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La première Croisade par Foulcher de Chartres

Première Croisade par Foulcher de Chartres

 

Année 1101 Baudouin et les Génois

Baudouin-et-les-Genois
Baudouin-et-les-Genois - Sources : Bibliothèque Nationale de France

Après les solennités de Pâques, le roi se rendit à Joppé ou Jaffa, et conclut avec les chefs de la flotte génoise, dont on a parlé plus haut, une convention portant : que si, pendant le temps que par amour pour Dieu ils resteraient dans la Terre-Sainte, ils réussissaient, par l'aide et la volonté du Très-Haut, à prendre, de concert avec le roi quelque ville des Sarrasins, les navigateurs génois auraient pour eux tous en commun la troisième partie de l'argent pris sur l'ennemi, sans qu'il leur fut fait à cet égard la moindre injustice ; que le premier et le second tiers appartiendraient au roi ; et que de plus eux posséderaient éternellement, et à titre d'héritage transmissible, un quartier de la ville prise.
Ce traité ayant été resserré des deux côtés par le lien du serment, on assiégea sans délai, tant par mer que par terre, la place nommée Arsuth, Assur ou Aphek (1). Les Sarrasins qui l'habitaient sentant bien qu'ils ne pouvaient en aucune manière se défendre contre les Chrétiens, capitulèrent prudemment avec Baudouin, et lui remirent la ville le troisième jour ; mais en quittant leurs murs, ils emportèrent leur argent.
Conformément à la capitulation, ils se retirèrent, quoique avec grand chagrin, à Ascalon, et le roi les fit escorter.
Pleins de joie, nous louâmes le Seigneur, par l'aide duquel, sans avoir à regretter la mort d'aucun de nos bommes, nous nous étions emparés d'une forteresse si nuisible pour nous.
Cet odieux château, le duc Godefroi l'avait assiégé l'année précédente, mais sans pouvoir le prendre ; et ses habitants nous avaient bien souvent affligés cruellement en tuant plusieurs des nôtres.
Dans ce premier siège, déjà les Francs touchaient presque aux parapets des murs, quand par malheur une tour de bois, appliquée par dehors à la muraille, surchargée par la foule des nôtres qui s'empressaient d'y monter, s'écroula brisée en morceaux ; cent des Francs qui en tombèrent furent misérablement blessés.
Les Sarrasins en prirent plusieurs : les uns, ils les mirent en croix, et les percèrent de leurs flèches à la vue même des Francs ; ils en massacrèrent d'autres ; et ceux qui eurent la vie sauve, ils les retinrent dans un vil esclavage.
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Siège de Césarée

Vestiges médiévaux de Césarée
Vestiges médiévaux de Césarée - Sources: Image

Quand le roi Baudouin eut comme il importait de le faire, mis une garnison des siens dans Arsuth, il marcha sur-le-champ contre Césarée de Palestine, et en forma le siège.
Ses murailles étaient fortes ; notre armée ne put donc se rendre promptement maîtresse de cette place ; le roi alors ordonna de construire des pierriers, et de fabriquer avec les mâts et les rames des vaisseaux une machine de bois très élevée. Nos ouvriers la firent d'une telle hauteur qu'elle dépassait, je crois, le murs de vingt coudées, afin que, quand une fois elle serait finie et amenée contre les remparts, nos hommes d'armes pussent de dessus cette machine accabler de pierres et de flèches les ennemis de dedans, et après avoir ainsi forcé les Sarrasins d'évacuer la muraille, pénétrer librement dans la ville et s'en emparer.
Mais comme le siège durait depuis quinze jours, que les plus hautes tours du rempart armées de pierriers nous avaient déjà fait quelque mal, et que les diverses parties de notre grande tour de bois n'étaient pas encore assemblées, nos Francs s'ennuyèrent de ce délai ; un certain vendredi sans attendre ni la tour ni les autres machines, armés seulement de lances et de boucliers, ils attaquèrent la ville avec une merveilleuse audace. Les Sarrasins, excitant les uns les autres, se défendirent de leur côté du mieux qu'ils purent ; mais les nôtres, dont le seul Dieu est le Seigneur, dressèrent rapidement les échelles préparées pour l'assaut, montèrent avec une surprenante valeur jusque sur le sommet des murs, et tombèrent, le glaive en main, surtout ce qu'ils rencontraient devant eux.
Les Sarrasins se voyant si rudement traités par nos gens, se hâtèrent de fuir vers des endroits où ils espéraient vivre plus longtemps, mais ni dans un lieu ni un autre ils ne purent se cacher assez bien pour n'être pas égorgés comme ils le méritaient.
On accorda la vie à très peu d'individus da sexe masculin : quant aux femmes, on les épargna afin de les faire servir à tourner continuellement les meules des moulins à bras ; et à mesure qu'on les prenait, on se les vendait réciproquement les uns aux autres, tant laides que belles.
Le roi laissa vivre aussi deux hommes, l'émir de la ville, et l'évêque que l'on appelle "Archade" ; mais ce fut plus à cause de la rançon qu'il en espérait que par compassion qu'il les épargna.

Combien d'argent et d'ustensiles de mille formes diverses on trouva dans cette place, c'est ce qui ne saurait s'exprimer ; aussi force gens pauvres devinrent-ils riches tout d'un coup.
J'ai vu réunir en monceau et brûler une foule de Sarrasins tués, dont les cadavres nous empestaient par leur odeur fétide. On le faisait pour s'emparer des "byzantins" (monnaies) que ces scélérats avaient avalés et que d'autres cachaient dans leur bouche, contre les gencives, afin que les Francs ne pussent les avoir.
Aussi arrivait-il parfois que si l'un des nôtres frappait du poing un de ces Infidèles sur le col, il lui faisait rejeter par la bouche dix ou seize byzantins.
Les femmes aussi en recelaient sans aucune pudeur au dedans d'elles-mêmes, et dans des endroits où il était criminel de les cacher, et qu'il serait honteux de nommer.

On comptait l'an onze cents plus un quand nous prîmes la ville appelée la Tour de Straton. On était dans l'année mil cent un du Seigneur lorsqu'à l'aide d'échelles nous nous emparâmes de Césarée.
Après que, de concert avec les Génois, nous eûmes fait de Césarée et de toutes les richesses que nous y trouvâmes ce qui nous convenait, nous y établîmes un évêque que nous avions élu en commun, y laissâmes une faible garnison, et marchâmes tous en hâte vers la cité de Ramla près de Lydda.
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Attente devant Ramla
Là nous attendîmes pendant vingt-quatre jours que les Ascalonites et les Babyloniens (Il faut lire Le Caire) ; rassemblés en ce lieu dans un même dessein, vinssent nous livrer bataille.
Comme nous étions très peu nombreux, nous n'osions aller à eux, de peur que quand nous les attaquerions devant Ascalon, eux, en revenant rapidement sur nos derrières, ne nous enfermassent entre les murs et leur camp pour nous massacrer plus facilement. Espérant réussir dans ce projet, ils voulaient se porter eux-mêmes, contre nous ; mais connaissant leur ruse, nous la déjouâmes si bien, et nous montrâmes pendant si longtemps plus rusés qu'eux, qu'enfin, glacés par la frayeur, ils abandonnèrent entièrement l'idée de nous attaquer, et que beaucoup d'entre eux, pressés par la faim et fatigués de l'attente d'une action, quittèrent leur armée.
Aussitôt que nous en fûmes instruits, nous retournâmes à Joppé ou Jaffa, remerciant et louant Dieu de ce qu'il nous avait ainsi délivrés de l'attaque de cette multitude. Nous prêtions cependant toujours une oreille attentive à tout ce qu'on nous rapportait d'eux.
Après que nous nous fûmes reposés pendant soixante-dix jours, on vint annoncer au roi Baudouin que les ennemis, écoutant de nouveau leur haine, faisaient quelque mouvement, et que, déjà prêts à nous attaquer, ils pressaient leur marche.
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Bataille du 7 septembre
A cette nouvelle, ce prince rappelle toutes ses troupes de Jérusalem, de Tibériade, de Césarée et de Caïpha ou Haifa, (2), et les réunit en un seul corps. Comme la nécessité était urgente, et que nous n'avions qu'un très petit nombre d'hommes d'armes, tous ceux qui le purent, firent, par l'ordre du roi, des hommes d'armes de leurs écuyers : de cette manière nous eûmes en tout deux cent soixante hommes d'armes et neuf cents hommes de pied. Nos ennemis comptaient onze mille hommes d'armes et vingt-et-un mille gens de pied, nous le savions, mais ayant Dieu avec nous, nous ne redoutions nullement d'en venir aux mains avec eux. Nous ne mettions en effet nôtre confiance ni dans les armes ni dans des troupes nombreuses, mais nous placions tout notre espoir dans le Seigneur notre Dieu.
Notre audace était grande ; mais ce n'était pas de l'audace, c'était plutôt de la foi et de l'amour.
Nous étions en effet prêts à mourir par dévouement pour celui qui, dans sa miséricorde, avait daigné mourir pour nous : aussi marchâmes-nous résolument à cette bataille, dans laquelle le roi fit porter devant lui ce bois de la croix du Sauveur qui nous fut un si salutaire secours.

Ville de Jaffa ou Joppé
Jaffa (Joppé) - Sources: Inconnues

Un certain jour donc nous sortons de Joppé ou Jaffa, et dès le jour suivant nous allons chercher les Sarrasins pour les combattre. Comme nous approchions d'eux, eux de leur côté s'approchaient également de nous sans que nous le sussions.
Aussitôt que, de l'endroit où nous observions leurs mouvements, nous apercevons les éclaireurs des Infidèles, nous comprenons sur-le-champ que tout le reste de leur armée suit ; le roi alors pousse plus avant avec quelques-uns des siens, et voit de loin leurs tentes déployées blanchir la plaine. A ce spectacle, il presse son coursier de l'éperon, revient à toute bride jusque vers nos derniers rangs, et nous fait connaître à tous ce qu'il a vu.
A cette nouvelle nous commençons à triompher, espérant que la bataille après laquelle nous soupirons ne tardera pas à s'engager ; s'ils ne venaient point à nous, nous étions décidés à aller à eux. Il nous valait mieux en effet combattre dans de vastes plaines, où, quand nous les aurions vaincus, avec l'aide du Seigneur, nous pourrions les poursuivre plus longtemps, et leur faire plus de mal dans leur fuite, que d'en venir aux mains avec eux dans le voisinage de leurs murailles.
Le roi donne donc l'ordre de prendre les armes ; tous le font, et l'armée est aussitôt rangée suivant les règles de l'art pour l'action qui se prépare.
Remettant tous nôtre sort dans les mains du Seigneur, nous poussons nos coursiers contre l'ennemi. Un abbé, homme vénérable, porte et montre à tous le susdit bois de la croix du Sauveur ; et le roi adresse alors à ses chevaliers ces paroles pleines de piété :
Courage, chevaliers de Jésus-Christ ;
Ayez bonne confiance, et ne craignez rien ;
Conduisez-vous en hommes ;
Montrez-vous fermes dans cette action, et combattez pour le salut de vos âmes ;
Soyez attentifs à élever jusqu'aux cieux le nom du Seigneur Christ, que ceux-ci, comme des enfants dégénérés, ne cessent d'accabler d'injures et d'outrages, ne croyant ni à l'incarnation, ni à la résurrection du Sauveur. Que si vous périssez dans la bataille, vous serez placés au rang des bienheureux ;
Car déjà la porte du royaume des cieux nous est ouverte ;
Si au contraire vous vivez et obtenez la victoire, vous brillerez couverts de gloire entre tous les Chrétiens ;
Mais si par hasard vous étiez tentés de fuir, souvenez-vous que la France est bien loin de nous.

A peine a-t-il fini de parler ainsi que tous applaudissent, et volent au combat ; tout retard nous est insupportable ; et chacun cherche quel ennemi il frappera, ou quel il renversera par terre. Voilà tout à coup que la gent détestée des Infidèles se présente au devant de nos pas, et fond impétueusement sur nous, à droite, à gauche et de tous côtés. De même que les oiseleurs ont coutume de se jeter tout au travers d'une foule d'oiseaux, de même notre troupe, divisée en six corps, quoique fort peu nombreuse, s'élance, aux cris de vive le Seigneur, au milieu de ces innombrables cohortes ; leur multitude est en effet si grande qu'elle nous couvre entièrement, et qu'à peine pouvons-nous nous apercevoir les uns les autres.
Déjà ils avaient repoussé et accablé deux de nos premières lignes, alors le roi Baudouin arrive en hâte des derniers rangs au secours des siens que presse un si grand péril.
Aussitôt en effet que ce prince apprend et reconnaît que la force de l'ennemi remporte, il accourt à toute bride à la tête de son escadron, et s'oppose courageusement aux efforts de ces mécréants ; il fait brandir, aux yeux des plus vaillants d'entre eux, sa lance à laquelle pend un drapeau blanc et en frappe un Arabe qui ose se présenter devant lui ; celui-ci tombe, précipité de son coursier ; le drapeau demeure dans son cadavre ; mais la lance, Baudouin la retire, et la met promptement en arrêt pour en percer d'autres Païens.
D'une part ceux-ci, de l'autre ceux-là combattent vaillamment ; dans le court espace d'une heure, vous eussiez vu de l'un comme de l'autre côté beaucoup de chevaux sans leurs cavaliers, ainsi qu'une grande étendue de terrain couverte tant de boucliers que de poignards et de Sarrasins et d'Ethiopiens ou morts ou blesses.
Là est avec nous cette croix du Sauveur si redoutable aux ennemis du Christ ; la foule superbe de ces Infidèles ne peut, grâces à Dieu, prévaloir contre elle ; et sa présence les confond tellement, que non seulement ils cessent de fondre sur nous, mais que, frappés miraculeusement de terreur, ils ne songent qu'à fuir en toute hâte : heureux alors celui qui a un rapide coursier ; il évite la mort en fuyant.
Dans leur frayeur les Païens jettent dans les champs tant de boucliers, d'arcs, de flèches et d'épées, de lances et de dards de toute espèce, que les ramasser était une véritable fatigue. Tant de cadavres gisent là étendus sans vie, que qui eût entrepris de les compter n'aurait pu en faire le dénombrement.
On assure au surplus que les Sarrasins eurent quinze mille des leur tués, tant cavaliers que gens de pied, le gouverneur de Babylone, qui avait amené tous ceux de cette ville à cette bataille, fut massacré avec les siens.
De nos chevaliers nous en perdîmes quatre-vingts, et des gens de pied encore davantage.
En cette journée, le roi Baudouin se conduisit très vaillamment, et se montra aussi excellent pour le conseil que ferme dans l'action. Ses chevaliers, quoiqu'en très petit nombre, déployèrent également une grande bravoure ; aussi le combat ne fut-il pas longtemps douteux : les uns en effet saisirent vite le moment de fuir, et les autres les mirent promptement en déroute.

ô bataille odieuse aux cœurs qui déteste le mal, et horrible pour ceux qui en étaient spectateurs !
ô bataille, tu n'avais rien de beau, et c'est par antiphrase qu'on t'appelle "Belhum !"
Je contemplais ce combat, redoutant chaque coup qui se portait, et le suivant des mouvements de ma tête. Tous se précipitaient sur le fer, comme s'ils ne craignaient pas que la mort pût jamais les atteindre. Cruelle calamité qui ne laissait aucune place à la pitié !
Les coups qu'on se portait des deux côtés retentissaient avec un effroyable bruit. L'un frappait, l'autre tombait, celui-là refusait toute miséricorde, celui-ci, n'en demandait aucune ; l'un perdait l'œil, l'autre le poing.
Le cœur de l'homme répugne à voir de telles misères.
Ce qu'il y eut d'étonnant, c'est que notre armée, victorieuse à sa tête, fut vaincue à sa queue. Aux derniers rangs, les Chrétiens cédaient, et aux premiers ils repoussaient les Sarrasins.
Nous forcions les Infidèles à fuir jusque dans Ascalon, et eux, après avoir massacré plusieurs des nôtres, couraient jusqu'à Joppé ou Jaffa.
Aussi ni nous, ni eux, nous ne connûmes bien le jour même le véritable résultat du combat. Cependant lorsque le roi et les siens eurent contraint les Païens, soit en les tuant, soit en les dispersant, d'évacuer le champ de bataille, ce prince prescrivit de se reposer cette nuit-là dans les tentes abandonnées par l'ennemi fugitif.
Il fut fait ainsi qu'il était ordonné.
Quand le calendrier marquait le septième jour de septembre, se donna cette bataille, bien digne certes d'être racontée, et dans laquelle la grâce du Seigneur fut l'auxiliaire des Francs.
Ce combat eut en effet lieu le sept de septembre, la troisième année de la prise de Jérusalem.
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L'Armée en marche vers Joppé

Peinture de la ville de Joppé
Peinture de la ville de Joppé - Sources: Internet

Le lendemain, aussitôt que le roi eut, avec les siens, entendu dans sa tente la messe de la Nativité de la puissante vierge Marie, nous chargeâmes nos bêtes de somme de toutes les provisions prises sur les Sarrasins, telles que pain, froment et farine ; et la trompette royale donna le signal de reprendre le chemin de Joppé ou Jaffa.
Comme nous y retournions, et que déjà nous avions traversé Azot ou Arsuth, Assur ou Aphek, ancienne ville des Philistins et alors déserte, nous vîmes de loin devant nous cinq cent Arabes environ, qui revenaient en troupe de Joppé ou Jaffa, où ils s'étaient portés le jour même de l'action, et sous les murs de laquelle ils avaient enlevé tout le butin tombé sous leurs mains.
En effet, après avoir fait, comme il a été dit plus haut, un grand carnage des Francs à la queue de notre armée, ces Arabes, persuadés que nous étions tous pareillement vaincus, prirent les écus, les lances et les casqués brillants des Chrétiens morts sous leurs coups, s'en parèrent pompeusement, et courant aussitôt à Joppé ou Jaffa, montrèrent ces armes en disant que le roi Baudouin et les siens avaient tous été massacrés dans le combat.
A cette vue ceux de Joppé ou Jaffa, confondus d'étonnement, craignirent que ce que leur affirmaient les Sarrasins ne fût vrai : ceux-ci s'étaient flattés que peut-être les habitants, dans le premier moment de stupeur, leur rendraient la ville, mais, reconnaissant bientôt qu'il n'y avait là rien à gagner pour eux, ils se mirent en marche pour retourner à Ascalon.
Lorsqu'en revenant de Joppé ou Jaffa ils nous aperçurent de loin, ils nous crurent des leurs, et pensèrent qu'après avoir tué tous les Chrétiens dans la bataille, nous voulions aller chercher ce qui en restait jusque dans Joppé ou Jaffa. Nous admirions comment, toujours sans nous reconnaître, ces gens nous approchaient de si près. Ils ne virent enfin qui nous étions que quand nos chevaliers fondirent sur eux et les attaquèrent : vous les eussiez vus alors se débander et fuir çà et là, sans qu'aucun d'eux attendît son compagnon ; tous ceux d'entre ces Arabes qui n'avaient pas un agile coursier, tombèrent sous le glaive ; mais comme les Francs étaient écrasés de fatigue, et que leurs chevaux avaient tous été blessés dans le combat, ils poursuivirent peu les Sarrasins ; ceux-ci s'en allèrent donc, et nous arrivâmes pleins de joie à Joppé ou Jaffa.
Pensez un peu quels cris de triomphe partirent de cette ville, et que de louanges on y prodigua au Seigneur, quand ceux qui y étaient restés nous virent, du haut de l'observatoire placé sur la muraille, revenir les bannières déployées !
Ce ne serait pas une petite tâche de le dire.
Deux fabricateurs de nouvelles étaient accourus en effet à Joppé ou Jaffa, l'un après l'autre, et avaient trompé les habitants, en racontant que le roi Baudouin et les siens avaient été complètement défaits, et, ce qui est bien pis, massacrés probablement tous.

Contristés plus qu'on ne saurait le penser de ce récit, et le croyant vrai, ceux de Joppé ou Jaffa envoyèrent à Tancrède, qui alors gouvernait dans Antioche, un message écrit sur une petite feuille de parchemin, qu'un certain marin, montant sur sa barque, porta en toute hâte à Antioche, par l'ordre de l'épouse du roi. Cette dépêche sollicitait en ces termes un prompt secours :
Tancrède, homme illustre et excellent chevalier, reçois cette cédule, que la reine et les habitants de Joppé ou Jaffa t'adressent en toute hâte par moi leur messager ; et comme peut-être tu en croiras plutôt cet écrit dûment scellé par moi, lis-le.
ô douleur !
Le roi de Jérusalem Baudouin, a donné une grande bataille contre les Babyloniens et ceux d'Ascalon, dans cette affaire, il a été vaincu, et peut-être même tué avec tous ceux qu'il avait conduits à cette guerre. C'est du moins ce que nous affirme un Chrétien qui, en fuyant jusqu'ici, a échappé aux malheurs de cette défaite. C'est pourquoi moi messager, je viens vers toi, qui n'es pas un homme imprudent, afin de solliciter ton aide. Prends donc conseil des tiens, et hâte-toi de t'efforcer de secourir le peuple de Dieu, maintenant dans un grand trouble, réduit à un petit nombre et touchant, comme je le crois, à sa dernière heure dans la Palestine.
Telle était la dépêche que lut le messager.

Tancrède après avoir entendue garda quelques instants le silence ; puis, comme il croyait vrai ce qu'on lui mandait, lui et ceux des siens alors présents, transportés de douleur et de chagrin, fondirent tous en larmes. Ce prince chargea ensuite le messager de sa réponse, et ordonna que chacun se tînt prêt à marcher au secours des Chrétiens plongés dans une telle détresse.
Déjà ceux d'Antioche étaient sur le point de se mettre en route ; mais voilà que tout à coup un autre messager apporte à Tancrède une seconde cédule entièrement différente de la première : au lieu en effet des tristes nouvelles que contenait celle-ci, celle-là n'en renfermait que d'heureuses, on y lisait : que le roi Baudouin était rentré sain et sauf dans Joppé ou Jaffa, après avoir entièrement vaincu les Sarrasins dans la bataille.
Aussi Tancrède et les siens, qui s'étaient si fort affligés de nos revers, se réjouirent grandement de nos succès.
ô admirable clémence de Dieu !
Ce n'est pas en effet le nombre de nos troupes qui nous rendit vainqueurs ; l'appui seul de la force du Seigneur nous fit disperser les Infidèles ; parce que nous mettions notre espérance en Dieu seul, loin de faire pour nous moins que ce que nous souhaitions, il nous accorda, dans sa bienveillante munificence, le don d'une victoire complète.
Ainsi arrachés miraculeusement des mains de nos ennemis, le roi et nous, nous retournâmes à Jérusalem ; et après y avoir payé au Seigneur un juste tribut de louanges, nous y goûtâmes les douceurs d'un tranquille repos pendant huit mois, et jusqu'au moment où la révolution de l'année ramena la saison de l'été.

>>> Suite >>>

Sources : Textes de Foulcher de Chartres - Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France ; Editions J-L. J.Brière, Librairies : Paris 1825
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Notes
1 - Arsuth, ASSUR ou Antipatris, pour les Turcs Aphek ville de Palestine voisine de Joppé. Est assiégée par Godefroi de Bouillon et prise par sou successeur Baudouin Ie. Baudouin s'y réfugie après avoir été vaincu par les égyptiens
Sources : Guillaume de Tyr XVII 40, 73 - Albert d'Aix XX 444 XXI 44.
2 - Caïffa, qu'on écrit aussi Caïpha, et en Arabe haifa, n'est plus aujourd'hui qu'une ville environnée de murailles et de tours qui tombent en ruines.
Henry de Guinaumont - La Terre Saite, tome II
Carmelum promontorium, nom de la pointe maritime du Mont Carmel, au-dessus de Caïpha.
Encyclopédie Méthodique et Géographique Ancienne - Paris 1787.

Sources : Textes de Foulcher de Chartres - Collection des mémoires relatifs à l'Histoire de France ; Editions J-L. J.Brière, Librairies : Paris 1825

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