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Études réalisées sur les Templiers

Maison de Sancey dans le Procès des Templiers

Nous n'avons pas la prétention de réviser ici le procès des Templiers, mais ayant relevé, dans les pièces de ce procès, les noms de quatre Frères originaires de Sancey, et de plusieurs autres ayant fait profession, ou ayant résidé dans la maison du Temple de ce village, il nous a paru bon de consacrer à chacun une notice spéciale et de reproduire intégralement leurs dépositions, en les soumettant à un examen critique, qui, à défaut d'autre mérite, aura celui de la plus stricte impartialité.

Nous présenterons donc successivement à nos lecteurs les frères Nicolas de Cerres, Jean de Pont-l'Évêque, Jacques de Troyes, Foulques de Troyes, Jean de Sancey, Nicolas de Sancey, Jacques de Sancey, Étienne de Sancey, Chrétien de Bissey et Raoul de Gizy.

On nous a objecté qu'un travail de ce genre, équivalant à une révision partielle du procès des Templiers, n'avait pas sa raison d'être ; que toutes les pièces du fameux procès ayant été publiées par Michelet, nous ne pourrions aboutir qu'à une répétition, et qu'enfin, par respect pour nos lecteurs, il convenait de laisser dans l'ombre certaines accusations plus ou moins obscènes.

Nous n'avons pas tenu compte de ces critiques et nous allons dire pourquoi :
D'abord il est inexact que toutes les pièces du procès aient été publiées par Michelet.

La première enquête, faite en octobre 1307 dans la baillie de Troyes, par le délégué du grand inquisiteur, a échappé aux recherches du grand historien, et il y a dans cette enquête plus d'un détail qui ne manque pas d'intérêt pour notre histoire locale.

D'autre part, les pièces du Procès sont en latin ; y renvoyer purement et simplement ceux de nos compatriotes qui désirent savoir quelle fut alors l'attitude des Templiers de Sancey, constituerait, à notre avis, ce qu'on appelle une mauvaise plaisanterie.

Parmi ceux-là même qui sont familiarisés avec la langue latine — et ils deviennent de plus en plus rares — combien y en a-t-il qui auraient le loisir et le courage de parcourir les deux in quarto de Michelet, de chercher toutes les mentions des Templiers ci-dessus nommés, de grouper leurs dépositions multiples et éparses, et surtout de noter les nombreuses divergences qui s'y rencontrent ?

Si quelques érudits Troyens n'ont pas reculé devant cette lâche, il est fort regrettable qu'ils aient gardé pour eux le fruit de leur labeur, et, sur ce point, nous ne croyons pas devoir les imiter.

En effet, nous l'avons plus d'une fois constaté, à côté de ce petit groupe, de cette élite intellectuelle, pour qui l'histoire locale elle-même ne garde plus de secrets, il y a bon nombre d'esprits cultivés, qui ne connaissent que très imparfaitement la question des Templiers. Une étude générale les effraierait à juste titre ; une étude partielle et locale les intéressera et les initiera suffisamment aux différentes phases du drame.

C'est cette considération qui nous a déterminés à entreprendre ce travail, que nous publions, non comme une œuvre d'érudition, mais comme une œuvre de vulgarisation.

Reste la dernière objection, qui peut se résumer ainsi : par respect pour les oreilles chastes, ne touchez pas aux oreilles longues, c'est-à-dire ne cherchez pas à diminuer l'ignorance, si, pour le faire, il vous faut entrer dans certains détails, qui répugnent à la décence et bravent l'honnêteté.

Cet épouvantail ne saurait nous arrêter. Sans doute la pudeur — qu'il ne faut pas confondre avec la pruderie — a ses droits, et nous ne sommes pas de ceux qui songent à les lui contester, mais l'histoire a également les siens. Ces droits réciproques ne sont pas inconciliables, comme certains le prétendent, et nos lecteurs nous rendront cette justice que nous avons su tenir compte et des uns et des autres.

Nicolas de Cerres


Quelques explications préalables ne seront pas inutiles, et précepteur de la maison de Troyes, dut mourir avant l'arrestation des Templiers. Il n'eut d'ailleurs, à notre connaissance, aucun rapport avec Sancey et nous n'avons pas à nous en occuper paraissent même nécessaires, pour rendre intelligible à tous, ce que nous avons à dire de Nicolas de Cerres (1) et de ses frères en religion. Plaçons-les en tête de cette notice.
1. Hameau de Montceaux, Aube, Arrondissement de Troyes, Canton de Bouilly.

Il y eut dans l'Ordre du Temple deux Nicolas de Cerres ; l'aîné qui était, en 1291.
Les principaux griefs formulés par Philippe-le-Bel contre les Templiers, dans les lettres ordonnant leur arrestation et la saisie de leurs biens, étaient ceux-ci : trois fois ils crachaient sur le Crucifix et reniaient le Christ, lors de leur admission dans l'Ordre ; puis, dépouillant les vêtements qu'ils portaient dans le siècle, et s'offrant nus à leur visiteur, ou à son remplaçant chargé de procéder à leur réception, ils étaient par trois fois baisés par lui, une fois au bas de l'épine du dos, ensuite sur le nombril et enfin sur la bouche.

Le roi prétendait, en outre, qu'ils s'engageaient, par le vœu de leur profession, à se livrer entre eux à d'horribles et effroyables immoralités.

Datées de l'abbaye de Notre-Dame, près Pontoise, le 14 septembre 1307, ces lettres furent sans doute expédiées sur le champ, mais les officiers royaux reçurent l'ordre de ne les ouvrir que le 13 octobre, avec l'injonction de les mettre à exécution aussitôt qu'ils en auraient pris connaissance. C'est ainsi que toute indiscrétion put être évitée, et que, dans toute la France, les Templiers, sans pressentir le malheur qui les menaçait, furent incarcérés, le même jour, et presque à la même heure.

Aux lettres royales étaient jointes des instructions très précises, pour les commissaires chargés de l'arrestation. Chose à peine croyable, — étant données les nombreuses et ardentes polémiques que suscita dans le cours des siècles l'affaire des Templiers, — ces instructions, d'une importance capitale, sont demeurées, semble-t-il, lettre morte pour la plupart des historiens. On les chercherait en vain dans Fleury, Rorbacher, Henrion, etc. C'est en 1871 seulement, que M. Boutaric en a publié le texte (2), et nous ne saurions trop l'en remercier, car ce document constitue, à notre avis, un des plus précieux éléments d'information et de critique, et il révèle, à lui seul, avec quelle astuce, avec quel parti pris, fut conduite la première enquête contre les Templiers (3).
2. Clément V, Philippe le Bel et les Templiers, dans Revue des questions historiques, tome X et XI.
3. Depuis que ces lignes sont écrites, nous avons trouvé les instructions de Philippe le Bel dans l'ouvrage que M. élizé de Montagnac publia en 1864 sous ce titre : Histoire des chevaliers Templiers et de leurs prétendus successeurs, suivie de l'histoire des Ordres du Christ et de Montesa. Paris, in-12.


Voici d'ailleurs, fidèlement transcrits, les principaux articles de ces fameuses instructions :
« Il [les commissaires] mettront les personnes souz la boenne et seure garde, singulièrement et cescun par soi, et enquerreront de eus premièrement, et puis appeleront les commissaires de l'inquisiteur, et examineront diligemment la vérité, par gehine (torture), se mestier est ; et si ils confessent la vérité, ils écriviront leurs dépocisions, tesmoings appelés. »

« C'est la manière de l'enquerre. »
« L'en les ainortera (4) des articles de la foi et dira comment li pape et li roys sont enfourmé, par plusieurs tesmoinz bien créables de l'ordre, de l'erreur et de la b.... que il font, espéciaument en leur entrée et en leur profession, et leur prometeront pardon se il confesse vérité, en retornant à la foi de sainte Eglise, ou aultrement que il soient à mort condempné. »
4. Ainorter ou enorter : exhorter. Godefroy : Dict. de l'ancienne langue française.

Traduction libre, mais exacte : le roi connait la vérité ; ses agents n'ont donc pas à la chercher, mais simplement à obtenir des aveux, qui, enregistrés par les inquisiteurs, seront autant de preuves juridiques de la culpabilité de l'Ordre.

Pour arriver à ce résultat, les commissaires, dès qu'ils auront emprisonné les Templiers, procèderont, eux-mêmes, et seuls, à un premier interrogatoire. Les inquisiteurs ne seront appelés et n'interviendront qu'après cette première enquête.

Seules, les dépositions de ceux qui confesseront la vérité, c'est-à-dire qui avoueront les crimes imputés à l'ordre, seront écrites ; les autres seront considérées comme nulles et non avenues.
oin de dire aux prisonniers qu'ils n'ont rien à cacher ; que plusieurs de leurs frères ont parlé ; que le pape et le roi savent tout.

En faisant ainsi intervenir le chef de l'Eglise, on insinuera habilement, contre toute vérité, que Clément V et Philippe-le-Bel, agissent de concert, et ceux qui pourraient être tentés de résister au roi s'inclineront devant l'autorité du pape.

Du reste, la torture est là. Puis, pourquoi ne pas avouer, quand l'aveu doit avoir pour conséquence non pas le châtiment, mais le pardon, c'est-à-dire la vie et la liberté du coupable, tandis que la négation entraînera la condamnation à la peine capitale.

Si ces instructions, vraiment dignes de Philippe-le-Bel et de ses conseillers, furent scrupuleusement suivies dans le bailliage de Troyes, elles ne semblent pas avoir donné tous les résultats qu'on en attendait. De tous les Templiers de la région, et ils devaient être nombreux, trois seulement, à notre connaissance, firent immédiatement les aveux demandés.

Ce furent Jean de Sainte-Geneviève (5), Nicolas de Cerres, et Raoul de Gizy. Les dépositions des deux premiers, détenus dans la prison d'Isle-Aumont (6), furent consignées dans un seul acte, rédigé par Jean de Thonon, clerc, notaire apostolique et impérial, résidant à Troyes.
5. Belgique.
6. Aube, Arrondissement de Troyes, Canton de Bouilly.


D'après ce procès-verbal, que nous traduisons littéralement, au moins dans ses parties essentielles, le dimanche après la fête de Saint-Denys, c'est-à-dire le dimanche 15 octobre, surlendemain de l'arrestation des Templiers, Jean, prieur des dominicains de Troyes (7), et délégué du grand inquisiteur de France, Guillaume de Paris, se rendit à Isle-Aumont, accompagné dudit Jean de Thonon, et de plusieurs autres personnages, dont les noms seront donnés plus loin.
7. Jean d'Isle-Aumont, que M. Boutiot a pris pour un Templier, tout en le qualifiant prieur de Troyes. Cf. Boutiot, Histoire de la ville de Troyes, II, 26.

Là comparurent devant eux les frères de la milice du Temple, Jean de Sainte-Geneviève, du diocèse de Liège, demeurant à Cerres, et Nicolas de Cerres, du diocèse de Troyes, demeurant à Villiers (8).
8. Commune de Verrières, Aube, Arrondissement de Troyes, Canton de Lusigny.

Après leur avoir fait prêter serment de dire la vérité, l'inquisiteur procéda à leur interrogatoire :
« Lors de votre admission dans la milice du Temple, n'avez-vous pas, par trois fois, renié J.-C. en crachant à chaque fois sur la croix ? »

« — Oui, nous l'avons fait. »
« Après les reniements et les crachats, ne vous a-t-on pas enlevé vos habits séculiers, et, ainsi mis à nu, le Maître, ou son délégué, ne vous a-t-il pas donné trois baisers, l'un au bas de l'épine dorsale, le second sur le nombril et le troisième sur la bouche ? »

« Ne vous a-t-il pas dit ensuite : Si l'un de vos frères veut avoir avec vous des rapports charnels, ne vous y opposez pas, mais supportez cela patiemment, les statuts de l'Ordre vous en font un devoir ? (9). »
9. Cette accusation paraîtra d'autant moins vraisemblable que la règle du Temple avait classé la sodomie parmi les fautes capitales entraînant « la perte de la maison », c'est-à-dire l'exclusion de l'Ordre (Henri de Curzon : la Règle du Temple, 418, 572, 373.)

— Oui, il nous a donné les trois baisers et nous a tenu ce langage ; cependant, depuis notre entrée dans l'Ordre, aucun frère ne nous a fait ces propositions honteuses et nous n'avons pas eu à subir une telle ignominie. »

— « Les cordelettes qu'on vous a remises, et dont vous vous ceigniez, avaient-elles été préalablement mises en contact avec l'Idole ? »
— « Nous ne savons pas ; nous croyons plutôt que ces petites cordes nous ont été données le jour de notre réception comme des signes de pénitence. »
— « Tous les membres de l'Ordre étaient-ils reçus de la manière susdite ? »
— « Nous l'ignorons, n'ayant assisté à aucune réception. »

Les autres déclarations des deux prisonniers peuvent se résumer ainsi : tous deux ont été reçus dans l'Ordre du Temple par Raoul de Gizy, receveur des finances royales dans la province de Champagne. La réception de Jean de Sainte-Geneviève remonte à six ans ; elle eut lieu à Chevru (10), au diocèse de Meaux, Raoul de Gizy étant alors précepteur de Brie. Quant à Nicolas de Cerres, il dit avoir fait profession à Sancey, près Troyes, dans la chambre même de Raoul de Gizy, il y a quatre mois seulement, en présence des frères Raoul de Sans (11) le jeune, Chrétien, précepteur de Villiers, Jacques de Sancey, Etienne, demeurant à Sancey, Baudouin et Pierre, demeurant à Troyes. Ces témoins, ajoute-t-il, ont vu ou entendu le reniement, les crachats et l'injonction de céder aux désirs infâmes des frères, mais ils n'ont pas vu les baisers.
10. Apud Chevreyum. Chevru, Seine-et-Marne, Arrondissement de Coulommiers, Canton de La Ferté-Gaucher.
11. Il faut probablement lire : Raoul de Saux ou Saulx.


Après avoir enregistré ces aveux, le notaire a soin de noter que Jean de Sainte-Geneviève et Nicolas de Cerres pleuraient en les faisant, qu'ils clamaient à genoux leur repentir et qu'ils demandaient pardon pour des fautes que, d'ailleurs, ils n'avaient pas commises librement, mais sous l'empire de la crainte.

Assistèrent à l'interrogatoire comme témoins requis : frère Jean du Clos (12), dominicain de la maison de Troyes, frère Jean de Voves (13), Jean Anseleti de Dronnay (14), écuyer, Jean dit l'Evêque, Pierre de Columeio (15), clerc, Huet, écuyer de Guy de Villamoroier (16), chevalier, Jacques dit Gaillarde, prévôt d'Isle Aumont, Nicolas dit Gueroz, Pierre, dit Biaucoullons et Jean, dit Sortes.
12. Probablement. Le Clos, ancien lieudit entre Troyes et le faubourg Saint-Jacques.
13. Hameau de Saint-Thibaut, Aube, Arrondissement de Troyes, Canton de Bouilly.
14. La Motte de Dronay, près de Souleaux, territoire de Saint-Pouange, Aube, Arrondissement de Troyes, Canton de Bouilly.
15. Peut-être Coulemel, ferme maintenant détruite, entre Breviandes et Saint-Léger.
16. Peut-être Villemereuil, Aube, Arrondissement de Troyes, Canton de Bouilly.


Le mercredi suivant, Jean de Sainte-Geneviève et Nicolas de Cerres étaient à Troyes, et là, dans une chambre de la maison de Boulancourt (17), le chevalier Gui de Villamoroier, assisté des notaires Jean Patriarche, (18) et Jean de Thonon, les interrogea à son tour, comme officier du roi.
17. La maison ou hôtel de l'abbaye de Boulancourt, dite Petit Boulancourt, à Troyes, rue Hennequin, n° 26.
18. Le clerc-notaire, Jean Patriarche, eut également à instrumenter dans le procès de l'évêque Guichard.


La question des cordelettes et celle relative à l'universalité du fameux cérémonial furent abandonnées ; l'interrogatoire porta exclusivement sur le reniement, les crachats, les baisers et l'ordre de se livrer à la sodomie.

Les deux prisonniers renouvelèrent leurs aveux, en présence de Pierre le Jumeau le jeune, bailli de Troyes, de Pierre de Foicy (19), de Pierre de Columeyo et de Jean de Villebon (de Villabona), clercs.
19. Commune de Saint-Parre-les-Tertres, Aube, Arrondissement et Canton de Troyes.

Ils déclarèrent en outre que, le dimanche précédent, à Isle Aumont, ils avaient répondu librement, et sans contrainte aucune, au délégué du grand inquisiteur
(20).
20. Archives nationales, J. 413, A, n° 16. Raynouard, dans son ouvrage intitulé : Monuments historiques relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple et à l'abolition de leur Ordre (pages 235 et 236), a, le premier, croyons-nous, donné un compte rendu de l'enquête faite dans la baillie de Troyes en octobre 1307.
Très exact quant au fond, ce compte rendu laisse beaucoup à désirer quant aux détails : on n'y trouve qu'un seul nom propre, celui de Nicolas de Cerres ; le lieu de l'enquête n'est pas même indiqué.


Un auteur allemand, Hans Prulz, dans Entwicklung und Untergang des Tempelherrenordens (Berlin, Grote, 1888), page 135, est moins incomplet ; il a traduit littéralement les passages principaux du premier interrogatoire, mais il a également laissé dans l'ombre bien des détails de nature à nous intéresser, nous autres Troyens, et que nous avons relevés avec soin sur l'original. Il s'est montré, du reste, quelque peu inexact, en disant que, sur l'autorisation de se livrer à la débauche entre frères, les prisonniers, dans leur réponse, avaient été moins catégoriques que sur le reniement, les crachats et les baisers; qu'ils n'avaient pas affirmé formellement, mais qu'ils croyaient seulement que cette autorisation leur avait été donnée. Il n'y a pas dans le procès-verbal la moindre trace de cette prétendue hésitation.
La réponse est aussi nette que les précédentes.
De plus, il ne s'agit pas d'une autorisation, mais d'une injonction basée sur les statuts de l'Ordre.
Des deux enquêtes, M. Boutiot n'en signale qu'une, celle de Troyes, c'est-à-dire la seconde, et il le fait en ces termes : « Aux premiers jours de la persécution, arrivée dans le cours de l'année 1307, Guillaume de Paris, confesseur du roi, son confident le plus intime et inquisiteur de la foi, parcourant la France pour l'instruction du procès, arriva à Troyes vers la Saint-Denis (9 octobre) et y interrogea, en présence de deux personnes nobles de la contrée, dont les noms n'ont pas été conservés, trois membres de la milice résidant dans la baillie de Troyes. Deux de ces Templiers reconnurent que lors de leur réception, ils avaient donné à celui qui les recevait trois baisers. » (Boutiot, opuscule citée, II, 26.)
Il y a dans ces quelques lignes plusieurs grosses erreurs à relever :
1° Le Grand Inquisiteur, Guillaume de Paris, n'intervint pas personnellement l'enquête d'Isle-Aumont fut faite par son délégué, Jean, prieur des Domicains, et celle de Troyes par Guy de Villamoroier.

2° Cette dernière enquête eut lieu en présence non seulement de deux personnes nobles, mais de quatre témoins dont les noms consignés au procès-verbal ont été parfaitement conservés.

3° Les inculpés avouèrent non pas avoir donné les trois baisers, mais les avoir reçus.
Tel est le procès-verbal de la double enquête qui suivit immédiatement l'arrestation des Templiers.

Il nous parait bien sommaire, pour l'époque à laquelle il fut rédigé ; nous le voudrions moins incomplet et plus méthodique sur certains points. Pourquoi, par exemple, les témoins de la réception de Nicolas de Cerres sont-ils soigneusement désignés, tandis qu'il n'est pas fait mention de ceux qui assistèrent à la profession de Jean de Sainte-Geneviève ?

Mais laissons là les points d'interrogation ; ils ne sauraient modifier le procès-verbal ; acceptons-le donc tel qu'il est, et continuons à exposer les faits.

Transféré de Troyes à Paris, Nicolas de Cerres est un des cent quarante Templiers, qui, du 19 octobre au 24 novembre 1307, comparurent devant le Tribunal de l'Inquisition, siégeant dans la maison du Temple, sous la présidence de Guillaume de Paris.

Interrogé par le dominicain Nicolas d'Annecy (de Anesciaco), délégué du grand inquisiteur, en présence de trois autres Frères Prêcheurs (21) appelés comme témoins, il prêta serment, la main sur le livre des Evangiles, et fit les déclarations suivantes : « Je suis âgé de 26 ans ; lors de mon arrestation je résidais dans la maison du Temple de Villiers, au diocèse de Troyes, où j'étais employé aux travaux des champs.
21. Frères Guillaume Durand et Hugues de Noailles (De Noathis), du couvent de Paris et frère Félix de Foro, du couvent de Troyes.

« J'ai été reçu dans l'Ordre par frère Raoul de Gizy, le lendemain de la fête de l'Assomption de l'année courante.
Assistèrent à ma réception, qui eut lieu dans la maison du Temple de Sancey, les frères Chrétien, portier de ladite maison, Baudouin, frère de Raoul de Gizy et Jacques de Sancey.

« Lorsque j'eus prêté serment d'observer les statuts et de garder les secrets de l'Ordre, on me revêtit du manteau de Templier, puis Raoul de Gizy, me montrant une croix peinte sur un livre, dit que je devais, conformément aux statuts de l'Ordre, renier trois fois Celui dont je voyais l'image et cracher trois fois sur la croix. Je le fis de bouche, mais non de cœur.

« Après cela, les frères présents m'ôtèrent mes vêtements et Raoul de Gizy me baisa au bas de l'épine dorsale, sur le nombril et sur la bouche. »

Sommé de dire si, dans sa déposition, il n'avait pas altéré Ja vérité, soit par force, soit par crainte de la torture, soit pour toute autre cause, Nicolas de Cerres jura que non et déclara qu'il avait parlé conformément à la vérité, pour le salut de son âme.

Le commissaire délégué par le grand inquisiteur pour cet interrogatoire s'était adjoint deux notaires, Geoffroy Enguelor dit Chalop, du diocèse de Dôle et Even Phily de Saint-Nicaise (22) (de Sancto-Nicasio), du diocèse de Quimper. Ils enregistrèrent les déclarations de Nicolas de Cerres et apposèrent leur sceau à l'acte qui les relatait (23).
22. Probablement Saint-Nic, Finistère, Arrondissement et Canton de Châteaulin. Even Phily intervint également comme notaire dans le procès de l'évêque Guichard.
23. Michelet: Procès des Templiers, tome II, pages 370, 371


L'arrestation des Templiers s'était faite à l'insu du pape, qui n'en fut informé que par la rumeur publique.
Loin d'y avoir donné son assentiment, comme Philippe le Bel et ses courtisans l'affirmaient, ou l'insinuaient, dans les instructions relatives à l'enquête, Clément V, par une lettre au roi, datée du 8 des calendes de novembre (27 octobre 1307), protesta contre cet acte évidemment attentatoire aux droits de juridiction, que l'Eglise a toujours revendiqués sur les clercs et les religieux. Ensuite, lorsqu'il constata que l'inquisiteur général du royaume se faisait l'agent du roi, et mettait l'inquisition au service de ses convoitises et de ses haines, il fit mieux que protester, il frappa les inquisiteurs comme indignes, suspendit leurs pouvoirs en France et évoqua l'affaire à son tribunal.

De là l'institution, par le pape, d'une commission d'enquête composée de l'archevêque de Narbonne, des évêques de Bayeux, de Mende, de Limoges, des archidiacres de Rouen, de Trente, de Maguelonne et du prévôt d'Aix.

Nicolas de Cerres, qui avait été interné à Crèvecoeur (24) (Crepicordium), au diocèse de Meaux, comparut devant cette commission, à Paris, le 17 février 1310, en compagnie de Foulque de Troyes. Là il revint, au moins implicitement, sur ses aveux, en déclarant aux commissaires qu'il était prêt à défendre l'Ordre.
24. Seine-et-Marne, Arrondissement de Coulommiers, Canton de Rozoy-en-Brie.

Il demanda en outre à être admis aux sacrements, consolation dont il était privé depuis son arrestation (25).
25. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 74.

On prit acte de sa déclaration et de sa demande, mais ce fut tout ; nous ne voyons pas qu'il ait été appelé de nouveau et qu'on l'ait mis à même de démontrer, comme il voulait le faire, son innocence et celle de ses frères.

Si, le 28 mars suivant, nous le retrouvons devant la Commission papale, c'est en vertu d'une citation collective, et en vue seulement de la nomination de procureurs. Perdu dans la foule de ses codétenus, Nicolas de Cerres ne peut que gémir avec eux et s'associer à leurs doléances.

« Depuis le jour de notre arrestation, disent ces infortunés, nous sommes privés des sacrements, dépouillés de l'habit religieux, spoliés de nos biens, retenus en prison et enchaînés comme les plus vils malfaiteurs.

« On ne pourvoit à nos besoins que d'une manière insuffisante. »
« Presque tous nos frères morts en dehors de Paris ont été inhumés dans une terre non bénite, et ils ont dû paraître devant le Souverain Juge sans recevoir les sacrements, qu'on leur a impitoyablement refusés. »

« Vous nous demandez de constituer des procureurs pour la défense de l'Ordre, nous ne pouvons le faire sans le consentement du Grand Maître du Temple ; nous nous sommes placés sous son obédience et nous voulons y rester. »
« Du reste, pour la plupart, nous sommes illettrés ; nous avons besoin des conseils d'hommes sages et prudents, pourquoi nous refuser cette assistance ? »
« Ils sont nombreux ceux de nos frères qui demandent à se joindre à nous pour la défense de l'Ordre, mais on ne leur en laisse pas la liberté. »
« Permettez au Grand Maître et aux grands chefs des provinces de se réunir et de délibérer ; c'est à eux qu'il appartient d'agir ; à leur défaut, mais à leur défaut seulement, nous interviendrons personnellement (26) »
26. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 101-103. Parmi les adhérents à la déclaration collective, vingt sont désignés comme appartenant au diocèse de Troyes. Ce sont : Nicolas de Cerres, Foulques de Troyes, Philippe de Trois-Fontaines, Jacques de Sacey, P. de Cerres, Thomas de Troyes, Jean de Campanea de Troyes, Aymon de Barbonne, Nicolas de Sancey, P. de Sommevoire, P. de Ville-sur-Terre, Jean de Ville-sur-Terre, Jean Leunaube, Nicolas Musard, Robert de Montayo, Jacques de Sancey, P. de Verrières, Odon de Trefons et Chrétien de Bissey, qui ailleurs est désigné plus justement comme appartenant au diocèse de Langres.

La commission papale enregistra ces doléances, ces vœux et ces déclarations ; rien ne nous autorise à ajouter qu'elle en tint compte.
Le 2 avril suivant, Nicolas de Cerres et six de ses frères, détenus avec lui dans la maison de Jean de Chaminis à Paris, répondirent aux notaires qui leur avaient été envoyés par la commission papale : « Dans l'Ordre du Temple nous n'avons jamais rien vu que du bien ; rien de répréhensible ne s'y est passé à notre connaissance (27). »
27. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 136.

Et maintenant où se trouve la vérité ?
A cette question il est difficile de donner une réponse certaine, péremptoire et levant tous les doutes.
Cependant, il faut reconnaître que, devant la commission papale, Nicolas de Cerres jouit d'une liberté qu'il n'avait pas eue devant les inquisiteurs, et que, par conséquent, sa dernière déclaration est plus digne de foi que les précédentes.
Rappelons-nous les instructions de Philippe-le-Bel : le pardon, la liberté, la vie à ceux qui avoueront les turpitudes imputées à l'Ordre, la torture et la mort à ceux qui les nieront.
N'est-il pas naturel que, placé dans cette cruelle alternative, un homme soit tenté de reconnaître des fautes qu'il n'a pas commises, et qu'il cède à la tentation ?
Cette considération, d'ordre général, suffirait, à elle seule, pour nous tenir en garde contre les aveux du pauvre frère servant de la maison du Temple de Villiers, mais nous avons encore d'autres raisons de les suspecter.

Nicolas de Cerres avait été reçu dans l'Ordre le lendemain de l'Assomption, c'est-à-dire moins de deux mois avant l'arrestation des Templiers. Or, depuis quelque temps déjà, ces Religieux savaient que d'infâmes accusations pesaient sur eux. Dès le mois d'avril 1307, le Grand-Maître s'en était expliqué avec le pape, et avait même demandé une enquête d'où sortirait, disait-il, la pleine justification de l'Ordre.

Eh bien, je pose la question à tout homme de bonne foi, est-il vraisemblable, est-il admissible, que, dans ces conditions, les réceptions aient continué à être souillées de pratiques ignominieuses et impies, si toutefois elles l'avaient été auparavant ?
D'autre part, Nicolas de Cerres est pris en flagrant délit de réticences, voire même de contradictions, relativement aux témoins de sa profession.
Dans sa première déposition il en nomme six : Raoul de Sans, Chrétien, avec le titre de précepteur de Villiers, Jacques de Sancey, Etienne demeurant à Sancey, Baudoin et Pierre demeurant à Troyes.

Devant les inquisiteurs de Paris il n'en cite plus que trois : Chrétien, avec le titre de portier de la maison du Temple de Sancey, Baudouin, frère de Raoul de Gizy, et Jacques de Sancey. Pourquoi ne fait-il plus mention des trois autres ? Est-ce défaut de mémoire ? Evidemment non, car trois semaines à peine se sont écoulées entre la première déposition et la seconde.

Puis, alors même qu'il semble être complet, Nicolas de Cerres ne l'est pas. Aux six frères, qu'il désigne comme ayant assisté à sa profession, il faut ajouter, d'après les procès-verbaux de la commission papale, Simon de Jez, prêtre, probablement curé de Sancey, Pierre de Cercelles (28), précepteur de la maison du Temple de Troyes, Raoul de Saulx (de Salicibus) du diocèse de Laon et Nicolas de Troyes, frère servant.
28. Sarcelles, Seine-et-Oise, Arrondissement de Pontoise, Canton d'Ecouen.

Supposé que Pierre de Cercelles et Pierre, demeurant à Troyes, ne forment qu'un seul et même personnage, qu'il faille identifier Etienne de Verrières à Etienne demeurant à Sancey, et Raoul le jeune de Sans à Raoul de Saulx, ce qui nous paraît très probable, il nous reste encore huit témoins au lieu de six.

Or, sur ces huit témoins, trois, Pierre de Cercelles, Raoul de Saulx et Nicolas de Troyes déclarèrent formellement que rien de répréhensible n'avait eu lieu, ni pendant, ni après la réception de Nicolas de Cerres (29).
29. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 571, 575, 583.

Deux autres, Jacques de Sancey et Baudouin de Gizy affirmèrent à plusieurs reprises l'innocence de l'Ordre ; le premier mourut même sur le bûcher pour l'attester (30).
30. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 67, 104, 125.

Un sixième, Chrétien de Bicey, lorsqu'il comparut devant la commission papale, ne dit pas un mot de la réception de Nicolas de Cerres, et les commissaires ne cherchèrent pas à le faire sortir de son silence.

Quant aux deux autres, Simon de Jez et Etienne de Verrières, nous ne voyons pas qu'ils aient été interrogés, et, par conséquent, nous devons les mettre hors de cause.

En résumé, pas une voix ne s'est élevée pour confirmer les aveux de Nicolas de Cerres, tandis qu'au contraire la rétractation de ces aveux se trouve appuyée par cinq témoins, que nous n'avons aucun motif de récuser.

Nous nous croyons donc en droit de conclure que la maison du Temple de Sancey, au moins dans ce cas particulier, n'a pas abrité les turpitudes et les impiétés qui pèsent, maintenant encore, sur la mémoire des Templiers.

Jean de Pont-l'Évêque


Jean de Pont-l'Évêque (31), du diocèse de Noyon, se rattache à Sancey au moins par sa profession religieuse.
31. Pont-l'Evêque, Oise, Arrondissement de Compiègne, Canton de Noyon.

Admis dans l'ordre comme frère servant, il était sénéchal de la maison de Montécourt (32) en Vermandois, lors de l'arrestation des Templiers.
32. Membre de la commanderie d'Eterpigny, commune de Monchy-la-Gache, Somme, Arrondissement de Péronne, Canton de Ham.

Transféré à Paris, à la suite sans doute d'aveux obtenus par les officiers du roi et par l'inquisiteur de Noyon, il comparut, le 11 novembre 1307, devant le dominicain Nicolas d'Annecy, délégué du grand inquisiteur Guillaume de Paris, et, sous la foi du serment, fit la déposition suivante :
« Je suis âgé de 24 ans. Mon admission dans l'Ordre remonte à six ans environ. »
« J'ai été reçu dans une chambre de la maison de Sancey, près Troyes, par frère Raoul de Gizy, receveur de Champagne, et sur l'ordre du visiteur de France, Hugues de Paraud, en présence des frères Jean Leujambe, Geoffroy de Trachy (33) et autres dont j'ai oublié les noms. »
33. Trachy-le-Mont ou Trachy-le-Val, Oise, Arrondissement de Compiègne. Le commandeur d'Eterpigny était seigneur haut justicier de ces deux localités.

« Après m'avoir fait jurer d'observer les statuts de l'Ordre et d'en garder les secrets, Raoul de Gizy m'imposa le manteau de Templier, puis me montrant un crucifix il me dit : « Il faut que trois fois tu renies celui dont tu vois l'image, et que, trois fois également, tu craches sur la croix. »
« Je résistai pendant quelque temps, mais, bientôt, sur les instances des frères, je reniai le crucifix, et non le Christ, puis, je fis semblant de cracher une fois sur la croix, mais, en réalité, je crachai à côté. »
« Raoul de Gizy m'ordonna alors de le baiser sur le nombril, sans toutefois se découvrir. Je refusai ; il n'insista pas et me laissa, parce qu'il avait hâte de se rendre aux Jours de Troyes. »

En partant, il ordonna aux frères de m'instruire sur les différents points de la Règle.
« Je confessai ma faute, dans l'année même de ma réception, à un frère mineur de Troyes, qui m'imposa, comme pénitence, de jeûner chaque vendredi, sans chemise, pendant un an (34). »
34. Michelet, Procès des Templiers, tome II, page 378. La règle du Temple rendait le jeûne obligatoire tous les vendredis, de la Toussaint à Pâques (Henri de Curzon, Règles du Temple, XXVI).

Jean de Pont-l'Évêque revint sur ses aveux dès qu'il vit le pape substituer à des inquisiteurs inhumains, et d'une impartialité plus que douteuse, des enquêteurs relativement indépendants, et remplissait leurs fonctions sans recourir à la torture.

Le 18 février 1310, il déclare, devant la commission papale, que s'il était dans l'état où il se trouvait le jour de son arrestation, il s'engagerait volontiers à défendre l'Ordre ; mais, prisonnier depuis plus de deux ans et dénué de toute ressource, il se trouve maintenant réduit à l'impuissance.

Cependant, ce qu'il n'ose entreprendre seul, il l'entreprendra avec ses frères.
Le 28 mars, nous le voyons s'associer aux protestations et aux doléances que nous avons ci-devant relatées, et il compte parmi les 546 Templiers résolus à défendre l'Ordre.

Cette noble ardeur, hélas ! Ne devait pas durer.
Le 18 mai, Jean de Pont-l'Évêque revient devant la commission d'enquête, et, cette fois, semble-t-il, il n'a qu'un but : faire oublier sa noble et courageuse attitude. En effet, sans donner la moindre raison, il déclare purement et simplement renoncer à la défense de l'Ordre (35).
35. Michelet Procès des Templiers, tome I, pages 79, 108, 282.

Essayons d'expliquer ce revirement subit, cette étrange versatilité.
En même temps que la commission pontificale s'occupait du procès contre l'Ordre, et recueillait des éléments d'information pour le concile, qui devait le juger, les évêques et les inquisiteurs, auxquels le pape avait rendu leurs pouvoirs, poursuivaient le procès contre les personnes, c'est-à-dire contre les membres de l'Ordre pris en particulier.

Il y avait donc deux actions judiciaires, deux procédures parallèles : d'un côté une simple commission d'enquête, travaillant pour le futur concile, qui prononcerait sur le sort de l'Ordre ; de l'autre côté un vrai tribunal, pouvant, hic et nunc juger, condamner, supprimer chaque templier en particulier.

En vertu de cette distinction, la Commission pontificale, qui aurait dû avoir la prééminence, se trouvait en réalité à la merci des tribunaux diocésains, qui pouvaient, si bon leur semblait, terroriser, et même faire disparaître, les témoins gênants par leur courage et leur sincérité.

Il ne faut pas oublier, en effet, que tout concile provincial, érigé en tribunal d'inquisition, avait le pouvoir de condamner même sans les entendre, ceux qu'il jugeait coupables, et de faire exécuter ses arrêts du jour au lendemain (36).
36. Ch.- V. Langlois : Le Procès des Templiers d'après des documents nouveaux, dans Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1891.

Le diocèse de Troyes relevait alors, comme aujourd'hui, de la province de Sens, et l'archevêque de Sens, étant le frère d'Enguerrand de Marigny, l'un des principaux ministres de Philippe-le-Bel, devait être gagné à la politique du roi.

A la fin de mars 1310, au moment où les Templiers relevaient la tête devant la commission pontificale, au moment où les défenseurs de l'Ordre devenaient légion, l'archevêque se souvint, ou on lui rappela, qu'en vertu des lettres papales, il pouvait agir, et agir vigoureusement contre les personnes.

Il importait de le faire sans délai, si on voulait conjurer le danger.
Aussi l'archevêque convoqua brusquement, à Paris, le concile de sa province.
Ce qui suivit est facile à deviner.
Le 12 mai, 54 Templiers furent condamnés, comme relaps, par le concile et brûlés publiquement, le lendemain matin, hors de la porte Saint-Antoine (37).
37. Le concile provincial de Senlis, présidé par l'archevêque de Reims, Robert de Courtenay, ne se montra pas moins impitoyable et fit brûler 9 Templiers le 16 mai. (J. Delaville Le Roulx : La suppression des Templiers, dans Revue des questions historiques, tome XLVIII, 1er juillet 1890.)

Cette sinistre exécution n'eut pas seulement pour effet de supprimer les plus vaillants défenseurs de l'Ordre, elle effraya mortellement les autres.
« Hier, disait le chevalier Aimery de Villiers-le-Duc (38), aux commissaires pontificaux, hier, quand j'ai vu 54 de mes frères dans les fourgons, en route pour le bûcher, parce qu'ils n'avaient pas voulu avouer nos prétendues erreurs, j'ai pensé que je ne pourrais jamais résister à la terreur du feu. J'avouerais tout, je le sens. J'avouerais que j'ai tué Dieu si on voulait. »
38. Côte-d'Or, Arrondissement et canton de Châtillon-sur-Seine.

Et il suppliait les commissaires et les notaires de ne pas répéter à ses gardiens ce qu'il venait de dire, de peur qu'il ne fût lui-même brûlé comme les cinquante-quatre.

Qui s'étonnera maintenant que, le 18 mai, six jours seulement après le supplice de ses frères, Jean de Pont-l'Évêque soit allé déclarer devant la commission qu'il renonçait à son projet de défendre l'Ordre ? Qui s'étonnera même qu'il ait fait devant le concile de nouveaux aveux, et que, soumis, il ait demandé à l'évêque de Chartres de l'absoudre et de l'admettre à la réconciliation ?

L'absolution et la réconciliation n'étaient jamais refusées aux Templiers qui s'avouaient coupables, mais elles n'entraînaient pas, comme conséquence immédiate, leur mise en liberté. Sans doute la prison n'avait plus pour eux les mêmes rigueurs, mais on ne leur en ouvrait pas la porte, car pour obtenir la condamnation de l'Ordre par le concile général, il importait de faire enregistrer leurs aveux par la commission pontificale.

Cette commission, en raison de l'ajournement du concile de Vienne, et, plus encore peut-être, en raison du désarroi, de la terreur jetée dans les âmes par le supplice des cinquante-quatre, crut devoir suspendre ses travaux pendant cinq longs mois.

Du 30 mai elle s'ajourna au 3 novembre, et ce fut le 11 mars 1311 que Jean de Pont-l'Évêque comparut devant elle, sans manteau et barbe rase.
Sa déposition étant un peu plus explicite que celle qu'il fit en 1307 devant l'inquisiteur Nicolas d'Annecy, nous croyons devoir la reproduire.

Après avoir entendu la lecture de l'acte d'accusation, il déclara que n'ayant assisté à aucune réception, à aucun chapitre, il ne savait absolument rien de la plupart des choses reprochées aux Templiers, qu'il n'y croyait pas, et que jamais il n'en avait entendu parler, puis, venant à ce qui le concernait personnellement, il dit : « Je suis âgé de 27 ans. J'ai été reçu dans l'Ordre il y a eu neuf ans à la Notre-Dame de Septembre, par frère Raoul de Gizy, eu présence des frères servants Jean le Mambe, Jean Berger, et de plusieurs autres dont j'ai oublié les noms. Je ne saurais dire si les deux témoins, que je viens de citer, sont actuellement morts ou vivants. »

« La cérémonie de ma réception eut lieu dans une chambre de la maison du Temple de Sancey, au diocèse de Troyes, de la manière suivante : ayant demandé par trois fois le pain, l'eau, le pauvre vêtement et la société des Frères, j'eus à affirmer, avec serment, que je n'étais ni de condition servile, ni excommunié, ni marié, ni engagé dans un autre ordre religieux, ni atteint de quelque infirmité cachée ; puis, la main sur certain livre, je fis vœu de chasteté, d'obéissance, de pauvreté et de ne pas résider dans un lieu où quelqu'un, à cause de moi, serait injustement déshérité (et quod non esset in loco in quo aliquis studio suo exheredaretur injustè.)
« Cela fait, Raoul de Gizy m'imposa le manteau de Templier, il m'embrassa au visage ; les assistants firent de même. »

« Il venait de m'indiquer combien j'aurais à dire de Pater (39), pour mes heures, et comment je devrais me conduire dans l'Ordre, quand, me montrant une croix de bois, sur laquelle était l'image du Crucifié, il me demanda, en présence des Frères, si je croyais que ce Crucifix était Dieu. »
« Je répondis négativement, disant que c'était seulement une représentation de Dieu et du Crucifié. »
— Eh bien, reprit-il, ne crois pas en Celui qui est ainsi représenté ; il n'était pas Dieu ; il ne faut voir en lui qu'un faux prophète et je te demande de le renier.
« Je refusai. »
« Il insista, disant que le reniement était prescrit par les statuts. »
« L'aurore commençait à poindre ; je cédai à la peur, et, dans la crainte qu'il ne m'arrivât malheur si je persistais dans mon refus, je reniai l'image, de bouche seulement, et sans avoir l'intention de renier Dieu, ni Jésus-Christ. »
« Raoul de Gizy m'ordonna ensuite de cracher sur une croix peinte, en mépris soit de Dieu, soit de la croix, je ne puis préciser lequel des deux. C'était encore, paraît-il, une des prescriptions de la Règle. »
« Je fis semblant d'obéir, ayant soin de cracher non sur la croix, mais à côté. »
« Quant aux autres choses illicites relatées dans l'acte d'accusation, il ne m'en parla pas. Pressé de partir pour Troyes, il me quitta, laissant aux Frères le soin d'achever mon instruction. »

Sommé de dire s'il savait, ou s'il croyait, que le même cérémonial était observé dans toutes les réceptions, Jean de Pont-l'Évêque répondit : « Je l'ignore, mais j'inclinerais à le penser. »
39. Quand les Frères ne pouvaient entendre l'office, par exemple dans les maisons secondaires où il n'y avait pas de chapelle, ils devaient dire 14 Pater pour chaque heure, prime, tierce, sexte, none et complies, 18 Pater pour vêpres, 26 pour matines, la nuit, puis 30 pour les morts et 30 pour les vivants avant de boire et de manger. (Henri de Curzon : la Règle du Temple, 180 et 349.)

Il ajouta qu'il avait foi aux sacrements de l'Eglise ; qu'à son avis, tous les Templiers y croyaient comme lui, et que leurs prêtres offraient validement le saint sacrifice.

Il avait juré de ne jamais quitter l'Ordre, et, vraisemblablement, tous les frères avaient fait le même serment.

Il reconnut également que les réceptions étaient clandestines ; que les frères se ceignaient de cordelettes prises où bon leur semblait, les portant sur leur chemise, et les gardant même pendant leur sommeil ; qu'il leur était défendu de révéler les secrets des chapitres, et, qu'à moins d'autorisation spéciale, ils ne devaient se confesser qu'à des prêtres de l'Ordre ; enfin que ceux qui connaissaient les abus imputés aux Templiers étaient coupables de négligence, puisqu'ils auraient dû les corriger ou les dénoncer à l'Eglise.

Interrogé sur le fait des aumônes (40) et de l'hospitalité, Jean de Pont-l'Évêque répondit : « J'ai entendu dire que frère Gérard de Villiers avait ordonné de restreindre les aumônes et d'exercer moins largement l'hospitalité, mais, dans toutes les maisons de l'Ordre où j'ai été appelé à séjourner, ces deux grands devoirs étaient consciencieusement remplis. »
40. D'après l'abbé de Vertot, dans chaque maison des Templiers, on faisait, trois fois la semaine, une aumône générale et on donnait chaque jour aux pauvres toute la desserte du réfectoire (Histoire de l'Ordre de Malte, tome II, page 60).

« Défense était faite d'augmenter les biens du Temple par des moyens illicites, et je dois dire que ce qui avait été décidé par le Grand Maître et par le chapitre était ponctuellement observé dans l'Ordre, contre lequel surgissent aujourd'hui de grands scandales, le soupçon et l'infamie. »

« J'ai entendu dire que le Grand Maître et d'autres dignitaires ont avoué quelques-unes des fautes imputées à l'Ordre. »
« Lorsque je me suis présenté pour le défendre, je voulais le faire sur quelques points seulement, mais non sur les abus que j'ai moi-même confessés. Rappelez-vous d'ailleurs qu'aujourd'hui même, en me présentant devant vous, j'ai commencé par déclarer que je n'entendais modifier, en quoi que ce soit, la déposition que j'ai faite devant l'évêque de Chartres (41). »
41. Michelet, Procès des Templiers, tome II, page 30-32.

La précaution était bonne et ne saurait nous surprendre.

En revenant sur les aveux, qui avaient précédé et motivé son absolution et sa réconciliation, Jean de Pont-l'Évêque serait devenu relaps, et, comme tel, il aurait pu être condamné au bûcher.

C'est à la lumière de ce bûcher qu'il a fait sa déposition devant la Commission pontificale ; c'est également à cette lumière que nous devons la lire pour la bien apprécier.

Suspecte en raison des circonstances, cette déposition l'est encore parce que, sur certains points, elle diffère de celle reçue en 1307 par Nicolas d'Annecy, et que nous avons rapportée ci-dessus. Ainsi, par exemple :
Dans la déposition de 1307.
Les témoins de la réception sont Jean Leujambe et Geoffroy de Trachy.
C'est sur les instances des Frères que Jean de Pont-l'Évêque a renié le Crucifix.
Le receveur donne au récipiendaire l'ordre de le baiser sur le nombril, sans toutefois se découvrir.

Dans la déposition de 1311


Les témoins de la réception sont Jean le Mambe et Jean Berger.

C'est sur l'ordre de Raoul de Gizy seul, et par crainte qu'il ne lui arrivât malheur, c'est-à-dire qu'on ne l'assassinat.

Il n'est fait aucune mention du baiser sur le nombril ; Jean de Pont-l'Évêque affirme seulement qu'après avoir reçu ses vœux Raoul de Gizy et les assistants l'embrassèrent in ore.

En résumé, des nombreuses accusations portées contre l'Ordre, une seule se trouve confirmée par la déposition de Jean de Pont-l'Évêque devant la commission pontificale, celle relative au reniement du Christ et aux crachats sur la croix.

Et que vaut cette confirmation ? Bien peu de chose, puisque d'une part le témoin a varié dans ses affirmations comme dans son attitude, et que, d'autre part, avouer l'un des crimes imputés à l'Ordre, était pour lui l'unique moyen d'échapper à la torture et à la mort.

Jacques de Troyes


Jacques de Troyes avait à peine 18 ans lorsqu'il entra dans l'Ordre du Temple, à Sancey, trois ans et demi avant l'arrestation des Templiers, c'est-à-dire vers le mois d'avril 1304.

Il devint, peu après, sénéchal de la maison de Villiers, près Troyes, puis jeta, comme on dit vulgairement, le froc aux orties.

Il était rentré dans le monde un an avant l'exécution des décrets de Philippe le Bel. Nous avons donc tout lieu de croire qu'il ne fut pas incarcéré, et qu'il s'offrit spontanément, comme témoin à charge, aux agents du roi.

Examiné d'abord par l'archevêque de Sens, puis par l'évêque d'Orléans, sans être mis à la question, Jacques de Troyes comparut le 9 mai 1310 devant la commission pontificale, en habits laïques, barbe et cheveux ras.

Il avait, semble-t-il, une certaine culture intellectuelle et comprenait le latin.

Interrogé d'abord sur les quatre premiers articles de l'acte d'accusation, il fit la déposition suivante : « Voulant entrer en religion dans l'Ordre du Temple, il y a six ans, je me rendis à Sancey, accompagné de mon père, de ma mère et de plusieurs amis. »

« Parents et amis restant dehors, je fus introduit dans une chambre de la maison du Temple, où se trouvaient frère Raoul de Gizy, receveur des revenus du roi en Champagne, frère Ponsard de Gizy, son neveu, un prêtre bourguignon nommé Milon, Simon de Pruino, également prêtre, et plusieurs autres frères dont j'ai oublié les noms. »

« Raoul de Gizy m'enjoignit de renier Nostre Sire qui fut attaché à la croix. »

« Je refusai ; puis, craignant d'être mis à mort, car il y avait là, sous mes yeux, une grande épée tirée du fourreau, je reniai trois fois, de bouche mais non de cœur, en disant : Je reni Nostre Sire puisque vous le voulez. »

« Le Receveur m'ordonna ensuite de fouler aux pieds un crucifix d'argent et de cracher dessus. Trois fois je posai mes pieds sur les pieds du Crucifié et je crachai, non sur la croix, mais à côté. »

« Alors Raoul me remit le manteau de Templier, sur lequel se tenaient quelques-uns des frères, et, m'ayant fait asseoir à terre devant lui, il me fit promettre, avec serment, de ne rien révéler de ce qui venait de se passer, de garder la chasteté, de ne rien posséder en propre, et de pratiquer l'obéissance. »

« Je jurai en outre de ne jamais entrer dans une maison où se trouverait une femme en couches, de ne tenir, comme parrain, aucun enfant sur les fonts du baptême (42) et de ne faire, à la messe, aucune offrande. »
42. L'article 72 de la règle du Temple défend en effet aux frères d'être parrains ; il est ainsi formulé : « Nos comandons à trestous frères que nul de ci en avant soit hardi de lever enfans de fons, et n'en ait vergogne de refuser compères ne comères, que cele vergoigne amaine plus gloire que péchié. (Henri de Curzon, Règle du Temple, 70)

« Je n'ai pas gardé ces serments, car, épris d'amour pour une femme, je suis sorti de l'Ordre, un an avant l'arrestation des Templiers ; j'ai accepté d'être parrain, même avant ma sécularisation, et, depuis, il m'est arrivé de prendre part, à la messe, à la cérémonie de l'offrande. »

« Après les actes et les engagements que je viens de relater, le Receveur me dit : « Il te faudra désormais souffrir la faim quand tu voudrais manger, veiller quand tu voudrais dormir, et remplir plusieurs autres obligations dont je t'instruirai à mon retour de Paris, où je vais partir pour les affaires du roi. »

« En attendant, sache qu'il t'est interdit de prélever quoique ce soit sur les biens du Temple, pour le donner à ton père, à ta mère ou à tes amis, mais qu'au contraire, ton devoir est d'augmenter les revenus de l'Ordre dans la mesure de ton pouvoir. »

« Raoul de Gizy se dépouilla alors de ses vêlements, en présence de tous ceux qui assistaient à ma réception, et, complètement nu, il m'ordonna de le baiser in ano, cela, dit-il, étant prescrit par les statuts de l'ordre. »

« Je refusai ; je finis cependant par le baiser sur la chair nue, à la partie postérieure de l'épaule. »

« Tout ceci s'est passé de jour, vers l'heure de prime, c'est-à-dire vers six heures du matin. »

Telle fut la déposition de Jacques de Troyes sur les quatre premiers points de l'acte d'accusation. Les commissaires pontificaux ne l'ont sans doute que très imparfaitement reproduite, car, avant de passer outre, ils ont soin de consigner, dans le procès-verbal, que le témoin était très bavard, peu solide dans ses déclarations, mais variable et comme vacillant, quasi variant et vacillant.

Or il n'y a rien que de très net et de très précis dans les affirmations que la commission a enregistrées et que nous venons de traduire.

Quoi qu'il en soit, Jacques de Troyes, par son attitude et par son langage, éveilla la méfiance des commissaires, et, voulant sans doute le mettre à l'épreuve par une question prise en dehors de l'acte d'accusation, question qu'il n'avaient pas l'habitude de poser, et qui, par conséquent, ne pouvait être prévue, ils lui demandèrent si le Receveur ne lui avait pas ordonné, en vertu des statuts de l'Ordre, de faire, avec ses doigts, la figue (43) au Crucifié, chaque fois qu'il en verrait l'image.

Comme s'il avait flairé le piège, Jacques de Troyes répondit qu'il n'avait jamais entendu parler de cela.

Continuant leur interrogatoire, les commissaires demandent :
« Les points visés dans les quatre premiers articles, et sur lesquels vous venez de témoigner, étaient-ils observés dans l'ordre tout entier ?
— Oui ; j'en suis certain et je le jure.
— Comment avez-vous cette certitude ?
— Parce que l'Ordre est un, et qu'il aurait perdu son unité, s'il y avait eu plusieurs modes différents de recevoir les Frères.
Du reste, j'ai assisté à la réception de J. Petitpars par Raoul de Gizy, dans la maison du Temple de Payns (44). étaient présents avec moi, frère Ponsard de Gizy, et le prêtre Milon le Bourguignon. Or cette réception fut de tous points semblable à la mienne, même pour l'heure. Il y aurait tout au plus deux différences à signaler : je n'ai pas vu d'épée, et je n'ai pas remarqué que le récipiendaire refusât de faire ce qui lui était prescrit. »

Sur les articles suivants de l'acte d'accusation, jusqu'au XXXIIIe inclusivement, Jacques de Troyes déclare ne rien savoir ; mais il croit fondées les accusations renfermées dans le XXXIVe et le XXXVe, car on lui a fait jurer de ne jamais sortir de l'Ordre et on lui a dit que, par le fait même de sa réception, il avait fait profession, c'est-à-dire qu'il s'était engagé irrévocablement.

Il avait donc été admis à la profession religieuse sans le moindre noviciat (45).
43. Faire la figue, montrer le bout du pouce entre l'index et le médius.
Cette locution vient de la vengeance exercée par Frédéric Barberousse contre les Milanais, qui avaient promené ignominieusement sa femme sur une mule. Une figue fut mise dans les parties sexuelles de la mule et chaque captif fut obligé de la retirer avec ses dents ; ceux qui refusaient étaient mis à mort. Rappeler, par moquerie, cette aventure aux Milanais, au moyeu du geste ci-dessus, fut dit leur faire la figue. (Littré : Dictionnaire, au mot : Figue.)
44. Aube, Arrondissement et Canton de Troyes.
45. Les statuts originaux de l'Ordre du Temple prescrivaient un noviciat avant la profession, mais dans la Règle française cet article fut supprimé.
Il paraît donc certain qu'on s'engageait par des vœux perpétuels sans avoir été soumis à la moindre préparation, à la moindre épreuve (Cf. Henri de Curzon, Règle du Temple, IV).


Il reconnaît (articles XXXVI à XXXVIII) que les réceptions se faisaient clandestinement, portes et fenêtres closes, et que, seuls, les Frères pouvaient y assister.

Quatre ans avant d'entrer dans l'Ordre il avait bien entendu dire, par plusieurs personnes et dans des lieux différents, que les Frères de la milice du Temple s'embrassaient in ano.

Cette accusation, jointe à la clandestinité des admissions, rendait dès lors l'Ordre suspect ; mais il n'avait pas voulu ajouter foi à ces turpitudes. S'il avait pensé qu'elles fussent vraies, il n'aurait jamais songé à se faire Templier.

Passant aux rapports charnels que les frères, disait-on, avaient entre eux (articles XL à XLV), il déclare qu'il n'en a pas même entendu parler, et qu'il n'y croit pas.

On accusait les Templiers d'avoir, dans chaque province, une idole ou tête, qu'ils adoraient, lui attribuant le pouvoir de les sauver, de les enrichir, de faire fleurir les arbres et germer les plantes (articles XLVI-XLVII). Ils avaient soin, disait-on, de faire toucher à l'idole les cordelettes dont ils se ceignaient, et c'est à ce contact qu'elles empruntaient toute leur vertu.

Appelé à témoigner sur ces deux points, Jacques de Troyes le fait ainsi : « Quelques années avant ma profession j'ai ouï dire, je ne sais où, ni par qui, que lors de la tenue du chapitre général, à Paris, une tète apparaissait aux Chevaliers, vers minuit, et qu'ils avaient pour elle une grande vénération (46). »

« Depuis ma profession, je n'ai pas entendu parler de cette apparition, et je n'y crois pas. On m'a dit cependant que frère Raoul de Gizy avait un démon familier qui le rendait prudent et riche. »
46. En fait de caput, on ne trouva, dans toutes les commanderies de la chrétienté, après l'arrestation des Templiers, qu'un vulgaire reliquaire, en forme de tête, conservé au Temple de Paris.
Mais si l'idole échappa à toutes les investigations, il n'en fut pas de même d'un des coffrets, où, paraît-il, elle était conservée. On fut assez heureux pour mettre la main dessus, sans le chercher, 500 ans après la suppression de l'Ordre du Temple.
L'histoire de cette découverte est trop intéressante pour que nous en privions nos lecteurs. Résumons-la en deux lignes : En 1789, on déterra à Essarois (Côte-d'Or, Arrondissement de Châtillon-sur-Seine, Canton de Recey-sur-Ource) un coffre de pierre sculpté et portant sur ses parois certains signes mystérieux. Un M. Mignard se mit à l'étude de ces signes, et nouveau Champollion, y déchiffra tout le symbolisme du manichéisme.
Or, à quatre lieues d'Essarois, il y avait eu une commanderie du Temple. M. Mignard était trop érudit pour l'ignorer, et trop bon logicien pour ne pas tirer, de ce rapprochement, une conséquence, pour le moins ingénieuse.
Il conclut donc que le coffre avait appartenu aux Templiers, et qu'il servait à enfermer le caput, c'est-à-dire l'idole.
Après une pareille preuve, qui pourrait douter encore de la culpabilité des Templiers ? (Cf. Monographie du coffret de M. le duc de Blacas, Paris, 1852, in-4° — Ch.-V. Langlois : Revue historique, tome XL, page 179.)


« Quant aux cordelettes, jamais on ne m'a ordonné d'en ceindre ma chair, jamais je n'en ai porté, mais j'ai vu quelques frères qui en portaient. »

S'étant précédemment expliqué sur les articles LXII-LXIV, touchant le mode de réception des Frères, il passe aux suivants LXV-LXXII et dit : « On nous faisait jurer de garder le secret le plus absolu sur le mode de réception des Frères, menaçant d'emprisonnement et de mort celui qui, sur ce point, violerait son serment. Aussi, loin de songer à en entretenir nos amis séculiers, nous n'osions pas même en parler entre nous. »

« Ma mère, voulant faire entrer dans l'Ordre, mon frère Pierre, me demanda conseil, en raison du mal qu'elle avait entendu dire contre nous. Je la dissuadai, mais sans lui faire la moindre révélation. »

« Je n'en sais pas davantage, mais j'affirme qu'il eut été préférable pour moi de mourir d'une bonne mort, le jour de ma réception, que de faire ce que je vous ai avoué. »

« Il me fut ordonné, comme aux autres sans doute, de ne me confesser qu'à des prêtres de l'Ordre (article LXXIII), mais je ne tins pas compte de cette injonction. »

« La culpabilité des supérieurs est certaine (articles LXXIV, LXXVI) ; ils ont été négligents, puisqu'ils n'ont pas corrigé les abus, qu'ils ne les ont pas dénoncés, alors qu'ils le pouvaient, et qu'ils n'ont pas su s'en garder eux-mêmes. »

« A mon avis, ces abus ont existé en deçà et au-delà de la mer, c'est-à-dire dans l'Ordre tout entier (articles LXXVII-XCVI); ils étaient autorisés, mieux que cela, prescrits par les statuts et par les dignitaires. »

« D'autre part, les Templiers ne faisaient pas l'aumône et ne pratiquaient pas l'hospitalité, comme ils auraient dû le faire ; ils ne pourvoyaient pas même, d'une manière convenable, à la nourriture des Frères (article XCVII). »

« J'ai constaté qu'ils s'enrichissaient par tous les moyens, licites et illicites. Cela cependant n'était pas imposé comme un devoir ; on ne prenait pas, sous serment, l'engagement d'agir ainsi, et je n'ai pas entendu dire qu'on pouvait le faire sans pécher (articles XCVIII-C). »

« Jamais je n'ai assisté aux chapitres. D'après ce qui m'a été raconté, ils se tenaient clandestinement, la nuit ; il en était de même des réceptions ; quelquefois la famille (47) en était exclue (articles CI-CV). »

« Enseignait-on aux Frères que le Grand Maître, les précepteurs, ou d'autres, n'ayant pas reçu le sacrement de l'Ordre, avaient le pouvoir de les absoudre de leurs péchés ? (articles CVII-CXI). Je ne le crois pas ; je ne l'ai jamais entendu dire, et je ne sache pas que des aveux aient été obtenus sur ce point. »

« Par contre, je crois que les décisions, prises par le Grand Maître, en assemblée générale, étaient obligatoires pour l'Ordre tout entier (articles CXII-CXIII). »

« J'ignore à quelle date ont commencé les impiétés et les obscénités qui avaient lieu dans la cérémonie de la réception des Frères. On dit qu'il y a bien cinquante ans. »

« J'ai appris de plusieurs séculiers, dix ans avant ma profession (48), qu'un chevalier du Temple, venant d'outre-mer, où il avait vécu parmi les païens, avait introduit en France ces usages criminels. Impossible de préciser davantage, et de dire par qui, et en quel lieu, cette révélation m'a été faite (articles CXIV-CXVII). »
« J'ai quitté l'Ordre en raison des choses honteuses qui s'y passaient, plus encore que sous l'impulsion de la passion dont je vous ai parlé tout à l'heure. En effet, cette femme que j'aimais, je l'avais et je pouvais l'avoir, à mon gré, tout en restant dans la milice du Temple. »
« Je crois que bien d'autres Frères, sont rentrés dans le siècle, comme moi, et pour la même cause (article CXVIII), c'est-à-dire profondément écœurés des obscénités, dont ils étaient les complices ou les témoins. »
« Je ne saurais dire s'il y a eu scandale ou non (article CXIX). »
« Les désordres que j'ai avoués sont connus de tous les Frères ; je crois même que le bruit s'en est répandu parmi les séculiers ; Je ne puis cependant affirmer que ce soit aujourd'hui vox et fama publica ; je ne sais même pas exactement ce que l'on entend par ces mots (articles CXX-CXXIII).
47. Familia, probablement les domestiques laïques.
48. C'est-à-dire à huit ans ; est-ce vraisemblable ?

« Je crois que plusieurs Frères ont fait les mêmes aveux que moi, mais je ne le sais pas de science certaine (articles CXXIV-CXXVII) »

Sommé de dire si, dans le langage qu'il venait de tenir, il avait cédé à des instances, à des ordres, à l'espoir d'une récompense, à l'amour, à la crainte, à la haine, à un avantage temporel passé ou futur, Jacques de Troyes répondit que non.

Il lui fut alors défendu de parler de sa déposition, soit à un Frère, soit à un séculier, jusqu'à ce qu'elle ait été transmise au pape (49).
49. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 253-259.

Ici encore, usant de notre droit de critique, nous nous permettrons quelques réflexions.
Jacques de Troyes était un transfuge, un renégat, vulgairement un défroqué. Les accusations portées par les gens de cette sorte, contre la famille religieuse, qu'ils ont plus ou moins lâchement abandonnée, sont suspectes a priori et demandent à être sérieusement contrôlées.

Dans l'espèce, le contrôle s'imposait également a posteriori, puisque la commission pontificale constata, elle-même, qu'il y avait bavardage et variations dans la déposition qu'elle venait d'entendre.

Il importait donc de confronter avec Jacques de Troyes les Templiers qui, d'après lui, avaient été témoins de sa réception, c'est-à-dire Milon le Bourguignon, Simon de Pruino et Ponsard de Gizy.
Or cette confrontation n'eut pas lieu.

Milon le Bourguignon et Simon de Pruino étaient sans doute morts, soit avant l'arrestation des Templiers, soit dans les deux longues années qui s'écoulèrent entre cette arrestation et l'entrée en fonctions de la commission pontificale. En effet, ils ne sont nommés qu'une seule fois dans les pièces du procès, et c'est par Jacques de Troyes, de sorte que, sans sa déposition, nous ignorerions même leur existence. Nous ne pouvons donc savoir dans quel sens ils auraient parlé.

Reste Ponsard de Gizy, précepteur de Payns. Il avait comparu devant les commissaires dès le 27 novembre 1309, et il s'était déclaré prêt à défendre l'Ordre, si on lui en fournissait les moyens. Il était encore dans les mêmes dispositions le 19 février et le 27 mars 1310 (50). Il fallait donc le citer de nouveau et l'interroger sur le fait particulier de la réception de Jacques de Troyes. On n'en fit rien. Pourquoi ?
50. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 80, 108.

La commission fut elle impuissante à l'arracher au Concile de Sens ? Nous ne pouvons que poser la question.
Quoi qu'il en soit, les déclarations de Ponsard de Gizy étant, de tout point, contraires à celles de Jacques de Troyes, il importe de les relater. Voici, d'après le procès-verbal de la Commission, quel fut son interrogatoire :
« Voulez-vous défendre l'Ordre ? »
« Oui. L'imputation qu'on nous fait de renier Jésus-Christ, de cracher sur la croix, d'autoriser des mœurs infâmes, et toutes les accusations semblables, sont fausses. »
« Si moi-même, ou d'autres membres de l'Ordre, nous avons fait des aveux, devant l'évêque de Paris, ou ailleurs, nous avons trahi la vérité, nous avons cédé à la crainte, au péril, à la violence. »
« Nous étions torturés par Flexian de Béziers, prieur de Montfaucon, et par le moine Guillaume Robert, nos ennemis. »
« Plusieurs des prisonniers étaient convenus entre eux de faire ces aveux pour éviter la mort. En effet, durant l'épreuve des tortures, trente-six chevaliers étaient morts à Paris, et d'autres, en grand nombre, dans différents pays (51). »
51. La torture était si bien entrée dans les mœurs de cette triste époque que nous voyons Clément V, lui-même, non seulement la tolérer en France, mais, horresco referens, la recommander, voire même l'ordonner contre les Templiers, en Angleterre, en Aragon, en Castille, en Toscane et en Lombardie. (Cf. Regest. Clementis V, tome V, passim : lettres du 6 août 1310, 18 mars, 27 juin, 25 et 29 août 1311. — élizé de Montagnac, opuscule cité, page 81. — Delaville Le Roulx : La suppression des Templiers, dans Revue des questions historiques, tome XLVIII)

« Quant à moi, je suis prêt à défendre l'Ordre, en mon nom, et au nom de ceux qui feront cause commune avec moi, si, sur les biens de l'Ordre, on m'assigne de quoi faire face aux frais qui seront occasionnés par la procédure. Je demande qu'on m'accorde le conseil de Raynaud d'Orléans et de Pierre de Boulogne, prêtres de l'Ordre. »
« Je dépose devant la Commission cette cédule, où j'ai écrit de ma main, les noms de ceux que je regarde comme nos ennemis. »
« Avez-vous été torturé ? »
« Oui, trois fois, avant l'aveu que j'ai fait devant l'Evêque. On m'a lié les mains derrière le dos, si serré, que le sang jaillissait des ongles ; on m'a descendu dans une basse-fosse, attaché avec une longe, et je suis resté dans cet état pendant une heure (52). »
52. Le témoignage de Ponsard de Gisy relativement à la torture se trouve confirmé par beaucoup d'autres, notamment per celui d'un de nos compatriotes, Jean de Bar-sur Aube. Amené devant la commission pontificale, le 13 février 1310, il déclara vouloir défendre l'Ordre, ajoutant qu'il avait été trois fois mis à la question, et tenu, douze semaines, au pain et à l'eau (Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 67.) Nous perdons ensuite la trace de Jean de Bar-sur-Aube ; il dut donc mourir peu après, en prison ou sur le bûcher.


« Si on me fait encore subir de pareilles tortures, je nierai tout ce que je dis maintenant, et je dirai tout ce qu'on voudra. »
« Je suis prêt à subir des supplices, pourvu qu'ils soient courts : qu'on me coupe la tête, qu'on me fasse bouillir, pour l'honneur de l'Ordre, mais je ne peux pas supporter des tourments à petit feu, comme ceux qui m'ont été infligés, depuis plus de deux ans que je suis en prison »

Redoutant l'effet qu'une telle déposition devait produire sur la commission papale, un agent du roi, Philippe de Voët, prévôt de l'église de Poitiers, préposé à la garde des Templiers et les accompagnant devant les commissaires, comme les gendarmes accompagnent aujourd'hui les accusés devant leurs juges, crut devoir intervenir. Il produisit une dénonciation contre le Temple, que Ponsard de Gizy avait écrite de sa main, et lui avait autrefois remise.

« Je l'avoue, dit Ponsard, j'ai écrit cette cédule, mais c'était pour être admis en présence du pape et de la Commission. Je l'ai écrite, du reste, dans un moment de trouble contre l'Ordre, un jour que le Trésorier du Temple m'avait injurié. »

Et il persista dans ses déclarations, exprimant, en terminant, la crainte qu'il avait, de voir aggraver sa prison, simplement parce qu'il voulait défendre l'Ordre.

Cette crainte, hélas ! N'était que trop fondée ; non seulement il eut à subir une détention plus rigoureuse, mais bientôt il lui fallut monter sur le bûcher ; c'est là, du moins, l'opinion que soutient Raynouard (53) et elle nous paraît pour le moins très probable.
53. Procès des Templiers, tome I, pages 109-111.

Violente ou non, c'est entre le 28 mars 1310 et le 9 février 1311 (54) que la mort vint mettre fin aux épreuves de Ponsard de Gizy ; elle le trouva ferme, inébranlable dans ses négations, qui, personne ne saurait le contester, ont une autre autorité, une autre valeur morale, que les affirmations sévèrement qualifiées par la commission pontificale elle-même, du défroqué Jacques de Troyes.
54. Michelet, Procès des Templiers, tome, I, page 521.

Foulques de Troyes


Quelle était la résidence de Foulques de Troyes, lors de son arrestation ? Dans quel pays fut-il incarcéré ? Devant qui subit-il son premier interrogatoire, et quelles furent ses déclarations ? Autant de questions que nous devons laisser sans réponse.

Du 7 octobre au 13 novembre, sur lui, comme sur bon nombre de ses frères en religion, les documents sont muets ; c'est l'obscurité, c'est la nuit, la nuit la plus noire et la plus silencieuse.

Le 13 novembre 1307, Foulques de Troyes est à Paris ; il comparait devant Nicolas d'Annecy, délégué du grand inquisiteur, et, après avoir prêté serment de dire la vérité, il fait les déclarations suivantes :
« Je suis âgé de 28 ans ou environ ; mon admission dans l'Ordre du Temple remonte à dix ans ; elle eut lieu dans la maison de Sancey, près Troyes, sous la présidence de Raoul de Gizy, alors receveur de Champagne. »
« étaient présents : frère Gauthier de Payns, frère Raoul de Compiègne (de Compendio) et plusieurs autres dont je ne me rappelle pas les noms. »
« Lorsque j'eus pris l'engagement d'observer les statuts de l'Ordre et d'en garder les secrets, on m'imposa le manteau de Templier, puis un frère, je ne sais plus son nom, me montrant une croix sur laquelle était peinte l'image du Christ, me demanda si je croyais en Celui que représentait cette image.
« Je répondis affirmativement. »
« Il ne faut plus y croire, me dit-il alors, car c'était un imposteur ; crois seulement en un Dieu supérieur. »
« Et comme preuve que je renonçais à ma foi de chrétien, il m'enjoignit de cracher sur la croix. »
« J'obéis, ou plutôt je fis semblant d'obéir, crachant, non sur la croix, mais à côté. »
« Alors un des frères, élevant la voix, dit en me désignant :
« Ne le tourmentez pas trop, il est si jeune ! » (non faciatis magnam vim de isto) (55). »
55. Peut-être vaudrait-il mieux traduire ainsi : « Ne faites pas grand cas de lui, ne comptez pas trop sur lui, il est si jeune. »
La traduction, que nous avons donnée ci-dessus, est conforme à celle de M. Langlois, qui met les paroles non faciatis, etc., non sur les lèvres d'un Templier, mais sur celles d'un moine inquisiteur. D'après lui, les choses se seraient passées ainsi :
Foulques de Troyes, soumis à la question, aurait d'abord manifesté quelques velléités de résistance, puis il aurait succombé en avouant l'insulte au crucifix. Comme on continuait néanmoins de lui appliquer la torture sur les autres chefs d'accusation, un des inquisiteurs se serait laissé attendrir et aurait dit : « Ne lui faites pas trop de mal, il est si jeune ! » (Cf. V. Langlois : Le procès des Templiers d'après des documents nouveaux, dans Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1891.)
Cette interprétation, très ingénieuse, nous parait inadmissible. Rien, en effet, dans le texte, n'autorise à penser que la parole en question fut prononcée en 1307, lors de la comparution de Foulques de Troyes devant le tribunal de l'Inquisition ; tout, au contraire, porte à croire qu'elle fut dite en 1297, lors de sa profession.
Il avait alors dix-huit ans, et le cri : « Il est si jeune ! « par quelque sentiment qu'il ait été inspiré ; paraît tout naturel. Il ne le serait plus du tout en 1307, Foulques de Troyes ayant alors vingt-huit ans, Nos préférences restent donc acquises à la traduction : « Ne comptez pas trop sur lui, il est si jeune. »


« Raoul de Gisy m'ordonna ensuite de le baiser au bas de l'épine dorsale, sur le nombril et sur la bouche. Je refusai le premier baiser, mais je donnai les deux autres. »

« Il me dit encore que la cohabitation avec des femmes était interdite dans l'Ordre, mais que les lits des frères étaient communs (56). »
56. Michelet, Procès des Templiers, tome Il, page 383.

Après sa déposition devant le délégué du grand inquisiteur, Foulques de Troyes fut conduit à Crèvecœur, où il demeura interné jusqu'au 17 février 1310.
Il fut alors ramené à Paris et comparut devant la Commission papale, avec vingt-trois de ses codétenus. Interrogés séparément, ces vingt-quatre Templiers déclarèrent vouloir défendre l'Ordre (57).
57. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 74.

Foulques de Troyes fit donc alors une rétractation implicite de ses aveux.
Il la renouvela et l'accentua encore le 28 mars, en prenant part à la déclaration collective, dont nous avons parlé ci- dessus (58).
58. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 103.

Le jeudi après l'octave de l'Annonciation, 2 avril, Foulques est toujours à Paris, enfermé, avec Nicolas de Cerres et cinq autres Frères, dans la maison de Jean de Chaminis, rue de la porte Baudière (de porta Bauderii), et, ce jour-là même, les prisonniers reçoivent la visite des notaires envoyés par la Commission papale.

On espérait que, pris isolément, ou par petits groupes, les Templiers ne persisteraient pas dans leur refus de nommer des procureurs pour la défense de l'Ordre. Au lieu donc de courir au-devant d'un nouvel échec, en les appelant une seconde fois en masse devant la Commission, on envoya des notaires dans chaque prison, avec mission de solliciter une procuration qu'ils enregistreraient hic et nunc.
La tactique était habile, mais elle demeura sans succès près de Foulques de Troyes et de ses six compagnons d'infortune.

« Nous ne pouvons, dirent-ils, faire ce qu'on nous demande, sans l'autorisation du Grand-Maitre. Nous sommes encore sous son obédience ; qu'on nous ménage une entrevue avec lui, nous délibérerons sur la question et sur tout ce qui peut toucher à la défense de l'Ordre. »

Et, comme les notaires insistaient, se déclarant prêts à écrire tout ce que les prisonniers pourraient dire pour ladite défense, et à le soumettre ensuite aux commissaires, les sept répondirent simplement : « Dans l'Ordre, nous n'avons jamais Vu que du bien, et rien de répréhensible ne s'y est passé à notre connaissance. » Puis, de nouveau, ils demandèrent à être admis aux sacrements (59).
59. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 136.

Cette fois, la rétractation des aveux est formelle, explicite, et il y a contradiction absolue entre les déclarations de Foulques de Troyes devant les inquisiteurs et celles qu'il fit devant les notaires.
Où se trouve la vérité ?
La commission d'enquête n'a pas pris la peine de le demander au témoin, que nous ne verrons plus désormais comparaître devant elle, et dont nous n'entendrons même plus prononcer le nom.

Judiciairement parlant, la question n'a donc pas été tranchée, adhuc sub judice lis est ; mais du fait seul que la torture joua son rôle dans le premier interrogatoire, les premières déclarations de Foulques sont, pour le moins, suspectes, et nous devons leur préférer les secondes, qu'il fit librement et sans la moindre pression.

Nous irons plus loin et nous dirons : le silence qui se fait sur le nom de Foulques de Troyes, à partir du 2 avril 1310, autorise à penser qu'il persévéra dans sa rétractation, devant le concile de Sens, et qu'il fut alors condamné, soit au bûcher, soit à la détention perpétuelle, car s'il avait été absous et réconcilié, à la suite de nouveaux aveux, on n'aurait pas manqué de faire enregistrer ces aveux par la Commission pontificale, et nous le verrions défiler devant elle, comme les autres témoins à charge (60).
60. Cette réflexion s'applique également à Nicolas de Cerres.

Jean de Sancey


D'après la déposition de Raoul de Gizy, qui seule nous révèle son existence, Jean de Sancey aurait fait profession dans la maison du Temple de son village, à la Saint-Martin d'hiver de l'année 1299, en présence de Foulques de Troyes, de Jacques de Sancey et d'Etienne de Villiers (61).
61. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 136.

La présence de Jacques de Sancey à la cérémonie est au moins contestable. En effet, si nous en croyons Pierre de Cercelles, Jacques de Sancey n'entra dans la milice du Temple qu'en 1307, l'année même de l'arrestation des Templiers, in eodem anno quo capti fuerunt (62). Il ne put donc assister à la réception de son compatriote, si, réellement, elle eut lieu en 1299.
62. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 575.

Nous n'avons pas trouvé trace de la déposition de Jean de Sancey devant les inquisiteurs, ni de sa comparution devant la Commission papale ; peut-être était-il mort avant l'arrestation ; peut-être Raoul de Gizy l'a-t-il confondu avec un autre Templier originaire de Sancey.

Nicolas de Sancey


Nicolas de Sancey était prêtre. Nous ignorons dans quelle commanderie il exerçait son ministère, lors de l'arrestation des Templiers, et quelle fut son attitude devant les inquisiteurs.

La première fois que nous le rencontrons, c'est à Paris, devant la Commission papale, le 13 février 1310.
Il avait été amené là de la baillie de Chaumont (63), au diocèse de Sens, avec Pierre de Sommevoire (64), prêtre, Pierre de Ville-sur-Terre (65), Robert de Macey (66), Jean de Ville-sur-Terre, Nicolas Musard, ses co-diocésains, et quelques autres Templiers des diocèses circonvoisins.
63. Probablement Chaumont-sur-Yonne, Yonne, Arrondissement de Sens, Canton de Pont-sur-Yonne.
64. Haute-Marne, Arrondissement de Vassy, Canton de Montier-en-Der.
65. Aube, Arrondissement de Bar-sur-Aube, Canton de Soulaines.
66. Aube, Arrondissement et Canton de Troyes.


Interrogés séparément, tous déclarèrent vouloir défendre l'Ordre, demandant avec instance qu'on leur rendit l'habit religieux et qu'on les admît aux sacrements (67).
67. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 66.

Nicolas de Sancey était encore dans les mêmes dispositions le 28 mars suivant, puisque son nom se trouve dans la liste des adhérents à la déclaration collective.
Nous perdons ensuite sa trace, ce qui nous autorise à penser qu'il mourut en prison, ou qu'il fut condamné par le concile de Sens à la détention perpétuelle, ou enfin qu'il périt sur le bûcher.

Jacques de Sancey


Encore un enfant du pays, et non le moins intéressant. Raoul de Gizy ne le nomme pas parmi les frères qu'il reçut dans l'Ordre ; il le connaissait, cependant, et il n'avait pas oublié son nom, puisque, nous venons de le voir, il le cite comme témoin de la réception de Jean de Sancey en 1299.

Sa mémoire est-elle fidèle sur ce point, ou bien est-ce Pierre de Cercelles qui est dans le vrai, quand il affirme que la réception de Jacques de Sancey eut lieu seulement en 1207 ?

Dans cette dernière hypothèse, pour laquelle nous ne cacherons pas nos préférences, il faudrait admettre les autres affirmations de Pierre de Cercelles, c'est-à-dire que la réception de Jacques eut lieu sous la présidence de Raoul de Gizy, dans une chambre de la maison de Troyes, et qu'il ne s'y passa rien d'illicite.

Quoi qu'il en soit, Jacques de Sancey, incarcéré à Tiers, diocèse de Sens, comparut devant la Commission papale le 14 février 1310, avec dix de ses co-détenus. Interrogés séparément, tous déclarèrent vouloir défendre l'Ordre, demandant, avec instance, qu'on leur permît de recevoir les sacrements et qu'on mît fin à leur détention.

« Je n'ai jamais avoué les fautes dont on nous accuse, dit Bertrand de Saint-Paul, du diocèse de Vienne, et je ne les avouerai jamais, parce que nous ne les avons pas commises. »
Et il ajoutait, dans un élan de foi sublime :
« Dieu opérerait un miracle, si la communion nous était donnée, et si vous entendiez contradictoirement ceux qui avouent et ceux qui nient. »

De son côté, Jacques de Sancey appela l'attention des commissaires sur ce fait, qu'à sa connaissance, vingt-cinq Templiers étaient morts, à la suite des tortures auxquelles ils avaient été soumis, propter tormenta et passiones (68).
68. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 69.

Même attitude dans la réunion générale du 28 mars.
Jacques de Sancey fut un des 546 Templiers qui, après avoir protesté contre les infamies imputées à l'Ordre, refusèrent énergiquement de nommer des procureurs, et son nom se trouve dans la liste des adhérents à la déclaration collective.

Soit désir de simplifier sa besogne, soit complaisance pour les agents du roi, la Commission persista dans sa résolution de traiter l'affaire avec des procureurs, mais au lieu d'appeler de nouveau tous ces vaillants, elle changea de tactique, comme nous l'avons déjà dit, et fit faire le siège de chaque prison par des notaires.

Le mercredi 1er avril 1310, deux de ces notaires se transportèrent dans la maison de l'abbé de Lagny, près de la porte du Temple, où Jacques de Sancey et dix de ses frères étaient détenus. A la demande qui leur fut faite, les prisonniers répondirent d'une voix unanime : « Nous ne pouvons, nous ne devons, ni ne voulons nommer des mandataires. Nous avons un chef et d'autres supérieurs ; nous voulons et devons rester sous leur obédience ; qu'on nous réunisse à eux et nous délibérerons. Si nous choisissons des procureurs, ce sera exclusivement parmi nos frères ; chacun de nous, du reste, est prêt à défendre l'Ordre selon ses moyens et selon ses vues.

« Nous demandons à être admis aux secours spirituels par la réception des sacrements; nous déclarons, en outre, que jusqu'à ce jour, tourments et promesses nous ont trouvés inébranlables, et que pas un de nous n'a avoué une seule des fautes qui nous sont imputées. »

Après cette réponse, à la fois si digne et si fière, les onze consentirent cependant à élire quatre d'entre eux : Jean de Lozon1 (69) Pierre de Landres (70), Laurent de Pruino (71) et Bernard de Saint-Paul (72), pour plaider la cause de l'Ordre devant la Commission, mais sous la réserve formelle que les autres Templiers, demeurés fidèles, en feraient autant. Dans le cas contraire, les quatre délégués devraient se borner à remettre à la Commission la défense écrite de chacun, et, afin de pouvoir la rédiger, ils demandèrent du parchemin et de l'encre (73).
69. Manche, Arrondissement de Saint-Lô, Canton de Marigny.
70. Landres-et-Saint-Georges, Ardennes, Arrondissement de Vouziers, Canton de Buzancy.
71. Probablement Provins.
72. Saint-Paul de Varces, Isère, Arrondissement de Grenoble, Canton de Vif, ou peut-être Saint-Pol, fief dépendant de la seigneurie de Gandicourt, à Belle-Eglise, Oise, Arrondissement de Senlis, Canton de Neuilly-en-Thelle.
73. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 129, 130.


Si on fit droit à leur demande, ce que rien n'indique dans le procès-verbal, les prisonniers durent se mettre, sans délai, à l'œuvre et rédiger leur défense.

Ce fut peine perdue


Non seulement les quatre délégués ne furent pas mandés devant la Commission, mais nous n'entendrons plus parler désormais ni des mandataires ni des mandants. La maxime : « débarrassons-nous de ce qui nous gêne », n'est pas si moderne que certains le supposent. Philippe le Bel et ses agents la connaissaient déjà, et le coup du concile de Sens, dont nous avons parlé, n'en fut en réalité que l'application plus ou moins déguisée.

Nous ne reviendrons pas sur la distinction machiavélique, faite par les agents du roi, entre l'Ordre du Temple et les Templiers eux-mêmes, distinction qui permit de soustraire les personnes, les individus, à la Commission papale, pour les livrer au Concile de Sens ; nous dirons de suite que ce Concile établit trois catégories parmi les Templiers.

Ceux qui, après avoir avoué, s'étaient ensuite rétractés, furent déclarés hérétiques relaps, livrés à la justice séculière et condamnés au feu.

Ceux qui, n'ayant jamais fait d'aveux, persistèrent dans leurs dénégations, furent condamnés à la détention perpétuelle, comme Templiers non réconciliés.

Quant aux autres, c'est-à-dire à ceux qui persistèrent dans l'aveu des turpitudes imputées à l'Ordre, ils furent, dit Raynouard, mis en liberté et récompensés, comme Templiers réconciliés (74).
74. Raynouard, opuscule cité, 100. — Ce fut plutôt un élargissement qu'une mise en liberté immédiate ; il importait, comme nous l'avons dit, de garder cette dernière catégorie de Templiers jusqu'à leur comparution devant la Commission pontificale.

Jacques de Sancey aurait dû être placé dans la seconde catégorie, puisque, d'après la déclaration collective du 1er avril, ci-dessus relatée, il n'avait jamais fait d'aveux. On lui en prêta sans doute, ou bien encore, la ligne de démarcation n'étant pas infranchissable, l'énergie de ses protestations le fit classer au nombre des témoins qu'il importait de supprimer, car il fut condamné au feu.

Combuslus Parisius cum aliis Templariis, brûlé à Paris avec d'autres Templiers, dit, en parlant de lui, Pierre de Cercelles, dans sa déposition du 19 février 1311.

Jacques de Sancey fut donc des cinquante-quatre Templiers condamnés le 11 et exécutés le 12 mai 1310, aussi nous tenons à reproduire, comme un hommage à sa mémoire, les lignes émues, qu'a inspirées à M. Raynouard, la mort de ces vaillants.

« Tous les historiens qui ont parlé de leur supplice, quelque opinion qu'ils aient, amis ou ennemis, nationaux ou étrangers, ont unanimement attesté le vertueux courage, la noble intrépidité, la résignation religieuse que montrèrent, jusqu'au dernier moment, ces martyrs de l'honneur. »

« Arrivés au lieu du supplice (75), ils voient les bûchers préparés, les torches déjà fumantes et agitées par les bourreaux ; ces chevaliers (76) ne se déconcertent pas. »
75. Ante oculos staret ignis et carnifex et, voce prœconià, consitenti promissa salus atque libertas, nemini ex omnibus, amicis et necessariis flentibus orantibusque, persuadere potuit ut irato cederent regi et confessione suà, suæ parcerent vitæ (Bocatius : de cas. vir. illust. lib. IX, cap. XXI).
76. C'est à tort que M. Raynouard les englobe tous sous ce titre de chevaliers; la plupart des cinquante-quatre n'étaient, comme Jacques de Sancey, que de simples frères servants.


« En vain, un envoyé du roi proclame la grâce et la liberté de tous ceux qui ne persisteraient plus dans leurs rétractations ; en vain les amis et les parents de ces infortunés, par les prières et les larmes, portaient l'attendrissement dans leur cœur : offres, menaces du roi, prières, larmes des parents et des amis, rien ne les ébranle ; invoquant Dieu, la Vierge et les Saints, ils entonnent l'hymne de la mort ; triomphant des plus cruelles douleurs, ils se croient déjà dans les cieux et leurs âmes s'exhalent avec leurs derniers chants (77).
77. Invocabant proinde Deum ac beatam Virginem et alios sanctos ; et sic vitam inter tormenta finïbant (Gesta Pontif. Leodiensium), tome II, page 347.

« Telle fut la fin honorable de ces illustres victimes ; leur sort fut décidé dans l'espace du lundi 11 mai 1310 au lendemain matin. C'eut été trop peu de temps pour des juges ; c'en fut assez pour des inquisiteurs (78). »
78. Raynouard, opuscule cité, pages 111, 112.

Cette dernière appréciation pourra paraître sévère, mais elle est juste, et nous n'hésitons pas à y souscrire. A ceux qui s'en scandaliseraient, nous rappellerons que l'histoire n'est pas la morale en action, c'est-à-dire une compilation, un choix de faits édifiants, mais une image exacte du passé. Dans le champ du père de famille, comme l'a fort bien dit l'abbé Houssaye (79), l'ivraie se mêle toujours au bon grain ; comment en reproduire l'exacte image, si l'on ne peint que des blés jaunissants ?
79. Le P. de Bérulle et l'Oratoire de Jésus, II, 528.

La devise du prophète : Viam veritatis elegi, doit être également celle de l'historien, et c'est par sa fidélité à cette devise qu'il se distingue du panégyriste.

Étienne de Sancey


Nous savons fort peu de chose sur Etienne de Sancey. En 1306 il assista à la réception de Baudouin de Gizy dans la maison du Temple de Lagny-le-Sec, et, en 1307, à celles de Jacques de Sancey, dans la chapelle de la maison du Temple de Troyes, et de Nicolas de Cerres à Sancey (80).
80. Michelet, Procès des Templiers, Tome II, page 129 : tome I, pages 575, 583.

Détenu dans le diocèse de Paris, il se présenta, le 9 février 1310, devant la Commission pontificale, et déclara vouloir défendre l'Ordre (81). Il est à croire que la mort vint, peu après, mettre fin à ses maux, ou qu'il fui condamné à la détention perpétuelle, car il n'est plus fait mention de lui dans les procès-verbaux de la Commission.
81. Michelet, Procès des Templiers, tome I, 60.

Au lieu d'Etienne de Sancey, Nicolas de Troyes cite Etienne de Verrières, demeurant dans la maison du Temple de Sancey, parmi les témoins de la réception de Nicolas de Cerres (82).
Peut-être ne faut-il voir, sous ces deux noms différents, qu'un seul et même personnage. Dans l'hypothèse contraire, il y aurait lieu d'ajouter le nom d'Etienne de Verrières à la liste des Templiers ayant résidé à Sancey. Nous n'avons d'ailleurs absolument rien découvert sur ce frère servant.
82. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 571.

Chrétien de Bissey


Chrétien de Bissey (83), en 1301 il assista à la profession religieuse de Jean de Pruino, à Payns, en 1304 à celle de Raynaud de Bergeron dans la chapelle du Temple de Corgemin (84), au diocèse de Langres, et, en 1307, à celle de Nicolas de Cerres à Sancey (85).
83. Bissey-la-Pierre, Côte-d'Or, Arrondissement de Châtillon, Canton de Laignes. Il y a, dans les pièces du procès, deux Templiers du nom de Chrétien : Chrétien de Bissey et Chrétien, tout court, c'est-à-dire sans désignation d'origine.
Le premier se dit meunier ; le second, d'après Nicolas de Cerres, fut portier de la maison de Sancey et précepteur de Villiers.
Cette différence dans les noms et dans les qualités semble indiquer deux personnages différents, et cette opinion se trouve corroborée par le fait que Chrétien de Bissey, dans sa déposition, ne parle ni de la maison de Sancey, ni de celle de Villiers.
Cependant, Pierre de Cercelles appelle Chrétien de Bissey le Templier qui figure parmi les témoins de la réception de Nicolas de Cerres, sous le nom de Chrétien, tout court.
D'autre part, Nicolas de Troyes affirme que le même. Chrétien de Bissey assista à la profession de Jean de Pruino dans la chapelle du Temple de Payns, et Chrétien de Bissey est muet sur cette maison comme sur les précédentes.
Enfin, Chrétien de Bissey, dans les pièces du procès, est donné tantôt comme du diocèse de Troyes (tome I, page 108), tantôt comme du diocèse de Langres (Procès des Templiers, tome I, pages 65, 283), auquel il appartenait réellement, par son origine comme par le lieu de sa profession.
En présence de ces contradictions, il nous a paru bon de prendre le parti le plus sûr et de donner place à Chrétien de Bissey dans notre travail, comme s'il avait certainement résidé à Sancey.
84. Lire Corgebin, aujourd'hui simple ferme avec château, dépendant de la commune de Brottes, Haute-Marne, Arrondissement et Canton de Chaumont.
85. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 571, 575, 591 ; tome II, page 370.


Chrétien de Bissey, meunier de profession, était, paraît-il, au mois d'août 1307, portier de la maison du Temple de Sancey et c'est à ce titre que nous devons le présenter à nos lecteurs.

Il est probable qu'il fut arrêté à Villiers, dont il était devenu précepteur, et que, comme la plupart de ses frères, il ne fit aucun aveu ni aux agents du roi, ni à l'inquisiteur.

Amené du Temple de Paris, devant la Commission pontificale, avec trente-quatre de ses codétenus, le 10 février 1310, il déclara vouloir défendre l'Ordre (86), et son nom se trouve glorieusement accolé à ceux des 545 Templiers, qui refusant de constituer procureurs, firent entendre leurs protestations et leurs doléances à la Commission, par la déclaration collective du 28 mars (87).
86. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 65.
87. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 108.


Il était des soixante-quinze frères détenus au Temple de Paris, lorsque le 31 mars, les notaires de la Commission s'y présentèrent.
Interrogés si, conformément aux désirs des commissaires, ils s'étaient entendus sur le choix de leur procureur, ils firent dicter aux tabellions la réponse suivante : « Nous avons un chef ; nous ne pouvons ni ne devons constituer procureur sans son autorisation. Nous sommes prêts à nous présenter nous-mêmes devant les Commissaires pour défendre l'Ordre. »

« On nous a lu la bulle du pape ; les horribles accusations qu'elle relate, sont injustes, fausses et mensongères ; elles ont été inventées, fabriquées par nos ennemis ; l'Ordre du Temple n'est pas et n'a jamais été souillé de pareils vices.
Ceux qui le prétendent, parlent comme des infidèles et des hérétiques, en vue de semer l'hérésie et une honteuse zizanie dans l'Eglise. »
« Nous sommes prêts à le prouver : nous défendrons l'Ordre de cœur, de bouche et par nos actes, en un mot selon la mesure de nos forces et de la façon la plus convenable. »
« Pour cela nous demandons notre mise en liberté. Il importe que nous puissions assister au concile général, ou que ceux qui ne pourront s'y rendre personnellement, y soient représentés par d'autres Frères ; il en sera certainement ainsi, si nous voyons s'ouvrir les portes de notre prison. »
« Tous les Frères, qui ont fait des aveux contre l'Ordre, ont menti ; il ne faut cependant pas les juger trop sévèrement, car ils ont été amenés à ces aveux par les tourments et par la crainte de la mort. Si quelques-uns n'ont pas été soumis personnellement à la torture, ils ont vu torturer les autres, et, dans la crainte de subir le même sort, ils ont dit tout ce que les inquisiteurs ont voulu. »
« Ils sont excusables, la torture d'un seul suffisant à terroriser la multitude qui en est témoin ; du reste, ils n'avaient qu'un moyen d'éviter les tourments et la crainte de la mort : le mensonge. Ce moyen, est-il étonnant qu'ils l'aient employé ? »
« Quelques autres, peut-être, ont été gagnés par nos ennemis, à force d'instances, à prix d'argent, par la flatterie, par de belles promesses ou par des menaces. »
« Tout cela est si public, si notoire, qu'on essaierait en vain de le cacher. »
« Nous demandons, par la miséricorde de Dieu, qu'on nous fasse justice, à nous qui sommes opprimés depuis si longtemps et si injustement, et, en bons et fidèles chrétiens que nous sommes, nous voulons être admis aux sacrements (88). »
88. Michelet, Procès des Templiers, tome I, 115, 116. Parmi les 75 Templiers qui firent cette fière déclaration, nous croyons devoir citer nos compatriotes Philippe de Ville-sur-Terre, dont nous perdons ensuite complètement la trace, et Nicolas de Troyes, qui plus tard finit par avouer qu'il avait renié Dieu, le jour de sa profession, sur l'ordre du frère servant de Gérard de Villiers, et à l'insu de ce dernier.

Ce que nous continuerons à appeler le coup du Concile de Sens, et surtout le sinistre auto-da-fée du 12 mai, lancèrent bientôt Chrétien de Bissey dans une autre voie. Le 19 mai, quarante-quatre Templiers se présentaient devant la Commission et déclaraient purement et simplement, sans la moindre explication, renoncer à la défense de l'Ordre. Chrétien de Bissey était du nombre (89).
89. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 282, 283. Citons également parmi les 44 : Nicolas de Troyes, Jean de Pont-l'Évêque, Pierre de Cercelles, Jean de Sainte-Geneviève, Barthélemy de Troyes et Pierre Picard, précepteur de la maison du Temple de Loages, au diocèse de Troyes.

Cette renonciation impliquait la culpabilité de l'Ordre ; il fallait nécessairement, pour être logique, et justifier ce revirement, avouer, sinon en totalité, du moins en partie, les fautes relevées par l'acte d'accusation. Chrétien de Bissey le comprit ; il consentit à quelques petits aveux, et, de suite, il fut absous et réconcilié par l'archevêque de Sens.

D'avocat il devint donc témoin à charge, et c'est à ce titre qu'il fut entendu par la Commission papale, qui, depuis le 3 novembre, avait repris ses séances interrompues pendant six mois.

Il fut des dix témoins qui comparurent le 8 février 1311 devant Mathieu de Naples et l'archidiacre de Trente, dans la maison des Frères mineurs de Paris. Avant d'être interrogés séparément, les dix déclarèrent collectivement ne vouloir en rien contredire leurs aveux et leurs dépositions devant l'Ordinaire. « Si nous le faisions, par ignorance ou autrement, dirent-ils, il ne faudrait pas nous l'imputer à faute ni à préjudice. » Et, la main sur le livre des Evangiles, ils jurèrent de dire la pure et pleine vérité (90).
90. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 511, 512.

Chrétien de Bissey ne fut pas interrogé le jour même, mais seulement le lendemain, 9 février. Il avait 40 ans. Il ne portait plus le manteau de Templier, qui lui avait été enlevé au
Concile de Sens, et sa barbe était rase. Après lecture de tous les articles de l'acte d'accusation, on l'invita d'abord à répondre sur les treize premiers et il le fit ainsi : « Etant meunier, je n'ai assisté à la réception d'aucun frère ; j'ignore donc si les accusations, que je viens d'entendre, sont fondées ; mais je ne le crois pas, car je n'en ai jamais entendu parler, et je ne serais certainement pas resté dans l'Ordre, si j'avais appris que de tels désordres y régnaient. »

« J'ai fait profession il y a eu 18 ans à la Purification, dans la chapelle du Temple d'Avalleur, en présence de trois frères servants de la maison : Gérald, laboureur, Dominique de Courban (91) et Guillaume, porcher. Je ne connais pas leurs surnoms et j'ignore si, actuellement, ils sont morts ou vivants. »
91. Côte-d'Or, Arrondissement de Châtillon-sur-Seine, Canton de Montigny-sur-Aube.

« La cérémonie fut présidée par le frère Humbert de « Monchelhi », précepteur du Temple de « Monchelhi » (92), et elle eut lieu de la manière suivante : « Lorsque j'eus demandé, à genoux, le pain, l'eau, la société et le pauvre vêtement des frères, me déclarant prêt à me faire le serviteur, l'esclave de l'Ordre, et à mourir pour Dieu, il me fut répondu : C'est une grave affaire : réfléchissez bien ; il vous faudra renoncer à votre » volonté propre, vous soumettre à celle d'un autre, remplir des devoirs pénibles et accepter de durs sacrifices. »
92. Il doit y avoir ici une erreur de copiste et il faut à notre avis lire précepteur d'Avalleur, au lieu de précepteur de Monchelhi. En effet, en 1291, le précepteur d'Avalleur s'appelait Humbert, et, puisque nous trouvons encore un Humbert à la tête de la maison en 1293, il est plus que probable que c'était le même religieux.

« Je me déclarai prêt à tout souffrir. »
« On me dit alors de réfléchir encore, de me tourner vers l'autel et de prier Dieu de m'indiquer la voie que je devais suivre. Je le fis et réitérai ma demande, mais je n'obtins encore que la même réponse. »
« On finit cependant, après m'avoir fait jurer, sur un livre, de dire la vérité, par me poser les questions suivantes : Etes-vous marié, ou engagé dans un autre ordre religieux ? »
« Avez-vous des dettes ? Etes-vous de condition servile, ou bien atteint de quelque infirmité cachée ? »
« Je répondis négativement. »
« Humbert me fit alors prononcer les vœux de chasteté, d'obéissance et de pauvreté, promettre avec serment d'observer les bonnes coutumes de l'Ordre et de garder le secret sur tout ce qui se passerait en chapitre, et il m'embrassa sur la bouche, ce que firent également les autres frères. »
« Il me dit ensuite que je devrais coucher avec des vêtements de lin, et me ceindre d'une petite corde, de n'importe quelle qualité et de n'importe quelle provenance (93), afin de ne pas toucher trop librement ma chair. »
93. Les frères couchaient couverts de leurs vêtements de dessous, c'est-à-dire de la chemise, retenue par une petite ceinture, des braies (caleçons) et des chausses. Un sac ou paillasse, un linceul ou drap, et deux couvertures, une étamine assez légère et une carpite plus épaisse, composaient leur literie. L'usage de la carpite, d'un matelas ou d'un grand manteau appelé esclavine, n'était autorisé que par faveur exceptionnelle. (Henri de Curzon, La Règle du Temple, XXIV.)

« Il m'indiqua combien de Pater j'aurais à dire, pour mes heures, et m'exposa les cas pour lesquels je pourrais être privé du saint habit, ou encourir d'autres peines. »
« Enfin je fus conduit derrière l'autel, pour y prendre l'habit de Templier. Lorsque j'en fus revêtu, que les frères se furent retirés, et que la porte eût été fermée, Humbert me montra une croix de bois, sans crucifix, et me commanda de renier Dieu. »
« Je refusai. »
« Il insista en me disant : « Il le faut ; du reste vous pourrez vous en confesser ensuite, si vous le voulez » Alors je reniai, de bouche, mais non de cœur. »
« Il m'ordonna de même de cracher sur la croix. Par maladresse volontaire, je crachai à côté. Quant aux baisers déshonnêtes, à la sodomie et autres infamies, on ne m'en parla nullement. »

« Je n'ai rien à dire de plus ; j'ajouterai cependant que le jour même de ma profession, après dîner, je me confessai à Pierre d'Avalleur, prêtre séculier, qui desservait notre chapelle (94), et à qui je m'adressais auparavant, lorsque j'étais au service des frères comme simple domestique. Il me donna l'absolution, m'imposant comme pénitence de jeûner au pain et à l'eau pendant trois ans, la veille des fêtes de la Sainte Vierge, et m'interdisant de demeurer là où de telles impiétés seraient en usage. J'obéis aux prescriptions de mon confesseur ; je ne sais s'il est encore vivant. »
94. Un clergé était attaché à l'Ordre du Temple, pour célébrer le service religieux et réciter devant les frères les heures canoniales. Ces prêtres relevaient directement du Saint-Siège et jouissaient de plusieurs privilèges honorifiques. A ces chapelains, qui faisaient une profession spéciale en entrant dans l'Ordre, il faut ajouter un nombre peut-être considérable de prêtres et de clercs, engagés à terme, sans autorité, sans droits spirituels sur les frères, mais utiles pour les offices et pour la récitation des prières aux repas, (Henri de Curzon, La Règle du Temple, XXII-XXIII.)

Glissant rapidement sur tous les autres articles, Chrétien de Bissey continue ainsi : « Je crois aux sacrements, et les autres Templiers y croyaient comme moi. J'estime que leurs prêtres célébraient validement et canoniquement, car j'ai vu fréquemment des prêtres séculiers les assister dans la célébration des saints mystères, et vice versa (95). »
95. On accusait les Templiers de ne pas croire au sacrement de l'Eucharistie, et on prétendait que leurs prêtres, en disant la messe, ne prononçaient pas les paroles de la consécration.

« Les frères qui n'avaient pas reçu le sacrement de l'Ordre, ne pouvaient pas nous absoudre, mais nos supérieurs pouvaient nous remettre les peines disciplinaires que nous avions encourues par nos fautes contre la règle. »

« Je ne crois nullement fondées les accusations touchant les baisers déshonnêtes, la sodomie et les idoles. »

« Ce qui est vrai, le voici. Nous promettions de ne jamais quitter l'Ordre ; les réceptions étaient clandestines, de là, soupçons contre nous ; nous jurions de ne pas révéler les secrets des chapitres, et, cela sous peine de nous voir enlever l'habit religieux. »

« Dans les maisons où j'ai passé, l'hospitalité était pratiquée et les aumônes se faisaient conformément à la règle. Il nous était défendu de rien acquérir par des moyens injustes, et de demeurer là où quelqu'un aurait été injustement déshérité. »

« Ce que le Grand-Maître ordonnait, en assemblée, était observé dans l'Ordre tout entier. »

« De grands scandales sont résulté des fautes qu'on nous impute, et des aveux faits, dit-on, sur ce point, par le Grand Maître et par d'autres Templiers. »

« J'avais demandé à défendre l'Ordre, parce que je ne croyais pas que ces pratiques coupables s'y étaient introduites. »

Suit le cliché sur la liberté, l'impartialité et le désintéressement absolus avec lesquels cette déposition a été faite, et la défense au témoin d'en révéler la teneur avant la publication des témoignages (96).
96. Michelet, Procès des Templiers, tome I, page 524 et suivantes.

Cette déposition me paraît celle d'un homme qui, obligé d'entrer dans la voie des aveux, pour éviter la mort sur le bûcher, ou la détention perpétuelle, ne s'engage qu'à regret dans cette voie, et avec la ferme résolution d'avancer le moins loin possible.

« Ma conviction, dit-il en résumé, est celle-ci : l'Ordre du Temple est innocent des infamies qu'on lui prête. Il est vrai que, le jour de ma profession, on m'a demandé de renier Dieu et de cracher sur la croix, mais c'est là un fait isolé, qui ne saurait peser sur l'Ordre tout entier. Ne faisons pas de l'exception la règle. »

En parlant ainsi, il satisfait tout à la fois, semble-t-il, et sa conscience et les agents du roi : sa conscience, puisque, sur la plupart des points, il prend la défense de l'Ordre ; les agents du roi, puisqu'il avoue deux fautes dont ils sauront bien tirer parti.

D'autre part, pour justifier la hardiesse de son argumentation, pour enlever à son refus de généraliser, ce qu'il pourrait avoir de téméraire ou de déplaisant, et surtout pour couper court à toute question indiscrète, il a recours à une tactique très habile : il affirme que sa profession de meunier ne lui permettait pas d'assister aux réceptions des frères et qu'il n'en a vu aucune, quand, en réalité, il avait assisté au moins à trois.

Mensonge ! Mais mensonge de diplomate ; n'en faisons pas un crime à Chrétien de Bissey ; félicitons plutôt les maisons du Temple d'Avalleur et de Sancey d'avoir eu, l'une comme meunier, l'autre comme porte-clefs, un homme que la flamme du bûcher seule a pu faire sortir du chemin de la vérité.

Raoul de Gizy


Raoul de Gizy (97), receveur des finances royales en Champagne, se donne, dans les pièces du procès, comme précepteur de Belvicinis, de Lagny-le-Sec (98) et de Sommereux ; jamais il ne prend le titre de commandeur du Temple de Troyes.
97. Aisne, Arrondissement de Laon, Canton de Sissonne.
98. Oise, Arrondissement de Senlis, Canton de Nanteuil-le-Haudouin.


Il l'était cependant dès 1294, et c'est bien lui qui, sous le nom de Raoul du Temple, commandeur de la baillie de Troyes et de Payns, donna alors à cens à Jaquinot, fils de feu Etienne de Bouilly (99), moyennant trois bichets d'avoine une géiine et trois deniers de coutume, une pièce de terre sise finage de Bouilly (100).
99. Aube, Arrondissement et Canton de Troyes.
100. Archives de l'Aube, 31 H 14 bis, folio 448.


Dans deux actes datés de 1303, il est qualifié « commandeur de Brie, de la maison de la chevalerie du Temple de Troyes et des appartenances d'icelle, commandeur de Brie et de Troyes, commandeur des maisons de la chevalerie du Temple en la baillie de Brie et de Payns (101). »
101. — Le premier de ces actes, daté du vendredi après l'Assomption, a pour objet un compromis passé entre Raoul et le seigneur de Saint-Mesmin (Aube, Arrondissement d'Arcis-sur-Aube, canton de Méry-sur-Seine), « touchant la pêcherie de la rivière »
— Le second, daté du samedi après la Saint-Martin d'hiver, relate la comparution de Raoul devant Pierre de Vauchassis et Pierre de Courcelles, bourgeois d'Ervy, arbitres élus pour trancher le différend survenu entre les Bénédictins de Saint-Benoît-sur-Loire (Loiret, Arrondissement de Gien, Canton d'Ouzouer-sur- Loire), et les Templiers, au sujet du gagnage d'Errey à Messon (Aube, Arrondissement de Troyes, Canton d'Estissac).
— Archives de l'Aube, 31 H 14 bis, folios 177 et 242.


Ce fut en qualité de receveur du Roi en Champagne qu'il vendit, en 1306, à Nicolas Clairin, épicier, le cimetière des Juifs de Troyes, appelé le Champ Madeleine (102).
102. Boutiot : Histoire de Troyes, tome II, page 45.

Tout nous porte à croire qu'en raison de sa dignité de commandeur, et de ses fonctions de receveur des finances royales en Champagne, Raoul de Gizy résidait habituellement à Troyes.

Seigneur de Sancey, il y venait très fréquemment ; il y avait même sa chambre, comme nous l'apprend Nicolas de Cerres, dans sa déposition, et ce fut lui qui y présida toutes les professions religieuses que nous venons de relater.

Raoul de Gizy dut être arrêté à Troyes ou dans les environs, puisqu'il fut incarcéré dans cette ville, où on ne l'aurait certainement pas amené d'un pays éloigné.

Détenu dans une chambre de la Tour, il fut interrogé, le mercredi 18 octobre, par le prieur des dominicains de Troyes, délégué du grand inquisiteur, en présence des notaires Jean Patriarche et Jean de Thonon, des frères prêcheurs, Jean du Clos, Jean de Courcemain (103), et Ancher de Chavanges (104), des chevaliers Jean de Charny (105) et Guy de Villamoroier, et aussi de Guy de Columeio, clerc de ce dernier.
103. Marne, Arrondissement d'Epernay, Canton de Fère-Champenoise.
104. Aube, Arrondissement et Canton d'Arcis-sur-Aube.
105. Aube, Arrondissement d'Arcis-sur-Aube, Canton de Méry-sur-Seine.


La déposition de Raoul de Gizy est de tout point semblable à celles de Nicolas de Cerres et de Jean de Sainte-Geneviève ; ce sont les mêmes aveux, les mêmes gémissements, les mêmes larmes, le même appel à la miséricorde et au pardon, la même circonstance atténuante invoquée : je n'ai pas agi librement, mais sous le coup de la terreur.

Aussi les notaires, qui ont écrit cette déposition à la suite de celles de Nicolas de Cerres et de Jean de Sainte-Geneviève, sur la même feuille de parchemin, n'ont pas même pris la peine d'en modifier la forme ; ils se servent des mêmes termes, c'est le même procès-verbal dans les parties essentielles, il est simplement abrégé sur quelques points de détail, ne faisant mention par exemple, ni du diocèse d'origine du prisonnier, ni de ses fonctions dans l'Ordre, ni de son dernier domicile, ni de la date, ni du lieu de sa profession, ni du
Templier qui la présida, ni des frères qui y assistèrent.

Pour tout le reste nous ne pourrions que nous répéter, comme les notaires l'ont fait, et il nous semble préférable de renvoyer nos lecteurs aux dépositions de Nicolas de Cerres et de Jean de Sainte-Geneviève.

Il est un point, cependant, sur lequel nous croyons devoir appeler leur attention : en parlant des trois baisers, Raoul de Gizy déclare formellement qu'ils étaient donnés, au frère qui entrait dans l'Ordre, par le dignitaire qui présidait la cérémonie.

Cette constatation est, selon nous, d'une importance capitale, et voilà pourquoi, dès maintenant, nous tenons à la souligner.

Nous avons vu que, trois jours après leur comparution devant l'inquisiteur, Nicolas de Cerres et Jean de Sainte-Geneviève durent subir un second interrogatoire devant un agent du roi, Guy de Villamoroier. On craignait sans doute de les voir revenir sur leurs aveux, et il importait de les leur faire renouveler, à quelques jours d'intervalle, avec la déclaration formelle qu'ils les avaient faits librement et sans contrainte.

On ne prit pas la même précaution avec Raoul de Gizy.
Pourquoi ? Sinon parce qu'on la jugea inutile, et que, son dévouement au roi étant connu, on n'avait pas à craindre la moindre rétractation.
Aussitôt donc qu'il eut entendu les aveux, Guy de Villamoroier, qui était là comme simple témoin, intervint comme agent du roi, et fit cause commune avec l'inquisiteur. A leur requête, les notaires relatèrent ce qui s'était passé, dans un acte en forme d'instrument public, et les requérants y apposèrent leur sceau, à côté des seins manuels desdits notaires, sans que les témoins, si scrupuleusement désignés, aient été appelés à corroborer cet acte de leur propre signature (106).
106. Archives nationale, J. 413, n° 16.

Conduit à Paris, Raoul de Gizy fut interrogé le 9 novembre, dans la maison du Temple, par l'inquisiteur Nicolas d'Annecy, en présence de plusieurs témoins, parmi lesquels nous signalerons le prieur des dominicains de Troyes, Jean d'Isle-Au-Mont.

Après avoir dit qu'il était âgé de 50 ans, que sa profession religieuse remontait à 22 ans et qu'elle avait eu lieu dans la Maison du Temple des Vallées (107), au diocèse de Troyes, sous la présidence d'Hugues de Paraud, alors précepteur d'Epailly (108), et en présence de plusieurs frères dont il ne se rappelait pas une commanderie de Templiers.
107. (Valleia), Les Vallées, commune de Bercenay-en-Othe, Aube, Arrondissement de Troyes, Canton d'Estissac.
C'est à tort que M. Boutiot (Histoire de Troyes, tome II, page 22) a identifié (Valleia) à Avalleur. On se demande en outre pourquoi, après avoir dit que Raoul de Gizy devint receveur du roi en Champagne, il ajoute : « à Troyes, à Payns, à Sancey, à Bonleu, au Mesnil-Saint-Loup, etc. », comme si tous ces pays n'étaient pas en Champagne.
108. Epailly, aujourd'hui simple ferme sur le territoire de Courban (Côte-d'Or, Arrondissemnt de Châtillon-sur-Seine, Canton de Montigny-sur-Aube), était jadis les noms, il renouvela purement et simplement les déclarations qu'il avait faites à Troyes relativement aux baisers, au reniement et à la sodomie.

Mais de nouveaux chefs d'accusation étaient venus s'ajouter à ceux qui pesaient déjà sur les Templiers lors de leur arrestation. On les inculpait notamment d'adorer une idole en forme de tête, et Raoul de Gizy eut à s'expliquer sur ce point.

— « Avez-vous vu la tête ? »
— « Oui, je l'ai vue dans sept chapitres, tenus par Hugues de Paraud et d'autres. »
— « Quel culte lui rendait-on » ?
— « Dès qu'on la leur montrait, tous les frères, ôtant leur capuce, se prosternaient pour l'adorer. »
— « Quelle était la figure de l'idole » ?
— « Si affreuse, si terrible à voir, qu'elle me parut être la figure d'un Maufé (démon). Chaque fois qu'elle me fut montrée, une telle frayeur, un tel tremblement s'empara de moi, que je pus à peine la regarder. »
— « Pourquoi les Templiers l'adoraient-ils » ?
— « Ils n'avaient pas à reculer devant cette impiété, puisqu'ils étaient allés plus loin en reniant Jésus-Christ. Pour moi, cependant, je ne l'adorai jamais de cœur. »
— « Pourriez-vous citer quelques noms de ceux qui l'adoraient » ?
— « Oui ; Gérard de Villiers, par exemple, et le frère servant qui était son compagnon. »
— « Combien avez-vous reçu de frères dans l'Ordre » ?
— « Dix ou douze. »
— « Avez-vous suivi le cérémonial observé dans votre propre profession » ?
— « Oui ; il y a cependant quelques frères que je ne voulus pas baiser au bas de l'épine dorsale, à cause de l'horreur que cet acte m'inspirait. Pour le reniement, les crachats et le reste, les choses se passèrent comme à ma propre réception. »
— « La violence, la crainte de la prison, de la torture, ou toute autre cause, ont-elles influé sur votre déposition, vous amenant à parler contre la vérité, ou bien à la taire » ?
— « Non ; j'ai parlé librement et j'ai dit la pure vérité (109). »
109. Michelet, Procès des Templiers, tome II, page 363 et suivantes

Après deux ans de détention, passés très probablement à Paris, dans la maison du Temple, Raoul de Gizy demanda à comparaître devant la Commission papale, qui venait de commencer son enquête. Il y fut conduit, avec plusieurs autres
Templiers, sous la garde du prévôt de Poitiers et de Jean de Jamville, le jeudi 27 novembre 1309.

Introduit le premier, sous les titres de précepteur de Belvicinis et de Lagny-le-Sec, et de receveur du trésor royal en Champagne, on lui demanda : « Pourquoi êtes-vous venu ? Voulez-vous défendre l'Ordre ? »

« Non, répondit-il, je n'ai nullement l'intention de défendre l'Ordre ; je ne veux dire que ce que j'ai dit ailleurs, dans ma confession. Si je suis venu, c'est que l'évêque de Paris nous a dit que tous ceux qui voulaient se présenter devant vous pouvaient le faire, et que j'étais curieux de vous voir (110). »
110. Michelet, Procès des Templiers, tome I, 35, 36.

La curiosité de Raoul ne fut sans doute pas pleinement satisfaite par cette première visite, car nous le voyons revenir devant la commission le 20 février suivant.
Son attitude est alors celle d'un homme hésitant, qui se tient sur la réserve, se demandant de quel côté le vent va souffler, et cherchant, avant tout, à ne pas se compromettre.

Il ne confirme pas ses déclarations antérieures, mais il ne les rétracte pas non plus. Il se borne à protester qu'il ne veut et n'entend rien dire contre le souverain Pontife, contre l'Eglise, le roi, ses fils ou ses frères, — nous aimerions mieux l'engagement sérieusement pris, de ne rien dire contre la vérité, — puis il ajoute, plus ou moins ironiquement : « Si vous voulez me rendre la liberté, me garantir contre tout emprisonnement, et me restituer les biens du Temple, dont je jouissais au moment de mon arrestation, je m'engage à comparaître devant vous chaque fois que vous me manderez (111). »
111. Michelet, Procès des Templiers, tome I, 82.

L'engagement était facile à prendre, et les avantages qui devaient en résulter pour le prisonnier, fort appréciables, mais les commissaires, estimant sans doute la proposition peu sérieuse, ne prirent pas même la peine de l'enterrer sous un non possumus.

Raoul de Gizy resta donc en prison et nous le retrouvons devant la commission papale le vendredi après l'octave de l'Epiphanie, 15 janvier 1311. Aux titres déjà connus de précepteur de Lagny-le-Sec et de receveur du Trésor royal en Champagne, il joint celui, — nouveau pour nous — de précepteur de Sommereux (112), au diocèse de Beauvais ; il omet, par contre, celui de précepteur de Belvicinis, qu'il avait pris l'année précédente. De plus, nous constatons qu'il n'était pas chevalier, mais simple frère servant, chose étonnante, étant données les fonctions importantes qu'il a remplies.
112. Oise, Arrondissement de Beauvais, Canton de Grandvilliers.

Il se présenta barbe rase et sans le manteau de Templier, qu'il avait quitté au concile de Sens, où il avait été absous et réconcilié par l'évêque de Paris.

Après lecture de tous les chefs d'accusation, — et la liste en était longue — on lui demanda de s'expliquer d'abord sur les quatre premiers et il le fit en ces termes : « Avant toute chose, je déclare persister dans les aveux que j'ai faits à l'évêque de Paris. »

« Oui, l'Ordre du Temple, saintement institué, a été confirmé et approuvé à Troyes, par l'autorité apostolique, en présence de saint Bernard et d'un grand nombre de prélats et de barons. »

« Tant que la règle y fut observée, il prospéra ; mais dans la suite des temps, je ne sais par le fait de qui, ni à quelle date précise, les abus relatés dans les quatre articles que vous venez de lire s'y introduisirent. »

« A chaque profession on apportait une croix, ou bien un missel sur lequel était peinte l'image du Crucifié, et celui qui présidait la cérémonie ordonnait au frère admis dans l'Ordre de renier Dieu ou Jésus-Christ, de cracher sur l'image ou sur la croix, et il était obéi. Quelquefois, cependant, les nouveaux frères, d'après leurs déclarations, reniaient de bouche et non de cœur, et ils crachaient à côté de la croix. »

« Le président leur disait ensuite que s'ils sentaient l'aiguillon de la chair, ils pouvaient avoir, entre frères, des rapports charnels, puis, sur son ordre, ils le baisaient sur la chair nue, entre le nombril et la poitrine. J'ai même entendu dire, mais je ne l'ai pas vu, qu'ils le baisaient quelquefois à l'anus. »

— « Comment savez-vous les choses que vous venez de nous dire » ?
— « D'abord par ma propre profession, qui eut lieu le dimanche après la Saint-Rémi, il y a 26 ans, dans la maison du Temple des Vallées, au diocèse de Troyes, sous la présidence d'Hugues de Paraud, alors précepteur d'Epailly, en présence des frères Pierre de Vauchelles (113), Geoffroy de Trachy (114), Mathieu de Pullencourt, Hugues le Bourguignon, Philippe de Manciaco (115) et d'un autre appelé Emoliande, tous défunts.
113. Oise, Arrondissement de Compiègne, Canton de Noyon.
114. Trachy-le-Mont ou Trachy-le-Val, Oise, Arrondissement de Compiègne.
115. Probablement Mancy, Marne, Arrondissement d'Epernay, Canton d'Avize.


« Lorsque j'eus demandé le pain, l'eau et la société des frères (116), Hugues de Paraud me dit : C'est une grave affaire ; réfléchissez bien. En entrant dans l'Ordre, vous renoncez à votre volonté propre ; quand vous voudrez être en deça de la mer, il vous faudra vivre au-delà, veiller quand vous voudriez dormir, jeûner quand vous voudriez manger, et autres choses semblables. »
116. Dans le texte on lit : Proborum.

« J'insistai. »
« Après avoir délibéré quelques instants avec les frères présents, Hugues de Paraud me dit : « Je vous admets », et il me fit prendre l'engagement, par vœu et par serment, prêté sur certain livre, de garder la chasteté, la pauvreté, l'obéissance, d'observer les coutumes de l'Ordre, ainsi que tous les points de la règle, d'aider, selon mes forces, soit en deçà, soit au-delà de la mer, à la conquête du royaume de Jérusalem, de ne pas demeurer là où quelque personne de noble condition serait injustement déshéritée, et de ne pas abandonner l'Ordre pour un autre, soit meilleur, soit moins bon, sans l'autorisation de mes supérieurs. »

« Après ce serment il m'ordonna de renier Dieu et de cracher sur la croix du missel, affirmant que c'était là un point de la règle. Comme je protestais, objectant qu'un tel acte était en opposition flagrante avec la sainteté de l'Ordre, il me dit : « N'ayez souci de cela ; ce n'est point votre affaire. »

« Alors je reniai, de bouche, mais non de cœur, et je crachai non sur la croix, mais à côté. »

« Il m'en coûta beaucoup d'agir ainsi, et mon affliction fut extrême ; j'aurais mieux aimé être mort au milieu de la mer, ou de toute autre façon. Aussi, quand je sortis, je pleurai amèrement, en présence de personnes étrangères à l'Ordre, qui se trouvaient là. On me demanda la cause de mes larmes, mais je ne voulus pas la révéler. »

« Après le reniement et les crachats, Hugues de Paraud m'ordonna de le baiser sur la chair nue, entre le nombril et la poitrine. Il ajouta même qu'un point de la règle me prescrivait de le baiser à l'anus. Je refusai et il n'insista pas. »

« Il me dit en outre que si j'étais brûlé par des désirs impurs, il m'était permis de chercher un rafraîchissement dans des rapports charnels avec les frères. Je ne le fis jamais et je ne sache pas que d'autres l'aient fait. »

« Enfin il me revêtit du manteau de l'Ordre, puis il m'embrassa sur la bouche, et les autres frères en firent autant. »

« J'ai moi-même admis dans l'Ordre de la même façon plusieurs frères, notamment : « Jean de Leniambe, dans la maison du Temple des Vallées, il y a seize ans, en présence des frères Geoffroy de Trachy, Humbert d'Avalleur (117), Martin de Beurville (118), Pierre de Vauchelles et autres, dont j'ai oublié les noms. »
117. Hameau de Bar-sur-Seine (Aube).
118. Haute-Marne, Arrondissement de Wassy, Canton de Doulevant.


« Jean de Sancey, dans la maison du Temple de ce village, il y a environ douze ans, en présence de Foulques de Troyes, de Jacques de Sancey et d'Etienne de Villiers, qui sont peut-être morts, peut-être vivants. »

« Foulques de Troyes, dans la maison de Sancey, il y a environ quatorze ans, en présence d'Humbert d'Avalleur, d'Étienne de Villiers et de Geoffroy de Trachy, peut-être morts, peut-être vivants. »

« Le frère appelé Tossanez, dans la maison de Langiville (119), au diocèse de Beauvais, il y aura sept ans, entre la Pentecôte et la Saint-Jean-Baptiste, en présence de Jean de Noilhac, prêtre, de Pierre de Langiville, de Paris de Bures (120), peut-être morts, peut-être vivants. »
119. Probablement Laigueville, Oise, Arrondissement de Clermont, cant. de Liancourt.
120. Bure-les-Templiers, Côte-d'Or, Arrondissement de Châtillon-sur-Seine, Canton de Recey-sur-Ource. — Paris de Bures s'offrit à défendre l'Ordre.


« J'observais ces pratiques, parce que les statuts les rendaient obligatoires (121), mais elles me déplaisaient beaucoup. Après la cérémonie, je prenais à part ceux que j'avais ainsi admis dans l'Ordre, et je leur recommandais de s'abstenir de tout commerce charnel avec leurs frères, rétractant ainsi l'autorisation que je leur avais donnée antérieurement. »
121. L'Ordre du Temple fut régi jusqu'à son dernier jour par des lois irréprochables vraiment monastiques et vraiment fort sévères. On n'a réellement rien retrouvé de ces fameux statuts secrets, malgré les recherches actives et intéressées des juges et des bourreaux. (Henri de Curzon, Règle des Templiers, XIII-XIV)

« J'ai vu recevoir de la même manière, par Hugues de Paraud et Gérard de Villiers, précepteur de France, quatre ou cinq frères dont j'ai oublié les noms. Je ne connais pas d'autre mode de réception et je crois que celui dont je viens de vous parler, était suivi dans toutes les maisons de l'Ordre. »

« Je l'ai souvent condamné dans mes entretiens avec Hugues de Paraud et Gérard de Villiers, leur disant que les professions devraient être publiques. Ils me répondaient : il faut se conformer à ce mode de réception, puisqu'il est prescrit par la règle ; vous savez bien qu'on ne peut la modifier sur aucun point, sans le Grand Maître et le convent d'outre-mer. »

— « Parlez-nous des 29 articles suivants, touchant les erreurs dogmatiques, la croix foulée aux pieds, le chat (122), les sacrements, les pouvoirs du Grand-Maître et les baisers. »
122. On accusait les Templiers d'adorer un chat, qui apparaissait quelquefois dans leurs chapitres.

— « J'ai déjà répondu sur ce dernier point et je n'ai rien à ajouter à ce que je vous ai dit. »
« A mon avis, les Templiers croyaient aux sacrements, et j'y crois moi-même. »
« A la fin des chapitres, le président faisait de nombreuses prières pour le pape, pour l'église et pour d'autres causes justes, suivant la coutume de l'Eglise. Ensuite, déposant son capuce et se tenant debout devant les frères, inclinés comme pour prier et pour demander pardon, il disait en langue vulgaire : « Beaus segnurs frères, toutes les choses que vous leysseez à diere pour la honte de la char, ou por la justice de la mayson, tel pardon comme je vous fayit, je vous ens fais de boun cuor et de bone volenté ; et Dieu qui pardona la Maria Magdalene ses péchiez, les vos pardoint, et vos pri que vos priez à Dieu qu'il me pardon les miens ; et nostre frère chapelans se lèvera et fera la solucion, que Dieus absolle lui et nous. »
« Alors, s'il y avait un prêtre, il se levait, faisait la confession générale en disant : « Confiteor », etc., et il terminait par les paroles de l'absolution : « Misereatur », etc.
« Lorsqu'il n'y avait pas de prêtre dans l'assemblée, le président disait : « Si un prêtre se fût trouvé parmi nos frères, il aurait fait l'absolution. »
— « Par cette absolution, donnée par un président non revêtu du caractère sacerdotal, les frères se croyaient-ils absous de certains péchés d'impureté, ou d'autres, non confessés ? »
— « Non ; et je ne me serais pas considéré comme absous de mes péchés non confessés, quand même cette absolution générale eût été donnée par un prêtre. »
« Les Templiers se confessaient et communiaient trois fois l'année ; mais ils devaient s'adresser à des prêtres de l'Ordre ; c'était seulement à défaut de ces prêtres, ou avec leur autorisation, qu'ils pouvaient se confesser à d'autres. »
— « Pourquoi donc, alors, le président du chapitre faisait-il l'absolution et prononçait-il les paroles susdites ? »

— « Parce que plusieurs d'entre nous violaient leur vœu de pauvreté et commettaient certaines fautes, qu'ils n'osaient pas avouer, soit par crainte des peines édictées par la règle, soit par pudeur. En effet, ces fautes entraînaient, comme châtiment, la discipline, donnée en plein chapitre par un prêtre. Les coupables devaient, pour cela, se mettre complètement à nu, à partir des bras, sur lesquels ils tenaient leurs vêtements ramassés. Beaucoup avaient honte de paraître dans cet état devant leurs frères, et voilà pourquoi ils ne révélaient pas leurs fautes en chapitre (123). »
123. Il est bon de rappeler, pour l'intelligence de ce passage, que les Frères qui avaient violé la Règle, sur un point quelconque, devaient déclarer leur faute en Chapitre et en demander pardon à genoux.
Cette confession purement disciplinaire, prescrite dans la plupart des Ordres religieux au moyen-âge, n'avait rien de commun avec la confession sacramentelle, aussi l'absolution que donnait le supérieur D'était pas l'absolution « a peccatis », mais simplement l'absolution « ab excessibus regularum », c'est-à-dire des fautes contre la Règle (Henri de Curzon, Règle des Templiers, XXIX-XXX. — élizé de Montagnac, op. cit., page 75).


— « Est-il vrai qu'on entrait dans l'Ordre et qu'on jurait de ne pas le quitter, sans avoir fait de noviciat ; que les réceptions étaient clandestines et que, de là, de graves soupçons planaient sur les Templiers ? (Règle, article 35 et suivant). »

— « Oui; on jurait de ne pas quitter l'Ordre ; on était de suite considéré comme profès, et les réceptions étaient clandestines ; je ne sais cependant si, pour cela, nous étions devenus suspects. »

— « La sodomie était-elle autorisée, voire même ordonnée ? (Règles articles 40-45). »

— « J'ai déjà répondu sur ce point, et je n'ai rien à dire de plus. Je ne crois pas que les Frères se soient jamais livrés entre eux à ces actes infâmes. »

— « Est-il vrai que, dans chaque province, les Templiers avaient des idoles, par exemple une tête, à une ou à trois faces, ou bien encore un crâne humain ?
— Qu'ils adoraient cette tête dans leurs chapitres, disant qu'elle pouvait les sauver, les enrichir, qu'elle faisait fleurir les arbres et germer les plantes ; que l'Ordre lui devait ses richesses ?
— N'entouraient-ils pas cette tête de cordelettes, qu'on remettait ensuite aux nouveaux profès, avec ordre de les porter continuellement sous leur chemise ? »

— « Il y a neuf ou dix ans, j'assistai, dans la semaine qui suivit la fête des apôtres S. Pierre et S. Paul, à un chapitre général tenu à Paris par Gérard de Villiers, précepteur de France. A la fin du chapitre, lorsque les assistants se furent agenouillés, un frère servant, attaché à la personne de Gérard, le frère Hugues de Besançon, si je ne me trompe, apporta une tête d'idole et la plaça sur un banc, près dudit Gérard. En la voyant, j'éprouvai une telle frayeur que je ne savais plus où j'étais, et que, baissant la tête, je sortis sans attendre l'absolution. J'ignore ce qui se passa ensuite. »

— « Quelle était la figure de cette idole ? »
— « Je n'en sais rien ; la frayeur m'empêcha de l'examiner, de me rendre compte. »
— « Auparavant, aviez-vous entendu parler de la tête ? »
— « Non. »
— « A votre avis, cette tête était-elle quelque chose de bon, ou quelque chose de mauvais ? »
— « Quelque chose de mauvais. »
— « N'avez-vous pas été réprimandé pour avoir ainsi quitté le chapitre ? »
— « Non ; je remplaçais alors le grand receveur des finances royales, et je pouvais entrer et sortir quand bon me semblait. »
— « Avez-vous demandé à ceux qui étaient restés ce que l'on fit avec la tête ? »
— « Non. »
— « Nommez les frères qui assistaient au chapitre. »
— « Je ne me rappelle pas ; je me souviens seulement de Gérard de Villiers et de Hugues, son frère servant. »

« Dans un autre chapitre tenu à Paris, l'année précédente ou l'année suivante, par Gérard de Villiers ou par Hugues de Paraud, mais plutôt par le premier, je vis la même tête. Je ne pourrais dire qui l'apporta ; mais dès que je l'aperçus, je me retirai. J'ignore ce qui se passa ensuite, et je ne me souviens pas de ceux qui assistaient au chapitre. »

— « Le président et les frères se levèrent-ils, ou firent-ils une révérence à la tête au moment où on l'apportait ? »

— « Non. »
— « Dans quoi fut-elle apportée ? »
— « Je ne sais plus ; il me semble cependant que ce fut dans un petit sac. Je ne pourrais dire non plus si elle était grande comme une tête d'homme, si elle était en métal ou en bois, ou si c'était un crâne humain. »
— « Parlez-nous des cordelettes ? (Règle articles 58-61). »
— « Nous devions coucher, vêtus de lin, et ceints d'une petite corde, qui nous était remise le jour de notre profession. J'ignore si ces cordes avaient touché à l'idole ; il n'en fut certainement pas ainsi de la mienne, que je croyais porter en signe de chasteté. »

— « Le mode de réception dont vous avez parlé était-il suivi partout ? Ceux qui ne voulaient pas s'y soumettre n'étaient-ils pas mis à mort ou emprisonnés ? Le secret ne vous était-il pas imposé sous les mêmes peines ? Quelle est la responsabilité des frères qui connaissaient ces abus ? Comment le devoir de l'aumône et celui de l'hospitalité étaient-ils remplis dans l'Ordre ? (Règle articles 61-100). »

— « Je crois que le mode de réception était le même partout. Nous nous engagions, par serment, à ne pas le faire connaitre ; j'ignore de quelle peine auraient été frappés ceux qui n'auraient pas voulu s'y soumettre, ou qui auraient été infidèles à leur serment. Entre nous, cependant, nous parlions souvent de cet étrange cérémonial, et nous sommes assurément coupables de négligence, car nous aurions dû réformer ces abus, ou les dénoncer à l'Eglise. »

« On était plus ou moins fidèle à faire les aumônes prescrites et à exercer l'hospitalité. L'année où le blé fut très cher, j'ai fait augmenter la somme fixée pour les aumônes, dans la maison de Lagny-le-Sec, bien que les frères me conseillassent le contraire. Gérard de Villiers, dans les baillies de Brive, de Mont-Soissons (124) et de Barbonne (125), a agi tout autrement que moi. »
124. Mont-de-Soissons, commanderie, commune de Serches, Aisne, Arrondissement de Soissons, Canton de Braisnes.
125. Marne, Arrondissement d'Epernay, Canton de Sézanne.


Sur les derniers articles de l'acte d'accusation (Règle articles 101 et suivants), Raoul de Gizy déposa ainsi : « Les chapitres se tenaient de jour, mais secrètement ; seuls les membres de l'Ordre y étaient admis ; on y célébrait une messe du Saint-Esprit, et un sermon y était prononcé par un religieux. Ils pouvaient se tenir de nuit, tempestive, lorsqu'une raison majeure le demandait, ou que les frères avaient à chevaucher contre les ennemis de la foi. »

« Je crois que tout ce que le Grand-Maître ordonnait en assemblée générale avait force de loi dans l'Ordre entier ; que de grands scandales sont résulté des abus relatés ; que le mode de réception, connu de tous les frères, ne l'était pas des étrangers ; enfin, j'ai entendu dire que plusieurs frères ont avoué les fautes qui nous sont reprochées. Pour moi, je m'en suis confessé à Lyon, lors du couronnement du Souverain Pontife, c'est-à-dire avant notre arrestation, et lorsque rien ne la faisait pressentir. »

— « Je me suis adressé à Jean de Dijon, religieux de l'Ordre des Frères Mineurs, et grand pénitencier du Pape. Il est, maintenant, dit-on, à la Cour romaine, et on peut l'interroger à ce sujet. »

« En entendant de tels aveux, mon confesseur, frappé de stupeur, se mit à se signer (comme on le fait en présence d'un démon), mais, finalement, il me donna l'absolution. Comme pénitence, il m'imposa de me donner fortement la discipline, en secret cependant, et de manière à ce que les frères ne pussent s'en apercevoir. Lorsque cela me serait impossible, je devrais jeûner et faire d'autres œuvres satisfactoires. »

« Il me défendit de recevoir désormais aucun frère de la manière susdite, et me demanda de travailler, dans la mesure de mes forces, à la suppression des abus dans la milice du Temple. »

« Je le promis, et, de fait, peu après, j'engageai Hugues de Paraud, qui se trouvait alors près de Lyon, à joindre ses efforts aux miens pour opérer cette réforme. »

« Il me répondit : « le Grand-Maître va venir d'Outre-Mer ; attendons son arrivée », et il jura, la main sur la croix de son manteau, que si le Grand-Maître refusait de prendre l'initiative, il la prendrait lui-même, certain à l'avance d'être suivi dans cette voie par tous les frères.

« Nous eûmes cet entretien dans la maison du Temple de Vaux (126), à six lieues au-delà de Lyon ; mais nous étions seuls, aucun témoin ne l'entendit et ne pourrait en déposer (127). »
126. Rhône, Arrondissement et Canton de Villefranche-sur-Saône.
127. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 394-402.


De la simple narration, passons à la critique.
Receveur des finances, c'est-à-dire fonctionnaire royal, autant et plus encore peut-être que religieux, Raoul de Gizy devait être gagné à la politique de Philippe-le-Bel, et faire cause commune avec les agents de la Couronne. A ce titre, nous aurions droit de le récuser comme témoin.

Ce droit, nous ne voulons pas en user.
Dans l'intérêt même de la vérité, il importe de retenir, dans leur intégrité, les trois dépositions que nous venons de transcrire. Elles constituent, en effet, un tel monument de fourberie, qu'elles vont tout-à-fait à l'encontre de ce que Raoul de Gizy veut établir. Ce qui en résulte, après une lecture attentive, ce n'est pas la culpabilité des Templiers, mais la mauvaise foi du témoin. Mentita est iniquitas sibi.

Relevons brièvement, à l'appui de cette assertion, les contradictions flagrantes dans lesquelles le receveur royal est tombé, les démentis qu'il se donne, et ceux qu'il reçoit.

Dans son premier interrogatoire, à la Tour de Troyes (18 octobre 1307), Raoul affirme que trois baisers, l'un au bas de l'épine dorsale, l'autre sur le nombril, le troisième à la bouche, étaient donnés au frère qui faisait profession, par le dignitaire qui recevait ses vœux et l'admettait dans l'Ordre.

Le mois suivant (9 novembre 1307), il renouvelle cette affirmation à Paris, devant l'inquisiteur Nicolas d'Annecy, disant que les choses s'étaient passées ainsi dans les diverses professions religieuses qu'il avait eu à présider, sauf cependant quelques exceptions, motivées par la répugnance qu'il éprouvait à donner le premier baiser.

Devant la Commission pontificale (15 janvier 1311), il tient un tout autre langage : l'agent devient le patient, et vice versa, c'est-à-dire que les baisers sont donnés, non plus par le président au nouveau Frère, mais par le nouveau Frère au président, ce qui, d'ailleurs, paraît moins invraisemblable.

En outre, il n'est plus question de trois baisers, mais d'un seul, donné entre le nombril et la poitrine. Raoul a bien entendu parler d'un baiser à l'anus, mais il ne l'a pas donné le jour de sa réception, et il n'a jamais vu aucun de ses frères le donner.

N'est-ce pas là ce qu'on peut appeler se contredire à plaisir ? Et de telles variations ne sont-elles pas plus que suffisantes pour discréditer et disqualifier un témoin ?

La Commission pontificale n'avait sans doute pas sous les yeux les procès-verbaux des deux premières enquêtes faites par l'Inquisition, car il lui eût été facile de relever ces contradictions, et si, réellement, son impartialité et son désir de faire la lumière s'étendaient au-delà de la crainte de déplaire au roi, elle eût mis Raoul de Gizy en demeure de les expliquer. Peut-être aurions-nous ainsi la clef du mystère, le mot de l'énigme.

Ce mot, que la Commission, volontairement ou non, ne nous a pas laissé, nous l'avons cherché et, au moins sur un point, — le point principal, — nous croyons l'avoir trouvé.

Le voici :
Dans ses deux premiers interrogatoires, Raoul de Gizy a parlé conformément à l'acte d'accusation dressé par les agents du roi ; en fonctionnaire dévoué, il a confirmé purement et simplement les méfaits imputés aux Templiers.

En effet, que lisons-nous dans les lettres du 14 septembre 1307, portant l'ordre d'arrestation ? Ceci : « Les Templiers crachent sur le Crucifix et le renient trois fois lors de leur réception. Puis, dépouillant les vêtements qu'ils portaient dans le siècle, et s'offrant nus à leur visiteur ou à son remplaçant, chargé de procéder à leur réception, ils sont baisés par lui trois fois : une fois au bas de l'épine du dos, ensuite sur le nombril et enfin sur la bouche (128).
128. « Ter abnegant Christum, ter in faciem spuunt ejus. Et postmodum exutis vestibus quos in seculari habitu deferebant, nudi in visitatoris, aut vicem ejus gerentis, qui eos ad professionem recipit, presentià constituti, in posteriori parte spine dorsi primo, secundo in umbilico, et demum in ore, in humane dignitatis opprobrium, juxta prophinum ordinis sui ritum deosculantur ab ipso. »
(Circulaire de Philippe le Bel accompagnant l'ordre d'arrestation des Templiers et dont lecture fut donnée au peuple. Editions Boutaric dans Revues des questions historiques, tome X, page 329.)


L'accusation est précise : les trois baisers sont reçus et non donnés par le récipiendaire, et cela d'après les statuts de l'Ordre.
Le roi l'affirme et Raoul de Gizy l'avoue.
Si le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable, c'est seulement par exception, comme le mot quelquefois l'indique, et il y a dans l'invraisemblance des limites qu'il ne faut pas dépasser.
On le comprit, et bientôt on jugea prudent de sortir de l'exception pour rentrer dans la règle.

L'acte d'accusation fut donc quelque peu modifié. Celui remis par le pape aux membres de la Commission d'enquête, mentionnait non plus les trois baisers réglementaires, c'est-à-dire prescrits par les statuts, mais tantôt un, tantôt deux, tantôt trois ; et ces baisers étaient donnés, quelquefois par le président au récipiendaire, d'autres fois par le récipiendaire au président.

C'était ouvrir une nouvelle voie à ceux qui s'étaient imprudemment engagés dans la première. Raoul de Gizy s'empressa d'y entrer, heureux de pouvoir, en intervertissant les rôles, laver la honte dont il s'était couvert dans ses premiers aveux (129).
129. En octobre 1307 dix Templiers reconnurent à Paris devant les inquisiteurs avoir reçu les trois baisers, du visiteur ou de son délégué, ce sont: Raoul de Gizy, Jean de Turno, trésorier du Temple de Paris, Imbert de Saint-Joire (Meuse), précepteur de la baillie de Chalons, Dominique de Dijon, gardien de la maison de Joigny, Raoul de Grandvillar, du diocèse d'Amiens, Jean de Sivrey, du diocèse de Sens, Mathieu de Tabulla, du diocèse de Beauvais, Nicolas de Cerres, Jean de Sainte-Geneviève et Jean de Valle-Bellaudi.

Or, de ces dix témoins à charge, les quatre premiers ont parlé dans un sens tout opposé devant la Commission pontificale : Raoul de Gizy en intervertissant les rôles, comme nous venons de le voir ; Jean de Turno en déclarant avoir baisé non le président, mais frère Guillaume Fabri, sur le sein gauche, ou le sein droit, vêtements interposés ; Imbert de Saint-Joire en niant purement et simplement tout baiser déshonnête ; Dominique de Dijon en disant avoir reçu les baisers sur la bouche et sur les épaules, vêtements interposés.
(Michelet, Procès des Templiers, tome I, 68, tome II, 132, 407, 597, 633 ; tome II, 315, 366, 368).

Des six autres, cinq rétractèrent, au moins implicitement, leurs aveux, en déclarant vouloir défendre l'Ordre : ce sont Raoul de Grandvillar, qui dut mourir sur le bûcher, Jean de Sivrey, Mathieu de Tabulla, Nicolas de Cerres et Jean de Sainte-Geneviève.
(Michelet Procès des Templiers, tome I, 64, 65, 67, 77, 104, 105, 110, 134, 494 ; tome II, 354, 368, 381).

Quant au dixième, Jean de Valle-Bellaudi, il n'est plus fait mention de lui dans les pièces du procès après son aveu ; il ne comparut pas une seule fois devant la Commission et n'eut par conséquent ni à le confirmer, ni à le rétracter.
(Michelet, Procès des Templiers, tome II, 359).

Il déclara donc dans son troisième interrogatoire que, lors de son admission dans l'Ordre, il avait donné au président un baiser seulement, entre le nombril et la poitrine, qu'il avait été lui-même baisé sur la bouche par tous les frères présents, et que les choses s'étaient passées de la même façon dans toutes les professions qu'il avait eu à présider.

Cet aveu était moins déshonorant, pour lui, que les premiers, mais qui oserait prétendre qu'il était plus conforme à la vérité ?

Les contradictions de Raoul de Gizy relativement à l'agent, au nombre et à la place des baisers, ne sont pas les seules que nous ayons à relever. D'autres suivent, non moins flagrantes, non moins cyniques.

Par exemple, devant les inquisiteurs, il affirme avoir vu la tête dans sept chapitres, tenus par Hugues de Paraud et d'autres dignitaires. A la vue de l'idole, les frères, ôtant leur capuce, se prosternaient pour l'adorer, et il l'adora lui-même, mais non de cœur.

Devant la Commission papale, ce n'est plus dans sept chapitres, mais dans deux seulement, tenus, l'un par Gérard de Villiers, l'autre par le même, ou par Hugues de Paraud, mais plutôt par le premier.

Raoul a été tellement effrayé, que, de suite, il est sorti du chapitre ; il n'a donc pas adoré l'idole ; de plus les frères ne se sont pas inclinés devant elle, au moment où on l'apportait, et il ignore s'ils l'ont adorée après son départ. Autant de contradictions que d'affirmations.

Devant les inquisiteurs, Raoul affirme avoir reçu dans l'Ordre dix ou douze frères ; devant la Commission pontificale, il n'en nomme plus que quatre, dont la profession remontait à 7, 12, 14 et 16 ans.

Il ne parle pas des réceptions dont il aurait dû plus facilement se souvenir ; celle, par exemple, de Nicolas de Cerres, qui avait eu lieu quelques mois seulement avant l'arrestation des Templiers.

Pourquoi ces omissions ? Pourquoi cette sélection ?

La Commission pontificale, qui aurait pu utilement poser ces questions, ne l'a pas fait, laissant ainsi le champ ouvert à toutes les conjectures.
N'entrons pas dans cette voie et bornons-nous à dire que, d'après le relevé que nous en avons fait sur les actes du procès, ce n'est ni quatre, ni douze, mais vingt-deux frères qui furent reçus dans l'Ordre par Raoul de Gizy.

Nous pourrions encore faire remarquer que les trois reniements et les trois crachats, avoués devant les inquisiteurs, se réduisent à un seul devant la Commission pontificale, et que Raoul de Gizy, qui, en 1307, ne se souvenait pas des frères qui avaient assisté à sa profession, en nomma cinq en 1311, avec la certitude qu'ils ne le contrediraient pas, puisque tous les cinq étaient morts ; mais à quoi bon insister ? La mauvaise foi de Raoul de Gizy nous parait amplement démontrée, et au lieu de servir la cause du roi, elle sert admirablement celle des Templiers.

En effet, si un faux témoignage n'est pas une preuve absolue de l'innocence de l'accusé, contre lequel il est porté, c'en est au moins une grave présomption, et, dans l'espèce, on est autorisé à penser que si les gens du roi ont cherché et trouvé un faux témoin, ils ont pu tout aussi bien en chercher et en trouver vingt.

En résumé, sur les dix Templiers se rattachant, par un lien quelconque, soit au village, soit à la Maison de Sancey, un, Jean de Sancey, doit être éliminé, comme n'ayant pas pris une part active au procès ; il est en effet simplement nommé, une seule fois, comme témoin d'une réception, dans les actes de l'enquête.

Deux doivent être récusés : Jacques de Troyes, comme transfuge, et Raoul de Gizy, comme faux témoin.

Deux, soumis à la procédure inquisitoriale, ont fait des aveux qu'ils ont rétractés ensuite et sans retour, devant la Commission pontificale ; ce sont : Nicolas de Cerres et Foulques de Troyes.

Deux, Jean de Pont-l'Évêque et Chrétien de Bissey, eurent une conduite tout opposée : après s'être fait inscrire comme défenseurs de l'Ordre, ils renoncèrent à leur généreux dessein, effrayés par l'affreux auto-da-fée du 12 mai, et ils finirent par avouer, sur deux points seulement de l'acte d'accusation : le reniement de Notre-Seigneur et les crachats sur le crucifix.

Deux, Etienne et Nicolas de Sancey, furent également des 546 qui s'offrirent pour la défense de l'Ordre ; nous ne voyons pas qu'ils revinrent sur leur décision, et nous n'avons aucune raison de le penser. Ce qui nous paraît probable, c'est qu'ils furent condamnés à la détention perpétuelle, ou qu'ils moururent en prison, entre les 9-12 février 1310, dates de leur déclaration, et le 9 novembre de la même année, date de la reprise de l'enquête pontificale, car, comme nous l'avons dit, il n'est plus fait mention d'eux dans les procès-verbaux de la Commission.

Quant au dixième, Jacques de Sancey, il affirma courageusement l'innocence de l'Ordre, non seulement jusqu'à la torture, mais jusqu'à la mort, et quelle mort ! La mort sur le bûcher.

Ainsi, après enquête sérieuse, les aveux partiels et in extremis de Jean de Pont-l'Évêque et de Chrétien de Bissey, sont les seules charges qui-restent contre les Templiers de Sancey ; mais ces aveux, intéressés et contradictoires, nous paraissent d'un poids bien léger, à côté du témoignage invariable, désintéressé et héroïque de Jacques de Sancey.

Ayant à choisir entre ces témoins, il nous semble que tout lecteur impartial dira comme nous, et sans la moindre hésitation : « Je crois celui qui n'a pas varié, même sous la flamme du bûcher ; il a sacrifié sa vie à la vérité, tandis que, selon toute apparence, les autres ont sacrifié la vérité à leur vie ou à leur liberté. »

Et maintenant quelle sera la conclusion de notre travail ?
Affirmerons-nous que les Templiers étaient innocents ?
Non ; nous n'avons pas jusqu'à ce point oublié les règles de la logique.

Notre enquête n'étant que partielle, l'innocence générale de l'Ordre ne saurait en résulter comme conséquence. Tout ce que nous pouvons dire, c'est que, après mûr examen, en ce qui concerne la maison de Sancey, aucune charge sérieuse ne reste debout contre l'Ordre du Temple.

On nous objectera peut-être que, même dans les limites que nous avons voulu lui donner, notre travail est incomplet et qu'aux dix Templiers que nous avons présentés à nos lecteurs, il conviendrait d'en ajouter quatre autres : Robert de Sancey, Arnoux de Sancey, Guy de Dourdan et Dreux. Ils sont en effet mentionnés par M. Boutiot, les deux premiers comme originaires de Sancey, et les deux autres comme précepteurs du Temple de ce village (130).
130. Boutiot : Histoire de Troyes, tome II, page 8.

A cela nous répondrons :
Si nous n'avons pas de raisons d'éliminer Robert de Sancey, nous n'en avons pas non plus pour l'admettre sur notre liste, car il est cité une seule fois dans les pièces du procès, et sans indication de diocèse, de sorte que rien ne nous autorise à le revendiquer comme nôtre (131).
131. Michelet, Procès des Templiers, tome I, pages 118, 119. — Enfermé avec vingt autres Templiers dans la maison de l'évêque de Beauvais, sise entre l'église Sainte-Geneviève et le couvent des Frères Prêcheurs, Robert de Sancey et ses codétenus refusèrent de constituer procureurs, quand, le 31 mars 1310, ils reçurent la visite des notaires envoyés par la Commission papale. Robert doit donc être compté parmi les défenseurs de l'Ordre.

Le nom de Dreux ne se trouve également qu'une seule fois dans les documents édités par Michelet. Cité, par le frère Lambert de Cormellis, au nombre des témoins qui, en 1303, assistèrent à la profession d'Hugues de Nanteuil dans la maison du Temple de Cheroy, il est ainsi qualifié : Droco, preceptor domus de Scinhi, diocesis Trecensis, Dreux, précepteur de la maison de Scinhi, diocèse de Troyes.
M. Boutiot a traduit Scinhi par Sancey. La traduction est un peu libre, on en conviendra, et les mots diocesis Trecensis ne sauraient suffisamment la justifier.

Arnoul de Sanciaco ou de Sanceyo adhéra à la déclaration collective et résista, avec ses codétenus, aux instances des notaires, qui leur demandaient de constituer des procureurs ; mais, d'après les actes du procès, il appartenait au diocèse de Sens, Senonensis ; il n'était donc pas de Sancey près Troyes (131).
132. Michelet, Procès des Templiers, tome I, 109 ; tome II, 130.

Même réflexion pour Guy de Dourdan. La maison de Sanceyo, dont il fut précepteur, était du diocèse de Sens. Plus favorisée que la nôtre, elle avait une chapelle, et c'est dans cette chapelle qu'eut lieu, en présence de Guy, la réception d'Arnoul de Mondeville (133)
133. Michelet, Procès des Templiers, tome I, 411.

Si nous en croyons les actes du procès, les Templiers avaient donc un établissement dans un village du diocèse de Sens, appelé tantôt Sanciacum, tantôt Sanceyum, et c'est à ce village, et non à Sancey près Troyes, qu'Arnoul et Guy de Dourdan doivent être rattachés.

Du reste, en fût-il autrement, et les quatre Templiers en question eussent-ils réellement, comme l'affirme M. Boutiot, appartenu, à un titre quelconque, à notre Sancey, que les conclusions de notre travail n'en seraient en rien modifiées.

En effet, Dreux et Guy de Dourdan doivent être mis hors de cause, et nul ne peut dire quelle fut, ou quelle eût été leur attitude, puisqu'il ne reste pas trace de leur comparution, soit devant le tribunal de l'Inquisition, soit devant la commission pontificale. S'ils ne sont pas pour nous, ils ne sont donc pas non plus contre nous.

Robert et Arnoul, au contraire, ont nettement pris position devant la commission ; ils ont déclaré vouloir défendre l'Ordre ; peu importe d'où ils viennent, ce sont des auxiliaires, qui militent en faveur de nos conclusions, et nous les saluons comme tels.
Sources : A. PÉTEL. Revue de Champagne et de Brie : histoire, biographie, archéologie, documents inédits, bibliographie, beaux-arts, pages 18 à 82. XXVIe année, 2e série, Tome XIII. Arcis-sur-Aube 1901 - BNF

 

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