemis de la veille, dont ils avaient admiré le courage sur les champs de bataille. Des relations cordiales s'établirent entre émirs musulmans et chevaliers francs. Certains même se lièrent d'une vive amitié. Les chroniques franques et arabes en citent maints exemples. Ousama, cet émir de Sheïzar du XIIe siècle, qui, en racontant sa propre vie, donne des récits si vivants de cette première époque des Croisades, nous apprend (17) que Robert avait jadis amicalement traité deux émirs : Il Ghâzy, prince de Mardin, et Togtakin, atabek de Damas. Il leur avait même prêté main-forte en 1115 et avait combattu à Apamée à leurs côtés dans leur lutte contre Boursouk, prince de Mossoul. Robert, qu'Ousama appelle le lépreux, avait dit à Togtakin : « Je ne sais comment exercer envers toi les devoirs de l'hospitalité, mais dispose des pays que je gouverne, que tes cavaliers y passent librement, qu'ils prennent tout ce qu'ils y trouveront, pourvu qu'ils ne fassent pas de captifs et qu'ils ne tuent pas. Pour ce qui est des troupeaux, de l'argent et des denrées, ils peuvent en disposer à leur guise. »
Quatre ans plus tard, Il Ghâzy ayant envahi la principauté d'Antioche avec quarante mille hommes, le prince Roger, régent d'Antioche, se porta à sa rencontre au delà de l'Oronte avec huit mille hommes. Les Francs furent écrasés à Balat et Roger fut tué le 19 juin 1119. Le roi Baudouin II, les comtes d'Edesse et de Tripoli, se portèrent au secours de la principauté. Foucher de Chartres (18) nous apprend que le 14 août, au lieu dit Tell Danith près Idlib, l'armée franque vainquit les Turcomans d'il Ghâzy et les troupes de Togtakin, mais elle perdit huit cents hommes, dont cent chevaliers. Arrivé à Antioche, le roi choisit dans les mêmes familles des feudataires pour les fiefs dont les seigneurs avaient péri et mit en état de défense les forteresses voisines d'Antioche.

Château de Saône

Château de Saône. Front Sud
Fig. 12. — Château de Saône. Front Sud. Tours 3, 4 et 5, la mosquée et la tour 6.

Robert de Saône était tombé entre les mains d'Il Ghâzy. En grand seigneur, il taxa lui-même son rachat à dix mille pièces d'or. Il Ghâzy, dans l'espoir de faire augmenter la rançon, l'envoya à Togtakin, mais celui-ci, exaspéré par sa défaite, trancha la tête de son ancien ami (19).

Des seigneurs de Saône qui succédèrent à Robert, nous ne savons guère que les noms tantôt mentionnés dans une chronique, tantôt cités parmi les signataires d'une charte.

Si nous ne connaissons rien pour ainsi dire de la vie des Francs dans ce château pendant plus de quatre-vingts ans, nous avons par contre des détails circonstanciés sur le siège de Saladin et sa victoire.

On sait que Saladin avait écrasé l'armée du roi de Jérusalem, Gui de Lusignan, dans la sanglante bataille de Hattin, près de Tibériade, le 4 juillet 1187. Ce combat eut les plus douloureuses conséquences pour la chrétienté d'Orient ; la plus grande partie des places de Palestine tombèrent peu après entre les mains du sultan. Il entra à Jérusalem trois mois plus tard, le 2 octobre. Puis ayant fait investir les grandes forteresses de Palestine qui résistaient, il se porta l'année suivante vers la Syrie. Il enleva Sayette (Saïda), Beyrouth, Giblet (Byblos), mais il échoua à Tortose devant le formidable donjon des Templiers, ainsi que devant le Krak des Chevaliers ; il passa avec son armée sous les murs de Margat, grand château des Hospitaliers, qu'il n'osa même pas attaquer.

Château de Saône

Château de Saône. Front sud
Fig. 13. — Château de Saône. Front sud. La tour 6 et l'entrée principale.

Pendant le cours du XIIe siècle, les seigneurs de Terre-Sainte, voyant qu'ils ne pouvaient faire les frais de nombreuses garnisons et du coûteux entretien des forteresses des frontières, en vendirent plusieurs aux deux grands ordres religieux et militaires qui, puissamment riches, admirablement organisés, entretenant des troupes importantes, bien équipées et entraînées, pouvaient assurer la défense de ces citadelles. Leur résistance sauva les États latins d'une ruine définitive.

Le grand effort de la troisième croisade, avec Philippe-Auguste et Richard Coeur de Lion, rétablit dans une certaine mesure la situation de ces États et leur permit de se maintenir en Orient pendant un siècle encore.
Mais tandis que les Chevaliers du Temple et de l'Hôpital repoussaient les assauts des armées de Saladin, les châteaux qu'avaient conservés les seigneurs, tant au sud qu'au nord, ne purent résister à leurs attaques.
Après une série de succès et de revers, Saladin s'étant rendu maître des places de la côte syrienne, continua vers le nord, ayant pour objectif de s'emparer d'Antioche. Pour cela il lui fallait conquérir plusieurs forts qui défendaient au sud l'accès de la grande cité chrétienne. Le principal d'entre eux était Saône. Il s'en empara le 29 juillet 1188, après un siège de quelques jours et de terribles assauts.

Château de Saône

Château de Saône. Intérieur
Fig. 14. — Château de Saône. Intérieur. Tours 4, 5 et 6, mosquée, salle arabe et château byzantin

Le 30 il quittait Sahyoun ; les jours suivants, il s'emparait de châteaux et de fortins dépendant de Sahyoun : Balatunus, Fiha (20), Qal'at el Aidho. Il se rendait ensuite vers les châteaux jumelés de Shoghr et Bakas, qui dominaient le passage de l'Oronte. Le 12 août la place capitulait. Puis le sultan redescendit un peu vers le sud ; pendant que le 19 août son fils edh-Daher prenait Sarminiyé, Saladin assiégeait Bourzey, dont les défenseurs lui opposèrent une farouche résistance. On vit même une femme accabler l'ennemi de projectiles à l'aide d'un mangonneau et tirer avec une telle précision qu'elle empêcha l'artillerie musulmane d'utiliser une de ses pièces. Saladin s'empara de la place le 23 août. Se dirigeant vers le nord, le sultan prenait encore Darb-Sak et Baghras et rasait ce dernier château (21). A ce moment une trêve vint interrompre les hostilités et sauva la ville d'Antioche. Saladin rentra à Alep.

Le siège de Sahyoun est raconté par plusieurs chroniques arabes, dont deux sont rédigées par des témoins du combat (22).

Parti de Lattaquié, Saladin arriva par le nord-ouest en vue de Sahyoun le 26 juillet avec son armée et six mangonneaux. Le fils du sultan, edh-Daher, resta sur la colline et établit deux mangonneaux en un endroit rapproché des murailles. Saladin établit son camp et des mangonneaux de l'autre côté du fossé, sur le plateau en face du front principal du château.

Château de Saône

Château de Saône. Salle arabe
Fig. 15. — Château de Saône. Salle arabe

« La forteresse possède cinq murailles... Le mercredi 27, l'armée l'enveloppa de toutes parts. Dès le matin le sultan porta son camp vers la montagne (il s'agit du plateau) et commença le siège, tandis que Malik Zahir Gazi (edh-Daher, son fils), le sultan d'Alep, établissait deux mangonneaux du côté du ravin... Sous ses ordres marchait le contingent d'Alep, les servants des mangonneaux, les arbalétriers, les porte-bouclier et les sapeurs, ainsi qu'une compagnie de tailleurs de pierre, de forgerons et de charpentiers... Le combat et le tir des mangonneaux ne cessèrent point de son côté ni du côté du sultan, si bien que dès le jeudi 28, les murs commencèrent à menacer ruine... »

Les assiégés tentèrent une sortie et pendant toutes les attaques montrèrent un grand courage.

Château de Saône

Château de Saône. Mur de l'enceinte byzantine.
Fig. 16. — Château de Saône.
Mur de l'enceinte byzantine avec tour pentagonale ; dans le fond, le château byzantin

Mais les mangonneaux et les flèches des Musulmans faisaient de nombreuses victimes, chez les Francs et la plupart des combattants furent tués ou blessés. Une des chroniques raconte que le vendredi matin 29, les Musulmans avisant à l'un des bouts du fossé, là où il débouche dans le ravin, un endroit que les Francs n'avaient pas gardé, grimpèrent dans les rochers et franchirent la muraille, tandis qu'une autre rapporte qu'un des mangonneaux d'edh-Daher fit une large brèche dans le mur par laquelle pénétrèrent les assiégeants. En même temps les murs du faubourg étaient escaladés et les Musulmans s'y précipitèrent dans une mêlée furieuse. « Et je voyais nos gens s'emparer des marmites, dans lesquelles le repas était cuit à point, et en manger le contenu tout en se battant contre la forteresse. » Alors les assiégés se réfugièrent dans le donjon (23), puis se voyant perdus ils demandèrent à capituler.

Saladin exigea la même rançon que celle qu'il avait réclamée l'année précédente aux habitants de Jérusalem. Elle fut de dix pièces d'or pour les hommes, cinq pour les femmes et deux pour les enfants. Le sultan partit le lendemain, laissant la garde de la forteresse à l'un de ses émirs, Manguwirich, qui la fortifia et la mit en état de défense. Celui-ci devait la posséder encore lors de sa mort en 1229.

Château de Saône

Château de Saône. Mur de l'enceinte byzantine.
Fig. 17. — Château de Saône.
Mur de l'enceinte byzantine, avec quelques assises d'appareil réticulé

De ces récits, van Berchem a tiré des conclusions qui nous paraissent devoir être discutées ou précisées sur certains points. Tout d'abord il place sur le plateau le faubourg dont parlent les chroniques, et nous croyons qu'il faut le chercher dans la basse-cour. En effet, si Saladin avait placé son camp et plusieurs de ses mangonneaux à l'est, en arrière du faubourg, il n'aurait pu atteindre de ses projectiles la forteresse ; on nous dit que les Musulmans escaladèrent les murs du faubourg, et si l'on voit quelques ruines sur le plateau on ne trouve aucune trace d'une enceinte.

En second lieu van Berchem, après Rey, conteste que le château ait été défendu par cinq murailles. Il faut tenir compte, pensent ces auteurs, de l'exagération du chroniqueur, cherchant à exalter le triomphe de Saladin. Mais on n'avait reconnu jusqu'à présent qu'une seule muraille byzantine, celle où l'on voit des tours pentagonales. Or M. Anus a trouvé, à plus de cent mètres en arrière de cette muraille, deux murettes byzantines parallèles situées à peu de distance du château byzantin et constituant sa défense immédiate.

Château de Saône

Château de Saône. Le Château Byzantin.
Fig. 18. — Château de Saône.
Le Château Byzantin.
Photographie de Maurice Dunand

En comptant les grands ouvrages francs en arrière du fossé, la muraille byzantine déjà connue, les deux murailles byzantines que nous venons de signaler, enfin la ligne de défense dominant la basse-cour, nous arrivons bien au chiffre de cinq murailles indiquées par le chroniqueur arabe.

Enfin van Berchem a observé que l'assaut avait dû se produire à l'une des extrémités du fossé, soit au nord, soit au sud, mais il n'a pas précisé davantage son opinion. Nous pensons que c'est à l'entrée du fossé nord, c'est-à-dire à l'angle nord-est de la forteresse, que fut faite la brèche et qu'eut lieu l'escalade des assaillants. Les deux mangonneaux d'edh-Daher durent frapper par delà le ravin au nord près de l'angle nord-est ; en effet, on constate que de la colline où devaient se trouver les mangonneaux d'edh-Daher cette éminence domine les défenses au nord près de l'angle de la forteresse. Les mangonneaux de Saladin lançaient leurs projectiles par dessus le fossé pour atteindre les murailles entre le même angle et le donjon ; de ce côté des reprises grossières se distinguent nettement (fig. 8 et 10). Seule la poterne et les deux tourelles qui la flanquent furent épargnées et ont conservé leur appareil de pierres à bossages. Nous avons remarqué, en outre, en haut du mur, entre la poterne et l'angle nord-est, une inscription arabe mutilée qui a échappé à van Berchem (24). Enfin sur la face nord de cet angle se trouve une salle qui ne ressemble en rien à ce qu'on voit dans le reste du château et qui doit être une construction arabe. Ajoutons qu'en cet endroit la muraille est à angle droit, alors que les Francs avaient dû construire là une tour ronde identique à celles qu'on voit à l'autre extrémité du fossé.

Château de Saône, description

Château de Saône - Partie du front Sud
Château de Saône - Partie du front Sud

Il nous faut maintenant examiner dans ses détails l'architecture de cette forteresse et tâcher de préciser la date de la construction franque. Nous avons constaté dans cette enceinte des vestiges antérieurs à l'établissement des Francs. Ces restes des ouvrages byzantins se distinguent facilement de ceux du XIIe siècle. Ils sont construits d'un très petit appareil de pierres noyées dans un épais mortier. On trouve d'abord à l'est, en arrière de la poterne qui domine le fossé, une petite tour ronde et des pans de murs dans lesquels sont percées des meurtrières. Peut-être n'y avait-il pas là tout un front de murailles, mais un simple ouvrage qui protégeait l'entrée. Puis on voit tout près, en arrière, une longue muraille assez bien conservée, défendue par des saillants carrés alternant avec de petites tours pentagonales. Si comme nous l'avons observé dans plusieurs châteaux francs, les Croisés ont fait certains emprunts à l'architecture militaire byzantine, ils n'ont jamais employé la tour pentagonale. On trouve sur un point de cette muraille un appareil décoratif de pierres en losange, c'est « l'opus reticulatum » (fig. 17), dont on connaît quelques exemples en France dans des monuments du haut moyen âge.

Cette muraille byzantine formait un rempart allant d'un ravin à l'autre ; près du ravin du sud nous avons trouvé la fondation d'une petite tour ronde sous la première tour carrée de l'époque franque (n° 4 du plan). En arrière de cette ligne de défense se trouvait un vaste terre-plein formant la cour, puis, immédiatement en avant du château byzantin, une seconde ligne de défense composée de deux murs parallèles.

Château de Saône

Château de Saône. La salle haute du donjon.
Fig. 19. — Château de Saône. La salle haute du donjon

Le château byzantin (fig. 14, 18) se dresse sur un monticule au centre de la place. Il est tout en ruines. C'était un ouvrage rectangulaire avec quatre saillants carrés, placés aux angles ; un saillant pentagonal se trouve au milieu du front est; des saillants identiques existaient peut-être également au milieu des autres côtés.
Or c'est le système de l'architecture militaire du VIe siècle qu'on observe dans les villes fortes byzantines de Tunisie et de l'Algérie orientale qu'ont étudiées M. Diehl et M. Gsell (25). Dans ces villes fortes, on voit sur le point le plus élevé de la place un réduit flanqué de tours carrées sur ses différents fronts. Les grandes citadelles byzantines que les Francs admirèrent à leur arrivée en Orient, Nicée, Marash, Edesse, Antioche, devaient avoir ces mêmes dispositions. On les retrouve dans des forteresses franques de Syrie occupées antérieurement par les Byzantins : Al Bara, Harim, Areymeh, Bourzey.

Les Francs ont conservé les ouvrages byzantins qui durent leur servir d'abri pendant qu'ils élevaient leurs grands ouvrages. Ils ont reporté en avant le front oriental de l'enceinte. Ils ont coupé le plateau par un grand fossé ; au milieu de ce nouveau front ils ont dressé leur donjon colossal. Sa muraille orientale qui se trouve au-dessus du fossé prolonge le roc nu, rigoureusement vertical en cet endroit (fig. 7). Elle ne fait pas saillie sur le rempart qui la flanque. La terrasse du donjon domine le plateau d'une hauteur de 23 mètres.

Un peu plus loin sur le même front, dans la direction du sud, les Francs ont construit trois tours rondes de dimensions modérées qui se dressent sur des saillies du roc qu'on a ménagées en creusant le fossé.

Ce simple exemple suffirait à annuler l'hypothèse formulée par Rey (26) et adoptée par plusieurs archéologues d'après laquelle les architectes francs auraient suivi dans leurs constructions deux principes, les Templiers munissant leurs châteaux de tours carrées et les Hospitaliers de tours rondes (27). C'est une erreur. La seule règle qu'aient suivie les architectes de Terre-Sainte est celle que leur imposait le terrain. Au Krak des Chevaliers, principal château des Hospitaliers, on trouve des saillants carrés et des tours rondes ; ici de même, et les dispositions prises par l'architecte sont tout à fait logiques : le fossé presque en ligne droite étant étroit par rapport à son étendue, il ne fallait pas réduire encore sa largeur en son milieu par la saillie qu'aurait exigée une tour ronde. D'autre part, l'appareillage d'une grosse tour ronde était fort compliqué. Il était préférable d'opposer ici le front massif et étendu d'une grande muraille toute droite. Aussi dressa-t-on un grand donjon présentant à son étage inférieur un mur de 5 m. 40 d'épaisseur. Pour défendre la base du donjon et le fossé, une tour ronde présentait un meilleur flanquement. Peu élevée, munie au moins à sa partie haute de meurtrières sur trois faces, elle pouvait tirer sur le plateau et prendre d'enfilade le fossé dans les deux directions. Aussi plaça-t-on une tour ronde tout près du donjon au sud (fig. 7) ; on fit une deuxième et une troisième tour, celle-ci tout indiquée à l'extrémité du fossé, commandant celui-ci, le plateau et une partie du front sud. En outre, on pouvait des courtines contiguës défendre plus facilement cette tour, son angle mort étant plus réduit que celui d'une tour carrée.

Le même principe se retrouve au nord du donjon, où deux tourelles circulaires (fig. 8 et 10) encadrent la poterne ; elles commandaient la base du donjon, le fossé et le plateau. Avant les réfections arabes, il est probable, nous l'avons dit, qu'une autre tour ronde se trouvait à l'angle nord-est du fossé.

On observera que la tour ronde 3 est pleine à sa base ; c'est là le système primitif qu'employaient les architectes en France au XIe et au XIIe siècle. La tour 2 n'a pas à sa base de meurtrière de face ; deux seulement s'ouvrent près des courtines pour prendre d'enfilade le fossé. La tour 1 a, au contraire, sept meurtrières à sa base, mais elle a été remaniée à une époque postérieure.

Ayant besoin d'ouvrages presque aussi puissants que le donjon au départ du front sud que borde un large chemin, l'architecte préféra les grands saillants carrés, plus faciles à construire que les tours rondes. Ces trois ouvrages n'ont qu'une faible saillie sur les courtines ; l'angle mort en avant de ces saillants était ainsi moins étendu et le Manquement était meilleur. Le premier saillant base un talus appareillé.

Château de Saône

Château de Saône. L'écurie.
Fig. 20. — Château de Saône.
L'écurie. Au fond, deux meurtrières ouvrant au-dessus du fossé

Le donjon, les tours rondes 2 et 3, les trois saillants carrés et les courtines 2-3, 4-5, 5-6 (la courtine 3-4 a un mauvais appareil indiquant une autre époque) ont ce grand appareil de pierres à bossages que les Croisés employèrent au XIIe siècle dans plusieurs châteaux (Krak des Chevaliers, Subeibe, Beaufort, Giblet).

Ils abandonnèrent parfois les bossages à la fin du XIIe siècle ou au début du XIIIe siècle (Krak des Chevaliers). Aussi pensons-nous qu'il faut voir une reprise au front est à la tour ronde I et à la courtine qui va de cette tour à la tour ronde 2, où l'on voit un appareil de pierres lisses. Ce sont les Francs qui firent cette reprise de la muraille fermant la grande salle aux piliers, où nous croyons voir une écurie. Les voûtes de cette salle viennent s'épauler au nord contre les bossages du donjon. C'est lorsqu'on construisit cette écurie qu'on modifia cette partie du front est. Nous avons remarqué ci-dessus que la tour rende 1, avec ses sept meurtrières à sa base, avait un système défensif plus perfectionné que celui des tours à bossages 2 et 3 qui sont restées dans leur état primitif. Plantée sur une saillie du roc réservée quand on a creusé le fossé, cette tour 1 a remplacé une tour ronde à bossages. On observera aussi sur le plan que les tours 2 et 3 sont rondes à l'intérieur, ce qui était inutile ; en refaisant complètement la tour 1, on se dispensa de ce travail. De l'écurie on peut pénétrer dans les tours 1 et 2, et le mur qui les réunit et qui ferme l'écurie est défendu par une série de meurtrières d'où l'on pouvait tirer par delà le fossé sur le plateau dont le sol se trouve à ce niveau.

Château de Saône

Château de Saône. La Citerne.
Fig. 21 - Château de Saône. Citerne

A l'angle nord-est de l'écurie un escalier monte à la courtine et aboutit derrière la tour 1. Une petite bretèche (fig. 7) bien conservée se trouve au sommet de la tour, dans l'angle aigu qu'elle forme avec le donjon. On ne voit pas bien quelle pouvait être la nécessité de cette bretèche pour la défense, en cet endroit où la sape et l'escalade étaient impossibles, c'était peut-être simplement une latrine.

Pour le couronnement de la tour I et de la courtine 1-2, on remploya d'anciens bossages qu'on voit ainsi surmontant le parement de pierres lisses. Cet appareil de pierres lisses ne se trouve pas ici uniquement : nous le retrouvons dans des ouvrages de la basse-cour (tours 7 et 8).

Enfin sur ce même front nous avons observé, de l'autre côté du donjon, des reprises qui sont dues aux Arabes.

Château de Saône

Château de Saône. Front Sud.
Fig. 22. — Château de Saône.
Partie du Front Sud et muraille dominant la basse-cour

Il est curieux de constater à Saône l'application d'un principe de l'architecture militaire byzantine. Le donjon et deux des grands ouvrages carrés (N° 4 et 5) n'ont pas de communication avec les courtines qui les flanquent, ceci pour prolonger la résistance, pour faire de chacun un ouvrage indépendant, capable de se défendre seul, ce que Procope appelle un «  mupyoxxoteaaovTempliers.net
Procope
. » On accède du terre-plein intérieur par des escaliers au chemin de ronde des courtines, mais de ce chemin de ronde on n'a pas d'accès dans la tour. Dans ces ouvrages, des escaliers intérieurs, soit apparents dans la salle basse, soit ménagés dans la muraille, conduisent de la salle basse à la salle haute et à la terrasse.

Il n'est nullement surprenant de trouver à Sahyoun et dans d'autres châteaux des Croisés des souvenirs de modèles empruntés à la fortification byzantine. Les Francs arrivaient en Orient avec des connaissances très sommaires de l'art militaire ; mais dans le nord ils trouvèrent des forteresses byzantines considérables. Ils s'en inspirèrent ; parfois même ils les conservèrent et les restaurèrent si elles étaient ruinées. En outre, les chroniques latines (28) nous parlent souvent d'ingénieurs grecs et arméniens dont ils utilisaient le talent dans l'attaque des places fortes. Ces spécialistes des sièges, qui construisaient des machines de jet, devaient être aussi des architectes possédant les principes de construction de forteresses qui s'étaient depuis l'antiquité conservés en Orient.

Le donjon avait des défenses plus importantes que les autres ouvrages. C'est une grande masse carrée de 25 mètres de côté. Son unique entrée ouvrait sur la salle basse vers l'intérieur de la place. La porte de cette entrée, percée dans un mur de 4 m. 40 d'épaisseur, était défendue par une herse. En avant de l'entrée et parallèle à la muraille se trouvait un petit mur crénelé formant avec la muraille un couloir, dont l'accès était fermé par une porte munie d'une barre. Ainsi le donjon, fortement gardé du côté de la place par une défense antérieure et par sa herse, était prévu pour servir de dernier refuge aux défenseurs au cas où l'ennemi aurait pris tout le reste de la forteresse, et c'est ce qui se produisit probablement en 1188.

La salle basse du donjon est fort obscure ; elle n'est éclairée que par deux jours ouverts en haut du mur du fossé. Elle forme un carré de 15 m. 20 de côté. Plus épais que le mur de l'ouest, le mur de l'est donnant sur le fossé a 5 m. 40 d'épaisseur. Cette salle a 11 mètres de haut. Ses voûtes d'arêtes reposent sur un pilier carré de 2 m. 55 de côté, dont la base a été réservée dans le roc. Un pilier central identique se voit dans d'autres forteresses de l'époque des Croisades : au Krak des Chevaliers dans deux ouvrages ; à Chastel-Rouge (Qalat Yahmour), non loin du Krak ; à Baghras, au nord d'Antioche ; à Subeibe, dans le sud de la Syrie.

La salle haute (fig. 19), moins élevée, a le même pilier central. On remarquera ses voûtes d'arêtes soigneusement appareillées avec une clef taillée en croix et à la ligne de faîte des pierres blanches de qualité sans doute plus résistante que les autres pierres des voûtes. Le mur oriental de cette salle, de 3 m. 40 d'épaisseur, était défendu par deux meurtrières, aujourd'hui remplacées par de larges baies. Sur les autres murs s'ouvraient des baies rectangulaires fermées par des barreaux de fer ou de bois ; on voit encore les trous dans lesquels ces barreaux étaient fixés.

Les défenses de la terrasse sont bien conservées : on voit des niches au fond desquelles sont percées des meurtrières en tir très plongeant, ces niches sont en arc très surbaissé et supportent le chemin de ronde, auquel on accède par quelques marches ; il est bordé par des créneaux et les merlons sont pleins. Ce n'est qu'à une époque plus tardive qu'on percera les merlons de meurtrières. Ainsi sont les merlons, datant probablement du début du XIIIe siècle, du donjon de Chastel-Blanc (Safita).

Le principe byzantin des ouvrages pouvant se défendre indépendamment des autres, dont nous avons parlé plus haut, ne s'applique pas au troisième ouvrage carré (n° 6), car celui-ci contient une entrée de la forteresse (fig. 2, 12, 13, 22).

Château de Saône

Château de Saône. La basse-cour.
Fig. 23. — Château de Saône.
La basse-cour et la pointe occidentale de l'enceinte

Ici la salle basse sert de passage du dehors vers l'intérieur de la place. Pour gagner la salle haute on monte à l'ouest sur le chemin de ronde de la courtine et on trouve derrière son parapet une entrée dans la salle haute ; cette entrée devait être fort étroite, elle est aujourd'hui agrandie par une brèche. Ainsi la salle basse de cet ouvrage n'a pas d'escalier. L'assiégeant qui aurait voulu gagner la salle haute devait enfoncer trois portes : celle du dehors et celle de l'intérieur, que des assommoirs percés dans la voûte de la salle basse défendaient, enfin celle qui fermait la salle haute derrière le parapet de la courtine.

La forteresse a quatre entrées. La première est la poterne au-dessus du fossé (fig. 8, 9, 10) ; c'est la seule qui s'ouvre de face, mais elle est protégée par deux tourelles rondes et on y accédait par un pont passant sur la pile formée par l'aiguille et qu'on coupait à l'approche de l'ennemi. Cette poterne est étroite ; elle n'a que 1 m. 50 de large et 2 m. 50 de haut. Il est surprenant, toutefois, qu'elle s'ouvre ainsi de face, et l'on peut se demander s'il n'y avait pas de l'autre côté du fossé, sur le plateau, un ouvrage avancé destiné à la protéger. Nous n'avons vu en cet endroit qu'une plate-forme rocheuse un peu plus haute que le sol environnant et à laquelle on accédait par quelques marches taillées dans le roc. Une bretèche surmontait cette poterne. On voit encore les deux corbeaux sur lesquels elle s'appuyait. Deux portes successives fermaient cette entrée et chacune était renforcée en arrière par une barre. La première barre entrait dans une rainure ménagée dans le jambage de l'entrée, la seconde barre passait à travers le mur et était manoeuvrée de la tourelle flanquant l'entrée au sud.

Les autres entrées sont, selon un système habituel dans les forteresses byzantines, percées dans le flanc d'une tour.

Dans le troisième ouvrage carré (n° 6) s'ouvre la principale entrée de la forteresse (fig. 12, 13, 22) ; nous venons d'en parler. Tout près de la porte vient s'appliquer le roc que surmonte la courtine contiguë à la tour. Ainsi dissimulée dans un endroit resserré, la porte ne pouvait être atteinte par les boulets des mangonneaux qu'on aurait placés de l'autre côté du ravin sur la colline. Les assiégeants qui auraient voulu enfoncer cette porte auraient été accablés du sommet de la tour et de la courtine. La seconde porte de cette entrée, celle qui ouvre sur l'intérieur de la place, est percée non en face de la première, mais dans le mur latéral, c'est-à-dire à angle droit ; c'est là encore un principe des Byzantins.

Les deux autres entrées ouvrent sur la basse-cour : l'une sur le ravin du nord (fig. 23), l'autre sur le ravin du sud. L'entrée au nord ouvre dans une tour carrée qui a certainement été construite en même temps que les grands ouvrages de la forteresse ; c'est le même appareil à bossages, et au-dessus de la porte intérieure, le même énorme linteau (fig. 24) surmonté d'un arc de décharge dont nous parlerons plus loin. Un étroit sentier presque à pic montant du ravin aboutit à cette entrée. Une bretèche placée non directement au-dessus de la porte, mais un peu en avant, défendait cette porte. La porte intérieure s'ouvre en face de celle-ci (fig. 24).

La tour carrée du sud où s'ouvre la seconde entrée de la basse-cour n'a pas de bossages. Dans le flanc de cet ouvrage est percée la porte regardant l'est ; elle ouvre sur un cul-de-sac constitué par un pan de courtine perpendiculaire et un redan de cette courtine faisant face à la porte. Des meurtrières défendant l'entrée sont percées dans ces deux pans de la courtine. La porte intérieure se trouve à angle droit de l'entrée.

Ce cul-de-sac, si favorable à la défense d'une entrée, soustraite ainsi, d'une part, à l'atteinte des projectiles de mangonneaux éloignés, et d'autre part, ne laissant le passage qu'à un très petit nombre d'adversaires qu'on aurait pu combattre facilement du haut des murailles, se retrouve exactement semblable à l'entrée principale de la citadelle byzantine d'Angora ; le P. de Jerphanion attribue cette citadelle aux environs de l'année 630, et la porte en question aux restaurations de Michel II le Bègue (820-829), faites après les dégâts causés par les attaques d'Haroun al Rachid (29).

Château de Saône

Château de Saône
Fig. 24. — Château de Saône.
Face intérieure de la tour 10 sur la basse-cour

C'est là un exemple nouveau des nombreux emprunts que les Croisés ont faits aux forteresses byzantines qu'ils occupèrent tout d'abord à leur arrivée en Terre-Sainte.

On observera que les deux portes de la basse-cour et la porte du saillant 6 (fig. 13, 23) s'ouvrent dans un retrait de la muraille d'un mètre de profondeur ; ce retrait monte jusqu'au sommet de la tour et se termine par un arc plein cintre dépassant le niveau de la terrasse. L'arc du saillant 6 a 0 m. 35 d'épaisseur. Il restait donc en arrière un espace vide de 0 m. 65 environ de profondeur. Rey a pensé qu'une herse glissait dans ce retrait et prétendait même avoir vu dans la voûte d'une des tours les scellements des ferrures, des contrepoids qui actionnaient cette herse. Nous ne les avons pas remarqués, et nous constatons qu'on ne trouve dans ce retrait ni les rainures habituelles par où glisse la herse, ni les traces d'usure que la herse aurait laissées sur les pierres. Ce large espace libre en arrière de l'arc nous paraît indiquer non une herse, mais un mâchicoulis au niveau de la terrasse d'où on aurait accablé de projectiles l'assaillant qui aurait tenté d'enfoncer la porte. Ce système se retrouve en France au château de Niort (vers 1160) et au prieuré de Champdieu (Loire) (30), mais les mâchicoulis derrière un arc bandé entre deux murs qu'on y voit ne défendent pas une porte comme ici, mais une muraille.

Nous signalerons une cinquième issue de la forteresse. C'est une petite porte dissimulée derrière le roc au pied du saillant carré 4 à son flanc est. Elle devait permettre en cas de siège à un messager de sortir de nuit de la place en descendant à l'aide d'une corde dans les rochers à pic en cet endroit.

Les bretèches de pierre dont on voit des vestiges à Sahyoun sont peut-être les plus anciennes qui existent dans les forteresses construites par les Occidentaux. Nous trouvons au couronnement des murs, en quelques endroits, deux corbeaux qui soutenaient une bretèche.

Ainsi à Sahyoun nous voyons le premier emploi encore bien modeste de ce système qui prendra une grande ampleur au XIIIe et au XIVe siècle.

Au Krak des Chevaliers, tout le front ouest de la première enceinte est défendu par une trentaine de bretèches, reposant sur trois et cinq corbeaux, très rapprochées les unes des autres et placées en encorbellement des courtines et des tours. Plus tard on verra les mâchicoulis sur corbeaux formant un encorbellement continu au sommet des ouvrages. Ici on n'a mis que quelques bretèches en des places ayant particulièrement besoin d'être défendues.

Si l'on voit apparaître les bretèches de pierre en Syrie beaucoup plus tôt qu'en France, où elles semblent ne se répandre qu'à la fin du XIIIe siècle et où jusque là on fit surtout usage de hourds de bois au couronnement des enceintes, c'est que la Syrie a toujours été pauvre en bois de construction. D'autre part, le bois était inflammable et pourrissait. Voyant les avantages des bretèches de pierre, et ayant peut-être observé l'usage fréquent qu'on en faisait en Terre-Sainte, les architectes de France abandonnèrent peu à peu les hourds de bois.

Château de Saône, description

Après avoir examiné les éléments de la défense, nous donnerons quelques détails sur les dispositions prises par les constructeurs pour la subsistance de la garnison à l'intérieur de l'enceinte.

Château de Saône

Château de Saône. Le fossé et les abreuvoirs.
Fig. 25. — Château de Saône.
Le fossé et les abreuvoirs taillés dans le roc

Nous avons déjà signalé deux hautes citernes voûtées en berceau brisé : l'une près de l'écurie, de 17 mètres de long ; l'autre vers le nord, de 36 mètres de longueur (fig. 21). La première devait recevoir l'eau, descendant par des canalisations de poterie, des terrasses des grands ouvrages voisins ; l'autre n'est qu'à demi-souterraine ; elle avait sa propre terrasse, d'où l'eau descendait dans ce vaste réceptacle. Enfin nous avons vu l'orifice d'une citerne ou d'un puits dans la basse-cour. Ces châteaux des Croisés avaient aussi des moulins, à vent, à bras ou mus par des animaux. Au Krak des Chevaliers se trouvait sur une tour un moulin à vent. A Sahyoun nous avons trouvé dans une salle plusieurs meules de moulin. Ces châteaux avaient aussi un ou plusieurs fours ; nous en avons retrouvés au Krak des Chevaliers, à Margat et à Kerak de Moab en Transjordanie. Ici nous n'en avons pas vu, mais il n'est pas douteux qu'il s'en trouvât.

Le capitaine Jarnias a signalé, à proximité de la tour 12, « un pressoir taillé dans le roc, avec la conduite qui permettait de faire écouler l'huile ?. »

Or nous avons trouvé en arrière de la grande citerne, enfoui dans la terre, un réservoir bien appareillé ayant la forme d'un oeuf. Ce réservoir n'avait qu'à peine 3 mètres de haut et environ 1 m. 50 de largeur. Sa petite dimension ne permet pas de penser à un silo pour conserver le grain, mais peut-être faut-il penser qu'il faisait l'office d'une grande jarre d'huile enfouie dans la terre et ayant dans le haut un orifice pour y puiser ?

A quelle date fut construit le château de Saône

Il nous reste à établir la date de la construction des ouvrages des Croisés. S'il est possible que Robert de Saône, mort en 1119, qui fut peut-être le premier seigneur de Saône, fut l'auteur de ces fortifications, on peut en tout cas penser, d'après un passage de Foucher de Chartres, que ce château, l'un des plus importants pour la défense de la Principauté, fut au plus tard fortifié aussitôt après la mort de Robert sur l'ordre du roi Baudoin II, donc aux environs de l'année 1120 (31).

Nous avons signalé à Saône l'appareil à bossages; on le retrouve dans les parties les plus anciennes du Krak des Chevaliers ainsi qu'à Giblet, que les Francs prirent en 1104 ; à Subeibe, où ils s'installèrent en 1129 et qu'ils perdirent en 1164 ; à Beaufort, qui fut occupé par les Croisés en 1139 et perdu en 1194 (32). Il est bien évident que c'est au début de leur occupation et non à la fin que les Croisés fortifièrent ces châteaux.

Nous avons négligé jusqu'ici d'insister sur un détail d'appareil qui frappe particulièrement ceux qui visitent Sahyoun : c'est sur certaines portes un énorme linteau de plus de 3 mètres de long, à bossages, surmonté d'un arc de décharge avec de grandes pierres à bossages. Ceci se trouve notamment sur la porte ouvrant sur la place à la tour 6 et sur la porte ouvrant sur la basse-cour à la tour 10 (fig. 24). Or nous retrouvons les mêmes dispositions à Giblet et à Beaufort.

Ces rapprochements avec des châteaux construits dans la première moitié du XIIe siècle, les défenses encore rudimentaires de Saône (tour ronde pleine à la base, petites bretèches sur deux corbeaux en petit nombre, merlons sans meurtrières), nous font penser que les fortifications de ce château, où les Croisés s'installèrent au début du XIIe siècle et qu'ils perdirent en 1188, furent construites dans les premiers temps qu'ils occupèrent cette position.

Nous signalerons, en terminant, deux observations qui concernent le fossé. Dans la paroi rocheuse opposée à celle qui soutient le donjon, les courtines et les tours rondes, on voit très bas de petites anfractuosités au-dessus desquelles court une ligne de trous (fig. 25).

Château de Saône

Château de Saône - Marques de Tacherons
Fig. 26. — Château de Saône - Marques de Tacherons

Ces anfractuosités étaient des mangeoires et des abreuvoirs creusés dans le roc ; des failles descendant le long du rocher alimentaient d'eau certaines d'entre elles. Au-dessus la ligne de trous indique l'emplacement de solives qui soutenaient un auvent. Dans cet endroit presque constamment à l'ombre, l'eau suintait du rocher et descendait dans ces abreuvoirs. En temps de paix, il est probable que les cavaliers laissaient souvent leurs chevaux dans ce fossé. Et ceux-ci trouvaient en arrivant de l'eau fraîche pour se désaltérer.

Sur l'autre paroi, sous la courtine entre le donjon et la poterne, on voit à environ 6 mètres du sol une large baie creusée dans le roc. En y montant à l'aide d'une échelle, le capitaine Jarnias a trouvé un étroit couloir qui devait être fermé par deux portes et au delà une vaste salle souterraine de 10 mètres environ de côté taillée dans le roc avec un haut pilier central. Le sol de cette salle est à plus de 3 mètres au-dessous du couloir. Elle est complètement obscure et nous n'y avons pas vu de communication avec l'intérieur de la place. Dans les parois sont creusées quatre niches avec une banquette.

L'idée d'une prison souterraine nous avait paru tout d'abord inacceptable, mais le texte suivant (33) nous fait penser que les forteresses franques et arabes devaient avoir des prisons de cette sorte. Voici ce texte tiré de la vie d'Ousama :
« Le fils du gouverneur d'At-Tour... m'a raconté ce qui suit :
« J'étais avec mon père dans sa province... Je sortis pour chasser. Des Francs m'assaillirent, me firent captif et m'enfermèrent à Bait Djibril (34), seul, dans une prison souterraine. Le seigneur de Bait Djibril fixa ma rançon à deux mille dinars. Je restai dans ma prison pendant un an sans que personne ne s'informât de moi. Un jour... on souleva la fermeture et on descendit vers moi, à l'aide d'une corde, un Bédouin... Il fut taxé à cinquante dinars pour sa rançon. A peine avions-nous passé un peu de temps ensemble qu'il me dit : « Veux-tu reconnaître qu'excepter moi, personne « ne te délivrera de ce cachot ? Sauve-moi pour que je te sauve... »
J'appelai le geôlier et je lui dis : « Préviens le seigneur que je désire m'entretenir avec lui. »
Le geôlier partit, revint, me fit monter du souterrain et m'introduisit auprès du seigneur, auquel je dis : « Il y a un an que je suis dans ta prison sans que personne se soit informé de moi... Depuis lors tu as emprisonné auprès de moi ce Bédouin que tu as taxé à cinquante dinars. Ajoute-les au chiffre de ma rançon et laisse-moi l'envoyer chez mon père pour qu'il me libère. »
« Fais », répondit-il.
Je retournai informer le Bédouin. Celui-ci s'en alla. J'attendis des mois... Une nuit, à mon extrême surprise, il m'apparut sortant d'une brèche sur la paroi du cachot et me dit : « Lève-toi. Par Allah ! Voici cinq mois que je creuse ce chemin depuis le village « de Kharba ! Enfin je suis parvenu jusqu'à toi. »
Je me levai. Nous sortîmes par ce chemin... Je ne sais ce dont je m'étonne le plus, de sa fidélité à la foi jurée ou de la précision avec laquelle il conduisit sa mine jusqu'au côté de la prison souterraine. »

La prison de Sahyoun fut-elle creusée par les Francs ou par les Musulmans ? Nous ne saurions le dire. Mais c'est très probablement dans cette obscure oubliette que mourut vers 1227 Pierre de Queivillers (35), un de ces innombrables chevaliers picards venus guerroyer en Terre-Sainte. C'est une lettre de son fils Gautier qui nous l'apprend. Son père avait été fait prisonnier par les Sarrasins, qui l'avaient emmené à Sahyoun. Gautier en avait avisé l'Ordre de l'Hôpital, qui avait entre autres généreuses missions celle de négocier le rachat des prisonniers chrétiens. Le 8 mai 1227 (36), il leur écrivait pour leur annoncer la mort de son père en captivité.

Ainsi chaque pas qu'on fait dans ces châteaux de Terre-Sainte évoque un souvenir émouvant et l'on revit avec une précision singulière les récits héroïques d'Ernoul, de Guillaume de Tyr et de Joinville, sur ce sol où tant de Français ont combattu et sont morts pour la défense d'un glorieux idéal.
Sources : Paul Deschamps - Gazette des Beaux-Arts N° 106 - Paris 1930. Gazette fondée en 1859 par Charles Blanc

Notes

1 — L'enceinte s'étend sur une longueur de 730 mètres ; sa superficie est de plus de 5 hectares ; l'altitude est de 439 mètres.
2 — Sahyoun fut visité et étudié par Guillaume Rey en 1864. Celui-ci, le premier, en donna un commentaire archéologique et historique dans son Étude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés (Paris, 1871). Mais il ne fit qu'une ébauche du plan, où l'on constate des erreurs. Hartmann s'y rendit en 1881 et M. René Dussaud en 1895 ; celui-ci fit au sujet de ce château des observations d'une portée générale sur les fortifications des Croisés (Voyage en Syrie, octobre-novembre 1895, dans la Revue Archéologique, 1896, tirage à part, p. 11-14). Max van Berchem y passa aussi en 1895 et dans son Voyage en Syrie (Max van Berchem et Edmond Fatio, Voyage en Syrie dans les Mémoires publiés par l'Institut français d'Archéologie orientale du Caire, 1913-1914, p. 267-283 et pl. LIX-LXII) , publia des photographies de cette forteresse et lui consacra une savante étude, dont nous tiendrons grand compte.
Signalons aussi l'intéressante notice sur Sahyoun publiée par le capitaine Jarnias dans l'excellent ouvrage du colonel Paul Jacquot : L'État des Alaouïtes... Guide touristique (Beyrouth, Imprimerie catholique, 1929, p. 203-214).
Jusqu'à présent, un plan complet de la forteresse n'existait pas. Je visitai rapidement Sahyoun avec M. François Anus, architecte D. P. L. G., et le capitaine Fred. Lamblin, en mars 1928. M. Anus y retourna quelques mois plus tard et en commença le plan. J'y revins et y passai cinq jours, en juin 1929, avec M. Anus, aujourd'hui architecte du Service des Antiquités de Syrie. Pendant ce court séjour, nous avons embauché quelques indigènes de la montagne, qui avec des haches et des serpes ont débroussé en partie l'intérieur de la place envahi par la végétation, ce qui a permis à M. Anus d'achever et de préciser son plan sur certains points.
Nous avons été grandement aidés dans nos recherches grâce aux facilités que nous ont procurées M. Schoeffler, gouverneur de l'État des Alaouïtes, et les capitaines Jarnias et Le Penven, successivement officiers du Service des Renseignements à Haffé. Qu'ils veuillent bien trouver ici l'expression de nos très vifs remerciements.
3 — Nous apprenons par M. Schoeffler que la route d'automobiles va maintenant jusqu'à Sahyoun. En outre, un hôtel va être construit pour les touristes à Lattaquié. L'État des Alaouïtes prendra désormais le nom d'État de Lattaquié.
« Une aiguille semblable destinée à soutenir un pont se voit aux châteaux francs d'Edesse (Ourfa), et de Gargar, dans le comté d'Edesse (Rey, Les Colonies franques de Syrie, Paris, 1883, p. 314). Le R. P. Savignac a signalé une pile naturelle servant à relier les deux sections d'un pont au château de Val Moïse, dans la terre d'Outre-Jourdain ; Revue Biblique, 1903, p. 117-120 ; cf. aussi Comte J. de Kergorlay, Sites délaissés d'Orient, Paris, 1911, p. 152 et pl. XXVII). »
4 — Max van Berchem a retrouvé là deux inscriptions arabes, qu'il croit pouvoir attribuer au sultan Qalawun (1279-1290), à son fils le sultan Khalil et à l'émir Sunqur al Achqar, que l'on sait avoir occupé Sahyoun à la fin du XIIIe siècle (Voyage en Syrie, p. 269).
5 — Certaines de ces marques ont 30 et même 40 centimètres. Quelques-unes sont sculptées en relief, ce que nous n'avons pas vu ailleurs.
6 — Nous avons trouvé une grande citerne analogue à celles-ci et munie d'un escalier au château franc de Subeibe dans le sud de la Syrie.
7 — René Dussaud, Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, Paris, 1927, p. 149.
8 — Dussaud, Topographie, p. 446.
9 — Aujourd'hui Darb-Sak ou Terbesek.
10 — Les chroniques arabes l'appellent Qal'at Qoseïr, aujourd'hui Qal'at ez Zau.
11 — La puissance des Francs s'étendit, pendant les premiers temps de l'occupation, bien au delà de l'Oronte et déborda même l'Euphrate, si bien qu'une partie de la Mésopotamie était sous la domination des comtes d'Edesse et des princes d'Antioche. A l'est de l'Oronte, ceux-ci occupèrent un certain nombre de villes, dont ils firent autant de places fortes, « Athareb, qu'ils appelaient Cerep, Zerdana (Sardone), Sermin, Ma'arrat en No'man (La Marre), Kafartab, et les grandes villes d'Al-Bara et d'Apamée (Fémie), toutes deux sièges d'un archevêché. Ils tinrent quelque temps en leur pouvoir les territoires immédiatement au nord et à l'est d'Alep. Or la grande ville musulmane était l'un des principaux marchés d'échange entre l'Orient et l'Occident, et les Francs prélevaient des droits sur les caravanes amenant par Mossoul, Bagdad, Rakka et Bâlis, les produits de l'Inde et de la Perse. 12 — Aujourd'hui Beshlamoun.
13 — Sur la position de ce château voyez Dussaud, note N° 2.
14 — Probablement Erzghan au nord-est de Djisr-esh-Shoghr.
15 — Laodicée dans l'antiquité, La Liche au temps des Croisades.
16 — Abou-Shama, Histoire, orientale, des Croisades, IV, p. 367. Cf. Dussaud, Topographie, p. 149 et note 6.
17 — Autobiographie d'Ousama, traduite par H. Derenbourg, Revue de l'Orient latin, II, 1894, p. 445-446.
18 — Foucher de Chartres, liv. III, ch. IV et V (Histoire, occidentale. des Croisades, t. III, p. 443-445).
19 — Vie d'Ousama, ouvrage déjà cité, note 17.
20 — Probablement Qal'at Fillehin, entre Sahyoun et Balatunus.Voir Dussaud, Topographie, p. 150-151.
21 — Il reste des ruines importantes de Baghras. Ce château fut, peu après la destruction de Saladin, reconstruit par le fils de Léon II d'Arménie. Les Templiers y firent des travaux au XIIIe siècle.
22 — Imad al Din et Baha al Din (Historiens orientaux des Croisades, IV, p. 365 et suivantes ; III, p. III, et IV, p. 364). — Van Berchem (ouvrage cité, Note 2) a utilisé les récits de ces deux auteurs. — Pour les autres chroniques, voir van Berchem.
23 — D'après l'une des chroniques, il semblerait que les Francs se réfugièrent non dans le donjon, mais dans le vieux château byzantin qui est sur une éminence au centre de la place : « Les Francs se retranchèrent sur la cime qui surmontait le château. » Ibn al Atyr, Histoire, orientale, des Croisades, I, p. 721-722.
24 — M. Sauvaget, qui a bien voulu déchiffrer pour nous cette inscription en fort mauvais état, y a lu :
Au nom de Dieu le clément, le miséricordieux, A ordonné de le faire [notre maître le sultan...] le juste, le... Abu l-Ma'âli Muha [mmad]. Il pense qu'il s'agit du sultan Mamelouk El-Malik en Nâzir Mohammed, fils de Qalawun, qui régnait en 1294. L'inscription serait donc très postérieure à la prise du château par Saladin, mais la restauration qu'elle indique doit être toutefois une conséquence des dégâts qui furent faits lors du siège de 1188.
25 — Bagaï, Laribus, Djeloula, Guessès, Timgad, Lemsa, Tobna, etc. Voyez Ch. Diehl, l'Afrique byzantine, Paris, 1896, p. 163 et suivantes. Gsell, Atlas archéologique de l'Algérie, 1911.
26 — Rey, voir notes N° 2 et N° 3.
27 — M. Dussaud a combattu très justement cette théorie. Cf. Voyage en Syrie, octobre-novembre 1895 (dans la Revue archéologique 1896, t. I, p. 11-14).
28 — Voir notamment la description du siège de Tyr en 1124, dans Guillaume de Tyr, liv. XIII, ch. X, Historien des Croisades, I, p. 569-570.
29 — G. de Jerphanion, Mélanges d'archéologie anatolienne (Mélanges de l'Université Saint-Joseph, t. XIII), Beyrouth, 1928, 1 volume de textes et 1 volume de planches, Ier vol. p. 175-178 et 208-214, et 2e vol. p. XCII.
30 — Cf. G. Enlart, Manuel d'archéologie française. Architecture civile et militaire (1904), fig. 234 et 222.
31 — Voir plus haut, note 18, et Foucher de Chartres, Historien occidentaux des Croisades, III, p. 444-445.
32 — Beaufort fut repris au XIIIe siècle, mais les défenses que les Francs ajoutèrent alors ont un caractère différent.
33 — H. Derenbourg, Anthologie des textes arabes inédits, par Ousama et sur Ousama. Cf. G. Schlumberger, Récits de Byzance et des Croisades, 2e série, 1922, p. 115.
34 — Beit Djibrin, château franc de Palestine à l'est d'Ascalon.
35 — Queivillers, Somme, arrondissement de Péronne, commune de Chaulnes.
36 — Delaville Le Roulx, Cartulaire de l'Ordre des Hospitaliers, II, p. 363, n° 1861.

Sources : Paul Deschamps - Gazette des Beaux-Arts N° 106 - Paris 1930. Gazette fondée en 1859 par Charles Blanc

 

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