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La première Croisade par Foulcher de Chartres

Première Croisade par Foulcher de Chartres

 

Prise de la ville d'Antioche par Guillaume de Tyr
Templiers.net Cependant les habitants et le gouverneur d'Antioche n'étaient pas sans vives inquiétudes sur leur situation, en voyant le courage et la patience de notre armée et sa persévérance à poursuivre son entreprise au milieu de toutes sortes de calamités, malgré l'horreur de la disette et les rigueurs de la saison. Ils écrivaient de tous côtés, et envoyaient de nombreux messagers pour solliciter les secours les plus prompts chez les princes qui habitaient les contrées limitrophes, leur adressant les plus vives représentations et les suppliant de céder au sentiment de la compassion et de courir au plus tôt à la défense de leurs frères : en même temps ils leur indiquaient le mode le plus convenable pour les seconder dans leurs opérations ; c'était de s'avancer vers la ville et de ce cacher en embuscade pour attendre le moment où les assiégés se trouveraient, selon leur coutume, engagés contre leurs ennemis dans les environs du pont, de se précipiter sur eux à l'improviste tandis que les troupes du camp et celles de la ville seraient également occupées, de sorte qu'aucun d'eux ne pût espérer d'échapper à la mort. A la suite de leurs vives sollicitations, de nombreuses troupes, levées à Alep, à Césarée, à Damas, à Emèse, à Hiérapolis, et dans plusieurs autres villes situées sur les frontières, se réunirent secrètement, et, marchant sans bruit, ainsi qu'il leur avait été recommandé, elles dressèrent leur camp aux environs d'un lieu nommé Harenc, situé à quatorze milles d'Antioche, dans l'intention de marcher à toute hâte contre le camp des Chrétiens au moment où ils seraient occupés à livrer un nouvel assaut. Mais les fidèles, qui habitaient dans le même pays et rendirent de grands services à nos troupes en diverses occasions, ne manquèrent pas d'informer les princes de l'arrivée et des dispositions de ces ennemis, et dès qu'ils en furent instruits, les princes se réunirent pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire. Ils arrêtèrent dans leur conseil que tout ce qu'il y avait dans l'armée de cavaliers, ayant des chevaux disponibles, se réuniraient en armes au premier crépuscule du soir ; que ce corps sortirait secrètement et sans bruit du camp, chacun suivant la bannière de son chef, et que pendant ce temps, toute l'infanterie demeurerait dans la camp, pour veiller soigneusement à sa défense, jusqu'au retour de ceux qui devaient tenter cette nouvelle expédition avec l'aide du Seigneur.

A l'entrée de la nuit, ainsi qu'il avait été convenu, les chefs sortirent donc de leurs retranchements à la tête de sept cent cavaliers tout au plus, et, traversant le pont, ils se rendirent au lieu placé entre le lac dont j'ai déjà parlé, et le fleuve Oronte, sur un d'un mille d'étendue environ, et ils y passèrent la nuit. Pendant cette même nuit les ennemis avaient aussi traversé le fleuve sur un point qui se trouve au dessus, ne se doutant nullement de l'arrivée de nos troupes. Le lendemain, à la pointe du jour, les princes prennent les armes en toute hâte, divisent leur petite armée en six escadrons et assignent à chacun les chefs qui doivent les guider au combat. Les Turcs, cependant, s'approchaient de plus en plus, et apprenant par leurs éclaireurs que nos soldats ont marché à leur rencontre, se forment également en deux corps d'avant-garde, ayant en arrière le gros de leur armée qui s'avançait en même temps. Le ciel voulut que notre armée, qui se composait tout au plus de sept cent combattants, lorsqu'ils eurent été disposés en escadrons selon les principes de l'art militaire, parut beaucoup plus considérable, comme si elle eût reçu d'en haut un supplément de force.

Les légions ennemies s'avançant peu à peu sur les nôtres, leurs deux premiers corps se précipitèrent vivement, firent une première décharge de flèches et se rallièrent aussitôt sur leurs derrières.
Nos soldats cependant, sans être troublés de leur première attaque, s'élancent sur eux, les serrent de près, et, brandissent leurs lances avec leur vigueur accoutumée, les pressent du glaive et les contraignent à se former en une seule masse : comprimés entre le lac et le fleuve et ne pouvant, dans cet espace étroit, manœuvrer au large selon leur habitude, ni faire la guerre de traits qu'ils entendent mieux que tout autre, incapables de supporter l'attaque vigoureuse de nos troupes et serrant leurs rangs dans la crainte des glaives qui les pressent, les ennemis sont bientôt réduits à chercher dans la fuite leur salut. Nos soldats se lancent aussitôt à leur poursuite, et les chassent devant eux jusqu'au camp de Harenc, qu'ils avaient occupé naguère et qui se trouvait à dix milles du champ de bataille, renversant et tuant de tous côtés un grand nombre de fuyards. Les habitants de cette ville, témoins du désastre de leurs alliés et n'osant même hasarder de se renfermer dans la citadelle après un si grand malheur, mettent le feu de toutes parts et se sauvent aussi avec les débris de leur armée. Cependant les Arméniens et les autres fidèles qui habitaient en grand nombre dans cette contrée, s'emparent aussitôt de la place et la livrèrent à nos princes avant qu'ils se remissent en route pour rentrer dans leur camp. Les ennemis perdirent dans cette journée deux mille hommes environ : nos soldats, ranimés par un double triomphe, pleins d'espérance et de joie, retournèrent à Antioche, rapportant cinq cents têtes de Turcs, conduisant en outre mille chevaux vigoureux, dont ils avaient le plus grand besoin, et chargés d'immenses dépouilles, précieux butin pour lequel ils rendirent au Seigneur de solennelles actions de grâces.

Dans la ville cependant les assiégés avaient attendu toute la nuit les secours qui leur étaient promis et n'avaient cessé de presser de leurs vœux le retour du soleil : ils espéraient que leurs alliés se précipiteraient du dehors sur notre camp et qu'eux mêmes pourraient en même temps faire une nouvelle sortie et accabler nos troupes en les prenant ainsi à l'improviste de deux côtés différents. Au point du jour ils commencèrent à ressentir quelque inquiétude de ne voir arriver aucun renfort : bientôt ils apprirent par leurs éclaireurs que nos princes s'étaient avancés à la rencontre des Turcs. Alors, se rassemblant de tous côtés et sortant avec empressement de leurs postes, les assiégés, durant toutes cette journée, livrèrent de rudes combats à nos troupes et les soutinrent jusqu'au moment où les sentinelles, qu'ils avaient placées sur les points les plus élevés, vinrent les avertir du retour de notre cavalerie ; ils rentrèrent alors dans la ville, et, se portant sur les tours, sur les remparts, sur toutes les hauteurs d'où la vue pouvait s'étendre au loin, ils voient arriver des troupes, et sont d'abord incertains s'ils doivent les considérer comme des amis ou des ennemis. Enfin, lorsque nos soldats furent plus avancés, les habitants les reconnurent a leurs armes, et, les voyant marcher en vainqueurs, chargés de Lutin et de dépouilles, ils reconnurent que leurs plus douées espérances étaient déçues, et s'abandonnèrent aux lamentations et à la douleur. Arrivés auprès des murs de la ville et rentrés dans leur camp, nos chefs, pour redoubler les chagrins de leurs ennemis, et pour leur donner des témoignages de notre victoire, firent jeter deux cents têtes de Turcs sur les remparts et ordonnèrent que les autres demeurassent plantées sur des pieux en face même des murailles, afin que ce spectacle fût pour eux comme une épine dans leur œil et servît à accroître leurs angoisses. On dit, et les rapports des prisonniers confirmèrent parfaitement les premiers récits qu'on avait faits, que les troupes qui s'étaient réunies pour venir au secours d'Antioche formaient une armée de vingt-huit mille hommes : elles furent battues le 7 du mois de février, l'an de grâce 1097.

A cette époque les princes jugèrent convenable de faire construire un camp retranché sur la colline qui dominait l'emplacement occupé par les tentes et l'armée du seigneur Bohémond, afin que, si les Turcs voulaient tenter du dehors quelque nouvelle invasions dans notre camp, ils rencontrassent là un premier obstacle qui servirait de boulevard à notre armée. Lorsque cette redoute eut été construite et confiée à une bonne garde, notre armée se trouva parfaitement en sûreté, et les murailles même extérieures lui servaient de lignes de circonvallation. A l'orient elle avait le nouveau point de défense qu'on venait de faire construire, au midi, les remparts de la ville et les marais qui baignaient les murs, à l'occident et au nord, le fleuve qui se prolongeait sous les remparts.

Cependant, et dans le courant du cinquième mois du siège, quelques vaisseaux Génois, transportant des pèlerins et des vivres, se présentèrent en mer, et vinrent aborder près de l'embouchure de l'Oronte, ils expédièrent alors plusieurs messagers à nos princes pour annoncer leur arrivée, et faire dire qu'ils attendaient qu'on leur envoyât quelques forces pour protéger leur marche jusqu'au camp. Les ennemis, de leur côté, sachant que ceux qui faisaient partie de notre expédition se rendaient souvent sur les bords de la mer, et que les nouveaux débarqués désiraient vivement pouvoir se mettre en route pour arriver sous les murs de la ville, firent occuper tous les chemins, toutes les avenues, et, se tenant en embuscade, leurs détachements surprenaient les passants à l'improviste, et en massacraient un grand nombre, en sorte qu'il n'y avait plus moyen de communiquer de notre camp à la mer sans de fortes escortes. Les princes avaient résolu dans le même temps de faire construire une redoute a la tête d'un des ponts, sur un point où était un certain oratoire consacré aux actes de superstition des Turcs, afin de gêner leurs mouvements et leurs sorties de ce côte. Mais comme, en ce moment, il y avait un grand nombre de gens de l'armée qui s'étaient rendus sur les bords de la mer, et voulaient revenir au camp après avoir terminé leurs affaires, on désigna, parmi les princes, Bohémond, le comte de Toulouse, Evrard de Puysaie et le comte Garnier de Gray, pour accompagner les ambassadeurs du calife d'Egypte qui désiraient également aller s'embarquer, et pour ramener ensuite tant les nouveaux arrivés que tous ceux de nos pèlerins qui étaient allés les visiter. Les habitants d'Antioche, en apprenant que ces chefs venaient de partir, envoyèrent un corps de quatre mille soldats bien équipés, avec ordre de se placer en embuscade, et de les attaquer vigoureusement à leur retour, s'ils trouvaient l'occasion de les surprendre. Le quatrième jour, en effet, nos princes, étant en marche pour rentrer dans le camp, et traînant à leur suite une multitude de gens sans armes et de bêtes de somme chargées de vivres et de bagages de toute espèce, furent attaqués à l'improviste, et dans un défilé assez étroit, par les Turcs qui s'élancèrent subitement de leur embuscade. Le comte de Toulouse marchait en avant, et le seigneur Bohémond protégeait les derrières du convoi. Quoiqu'ils fussent pleins de vigueur et dignes d'estime en tout point, il leur était impossible cependant de gouverner à leur gré une populace aussi imprudente, et de donner des forces et du courage à ceux à qui la nature en avait refusé. Ils résistèrent longtemps, autant pour leur honneur que pour repousser le danger qui menaçait leur escorte ; mais enfin, voyant que tout retard ne ferait qu'aggraver leur péril, et qu'il était absolument inutile de combattre davantage, ils pourvurent a leur sûreté personnelle, et, abandonnant un combat trop inégal, ils se hâtèrent de pousser leur marche vers le camp entraînant après eux tons ceux qui étaient en état de les suivre. Le peuple, de son côté, laissant sur la place les bagages et les chariots, se réfugia dans les forêts, sur les montagnes, et tous ceux qui ne purent se sauver succombèrent sous le fer de l'ennemi : on en tua beaucoup.

J'ai eu des relations fort diverses sur le nombre de ceux qui périrent dans cette rencontre, l'opinion la plus commune me porte cependant à croire qu'il y eut trois cents personnes tuées de tout âge et de tout sexe.

La nouvelle de ce désastre se répandit bientôt dans le camp, et l'on dit d'abord que tous ceux qui venaient de quitter les rivages de la mer avaient péri en route, attaqués à l'improviste par l'ennemi. En même temps nul ne donnât aucune nouvelle positive sur les princes, et l'on ne savait s'ils étaient morts ou sauvés. Godefroi, toujours rempli d'ardeur, prompt à courir aux armes, et dévoué aux enfants de Dieu comme à ses propres enfants convoque aussitôt les princes et toutes les légions, et fait prendre les armes dans tout le camp ; puis il expédie de tous côtés des hérauts qui prescrivent à tout le monde de se rallier, sous peine de mort contre quiconque osera se soustraire à un devoir si impérieux, pour voler à la vengeance des Chrétiens. Point de retard, toutes les légions se levèrent en masse comme un seul homme ; elles forment un seul corps, traversent le pont de bateaux ; puis le duc les range en bataille, fait avancer les princes qui doivent les commander, le comte Robert de Normandie, le comte de Flandre, Hugues-le-Grand, Eustache son frère ; il assigne à chacun le corps qu'il doit commander, le poste qu'il occupera ; puis, leur inspirant son courage, leur rappelant leur valeur, il les anime au combat, leur fait part de ses projets, comme à des hommes prudents et expérimentés, et leur adresse ce discours :

"S'il est vrai ainsi qu'on nous l'annonce, que Dieu, en punition de nos péchés, ait permis le triomphe des ennemis de la foi et du nom de Christ sur nos seigneurs et nos frères, que nous reste-t-il à faire, hommes illustres, si ce n'est de mourir avec eux, ou de venger les injures qui viennent d'être faites à Notre-Seigneur Jésus-Christ ?

Croyez moi, ni la vie, ni le salut ne sauraient être préférables à la mort ou a quelque souffrance que ce soit, si le sang de tant de princes a pu être impunément répandu sur la terre, si un tel massacre du peuple de Dieu n'est promptement vengé. Il me semble que les ennemis, enorgueillis en ce moment de leur victoire, doivent se conduire avec imprudence, et que, fiers de leurs forces et de leur valeur, ils n'hésiteront point à revenir dans la ville par les chemins que nous occupons, rapportant leur butin et leurs riches dépouilles : car, d'ordinaire, la prospérité aveugle ceux auxquels elle vient de sourire, comme aussi les malheureux et les affligés deviennent plus prudents et plus habiles. Quant à nous, si, d'ailleurs, vous partagez notre opinion, nous sommes tout prépares ; défendant une cause juste, confiants en celui pour qui nous allons combattre, nous avons la ferme espérance d'obtenir la victoire. Attendons les Turcs le glaive à la main ; s'ils tentent de renverser nos rangs pour rentrer dans la ville recevons-les comme des ennemis, nous souvenant de l'affront qu'ils nous ont fait, et nous montrant dignes héritiers de la valeur de nos aïeux".

Ces paroles furent accueillies avec faveur par tous les assistants. Au moment où le duc finissait de parler, Bohémond rentra dans le camp avec ceux qu'il ramenait de la mer, et bientôt après il fut suivi par le comte de Toulouse. Le peuple, qui ne pouvait se consoler de la perte de ces illustres chefs, les accueillit à leur retour, en versant des larmes et avec de vifs témoignages d'affection. On leur fit part aussitôt des propositions du duc, ils les approuvèrent, et jurèrent qu'ils étaient tout prêts à soutenir le combat. Accien qui savait que ses troupes avaient remporté la victoire, et qui craignait pour leur retour, lorsqu'il vit que nos légions étaient sorties de leur camp plus fortes que de coutume, convoqua aussitôt à la porte du pont tous les citoyens qui se trouvaient dans la ville, en état de porter les armes, afin qu'ils fussent prêts à marcher au secours de leurs amis, si les circonstances l'exigeaient. De leur côté, nos princes envoyèrent des éclaireurs à la découverte pour reconnaître la route que suivaient les troupes ennemies, espérant ressaisir la victoire avec laide du Seigneur.

Tandis qu'on formait les rangs et qu'on déployait les bannières en attendant l'arrivée des Turcs, nos éclaireurs accourent en tonte hâte pour annoncer leur approche, et poussant mille cris jusqu'au ciel, ils encouragent leurs frères à s'armer et à marcher à la rencontre de l'ennemi. Lorsqu'il se fut avancé jusqu'au point ou les nôtres avaient cru devoir l'attendre, s'excitant les uns les autres, invoquant les secours d'en haut, brandissant leurs lances, et rappelant leur antique valeur, les Chrétiens se précipitent de concert, et serrent de près leurs adversaires. Ils les attaquent avec leur vigueur accoutumée, animés par le souvenir de la défaite ; ils les pressent, sans leur donner un instant de relâche ; enfin, ils triomphent de leur valeur. La peur a pénétré dans les rangs opposés : les Turcs lâchent les rênes à leurs coursiers, prennent la fuite, et se précipitent à l'envi vers le pont de la ville. Mais l'illustre duc de Lorraine, accoutumé à de pareils événements, avait prévenu leurs desseins, et venait d'occuper un point élevé placé un peu en avant du pont. Là, tandis que les princes ses compagnons poursuivent leurs ennemis l'épée dans les reins, le duc les reçoit, les fait tomber sous le fer, ou les force de retourner à la mort qu'ils ont vainement tenté d'éviter. Sur leurs derrières, le comte de Flandre, familiarisé et habile au maniement des armes, les poursuit vigoureusement avec son escorte ; il renverse les rangs, et, entraîné par l'ardeur du combat, il accable les ennemis de reproches pour tous les maux qu'ils ont fait endurer à nos troupes. Le comte de Normandie, digne héritier de la valeur de ses aïeux, le seconde dans ses efforts. Le comte de Toulouse, enflammé du zèle de Dieu, Hugues-le-Grand se souvenant du sang royal qui coule dans ses veines, et s'élevant a la hauteur de sa dignité, le comte Eustache, frère du duc, Baudouin, comte du Hainaut, Hugues de Saint-Paul et tous les autres nobles se précipitent avec fureur sur leurs ennemis, assouvissent leur rage dans le sang, les écrasent, les dispersent, et les massacrent impunément comme de vils troupeaux.

Accien cependant, après avoir envoyé de nouvelles troupes au combat, avait fait fermer les portes de la ville pour animer le courage de ses soldats et les forcer à vaincre, dans l'impossibilité de se réfugier derrière les remparts ; mais, tandis qu'il croyait assurer ainsi le succès, il causait inconsidérément la ruine de tous les siens. Ne pouvant soutenir plus longtemps le choc de nos troupes, et résister a leur vive poursuite, ils n'avaient d'autre ressource que de fuir en toute hâte. Trompés dans leur espoir ils tombaient et périssaient de tous côtés, tandis qu'ils eussent pu par ce moyen échapper en grand nombre à la mort. Sur le champ de bataille, le cliquetis des armures et des épées, les hennissements des chevaux et les cris des combattants jetaient une telle confusion dans la mêlée, que, sans la diversité des armes qui faisait une très-notable différence, beaucoup de nos guerriers eussent pu succomber victimes dune fatale erreur, beaucoup de guerriers ennemis eussent pu se soustraire à la mort qui les menaçait.

Sur les tours et sur les remparts, les matrones suivies de leurs filles et de leurs jeunes enfants, les vieillards et le peuple qui ne combat point, voyant le massacre de leurs compagnons, déploraient leur triste fin, poussant de profonds gémissements et versant des larmes en abondance :

"Heureux les temps qui sont passés ! s'écriaient-ils. Non moins heureux ceux qu'une mort bienfaisante a préservés des calamités qui nous enveloppent ! Toutes les mères fécondes, nous les avons autrefois appelées heureuses ; maintenant, changeant de langage, nous appelons heureuses les femmes stériles, bien plus heureuses que celles qui sont mères !"

Pendant ce temps, Accien, voyant que tout son peuple succombe, et que ceux qui demeurent encore exposés au glaive de l'ennemi ne tarderont pas de subir le même sort, ordonne que l'on ouvre en toute hâte les portes de la ville, et que l'on assure un dernier asile aux malheureux fuyards. Ceux-ci, dès que la porte est ouverte, se précipitent sur le pont dans le plus grand désordre, poursuivis toujours par leurs ennemis, et, s'élançant les uns sur les autres dans le mouvement de terreur qui les pousse, un grand nombre d'entre eux tombent dans le fleuve. Le duc de Lorraine, qui s'était montré avec vigueur durant tout le combat, donna vers le soir, et sur les abords du pont, une nouvelle preuve de la force par laquelle il se distinguait entre tous les autres, et le souvenir de cette action, qui le signala aux yeux de toute l'armée, mérite bien d'être à jamais conservé. Après avoir abattu avec sa vigueur ordinaire les têtes de plusieurs cavaliers cuirassés, sans jamais les frapper deux fois, il poursuivit avec ardeur un autre cavalier, qui fuyait et qui était aussi bien cuirassé ; et le coupa en deux, de telle sorte que la partie supérieure de son corps tomba par terre, et que la partie inférieure demeura sur le cheval, qui dans sa fuite rapide l'emporta jusque dans la ville. Le peuple demeura frappé d'étonnement, à la vue d'un fait aussi extraordinaire, qui fut bientôt proclamé de tous côtés On dit que les ennemis perdirent environ deux mille hommes dans cette journée, et si la nuit, jalouse de la gloire et des triomphes de notre armée, ne fût venue prématurément mettre un terme à leurs travaux, il est hors de doute qu'Antioche n'eut pas tardé de succomber sous leurs efforts. Les environs du pont et du fleuve témoignèrent du carnage qui s'était fait durant toute cette journée, et les eaux de l'Oronte changeant de couleur, portèrent à la mer leur torrent de sang. On assura, et les fidèles qui sortirent de la ville pour se réunir à notre camp confirmèrent entièrement ce récit, que douze des principaux satrapes des Turcs avaient succombé dans cette action laissant ainsi dans leur armée un vide irréparable.

Le lendemain, le jour étant revenu, les princes se rassemblèrent de nouveau, pour rendre grâces au Dieu tout-puissant de la victoire qu'il leur avait accordée, et pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire Ils jugèrent convenable de reprendre le projet qu'on avait formé précédemment, et de faire élever un ouvrage vers la tête du pont, afin de gêner les sortie, des assiégés de ce côté, et aussi pour donner aux soldats du camp les moyens de se répandre dans la plaine avec plus de sûreté. Je crois avoir dit qu'il y avait sur ce point une espèce d'oratoire consacré aux superstitions des Turcs : ils avaient fait aussi de ce lieu un cimetière pour leurs morts. Pendant la nuit qui suivit le combat, et une bonne partie de la journée suivante, ils y transportèrent et y enseveliront les corps de ceux qui avaient succombé dans cette affaire. Aussitôt que le peuple du camp Chrétien eut acquis la certitude de ce fait, il alla s'y établir de vive force, et l'appât des dépouilles qu'on avait enfouies dans la terre, en même temps que les corps, amena la violation des tombeaux : les cadavres furent déterrés, et on enleva du sein des monuments funèbres, l'or, l'argent, et les vêtements précieux qui y étaient renfermés. Ce fut aussi par ce moyen que ceux qui hésitaient à évaluer le nombre des morts que l'ennemi avait perdus, en se fondant sur ce que le combat n'avait été terminé qu'à la nuit close, purent vérifier le fait avec exactitude, et eurent sujet de se réjouir du succès de la bataille. Sans compter tous ceux qui se noyèrent dans le fleuve de diverses manières, ceux qui furent enterrés dans la ville, et ceux qui, blessés mortellement, attendaient encore leur fin inévitable, on trouva quinze cents cadavres dans ce cimetière. Trois cents têtes, peut-être plus, furent envoyées au port ; ce spectacle réjouit extrêmement ceux de notre camp, qui y étaient retournés après l'issue de la bataille, et les députés Égyptiens, qui n'avaient pas encore mis à la voile, furent frappés de crainte en apprenant cet événement.

Cependant ceux des Croisés qui s'étaient retirés dans les cavernes, sur les montagnes, dans les bois, après avoir échappé sur la route à l'attaque imprévue des Turcs, rentrèrent dans le camp, dès qu'ils eurent appris la victoire de leurs compagnons ; un grand nombre de soldats qu'on avait crus morts dans cette première échauffourée, revinrent sains et saufs avec laide du Seigneur. Après avoir rassemblé ainsi tous ceux qui s'étaient dispersés de divers côtés, on se mit a tracer un camp nouveau près de la tête du pont : les pierres qu'on avait déterrées en détruisant les monuments destinés aux sépultures des Turcs servirent à la construction d'un mur solide, que le peuple éleva rapidement, en y travaillant avec ardeur, et des qu'il fut achevé, on creusa tout autour un fossé profond. Les princes mirent ensuite en délibération auquel d'entre eux ils confieraient la défense du nouveau camp, comme aucun d'eux n'était fort disposé à se charger d'une aussi grande entreprise, chacun alléguait différents motifs pour s'en excuser. Le comte de Toulouse, homme agréable à Dieu, s'offrit alors spontanément et consentit à prendre sur lui le soin de cette nouvelle fortification. Ce fut pour lui le moyen de se remettre complètement en faveur auprès de tous ceux qui faisaient partie des diverses expéditions : pendant l'année qui venait de s'écouler il semblait avoir grandement démérité. Durant tout l'été précédent, et de même pendant tout l'hiver une certaine maladie qu'il avait essuyée l'avait tenu presque constamment de côté, il était devenu a peu près inutile à l'armée, et tandis que tous les autres princes se consacraient de toutes leurs forces, et avec un zèle infatigable, au soin de toutes les troupes, lui seul paraissait négliger les affaires, nul n'éprouvait les effets de sa munificence, il ne se montrait obligeant et affable pour personne, et cette conduite était d'autant plus singulière qu'on disait généralement que sa position et ses richesses le mettaient en état ce faire beaucoup plus que tous les autres. Afin donc de se disculper à la fois du reproche de paresse, et d'avarice, il se chargea avec empressement de la défense du camp : l'on assuré même qu'il donna en outre cinq cents marcs d'argent bien pesé à l'évêque du Puy et à quelques autres nobles, pour remplacer les chevaux perdus dans la dernière bataille. Cet acte de générosité rendit la confiance et le courage à ses hommes, qui trouvèrent ainsi une indemnité aux pertes qu'ils avaient essuyées, et ils en devinrent plus intrépides à combattre contre les ennemis ; les sentiments de haine qu'on avait conçus contre le comte s'adoucirent peu à peu, et tous en vinrent enfin, à l'appeler le père et le soutien de l'armée.

Le comte plaça cinq cents hommes vigoureux dans le nouvel ouvrage qui venait d'être construit ; la porte du pont se trouva ainsi comme assiégée, les habitants de la ville ne purent tenter de sorties de ce côté qu'en s'exposant aux plus grands dangers, et par suite, tous ceux qui étaient dans le camp Chrétien eurent la facilité de se répandre beaucoup plus librement dans la campagne. Les ennemis ne pouvaient presque plus sortir de la ville que par la porte de l'occident, qui se trouvait placée entre le pied de la montagne et le fleuve. Les divers camps des Chrétiens se trouvaient tous établis en deçà du fleuve, en sorte que les sorties qu'on pouvait faire par cette porte étaient très-peu dangereuses pour eux. Cependant elle donnait encore aux assiégés la faculté de parcourir librement la campagne, et de faire entrer dans la ville toutes les provisions dont ils avaient besoin. Les princes se réunirent donc de nouveau pour chercher le moyen de remédier a cet inconvénient : ils jugèrent que ce qu'il y aurait de mieux à faire, ce serait d'établir une nouvelle redoute sur le point qui serait reconnu le plus propre à leur but, et d'y placer l'un d'entre eux, avec la mission d'intercepter de ce côte les communications de la ville avec le dehors.

Lorsqu'on lut convenu de la nécessité de fortifier un nouveau point, nul n'osa se présenter pour se charger volontairement de le défendre. On demeurait encore dans l'indécision, et le projet se trouvait ainsi suspendu ; enfin Tancrède, homme illustre et plein de vigilance, fut élu par ses compagnons, et désigné pour ces nouvelles fonctions : il voulut d'abord s'excuser sur l'insuffisance de sa fortune particulière ; mais le comte de Toulouse lui donna cent marcs d'argent pour les ouvrages qu'il y avait à faire, et afin que ceux qui s'associeraient à Tancrède pussent recevoir un salaire convenable, en récompense de leurs travaux, on leur assigna sur le trésor public quarante marcs par mois. A la suite de ces arrangements, on établit un fort sur une colline qui aboutissait à la porte de l'occident, et sur un emplacement occupé jadis par un monastère ; on en confia la garde à des hommes prudents et pleins de vigueur, et Tancrède s'y maintint avec autant de courage que de bonheur et sans se laisser jamais entamer, jusqu'à l'issue du siège d'Antioche.

En dessous, et à quatre milles environ de la ville, entre les rives du fleuve et les montagnes, était un lieu de retraite que l'abondance de riches pâturages et la beauté du site rendaient également agréable. Les habitants d'Antioche y avaient envoyé presque tous leurs chevaux, après que ceux-ci eurent consommé les fourrages qui étaient dans la ville. Dès qu'on en fut instruit dans le camp des Chrétiens, on rassembla secrètement quelques escadrons de cavalerie ; ils prirent des chemins détournés, pour cacher leur marche et leurs projets, et arrivèrent enfin au lieu du rendez-vous : ils tuèrent d'abord quelques cavaliers chargés de la garde de ce point, et ramenèrent dans le camp deux mille beaux chevaux, sans compter les mules et les mulets. Il n'y avait à cette époque aucune espèce de butin dont l'armée eût un aussi grand besoin : elle avait perdu à peu près tous ses chevaux, soit dans les combats, soit par la disette d'aliments ou par les froids, soit enfin par toutes sortes d'accidents.

La ville se trouvant ainsi enveloppée de tous côtés, et les citoyens ayant plus de peine à sortir pour vaquer à leurs affaires du dehors, et beaucoup plus encore pour rentrer, ils ne tardèrent pas à éprouver des difficultés de toutes espèce et à souffrir toutes sortes d'embarras. Les vivres commençaient à leur manquer et la disette leur faisait beaucoup de mal : les chevaux qu'ils avaient conservés, réduits à de plus minces rations, s'affaiblirent peu à peu et se refusèrent enfin à tout service. Dans le même temps, au contraire, tous ceux d'entre les nôtres que leurs affaires appelaient sur les bords de la mer ou dans les lieux environnants, sortaient du camp et s'y rendaient avec beaucoup plus de facilité ; dans le camp on était en bonne partie soulage de cette cruelle disette qui pendant tout l'hiver avait tant affligé l'armée. Les froids rigoureux avaient fini; avec le retour du printemps la mer s'était apaisée; la flotte qui était dans le port pouvait aller et venir avec plus de sûreté ; à mesure que la température s'adoucissait, et que le soleil prenait plus de force, les communications devenaient beaucoup plus faciles, les routes plus praticables et tous ceux que le soin de leurs affaires particulières poussait à sortir du camp, circulaient plus librement dans toutes les directions. D'autres, qui étaient réfugies dans les villes voisines et auprès de quelques chefs de corps, pour échapper aux calamités qu'éprouvait l'armée, profitant du retour de la belle saison, venaient successivement se réunir aux nôtres réparaient leurs armes, reprenaient de jour en jour de nouvelles forces et se préparaient ainsi à de nouveaux combats.

Cependant Baudouin, le frère du duc, nageant au milieu des richesses dont le Seigneur lavait comblé dans sa libéralité, le cœur ému d'une vive et pieuse compassion en apprenant les malheurs et les souffrances de l'armée, résolut de soulager tant de misères, et envoya de l'or, de l'argent, des soieries, de beaux chevaux, présents superbes et considérables, par les quels il accrut la fortune particulière de chacun des princes. D'autres encore, parmi le peuple, reçurent également des témoignages de sa générosité et de sa munificence : il s'attira ainsi une bienveillance générale, et tous éprouvèrent pour lui un vif sentiment d'affection. En outre et pour ne point demeurer en arrière envers son seigneur et son frère aîné, il voulut lui faire part des revenus des terres qu'il possédait en deçà de l'Euphrate, dans les environs de la ville de Turbessel (ou Turbaysel, aujourd'hui Tel-Bascher, à deux journées au nord d'Alep) et des lieux voisins, ces revenus consistaient principalement en froment, en orge, en vin et en huile, et il assigna à son frère sur leur produit une somme de cinquante mille pièces d'or. Un puissant satrape des Arméniens, ami de Baudouin et nommé Nichossus, voulant faire honneur à son allié, envoya aussi au duc des députés chargés de lui présenter de sa part une tente d'un fort beau travail et d'une vaste capacité. Pancrace, s'étant mis en embuscade sur la route, fît enlever cette tente des mains des serviteurs qui étaient chargés de la porter au camp des Chrétiens, et aussitôt il l'envoya à Bohémond, comme un présent venant de lui. Le duc informé de cet événement, dont la vérité lui fut en outre confirmée par les serviteurs que Nichossus lui avait adressés, prit avec lui le comte de Flandre, avec lequel il s'était intimement lié pendant cette expédition, alla trouver Bohémond et lui demanda de restituer le présent qu'il n'avait reçu qu'à son détriment et par suite d'une violence exercée sur les messagers. Bohémond allégua d'abord le titre que lui conférait la générosité du noble Arménien Pancrace, et se déclara légitime possesseur de ce qu'on lui demandait. Enfin, cédant aux instances des princes, qui le supplièrent vivement d'éviter toute querelle entre les chefs, et toute occasion de tumulte parmi le peuple, il rendit ce qui lui avait été offert comme un cadeau, et la bonne intelligence fut bientôt rétablie entre les deux prétendants. Je ne saurais assez m'étonner à ce sujet qu'un homme aussi remarquable que l'était le duc par la modération de son caractère, aussi distingué par la dignité de ses mœurs, eût mis tant d'obstination à redemander une chose aussi insignifiante et de si peu d'importance, je ne puis parvenir même à expliquer cette circonstance qu'en reconnaissant combien il est vrai de dire que rien n'est parfait en tout point, que le bon Homère sommeille quelquefois, et qu'il est permis de succomber au sommeil dans une si longue course car c'est une des lois de notre condition humaine que nous ne nous sentions que trop souvent détournes de la route du bien.

Cependant on répandait de tous côtés le bruit que le plus puissant des princes de l'Orient, le prince des Perses, cédant aux instances des habitants d'Antioche et aux sollicitations réitérées de ses propres sujets, avait publié un édit pour ordonner une grande levée de troupes dans tout son Empire, et qu'il avait désigné des chefs chargés de conduire en Syrie cette immense multitude de Turcs, au secours des assiégés. Cette nouvelle arriva d'abord du dehors, et prit chaque jour plus de consistance, bientôt enfin elle fut complètement confirmée par ceux des fidèles qui sortaient de la ville, et venaient chercher un asile dans le camp de leurs frères. Elle excitait de jour en jour plus de rumeur, on en vint à dire que les Turcs s'avançaient, à grands pas et qu'ils étaient déjà tout près de la ville ; une terreur soudaine s'empara de notre armée. Le comte de Chartres, Étienne, homme puissant et illustre, que les princes avaient fait en quelque sorte le chef de leur conseil, pour prix de sa sagesse et de sa prudence éclairée, feignit tout-à-coup d'être malade, prit congé de ses frères, emmena avec lui ses domestiques, toute son escorte, toutes les provisions qu'il avait en grande abondance, et s'achemina vers la mer, disant qu'il allait s'établir à Alexandrette, non loin du port, à l'entrée de la Cilicie, qu'il y demeurerait jusqu'au rétablissement de sa santé, et qu'après avoir recouvre ses forces, il viendrait rejoindre ses compagnons. Il partit suivi de tous ceux qui avaient marché jusque alors avec lui au nombre d'environ quatre mille hommes, il arriva sur les bords de la mer, se retira dans Alexandrette et attendit les événements. Son dessein était, si l'armée des Chrétiens obtenait par la guerre les succès qu'il espérait pour elle, d'aller la rejoindre, comme s'il s'était guéri de sa prétendue maladie : dans le cas contraire, il aurait tenté de retourner dans sa patrie sur les vaisseaux qu'il faisait préparer à cette intention, en se couvrant d'un opprobre éternel et au prix de toute sa considération. Cet événement, qui le marquait pour toujours du sceau de l'infamie, consterna les princes : ils prirent compassion de cet homme illustre qui venait de souiller par une si grande faute la gloire de sa race et l'honneur de son nom, et en même temps ils délibérèrent avec anxiété sur les moyens de prévenir les effets de ce premier malheur et d'empêcher que ceux qui demeuraient encore dans le camp ne cédassent à la tentation de suivre un si pernicieux exemple. Ils résolurent, dans un conseil tenu à cet effet, d'envoyer de tous côtés des hérauts et de faire publier une défense absolue de s'éloigner de l'armée ; on déclara que quiconque tenterait de s'échapper en secret, et sans en avoir obtenu la permission des princes, quelles que fussent d'ailleurs sa condition, ses fonctions ou les dignités qui relevassent au-dessus des autres, serait considéré comme sacrilège ou homicide, condamné à une éternelle infamie et passible enfin du dernier supplice. Dès ce moment, soit amour du devoir, soit crainte du châtiment, nul n'entreprit de sortir du camp de près ni de loin, sans en avoir obtenu la permission à l'avance ; tous, semblables à des moines, se montrèrent à l'envi soumis aux ordres de leurs, princes et obéirent sans la moindre résistance.

Antioche, cette ville agréable à Dieu, qui avait accueilli la doctrine du Christ au temps même et par les prédications du prince des apôtres, ainsi que je l'ai déjà dit, avait porté le joug léger du Seigneur, depuis cette époque et jusqu'à ce jour, avec autant de fidélité que de dévouement. Tandis que tout l'Orient était ébranlé, que les successeurs de Mahomet, portant en tous lieux leurs superstitions impies et leurs dogmes pervers, subjuguaient avec violence toutes les provinces, Antioche rejeta avec mépris leur doctrine impie, et se défendit, aussi longtemps qu'il lui fut possible, de la domination des incrédules. Déjà les hérésies des séducteurs, répandues de toutes parts, avaient occupé les vastes contrées qui s'étendent depuis le golfe Persique jusqu'à l'Hellespont, depuis l'Inde jusqu'aux Espagne ; au milieu de ces nations perverties, Antioche était demeurée presque seule, donnant l'exemple de la fidélité soigneusement conservée à son antique foi, et défendant sa liberté avec vigueur. Au temps auquel se rapporte cette histoire, à peine quatorze ans s'étaient-ils écoulés depuis que les nobles citoyens de cette ville, accablés enfin par les tempêtes que les ennemis leur suscitaient sans relâche, fatigués des longs sièges qu'ils avaient eus à supporter, et réduits à l'impossibilité de résister plus longtemps, avaient enfin résigné, entre les mains de leurs ennemis, la cité qui vit naître le nom de la doctrine et la foi du Christ. Aussi, lorsque les armées de l'Occident arrivèrent devant ses murs, la grande majorité de ses habitants étaient chrétiens, mais en même temps ils ne possédaient aucune espèce de pouvoir. Ils se livraient au commerce et à la pratique de tous les arts mécaniques ; les Turcs et les infidèles avaient seuls le droit de combattre et d'occuper toutes les dignités : les fidèles ne pouvaient porter les armes, ni se mêler en rien de tout ce qui se rapportait aux affaires militaires ; ils étaient devenus bien plus suspects encore du moment où leur prince avait appris les premières nouvelles de l'arrivée des princes Chrétiens en Orient, et lorsque ceux-ci vinrent mettre le siège devant Antioche, on alla jusqu'à interdire aux fidèles qui y habitaient de sortir de leurs maisons et de paraître en public, hors des heures déterminées. Il y avait dans cette ville des familles très-nobles, dont l'antique dignité avait été consacrée par les actes de leurs illustres aïeux : l'une de ces tribus, distinguée par la noblesse de sa race, était appelée "de Beni-Zerra", ce qui veut dire dans la langue des Latins, "les fils du faiseur de cuirasses". Ils se nommaient ainsi, soit en souvenir du chef de leur famille qui avait exercé cette profession, soit parce queux-mêmes continuaient à la pratiquer. Il paraît probable qu'à cette époque encore quelques uns d'entre eux s'adonnaient à cette industrie, à laquelle ils devaient leur nom héréditaire et qu'ils n'abandonnaient point, sans doute pour en perpétuer la tradition. Aussi leur avait-on assigné, dans la partie occidentale de la ville et près de la porte dite aujourd'hui porte de Saint-Georges, une tour vulgairement appelée la tour des deux Sœurs, afin qu'ils pussent se livrer en parfaite tranquillité à l'exercice d'un art dont l'utilité était généralement reconnue par le prince et tous les habitants.

Il y avait dans cette tribu deux frères, dont l'aîné, chef de la tribu et de la race, se nommait Émir-Feir : "Phirous, selon la plupart des écrivains Latins - Abulpharage le nomme Ruzebach, et dit qu'il était Persan. Il avait probablement abjuré extérieurement la religion chrétienne".

C'était un homme puissant, qui vivait dans une grande intimité avec le prince, exerçait, dans son palais les fonctions de secrétaire, et était encore revêtu de plusieurs autres dignités. Il avait de l'adresse et de l'habileté : ayant, appris que le seigneur Bohémond était un prince illustre et magnifique, et qu'il prenait la part la plus active à tout ce qui se passait au dehors, il avait su se concilier sa bienveillance par l'intermédiaire de fidèles messagers, dès que la ville avait été investie par nos armées ; durant tout le cours du siège, il n'avait cessé de lui donner des preuves de sa fidélité et de son dévouement, et il ne se passait presque pas de jour sans qu'il lui rendît compte de l'état intérieur de la ville et des projets d'Accien. En homme prudent et discret, il avait grand soin de tenir secrètes les relations qu'il entretenait avec Bohémond, pour n'exposer à aucun danger ni lui, ni les siens. Bohémond, de son côté, ne parlait à personne de ses liaisons avec cet homme de bien, et tenait son secret profondément renfermé dans son cœur : tous deux enfin étaient si fidèles l'un à l'autre que leurs domestiques, ceux qui vivaient avec eux sous le même toit, ne pouvaient même avoir le plus léger soupçon de leur intelligence et des messages qu'ils s'expédiaient fréquemment. Depuis sept mois qu'ils entretenaient ces relations dans le plus grand mystère, ils s'étaient fort souvent occupés ensemble des moyens de rendre à la ville chrétienne l'usage de sa liberté ; Bohémond lui rappelait fréquemment cet objet important de leur correspondance, lorsqu'un jour Émir-Feir lui envoya par son fils, confident de leurs secrets, un message conçu, dit-on, en ces termes :

"Vous savez, le meilleur des hommes, vous qui m'êtes plus cher que la vie, avec quelle sincérité de cœur je vous suis attaché depuis que nous nous sommes liés l'un à l'autre par la grâce du Seigneur : je me souviens très-bien aussi que dès le premier moment je vous ai toujours trouvé ferme dans votre langage, ainsi qu'il convient à un homme de bien. Aussi de jour en jour vous avez pénétré plus avant dans mon cœur, et vous m'êtes devenu beaucoup plus cher. J'ai toujours médité avec la plus grande sollicitude sur les choses dont vous m'avez si souvent entretenu, et je les ai mûrement examinées. S'il m'était possible de rendre à ma patrie ses antiques libertés, d'en expulser les chiens immondes qui l'oppriment sous leur cruelle domination, et d'ouvrir ses portes au peuple serviteur de Dieu, je suis bien assuré que les récompenses éternelles ne me manqueraient pas, et que je serais admis à participer avec les âmes des saints à une béatitude sans fin. D'un autre côté, s'il arrivait qu'après avoir entrepris une œuvre si difficile, il me fût impossible; de la mener à bien, il est certain, et nul ne peut en douter, que ma maison et l'illustre nom de ma famille seraient complètement détruits, en sorte qu'il n'en resterait plus ni trace, ni souvenir. Et, comme d'ordinaire l'espoir des récompenses est le plus puissant mobile pour pousser les mortels à de semblables entreprises, si vous pouviez obtenir de vos collègues que la ville qui vous serait livrée par mes soins vous fût acquise directement et en toute propriété, je me disposerais, en dépit de toutes les difficultés, à entreprendre cette œuvre pour l'amour de vous, à qui je souhaite toutes sortes de biens, autant qu'à nos propres enfants, et m'y préparerais avec l'aide du Seigneur qui nous a unis par un lien commun ; je vous livrerais sans obstacle cette tour très-fortifiée, comme vous le voyez, qui est entièrement en mon pouvoir, et qui offrirait à tous les vôtres un accès assuré dans la ville. Mais, comme vous êtes tous égaux, si vous avez résolu, après vous être ainsi emparés de cette place, d'en faire entre vous le partage par portions égales, je n'irai point me compromettre dans tous ces dangers pour des hommes avec lesquels je n'ai aucune relation. Travaillez donc avec le plus grand soin, et faites tous vos efforts, dans un but d'utilité générale, afin d'obtenir cette concession des princes vos collègues ; et ne doutez nullement qu'au jour quelconque où j'apprendrai le succès de vos travaux, je vous livrerai sans retard l'entrée de la ville, que vous sollicitez si vivement. Sachez en outre que si vous ne vous décidez promptement, vous aurez peut-être différé pour toujours. Presque chaque jour le prince de cette ville reçoit des messagers et des lettres qui lui annoncent que ceux qu'on a rassemblés dans toutes les contrées de l'Orient pour les envoyer à son secours, se réunissent et forment leur camp dans les environs de l'Euphrate, au nombre de deux cent mille cavaliers. S'ils doivent vous trouver encore en dehors des murailles, il sera difficile que vous puissiez résister en même temps aux assiégés et à cette masse d'ennemis qui se précipiteront sur vous".

Dès qu'il eut reçu cette lettre, Bohémond mit tous ses soins à sonder en particulier chacun des princes de l'armée, désirant connaître les pensées renfermées dans le fond de leur cœur, et cherchant à savoir quelles dispositions ils voudraient faire s'ils venaient à s'emparer de la ville : en même temps, cependant, il cachait soigneusement ses desseins, et ne s'en ouvrait qu'à ceux dont il se croyait bien assuré d'obtenir un entier assentiment à tous ses projets. Ayant découvert ainsi qu'il y avait peu de moyens de réussir auprès de quelques-uns d'entre eux, il suspendit ses démarches pour attendre un moment plus opportun. Le duc Godefroi cependant, le comte de Normandie, le comte de Flandre, et Hugues-le-Grand avaient acquiescé a ses propositions, et lui avaient promis leur assentiment et leur concours : confidents du secret qu'ils approuvaient, admirant la sagesse de cet homme illustre, ils conservaient religieusement un mystère qu'il importait de ne dévoiler à personne. Le comte de Toulouse seul n'était pas de l'avis de ses collègues. Il en résulta des retards extrêmement dangereux : d'un côté l'homme avec qui Bohémond était lié ne voulait pas se livrer à une si grande entreprise, ni s'exposer à tant de périls, au profit de tous les princes, et d'un autre côté aussi Bohémond lui-même mettait une grande importance à cette affaire, bien moins dans l'intérêt général que dans l'espoir d'y trouver de grands avantages personnels ; il continua cependant d'entretenir ses relations avec Emir-Feir, de lui envoyer des présents et des témoignages d'affection, de demeurer fidèle aux lois de l'amitié ; et tous deux s'adressaient fréquemment des messages pour resserrer de jour en jour les liens par lesquels ils s'étaient si étroitement unis.

Cependant les députés qu'Accien et les habitants d'Antioche avaient envoyés en Perse pour solliciter du secours revinrent dans leur ville, après avoir réussi dans leur mission et obtenu les promesses de l'assistance qu'ils recherchaient. Le prince magnifique des Perses, rempli de compassion pour les maux que souffraient les habitants d'Antioche, et voulant en même temps s'opposer aux progrès de nos armées, de peur qu'elles n'en vinssent à occuper de vive force quelque portion de ses États, envoya en Syrie de nombreuses troupes de Perses, de Turcs et de Kurdes, et leur donna pour chef celui de ses intimes confidents dont la bravoure, le dévouement et l'habileté lui inspiraient la plus grande confiance. Des centurions, des quinquagénaires et d'autres officiers inférieurs furent chargés de marcher sous sa conduite et de lui obéir en tout point. Il lui donna en même temps des lettres, ayant force de loi, adressées à tous les gouverneurs des contrées soumises à son empire, par lesquelles il prescrivait à tous les peuples, à toutes les nations, à toutes les tribus parlant des langues diverses, de marcher sans délai à la suite de son fils chéri, Corbogath qu'il avait élu, en récompense de ses mérites, pour commander ses armées ; de se soumettre à son pouvoir, et de lui obéir en tout ce qu'il jugerait devoir ordonner, en vertu du libre exercice de sa volonté.

En exécution des ordres de son maître, Corbogath s'étant mis à la tête des légions, et ayant rallié sur toute sa route celles qui venaient le rejoindre, entra en Mésopotamie à la tête de deux cent mille hommes, et fît dresser son camp dans les environs d'Edesse. Il apprit alors par divers rapports que l'un des princes Francs contre lesquels il dirigeait son expédition occupait cette ville et toute la province adjacente, et il résolut d'assiéger la place et de s'en emparer de vive force avant de passer l'Euphrate. Baudouin, informé à Pavanée de son arrivée, avait rempli la ville de vivres, d'armes, de guerriers vigoureux recrutés de toutes parts, en sorte qu'il était peu troublé des menaces de son ennemi, et de la terreur qu'il cherchait à répandre. Corbogath cependant expédia des hérauts dans toute son armée, pour donner l'ordre d'investir la place et de l'attaquer de tous côtés avec la plus grande vigueur ; mais les assiégés résistaient aussi si vaillamment, et le siège n'avançait pas. Les hommes qui avaient le plus d'expérience se réunirent donc autour de leur prince, et parvinrent, à force d'instances, à lui persuader de renoncer à cette entreprise secondaire, de suivre l'objet principal de, son expédition, de passer l'Euphrate, et de se rendre en toute hâte sous les murs d'Antioche, pour en faire lever le siège, lui représentant qu'une fois qu'il aurait obtenu la victoire, un jour lui suffirait à son retour pour s'emparer de la ville d'Edesse et de la personne même de Baudouin. Après avoir demeure pendant trois semaines à prodiguer inutilement son temps et ses peines, il ordonna à ses légions de traverser le fleuve, et lui-même marchant sur leurs traces, il pressa de toutes ses forces sa marche sur Antioche. Le séjour qu'il fit devant Edesse fut cause que Baudouin ne put rejoindre la grande armée pour assister aux derniers événements du siège, mais en même temps ce fut ce qui assura le salut de notre armée. En effet, si Corbogath avait suivi la route directe, et était arrivé à Antioche au temps que le correspondant de Bohémond avait indiqué, et avant que nos troupes fussent entrées dans cette place, celles-ci se seraient trouvées exposées aux plus grands dangers : même après avoir occupé la ville, à l'aide de Dieu, elles eurent beaucoup de peine à résister à cette formidable expédition.

La renommée avait devancé la marche de ces nombreuses armées : le camp des Chrétiens en était tout préoccupé, et l'on tenait même pour certain, d'après les rapports de beaucoup de Grecs, qu'elles étaient arrivées dans le voisinage. Les princes, remplis de sollicitude, envoyèrent de divers côtés des hommes expérimentés, dont la fidélité et le zèle ne pouvaient être révoqués en doute, et les chargèrent de rechercher l'exacte vérité avec autant de soin que de promptitude, et de ne prendre des informations qu'auprès de gens auxquels on pût s'en rapporter entièrement. On donna ces missions à des nobles pleins de force et d'audace, Drogon de Néelle, Clairambault de Vandeuil, Gérard de Cherisi, Renaud, comte de Toul, et quelques autres dont les noms nous sont échappés. Ils se dirigèrent de divers côtés, suivis de leurs escortes, et parcoururent tout le pays dans le plus grand détail ; ils envoyèrent même des éclaireurs fort en avant, et acquirent ainsi la certitude qu'il arrivait, de toutes parts des troupes qui venaient se réunir en une seule armée, comme on voit les eaux affluer de tous les côtés dans les fleuves qui se rendent à la mer. Ils revinrent alors en toute hâte rendre compte aux princes de ce qu'ils avaient appris, et dès lors on ne douta plus de l'approche des ennemis. En conséquence, sept jours avant l'arrivée de Corbogath et de ses légions sous les murs d'Antioche, tous les principaux chefs de l'armée chrétienne en furent prévenus ; mais on les invita en même temps à tenir cette nouvelle secrète, de peur que le peuple, déjà fatigué par la disette et par ses longs travaux, n'éprouvât une trop grande terreur et ne songeât à prendre la fuite, ainsi que l'avaient fait tout récemment encore quelques hommes considérables.

Les princes se réunirent en cette occasion, dont semblait dépendre tout le sort de leur expédition, et, pleins de sentiments d'humilité et de contrition, ils délibérèrent en commun sur ce qu'il y avait à faire en des circonstances aussi urgentes; quelques uns proposèrent que tous ceux qui étaient occupés au siège sortissent du camp pour se rendre à une distance de deux ou trois milles, marcher ainsi à la rencontre des arrivants et tenter la fortune, après avoir invoqué le secours du ciel, en livrant bataille à ce prince superbe, trop enorgueilli par ses forces. D'autres pensaient qu'il serait plus sage de laisser dans le camp une partie de l'armée, qui serait chargée de contenir les assiégés derrière leurs murailles, dans le cas où ils voudraient essayer d'aller se réunir aux Turcs, tandis que la portion la plus considérable et en même temps la plus aguerrie se porterait en avant à deux ou trois milles de distance, conformément à l'avis déjà proposé, et, si le Seigneur tout-puissant l'avait ainsi décidé, tenterait, en implorant son secours, de combattre les ennemis. Tandis qu'on discutait avec chaleur ces diverses propositions, chacun donnant son avis à son gré, Bohémond conduisit à l'écart les princes les plus considérables, le duc Godefroi, Robert, comte de Flandre, Robert, comte de Normandie, Raimond, comte de Toulouse, laissant de côté la foule des autres chefs, et réunissant ceux qui voulait persuader dans un lieu entièrement isolé, il leur adressa le discours suivant :

"Je vois, mes frères très-chéris, compagnons de notre servitude envers le ciel, que vous êtes humblement tourmentés de l'arrivée de ce prince, qu'on dit n'être pas éloigné de nous ; dans la délibération que nous venons d'entendre, chacun a adopté des avis divers, suivant les motifs et les intentions qui l'ont aidé, et cependant, dans aucune de ces propositions, on na saisi le véritable point de la question, celui d'où dépend toute l'affaire. En effet, soit que nous marchions tous, comme le veulent quelques uns de nous, soit qu'une partie de l'armée demeure dans le camp, il semble que nous aurons perdu tout à fait et fort inutilement le prix de tous nos travaux, de tous nos efforts, et enfin tout le temps que nous avons employé ici. Si toute l'armée sort du camp, le siège se trouvera levé, nos projets seront déjoués, et les assiégés recouvreront leur liberté entière, soit allant se réunir à nos ennemis, soit en introduisant dans leur ville des cohortes auxiliaires. D'un autre côté, si vous laissez dans le camp une portion de nos légions, le même résultat me paraît encore inévitable. Comment cette portion de votre armée pourra-t-elle contenir les assiégés derrière leurs murailles en présence des renforts qui leur arrivent, lorsque nous tous, en réunissant toutes nos forces, nous avons eu grand peine à les empêcher de sortir au moment même où ils ne comptaient sur aucun secours extérieur ? Ainsi il me paraît évident qu'il arrivera lune de ces deux choses : ou les assiégés, se réunissant à leurs auxiliaires et les renforçant beaucoup, se précipiteront sur nous avec de grands avantages, ou bien, introduisant de nouvelles troupes dans la ville, ils l'approvisionneront amplement en vivres et en armes en sorte que, quand même nous devrions, avec laide du Seigneur, triompher de nos ennemis du dehors, il ne nous resterait plus aucun espoir de nous emparer de la ville. Je pense donc, mes frères très-respectables, que nous devons diriger tous nos efforts, et appliquer toute notre sollicitude à l'unique soin de nous rendre maîtres de la ville même, avant l'arrivée de ce prince. Que si vous me demandez par quels moyens il est possible d'accomplir le projet que je vous soumets, afin que vous ne pensiez pas que je vous propose une chose impraticable, je vous montrerai incessamment une voie sûre et prompte, par laquelle il vous sera facile d'arriver à ce fin si désiré. J'ai dans Antioche un ami fidèle et rempli de prudence, autant du moins que l'œil de l'homme peut en juger. Je crois avoir déjà dit à quelques uns d'entre vous que cet ami a en son pouvoir une tour très-bien fortifiée : il m'a engagé sa foi qu'il me remettrait cette tour aussitôt que je l'en aurai requis, sous la réserve de certaines conditions stipulées. Je me suis obligé à cet effet à lui donner beaucoup d'argent ; j'ai promis de lui accorder à perpétuité de grandes récompenses et toutes sortes de franchises pour lui et pour sa famille, juste salaire de ses peines, si l'événement répond à nos désirs. Si vos Grandeurs veulent approuver que la ville, prise par suite de mes soins et de mes efforts, passe de droit sous ma juridiction et devienne dans ma race une possession héréditaire, je suis tout prêt à accomplir les conventions que j'ai arrêtées avec cet ami ; sinon, que chacun de vous cherche à son tour les meilleurs moyens de s'emparer de cette place, et qu'il la possède ensuite en toute tranquillité ; dès ce moment je lui cède toute ma part et je renonce à tous mes droits"

Ce discours réjouit infiniment les princes, et ils consentirent avec empressement à la demande de Bohémond, excepté cependant le comte de Toulouse qui persista opiniâtrement à déclarer qu'il ne voulait céder ses droits à personne. Les autres promirent à Bohémond de lui concéder à perpétuité la ville et toutes ses dépendances, pour en jouir et transmettre son droit à titre héréditaire ; en même temps ils s'engagèrent tous, en lui présentant la main, à ne révéler à personne le secret qu'il venait de leur confier, et ils le supplièrent avec les plus vives instances de s'occuper, le plus activement qu'il le pourrait, de l'accomplissement de ses projets et d'éviter tout délai en des circonstances si périlleuses. L'assemblée se sépara : Bohémond, plein d'ardeur et incapable de supporter le moindre retard, expédia à son ami son messager accoutumé, lui annonça qu'il avait obtenu des princes tout ce qu'il en désirait, et, l'interpellant d'accomplir ses engagements, il lui fit demander de se préparer pour la nuit suivante à l'exécution de ses projets, avec l'aide du Seigneur. Cette nouvelle enflamma Emir-Feir d'un nouveau courage. Un autre événement, qui s'était passé peu auparavant, avait beaucoup contribué aussi à redoubler son ardeur pour le succès de cette entreprise. Tandis qu'il était fort assidûment occupé des affaires de son ministère, de celles de son maître, le prince Accien, et de beaucoup d'autres choses encore qu'il avait à suivre dans la ville, on raconte que, dans un moment très-pressant, il envoya son fils, jeune encore, à sa maison pour je ne sais quel motif. Le jeune homme, en y arrivant, surprit chez sa mère un Turc, l'un des principaux habitants de la ville, dans une entrevue tout à fait criminelle : pénétré de douleur et d'effroi, il retourna en toute hâte auprès de son père, et lui rapporta le crime abominable dont il venait d'être témoin. Emir-Feir, rempli d'une juste indignation, et enflammé de colère comme il convient à un époux outragé, s'écria alors :

"Il ne suffît donc pas à ces chiens immondes de nous accabler sous le poids d'une injuste servitude, d'affaiblir chaque jour nos patrimoines par leurs exactions, il faut encore qu'ils violent les lois du mariage, qu'ils méconnaissent tous les droits conjugaux ! Certes, si je vis, je saurai bien, avec l'aide du Seigneur, mettre un terme à tant d'insolence et leur donner la juste rétribution de leurs œuvres".

Il dissimula avec soin son ressentiment, mais son fils, qui possédait son secret et que le déshonneur de sa mère avait profondément offensé, lui servit à communiquer avec Bohémond. Il l'envoya à ce dernier, en l'invitant à faire avec le plus grand soin tous les préparatifs nécessaires pour le succès de son entreprise, et lui annonçant que de son côté il n'y mettrait aucun retard, et qu'il serait prêt dès la nuit suivante à accomplir ses promesses. Il lui fit demander de prendre ses mesures pour qu'à la neuvième heure tous les princes eussent à sortir de leur camp chacun avec ses troupes, comme pour marcher à la rencontre de l'ennemi et qu'ensuite ils revinssent dans le plus grand silence vers la première veille, afin qu'ils pussent être prêts vers le milieu de la nuit à se conduire d'après les avis qu'il leur donnerait. Bohémond, après s'être entretenu avec le jeune homme, le conduisit en secret auprès des princes auxquels il s'était confié, et leur fit part des propositions qui lui étaient communiquées. Les princes, admirant avec étonnement l'adresse et la fidélité de celui qui envoyait le message, approuvèrent tout ce qu'on leur disait et consentirent à suivre le projet.

Vers le même temps il arriva à Antioche un de ces événements qui surviennent fort souvent au milieu des circonstances les plus difficiles. Les citoyens, et plus particulièrement ceux qui étaient chargés du gouvernement de la ville, commencèrent à éprouver quelque pressentiment d'une trahison secrète qui aurait pour objet de livrer la place aux ennemis ; et, quoiqu'on n'eût aucun indice certain qui dût confirmer cette opinion, le bruit s'en répandit cependant de tous côtés et devint bientôt général. Les principaux habitants se réunirent avec empressement, et allèrent trouver le prince pour tenir conseil avec lui à ce sujet : les craintes que l'on ressentait paraissaient assez vraisemblables, et il y avait de fortes présomptions qui pouvaient servir à les justifier. La ville, comme je l'ai dit, était remplie de fidèles, et, quoiqu'ils fussent complètement innocents en cette occasion, on ne laissait pas de les tenir pour suspects : parmi eux le noble Emir-Feir était également l'objet des soupçons des principaux citoyens ; Accien seul comptait entièrement sur sa bonne foi et sa sincérité. Comme, ils se trouvaient donc rassemblés chez le prince pour délibérer avec sollicitude sur les craintes qui les agitaient, parmi les noms de ceux qui paraissaient suspects on vint à prononcer le nom d'Emir-Feir, et l'on se crut d'autant plus fondé à demander raison des préventions qu'il inspirait, qu'il était lui-même renommé pour son habileté et distingué entre tous les fidèles par son crédit et sa puissance. Le prince, persuadé en partie par ces représentations, ordonna qu'on fît venir Emir-Feir devant lui : il arriva en effet, et l'on continua en sa présence à discuter les mêmes questions, afin de connaître son opinion et déjuger, d'après la tournure de ses réponses, si l'on était fondé ou non à se méfier de lui. Emir-Feir, qui avait l'esprit très-prompt et très-adroit, reconnut sur-le-champ que cette discussion avait pour principal objet de vérifier des soupçons qu'on avait conçus contre lui, et l'on rapporte que, dans cette situation, pour mieux cacher ses desseins et paraître complètement innocent, il adressa à l'assemblée le discours suivant :

"Hommes vénérables, princes et grands de cette cité vous êtes animés dune sollicitude tout-à-fait louable et telle qu'il convient a des hommes véritablement prudents. Il est sage, en effet, de craindre tout ce qui peut arriver, et des précautions surabondantes ne sauraient nuire dans une affaire capitale. Ce n'est donc point par un mouvement de légèreté que vous éprouvez cette vive sollicitude pour votre liberté, votre salut et celui de vos femmes et de vos enfants. Il est toutefois, si vous voulez approuver mon opinion, une voie prompte et sûre par laquelle vous pourrez trouver le remède efficace pour guérir et prévenir même le mal que vous redoutez. Cette détestable entreprise, qui vous paraît devoir exciter vos justes craintes, ne pourrait être effectuée que par ceux qui sont préposés aux tours et aux murailles, ou à la garde des portes. Que si vous vous méfiez de la sincérité de ces gardiens, faites-les changer plus souvent de place, afin que, ne demeurant pas trop longtemps en un même lieu, ils ne puissent contracter avec l'ennemi des relations trop dangereuses. Une affaire de cette importance ne s'engage pas facilement, il y faut beaucoup de temps, et il n'est pas au pouvoir d'un simple particulier de l'entreprendre à lui seul, sans avoir entraîné dans ses projets, parmi les hommes les plus considérables de la cité, quelques complices qui n'auront pu résister aux présents et à la corruption. En faisant ces changements fréquents et toujours à l'improviste, vous enlèverez toute chance de succès à des négociations de ce genre".

Il dit, et parut avoir donné par ce discours des gages de son innocence ; les soupçons que l'on avait conçus contre lui furent en partie dissipés ; ses paroles réussirent auprès de tous, et l'avis qu'il proposait fut jugé le meilleur ; on l'aurait même mis à exécution sur-le-champ, si la nuit n'eut été près d'arriver en sorte qu'il était tout-à-fait impossible de prescrire un tel changement, dans la situation présente de la ville. On se borna donc à ordonner un redoublement de surveillance et d'activité pour la garde de nuit, et l'on continua d'ignorer complètement ce qui se préparait en grand secret par les soins d'Emir-Feir.

Lui, cependant, sachant que bientôt les choses auraient à subir le plus grand de tous les changements, alla tout disposer pour l'accomplissement de ses desseins, avant que de nouveaux obstacles vinssent encore les traverser.

Dès le moment que nos armées étaient arrivées sous les murs d'Antioche, et en avaient commencé l'investissement, les habitants de cette ville avaient tenu pour suspects les Grecs, les Syriens, les Arméniens et tous ceux de leurs concitoyens, à quelque nation qu'ils appartinssent, qui professaient la foi chrétienne. En conséquence ils avaient expulsé, comme ne servant qu'à encombrer, tous les faibles, tous ceux qui n'avaient qu'avec peine les vivres nécessaires, et qui ne pouvaient suffire à leur entretien et à celui de leurs familles, ne gardant ainsi dans la ville que les riches, ceux qui avaient de grands patrimoines, et à qui il était facile d'approvisionner leurs maisons de toutes sortes de denrées. Ceux-ci cependant étaient accablés de tant de charges ordinaires et extraordinaires, qu'on pouvait dire qu'il valait mieux être du nombre de ceux qu'on avait expulsés, que de ceux à qui l'on prétendait avoir accordé, par grâce spéciale, la permission de demeurer. On leur imposait très-fréquemment de fortes amendes en argent ; on leur extorquait avec violence tout ce qu'ils pouvaient posséder, et de plus on les enlevait de leurs domiciles pour les forcer à remplir les services les plus vils, les charges les plus onéreuses. S'il y avait des machines à élever, des poutres d'une énorme dimension à transporter, on leur enjoignait sur-le-champ de s'y employer. Les uns étaient contraints à porter les pierres, le ciment et tous les matériaux nécessaires aux constructions, les autres avaient ordre de fournir aux machines les pierres et les quartiers de roc qu'elles étaient destinées à lancer hors des murs, d'autres encore servaient auprès des câbles avec lesquels on faisait voler au loin toutes sortes de projectiles, et tous étaient contraints de suivre aveuglément les caprices de leurs chefs, sans pouvoir obtenir la moindre remise, ou quelques moments de repos. Puis, lorsqu'ils avaient fidèlement et religieusement accompli tout ce qu'on leur prescrivait, ils recevaient, pour prix de leurs efforts, des soufflets, des coups et toutes sortes d'indignes traitements. Une oppression si tyrannique n'avait pas même suffi à ces chiens immondes : pour mettre le comble à leurs inouïes méchancetés, huit jours avant la réunion où l'on avait commencé à témoigner des craintes et des soupçons contre Emir-Feir, ils avaient tenu une assemblée secrète, dans laquelle ils résolurent de massacrer, à l'improviste et au milieu de la nuit, tous les fidèles qui habitaient dans la ville. Et si l'un des chefs, plus grand et plus sage que les autres, qui s'était toujours montré l'ami des Chrétiens, n'eût obtenu, contre l'avis de plusieurs autres, que l'exécution de ce projet fut remise de huit jours, il est hors de doute que, dans le cours de la même nuit, toute la multitude des fidèles eût : succombé sous les coups d'hommes armés de javelots, exécuteurs aveugles de cet horrible décret. On avait cependant consenti à ce délai de huit jours, pour voir si dans l'intervalle le siège ne serait pas levé ; l'on avait décidé que, si nos armées persistaient dans leur entreprise, la résolution arrêtée serait aussitôt mise à exécution, et que, dans le cas contraire, on ferait grâce de la vie a tous ces malheureux, déjà condamnés. Le délai fatal devait expirer cette nuit même, et les ordres avaient été déjà donnés secrètement pour qu'on eût à exécuter la sentence dans le courant de cette nuit, lorsque Bohémond et Emir-Feir convinrent d'accomplir en même temps le projet qu'ils méditaient depuis longtemps, et qui fut en effet exécute, avec l'aide du Seigneur. Il résulta de cette rencontre que lorsque nos troupes commencèrent d'occuper la ville et d'y exciter quelque tumulte, les principaux habitants en curent d'abord moins d'inquiétude, et crurent dans le premier moment que ce n'était rien autre chose que le massacre des Chrétiens, leurs concitoyens. Lorsqu'on eut ainsi pénétré de vive force de tous les côtés de la place, on trouva dans les maisons des fidèles un grand nombre d'ennemis, qui s'y étaient rendus en secret pour les massacrer à l'improviste, conformément aux ordres qu'ils avaient reçus.

Vers la neuvième heure du soir des hérauts furent envoyés de toutes parts dans le camp des assiégeants, pour donner l'ordre à toute la cavalerie de prendre les armes et de se préparer à suivre les chefs, sans le moindre retard. Le peuple ignorait complètement ce mystère, qui même n'avait été révélé qu'à un petit nombre des plus grands seigneurs. Tous les cavaliers étant donc sortis du camp, en conformité des sages avis d'Emir-Feir, et chacun suivant les bannières de son prince, on feignit de partir pour une expédition, afin d'attendre le moment où la nuit aurait étendu sur la terre ses voiles épais, et à la faveur de l'obscurité, on rentra alors au camp, dans le plus grand silence.

Emir-Feir, cet homme de Dieu, qui rendait en ce moment un si important service à nos armées, avait un frère utérin, dont les dispositions et les sentiments étaient complètement différents : comme il ne comptait nullement sur sa fidélité, il ne lui avait point communiqué son secret, et le tenant pour suspect, il s'était constamment caché de lui, dans toutes les démarches qu'il avait faites. Ce même jour, et tandis que notre cavalerie sortait du camp, vers la neuvième heure, les deux frères se promenaient ensemble sur les remparts; ils regardaient dans notre camp, à travers les ouvertures, et voyaient les mouvements de nos troupes qui se mettaient en marche pour sortir. L'aîné desirait vivement connaître les pensées de son frère cadet, et savoir quelles étaient ses dispositions présentes. Il lui adressa donc la parole en ces termes :

"Mon frère, j'ai vraiment compassion de ce peuple qui se montre fidèle à la croyance que nous professons et pour qui l'on prépare à l'improviste une si cruelle fin. Il ignore ce que le jour de demain lui réserve, il sort en toute confiance et semble ne rien craindre, comme si toutes choses étaient pour lui en sûreté. Certes, s'il savait les embûches qu'on lui tend et la ruine qui le menace de si près, il prendrait sans doute d'autres précautions".

Son frère lui répondit alors :

"Votre sollicitude est insensée, et cette compassion que vous éprouvez est un sentiment tout à fait aveugle. Plût à Dieu qu'ils eussent tous succombe déjà sous les glaives des Turcs ! Depuis le jour qu'ils sont arrivés dans ce pays, notre condition n'a fait qu'empirer : il est presque impossible qu'il nous arrive par eux autant de bien qu'il nous est déjà survenu de mal à leur occasion".

A ces paroles, Emir-Feir qui avait déjà mis en question s'il ne communiquerait pas ses desseins à son frère, s'éloigna de lui comme d'une peste, l'âme remplie d'horreur et l'accablant d'exécration dans le fond de son cœur, et bientôt, pour ne pas trouver en lui un obstacle à l'œuvre qu'il avait entreprise pour le Christ, il songea aux moyens de lui donner la mort, préférant le salut général des fidèles aux sentiments de la fraternité.


Pendant ce temps Bohémond, respirant à peine et plein d'angoisse, de peur qu'au moment d'accomplir ses projets, le moindre délai ne devînt funeste à leur exécution, visitait successivement tous les princes, les invitait par les plus vives instances à se tenir tout prêts, et lui-même portait à la main une échelle faite avec art en corde de chanvre, dont l'extrémité inférieure était garnie de crochets ferrés, tandis que la partie supérieure devait être fortement attachée sur les reversements des remparts. On était au milieu de la nuit, un calme profond régnait dans la ville ; les citoyens puisaient de nouvelles forces dans le sommeil et y trouvaient un soulagement à leurs veilles et à leurs longues fatigues. Bohémond envoie alors à son ami un fidèle interprète qui lui était entièrement dévoué avec ordre d'aller en toute hâte lui demander s'il veut que son maître s'avance à la tête de sa troupe. Le messager arrive au pied des remparts, et trouve Emir-Feir veillant, à l'abri d'une des ouvertures ; il lui répète les paroles de son seigneur, et l'autre lui répond aussitôt :

Assieds-toi, et tais-toi, jusqu'à ce que le préposé aux veilles, qui s'avance avec une escorte nombreuse et des lampes éclatantes, ait passé au-delà de ce poste".

En effet, indépendamment des gardiens qui étaient chargés de veiller à la sûreté de chaque tour, il y avait encore à Antioche un magistrat supérieur, qui, trois ou quatre fois pendant la nuit faisait tout le tour des remparts avec une nombreuse escorte, et précédé de torches ardentes, afin de réprimander ou de punir, selon qu'ils l'auraient mérité ceux qu'il rencontrerait succombant au sommeil ou négligents dans leur service. Celui qui était chargé de cette surveillance ayant passé à la tour d'Emir-Feir et l'ayant trouvé occupé à veiller, donna des éloges à son activité, et poursuivit son chemin. Emir-Feir croyant alors que le moment favorable était arrivé appela l'interprète qui était au pied des remparts, et lui dit :

"Cours vite, et va dire à ton maître qu'il se hâte d'arriver avec une troupe d'hommes choisis".

Le messager retourna aussitôt auprès de Bohémond qui était tout prêt : il fit avertir tous les autres princes qui avaient fait aussi leurs dispositions, et chacun se mettant à la tête des siens, en un clin d'œil ils arrivèrent tous ensemble, et comme un seul homme, au pied de la tour qu'ils avaient reconnue, marchant dans le plus grand silence, et ne faisant pas le moindre bruit.

Pendant ce temps, Emir-Feir était rentré dans la tour, et voyant son frère endormi, sachant qu'il avait des pensées toutes différentes, et craignant qu'il ne fut un obstacle à l'exécution de ses desseins, au moment même où ils étaient sur le point d'être accomplis, pieux et criminel à la fois, il le transperça de son épée. Puis retournant sur les remparts, il découvrit par l'une des ouvertures que ceux qu'il avait fait appeler venaient d'arriver ; il leur donna le signal de reconnaissance, le reçut de même, et fit descendre aussitôt une corde pour attacher et remonter l'échelle. Lorsqu'elle lui fut parvenue et qu'on l'eut solidement fixée par les deux bouts, il ne se trouva personne qui osât tenter de monter et de se confier le premier à cette nouvelle épreuve, soit à la voix de son chef, soit sur les invitations de Bohémond. Ce seigneur alors s'avança avec intrépidité, et monta lui-même. Il franchit rapidement tous les échelons, et sa main atteignit au revêtement du rempart. Emir-Feir, posté derrière la muraille, la saisit avec force, et, comme il savait que c'était Bohémond qui montait, on rapporte qu'il lui dit en ce moment : "Vive cette main !". En même temps, et afin de se mieux assurer de sa confiance et de celle de tous les fidèles, il conduisit Bohémond dans la tour, à la place même où il venait de percer son frère utérin qui n'avait pas voulu donner son assentiment à cette œuvre sainte, et le lui fit voir privé de vie, tout couvert de son propre sans. Bohémond l'embrassa alors louant sa constance et la sincérité de sa foi ; puis revenant sur le rempart, et avançant la tête en dehors de l'ouverture, d'une voix étouffée, i] invita ses collègues à monter. Ceux-ci cependant hésitaient encore ; tout ce qu'on leur disait du haut des remparts leur semblait suspect et à double sens, et nul n'osait encore se hasarder. Bohémond, ayant reconnu cette méprise descendu de nouveau par l'échelle, et rassura tous les siens en leur donnant ainsi une preuve évidente qu'il ne lu, était rien arrivé. Ils montèrent alors à l'envi les uns des autres, et garnirent en un instant toute la hauteur du rempart ; ils occupèrent aussitôt la tour et même quelques-unes des tours les plus voisines ; J'ai entendu dire que, parmi ceux qui montèrent les premiers, on distinguait le comte de Flandre et le seigneur Tancrède, qui gouvernaient tous les autres par leurs avis.

Les autres princes, voyant que ceux qui venaient de monter se trouvaient en assez grand nombre et étaient assez bien commandés pour pouvoir s'emparer d'une ou de plusieurs portes et les leur ouvrir, retournèrent au camp en toute hâte, à l'effet de disposer toutes leurs troupes, et de se tenir prêts à entrer dans la ville aussitôt qu'on leur ferait les signaux convenus. Ceux qui étaient montés sur les remparts, recevant du ciel une force nouvelle, et marchant sous la conduite d'Emir-Feir, s'emparèrent successivement de dix tours placées dans le même quartier, à la suite l'une de l'autre, après avoir tué les gardes qui les occupaient, et cependant le calme le plus parfait régnait encore dans la ville, et l'on n'entendait encore aucun bruit. Il y avait de ce côté des remparts une porte bâtarde, vers laquelle les nôtres descendirent, ils brisèrent les barreaux et les serrures qui la fermaient, et ouvrirent ainsi un passage a ceux qui les attendaient en dehors : ceux-ci se précipitèrent en foule et accrurent considérablement le cortège ; ils se rendirent de là à la porte du pont, se jetèrent avec impétuosité sur les gardiens qui y étaient préposés, les massacrèrent, et ouvrirent ainsi cette porte en la brisant. Pendant ce temps quelques hommes de la troupe de Bohémond avaient porté la bannière de leur chef sur la montagne qui domine la ville, et l'avaient plantée non loin de la citadelle supérieure, sur le point le plus élevé d'un petit fortin. L'horizon commençait à se rougir et annonçait l'arrivée prochaine du soleil ; aussitôt les soldats chrétiens, donnant le signal convenu à la porte de la ville, font retentir au loin les cors et les trompettes, et le bruit des instruments guerriers réveille tout le camp. Les princes reconnaissent les voix qui les appellent, ils courent aux armes, entraînent leurs bataillons, se précipitent dans la ville, et occupent les avenues et les portes. Tous les gens du peuple, en même temps, qui jusqu'alors avaient ignoré ce grand secret, se mettent en mouvement, ils voient déjà le camp presque désert, marchent à la suite des troupes, et se jettent de tous côtés dans la place. Les citoyens, réveillés enfin par tout ce tumulte, hésitent d'abord, et se demandent que veulent dire ces acclamations inusitées ; puis voyant courir de tous côtés des hommes cuirassés qu'ils ne connaissent point, entendant les mourants qu'on massacre dans les rues et sur les places publiques, ils découvrent enfin la vérité. Abandonnant aussitôt leurs demeures, avec leurs femmes et leurs enfants, cherchant à éviter les bandes d'hommes armés et à se cacher dans les lieux les plus secrets pour échapper à la mort, fuyant au milieu de ce désordre et perdant bientôt toute présence d'esprit, ils se précipitent imprudemment dans les groupes mêmes des soldats. Les fidèles qui habitaient la ville, Syriens Arméniens et de toute autre nation, se félicitent à l'envi d'un si heureux événement, prennent les armes et vont se réunir à leurs frères ; comme ils connaissaient mieux les localités, ils se mettaient à la tête des bataillons, les conduisaient dans tous les détours de la ville, aux portes qui demeuraient encore fermées et qu'ils ouvraient à tous les arrivants, après avoir tué ceux qui les gardaient. II leur semblait que le Seigneur même leur accordait ce changement subit de fortune ; naguère ils s'étaient vus soumis à des chiens immondes, opprimés sous le joug d'une injuste servitude, écrasés sans miséricorde sous le poids de vexations et de tourments de toute espèce, et maintenant par cet événement inespéré, ils pouvaient à leur tour rendre affronts pour affronts, et donner la mort à leurs persécuteurs.

Déjà toute notre armée avait pénétré dans la ville et s'était librement emparée des portes, des tours et des remparts ; déjà les bannières et les enseignes des princes flottaient aux yeux de tous sur les points les plus élevés, et attestaient la victoire des Chrétiens. Le carnage et le deuil se répandaient de toutes parts ; on entendait de tous côtés les cris et les lamentations des femmes ; les chefs de famille étaient tués et toute leur famille succombait après eux ; on enfonçait les portes des maisons, on enlevait les meubles, tout ce qu'on y trouvait était la proie des premiers arrivants, les vainqueurs se précipitaient dans des lieux jusqu'alors inaccessibles, échauffés par le carnage, entraînés par la soif du pillage, ils n'épargnaient ni le sexe, ni le rang, ni l'âge, tout leur était indifférent. Dans leur emportement, ils demandent à ceux qu'ils rencontrent au milieu des rues, et sur les places publiques, où sont les demeures des plus puissants et des plus riches ; ils y courent en foule, massacrent les domestiques, pénètrent dans les asiles les plus secrets, percent de leurs glaives les enfants des nobles, les mères de famille, s'emparent dans les maisons de la vaisselle, de l'or, de l'argent, des vêtements précieux, et se distribuent ensuite ces riches dépouilles par égales portions. On dit qu'en ce jour il périt dans Antioche plus de dix mille habitants, et que toutes les rues étaient jonchées de cadavres tombés au hasard et privés de sépulture. Accien, dès qu'il eut reconnu que la ville était livrée à ses ennemis, qu'ils avaient occupé toutes les portes, les tours et les remparts, voyant en même temps que le peuple qui avait échappé au carnage se retirait en foule dans la citadelle, et craignant que l'armée chrétienne ne l'y poursuivît et ne l'investît également, sortit seul et sans escorte par une porte secrète et prit la fuite, l'esprit égaré, mais cherchant cependant à pourvoir à sa sûreté personnelle. Accablé par sa douleur, il errait seul dans la campagne, sans but et sans guide, lorsqu'il fut rencontré par hasard par quelques Arméniens qui le reconnurent aussitôt et s'avancèrent d'abord vers lui pour lui rendre les honneurs accoutumés. Il les laissa approcher comme un homme qui a perdu l'usage de la raison ; en le voyant dans cet état et seul, ils jugèrent sans peine que la ville avait succombé, et aussitôt s'élançant sur lui et le jetant par terre avec violence, ils s'armèrent de son propre glaive, lui coupèrent la tête, et étant entrés dans la ville, ils vinrent l'offrir à nos princes, en présence de tout le peuple.

Il y avait aussi dans la ville quelques nobles qui étaient venus de divers lieux éloignés porter aux assiégés le secours de leurs bras et de leur courage. Aussitôt que la place fut occupée par nos troupes, ces hommes, qui connaissaient peu les localités, ne sachant que faire, et voulant cependant pourvoir à leur sûreté, résolurent d'aller se renfermer dans la citadelle la plus élevée. Ils s'y rendaient en tonte hâte lorsqu'ils rencontrèrent par hasard des soldats de nos armées au dessus deux. Se trouvant pris ainsi dans un étroit défilé, ne pouvant ni monter ni descendre à cause de la pente rapide de la montagne, poussés en même temps par les nôtres qui étaient élevés au dessus d'eux, ils furent précipités, au nombre de trois cents, avec leurs armes et leurs chevaux qui servaient à les distinguer de tous les autres, et tombèrent brisés en mille morceaux, ne laissant presque aucune trace de leur existence.

Les gens de la ville ou des environs qui connaissaient mieux le pays, dès qu'ils surent que la ville était occupée par nos troupes, sortirent au point du jour, suivant les bandes de fuyards qui profitèrent du premier moment ou les portes étaient encore ouvertes pour se réfugier dans les montagnes. Nos soldats les poursuivirent avec ardeur, en atteignirent un grand nombre qu'ils chargèrent de chaînes et ramenèrent à la ville ; d'autres parvinrent à se sauver, grâce à la rapidité de leurs chevaux, et se retirèrent sur les hauteurs. Vers la cinquième heure du jour, ceux de nos soldats qui étaient allés à leur poursuite rentrèrent dans la ville, et ceux qui s'étaient dispersés dans les divers quartiers se rassemblèrent aussi. On fit alors d'exactes recherches, et on s'assura qu'il n'existait plus aucun approvisionnement de vivres, chose peu étonnante après un siège obstiné de neuf mois. En revanche, on trouva une si grande quantité d'or, d'argent, de pierres précieuses, de vases magnifiques, de tapis et d'ouvrages en soie, que des hommes qui mendiaient naguère pressés par la faim, devinrent riches tout à coup et nagèrent dans l'abondance. On trouva à peine dans la ville cinq cents chevaux propres au combat ; encore étaient-ils tous maigres et exténués par la fatigue et le défaut de nourriture. La cité d'Antioche fut prise l'an de Nôtre-Seigneur 1098, le troisième jour du mois de juin.

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Sources : Textes de Foulcher de Chartres - Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France ; Editions J-L. J.Brière, Librairies : Paris 1825

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