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Quelques études réalisées sur les Templiers

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Beurville, Blinfey et la Fontaine de Ceffonds aux XIIe et XIIIe siècles
Quand on veut rechercher, dans les siècles qui ont précédé le nôtre, les faits qui peuvent constituer l'histoire d'un village, on éprouve de grandes difficultés ; les villes, certains lieux d'une importance exceptionnelle, ont pu conserver des archives dans lesquelles sont consignés les évènements qui leur sont propres ; souvent aussi leurs noms sont cités dans l'histoire générale du pays ; mais les villages n'ont le plus souvent d'histoire que celle des familles seigneuriales qui les ont possédés, ou des établissements religieux qui ont vécu sur leurs territoires. Pour le plus grand nombre, plusieurs familles se sont succédé dans la seigneurie ; chaque fois que l'une d'elles a cédé sa place à une autre, les titres qui lui appartenaient ont été dispersés, et, si, par hasard, la dernière a pu réunir les vieux documents de ses prédécesseurs, la tourmente révolutionnaire de 1792 les a anéantis dans son inexorable proscription. Les documents appartenant aux anciens établissements religieux, plus heureux, sont entrés dans les archives nationales, et, grâce à cette favorable circonstance qui leur a ouvert le sanctuaire des collections publiques, ils ont été conservés.

Division de la seigneurie de Beurville entre des seigneurs laïques et les maisons religieuses de Thors et de Clairvaux.
La seigneurie du village de « BeurvilleBeurville, Blinfey
Beurville, Blinfey
 » était, dans les derniers siècles, divisée en trois parties possédées par trois seigneurs différents ; un quart appartenait à des seigneurs laïques, un quart à la commanderie de « ThorsCommanderie de Thors
Commanderie de Thors
 », et la moitié à l'abbaye de « ClairvauxAbbaye de Clairvaux
Abbaye de Clairvaux
. » Tous les titres que pouvaient posséder les familles seigneuriales laïques successives de Beurville ont eu le sort ordinaire, ils n'existent plus ; les archives de l'abbaye de Clairvaux ont été transportées dans le chef-lieu du département de l'Aube ; quant à celles de la commanderie de Thors, elles ont eu des destinées diverses.

Le village de Thors fait partie du département de l'Aube; si des titres avaient été déposés dans le siège de la commanderie, ils auraient été transportés à Troyes en 1792; mais la commanderie de Thors ne conserva ses archives probablement que pendant sa possession par les Templiers; la commanderie du Corgebin, près de Chaumont, fondée à peu près à la même époque que celle de Thors, et comme elle en faveur des Templiers, fut comme elle également remise à l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem lors de la suppression de l'ordre du Temple. Les chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui depuis prirent le nom de chevaliers de Malte, unirent les deux maisons et il n'y eut dès lors qu'un seul commandeur, qui habitait le « CorgebinCommanderie de Corgebin
Commanderie de Corgebin
 ». Les archives communes suivirent le commandeur dans cette dernière maison et furent, lors de la première révolution, transportées au chef-lieu du département de la Haute-Marne. Enfin le grand Prieure de Champagne, dont dépendaient les commanderies de l'ordre de Malte dans cette province, avait son siège à Voulaines, aujourd'hui dans le département de la Côte-d'Or; les archives de ce grand Prieuré sont à Dijon, dans l'immense collection des archives de Bourgogne. C'est donc dans les archives publiques des départements de la Haute-Marne, de l'Aube et de la Côte-d'Or que l'on peut trouver ce qui concerne les parties de la seigneurie de Beurville qui appartenaient à l'abbaye de Clairvaux et à la commanderie de Thors, ainsi que les possessions de ces deux maisons sur le territoire de ce village.

La division de la seigneurie de Beurville entre des seigneurs laïques, la commanderie de Thors et l'abbaye de Clairvaux, dont je viens de parler, remontait aux douzième et treizième siècles, époque où furent fondés ces établissements religieux.

Plus anciennement, avant que les chevaliers du Temple et les moines de Clairvaux ne pénétrassent dans le pays, la seigneurie appartenait entièrement à des seigneurs laïques, mais, si, dans ces temps reculés, ces maisons religieuses n'y avaient point de parts, déjà néanmoins elle était divisée; elle était partagée entre plusieurs familles dont les membres se dépouillèrent successivement des portions qui leur appartenaient au profit de ceux qui venaient leur parler au nom de Dieu. On était au temps des Croisades ; l'arrivée des religieux fut le signal d'une multitude de donations et de ventes qui formèrent et augmentèrent leurs domaines, et firent passer dans leurs mains une partie de la seigneurie de Beurville. Les seigneurs de Beurville, imités par ceux des lieux voisins, imités encore par les simples habitants, enrichirent ainsi leurs hôtes envoyés du ciel; une seule des anciennes familles seigneuriales conserva l'héritage de ses pères ce fut le quart qui échappa aux religieux; mais ce quart fut divisé en de nombreuses parcelles entre les descendants des anciens seigneurs.

Antérieurement elle appartenait à plusieurs familles seigneuriales.
Ces seigneurs laïques qui, à côté de leurs puissants coseigneurs religieux, n'avaient en partage que quelques lambeaux de ce quart de la seigneurie, étaient appelés les petits seigneurs, domicelli
Avant d'aller plus loin, il est bien de dire quelques mots des deux maisons religieuses de Thors et de Clairvaux; un troisième monastère, l'abbaye de Beaulieu, près de Juvanzé, occupera aussi quelques lignes de ce récit.
La commanderie de « ThorsCommanderie de Thors
Commanderie de Thors
 » fut fondée en 1193, dans le village voisin de Beurville qui porte ce nom, par trois frères seigneurs de Beurville, Aimon, Ancherus et Guillaume, en faveur de l'ordre du Temple (1).
1. Chronicon Lingonense, par le Père Vignier, page 120 - Erreur commise dans la topographie historique du diocèse de Troyes
Lors de la destruction de cet ordre en 1312, elle fut donnée à celui des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

L'abbaye de Clairvaux fut fondée en 1115 par « saint Bernardsaint Bernard
saint Bernard
 » qui en fut le premier abbé, avec le consentement d'Hugues Ier, comte de Champagne, qui contribua à cette fondation; Thibaud II, qui succéda au comté de Champagne à son oncle Hugues Ier en 1125, acheva le monastère à la prière de saint Bernard; c'est Hugues Ier qui donna le lieu où fut construite l'abbaye; il y ajouta, ainsi que ses successeurs, de grandes propriétés (2).
2. Gallia christiana, Tome IV, page 253. Art de vérifier les dates, page 628. Annuaire de l'Aube 1839, statistique, page 8

L'abbaye de « BeaulieuAbbaye de Beaulieu
Abbaye de Beaulieu
 », au diocèse de Troyes, fut fondée en 1107 par trois prêtres, Osbert, Alard et Odon. Ces saints religieux demandèrent à Philippe IV, évêque de Troyes, de leur donner une ancienne chapelle abandonnée et à demi ruinée, dédiée à saint Marc, située sur la rive droite de l'Aube ; l'évêque la leur accorda, et plus tard il confirma cette donation par une charte de 1112 ; ils y bâtirent, sous l'invocation de Saint-Sauveur et de Saint-Marc, un monastère qui porta le nom de Beaulieu. Telle est l'origine de l'abbaye de Beaulieu racontée par Courtalon dans la topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes (1).
1. Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes, par Courtalon, Tome III, page 434.

La situation de cette chapelle, qui fut rebâtie par les trois prêtres et fut le noyau, pour ainsi dire, de cette maison, est bien précisée dans la charte de confirmation de 1112 par ces mots : « Desertam ecclesiam sancti Marcae evangelistae reedificandam illius videlicet Parrochiae quae dicitur Bervilla olim secus Albam positam (2). »
2. Cette charte est rapportée dans le « Promptuarium Sacrarum Antiquitatum Tricassinae Dioecesis », par Camusat page 367, et dans la Gallia Christiana, Tome IV, page 155

Cependant Courtalon lui-même, dans un autre article du même ouvrage consacré au Beurville qui nous occupe, écrit ceci : Il y avait une église qui est ruinée, et fut donnée en 1112 à trois prêtres qui fondèrent l'abbaye de Beaulieu, dans le doyenné de Brienne, paroisse de Jessains (3).
3. Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes, par Courtalon, Tome III, page 331

Il est bien difficile de faire concorder ces deux passages de Courtalon ; d'un côté, en présence de cette expression, reedificandam, qui annoncerait que c'est sur les ruines de l'ancienne chapelle que fut construite l'abbaye, et de cette autre, olim secus Albam positam, que ce fut près de l'Aube, à plus de vingt kilomètres de Beurville, on ne peut s'empêcher de penser que c'est près de Jessains qu'existait cette ancienne chapelle de Saint-Marc. D'un autre côté, nous verrons un peu plus loin que l'abbaye de Beaulieu possédait à Beurville et dans les lieux voisins de grandes propriétés qu'elle devait aux dons qui lui avaient été faits lors de son établissement; il pourrait donc ne pas être étonnant que ses fondateurs aient demandé à l'évêque de Troyes une église dédiée à saint Marc, située à Beurville, près de ces propriétés dont on faisait la donation à l'établissement qu'ils allaient former. Quelques auteurs modernes ont adopté peut-être sans une critique suffisante cette dernière opinion. On peut voir, en effet, attribuée à Beurville l'église de Saint-Marc de Berville, olim secus Albam positam, dans la Haute-Marne ancienne et moderne, par M. E. Jolibois (1), dans le Précis géographique et historique des cantons de Montier-en-Der et Doulevant, par M. Rignier (2), dans l'Histoire du diocèse de Langres, par M. l'abbé Roussel (3). Mais l'examen des documents prouve qu'il y a ici une erreur dans laquelle Courtalon a été induit par la ressemblance des noms de Berville et Beurville ; l'église de Beurville n'a jamais été consacrée à saint Marc et n'a jamais appartenu à l'abbaye de Beaulieu.
1. Topographie historique de la ville et du diocèse de Troyes, par Courtalon, Tome III, 1. Page 59. 2. Ibidem, Page 30. 3. Ibidem, Tome II, page 513.

Lieux habités du territoire de Beurville.
Le territoire de la commune de Beurville, tel qu'il est composé aujourd'hui, est fort étendu et présente de l'intérêt; indépendamment du village qui lui-même offre des restes des anciens manoirs qui ont appartenu aux divers seigneurs laïques et religieux qui se partageaient la seigneurie, on y voit encore, rejetés à différentes distances du noyau principal, des formes habitées aujourd'hui, et de plus les ruines d'anciennes habitations qui n'existent plus.

Lieux habités aujourd'hui.
Le village est situé dans la vallée de Ceffonds, à l'extrémité occidentale du territoire; au nord, la ferme de « ChânetFerme de Chânet
Ferme de Chânet
 » et à côté les nouvelles habitations appelées la Gaieté sont situées sur un plateau arable contigu aux bois qui touchent aux territoires de « BlumerayHameau de Blumeray
Hameau de Blumeray
 », d'« ArnancourtHameau d'Arnancourt
Hameau d'Arnancourt
 » et de « CireyHameau de Cirey
Hameau de Cirey
 »; au sud-est, la ferme de « BlinfeyFerme de Blinfey
Ferme de Blinfey
 » occupe le centre de la forêt du même nom; enfin, au sud, la ferme d'« AcronFerme d'Acron
Ferme d'Acron
 » est placée dans la vallée même de Beurville; telle est la répartition actuelle des lieux habités du territoire de Beurville.

Lieux habités anciennement et aujourd'hui.
Mais, si l'on se reporte aux époques anciennes, à celles dont il nous est resté quelques connaissances, on voit qu'il existait encore sur le même espace de terrain, qui, ainsi que je le dirai, n'appartenait pas comme aujourd'hui en entier au territoire de ce village, d'autres habitations qui ont disparu, et dont on trouve des traces sur le sol, et des souvenirs dans les documents écrits.

Vallon du Ceffondet
Vallon du Ceffondet

Au sud-est, dans un vallon profond, autour de la source du « CeffondetSources du Ceffondet
Sources du Ceffondet
 » qui donne ses premières eaux et son nom au ruisseau du Ceffondet, se groupaient les maisons d'un hameau ou d'un petit village qui portait le nom de Ceffonds et qui avait son territoire particulier, dont la ferme et la forêt de Blinfey faisaient probablement partie. Au nord-est, sur le plateau où sont situés Chânet et la Gaieté, existait une autre ferme nommée Ranetel qui, elle aussi, a été détruite. Telles étaient donc, il y a quelques centaines d'années, les habitations du territoire actuel de Beurville; je dois citer encore un autre lieu anciennement appelé Danet, qui est nommé dans les anciens documents, mais, les habitations qui portaient ce nom ayant entièrement disparu, on ne peut dire où elles étaient situées et si elles appartenaient au territoire de Beurville.

Les archives de la commanderie de Thors et de l'abbaye de Clairvaux nous ont donné les noms de quelques seigneurs de Beurville dans les XIIe et XIIIe siècles ; elles ont fait connaître aussi l'origine de la possession par ces maisons religieuses d'une partie de la seigneurie et des propriétés qui étaient entre leurs mains lorsque survint la révolution de 1792, et, aidées de quelques documents ayant une autre origine, elles ont éclairci un fait intéressant l'archéologie du pays, l'existence de l'ancien village de Ceffonds. Je ne me propose point d'écrire l'histoire de Beurville, c'est à ces faits que se bornera mon récit.

Les Templiers arrivent à Thors et à Beurville.
Vers le milieu du XIIe siècle vivait à Beurville Ancherus, qui possédait une partie de la seigneurie ; il avait pour femme Grossa, dont il eut trois fils, Aimon, Ancherus et Guillaume ; ils sont nommés comme seigneurs de Beurville et comme fondateurs de la commanderie de Thors par le Père Vignier dans le Chronicon lingonense dans lequel on lit ces mots :Ferventibus per illa tempora studiis peregrinantium Templariis concessa vallis Taurorum ab Aimone Anchero et Guillelmo Burreville Dominis (1)
1. Chroniconlingonense, par le Père Vignier, page 120.

Je n'ai point trouvé l'acte même de la fondation. Cette fondation, qui eut lieu en 1193, fut faite en faveur de l'ordre du Temple. A partir de cette époque, les Templiers agrandirent leurs domaines par des acquisitions et des donations de droits et de propriétés, qui d'année en année venaient se rattacher à la commanderie de Thors.

De ces trois frères, Ancherus paraît seul avoir été marié, sa femme se nommait Aleta; au mois de septembre 1230, prenant le titre de chevalier (miles), il fait donation aux Templiers (Fratribus militiae Templi) de ce qui lui appartient dans la dîme de Beurville, et leur abandonne le blé qu'ils lui devaient annuellement pour la dîme et le ferrage de la ferme de Chânet (Chanel) ; il leur donne le droit d'acheter tout ce qui leur conviendra des terres dont le ferrage lui est dû, et d'en jouir sans lui payer de terrage ; ses deux frères donnent leur approbation à ces donations (1). On voit par cet acte que déjà la ferme de Chânet appartenait à la commanderie de Thors (2).
1. Pièce des archives de la Haute-Marne.
2. Je n'ai point trouvé l'acte de donation ou de vente de cette ferme à la commanderie de Thors, elle était nécessairement antérieure à 1230. Peut-être Chânet fut-il donné à la commanderie de Thors lors de sa fondation.

Au mois de septembre 1234, Guiard, fils de Chantoine de Beurville, avec l'approbation de sa femme Aremburge, donne aux Templiers sa maison de Beurville avec ses dépendances; il leur vend diverses pièces de terres et ce qui lui appartenait dans un bois que le titre latin nomme Nemus liberorum (3).
3. Pièce des archives de la Haute-Marne.

Au mois d'avril 1265, on voit Vauthier ou Gauthier Boichot, petit seigneur (domicellus) de Beurville, et Androuin de Brétenay (de Bretenaio), aussi domicellus de Beurville, fils de Huon, chevalier de Beurville. Androuin vend, avec l'approbation de Vauthier Boichot, qui est dit seigneur féodal, aux Templiers une pièce de terre sur le territoire de ce village.
Androuin de Brétenay était oncle de Vauthier ; ce qu'il possédait à Beurville était mouvant du fief de Vauthier.

En 1269, Vauthier, appelé cette fois Galtherus Boochez, écuyer, et Guillemette ou Guillermette, sa femme, font aux Templiers donation de tout ce qu'ils possèdent dans l'Atrait de Beurville (1), mouvant du fief du Temple (de feodo Templi); le fief, c'est-à-dire probablement les droits de fief qu'ils avaient sur ce qu'y possédait Androuin de Bretenay; enfin le fief qu'ils avaient, lui et sa femme, comme seigneurs de Beurville, en justice, hommes, terres, maisons, vignes, cens, coutumes, etc., sur le dit Atrait. — Telle est sans doute l'origine de la possession par les Templiers de Thors d'une partie de la seigneurie de Beurville.

Un ancien vitrail de l'une des résidences des seigneurs laïcs de Beurville, datant du XVIIe siècle, nous fait connaître un personnage du nom de Pierre de Beurville, qui en 1270 était chevalier du Temple (2).

Le prieuré de Saint-Pierre, de Bar-sur-Aube, avait aussi des possessions sur le territoire de Beurville : en 1279, on voit un échange fait entre cette maison et les Templiers de Thors (3).

En 1300, au mois d'août, les Templiers font un accord avec Guillermin, fils de Thiébault de Tremilly, au sujet du four banal, de Beurville ; les Templiers possédaient la moitié du four et Guillermin l'autre moitié ; Guillermin n'avait point de bois pour l'affouage du four ; il cède la moitié de sa portion aux Templiers, qui s'engagent à fournir la totalité de l'affouage et auront désormais les trois quarts du four (3).
1. Il est difficile de dire ce que signifiait cette expression Atrait que l'on trouve aussi écrite Atraie, et en latin Atractum.
2. Vitraux d'un ancien manoir des seigneurs de Beurville.
3. Pièce des archives de la Haute-Marne.


Les Templiers possédèrent la commanderie de Thors pendant cent dix-neuf ans; en 1307 commença le célèbre procès qui se termina par l'abolition de l'ordre en 1312, Les immenses propriétés qu'ils avaient accumulées entre leurs mains passèrent presque en entier dans celles de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem ou de Malte ; la commanderie de Thors, ses droits et ses possessions suivirent le sort commun.

J'arrête ici les citations que je me proposais de faire sur l'établissement de l'ordre du Temple à Thors et Beurville ; les chevaliers de Malte continuèrent l'oeuvre des Templiers par l'agrandissement des propriétés et des droits qu'ils avaient hérités d'eux.

Les religieux de Clairvaux arrivent à Blinfey et Beurville.
Pendant que l'ordre du Temple venait occuper des parties du territoire de Beurville, les moines de Clairvaux, de leur côté, suivaient son exemple. Parmi les possessions de l'abbaye de Beaulieu, se trouvaient la ferme de Blinfey, la forêt qui l'entoure, et quelques autres propriétés sur les territoires environnants.

J'ignore quelle était l'origine de ces propriétés entre ses mains ; il est à penser toutefois que la ferme et la forêt de Blinfey lui venaient des donations des comtes de Brienne, qui avaient favorisé son établissement par des dons faits avec une grande générosité. Le comté de Brienne possédait des fiefs jusque dans cette partie de la Champagne ; la moitié notamment du territoire de Cirey, située sur la gauche de la rivière de la Blaise et contiguë à la forêt de Blinfey, était mouvante de ce comté; la forêt et la ferme de Blinfey avaient pu, à cette époque, dépendre de leurs domaines utiles.

Acquisition de Blinfey par l'abaye de Clairvaux.
A la fin du XIIe siècle, l'abbaye de Beaulieu, malgré les donations de ses riches protecteurs, était tombée dans la gêne, et fut obligée de vendre une partie de ses propriétés. Une lettre de Garnier de Trainel, évêque de Troyes, de 1196, confirme la vente qu'elle avait faite à celle de Clairvaux, pour cinq cents livres de Provins, de la ferme de Blinfey avec toutes ses dépendances en terres, eaux, prés, pâtures, rentes annuelles, moulins, forêts et autres commodités : « Ego Garnerius, Dei gratia trecensis Episcopus, notum facio presentibus et futuris quod Ugo Abbas et totus Belli-loci conventus quadam sibi imminente necessitate et evidenti domus sue commodo postulante, pari consilio et unanimi omnium voluntate, vendiderunt domni Clarevallensi, pro quingentis libris provinensibus, grangiam de Belinfey cum omnibus pertinenciis suis, in terris, in aquis, in pratis, in pasturis, in annuis redditibus, in molendinis, in nemoribus, et in omnibus commodis » (1). Pour éviter toutes contestations dans l'avenir, la lettre de Garnier de Trainel complète la désignation des objets vendus de la manière suivante : « La grange de Blinfey et tout ce que les dits abbé et couvent possédaient dans son finage, et sur la rivière de Blaise, tout ce qu'ils possédaient dans le village et les finages de Beurville, de Danet, de Boulevaux, de Ceffonds, de Rizaucourt et de Daillancourt. » Grangiam de Belinfey, et quidquid habuerunt in villa et finagiis Burriville, et Danetii, et Bolesvaus, et Sexfunt et Rizecourt, et Daillencourt (2).
1. Il est intéressant de remarquer ici la différence de la valeur des monnaies de notre époque avec celles de ce temps reculé.
2. Lettre de confirmation de Garnier, évêque de Troyes, de novembre 1196, cartulaire de Clairvaux des archives de l'Aube.


Quelques noms de donateurs.
Indépendamment de cette acquisition principale, un grand nombre de donations furent faites à l'abbaye de Clairvaux à la fin du XIIe siècle sur le territoire de Beurville et sur ceux de Boulevaux et de Ceffonds, qui existaient à cette époque, par les habitants de Beurville et des villages voisins, parmi lesquels se trouvaient probablement des seigneurs ; il y avait un véritable entrain de générosité : c'était à qui apporterait son offrande. Ces donations furent confirmées par deux lettres de Garnier, évêque de Troyes, du mois de juin 1197 et de 1200. Il ne sera pas sans intérêt de citer les noms de quelques auteurs et témoins de ces donations comme aussi quelques-uns des objets donnés ; parmi les donateurs et les témoins on voit:
Arnulphus presbiter de Vaillencourt, Arnould prêtre de Daillancourt;
Theoderic de Thors ;
Radulphus de Villa-super-terram, Raoul de Ville-sur-terre ;
Falco de Nuilleyo, Faucon de Nully ;
Raynaldus, Raynaud de Engentes ;
Bartholomeus de Cerès, Barthelemy de Cirey ;
Martin de Sefunt, Ceffonds, et Hugo, Hugon son frère ;
Drogo de Burrivilla, Dragon de Beurville, Eremburge sa soeur, Uggar et Gérard ses fils; Marie, Hersende et Eméniarde ses filles ;
Petrus de Atrio, Pierre de Maisons ;
Jean seigneur de Crispeio, Crépy et Arambors sa femme ;
Girardus Miles, Girard Chevalier, Jugla sa femme et Udra sa soeur ;
Huardus Blumeriarum, Huard de Blumeray, et Ode sa femme.
Parmi les noms propres on voit encore ceux :
De Hudebert, Hamalric, Sibille, Hasceline, Helwide, Richelede, qui ne sont plus usités aujourd'hui.

Les objets donnés sont des terres, des prés, des maisons, des cens, des propriétés de toutes espèces, qui composèrent bientôt aux religieux un domaine considérable. Les contrées sont désignées par des noms en partie inconnus aujourd'hui ; on voit cependant les désignations suivantes qui présentent de l'intérêt par les lieux qu'elles rappellent :
Un journal Sub Hacro,
Duo Jornalia in profunda valle,
Varennam de Bolenvaux,
Quidquid habebant in terris et pratis in Bollenvaus,
Jornale terre in varenna subtus Sefunt,
Unum pratum in via de Sefunt,
Pasture finagii Burreville, de Ceris et de Bolesvax
(1).
1. Lettres de confirmation de Garnier de Trainel, de évêque Troyes, de 1197 et 1200; accord entre les Templiers de Thors et les religieux de Clairvaux de 1201, cartulaire de Clairvaux des archives de l'Aube.

Acquisition d'une partie de la seigneurie de Beurville par l'abbaye de Clairvaux.
Dans la deuxième moitié du XIIIe siècle, la moitié de la seigneurie de Beurville était possédée par un seigneur du nom de Jacques de Cousance, Cosance ou Cusance, dit Vuanoncel ou Wanoncel, et Aalis, sa femme. Jacques de Cousance et Aalis avaient six enfants; au mois d'octobre 1298, Jean de Cousance, écuyer, l'un de leurs fils, en son nom et au nom de quatre de ses frères et soeurs, et aussi avec le consentement de Jean Boquins d'Arembécourt, écuyer, qui est dit Jadis Paraistus de Jean de Cousance (2), vend à l'abbaye de Clairvaux, pour la somme de cent vingt livres de bons tournois petits, les quatre cinquièmes de ce que Jacques de Cousance et Aalis, leur mère, possédaient quand ils vivaient à Bar-sur-Aube et Beurville, en hommes, femmes, terres, prés, vignes, bois, rivières, fours, moulins, tailles, rentes, coutumes, censives, seigneurie haute, moyenne et basse, tout le pâturage de Bar-sur-Aube, et nommément la moitié de la grande justice de Beurville (3).
2. J'ignore ce que signifiait ce nom de Paraistus.
3. Acte de vente du mois d'octobre 1278, cartulaire de Clairvaux des archives de l'Aube.


Au mois de juillet 1301, Huyson ou Huecons de Cousance, l'un des six enfants de Jacques de Cousance, qui n'avait pas pris part à la vente de 1298, vend à son tour à l'abbaye de Clairvaux, pour la somme de trente livres, la sixième partie des dits propriétés et droits et notamment de la seigneurie de Beurville (1).
1. Acte de vente du mois de juillet 1301, cartulaire de Clairvaux des archives de l'Aube.

Ces deux actes de vente firent donc passer dans les mains de l'abbaye de Clairvaux la moitié de la seigneurie de Beurville ; différentes acquisitions qui suivirent vinrent compléter ses droits seigneuriaux.

La fontaine de Ceffonds; ruines d'anciennes habitations.
Nous arrivons enfin à l'un des faits les plus intéressants de cette notice, l'existence dans les siècles passés du village ou hameau de Ceffonds, dont nous avons déjà vu le nom dans les pages précédentes, existence sur laquelle les preuves recueillies à diverses sources ne laissent aucun doute.

En remontant la vallée dans laquelle est situé le village de Beurville, on se trouve, après environ deux kilomètres, au confluent de deux vallons ; l'un, conduisant à Rizaucourt, est arrosé par le ruisseau de Bierne, qui prend sa source au village d'Argentolles ; l'autre s'enfonçant sur la gauche dans les bois. En suivant une longue prairie sinueuse baignée pendant l'hiver par un ruisseau éphémère, on arrive près d'une source qui porte le nom de Fontaine de Ceffonds ; c'est la source du Ceffondet qui, après quelques lieues de cours, se réunit à la Voire à Montier-en-Der. Cette source, située dans un lieu solitaire et sauvage, éloignée de tous les villages, était autrefois entourée d'habitations qui remontaient à une haute antiquité ; l'espace occupé par ces anciennes constructions, compris aujourd'hui soit dans la forêt de Blinfey, soit dans les terres qui sont en dehors de sa limite, se reconnaît encore en partie par des ondulations du sol qui trahissent d'anciennes fondations et des ruines. Ces habitations portaient le nom de Ceffonds, comme la source qui leur a survécu, et, parmi les lieux environnants, quelques-uns portent encore le même nom ; la longue et profonde vallée dans laquelle elles étaient situées, s'étendant depuis le territoire d'Haricourt où elle prend son origine, jusqu'à son confluent avec celle de Rizaucourt, se nomme la Vallée de Ceffonds ; une pièce de terre dépendant de Blinfey s'appelle le Champ de Ceffonds, et le petit vallon qui de ce champ descend à travers le bois vers la fontaine porte le nom de Vallon de Ceffonds.

Preuves de l'antiquité de ces habitations.
J'ai dit tout à l'heure que les habitations de ce lieu remontaient à une haute antiquité : plusieurs fois la pioche et la charrue ont mis à découvert quelques parties de substructions, et, parmi les objets trouvés, quelques-uns ont annoncé l'époque romaine ; lorsque l'administration forestière fit creuser, il y a environ quarante-cinq ans, le fossé qui sépare la forêt de Blinfey du champ voisin, d'anciennes fondations de construction romaine, des fragments de poterie rouge et grisâtre, des dalles minces caractéristiques de pierre de taille, furent exhumés ; une médaille, bien conservée parmi d'autres, appartenait à l'Empereur Claude I.

Les archives de Clairvaux et d'autres documents fournissent sur les temps reculés du moyen âge des renseignements précieux ; je vais y puiser les passages dans lesquels l'ancien Ceffonds est nommé, et appuyer ainsi de l'autorité des témoignages écrits les preuves de l'habitation de ce lieu données par les ruines et les noms qui ont traversé les siècles après sa destruction.

Preuves qu'elles se nommaient Ceffonds.
Le plus ancien document où il est parlé de Ceffonds est la lettre de Garnier de Trainel dont j'ai déjà fait mention, dans laquelle sont nommés les villages sur le territoire desquels étaient situées les propriétés vendues par l'abbaye de Beaulieu à celle de Clairvaux ; je répéterai ici la phrase latine de cette lettre que j'ai déjà donnée précédemment : l'abbé et le couvent vendent quidquid habuerunt in illis finagiis et in rivera Blesie, et quidquid habuerunt in villa et finagiis Burriville, et Danetii, et Bolesvaus, et Sexfunt, et Rizecourt, et Daillencourt (1).
1. Lettre de confirmation de Garnier de Trainel, de 1196, cartulaire de Clairvaux des archives de l'Aube.

Les deux lettres de Garnier de Trainel de 1197 et 1200 confirment un grand nombre de donations faites antérieurement à l'abbaye de Clairvaux, sans indiquer toutefois la date de chacune d'elles ; on voit dans ces lettres un Martin de Ceffonds (Sexfunt), nommé comme témoin de six de ces donations, dont deux sont faites par un Gérard de Haricourt (Harcurt) ; on voit avec Martin de Ceffonds Hugon son frère, Barthelemy de Cirey (Ceris) et d'autres personnages ; ce Martin de Ceffonds, nommé ainsi avec des personnages importants, n'aurait-il pas été lui-même seigneur de Ceffonds ? Voici quelques-unes de ces donations :
Une donation faite par Fromond fils de Lambert, avec l'approbation de sa femme Isabelle et de son fils Théobald, d'un demi-journal de terres dans la Varenne, située sous Ceffonds (Varenna subtus Sefunt) ; une donation faite par Pierre, Odon son frère et Albert de Colombey, de diverses pièces de terre à Beurville et notamment d'un pré situé sur le chemin de Ceffonds (in via de Sefunt) ; une donation de Raoul de Ville-sur-terre et de Chrétien son frère, de toute une colline nommée Colline de Raoul, suivant la vallée de Beurville se dirigeant d'un côté vers Rizaucourt et de l'autre vers Ceffonds (totam collem quae dicitur collis Radulphi in omnibus utilitatibus sicut fundus de Burrivilla se comportat ex una parte versus Rizoncourt et ex altera parte versus Sefons) ; beaucoup d'autres donations sont rapportées dans les lettres de Garnier, et parmi elles il en est sans doute encore qui ont rapport à des terres du territoire de Ceffonds, mais, comme les noms par lesquels elles sont désignées sont des noms de contrées inconnues aujourd'hui, il est impossible de rien dire à cet égard (1).
1. Lettre de confirmation de Garnier de Trainel, de 1200.

En 1220, le samedi, veille de la fête de sainte Madeleine, Blanche de Navarre, mère de Thibaud IV, comte de Champagne, confirme l'abandon que Hurric du Maisnil déclare, en sa présence et en celle de Thibaud IV, avoir fait aux religieux de Clairvaux, pour 360 livres de Provins qu'il leur devait, de tout ce qu'il possédait dans les quatre villages de Beurville, Ceffonds, Buchey et Rizaucourt (apud quatuor villas suprascriptas, videlicet Burrivillam, Septem Fontes, Buchier et Bizocourt). Blanche, qui dans cette confirmation prend le titre de Comtesse palatine de Troyes, y dit que ces villages sont de son fief (de Feodo) (2).
2. Lettre de confirmation de Blanche, comtesse de Champagne, de 1220, cartulaire de Clairvaux archives de l'Aube.

En 1225, au mois de mars, Aubert de Ragecourt, chevalier, du consentement de sa femme Helvede, vend aux religieux de Clairvaux la 48e partie de tout ce qu'il possède en toutes choses au village et au-dessous des Croix de Ceffonds, et la 24e partie de ce qu'il possède en toutes choses hors des dites Croix, dans le finage du dit village situé près de la grange de Blinfey appartenant à Clairvaux, et de plus en général tout ce qu'il avait et pouvait avoir dans le dit village et le dit finage de Ceffonds (in villa et infra cruces de Ceffons et extra dictas Cruces in finagio prefate ville site juxta Belinfay grangiam dicte Clare vallis... et in eis dem villa et finagiis de Ceffons) (1).
1. Acte de vente de 1225, cartulaire de Clairvaux des archives de l'Aube.

Au mois de janvier 1236, l'abbaye de « Montier-en-DerAbbaye de Montier-en-Der
Abbaye de Montier-en-Der
 », qui possédait le prieuré de Champcourt, et Gautier II, seigneur de Vignory, ainsi que sa femme Berthe, fondèrent en commun le village de Champcourt près de ce prieuré, et par des donations lui composèrent un territoire. Parmi les donations de Gautier II et de Berthe, on voit les deux suivantes : tout le bois qui est compris depuis le prieuré de Champcourt jusqu'à Ceffonds-en-Barrois, et tout le bois qui est compris depuis Haricourt jusqu'à Ceffonds (totum nemus quod continetur a Champicuria prioratu usque ad Sigifontem in Barreto et totum nemus quod continetur a Haricort usque ad Sigifontem) (2).
2. Second cartulaire de Montier-en-Der des archives de la Haute-Marne.

En 1342 les terrages et cornages de Beurville appartenant à l'abbaye de Clairvaux sont laissés par adjudication à Perrinel de Ceffonds (Ceffons) (3).
3. Pièce du cartulaire de Clairvaux des archives de l'Aube.

En 1384, la commanderie de Thors donne à titre d'ascensement à Prevost Leroier une pièce de terre moyennant un cens assis sur une autre pièce sise à Beurville en la voie de Sefuns (4).
4. Pièce des archives de la Haute-Marne.

Il me reste à ajouter une citation à celles que je viens de faire; M. Maxime de Torcy, dans l'ouvrage malheureusement inachevé ayant pour titre : Recherches sur la Champagne et le pays Parthois, donne les limites de l'ancien Perthois tel qu'il existait sous Henri Ier, dit le Libéral, comte de Champagne, limites qu'il est parvenu à établir sur des documents authentiques; parmi les villages dont il indique les finages comme inclusivement placés sur ces limites, il cite notamment ceux de Morvilliers, Fulligny, Ville-sur-Terre, Ceffonds, Daillancourt, Champcourt, etc. (1).
1. Recherches sur la Champagne et le pays Parthois, M. par Maxime de Torcy, Tome I, page 329.

Dans les documents dont je viens de rapporter quelques passages, on trouve non seulement la preuve de l'existence dans les siècles passés d'un village dans la gorge sauvage aujourd'hui, où coulent les eaux de la fontaine de Ceffonds, mais on y voit encore que ce village avait un territoire, un finage distinct et séparé de celui de Beurville ; la confirmation faite en 1196 par Garnier de Trainel de la vente faite par l'abbaye de Beaulieu à celle de Clairvaux nomme en effet le finage de Ceffonds de la même manière, et en même temps que ceux de Beurville, de Danet, de Boulevaux, de Rizaucourt et de Daillancourt, et l'on voit, dans quelques-unes des citations qui sont à la suite, le finage de Ceffonds également nommé. Mais quelle était l'étendue de ce finage, comment était-il composé, quelles étaient ses limites ? C'est ce qu'il est plus difficile de dire. Il est toutefois permis de conjecturer que la ferme et la forêt de Blinfey et quelques terres avoisinant ce village en faisaient partie.

L'abbaye de Clairvaux avait à Blinfey des droits de justice.
On doit faire la remarque que la ferme et la forêt de Blinfey ne sont point nommés dans tout ce qui a rapport à Beurville, pendant les siècles dont je viens de parler : les rapports de l'abbaye de Clairvaux avec Beurville étaient étrangers à Blinfey, qui était entre ses mains une propriété indépendante de la seigneurie de Beurville. L'abbaye de Clairvaux avait à Blinfey droit de haute, moyenne et basse justice, elle y avait un juge devant lequel se portaient les délits qui se commettaient dans ses possesions de Blinfey et du voisinage, à l'exception toutefois de celles de Beurville. De nombreux actes de cette justice existent dans les archives du département de l'Aube ; elle agissait donc pour ses droits et propriétés de Beurville et pour ses droits et propriétés de Blinfey, comme si ces deux possessions avaient appartenu à des personnes différentes.

Cette séparation des deux seigneuries de Beurville et de Blinfey est constatée dans les siècles qui suivirent ceux dont je viens de parler, non seulement par les droits de justice, mais encore par d'autres faits et d'autres actes d'une grande importance, dont l'examen trop long sortirait du but que je me suis proposé.

On doit se demander comment ces droits de justice avaient pu être attachés à une propriété particulière qui n'avait comme population qu'une faible importance, et qui n'a sans doute jamais été qu'une exploitation rurale comme l'indique la dénomination de grangia qui lui est donnée. Le village de Ceffonds avait un territoire ainsi que le prouvent les actes où il en est question ; Blinfey très probablement en faisait partie ; au moyen-âge il eut sans doute aussi ses seigneurs : nous avons vu en 1200 un Martin de Ceffonds ; enfin, il ne fut pas non plus exempt d'institutions féodales, il dut avoir sa justice : un seigneur n'existait pas sans seigneurie ; ne peut-on pas penser que les droits de justice établis d'abord à Ceffonds auront été transportés à Blinfey quand ce village aura été détruit ?

Une découverte de monnaies des comtes de Champagne, Thibaud II et Henri II, qui régnèrent de 1125 à 1197, et de Etienne de La Chapelle, qui occupa le siège épiscopal de Meaux, de 1162 à 1172, qui fut faite dans le champ voisin de la limite de la forêt, atteste qu'il avait encore des habitants à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, et les actes que j'ai cités nous le montrent encore existant en 1197 et 1200, puis en 1220 et 1225. Postérieurement à 1225, il n'est plus question de ce village, Blinfey était entré dans les mains de l'abbaye de Clairvaux ; cette première prise de possession fut suivie d'une série d'autres acquisitions en divers lieux et notamment à Ceffonds.

Destruction du village de Ceffonds probablement au XIIIe siècle.
J'ai dit que les ruines se voient autour de la source couvertes par les arbres de la forêt et dans les terres immédiatement voisines, dépendant également de l'abbaye de Clairvaux ; l'acquisition de Blinfey, les donations et les acquisitions qui vinrent s'ajouter à ce premier noyau furent très probablement une des causes du dépérissement du village de Ceffonds. Abandonné successivement par ses habitants, devenus inutiles dans ce lieu à mesure que les terres passaient dans les mains des moines de Blinfey et aussi des habitants des villages voisins, de Haricourt, Buchey, Rizaucourt, ce petit village expirait lentement, absorbé par ses voisins plus favorisés par le hasard qui conduit le pas de l'homme ; ses maisons s'écroulèrent, l'église tomba en ruines (1), peut-être un incendie, un événement commun dans nos guerres intestines aura-t-il hâté l'heure de sa complète disparition. Les institutions féodales, les droits seigneuriaux, tombés probablement dans les mains des religieux avec les dernières propriétés, n'ayant plus raison d'être dans un lieu inhabité ou plutôt qui n'avait plus d'habitations, disparurent d'eux-mêmes ; ce qui en pouvait être utile aux religieux, le droit de justice, aura été transporté par eux à Blinfey. C'est ainsi que Blinfey, très probablement, aura succédé à Ceffonds comme justice. Quant au territoire légal, si je puis me servir de cette expression pour cette époque reculée, il aura été envahi par les territoires voisins ; celui de Blinfey fut réuni à celui de Beurville, tout en conservant les institutions féodales. Aujourd'hui, la source qui a vu passer tant de générations coule silencieuse et paisible dans le vallon devenu désert, et qui n'est plus peuplé que par les fantômes qu'y crée l'imagination des habitants du voisinage.
1. Quelques personnes croient pouvoir reconnaître le lieu où était l'église.
Auteur. Ernest ROYER. - Cirey-sur-Blaise, 15 juin 1883.
Sources: M. Ernest Royer. Mémoires de la Société des lettres, des sciences, des arts, de l'agriculture et de l'industrie de Saint-Dizier 1882. gallica.BnF.fr

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