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La première Croisade par Foulcher de Chartres

Prise de la ville de Nicée par Guillaume de Tyr
Prise de Nicée Tatin était un Grec, favori de l'Empereur, l'être le plus déloyal et le plus faux qui fut jamais. Il en avait bien l'apparence, car il avait eu le nez mutilé. Sur l'ordre de son seigneur, il se mit avec nos gens, et leur dit qu'il les conduirait. Il connaissait, en effet, très bien le pays, et tous les passages où les nôtres voulaient aller. Mais l'Empereur ne l'avait fait que par méchanceté, car il se fiait tant en la déloyauté de ce Tatin, qu'il savait bien qu'il leur procurerait toujours le pis, et les conseillerait à leur dommage.

Il était comme la couleuvre parmi les anguilles. L'Empereur lui avait commandé de lui faire savoir, chaque jour, la situation et les projets des Barons ; et, en conséquence, il lui ferait connaître ses volontés.

Ce fut là que, pour la première fois, les Chrétiens furent ensemble ; et firent une seule armée de tous ceux qui, par tant de voies, étaient arrivés en ce lieu. Alors, pour la première fois, les barons "chevetaines" ou commandants, se réunirent et purent parler de leur commune besogne, car jamais ils n'avaient eu d'entrevue. Selon ce qui fut su avec certitude, en comptant et par estimation, quand ils furent assemblés devant Nicée, ils avaient six cent mille hommes à pied, et cent mille à cheval, tant chevaliers que sergents montés et portant haubert. Ils étaient tous décidés à bien commencer leur guerre. Ils désiraient réaliser si glorieusement leur premier fait d'armes [que tous les autres gens les craindraient].
De la cité de Nicée

De la cité de Nicée, sachez qu'elle fut dépendante de l'archevêché de Nicomédie. Mais l'Empereur Constantin la fit ôter du pouvoir de cet archevêché. Elle en fut retirée pour l'honorer de ce que le premier des quatre grands conciles s'y était tenu. En effet, au temps du pape saint Sylvestre, Alexandre était patriarche de Constantinople, et Constantin empereur. Arius était un hérétique qui se trompait sur certains points de la foi ; et beaucoup de gens le suivaient.

C'est pourquoi s'assemblèrent au concile, en la cité de Nicée, trois cent dix huit prélats ; et il y fut disputé contre ces popelicans (hérétiques). Sur le témoignage des Ecritures, et avec l'accord des saints hommes présents, Arius et son hérésie furent condamnés. Plus tard, au temps d'un autre Empereur Constantin, fils d'Irène, se rassembla, là même, un autre concile qui était le septième. Lors, Adrien était pape à Rome, et Tarasius, patriarche de Constantinople. Là furent condamnés une sorte d'hérétiques qui disaient que toutes les images qu'on fait dans la Sainte église étaient contre la foi [et qu'étaient déloyaux et faux chrétiens ceux qui les toléraient].

Cette cité de Nicée est située dans une plaine, mais les montagnes sont proches. Il ne s'en faut guère qu'elles ne soient tout autour. La terre est très belle et très plantureuse. De grandes forêts sont à coté. Un lac très large et très long s'étend près de la ville, vers l'occident. Par là viennent, sur des nefs, les vivres et les autres marchandises dans la cité. Quand il vente, de fortes vagues frappent les murs. De l'autre côté de la ville les fossés sont larges et profonds, et pleins d'eau du lac et d'autres sources Les murs tout autour étaient forts, hauts, épais, et garnis de grosses tours.

Les gens de la ville étaient fiers, hardis, et éprouvés aux armes et ils étaient très nombreux. Quand nos gens s'en approchèrent, la force de la ville les émerveilla.

Soliman, était un très puissant Turc. Il avait la seigneurie de cette cité et de toute la terre d'alentour. Il était très sage, hardi, et vaillant de corps. Dès lors qu'il sut la venue de nos gens, il s'était pourvu d'amis et de mercenaires pour défendre sa cité et ses terres. Un sien oncle, nommé Belfeth, très puissant et très riche sultan de Perse, avait conquis, il n'y avait guère, toute la terre qui va du Bras saint Georges jusqu'en Syrie, soit trente journées de marche de long. En ce temps là. Romain Diogène était empereur, avant cet Alexis qui avait maintenant l'empire.

Ce Belfeth avait donné la plus grande partie de cette terre à Soliman, son neveu, si bien qu'il tenait tout le pays, depuis la cité de Tarse qui est en Cilicie, jusqu'au Bras saint Georges. Ainsi il avait ses baillis, en face et à la vue même de Constantinople, qui recevaient les péages et les droits qu'ils prélevaient sur les marchands de la ville, et sur les autres.

Ce Soliman s'était retiré dans les montagnes, avec autant de gens qu'il avait pu avoir, à dix milles de l'armée. Il ne faisait que chercher l'occasion d'attaquer les nôtres ; et de faire cesser le siège, s'il le pouvait.

Nos gens arrivèrent devant la ville sans ordre, sans accords, et commencèrent à attaquer sans commandement. Mais les chefs, sur qui reposait le poids de la besogne, recommencèrent à désigner les places pour que la ville fut bien investie, de façon que les gens de dedans n'en puissent sortir, et que les gens de dehors n'y puissent entrer. Mais le grand lac, qui touchait à la ville, les en empêchait ; et, malgré l'armée, les gens pouvaient aller et venir par bateaux, comme il leur plaisait. Les nôtres n'avaient aucun navire, et ils ne pouvaient interdire le lac. Par la terre, ils les avaient vraiment bien assiégés.

Soliman, qui vit sa cité ainsi entourée de tels gens, et si nombreux, ne fut pas content. Il craignait beaucoup que ceux de la ville ne s'effraient. C'est pourquoi, il leur envoya deux de ses messagers personnels. Il leur commanda d'entrer dans la ville par le lac, et de leur parler ainsi de sa part :
"Je vous tiens pour des hommes si vaillants et d'une telle prouesse, que je suis sûr que vous n'estimez guère ces malheureuses gens qui vous ont assiégés. Ce sont des fous, venus de très lointains pays, du côté du soleil couchant. Ils sont las et fatigués, mal équipés et mal vêtus. Ils n'ont même pas de chevaux qui puissent supporter de grandes peines. Quant à nous et nos montures, nous sommes frais et reposés, dans notre propre pays. Il n'est nul doute que nous valons mieux qu'eux. Vous pouvez le savoir, car il n'y a pas longtemps que nous en déconfîmes plus de cinquante mille, en un jour. C'est pourquoi, prenez courage, et conduisez-vous en prud'hommes. Demain, à l'heure de none, vous serez délivrés d'eux, sans faute. Mais soyez bien attentifs et bien prêts, quand nous nous jetterons sur leur armée, à sortir sur eux, toutes portes ouvertes. Vous nous aiderez à la victoire ; et vous en partagerez l'honneur et le profit."

Les messagers de Soliman vinrent par le lac, et arrivèrent pas très loin de la ville. Ils commencèrent alors à regarder et à épier par où ils pourraient le mieux y entrer. Nos gens les aperçurent, et leur coururent sus. L'un d'eux fut tué au moment de la capture, l'autre fut amené, tout vivant, devant les Barons. Ils le mirent à la torture, et il leur avoua la vérité. Il leur dit que Soliman les avait envoyés dans la cité pour les réconforter, et pour leur dire que leur seigneur viendrait le lendemain, avec beaucoup de monde, et attaquerait soudainement l'armée. Les Barons le crurent, et commandèrent de le garder. Ils prirent conseil entre eux sur ce qu'ils feraient.

Le comte de Toulouse et l'évêque du Puy n'étaient pas encore venus jusqu'à l'armée. Les Barons les envoyèrent chercher, et leur firent dire de se hâter, et pourquoi. Ceux-ci se mirent aussitôt en route ; et chevauchèrent toute la nuit, si bien qu'ils arrivèrent à l'armée avant le soleil levant, bannières levées et sonnant les trompes. Ils étaient beaucoup de gens, et bien équipés.

A peine s'étaient-ils logés aux places qu'on leur avait gardées, que Soliman vint aux alentours de la troisième heure du jour, comme l'avait dit celui qui avait été pris. Il était déjà descendu des montagnes dans la plaine. Nos gens, qui étaient sur le qui-vive, s'armèrent et firent sonner les trompes. Chacun se mit dans sa bataille, comme il était ordonné ; et les rangs furent très vite formés.
Une troupe de dix mille cavaliers se sépara du reste des gens de Soliman. Ils se dirigèrent vers la ville, face à la porte du Midi. Là s'était logé le comte de Toulouse, et on lui avait donné cette porte à garder. Mais Soliman, qui était venu la veille épier cette entrée, n'y avait vu personne. Il croyait que la porte était libre, car il ne savait rien de la venue du Comte et de ses gens.

Cette troupe se jeta sur eux. Ils les reçurent très furieusement à ;oups de glaives et d'épées. Assez facilement, ils les ébranlèrent et les firent reculer. Soliman, qui les suivait de près, les fit retourner au combat avec lui ; et le Comte lui-même se jeta dans la mêlée. Le duc Godefroy, Bohémond, et le comte de Flandres virent qu'il y avait trop de Turcs, et que le comte de Toulouse ne les pourrait pas supporter longtemps. Ils dirigèrent leurs batailles de ce côté, et se jetèrent parmi eux. Il y eut beaucoup de durs coups et d'épaisses mêlées, et de nombreux Turcs tués. Là se distinguèrent Tancrède ; Guy de Garlande, le sénéchal du roi de France ; Guy de Porcesse ; Roger de Bameville. Ils emportèrent le prix devant tous les autres. Cette bataille dura bien une heure toute entière.

A la fin, les Turcs ne purent plus souffrir le choc de nos gens, mais ils s'enfuirent et se déconfirent laidement. Nos gens ne les poursuivirent guère, car les bois et les montagnes, où ils se réfugièrent, étaient tout proches. Il y eut ce jour là quatre mille Turcs de morts ; et quelques uns furent pris vivants. Nos gens eurent grande joie de cette victoire, et revinrent à leur siège. Ils entourèrent la ville du mieux qu'ils purent.

Pour courroucer et effrayer ceux de dedans, qui avaient attendu le secours, ils firent jeter dans la ville, par les mangonneaux, une grande partie des têtes des Turcs tués dans la bataille. Ils envoyèrent à l'Empereur, de la part des Barons, les prisonniers et mille têtes des morts. Il leur en sut bon gré, et en eut grande joie. Il renvoya à tous les barons de nouveaux dons en joyaux, étoffes de soie ; et cela avec beaucoup de largesse. Il ordonna qu'on porta à l'armée, en abondance, vivres et autres choses, et que rien ne leur manqua.

Les barons réfléchirent aux moyens d'investir cette cité de tous côtés, car, autrement, il ne leur semblait pas qu'ils puissent la contraindre à capituler. Ils fixèrent, en commun, les logements de tous. Du côté du soleil levant, ils mirent le Duc, ses deux frères, et tous leurs gens ; au Nord, furent logés Bohémond, Tancrède, et les autres barons venus en leur compagnie ; le comte de Flandres et le duc de Normandie, et leur armée se logèrent près d'eux ; du côté du Midi, ce fut le comte de Toulouse, Hugues le Grand, l'évêque du Puy, le comte de Chartres, et beaucoup d'autres barons avec leurs gens. La cité fut ainsi toute enclose, sauf vers le lac, situé du côté du couchant.

Puis ils envoyèrent en hâte des hommes dans la forêt. Ils en firent venir une grande quantité de merrain, pour construire des engins. Tous les charpentiers et les forgerons se présentèrent ; et il y en eut beaucoup ! En peu de temps et en plusieurs lieux, ils dressèrent perrieres et mangonneaux. Ils firent des chats et des galeries couvertes pour franchir les fossés, et amener les mineurs au pied des murs. On jeta beaucoup de grosses pierres sur les remparts et les tours, si bien que les murs furent durement endommagés en plusieurs endroits. Ils mirent bien sept semaines pour faire cela. Il y eut souvent des sorties et de bons combats devant les portes.

Un jour, les Barons décidèrent qu'on donnerait l'assaut. A cet assaut, ils ne firent pas beaucoup de dommages à ceux de la ville ; mais ils y perdirent, entre autres, deux très vaillants hommes : l'un s'appelait Baudouin Chauderon ; c'était un riche et bon chevalier, natif du Berry. L'autre [qui était de Flandres] se nommait Baudouin de Gand ; il était preux et hardi. Tous deux s'étaient fort avancés devant la brèche. Lun fut tué d'une pierre, l'autre d'une flèche : l'assaut en resta là.

Il fut recommencé un autre jour, sur accord des Barons. Guillaume, le comte de Forez, y fut tué d'une flèche ; et Gale de L'ÎsIe, d'une autre. Tous deux étaient de hauts hommes, et ils attaquaient la brèche hardiment. Là, en ce même temps, Guy de Porcesse mourut de maladie. C'était un baron [de Champagne] très généreux et bon chevalier. L'armée eut beaucoup de peine de la perte de ces barons. [Mais les réconfortait beaucoup l'espérance qu'ils avaient, tous, que Nôtre-Seigneur, qui les faisait mourir en son service, les en récompenserait hautement pour l'éternité]. Ils les enterrèrent noblement, puis s'occupèrent à nouveau de leur besogne.

Un jour, les chefs décidèrent d'un commun accord que les châteaux qu'on avait construits seraient avancés et approchés des murs. En effet chez lui, chacun des hauts barons avait donné l'ordre de construire un engin mobile. Le comte Herman de Tiesche-terre et Henri de Asque, qui étaient des chevaliers entreprenants, avaient conçu et fait faire un château, en grosses poutres de chêne. Ils avaient mis dessus vingt chevaliers, bien à couvert. En dessous, il y avait des sergents et des mineurs en grand nombre pour piquer le mur. Ils approchèrent tant ce château qu'ils le joignirent au mur. Les chevaliers, dessus, commencèrent à le défendre ; et ceux de dessous piquaient le mur violemment.

Les Turcs de la ville avaient dirigé la plus grande partie de leurs engins vers ce château. Ils l'avaient atteint de maints coups, tant que sous le choc d'une grosse pierre il se rompit et s'écrasa en masse, tout ensemble. Personne n'en réchappa ni dessus ni dessous, mais ils furent tous tués. On en fit grand deuil dans l'armée. Et beaucoup en auraient été découragés, sans le soutien qu'ils mettaient en Dieu.

Chacun ne cessa pas, pour cela, de mettre toute sa peine à accabler ceux de la ville. Ils leur faisaient tant d'assauts, de jour comme de nuit, qu'ils leur laissaient peu de repos. Mais il y avait une chose qui accablait trop nos gens. C'était de voir, chaque jour, arriver dans la ville, par le lac, vivres frais, hommes en renfort, armes et autres provisions. Ils ne pouvaient l'empêcher, et s'en irritaient.

Les Barons voulurent tenir un conseil pour voir comment ils pourraient empêcher ces arrivées par eau. Ils s'assemblèrent ; et ils furent d'accord pour envoyer à la mer leurs chevaliers les plus sages et une grande quantité de gens à pied, [et beaucoup de leurs fabricants d'engins]. Ils prendraient tous les vaisseaux qu'ils pourraient trouver, et les mettraient sur les chariots de l'armée qu'on leur enverrait. Ceux qu'ils pourraient amener entiers, ils les amèneraient. Les autres, ils les démonteraient en deux ou trois morceaux. Ils envoyèrent de bons messagers, avec leurs lettres, à l'Empereur, et le prièrent fort aimablement de leur faire délivrer des navires. Ceux qui furent chargés de la besogne vinrent à la mer sans tarder. Sur l'ordre de l'Empereur qui l'avait fait volontiers, ils trouvèrent des nefs en quantité, telles comme ils en avaient besoin.

Ils les tirèrent à sec, hors de l'eau. Ils accouplèrent ensemble quatre ou cinq chars, selon la nécessité. Ils mettaient dessus, à force de gens, les nefs toutes entières. Ils mirent beaucoup de monde aux cordes et à tirer ; si bien qu'ils amenèrent ce charroi à l'armée, en une nuit, sur une distance de sept milles, ou plus. Ces nefs furent déchargées et vite mises sur le lac, car il y avait beaucoup de gens de l'armée qui y aidaient volontiers. Ils trouvèrent parmi eux des marins qui savaient suffisamment de navigation. Ils les répartirent parmi les nefs.

Une grande quantité de vaillants hommes armés s'offraient pour y monter. Ils en prirent autant que nécessaire. Ils en équipèrent les nefs, puis les envoyèrent sur le lac. Il y en avait où entraient bien cent hommes avec armes ; d'autres seulement cinquante, ou trente, ou vingt, tant qu'il y en eut suffisamment. L'armée des pèlerins, quand elle vit que la route du lac était ainsi interdite, eut une très grande joie ; et bien leur fut avis que le siège ne durerait plus longtemps.

Les Turcs de la ville, qui avaient vu comment nos gens avaient mené à fin, en si peu de temps, une besogne si importante et si difficile, en furent étonnés et effrayés. Cela à cause de l'énergie des nôtres qu'ils avaient pu voir dans cette affaire ; mais surtout parce qu'ils avaient perdu l'arrivée des navires, et se trouvaient maintenant enclos de tous côtés.

Quand les Barons virent que leurs nefs allaient librement partout sur le lac, et que nul ne pouvait s'y opposer, ils firent crier à tous l'ordre de s'armer et de venir pour l'assaut. Ils décidèrent que chaque baron ferait attaquer à l'endroit où il était logé. Chacun commença par encourager et admonester les siens. L'assaut fut plus fort qu'il n'avait jamais été. Les uns s'occupaient à faire lancer les engins, dont il y avait un grand nombre ; les autres à tirer en avant les chats et les châteaux. Il n'y en avait aucun qui n'y mit tout son effort et son pouvoir.

Dans la partie du midi qui avait été donnée au comte de Toulouse, se trouvait une tour plus haute et plus grosse que les autres. A côté, il y avait le palais de la femme de Soliman. Le Comte, depuis plusieurs jours, essayait de toutes ses forces d'abattre cette tour. Il y avait utilisé longuement deux grosses perrieres, mais il n'en avait pas abattu une seule pierre. Pour ne pas avoir la honte d'abandonner ce qu'il avait entrepris, il avait fait faire de nouvelles perrieres qui lançaient des pierres encore plus grosses.

Le jour de l'assaut, dans cette tour qui avait si longtemps tenu, on commença à voir des fissures. Une grande poussière en sortait sous le choc des pierres. Les gens de l'armée s'en aperçurent, et virent que la tour menaçait de s'écrouler. Ils traversèrent le fossé, et amenèrent un chat jusqu'au mur. Ils commencèrent rapidement à miner le mur et à le percer. Ceux de dedans jetaient de grosses pierres sur le chat, et blessaient profondément avec leurs arcs et leurs arbalètes ceux qu'ils pouvaient voir à découvert. Quand ils s'aperçurent qu'ils allaient perdre la tour, ils firent, de leur côté, un mur de pierre et de chaux, fort et épais. Les nôtres, qui étaient dans le chat, eurent bientôt fait un trou dans le mur, où deux hommes puissent entrer de front.

Sur le mur, du côté où le duc Godefroy attaquait, il y avait un Turc, grand, fort, et hardi, qui faisait de grands dommages à nos gens et en blessait beaucoup, en tirant avec un fort arc turquois. [Avec cela, il savait un peu de notre langue] et ne cessait pas d'injurier et d'outrager ceux qui attaquaient ; et il les traitait de couards. Le Duc le vit et l'entendit plusieurs fois. Cela lui déplut beaucoup. Il réfléchit à la possibilité de venger la chose. Tant, qu'il prit une forte arbalète, la tendit, et la garda toute encochée. Quand ce Turc apparut de nouveau, le Duc tira et le frappa en plein dans le ventre, en sorte qu'il tomba du mur à terre. Un grand cri de joie s'éleva dans l'armée. Le Duc en eut grande grâce et maintes bénédictions. Les autres Sarrasins, qui étaient à la défense de ce côté, en furent ébahis et épouvantés, si bien qu'ils se défendaient moins courageusement.

Ceux des Turcs, qui étaient en d'autres parties de la ville, du haut des tours, jetaient de grosses pierres sur nos gens qui montaient à l'assaut. Ils blessaient aussi beaucoup de ceux occupés à jeter ou à tirer. Sur nos engins, que l'on avait dressés contre les murs, ils versaient de la poix, de l'huile, et de la graisse. Puis ils jetaient des brandons et autres choses en feu, en telle quantité que plusieurs brûlèrent.

Ceux qui, dans la partie occupée par le comte de Toulouse, attaquaient la tour dont je vous ai parlé, mettaient toute leur peine à miner le mur. Cependant une chose les décourageait beaucoup. Tout ce qu'ils avaient démoli le jour, ceux de dedans le reconstruisaient la nuit ; si bien qu'ils étaient près de tout abandonner, et commencèrent à travailler mollement.

Tant, qu'un chevalier, très vaillant et très hardi, de l'armée des Normands, vint à cet endroit, et commença à admonester les assaillants à aller de l'avant. Il passa le fossé, le heaume lacé, l'écu sur la tête ; et il démolissait vigoureusement le mur dont les Turcs avaient bouché l'ouverture. Il ne fut pas suivi. Ceux d'au-dessus jetèrent sur lui tant de grosses pierres qu'ils l'écrasèrent, à la vue des autres. Puis, avec des crocs, ils remontèrent son corps, le désarmèrent, et le jetèrent ensuite aux nôtres. Ceux-ci le prirent et l'enterrèrent avec beaucoup d'honneurs. Il fut très regretté dans l'armée.

Les Barons virent bien qu'ils perdaient beaucoup de leurs gens dans ces assauts, et faisaient peu de dommages à leur ennemis. Ils s'assemblèrent donc, et prirent conseil sur ce que l'on ferait. Un homme se présenta devant eux. Il était Longobard, et avait bien vu que le travail de tous les fabricants d'engins n'avait guère favorisé la prise de la ville. Il dit aux Barons qu'il était un très bon ouvrier en ce métier. Si on lui fournissait ce qu'il fallait, avec l'aide de Dieu, il aurait en peu d'heures abattu la tour, qui avait coûté tant de peines. Il y ferait une large voie pour qui voudrait entrer dans la ville. Ceux qui entendirent cela en furent joyeux. Ils lui promirent qu'il aurait tout ce qui lui serait nécessaire ; et, en plus, un bon salaire et une grande récompense, si les faits suivaient les paroles.

Il prit des ouvriers, et eut du merrain comme il le souhaitait. Il fit son engin, très beau et très fort, en peu de temps. Il le mit contre le mur, tout plein de gens armés, et de pionniers. Ceux, qui étaient sur le mur et sur la tour, jetaient, avec force et en nombre, des grosses pierres, des traits, et du feu. Mais l'engin était si fort et si raide, que les coups ne lui faisaient point de mal, et que le feu ne pouvait y prendre. Quand ceux de la ville s'aperçurent qu'ils ne pouvaient nuire à ce château, ils s'en épouvantèrent fort, et en furent tout désespérés. Les nôtres s'efforcèrent, de tout leur pouvoir, d'ôter les grosses pierres du pied de la tour, et de mettre de nombreux étais très forts et solides.

Quand ils eurent tant miné que cela leur parut suffisant, ils ajoutèrent du combustible en abondance dans ce mur, qui était fortement étayé. Alors ils y boutèrent le feu de toutes parts, et se retirèrent en sécurité dans leur engin.

Aux environs de minuit, le combustible fut consumé, ainsi que les étais. La tour s'écroula avec un si grand fracas que toute la terre en trembla. Il n'y en eut aucun, si hardi fut-il, qui n'en éprouva une grande horreur et un grand effroi. Nos gens firent sonner les trompes, et crier aux armes pour venir à l'assaut.

La femme de Soliman avait été longtemps en proie au malheur, à la peur, et à la crainte, dans la cité assiégée. Quand elle entendit la tour s'écrouler, elle faillit en mourir d'effroi. Elle se dit qu'elle n'en pourrait supporter davantage. Elle fit appareiller sa flotte, et se mit sur le lac pour s'échapper de nuit. Mais nos gens qu'on avait mis sur les nefs, pour surveiller l'eau, abordèrent son navire, et prirent la dame avec deux de ses fils. Au matin, ils les amenèrent devant les Barons. Ceux-ci les firent bien garder avec les autres prisonniers.

Les Turcs de la ville étaient dans une situation désespérée, du fait de cette si importante brèche. Ils furent très surpris par la fuite de leur Dame. Ils demandèrent donc des trêves pour parler aux Barons de la reddition de leur ville.

Tatin, ce Grec dont je vous ai parlé plus haut, qui était fort rusé et mauvais, parla en secret aux plus hauts hommes de la ville. Il leur montra que ces pèlerins, qui venaient de pays étrangers, étaient de cruels barbares, et de mauvaises gens. Ils leur feraient tout le mal possible, et détruiraient le peuple et la terre, s'ils se rendaient à eux. Mais s'ils voulaient honorer l'Empereur en se remettant, eux et leur ville, en ses mains, lui, qui était leur voisin, les garderait en sécurité, et leur ferait de grands biens. Il fit tant par ses paroles qu'ils furent convaincus. Ils firent dire aux Barons que, s'ils le voulaient, ils remettraient leur vie, la cité, et tous leurs biens, sous la sauvegarde de l'Empereur.

Cette parole ne déplut que fort peu aux Barons, car leur intention était de poursuivre leur route. De plus, ils espéraient bien que l'Empereur, suivant les accords passés avec eux, ferait répartir dans l'armée le butin et tous les gains. Cependant, avant d'accepter cette demande, ils firent libérer et rendre à l'armée tous les gens de Pierre l'ermite qui avaient été faits prisonniers au château de Civitot, ainsi que tous ceux pris à ce siège, ou auparavant.

Ensuite, ils furent tous d'accord, petites gens et Barons, pour envoyer des messagers à l'Empereur. Ils lui feraient dire que les Barons et l'armée des Chrétiens, qui avaient assiégé Nicée, avaient contraint les habitants à se rendre. C'est pourquoi, ils lui demandaient, tous, d'envoyer de ses grands hommes, et suffisamment de gens, pour recevoir la ville et les prisonniers qui étaient nombreux. En effet, ils étaient tous d'accord à ce que l'honneur lui en revienne, que la ville soit en sa possession, et les prisonniers en sa volonté. Quant à eux, qui étaient décidés à accomplir leurs vœux, ils voulaient partir de ce lieu, et diriger leur route vers la Syrie.

L'Empereur eut grande joie de ces nouvelles. Il ne tarda pas, mais, pour recevoir la cité, il envoya aussitôt ceux de ses barons en qui il avait le plus confiance, et de très nombreux hommes d'armes. Ils approvisionnèrent la ville en tout ce qui lui était nécessaire. Ils firent refaire les murs, et réparer les brèches des tours. Tout ce qu'ils trouvèrent dans la ville, d'armes, de richesses, et de vivres, ils le saisirent au profit de l'Empereur. Ils envoyèrent les prisonniers à Constantinople.

A chacun des Barons, l'Empereur avait envoyé une lettre personnelle, et fait de grands dons. Il les remerciait beaucoup de l'honneur qu'ils lui avaient fait, et de la loyauté qu'ils lui avaient gardée ; car ils avaient déjà bien agrandi l'empire. Les petites gens de l'armée, qui avaient peiné à ce siège et y avaient mis tous leur cœur, se plaignaient beaucoup. En effet, ils avaient espéré qu'on leur donnerait une part de toute la richesse et de tout l'approvisionnement de cette cité. Mais, maintenant, les gens de l'Empereur emportaient tout, si bien que leurs efforts n'étaient guère récompensés.
La plainte en était grande, et vint jusqu'aux Barons. Ceux-ci reconnurent qu'on leur faisait tort. Les accords entre eux et l'Empereur étaient tels que toutes les villes, qui avaient appartenu à l'empire, qu'ils trouveraient sur leur route et dont ils s'empareraient, ils les rendraient à l'Empereur. Mais les proies et les gains seraient donnés à l'armée. L'Empereur venait déjà de violer ces accords, mais ce n'était, certes, ni le temps ni le lieu d'entrer en querelle avec les Grecs. C'est pourquoi les Barons firent taire les petites gens, car le pèlerinage pourrait en être contrarié.

Ainsi, il fut souffert que la femme de Soliman et ses deux fils, avec les très nombreux autres prisonniers, fussent remis sous la sauvegarde de l'Empereur, qui fit grande fête à la Dame et aux enfants. Tant qu'ils furent dans la ville, il les traita avec beaucoup d'honneurs. Peu de temps après, il les renvoya à Soliman, entièrement quittes et libres, sans rançon. Il fit cela pour avoir l'amitié et la grâce des Turcs, afin de pouvoir, ensemble, nuire à nos gens. Et puis, il se disait que, s'il arrivait aux Turcs, dans une autre cité que les Pèlerins auraient prise, de se trouver dans la même situation, ils n'auraient aucune crainte de se rendre à lui.

Ainsi fut prise la ville de Nicée, l'an de l'Incarnation de Jésus-Christ mille quatre vingt dix sept, au moins de juin, le vingtième jour de ce mois.

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Sources : Textes de Foulcher de Chartres - Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France ; Editions J-L. J.Brière, Librairies : Paris 1825

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