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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Le royaume Franc de Jérusalem

 

Royaume Franc de Jerusalem 1099-1116
Le pays dans lequel venaient de s'établir les croisés, et que les souvenirs de la religion rendaient cher aux peuples de l'Occident, formait, dans l'antiquité, le royaume d'Israël
Israël
. Lorsque cette contrée fut soumise aux aigles romains, ses nouveaux maîtres ajoutèrent au nom que lui avaient donné les Juifs, celui de Palestine.
Elle avait pour limites, au midi, le désert sablonneux qui sépare la Judée de l'Egypte ; à l'orient, le pays d'Arabie ; elle était bornée à l'occident par la Méditerranée, au nord par les montagnes du Liban.

Au temps des croisades, comme aujourd'hui, une grande partie du sol de la Palestine présentait l'aspect d'une terre sur laquelle étaient tombées les malédictions du ciel. Cette terre, autrefois donnée au peuple élu de Dieu, avait plusieurs fois changé d'habitants ; toutes les sectes, toutes les dynasties musulmanes s'en étaient disputé la possession les armes à la main ; les révolutions et la guerre avaient amoncelé les ruines dans sa capitale et dans la plupart de ses villes ; les croyances des peuples musulmans et des peuples chrétiens semblaient seules donner quelque prix à la conquête de la Judée ; l'histoire cependant doit se défendre de l'exagération avec laquelle certains voyageurs ont parlé de la stérilité de ce malheureux pays.

Dans l'état où se trouvait la Judée, si son territoire eût été soumis tout entier aux lois de Godefroy
Godefroy de Bouillon
, le nouveau roi aurait pu rivaliser de puissance avec la plupart des princes musulmans de l'Asie ; mais le royaume naissant de Jérusalem n'était formé que de la capitale et d'une vingtaine de villes ou bourgs du voisinage. Plusieurs de ces villes se trouvaient séparées les unes des autres par des places qu'occupaient encore les infidèles. Une forteresse, au pouvoir des chrétiens, était voisine d'une forteresse où flottaient les étendards de Mahomet. Dans les campagnes habitaient des Turcs, des Arabes, des égyptiens, qui se réunissaient pour faire la guerre aux sujets de Godefroy. Ces derniers étaient menacés jusque dans les cités, presque toujours mal gardées, et se trouvaient sans cesse exposées à toutes les violences de la guerre. Les terres restaient incultes, toutes les communications étaient interrompues. Au milieu de tant de périls, plusieurs des Latins abandonnaient les possessions que leur avait données la victoire, et pour que le pays conquis ne manquât pas d'habitants, surtout au moment du danger, on fut obligé de fortifier l'amour de la nouvelle patrie par l'intérêt de la propriété. Toute personne qui avait séjourné un an et un jour dans une maison et sur une terre cultivée devait en être reconnue légitime possesseur ; tous les droits de possession se trouvaient anéantis par une absence de même durée.

Le premier soin de Godefroy fut de réprimer les hostilités des musulmans, et de reculer les frontières du royaume dont on lui avait confié la défense. Par ses ordres, TancrèdeMerry-Joseph Blondel - Musée de Versailles
Tancrède de Hauteville
entra dans la Galilée, et s'empara de Tibériade et de plusieurs autres villes voisines du Jourdain. Pour prix de ses travaux, il obtint la possession du pays qu'il venait de conquérir et qui, dans la suite, fut érigé en principauté.

« Arsur, nom donné par les croisés, en arabe : Arsouf, pour les Israéliens : Tel Arshaf. »
Arsur
Arsur
, ville maritime située entre Césarée et Joppé, refusait de payer le tribut imposé après la victoire d'Ascalon : Godefroy et ses chevaliers allèrent mettre le siège devant la place. Déjà les béliers et les tours roulantes étaient dressés devant les remparts ; plusieurs assauts avaient été livrés, quand les assiégés employèrent un moyen de défense auquel on ne s'attendait pas : Gérard d'Avesnes, qui leur avait été donné en otage par Godefroy, fut attaché à la pointe d'un mât très-élevé qu'on plaça devant la muraille même où devaient se diriger tous les coups des assiégeants. A la vue d'une mort inévitable et sans gloire, ce malheureux chevalier poussa des cris douloureux, et conjura son ami Godefroy de lui sauver la vie par une retraite volontaire. Ce spectacle cruel déchira l'âme du roi de Jérusalem, mais n'ébranla point sa fermeté et son courage. Comme il était assez près de Gérard d'Avesnes
Gérard d'Avesnes
pour se faire entendre de lui, il l'exhorta à mériter, par sa résignation, la couronne du martyre.
« Je ne peux pas vous sauver, lui dit-il ; lors même que mon frère Eustache serait à votre place ; je ne pourrais le délivrer de la mort. Mourez donc, illustre et, brave chevalier, avec la résignation d'un héros chrétien ; mourez pour le salut de vos frères et pour la gloire de Jésus-Christ. » Ces paroles de Godefroy donnèrent à Gérard d'Avesnes le courage de mourir ; il recommanda à ses anciens compagnons d'offrir au saint sépulcre son cheval de bataille et ses armes, et demanda qu'on fit des prières pour le salut de son âme (1).
Godefroy et tous les guerriers chrétiens attaquèrent vigoureusement la ville ; mais ils furent repoussés. Bientôt les neiges et les pluies de l'hiver vinrent les forcer de lever le siège. Godefroy regagna tristement Jérusalem, avec ses chevaliers, déplorant le trépas inutile de leur compagnon d'armes « Mais une semaine ou deux après leur retour dans la ville sainte, quelles furent leur surprise et leur joie devoir arriver, sur un beau palefroi, le brave Gérard d'Avesnes dont ils se reprochaient la mort ! Les habitants d'Arsur, touchés de la constance et de l'héroïque résignation du chevalier franc, l'avaient détaché du mât où il était suspendu, et l'avaient fait conduire à l'émir d'Ascalon, qui le renvoyait au roi de Jérusalem. Godefroy le reçut avec une grande joie, et, pour récompenser son dévouement, lui donna le château de Saint-Abraham, bâti dans les montagnes de la Judée, au sud-est de Bethléem (2).
Pendant le même siège d'Arsur, plusieurs émirs, descendus des montagnes de Naplouse et de Samarie, vinrent saluer Godefroy et lui offrir des présents, tels que des figues et des raisins cuits au soleil. Le roi de Jérusalem était assis à terre, sur un sac de paille, sans appareil et sans gardes. Les émirs témoignèrent leur surprise, et demandèrent comment un aussi grand prince, dont les armes avaient ébranlé tout l'Orient, était humblement couché à terre, n'ayant pas même un coussin ni un tapis de soie.
« La terre d'où nous sommes sortis et qui doit être notre demeure après la mort y répondit Godefroy, ne peut-elle pas nous servir de siège pendant cette vie ? » Cette réponse, qui semblait avoir été dictée par le génie même des Orientaux, ne pouvait manquer de frapper vivement les émirs. Pleins d'admiration pour tout ce qu'ils avaient vu et entendu, ils quittèrent Godefroy, en lui demandant son amitié ; et dans Samarie on s'étonna qu'il y eût tant de simplicité et de sagesse parmi les hommes de l'Occident.
Dans le même temps, la renommée racontait beaucoup de merveilles sur la force de Godefroy : on l'avait vu, d'un seul coup de sa large épée, abattre la tête des plus grands chameaux. Un émir puissant parmi les Arabes voulut juger le fait par lui-même, et vint prier le prince chrétien de renouveler devant lui le prodige. Godefroy ne dédaigna point de satisfaire la curiosité de l'émir musulman, et, d'un seul coup de son glaive, il trancha la tête d'un chameau qu'on lui avait amené. Comme les Arabes paraissaient croire qu'il y avait quelque enchantement dans l'épée de Godefroy, celui-ci prit l'épée de l'émir, et la tête d'un second chameau roula sur le sable. Alors l'émir déclara hautement que tout ce qu'on avait dit du chef des chrétiens était véritable et que jamais homme ne fut plus digne de commander aux nations. J'ai vu, dans l'église du Saint-Sépulcre, cette terrible épée qui, tour à tour, abattait les tètes des chameaux et pourfendait les géants sarrasins (3).
Lorsque Godefroy fut rentré à Jérusalem, il apprit que BaudouinMerry-Joseph Blondel - Musée de Versailles
Baudouin Ier comte d'Edesse
, comte d'édesse, et BohémondMerry-Joseph Blondel - Musée de Versailles
Bohémond, prince d'Antioche
, prince d'Antioche, s'étaient mis en route pour visiter les saints lieux. On se rappelle que ces deux chefs de la première croisade n'avaient point suivi leurs frères d'armes à la conquête de la ville sainte ; ils venaient à Jérusalem, accompagnés d'un grand nombre de chevaliers et de soldats de la croix, qui, restés comme eux à la garde des pays conquis, se montraient impatients d'achever leur pèlerinage. A ces illustres guerriers se réunirent une multitude de chrétiens venus de l'Italie et de toutes les contrées de l'Occident. Cette pieuse caravane, qui comptait vingt-cinq mille pèlerins, eut beaucoup à souffrir sur les côtes de la Phénicie ; mais lorsqu'ils virent Jérusalem, dit Foulcher de Chartres qui accompagnait Baudouin, comte d'édesse, toutes les misères qu'ils avaient souffertes « furent mises en oubli »

L'histoire contemporaine ajoute que Godefroy, « grandement aise de revoir son frère Baudouin festoya magnifiquement les princes tout le long de l'hiver. »
Daimbert, archevêque de Pise, était arrivé avec Baudouin, comte d'Edesse, et Bohémond, prince d'Antioche : à force de présents et de promesses, il se fit nommer patriarche de Jérusalem, à la place d'Arnould de Rohes. Ce prélat, élevé à l'école de Grégoire VII, soutenait avec chaleur les prétentions du Saint-Siège. Son ambition ne tarda pas à jeter le trouble parmi les chrétiens : dans les lieux mêmes où Jésus-Christ avait dit que son royaume n'est pas de ce monde, celui qui se proclamait son vicaire voulut régner avec Godefroy, et demanda la souveraineté d'une partie de Joppé et du quartier de Jérusalem appelé le quartier du Saint-Sépulcre. Après quelques débats (4), le pieux Godefroy accorda ce qu'on lui demandait au nom de Dieu, et, si on en croit le témoignage de Guillaume de Tyr, le nouveau roi déclara, le jour de Pâques, devant tout le peuple assemblé au saint sépulcre, que la tour de David et la cité de Jérusalem appartiendrait en toute souveraineté à l'église, dans le cas où il mourrait sans postérité.

Nous avons dit dans quel état se trouvait le royaume de Godefroy : nous ajouterons que le nouveau roi comptait parmi ses sujets des Arméniens, des Grecs, des Juifs, des Arabes, des renégats de toutes les religions et des aventuriers de tous les pays. L'état confié à ses soins était comme un lieu de passage, et n'avait pour appui et pour défenseurs que des voyageurs et des étrangers. Il était le rendez-vous des grands pécheurs, qui y venaient pour fléchir la colère de Dieu, et l'asile des criminels qui se dérobaient à la justice des hommes. Les uns et les autres étaient également dangereux quand les circonstances réveillaient leurs passions et quand la crainte ou le repentir faisaient place à des tentations nouvelles. Godefroy, d'après l'esprit des coutumes féodales et des lois de la guerre, avait distribué les terres conquises aux compagnons de ses victoires. Les nouveaux seigneurs de Joppé, de Tibériade, de Ramla, de Naplouse, reconnaissaient à peine l'autorité royale. Le clergé, soutenu par l'exemple du patriarche de Jérusalem, parlait en maître, et les évêques exerçaient, comme les barons, un pouvoir temporel. Les uns attribuaient la conquête du royaume à leur valeur, les autres à leurs prières ; chacun réclamait le prix de sa piété ou de ses travaux ; la plupart prétendaient à la domination, tous à l'indépendance. Le temps était venu d'opposer un gouvernement régulier à tous ces désordres. Godefroy choisit le moment où les princes latins se trouvaient réunis à Jérusalem. Des hommes savants et pieux furent assemblés dans le palais de Salomon (5) et chargés de rédiger un code de lois pour le nouveau royaume. Les conditions imposées à la possession de la terre, les services militaires des fiefs, les obligations réciproques du roi et des seigneurs, des grands et des petits vassaux, tout cela fut établi et réglé d'après les coutumes des Francs. Ce que demandaient surtout les sujets de Godefroy, c'étaient des juges pour terminer les différends et protéger les droits de chacun. Deux cours de justice (6) furent instituées : l'une, présidée par le roi, et composée de la noblesse, devait prononcer sur les différends des grands vassaux ; l'autre, présidée par le vicomte de Jérusalem et formée des principaux habitants de chaque ville, devait régler les intérêts et les droits de la bourgeoisie ou des communes. On institua une troisième cour, réservée aux chrétiens orientaux ; les juges étaient nés en Syrie, en parlaient la langue et prononçaient d'après les lois et les usages du pays. Les lois qu'on donnait à la ville de David furent sans doute un spectacle nouveau pour l'Asie ; elles devinrent aussi un sujet d'instruction pour l'Europe elle-même, qui s'étonna de retrouver au delà des mers ses propres institutions modifiées par les moeurs de l'Orient et par le caractère et l'esprit de la guerre sainte. Cette législation de Godefroy, la moins imparfaite qu'on eût vue jusque-là parmi les Francs et qui s'accrut ou s'améliora sous les règnes suivants, fut déposée en grande pompe dans l'église de la Résurrection, et prit le nom « d'Assises de Jérusalem, ou de Lettres du Saint-Sépulcre » (7).

A l'approche du printemps, Bohémond et Baudouin quittèrent la ville sainte ; les pèlerins allèrent d'abord cueillir des palmes dans la plaine de Jéricho ; ils visitèrent ensuite le Jourdain et s'arrêtèrent quelques jours à Tibériade, où ils furent reçus magnifiquement par Tancrède. La caravane des princes revint par Césarée-de-Philippe ou Panéas, par Balbek et Tortose, à Laodicée, soumise alors à Raymond de Saint-Gilles. Là, les pèlerins d'Italie s'embarquèrent sur les navires de Gènes et de Pise ; Baudouin prit la route d'Edesse et Bohémond celle d'Antioche.

Godefroy était resté seul à Jérusalem ; il se trouvait au milieu d'une cité en ruines, au milieu d'un pays dévasté. Le peuple de la ville sainte était dans une extrême pauvreté ; Godefroy, plus pauvre encore que ses sujets, n'avait pas de quoi payer le petit nombre de ses fidèles guerriers. On n'avait vécu dans la guerre qu'avec le butin fait sur l'ennemi ; dans la paix, on ne vivait que de la crainte qu'on avait inspirée pendant la guerre. L'histoire contemporaine nous fait connaître quel empire exerçait alors sur les peuples voisins le seul souvenir des victoires remportées par les soldats de la croix. Les infidèles, saisis d'effroi, dit Albert d'Aix, ne trouvèrent rien de mieux à faire que d'envoyer une députation d'Ascalon, de Césarée et de Ptolémaïs auprès de Godefroy, pour le faire saluer de la part de ces villes. Le message des cités était conçu en ces termes : « L'EMIR D'ASCALON, L'EMIR DE CESAREE ET L'EMIR DE PTOLEMAIS AU DUC GODEFROY ET A TOUS AUTRES, SALUT. Nous te supplions, duc très glorieux et magnifique, que, par ta volonté, nos citoyens puissent sortir pour leurs affaires en paix et sécurité. Nous t'envoyons dix bons chevaux et trois bons mulets, et chaque mois nous t'offrirons, à titre de tribut, cinq mille besants. »
Il faut remarquer ici qu'il n'y avait aucune de ces villes qui ne fût mieux fortifiée et qui n'eût plus de moyens de défense que Jérusalem.

Godefroy vint souvent au secours de Tancrède, qui était en guerre, avec les émirs de la Galilée ; le roi de Jérusalem porta ses armes victorieuses au delà du Liban, et jusque sous les murs de Damas ; il fit en même temps plusieurs autres incursions en Arabie, d'où il revenait toujours avec un grand nombre de captifs, de chevaux et de chameaux. Sa renommée s'étendait chaque jour davantage : on le comparait à Judas Macchabée pour la valeur, à Samson pour la force de son bras, à Salomon pour la sagesse de ses Conseils. Les Francs restés avec lui bénissaient son règne, et, sous sa domination paternelle, ils oubliaient leur ancienne patrie ; les Syriens, les Grecs, les musulmans eux-mêmes étaient persuadés qu'avec un aussi bon prince la puissance chrétienne, en Orient, ne pouvait manquer de s'affermir. Mais Dieu ne permit pas que Godefroy vécût assez longtemps pour achever ce qu'il avait aussi glorieusement commencé.
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Année [1100]
Dans le mois de juin 1100, il revenait d'une expédition au delà du Jourdain ; il suivait le bord de la mer et se rendait à Joppé lorsqu'il tomba malade. L'émir de Césarée vint à sa rencontre et lui présenta des fruits de la saison ; Godefroy ne put accepter qu'une pomme de cèdre ; en arrivant à Joppé, il n'avait plus la force de se tenir à cheval. « Quatre de ses parents l'assistaient, dit une chronique contemporaine : les uns lui pansaient les pieds et le réchauffaient sur leur sein ; les autres lui faisaient appuyer la tête sur leur poitrine ; d'autres pleuraient et se désolaient, craignant de perdre ce prince illustre dans un exil si lointain. » Un grand nombre de pèlerins de Venise, avec leur doge et leur évêque, venaient d'arriver au port de Joppé ; ils offraient leur flotte pour aider les chrétiens de la Palestine à conquérir quelques villes maritimes. Dans les premiers entretiens, on parla d'assiéger Caïphas, bâtie au pied du Carmel ; Godefroy s'occupa lui-même des préparatifs du siège, et promit d'y assister ; mais son mal s'accroissait de moment en moment : il fut obligé de se faire transporter en litière à Jérusalem. Tout le peuple se désolait sur son passage, et courait dans les églises pour demander à Dieu sa guérison. Godefroy resta malade pendant cinq semaines. Quoique accablé de souffrances, il admettait auprès de lui tous ceux qui voulaient lui parler des affaires de la terre sainte ; il apprit sur son lit de douleur la reddition de Caïphas ; ce fut sa dernière victoire, sa dernière joie dans cette vie. Comme la maladie empirait et ne laissait plus d'espérance, le généreux athlète du Christ confessa ses péchés, reçut la communion, et, revêtu du « bouclier spirituel (ce sont les expressions des chroniques du temps), il fut enlevé à la lumière de ce monde. »

GodefroyEdouard Cibot. Musée de Versailles
Mort de Godefroy de Bouillon
rendit le dernier soupir le 17 juillet, un an après la prise de Jérusalem. Quelques historiens lui ont donné le titre de roi, d'autres l'ont appelé le duc très-chrétien. Dans le royaume qu'il avait fondé, on le proposa souvent pour modèle aux princes comme aux guerriers ; son nom rappelle encore aujourd'hui les vertus des temps héroïques, et doit vivre parmi les hommes aussi longtemps que le souvenir des croisades. Il fut enseveli au pied du Calvaire. Son tombeau et celui de son frère Baudouin furent pendant plusieurs siècles un des ornements du temple saint ; mais, dans la génération présente, ce précieux monument des guerres sacrées a disparu par la jalousie des Grecs et des Arméniens. Lorsqu'en 1830, je demandai à voir les deux tombeaux, on ne put me montrer que l'épaisse maçonnerie dont ils étaient recouverts et qui les dérobait à la vue des voyageurs et des pèlerins.

Après la mort et les obsèques de Godefroy, il s'éleva de grandes divisions dans Jérusalem, pour savoir à qui devait appartenir l'autorité suprême. Le patriarche Daimbert prétendait que l'église seule devait succéder au prince qui venait de mourir ; il rappelait, à l'appui de sa prétention, les dernières volontés du duc de Lorraine. Tout ce qui portait les armes dans Jérusalem ne partageait point l'avis du patriarche, car il ne s'agissait pas de régner sur la ville sainte, mais d'exposer sa vie pour la défendre ; rien n'était plus douteux que les engagements arrachés à la piété de Godefroy, mais rien de plus certain, que les périls et la ruine d'un royaume environné d'ennemis, s'il n'était gouverné par un chef plein de bravoure. Animés par cette pensée, Garnier de Gray, parent de Godefroy, et plusieurs autres chevaliers, envoyèrent des députés à Baudouin, comte d'Edesse, pour lui offrir la couronne et le gouvernement de Jérusalem ; ils prirent en même temps possession de la tour de David et de tous les lieux fortifiés de la ville sainte. En vain Tancrède, qui venait de s'emparer de Caïphas et que le patriarche avait attiré dans son parti, accourut pour défendre la cause du prélat, on lui ferma les portes de Jérusalem. Le patriarche, abandonné du peuple et du clergé, ne trouva plus d'autre moyen que d'appeler à son secours le prince d'Antioche. Dans une lettre que Guillaume de Tyr nous a conservée, Daimbert rappela à Bohémond l'exemple de son illustre père, Robert Guiscard, qui avait délivré le pontife de Rome et lavait arraché des mains des impies. Il lui recommandait d'employer tous les moyens, même la force et la violence, pour empêcher Baudouin de venir à Jérusalem.

Cette lettre ne put parvenir à Bohémond, car, dans le même temps, vers le mois d'août, la principauté d'Antioche avait perdu son chef, tombé entre les mains d'un puissant émir de la Mésopotamie. Bohémond avait quitté Antioche pour voler au secours de la ville chrétienne de Mélitène (aujourd'hui Malathia), assiégée par les Turcomans ; l'émir Danisman, averti de son approche, alla au-devant de lui, dispersa sa troupe, et le fit prisonnier avec son cousin Richard et plusieurs de ses chevaliers ; la désolation fut grande parmi les chrétiens. Bohémond envoya une tresse de ses cheveux à Baudouin, en le faisant supplier de venir promptement à son secours. Aussitôt le comte d'Edesse assembla ses guerriers, et, après trois journées de marche, il arriva devant Mélitène ; mais l'émir Danisman, à son approche, avait levé le siège, et s'était retiré dans ses états, emmenant avec lui les prisonniers chrétiens. Baudouin le poursuivit pendant plusieurs jours, et, désespérant de pouvoir l'atteindre, il reprit tristement le chemin de sa capitale.

Ce fut au retour de cette expédition qu'il reçut les députés de Jérusalem. Ceux-ci, après lui avoir appris la mort de Godefroy, lui annoncèrent que le peuple chrétien, le clergé et les chevaliers de la croix l'avaient choisi pour régner dans la ville sainte. BaudouinMerry-Joseph Blondel - Musée de Versailles
Baudouin Ier Roi de Jérusalem 1100-1118
donna quelques larmes à la mort de son frère, et se consola bientôt par la pensée de lui succéder (8). Il céda le comté d'Edesse à son cousin Baudouin du BourgEdouard Odier - Musée de Versailles
Baudouin du Bourg
, et, sans perdre de temps, il se mit en route pour Jérusalem. Sept cents hommes d'armes, autant de fantassins, formaient sa petite armée. La plupart des pays qu'il allait traverser étaient occupés par des musulmans. Les émirs (d'Emèse et de Damas, avertis par la renommée et peut-être aussi par la trahison, vinrent l'attendre dans les chemins difficiles qui bordent la mer de Phénicie. Foulcher de Chartres, qui accompagnait Baudouin, décrit avec une simplicité naïve la situation périlleuse des chrétiens en présence des défilés de Beyrouth, à l'embouchure du Lycus ; il leur fallait franchir un vallon étroit et profond, dominé au midi et au nord par des masses de rochers ; tout le rivage était couvert de musulmans. « Nous feignions l'audace, dit le bon chapelain, et nous craignions la mort ; retourner sur nos pas était difficile, avancer, plus difficile encore ; de tout côté les ennemis nous menaçaient : Ceux-ci du haut de leurs navires, ceux-là du haut des monts. Pendant ce jour, nos hommes et nos bêtes de somme ne prirent ni repos ni nourriture ; « pour moi, Foulcher, j'aurais mieux aimé être à Chartres ou à Orléans que d'être là. » Toutefois, Baudouin, par une manoeuvre habile, attira les barbares dans une longue plaine découverte ; ceux-ci prirent la retraite des chrétiens pour une déroute et s'avancèrent pour les poursuivre ; alors la troupe de Baudouin fait volte-face, et tombe avec impétuosité sur une multitude qui croyait courir au butin. Les Turcs, dès le premier choc, saisis de surprise et de stupeur, n'ont pas même le courage de se défendre, et s'enfuient, les uns à travers les roches escarpées, les autres sur leurs navires ; beaucoup sont tués ou pris ; quelques-uns périssent dans les flots, plusieurs dans les précipices. Le carnage dura toute la journée ; les chrétiens passèrent la nuit sur le champ de bataille, où ils partagèrent leur butin et leurs prisonniers ; le lendemain, ils traversèrent les défilés, sans trouver un seul ennemi. Baudouin, poursuivant sa marche le long de la mer, passa devant les villes de Beyrouth, de Ptolémaïs, de Césarée ; il arriva le troisième jour à Joppé, où le bruit de sa victoire l'avait précédé ; il fut reçu dans cette ville comme le successeur de Godefroy. Lorsqu'il approcha de Jérusalem, le peuple et le clergé vinrent au-devant de lui ; les Grecs et les Syriens accoururent aussi avec des cierges et des croix ; tous, louant à haute voix le Seigneur, accueillirent avec solennité leur nouveau roi, et le conduisirent en triomphe à l'église du Saint-Sépulcre. Pendant que Jérusalem était ainsi dans la joie, le patriarche, avec quelques-uns de ses partisans, protestait contre l'arrivée de Baudouin, et, feignant de croire qu'il n'était pas en sûreté près du tombeau de Jésus-Christ, se retirait en silence sur le mont Sion, comme pour y chercher un asile contre ses persécuteurs.

Baudouin était impatient de signaler son règne par quelque entreprise glorieuse. Il resta une semaine à Jérusalem pour prendre possession du gouvernement ; il assembla ensuite ses chevaliers, et cette troupe d'élite alla chercher des ennemis à combattre ou des terres à conquérir. Ils se présentèrent d'abord devant Ascalon ; mais la place paraissait disposée à se défendre avec vigueur, et les chrétiens ne pouvaient en faire le siège. Baudouin dirigea sa marche vers les montagnes de la Judée. Les habitants de cette contrée avaient souvent maltraité et dépouillé les pèlerins de Jérusalem, et, redoutant la présence des guerriers chrétiens, ils s'étaient tous retirés dans des cavernes. Pour les faire sortir de leurs retraites, on employa d'abord la ruse ; plusieurs des chefs, à qui on promit des trésors, se hasardèrent à se présenter devant Baudouin, qui les fit décapiter ; puis on alluma, à l'entrée des souterrains, des bruyères et des herbes sèches, et bientôt une multitude misérable, chassée par la flamme et la fumée, vint implorer la miséricorde des soldats de la croix. Baudouin et ses compagnons poursuivirent leur route vers le pays d'Hébron, et descendirent dans la vallée où s'élevaient autrefois Sodome et Gomorrhe et que recouvrent maintenant les « ondes salées du grand lac Asphaltite. » Foulcher, qui accompagnait cette expédition, décrit longuement la mer Morte et ses phénomènes. « L'eau est tellement salée, nous dit-il, que ni quadrupèdes ni oiseaux ne peuvent en boire ; moi-même, ajoute le chapelain de Baudouin, j'en ai fait l'expérience ; descendant de ma mule sur la rive du lac, j'ai goûté de son eau que j'ai trouvée amère comme l'ellébore. » Suivant la côte méridionale de la mer Morte, les guerriers chrétiens arrivèrent à une ville que les chroniques appellent Suzume ou Ségor ; tous les habitants avaient fui, à l'exception de quelques « hommes noirs comme la suie, » qu'on ne daigna pas même interroger et que les guerriers francs méprisèrent comme « la plus vile herbe des mers. » Au delà de Ségor commence la partie montueuse de l'Arabie. Baudouin, avec sa suite, franchit plusieurs montagnes dont les cimes étaient couvertes de neige ; sa troupe n'eut souvent d'autre abri que les cavernes dont le pays est rempli ; elle n'avait pour nourriture que des dattes et la chair des animaux sauvages, pour boisson que l'eau pure des sources et des fontaines ; les soldats de la croix visitèrent avec respect le monastère de Saint-Aaron, bâti au lieu même où Moïse et Aaron s'entretenaient avec Dieu ; ils s'arrêtèrent trois jours dans une vallée couverte de palmiers et fertile en toutes sortes de fruits : c'était la vallée où Moïse avait fait jaillir une source des flancs d'une roche aride, Foulcher nous apprend que cette source miraculeuse faisait alors tourner plusieurs moulins et que lui-même « y abreuva su chevaux. » Baudouin conduisit sa troupe jusqu'au désert qui sépare l'Idumée de la terre d'Egypte, et reprit le chemin de sa capitale, en passant par les montagnes où furent ensevelis les ancêtres d'Israël.

A son retour, Baudouin voulut se faire couronner roi et se réconcilia avec Daimbert. La cérémonie eut lieu à Bethléem, le jour de la nativité du Sauveur ; le nouveau roi reçut l'onction et le diadème royal des mains du patriarche. On n'opposa point au roi Baudouin l'exemple de Godefroy qui, après son élection, refusa d'être couronné. Une triste expérience avait fait naître d'autres pensées ; la royauté des pèlerins, cette royauté de L'exil, n'était plus, aux yeux des chrétiens, une gloire ni une félicité de ce monde, mais une oeuvre pieuse et sainte, une oeuvre de résignation et de dévouement, une mission pleine de péril, de misère et de sacrifices. Dans un royaume environné d'ennemis, au milieu d'un peuple jeté comme par la tempête sur un sol étranger, un roi ne portait point une couronne d'or, comme les autres rois de la terre, mais une couronne toute semblable à celle de Jésus-Christ.

Le premier soin de Baudouin après son couronnement, fut de rendre la justice à ses sujets et de mettre en vigueur les assises de Jérusalem. Il tint sa cour et son conseil, au milieu de tous les grands dans le palais de Salomon ; chaque jour, pendant prés de deux Semaines, on le voyait assit sur son trône, écoutant les plaintes qui lui étaient adressées et prononçant sur tous les différends survenus entre ses vassaux. Une des premières causes qu'il eut à juger fut une que relie élevée entre Tancrède et Guillaume le Charpentier, vicomte de Melun. Godefroy, avant de mourir, avait donné à Guillaume la ville de Caïphas; Tancrède s'obstinait à retenir une cité conquise par ses armes : Baudouin, sur l'avis de ses conseillers, fit assigner Tancrède à comparaître devant son tribunal ; celui-ci, qui n'avait point oublié les injures de Tarse et de Malmistra, répondit qu'il ne reconnaissait pas Baudouin comme roi de la ville sainte, ni comme juge du royaume de Jérusalem. Une seconde sommation fut envoyée, à laquelle on ne fit point de réponse ; enfin, dans un troisième message, Baudouin invitait son ancien frère d'armes à ne point décliner sa justice, afin qu'une royauté chrétienne ne fût point exposée aux railleries des infidèles. Cette dernière sommation ressemblait à une prière : Tancrède se laissa fléchir ; mais il ne voulut point se rendre à Jérusalem, dont on lui avait naguère fermé les portes ; il proposa à Baudouin une conférence sur les bords du Ledar, entre Joppé et Arsur. Par esprit de conciliation, le roi de Jérusalem consentit à se rendre au lieu indiqué ; les deux princes ne s'entendirent pas d'abord ; ils eurent une nouvelle entrevue à Caïphas ; des hommes sages et pieux intervinrent pour rétablir la paix ; à la fin, le souvenir de Godefroy, dont on invoquait la dernière volonté, ce nom si cher à Tancrède et à Baudouin, parvint à les rapprocher. Pendant toutes ces négociations, Tancrède avait été appelé à gouverner la principauté d'Antioche en l'absence de Bohémond ; non-seulement il renonça à ses prétentions sur la ville de Caïphas, qui fut donnée à Guillaume le Charpentier
Guillaume le Charpentier
, mais il abandonna à Baudouin la principauté de Tibériade, qui devint le partage de Hugues de Saint-Omer.
Tous les soins que prenait le roi Baudouin pour rétablir la paix et maintenir l'exécution des lois dans son royaume ne l'empêchaient pas de faire de fréquentes excursions sur les terres des musulmans. Dans une de ses expéditions au delà du Jourdain, il surprit plusieurs tribus arabes : comme il revenait chargé de leurs dépouilles, il eut l'occasion d'exercer la plus noble vertu de la chevalerie. Non loin du fleuve, des cris plaintifs viennent tout à coup frapper ses oreilles, il s'approche et voit une femme musulmane dans la douleur de l'enfantement ; il lui jette son manteau pour la couvrir et la fait placer sur des tapis étendus à terre. Par ses ordres des fruits et deux outres remplies d'eau sont apportés près de ce lit de douleur ; il fait amener la femelle d'un chameau pour allaiter l'enfant qui venait de naitre, puis la mère est confiée aux soins d'une esclave chargée de la reconduire à son époux. Celui-ci occupait un rang distingué parmi les musulmans : il versa des larmes de joie en revoyant une épouse dont il pleurait la mort ou le déshonneur, et jura de ne jamais oublier l'action généreuse de Baudouin.

De retour dans sa capitale, Baudouin apprit qu'une flotte génoise était arrivée dans le port de Joppé. Il alla au-devant des pèlerins de Gènes, et les conjura de l'aider dans quelque entreprise contre les ennemis de la foi ; il promettait de leur abandonner un tiers du butin, et de leur céder, dans chaque ville conquise, une rue qui serait appelée la « rue des Génois. » Le traité conclu, les Génois se rendirent à Jérusalem pour y célébrer les fêtes de Pâques et renouveler sur le tombeau du Sauveur le serment qu'ils avaient fait de combattre les infidèles ; ils arrivèrent le samedi saint. C'était le jour où le feu sacré devait descendre sur le divin sépulcre. A leur arrivée, la ville de Jérusalem était dans la consternation, car le feu céleste « n'avait point paru » ; les fidèles restèrent assemblés toute la journée dans l'église de la Résurrection ; le clergé latin et le clergé grec avaient entonné plusieurs fois le « kyrie eleïson »; plusieurs fois le patriarche s'était mis en prières dans le saint tombeau, sans que la flamme, si vivement attendue, descendit sur aucune des lampes destinées à la recevoir. Le lendemain, jour de Pâques, le peuple et les pèlerins accourent de nouveau dans la sainte basilique ; on répète les mêmes cérémonies que la veille, et le feu sacré ne se montre ni sur le saint tombeau, ni sur le Calvaire, ni en aucun lieu de l'église. Alors, comme par une inspiration subite, le clergé latin, presque tout le peuple, le roi et les seigneurs, se rendent processionnellement et les pieds nus au temple de Salomon. Pendant ce temps, les Grecs et les Syriens restés dans l'église du Saint-Sépulcre, se meurtrissaient le visage, déchiraient leurs vêtements, imploraient la divine miséricorde par des cris lamentables. A la fin, Dieu prit pitié de leur désespoir ; au retour de la procession, le feu sacré était descendu ; à cette vue on fond en larmes ; on chante le « kyrie eleïson, » chacun allume son cierge à la divine flamme qui court de rang en rang et se répand partout à la fois ; les trompettes sonnent, le peuple bat des moins, une mélodieuse symphonie se fait entendre, le clergé entonne des psaumes, toute rassemblée, toute la ville sainte est dans la joie (9).
Cette apparition du feu sacré était d'un bon augure pour l'expédition qui se préparait. Après les fêtes de Pâques, les Génois retournèrent à leur flotte ; de son côté, Baudouin assembla ses guerriers. On alla d'abord mettre le siège devant Arsur ; les habitants proposèrent d'abandonner leur ville et de se retirer avec leurs richesses. Cette capitulation fut acceptée. Les chrétiens allèrent ensuite assiéger Césarée, ville florissante et peuplée de riches marchands. Caffaro, historien de Gènes, présent à cette expédition, nous fait connaître les négociations singulières qui précédèrent les attaques des assiégeants : des députés de la ville s'adressèrent au patriarche et aux chefs de l'armée : « Vous qui êtes les docteurs de la loi chrétienne, dirent-ils, pourquoi ordonnez-vous à vos soldats de nous dépouiller et de nous tuer ? »
« -Nous ne voulons pas vous dépouiller, répondit le patriarche, mais cette ville ne vous appartient pas ; nous ne voulons pas non plus vous tuer, mais la vengeance divine nous a choisis pour punir ceux qui sont armés contre la loi du Seigneur. » Après cette réponse, qui ne pouvait amener la paix, les infidèles ne songèrent plus qu'à se défendre. Ils résistèrent avec quelque courage aux premiers assauts ; mais, comme ils n'étaient point accoutumés aux périls et aux fatigues de la guerre, leur ardeur ne tarda pas à se ralentir ; après deux semaines de siège, leurs tours et leurs remparts commençaient à être dégarnis de combattants. Les chrétiens, qui s'en aperçurent, redoublèrent d'audace, et leur valeur impatiente n'attendit pas la construction des machines pour livrer un assaut général. Le quinzième jour du siège, les soldats de la croix reçoivent l'absolution de leurs péchés ; le patriarche, revêtu d'une étole blanche et portant la vraie croix, les exhorte à combattre vaillamment. Le signal est donné ; les chrétiens courent aux remparts, dressent les échelles ; les tours sont envahies, les habitants saisis d'effroi fuient en désordre ; les uns cherchent un asile dans les temples, les autres dans les lieux écartés ; aucun d'eux ne peut éviter le trépas : le glaive du vainqueur épargne à peine les femmes et les enfants en bas âge. Dans cette extermination générale, le cadi et l'émir furent les seuls qui trouvèrent grâce, parce qu'on espérait en tirer une forte rançon. Les soldats se vendaient les uns aux autres les femmes qu'ils avaient prises et qu'on destinait à faire tourner des moulins à bras. La soif du pillage animait tellement les chrétiens, qu'ils fendaient le ventre à des musulmans soupçonnés d'avoir avalé des pièces d'or ; quantité de cadavres furent brûlés sur les places publiques : on croyait trouver dans les cendres quelques besants. Ces terribles scènes n'ont point révolté les chroniqueurs qui en furent témoins : un d'eux nous représente cette population qu'on massacrait sans pitié, comme une population scélérate et perverse qui méritait la mort. Guillaume de Tyr, sans désapprouver ces excès de barbarie, se contente de remarquer que le peuple chrétien qui, jusque-là, avait vécu pauvre et dénué de tout, ne manqua plus de rien.

« Les Génois se vantaient d'avoir eu dans leur part du butin le vase qui servit à la cène de Jésus-Christ (10) ; ce vase d'émeraude fut longtemps conservé dans la cathédrale de Gènes ; vers la fin du dix-huitième siècle et pendant la guerre d'Italie, cette précieuse relique fut apportée à Paris : elle a été rendue aux Génois dans l'année 1815. » Après la prise de Césarée, les chrétiens y établirent un archevêque, qu'ils élurent en commun. L'ecclésiastique sur lequel tomba leur choix était un pauvre prêtre venu en Orient avec les premiers croisés. Guibert, abbé de Nogent, raconte de ce pauvre prêtre, nommé Baudouin, un trait fort singulier. Comme il n'avait pas de quoi fournir aux frais de son pèlerinage, il s'était fait au front une large incision en forme de croix, et l'entretenait avec certaines herbes. Cette plaie qu'on croyait miraculeuse lui assura sur toute la route de nombreuses aumônes.

La terreur qu'inspiraient les chrétiens était si grande, que les infidèles n'osaient plus braver leurs attaques ni soutenir leur présence. En vain le calife d'Egypte ordonnait à ses émirs, renfermés dans Ascalon, de combattre les Francs, et d'amener devant lui, chargé de fers, ce peuple mendiant et vagabond. les guerriers égyptiens hésitaient à quitter l'abri de leurs remparts. A la fin, poussés par les menaces du calife, encouragé par leur multitude, ils tentèrent une incursion vers Ramla. Baudouin, averti de leur marche, réunit à la hâte deux cent quatre-vingts chevaliers et neuf cents hommes de pied. Aussitôt qu'il fut en présence de l'armée égyptienne, dix fois plus nombreuse que celle des chrétiens, il annonça à ses soldats qu'ils allaient combattre pour la gloire du Christ ; si quelques-uns avaient envie de fuir, ils devaient se rappeler que l'Orient n'avait point d'asile pour les vaincus et que la « France était bien loin. » Le patriarche de Jérusalem, depuis quelque temps en querelle avec le roi, n'avait point suivi l'armée ; le vénérable abbé Gerle, qui portait à sa place la croix véritable, la montra dans les rangs, rappelant aux soldats qu'ils devaient vaincre ou mourir. L'armée chrétienne contemplait dans un morne silence l'immense multitude de Sarrasins, éthiopiens, Turcs, Arabes, venus d'Egypte. Ceux-ci, confiants dans leur nombre, s'avançaient au bruit des cors et des tambours. Ils engagent le combat avec tant d'impétuosité que les deux premières lignes des chrétiens sont d'abord ébranlées ; le roi Baudouin, resté aux derniers rangs, envoie plusieurs bataillons pour soutenir ceux qui fuient. La victoire semblait se décider pour les musulmans : alors l'archevêque de Césarée, et l'abbé Gerle qui portait la croix du Sauveur, s'approchent du roi et lui représentent que la miséricorde divine s'était retirée des chrétiens à cause de la discorde survenue entre lui et le patriarche. A ces mots, Baudouin tombe à genoux devant le signe de la rédemption des hommes. « Le jugement de la mort, dit-il aux deux pontifes, est près de nous ; de toutes parts les ennemis nous environnent ; je sais que je ne puis les vaincre, si la grâce de Dieu n'est avec moi ; j'implore donc l'assistance du Tout-Puissant, et je jure de rétablir la concorde et la paix du Seigneur. » Baudouin confesse en même temps ses péchés et en reçoit l'absolution. Il confie à dix de ses chevaliers la garde de la vraie croix, puis il monte sur son cheval, qu'on appelait la gazelle à cause de sa vitesse, et se précipite au plus fort de la mêlée. Un drapeau blanc attaché à sa lance montre à ses chevaliers le chemin du péril et du carnage. Devant eux, autour d'eux, tout devient la proie du glaive ; à leur suite s'avance la croix du Sauveur ; dans tous les lieux où parait le bois sacré, il n'y a de salut « que pour ceux qui ont des coursiers rapides. »

Les soldats chrétiens qui s'étaient laissé vaincre dès le commencement du combat avaient pris la route de Joppé, mais dans leur fuite ils tombèrent tous sous les coups des ennemis. Revêtus des habits et des armures des chrétiens qu'ils avaient tués, les musulmans se présentèrent devant les murs de Joppé. Comme ils répétèrent à haute voix que l'armée chrétienne avait péri, que le roi était mort, il y eut une grande consternation dans la ville ; la reine de Jérusalem, qui se trouvait alors à Joppé, envoya par mer un message à Tancrède, pour lui donner ces lamentables nouvelles et lui annoncer que le peuple de Dieu touchait à son dernier moment, si on ne venait à son secours.

Cependant Baudouin ne savait rien de ce qui se passait à Joppé ; l'armée victorieuse, après avoir poursuivi les infidèles jusqu'aux portes d'Ascalon, était revenue vers le soir dans la plaine où s'était livré le combat. Les chrétiens rendirent grâces au Seigneur et passèrent la nuit sous les tentes de leurs ennemis. Le lendemain, lorsqu'ils retournaient à Joppé, tout à coup une troupe d'infidèles se présenta devant eux, chargée de butin et couverte des armures des Francs. Cette troupe de barbares était celle qui avait paru la veille sous les murs de Joppé et dont la présence avait causé tant d'effroi. A la vue de l'armée chrétienne, elle est frappée de stupeur, et ne peut soutenir le premier choc de ceux qu'elle croyait vaincus et détruits ; bientôt du haut des tours de Joppé on aperçoit les bannières triomphantes de l'armée de Baudouin. « Je vous laisse à penser, dit ici Foulcher de Chartres, quels cris de victoire partirent alors de cette ville, et quelles louanges on y prodigua au Seigneur. » Ces choses se passaient le septième jour de septembre, jour de la naissance de la Vierge, dans la seconde année du règne de Baudouin.

La même année, la renommée apporta d'affligeantes nouvelles dans la Palestine : on apprit que trois grandes armées de pèlerins, qui étaient comme plusieurs nations de l'Occident, avaient péri dans les montagnes et les déserts de l'Asie Mineure. Guillaume, comte de Poitiers, Etienne comte de Blois, Etienne comte de Bourgogne, Harpin, seigneur de Bourges, le comte de Nevers, Conrad, connétable de L'empire germanique, plusieurs autres princes, échappés au désastre et accueillis à Antioche par Tancrède, s'étaient mis en route pour achever tristement leur pèlerinage aux saints lieux. Baudouin, étant allé au-devant d'eux jusqu'aux défilés de Beyrouth, protégea leur marche vers Jérusalem. Quel spectacle pour les fidèles de la ville sainte ! Tous ces illustres pèlerins, qui avaient quitté l'Europe avec d'innombrables soldats, étaient à peine suivis de quelques serviteurs. Jamais les grands de la terre n'avaient souffert autant de misères et d'humiliations pour la cause de Jésus-Christ. Tout le peuple de Jérusalem, attendri jusqu'aux larmes, les accompagna au saint sépulcre. Ils passèrent quelques mois dans la Judée, et, peu de jours après les fêtes de Pâques tous se rendirent à Joppé afin de s'embarquer pour l'Europe. Ils attendaient les vents favorables, lorsque tout à coup on vient annoncer qu'une armée d'infidèles, sortie d'Ascalon, ravage les territoires de Lidda et de Ramla. Le roi de Jérusalem, qui se trouvait à Joppé, rassemble à la hâte ses chevaliers et se dispose à marcher contre l'ennemi. Les nobles pèlerins, qui ont des chevaux ou qui peuvent en emprunter à leurs amis, prennent aussi les armes et sortent de la ville pour aller combattre les ennemis. Le roi Baudouin se met à la tête d'une troupe levée ainsi à la hâte, et vole au-devant de l'armée musulmane ; il était à peine suivi de deux cents chevaliers. Il se trouve tout à coup au milieu de vingt mille infidèles ; sans s'étonner de leur nombre (11), il leur livre bataille ; dès le premier choc, les chrétiens sont enveloppés et ne cherchent qu'une mort glorieuse. Le comte de Blois et le comte de Bourgogne (12) périrent tous les deux dans cette journée. Guillaume de Tyr, qui nous raconte la mort du comte de Blois, ajoute que Dieu déploya envers ce malheureux prince toute sa miséricorde, en lui permettant d'expier ainsi la honte de sa désertion à Antioche. Harpin, comte de Bourges, fut fait prisonnier avec le connétable Conrad ; Conrad avait déployé dans le combat une force extraordinaire qui excita l'admiration des vainqueurs, et fit épargner sa vie. Harpin, avant la bataille, avait donné à Baudouin des conseils prudents : Harpin, lui répondit le roi de Jérusalem, « si tu as peur, retire-toi, et va-t'en à Bourges. » Les chroniques qui parlent de ce combat reprochent à Baudouin de ne s'être point fait précéder de la croix de Jésus-Christ.

Baudouin se retira presque seul du champ de bataille, et se cacha parmi les herbes et les bruyères qui couvraient la plaine. Comme les vainqueurs y mirent le feu, il fut sur le point d'être étouffé par les flammes et se réfugia avec peine dans Ramla. La nuit qui survint l'avait empêché d'être poursuivi ; mais, dès le lendemain, la place qui lui servait d'asile allait être assiégée et n'avait point de moyens de défense. Baudouin se trouvait en proie aux plus vives inquiétudes, lorsque tout à coup un étranger est introduit dans la ville et demande à parler au roi de Jérusalem :
« C'est la reconnaissance, lui dit-il, qui m'amène auprès de toi. Tu t'es montré généreux envers une épouse qui m'est chère, tu l'as rendue à sa famille après lui avoir sauvé la vie ; je viens maintenant acquitter cette dette sacrée. Les Sarrasins environnent de toutes parts la ville qui te sert de retraite : demain elle sera prise ; aucun de ses habitants ne peut échapper à la mort. Je viens t'offrir un moyen de salut : je connais des chemins qui ne sont point gardés ; hâte-toi, le temps presse, tu n'as qu'à me suivre : avant le lever du jour tu seras parmi les tiens (Guillaume de Tyr). » Baudouin hésitait et ne pouvait se résoudre à laisser dans le péril ses compagnons d'infortune ; mais ses compagnons le pressent eux-mêmes de suivre l'émir musulman. « Nous n'avons plus qu'à mourir, lui disaient-ils, et nous attendons ici la couronne du martyre que nous sommes venus chercher. Pour vous, Baudouin, votre heure n'est pas encore venue, et vous devez vivre pour le salut du peuple chrétien. » Baudouin cède à leurs instances, et sort de la ville avec l'émir. Favorisé par les ténèbres de la nuit et toujours accompagné de son guide fidèle, il fait de longs détours, et s'éloigne enfin des lieux occupés par les vainqueurs. Le lendemain, il était dans les murs d'Arsur.

Après le départ de Baudouin, Ramla fut prise d'assaut, et tous les chrétiens qui s'y trouvaient forent tués ou faits prisonniers. Bientôt la renommée porta cette triste nouvelle à Jérusalem ; le peuple chrétien se rendit à l'église du Saint-Sépulcre, pour remercier le Dieu de miséricorde d'avoir sauvé la vie du roi ; puis, tout ce que la ville sainte avait de chevaliers prit les armes, et se mit en marche pour aller au-devant des ennemis. Hugues de Saint-Omer, seigneur de la Galilée, accourut aussi avec quatre-vingts hommes d'armes, et se rendit à Joppé. En même temps, et comme par miracle, deux cents navires venus de l'Occident entrèrent dans le port de la même ville. Cette flotte amenait un grand nombre de pèlerins, parmi lesquels on remarquait d'illustres guerriers partis de l'Angleterre et de la Germanie. Le roi Baudouin, qui s'était rendu par la mer à Joppé et que Guillaume de Tyr compare à l'étoile du matin apparaissant sous un ciel orageux, se trouva tout à coup à la tète d'une valeureuse armée, impatiente d'aller au combat. Le sixième jour de la première semaine de juillet, suivi de ses chevaliers, il sortit de la ville, les enseignes déployées, au bruit des cors et des trompettes. Les ennemis étaient à trois milles de là, dans la forêt d'Arsur, préparant des machines de guerre et se disposant à faire le siège de Joppé ; ils résistèrent avec courage à la première attaque des chrétiens ; mais les plus braves ne purent soutenir longtemps la vue de la bannière blanche de Baudouin, devant laquelle tout fuyait et qu'ils rencontraient toujours au plus fort de la mêlée. Vaincus, malgré leur nombre, les musulmane prirent la fuite vers Ascalon, laissant trois mille des leurs sur le champ de bataille. Foulcher de Chartres attribue cette victoire au bois de la vraie croix, que le roi de Jérusalem fit porter devant lui pendant le combat. Le même historien, revenant sur la bataille de Ramla, si imprudemment livrée par Baudouin, ajoute que le Dieu des armées accorde toujours ses grâces à ceux qui placent leur force en lui et qui écoutent la voix de la sagesse, mais qu'il les refuse à ceux « qui conduisent les affaires avec légèreté et présomption. »

Le lendemain de cette victoire remportée sur les infidèles, le roi Baudouin retourna à Jérusalem, rendit grâce au Seigneur, « et donna l'ordre d'ouvrir le temple du Sépulcre aux pèlerins venus pour adorer le Christ (13).

Ici l'histoire contemporaine rapporte, comme une circonstance remarquable de cette époque, que le royaume de Jérusalem resta en paix pendant plus de sept mois. Les fidèles n'en eurent pas moins à déplorer le trépas d'un grand nombre de leurs frères qui, étant embarqués à Joppé, périrent dans les flots, ou furent massacres sur les côtes de Tyr et de Sidon. La plupart de ces pèlerins étaient de ceux qui avaient échappé aux désastres de l'Asie Mineure. Au milieu du deuil général causé par la mort de tant de nobles chrétiens, les plaintes les plus amères se renouvelèrent contre les Grecs, qu'on accusait d'avoir provoqué la ruine des armées venues au secours des Latins établis en Syrie. Alexis, qui redoutait les effets de ces murmures, envoya féliciter le roi de Jérusalem sur ses victoires, et fit tous ses efforts pour obtenir la liberté des chrétiens tombés au pouvoir des égyptiens et des Turcs. Harpin, seigneur de Bourges, fait prisonnier, fut délivré par l'intervention de l'empereur de Constantinople. Conrad, connétable de l'empereur d'Allemagne, et trois cents chevaliers francs, gémissaient dans les prisons du Caire : ils durent aussi leur délivrance à l'empereur grec. Les uns restèrent en Syrie et s'enrôlèrent de nouveau dans la milice de Jésus-Christ, les autres revinrent dans l'Occident, où leur retour au milieu de leurs familles et les expressions de leur reconnaissance envers Alexis ne purent détruire les préventions qui s'élevaient de toutes parts contre leur libérateur.

Au reste, ces préventions n'étaient point sans fondement ; car, dans le temps même où Alexis brisait les fers de quelques captifs, il équipait des flottes, levait des armées pour attaquer Antioche et s'emparer des villes de la côte de Syrie conquises par les Latins. Il offrit de payer la rançon de Bohémond, toujours prisonnier chez les Turcs, non pour lui rendre sa liberté, mais pour le faire conduire à Constantinople, où il espérait obtenir de lui l'abandon de sa principauté. Cependant les offres brillantes d'Alexis excitèrent la jalousie entre les princes musulmans, et celte jalousie servit la cause de l'illustre captif, qui profita des divisions élevées parmi ses ennemis pour sortir de sa prison. Comme il se mêle toujours quelque chose de merveilleux au récit des événements de cette époque, une chronique contemporaine rapporte que Bohémond fit admirer sa bravoure dans les guerres que les infidèles se déclaraient entre eux, et qu'une princesse musulmane (14) à laquelle il avait su plaire par ses manières chevaleresques, lui facilita les moyens de recouvrer sa liberté. Après quatre ans de captivité, il revint à Antioche, où il s'occupa de repousser les agressions d'Alexis.

Le vieux RaymondMerry-Joseph Blondel - Musée de Versailles
Raymond de Saint-Gilles
de Saint-Gilles, que son opiniâtre ambition poussait à se faire une principauté en Orient, était déjà maître de Tortose, et voulait y ajouter la ville de Gibel ou Gibelet. Pour cela il invoque le secours des Génois et des Pisans, auxiliaires naturels de tous ceux qui tentaient quelque conquête maritime en Syrie. Gibel, assiégée par terre et par mer, ne tarda pas à tomber au pouvoir des chrétiens. Après cette expédition, les pèlerins de Gènes et de Pise reçurent un message du roi de Jérusalem, qui leur proposait d'assiéger avec lui la ville d'Accon, Ptolémaïs ou Saint-Jean d'Acre (15) ; on leur offrait les mêmes conditions que pour le siège de Césarée. La flotte génoise parut dans la rade et devant le port de Ptolémaïs, pendant que le roi Baudouin dressait ses tentes sous les remparts de la cité. Au bout de vingt jours de siège, les habitants proposèrent d'ouvrir leurs portes, à la seule condition qu'on leur laisserait la liberté de sortir de la place avec leurs familles et leurs richesses. Le roi Baudouin accepta cette proposition, et tous les chefs jurèrent de la faire exécuter fidèlement. Cependant les Génois regrettaient le riche butin qu'on leur avait promis. Quand les portes de la ville s'ouvrirent, les plus indisciplinés coururent au pillage et ne respectèrent pas la vie des musulmans désarmés. Au milieu des désordres qui souillèrent cette victoire des soldats du Christ, on aime à voir le roi de Jérusalem, s'indignant de la violation des serments et rassemblant autour de lui ses chevaliers et ses serviteurs, pour venger le droit des gens et l'humanité outragée. La généreuse fermeté de Baudouin parvint à rétablir l'ordre ; les musulmans, protégés par son respect pour la foi jurée, se retirèrent avec leurs trésors et furent remplacés dans la ville par une population chrétienne. La conquête de Ptolémaïs, qui était comme la porte de la Syrie du côté de la mer, donna quelques alarmes aux maîtres de Damas ; elle porta l'effroi dans Ascalon et jusque dans les conseils de Babylone (l'ancien Caire.) On ne s'occupa plus en Egypte que de lever une nouvelle armée et de préparer une flotte pour triompher de l'orgueil des chrétiens et pour arrêter les progrès de leurs armes. Peu de temps après la prise de Ptolémaïs ; on apprit à Jérusalem qu'une flotte égyptienne avait paru devant Joppé et qu'une multitude de barbares, sortis d'Ascalon, couvraient les plaines de Ramla. Aussitôt tous les chrétiens en état de porter les armes accourent de la Galilée, du pays de Naplouse, des montagnes de la Judée ; le peuple et le clergé de la ville sainte implorent la miséricorde divine ; dans les cités chrétiennes, on fait des prières, des aumônes, on oublie les injures, et toute discorde est convertie en charité. Baudouin avec cinq cents chevaliers et deux mille hommes de pied sort de Joppé, et court à la rencontre des ennemis, dont Dieu seul savait le nombre. Lui-même engagea le combat ; la bannière blanche qu'il portait avec lui était partout le signal de la victoire pour les chrétiens. L'émir d'Ascalon fut tué dans la bataille ; cinq mille musulmans perdirent la vie ; les chrétiens firent un butin immense ; on ne pouvait compter la multitude des chevaux, des ânes, des dromadaires qu'ils ramenèrent avec eux à Joppé. Après cette victoire des chrétiens, la flotte égyptienne se hâta de s'éloigner, et, pour qu'il ne manquât rien à la défaite et à la ruine des infidèles, Dieu suscita sur les flots d'horribles tempêtes qui dispersèrent leurs vaisseaux et les brisèrent presque tous contre les rivages de la mer.
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Année [1104]
Tandis que la faveur divine se déclarait ainsi pour les chrétiens dans le royaume de Jérusalem, les mauvais jours semblaient arriver pour la principauté d'Antioche et le comté d'édesse. Au printemps de l'année 1104, Bohémond avec ses chevaliers, Tancrède alors seigneur de Laodicée et d'Apamée, Baudouin du Bourg, comte d'Edesse ou Roha, et son cousin Joscelin de Courtenai maître de Turbessel, se réunirent pour passer l'Euphrate et pour mettre le siège devant la ville de Charan ou Carrhes, occupée par les infidèles. La cité de Carrhes, située à quelques milles d'Edesse, fut, au temps des patriarches, le séjour de Tharé, père d'Abraham ; c'est là que l'antique chef des croyants reçut l'ordre de quitter son pays et ses parents pour suivre les promesses du vrai Dieu ; c'est à Carrhes que le consul Crassus tomba aux mains des Parthes et mourut, « gorgé de l'or dont il était si avide. » Quand les princes chrétiens arrivèrent devant la ville, ils la trouvèrent en proie à la disette et presque sans moyens de défense (16). Les habitants avaient envoyé solliciter des secours à Maridin, à Mossoul, et chez tous les peuples musulmans de la Mésopotamie. Après quelques semaines de siège, ayant perdu l'espoir d'être secourus, ils résolurent d'abandonner la place et proposèrent une capitulation, qui fut acceptée. Tandis qu'on jurait de part et d'autre d'exécuter fidèlement les conditions du traité, il s'éleva une vive contestation entre le comte d'édesse et le prince d'Antioche, pour savoir quel drapeau flotterait sur les murs de la cité. L'armée victorieuse attendait, pour entrer dans la ville, que cette contestation fût terminée ; mais Dieu voulut punir le fol orgueil des princes, et leur retira la victoire qu'il leur avait envoyée. Baudouin et Bohémond se disputaient encore la ville conquise, lorsque tout à coup on aperçut sur les hauteurs voisines une armée musulmane s'avançant en ordre de bataille et les enseignes déployées. C'étaient les Turcs de Maridin et de Mossoul qui venaient au secours de la ville assiégée. A leur approche, les chrétiens, frappés de stupeur, ne songent plus qu'à fuir. En vain les chefs cherchèrent à ranimer leurs soldats, en vain l'évêque d'édesse, parcourant les rangs, voulut relever les courages abattus : dès la première attaque, l'armée de la croix fut dispersée ; Baudouin du Bourg et son cousin Joscelin forent faits prisonniers; Bohémond et Tancrède échappèrent presque seuls à la poursuite du vainqueur.

Après ce déplorable événement, il apparut dans le ciel une comète, qui resta sur l'horizon pendant quarante jours et qui fut visible pour tout l'univers. Ce signe extraordinaire, dit Foulcher de Chartres, avait commencé à briller au mois de février, « le jour même où la lune était nouvelle, ce qui était évidemment d'un sinistre augure. » Dans le même mois, on remarqua pendant plusieurs jours autour du soleil deux autres soleils, l'un à droite, l'autre à gauche, et, le mois suivant, beaucoup de gens virent tomber une pluie d'étoiles. Les grandes calamités ne manquèrent point alors pour répondre aux sinistres présages, et jamais les colonies chrétiennes n'eurent plus à craindre de voir arriver leur dernière heure.

Les Turcs, enhardis par leur victoire, assiégèrent plusieurs fois la ville d'édesse ; Turbessel, Antioche même, furent menacées. Les barbares ravagèrent toutes les contrées habitées par les chrétiens ; les campagnes les plus fertiles restèrent abandonnées ; la terre ne produisit plus rien pour les besoins de l'homme ; partout le peuple mourait de faim. Au milieu de la désolation générale, on ne songea pas à délivrer Baudouin du Bourg et Joscelin, pour lesquels les Turcs demandaient une rançon. Des plaintes s'élevèrent contre (17) Bohémond et Tancrède, qu'on accusait d'oublier leurs frères d'armes retenus en captivité chez les infidèles.

Le prince d'Antioche restait enfermé dans sa capitale, menacé à la fois par les Grecs et par les Turcs. N'ayant plus ni trésors ni armée, il tourna ses dernières espérances vers l'Occident, et résolut d'intéresser à sa cause les princes de la chrétienté. Après avoir fait répandre le bruit de sa mort, il s'embarqua au port Saint-Siméon (18), et, caché dans un cercueil, il traversa la flotte des Grecs, qui se réjouissaient de son trépas et maudissaient sa mémoire. En arrivant en Italie, Bohémond va se jeter aux pieds du souverain pontife ; il se plaint des malheurs qu'il a éprouvés en défendant la religion ; il invoque surtout la vengeance du ciel contre Alexis, qu'il représente comme le plus grand fléau des chrétiens. Le pape l'accueille comme un héros et comme un martyr ; il loue ses exploits, écoute ses plaintes, lui donne l'étendard de saint Pierre, et lui permet, au nom de l'église, de lever en Europe une armée pour réparer ses malheurs et venger la cause de Dieu.
Bohémond se rend en France. Ses, aventures, ses exploits avaient partout répandu son nom. Il se présente à la cour de Philippe I, qui le reçoit avec les plus grands honneurs et lui donne sa fille Constance en mariage. Au milieu des fêtes de la cour, tour à tour le plus brillant des chevaliers et le plus ardent des orateurs de la croix, il fait admirer son adresse dans les tournois et prêche la guerre contre les ennemis des chrétiens. En passant à Limoges, il déposa des chaînes d'argent sur l'autel de saint Léonard, dont il avait invoqué l'appui dans sa captivité ; delà il se rendit à Poitiers, ou, dans une grande assemblée, il embrasa tous les coeurs du feu de la guerre sainte. Les chevaliers du Limousin, de l'Auvergne et du Poitou se disputaient l'honneur de l'accompagner en Orient. Encouragé par ces premiers succès, il traverse les Pyrénées et lève des soldats en Espagne ; il retourne en Italie et trouve partout le même empressement à le suivre. Les préparatifs achevés, il s'embarque à Bari et va descendre sur les terres de l'empire grec, menaçant de se venger de ses plus mortels ennemis, mais au fond poussé par l'ambition bien plus que par la haine. Le prince d'Antioche ne cessait d'animer par ses discours l'ardeur de ses nombreux compagnons : aux uns, il représentait les Grecs comme les alliés des musulmans et les ennemis de Jésus-Christ ; aux autres, il parlait des richesses d'Alexis et leur promettait les dépouilles de l'empire. Il était sur le point de voir ses brillantes espérances s'accomplir, lorsqu'il fut tout à coup trahi par la fortune, qui jusque-là n'avait fait pour lui que des prodiges.

La ville de Durazzo, dont il avait entrepris le siège, résista longtemps à ses efforts ; les maladies ravagèrent son armée ; la plupart des guerriers qui l'avaient suivi désertèrent ses drapeaux; il fut obligé de faire une paix honteuse avec l'empereur qu'il voulait détrôner, et vint mourir de désespoir dans la petite principauté de Tarente, qu'il avait abandonnée pour la conquête de l'Orient.

La malheureuse issue de celte tentative, dirigée tout entière contre les Grecs, devint funeste aux chrétiens établis en Syrie, et les priva des secours qu'ils devaient attendre de l'Occident. Tancrède, qui gouvernait toujours Antioche, fut attaqué plusieurs fois par les barbares accourus des bords de l'Euphrate et du Tigre, et ne put leur résister qu'avec le secours du roi de Jérusalem. Joscelin et Baudouin du Bourg, qui avaient été conduits à Bagdad, n'étaient revenus dans leurs états qu'après cinq ans d'une dure captivité. Lorsque Baudouin retourna à édesse, il ne put payer le petit nombre de soldats qui lui étaient restés fidèles, et, pour obtenir des secours de son beau-père, seigneur de Mélitène, il lui fit accroire qu'il avait engagé sa barbe pour la solde de ses compagnons d'armes, moyen peu digne d'un chevalier et que n'excuse point aux yeux de l'histoire l'extrême détresse du prince réduit à l'employer (19).
Tant de revers n'avaient pu instruire les chrétiens et leur faire sentir le besoin de la concorde. Tancrède et Baudouin du Bourg eurent entre eux de vives contestations ; ils appelèrent tour à tour les musulmans à défendre leur cause, et tout fut dans la confusion sur les bords de l'Euphrate et de l'Oronte. Dans ces funestes divisions, c'est Tancrède qui avait montré le plus d'animosité. Il prétendait que le comte d'Edesse devait lui être soumis et lui payer tribut (20). Le roi de Jérusalem, dont on invoqua la justice, condamna Tancrède et lui dit : « Ce que tu demandes n'est pas juste : tu dois, par la crainte de Dieu, te réconcilier avec le comte d'Edesse ; si, au contraire, tu persistes dans ton association avec les païens, tu ne peux demeurer notre frère. » Ces paroles touchèrent le coeur de Tancrède, et ramenèrent la paix entre les princes chrétiens.
Dans l'année 1108, Bertrand, fils de Raymond, comte de Saint-Gilles, vint en Orient avec soixante et dix galères génoises. Elles devaient l'aider à conquérir plusieurs villes de la Phénicie ; on commença par Biblos, qui, après quelques assauts, ouvrit ses portes aux chrétiens ; on alla ensuite assiéger la ville de Tripoli (21). La conquête de cette place avait été la dernière ambition du vieux comte Raymond ; pour réussir dans ses tentatives souvent renouvelées, il implorait les armes de tous les pèlerins qui arrivaient de l'Occident ; avec leurs secours il avait bâti, sur une colline du voisinage, une forteresse qu'on appelait « le château ou le mont des pèlerins » (22). L'infatigable athlète du Christ tomba d'un toit de ce château et mourut de sa chute, avec le regret de n'avoir pu arborer l'étendard de la croix sur la ville infidèle. Le roi de Jérusalem vint au siège de Tripoli avec cinq cents chevaliers ; sa présence redoubla le zèle des assiégeants.

La ville, très longtemps menacée, avait demandé des secours à Bagdad, à Mossoul, à Damas. Abandonnée par les puissances musulmanes de la Perse et de la Syrie, elle avait tourné ses dernières espérances vers l'Egypte ; mais, tandis que les assiégés attendaient les flottes et les armées égyptiennes, un messager arriva sur un vaisseau, leur demanda, au nom du calife, « une belle esclave qui était dans la ville, et du bois d'abricotier propre à fabriquer des luths et des instruments de musique. » L'historien arabe Novaïri, qui rapporte ce fait, ajoute que les habitants de Tripoli reconnurent alors qu'il n'y avait plus de salut pour leur ville ; ils proposèrent donc aux chrétiens de leur en ouvrir les portes, à la condition que chacun serait libre de sortir avec ce qu'il pourrait emporter ou de rester dans la cité en payant un tribut. Cette capitulation fut acceptée, et reçut son exécution de la part du roi Baudouin et du comte Bertrand ; mais, si l'on en croit quelques historiens, la soldatesque génoise se conduisit à Tripoli comme elle l'avait fait naguère à Ptolémaïs.

Le territoire de Tripoli était renommé par la richesse de ses productions : dans les plaines et sur les collines voisines de la mer, croissaient en abondance le blé, la vigne, la canne à sucre, l'olivier et le mûrier blanc dont la feuille nourrit le ver à soie. La ville comptait plus de quatre mille ouvriers, instruits à fabriquer des étoffes de laine, de soie et de lin. Une grande partie de ces avantages furent perdus pour les vainqueurs qui, pendant le siège, ravagèrent les campagnes, et, après la conquête de la cité, ne s'occupèrent pas des établissements de l'industrie. Tripoli renfermait encore d'autres richesses, peu recherchées sans doute par les guerriers de la croix. Une bibliothèque y conservait en dépôt les monuments delà littérature des Persans, des Arabes et des Grecs ; cent copistes y étaient sans cesse occupés à transcrire des manuscrits (23) ; le cadi, maître de la ville, envoyait dans tous les pays des hommes chargés de découvrir des livres rares et précieux. Après la prise de Tripoli, cette bibliothèque fut livrée aux flammes. Quelques auteurs orientaux ont déploré cette perte irréparable ; mais aucune de nos anciennes chroniques n'en a parlé, et leur silence en cette occasion montre assez l'indifférence profonde avec laquelle les soldats francs furent témoins d'un incendie qui dévora cent mille volumes.

Tripoli, avec les villes de Tortose, d'Archas, de Gibel, forma un quatrième état dans la confédération des Francs au delà des mers ; Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, en prit possession immédiatement après la conquête, et prêta serment de fidélité au roi de Jérusalem, dont il devint le vassal ou l'homme lige.
Plusieurs mois après la prise de Tripoli, le roi Baudouin réunit toutes ses forces devant Beyrouth. Cette ville, fort ancienne, fut, au temps de l'empire romain, une colonie d'Auguste ; elle jouissait du droit italique ; comme Rhodes, Mytilène et plusieurs autres cités d'Orient, elle eut des écoles publiques, dont la gloire subsista jusqu'au moyen âge et ne fut pas ignorée des premiers pèlerins de Jérusalem. Après l'invasion de l'islamisme, Beyrouth avait perdu son ancien éclat ; mais il lui restait ses beaux jardins, ses fertiles vergers et la commodité de son port ou de sa rade. Elle résista pendant deux mois aux attaques des chrétiens (24) ; Albert d'Aix rapporte qu'après avoir fait une capitulation, les habitants brûlèrent sur les places publiques toutes leurs richesses, qu'ils ne pouvaient emporter. Les vainqueurs, entrés dans la ville, s'indignèrent qu'il ne leur restât plus rien à piller, et s'en prirent à la population, qui périt presque tout entière par le glaive.

Les musulmans ne possédaient plus sur la côte de Syrie que trois villes : Ascalon, Tyr et Sidon. Jusque-là, la ville de Sidon n'avait conservé la paix qu'à force de soumissions et de présents ; chaque année, elle reculait l'heure de sa ruine en prodiguant ses trésors ; mais le temps approchait où son or ne pourrait plus la sauver. Comme le roi de Jérusalem revenait d'une expédition sur les rives de l'Euphrate, il apprit que Sigur, fils de Magnus roi de Norvège, avait débarqué à Joppé : Sigur était accompagné de dix mille Norwégiens qui, depuis trois ans, avaient quitté le nord de l'Europe pour visiter la terre sainte. Baudouin se rendit à Joppé au-devant du prince de Norvège, et le pressa de combattre avec lui pour la défense et l'agrandissement du royaume de Jésus-Christ. Sigur accéda à la prière du roi de Jérusalem, et ne demanda pour prix de son zèle qu'un morceau du bois de la vraie croix. Lorsqu'il arriva dans la ville sainte, entouré de ses guerriers, les chrétiens contemplèrent avec une surprise mêlée de joie les énormes haches de bataille et la, haute stature des pèlerins de la Norvège. On résolut dans le conseil du roi d'assiéger Sidon (25). Bientôt la flotte de Sigur parut devant le port de cette ville, tandis que Baudouin et le comte de Tripoli dressaient leurs tentes sous les remparts. Après un siège de six semaines, l'émir et les principaux habitants offrirent de remettre les clefs de la ville au roi de Jérusalem, et ne demandèrent que la liberté de sortir de la place avec ce qu'ils pourraient porter « sur leurs têtes et sur leurs épaules. » Cinq mille sidoniens profitèrent du traité ; les autres restèrent et devinrent les sujets du roi.

Sigur quitta la Palestine au milieu des bénédictions du peuple chrétien ; il s'embarqua pour retourner en Norvège, emportant avec lui le morceau de la vraie croix qu'on avait promis à ses services, et qu'il déposa, à son retour, dans la ville de « Hanghel, » où la vertu de cette précieuse relique devait, disait-on, préserver son pays de toute invasion.

Les Norvégiens ne furent pas le seul peuple du Nord qui prit part au siège de Sidon : il était arrivé en Palestine des pèlerins de la Frise, des pèlerins d'Angleterre, qui combattirent avec les guerriers de Baudouin. Nous lisons dans une chronique de Brème (26), qu'on fit alors dans tout l'empire germanique une grande levée d'hommes pour la guerre sainte d'outre-mer. Plusieurs brèmois, au signal de leur archevêque et conduits par deux consuls que nomme la chronique, partirent pour l'Orient et se distinguèrent à la prise de Beyrouth et de Sidon. Au retour de leur pèlerinage, ils n'avaient perdu que deux de leurs compagnons ; ils furent reçus en triomphe par leurs concitoyens, et des armoiries accordées à la ville de Brème par l'empereur d'Allemagne attestèrent les services qu'ils avaient rendus à la cause de Jésus-Christ dans la terre sainte.

Baudouin, revenu vainqueur à Jérusalem, apprit avec douleur que Gervais, comte de Tibériade, avait été surpris par les Turcs et conduit avec ses plus fidèles chevaliers dans la ville de Damas. Des députés musulmans vinrent offrir au roi de Jérusalem la liberté de Gervais, en échange de Ptolémaïs, de Joppé et de quelques autres villes prises par les chrétiens ; un refus, ajoutaient-ils, allait causer la mort du comte de Tibériade. Baudouin proposa de payer pour la liberté de Gervais une somme considérable. « Quant aux villes que vous me demandez, leur dit-il, je ne vous les donnerais pas pour mon propre frère EustacheEdouard Odier - Musée de Versailles
Eustache III comte de Boulogne
, ni pour tous les princes chrétiens. » Au retour des ambassadeurs, Gervais fut traîné, avec tous ses chevaliers, sur une place de Damas, et tué à coups de flèches par les Turcs.
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Année [1112]
A peu près dans le même temps, Antioche eut à pleurer la mort de Tancrède. Toute l'église des saints, dit Guillaume de Tyr, reconnaîtra à jamais les oeuvres charitables et les libéralités du héros chrétien. Pendant le temps qu'il gouverna Antioche, il s'associa de coeur et d'âme à toutes les souffrances de ses peuples.

Raoul de Caen nous dit qu'au milieu d'une disette qui désola sa principauté, il jura de ne plus boire de vin et de se réduire pour la table et les vêtements à la condition des pauvres, tant que durerait la misère publique. A la guerre, Tancrède se montrait toujours comme le père de tous ceux qui combattaient sous ses drapeaux ; il avait coutume de dire :
« Ma fortune et ma gloire, ce sont mes soldats. Que la richesse soit leur partage ; pour moi je me réserve les soins, les périls, la fatigue, la grêle et la pluie (27). Lorsqu'il approchait de sa dernière heure, Tancrède avait auprès de lui sa femme Cécile, fille de Philippe I, roi de France, et le jeune Pons, fils de Bertrand, comte de Tripoli ; il leur fit promettre de s'unir après sa mort par les liens du mariage : promesse qui fut dans la suite accomplie. Il nomma pour son successeur, Roger, fils de Richard son cousin, à la condition expresse que celui-ci remettrait la principauté d'Antioche, en entier et sans difficulté, à son prince légitime le fils de Bohémond, retenu alors auprès de sa mère en Italie. L'illustre Tancrède fut enseveli à Antioche sous le portique de l'église du prince des apôtres, l'an de l'Incarnation onze cent douze.
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Année [1113]
L'année suivante, et dans le courant de l'été, des hordes innombrables de barbares étaient parties de nouveau des bords de la mer Caspienne, du Korasan, du pays de Mossoul, pour s'avancer vers la Syrie. Cette fois elles laissèrent en paix édesse et Antioche, et, marchant entre Damas et les régions phéniciennes, entre le Liban et les bords de la mer, pénétrèrent dans la Galilée. A leur approche, le roi Baudouin était accouru avec son armée. Il trouva les ennemis campés au-dessous de Panéas, dans une île formée par les deux branches du Jourdain.; les chrétiens établirent leur camp dans le voisinage. Les deux armées, séparées par la rivière de Dan, étaient en présence depuis plusieurs jours, lorsque Baudouin, trompé par une ruse des barbares, engagea imprudemment le combat (28). L'armée chrétienne, le royaume, tout faillit périr dans cette journée ; le roi courut les plus grands dangers ; il abandonna son étendard ; les chrétiens perdirent trente chevaliers et plus de douze cents hommes de pied, tués ou faits prisonniers. Roger d'Antioche et le comte de Tripoli, qui venaient au secours de Baudouin, arrivèrent le lendemain de la bataille ; réunis à leurs troupes, les débris de l'armée vaincue allèrent camper sur la montagne de Seffet ou Saffat ; la multitude des Turcs occupait les Vallées depuis Panéas jusqu'au lac de Tibériade. Tout fut ravagé sur les rives du Jourdain et dans les plaines de la Galilée, où les habitants du pays s'occupaient de la moisson ; la désolation était partout, et personne n'osait fuir ni à droite ni à gauche, de peur de rencontrer la mort sur son chemin. On ignorait dans les villes ce qui se passait au camp des chrétiens, et dans le camp on ne savait rien de ce qui se passait dans les villes ; un grand nombre de musulmans étaient sortis d'Ascalon et de Tyr, pour dévaster les terres des fidèles ; le pays de Sichem fut envahi, Naplouse livrée au pillage ; Jérusalem, restée sans défenseurs, ferma ses portes et craignit un moment de retomber au pouvoir des ennemis du Christ.

Cependant l'été s'éloignait, et la saison marquée pour le passage des pèlerins amenait chaque jour dans la Palestine des guerriers de l'Occident. L'armée chrétienne reçut ainsi de nouveaux renforts, et compta bientôt jusqu'à douze mille combattants sous ses drapeaux. D'un autre côté, les Turcs de Damas commençaient à se méfier des Turcs venus de la Perse, et l'armée ennemie s'affaiblissait par la discorde. Ainsi cette guerre, d'abord si terrible et si menaçante, se termina tout à coup sans combat, et la multitude des ennemis s'éloigna comme un orage emporté par les vents.

Alors les colonies chrétiennes et toutes les provinces de la Syrie furent en butte à d'autres calamités. Des nuées de sauterelles, venues de l'Arabie, achevèrent de ravager les campagnes de la Palestine. Une horrible famine désolait le comté d'Edesse et la principauté d'Antioche. Un tremblement de terre se fit sentir depuis le mont Taurus jusqu'aux déserts de l'Idumée : plusieurs villes de Cilicie n'étaient plus que des monceaux de ruines ; treize tours de la ville d'Edesse et la citadelle d'Alep s'écroulèrent avec fracas ; les plus hautes forteresses couvrirent la terre de leurs débris, et leurs commandants, musulmans ou chrétiens, cherchèrent un asile avec leurs soldats dans les forêts et les lieux déserts ; une tour d'Antioche, plusieurs églises et d'autres édifices de la ville furent renversés.
On attribua ce terrible fléau aux péchés des chrétiens. Gauthier le Chancelier (29) nous fait une peinture hideuse des scandales et des prostitutions dont il avait été lui-même témoin. La pénitence fut excessive comme l'avait été le désordre des moeurs : tout le peuple d'Antioche priait jour et nuit, se couvrait du cilice, couchait sur la cendre. Les femmes et les hommes allaient séparément déplace en place, d'église en église nu-pieds, la tète rasée, se meurtrissant le sein et répétant à haute voix : « Seigneur, épargnez-nous. » Ce ne fut qu'après cinq mois que le ciel se laissa toucher par leur repentir et que les tremblements de terre cessèrent d'effrayer les cités. On se réjouit à Bagdad du fléau qui avait désolé le pays des chrétiens ; le prince de Mossoul, disent les chroniques, « tira des augurée du soleil et de la lune, » et crut que le moment était venu d'envahir la Syrie. Les peuples de Mossoul et de Bagdad n'avaient point oublié la mort de Mondoud, qui avait commandé la dernière expédition des musulmans dans la Galilée ; on reprochait au prince de Damas le meurtre de cet illustre martyr de l'islamisme. Tous les émirs de la Mésopotamie prirent les armes pour combattre les chrétiens et pour punir les musulmans infidèles.

Dans le danger qui le menaçait, le sultan de Damas n'hésita point à faire une alliance avec les princes chrétiens. Le roi de Jérusalem, le prince d'Antioche, le comte de Tripoli, joignirent leurs troupes à celles de leurs nouveaux alliés, et tous ensembles marchèrent au-devant des guerriers de Mossoul et de Bagdad, qui ravageaient déjà les bords de l'Euphrate et de l'Oronte. Les chrétiens étaient remplis de zèle et d'ardeur et brûlaient de combattre ; mais leurs nouveaux auxiliaires, qui se défiaient toujours des soldats de Jésus-Christ, ne voulurent point leur donner l'avantage d'une victoire : ils firent tous leurs efforts pour éviter une bataille décisive, dans laquelle ils craignaient à la fois le triomphe de leurs alliés et celui de leurs ennemis. Cependant une réunion aussi formidable suffit pour délivrer la Syrie d'une invasion et pour forcer les barbares à repasser l'Euphrate. Quoique les musulmans de Damas et les puissances chrétiennes eussent trouvé leur salut commun dans une alliance passagère, tel était néanmoins l'esprit des Francs et de leurs adversaires, que tous les sectateurs de Mahomet accusèrent, dans cette occasion, le prince de Damas d'avoir trahi la cause de l'islamisme, et que, lorsqu'il se sépara de l'armée chrétienne pour retourner dans sa capitale, tous les fidèles de Syrie remercièrent le ciel d'avoir enfin « séparé l'étendard de Bélial du drapeau de Jésus-Christ. »

Le roi Baudouin, n'ayant plus à combattre les Turcs de Bagdad ni ceux de la Syrie, tourna ses regards vers les contrées situées au delà du Jourdain et de la mer Morte. A traversa l'Arabie Pétrée, et s'avança dans la troisième Arabie, appelée par nos chroniqueurs Syrie de Sobal ; il y trouva une haute colline qui dominait une terre féconde, et cet emplacement lui parut propice pour la construction d'une forteresse. La cité nouvelle fut confiée à la garde de fidèles guerriers, et reçut le nom de Montréal (30).
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Année [1116]
Baudouin, prenant avec lui des hommes qui connaissaient parfaitement les lieux, franchit les déserts de l'Arabie, descendit vers la mer Rouge, et pénétra jusqu'à Hellis, ville très-antique, jadis fréquentée par le peuple d'Israël, et bâtie au lieu où l'écriture place les douze fontaines et les soixante-dix palmiers. Lorsque le roi et ceux qui l'accompagnaient eurent examiné à loisir la ville d'Hellis et les rivages de la mer, ils se rendirent à Montréal, et revinrent ensuite à Jérusalem. A leur retour dans la ville sainte, on ne se lassait point d'écouter les récits de leur voyage à la mer Rouge et vers le désert du Sinaï. On admirait surtout des coquilles marines et certaines pierres précieuses qu'ils avaient rapportées. Foulcher de Chartres nous dit qu'il adressa beaucoup de questions aux compagnons de Baudouin, et qu'il leur demanda entre autres choses si la mer Rouge était douce ou salée, si elle formait un étang ou un lac, si elle avait une entrée et une sortie comme la mer de Galilée, ou si elle était fermée à son extrémité comme la mer Morte (31).

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
1. Albert d'Aix parle aussi d'un Lambert d'Avesne qui fut exposé aux coups des assaillants (Voyez Albert d'Aix, liv. VII).

2. Voyez la Correspondance d'Orient, t. IV.

3. Voyez la Correspondance d'Orient, t. V.

4. Les débats qui eurent lieu à ce sujet sont mentionnés par Guillaume de Tyr, qui nous parait partial et qui se contredit quelquefois; Albert d'Aix nous a semblé plus clair et plus véridique.

5. Les chroniques appellent palais de Salomon le palais des rois latins à Jérusalem.

6. Les assises, telles que nous les connaissons, ne sont pas entièrement l'ouvrage de Godefroy ; mais nous pouvons affirmer qu'il institua les deux cours de justice dont il est ici question.

7. Voyez éclaircissements sur les assises de Jérusalem, à cette page :

8. Dolens aliquantulum de fratris morte, et plus gaudens de haereditate Foulcher de Chartres.

9. Il nous reste des descriptions très curieuses de cette cérémonie par Foulcher de Chartres et par Caftaro, tous deux témoins oculaires. La description de Foulcher de Chartres est tout entière dans la Bibliothèque des Croisades, première partie.

10. Cette tradition nous paraît suspecte. Il n'est pas probable que Jésus-Christ se soit servi d'un vase d'émeraude dans la dernière réunion du mont Sion. Tout nous porte à croire que le vase dont il est ici question avait été trouvé dans le temple d'Auguste, converti en mosquée par les musulmans, et que cette coupe avait servi au culte de l'empereur romain.

11. Quand Baudouin vit l'armée nombreuse qu'il avait a combattre, dit Foulcher de Chartres, Il sentit frémir son âme. Il se retourna vers les siens, et leur adressa ces paroles : « O mes amis ! Ne songes pas à refuser la bataille qui s'apprête. » Ceux-ci répondirent en se précipitant au-devant des Infidèles.

12. Le corps du duc de Bourgogne fut rapporté en France et Inhumé au Cîteaux. Urbain Plancher dit, dans son Histoire de Bourgogne, qu'on célébrait tous les ans à Cîteaux un anniversaire pour la mort de ce prince, le Vendredi avant le dimanche de la Passion.

13. Cette circonstance, rapportée par Albert d'Aix, semblerait prouver que l'église du Saint-Sépulcre ne restait pas toujours ouverte pour les pèlerins, et qu'ils n'y entraient qu'en faisant certaines offrandes. L'exemption de ce pieux tribut était quelquefois la récompense de ceux qui avaient servi la cause de Jésus-Christ en combattant les Sarrasins.

14 Orderic Vital raconte les aventures romanesques de Bohémond. Mais le récit renferme trop de choses Invraisemblables pour être répété dans cette histoire ; on peut le lire dans la Bibliothèque des Croisades à l'article d'Orderic Vital.

15. On trouvera dan le quatrième et le sixième volume de la Correspondance d'Orient une description détaillée de Ptolémaïs ou Saint-Jean-D'acre et de son territoire.

16. Guillaume de Tyr, liv. IX, donne de longs détails sur cette expédition.

17. Les Turcs proposèrent d'échanger Baudouin du Bourg et Joscelin contre une princesse musulmane prisonnière des chrétiens : Bohémond et Tancrède, si noua en croyons Albert d'Ali, aimèrent mieux recevoir en argent la rançon de la princesse, que de l'échanger contre leurs frères d'armes captifs.

18. Voyez le récit d'Anne Comnène, dans la Bibliothèque des Croisades, troisième partie. Le texte porte que Bohémond fit mettre dans le cercueil un coq mort. Les traducteurs de Gibbon, à la place d'un coq, ont mis un « cuisinier, » à cause du mot anglais « cook, » qui veut dire « cuisinier. » Cette méprise ou cette confusion de mots est plaisante ; au reste le récit d'Anne Comnène n'est pas plus clair ni plus vraisemblable dans une version que dans une autre, avec le cuisinier ou avec le coq.

19. Ce fait singulier, rapporte par Guillaume de Tyr, se trouve dans la Bibliothèque des Croisades, à l'article de Guillaume de Tyr.

20. Albert d'Aix.

21. Tripoli, comme l'indique son nom, se composait autrefois de trois villes. Dans les temps anciens, la cité placée aux bords de la mer était la plus importante des trois : c'est celle qui existait au moyen âge sous le nom de Tripoli. L'emplacement de la cité du temps des croisades est couvert de ruines ; les gens du pays appellent cet endroit El-Karab, les ruines. La ville d'aujourd'hui est bâtie à trois quarts d'heure de la mer (Voyez la Correspondance d'Orient, lettre CLVIII).

22. Le Château des Pèlerine, bâti par le comte de Toulouse, est ce qu'on appelle aujourd'hui le château de Tripoli. Construit sur une hauteur, il domine la ville actuelle, et se trouve à deux milles environ de l'emplacement de la ville du moyen âge (Voyez la Correspondance d'Orient, lettre CLVIII).

23. Ibn-Abou-Taï, historien arabe, dit que les chrétiens montrèrent à la prise de Tripoli la même fureur de destruction que les Arabes qui brûlèrent la bibliothèque d'Alexandrie. Un prêtre, attaché au comte Bertrand de Saint-Gilles, entra dans la salle où se trouvaient rassemblés un grand nombre d'exemplaires du Coran, et, comme il déclara que la bibliothèque de Tripoli ne renfermait que les livres impies de Mahomet, elle fut livrée aux flammes. Le même historien parle du nombre incroyable de trois millions de volumes. Nous avons préféré la version de « Novaïri, » qui réduit le nombre des volumes à cent mille. Ce dernier auteur raconte que la bibliothèque de Tripoli avait été fondée par le cadi Aboutaleb Hasen, qui lui même avait composé plusieurs ouvrages (Voyez, pour tous ces détails, la Bibliothèque des Croisades, t, I, 5).

24. On voit encore, à trois quarts d'heure de Beyrouth, le bois de pins d'où les compagnons de Baudouin tirèrent leurs échelles, leurs tours mobiles et d'autres machines de guerre qu'ils employèrent au siège de la cité (Voyez la Correspondance d'Orient, lettre CXLIII).

25. Voyez, pour le siège de Sidon, Guillaume de Tyr, liv. XI, et l'extrait des historiens norvégiens et danois. Bibliothèque du Croisades, troisième partie.

26. Cette chronique de Brème est analysée dans la Bibliothèque des Croisades, troisième partie, collection allemande.

27. Voyez l'extrait de Raoul de Caen, dans la Bibliothèque des Croisades.

28. Le théâtre de celte guerre est décrit dans la Correspondance d'Orient, tome V.

29. Voyez l'analyse de Gauthier le Chancelier Bibliothèque des Croisades, première partie.

30. On bâtit plus tard, sons le règne de Foulques d'Anjou, la forteresse de Crac ou de Carac au delà du Jourdain.

31. Nous donnons ici ces détails pour faire connaître l'état des connaissances géographiques de cette époque, même parmi les pèlerins les plus éclairés.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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