Royaume Franc de Jerusalem 1099-1116

Le pays dans lequel venaient de s'établir les croisés, et que les souvenirs de la religion rendaient cher aux peuples de l'Occident, formait, dans l'antiquité, le royaume d'Israël. Lorsque cette contrée fut soumise aux aigles romains, ses nouveaux maîtres ajoutèrent au nom que lui avaient donné les Juifs, celui de Palestine.
Elle avait pour limites, au midi, le désert sablonneux qui sépare la Judée de l'Egypte ; à l'orient, le pays d'Arabie ; elle était bornée à l'occident par la Méditerranée, au nord par les montagnes du Liban.

Au temps des croisades, comme aujourd'hui, une grande partie du sol de la Palestine présentait l'aspect d'une terre sur laquelle étaient tombées les malédictions du ciel. Cette terre, autrefois donnée au peuple élu de Dieu, avait plusieurs fois changé d'habitants ; toutes les sectes, toutes les dynasties musulmanes s'en étaient disputé la possession les armes à la main ; les révolutions et la guerre avaient amoncelé les ruines dans sa capitale et dans la plupart de ses villes ; les croyances des peuples musulmans et des peuples chrétiens semblaient seules donner quelque prix à la conquête de la Judée ; l'histoire cependant doit se défendre de l'exagération avec laquelle certains voyageurs ont parlé de la stérilité de ce malheureux pays.

Dans l'état où se trouvait la Judée, si son territoire eût été soumis tout entier aux lois de Godefroy de Bouillon, le nouveau roi aurait pu rivaliser de puissance avec la plupart des princes musulmans de l'Asie ; mais le royaume naissant de Jérusalem n'était formé que de la capitale et d'une vingtaine de villes ou bourgs du voisinage. Plusieurs de ces villes se trouvaient séparées les unes des autres par des places qu'occupaient encore les infidèles. Une forteresse, au pouvoir des chrétiens, était voisine d'une forteresse où flottaient les étendards de Mahomet. Dans les campagnes habitaient des Turcs, des Arabes, des égyptiens, qui se réunissaient pour faire la guerre aux sujets de Godefroy. Ces derniers étaient menacés jusque dans les cités, presque toujours mal gardées, et se trouvaient sans cesse exposées à toutes les violences de la guerre. Les terres restaient incultes, toutes les communications étaient interrompues. Au milieu de tant de périls, plusieurs des Latins abandonnaient les possessions que leur avait données la victoire, et pour que le pays conquis ne manquât pas d'habitants, surtout au moment du danger, on fut obligé de fortifier l'amour de la nouvelle patrie par l'intérêt de la propriété. Toute personne qui avait séjourné un an et un jour dans une maison et sur une terre cultivée devait en être reconnue légitime possesseur ; tous les droits de possession se trouvaient anéantis par une absence de même durée.

Le premier soin de Godefroy fut de réprimer les hostilités des musulmans, et de reculer les frontières du royaume dont on lui avait confié la défense. Par ses ordres, Tancrède de Hauteville entra dans la Galilée, et s'empara de Tibériade et de plusieurs autres villes voisines du Jourdain. Pour prix de ses travaux, il obtint la possession du pays qu'il venait de conquérir et qui, dans la suite, fut érigé en principauté.

« Arsur, nom donné par les croisés, en arabe : Arsouf, pour les Israéliens : Tel Arshaf. »
Arsur, ville maritime située entre Césarée et Joppé, refusait de payer le tribut imposé après la victoire d'Ascalon : Godefroy et ses chevaliers allèrent mettre le siège devant la place. Déjà les béliers et les tours roulantes étaient dressés devant les remparts ; plusieurs assauts avaient été livrés, quand les assiégés employèrent un moyen de défense auquel on ne s'attendait pas : Gérard d'Avesnes, qui leur avait été donné en otage par Godefroy, fut attaché à la pointe d'un mât très-élevé qu'on plaça devant la muraille même où devaient se diriger tous les coups des assiégeants. A la vue d'une mort inévitable et sans gloire, ce malheureux chevalier poussa des cris douloureux, et conjura son ami Godefroy de lui sauver la vie par une retraite volontaire. Ce spectacle cruel déchira l'âme du roi de Jérusalem, mais n'ébranla point sa fermeté et son courage. Comme il était assez près de Gérard d'Avesnes pour se faire entendre de lui, il l'exhorta à mériter, par sa résignation, la couronne du martyre.
« Je ne peux pas vous sauver, lui dit-il ; lors même que mon frère Eustache serait à votre place ; je ne pourrais le délivrer de la mort. Mourez donc, illustre et, brave chevalier, avec la résignation d'un héros chrétien ; mourez pour le salut de vos frères et pour la gloire de Jésus-Christ. » Ces paroles de Godefroy donnèrent à Gérard d'Avesnes le courage de mourir ; il recommanda à ses anciens compagnons d'offrir au saint sépulcre son cheval de bataille et ses armes, et demanda qu'on fit des prières pour le salut de son âme (1).
Godefroy et tous les guerriers chrétiens attaquèrent vigoureusement la ville ; mais ils furent repoussés. Bientôt les neiges et les pluies de l'hiver vinrent les forcer de lever le siège. Godefroy regagna tristement Jérusalem, avec ses chevaliers, déplorant le trépas inutile de leur compagnon d'armes « Mais une semaine ou deux après leur retour dans la ville sainte, quelles furent leur surprise et leur joie devoir arriver, sur un beau palefroi, le brave Gérard d'Avesnes dont ils se reprochaient la mort ! Les habitants d'Arsur, touchés de la constance et de l'héroïque résignation du chevalier franc, l'avaient détaché du mât où il était suspendu, et l'avaient fait conduire à l'émir d'Ascalon, qui le renvoyait au roi de Jérusalem. Godefroy le reçut avec une grande joie, et, pour récompenser son dévouement, lui donna le château de Saint-Abraham, bâti dans les montagnes de la Judée, au sud-est de Bethléem (2).
Pendant le même siège d'Arsur, plusieurs émirs, descendus des montagnes de Naplouse et de Samarie, vinrent saluer Godefroy et lui offrir des présents, tels que des figues et des raisins cuits au soleil. Le roi de Jérusalem était assis à terre, sur un sac de paille, sans appareil et sans gardes. Les émirs témoignèrent leur surprise, et demandèrent comment un aussi grand prince, dont les armes avaient ébranlé tout l'Orient, était humblement couché à terre, n'ayant pas même un coussin ni un tapis de soie.
« La terre d'où nous sommes sortis et qui doit être notre demeure après la mort y répondit Godefroy, ne peut-elle pas nous servir de siège pendant cette vie ? » Cette réponse, qui semblait avoir été dictée par le génie même des Orientaux, ne pouvait manquer de frapper vivement les émirs. Pleins d'admiration pour tout ce qu'ils avaient vu et entendu, ils quittèrent Godefroy, en lui demandant son amitié ; et dans Samarie on s'étonna qu'il y eût tant de simplicité et de sagesse parmi les hommes de l'Occident.
Dans le même temps, la renommée racontait beaucoup de merveilles sur la force de Godefroy : on l'avait vu, d'un seul coup de sa large épée, abattre la tête des plus grands chameaux. Un émir puissant parmi les Arabes voulut juger le fait par lui-même, et vint prier le prince chrétien de renouveler devant lui le prodige. Godefroy ne dédaigna point de satisfaire la curiosité de l'émir musulman, et, d'un seul coup de son glaive, il trancha la tête d'un chameau qu'on lui avait amené. Comme les Arabes paraissaient croire qu'il y avait quelque enchantement dans l'épée de Godefroy, celui-ci prit l'épée de l'émir, et la tête d'un second chameau roula sur le sable. Alors l'émir déclara hautement que tout ce qu'on avait dit du chef des chrétiens était véritable et que jamais homme ne fut plus digne de commander aux nations. J'ai vu, dans l'église du Saint-Sépulcre, cette terrible épée qui, tour à tour, abattait les tètes des chameaux et pourfendait les géants sarrasins (3).
Lorsque Godefroy fut rentré à Jérusalem, il apprit que Baudouin Ier comte d'Edesse, comte d'édesse, et Bohémond, prince d'Antioche, prince d'Antioche, s'étaient mis en route pour visiter les saints lieux. On se rappelle que ces deux chefs de la première croisade n'avaient point suivi leurs frères d'armes à la conquête de la ville sainte ; ils venaient à Jérusalem, accompagnés d'un grand nombre de chevaliers et de soldats de la croix, qui, restés comme eux à la garde des pays conquis, se montraient impatients d'achever leur pèlerinage. A ces illustres guerriers se réunirent une multitude de chrétiens venus de l'Italie et de toutes les contrées de l'Occident. Cette pieuse caravane, qui comptait vingt-cinq mille pèlerins, eut beaucoup à souffrir sur les côtes de la Phénicie ; mais lorsqu'ils virent Jérusalem, dit Foulcher de Chartres qui accompagnait Baudouin, comte d'édesse, toutes les misères qu'ils avaient souffertes « furent mises en oubli »

L'histoire contemporaine ajoute que Godefroy, « grandement aise de revoir son frère Baudouin festoya magnifiquement les princes tout le long de l'hiver. »
Daimbert, archevêque de Pise, était arrivé avec Baudouin, comte d'Edesse, et Bohémond, prince d'Antioche : à force de présents et de promesses, il se fit nommer patriarche de Jérusalem, à la place d'Arnould de Rohes. Ce prélat, élevé à l'école de Grégoire VII, soutenait avec chaleur les prétentions du Saint-Siège. Son ambition ne tarda pas à jeter le trouble parmi les chrétiens : dans les lieux mêmes où Jésus-Christ avait dit que son royaume n'est pas de ce monde, celui qui se proclamait son vicaire voulut régner avec Godefroy, et demanda la souveraineté d'une partie de Joppé et du quartier de Jérusalem appelé le quartier du Saint-Sépulcre. Après quelques débats (4), le pieux Godefroy accorda ce qu'on lui demandait au nom de Dieu, et, si on en croit le témoignage de Guillaume de Tyr, le nouveau roi déclara, le jour de Pâques, devant tout le peuple assemblé au saint sépulcre, que la tour de David et la cité de Jérusalem appartiendrait en toute souveraineté à l'église, dans le cas où il mourrait sans postérité.

Nous avons dit dans quel état se trouvait le royaume de Godefroy : nous ajouterons que le nouveau roi comptait parmi ses sujets des Arméniens, des Grecs, des Juifs, des Arabes, des renégats de toutes les religions et des aventuriers de tous les pays. L'état confié à ses soins était comme un lieu de passage, et n'avait pour appui et pour défenseurs que des voyageurs et des étrangers. Il était le rendez-vous des grands pécheurs, qui y venaient pour fléchir la colère de Dieu, et l'asile des criminels qui se dérobaient à la justice des hommes. Les uns et les autres étaient également dangereux quand les circonstances réveillaient leurs passions et quand la crainte ou le repentir faisaient place à des tentations nouvelles. Godefroy, d'après l'esprit des coutumes féodales et des lois de la guerre, avait distribué les terres conquises aux compagnons de ses victoires. Les nouveaux seigneurs de Joppé, de Tibériade, de Ramla, de Naplouse, reconnaissaient à peine l'autorité royale. Le clergé, soutenu par l'exemple du patriarche de Jérusalem, parlait en maître, et les évêques exerçaient, comme les barons, un pouvoir temporel. Les uns attribuaient la conquête du royaume à leur valeur, les autres à leurs prières ; chacun réclamait le prix de sa piété ou de ses travaux ; la plupart prétendaient à la domination, tous à l'indépendance. Le temps était venu d'opposer un gouvernement régulier à tous ces désordres. Godefroy choisit le moment où les princes latins se trouvaient réunis à Jérusalem. Des hommes savants et pieux furent assemblés dans le palais de Salomon (5) et chargés de rédiger un code de lois pour le nouveau royaume. Les conditions imposées à la possession de la terre, les services militaires des fiefs, les obligations réciproques du roi et des seigneurs, des grands et des petits vassaux, tout cela fut établi et réglé d'après les coutumes des Francs. Ce que demandaient surtout les sujets de Godefroy, c'étaient des juges pour terminer les différends et protéger les droits de chacun. Deux cours de justice (6) furent instituées : l'une, présidée par le roi, et composée de la noblesse, devait prononcer sur les différends des grands vassaux ; l'autre, présidée par le vicomte de Jérusalem et formée des principaux habitants de chaque ville, devait régler les intérêts et les droits de la bourgeoisie ou des communes. On institua une troisième cour, réservée aux chrétiens orientaux ; les juges étaient nés en Syrie, en parlaient la langue et prononçaient d'après les lois et les usages du pays. Les lois qu'on donnait à la ville de David furent sans doute un spectacle nouveau pour l'Asie ; elles devinrent aussi un sujet d'instruction pour l'Europe elle-même, qui s'étonna de retrouver au delà des mers ses propres institutions modifiées par les moeurs de l'Orient et par le caractère et l'esprit de la guerre sainte. Cette législation de Godefroy, la moins imparfaite qu'on eût vue jusque-là parmi les Francs et qui s'accrut ou s'améliora sous les règnes suivants, fut déposée en grande pompe dans l'église de la Résurrection, et prit le nom « d'Assises de Jérusalem, ou de Lettres du Saint-Sépulcre » (7).

A l'approche du printemps, Bohémond et Baudouin quittèrent la ville sainte ; les pèlerins allèrent d'abord cueillir des palmes dans la plaine de Jéricho ; ils visitèrent ensuite le Jourdain et s'arrêtèrent quelques jours à Tibériade, où ils furent reçus magnifiquement par Tancrède. La caravane des princes revint par Césarée-de-Philippe ou Panéas, par Balbek et Tortose, à Laodicée, soumise alors à Raymond de Saint-Gilles. Là, les pèlerins d'Italie s'embarquèrent sur les navires de Gènes et de Pise ; Baudouin prit la route d'Edesse et Bohémond celle d'Antioche.

Godefroy était resté seul à Jérusalem ; il se trouvait au milieu d'une cité en ruines, au milieu d'un pays dévasté. Le peuple de la ville sainte était dans une extrême pauvreté ; Godefroy, plus pauvre encore que ses sujets, n'avait pas de quoi payer le petit nombre de ses fidèles guerriers. On n'avait vécu dans la guerre qu'avec le butin fait sur l'ennemi ; dans la paix, on ne vivait que de la crainte qu'on avait inspirée pendant la guerre. L'histoire contemporaine nous fait connaître quel empire exerçait alors sur les peuples voisins le seul souvenir des victoires remportées par les soldats de la croix. Les infidèles, saisis d'effroi, dit Albert d'Aix, ne trouvèrent rien de mieux à faire que d'envoyer une députation d'Ascalon, de Césarée et de Ptolémaïs auprès de Godefroy, pour le faire saluer de la part de ces villes. Le message des cités était conçu en ces termes : « L'EMIR D'ASCALON, L'EMIR DE CESAREE ET L'EMIR DE PTOLEMAIS AU DUC GODEFROY ET A TOUS AUTRES, SALUT. Nous te supplions, duc très glorieux et magnifique, que, par ta volonté, nos citoyens puissent sortir pour leurs affaires en paix et sécurité. Nous t'envoyons dix bons chevaux et trois bons mulets, et chaque mois nous t'offrirons, à titre de tribut, cinq mille besants. »
Il faut remarquer ici qu'il n'y avait aucune de ces villes qui ne fût mieux fortifiée et qui n'eût plus de moyens de défense que Jérusalem.

Godefroy vint souvent au secours de Tancrède, qui était en guerre, avec les émirs de la Galilée ; le roi de Jérusalem porta ses armes victorieuses au delà du Liban, et jusque sous les murs de Damas ; il fit en même temps plusieurs autres incursions en Arabie, d'où il revenait toujours avec un grand nombre de captifs, de chevaux et de chameaux. Sa renommée s'étendait chaque jour davantage : on le comparait à Judas Macchabée pour la valeur, à Samson pour la force de son bras, à Salomon pour la sagesse de ses Conseils. Les Francs restés avec lui bénissaient son règne, et, sous sa domination paternelle, ils oubliaient leur ancienne patrie ; les Syriens, les Grecs, les musulmans eux-mêmes étaient persuadés qu'avec un aussi bon prince la puissance chrétienne, en Orient, ne pouvait manquer de s'affermir. Mais Dieu ne permit pas que Godefroy vécût assez longtemps pour achever ce qu'il avait aussi glorieusement commencé.

Année [1100]

Dans le mois de juin 1100, il revenait d'une expédition au delà du Jourdain ; il suivait le bord de la mer et se rendait à Joppé lorsqu'il tomba malade. L'émir de Césarée vint à sa rencontre et lui présenta des fruits de la saison ; Godefroy ne put accepter qu'une pomme de cèdre ; en arrivant à Joppé, il n'avait plus la force de se tenir à cheval. « Quatre de ses parents l'assistaient, dit une chronique contemporaine : les uns lui pansaient les pieds et le réchauffaient sur leur sein ; les autres lui faisaient appuyer la tête sur leur poitrine ; d'autres pleuraient et se désolaient, craignant de perdre ce prince illustre dans un exil si lointain. » Un grand nombre de pèlerins de Venise, avec leur doge et leur évêque, venaient d'arriver au port de Joppé ; ils offraient leur flotte pour aider les chrétiens de la Palestine à conquérir quelques villes maritimes. Dans les premiers entretiens, on parla d'assiéger Caïphas, bâtie au pied du Carmel ; Godefroy s'occupa lui-même des préparatifs du siège, et promit d'y assister ; mais son mal s'accroissait de moment en moment : il fut obligé de se faire transporter en litière à Jérusalem. Tout le peuple se désolait sur son passage, et courait dans les églises pour demander à Dieu sa guérison. Godefroy resta malade pendant cinq semaines. Quoique accablé de souffrances, il admettait auprès de lui tous ceux qui voulaient lui parler des affaires de la terre sainte ; il apprit sur son lit de douleur la reddition de Caïphas ; ce fut sa dernière victoire, sa dernière joie dans cette vie. Comme la maladie empirait et ne laissait plus d'espérance, le généreux athlète du Christ confessa ses péchés, reçut la communion, et, revêtu du « bouclier spirituel (ce sont les expressions des chroniques du temps), il fut enlevé à la lumière de ce monde. »

Godefroy rendit le dernier soupir le 17 juillet, un an après la prise de Jérusalem. Quelques historiens lui ont donné le titre de roi, d'autres l'ont appelé le duc très-chrétien. Dans le royaume qu'il avait fondé, on le proposa souvent pour modèle aux princes comme aux guerriers ; son nom rappelle encore aujourd'hui les vertus des temps héroïques, et doit vivre parmi les hommes aussi longtemps que le souvenir des croisades. Il fut enseveli au pied du Calvaire. Son tombeau et celui de son frère Baudouin furent pendant plusieurs siècles un des ornements du temple saint ; mais, dans la génération présente, ce précieux monument des guerres sacrées a disparu par la jalousie des Grecs et des Arméniens. Lorsqu'en 1830, je demandai à voir les deux tombeaux, on ne put me montrer que l'épaisse maçonnerie dont ils étaient recouverts et qui les dérobait à la vue des voyageurs et des pèlerins.

Après la mort et les obsèques de Godefroy, il s'éleva de grandes divisions dans Jérusalem, pour savoir à qui devait appartenir l'autorité suprême. Le patriarche Daimbert prétendait que l'église seule devait succéder au prince qui venait de mourir ; il rappelait, à l'appui de sa prétention, les dernières volontés du duc de Lorraine. Tout ce qui portait les armes dans Jérusalem ne partageait point l'avis du patriarche, car il ne s'agissait pas de régner sur la ville sainte, mais d'exposer sa vie pour la défendre ; rien n'était plus douteux que les engagements arrachés à la piété de Godefroy, mais rien de plus certain, que les périls et la ruine d'un royaume environné d'ennemis, s'il n'était gouverné par un chef plein de bravoure. Animés par cette pensée, Garnier de Gray, parent de Godefroy, et plusieurs autres chevaliers, envoyèrent des députés à Baudouin, comte d'Edesse, pour lui offrir la couronne et le gouvernement de Jérusalem ; ils prirent en même temps possession de la tour de David et de tous les lieux fortifiés de la ville sainte. En vain Tancrède, qui venait de s'emparer de Caïphas et que le patriarche avait attiré dans son parti, accourut pour défendre la cause du prélat, on lui ferma les portes de Jérusalem. Le patriarche, abandonné du peuple et du clergé, ne trouva plus d'autre moyen que d'appeler à son secours le prince d'Antioche. Dans une lettre que Guillaume de Tyr nous a conservée, Daimbert rappela à Bohémond l'exemple de son illustre père, Robert Guiscard, qui avait délivré le pontife de Rome et lavait arraché des mains des impies. Il lui recommandait d'employer tous les moyens, même la force et la violence, pour empêcher Baudouin de venir à Jérusalem.

Cette lettre ne put parvenir à Bohémond, car, dans le même temps, vers le mois d'août, la principauté d'Antioche avait perdu son chef, tombé entre les mains d'un puissant émir de la Mésopotamie. Bohémond avait quitté Antioche pour voler au secours de la ville chrétienne de Mélitène (aujourd'hui Malathia), assiégée par les Turcomans ; l'émir Danisman, averti de son approche, alla au-devant de lui, dispersa sa troupe, et le fit prisonnier avec son cousin Richard et plusieurs de ses chevaliers ; la désolation fut grande parmi les chrétiens. Bohémond envoya une tresse de ses cheveux à Baudouin, en le faisant supplier de venir promptement à son secours. Aussitôt le comte d'Edesse assembla ses guerriers, et, après trois journées de marche, il arriva devant Mélitène ; mais l'émir Danisman, à son approche, avait levé le siège, et s'était retiré dans ses états, emmenant avec lui les prisonniers chrétiens. Baudouin le poursuivit pendant plusieurs jours, et, désespérant de pouvoir l'atteindre, il reprit tristement le chemin de sa capitale.

Ce fut au retour de cette expédition qu'il reçut les députés de Jérusalem. Ceux-ci, après lui avoir appris la mort de Godefroy, lui annoncèrent que le peuple chrétien, le clergé et les chevaliers de la croix l'avaient choisi pour régner dans la ville sainte. Baudouin donna quelques larmes à la mort de son frère, et se consola bientôt par la pensée de lui succéder (8). Il céda le comté d'Edesse à son cousin Baudouin du Bourg, et, sans perdre de temps, il se mit en route pour Jérusalem. Sept cents hommes d'armes, autant de fantassins, formaient sa petite armée. La plupart des pays qu'il allait traverser étaient occupés par des musulmans. Les émirs (d'Emèse et de Damas, avertis par la renommée et peut-être aussi par la trahison, vinrent l'attendre dans les chemins difficiles qui bordent la mer de Phénicie. Foulcher de Chartres, qui accompagnait Baudouin, décrit avec une simplicité naïve la situation périlleuse des chrétiens en présence des défilés de Beyrouth, à l'embouchure du Lycus ; il leur fallait franchir un vallon étroit et profond, dominé au midi et au nord par des masses de rochers ; tout le rivage était couvert de musulmans. « Nous feignions l'audace, dit le bon chapelain, et nous craignions la mort ; retourner sur nos pas était difficile, avancer, plus difficile encore ; de tout côté les ennemis nous menaçaient : Ceux-ci du haut de leurs navires, ceux-là du haut des monts. Pendant ce jour, nos hommes et nos bêtes de somme ne prirent ni repos ni nourriture ; « pour moi, Foulcher, j'aurais mieux aimé être à Chartres ou à Orléans que d'être là. » Toutefois, Baudouin, par une manoeuvre habile, attira les barbares dans une longue plaine découverte ; ceux-ci prirent la retraite des chrétiens pour une déroute et s'avancèrent pour les poursuivre ; alors la troupe de Baudouin fait volte-face, et tombe avec impétuosité sur une multitude qui croyait courir au butin. Les Turcs, dès le premier choc, saisis de surprise et de stupeur, n'ont pas même le courage de se défendre, et s'enfuient, les uns à travers les roches escarpées, les autres sur leurs navires ; beaucoup sont tués ou pris ; quelques-uns périssent dans les flots, plusieurs dans les précipices. Le carnage dura toute la journée ; les chrétiens passèrent la nuit sur le champ de bataille, où ils partagèrent leur butin et leurs prisonniers ; le lendemain, ils traversèrent les défilés, sans trouver un seul ennemi. Baudouin, poursuivant sa marche le long de la mer, passa devant les villes de Beyrouth, de Ptolémaïs, de Césarée ; il arriva le troisième jour à Joppé, où le bruit de sa victoire l'avait précédé ; il fut reçu dans cette ville comme le successeur de Godefroy. Lorsqu'il approcha de Jérusalem, le peuple et le clergé vinrent au-devant de lui ; les Grecs et les Syriens accoururent aussi avec des cierges et des croix ; tous, louant à haute voix le Seigneur, accueillirent avec solennité leur nouveau roi, et le conduisirent en triomphe à l'église du Saint-Sépulcre. Pendant que Jérusalem était ainsi dans la joie, le patriarche, avec quelques-uns de ses partisans, protestait contre l'arrivée de Baudouin, et, feignant de croire qu'il n'était pas en sûreté près du tombeau de Jésus-Christ, se retirait en silence sur le mont Sion, comme pour y chercher un asile contre ses persécuteurs.

Baudouin était impatient de signaler son règne par quelque entreprise glorieuse. Il resta une semaine à Jérusalem pour prendre possession du gouvernement ; il assembla ensuite ses chevaliers, et cette troupe d'élite alla chercher des ennemis à combattre ou des terres à conquérir. Ils se présentèrent d'abord devant Ascalon ; mais la place paraissait disposée à se défendre avec vigueur, et les chrétiens ne pouvaient en faire le siège. Baudouin dirigea sa marche vers les montagnes de la Judée. Les habitants de cette contrée avaient souvent maltraité et dépouillé les pèlerins de Jérusalem, et, redoutant la présence des guerriers chrétiens, ils s'étaient tous retirés dans des cavernes. Pour les faire sortir de leurs retraites, on employa d'abord la ruse ; plusieurs des chefs, à qui on promit des trésors, se hasardèrent à se présenter devant Baudouin, qui les fit décapiter ; puis on alluma, à l'entrée des souterrains, des bruyères et des herbes sèches, et bientôt une multitude misérable, chassée par la flamme et la fumée, vint implorer la miséricorde des soldats de la croix. Baudouin et ses compagnons poursuivirent leur route vers le pays d'Hébron, et descendirent dans la vallée où s'élevaient autrefois Sodome et Gomorrhe et que recouvrent maintenant les « ondes salées du grand lac Asphaltite. » Foulcher, qui accompagnait cette expédition, décrit longuement la mer Morte et ses phénomènes. « L'eau est tellement salée, nous dit-il, que ni quadrupèdes ni oiseaux ne peuvent en boire ; moi-même, ajoute le chapelain de Baudouin, j'en ai fait l'expérience ; descendant de ma mule sur la rive du lac, j'ai goûté de son eau que j'ai trouvée amère comme l'ellébore. » Suivant la côte méridionale de la mer Morte, les guerriers chrétiens arrivèrent à une ville que les chroniques appellent Suzume ou Ségor ; tous les habitants avaient fui, à l'exception de quelques « hommes noirs comme la suie, » qu'on ne daigna pas même interroger et que les guerriers francs méprisèrent comme « la plus vile herbe des mers. » Au delà de Ségor commence la partie montueuse de l'Arabie. Baudouin, avec sa suite, franchit plusieurs montagnes dont les cimes étaient couvertes de neige ; sa troupe n'eut souvent d'autre abri que les cavernes dont le pays est rempli ; elle n'avait pour nourriture que des dattes et la chair des animaux sauvages, pour boisson que l'eau pure des sources et des fontaines ; les soldats de la croix visitèrent avec respect le monastère de Saint-Aaron, bâti au lieu même où Moïse et Aaron s'entretenaient avec Dieu ; ils s'arrêtèrent trois jours dans une vallée couverte de palmiers et fertile en toutes sortes de fruits : c'était la vallée où Moïse avait fait jaillir une source des flancs d'une roche aride, Foulcher nous apprend que cette source miraculeuse faisait alors tourner plusieurs moulins et que lui-même « y abreuva su chevaux. » Baudouin conduisit sa troupe jusqu'au désert qui sépare l'Idumée de la terre d'Egypte, et reprit le chemin de sa capitale, en passant par les montagnes où furent ensevelis les ancêtres d'Israël.

A son retour, Baudouin voulut se faire couronner roi et se réconcilia avec Daimbert. La cérémonie eut lieu à Bethléem, le jour de la nativité du Sauveur ; le nouveau roi reçut l'onction et le diadème royal des mains du patriarche. On n'opposa point au roi Baudouin l'exemple de Godefroy qui, après son élection, refusa d'être couronné. Une triste expérience avait fait naître d'autres pensées ; la royauté des pèlerins, cette royauté de L'exil, n'était plus, aux yeux des chrétiens, une gloire ni une félicité de ce monde, mais une oeuvre pieuse et sainte, une oeuvre de résignation et de dévouement, une mission pleine de péril, de misère et de sacrifices. Dans un royaume environné d'ennemis, au milieu d'un peuple jeté comme par la tempête sur un sol étranger, un roi ne portait point une couronne d'or, comme les autres rois de la terre, mais une couronne toute semblable à celle de Jésus-Christ.

Le premier soin de Baudouin après son couronnement, fut de rendre la justice à ses sujets et de mettre en vigueur les assises de Jérusalem. Il tint sa cour et son conseil, au milieu de tous les grands dans le palais de Salomon ; chaque jour, pendant prés de deux Semaines, on le voyait assit sur son trône, écoutant les plaintes qui lui étaient adressées et prononçant sur tous les différends survenus entre ses vassaux. Une des premières causes qu'il eut à juger fut une que relie élevée entre Tancrède et Guillaume le Charpentier, vicomte de Melun. Godefroy, avant de mourir, avait donné à Guillaume la ville de Caïphas; Tancrède s'obstinait à retenir une cité conquise par ses armes : Baudouin, sur l'avis de ses conseillers, fit assigner Tancrède à comparaître devant son tribunal ; celui-ci, qui n'avait point oublié les injures de Tarse et de Malmistra, répondit qu'il ne reconnaissait pas Baudouin comme roi de la ville sainte, ni comme juge du royaume de Jérusalem. Une seconde sommation fut envoyée, à laquelle on ne fit point de réponse ; enfin, dans un troisième message, Baudouin invitait son ancien frère d'armes à ne point décliner sa justice, afin qu'une royauté chrétienne ne fût point exposée aux railleries des infidèles. Cette dernière sommation ressemblait à une prière : Tancrède se laissa fléchir ; mais il ne voulut point se rendre à Jérusalem, dont on lui avait naguère fermé les portes ; il proposa à Baudouin une conférence sur les bords du Ledar, entre Joppé et Arsur. Par esprit de conciliation, le roi de Jérusalem consentit à se rendre au lieu indiqué ; les deux princes ne s'entendirent pas d'abord ; ils eurent une nouvelle entrevue à Caïphas ; des hommes sages et pieux intervinrent pour rétablir la paix ; à la fin, le souvenir de Godefroy, dont on invoquait la dernière volonté, ce nom si cher à Tancrède et à Baudouin, parvint à les rapprocher. Pendant toutes ces négociations, Tancrède avait été appelé à gouverner la principauté d'Antioche en l'absence de Bohémond ; non-seulement il renonça à ses prétentions sur la ville de Caïphas, qui fut donnée à Guillaume le Charpentier, mais il abandonna à Baudouin la principauté de Tibériade, qui devint le partage de Hugues de Saint-Omer.
Tous les soins que prenait le roi Baudouin pour rétablir la paix et maintenir l'exécution des lois dans son royaume ne l'empêchaient pas de faire de fréquentes excursions sur les terres des musulmans. Dans une de ses expéditions au delà du Jourdain, il surprit plusieurs tribus arabes : comme il revenait chargé de leurs dépouilles, il eut l'occasion d'exercer la plus noble vertu de la chevalerie. Non loin du fleuve, des cris plaintifs viennent tout à coup frapper ses oreilles, il s'approche et voit une femme musulmane dans la douleur de l'enfantement ; il lui jette son manteau pour la couvrir et la fait placer sur des tapis étendus à terre. Par ses ordres des fruits et deux outres remplies d'eau sont apportés près de ce lit de douleur ; il fait amener la femelle d'un chameau pour allaiter l'enfant qui venait de naitre, puis la mère est confiée aux soins d'une esclave chargée de la reconduire à son époux. Celui-ci occupait un rang distingué parmi les musulmans : il versa des larmes de joie en revoyant une épouse dont il pleurait la mort ou le déshonneur, et jura de ne jamais oublier l'action généreuse de Baudouin.

De retour dans sa capitale, Baudouin apprit qu'une flotte génoise était arrivée dans le port de Joppé. Il alla au-devant des pèlerins de Gènes, et les conjura de l'aider dans quelque entreprise contre les ennemis de la foi ; il promettait de leur abandonner un tiers du butin, et de leur céder, dans chaque ville conquise, une rue qui serait appelée la « rue des Génois. » Le traité conclu, les Génois se rendirent à Jérusalem pour y célébrer les fêtes de Pâques et renouveler sur le tombeau du Sauveur le serment qu'ils avaient fait de combattre les infidèles ; ils arrivèrent le samedi saint. C'était le jour où le feu sacré devait descendre sur le divin sépulcre. A leur arrivée, la ville de Jérusalem était dans la consternation, car le feu céleste « n'avait point paru » ; les fidèles restèrent assemblés toute la journée dans l'église de la Résurrection ; le clergé latin et le clergé grec avaient entonné plusieurs fois le « kyrie eleïson »; plusieurs fois le patriarche s'était mis en prières dans le saint tombeau, sans que la flamme, si vivement attendue, descendit sur aucune des lampes destinées à la recevoir. Le lendemain, jour de Pâques, le peuple et les pèlerins accourent de nouveau dans la sainte basilique ; on répète les mêmes cérémonies que la veille, et le feu sacré ne se montre ni sur le saint tombeau, ni sur le Calvaire, ni en aucun lieu de l'église. Alors, comme par une inspiration subite, le clergé latin, presque tout le peuple, le roi et les seigneurs, se rendent processionnellement et les pieds nus au temple de Salomon. Pendant ce temps, les Grecs et les Syriens restés dans l'église du Saint-Sépulcre, se meurtrissaient le visage, déchiraient leurs vêtements, imploraient la divine miséricorde par des cris lamentables. A la fin, Dieu prit pitié de leur désespoir ; au retour de la procession, le feu sacré était descendu ; à cette vue on fond en larmes ; on chante le « kyrie eleïson, » chacun allume son cierge à la divine flamme qui court de rang en rang et se répand partout à la fois ; les trompettes sonnent, le peuple bat des moins, une mélodieuse symphonie se fait entendre, le clergé entonne des psaumes, toute rassemblée, toute la ville sainte est dans la joie (9).
Cette apparition du feu sacré était d'un bon augure pour l'expédition qui se préparait. Après les fêtes de Pâques, les Génois retournèrent à leur flotte ; de son côté, Baudouin assembla ses guerriers. On alla d'abord mettre le siège devant Arsur ; les habitants proposèrent d'abandonner leur ville et de se retirer avec leurs richesses. Cette capitulation fut acceptée. Les chrétiens allèrent ensuite assiéger Césarée, ville florissante et peuplée de riches marchands. Caffaro, historien de Gènes, présent à cette expédition, nous fait connaître les négociations singulières qui précédèrent les attaques des assiégeants : des députés de la ville s'adressèrent au patriarche et aux chefs de l'armée : « Vous qui êtes les docteurs de la loi chrétienne, dirent-ils, pourquoi ordonnez-vous à vos soldats de nous dépouiller et de nous tuer ? »
« -Nous ne voulons pas vous dépouiller, répondit le patriarche, mais cette ville ne vous appartient pas ; nous ne voulons pas non plus vous tuer, mais la vengeance divine nous a choisis pour punir ceux qui sont armés contre la loi du Seigneur. » Après cette réponse, qui ne pouvait amener la paix, les infidèles ne songèrent plus qu'à se défendre. Ils résistèrent avec quelque courage aux premiers assauts ; mais, comme ils n'étaient point accoutumés aux périls et aux fatigues de la guerre, leur ardeur ne tarda pas à se ralentir ; après deux semaines de siège, leurs tours et leurs remparts commençaient à être dégarnis de combattants. Les chrétiens, qui s'en aperçurent, redoublèrent d'audace, et leur valeur impatiente n'attendit pas la construction des machines pour livrer un assaut général. Le quinzième jour du siège, les soldats de la croix reçoivent l'absolution de leurs péchés ; le patriarche, revêtu d'une étole blanche et portant la vraie croix, les exhorte à combattre vaillamment. Le signal est donné ; les chrétiens courent aux remparts, dressent les échelles ; les tours sont envahies, les habitants saisis d'effroi fuient en désordre ; les uns cherchent un asile dans les temples, les autres dans les lieux écartés ; aucun d'eux ne peut éviter le trépas : le glaive du vainqueur épargne à peine les femmes et les enfants en bas âge. Dans cette extermination générale, le cadi et l'émir furent les seuls qui trouvèrent grâce, parce qu'on espérait en tirer une forte rançon. Les soldats se vendaient les uns aux autres les femmes qu'ils avaient prises et qu'on destinait à faire tourner des moulins à bras. La soif du pillage animait tellement les chrétiens, qu'ils fendaient le ventre à des musulmans soupçonnés d'avoir avalé des pièces d'or ; quantité de cadavres furent brûlés sur les places publiques : on croyait trouver dans les cendres quelques besants. Ces terribles scènes n'ont point révolté les chroniqueurs qui en furent témoins : un d'eux nous représente cette population qu'on massacrait sans pitié, comme une population scélérate et perverse qui méritait la mort. Guillaume de Tyr, sans désapprouver ces excès de barbarie, se contente de remarquer que le peuple chrétien qui, jusque-là, avait vécu pauvre et dénué de tout, ne manqua plus de rien.

« Les Génois se vantaient d'avoir eu dans leur part du butin le vase qui servit à la cène de Jésus-Christ (10) ; ce vase d'émeraude fut longtemps conservé dans la cathédrale de Gènes ; vers la fin du dix-huitième siècle et pendant la guerre d'Italie, cette précieuse relique fut apportée à Paris : elle a été rendue aux Génois dans l'année 1815. » Après la prise de Césarée, les chrétiens y établirent un archevêque, qu'ils élurent en commun. L'ecclésiastique sur lequel tomba leur choix était un pauvre prêtre venu en Orient avec les premiers croisés. Guibert, abbé de Nogent, raconte de ce pauvre prêtre, nommé Baudouin, un trait fort singulier. Comme il n'avait pas de quoi fournir aux frais de son pèlerinage, il s'était fait au front une large incision en forme de croix, et l'entretenait avec certaines herbes. Cette plaie qu'on croyait miraculeuse lui assura sur toute la route de nombreuses aumônes.

La terreur qu'inspiraient les chrétiens était si grande, que les infidèles n'osaient plus braver leurs attaques ni soutenir leur présence. En vain le calife d'Egypte ordonnait à ses émirs, renfermés dans Ascalon, de combattre les Francs, et d'amener devant lui, chargé de fers, ce peuple mendiant et vagabond. les guerriers égyptiens hésitaient à quitter l'abri de leurs remparts. A la fin, poussés par les menaces du calife, encouragé par leur multitude, ils tentèrent une incursion vers Ramla. Baudouin, averti de leur marche, réunit à la hâte deux cent quatre-vingts chevaliers et neuf cents hommes de pied. Aussitôt qu'il fut en présence de l'armée égyptienne, dix fois plus nombreuse que celle des chrétiens, il annonça à ses soldats qu'ils allaient combattre pour la gloire du Christ ; si quelques-uns avaient envie de fuir, ils devaient se rappeler que l'Orient n'avait point d'asile pour les vaincus et que la « France était bien loin. » Le patriarche de Jérusalem, depuis quelque temps en querelle avec le roi, n'avait point suivi l'armée ; le vénérable abbé Gerle, qui portait à sa place la croix véritable, la montra dans les rangs, rappelant aux soldats qu'ils devaient vaincre ou mourir. L'armée chrétienne contemplait dans un morne silence l'immense multitude de Sarrasins, éthiopiens, Turcs, Arabes, venus d'Egypte. Ceux-ci, confiants dans leur nombre, s'avançaient au bruit des cors et des tambours. Ils engagent le combat avec tant d'impétuosité que les deux premières lignes des chrétiens sont d'abord ébranlées ; le roi Baudouin, resté aux derniers rangs, envoie plusieurs bataillons pour soutenir ceux qui fuient. La victoire semblait se décider pour les musulmans : alors l'archevêque de Césarée, et l'abbé Gerle qui portait la croix du Sauveur, s'approchent du roi et lui représentent que la miséricorde divine s'était retirée des chrétiens à cause de la discorde survenue entre lui et le patriarche. A ces mots, Baudouin tombe à genoux devant le signe de la rédemption des hommes. « Le jugement de la mort, dit-il aux deux pontifes, est près de nous ; de toutes parts les ennemis nous environnent ; je sais que je ne puis les vaincre, si la grâce de Dieu n'est avec moi ; j'implore donc l'assistance du Tout-Puissant, et je jure de rétablir la concorde et la paix du Seigneur. » Baudouin confesse en même temps ses péchés et en reçoit l'absolution. Il confie à dix de ses chevaliers la garde de la vraie croix, puis il monte sur son cheval, qu'on appelait la gazelle à cause de sa vitesse, et se précipite au plus fort de la mêlée. Un drapeau blanc attaché à sa lance montre à ses chevaliers le chemin du péril et du carnage. Devant eux, autour d'eux, tout devient la proie du glaive ; à leur suite s'avance la croix du Sauveur ; dans tous les lieux où parait le bois sacré, il n'y a de salut « que pour ceux qui ont des coursiers rapides. »

Les soldats chrétiens qui s'étaient laissé vaincre dès le commencement du combat avaient pris la route de Joppé, mais dans leur fuite ils tombèrent tous sous les coups des ennemis. Revêtus des habits et des armures des chrétiens qu'ils avaient tués, les musulmans se présentèrent devant les murs de Joppé. Comme ils répétèrent à haute voix que l'armée chrétienne avait péri, que le roi était mort, il y eut une grande consternation dans la ville ; la reine de Jérusalem, qui se trouvait alors à Joppé, envoya par mer un message à Tancrède, pour lui donner ces lamentables nouvelles et lui annoncer que le peuple de Dieu touchait à son dernier moment, si on ne venait à son secours.

Cependant Baudouin ne savait rien de ce qui se passait à Joppé ; l'armée victorieuse, après avoir poursuivi les infidèles jusqu'aux portes d'Ascalon, était revenue vers le soir dans la plaine où s'était livré le combat. Les chrétiens rendirent grâces au Seigneur et passèrent la nuit sous les tentes de leurs ennemis. Le lendemain, lorsqu'ils retournaient à Joppé, tout à coup une troupe d'infidèles se présenta devant eux, chargée de butin et couverte des armures des Francs. Cette troupe de barbares était celle qui avait paru la veille sous les murs de Joppé et dont la présence avait causé tant d'effroi. A la vue de l'armée chrétienne, elle est frappée de stupeur, et ne peut soutenir le premier choc de ceux qu'elle croyait vaincus et détruits ; bientôt du haut des tours de Joppé on aperçoit les bannières triomphantes de l'armée de Baudouin. « Je vous laisse à penser, dit ici Foulcher de Chartres, quels cris de victoire partirent alors de cette ville, et quelles louanges on y prodigua au Seigneur. » Ces choses se passaient le septième jour de septembre, jour de la naissance de la Vierge, dans la seconde année du règne de Baudouin.

La même année, la renommée apporta d'affligeantes nouvelles dans la Palestine : on apprit que trois grandes armées de pèlerins, qui étaient comme plusieurs nations de l'Occident, avaient péri dans les montagnes et les déserts de l'Asie Mineure. Guillaume, comte de Poitiers, Etienne comte de Blois, Etienne comte de Bourgogne, Harpin, seigneur de Bourges, le comte de Nevers, Conrad, connétable de L'empire germanique, plusieurs autres princes, échappés au désastre et accueillis à Antioche par Tancrède, s'étaient mis en route pour achever tristement leur pèlerinage aux saints lieux. Baudouin, étant allé au-devant d'eux jusqu'aux défilés de Beyrouth, protégea leur marche vers Jérusalem. Quel spectacle pour les fidèles de la ville sainte ! Tous ces illustres pèlerins, qui avaient quitté l'Europe avec d'innombrables soldats, étaient à peine suivis de quelques serviteurs. Jamais les grands de la terre n'avaient souffert autant de misères et d'humiliations pour la cause de Jésus-Christ. Tout le peuple de Jérusalem, attendri jusqu'aux larmes, les accompagna au saint sépulcre. Ils passèrent quelques mois dans la Judée, et, peu de jours après les fêtes de Pâques tous se rendirent à Joppé afin de s'embarquer pour l'Europe. Ils attendaient les vents favorables, lorsque tout à coup on vient annoncer qu'une armée d'infidèles, sortie d'Ascalon, ravage les territoires de Lidda et de Ramla. Le roi de Jérusalem, qui se trouvait à Joppé, rassemble à la hâte ses chevaliers et se dispose à marcher contre l'ennemi. Les nobles pèlerins, qui ont des chevaux ou qui peuvent en emprunter à leurs amis, prennent aussi les armes et sortent de la ville pour aller combattre les ennemis. Le roi Baudouin se met à la tête d'une troupe levée ainsi à la hâte, et vole au-devant de l'armée musulmane ; il était à peine suivi de deux cents chevaliers. Il se trouve tout à coup au milieu de vingt mille infidèles ; sans s'étonner de leur nombre (11), il leur livre bataille ; dès le premier choc, les chrétiens sont enveloppés et ne cherchent qu'une mort glorieuse. Le comte de Blois et le comte de Bourgogne (12) périrent tous les deux dans cette journée. Guillaume de Tyr, qui nous raconte la mort du comte de Blois, ajoute que Dieu déploya envers ce malheureux prince toute sa miséricorde, en lui permettant d'expier ainsi la honte de sa désertion à Antioche. Harpin, comte de Bourges, fut fait prisonnier avec le connétable Conrad ; Conrad avait déployé dans le combat une force extraordinaire qui excita l'admiration des vainqueurs, et fit épargner sa vie. Harpin, avant la bataille, avait donné à Baudouin des conseils prudents : Harpin, lui répondit le roi de Jérusalem, « si tu as peur, retire-toi, et va-t'en à Bourges. » Les chroniques qui parlent de ce combat reprochent à Baudouin de ne s'être point fait précéder de la croix de Jésus-Christ.

Baudouin se retira presque seul du champ de bataille, et se cacha parmi les herbes et les bruyères qui couvraient la plaine. Comme les vainqueurs y mirent le feu, il fut sur le point d'être étouffé par les flammes et se réfugia avec peine dans Ramla. La nuit qui survint l'avait empêché d'être poursuivi ; mais, dès le lendemain, la place qui lui servait d'asile allait être assiégée et n'avait point de moyens de défense. Baudouin se trouvait en proie aux plus vives inquiétudes, lorsque tout à coup un étranger est introduit dans la ville et demande à parler au roi de Jérusalem : « C'est la reconnaissance, lui dit-il, qui m'amène auprès de toi. Tu t'es montré généreux envers une épouse qui m'est chère, tu l'as rendue à sa famille après lui avoir sauvé la vie ; je viens maintenant acquitter cette dette sacrée. Les Sarrasins environnent de toutes parts la ville qui te sert de retraite : demain elle sera prise ; aucun de ses habitants ne peut échapper à la mort. Je viens t'offrir un moyen de salut : je connais des chemins qui ne sont point gardés ; hâte-toi, le temps presse, tu n'as qu'à me suivre : avant le lever du jour tu seras parmi les tiens (Guillaume de Tyr). » Baudouin hésitait et ne pouvait se résoudre à laisser dans le péril ses compagnons d'infortune ; mais ses compagnons le pressent eux-mêmes de suivre l'émir musulman. « Nous n'avons plus qu'à mourir, lui disaient-ils, et nous attendons ici la couronne du martyre que nous sommes venus chercher. Pour vous, Baudouin, votre heure n'est pas encore venue, et vous devez vivre pour le salut du peuple chrétien. » Baudouin cède à leurs instances, et sort de la ville avec l'émir. Favorisé par les ténèbres de la nuit et toujours accompagné de son guide fidèle, il fait de longs détours, et s'éloigne enfin des lieux occupés par les vainqueurs. Le lendemain, il était dans les murs d'Arsur.

Après le départ de Baudouin, Ramla fut prise d'assaut, et tous les chrétiens qui s'y trouvaient forent tués ou faits prisonniers. Bientôt la renommée porta cette triste nouvelle à Jérusalem ; le peuple chrétien se rendit à l'église du Saint-Sépulcre, pour remercier le Dieu de miséricorde d'avoir sauvé la vie du roi ; puis, tout ce que la ville sainte avait de chevaliers prit les armes, et se mit en marche pour aller au-devant des ennemis. Hugues de Saint-Omer, seigneur de la Galilée, accourut aussi avec quatre-vingts hommes d'armes, et se rendit à Joppé. En même temps, et comme par miracle, deux cents navires venus de l'Occident entrèrent dans le port de la même ville. Cette flotte amenait un grand nombre de pèlerins, parmi lesquels on remarquait d'illustres guerriers partis de l'Angleterre et de la Germanie. Le roi Baudouin, qui s'était rendu par la mer à Joppé et que Guillaume de Tyr compare à l'étoile du matin apparaissant sous un ciel orageux, se trouva tout à coup à la tète d'une valeureuse armée, impatiente d'aller au combat. Le sixième jour de la première semaine de juillet, suivi de ses chevaliers, il sortit de la ville, les enseignes déployées, au bruit des cors et des trompettes. Les ennemis étaient à trois milles de là, dans la forêt d'Arsur, préparant des machines de guerre et se disposant à faire le siège de Joppé ; ils résistèrent avec courage à la première attaque des chrétiens ; mais les plus braves ne purent soutenir longtemps la vue de la bannière blanche de Baudouin, devant laquelle tout fuyait et qu'ils rencontraient toujours au plus fort de la mêlée. Vaincus, malgré leur nombre, les musulmane prirent la fuite vers Ascalon, laissant trois mille des leurs sur le champ de bataille. Foulcher de Chartres attribue cette victoire au bois de la vraie croix, que le roi de Jérusalem fit porter devant lui pendant le combat. Le même historien, revenant sur la bataille de Ramla, si imprudemment livrée par Baudouin, ajoute que le Dieu des armées accorde toujours ses grâces à ceux qui placent leur force en lui et qui écoutent la voix de la sagesse, mais qu'il les refuse à ceux « qui conduisent les affaires avec légèreté et présomption. »

Le lendemain de cette victoire remportée sur les infidèles, le roi Baudouin retourna à Jérusalem, rendit grâce au Seigneur, « et donna l'ordre d'ouvrir le temple du Sépulcre aux pèlerins venus pour adorer le Christ (13).

Ici l'histoire contemporaine rapporte, comme une circonstance remarquable de cette époque, que le royaume de Jérusalem resta en paix pendant plus de sept mois. Les fidèles n'en eurent pas moins à déplorer le trépas d'un grand nombre de leurs frères qui, étant embarqués à Joppé, périrent dans les flots, ou furent massacres sur les côtes de Tyr et de Sidon. La plupart de ces pèlerins étaient de ceux qui avaient échappé aux désastres de l'Asie Mineure. Au milieu du deuil général causé par la mort de tant de nobles chrétiens, les plaintes les plus amères se renouvelèrent contre les Grecs, qu'on accusait d'avoir provoqué la ruine des armées venues au secours des Latins établis en Syrie. Alexis, qui redoutait les effets de ces murmures, envoya féliciter le roi de Jérusalem sur ses victoires, et fit tous ses efforts pour obtenir la liberté des chrétiens tombés au pouvoir des égyptiens et des Turcs. Harpin, seigneur de Bourges, fait prisonnier, fut délivré par l'intervention de l'empereur de Constantinople. Conrad, connétable de l'empereur d'Allemagne, et trois cents chevaliers francs, gémissaient dans les prisons du Caire : ils durent aussi leur délivrance à l'empereur grec. Les uns restèrent en Syrie et s'enrôlèrent de nouveau dans la milice de Jésus-Christ, les autres revinrent dans l'Occident, où leur retour au milieu de leurs familles et les expressions de leur reconnaissance envers Alexis ne purent détruire les préventions qui s'élevaient de toutes parts contre leur libérateur.

Au reste, ces préventions n'étaient point sans fondement ; car, dans le temps même où Alexis brisait les fers de quelques captifs, il équipait des flottes, levait des armées pour attaquer Antioche et s'emparer des villes de la côte de Syrie conquises par les Latins. Il offrit de payer la rançon de Bohémond, toujours prisonnier chez les Turcs, non pour lui rendre sa liberté, mais pour le faire conduire à Constantinople, où il espérait obtenir de lui l'abandon de sa principauté. Cependant les offres brillantes d'Alexis excitèrent la jalousie entre les princes musulmans, et celte jalousie servit la cause de l'illustre captif, qui profita des divisions élevées parmi ses ennemis pour sortir de sa prison. Comme il se mêle toujours quelque chose de merveilleux au récit des événements de cette époque, une chronique contemporaine rapporte que Bohémond fit admirer sa bravoure dans les guerres que les infidèles se déclaraient entre eux, et qu'une princesse musulmane (14) à laquelle il avait su plaire par ses manières chevaleresques, lui facilita les moyens de recouvrer sa liberté. Après quatre ans de captivité, il revint à Antioche, où il s'occupa de repousser les agressions d'Alexis.

Le vieux Raymond de Saint-Gilles de Saint-Gilles, que son opiniâtre ambition poussait à se faire une principauté en Orient, était déjà maître de Tortose, et voulait y ajouter la ville de Gibel ou Gibelet. Pour cela il invoque le secours des Génois et des Pisans, auxiliaires naturels de tous ceux qui tentaient quelque conquête maritime en Syrie. Gibel, assiégée par terre et par mer, ne tarda pas à tomber au pouvoir des chrétiens. Après cette expédition, les pèlerins de Gènes et de Pise reçurent un message du roi de Jérusalem, qui leur proposait d'assiéger avec lui la ville d'Accon, Ptolémaïs ou Saint-Jean d'Acre (15) ; on leur offrait les mêmes conditions que pour le siège de Césarée. La flotte génoise parut dans la rade et devant le port de Ptolémaïs, pendant que le roi Baudouin dressait ses tentes sous les remparts de la cité. Au bout de vingt jours de siège, les habitants proposèrent d'ouvrir leurs portes, à la seule condition qu'on leur laisserait la liberté de sortir de la place avec leurs familles et leurs richesses. Le roi Baudouin accepta cette proposition, et tous les chefs jurèrent de la faire exécuter fidèlement. Cependant les Génois regrettaient le riche butin qu'on leur avait promis. Quand les portes de la ville s'ouvrirent, les plus indisciplinés coururent au pillage et ne respectèrent pas la vie des musulmans désarmés. Au milieu des désordres qui souillèrent cette victoire des soldats du Christ, on aime à voir le roi de Jérusalem, s'indignant de la violation des serments et rassemblant autour de lui ses chevaliers et ses serviteurs, pour venger le droit des gens et l'humanité outragée. La généreuse fermeté de Baudouin parvint à rétablir l'ordre ; les musulmans, protégés par son respect pour la foi jurée, se retirèrent avec leurs trésors et furent remplacés dans la ville par une population chrétienne. La conquête de Ptolémaïs, qui était comme la porte de la Syrie du côté de la mer, donna quelques alarmes aux maîtres de Damas ; elle porta l'effroi dans Ascalon et jusque dans les conseils de Babylone (l'ancien Caire.) On ne s'occupa plus en Egypte que de lever une nouvelle armée et de préparer une flotte pour triompher de l'orgueil des chrétiens et pour arrêter les progrès de leurs armes. Peu de temps après la prise de Ptolémaïs ; on apprit à Jérusalem qu'une flotte égyptienne avait paru devant Joppé et qu'une multitude de barbares, sortis d'Ascalon, couvraient les plaines de Ramla. Aussitôt tous les chrétiens en état de porter les armes accourent de la Galilée, du pays de Naplouse, des montagnes de la Judée ; le peuple et le clergé de la ville sainte implorent la miséricorde divine ; dans les cités chrétiennes, on fait des prières, des aumônes, on oublie les injures, et toute discorde est convertie en charité. Baudouin avec cinq cents chevaliers et deux mille hommes de pied sort de Joppé, et court à la rencontre des ennemis, dont Dieu seul savait le nombre. Lui-même engagea le combat ; la bannière blanche qu'il portait avec lui était partout le signal de la victoire pour les chrétiens. L'émir d'Ascalon fut tué dans la bataille ; cinq mille musulmans perdirent la vie ; les chrétiens firent un butin immense ; on ne pouvait compter la multitude des chevaux, des ânes, des dromadaires qu'ils ramenèrent avec eux à Joppé. Après cette victoire des chrétiens, la flotte égyptienne se hâta de s'éloigner, et, pour qu'il ne manquât rien à la défaite et à la ruine des infidèles, Dieu suscita sur les flots d'horribles tempêtes qui dispersèrent leurs vaisseaux et les brisèrent presque tous contre les rivages de la mer.

Année [1104]

Tandis que la faveur divine se déclarait ainsi pour les chrétiens dans le royaume de Jérusalem, les mauvais jours semblaient arriver pour la principauté d'Antioche et le comté d'édesse. Au printemps de l'année 1104, Bohémond avec ses chevaliers, Tancrède alors seigneur de Laodicée et d'Apamée, Baudouin du Bourg, comte d'Edesse ou Roha, et son cousin Joscelin de Courtenai maître de Turbessel, se réunirent pour passer l'Euphrate et pour mettre le siège devant la ville de Charan ou Carrhes, occupée par les infidèles. La cité de Carrhes, située à quelques milles d'Edesse, fut, au temps des patriarches, le séjour de Tharé, père d'Abraham ; c'est là que l'antique chef des croyants reçut l'ordre de quitter son pays et ses parents pour suivre les promesses du vrai Dieu ; c'est à Carrhes que le consul Crassus tomba aux mains des Parthes et mourut, « gorgé de l'or dont il était si avide. » Quand les princes chrétiens arrivèrent devant la ville, ils la trouvèrent en proie à la disette et presque sans moyens de défense (16). Les habitants avaient envoyé solliciter des secours à Maridin, à Mossoul, et chez tous les peuples musulmans de la Mésopotamie. Après quelques semaines de siège, ayant perdu l'espoir d'être secourus, ils résolurent d'abandonner la place et proposèrent une capitulation, qui fut acceptée. Tandis qu'on jurait de part et d'autre d'exécuter fidèlement les conditions du traité, il s'éleva une vive contestation entre le comte d'édesse et le prince d'Antioche, pour savoir quel drapeau flotterait sur les murs de la cité. L'armée victorieuse attendait, pour entrer dans la ville, que cette contestation fût terminée ; mais Dieu voulut punir le fol orgueil des princes, et leur retira la victoire qu'il leur avait envoyée. Baudouin et Bohémond se disputaient encore la ville conquise, lorsque tout à coup on aperçut sur les hauteurs voisines une armée musulmane s'avançant en ordre de bataille et les enseignes déployées. C'étaient les Turcs de Maridin et de Mossoul qui venaient au secours de la ville assiégée. A leur approche, les chrétiens, frappés de stupeur, ne songent plus qu'à fuir. En vain les chefs cherchèrent à ranimer leurs soldats, en vain l'évêque d'édesse, parcourant les rangs, voulut relever les courages abattus : dès la première attaque, l'armée de la croix fut dispersée ; Baudouin du Bourg et son cousin Joscelin forent faits prisonniers; Bohémond et Tancrède échappèrent presque seuls à la poursuite du vainqueur.

Après ce déplorable événement, il apparut dans le ciel une comète, qui resta sur l'horizon pendant quarante jours et qui fut visible pour tout l'univers. Ce signe extraordinaire, dit Foulcher de Chartres, avait commencé à briller au mois de février, « le jour même où la lune était nouvelle, ce qui était évidemment d'un sinistre augure. » Dans le même mois, on remarqua pendant plusieurs jours autour du soleil deux autres soleils, l'un à droite, l'autre à gauche, et, le mois suivant, beaucoup de gens virent tomber une pluie d'étoiles. Les grandes calamités ne manquèrent point alors pour répondre aux sinistres présages, et jamais les colonies chrétiennes n'eurent plus à craindre de voir arriver leur dernière heure.

Les Turcs, enhardis par leur victoire, assiégèrent plusieurs fois la ville d'édesse ; Turbessel, Antioche même, furent menacées. Les barbares ravagèrent toutes les contrées habitées par les chrétiens ; les campagnes les plus fertiles restèrent abandonnées ; la terre ne produisit plus rien pour les besoins de l'homme ; partout le peuple mourait de faim. Au milieu de la désolation générale, on ne songea pas à délivrer Baudouin du Bourg et Joscelin, pour lesquels les Turcs demandaient une rançon. Des plaintes s'élevèrent contre (17) Bohémond et Tancrède, qu'on accusait d'oublier leurs frères d'armes retenus en captivité chez les infidèles.

Le prince d'Antioche restait enfermé dans sa capitale, menacé à la fois par les Grecs et par les Turcs. N'ayant plus ni trésors ni armée, il tourna ses dernières espérances vers l'Occident, et résolut d'intéresser à sa cause les princes de la chrétienté. Après avoir fait répandre le bruit de sa mort, il s'embarqua au port Saint-Siméon (18), et, caché dans un cercueil, il traversa la flotte des Grecs, qui se réjouissaient de son trépas et maudissaient sa mémoire. En arrivant en Italie, Bohémond va se jeter aux pieds du souverain pontife ; il se plaint des malheurs qu'il a éprouvés en défendant la religion ; il invoque surtout la vengeance du ciel contre Alexis, qu'il représente comme le plus grand fléau des chrétiens. Le pape l'accueille comme un héros et comme un martyr ; il loue ses exploits, écoute ses plaintes, lui donne l'étendard de saint Pierre, et lui permet, au nom de l'église, de lever en Europe une armée pour réparer ses malheurs et venger la cause de Dieu.
Bohémond se rend en France. Ses, aventures, ses exploits avaient partout répandu son nom. Il se présente à la cour de Philippe I, qui le reçoit avec les plus grands honneurs et lui donne sa fille Constance en mariage. Au milieu des fêtes de la cour, tour à tour le plus brillant des chevaliers et le plus ardent des orateurs de la croix, il fait admirer son adresse dans les tournois et prêche la guerre contre les ennemis des chrétiens. En passant à Limoges, il déposa des chaînes d'argent sur l'autel de saint Léonard, dont il avait invoqué l'appui dans sa captivité ; delà il se rendit à Poitiers, ou, dans une grande assemblée, il embrasa tous les coeurs du feu de la guerre sainte. Les chevaliers du Limousin, de l'Auvergne et du Poitou se disputaient l'honneur de l'accompagner en Orient. Encouragé par ces premiers succès, il traverse les Pyrénées et lève des soldats en Espagne ; il retourne en Italie et trouve partout le même empressement à le suivre. Les préparatifs achevés, il s'embarque à Bari et va descendre sur les terres de l'empire grec, menaçant de se venger de ses plus mortels ennemis, mais au fond poussé par l'ambition bien plus que par la haine. Le prince d'Antioche ne cessait d'animer par ses discours l'ardeur de ses nombreux compagnons : aux uns, il représentait les Grecs comme les alliés des musulmans et les ennemis de Jésus-Christ ; aux autres, il parlait des richesses d'Alexis et leur promettait les dépouilles de l'empire. Il était sur le point de voir ses brillantes espérances s'accomplir, lorsqu'il fut tout à coup trahi par la fortune, qui jusque-là n'avait fait pour lui que des prodiges.

La ville de Durazzo, dont il avait entrepris le siège, résista longtemps à ses efforts ; les maladies ravagèrent son armée ; la plupart des guerriers qui l'avaient suivi désertèrent ses drapeaux; il fut obligé de faire une paix honteuse avec l'empereur qu'il voulait détrôner, et vint mourir de désespoir dans la petite principauté de Tarente, qu'il avait abandonnée pour la conquête de l'Orient.

La malheureuse issue de celte tentative, dirigée tout entière contre les Grecs, devint funeste aux chrétiens établis en Syrie, et les priva des secours qu'ils devaient attendre de l'Occident. Tancrède, qui gouvernait toujours Antioche, fut attaqué plusieurs fois par les barbares accourus des bords de l'Euphrate et du Tigre, et ne put leur résister qu'avec le secours du roi de Jérusalem. Joscelin et Baudouin du Bourg, qui avaient été conduits à Bagdad, n'étaient revenus dans leurs états qu'après cinq ans d'une dure captivité. Lorsque Baudouin retourna à édesse, il ne put payer le petit nombre de soldats qui lui étaient restés fidèles, et, pour obtenir des secours de son beau-père, seigneur de Mélitène, il lui fit accroire qu'il avait engagé sa barbe pour la solde de ses compagnons d'armes, moyen peu digne d'un chevalier et que n'excuse point aux yeux de l'histoire l'extrême détresse du prince réduit à l'employer (19).
Tant de revers n'avaient pu instruire les chrétiens et leur faire sentir le besoin de la concorde. Tancrède et Baudouin du Bourg eurent entre eux de vives contestations ; ils appelèrent tour à tour les musulmans à défendre leur cause, et tout fut dans la confusion sur les bords de l'Euphrate et de l'Oronte. Dans ces funestes divisions, c'est Tancrède qui avait montré le plus d'animosité. Il prétendait que le comte d'Edesse devait lui être soumis et lui payer tribut (20). Le roi de Jérusalem, dont on invoqua la justice, condamna Tancrède et lui dit : « Ce que tu demandes n'est pas juste : tu dois, par la crainte de Dieu, te réconcilier avec le comte d'Edesse ; si, au contraire, tu persistes dans ton association avec les païens, tu ne peux demeurer notre frère. » Ces paroles touchèrent le coeur de Tancrède, et ramenèrent la paix entre les princes chrétiens.
Dans l'année 1108, Bertrand, fils de Raymond, comte de Saint-Gilles, vint en Orient avec soixante et dix galères génoises. Elles devaient l'aider à conquérir plusieurs villes de la Phénicie ; on commença par Biblos, qui, après quelques assauts, ouvrit ses portes aux chrétiens ; on alla ensuite assiéger la ville de Tripoli (21). La conquête de cette place avait été la dernière ambition du vieux comte Raymond ; pour réussir dans ses tentatives souvent renouvelées, il implorait les armes de tous les pèlerins qui arrivaient de l'Occident ; avec leurs secours il avait bâti, sur une colline du voisinage, une forteresse qu'on appelait « le château ou le mont des pèlerins » (22). L'infatigable athlète du Christ tomba d'un toit de ce château et mourut de sa chute, avec le regret de n'avoir pu arborer l'étendard de la croix sur la ville infidèle. Le roi de Jérusalem vint au siège de Tripoli avec cinq cents chevaliers ; sa présence redoubla le zèle des assiégeants.

La ville, très longtemps menacée, avait demandé des secours à Bagdad, à Mossoul, à Damas. Abandonnée par les puissances musulmanes de la Perse et de la Syrie, elle avait tourné ses dernières espérances vers l'Egypte ; mais, tandis que les assiégés attendaient les flottes et les armées égyptiennes, un messager arriva sur un vaisseau, leur demanda, au nom du calife, « une belle esclave qui était dans la ville, et du bois d'abricotier propre à fabriquer des luths et des instruments de musique. » L'historien arabe Novaïri, qui rapporte ce fait, ajoute que les habitants de Tripoli reconnurent alors qu'il n'y avait plus de salut pour leur ville ; ils proposèrent donc aux chrétiens de leur en ouvrir les portes, à la condition que chacun serait libre de sortir avec ce qu'il pourrait emporter ou de rester dans la cité en payant un tribut. Cette capitulation fut acceptée, et reçut son exécution de la part du roi Baudouin et du comte Bertrand ; mais, si l'on en croit quelques historiens, la soldatesque génoise se conduisit à Tripoli comme elle l'avait fait naguère à Ptolémaïs.

Le territoire de Tripoli était renommé par la richesse de ses productions : dans les plaines et sur les collines voisines de la mer, croissaient en abondance le blé, la vigne, la canne à sucre, l'olivier et le mûrier blanc dont la feuille nourrit le ver à soie. La ville comptait plus de quatre mille ouvriers, instruits à fabriquer des étoffes de laine, de soie et de lin. Une grande partie de ces avantages furent perdus pour les vainqueurs qui, pendant le siège, ravagèrent les campagnes, et, après la conquête de la cité, ne s'occupèrent pas des établissements de l'industrie. Tripoli renfermait encore d'autres richesses, peu recherchées sans doute par les guerriers de la croix. Une bibliothèque y conservait en dépôt les monuments delà littérature des Persans, des Arabes et des Grecs ; cent copistes y étaient sans cesse occupés à transcrire des manuscrits (23) ; le cadi, maître de la ville, envoyait dans tous les pays des hommes chargés de découvrir des livres rares et précieux. Après la prise de Tripoli, cette bibliothèque fut livrée aux flammes. Quelques auteurs orientaux ont déploré cette perte irréparable ; mais aucune de nos anciennes chroniques n'en a parlé, et leur silence en cette occasion montre assez l'indifférence profonde avec laquelle les soldats francs furent témoins d'un incendie qui dévora cent mille volumes.

Tripoli, avec les villes de Tortose, d'Archas, de Gibel, forma un quatrième état dans la confédération des Francs au delà des mers ; Bertrand, fils de Raymond de Saint-Gilles, en prit possession immédiatement après la conquête, et prêta serment de fidélité au roi de Jérusalem, dont il devint le vassal ou l'homme lige.
Plusieurs mois après la prise de Tripoli, le roi Baudouin réunit toutes ses forces devant Beyrouth. Cette ville, fort ancienne, fut, au temps de l'empire romain, une colonie d'Auguste ; elle jouissait du droit italique ; comme Rhodes, Mytilène et plusieurs autres cités d'Orient, elle eut des écoles publiques, dont la gloire subsista jusqu'au moyen âge et ne fut pas ignorée des premiers pèlerins de Jérusalem. Après l'invasion de l'islamisme, Beyrouth avait perdu son ancien éclat ; mais il lui restait ses beaux jardins, ses fertiles vergers et la commodité de son port ou de sa rade. Elle résista pendant deux mois aux attaques des chrétiens (24) ; Albert d'Aix rapporte qu'après avoir fait une capitulation, les habitants brûlèrent sur les places publiques toutes leurs richesses, qu'ils ne pouvaient emporter. Les vainqueurs, entrés dans la ville, s'indignèrent qu'il ne leur restât plus rien à piller, et s'en prirent à la population, qui périt presque tout entière par le glaive.

Les musulmans ne possédaient plus sur la côte de Syrie que trois villes : Ascalon, Tyr et Sidon. Jusque-là, la ville de Sidon n'avait conservé la paix qu'à force de soumissions et de présents ; chaque année, elle reculait l'heure de sa ruine en prodiguant ses trésors ; mais le temps approchait où son or ne pourrait plus la sauver. Comme le roi de Jérusalem revenait d'une expédition sur les rives de l'Euphrate, il apprit que Sigur, fils de Magnus roi de Norvège, avait débarqué à Joppé : Sigur était accompagné de dix mille Norwégiens qui, depuis trois ans, avaient quitté le nord de l'Europe pour visiter la terre sainte. Baudouin se rendit à Joppé au-devant du prince de Norvège, et le pressa de combattre avec lui pour la défense et l'agrandissement du royaume de Jésus-Christ. Sigur accéda à la prière du roi de Jérusalem, et ne demanda pour prix de son zèle qu'un morceau du bois de la vraie croix. Lorsqu'il arriva dans la ville sainte, entouré de ses guerriers, les chrétiens contemplèrent avec une surprise mêlée de joie les énormes haches de bataille et la, haute stature des pèlerins de la Norvège. On résolut dans le conseil du roi d'assiéger Sidon (25). Bientôt la flotte de Sigur parut devant le port de cette ville, tandis que Baudouin et le comte de Tripoli dressaient leurs tentes sous les remparts. Après un siège de six semaines, l'émir et les principaux habitants offrirent de remettre les clefs de la ville au roi de Jérusalem, et ne demandèrent que la liberté de sortir de la place avec ce qu'ils pourraient porter « sur leurs têtes et sur leurs épaules. » Cinq mille sidoniens profitèrent du traité ; les autres restèrent et devinrent les sujets du roi.

Sigur quitta la Palestine au milieu des bénédictions du peuple chrétien ; il s'embarqua pour retourner en Norvège, emportant avec lui le morceau de la vraie croix qu'on avait promis à ses services, et qu'il déposa, à son retour, dans la ville de « Hanghel, » où la vertu de cette précieuse relique devait, disait-on, préserver son pays de toute invasion.

Les Norvégiens ne furent pas le seul peuple du Nord qui prit part au siège de Sidon : il était arrivé en Palestine des pèlerins de la Frise, des pèlerins d'Angleterre, qui combattirent avec les guerriers de Baudouin. Nous lisons dans une chronique de Brème (26), qu'on fit alors dans tout l'empire germanique une grande levée d'hommes pour la guerre sainte d'outre-mer. Plusieurs brèmois, au signal de leur archevêque et conduits par deux consuls que nomme la chronique, partirent pour l'Orient et se distinguèrent à la prise de Beyrouth et de Sidon. Au retour de leur pèlerinage, ils n'avaient perdu que deux de leurs compagnons ; ils furent reçus en triomphe par leurs concitoyens, et des armoiries accordées à la ville de Brème par l'empereur d'Allemagne attestèrent les services qu'ils avaient rendus à la cause de Jésus-Christ dans la terre sainte.

Baudouin, revenu vainqueur à Jérusalem, apprit avec douleur que Gervais, comte de Tibériade, avait été surpris par les Turcs et conduit avec ses plus fidèles chevaliers dans la ville de Damas. Des députés musulmans vinrent offrir au roi de Jérusalem la liberté de Gervais, en échange de Ptolémaïs, de Joppé et de quelques autres villes prises par les chrétiens ; un refus, ajoutaient-ils, allait causer la mort du comte de Tibériade. Baudouin proposa de payer pour la liberté de Gervais une somme considérable. « Quant aux villes que vous me demandez, leur dit-il, je ne vous les donnerais pas pour mon propre frère Eustache III comte de Boulogne, ni pour tous les princes chrétiens. » Au retour des ambassadeurs, Gervais fut traîné, avec tous ses chevaliers, sur une place de Damas, et tué à coups de flèches par les Turcs.

Année [1112]

A peu près dans le même temps, Antioche eut à pleurer la mort de Tancrède. Toute l'église des saints, dit Guillaume de Tyr, reconnaîtra à jamais les oeuvres charitables et les libéralités du héros chrétien. Pendant le temps qu'il gouverna Antioche, il s'associa de coeur et d'âme à toutes les souffrances de ses peuples.

Raoul de Caen nous dit qu'au milieu d'une disette qui désola sa principauté, il jura de ne plus boire de vin et de se réduire pour la table et les vêtements à la condition des pauvres, tant que durerait la misère publique. A la guerre, Tancrède se montrait toujours comme le père de tous ceux qui combattaient sous ses drapeaux ; il avait coutume de dire :
« Ma fortune et ma gloire, ce sont mes soldats. Que la richesse soit leur partage ; pour moi je me réserve les soins, les périls, la fatigue, la grêle et la pluie (27). Lorsqu'il approchait de sa dernière heure, Tancrède avait auprès de lui sa femme Cécile, fille de Philippe I, roi de France, et le jeune Pons, fils de Bertrand, comte de Tripoli ; il leur fit promettre de s'unir après sa mort par les liens du mariage : promesse qui fut dans la suite accomplie. Il nomma pour son successeur, Roger, fils de Richard son cousin, à la condition expresse que celui-ci remettrait la principauté d'Antioche, en entier et sans difficulté, à son prince légitime le fils de Bohémond, retenu alors auprès de sa mère en Italie. L'illustre Tancrède fut enseveli à Antioche sous le portique de l'église du prince des apôtres, l'an de l'Incarnation onze cent douze.

Année [1113]

L'année suivante, et dans le courant de l'été, des hordes innombrables de barbares étaient parties de nouveau des bords de la mer Caspienne, du Korasan, du pays de Mossoul, pour s'avancer vers la Syrie. Cette fois elles laissèrent en paix édesse et Antioche, et, marchant entre Damas et les régions phéniciennes, entre le Liban et les bords de la mer, pénétrèrent dans la Galilée. A leur approche, le roi Baudouin était accouru avec son armée. Il trouva les ennemis campés au-dessous de Panéas, dans une île formée par les deux branches du Jourdain.; les chrétiens établirent leur camp dans le voisinage. Les deux armées, séparées par la rivière de Dan, étaient en présence depuis plusieurs jours, lorsque Baudouin, trompé par une ruse des barbares, engagea imprudemment le combat (28). L'armée chrétienne, le royaume, tout faillit périr dans cette journée ; le roi courut les plus grands dangers ; il abandonna son étendard ; les chrétiens perdirent trente chevaliers et plus de douze cents hommes de pied, tués ou faits prisonniers. Roger d'Antioche et le comte de Tripoli, qui venaient au secours de Baudouin, arrivèrent le lendemain de la bataille ; réunis à leurs troupes, les débris de l'armée vaincue allèrent camper sur la montagne de Seffet ou Saffat ; la multitude des Turcs occupait les Vallées depuis Panéas jusqu'au lac de Tibériade. Tout fut ravagé sur les rives du Jourdain et dans les plaines de la Galilée, où les habitants du pays s'occupaient de la moisson ; la désolation était partout, et personne n'osait fuir ni à droite ni à gauche, de peur de rencontrer la mort sur son chemin. On ignorait dans les villes ce qui se passait au camp des chrétiens, et dans le camp on ne savait rien de ce qui se passait dans les villes ; un grand nombre de musulmans étaient sortis d'Ascalon et de Tyr, pour dévaster les terres des fidèles ; le pays de Sichem fut envahi, Naplouse livrée au pillage ; Jérusalem, restée sans défenseurs, ferma ses portes et craignit un moment de retomber au pouvoir des ennemis du Christ.

Cependant l'été s'éloignait, et la saison marquée pour le passage des pèlerins amenait chaque jour dans la Palestine des guerriers de l'Occident. L'armée chrétienne reçut ainsi de nouveaux renforts, et compta bientôt jusqu'à douze mille combattants sous ses drapeaux. D'un autre côté, les Turcs de Damas commençaient à se méfier des Turcs venus de la Perse, et l'armée ennemie s'affaiblissait par la discorde. Ainsi cette guerre, d'abord si terrible et si menaçante, se termina tout à coup sans combat, et la multitude des ennemis s'éloigna comme un orage emporté par les vents.

Alors les colonies chrétiennes et toutes les provinces de la Syrie furent en butte à d'autres calamités. Des nuées de sauterelles, venues de l'Arabie, achevèrent de ravager les campagnes de la Palestine. Une horrible famine désolait le comté d'Edesse et la principauté d'Antioche. Un tremblement de terre se fit sentir depuis le mont Taurus jusqu'aux déserts de l'Idumée : plusieurs villes de Cilicie n'étaient plus que des monceaux de ruines ; treize tours de la ville d'Edesse et la citadelle d'Alep s'écroulèrent avec fracas ; les plus hautes forteresses couvrirent la terre de leurs débris, et leurs commandants, musulmans ou chrétiens, cherchèrent un asile avec leurs soldats dans les forêts et les lieux déserts ; une tour d'Antioche, plusieurs églises et d'autres édifices de la ville furent renversés.
On attribua ce terrible fléau aux péchés des chrétiens. Gauthier le Chancelier (29) nous fait une peinture hideuse des scandales et des prostitutions dont il avait été lui-même témoin. La pénitence fut excessive comme l'avait été le désordre des moeurs : tout le peuple d'Antioche priait jour et nuit, se couvrait du cilice, couchait sur la cendre. Les femmes et les hommes allaient séparément déplace en place, d'église en église nu-pieds, la tète rasée, se meurtrissant le sein et répétant à haute voix : « Seigneur, épargnez-nous. » Ce ne fut qu'après cinq mois que le ciel se laissa toucher par leur repentir et que les tremblements de terre cessèrent d'effrayer les cités. On se réjouit à Bagdad du fléau qui avait désolé le pays des chrétiens ; le prince de Mossoul, disent les chroniques, « tira des augurée du soleil et de la lune, » et crut que le moment était venu d'envahir la Syrie. Les peuples de Mossoul et de Bagdad n'avaient point oublié la mort de Mondoud, qui avait commandé la dernière expédition des musulmans dans la Galilée ; on reprochait au prince de Damas le meurtre de cet illustre martyr de l'islamisme. Tous les émirs de la Mésopotamie prirent les armes pour combattre les chrétiens et pour punir les musulmans infidèles.

Dans le danger qui le menaçait, le sultan de Damas n'hésita point à faire une alliance avec les princes chrétiens. Le roi de Jérusalem, le prince d'Antioche, le comte de Tripoli, joignirent leurs troupes à celles de leurs nouveaux alliés, et tous ensembles marchèrent au-devant des guerriers de Mossoul et de Bagdad, qui ravageaient déjà les bords de l'Euphrate et de l'Oronte. Les chrétiens étaient remplis de zèle et d'ardeur et brûlaient de combattre ; mais leurs nouveaux auxiliaires, qui se défiaient toujours des soldats de Jésus-Christ, ne voulurent point leur donner l'avantage d'une victoire : ils firent tous leurs efforts pour éviter une bataille décisive, dans laquelle ils craignaient à la fois le triomphe de leurs alliés et celui de leurs ennemis. Cependant une réunion aussi formidable suffit pour délivrer la Syrie d'une invasion et pour forcer les barbares à repasser l'Euphrate. Quoique les musulmans de Damas et les puissances chrétiennes eussent trouvé leur salut commun dans une alliance passagère, tel était néanmoins l'esprit des Francs et de leurs adversaires, que tous les sectateurs de Mahomet accusèrent, dans cette occasion, le prince de Damas d'avoir trahi la cause de l'islamisme, et que, lorsqu'il se sépara de l'armée chrétienne pour retourner dans sa capitale, tous les fidèles de Syrie remercièrent le ciel d'avoir enfin « séparé l'étendard de Bélial du drapeau de Jésus-Christ. »

Le roi Baudouin, n'ayant plus à combattre les Turcs de Bagdad ni ceux de la Syrie, tourna ses regards vers les contrées situées au delà du Jourdain et de la mer Morte. A traversa l'Arabie Pétrée, et s'avança dans la troisième Arabie, appelée par nos chroniqueurs Syrie de Sobal ; il y trouva une haute colline qui dominait une terre féconde, et cet emplacement lui parut propice pour la construction d'une forteresse. La cité nouvelle fut confiée à la garde de fidèles guerriers, et reçut le nom de Montréal (30).

Année [1116]

Baudouin, prenant avec lui des hommes qui connaissaient parfaitement les lieux, franchit les déserts de l'Arabie, descendit vers la mer Rouge, et pénétra jusqu'à Hellis, ville très-antique, jadis fréquentée par le peuple d'Israël, et bâtie au lieu où l'écriture place les douze fontaines et les soixante-dix palmiers. Lorsque le roi et ceux qui l'accompagnaient eurent examiné à loisir la ville d'Hellis et les rivages de la mer, ils se rendirent à Montréal, et revinrent ensuite à Jérusalem. A leur retour dans la ville sainte, on ne se lassait point d'écouter les récits de leur voyage à la mer Rouge et vers le désert du Sinaï. On admirait surtout des coquilles marines et certaines pierres précieuses qu'ils avaient rapportées. Foulcher de Chartres nous dit qu'il adressa beaucoup de questions aux compagnons de Baudouin, et qu'il leur demanda entre autres choses si la mer Rouge était douce ou salée, si elle formait un étang ou un lac, si elle avait une entrée et une sortie comme la mer de Galilée, ou si elle était fermée à son extrémité comme la mer Morte (31).
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Albert d'Aix parle aussi d'un Lambert d'Avesne qui fut exposé aux coups des assaillants (Voyez Albert d'Aix, liv. VII).

2. Voyez la Correspondance d'Orient, t. IV.
3. Voyez la Correspondance d'Orient, t. V.
4. Les débats qui eurent lieu à ce sujet sont mentionnés par Guillaume de Tyr, qui nous parait partial et qui se contredit quelquefois; Albert d'Aix nous a semblé plus clair et plus véridique.
5. Les chroniques appellent palais de Salomon le palais des rois latins à Jérusalem.
6. Les assises, telles que nous les connaissons, ne sont pas entièrement l'ouvrage de Godefroy ; mais nous pouvons affirmer qu'il institua les deux cours de justice dont il est ici question.
7. Voyez éclaircissements sur les assises de Jérusalem, à cette page :
8. Dolens aliquantulum de fratris morte, et plus gaudens de haereditate Foulcher de Chartres.
9. Il nous reste des descriptions très curieuses de cette cérémonie par Foulcher de Chartres et par Caftaro, tous deux témoins oculaires. La description de Foulcher de Chartres est tout entière dans la Bibliothèque des Croisades, première partie.
10. Cette tradition nous paraît suspecte. Il n'est pas probable que Jésus-Christ se soit servi d'un vase d'émeraude dans la dernière réunion du mont Sion. Tout nous porte à croire que le vase dont il est ici question avait été trouvé dans le temple d'Auguste, converti en mosquée par les musulmans, et que cette coupe avait servi au culte de l'empereur romain.
11. Quand Baudouin vit l'armée nombreuse qu'il avait a combattre, dit Foulcher de Chartres, Il sentit frémir son âme. Il se retourna vers les siens, et leur adressa ces paroles : « O mes amis ! Ne songes pas à refuser la bataille qui s'apprête. » Ceux-ci répondirent en se précipitant au-devant des Infidèles.
12. Le corps du duc de Bourgogne fut rapporté en France et Inhumé au Cîteaux. Urbain Plancher dit, dans son Histoire de Bourgogne, qu'on célébrait tous les ans à Cîteaux un anniversaire pour la mort de ce prince, le Vendredi avant le dimanche de la Passion.
13. Cette circonstance, rapportée par Albert d'Aix, semblerait prouver que l'église du Saint-Sépulcre ne restait pas toujours ouverte pour les pèlerins, et qu'ils n'y entraient qu'en faisant certaines offrandes. L'exemption de ce pieux tribut était quelquefois la récompense de ceux qui avaient servi la cause de Jésus-Christ en combattant les Sarrasins.
14 Orderic Vital raconte les aventures romanesques de Bohémond. Mais le récit renferme trop de choses Invraisemblables pour être répété dans cette histoire ; on peut le lire dans la Bibliothèque des Croisades à l'article d'Orderic Vital.
15. On trouvera dan le quatrième et le sixième volume de la Correspondance d'Orient une description détaillée de Ptolémaïs ou Saint-Jean-D'acre et de son territoire.
16. Guillaume de Tyr, liv. IX, donne de longs détails sur cette expédition.
17. Les Turcs proposèrent d'échanger Baudouin du Bourg et Joscelin contre une princesse musulmane prisonnière des chrétiens : Bohémond et Tancrède, si noua en croyons Albert d'Ali, aimèrent mieux recevoir en argent la rançon de la princesse, que de l'échanger contre leurs frères d'armes captifs.
18. Voyez le récit d'Anne Comnène, dans la Bibliothèque des Croisades, troisième partie. Le texte porte que Bohémond fit mettre dans le cercueil un coq mort. Les traducteurs de Gibbon, à la place d'un coq, ont mis un « cuisinier, » à cause du mot anglais « cook, » qui veut dire « cuisinier. » Cette méprise ou cette confusion de mots est plaisante ; au reste le récit d'Anne Comnène n'est pas plus clair ni plus vraisemblable dans une version que dans une autre, avec le cuisinier ou avec le coq.
19. Ce fait singulier, rapporte par Guillaume de Tyr, se trouve dans la Bibliothèque des Croisades, à l'article de Guillaume de Tyr.
20. Albert d'Aix.
21. Tripoli, comme l'indique son nom, se composait autrefois de trois villes. Dans les temps anciens, la cité placée aux bords de la mer était la plus importante des trois : c'est celle qui existait au moyen âge sous le nom de Tripoli. L'emplacement de la cité du temps des croisades est couvert de ruines ; les gens du pays appellent cet endroit El-Karab, les ruines. La ville d'aujourd'hui est bâtie à trois quarts d'heure de la mer (Voyez la Correspondance d'Orient, lettre CLVIII).
22. Le Château des Pèlerine, bâti par le comte de Toulouse, est ce qu'on appelle aujourd'hui le château de Tripoli. Construit sur une hauteur, il domine la ville actuelle, et se trouve à deux milles environ de l'emplacement de la ville du moyen âge (Voyez la Correspondance d'Orient, lettre CLVIII).
23. Ibn-Abou-Taï, historien arabe, dit que les chrétiens montrèrent à la prise de Tripoli la même fureur de destruction que les Arabes qui brûlèrent la bibliothèque d'Alexandrie. Un prêtre, attaché au comte Bertrand de Saint-Gilles, entra dans la salle où se trouvaient rassemblés un grand nombre d'exemplaires du Coran, et, comme il déclara que la bibliothèque de Tripoli ne renfermait que les livres impies de Mahomet, elle fut livrée aux flammes. Le même historien parle du nombre incroyable de trois millions de volumes. Nous avons préféré la version de « Novaïri, » qui réduit le nombre des volumes à cent mille. Ce dernier auteur raconte que la bibliothèque de Tripoli avait été fondée par le cadi Aboutaleb Hasen, qui lui même avait composé plusieurs ouvrages (Voyez, pour tous ces détails, la Bibliothèque des Croisades, t, I, 5).
24. On voit encore, à trois quarts d'heure de Beyrouth, le bois de pins d'où les compagnons de Baudouin tirèrent leurs échelles, leurs tours mobiles et d'autres machines de guerre qu'ils employèrent au siège de la cité (Voyez la Correspondance d'Orient, lettre CXLIII).
25. Voyez, pour le siège de Sidon, Guillaume de Tyr, liv. XI, et l'extrait des historiens norvégiens et danois. Bibliothèque du Croisades, troisième partie.
26. Cette chronique de Brème est analysée dans la Bibliothèque des Croisades, troisième partie, collection allemande.
27. Voyez l'extrait de Raoul de Caen, dans la Bibliothèque des Croisades.
28. Le théâtre de celte guerre est décrit dans la Correspondance d'Orient, tome V.
29. Voyez l'analyse de Gauthier le Chancelier Bibliothèque des Croisades, première partie.
30. On bâtit plus tard, sons le règne de Foulques d'Anjou, la forteresse de Crac ou de Carac au delà du Jourdain.
31. Nous donnons ici ces détails pour faire connaître l'état des connaissances géographiques de cette époque, même parmi les pèlerins les plus éclairés.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1118 à 1128

Année [1118]
Tandis que la mer Rouge et ses merveilles occupaient ainsi le peuple chrétien, Baudouin avait une autre pensée, et cherchait un chemin qui pût le conduire en Egypte. Vers le mois de février, il rassembla l'élite de ses guerriers, traversa le désert, surprit et livra au pillage « Pharamia, » située à quelques lieues des ruines de Thanis et de Péluse. Albert d'Aix nous dit que les guerriers francs se baignèrent dans les eaux du Nil et qu'ils prirent quantité de poissons en les frappant avec leurs lances ; tout ce qu'ils voyaient sur cette terre si fertile de l'Egypte, qui semblait promise à leurs armes, les remplissait de surprise et de joie. Mais cette ivresse de la victoire devait bientôt se changer en affliction : tout à coup le roi Baudouin tomba malade ; il éprouva de vives douleurs dans les entrailles ; une blessure qu'il avait reçue autrefois se rouvrit : dès lors on ne songea plus qu'à retourner à Jérusalem. Les chrétiens avaient à traverser le désert qui sépare l'Egypte de la Syrie. Baudouin, porté dans une litière faite avec les pieux des tentes, était arrivé avec peine à El-Arish , petite ville située sur le bord de la mer et chef-lieu de ces vastes solitudes. Là, il sentit que sa maladie avait fait de rapides progrès et qu'il était près de sa fin ; les compagnons de ses victoires laissaient voir leur profonde tristesse ; lui, les consolait par ses discours : « Pourquoi pleurez-vous ainsi, leur disait-il, songez que je ne suis qu'un homme que beaucoup d'autres peuvent remplacer ; ne vous laissez point abattre comme des femmes par la douleur, n'oubliez point qu'il faut retourner à Jérusalem les armes a la main et combattre encore pour l'héritage de Jésus-Christ, comme nous l'avons juré. » Baudouin ne demandait plus qu'une preuve d'affection à ses compagnons d'armes : il les conjurait de ne pas laisser son corps sur la terre des infidèles. Les chevaliers (32), fondant en larmes, lui répondaient que la tâche imposée à leur fidélité leur « paraissait bien rude et trop au-dessus de leurs forces. » Comment conserver et transporter un corps dépouillé de la vie, au milieu des sables du désert, à travers des pays ennemis et sous on soleil dévorant ?
BaudouinMerry-Joseph Blondel - Musée de Versailles
Baudouin Ier Roi de Jérusalem 1100-1118
insista, et leur dit : Aussitôt que j'aurai rendu le dernier soupir, je vous prie d'ouvrir mon corps avec le fer ; d'en enlever les intestins, de le remplir de sel et d'aromates, et de l'envelopper dans du cuir et des tapis ; ainsi vous pourrez le transporter jusqu'au pied du Calvaire, et l'ensevelir selon le rite catholique auprès du sépulcre de mon frère Godefroy. » Il fit en même temps appeler son cuisinier édon, et lui adressa ces paroles : « Tu vois que je vais mourir ; si tu m'as aimé vivant, conserve-moi le même sentiment après ma mort ; ouvre mon corps, prends soin de le frotter de sel et d'aromates au dehors et à l'intérieur ; remplis de sel mes yeux, mes narines mes oreilles ma bouche ; réunis-toi ensuite à mes autres serviteurs et à mes chers compagnons pour me transporter dans la ville sainte : c'est ainsi que tu rempliras mes derniers voeux et que tu me garderas ta foi. » Telles furent les paroles du roi Baudouin à ses chevaliers et à son cuisinier Edon. Puis il s'occupa de la succession au trône de Jérusalem; il recommanda aux suffrages de ses compagnons son frère Eustache III comte de Boulogne, ou Baudouin du Bourg, comte d'Edesse ; enfin ce généreux athlète de la foi rendit le dernier soupir, « fortifié par la confession et le sacrement de l'eucharistie. » Quand il eut fermé les yeux, ses frères d'armes, remplis de tristesse, s'occupèrent d'accomplir ses dernières volontés : son corps fut ouvert, frotté de sel rempli d'aromates ; on en arracha les entrailles, lesquelles furent ensevelies dans un lieu qu'on eut soin de recouvrir d'un amas de pierres : ce cippe ou tombeau se voit encore dans le voisinage d'El-Arish. Après avoir rempli ce pénible devoir, les guerriers chrétiens se remirent en route à travers le désert, marchant jour et nuit et s'efforçant de cacher la mort de Baudouin et la douleur qu'ils en ressentaient ; ils traversèrent les montagnes de la Judée, le pays d'Hébreu et arrivèrent à Jérusalem le dimanche des Rameaux. Ce jour là, selon l'antique usage, tout le peuple chrétien, précédé du patriarche, descendait en procession du mont des Olives, portant des branches de palmier et chantant des cantiques pour célébrer l'entrée de Jésus dans Jérusalem. Tandis que la procession traversait la vallée de Josaphat, le cercueil de Baudouin, porté par ses compagnons parut tout à coup au milieu de ce peuple qui chantait des hymnes ; aussitôt un morne silence, puis de lugubres lamentations succèdent aux chants de l'Eglise ; les dépouilles mortelles de Baudouin entrèrent par la porte Dorée, et la procession les suivit. Latins, Syriens, Grecs, tout le monde pleurait ; les Sarrasins eux-mêmes, dit le chapelain de Baudouin, pleuraient aussi. Dans le même temps, Baudouin du Bourg, qui avait quitté Edesse pour célébrer les fêtes de Pâques dans la ville de Jésus-Christ, arrivait par la porte de Damas : averti, par cette affliction universelle, de la mort de Baudouin, son seigneur et parent, il se mêla a tout le peuple en deuil et suivit le convoi funèbre jusqu'au Calvaire, Là, les restes du roi défunt furent déposés en grande pompe, et ensevelis dans une tombe de marbre blanc, près du mausolée de Godefroy.

Baudouin vécut et mourut au milieu des camps, toujours disposé à combattre les ennemis des chrétiens. Pendant son règne, qui dura dix-huit ans, les habitants de Jérusalem entendirent chaque année la grosse cloche qui annonçait l'approche des infidèles ; ils ne virent presque jamais dans le sanctuaire le bois de la vraie croix qu'on avait coutume de porter à la guerre ; le frère et le successeur de Godefroy vit plus d'une fois son royaume en péril, et ne le conserva que par des prodiges de valeur ; il perdit plusieurs batailles par sa bravoure imprudente ; mais son activité extraordinaire, son esprit fécond en ressources, le sauvèrent toujours des dangers.

La puissance chrétienne en Orient s'accrut pendant le règne de Baudouin : Arsur, Césarée, Ptolémaïs, Tripoli, Byblos, Beyrouth, Sidon, firent partie de l'empire fondé par les croisés. Plusieurs places fortes s'élevèrent pour la défense du royaume, non-seulement dans l'Arabie, mais dans les montagnes du Liban, dans la Galilée, dans le pays des Philistins, et sur toutes les avenues de la ville sainte.

Baudouin ajouta plusieurs dispositions au code de son prédécesseur. Ce qui honore le plus son règne, c'est le soin qu'il prit de repeupler Jérusalem : il offrit un asile honorable aux chrétiens dispersés dans l'Arabie, dans la Syrie et l'Egypte. Les fidèles, persécutés et accablés d'impôts par les musulmans, accoururent en foule avec leurs femmes, leurs enfants, leurs richesses et leurs troupeaux; Baudouin leur distribua les terres, les maisons abandonnées, et Jérusalem commença à redevenir florissante. Ajoutons qu'il dota richement les églises, surtout celle de Bethléem, qu'il érigea en évêché, et que plusieurs établissements religieux lui durent leur origine.

Pour donner plus d'éclat à sa capitale, il obtint de la cour de Rome que toutes les villes conquises sur les infidèles ressortiraient de l'église patriarcale de Jérusalem : Nous concédons (ainsi s'exprimait le pape Pascal) à l'église de Jérusalem, toutes les villes et les « provinces conquises par la grâce de Dieu et par le sang du très-glorieux roi Baudouin et de ceux qui ont combattu avec lui » (33). On voit par ces paroles que les papes appréciaient les généreux sacrifices de ces princes, dont l'autorité était un sacerdoce militaire, un véritable apostolat armé du glaive. Nous avons négligé de rapporter en détail toutes les querelles qui s'élevèrent entre le successeur de Godefroy et le patriarche de la ville sainte ; car ces querelles n'eurent aucune influence sur la marche des événements : la sagesse des pontifes de Rome n'accueillit que faiblement les plaintes des patriarches, et le pape Pascal termina tous les débats, en déclarant qu'il ne voulait point « rabaisser la dignité de l'Eglise au profit du pouvoir des princes, ni mutiler le pouvoir des princes au profit de la dignité de l'Eglise. »

Au reste, les démêlés de Baudouin et du patriarche Daimbert eurent moins pour prétexte ou pour cause d'ambitieuses rivalités que l'extrême besoin d'argent où se trouvait souvent réduit le successeur de Godefroy. Ce fût ce besoin d'argent qui lui donna la coupable pensée d'épouser une seconde femme lorsque la première vivait encore. Le roi, nous dit Guillaume de Tyr, avait appris que la comtesse de Sicile, veuve de Roger, était fort riche et qu'elle avait toutes choses en abondance ; lui, au contraire, était fort pauvre et si dénué de ressources, qu'il avait à peine de quoi suffire à ses besoins de tous les jours et à la solde de ses frères d'armes ; il ne s'éleva d'ailleurs aucune objection, aucune plainte, ni dans le clergé, ni dans le peuple, ni parmi les grands. Comme la nouvelle reine arrivait avec d'immenses richesses, avec une flotte chargée de grains, d'huile, de vins, d'armes, tout le monde se crut enrichi par cet hymen et ferma les yeux sur le scandale. Quand la misère revint, on se montra plus sévère ; Guillaume de Tyr remarque que le repentir et le deuil succédèrent bientôt aux trompeuses joies (34).

Tous les historiens du temps donnent des éloges aux brillantes qualités de Baudouin. Dans la première croisade, il s'était fait haïr par un caractère ambitieux et altier ; dès qu'il eut obtenu ce qu'il désirait, il fit admirer sa modération et sa clémence; devenu roi de Jérusalem, il suivit l'exemple de Godefroy et mérita à son tour de servir de modèle à ses successeurs.

Aussitôt que le roi Baudouin fut inhumé, le clergé et le peuple de Jérusalem, selon l'expression des chroniques, se « croyant orphelins » songèrent à se donner un appui et commencèrent à s'occuper de l'élection d'un nouveau roi. Divers avis furent proposés : les uns disaient que la couronne appartenait à Eustache, frère de Baudouin ; d'autres pensaient qu'au milieu des périls on ne pouvait attendre un prince qui était si loin, et proposaient le comte d'Edesse, présent alors dans la ville sainte. Parmi les derniers, on remarquait Josselin de Courtenai, un des comtes et seigneurs du royaume : Joscelin, en arrivant en Asie, avait été accueilli et comblé de bienfaits par Baudouin du Bourg, qui lui donna plusieurs villes sur l'Euphrate. Chassé ensuite ignominieusement par son bienfaiteur qui l'accusait d'ingratitude, il s'était réfugié dans le royaume de Jérusalem, où il avait obtenu la principauté de Tibériade. Soit qu'il voulût réparer d'anciens torts ou qu'il espérât obtenir de nouveaux bienfaits, il représenta aux barons assemblés que Baudouin du Bourg appartenait à la famille du dernier roi; qu'aucune contrée ni en deçà ni au delà des mers ne pouvait offrir un prince plus digne de l'amour et de la confiance des chrétiens : les bénédictions des habitants d'édesse le désignaient au choix des barons et des chevaliers, la providence l'avait envoyé à Jérusalem pour consoler le peuple chrétien de la mort du frère de Godefroy. Ce discours réunit tous les suffrages en faveur de Baudouin du Bourg (35); le jour de Pâques, le nouveau roi fut proclamé dans l'église même de la Résurrection, en présence de tous les fidèles; il rassembla ensuite les grands dans le palais de Salomon; il régla avec eux l'administration du royaume, et rendit la justice à son peuple d'après les « assises » établies par Godefroy; La comté d'Edesse fut transmis à Joscelin de Courtenai.

Tandis que le royaume de Jérusalem célébrait en paix l'avènement de Baudouin du Bourg, la, principauté d'Antioche se trouvait de nouveau exposée à tous les fléaux de la guerre. Les musulmans de la Perse, de la Mésopotamie et de la Syrie, que leurs précédentes défaites n'avaient pas découragés, jurèrent d'exterminer la race des chrétiens et marchèrent vers l'Oronte, conduits par « Ylgazy, » prince de Maridin et d'Alep, le plus farouche des guerriers de l'islamisme. Le nouveau prince d'Antioche, Roger, fils de Richard, avait appelé à son secours le roi de Jérusalem, les comtes d'Edesse et de Tripoli ; mais, sans attendre leur arrivée, il eut l'imprudence de livrer une bataille dont la perte devait mettre en péril toutes les colonies chrétiennes. Avant le combat, Ylgazy harangua ses soldats, et le cadi d'Alep parcourut les rangs, excitant par la violence de ses discours la fureur des barbares. Dans le camp des chrétiens, l'archevêque d'Apamée recommanda à tous les guerriers de confesser leurs péchés et de communier, afin que, s'étant fortifié du pain céleste, ils pussent vivre et mourir comme il convenait à des soldats eu Christ » (36). L'histoire contemporaine rapporte qu'ils repoussèrent d'abord leurs ennemis. Mais Dieu, dont on ne peut pénétrer les desseins, ne voulut point qu'ils restassent victorieux : pendant que de part et d'autre on combattait avec une extrême animosité, un énorme tourbillon poussé par le vent s'arrêta tout à coup au milieu du champ de bataille, puis il éclata dans l'air comme un nuage de bitume et de soufre. Ce phénomène jeta l'effroi parmi les chrétiens, accablés déjà par la multitude de leurs ennemis. Roger, qui s'efforça de retenir ses soldats, tomba percé de coups, et sa mort fut suivie de la dispersion et de la ruine entière de l'armée chrétienne. Gauthier le chancelier, qui assistait à cette bataille, attribue le désastre des chrétiens à la légèreté, à l'imprévoyance du prince d'Antioche, qu'il nous représente, peu d'heures avant le combat, parcourant les vallées et les collines avec son équipage de chasse, prenant des oiseaux avec ses faucons, forçant les bêtes fauves avec ses chiens. Cette bataille fut livrée près d'Artésie, dans un lieu appelé le « champ du sang. » Les musulmans firent un grand nombre de prisonniers. Gauthier, qui fut lui-même chargé de chaînes, nous peint les tourments et les supplices qu'on fit souffrir aux captifs, mais il n'ose pas dire tout ce qu'il a vu, dans la crainte, ajoute-t-il, que les chrétiens, apprenant ces excès de barbarie, ne soient portés un jour à les imiter.

Année [1120]

L'armée victorieuse d'Ylgazy se répandit dans toutes les provinces chrétiennes. Ce fut au milieu de la désolation générale que le roi de Jérusalem arriva dans Antioche. Cette ville avait perdu ses plus braves défenseurs; des clercs et des moines gardaient les tours, et veillaient, sous le commandement du patriarche, à la sûreté de la place, car on se défiait de la population grecque et arménienne, qui supportait avec peine le joug des Latins (37). La présence de Baudouin du Bourg, à qui on donna l'autorité suprême, rétablit l'ordre et dissipa les alarmes. Après avoir pourvu à la défense de la ville, il visita les églises d'Antioche en habits de deuil. Son armée reçut à genoux la bénédiction du patriarche, et sortit de la ville pour aller à la poursuite des musulmans. Le roi, ainsi que ses chevaliers et ses barons, marchait les pieds nus au milieu d'une foule immense qui invoquait pour eux l'appui du Dieu des armées.

Année[1121]

Les chrétiens allèrent camper sur la montagne de Danitz, où les musulmans vinrent les attaquer. Ceux-ci étaient pleins de confiance dans leur multitude ; mais les chrétiens mettaient leur espoir dans la puissance divine, et surtout dans la présence de la croix véritable, que Baudouin avait apportée de Jérusalem. Après un combat sanglant, les infidèles furent vaincus et dispersés : Ylgazy et le chef des Arabes, Dobais, avaient pris la fuite pendant la bataille. Cette victoire répandit l'effroi dans Alep et jusque dans les murs de Mossoul, tandis que la vraie croix, reportée avec pompe dans la ville sainte, annonça aux habitants les miracles qu'elle avait produits au milieu des soldats du Christ. Baudouin, après avoir donné la paix à Antioche, revint dans sa capitale; et, pour qu'il ne manquât rien aux victoires des chrétiens, pieu permit alors que le redoutable chef des Turcomans, Ylgazy, terminât sa carrière, frappé par une mort subite et violente.

Telle est l'époque où nous sommes arrivés, que les circonstances les plus graves s'y succèdent comme les scènes d'un drame, et qu'un espace de quelques mois suffit à des événements qui auraient pu remplir les annales d'un siècle. A peine l'historien des colonies chrétiennes vient-il de parler d'une bataille, d'une révolution, d'une grande calamité, que d'autres combats, des révolutions nouvelles, des calamités plus grandes encore se présentent sous sa plume, et jettent une sorte de confusion dans ses récits. Nous avons vu la fin malheureuse du prince Roger et la désolation d'Antioche, dont tout le territoire était envahi par les musulmans ; maintenant c'est le comté d'édesse qui pleurera la captivité de ses princes, et peu de jours seront à peine écoulés que de ce nouveau malheur naîtront d'autres infortunes qui mettront en péril tous les états chrétiens de la Syrie.

Année [1122]

Balac, neveu et successeur d'Ylgazy, répandait la terreur sur les rives de l'Euphrate, et, semblable au lion de l'écriture, qui rôde sans cesse pour chercher sa proie, il réussit à surprendre Joscelin de Courtenai et son cousin Galeran, qu'il fit conduire chargés de chaînes vers les confins de la Mésopotamie.
Cette nouvelle étant parvenue dans le royaume de Jérusalem. Baudouin du Bourg accourut à Edesse, soit pour consoler les habitants, soit pour chercher l'occasion et les moyens de briser les fers des princes captifs. Mais, se confiant trop à sa bravoure et victime de sa générosité, il tomba lui-même dans les embûches du sultan Balac ; et conduit dans la forteresse de « Quart-Pierre » (38), il devint le compagnon d'infortune de ceux qu'il avait voulu délivrer.

Année [1123]

Les vieilles chroniques ont célébré la valeur héroïque de cinquante Arméniens qui se dévouèrent pour la délivrance des princes chrétiens. Après avoir invoqué la protection du Tout-Puissant, ils s'introduisirent dans la forteresse de « Quart-Pierre, » déguisés, selon quelques historiens, en marchands, selon d'autres, en moines. A peine entrés dans la citadelle, cette élite de braves, quittant leur déguisement et montrant leurs armes, massacrèrent la garnison musulmane et rendirent la liberté aux illustres prisonniers. Ce château, dont les chrétiens venaient ainsi de se rendre maîtres, renfermait des vivres en abondance et toutes sortes de munitions de guerre. Balac y avait laissé ses trésors, ses femmes et les plus précieuses, dépouillent des pays dévastés par ses armes. Les guerriers chrétiens se réjouirent d'abord du succès de leur entreprise ; mais bientôt les Turcs du voisinage se réunirent en foule et vinrent assiéger la forteresse où flottait l'étendard du Christ. Le sultan Balac, qui, selon les récits du temps, avait été averti en songe des projets formés contre lui, rassemble son armée et jure d'exterminer Baudouin, Joscelin et leurs libérateurs. Ceux-ci ne pouvaient résister longtemps à toutes les forces réunies des Turcs, s'ils n'étaient secourus par leurs frères les chrétiens. On décide alors que Joscelin sortira de la forteresse et qu'il ira dans les villes chrétiennes implorer le secours des barons et des chevaliers. Joscelin part aussitôt, après avoir fait le serment qu'il laissera croître sa barbe et qu'il ne boira point de vin jusqu'à ce qu'il ait rempli sa mission périlleuse ; il s'échappe à travers la multitude menaçante des musulmans, passe l'Euphrate, porté sur deux outres de peau de chèvre, et, traversant toute la Syrie, arrive enfin à Jérusalem, ou il dépose dans l'église du Saint-Sépulcre les chaînes qu'il avait portées chez les Turcs, et raconte en gémissant les aventures et les périls de Baudouin et de ses compagnons. A sa voix, un grand nombre de chevaliers et de guerriers chrétiens jurent de marcher à la délivrance de leur monarque captif. Joscelin se met à leur tête ; il s'avançait vers l'Euphrate ; les plus braves des guerriers d'Edesse et d'Antioche avaient rejoint ses drapeaux, lorsqu'on apprit que le farouche Balac venait de rentrer de force dans le château de Quart-Pierre. Après le départ de Joscelin, Baudouin, Galeran et les cinquante guerriers d'Arménie avaient soutenu longtemps les attaques des musulmans; mais, les fondements du château ayant été minés, les guerriers chrétiens se trouvèrent tout à coup au milieu des ruines. Balac, laissant la vie au roi de Jérusalem, l'avait fait conduire dans la forteresse de Charan. Les braves Arméniens étaient morts au milieu des supplices, et la palme du martyre avait été le prix de leur dévouement. Quand Joscelin et les guerriers qui le suivaient apprirent ces tristes nouvelles, ils perdirent tout espoir d'exécuter leur projet, et retournèrent les uns à Edesse et à Antioche, les autres à Jérusalem, désolés de n'avoir pu donner leur vie pour la liberté d'un prince chrétien.

Cependant les Sarrasins d'Egypte cherchaient à profiter de la captivité de Baudouin et se rassemblaient dans les plaines d'Ascalon, avec le dessein de chasser les Francs de la Palestine. De leur côté, les chrétiens de Jérusalem et des autres villes du royaume, se confiant dans leur courage et dans la protection de Dieu, se préparaient à défendre leur territoire. Comme on attribuait toujours les succès des infidèles aux péchés des chrétiens, les préparatifs d'une guerre devaient toujours commencer par l'expiation et par la prière. Le peuple et le clergé de la terre sainte suivirent en cette occasion l'exemple des habitants de Ninive, et cherchèrent d'abord à fléchir la colère du ciel par une pénitence rigoureuse. Un jeûne fut ordonné, pendant lequel les femmes refusèrent le lait de leurs mamelles à leurs enfants au berceau ; les troupeaux même furent éloignés de leurs pâturages et privés de leur nourriture accoutumée (39).
La guerre fut ensuite proclamée au son de la grosse cloche de Jérusalem. L'armée chrétienne, dans laquelle on comptait à peine trois mille combattants, était commandée par Eustache d'Agrain, comte de Sidon, nommé régent du royaume en l'absence de Baudouin. Le patriarche de la ville sainte portait à la tète de l'armée le bois de la vraie croix. Derrière lui, dit Robert du Mont, marchaient Ponce (40), abbé de Cluni, portant la lance avec laquelle on avait percé le flanc du Sauveur, et l'évêque de Bethléem, qui tenait dans ses mains un vase miraculeux où l'on prétendait avoir conservé le lait de la Vierge, mère de Jésus-Christ.


Au moment où les guerriers chrétiens sortirent de Jérusalem, les égyptiens assiégeaient Joppé par terre et par mer. A l'approche des Francs, la flotte musulmane pleine d'effroi s'éloigna du rivage. L'armée de terre, campée à Ibelin, aujourd'hui Ibna, attendait avec inquiétude l'armée chrétienne. Enfin les deux troupes sont en présence; au milieu du combat, une lumière semblable à celle de la foudre brille dans le ciel, et tout à coup éclate dans le rang des infidèles. Ceux-ci restent comme immobiles de terreur; les chrétiens, armés de leur foi, redoublent de courage; les ennemis sont vaincus, et les débris de leur armée, qui était deux fois plus nombreuse que celle des chrétiens, se réfugient avec, peine dans les murs d'Ascalon. Les Francs, victorieux et chargés de butin, revinrent à Jérusalem en chantant les louanges de Dieu.

Quoique l'armée des Francs eût triomphé ainsi des Sarrasins, toujours occupée de la défense des villes et des frontières sans cesse menacées, elle ne pouvait sortir du royaume pour faire des conquêtes. Les guerriers qu'on retenait dans les cités chrétiennes, après une aussi grande victoire, s'affligeaient de leur inaction, et semblaient placer encore leur espoir dans les secours de l'Occident. Ce fut alors qu'il arriva une flotte vénitienne sur les côtes de Syrie.
Les Vénitiens, qui, depuis plusieurs siècles, s'enrichissaient par le commerce de l'Orient et craignaient de rompre d'utiles relations avec les puissances musulmanes de l'Asie, n'avaient pris qu'une faible part à la première croisade et aux événements dont elle fut suivie. Ils attendaient l'issue de cette grande entreprise pour prendre un parti et s'associer sans péril aux victoires des chrétiens ; mais, à la fin, jaloux des avantages qu'avaient obtenus les Génois et les Pisans en Syrie, ils voulurent aussi partager les dépouilles des musulmans, et préparèrent une expédition formidable contre les infidèles. Leur flotte, en traversant la Méditerranée, rencontra celle des Génois qui revenait de l'Orient : la fureur de la jalousie alluma tout à coup la guerre ; les vaisseaux génois, chargés des richesses de l'Asie, furent attaqués et forcés de fuir en désordre. Après avoir rougi la mer du sang des chrétiens, les Vénitiens poursuivirent leur route vers les côtes de la Palestine, où ils rencontrèrent la flotte des Sarrasins, sortie des ports de l'Egypte ; bientôt il s'engagea un violent combat, dans lequel tous les vaisseaux égyptiens furent dispersés et couvrirent les flots de leurs débris. Le doge de Venise, qui commandait la flotte vénitienne, entra dans le port de Ptolémaïs, et fut conduit en triomphe à Jérusalem. En célébrant les dernières victoires remportées sur les infidèles, on s'occupa de les mettre à profit par une expédition importante. Dans un conseil, tenu en présence des régents du royaume et du doge de Venise, on proposa d'aller assiéger la ville de Tyr ou la ville d'Ascalon. Comme les avis étaient partagés, on convint d'interroger Dieu et de suivre sa volonté. Deux billets de parchemin sur lesquels on avait écrit les noms d'Ascalon et de Tyr furent déposés sur l'autel du saint sépulcre. Au milieu d'une foule nombreuse de spectateurs, un jeune orphelin s'avança vers l'autel, prit l'un des deux billets, et le sort tomba sur la ville de Tyr.

Les Vénitiens, qui n'oubliaient point les intérêts de leur commerce et de leur nation, demandèrent, avant que commençât le siège de Tyr, qu'on leur accordât une église, une rue, un four banal, un tribunal particulier dans toutes les villes de la Palestine. Ils demandèrent encore d'autres privilèges et la possession d'un tiers de la ville conquise. La prise de Tyr paraissait si importante, que le régent, le chancelier du royaume et les grands vassaux de la couronne acceptèrent sans hésiter les conditions des Vénitiens dans un acte que l'histoire a conservé.

Lorsqu'on eut ainsi partagé par un traité la ville qu'on allait conquérir, on s'occupa des préparatifs du siège. L'armée chrétienne partit de Jérusalem, et la flotte des Vénitiens du port de Ptolémaïs, vers le commencement du printemps. L'historien du royaume de Jérusalem, qui fut longtemps archevêque de Tyr, s'arrête ici pour décrire les antiques merveilles de sa métropole. Dans son récit à la fois religieux et profane, il invoque tour à tour le témoignage d'Isaie et de Virgile ; après avoir parlé du roi Hiram et du tombeau d'Origène, il ne dédaigne point de célébrer la mémoire de Cadmus et la patrie de Didon. Le bon archevêque vante surtout l'industrie et le commerce de Tyr, la fertilité de son territoire, ces teintures si célèbres dans l'antiquité, ce sable qui se changeait en vases transparents, et ces cannes à sucre dont le miel, dès ce temps-là, était recherché dans toutes les régions de l'univers. La cité de Tyr, au temps du roi Baudouin, rappelait à peine le souvenir de cette ville somptueuse, dont les riches marchands, au rapport d'Isaïe, étaient des princes ; mais on la regardait comme la plus peuplée et la plus commerçante des villes de Syrie. Elle s'élevait sur un rivage délicieux que les montagnes mettaient à l'abri des vents du nord ; elle avait deux grands môles qui, comme deux bras, s'avançaient dans les flots pour enfermer un port où la tempête ne trouvait point d'accès. La ville de Tyr, qui avait soutenu plusieurs sièges fameux, était défendue, d'un côté, par les flots de la mer et des rochers escarpés; de l'autre, par une triple muraille surmontée de hautes tours.

Le doge de Venise, avec sa flotte, pénétra dans le port et ferma toute issue du côté de la mer. Le patriarche de Jérusalem, le régent du royaume, Ponce, comte de Tripoli, commandaient l'armée de terre. Dans les premiers jours du siège, les chrétiens et les musulmans combattirent avec une opiniâtre ardeur, mais avec des succès partagés. La désunion des infidèles vint bientôt seconder les efforts des Francs. Le calife d'Egypte avait cédé la moitié de la place au sultan de Damas, pour l'engager à la défendre contre les chrétiens. Les Turcs et les égyptiens étaient divisés entre eux et ne voulaient point combattre ensemble ; les Francs profitaient de ces divisions et remportaient chaque jour de grands avantages. Après quelques mois d'attaques sans cesse renouvelées, les remparts s'écroulaient devant les machines des chrétiens; les vivres commençaient à manquer dans la place ; les infidèles étaient prêts à capituler, lorsque la discorde vint désunir à leur tour les chrétiens, et fut sur le point de rendre Inutiles les prodiges de la valeur et les travaux d'un long siège (41).

L'armée de terre se plaignait hautement de supporter seule les combats et les fatigues; les chevaliers et leurs soldats menaçaient de rester immobiles sous leurs tentes, comme les Vénitiens sur leurs vaisseaux. Pour prévenir l'effet de leurs plaintes, le doge de Venise vint dans le camp des chrétiens avec ses marins armés de leurs rames, et déclara qu'il était prêt à monter à l'assaut. Dès lors une généreuse émulation enflamma le zèle ni le courage des soldats de l'armée et de la flotte. Des musulmans partis de Damas pour secourir les assiégés s'avancèrent jusque dans le voisinage de Tyr. Une armée égyptienne, sortie en même temps d'Ascalon, ravagea le pays de Naplouse et menaça Jérusalem. Toutes ces tentatives ne purent ralentir l'ardeur des chrétiens ni retarder les progrès du siège. Bientôt on apprit que Balac, le plus redoutable des sultans turcs, avait péri devant les murs de Maubeg. Joscelin, qui l'avait tué de sa propre main, en fit donner la nouvelle à toutes les villes chrétiennes. La tète du farouche ennemi des Francs fut portée en triomphe devant les murs de Tyr, où ce spectacle redoubla l'enthousiasme belliqueux des assiégeants.

Année [1125]

Les musulmans, sans espoir de secours, furent obligés de se rendre après un siège de cinq mois et demi. Les drapeaux du roi de Jérusalem et du doge de Venise flottèrent ensemble sur les murailles de Tyr; les chrétiens firent leur entrée triomphante dans la ville, tandis que les habitants, d'après la capitulation, en sortaient avec leurs femmes et leurs enfants.

Le jour où l'on reçut à Jérusalem la nouvelle de la conquête de Tyr fut une fête pour tout le peuple de la ville sainte. Au bruit des cloches on chanta le « Te Deum » en actions de grâces ; des drapeaux furent arborés sur les tours et sur les remparts de la ville ; des branches d'oliviers et des bouquets de fleurs étaient semés dans les rues et sur les places publiques ; de riches étoffes ornaient les dehors des maisons et les portes des églises. Les vieillards rappelaient dans leurs discours la splendeur du royaume de Juda, et les jeunes vierges répétaient en choeur les psaumes dans lesquels les prophètes avaient célébré la ville de Tyr.

Pendant que les chrétiens ajoutaient ainsi une cité opulente au royaume de Jérusalem, Baudouin du Bourg restait toujours prisonnier dans la ville de Charan, brûlant de s'associer aux exploits de ses guerriers et démêler quelque gloire au souvenir de ses malheurs. Ses ennemis durent s'apercevoir que la captivité d'un prince franc n'arrêtait point les progrès des armes chrétiennes. L'illustre captif profita de la confusion et de l'esprit de discorde que les dernières victoires des chrétiens avaient répandus parmi les musulmans de Syrie, pour traiter de sa rançon et recouvrer sa liberté. A peine fut-il sorti de sa prison, qu'il rassembla quelques guerriers et marcha contre la ville d'lep. Le chef des Arabes, Dobais, et quelques émirs de la contrée se réunirent à l'armée chrétienne ; bientôt les habitants se trouvèrent réduits aux dernières extrémités, et la ville était prête à se rendre lorsque le sultan de Mossoul accourut à la tête d'une armée. Baudouin du Bourg, obligé d'abandonner le siège (42), retourna enfin dans sa capitale, où tous les chevaliers chrétiens remercièrent le ciel de sa délivrance et vinrent se ranger sous ses drapeaux. Ils trouvèrent bientôt l'occasion de signaler leur valeur sous un chef qu'ils paraissaient avoir oublié et dont ils reconnurent avec joie l'autorité, lorsqu'il leur promit de les conduire à de nouveaux combats.

Les Turcs, qui avaient passé l'Euphrate pour secourir Alep, dévastaient alors la principauté d'Antioche. Baudouin, impatient de tenir sa promesse, se met à la tête de ses intrépides guerriers, attaque victorieusement les infidèles, s'enrichit de leurs dépouilles, et les force d'abandonner les terres des chrétiens. A peine rentré triomphant dans Jérusalem, il donne de nouveau le signal de la guerre, et met en fuite l'armée de Damas, près du lieu où Saül avait entendu ces paroles : « Saül, Saül, pourquoi me persécutez-vous ? » Les guerriers chrétiens, dans ces campagnes rapides, avaient fait un butin immense, et les trésors de l'ennemi servirent à racheter les otages que le roi de Jérusalem avait laisses entre les mains des Turcs. C'est ainsi que les Francs réparaient leurs revers à force de bravoure et qu'ils acquittaient leurs promesses par des victoires.

Année [1128]

Les états chrétiens avaient alors pour ennemis les califes de Bagdad et du Caire, les sultans de Damas, de Mossoul, d'Alep, et les descendants d'Ortoc, maîtres de plusieurs places dans la Mésopotamie. Les égyptiens étaient fort affaiblis par leurs nombreuses défaites, et de leurs anciennes conquêtes sur les côtes de Syrie, ils ne conservaient plus que la ville d'Ascalon ; mais la garnison de cette place, formée de plusieurs armées vaincues, menaçait encore le territoire des chrétiens. Quoique les égyptiens eussent perdu les villes de Tyr, de Tripoli, de Ptolémaïs, ils restaient toujours les maîtres de la mer, et leurs flottes dominaient sans obstacle dans les parages de la Syrie, quand les peuples maritimes de l'Europe ne venaient pas au secours des Francs établis en Palestine.

Les Turcs, accoutumés à la vie militaire et pastorale, ne disputaient ni aux égyptiens ni aux Francs l'empire de la mer; mais ils se faisaient redouter par leurs incursions continuelles dans les provinces chrétiennes. Dociles et patients, ils supportaient mieux que leurs ennemis la faim, la soif, la fatigue ; la connaissance du pays, l'habitude du climat, les intelligences qu'ils entretenaient avec les habitants, leur donnaient un grand avantage sur les chrétiens dans leurs courses guerrières. Ils se montraient plus habiles que les Francs à lancer des flèches; leur cavalerie était plus exercée aux évolutions militaires. Il n'était pas jusqu'à la crainte, fille du despotisme, qui ne favorisât leurs armes, en maintenant parmi leurs soldats le respect pour la discipline. Leur tactique consistait à fatiguer leurs ennemis, à leur dresser des embûches, à les attirer dans une position désavantageuse où ils pussent triompher sans combat. La discorde, qui divisait sans cesse les princes musulmans de la Syrie, les empêchait de suivre longtemps le même plan de défense ou d'attaque ; lorsqu'une tranquillité passagère succédait à leurs guerres civiles, tantôt excités par l'ardeur du pillage, tantôt animés par les prières et les conseils du calife de Bagdad, ils fondaient avec impétuosité sur le territoire d'Antioche, d'Edesse, de Tripoli, ou sur le royaume de Jérusalem. Si les musulmans éprouvaient une défaite, ils se retiraient avec l'espoir de trouver une occasion plus favorable; s'ils étaient vainqueurs, ils ravageaient les villes et les campagnes, et retournaient dans leur pays, chargés de dépouilles, en chantant ces paroles : « Le Coran est dans la joie, et l'Evangile est dans les larmes. »

Une foule de nations, différentes de moeurs, de caractère et d'origine, se partageaient les débris de l'empire des Seldjoukides, souvent armées les unes contre les autres, mais, dans le moment du péril, toujours prêtes à se réunir contre les Francs. Les tribus arabes, qui avaient abandonné les villes à la domination des Turcs, erraient dans les provinces qu'elles avaient autrefois possédées ; elles combattaient sans cesse, non plus pour la gloire et pour la patrie, mais pour le butin et pour l'islamisme. D'autres peuplades, celles des Kurdes, attirées par l'espoir du pillage, traversaient le Tigre et l'Euphrate et venaient se mettre à la solde des conquérants qui ravageaient la Syrie. Nourris dans les montagnes qui a voisinent la grande Arménie, ils conservaient des moeurs féroces et sauvages ; plusieurs de leurs guerriers servirent avec éclat la cause des musulmans, et ce fut de cette tribu des Kurdes que sortit dans la suite la dynastie de Saladin.

La plus redoutable de toutes les nations que les chrétiens eut alors à combattre, était celle des Turcomans. Ces hordes errantes étaient originaires des bords de la mer Caspienne, et ressemblaient, pour leurs moeurs et leurs usages militaires, aux Tartares dont ils tiraient leur origine. Ils avaient pénétré dans la Syrie quelque temps avant la première croisade; et, lorsque l'armée des Francs traversait l'Asie Mineure, les Turcomans de la famille d'Ortoc étaient maîtres de Jérusalem. Vaincus par les égyptiens, ils se retirèrent vers la Mésopotamie, d'où ils menaçaient sans cesse les provinces que les Francs venaient de conquérir sur l'Euphrate et sur l'Oronte. On ne les redoutait pas moins pour leur férocité que pour leur bravoure : nos vieux chroniqueurs ne parlent qu'en frémissant des barbaries que les Turcomans exerçaient sur les peuples vaincus ; l'historien du royaume de Jérusalem, qui leur donne le nom de Parthes, compare leur nation à l'hydre de Lerne, et nous apprend que chaque année on voyait arriver des rivages du Tigre et des frontières de la Perse une si grande multitude de ces barbares, « qu'elle aurait suffi pour couvrir toute la terre. »

Les Arabes bédouins, qui habitaient alors les rives gauches du Jourdain et de la mer Morte, nous sont représentés par les chroniques du temps tels à peu près qu'on les retrouve dans les voyageurs modernes, tels que nous les avons vus nous-mêmes. Ils marchaient par tribus, sans demeure fixe, légèrement armés, et suivis de leurs troupeaux. Ces tribus errantes furent quelquefois des ennemis redoutables, ou tout au moins des voisins dangereux, pour le royaume naissant de Jérusalem. Mais le château de Montréal, élevé par Baudouin I dans la Syrie sobal, la forteresse de Carac, bâtie ensuite dans l'Arabie Pétrée, suffirent pour contenir les populations vagabondes du désert. A l'aide de ces deux places fortes, les Francs purent imposer des tributs aux Arabes bédouins, se trouvèrent maîtres des chemins de la Mecque et de Médine, et poussèrent souvent leurs excursions jusqu'à la mer Rouge.

Parmi les peuples qui eurent quelques rapports avec les colonies chrétiennes, l'histoire ne peut oublier les « Assassins ou Ismaéliens, » dont la secte avait pris naissance dans les montagnes de la Perse, peu de temps avant la première croisade. Ils s'emparèrent d'une partie du Liban et fondèrent une colonie au-dessus de Tripoli et de Tortose. Cette colonie était gouvernée par un chef que les Francs appelaient « le Vieux ou le seigneur de la Montagne. » Ce chef des Ismaéliens, établi à Massiat (43), ne régnait que sur une vingtaine de châteaux ou bourgades. Il comptait à peine soixante mille sujets, mais il avait fait du despotisme une espèce de culte, et son autorité était sans bornes : tous ceux qui résistaient à ses volontés méritaient la mort. Le Vieux de la Montagne, selon la croyance des Ismaéliens, pouvait distribuer à ses serviteurs les délices du paradis : celui qui mourait pour obéir à son chef montait au ciel ou l'attendait le prophète de la Mecque ; celui qui mourait dans son lit souffrait de longues douleurs dans un autre monde. Les Ismaéliens étaient divisés en trois classes : le peuple, les soldats et les gardes. Le peuple vivait de la culture des terres et du commerce ; il était docile, laborieux, sobre et patient. Rien n'égalait l'adresse, la force et l'audace des guerriers. On vantait leur habileté dans la défense et le siège des places. La plupart des princes musulmans cherchaient à les avoir à leur solde. La classe la plus distinguée était celle des gardes ou fédaïs ; on ne négligeait rien pour leur éducation. Dès leur enfance, ils fortifiaient leur corps par des exercices violents : on leur apprenait plusieurs langues, pour qu'ils pussent aller dans tous les pays exécuter les ordres de leur maître; on employait toutes sortes de prestiges pour frapper leur imagination ; pendant leur sommeil, provoqué par des boissons enivrantes (44), ils étaient transportés dans des jardins délicieux, dans des palais tout remplis des images de la volupté. Au milieu des enchantements qui égaraient leur raison , le Vieux de la Montagne pouvait, à son gré, leur ordonner de se jeter dans les flammes, de se précipiter du haut d'une tour, de se percer d'un fer mortel ; souvent les princes chargeaient le chef des Ismaéliens du soin de leur vengeance et lui demandaient le trépas de leurs rivaux ou de leurs ennemis ; les rois étaient ses tributaires ; la crainte qu'il inspirait, les meurtres commis par ses ordres, grossissaient ses trésors. Lorsque le Vieux de la Montagne avait désigné un prince, un monarque au poignard de ses disciples, ceux-ci, déguisés en marchands, en moines, en pèlerins, s'introduisaient auprès de leur victime, la suivaient comme l'ombre suit le corps, attendaient l'occasion avec une patience inouïe, et, quand l'occasion se présentait, malheur au prince ou à l'homme puissant dont on leur avait demandé le trépas !

Les Ismaéliens se mêlèrent souvent aux sanglantes révolutions qui précipitaient du trône les dynasties musulmanes de l'Orient. Ils n'aimaient pas les Turcs, qu'ils regardaient comme les ennemis de leur secte ; ils redoutaient les Francs et devinrent les tributaires de l'ordre du Temple. Plus d'une fois les violences ordonnées par le Vieux de la Montagne servirent ou vengèrent la cause des chrétiens. On se rappelle que Mandoud, sultan de Mossoul, fut assassiné à Damas, par deux Ismaéliens, au retour d'une cruelle guerre faite aux Francs dans la Galilée; un autre chef musulman, Bursaki, qui avait conduit plusieurs armées sur le territoire d'Edesse et d'Antioche, tomba aussi frappé par les disciples du Vieux de la Montagne : ce meurtre, commis au milieu d'une mosquée, jeta dans le trouble plusieurs pays d'Orient ; mais les chrétiens ne surent pas en profiter, et, du sein du désordre, naquit la redoutable dynastie des Atabeks , ou « gouverneurs du prince » (45); dont l'empire devait s'étendre sur une grande partie de l'Orient.

L'histoire orientale, en parlant de l'avènement de Zenghi, déploré la faiblesse où étaient alors tombées les puissances musulmanes, et remarque avec douleur que « les étoiles de l'islamisme avaient pâli devant l'étendard victorieux des Francs. » En effet, les colonies chrétiennes, quoiqu'elles eussent éprouvé des revers, n'avaient pas laissé, au milieu de la confusion générale, de faire de grands progrès et d'acquérir une puissance redoutable.

Le comté d'Edesse, situé sur les deux rives dé l'Euphrate et sur le revers du mont Taurus, comptait plusieurs villes florissantes. Les rivages de la mer, depuis le golfe d'Issus jusqu'à Laodicée, les contrées qui s'étendaient depuis la ville dé Tarse en Cilicie jusqu'aux portes d'Alep, et depuis le mont Taurus jusqu'au voisinage d'émèse et aux ruines de Palmyre, formaient la principauté d'Antioche, la plus vaste et la plut riche des provinces chrétiennes. Le comté de Tripoli, défendu d'un côté par le Liban, de l'autre par la mer de Phénicie, et placé au centre de l'empire des Francs, comprenait plusieurs villes fortifiées, un grand nombre de bourgs, des campagnes fertiles. Vers le nord, il avait pour limites le château de Margat; vers le midi, le fleuve Adonis. Ce fleuve, célèbre dans l'antiquité profane et dans l'antiquité sacrée, bornait au nord le royaume de Jérusalem, qui, d'un autre côté, étendait ses frontières jusqu'aux portes d'Ascalon et jusqu'au désert de l'Arabie. L'empire des Francs avait pour ennemis tous les peuples musulmans de l'Egypte, de la Syrie et de la Mésopotamie; il devait aussi avoir pour alliés et pour auxiliaires tous les chrétiens répandus alors en Orient ; cet esprit de fraternité qui unit tous les hommes de la même croyance ajoutait sans doute à la force d'une confédération formée au nom de Jésus-Christ. On se rappelle quels secours les croisés, à leur arrivée en Asie, avaient reçu de la population chrétienne des provinces qu'ils traversèrent. A l'époque dont nous parlons, on comptait encore un grand nombre de chrétiens dans l'Asie Mineure, à Alep, à Damas, dans toutes les villes d'Egypte ; et, quoiqu'ils fussent violemment comprimés par les musulmans, on doit croire qu'ils n'étaient pas toujours spectateurs indifférents de cette grande lutte élevée entre le Coran et l'évangile. La petite Arménie, défendue par ses montagnes, par sa population guerrière, devint alors un royaume chrétien. Elle fut quelquefois pour les Francs un puissant auxiliaire, et se déclara toujours contre l'ennemi commun, l'islamisme. Une autre puissance chrétienne s'était formée dans les vastes régions de l'Ibérie ou de la Géorgie. Guillaume de Tyr célèbre la bravoure et les services du peuple géorgien, qui, vers le milieu du douzième siècle, mit un frein à la puissance des nations de la Perse, et ferma le passage des Portes-Caspiennes aux barbares de la Tartarie (46).

Quels que fussent cependant les secours que les colonies des Francs pouvaient attendre des peuples chrétiens de l'Asie, ces secours n'étaient rien sans doute à côté de ceux qu'ils recevaient de l'Occident. L'Europe voyait avec orgueil ces puissances chrétiennes de la Syrie qui lui avaient coûté tant de sang : on s'affligeait de leurs revers ; on se réjouissait de leurs progrès; le salut de la chrétienté paraissait attaché à leur conservation. Les plus braves des chrétiens étaient toujours prêts à se dévouer pour l'héritage et la cause de Jésus-Christ.

La dévotion des pèlerinages amenait chaque jour en Orient une foule d'hommes impatients d'échanger le bourdon et la panetière contre le glaive des combats. La piété inspirait la valeur, et près du tombeau du Christ, tout devenait belliqueux, jusqu'à la charité évangélique. Du sein d'un hôpital consacré au service des pauvres et des pieux voyageurs, on vit sortir des héros armés contre les infidèles. On admirait également l'humanité et la bravoure des chevaliers de Saint-Jean. Tandis que les uns veillaient aux soins de l'hospitalité, les autres allaient combattre les ennemis de la foi. A l'exemple de ces pieux chevaliers, quelques gentilshommes se réunirent près du lieu où avait été bâti le temple de Salomon, et firent le serment de protéger et de défendre les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem. Leur réunion donna naissance à l'Ordre des Templiers, qui fut, dès son origine, approuvé par un concile et dut ses statuts à saint Bernard.

Ces deux Ordres étaient dirigés par le même mobile qui avait fait naitre les croisades : la réunion de l'esprit militaire et de l'esprit religieux. Retirés du monde, ils n'avaient plus d'autre patrie que Jérusalem, d'autre famille que celle de Jésus-Christ. Les biens, les maux, les dangers, tout était commun entre eux ; une seule volonté, un seul esprit dirigeait toutes leurs actions et toutes leurs pensées ; tous étaient réunis dans une même maison qui semblait habitée par un seul homme. Ils vivaient dans une grande austérité, et, plus leur discipline était sévère, plus elle avait de liens pour enchaîner leurs coeurs. Les armes formaient leur seule parure : des ornements précieux ne décoraient point leurs habitations ni leurs églises ; mais on y voyait partout des lances, des boucliers, des étendards pris sur les infidèles. A l'approche du combat, dit saint Bernard, ils s'armaient de foi au dedans et de fer au dehors ; ils ne craignaient ni le nombre ni la fureur des barbares ; ils étaient fiers de vaincre, heureux de mourir pour Jésus-Christ, et croyaient que toute victoire vient de Dieu.

La religion avait sanctifié les périls et les violences de la guerre. Chaque monastère de la Palestine était comme une forteresse où le bruit des armes se mêlait à la prière. D'humbles cénobites cherchaient la gloire des combats; à l'exemple des Hospitaliers et des Templiers, des chanoines institués par Godefroy pour prier auprès du saint tombeau s'étaient revêtus du casque et de la cuirasse, et, sous le nom de chevaliers du Saint-Sépulcre, se distinguaient parmi les soldats de Jésus-Christ.

La gloire de ces ordres militaires se répandit bientôt dans tout le monde chrétien. Leur renommée pénétra jusque dans les îles et chez les peuples lointains de l'Occident. Tous ceux qui avaient des péchés à expier accoururent dans la ville sainte pour partager les travaux des guerriers du Christ. Une foule d'hommes qui avaient dévasté leur propre pays vinrent défendre le royaume de Jérusalem et s'associer aux périls des plus fermes défenseurs de la foi.

L'Europe n'avait point de famille illustre qui ne fournit un chevalier aux ordres militaires de la Palestine ; les princes même s'enrôlaient dans cette sainte milice et quittaient les marques de leur dignité pour prendre la cotte d'armes rouge des Hospitaliers, ou le manteau blanc des chevaliers du Temple. Chez tous les peuples de l'Occident, on leur donnait des châteaux et des villes qui offraient un asile et des secours aux pèlerins, et devenaient des auxiliaires du royaume de Jérusalem; de simples religieux, des soldats de Jésus-Christ, avaient un legs dans tous les testaments, et souvent ils furent les héritiers des princes et des monarques.

Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple méritèrent longtemps les plus grands éloges: heureux et plus dignes des bénédictions de la postérité, si, dans la suite, ils ne s'étaient pas laissé corrompre par leurs succès et par leurs richesses; s'ils n'avaient pas souvent troublé l'état dont leur bravoure était l'appui ! Ces deux ordres étaient comme une croisade qui se renouvelait sans cesse et qui entretenait l'émulation dans les armées chrétiennes.

Les moeurs militaires des Francs qui combattaient alors dans la Palestine présentent un spectacle digne de fixer l'attention de l'historien et du philosophe, et peuvent servir à expliquer les progrès rapides et la décadence inévitable du royaume de Jérusalem. Le principe d'honneur qui animait les guerriers et les empêchait de fuir, même dans un combat inégal, était le mobile le plus actif de leur bravoure, et leur tenait lieu de discipline (47). Abandonner son compagnon dans le péril, se retirer devant l'ennemi, c'étaient des actions infâmes aux yeux de Dieu et aux yeux des hommes. Dans les combats, leurs rangs serrés, leur haute stature, leurs chevaux de bataille, couverts comme eux de fer, renversaient, dispersaient les nombreux bataillons ennemis. Malgré la pesanteur de leurs armes, rien n'égalait la rapidité avec laquelle ils se transportaient dans les lieux les plus éloignés. On les voyait combattre, presque dans le même temps, en Egypte, sur l'Euphrate et sur l'Oronte ; ils ne s'éloignaient de ces théâtres accoutumés de leurs exploits que pour menacer la principauté de Damas, ou quelques villes de l'Arabie. Au milieu de leurs expéditions, ils ne connaissaient d'autre loi que la victoire, abandonnaient et rejoignaient à leur gré les drapeaux qui les conduisaient à l'ennemi, et ne demandaient à leurs chefs que l'exemple de la bravoure.

Comme leur milice avait sous ses drapeaux des guerriers de plusieurs nations, l'opposition des caractères, la différence des moeurs et du langage, entretenaient parmi eux une généreuse émulation, et quelquefois faisaient naître la jalousie et la discorde. Souvent le hasard, une circonstance imprévue, décidaient une entreprise et le sort d'une campagne. Lorsque les chevaliers chrétiens se croyaient en état de combattre l'ennemi, ils allaient le chercher sans se mettre en peine de cacher leur marche; la confiance dans leur force, dans leurs armes, et surtout dans la protection du ciel, leur faisait négliger les stratagèmes et les ruses de la guerre, et même les précautions les plus nécessaires au salut d'une armée. La prudence dans leurs chefs ne leur paraissait souvent qu'une marque de timidité et de faiblesse, et plusieurs de leurs princes payèrent de leur vie ou de leur liberté la vaine gloire d'affronter les périls sans utilité pour la cause des chrétiens.

Les Francs de la Palestine ne connaissaient guère d'autres dangers, d'autres ennemis que ceux qui se présentaient devant eux sur le champ de bataille. Mais plusieurs entreprises importantes que la fortune seule semblait diriger devaient assurer le salut et la prospérité des états chrétiens en Asie. La première de ces entreprises était d'abaisser la puissance des califes d'Egypte ; la seconde, de conquérir et de conserver les villes maritimes de la Syrie, afin de recevoir les flottes et les secours de l'Occident; la troisième, de défendre les frontières et d'opposer de toutes parts une barrière aux Turcs et aux Sarrasins. Chacun de ces grands intérêts, ou plutôt tous ces intérêts réunis occupaient sans cesse les Francs établis en Asie, sans que la plupart d'entre eux sentissent les dangers et les avantages de leur position, sans qu'ils employassent, pour réussir, d'autre moyen que leurs épées. C'est là qu'il faut admirer leurs efforts, et que leur bravoure, qui suffisait à tout, parait tenir du prodige.

Nous venons de faire connaître l'état des colonies chrétiennes en Syrie; nous allons reprendre la suite des événements les plus remarquables de cette époque. Parmi les illustres pèlerins qui se rendaient alors dans la Palestine et s'associaient aux travaux des chevaliers, l'histoire ne doit pas oublier Foulques, comte d'Anjou; il était fils de Foulques le Rechin et de Bertrade de Montfort, qui devint la femme de Philippe I, et pour laquelle le roi de France avait bravé tous les foudres de l'église. Foulques d'Anjou ne pouvait se consoler de la mort de sa femme éremberge, fille d'élie, comte du Maine. Son chagrin le conduisit dans la Palestine, où il entretint pendant un an cent hommes d'armes qu'il menait lui-même au combat. Il joignait la piété à la bravoure, et mérita l'estime des chrétiens, par son zèle à défendre la cause de la religion. Baudouin, qui n'avait point d'enfant mâle, lui offrit en mariage sa fille Mélisande, et promit de le faire reconnaître pour son successeur. Foulques accepta cette proposition avec joie, et devint le gendre et l'héritier du roi de Jérusalem.

Dans la douzième année du règne de Baudouin du Bourg, on forma la résolution d'assiéger Damas. Le roi de Jérusalem, le prince d'Antioche, les comtes d'Edesse et de Tripoli, plusieurs nobles pèlerins arrivés d'Europe, réunirent leurs forces pour cette expédition. Les chrétiens se mirent en marche dans les premiers jours de décembre ; ils étaient déjà sur les terres de Damas et la guerre avait commencé, lorsque Dieu, en punition de leurs péchés, leur retira sa miséricorde et envoya contre eux le plus terrible des ouragans. Tout à coup les cataractes du ciel s'ouvrirent, et toutes les campagnes, inondées, devinrent comme une vaste mer. Les guerriers de la croix perdirent leurs tentes, leurs bagages, leurs armes ; ils tremblèrent pour leur vie, et ne songèrent plus qu'à retourner aux lieux d'où ils étaient partis. Poursuivie par les éléments en courroux et fuyant devant la tempête comme devant un ennemi victorieux, l'armée revint sur les bords du Jourdain, et rendit grâce à Dieu de n'avoir pas péri dans ce nouveau déluge. Telle fut l'issue d'une guerre à laquelle on avait appelé l'Occident et qui devait rendre les chrétiens maîtres de la Syrie (Guillaume de Tyr).
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

32. Ce récit d'Albert d'Aix paraît emprunté à l'Iliade ou à l'Odyssée, tant il est l'expression fidèle des moeurs et de l'esprit des temps héroïques.
33. Cette concession en faveur de Jérusalem excita de vîtes réclamations de la part du patriarche d'Antioche, qui prétendait occuper le siège de Pierre et se croyait au-dessus de l'église de Rome. Voyez ces débats dans Guillaume de Tyr.
34. Albert d'Aix, qui fait une description pompeuse de la réception qu'on fit à la princesse de Sicile, ne se permet aucune réflexion sur ce mariage.
Guillaume de Tyr rapporte que la princesse mit pour condition à son hymen que, si elle avait un enfant de Baudouin, il régnerait sur Jérusalem; Baudouin promit tout parce qu'il avait besoin d'argent, mais il renvoie la princesse de Sicile trois ans après, lorsqu'il eut dépensé tous ses trésors. Roger, roi de Sicile, ne pardonna point cette conduite aux Francs de Palestine, et devint leur ennemi. Bibliothèque des Croisades, première partie.
35. Guillaume de Tyr remarque ici que l'élection de Baudouin Du Bourg ne fut pas tout à fait régulière et que la justice rigoureuse exigeait qu'on choisit, pour succéder à Baudouin, son frère Eustache de Boulogne, son héritier naturel et légitime.
36. Gauthier le Chancelier. Bibliothèque des Croisades, t, I.
37. On peut lire à ce sujet des réflexions fort curieuses de Gauthier le Chancelier. Bibliothèque des Croisades, 1.1.
38. Les auteurs arabes appellent cette forteresse Khartpert, et les Turcs Karpout. Elle est située à l'orient de l'Euphrate, au nord-ouest d'édesse.
39. Les circonstances de ce jeûne rigoureux sont rapportées dans la chronique de Sigebert (Bibliothèque des Croisades, t. II).
40. Ce Ponce avait été remplacé comme abbé de Cluni par Pierre le Vénérable; en revenant de la terre sainte, Il rentra de force dans son abbaye, d'où il fut encore une fois chassé.
41. Voyez Ibn-Giouzi, au tome IV de la Bibliothèque des Croisades.
42. Les auteurs arabes ont accusé Baudouin d'avoir manqué a ses engagements (Kemal-eddin, Bibliothèque des Croisades, t. IV).
43. Les Ismaéliens ne forment plus aujourd'hui qu'une population d'environ quatre mille habitants ; ils sont répandus dans une vingtaine de villages dont Messlat ou Massiat est le chef-lieu. L'année 1809 fut une année funeste aux Ismaéliens: les Ansariens pillèrent Messiat, et égorgèrent une partie de la population (Correspondance d'Orient, 1. IV). M. Rousseau, consul de France à Alger, a donné quelques fragments d'un livre arabe touchant les dogmes et la morale des Ismaéliens de Syrie. D'après ce livre, les Ismaéliens auraient à peu près les mêmes croyances que les Ansariens. Mon compagnon de voyage, M. Poujoulat, nous a très bien fait connaître les moeurs, le caractère et la religion de la peuplade ansarienne. Correspondance d'Orient.
44. Une de leurs boissons enivrantes était le « haschisch, » extraite de la graine de chanvre, dont l'usage est encore fort répandu en Orient et surtout en Egypte, où il remplace l'opium pour les pauvres gens. Du mot de « haschisch » est venu le mot « d'aschissins » d'assassins. Voyez, sur les Assassins, l'Intéressante lettre de M. Jourdain, à la fin de ce second volume.
45. Ce titre, qui rappelle les maires du palais, est composé de deux mots grecs « ata » et « bek » c'est-à-dire père du prince. Aujourd'hui le sultan de Constantinople appelle son grand vizir « lala » ou père.
46. Il est certain que les Géorgiens furent sur le point de changer la face d'une partie de l'Asie. Déjà Ils avalent conquis l'Arménie et repoussé les musulmans de la Perse. Ce furent les Karismiens et les Tartares, conduits par Gengis-kan, qui non-seulement remirent ces pays sous le joug de Mahomet, mais pénétrèrent jusqu'au cour de la Géorgie (Voyez les Mémoires historiques et géographiques sur l'Arménie, par M. Saint-Martin, t. I, page 378 et suivantes, t. II page 79 et suivantes).
47. II faut voir dans les chroniqueurs, qui étaient presque tous des moines et des ecclésiastiques, le mépris profond qu'ils affectent pour ceux qui fuyaient dans les combats: ces bons chroniqueurs ne trouvent point d'expressions assez fortes pour flétrir le manque de courage dans un guerrier chrétien. Aux yeux de Guillaume de Tyr, c'est toujours une honte d'avoir été battu, à moins qu'on ne meure sur le champ de bataille. Dans tous ses jugements sur les soldats du Christ, on retrouva quelque chose du « Qu'il mourût » du vieil Horace.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1131 à 1145

[1131] Mort de Baudouin du Bourg, roi de Jérusalem dit Baudouin II

Baudouin II ne survécut pas longtemps à cette expédition malheureuse. Comme il revenait d'Antioche, où il avait rétabli l'ordre et la paix, il tomba dangereusement malade. Voyant approcher sa fin il se fît transporter dans la demeure du patriarche, voisine du saint sépulcre, et mourut entre les bras de son gendre Foulques, de sa fille Mélisande et de leur jeune enfant, Baudouin, en leur recommandant la gloire des chrétiens en Orient.

Baudouin avait un esprit droit, une âme élevée, une douceur inaltérable. La religion présidait à toutes ses actions, inspirait toutes ses pensées ; mais sa dévotion était plutôt celle d'un cénobite que celle d'un prince et d'un guerrier : dans ses fréquentes oraisons, il se prosternait sans cesse contre terre, et, si nous en croyons l'histoire contemporaine, il en avait les mains et les genoux endurcis. Il passa dix-huit ans sur le trône d'édesse, douze sur celui de Jérusalem ; il fut fait deux fois prisonnier et resta sept ans dans les fers des infidèles. Il n'eut ni les défauts ni les qualités de son prédécesseur ; son règne fut illustré par des conquêtes et des victoires auxquelles il n'eut point de part ; mais il n'emporta pas moins au tombeau les regrets des chrétiens, qui aimaient à voir en lui le dernier des compagnons de Godefroy.

Les malheurs qui troublèrent sa vie et les soins qu'il fut obligé de donner à la principauté d'Antioche ne l'empêchèrent point de porter son attention sur l'administration intérieure de son royaume. Dès le commencement de son règne, il supprima dans sa capitale tout droit d'importation pour les marchandises ; une seconde charte royale accorda en outre aux Syriens, aux Grecs, aux Arméniens et même aux Sarrasins, la liberté d'apporter dans la ville sainte, sans payer aucune redevance ni droit d'entrée, du froment, de l'orge et toute espèce de fruits et légumes ; la taxe sur les poids et mesures fut en même temps abolie dans les marchés de Jérusalem. Ces franchises firent bénir le nom de Baudouin et doublèrent en peu d'années la population de la ville sainte.
On se demande comment se repeuplèrent les autres villes du royaume ? Il est probable qu'un grand nombre de pèlerins s'établirent dans les villes qu'ils avaient aidé à conquérir. Le commerce et l'industrie durent y amener aussi beaucoup de familles des côtes d'Italie et de toutes les régions de l'Orient et de l'Occident. Les historiens nous disent que, les femmes manquant aux colonies fondées par les soldats de la croix, on en fit venir du royaume de Naples, et le nom de poulains ou « pulli » (1) fut donné aux enfants qui naissaient des femmes de la Pouilles ou des femmes de Syrie. Ce mélange de toutes les nations et même de toutes les sectes devait amener promptement la corruption des moeurs, et comme cette population nouvelle ne contribuait point ou contribuait peu à la défense du pays, elle dut corrompre aussi le principe de l'association militaire ou du gouvernement établi par les Francs.
Dans les premières années du règne de Baudouin, une multitude de rats qui n'épargnaient pas même les bestiaux (2), des nuées de sauterelles, des sécheresses, des tremblements de terre, désolèrent le royaume de Jérusalem. Tous ces fléaux furent regardés comme un avertissement du ciel et firent songer à la réforme des moeurs. Le roi Baudouin et le patriarche convoquèrent une assemblée à Naplouse. Les grands du royaume, les notables du clergé et du peuple y portèrent des peines sévères contre les excès du libertinage et certains désordres honteux que les anciennes lois n'avaient point prévus. Cette législation nouvelle, qui fut déposée dans les églises, signala la corruption, mais ne l'arrêta point.
Baudouin du Bourg ouvrit lui-même le synode de Naplouse, en s'accusant d'avoir injustement retenu les dîmes qu'il devait au patriarche sur les domaines royaux. On voit par là qu'il subsistait toujours quelques sujets de discorde entre les patriarches et les rois de la ville sainte, mais la paix n'en avait point été troublée. Un seul des successeurs de Daimbert renouvela ouvertement des prétentions que la cour de Rome avait elle-même condamnées : ce fut le patriarche Etienne. Etienne, né dans le pays chartrain, d'une famille illustre, avait été vicomte de Chartres ; renonçant au métier des armes, il prit l'habit religieux et devint abbé du monastère de Saint-Jean de la Vallée. Il était allé à Jérusalem pour s'y répandre en prières et avait fait remarquer sa dévotion. Le patriarche Gormond mourut dans le même temps, et, comme le peuple se rassembla pour nommer un autre pasteur de la ville sainte, il arriva que tous les suffrages tombèrent sur l'abbé de Saint-Jean de la Vallée. A peine eut-il été consacré, qu'il suscita des difficultés inattendues et réclama la possession de Jérusalem et de Joppé. Il en résulta une prompte et grave inimitié entre lui et le roi; mais, lorsque les débats commençaient à s'échauffer, une mort prématurée vint y mettre un terme. On accusa le roi de Jérusalem d'avoir fait empoisonner le patriarche : Guillaume de Tyr ne repousse point cette accusation, et nous ne pouvons qu'en être surpris, en nous rappelant tous les éloges qu'il a donnés aux vertus religieuses de Baudouin. Un grand défaut du bon archevêque, quand il nous parle de ces querelles entre le sacerdoce et la royauté, c'est de louer excessivement les patriarches et de louer de même les princes, de telle sorte que les uns semblent avoir toujours raison et qu'on se demande comment les autres ont pu avoir tort. Au milieu de ces louanges prodiguées sans mesure à des partis opposés, il est difficile de connaître la vérité et de savoir de quel côté était la justice.
Foulques, comte d'Anjou, fut couronné roi de Jérusalem après la mort de Baudouin. A son avènement au trône, la discorde troublait les états chrétiens et menaçait d'une ruine prochaine la principauté d'Antioche. Le fils de Bohémond, jeune prince rempli de bravoure, était venu d'Italie pour recueillir l'héritage de son père ; d'abord attaqué par Josselin, comte d'Edesse, qui ne craignit point de s'allier aux musulmans pour envahir et ravager les terres d'un prince chrétien, obligé ensuite de repousser chaque jour les agressions des Turcomans, il avait péri les armes à la main dans la Cilicie. Sa mort jeta la principauté d'Antioche dans les plus grands désordres : il ne laissait qu'une fille, à qui la faiblesse de son âge et de son sexe ne permettait pas de prendre les rennes du gouvernement. Sa veuve, Alix, fille de Baudouin II, tourmentée, dit Guillaume de Tyr, par « l'esprit du démon, » et voulant à toute force se faire « la dame du pays, » pour satisfaire son ambition de régner, osa solliciter le secours de Zenghi, auquel elle envoya « un palefroi aussi blanc que la neige, ferré d'argent, avec un frein d'argent, et couvert d'une housse blanche, symbole de la candeur de ses promesses. »
Baudouin, par sa fermeté, avait réprimé et puni les complots d'Alix, en qui l'esprit de domination étouffait tout à la fois la tendresse maternelle et la piété filiale, l'amour de son Dieu et l'amour de sa patrie. Mais, à la mort de son père, cette princesse, « étant sur toutes autres femmes fière et cauteleuse, » s'était hâtée de reprendre ses projets ambitieux. Foulques fut obligé de quitter deux fois son royaume, soit pour rétablir l'ordre troublé par les prétentions d'Alix, soit pour repousser les invasions des Turcomans, toujours prêts à profiter des discordes élevées parmi les chrétiens. Les esprits étaient tellement animés, que Pons, comte de Tripoli, attiré dans le parti de la fille de Baudouin, osa livrer un combat au roi de Jérusalem près de Rugia : une sanglante défaite punit la félonie du comte, et Antioche vit la paix renaître dans ses murs. Au second voyage qu'il fit sur les bords de l'Oronte, Foulques fut plus heureux, car il n'eut point à combattre des chrétiens, et la victoire qu'il remporta sur les Turcs accourus en foule de la Perse et du pays de Mossoul, augmenta tellement sa considération et son crédit, que tous les partis qui divisaient encore la ville d'Antioche se réunirent à sa voix, et ne voulurent plus être dirigés que par ses conseils. Il profita habilement de cette disposition des esprits, et, pour achever son ouvrage, il résolut de donner à la fille de Bohémond un époux qui put défendre ses droits et mériter la confiance des guerriers chrétiens.

La Syrie n'offrait au roi de Jérusalem aucun prince, aucun chevalier qui fût digne de son choix, il jeta les yeux sur les princes de l'Occident, et choisit Raymond de Poitiers pour gouverner Antioche, comme Baudouin II l'avait choisi lui-même pour gouverner Jérusalem. Ainsi l'Europe, qui avait fourni des défenseurs aux états chrétiens d'Orient, leur fournissait aussi des princes et des rois. Raymond de Poitiers, pour tromper tous les regards et déconcerter tous les projets ennemis, fut obligé d'arriver en Orient sous l'humble costume d'un pèlerin. La veille de son entrée dans Antioche, Alix était persuadée que Raymond venait en Asie pour l'épouser elle-même ; on avait opposé ainsi la ruse à la ruse, et le patriarche parut se prêter à cette supercherie pour éviter le trouble et le scandale. Le mariage de la fille de Bohémond fut célébré avec une grande solennité dans l'église de Saint-Pierre, et l'ambitieuse Alix alla cacher sa honte et son dépit dans Laodicée, qu'elle avait reçue en apanage.

Année [1132] Le déclin du royaume Franc de Jérusalem commença sous le règne de Foulques d'Anjou

Foulques d'Anjou, après avoir rétabli la paix dans Antioche, avait trouvé à son retour ses états et sa propre maison en proie à la discorde. Gauthier, comte de Césarée, gendre d'Hugues, comte de Joppé, accusa son beau-père du crime de félonie envers le roi. Ce comte Hugues s'était attiré la haine de Foulques d'Anjou et des seigneurs du royaume, les uns disent par son orgueil et son esprit de désobéissance, les autres par de coupables liaisons avec la reine Mélisande. Lorsque les barons eurent entendu Gauthier de Césarée, ils proposèrent, d'après la coutume du royaume, un combat en champ clos entre l'accusé et l'accusateur, et, comme le comte de Joppé ne se rendit point au lieu désigné, il fut déclaré coupable.

Hugues descendait du fameux seigneur de Puyset qui leva l'étendard de la révolte contre le roi de France et qui, vaincu par Louis le Gros (3), dépouillé de ses possessions, banni de sa patrie, s'était réfugié dans la Palestine, où ses exploits lui avaient faut obtenir le comté de Joppé, qu'il transmit à son fils. Hugues avait le caractère bouillant et impétueux de son père, et, comme lui, ne savait ni pardonner une injure ni apporter un acte d'autorité. En apprenant qu'il est condamné sans être entendu, il ne peut retenir sa colère, et court dans Ascalon implorer le secours des infidèles contre les chrétiens. Les musulmans, profitant de la division qui s'élevait parmi leurs ennemis, se mirent aussitôt en campagne et ravagèrent tout le pays jusqu'à la ville d'Arsur. Hugues, après avoir contracté ne alliance criminelle avec les Sarrasins, vint s'enfermer dans Joppé, où il fût bientôt assiégé par le roi de Jérusalem.

La soif de la vengeance animait les deux partis : Foulques d'Anjou avait juré de punir la félonie de son vassal ; Hugues était déterminé à s'ensevelir sous les murs de Joppé. Avant que l'attaque fût commencée, le patriarche de Jérusalem interposa sa médiation et rappela aux guerriers chrétiens les préceptes de la charité évangélique. Hugues rejeta d'abord la paix avec indignation ; mais, abandonné par les siens, il prêta enfin l'oreille aux discours pacifiques du patriarche, et consentit à déposer les armes. Le roi de Jérusalem renvoya son armée, et le comte de Joppé s'engagea à quitter le royaume, où il ne devait rentrer qu'après trois ans d'exil. Il attendait à Jérusalem le moment favorable pour son départ, lorsqu'une circonstance imprévue fut sur le point de renouveler les querelles assoupies. Un soldat breton, que l'histoire ne nomme point, attaqua le comte, « jouant aux dés devant la boutique d'un marchand, » et le frappa de plusieurs coups d'épée qui le renversèrent sans vie sur la place.

A la vue de cette scène tragique on accourt en foule, on se presse, on s'interroge ; toute la ville est en rumeur ; on déplore le sort du comte de Joppé ; on ne songe plus à sa rébellion ; de toutes parts se font entendre des plaintes contre le roi, qu'on accuse d'avoir dirigé lui-même le poignard homicide. Cependant le roi dit arrêter le meurtrier, qui est jugé selon la rigueur des lois. Le jugement portait que les membres du coupable seraient rompus. Foulques confirma la sentence, en ajoutant seulement que l'assassin n'aurait point la langue coupée, afin qu'il pût nommer ses complices, Ce malheureux expira en déclarant qu'aucun ordre ne lui avait été donné, mais qu'il croyait avoir servi sa religion et son roi. Chacun resta ainsi le maître de faire des conjectures, selon la passion qui l'animait et le parti qu'il avait embrassé, Le comte de Joppé ne tarda pas à guérir de ses blessures ; au bout de quelques mois, il quitta la Palestine et se rendit en Sicile, où il mourut avant le terme fixé pour son exil.

La reine Mélisande conserva un profond ressentiment de tout ce qui s'était passé, et montra par là qu'elle n'était point étrangère à l'origine de ces discordes fatales.
« Depuis le jour où le comte partit du royaume, dit Guillaume de Tyr, tous ceux qui, contre lui, avoient été délateurs envers le roi et l'avoient incité à le mettre en sa male grâce, tellement encoururent l'indignation de la reine, qu'ils n'étoient pas en trop grande sûreté de leurs propres personnes, et même le roi n'avoit pas l'air trop assuré entre les favoris et les parents de la reine. »
Toutefois le courroux de Mélisande s'apaisa dans la suite et ne survécut point au comte de Joppé. Foulques lui-même, soit que le temps eût affaibli son ressentiment, soit qu'il lui parût sage d'effacer les dernières traces d'une affaire malheureuse, se repentit d'avoir compromis l'honneur de la reine, et ne négligea rien pour lui faire oublier l'excès de sa jalousie et les rigueurs de son autorité.

Année [1138]
L'union sacrée entre les Grecs et les Latins, qui aurait garanti la survie des empires, ne se fit pas

Cependant les différentes révolutions qui avaient troublé la principauté d'Antioche réveillèrent les prétentions des empereurs de Constantinople. Jean Comnène, fils et successeur d'Alexis, rassembla une armée, et s'avança dans l'Asie Mineure et la Cilicie, combattant tour à tour les Turcs, les Arméniens et les Francs. Les Grecs victorieux vinrent enfin camper sous les murs d'Antioche, et leur présence répandit l'effroi dans toutes les villes chrétiennes de Syrie. La situation des Francs devenait d'autant plus critique en cette circonstance, que Raymond, comte de Tripoli, dont le père avait été surpris dans une embuscade et tué par les musulmans de Damas, se trouvait alors en butte à toutes les forces du sultan de Mossoul et d'Alep ; le roi de Jérusalem, que le prince d'Antioche implorait contre l'invasion des Grecs, avait quitté sa capitale pour voler à la défense de la Phénicie, et lui-même, assiégé dans le château de Montferrand ou de Barin, était sur le point de tomber entre les mains de Zenghi, et mettait son dernier espoir dans le prompt secours des autres princes chrétiens. Les Francs, environnés de périls, ne durent alors leur salut qu'à la modération du puissant monarque dont ils redoutaient les desseins : Jean Comnène, touché de leurs malheurs, suspendit la guerre qu'il avait déclarée, et, se contentant de l'hommage du prince d'Antioche, réunit ses troupes à celles des Latins, pour défendre les colonies chrétiennes et combattre les puissances musulmanes de la Syrie. On résolut d'assiéger d'abord la ville de Schaizar ou Césarée, bâtie au sud de l'Oronte, on devait marcher ensuite contre Alep. Cette guerre sainte, dont le premier signal fit rentrer tous les fidèles sur le territoire, n'aurait pas manqué de réussir, si elle avait été conduite avec persévérance ; mais la discorde ne tarda point à éclater dans le camp des nouveaux alliés. Lecomte d'Edesse et le prince d'Antioche, qui avaient suivi l'armée au siège de Schaizar, passaient leur temps au milieu des plaisirs et des fêtes, au lieu de seconder les efforts des Grecs, Ceux-ci restés seuls occupés des travaux du siège, suspendirent tout à coup leurs attaques, et l'empereur, soit qu'il voulût punir l'inaction de ses auxiliaires, soit qu'il désespérât de la victoire, conclut une trêve avec un ennemi qui avait tremblé à son approche. Après avoir passé quelques jours à Antioche, il fut forcé de quitter la ville au milieu d'une sédition excitée contre lui, et retourna dans ses Etats, abandonnant à leurs propres forces des alliés qu'aveuglaient sans cesse d'injustes préventions et qui montraient d'ailleurs aussi peu de zèle pour une guerre dont ils devaient profiter. Plus tard, revenu en Syrie avec une nouvelle armée, quoique sa modération fût un gage de sa bonne foi et que les Franc, eux-mêmes l'eussent appelé, il réveilla sous les murs d'Antioche les anciennes défiances, et fit tout à coup oublier la puissance toujours plus menaçante des Turcs. Il crut dissiper toutes les inquiétudes des Latins, en annonçant le projet d'aller en pèlerinage au tombeau du Sauveur ; mais ce projet même ne fit qu'augmenter les alarmes, et Foulques se hâta de lui envoyer des ambassadeurs pour l'avertir qu'il devait déposer l'appareil de la puissance impériale avant d'entrer dans la ville des pèlerins. L'empereur, sans s'irriter de cette espèce de refus, repassa le mont Taurus, et, lorsqu'il mourut, blessé par une flèche empoisonnée, les Francs se crurent délivrés d'un redoutable ennemi. On put alors faire aux Francs le reproche qu'eux-mêmes adressèrent souvent aux Grecs, de ne point connaître leurs véritables alliés, et d'éloigner par des préventions injurieuses ceux dont ils invoquaient le secours.

Dans les circonstances dont nous parlons, la réunion des Grecs et des Latins aurait pu délivrer l'Asie Mineure et la Syrie de la présence et de la domination des Turcs. C'est ici surtout qu'il faut déplorer cet esprit de discorde et de jalousie qui favorisa tant de fois les progrès des musulmans et causa plus tard la ruine de l'empire grec et celle de toutes les colonies chrétiennes d'Orient.

Zenghi, prince de Mossoul et de Maridin, que Guillaume de Tyr compare au ver de terre sans cesse en mouvement, avait alors annoncé le projet de s'emparer de Damas. Le prince musulman qui gouvernait celte ville, n'hésita point à implorer le secours des chrétiens. Ceux-ci avaient un grand intérêt à ne pas laisser s'établir et s'accroître dans leur voisinage une puissance redoutable. L'armée fut bientôt sous les armes, et, lorsqu'elle eut traversé le Liban, Zenghi, qui s'était approché de Damas, abandonna son dessein. Le sultan de cette ville avait promis, par les conditions du traité fait avec le roi de Jérusalem, qu'il l'aiderait à reconquérir Panéas, enlevée aux chrétiens quelques années auparavant et livrée récemment à Zenghi. Le prince musulman n'oublia point sa promesse, et ses troupes se réunirent à celles des Francs sous les murs de la ville, dont on avait déjà commencé le siège. Panéas ou Bélinas est située à un mille de la source du Jourdain, au pied de l'anti-Liban. Au temps de Josué, elle s'appelait « Dan » ; sous les Romains, elle prit le nom de « Césarie de Philippe » ; à l'époque des croisades, devenue une place forte, elle fut prise tour à tour par les musulmans et par les chrétiens. Cent maisons à terrasse, bâties avec les restes des édifices antiques, des ruines informes, un tracé de murs d'enceinte, les tours et les fossés d'un château féodal, une forêt voisine dont parlent les historiens, voilà tout ce que nous avons retrouvé, en 1830, de la ville de Panéas ou Bélinas. Le sultan de Damas, avec ses troupes, prit position à l'orient, entre la ville et la forêt, sur un emplacement appelé « Cohagar. » Le roi de Jérusalem, auquel se réunirent les princes d'Antioche et de Tripoli, campa du côté de l'occident. Dans ce siège mémorable, les chrétiens et les Turcs leurs alliés rivalisèrent de zêle et de bravoure. Les assauts se multiplièrent pendant plusieurs semaines. Du haut de leurs tours roulantes, construites avec des poutres apportées de Damas, les assiégeants envoyaient à toute heure du jour et de la nuit la mort et la destruction dans la place ; ces tours formidables, placées à l'orient, s'élevaient à une telle hauteur, que les assiégés, remplis de surprise et d'effroi, croyaient avoir affaire, selon l'expression de Guillaume de Tyr, non à des hommes, mais à des habitants du ciel. Les musulmans et les chrétiens montrèrent un parfait accord. Panéas ne put résister aux efforts réunis de deux ennemis redoutables : l'émir qui défendait la ville proposa et fit accepter une capitulation. Les musulmans retournèrent à Damas ; satisfaits d'avoir arraché à Zenghi une de ses conquêtes ; les chrétiens de Jérusalem prirent possession d'une ville qui devait assurer leurs frontières du côté du Liban.

Cette conquête fut le dernier événement du règne de Foulques d'Anjou. Le roi de Jérusalem, traversant la plaine de Ptolémaïs et poursuivant un lièvre chassé de son gîte, tomba de cheval, et mourut de sa chute, ne laissant pour lui succéder que deux enfants en bas âge. Guillaume de Tyr, qui loue les vertus de Foulques, remarque avec une naïveté digne de ces temps reculés qu'il avait les cheveux roux, et qu'on ne pouvait néanmoins lui reprocher aucun des défauts vulgairement attribués à cette couleur. Dans les dernières années de sa vie, la mémoire de ce prince était si affaiblie, qu'il ne reconnaissait pas ses propres serviteurs ; il n'avait plus assez de force et d'activité pour être le chef d'un royaume environné d'ennemis ; aussi s'occupait-il plus de bâtir des forteresses que de rassembler des armées, et de défendre ses frontières que de faire de nouvelles conquêtes. Sous son règne, l'esprit militaire des chrétiens parut s'affaiblir et fut remplacé par l'esprit de discorde, qui amena des calamités plus grandes que la guerre. Au moment où Foulques d'Anjou avait été couronné roi de Jérusalem, les états chrétiens étaient au plus haut degré de prospérité ; à la fin de son règne, ils penchaient déjà vers leur décadence.

La reine Mélisande prit la régence du royaume. Le jeune Baudouin reçut dans le même temps l'onction royale, et fut couronné roi dans l'église du Saint-Sépulcre, le jour de la naissance du Sauveur. Quoique le fils aîné de Foulques n'eût point encore atteint sa quatorzième année, son éloquence naturelle, l'élégance de ses manières, quelque chose de noble et de généreux dans toute sa conduite, le recommandaient déjà à l'amour des peuples. Il avait un esprit actif et pénétrant, une mémoire heureuse ; il aimait à entendre raconter les actions glorieuses des grands rois. Il s'enquérait aussi avec soin des moeurs et du caractère des peuples qu'il devait gouverner, et souvent il était consulté par des hommes d'un âge mûr sur les lois et les coutumes du royaume. Les chroniques contemporaines nous disent que le jeune Baudouin fut toujours plein de respect pour la religion et les gens d'église ; mais, dans les commencements de son règne, on voyait avec peine que l'amour des femmes et le jeu des osselets lui prenaient plus de temps et lui tenaient plus au coeur qu'il ne convenait à un roi et surtout à un roi de la ville sainte. Toutefois il se corrigea avec les années. L'archevêque de Tyr, qui l'avait connu, remarque dans son histoire qu'en avançant en âge il réforma presque tous ses défauts et resta avec ses bonnes qualités.

La reine Mélisande, pendant la minorité du jeune roi, gouverna avec prudence et justice ; elle aurait mieux mérité peut-être les éloges que l'histoire lui a donnés, si elle avait moins aimé le pouvoir suprême. Quand Baudouin fut en âge de régner, elle hésita trop à remettre entre ses mains l'autorité royale : ce qui occasionna de fâcheuses discordes et fit croire aux musulmans que le royaume de Jérusalem avait plusieurs chefs.

Années [1144-1145]

Dans la première année de son règne (1144 ou 1145), Baudouin conduisit une armée dans le pays de Moab et dans la vallée de Moïse, d'où il revint avec une renommée de bravoure. Au retour de cette expédition, il entreprit une guerre dont le motif était injuste et dont le résultat fut malheureux. Un certain émir qui gouvernait Bosrha (4), au nom du sultan de Damas, vint à Jérusalem, et proposa de livrer la ville qu'il commandait. Cette proposition fut d'abord acceptée : on assembla même une armée pour aller prendre possession de Bosrha. Pendant qu'on se préparait ainsi à une expédition qu'on regardait comme « agréable à Dieu » et très avantageuse au peuple chrétien, il arriva de Damas des députés chargés de rappeler au roi de Jérusalem les traités qui unissaient les deux pays. Le prince et les émirs de Damas s'étonnaient que les chrétiens reçussent ainsi une ville des mains de la trahison ; ils conjuraient le roi et tout le peuple fidèle de ne point porter la guerre sur les terres d'une nation amie ; une guerre que désavouait la justice ne pouvait être heureuse. Ainsi parlaient les députés de Damas ; mais ils s'adressaient à des esprits prévenus et passionnés : depuis plusieurs mois, toute la ville de Jérusalem s'occupait de la conquête de Bosrha : on ne s'entretenait que de la gloire et des avantages attachés à cette expédition ; ceux qui n'y voyaient qu'injustice et malheur étaient des traîtres ; l'avis d'une multitude aveugle prévalut, et les conseils de la sagesse ne furent pas suivis.

L'armée chrétienne se mit en marche. Après avoir traversé la profonde vallée de Roob, elle arriva dans le pays appelé Traconite. Ce fut là que commencèrent à se montrer les difficultés et les périls de l'entreprise. Le pays était couvert de musulmans accourus de toutes les contrées voisines peur s'opposer à l'invasion des chrétiens. Les ardeurs du soleil brulaient les plaines : chargés de leur pesante armure, aux prises avec la faim et la soif, les chrétiens ne pouvaient avancer qu'à pas lents ; les sauterelles tombées dans les puits et les citernes avaient empoisonné les eaux ; tous les blés étaient cachés dans des retraites inconnues ; les habitants, enfermés en des cavernes souterraines, tendaient aux soldats chrétiens toutes sortes de pièges. Des archers, placés sur les hauteurs voisines, ne laissaient point de repos aux guerriers de Jérusalem, et les flèches, lancées de tous côtés, « semblaient, » selon l'expression de Guillaume de Tyr, « descendre sur eux ainsi que gresle et grosse pluye sur des maisons couvertes d'ardoises et de thuiles, estant hommes et bestes cousues d'icelles. »

Cependant l'espérance de s'emparer de Bosrha soutenait encore le courage des soldats chrétiens ; mais, lorsqu'on fut arrivé à la vue de la cité, on apprit que la citadelle et les forts étaient gardés par des soldats venus de Damas, et que la femme même de l'émir qui promettait de livrer la ville s'était déclarée contre son époux. Cette nouvelle inattendue répandit tout à coup la consternation et le découragement dans l'armée chrétienne ; les chevaliers et les barons pressèrent alors le roi de Jérusalem de sauver sa personne et la croix de Jésus-Christ. Le jeune Baudouin rejeta le conseil de ses fidèles barons et voulut partager tous leurs périls.

Dès qu'on eut donné l'ordre de la retraite, les musulmans jetèrent de grands cris et se mirent à la poursuite des chrétiens ; les soldats de Jérusalem pressaient leurs rangs et marchaient en silence, l'épée nue à la main, emportant leurs morts et leurs blessée. Les musulmans, qui ne pouvaient ébranler leurs ennemis, et qui, dans leur poursuite, ne trouvaient aucune trace de carnage, croyaient avoir à combattre des hommes de fer. La région que traversaient les chrétiens était couverte de bruyères, de chardons et de plantes desséchées par la chaleur de l'été. Les musulmans y mirent le feu ; le vent portait la flamme et la fumée vers l'armée chrétienne ; les Francs s'avançaient dans une plaine embrasée ; au-dessus de leurs têtes flottaient des nuages de fumée et de poussière. Guillaume de Tyr, dans son histoire, les compare à des forgerons, tant leurs habits et leurs visages étaient noircis par l'incendie qui dévorait la plaine. Les chevaliers et les soldats, le peuple qui suivait l'armée, se rassemblèrent en foule auteur de l'évêque de Nazareth, qui portait le bois de la vraie croix, et le conjurèrent en pleurant de faire cesser, par ses prières, des maux qu'ils ne pouvaient plus supporter.

L'évêque de Nazareth, touché de leur désespoir, éleva 1a croix en implorant la miséricorde du ciel ; et, dans le même temps, le vent changea de direction. La flamme et la fumée qui désolaient les chrétiens, se portèrent tout à coup sur les musulmans. Les Francs poursuivirent leur marche, persuadés que Dieu avait fait un miracle pour les sauver. Un cavalier qu'on n'avait jamais vu, monté sur un cheval blanc et portant un étendard rouge, précédait l'armée chrétienne et la conduisait loin des dangers. Le peuple et les soldats le prirent pour un ange du ciel ; sa présence miraculeuse ranima leur force et leur courage. Enfin, l'armée de Baudouin, après avoir éprouvé de grandes misères, revint à Jérusalem ; les habitants se réjouirent de son retour en chantant ces paroles de l'évangile : « Livron-nous à la joie, car ce peuple qui était mort est ressuscité ; il était perdu et le voilà retrouvé. »

Mais, tandis que les habitants de Jérusalem accueillaient ainsi le retour de leurs guerriers, les états chrétiens de la Mésopotamie et du nord de la Syrie éprouvaient sans cesse de nouveaux échecs. Zenghi, que le calife de Bagdad et les vrais musulmans regardaient comme le bouclier et l'appui de l'islamisme, étendait son empire depuis Mossoul jusqu'aux frontières de Damas, et poursuivait sans relâche le cours de ses victoires et de ses conquêtes. Les chrétiens firent peu d'efforts pour arrêter les progrès d'une puissance aussi redoutable. Zenghi les entretenait dans une sécurité trompeuse, et ne voulait les réveiller de leur sommeil qu'en portant des coups mortels à leur empire. Il savait, par l'expérience, que rien n'était plus funeste aux chrétiens qu'un trop long repos ; les Francs, qui devaient tout à leurs armes, s'affaiblissaient presque toujours dans la paix ; et, lorsqu'ils n'avaient point à combattre les musulmans, ils se faisaient la guerre entre eux.

Le royaume de Jérusalem avait deux barrières formidables, la principauté d'Antioche et le comté d'édesse. Raymond de Poitiers défendait l'Oronte de l'invasion des musulmans; le vieux Josselin de Courtenay avait été longtemps, sur les bords de l'Euphrate, la terreur des infidèles, mais il venait de mourir ; jusqu'à son dernier soupir il avait combattu les ennemis des chrétiens, et dans son lit de mort il fit encore respecter ses armes et son territoire.
Josselin assiégeait un château près d'Alep, lorsqu'une tour s'écroula près de lui et le couvrit de ses ruines ; il fut transporté mourant à édesse. Comme il languissait dans son lit, où il n'attendait que la mort, on vint lui annoncer que le sultan d'Iconium avait mis le siège devant une de ses places fortes. Aussitôt il fait appeler son fils, et lui ordonne d'aller attaquer l'ennemi. Le jeune Josselin hésite, et représente à son père qu'il n'a point assez de troupes pour combattre les Turcs. Le vieux guerrier, qui n'avait jamais connu d'obstacles, voulut, avant de mourir, donner un exemple à son fils, et se fit porter à la tête de ses soldats dans une litière. Comme il approchait de la ville assiégée, on vint lui apprendre que les Turcs s'étaient retirés : alors il fait arrêter sa litière, et, les yeux levés au ciel comme pour le remercier de la fuite des musulmans, il expire au milieu de ses fidèles guerriers.

Ses dépouilles mortelles furent transportées à édesse. Tous les habitants accoururent au-devant de cette pompe funèbre, qui présentait le plus attendrissant spectacle. D'un côté, on voyait des soldats en deuil portant le cercueil de leur chef ; de l'autre, tout un peuple pleurait son appui, son défenseur, et célébrait la dernière victoire d'un héros chrétien.

Le vieux Josselin était mort en déplorant le sort du comté d'Edesse, qui allait être gouverné par un prince faible et pusillanime. Dès son enfance, le fils du vieux Courtenay s'était adonné à l'ivrognerie et à la débauche ; dans un siècle et dans un pays où ces vices étaient communs, les excès du jeune Josselin avaient souvent scandalisé les guerriers chrétiens. Dès qu'il fut le maître, il quitta la ville d'Edesse pour se retirer à Turbessel, séjour délicieux sur les bords de l'Euphrate. Là, tout entier livré à ses penchants, et négligeant la solde des troupes, les fortifications des places, il oublia les soins du gouvernement et les menaces des musulmans.

Pendant ce temps, Zenghi ne négligeait aucun moyen d'accroître ses états, et veillait sans cesse pour profiter de la discorde des chrétiens, de leur inaction, ou de leur imprudence. Les historiens arabes prodiguent les plus grands éloges au génie et au caractère du prince de Mossoul ; ils vantent sa bravoure et son habileté à la guerre ; sa libéralité, qui le faisait chérir de ses serviteurs et de ses soldats ; son activité infatigable, qui le rendait présent en tous lieux, et particulièrement le soin qu'il mettait à connaître les plus secrètes pensées de ses ennemis, en dérobant à tous les regards ses propres desseins. Malgré les louanges données à sa modération et à sa justice, l'histoire impartiale nous le représente employant plus d'une fois la violence et la perfidie pour élever ou soutenir sa puissance, et s'environnant toujours d'un appareil si terrible, qu'on vit des hommes mourir de frayeur à son aspect. Ce héros barbare eut sans doute quelques qualités brillantes ; mais, d'après l'exemple de ceux qui arrivaient à l'empire au milieu de la confusion et du désordre où se trouvait l'Orient, on doit penser que ses vices et ses excès le secondèrent beaucoup mieux que ses vertus. La grande habileté de Zenghi, ou plutôt sa principale force dans la guerre contre les chrétiens, ce fut de faire croire aux musulmans, et peut-être de croire lui-même, que le ciel l'avait envoyé pour défendre la religion de Mahomet :
« Quand Dieu voulut, dit l'historien des Atabegs, renverser les démons de la croix, comme il avait foudroyé les anges rebelles, il jeta ses regards sur l'élite des fidèles champions de l'islamisme, et n'en trouva pas de plus propre à remplir se desseins que le martyr Emad-eddin Zenghi. »

Depuis longtemps Zenghi, maître d'une grande partie de la Syrie et de la Mésopotamie, cherchait l'occasion d'ajouter la ville d'Edesse à son empire. Cette conquête, qui flattait son ambition et son orgueil, devait accréditer, aux yeux des vrais croyants, la mission divine dont il se disait chargé. Pour entretenir Josselin dans sa funeste sécurité, le prince de Mossoul feignit de faire la guerre aux musulmans, et, lorsqu'on le croyait occupé à l'attaque de quelques châteaux musulmans de la Mésopotamie, il se présenta tout à coup avec une armée formidable devant les murs d'Edesse.

Années [1144-1145] Siège et prise d'Edesse par Emad-eddin Zenghi

La ville avait des remparts très élevés, de nombreuses tours, une forte citadelle (5) ; mais toutes ces choses, selon l'expression naïve de l'archevêque de Tyr, sont bonnes pour un peuple qui veut combattre ; elles deviennent inutiles, « s'il n'y a gens par le dedans qui les défendent. » Les habitants d'Edesse étaient presque tous des Chaldéens et des Arméniens, peu exercés au métier des armes et tout occupés de leur commerce et de leurs marchandises. La plupart des Francs avaient suivi le jeune Josselin à Turbessel, et ceux qui restaient à Edesse manquaient de chefs qui pussent les conduire au combat et guider leur bravoure. Zenghi, en arrivant sous les murs de la ville, dressa son camp près de la « Porte des Heures, » et l'étendit jusqu'à « l'église des Confesseurs. » Aussitôt de nombreuses machines furent dirigées contre les murailles. Les habitants, le clergé, les moines même se présentèrent sur les remparts ; les femmes et les enfants leur apportaient de l'eau, des vivres, des armes. L'espoir d'être bientôt secourus excitait leur zèle et leur tenait lieu de courage. Ils attendaient, dit un auteur arménien, des secours de la nation « qu'on appelle vaillante, » et chaque jour ils croyaient voir du haut de leurs tours les étendards des Francs victorieux. Vaines espérances ! Quand la renommée eut répandu dans la Syrie la nouvelle du siège d'Edesse, la désolation régna parmi les chrétiens, mais personne ne prit les armes.

Jérusalem se trouvait séparée d'Edesse par une trop grande distance, et l'ordre de faire partir des troupes, donné par Mélisande qui gouvernait le royaume avec son fils Baudouin, resta sans exécution. Les guerriers d'Antioche auraient pu arriver à temps, mais Raymond, qui avait voué une haine mortelle à Josselin, ne vit, dans les progrès effrayants des barbares, que l'humiliation d'un rival et la ruine d'un ennemi. Josselin, sorti de son sommeil, envoya partout des députés, appela tous ses guerriers, et montra le dessein de marcher au secours d'Edesse ; mais, au lieu de répondre à ses exhortations, on se plaignait de son imprévoyance, et nul ne prenait les armes pour aller sauver du dernier malheur la métropole de la Mésopotamie.

Cependant Zenghi poursuivait sans relâche le siège d'une ville qui semblait abandonnée par les chrétiens. Chaque jour l'armée musulmane recevait des renforts, et les Kurdes, les Arabes, les Turcomans, accouraient à l'envi, attirés par l'espoir du butin. La ville était environnée de tous côtés. Sept énormes tours de bois s'élevaient plus haut que les remparts de la place.

Des machines formidables ne cessaient de battre les murailles ou de lancer dans la ville des pierres, des javelots et des matières enflammées. Des mineurs, venus d'Alep, creusant des routes souterraines, avaient pénétré jusqu'aux fondements des murs, et plusieurs tours de la ville, comme suspendues sur un abîme, n'attendaient plus qu'un signal pour couvrir la terre de leurs débris et laisser un passage aux soldats musulmans. Alors les travaux du siège furent tout à coup interrompus, et Zenghi fit sommer la ville de se rendre. Les Francs, et après eux les Syriens et les Arméniens, répondent qu'ils périront tous plutôt que de livrer une ville chrétienne aux infidèles. Ils s'exhortent les uns les autres à mériter la couronne du martyre ;
« Ne craignons point, disaient-ils entre eux, ces pierres lancées pour abattre nos tours et nos maisons ; celui qui a fait le firmament et créé des légions d'anges nous défend contre ses ennemis et nous prépare des demeures dans le ciel » (6).

Il y avait dans ces discours plus de résignation que de vertu guerrière. Aussi, lorsque le vingt-huitième jour du siège, plusieurs tours, au signal de Zenghi, s'écroulèrent avec fracas, un cri d'effroi se fit entendre d'un bout de la ville à l'autre. Quelques-uns des guerriers les plus intrépides accoururent pour défendre la brèche ; mais, au même instant, presque tous les postes des remparts furent abandonnés, et l'ennemi put entrer de tous côtés dans la place. Dès lors Edesse n'eut plus de défenseurs ; cette cité malheureuse ne vit plus dans son sein qu'un peuple consterné et des barbares armés du glaive. Des prêtres en cheveux blancs portaient dans les rues les châsses des saints martyrs, en invoquant la miséricorde du ciel. Mais, lorsqu'ils aperçurent les premiers signes du « jour de la colère, » ils s'arrêtèrent tout à coup, ils restèrent muets d'épouvante, et bientôt le glaire les « condamna au silence éternel. » Ainsi commença le massacre du peuple chrétien. Un des auteurs orientaux dont nous empruntons le récit (7) ajoute que le fer des infidèles s'enivra du sang des vieillards et des enfants, des pauvres et des riches, des vierges, des évêques et des ermites. La foule éperdue courait se réfugier dans les églises, où elle était immolée au pied des autels. D'autres fuyaient vers la citadelle ; mais ils trouvaient aux portes l'ennemi couvert du sang de leurs frères et tombaient eux-mêmes sous ses coups parmi des manceaux de morts. Dans ces scènes de désolation où le père n'attendait pas son fils, où l'ami ne cherchait plus son ami, où tous les liens de la nature étaient brisés, on vit encore quelques traces des vertus humaines. L'histoire contemporaine nous représente des mères appelant leurs enfants autour d'elles, « comme la poule appelle ses petits. » Ces familles éplorées se réunissaient ainsi pour périr ensemble par l'épée du vainqueur ou pour être ensemble traînées en servitude. Le carnage, qui avait commencé au lever du soleil, dura jusqu'à la troisième heure du jour. De vénérables prélats, échappés au fer des Turcs, furent chargés de liens. On vit un évêque arménien, dépouillé de ses vêtements, traîné dans les rues et battu de verges. Un savant religieux, qui avait composé l'histoire d'édesse et dont nous avons souvent invoqué le témoignage, ne survécut point à la ruine de sa patrie, et périt avec la foule de ses concitoyens. Hugues, archevêque latin, ayant voulu prendre la fuite, fut égorgé avec tout son clergé. Ses trésors qu'il emportait avec lui et qui auraient pu être employés utilement pour la défense de la ville, devinrent la proie des infidèles. De pieux historiens imputent à l'avarice de ce prélat la perte d'Edesse, et paraissent croire qu'il fut puni dans une autre vie pour avoir préféré son or au salut des chrétiens.

Lorsque les musulmans furent maîtres de la ville et que la citadelle leur eut ouvert ses portes, les imans montèrent dans les clochers des églises pour proclamer ces paroles : « O Mahomet ! Prophète du ciel, nous venons de remporter une victoire en ton nom. Nous avons détruit ce peuple qui adorait la pierre, et des torrents de sang ont coulé pour faire triompher ta loi. »
A cette proclamation, toute l'armée musulmane répondit par des chants de victoire et les transports d'une joie barbare. Le pillage, l'incendie et les plus horribles excès signalèrent le triomphe du Coran. Les cadavres des vaincus furent mutilés, leurs tètes envoyées à Bagdad et jusqu'au Korasan. Tout ce qui restait de chrétiens vivants dans la ville d'Edesse fut vendu comme un vil troupeau sur les places publiques ; les disciples du Christ, chargés de chaînes, après avoir perdu leurs biens, leur patrie, leur liberté, eurent encore la douleur de voir les vainqueurs insulter à la religion, qui seule leur restait pour les consoler dans leurs maux. Les vases sacrés servirent aux orgies de la victoire, et le sanctuaire devint le théâtre des plus horribles débauches. Plusieurs des fidèles qu'avaient épargnés les fureurs de la guerre ne purent supporter la vue de tant de profanations, et moururent de désespoir (8).

Ainsi tomba au pouvoir des musulmans cette ville d'Edesse qui était une des plus fortes places de l'Asie par sa citadelle, ses remparts, sa position sur deux montagnes. Le patriarche Nerses déplore, dans une élégie pathétique, la chute de cette ville que les souvenirs de la religion et de l'histoire avaient rendue célèbre, et la fait parler elle-même de son ancienne splendeur.
J'étais, dit-elle comme une reine au milieu de sa cour ; soixante bourgs élevés autour de moi formaient mon cortège ; mes nombreux enfants coulaient leurs jours dans la joie ; on admirait la fertilité de mes campagnes, la fraîcheur et la limpidité de mes eaux, la beauté de mes palais. Mes autels, chargés de richesses, jetaient au loin leur éclat et semblaient être la demeure des anges. Je surpassais en magnificence les plus belles cités de l'Asie, et j'étais comme un édifice céleste bâti sur la terre. » (9).


La conquête d'Edesse remplit de joie les musulmans de la Syrie. Les historiens arabes racontent que la nouvelle s'en répandit aussitôt dans tout l'Orient et jusque sur les côtes de l'Afrique et de l'Italie, et que plusieurs événements miraculeux annoncèrent la victoire de Zenghi. Le farouche vainqueur, après avoir laissé une garnison dans Edesse, voulût poursuivre le cours de ses triomphes ; mais son heure était venue et la force de son bras et de ses armées ne put éloigner « de lui la palme douloureuse du martyre » : pendant que l'Asie célébrait sa gloire et sa puissance, dit l'historien des Atabegs, « la mort l'étendit dans la poussière, et la poussière devint sa demeure. » Occupé du siège d'un château musulman non loin de l'Euphrate, il fut assassiné par ses esclaves, et son âme, selon l'opinion des musulmans, alla recevoir dans le ciel la récompense promise au conquérant d'Edesse.

Edesse fut prise par Emad-eddin Zenghi en 1144 ou 1145, père du fameux Nour-eddin, prince de la dynastie des Atabegs de Syrie.

La nouvelle de cette mort consola les chrétiens de leurs défaites ; ils montrèrent une joie immodérée, comme s'ils avaient vu tomber à la fois toutes les puissances musulmanes. Cette joie devait être courte : de nouveaux ennemis, de nouveaux malheurs allaient foudre sur eux.

L'histoire rapporte qu'après la prise d'Edesse et le massacre de sa population,. Zenghi, frappé de la beauté et de la magnificence de la ville, conçut le projet de la repeupler et de lui rendre une partie de ses habitants (10). Un grand nombre de familles syriennes et arméniennes, d'abord chargées de chaînes, avaient reçu leur liberté et la permission de rentrer dans leurs biens et dans leurs maisons. Lorsqu'on apprit la mort de Zenghi, toutes ces familles chrétiennes firent éclater leur aversion pour leurs maîtres nouveaux, et le comte Josselin crut alors l'occasion favorable pour reconquérir sa capitale. Ayant rassemblé plusieurs guerriers intrépides, il se présenta au milieu de la nuit sous les murs d'Edesse, et, favorisé par les habitants, il fut introduit dans la ville à l'aide de cordes et d'échelles. Ceux qui avaient ainsi escaladé les murs ouvrirent ensuite les portes à leurs compagnons ; s'élançant sûr les Turcs surpris et effrayés, ils passèrent au fil de l'épée tous ceux qu'ils rencontrèrent dans les rues et qui n'eurent point le temps de se réfugier dans les tours et la citadelle. Josselin, rentré ainsi dans édesse, envoya des messagers à tous les princes chrétiens de la Syrie, les conjurant de venir à son secours, et de l'aider à conserver une cité chrétienne. Cette nouvelle, disent les anciens chroniqueurs, répandit partout la joie ; mais la joie est voisine du deuil ; aucun des princes chrétiens ne vint secourir Josselin, et, tandis qu'il mettait dans leur arrivée l'unique et dernière espérance de son salut, Noureddin, second fils de Zenghi, devenu maître d'Alep, parut tout à coup devant les portes d'édesse avec un appareil formidable. Il avait juré, en partant de sa capitale, d'exterminer les chrétiens, et toutes les armées musulmanes étaient accourues pour accomplir ces menaces et servir sa vengeance. Josselin et ses compagnons, entrés par surprise dans édesse, n'avaient eu ni les moyens ni le temps de s'y fortifier, et la citadelle se trouvait encore au pouvoir de leurs ennemis, quand la ville fut investie par les troupes de Noureddin. Les guerriers chrétiens, placés entre la garnison de la forteresse et l'armée musulmane, virent alors le péril où ils s'étaient engagés. Ils avaient l'ennemi devant eux et derrière eux, et n'espéraient plus aucun secours du dehors. Comme il arrive dans les circonstances désespérées, mille résolutions sont prises et rejetées tour à tour. Pendant qu'ils délibèrent, l'ennemi les presse et les menace. Bientôt il n'y a plus de salut pour eux dans une ville où ils venaient d'entrer en vainqueurs ; après avoir affronté la mort pour s'en emparer, ils sont décidés à braver tous les périls pour en sortir. Les soldats de Josselin, tous les chrétiens qui étaient accourus dans la ville, le petit nombre d'habitants qui avaient survécu au massacre de leurs frères, ne songent plus qu'à s'échapper par la fuite à la barbarie des musulmans ; ils font en silence les préparatifs de leur départ. Les portes s'ouvrent au milieu de la nuit ; chacun emporte ce qu'il a de plus précieux ; une foule éplorée se presse dans les rues. Déjà un grand nombre de ces malheureux fugitifs ont franchi les portes de la ville ; les guerriers commandés par Josselin sont à la tête de la multitude, et s'avancent les premiers dans la plaine où campaient les musulmans. La garnison de la citadelle, avertie par le tumulte, fait une sortie et se réunit aux soldats de Noureddin, qui accourent vers la ville et s'emparent des portes par lesquelles s'écoulait la foule des chrétiens ; là se livrent plusieurs combats dont les ténèbres redoublent le désordre et l'horreur. Les chrétiens parviennent à s'ouvrir un passage et se répandent dans les campagnes voisines ; ceux qui portent des armes se réunissent en bataillons et cherchent à traverser le camp des ennemis ; les autres, séparés de la troupe des guerriers, marchent au hasard, s'égarent dans la plaine, et trouvent partout le trépas. En racontant les événements de cette nuit horrible, Guillaume de Tyr ne peut retenir ses larmes.
« O nuit désastreuse ! s'écrie l'historien Aboulfarage ; aurore de l'enfer, jour sans pitié, jour de malheur qui se leva sur les enfants d'une ville autrefois digne d'envie ! »

Dans édesse, hors d'Edesse, on n'entendait que des cris de mort. Les guerriers réunis en bataillons, après avoir traversé l'armée des infidèles, furent poursuivis jusqu'aux rives de l'Euphrate ; les chemins étaient couverts de leurs armes et de leurs bagages. Mille d'entre eux seulement purent arriver à Samosate, qui les reçut dans ses murs et déplora leurs malheurs sans pouvoir les venger.

L'histoire rapporte que plus de trente mille chrétiens avaient été tués par les soldats de Noureddin et de Zenghi. Seize mille furent faits prisonniers, et traînèrent leur vie dans la misère et la servitude. Noureddin, dans sa vengeance, n'épargna pas même les remparts et les édifices d'une ville rebelle : il fit abattre les tours, la citadelle et les églises d'Edesse. Il en bannit tous les chrétiens, et ne permit qu'à un petit nombre de pauvres et de mendiants d'habiter au milieu des ruines de leur patrie.

On sait que Zenghi avait été regardé comme un saint, comme un guerrier chéri de Mahomet, pour avoir conquis la ville d'Edesse ; la sanglante expédition de Noureddin le rendit cher aux musulmans, contribua beaucoup, à étendre sa renommée et sa puissance, et déjà les imans et les poètes promettaient à ses armes la conquête plus glorieuse de Jérusalem.

Les habitants de la ville sainte et des autres villes chrétiennes versèrent des larmes de désespoir en apprenant la chute et la destruction d'Edesse. Des présages sinistres ajoutaient à la terreur que leur inspiraient les nouvelles arrivées des bords de l'Euphrate. La foudre tomba sur les églises du Saint-Sépulcre et du mont Sion ; une comète à la chevelure étincelante se montra dans le ciel ; plusieurs autres signes, dit Guillaume de Tyr, « apparurent, contre la coutume et la saison des temps, significatifs des choses futures. » Pour comble de malheur, Rodolphe, chancelier de Jérusalem, fut porté par la violence sur le siège de Tyr, et le scandale régna dans le sanctuaire. Tous les fidèles d'Orient furent persuadés que le ciel s'était déclaré contre eux et que d'horribles calamités allaient tomber sur le peuple chrétien.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Jacques de Vitry, Bibliothèque des Croisades.
2. Les rats montaient sur le dos des boeufs, et s'attachaient à leurs flancs pour les dévorer.
3. Le château de Puyset, pris d'Orléans, foi assiégé trois fob par fontes les forces de Louis le Gros; ce château fat a la fin pris et démoli. Velly et tous les historiens français font mourir le seigneur de Puyset dans le royaume de Naples, parée qu'ils ont négligé de lire Guillaume de Tyr.
4. Bosrha ou Bostrum était appelé « Bussereth » au temps des croisades. Les solitudes du Ledja et du Gabel-el-Haouran représentent l'ancienne Traconite. Les ruines de plus de deux cents villages en basalte on pierre noire, annoncent que, même en des temps reculés, la Traconite nourrissait une population nombreuse (Correspondance d'Orient, lettre CXLVIII).
5. Guillaume de Tyr, livre XVI. C'est le seul historien latin qui ait écrit l'histoire des colonies chrétiennes à cette époque et qui ait suivi les évènements du siège d'Edesse.
6. Ces discours sont tirés du poème élégiaque du patriarche Nerses, dont le manuscrit est à la Bibliothèque du roi.
7. Nous en avons tiré une partie de la chronique syriaque d'Aboulfarage (Bibliothèque du Croisades).
8. Suivant l'historien arabe Ibn-Alatir, la ville d'édesse n'aurait pat éprouvé toutes ces calamités, lorsqu'elle fut prise pour la première fois par les musulmans ; Zenghi aurait commandé à ses soldats de remettre dans leurs maisons les hommes, les femmes et les enfants ; d'après Ibn-Alatir, ce fut seulement à la seconde chute de cette ville que les musulmans se livrèrent à tous les excès de la victoire (Bibliothèque dst Croisades).
9. Le poème de Nerses, dont M. Cerbied nous a traduit quelques fragments, est en sept chants ; Il fut composé pour réveiller le zèle des défenseurs de la religion chrétienne contre les Turcs. C'est une composition froide et diffuse.
10. Extrait des historiens arabes, et surtout de Kemal-eddin (Bibliothèque des Croisades).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1151-1167

A mesure que le grand tableau des croisades se déroule devant nos yeux, on peut s'apercevoir que les guerres saintes ont presque toujours le même mobile et que les mêmes passions animent toujours les croisés. Lorsqu'on ne jette qu'un coup d'oeil rapide sur ces temps reculés, on pourrait d'abord penser que des événements qui paraissent tous se ressembler entre eux doivent à la fin, par la confusion des objets et l'uniformité du spectacle, affaiblir la curiosité et lasser l'attention du lecteur. Mais, en approfondissant les époques historiques dont nous parlons, en entrant plus avant dans l'étude des passions et des affaires humaines, on se pénètre de l'idée que les événements ont une physionomie qui leur est propre, et qu'il en est des faits de l'histoire comme des êtres d'une même espèce dans la nature. Tous ces êtres se ressemblent au premier aspect, et néanmoins ils présentent une variété infinie à la vue attentive de l'observateur. Dans la carrière qui nous reste à parcourir, de grandes révolutions se mêlent partout au récit des guerres saintes, et nous offrent une foule de leçons et de scènes diverses. A chaque secousse, ce sont des peuples nouveaux qui se montrent sur la scène politique, ce sont des lois différentes que la fortune ou la victoire imposent aux sociétés. Ici, c'est un empire qui s'élève, et dont la puissance nouvelle change tout à coup la face du monde ; plus loin, c'est un empire qui tombe, et dont les ruines attestent l'instabilité des grandeurs de la terre. Non-seulement les révolutions se succèdent sans cesse ; mais, à chaque époque mémorable, nous voyons apparaître des hommes que leurs qualités élèvent au-dessus du vulgaire et qui diffèrent entre eux par leur génie, leurs passions ou leurs vertus. Ces hommes extraordinaires, comme les figures qui animent les productions des grands peintres y impriment leur caractère à tout ce qui les environne, et l'éclat qu'ils répandent autour d'eux, l'intérêt qu'ils font naître par leurs actions et par leurs sentiments, nous aideront souvent à rajeunir et à varier les récits et les tableaux de cette histoire.

Ceux qui ont étudié les moeurs et les annales de l'Orient, ont pu remarquer que la religion de Mahomet, quoiqu'elle soit toute guerrière, ne donnait point à ses disciples cette bravoure opiniâtre, cette persévérance dans les revers, ce dévouement sans bornes dont les croisés avaient offert tant d'exemples. Le fanatisme des musulmans avait besoin du succès pour conserver sa force. Elevés dans les idées d'un aveugle fatalisme, ils étaient accoutumés à regarder les succès ou les revers comme un arrêt du ciel : victorieux, ils se montraient pleins de confiance et d'ardeur ; vaincu, ils se laissaient abattre et cédaient sans honte à un ennemi qu'ils regardaient comme l'instrument du destin. L'envie d'acquérir de la renommée excitait rarement leur audace, et, dans les accès mêmes de leur ferveur belliqueuse, la crainte des châtiments et des supplices les retenait sur le champ de bataille bien plus que la passion de la gloire. Il leur fallait un chef à redouter pour oser braver leurs ennemis, et le despotisme semblait nécessaire à leur valeur.

Après la conquête des chrétiens, les dynasties des Sarrasins et des Turcs furent dispersées et presque anéanties ; les Seldjoukides eux-mêmes étaient reléguée au fond de la Perse, et les peuples de Syrie connaissaient à peine le nom de ces princes dont les ancêtres avaient régné sur l'Asie. Tout, jusqu'au despotisme, fut détruit en Orient. L'ambition des émirs profita du désordre : les esclaves se partagèrent les dépouilles de leurs maîtres ; les provinces, les villes même devinrent autant de principautés dont on se disputait la possession incertaine et passagère. Le besoin de défendre la religion musulmane, menacée par les chrétiens, avait conservé quelque crédit aux califes de Bagdad. Ils étaient encore les chefs de l'islamisme, leur approbation semblait nécessaire au pouvoir des usurpateurs et des conspirateurs ; mais leur puissance, fantôme sacré, ne s'exerçait que par des prières, que par de vaines cérémonies, et n'inspirait point la crainte. Dans cet abaissement, ils ne paraissaient occupés qu'à consacrer le fruit de la trahison et de la violence, et distribuaient sans relâche des villes ou des emplois qu'ils ne pouvaient refuser. Tous ceux que la victoire et la licence avaient favorisés, venaient se prosterner devant les vicaires du prophète, et des nuées d'émirs, de vizirs, de sultans, semblaient, pour, nous servir d'une expression orientale, « sortir de la poussière de leurs pieds. »

Les chrétiens ne connurent point assez l'état de l'Asie, qu'ils pouvaient conquérir, et, peu d'accord entre eux, ils ne profitèrent jamais de la division de leurs ennemis. Il suffit d'avoir observé l'esprit de désordre et d'imprévoyance qui régnait dans les croisades, pour comprendre aussi l'esprit de cette république chrétienne que les guerres saintes avaient fondée en Syrie et dont elles étaient l'âme et l'appui. Les Francs poursuivirent avec assez d'activité la conquête des villes et des provinces maritimes, conquête à laquelle le commerce de l'Europe se trouvait intéressé et qui assurait leurs fréquentes relations avec l'Occident ; mais leur attention et leurs efforts se dirigèrent rarement sur les villes et les provinces de l'intérieur du pays, dont les peuples entretenaient des rapports continuels avec le nord de l'Asie et recevaient chaque jour des secours et des encouragements de Mossoul, de Bagdad, et de toutes les contrées musulmanes de l'Orient (1). Tous ces peuples, longtemps affaiblis, comme nous l'avons vu, par la division de leurs chefs, étaient animés par une haine commune contre les chrétiens, et cette haine, qui leur tenait lieu de patriotisme, tendait sans cesse à les rapprocher. Les Francs, tout occupés de conserver leurs établissements sur les côtes de la mer, n'employèrent aucun moyen pour empêcher que, d'un autre côté, leurs ennemis ne parvinssent à se rallier et qu'une puissance, sortant tout à coup du sein des ruines, ne vint leur disputer le fruit de leurs victoires. Les plus sages ou les moins imprévoyants ne virent point alors que toute cette population de Syrie, abattue mais non anéantie, dispersée mais non vaincue, n'attendait, pour réunir ses forces et déployer sa redoutable énergie, qu'un chef habile et heureux, poussé à la fois par le fanatisme religieux et par l'ambition des conquérants.

Noureddin, fils de Zenghi, qui s'était emparé de la ville d'Edesse avant la seconde croisade, avait hérité des conquêtes de son père et les avait augmentées par sa valeur. Il fut élevé par des guerriers qui avaient juré de verser leur sang pour la cause du prophète ; lorsqu'il monta sur le trône, il rappela l'austère simplicité des premiers califes.
« Noureddin, dit un poète arabe, unissait l'héroïsme le plus noble à la plus profonde humilité. Quand il priait dans le temple, ses sujets croyaient voir un sanctuaire dans un autre sanctuaire. » Il encourageait les sciences, cultivait les lettres, et s'appliquait à faire fleurir la justice dans ses Etats. Ses peuples admiraient sa clémence et sa modération ; les chrétiens mêmes vantaient son courage et son héroïsme profane. A l'exemple de son père Zenghi, il devint l'idole des guerriers par ses libéralités et surtout par son zèle à combattre les ennemis de l'islamisme (2). Au milieu des armées qu'il avait formées lui-même et qui le respectaient comme le vengeur du prophète, il contint l'ambition des émirs, et répandit la terreur parmi ses rivaux ; chacune de ses conquêtes, faites au nom de Mahomet, ajoutait à sa renommée comme à sa puissance ; de toutes parts les peuples, entraînés par le zèle de la religion et par l'ascendant de la victoire, se précipitèrent au-devant de son autorité ; enfin l'Orient trembla devant lui, et le despotisme, se relevant au milieu des nations musulmanes avec la confiance et la crainte qu'il inspire tour à tour à ses esclaves, fut rendu aux disciples de l'islamisme, qui semblaient l'implorer comme un moyen de salut. Dès lors toutes les passions et tous les efforts des peuples de la Syrie furent dirigés vers un même objet, le triomphe du Coran et la destruction des colonies chrétiennes.

La bataille d'Ascalon

Baudouin III, qui entreprit d'arrêter les progrès de Noureddin, avait fait admirer sa valeur dans plusieurs combats. On se rappelle que les Latins dirigèrent souvent leurs armes contre Ascalon, le plus ferme boulevard de l'Egypte, du côté de la Syrie. Baudouin, suivi de ses chevaliers, s'était porté vers cette place dans l'intention de ravager son territoire (Guillaume de Tyr). L'approche des chrétiens répandit la terreur parmi les habitants, ce qui inspira au roi de Jérusalem la résolution de former le siège de la ville. Il envoya aussitôt des messagers dans toutes les cités chrétiennes, annonçant son entreprise inspirée par Dieu lui-même et conjurant les guerriers de se rendre à l'armée. Bientôt on vit accourir les barons et les chevaliers ; les prélats et les évêques de la Judée et de la Phénicie vinrent aussi prendre part à la sainte expédition ; le patriarche de Jérusalem était à leur tête, portant avec lui la vraie croix de Jésus-Christ.

La ville d'Ascalon s'élevait en cercle sur le bord de la mer, et présentait, du côté de la terre, des murailles et des tours inexpugnables ; tous les habitants étaient exercés au métier de la guerre, et l'Egypte, qui avait un si grand intérêt à la conservation de cette place, y envoyait, quatre fois chaque année, des vivres, des armes et des soldats. Tandis que l'armée chrétienne attaquait les remparts de la ville, une flotte de quinze navires à éperons, commandée par Gérard de Sidon, secondait les efforts des assiégeants. L'abondance régnait dans le camp des chrétiens ; la discipline y était sévèrement observée ; on veillait jour et nuit. La vigilance n'était pas moins grande parmi les assiégés ; les chefs ne quittaient point les murs, encourageant sans cesse leurs soldats ; et, pour que la ville ne puisse être surprise au milieu des ténèbres, des lanternes de verre suspendues aux créneaux des tours les plus élevées, répandaient, pendant la nuit, une lumière semblable à celle du jour.

Le siège durait depuis deux mois, lorsqu'aux environs des fêtes de Pâques on vit débarquer dans les ports de Ptolémaïs et de Joppé un grand nombre de pèlerins d'Occident. Les chefs de l'armée s'étant assemblés, il fut décidé que les navires arrivés d'Europe seraient retenus par ordre du roi et qu'on inviterait les pèlerins à venir au secours de leurs frères qui assiégeaient Ascalon. Une foule de ces nouveaux venus, répondant aux espérances qu'on mettait aussi dans leur piété et dans leur bravoure, accoururent aussitôt au camp des chrétiens, et plusieurs navires se rangèrent sous les ordres de Gérard de Sidon. A leur arrivée, toute l'armée fut dans la joie et ne douta plus de la victoire.

On construisit, avec du bois tiré des vaisseaux, un grand nombre de machines, et entre autres une tour roulante d'une immense hauteur, semblable à une forteresse avec sa garnison. Poussée vers les remparts, elle portait d'affreux ravages dans la ville. Toutes les machines agissaient ensemble, les unes lançant des pierres, les autres ébranlant les murs ; les assauts, les combats sanglants se renouvelaient sans cesse. Cinq mois s'étaient écoulés depuis le commencement du siège, et les forces de l'ennemi s'épuisaient, lorsqu'une flotte égyptienne de soixante-dix voiles entra dans le port d'Ascalon, apportant des renforts et tous les secours dont la ville avait besoin. Le courage des assiégés redoubla avec leur nombre ; cependant l'ardeur des chrétiens ne se ralentissait point ; leurs attaques devenaient plus fréquentes et plus meurtrières ; leur tour mobile, que rien ne pouvait atteindre, répandait chaque jour plus d'effroi parmi les infidèles. A la fin ceux-ci, déterminés à détruire cette machine formidable, jetèrent entre la tour et le rempart une grande quantité de bois sur lequel on répandit de l'huile, du soufre et d'autres matières combustibles ; on y mit ensuite le feu ; mais le vent qui venait de l'orient, au lieu de pousser la flamme contre la tour, la poussa contre la ville ; cet incendie dura tout le jour et toute la nuit, et, comme le vent ne changea point de direction, les pierres de la muraille se trouvèrent calcinées par le feu. Le lendemain au point du jour le mur tout entier s'écroula avec un fracas horrible ; les guerriers chrétiens accoururent au bruit, couverts de leurs armes ; Ascalon allait enfin tomber en leur pouvoir : un incident singulier vint tout à coup leur dérober la victoire. Les templiers (3) étaient déjà entrés dans la place, et, pour s'emparer seuls des dépouilles de l'ennemi, ils avaient posté sur la brèche des sentinelles chargées d'écarter tous ceux qui se présenteraient pour les suivre. Tandis qu'ils se répandaient dans les rues et pillaient les maisons, la foule des ennemis s'aperçoit de leur petit nombre et s'étonne d'avoir pris la fuite. Les soldats et les habitants se rallient, reviennent au combat, et les templiers dispersés tombent sous les coups de leurs adversaires, ou s'enfuient par la brèche dont ils avaient interdit le passage à leurs compagnons d'armes. Perdant l'espoir de s'emparer de la ville, et pressés par les musulmans, qu'anime une ardeur nouvelle, les chrétiens se retirent tristes et confus dans leur camp ; le roi de Jérusalem convoque aussitôt les prélats et les barons, et leur demande d'une voix émue quel parti on devait prendre dans une circonstance aussi fâcheuse. Lui-même, ainsi que les principaux chefs des guerriers, désespérait de la conquête d'Ascalon, et proposait d'abandonner le siège ; le patriarche et les évêques, pleins de confiance dans la bonté divine, s'opposaient à la retraite, et, pour appuyer leur avis, invoquaient les passages de l'Ecriture dans lesquels Dieu promet de secourir tous ceux qui combattent ou qui souffrent pour sa cause.

L'opinion du patriarche et des prélats ayant prévalu dans le conseil, on se prépara à de nouvelles attaques, et le lendemain l'armée chrétienne se présenta devant les murailles, excitée par les exhortations des prêtres et par la présence de la vraie croix. Pendant toute la journée on combattit de part et d'autre avec une ardeur égale ; mais la perte des musulmans fut plus grande que celle des chrétiens ; on convint d'une trêve pour ensevelir les morts. En voyant le grand nombre de guerriers qu'ils avaient perdus, les infidèles tombèrent dans le découragement ; l'aspect de leurs murailles renversées ajoutait encore à leur douleur ; des bruits sinistres venus du Caire ne leur laissaient plus l'espérance d'être secourus par le calife d'Egypte. Tout à coup le peuple s'assemble en tumulte ; il demande à grands cris qu'on mette un terme à ses maux.
« Hommes d'Ascalon, s'écriaient ceux dont la foule éperdue semblait invoquer les conseils et l'appui, nos pères sont morts en combattant les Francs ; leurs fils sont morts à leur tour, sans espoir de vaincre une nation de fer. Le sable stérile de ce rivage et ces ruines qu'on nous a données à défendre ne nous montrent partout que des images funèbres ; ces murailles, élevées au milieu des provinces chrétiennes, sont pour nous comme des sépulcres sur une terre étrangère. Retournons donc en Egypte, et laissons à nos ennemis une cité que Dieu a frappée de sa malédiction. »
La multitude en pleurs applaudissait à ces discours, et personne ne songeait plus à prendre les armes ; des députés furent nommés pour se rendre au camp des chrétiens et proposer une capitulation au roi de Jérusalem. On offrait d'ouvrir aux assiégeants les portes de la ville, à la seule condition que les habitants auraient la faculté de se retirer dans trois jours avec leurs biens et leurs bagages. Pendant que les assiégés prenaient une résolution dictée par le désespoir, le souvenir des derniers combats répandait encore la tristesse et le deuil dans l'armée chrétienne. Les députés se présentèrent au camp, sans que personne ne pût soupçonner l'objet de leur mission. Ils furent admis devant les chefs, et, dans une attitude suppliante, ils annoncèrent la capitulation proposée. A cette ouverture inattendue, tout le conseil fut frappé d'une si grande surprise, que, lorsqu'on demanda aux barons et aux prélats leur avis, aucun d'eux ne trouva de paroles pour répondre, et que tous se mirent à remercier Dieu, en versant des larmes de joie. Peu d'heures après, on vit l'étendard de la croix flotter sur les murs d'Ascalon, et l'armée applaudit par des cris d'allégresse à une victoire qu'elle regardait comme un miracle du ciel.

Les musulmans abandonnèrent la ville avant le troisième jour : les chrétiens en prirent possession et consacrèrent la grande mosquée à l'apôtre saint Paul. La conquête d'Ascalon leur offrait un immense avantage, en ce qu'elle leur ouvrait le chemin de l'Egypte et qu'elle fermait aux égyptiens l'accès de la Palestine. Mais, tandis que d'un côté ils rejetaient leurs ennemis au delà du désert, de nouveaux périls les menaçaient du côté de la Syrie. Noureddin, à force de séductions et de promesses, s'était rendu maître de Damas, et cette possession rendait sa puissance redoutable à tous les peuples du voisinage.

Année [1154]

Cependant les colonies chrétiennes restèrent quelque temps dans un état d'inaction qui ressemblait à la paix. Le seul événement remarquable de cette époque fut l'expédition de Renaud de Châtillon, prince d'Antioche, dans l'île de Chypre. Renaud et ses chevaliers fondirent à l'improviste sur une population paisible et désarmée ; ces guerriers barbares, ne respectant ni les lois de la religion, ni celles de l'humanité, pillèrent les villes, les monastères et les églises, et revinrent à Antioche chargés des dépouilles d'un peuple chrétien. Renaud avait entrepris cette guerre impie, pour se venger de l'empereur grec, qu'il accusait de n'avoir pas tenu ses promesses.

Année [1156]

Dans le même temps, le roi de Jérusalem fit une expédition qui ne blessait pas moins les lois de la justice. Quelques tribus arabes avaient obtenu de lui et de ses prédécesseurs la faculté de faire paître leurs troupeaux dans la forêt de Panéas. Depuis plusieurs années ils vivaient dans une sécurité profonde, se reposant sur la foi des traités. Tout à coup Baudouin et ses chevaliers tombent l'épée à la main sur ces pasteurs sans armes ; ils massacrent ceux qui résistent, dispersent les autres, et rentrent à Jérusalem avec les troupeaux et les dépouilles des Arabes. Baudouin fut conduit à cette action coupable par la nécessité de payer ses dettes qu'il ne pouvait acquitter avec ses ressources ordinaires. Guillaume de Tyr n'en condamne pas moins le roi de Jérusalem et trouve la juste punition de cette iniquité dans la défaite qu'essuya ensuite Baudouin près du Gué de Jacob. Surpris par Noureddin, il resta presque seul sur le champ de bataille, et se réfugia, à travers les plus grands périls, dans la forteresse de Saphet, bâtie sur une montagne à la droite du Jourdain. Lorsque le bruit de ce désastre se répandit dans les cités des Francs, les fidèles, couverts de deuil, coururent au pied des autels, en répétant ces paroles du palmiste : « Domine, salvum fac regem. » Le ciel ne repoussa point les prières d'un peuple désolé, et Baudouin reparut bientôt au milieu de ses sujets qui le croyaient mort.

Année [1157]

Ce fut alors qu'on vit débarquer à Beyrouth plusieurs navires montés par Etienne, comte du Perche, avec des croisés du Mans et d'Angers, et par Thierri, comte de Flandre, accompagné d'un grand nombre de pèlerins flamands. Dès lors les chrétiens oublièrent leurs défaites, et l'ange du grand conseilleur inspira des résolutions généreuses. Réunis aux renforts qu'ils venaient de recevoir, le roi et ses chevaliers allèrent combattre les ennemis, dans le comté de Tripoli et dans la principauté d'Antioche. La ville de Schaizar ou Césarée et la forteresse d'Harenc tombèrent en leur pouvoir ; Baudouin, revenu dans son royaume, livra une bataille à Noureddin et détruisit son armée près du lieu où les eaux du Jourdain se séparent du lac de Génésareth.

Années [1158-1159]

Peu de temps après, dans l'année 1157, Baudouin épousa une nièce de l'empereur Manuel. Ce mariage lui apporta des richesses dont le royaume avait besoin, et le fit sortir de cet état de pauvreté qui l'avait poussé à l'expédition de Panéas. Son alliance avec Manuel lui offrait un autre avantage : elle pouvait suspendre ou affaiblir les funestes antipathies qui divisaient les Grecs et les Latins, et qui les empêchaient de réunir leurs forces contre l'ennemi commun.
La paix de Jérusalem fut alors troublée par ceux-là mêmes que Dieu avait établis pour la maintenir. Il s'éleva de grands débats entre les frères de l'Hôpital et le clergé de la ville sainte. Les hospitaliers refusaient de payer la dîme de leurs biens ; ils s'obstinaient à méconnaître en toute circonstance la juridiction ecclésiastique du patriarche. La discussion s'échauffe tellement, qu'on en vint d'un côté à des malédictions, de l'autre à des violences. Les chevaliers de Saint-Jean allèrent jusqu'à élever un mur devant l'église de la Résurrection, et plusieurs fois, par le bruit de leurs armes, ils étouffèrent la voix du clergé qui célébrait les louanges de Dieu au pied des autels ; enfin, on poursuivit un jour des prêtres à coups de flèches, et le sanctuaire ne fut point pour eux un asile. Pour toute vengeance, les prêtres ramassèrent en faisceau les flèches qu'on leur avait lancées, et les placèrent dans le lieu le plus élevé du Calvaire, afin que chacun pût voir le sacrilège. Le patriarche fit le voyage de Rome, pour adresser ses plaintes au souverain pontife ; mais on ne l'écouta point, ce qui fait dire à Guillaume de Tyr que les cardinaux furent « corrompus » par des présents, et que la cour romaine « suivit les voies de Balaam fils de Bosor. » Sur ces entrefaites le patriarche Foucher, qui était fort vieux, vint à mourir, et la discorde cessa.

Année [1160]

Baudouin III, comme la plupart de ses prédécesseurs, fut souvent appelé à Antioche, pour y rétablir l'ordre. Il s'éleva à plusieurs reprises de vives querelles entre les patriarches de cette cité et les princes qui la gouvernaient. Le patriarche Raoul de Domfront, homme vain et superbe, qu'on aurait pris, selon l'expression de Guillaume de Tyr, pour un successeur de l'apôtre Pierre, eut de grands démêlés avec Raymond d'Aquitaine, qu'il voulait soumettre à son autorité ecclésiastique. Plus tard, la division éclata de nouveau entre le patriarche Amaury et Renaud de Châtillon, qui avait épousé la veuve de Raymond de Poitiers. Dans ces débats, Renaud poussa la violence jusqu'aux derniers excès. Par ses ordres, le prélat, très-avancé en âge, fut conduit sur le haut de la citadelle, et, la tête nue et enduite de miel, resta exposé tout un jour aux mouches et aux rayons brûlants du soleil. Le roi Baudouin intervint dans ces scandaleux différends et y mit un terme.

Antioche avait d'autres causes de trouble. Il était dans la destinée de tous ceux qui étaient appelés à gouverner cette principauté de ne faire que passer dans l'exercice du pouvoir, et de mourir sur le champ de bataille ou de tomber entre les mains des infidèles. De grands désordres survinrent dans ce pays sans chef, et le roi de Jérusalem vint prendre les rênes du gouvernement.

Année [1162]

Ce fut pendant son séjour à Antioche qu'il fut atteint de la maladie dont il mourut. L'archevêque de Tyr accuse de sa mort les médecins de Syrie, que les princes latins et surtout les princesses préféraient aux médecins francs.
Consumé par une fièvre lente, il se fit transporter à Tripoli, puis à Beyrouth, où il expira en 1162 ; Jamais roi ne fut plus regretté de ses sujets et même des étrangers. On transporta ses restes mortels à Jérusalem, pour être ensevelis au pied du Calvaire. Les chrétiens du Liban descendirent de leurs montagnes, une multitude innombrable accourut de toutes parts pour accompagner le convoi funèbre ; on dit même que Noureddin respecta la douleur d'un peuple qui pleurait son roi et qu'il suspendit pour quelques jours ses attaques contre les chrétiens.


On regretta d'autant plus Baudouin III qu'on n'aimait point son frère Amaury, qui devait lui succéder. On redoutait dans ce dernier une avarice funeste pour les peuples, une ambition dangereuse pour le royaume, un orgueil insupportable pour les barons et les seigneurs. Ces défauts étaient exagérés par la haine et surtout par la secrète prétention de quelques-uns des grands du pays à la couronne de Jérusalem ; on alla, dit l'histoire contemporaine, jusqu'à proposer de changer l'ordre de la succession au trône et de choisir un roi qui, dans les jours de péril, méritât plus qu'Amaury l'amour et la confiance des chrétiens. Des factions s'élevèrent, et la guerre civile allait éclater, lorsque les plus sages des barons représentèrent que le droit d'hérédité était la sauvegarde du royaume ; ils ajoutaient que ceux qui voulaient changer l'ordre établi, allaient, comme le traître Judas, livrer le Sauveur du monde à ses ennemis. Leurs discours, appuyés par la présence des troupes qu'Amaury avait rassemblées pour défendre sa cause, ramenèrent la concorde et la paix ; le frère de Baudouin fut couronné roi de Jérusalem en 1162.

Dès qu'Amaury fût monté sur le trône, il dirigea toutes ses entreprises vers l'Egypte, affaiblie par ses propres divisions et par les victoires des chrétiens. Le calife du Caire ayant refusé de payer le tribut qu'il devait aux vainqueurs d'Ascalon, le nouveau roi de Jérusalem se mit à la tète de son armée, traversa le désert, porta la terreur de ses armes sur les bords du Nil, et ne revint dans son royaume qu'après avoir forcé les égyptiens d'acheter la paix. L'état où se trouvait alors l'Egypte devait bientôt y rappeler les chrétiens : heureux si leurs tentatives, renouvelées plusieurs fois, n'avaient dans la suite favorisé les progrès d'une puissance rivale !
L'Egypte était alors le théâtre d'une guerre civile occasionnée par l'ambition de deux chefs qui se disputaient l'empire. Depuis longtemps les califes du Caire, enfermés dans leur sérail, comme ceux de Bagdad, ne ressemblaient plus à ce guerrier dont ils tiraient leur origine et qui disait, en montrant ses soldats et son épée : « Voilà ma famille et ma race. » énervés par la mollesse et les plaisirs, ils avaient abandonné le gouvernement à leurs esclaves, qui les adoraient à genoux et leur imposaient des lois, Ils n'exerçaient plus leur puissance que dans les moquées, et ne conservaient que le honteux privilège de confirmer le pouvoir usurpé des vizirs, qui corrompaient les armées, troublaient l'état, et se disputaient sur le champ de bataille le droit de régner sur le peuple et sur le prince. Chacun des vizirs, pour faire triompher sa cause, invoquait tour à tour les armes dès puissances voisines. A l'arrivée de ces dangereux auxiliaires, tout était dans la confusion sur les bords du Nil. Le sang coulait dans toutes les provinces, versé tantôt par les bourreaux, tantôt par les soldats ; l'Egypte était désolée à la fois par ses ennemis, ses alliés et ses habitants (4).
Chaver, qui, au milieu de ces révolutions, s'était élevé de l'humble condition d'esclave à la place de vizir, avait été vaincu et remplacé par Dargam, un des principaux officiers de la milice égyptienne. Obligé de fuir une patrie où régnait son rival, il alla chercher un asile à Damas, sollicita les secours de Noureddin, et lui promit des tributs considérables, si ce prince lui fournissait des troupes pour protéger son retour en Egypte. Le sultan de Damas se rendit aux prières de Chaver. L'armée qu'il résolut d'envoyer sur les rives du Nil eut pour chef Chirkou, le plus habile de ses émirs, qui, s'étant toujours montré dur et farouche dans ses expéditions militaires, devait être sans pitié pour les vaincus, et mettre à profit, pour la fortune de son maitre, les malheurs d'une guerre civile. Le vizir Dargam ne tarda pas à être averti des projets de Chaver et des préparatifs de Noureddin. Voulant résister à l'orage qui allait fondre sur lui, il implora les armes des chrétiens de la Palestine, et jura de leur livrer ses trésors, s'ils l'aidaient à conserver sa puissance.
Tandis que le roi de Jérusalem, séduit par cette promesse, rassemblait son armée, Chaver, accompagné des troupes de Noureddin, traversait le désert et s'approchait de l'Egypte. Dargam, qui vint à sa rencontre y fut défait par les Syriens, et perdit la vie dans la bataille. Bientôt la ville du Caire ouvrit ses portes au vainqueur. Chaver, que la victoire avait délivré de son ennemi, fit répandre des flots de sang dans la capitale pour assurer son triomphe, et reçut, au milieu de la consternation générale, les félicitations du calife.
Cependant la division ne tarda pas à s'élever entre le général de Noureddin, qui mettait chaque jour un prix plus excessif à ses services, et le vizir que Chirkou accusait de perfidie et d'ingratitude. Chaver voulut en vain renvoyer les musulmans de Syrie : on lui répondit par des menaces ; il fut sur le point d'être assiégé dans Le Caire par ses propres libérateurs. Au milieu d'un aussi pressant danger, le vizir met son dernier espoir dans les guerriers chrétiens, dont il redoutait l'approche, et fait au roi de Jérusalem les promesses qu'il avait faites à Noureddin. Amaury, qui voulait entrer en Egypte, quel que fût le parti qui pouvait y dominer, se met en marche pour défendre Chaver avec la même armée qu'il avait rassemblée pour le combattre. Arrivé sur les bords du Nil, il réunit ses troupes à celle du vizir, et vint assiéger Chirkou, qui s'était retiré dans la ville de Bilbéis. Le lieutenant de Noureddin résista pendent trois mois à toutes les attaques des chrétiens et des Egyptiens ; et, lorsque le roi de Jérusalem lui proposa la paix, il exigeât qu'on lui payât les frais de la guerre. Après une négociation dans laquelle il montra tout l'orgueil d'un vainqueur, il sortit de Bilbéis, en menacent encore les chrétiens, et reconduisit à Damas son armée chargée des dépouilles de ses ennemis.
Pendant que les Francs poursuivaient la guerre en Egypte, les provinces d'Antioche et de Tripoli se trouvaient exposées aux attaques de Noureddin. Menacés par cet ennemi formidable, les chrétiens avaient plusieurs fois imploré les secours de l'Occident. La Palestine vit arriver, pour la quatrième fois, le comte de Flandre, qui ne se lassait point de traverser les mers pour combattre les infidèles ; des guerriers du Poitou et de l'Aquitaine vinrent aussi visiter et défendre les saints lieux, ayant à leur tête Hugues Lebrun et Geoffroy, frère du duc d'Angoulême. Hugues Lebrun amenait avec lui ses deux fils, Geoffroy de Lusignan, déjà célèbre par sa bravoure, et Guy de Lusignan, que la fortune devait plus tard élever au trône de Jérusalem.

Aidés de ses renforts, les guerriers chrétiens qui restaient à la garde de la Syrie entreprirent plusieurs expéditions contre les musulmans. Dans une de ces expéditions, Noureddin fat surpris et vaincu sur le territoire de Tripoli, en un lieu que les chroniques appellent la « Boquée. » Les auteurs arabes rapportent la prière que le sultan de Damas adressa au Dieu de Mahomet pendant le combat et dans laquelle il se plaignait d'être abandonné par son armée. Après sa défaite, il écrivit, disent les mêmes historiens, à tous « les hommes pieux et dévots. » Sa lettre, qui fut lue dans les chaires des mosquées, réveilla l'enthousiasme des soldats de l'islamisme, et tous les émirs de la Syrie et de la Mésopotamie accoururent sous ses drapeaux. Noureddin fondit sur le territoire d'Antioche, et reprit la forteresse de Harenc. Non loin de cette forteresse, une grande bataille se livra, dans laquelle les chrétiens furent vaincus, plusieurs de leurs princes faits prisonniers. Parmi ces derniers, on remarquait Raymond, comte de Tripoli, que les musulmans appelaient le « Satan des Francs, » et Bohémond III, prince d'Antioche, qui alla rejoindre dans les prisons d'Alep son prédécesseur Renaud de Châtillon, retenu en captivité depuis plusieurs années.

A la suite de cette victoire, les musulmans s'emparèrent de Panéas, et firent plusieurs incursions dans la Palestine. Tous ces revers des chrétiens donnaient à Noureddin la facilité de suivre sans péril ses entreprises contre l'Egypte. Chirkou avait reconnu les richesses de ce pays et la faiblesse de son gouvernement. Revenu à Damas, il fit adopter à Noureddin le projet de réunir cette riche contrée à son empire. Le sultan de Syrie envoya des ambassadeurs au calife de Bagdad, non point pour lui demander des secours, mais pour donner un motif religieux à son entreprise. Depuis plusieurs siècles les califes de Bagdad et du Caire étaient divisés par une haine implacable : chacun d'eux se vantait d'être le vicaire du prophète, et regardait son rival comme l'ennemi de Dieu. Dans les mosquées de Bagdad, on maudissait les califes d'Egypte et leurs sectateurs ; dans celles du Caire, on dévouait aux puissances de l'enfer, les Abbassides et leurs partisans.

Année [1165]

Le calife de Bagdad n'hésita point à se rendre aux voeux de Noureddin. Tandis que le sultan de Syrie ne s'occupait que d'étendre son empire, le vicaire du prophète cédait à l'ambition de présider seul à la religion musulmane. Il chargea les imans de prêcher la guerre contre les fatimides, et promit les délices du paradis à tous ceux qui prendraient les armes dans la sainte expédition. A la voix du calife, un grand nombre de fidèles musulmans accouraient sous les drapeaux de Noureddin, et Chirkou, par les ordres du sultan, se préparait à retourner en Egypte à la tête d'une puissante armée.

Le bruit de ces préparatifs se répandit dans tout l'Orient et surtout en Egypte, où il causa les plus vives abîmes. Amaury, qui était revenu dans ses états, reçut à Jérusalem des ambassadeurs de Chaver chargés de solliciter ses secours et son alliance contre les entreprises de Noureddin. Les états du royaume de Jérusalem s'étant assemblés à Naplouse, le roi leur exposa les avantages d'une nouvelle expédition en Egypte. Un impôt extraordinaire fut levé pour une guerre sur laquelle on fondait les plus grandes espérances, et bientôt l'armée chrétienne partit de Gaza pour aller combattre sur les bords du Nil les troupes de Noureddin.

Année [1166]

Pendant ce temps-là, Chirkou traversait le désert, où il courut les plus grands dangers. Une violente tempête le surprit dans sa marche ; tout à coup le ciel s'obscurcit, et la terre que foulaient les Syriens fut semblable à une mer orageuse. Des flots de sable étaient emportés par les vents, et s'élevaient en tourbillons ou formaient des montagnes mouvantes qui dispersaient, entraînaient, engloutissaient les hommes et les chevaux. Dans cette tempête, l'armée syrienne abandonna ses bagages, perdit ses provisions et ses armes, et, lorsque Chirkou arriva sur les bords du Nil, il n'avait pour sa défense que le souvenir de ses premières victoires. Il eut soin de cacher la perte qu'il venait d'éprouver, et les débris d'une armée dispersée par la tempête suffirent pour jeter l'effroi dans toutes les villes d'Egypte.

Année [1167]

Le vizir Chaver, épouvanté de l'approche des Syriens, envoya de nouveaux ambassadeurs aux chrétiens pour leur promettre d'immenses richesses et les presser de hâter leur marche. De son côté, le roi de Jérusalem députa auprès du calife d'Egypte Hugues de Césarée, et Foulcher, chevalier du Temple, pour obtenir la ratification du traité d'alliance. Les députés d'Amaury furent introduits dans un palais où jamais on n'avait vu entrer un chrétien (5). Après avoir traversé plusieurs galeries remplies de gardes maures, un grand nombre de salles et de cours où resplendissaient toutes les merveilles de l'Orient, ils arrivèrent dans l'espèce de sanctuaire où les attendait le calife, assis sur un trône tout éclatant d'or et de pierreries. Chaver, qui les conduisait, se prosterna aux genoux de son maître, et le supplia d'accepter le traité d'alliance fait avec le roi de Jérusalem. Le commandant des croyants, toujours docile aux volontés du dernier de ses esclaves, fit un signe d'approbation et tendit sa main nue aux députés chrétiens, en présence de ses officiers et de ses courtisans, qu'un spectacle aussi nouveau remplissait de douleur et de surprise.

Bientôt l'armée des Francs s'approcha du Caire ; mais, comme la politique d'Amaury était de faire durer la guerre pour prolonger son séjour en Egypte, il négligea les occasions d'attaquer les Syriens avec avantage, et leur donna le temps de réparer leurs forces. Après les avoir laissés plusieurs jours en repos, il leur livra enfin bataille dans l'Ile de Maallé, non loin de la ville du Caire, enleva leurs retranchements, mais ne poursuivit point sa victoire, Dans sa retraite vers la haute Egypte, Chirkou s'efforça de réveiller l'ardeur des soldats de Noureddin. Ceux-ci se rappelaient tous les maux qu'ils avaient éprouvés dans le passage du désert : ce souvenir, encore récent, et les premiers succès des chrétiens semblaient abattre leur courage, lorsqu'un des lieutenants de Chirkou s'écria dans un conseil des émirs : « Vous qui craignez la mort ou l'esclavage, retournes en Syrie ; allez dire à Noureddin, qui vous a comblés de ses bienfaits, que vous abandonnes l'Egypte aux infidèles, pour vous enfermer dans vos sérails avec des femmes et des enfants » (6). Ces paroles ranimèrent le zèle et le fanatisme des guerriers de Damas. Les Francs et les égyptiens qui poursuivaient l'armée de Chirkou furent vaincus dans une bataille, et forcés d'abandonner en désordre les collines de Baben. Le général de Noureddin, profitant de sa victoire, alla mettre une garnison dans Alexandrie, qui avait ouvert ses portes aux Syriens, et revint assiéger la ville de Koutz, capitale de la Thébaïde. L'habileté avec laquelle Chirkou avait discipliné son armée et disposé l'ordre du dernier combat, ses marches et ses contremarches dans les plaines et les vallées de l'Egypte, depuis le tropique jusqu'à la mer, annonçaient les progrès des musulmans de Syrie dans la tactique militaire, et faisaient d'avance connaître aux chrétiens l'ennemi qui devait bientôt borner le cours de leurs victoires et de leurs conquêtes.

Les Turcs se défendirent pendant plusieurs mois dans Alexandrie contre les séditions des habitants et contre les attaques multipliées des chrétiens. Ils obtinrent à la fin une capitulation honorable, et, comme leur armée s'affaiblissait chaque jour par la disette et la fatigue, ils se retirèrent une seconde fois à Damas, après avoir fait payer chèrement la tranquillité passagère qu'ils laissaient aux peuples d'Egypte.

Délivré de ses ennemis, le vizir Chaver se hâta de renvoyer les chrétiens, dont il redoutait la présence. Il s'engagea à payer au roi de Jérusalem un tribut annuel de cent mille écus d'or, et consentit à recevoir une garnison dans le Caire. Il combla de riches présents les chevaliers et les barons ; les soldats même eurent part à ses largesses, proportionnées à la crainte que lui inspiraient les Francs. Les guerriers chrétiens revinrent à Jérusalem, emportant avec eux des richesses dont la vue éblouit le peuple et les grands, et dut leur inspirer une autre pensée que celle de défendre l'héritage de Jésus-Christ (7).

Tandis qu'Amaury revenait vers sa capitale, l'aspect de ses provinces montagneuses et stériles, la pauvreté de ses sujets, les étroites limites de son royaume, lui fusaient regretter d'avoir manqué l'occasion de conquérir un grand empire. A son retour, il épousa une nièce de l'empereur Manuel. Tandis que le peuple et la cour se livraient à la joie et formaient des voeux pour la prospérité de son royaume et de sa famille, une seule pensée l'occupait nuit et jour et le suivait au milieu des fêtes. Les richesses du calife du Caire, la population et la fertilité de l'Egypte, ses nombreuses flottes, la commodité de ses ports, se présentaient sans cesse à l'esprit d'Amaury.

Il voulut d'abord mettre à profit, pour l'exécution de ses projets, l'union qu'il venait de contracter, et fit partir pour Constantinople des ambassadeurs chargés d'engager Manuel à l'aider dans la conquête de l'Egypte. Manuel applaudit aux projets du roi de Jérusalem ; il promit de lui envoyer des flottes et de partager les périls et la gloire d'une entreprise qui devait intéresser le monde chrétien. Alors Amaury ne craignit plus d'annoncer hautement ses desseins et convoqua les barons et les grands de son royaume. Dans cette assemblée, où l'on proposa de marcher vers l'Egypte, les plus sages, parmi lesquels on remarqua le grand maître du Temple (Bertrand de Blanquefort), déclarèrent hautement qu'une telle guerre était injuste.
« Les chrétiens, disaient-ils, ne devaient point donner aux musulmans l'exemple de la violation des traités. Il était facile de conquérir l'Egypte, difficile de la conserver. On n'avait rien à craindre de la puissance égyptienne, et tout à redouter de Noureddin ; c'était contre ce dernier qu'il fallait réunir toutes les forces du royaume. L'Egypte devait appartenir à celui qui resterait le maître de la Syrie ; il n'était pas sage de hâter les faveurs de la fortune, et d'envoyer des armées dans un pays dont on ne ferait qu'ouvrir les portes au fils de Zenghi, comme on lui avait déjà ouvert les portes de Damas. On sacrifiait les villes chrétiennes, Jérusalem elle-même, à l'espoir de conquérir une contrée lointaine. Déjà Noureddin, profitant du moment où le roi de Jérusalem était occupé sur les bords du Nil, s'était emparé de plusieurs places qui appartenaient aux chrétiens. Bohémond, prince d'Antioche, Raymond, comte de Tripoli, avaient été faits prisonniers de guerre, et gémissaient dans les fers des musulmans, victimes d'une ambition qui avait entraîné le roi de Jérusalem loin de son royaume, loin des colonies chrétiennes, dont il devait être l'appui et le défenseur » (8).

Les chevaliers et les barons qui s'exprimaient de la sorte ajoutaient que la vue seule de l'Egypte ne manquerait pas de corrompre les guerriers chrétiens, et d'amollir le courage et le patriotisme des habitants et des défenseurs de la Palestine. Ces discours pleins de sagesse ne purent convaincre ni le roi de Jérusalem ni les partisans de la guerre, parmi lesquels se faisait remarquer le grand maître des hospitaliers, qui avait épuisé les richesses de son ordre par de folles dépenses, et levé des troupes dont il avait assigné la solde sur les trésors de l'Egypte. Le plus grand nombre des seigneurs et des chevaliers, que la fortune semblait attendre sur les bords du Nil pour leur distribuer ses faveurs, se laissèrent aisément entraîner à la guerre, et n'eurent point de peine à regarder comme leurs ennemis les souverains d'un pays qui leur offrait un immense butin.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Nous ayons remarqué que la domination de la Syrie était attachée à la possession des villes de Damas et d'Alep. Les chrétiens ne purent jamais y être les maîtres, parce qu'ils ne possédèrent jamais ces deux villes.
2. On trouvera au tome IV de la Bibliothèque des Croisades le tableau fort intéressant qu'un auteur arabe fait des qualités de Noureddin. Ce portrait est d'autant plus curieux, qu'il nous tient d'un homme qui était contemporain de ce prince et qui avait du le bien connaître. L'historien arabe est surtout curieux lorsqu'il nous parle des soins que prit le sultan de soumettre les émirs eux-mêmes aux lois de la Justice.
3. Guillaume de Tyr, en racontant ce fait, cite un vers latin :
« Non habet eventus sordida proeda bonos »
Le vieux traducteur Dupréau a rendu ainsi ce vers :
« De proie avare et sordide butin,
N'advient jamais que bonne en soit la fin. »
Alboufarage, dans sa Chronique Syriaque, fait mention de ce trait si honteux pour les Templiers.
4. Les notions les plut justes sur l'état déplorable de l'Egypte à cette époque nous sont fournies par les auteurs arabes. Nous y renvoyons (Bibliothèque des Croisades, t IV).
5. Guillaume de Tyr est le seul des hitlériens latins que nous ayons consulté avec fruit sur les guerres d'Egypte.
6. Nous suivons ici le récit de l'auteur arabe Ibn-Alatirr (Voyez au t. Il de la Bibliothèque des Croisades, $ 25).

7. Cette campagne, ainsi que celle qui précède et celle qui suit, a été longuement rapportée par les auteurs arabes, dont plusieurs étaient contemporains. Les principaux sont Ibn-Aboutaï, originaire d'Alep, et Ibn-Alatir, l'un et l'antre fort bien instruits des événements. Leur récit sert à éclaircir celui des Latins. Nous avons cru devoir nous borner ici à présenter les résultats généraux ; mais on trouvera les détails dans le tome II de la Bibliothèque des Croisades, $ 25 et suivantes. M. Reinaud a rassemblé tout ce que les Arabes nous offrent de curieux et d'Intéressant sur l'époque. Parmi les auteurs latins qui ont parlé sur le même sujet, on doit citer principalement Guillaume de Tyr, livre XVII ; Il n'alla pas lui-même en Egypte ; mais il vivait an temps de ces expéditions, et connaissait les chefs de l'armée chrétienne.
8. Ce qu'il y a de curieux, c'est que le discours qu'on voit ici dans la bouche des barons, les auteurs arabes le mettent dans celle du rot. A les en croire, le roi ne se porta à cette expédition que comme malgré lui. (Bibliothèque des Croisades, t IV).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1168-1186

[1168]
Tandis qu'on pressait à Jérusalem les préparatifs de l'expédition, des projets semblables occupaient les émirs et le conseil de Noureddin. A son retour des bords du Nil, Chirkou avait annoncé au prince de Damas « que le gouvernement du Caire manquait d'officiers et de soldats ; que la guerre civile, l'avidité des Francs et la présence des Syriens avaient affaibli et ruiné la puissance des Fatimides. Le peuple égyptien, ajoutait l'ambitieux émir, accoutumé à changer de maître, n'était attaché ni au calife, qu'il ne connaissait point, ni au vizir, qui lui attirait toutes sortes de calamités. Ce peuple, longtemps troublé par ses propres discordes, ne soupirait qu'après le repos, et semblait disposé à reconnaître toute domination qui le protégerait contre ses ennemis et contre lui-même. Les chrétiens ne connaissaient que trop l'état de décadence de l'empire du Caire, toute leur politique était de s'en emparer ; il fallait donc les devancer dans leurs projets, et ne pas dédaigner une conquête que la fortune offrait en quelque sorte à la première puissance qui se présenterait en Egypte. »

Ainsi le roi de Jérusalem et le sultan de Damas avaient la même pensée et formaient les mêmes desseins. Dans les églises des chrétiens, comme dans les mosquées des musulmans, on adressait au ciel des prières pour le succès de la guerre qu'on allait porter sur les bords du Nil. Chacune des deux puissances rivales cherchait à légitimer ses projets et ses démarches ; à Damas, on accusait le calife d'Egypte d'avoir contracté une alliance impie avec les disciples du Christ, et à Jérusalem on disait que le vizir Chaver, manquant à la foi des serments, entretenait une correspondance perfide avec Noureddin.

Les chrétiens furent les premiers à violer les traités. A la tète d'une nombreuse armée, Amaury se mit en marche, et parut en ennemi devant Bilbéis qu'il avait promise aux chevaliers de Saint-Jean, pour prix de l'ardeur et du zèle qu'ils montraient dans cette expédition. Cette ville, située sur la rive droite du Nil, fut prise d'assaut, et toute la population passée au fil de l'épée ; car moins on avait de motifs pour commencer cette guerre, plus on la poursuivait avec fureur.
Les malheurs de Bilbéis jetèrent la consternation dans toute l'Egypte ; le peuple s'irrita au récit des cruautés exercées par les Francs, prit les armes et chassa du Caire la garnison chrétienne. Chaver rassembla des troupes dans les provinces, fortifia la capitale, et, pour réveiller dans les peuples le courage du désespoir, fit mettre le feu à l'ancienne Fostat (9) dont l'incendie dura plus de six semaines. Le calife du Caire implora de nouveau les armes de Noureddin, et lui envoya dans une lettre les cheveux des femmes de son sérail, gage de sa confiance et signal de sa détresse profonde. Le sultan de Damas se rendit avec joie aux prières du calife d'Egypte, et, comme son armée était prête à se mettre en marche, il donna l'ordre à Chirkou de traverser le désert et d'accourir sur les bords du Nil.

Si, après la prise dé Bilbéis, le roi de Jérusalem s'était rapidement porté sur le Caire, il aurait pu prévenir ses ennemis et s'emparer de la capitale ; mais, par une politique qu'on ne peut expliquer et comme si tout à coup il eût été lui-même effrayé de son entreprise, ce prince, qui avait méprisé les traités et ne voulait rien devoir qu'à la victoire, écouta les ambassadeurs du calife, dont la voix suppliante s'adressait tantôt à sa pitié, tantôt à son avarice. Amaury n'était pas moins entraîné par l'amour de l'argent que par l'ambition des conquêtes, et l'offre d'une somme exorbitante suffit pour l'arrêter dans sa marche et lui faire suspendre les hostilités. Tandis qu'il attendait les trésors annoncés et qu'il prêtait l'oreille aux propositions de ceux auxquels il avait lui-même manqué de foi, les égyptiens achevaient leurs préparatifs de défense : on relevait les fortifications des villes, le peuple s'assemblait en armes. Les Francs, environnés d'ennemis, attendirent vainement la flotte que les Grecs devaient leur envoyer. Enfin, après un mois de négociations, dans lesquelles le vizir n'épargna ni les flatteries, ni les fausses protestations, Amaury, au lieu de recevoir les trésors qu'on lui promettait et de voir arriver des auxiliaires, apprit tout à coup que Chirkou entrait pour la troisième fois en Egypte, à la tête d'une armée formidable (10).

Année [1169]

Ce fut alors seulement qu'il reconnut le piège dans lequel il était tombé, il vola au-devant des Syriens pour les combattre ; mais leur chef évita sa rencontre et se joignit au égyptiens. Les chrétiens ne pouvaient résister à deux armées réunies. Des lors toutes les négociations furent rompues, on menaça ceux qu'on flattait naguère ; l'Egypte n'offrit plus ses trésors, mais montra ses soldats irrités. Le roi de Jérusalem, attaqué de toutes parts, précipita sa retraite vers le désert ; et rentra dans son royaume, avec la honte d'avoir échoué dans une guerre que le succès seul pouvait lui faire pardonner, et qui paraissait d'autant plus injuste qu'elle avait été mal conduite et qu'elle était malheureuse.

Non-seulement les chrétiens avaient à regretter les avantages qu'ils retiraient d'un pays voisin et tributaire, mais cette riche contrée, dont ils s'étaient fermé l'accès, allait passer entre les mains du plus redoutable de leurs ennemis, dont elle devait accroître la puissance. Chirkou fit arborer ses drapeaux sur les tours du Caire ; l'Egypte, qui croyait recevoir un libérateur, ne vit bientôt qu'un conquérant. Le vizir Chaver paya de sa vie les maux qu'il avait attirés sur sa patrie : il fut tué dans le camp même de Chirkou, et son autorité devint le partage du vainqueur. Le calife, qui, pour se sauver lui-même, avait demandé la tête de son premier ministre, lui donna pour successeur le général de Noureddin, qu'il appela dans ses lettres le « prince victorieux. » C'est ainsi que le monarque avili de l'Egypte se jouait de ses propres faveurs, en flattant un homme qu'il ne connaissait point et dont il avait peut-être souhaité la mort : image de l'aveugle fortune, qui répand au hasard les biens et les maux, et voit avec la même indifférence ses favoris et ses victimes.

Deux mois après son élévation, Chirkou mourut subitement. Pour le remplacer, le calife choisit le plus jeune des émirs de l'armée de Noureddin. Saladin, à peine âgé de trente ans, quoiqu'il se fût distingué au siège d'Alexandrie, n'avait point encore de renommée ; mais bientôt son nom devait occuper l'Orient et l'Occident. Il était neveu de Chirkou et fils d'Ayoub ; son oncle et son père avaient quitté les montagnes sauvages du Kurdistan pour servir les puissances musulmanes de la Mésopotamie, et s'étalent attachés à la fortune des Atabeks, quelque temps avant la seconde croisade. Saladin, dans sa jeunesse, aima la dissipation et les plaisirs, et resta longtemps étranger aux soins de la politique et de la guerre ; mais, arrivé aux dignités suprêmes, il changea sa conduite et réforma sers moeurs ; jusqu'alors il semblait fait pour les loisirs et l'obscurité d'un sérail (11) ; tout à coup on vit en lui uni homme nouveau, qui paraissait né pour l'empire : sa gravité inspira le respect aux émirs ; ses libéralités lui attirèrent les suffrages de l'armée ; l'austérité de sa dévotion le rendait cher à tous les vrais croyants.

Année [1170]

Les Francs, qui ne voyaient point dans Saladin un ennemi redoutable, n'avaient pas encore renoncé à leurs projets sur l'Egypte. La flotte grecque, vainement attendue pendant l'expédition précédente, arriva enfin dans le port de Ptolémaïs. Dès lors on résolut de retourner sur les bords du Nil. La flotte et l'armée chrétienne, commandées par le roi de Jérusalem, allèrent mettre le siège devant la ville de Damiette. Là, les chrétiens perdirent la moitié de leurs soldats, moissonnés par la famine ou le fer de l'ennemi, et tous leurs vaisseaux, brûlés par le feu grégeois ou dispersés par la tempête ; ils se virent enfin obligés de renoncer à leur entreprise, après cinquante jours d'un siège où leurs chefs furent accusés de manquer à la fois de courage, de prudence et d'habileté. Ainsi l'opiniâtreté d'Amaury à poursuivre une guerre malheureuse ne fit que servir les progrès des musulmans, et dut rappeler aux Francs de la Palestine ces paroles que les prophètes répétaient aux Hébreux : « Fils d'Israël, ne dirigez ni vos regards ni vos pas vers l'Egypte. »

Comme les députés qu'on avait envoyés en Occident étaient revenus en Syrie sans, espérance de secours, le roi de Jérusalem plaça tout son espoir dans les Grecs, et partit pour Constantinople, laissant, ainsi qu'il le disait lui-même, à Jésus-Christ, dont il était le ministre, « le soin de gouverner son royaume. » Les chroniques contemporaines s'étendent longuement sur la brillante réception que reçut Amaury à la cour de Byzance, mais elles ne font point connaître les traités conclus avec Manuel, qui restèrent d'ailleurs sans exécution. Quand le roi retourna à Jérusalem, il trouva son royaume de toutes parts menacé par les forces toujours croissantes de Noureddin.

Si la guerre avait cessé un moment ses ravages, cet intervalle de paix n'était dû qu'à un horrible fléau qui venait de désoler la Syrie. Un tremblement de terre avait ébranlé toutes les cités : Tyr, Tripoli, Antioche, Emèse, Alep, n'offraient plus que des pierres entassées ; la plupart des places fortes virent tomber leurs plus solides remparts, et perdirent à la fois leurs habitants et leurs défenseurs. Chaque prince, chaque peuple, occupé de ses alarmes et de ses calamités, ne songea plus à s'armer contre ses voisins, et « la crainte des jugements de Dieu, » dit Guillaume de Tyr, devint comme un traité de paix entre les chrétiens et les musulmans.

Année [1171]

Cependant Saladin achevait de soumettre l'Egypte à l'empire de Noureddin ; et, pour qu'il ne manquât rien à sa conquête, il réussit à réformer les opinions religieuses du peuple vaincu. L'autorité des Fatimides fut abolie, et peu de temps après, le calife Aded, toujours invisible dans son palais, mourut sans savoir qu'il avait perdu sa puissance. Les chrétiens accusèrent alors Saladin de l'avoir tué de sa propre main (12) ; mais aucun des historiens musulmans n'a révélé cet horrible secret de la politique orientale. Les trésors du calife servirent à apaiser les murmures du peuple et des soldats. La couleur noire des Abbassides remplaça la couleur blanche des enfants d'Ali, et le nom du calife de Bagdad fut seul prononcé dans les mosquées. La dynastie des Fatimides, qui régnait depuis plus de deux siècles, et pour laquelle on avait versé tant de sang, s'éteignit dans un seul jour, et ne trouva pas un défenseur. Dès lors les musulmans d'Egypte et de Syrie n'eurent qu'une même religion et qu'une seule cause à défendre.
Saladin n'avait plus rien à redouter de ses ennemis ; mais une fortune aussi rapide, une aussi grande puissance, devaient exciter à la fois la jalousie de ses rivaux et les défiances de son maître. Le souverain de Damas ne jetait plus que des regards inquiets sur une conquête qui avait fait sa joie. On doit croire néanmoins que Saladin ne songea point d'abord à l'empire ; mais telle était la position où les circonstances l'avaient placé, qu'il ne fut plus le maître de choisir le parti qu'il avait à prendre : le pouvoir suprême qu'on l'accusait de vouloir usurper devint pour lui comme le seul moyen qui lui restât de se sauver. C'est un spectacle curieux de voir dans les historiens arabes comment le sultan de Damas et le fils d'Ayoub emploient tour à tour le mensonge et la dissimulation, l'un pour prévenir les projets d'un lieutenant infidèle, l'autre pour échapper aux soupçons d'un maître irrité. Noureddin, afin de faire sortir Saladin de l'Egypte, où il était tout-puissant, l'appela plusieurs fois en Syrie, pour l'associer, disait-il, à ses entreprises contre les chrétiens ; Saladin, feignant d'obéir, traversait le désert, ravageait les frontières de l'Idumée, et se hâtait de retourner sur les bords du Nil, alléguant tantôt une nouvelle conquête à faire en Nubie ou vers la mer Rouge, tantôt un soulèvement à réprimer dans quelques villes égyptiennes. Cependant la ruse et la perfidie ne pouvaient longtemps suffire à cacher les secrets desseins d'une ambition impatiente ou d'une autorité jalouse, et la guerre, avec tous ses périls, allait éclater, lorsqu'on apprit tout à coup la mort de Noureddin.

Année [1174]

Ce prince mourut à Damas en 1174. Il ne laissait qu'un fils « Malek Saleh Ismaël, » encore dans l'adolescence et incapable de gouverner. Une mort si brusque et si imprévue jeta tous les peuples de la Syrie dans une extrême agitation. Depuis Damas jusqu'à Mossoul, il n'y avait pas une cité, un sultan ou un émir qui ne songeât à profiter de ce grand événement pour recouvrer son indépendance, pour reprendre son ancienne domination ou s'en faire une nouvelle. Les états voisins des colonies chrétiennes ne dédaignèrent point, en cette occasion, l'alliance des Francs ; ils conclurent avec eux des traités, et s'engagèrent même à leur payer des tributs, à condition qu'on ferait la guerre à Saladin ; car tout le monde avait les yeux sur le redoutable conquérant de l'Egypte, à qui on supposait, avec raison, la pensée de se mettre à la plaça de Noureddin et de s'emparer du puissant empire des Atabeks.

Amaury assiégea Panéas, tombée précédemment au pouvoir de Noureddin ; il pressa d'abord le siège avec vigueur ; mais les émirs qui gouvernaient alors Damas lui offrirent une somme considérable, s'il renonçait à son entreprise. Ils le menaçaient en même temps d'appeler à leur secours Saladin et de livrer la Syrie au fils d'Ayoub. Amaury accepta l'or qu'on lui proposait, et, de plus, obtint la liberté de vingt chevaliers chrétiens, retenus en captivité chez les musulmans. A peine rentré à Jérusalem, il tomba malade, et mourut sans rien prévoir des grandes révolutions dont son règne devait être suivi.

Nous ne quitterons point Amaury sans dire quelques mots de la situation où il laissait le royaume. On peut voir dans les Assises de Jérusalem qu'à cette époque, les villes et les diverses baronnies de la terre sainte devaient, pour le service de l'état, plus de quatre mille chevaliers et près de six mille sergents d'armes, ce qui pouvait former une armée de douze à quinze mille hommes, dans les temps ordinaires. Les Assises ne parlent point des templiers, des hospitaliers, ni des autres ordres militaires dont la milice s'accroissait et devenait chaque jour plus redoutable. Il faut ajouter que toutes les villes du royaume avaient des remparts et des tours gardés par les habitants ; sur toutes les frontières du pays, sur toutes les avenues de Jérusalem, s'élevaient des forteresses remplies d'armes et de soldats ; les montagnes de la Judée, les revers du Liban, les pays de Moab et de Galaad avaient, en outre, des cavernes ou des grottes fortifiées et transformées en places de guerre ; les ressources pécuniaires ne manquaient point : les pèlerinages, l'industrie et le commerce maritime avaient attiré beaucoup de richesses ; la plupart des villes de la côte étaient florissantes. Dès la troisième année de son règne, Amaury assembla à Naplouse le patriarche et les évêques, les grands et le peuple : les besoins du royaume furent exposés dans cette assemblée ; on arrêta, d'un commun accord, que tout le monde, sans exception, paierait le dixième de ses propriétés mobilières pour le service de l'état. Il existait d'autres taxes qu'on acquittait régulièrement, et Guillaume de Tyr nous dit que le roi Amaury ne négligeait aucune occasion de recourir à la richesse de ses sujets.
Pourquoi donc le royaume de Jérusalem était-il chaque jour moins redouté de ses voisins ?
Comment les fils et les successeurs des premiers soldats de la croix, avec tout ce qui fait d'ordinaire la force, la gloire et le salut des nations, étaient-ils réduits à trembler devant des ennemis que leurs pères avaient vaincus sans avoir ni armées, ni solde, ni places fortes ?
Comment enfin un gouvernement fondé par la victoire et pourvu de tout ce qu'il fallait pour se défendre conservait-il avec tant de peine des villes et des provinces conquises naguère par des rois pauvres et par quelques chevaliers qui n'avaient que leur épée ?
Un historien, Jacques de Vitry, fait remarquer à ce sujet que les moeurs, les caractères, les vertus belliqueuses, tout avait dégénéré : les héros de la croix avaient disparu, et les hommes qui sortaient de cette race illustre étaient comme le marc impur qui sort de l'olive, ou comme la rouille qui provient du fer.
Le fils et le successeur d'Amaury, qui n'était pas encore en âge de gouverner, reçut l'onction royale, et, sous le nom de Baudouin IV, fut couronné dans l'église du Saint-Sépulcre.
L'historien Guillaume de Tyr, qui avait été chargé de son éducation, nous parle des dispositions heureuses qu'il apporte à l'étude de l'histoire et des lettres. Dès son enfance, il aimait la gloire, la vérité et la justice ; mais ces bonnes qualités furent perdues pour le royaume, car la lèpre qui le dévorait le condamnait à ne jamais régner par lui-même. Aussi l'histoire contemporaine n'a-t-elle trouvé d'autre titre ou d'autre nom à lui donner que celui de « roi mesel, » ou « roi lépreux. »
Deux hommes se disputèrent la régence : Milon de Plancy, et Raymond, comte de Tripoli. Le premier, noble champenois, était seigneur de l'Arabie Sobal ; il avait dirigé la politique d'Amaury, et prétendait diriger encore celle de son fils. Milon de Plancy avait la réputation d'un homme dissolu et méchant ; il était d'une arrogance insupportable et d'une présomption excessive ; jaloux de toute espèce d'autorité, il ne souffrait pas qu'on approchât du trône et qu'on exerçât quelque influence à la cour et dans l'état, ce qui l'avait rendu odieux aux grands et aux petits. Au reste, l'histoire du temps ne parle de lui en cette occasion que pour nous dire qu'il fut trouvé percé de plusieurs coups d'épée dans une rue de Ptolémaïs ; et nous-mêmes nous n'en parlons ; que pour faire voir en quelles mains était tombé l'héritage de Jésus-Christ.

Raymond, quatrième descendant du fameux Raymond de Saint-Gilles, avait la bravoure, l'activité, l'ambition du héros dont il tirait son origine, et surtout cet indomptable caractère qui, dans les temps difficiles, irrite les passions et provoque des haines implacables. Guillaume de Tyr nous dit qu'il avait employé le temps de sa captivité à s'instruire et qu'il était lettré ; mais, dans les affaires, la vivacité de son esprit l'aidait encore mieux que son savoir. Ses longs malheurs ne lui avaient point enseigné le néant des grandeurs humaines : plus impatient de régner sur les chrétiens que de vaincre les infidèles, Raymond regardait le droit de commander aux hommes comme le seul prix des maux qu'il avait soufferts ; il demandait avec hauteur la récompense de ses services, de ses travaux, et ne voyait le triomphe de la justice, le salut du royaume que dans sa propre élévation. Nommé à la régence et sans cesse obligé de se défendre contre les passions jalouses qui le poursuivaient, nous le trouvons à peine occupé des soins du gouvernement. L'histoire contemporaine ne parle guère que des inimitiés qu'il s'était attirées et des craintes qu'il inspirait au roi Baudouin.

Tandis que Jérusalem restait presque sans chef et sans direction, le fils de Noureddin, à peu près du même âge que Baudouin IV et faible de corps comme lui, se trouvait à Damas entouré d'une foule d'émirs qui se disputaient son autorité, et qui régnaient en son nom. Saladin se déclara d'abord pour « Malek Saleh, » et prit parti contre les émirs, qu'il accusait, d'opprimer le jeune prince. A la fin ceux-ci, moitié crainte, moitié séduction, appelèrent le fils d'Ayoub à Damas. Une fois qu'il fut maître de la capitale, son armée victorieuse et l'or pur, appelé « obrysum, » qu'il tirait de l'Egypte, lui soumirent les autres cités de la Syrie. Guillaume de Tyr fait remarquer à ce sujet qu'en ce temps-là il n'y avait point, parmi les musulmans et même parmi les chrétiens, de moyen plus efficace pour subjuguer les coeurs, que de répandre l'or à pleines mains. En vain les partisans de la famille de Noureddin, dans leur désespoir, invoquèrent les armées de Mossoul et les poignards du Vieux de la Montagne ; Saladin triompha de tous les obstacles. Sa politique fut de persuader aux vrais croyants que toute son ambition était de défendre la cause de l'islamisme. Comme il s'annonçait pour succéder à la mission apostolique de Noureddin et de Zenghi, on crut facilement qu'il devait aussi succéder à leur puissance. Le calife de Bagdad lui donna, au nom du prophète, la souveraineté des villes conquises, par ses armes, et n'excepta pas même la ville d'Alep, où l'héritier de Noureddin avait trouvé un dernier asile. Dès lors, Saladin fut proclamé sultan de Damas et du Caire, et la prière se fit en son nom dans toutes les mosquées de la Syrie et de l'Egypte.

Nous ne savons pas quels moyens employèrent alors les Francs pour arrêter les progrès de Saladin. Guillaume de Tyr nous apprend que, sous la conduite du comte de Tripoli et du roi de Jérusalem, ils entreprirent plusieurs excursions au delà du Liban : dans la première, ils s'avancèrent jusqu'à Darie, à cinq milles de Damas ; dans la seconde, partis du territoire de Sidon, ils pénétrèrent dans la riche vallée de « Baccar » (aujourd'hui Bekaa), alors pays fertile, maintenant triste solitude, et descendirent jusqu'à Balbek (13). L'armée chrétienne revint à Tyr, chargée de butin, amenant des troupeaux de boeufs et de moutons, mais sans avoir combattu l'ennemi. Pendant ce temps-là, Saladin remportait d'utiles victoires, s'emparait des cités et des provinces, et fondait presque sans résistance la redoutable dynastie des Ayyoubides.

Année [1178]

Dans l'année 1178, Renaud de Châtillon, resté longtemps captif à Alep, racheta sa liberté et reparut parmi les chrétiens. La destinée aventureuse de Renaud est une des pages les plus curieuses de cette histoire, et nous fait très-bien connaître cette chevalerie errante que les croisades conduisaient en Orient. Renaud de Châtillon était arrivé en Syrie avec Louis le Jeune, et s'était attaché au service du prince d'Antioche. Constance, femme de Raymond de Poitiers, avait remarqué la beauté et les manières chevaleresques de Renaud, et, lorsque Raymond eut perdu la vie sur le champ de bataille, la princesse d'Antioche ne voulut pas prendre d'autre époux que le jeune chevalier venu du pays des Francs. Renaud, appelé ainsi à gouverner une principauté, se rendit odieux à son peuple par de violents démêlés avec le patriarche Amaury, par la guerre cruelle qu'il fit à l'île de Chypre, et par plusieurs excursions peu dignes d'un chevalier chrétien. Dans une de ces entreprises, il tomba entre les mains des infidèles, et ce fut Ayoub, père de Saladin, qui le fit prisonnier. Lorsqu'il sortit de captivité, sa femme Constance n'était plus, et le jeune Bohémond, fils de Raymond, occupait le trône d'Antioche. Renaud se rendit à Jérusalem, où le souvenir de ses exploits et le récit de ses malheurs le firent accueillir du roi et des barons. Il épousa, en secondes noces, la veuve de Homfroi ou Onfroi de Thoron, qui lui donna la seigneurie de Crac et de Montréal. Renaud de Châtillon avait un caractère bouillant et impétueux ; jamais son ardeur belliqueuse ne respecta ni les lois ni les traités. Dans un temps où l'imprudence d'un seul homme pouvait tout perdre, cette ardeur sans frein, que l'âge et l'infortune n'avait point tempérée, pouvait amener de grands malheurs. Nous verrons plus tard comment Renaud rompit une trêve faite avec Saladin, et précipita le royaume dans une guerre où s'éteignit la gloire du nom chrétien.

A peu près dans le même temps, on vit débarquer à Sidon un jeune marquis de Montferrat, surnommé Longue-épée. Il venait pour épouser la princesse Sybille, fille d'Amaury et soeur aînée de Baudouin IV. Le marquis de Montferrat avait des liens de parenté avec le roi de France, avec l'empereur d'Allemagne, et avec les plus puissants monarques de la chrétienté. On était persuadé, à Jérusalem, que des alliances avec les plus nobles familles d'Occident serviraient efficacement la cause des colonies latines, et que rien n'était plus propre à réveiller l'ardeur des guerres saintes. Le roi Baudouin donna au mari de sa soeur les comtés de Joppé et d'Ascalon. Le jeune marquis de Montferrat, qui était l'espoir des chrétiens, ne vécut que deux mois après son mariage ; de cet hymen naquit un enfant qui ne fit que passer dans cette vie et qui cependant mourut roi.

Alors vint à Jérusalem Philippe, comte de Flandre, avec un grand nombre de chevaliers. Le roi Baudouin, dont la maladie empirait, proposa à l'illustre pèlerin de prendre l'administration de son royaume et de gouverner à sa place la ville, sainte. Celui-ci refusa, en disant qu'il n'était venu que pour se consacrer au service de Dieu. Il se préparait contre l'Egypte une nouvelle expédition, pour laquelle l'empereur grec offrait ses trésors et ses flottes ; on en proposa le commandement à Philippe, il refusa encore, disant qu'il ne voulait point aller sur les bords du Nil, pour y mourir de misère avec ses compagnons d'armes. L'humeur inconstante de ce seigneur l'entraîna enfin dans la principauté d'Antioche, toujours menacée par les Turcs ; il assista au siège d'Harenc, qui devint un véritable sujet de scandale et dans lequel le jeu de dés, la chasse aux faucons, les baladins et les femmes de mauvaise vie, firent tout à fait oublier la guerre sainte. Après être restés quatre mois devant la place, les chefs reçurent des assiégés une somme d'argent, et se retirèrent (14). Cette expédition honteuse aurait jeté le découragement parmi les chrétiens, si dans le même temps Dieu ne leur avait envoyé une victoire à laquelle ils ne s'attendaient guère. Saladin, voyant que les forces des Francs s'étaient dirigées vers Antioche, se mit en marche pour attaquer la Palestine. A cette nouvelle, le roi Baudouin, avec tous les chevaliers qu'il put rassembler, se rendit dans Ascalon. L'armée de Saladin ne tarda point à paraître, et vint dresser ses tentes près de la ville. Comme l'armée chrétienne restait enfermée dans la place, les musulmans se crurent assurés de la victoire, et se dispersèrent par bandes dans la vaste plaine de Saron. Ramla fut livré aux flammes, le territoire de Lidda ravagé. A l'approche des infidèles, tous les habitants fuyaient ; l'épouvante se répandit dans les montagnes de la Judée et jusque dans Jérusalem. Cependant les guerriers chrétiens ne purent voir de sang froid la désolation de tout le pays, et résolurent de mourir plutôt que de rester spectateurs immobiles de cette ruine universelle. Le matin de la fête de sainte Catherine, ils sortirent en armes des murs d'Ascalon, et s'avancèrent sur la rive de la mer, où des bancs de sables (15) cachaient leur marche. Arrivés en face du lieu où campait Saladin, ils se rangèrent en bataille, et se présentèrent devant l'ennemi, qui ne les avait pas vus s'avancer. Aussitôt Saladin fait sonner les trompettes pour rappeler ses soldats dispersés, et s'efforce de relever le courage des troupes restées au camp. Baudouin marche à la tête de son armée, précédé du bois de la vraie croix ; il n'avait avec lui que trois cent soixante-quinze chevaliers, « mais tous remplis de la grâce céleste, qui les rendait plus forts que de coutume. » Les musulmans, qui résistèrent d'abord avec quelque courage, ne purent jamais se rallier ; l'ange exterminateur semblait suivre les chrétiens dans la mêlée ; la présence de la croix n'avait jamais produit d'aussi grands miracles : plusieurs fois, pendant le combat, on crut voir ses branches s'élever jusqu'au ciel et s'étendre jusqu'au bout de l'horizon. Saladin perdit tous ses mameluks à « robes de soie et couleur de safran, » qui combattaient à ses côtés. La déroute des musulmans fut complète ; on les poursuivit depuis le lieu appelé le « mont de Girard » jusqu'au marais dit « des Etourneaux. » Ils jetaient sur les chemins leurs cuirasses, leurs casques et leurs bottines de fer ; la faim, la soif, le froid de novembre en firent périr un grand nombre dans leur fuite. Pendant quatre jours, on vit revenir à Ascalon des soldats chrétiens qui apportaient des tentes, des armes de toute espèce, qui conduisaient des troupes de captifs et quantité de chevaux et de chameaux. Alors les Arabes bédouins se mirent aussi à piller les musulmans fugitifs ; Guillaume de Tyr compare les Bédouins à la chenille qui dévore les restes de la sauterelle. Après une si grande victoire (16), Baudouin revint à Jérusalem, pour remercier le Tout-Puissant. Dans lé même temps, Saladin fuyait à travers le désert, sans escorte et monté sur un dromadaire.

Année [1179]

Malgré cette importante victoire, de tristes pressentiments subsistaient encore dans les esprits. Tout en chantant le Te Deum, on s'aperçut que les remparts et les tours de Jérusalem tombaient de vétusté. Pour les réparer, les habitants les plus riches s'imposèrent une contribution. D'un autre côté, comme la Galilée était sans cesse menacée par les musulmans, on fit construire une forteresse au lieu appelé le Gué de Jacob. Dans le même temps, arrivèrent en Palestine plusieurs nobles pèlerins de l'Occident : Henri, comte de Troyes, fils du comte Thibaut l'ancien ; le seigneur Pierre de Courtenay, frère du roi de France ; et le seigneur Philippe, fils du comte Robert. Ces renforts furent reçus avec joie ; mais ils n'empêchèrent point Saladin de reparaître avec une armée et de reprendre ses premiers avantages sur les chrétiens. Ceux-ci éprouvèrent un échec presque dans le même temps sur le territoire de Sidon et dans la forêt de Panéas. Pour comble de malheur, on apprit bientôt à Jérusalem que le château du Gué de Jacob, destiné à défendre la Galilée et les deux rives du Jourdain, venait d'être pris d'assaut et qu'il n'y restait pas pierre sur pierre. Les fidèles purent alors se demander pourquoi Dieu leur avait envoyé la victoire d'Ascalon ; aussi l'histoire contemporaine s'écrie-t-elle ici avec le Psalmiste : « Qui te comprendra, ô Seigneur, dans tes desseins sur les enfants des hommes ? »
Baudouin, toujours malade, n'avait plus la force de se faire obéir parmi les siens, ni de conduire les soldats de la croix au milieu des périls. On ne manquait pas alors de « fils de Bélial, vrais artisans de ruine, » qui cherchaient à profiter des infirmités du roi et qui semaient partout les haines, les jalousies, les défiances. Ce malheureux prince aurait eu besoin que des hommes sages l'aidassent à gouverner ; la voix publique lui en désignait plusieurs, mais la voix du peuple importunait le faible Baudouin, et toute réputation d'habileté lui portait ombrage ; ainsi ceux qui pouvaient servir le royaume se trouvaient éloignés du gouvernement. Ce fut alors qu'un homme dont personne ne parlait parut tout à coup, et se plaça sur les avenues du pouvoir suprême. Guy de Lusignan, arrivé naguère avec Hugues le Brun, son père, dans la terre sainte, avait élevé ses prétentions jusqu'à la fille d'Amaury, veuve du marquis de Montferrat. Guy, qu'on admirait pour sa grâce et sa beauté, entretint avec la soeur du roi un commerce de galanterie qu'il fallut enfin consacrer par une union légitime, et ce fut pour lui le chemin du trône de David et de Salomon (17).

Année [1180]

Dans l'année 1180 et les précédentes, il n'était pas tombé de pluie en Syrie et surtout dans le territoire de Damas. La terre n'avait rien produit ; les peuples mouraient de faim, on ne pouvait plus entretenir les armées ; Saladin conclut une trêve de deux ans avec le roi de Jérusalem, et se retira en Egypte, entraînant avec lui une partie de la population syrienne, qui fuyait la famine.

Tandis que le royaume était en paix, dit Guillaume de Tyr, une race de Syriens habitant dans la province de Phénicie, saisie tout à coup d'une inspiration divine, abjura les erreurs où l'avait conduite un hérésiarque nommé Maron, et revint à l'unité de l'église catholique. Cette population, qui a conservé le nom de Maronites, était vaillante à la guerre et composée d'hommes forts et vigoureux (18) ; redoutable gardienne du Liban, elle arrêta souvent les infidèles dans leurs invasions, et fut un utile auxiliaire pour les Francs. Son retour à la sincérité de la foi causa une grande joie au peuple chrétien.

Avant que la trêve avec Saladin fût expirée, une circonstance imprévue vint donner naissance à de nouvelles guerres. Un gros vaisseau qui portait quinze cents pèlerins, poussé par la tempête, échoua sur les côtes de Damiette ; le sultan du Caire ordonna qu'on saisit le bâtiment et que tous ceux qui le montaient fussent retenus prisonniers. Le roi de Jérusalem envoya des députés pour se plaindre de cette infraction aux traités et au droit des gens ; Saladin se plaignit à son tour des excursions que Renaud de Châtillon, seigneur de Montréal, faisait, chaque jour sur le territoire des musulmans. La ville d'Héla ou d'Hélis, sur la mer Rouge, avait appartenu un moment aux chrétiens ; Renaud voulut la reprendre ; des barques furent construites à Carac et transportées à dos de chameau : on voulait attaquer la ville par terre et par mer ; mais des secours envoyés par Saladin firent lever le siège. Dans une autre expédition, Renaud se mit à la tête de ses guerriers les plus intrépides, enrôla sous ses drapeaux deux ou trois cents Arabes bédouins, et marcha contre la Mecque et Médine. Cette troupe était déjà parvenue dans la vallée de Rabi, lorsqu'elle fut attaquée et dispersée par les Turcs. Plusieurs soldats chrétiens tombés entre les mains des infidèles furent envoyés à la Mecque, et égorgés avec les brebis et les agneaux qu'on a coutume de sacrifier au prophète dans la cérémonie du grand Beiram (19) ; on conduisit les autres en Egypte, où ils périrent, immolés par les sophis, les dévots et les docteurs de la loi.

Dès lors on ne parla plus de la paix, et la guerre se poursuivit de part et d'autre avec fureur ; c'étaient tous les jours de nouveaux combats : les provinces et les cités vivaient dans de continuelles alarmes. Saladin, après avoir menacé la place de Carac et ravagé la Galilée, vint assiéger la ville de Beyrouth, et, comme la place résistait avec vigueur, il partit tout à coup avec ses troupes pour la Mésopotamie, et ne daigna pas même, à son départ, parler d'une trêve avec ses ennemis. Il resta plus d'une année sur les bords de l'Euphrate et du Tigre. Les Francs, au lieu de tenter quelque grande entreprise, ne profitèrent de cette absence de Saladin que pour repasser le Liban et piller de nouveau les bourgs et les campagnes de la Syrie. Ces excursions, dans lesquelles il n'y avait ni péril ni gloire, ne rendaient point aux chrétiens leur sécurité : le nouveau sultan de Damas et du Caire était toujours présent à leur pensée ; on recueillait avec une avidité inquiète tout ce qu'en disait la renommée ; chaque jour on s'attendait à le voir revenir avec de nouvelles forces. Les principaux du royaume s'assemblèrent plusieurs fois pour délibérer sur les moyens de défense qu'on pourrait lui opposer. Dans une de ces réunions on arrêta qu'il serait levé un impôt extraordinaire et que chaque habitant du royaume paierait un pour cent sur la valeur de ses propriétés et deux pour cent sur ses revenus. Ceux dont la fortune ne s'élevait pas à cent besants payaient un droit de fouage d'un besant ou d'un demi-besant ; dans chaque « cazal » ou village, on payait un besant par feu. Quatre commissaires percepteurs, hommes de bien et craignant Dieu, furent nommés dans chaque cité : tout le monde était soumis à la taxe, même les juifs et les musulmans. Les produits de l'impôt devaient être portés à Jérusalem ou à Ptolémaïs, et déposés dans une caisse à trois clefs : on ne pouvait les employer que pour l'entretien de l'armée et pour la réparation des places fortes. Sur ces entrefaites, Saladin revint à Damas (1183).

Dans ses guerres lointaines, il avait conquis plusieurs grandes cités telles qu'édesse, Amide ou Diarbékir ; il avait obtenu la soumission de Mossoul, ou régnaient encore les Atabeks, et s'était à la fin emparé d'Alep, où venait de mourir le fils et l'héritier de Noureddin ; tous les sultans et les émirs de la Mésopotamie étaient devenus ses alliés ou ses tributaires ; il n'avait plus désormais que les chrétiens pour ennemis, et la puissance des Francs en Syrie se trouvait comme enveloppée, comme assiégée par une foule de nations qui la haïssaient et qui n'obéissaient plus qu'à un seul homme. Depuis que Saladin était revenu à Damas, les chrétiens se demandaient chaque jour avec crainte sur quels points et de quel côté l'orage allait tomber. Les troupes destinées à la défense du royaume se rassemblèrent, selon la coutume, à la fontaine de Séphouri, et là, elles attendirent le signal des combats.

[régence du royaume] - Le royaume entre les mains de Guy de Lusignan

La maladie de Baudouin faisait des progrès effrayants. Ce malheureux prince avait perdu la vue ; les extrémités de son corps tombaient en putréfaction ; il ne pouvait plus se servir de ses pieds ni de ses mains. Dans cet état désespéré, il consentit enfin à quitter l'autorité suprême, et, conservant seulement la dignité royale avec la ville de Jérusalem, il nomma régent du royaume Guy de Lusignan, et lui abandonna les soins de l'administration. Ce choix de Lusignan n'inspira de confiance ni au peuple ni à l'armée ; les hommes prévoyants commencèrent à croire que la sagesse divine s'était retirée du conseil des princes et que Dieu ne voulait plus sauver le royaume de Godefroy. Bientôt on apprit que Saladin, avec une formidable cavalerie, avait pénétré sur le territoire des chrétiens. Après avoir campé entre les deux branches du Jourdain, il envoya des corps d'armée dans toutes les contrées voisines, et vint lui-même dresser ses tentes près de la source de Tubanie, entre le mont Gelboé et l'ancienne cité de Betzan ou Scythopolis. Alors l'armée chrétienne, commandée par le nouveau régent du royaume, se mit en marche, et vint camper en présence des musulmans. L'ennemi dévastait les campagnes, brûlait les bourgs et les villages, emmenait les femmes et les enfants, pillait et livrait aux flammes les monastères et les églises. Au milieu de cette désolation générale, les troupes latines restaient immobiles, et cependant on comptait sous les drapeaux de la croix jusqu'à treize cents chevaliers et plus de vingt mille hommes de pied, ce qui ne s'était point vu en Orient depuis la première croisade. Les hommes sages croyaient que l'occasion était favorable pour vaincre Saladin ; mais on ne lui présenta point le combat, et l'ennemi ne fut pas même poursuivi dans sa retraite.

On accusa Guy de Lusignan d'avoir hésité devant le péril ou plutôt devant la victoire. De toutes parts il s'éleva contre lui des murmures et des plaintes. Baudouin lui-même partagea l'indignation générale, et se repentit d'avoir donné tant de puissance à un homme aussi peu capable de sauver le royaume ; il résolut de lui retirer la régence, et, ne gardant aucune mesure dans sa colère, il voulut le dépouiller des comtés d'Ascalon et de Joppé et faire casser le mariage de Sybille. Guy fut sommé de comparaître devant la cour des barons et des évêques ; comme il refusa d'obéir, Baudouin, quoiqu'infirme et aveugle, se rendit lui-même à Ascalon. Les portes de la ville étaient fermées. Le malheureux prince (nous suivons le récit de Bernard) appela et commanda qu'on lui ouvrît ; trois fois de sa main il frappa la porte, et personne ne vint. Tant que le roi fit son commandement, ajoute la chronique déjà citée, les bourgeois de la ville étaient montés sur les murs et les tourelles, et « n'osaient se mouvoir, attendant la fin de cette affaire. » Baudouin, prenant le ciel à témoin d'un si grand outrage, s'en alla à Joppé, où il fut reçu par le peuple et les chevaliers, et mit son bailli à la place de celui de Guy de Lusignan.

Le royaume entre les mains du comte de Tripoli

Revenu à Jérusalem, il manda le comte de Tripoli, et lui donna l'administration du royaume ; il voulut en même temps placer la couronné sur la tête d'un enfant de cinq ans, né du premier mariage de Sybille avec le marquis de Montferrat. La régence donnée à Raymond causa une grande joie aux barons et à tout le peuple ; car depuis longtemps on disait dans Jérusalem que, sans le comte de Tripoli, Il ne viendrait du côté du roi que des malheurs. Lorsqu'on eut réglé les affaires de la régence ; le fils de Sybille fut couronné sous le nom de Baudouin V. « Parce que l'enfant était petit (ce sont les expressions de Bernard) et que le roi ne voulait pas qu'il fût au-dessous des autres, on le fit porter dans les bras d'un chevalier jusqu'au temple du Seigneur. » On prépara ensuite au palais de Salomon un grand banquet où, selon la coutume, les bourgeois de Jérusalem servirent le nouveau roi et ses barons. Depuis ce jour-là, il n'y eut plus de fêtes ni de joies dans la cité sainte.

Le patriarche Héraclius et les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital furent envoyés alors en Occident pour solliciter les secours de la chrétienté. Lorsque ces députés arrivèrent en Italie, le pape Lucius, chassé de Rome, avait convoqué à Vérone un congrès, où assistait Frédéric, empereur d'Allemagne, pour délibérer sur les moyens de rétablir la paix dans le monde chrétien. Les députés de la Palestine furent entendus dans cette assemblée, et rappelèrent les périls et les calamités de la terre sainte. Ils traversèrent les Alpes, et sollicitèrent la piété et la valeur des guerriers français. Philippe-Auguste, qui régnait alors, les reçut avec les plus grands honneurs, mais il venait de montée sur le trône, et l'intérêt de son royaume ne lui permit pas d'aller lui-même à la défense de Jérusalem. Henri II, roi d'Angleterre, dont la réputation militaire s'étendait jusqu'en Orient, semblait être la dernière espérance des chrétiens de Syrie. Comme ce prince, pour expier le meurtre de l'archevêque de Cantorbéry, avait promis au pape de conduire une armée en Palestine, Héraclius se rendit à sa cour, et, lui présentant les clefs et le drapeau du saint sépulcre, le pressa d'accomplir son serment. L'Angleterre était alors remplie de troubles, et l'esprit de révolte avait pénétré jusque dans la famille du monarque. Henri protesta de son zèle pour la délivrance des saints lieux, promit de fournir aux dépenses de la guerre sacrée, mais refusa de prendre la croix : « Gardez vos trésors, s'écria le patriarche irrité de ce refus, car nous cherchons un homme qui ait besoin d'argent, et non de l'argent qui ait besoin d'un homme. » Ces paroles, qui n'étaient point inspirées par l'esprit de l'évangile, semblaient plus propres à irriter qu'à persuader le monarque anglais ; et, comme Henri II en témoigna sa surprise, le patriarche redoubla d'insolence et d'orgueil.
« Vous avez juré, s'écria-t-il, de partir avec une armée pour la terre sainte, et dix ans se sont écoulés sans que vous ayez rien fait pour remplir votre promesse. Vous avez trompé Dieu ; mais ignorez-vous ce que Dieu réserve à ceux qui refusent de le servir ? » En écoutant ce discours, le monarque ne put retenir son indignation. « Je vois, poursuivit Héraclius, que j'excite votre colère ; mais vous pouvez me traiter comme vous avez traité mon frère Thomas ; car il m'est indiffèrent de mourir en Syrie de la main des infidèles, ou de périr ici par vous, qui êtes plus méchant que les Sarrasins » (20).

Ce qui caractérise les opinions de ce temps-là, c'est qu'un puissant monarque n'osa point punir un envoyé des chrétiens d'Orient qui lui parlait de la sorte, et qu'il fut obligé de tolérer des outrages auxquels se mêlait le nom de Jérusalem. Henri, persistant dans sa résolution de ne point abandonner son royaume, offrit d'envoyer une partie de ses trésors aux défenseurs de la Palestine, et permit à ses sujets de prendre les armes contre les infidèles.
Le temps n'était point venu où les souvenirs de la ville sainte devaient ébranler de nouveau l'Occident. Déjà plusieurs ambassadeurs, arrivés de Jérusalem, dont les paroles étaient plus persuasives que celles d'Héraclius, n'avaient pu ranimer l'enthousiasme belliqueux des chrétiens. Si on en excepte Pierre de Courtenay, frère de Louis VII, un comte de Troyes, un comte de Louvain, Philippe, comte de Flandre, un duc de Nevers, qui, dans ces époques malheureuses, visitèrent les saints lieux, les barons et les chevaliers de l'Occident ne songeaient plus à combattre pour l'héritage de Jésus-Christ.
Le pape, affligé de l'abandon dans lequel on laissait les colonies chrétiennes de Syrie et se confiant à la seule puissance de ses paroles, avait écrit à Saladin et à son frère Malek-Adhel, pour les conjurer de mettre un terme à l'effusion du sang et de rendre la liberté aux prisonniers chrétiens. On doit croire, que le pontife employa ces moyens de persuasion, parce qu'il n'en avait pas d'autres. L'ardeur des croisades n'était point éteinte dans les esprits, mais, pour retrouver sa première énergie et se réveiller dans toute sa force, elle avait besoin de quelques événements extraordinaires, de quelques grandes calamités ; qui pussent émouvoir les coeurs et parler à l'imagination des peuples.
Quand le patriarche Héraclius revint à Jérusalem, toutes choses continuaient à marcher vers une rapide décadence.
« Nous détestons le présent, écrivait alors l'archevêque de Tyr, et nous demeurons interdits devant l'avenir ; nos ennemis ont repris tous leurs avantages, et nous sommes arrivés à ce point, que nous ne pouvons supporter, ni les maux ni les remèdes. » Après avoir prononcé ces paroles, l'historien du royaume de Jérusalem ne se sent plus le courage de poursuivre son récit, et laisse à d'autres le soin de raconter les calamités qu'il prévoit. Beaucoup d'auteurs contemporains ne manquent pas de rapporter ici les présages qui annoncèrent la fin des colonies chrétiennes, tels que des tremblements de terre, des éclipses de lune et de soleil, un vent violent dont les quatre points du monde furent ébranlés. Les hommes pieux voyaient aussi les signes de la ruine prochaine du royaume dans l'extrême licence des moeurs (21) et dans l'entier oubli de la morale évangélique. « L'ancien ennemi du genre humain, dit un historien de ce temps-là, portait partout son esprit de séduction, et régnait surtout à Jérusalem. Les autres nations qui avaient reçu de ce pays les lumières de la religion en recevaient alors l'exemple de toutes les iniquités ; aussi Jésus-Christ méprisa-t-il son héritage et permit-il que Saladin devint la verge de sa colère. » Un signe non moins certain des révolutions et des calamités futures, c'est que les plus imprudents ou les plus pervers dirigeaient les affaires, qu'il n'y avait plus que faiblesse, impuissance, aveuglement dans la plupart des chefs, et qu'il ne restait plus pour gouverner le royaume que les princes et les rois des mauvais jours.
Le malheureux Baudouin avait entièrement perdu les facultés du corps et de l'esprit, et, tourmenté par l'excès des douleurs, il ne songeait plus qu'à mourir. Tandis que l'approche de son trépas remplissait son palais de deuil, tous les partis se disputaient l'autorité suprême, et ne laissaient pas un moment de repos à ce royaume qu'ils voulaient gouverner.

Année 1185 - Mort de Baudouin IV

Dès que le monarque eut fermé les yeux, le mal ne fit que s'accroître et la discorde ne connut plus de frein. Le comte de Tripoli voulait conserver les rênes de l'état comme régent du royaume ; Sybille voulait donner le sceptre à son époux. Au milieu de ces dissensions, Baudouin V, faible et fragile espoir du peuple chrétien, mourut subitement. On déposa ses restes dans le lieu où reposaient les cendres de Godefroy, et sa tombe fut la dernière tombe royale placée au pied du Calvaire. Quand le jeune roi eut été enseveli, le comte de Tripoli rassembla les barons du royaume à Naplouse. Le patriarche et le grand maître du Temple restèrent à Jérusalem, et dirent à la comtesse de Joppé, femme de Lusignan, qu'ils la « couronneraient malgré tous ceux du pays » (22). D'après leur conseil, Sybille fit dire aux barons réunis à Naplouse de venir à son couronnement ; mais ceux-ci refusèrent, alléguant les conventions faites et les serments prêtés au temps du roi lépreux. Le patriarche et le grand maître du Temple renvoyèrent les messagers des barons, en disant qu'ils ne tiendraient ni foi ni serments et qu'ils couronneraient la dame.

Année 1186 Couronnement de Sybille - Couronnement de Guy de Lusignan

Alors furent fermées les portes de la cité, et Sybille se rendit à l'église du Saint-Sépulcre, pour la cérémonie du couronnement. Le patriarche, ayant pris au trésor deux couronnes, en mit une sur l'autel, et plaça l'autre sur le front de la comtesse de Joppé. Quand la comtesse eut été couronnée, le patriarche lui dit : « Dame, vous êtes femme ; il convient que vous ayez avec vous un homme qui vous aide à gouverner. Prenez cette couronne, et la donnez à tel homme qui puisse aider au gouvernement du royaume. » Elle prit la couronne, et, appelant son seigneur qui était devant elle, elle lui dit : « Sire, avancez et recevez cette couronne ; car je ne saurais comment la mieux placer. » Guy s'agenouilla, et elle lui mit la couronne sur la tête ; ainsi il fut roi et elle fut reine. La nouvelle de ce couronnement, étant parvenue à Naplouse, répandit la désolation parmi les barons. Baudouin de Ramla, un des premiers seigneurs du royaume, fut plus affligé que tous les autres, et dit à ses compagnons « que le pays était perdu et qu'il s'en irait » ; car il ne voulait pas encourir le reproche et le blâme d'avoir assisté à sa perte. Le comte de Tripoli conjura Baudouin de Ramla de prendre pitié du peuple chrétien et de rester avec les autres barons pour sauver le royaume en péril. « Nous avons ici, ajouta Raymond, le jeune Homfroi de Thoron, mari d'Isabelle, seconde fille d'Amaury ; nous irons à Jérusalem, et nous le couronnerons, car nous avons pour nous toute la baronnie du pays. Quant aux Sarrasins, ils ne nous troubleront point, et nous aideront, s'il le faut, car j'ai une trêve avec eux. » Ainsi les barons s'accordèrent tous, et s'engagèrent à couronner Homfroi dès le lendemain. Mais Homfroi, qui touchait à peine à sa quinzième année, apprenant qu'on voulait le faire roi, pensa à la peine qu'il lui faudrait prendre et au mal qu'il pourrait en souffrir ; il courut à Jérusalem, et se jeta aux pieds de Sybille, en lui disant qu'il préférait le repos et la vie à la couronne qu'on voulait lui donner. On sut bientôt à Naplouse qu'Homfroi s'était enfui à Jérusalem. Alors les barons « furent tris-dolents, et ne surent que faire » ; la plupart crurent qu'ils ne pouvaient sans blâme renier le roi qui venait d'être couronné et vinrent lui rendre hommage, chacun pour son fief et sa terre. Baudouin de Ramla ne voulut point tenir de terres du roi Guy, et se retira à Antioche, ce qui fût grand dommage pour les chrétiens et un sujet de joie pour les infidèles, dont il était redouté. Le comte de Tripoli alla s'enfermer dans la ville de Tibériade, qui lui appartenait du chef sa femme, et fit demander des secours à Saladin, dans le cas où Lusignan viendrait l'attaquer.

Année [1186]

Au temps de Baudouin le Lépreux, on avait fait avec Saladin une trêve qui durait encore. Cette trêve, dans les circonstances dont nous venons de parler, était comme le salut du royaume. Chose digne de remarque, les musulmans respectèrent la foi jurée, et ce fut du côté des chrétiens que vint le signal d'une nouvelle guerre. Dans cette année 1186, Renaud de Châtillon, toujours entraîné par son caractère ardent, attaqua et dépouilla en pleine paix une riche caravane musulmane qui passait près de Carac. A cette nouvelle, Saladin, transporté de colère, jura de venger la violation des traités et l'outrage fait à l'islamisme. Il adressa une circulaire à ses émirs, à ses alliés ; tous les musulmans en état de porter les armes, en Egypte, en Syrie, en Mésopotamie, furent appelés à la guerre sacrée. Après ces préparatifs, le sultan quitta Damas au mois de mars 1187, pour protéger la caravane qui se rendait du nord de la Syrie à la Mecque et à Médine, et, traversant l'Arabie Pétrée, il vint avec toute son armée assiéger Renaud de Châtillon dans Carac.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

9. Cest ainsi qu'un héroïque désespoir a fait, dans les temps modernes, brûler la ville de Moscou.
10. Auteurs arabes, Bibliothèques des Croisades, t, IV.
11. Bernard la Trésorier rapporte que Saladin avait la surveillance des femmes prostituées (Voyez la Bibliothèque des Croisades, t, I.) Pour le potrait et la jeunesse de Saladin, voyez Ibn-Alatir, Ibn-Aboutaï et Aboulféda, analysés dans la Bibliothèque des Croisades, t. IV.
12. Guillaume de Tyr accuse ici Saladin ; on peut voir à ce sujet le conte singulier et invraisemblable que fait Bernard le Trésorier (Bibliothèque des Croisades, t 1). Quant aux auteurs orientaux, pas un ne fait mention d'un trait aussi déshonorant pour Saladin.
13. Guillaume de Tyr donne à Balbek le nom « Amégarre »; il la confond ainsi avec Palmyre. Balbek (ou Baal-bek) est l'ancienne Héliopolis d'Asie.
14. Guillaume de Tyr donne de longs détails sur Philippe et sur le siège d'Harenc.
15. Cette rive de la mer, que nous avons parcourue, est en effet couverte de banc de sable.
16. Voyez Guillaume de Tyr, livre XX et suivant, et Bernent le Trésorier, Bibliothèque des Croisades, t, I. Les auteurs arabes appellent cette bataille Combat de Manda. Aboulfarage attribue, dans sa Chronique syriaque, la victoire des chrétiens à un vent miraculeux qui tout à coup porta la poussière dans les yeux des musulmans.
17. C'est Benoît de Peterborough qui nous a transmis ce fait, sur lequel Guillaume de Tyr garde le silence (Bibliothèque des Croisades, t. II).
18. Voyez, pour les Maronites, la Correspondance d'Orient, t. VI et t. VII.
19. On trouve, dans une lettre écrite par Saladin à son frère Malek-Adhel, ce passage remarquable : Les infidèles ont violé le berceau et l'asile de l'islamisme ; prenons garde que les prisonniers et les Arabes qui ont fait route arec eux ne servent plus tard de guides à ceux qui auraient le même dessein. On sait que les Arabes du désert n'ont jamais été regardés comme de bons musulmans ; Mahomet s'en défiait, car nous lisons dans le Coran ces paroles : L'Arabe du désert est le plus opiniâtre des infidèles. Les dispositions des Arabes qui habitent les contrées voisines de la mer Rouge n'ont jamais changé ; aussi est-ce dans ces provinces que les temps modernes ont vu s'élever la formidable secte des Wahabites, qui, au commencement de ce siècle, ont pillé la Mecque et Médine, et dont le pacha d'Egypte, Méhémet Ali, n'a jamais pu triompher. Cette opposition des Arabes de la mer Rouge remonterait-elle au temps de Saladin ?
20. Brompton est le premier qui ait raconté ces circonstances de l'ambassade d'Héraclius ; un autre historien anglais, Henri Knigton, en a parlé aussi d'après Brompton (Bibliothèque des Croisades, t, II).
21. Nous n'oserions donner place dans cette histoire au tableau que fait l'évêque d'Acre, Jacques de Vitry, de la corruption des moeurs dans la Palestine ; nous n'oserions pas non plus répéter ici ce que dit Bernard le Trésorier des liaisons scandaleuses entre le patriarche Héraclius et la fameuse Pâque de Rivery, femme d'un mercier de Naplouse, à laquelle ledit patriarche, avait donné une bonne maison de pierre à Jérusalem et qui étoit aussi parée, quand elle alloit au moutier, que si c'eût été une impératrice, et avoit toujours devant elle six valets.
22. Nous n'avons plus d'autre guide, dans celle partie de notre histoire, que Bernard le Trésorier.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1187-1188

[1187] Saladin envahie la Galilée
Pendant que ce siège se poussait avec vigueur, une partie de la cavalerie musulmane, sous les ordres d'Aphdal, fils de Saladin, passa le Jourdain et s'avança dans la Galilée (23). Lorsqu'il approchait de Nazareth, tout le peuple des campagnes accourut dans la ville en criant : « Voilà les Turcs ! Voilà les Turcs ! » Des crieurs publics parcouraient la cité en répétant à haute voix : Hommes de Nazareth, armez-vous pour défendre la ville du vrai Nazaréen. Les templiers et les hospitaliers, qui purent être avertis du danger, accoururent couverts de leurs armes et prêts au combat. Il se rassembla ainsi jusqu'à cent trente chevaliers, auxquels se réunirent trois ou quatre cents hommes de pied. Cette troupe intrépide n'hésita point à marcher au-devant des cavaliers turcs, dont le nombre s'élevait à sept mille. Les soldats de la croix se précipitèrent les premiers au combat (24). Les chroniques du temps, en célébrant la bravoure des chevaliers chrétiens, ont raconté des prodiges qu'on a peine à croire ; elles s'arrêtent surtout à nous décrire la mort glorieuse de Jacques de Maillé, maréchal du Temple. Cet indomptable défenseur du Christ, monté sur un cheval blanc, restait seul debout, et combattait parmi des monceaux de morts. Quoiqu'il fût assailli de toutes parts, il refusait de se rendre. Le cheval qu'il montait, épuisé de fatigue, s'abattit et l'entraîna dans sa chute. Aussitôt l'intrépide chevalier se relève, et, la lance à la main, couvert de sang et de poussière, tout hérissé de flèches, se précipite dans les rangs ennemis ; enfin il tombe percé de coups, et combat encore. Les musulmans le prirent pour saint George, que les chrétiens croyaient voir descendre du ciel au milieu de leurs batailles. Après sa mort, les Turcs, qu'un historien appelle « des enfants de Babylone et de Sodome, » s'approchèrent avec respect de son corps meurtri de mille blessures ; ils essuyaient son sang, se partageaient les lambeaux de ses habits, les débris de ses armes, et, dans leur brutale ivresse, lui témoignaient leur admiration par des actions d'une bizarrerie qui ferait aujourd'hui rougir la pudeur.

Le grand maître du Temple et deux de ses chevaliers échappèrent seuls au carnage. Ce combat eut lieu le premier jour de mai. Tous les chrétiens furent dans l'affliction. Le roi de Jérusalem, qui avait le projet de faire la guerre au comte de Tripoli, ne songea plus qu'à s'en rapprocher, et sentit le besoin d'agir par ses conseils ; de son côté, Raymond jura d'oublier ses propres injures, et se rendit à Jérusalem. Guy de Lusignan vint au-devant, de lui, et le reçut arec les témoignages d'une sincère affection. Les deux princes s'embrassèrent à la vue de tout le peuple et promirent de combattre ensemble jusqu'à la mort pour l'héritage de Jésus-Christ.

Chaque jour, il arrivait de nouveaux renforts à l'armée de Saladin. Le sultan promettait déjà les dépouilles des chrétiens aux familles musulmanes chassées de la Palestine, il distribuait les villes et les terres aux plus braves de ses émirs ; le calife de Bagdad et tous les fidèles qui reconnaissaient son empire spirituel, depuis le Korasan jusqu'aux rayages du Nil, adressaient au ciel des prières pour ses armées et pour la conquête de Jérusalem. Vers les premiers jours de juin, Saladin traversa le fleuve, et s'avança vers Tibériade avec une armée de quatre-vingt mille hommes.

Guy de Lusignan, le comte de Tripoli et les principaux des barons s'étaient rassemblés à Jérusalem, pour délibérer sur les dangers du royaume. On arrêta que toutes les forces des chrétiens se réuniraient pour se porter dans les lieux menacés. Il fut résolu aussi dans cette assemblée qu'on emploierait à la défense de la terre sainte les trésors que le roi Henri II avait envoyés à Jérusalem et qui étaient gardés par la maison du Temple ; le conseil des barons décida en outre que les armes d'Angleterre seraient représentées sur les drapeaux de l'armée chrétienne. On n'oublia point le bois de la vraie croix, qui reparaissait toujours dans, les grands périls. Le signe du salut fut porté en procession hors de la ville, et remis par le patriarche aux évêques chargés de le porter à l'armée. De tristes pressentiments se mêlaient à cette cérémonie, et beaucoup de gens croyaient, d'après certaines prédictions, que la croix véritable ne rentrerait plus à Jérusalem.

Tous les hommes en état de porter les armes s'étaient rendus à la plaine de Séphouri (25). Les forteresses du royaume restaient sans garnisons, et dans les villes on ne voyait plus que des femmes et des enfants. Le prince d'Antioche avait envoyé à l'armée chrétienne cinquante chevaliers commandés par son fils ; il était venu des guerriers de toutes les villes du comté de Tripoli. Les pèlerins qui se trouvaient alors dans la terre sainte, les équipages des navires chrétiens arrivés d'Occident, avaient accouru pour défendre la terre de Jésus-Christ. L'armée se composait ainsi de plus de cinquante mille combattants.

Année [1187] Saladin est entré dans Tibériade

Bientôt on apprit que Saladin était entré dans Tibériade (26) et que les musulmans assiégeaient la citadelle où s'était réfugiée la femme du comte de Tripoli. Un grand conseil s'assembla pour savoir si on devait aller au secours de la ville tombée entre les mains des infidèles. Tous les chefs donnèrent leur avis.

Quand le tour de Raymond arriva, il s'exprima ainsi :
« Tibériade (27) est ma ville ; ma femme est dans la citadelle ; personne n'a donc plus à perdre que moi dans cette affaire ; personne n'est plus intéressé à secourir Tibériade et ceux qui l'habitent. Malheur à nous tous, cependant, si nous entraînons cette multitude d'hommes et de chevaux dans des solitudes arides, où ils seront dévorés par la soif, par la faim et par l'ardeur de la saison ! Vous savez que dans le lieu même où nous sommes, notre armée à de la peine à soutenir les feux d'un soleil brûlant et que sans le voisinage des eaux elle périrait ; d'un autre côté, vous savez aussi que nos ennemis ne peuvent venir jusqu'à nous, sans perdre un grand nombre d'hommes par le manque d'eau et la chaleur. Restez donc près des eaux, dans un lieu où les vivres ne vous manquent pas. Il est certain que les Sarrasins, tout enflés d'orgueil après une ville prise, n'iront ni à droite ni à gauche, mais traverseront le pays désert qui nous sépare, pour venir droit à nous et nous provoquer au combat. Alors notre peuple, ne manquant de rien, ayant de l'eau et des vivres en abondance, sortira de ses retranchements avec joie, et se précipitera au-devant d'un ennemi que la soif et la faim auront à moitié vaincu ; alors nous et nos chevaux nous serons dispos et agiles ; alors, protégés par la croix vivifiante, nous combattrons avec avantage cette nation incrédule, qui sera épuisée de fatigue et qui n'aura aucun refuge. Les ennemis de Jésus-Christ succomberont ainsi dans leurs agressions imprudentes, et avant qu'ils puissent regagner le Jourdain ou la mer de Tibériade, périront tous, je vous le jure, par la soif et par le glaive, ou tomberont vivants entre nos mains ; Pour nous, s'il nous arrive quelque malheur, si nous sommes obligés de fuir (que Dieu éloigne de nous cette honte !), nous ne resterons point sans secours ni sans asile. Pour toutes ces raisons, je suis d'avis que vous laissiez perdre Tibériade, afin que le royaume ne soit pas perdu. »
Les écrivains arabes qui parlent de cette délibération des chefs de l'armée chrétienne, reproduisent exactement le sens et l'esprit du discours prononcé par Raymond. Dans l'histoire orientale (28) appelée les deux Jardins, nous voyons que Saladin, de son côté, avait fait assembler le conseil des émirs et que l'on était convenu d'en venir aux mains avec l'armée chrétienne. Le sultan était de cet avis, par la raison que les chrétiens avaient peu de chose à gagner dans une victoire et tout à perdre dans une défaite.
Ainsi le comte de Tripoli avait pénétré habilement le plan de campagne de Saladin, et proposait le moyen le plus propre à déjouer les desseins de l'ennemi : il trouva néanmoins des contradicteurs. Le grand maître des templiers voyait encore le « poil du loup » dans le discours de Raymond. Renaud de Châtillon lui reprochait d'exagérer le nombre des musulmans.
« Que nous fait le nombre de nos ennemis ? ajoutait-il.
Ne sait-on pas que la quantité de bois ne nuit pas au feu ? »
Malgré cette opposition dictée par la haine, les chefs reconnurent que le comte de Tripoli avait dit la vérité.

La perfidie du grand maître du Temple
Le roi Guy décida qu'on ne quitterait point Séphouri ; mais, lorsque ce prince se trouva seul dans sa tente, le grand maître du Temple revint et lui dit :
« Ne suivez pas le conseil d'un traître ; vous êtes roi depuis peu de temps, et vous avez une grande armée : quelle honte pour vous, si vous commencez votre règne en laissant perdre une cité chrétienne ! Pour nous autres templiers, sachez que nous mettrons bas nos blancs manteaux et que nous vendrons tout ce que nous avons, plutôt que de souffrir l'opprobre qu'on veut faire subir au peuple de Jésus-Christ. Sire, faites donc crier par tout le camp que chacun se tienne prêt à partir et que la vraie croix précède l'armée. »
Le faible Guy de Lusignan ne put résister aux paroles du grand maître ; il avait déjà donné plusieurs ordres opposés, il donna celui de marcher à l'ennemi. Pour la première fois, le roi de Jérusalem se fit obéir, et ce fut pour la ruine des chrétiens.

Année [1187] Bataille de Hattin. L'erreur qui fut fatale aux chrétiens

« L'armée sortit de son camp de Séphouri dans la matinée du 3 juillet. Le comte de Tripoli marchait en-tête avec ses troupes ; à la droite et à la gauche de l'armée se trouvaient plusieurs corps commandés par les barons et seigneurs de la terre sainte ; au centre, s'avançaient la vraie croix, confiée à la garde d'une troupe d'élite, et le roi de Jérusalem entouré de ses braves chevaliers ; les frères du Temple et de l'Hôpital formaient l'arrière-garde de l'armée. Les chrétiens, marchant droit à Tibériade, arrivèrent à un village ou « cazal » appelé « Marescalcia » (29), situé à trois milles de la cité. Là, ils rencontrèrent les Sarrasins, et commencèrent à souffrir de la soif et de la chaleur. Comme il fallait franchir des défilés étroits et des lieux couverts de rochers pour arriver à la mer de Galilée, le comte de Tripoli fit dire au roi de se hâter et de traverser le village sans s'arrêter, afin de pouvoir atteindre les bords du lac. Lusignan répondit qu'il allait suivre le comte. Cependant les Turcs se précipitèrent tout à coup sur les derrières de l'armée, de telle manière que les templiers et les hospitaliers en furent ébranlés (30). Alors le roi, n'osant plus avancer et ne sachant plus que faire, donna l'ordre de planter les tentes. On l'entendit en même temps s'écrier : Hélas ! Hélas ! Tout est fini pour nous ; nous sommes tous morts, et le royaume est perdu ! On lui obéit avec désespoir. Quelle nuit l'armée allait passer en ce lieu ! Les enfants d'Esaü (les Turcs) se pressèrent en foule autour du peuple de Dieu, et mirent le feu à la plaine couverte d'herbes sèches et de bruyères ; les chrétiens furent toute la nuit tourmentés par la flamme et la fumée, par une nuée de flèches, par la faim et la soif. Le lendemain, au lever du jour, le sultan sortit de Tibériade, et vint offrir le combat à l'armée chrétienne. Les bataillons de la croix s'apprêtaient à traverser les défilés et les hauteurs escarpées qui les séparaient de la mer de Galilée ; car, disaient-ils, nous trouverons de l'eau et nous pourrons nous servir de nos épées. Déjà l'avant-garde du comte Raymond se dirigeait vers une colline (31) que les Turcs avaient commencé à occuper. Quand tous les corps furent rangés en bataille et prêts à marcher, on s'attendait que les gens de pied écartent l'ennemi en lançant des javelots : ainsi l'exigeaient l'ordre et la discipline ; les gens de pied devaient défendre les chevaliers contre les archers ennemis, et les chevaliers devaient protéger avec leurs lances les gens de pied ; cette règle de salut ne fut point suivie. A l'approche des Sarrasins, l'infanterie chrétienne se forma en coin, et courut pour gagner le sommet de la colline, abandonnant le reste de l'armée (32). Le roi, les évêques et les principaux chefs, voyant les fantassins s'éloigner, leur envoyèrent dire de revenir pour défendre la vraie croix et l'étendard de Jésus. Nous ne pouvons aller, répondirent-ils, parce que nous sommes accablés par la soif et que nous n'avons plus la force de combattre. On leur envoya un nouveau message, et ils refusèrent encore de venir, parce qu'ils n'en pouvaient plus. Les frères du Temple et de l'Hôpital et tous ceux de l'arrière-garde se battaient vigoureusement, sans pouvoir prendre le moindre avantage sur les ennemis, dont le nombre s'accroissait d'heure en heure et qui semaient partout la mort avec leurs flèches. Accablés par la multitude des Sarrasins, ils appelèrent le roi à leur secours, disant qu'ils ne pouvaient plus soutenir le poids du combat. Mais le roi, voyant que les gens de pied ne voulaient pas revenir et que lui-même par là restait sans défense contre les archers turcs, s'abandonna à la grâce de Dieu, et fit de nouveau déployer les tentes pour arrêter, s'il se pouvait, les charges impétueuses de l'ennemi. Les bataillons quittèrent leurs rangs et revinrent autour de la vraie croix, confondus et mêlés ensemble. Lorsque le comte de Tripoli s'aperçut que le roi, les templiers, les hospitaliers et toute l'armée chrétienne ne présentaient plus qu'une multitude confuse ; lorsqu'il reconnut qu'une nuée de barbares se portait de tous les côtés et qu'il se trouvait séparé des autres corps, il s'ouvrit un chemin à travers les rangs ennemis, et se retira avec son avant-garde. De moment en moment il arrivait des milliers de Sarrasins qui accablaient les chrétiens avec leurs flèches. L'évêque d'Accon, qui portait la croix du Sauveur, reçut une blessure mortelle, et laissa le bois sacré à l'évêque de Lidda. Alors les gens de pied qui avaient fui sur la colline virent s'avancer contre eux les Sarrasins, et furent tous tués ou faits prisonniers. Balian de Naplouse et ceux qui purent échapper à la mort passèrent, pour s'enfuir, sur un pont de cadavres, toute l'armée des Turcs accourut au lieu où se trouvaient le bois de la vraie croix et le roi de Jérusalem. II est plus facile de s'exprimer par des sanglots et de pleurer à chaudes larmes que de raconter en détail ce qui se passa à la fin de cette journée. La vraie croix fut prise (33) avec l'évêque de Lidda et tous ceux qui la défendaient ; le roi, son frère, le marquis de Montferrat, tombèrent entre les mains de l'ennemi ; tous les templiers et hospitaliers furent tués ou faits prisonniers. Ainsi, Dieu humilia son peuple, et versa sur lui jusqu'à la lie le calice de sa colère. »


Ce qu'on vient de lire est le récit abrégé d'un pèlerin, Raoul Coggeshale, qui assistait à cette bataille et fut témoin des derniers malheurs du peuple chrétien. Toutes les circonstances de cette narration se trouvent répétées dans les historiens arabes : ce qui prouve qu'elle est exacte et conforme à la vérité. Ibn-Alatir et Emmad-Eddin disent de même que la croix du Sauveur fut prise avant le roi et que les derniers combats de cette terrible journée eurent lieu sur la montagne ou la colline d'Hitin. La colline d'Hitin ou la montagne des Béatitudes, est celle où Jésus venait souvent avec ses disciples ; c'est là que le Rédempteur prononça ces divines paroles : Beati pauperes !... Beau qui esuriunt !... Ainsi la croix de notre salut fut perdue dans un lieu qu'aimait à fréquenter le Christ et sur la colline même où il choisit ses apôtres. L'historien arabe Emmad-Eddin rapporte comment le roi fut pris, et répète ce qu'il avait entendu raconter au fils de Saladin : « J'étais auprès de mon père, disait le jeune prince. Quand le roi des Francs se fut retiré sur la hauteur, les braves qui étaient autour de lui fondirent sur nous, et repoussèrent les musulmans jusqu'au bas de la colline. Je regardai alors mon père, et je vis que son visage était triste. « Faites mentir le diable ! » cria-t-il à ses guerriers en se prenant la barbe. A ces mots, notre armée se précipita sur l'ennemi, et lui fit regagner le haut de la montagne. Je m'écriai alors plein de joie : Ils fuient ! Ils fuient ! Mais les Francs revinrent à la charge et s'avancèrent de nouveau vers le bas de la colline. Je m'écriai encore : Ils fuient ! Ils fuient ! Alors mon père me regarda et me dit : Tais-toi ils ne seront vraiment vaincus que lorsque le pavillon du roi tombera. Or, il finissait à peine de parler, que le pavillon tomba. Aussitôt mon père descendit de cheval, se prosterna devant Dieu, et lui rendit grâces en versant des larmes de joie. »

Année [1187] Raymond s'enfuit à Tripoli

Raymond, après la bataille s'enfuit à Tripoli, où, peu de temps après, il mourut de désespoir, accusé par les musulmans d'avoir violé les traités, et par les chrétiens d'avoir trahi sa religion et sa patrie (34). Le fils du prince d'Antioche, Renaud de Sidon, le jeune comte de Tibériade, avec un petit nombre de soldats, suivirent Raymond dans sa fuite, et furent les seuls qui échappèrent au désastre de cette journée, si funeste au royaume de Jérusalem.

Les écrivains orientaux, en racontant la victoire des Turcs, ont célébré la bravoure et la constance que montrèrent dans cette journée les chevaliers francs, couverts de leurs cuirasses, faites d'anneaux de fer. Ces braves guerriers présentèrent d'abord une muraille impénétrable aux coups des ennemis ; mais, lorsque leurs chevaux tombèrent, épuisés par la fatigue ou blessés par les lances et les javelots, ils succombèrent eux-mêmes, accablés et vaincus par le poids de leurs propres armes. Un auteur arabe, secrétaire et compagnon de Saladin, qui fut présent à ce terrible combat, décrit le spectacle des collines et des vallées couvertes des traces du carnage. Il vit les drapeaux des chrétiens déchirés en lambeaux, souillés de poussière et de sang, des têtes séparées de leurs troncs, des bras, des jambes, des cadavres jetés pêle-mêle comme des pierres. Le même historien se plaît à exprimer la joie barbare qu'il éprouvait à cette vue, et parle des « parfums suaves » (35) qui s'exhalaient pour lui de ce vaste champ de mort. Un autre auteur musulman, qui traversa, un an après la bataille, la campagne de Tibériade et d'Hitin, y trouva encore les misérables débris d'une armée vaincue, entassés en monceaux et s'offrant de loin aux regards du voyageur. A chaque pas qu'on faisait dans la plaine, on foulait quelques ossements des soldats chrétiens ; on en rencontrait jusque dans les vallées et sur les montagnes voisines, où ils avaient été transportés par les torrents et les animaux sauvages.

Année [1187] Des milliers de prisonniers chrétiens

Après ce carnage horrible, on aurait dû croire qu'aucun soldat de la croix n'était tombé vivant entre les mains du vainqueur ; mais, lorsqu'à la fin de cette sanglante journée on vit la foule des prisonniers, on aurait pu croire aussi que personne n'avait péri dans la mêlée. Les cordes des tentes ne pouvaient suffire à lier les guerriers échappés au glaive et condamnés à l'esclavage. On voyait jusqu'à quarante cavaliers attachés ensemble par un seul lien ; deux cents, gardés par un seul homme. Enfin la multitude des captifs était si grande, qu'au rapport d'une chronique arabe, les musulmans victorieux ne trouvaient plus à les vendre et qu'un chevalier chrétien fut donné pour une chaussure.

Année [1187] Le roi de Jérusalem sous la tente de Saladin

Saladin fit dresser au milieu de son camp une tente où il reçut Guy de Lusignan et les principaux chefs de l'armée chrétienne, que la victoire venait de mettre entre ses mains. Il traita le roi des Francs avec bonté, et lui fit servir une boisson rafraîchie dans de la neige. Comme le monarque, après avoir bu, présentait la coupe à Renaud de Châtillon, qui se trouvait près de lui, le sultan l'arrêta, et lui dit : « Ce traître ne doit point boire en ma présence, car je ne veux pas lui faire grâce. » S'adressant ensuite à Renaud, il lui fit les reproches les plus sanglants sur la violation des traités et le menaça de la mort s'il n'embrassait la religion du prophète, qu'il avait outragé. Renaud de Châtillon répondit avec une noble fermeté, et brava les menaces de Saladin, qui le frappa de son sabre. Des soldats musulmans, au signal de leur maître, se jetèrent sur le prisonnier désarmé, et la tête d'un martyr de la croix alla tomber aux pieds du roi de Jérusalem.

Année [1187] Exécution des Templiers et des Hospitaliers

Le lendemain le sultan fit amener les chevaliers du Temple et de Saint-Jean qui se trouvaient au nombre des prisonniers, et dit, en les voyant passer devant lui :
« Je veux délivrer la terre de ces deux races immondes. » Il fit grâce au grand maître des templiers, sans doute parce que ses conseils imprudents avaient livré l'armée chrétienne aux coups des musulmans. Un grand nombre d'émirs, de docteurs de la loi, entouraient le trône de Saladin ; le sultan permit à chacun d'eux de tuer un chevalier chrétien. Quelques-uns refusèrent de répandre le sang, et détournèrent leurs regards d'un spectacle odieux ; mais les autres s'armèrent du glaive et massacrèrent, sans pitié, des chevaliers couverts de chaînes, tandis que Saladin, assis sur son trône, applaudissait à cette horrible exécution. Les chevaliers reçurent avec joie la palme du martyre ; la plupart des prisonniers désiraient la mort ; plusieurs d'entre eux, quoiqu'ils n'appartinssent point aux ordres militaires, criaient à haute voix qu'ils étaient hospitaliers ou templiers ; et, comme s'ils eussent craint de manquer de bourreaux, on les voyait se presser à l'envi les uns des autres, pour tomber les premiers sous le glaive des infidèles. Gauthier Vinisauf raconte que, pendant les trois nuits qui suivirent le massacre des chevaliers chrétiens, un rayon miraculeux brilla sur les corps de ces martyrs.

Année [1187] Les soldats de Saladin remercient Dieu pour cette grande victoire

Les musulmans, sur le champ de bataille, remercièrent leur prophète de la victoire qu'il venait d'accorder à leurs armes ; Saladin s'occupa ensuite de la mettre à profit. Maître de la citadelle de Tibériade, il renvoya la femme de Raymond à Tripoli, et bientôt la ville de Ptolémaïs le vit devant ses remparts. Cette ville, pleine de marchands et qui, dans la suite, soutint l'attaque des plus formidables armées de l'Occident pendant deux années, ne résista que deux jours à Saladin. La terreur qui précédait son armée ouvrit au sultan victorieux les portes de Naplouse, de Jéricho, de Ramla et d'un grand nombre d'autres villes qui restaient presque sans habitants. Les villes de Césarée, d'Arsur, de Joppé, de Beyrouth, eurent le sort de Ptolémaïs, et virent flotter sur leurs murailles les étendards jaunes de Saladin. Sur les rivages de la mer, les seules villes de Tyr, de Tripoli, d'Ascalon, restaient encore aux chrétiens.

Année [1187] Saladin devant la ville de Tyr

Saladin attaqua sans succès la ville de Tyr, et résolut d'attendre un moment plus favorable pour en recommencer le siège.

Année [1187] Saladin s'empare d'Ascalon

Ascalon lui présentait une conquête plus importante, en assurant ses communications avec l'Egypte. Cette ville fut assiégée par les musulmans ; mais elle opposa d'abord à Saladin une résistance qu'il ne prévoyait point. Quand la brèche fut ouverte, le sultan fît proposer la paix ; les habitants, dont le désespoir exaltait le courage, renvoyèrent les députés sans les entendre. Le roi de Jérusalem, que Saladin conduisait avec lui en triomphe, engagea lui-même les défenseurs d'Ascalon à ne pas compromettre le sort de leurs familles et celui des chrétiens par une défense inutile. Alors les principaux d'entre eux vinrent dans la tente du sultan : « Ce n'est point pour nous, lui dirent-ils, que nous venons vous implorer, mais pour nos femmes et nos enfants. Que nous importe une vie périssable ? Nous désirons un bien plus solide, et c'est la mort qui doit nous le procurer. Dieu seul, maître des événements, vous a donné la victoire sur les malheureux chrétiens ; mais vous n'entrerez point dans Ascalon si vous ne prenez pitié de nos familles, et si vous ne promettez de rendre la liberté au roi de Jérusalem. »


Saladin, touché de l'héroïsme des habitants d'Ascalon, accepta les conditions proposées. Un pareil dévouement méritait de racheter un prince plus habile et plus digne de l'amour de ses sujets que Guy de Lusignan. Au reste, Saladin ne consentit à briser les fers du monarque captif qu'après le délai d'une année.

Le moment était venu où Jérusalem devait tomber de nouveau au pouvoir des infidèles. Tous les musulmans imploraient Mahomet pour ce dernier triomphe des armes de Saladin. Après avoir pris Gaza et plusieurs forteresses du voisinage, le sultan rassembla son armée et marcha vers la ville sainte. Une reine en pleurs, les enfants des guerriers morts à la bataille de Tibériade, quelques soldats fugitifs, quelques pèlerins venus de l'Occident, étaient les seuls gardiens du saint sépulcre. Un grand nombre de familles chrétiennes qui avaient quitté les provinces dévastées de la Palestine, remplissaient la capitale, et, bien loin d'apporter des secours, ne faisaient qu'augmenter le trouble et la consternation qui régnaient dans la ville.

Année [1187] Saladin devant la Ville Sainte

Lorsque Saladin s'approcha de la cité sainte, il fit venir auprès de lui les principaux des habitants, et leur dit : « Je sais, comme vous, que Jérusalem est la maison de Dieu ; je ne veux point la profaner par l'effusion du sang ; abandonnez ses murailles, et je vous livrerai une partie de mes trésors, je vous donnerai autant de terres que vous pourrez en cultiver. »
- Nous ne pouvons, lui répondirent-ils, vous céder une ville où notre Dieu est mort ; nous pouvons encore moins vous la vendre.
Saladin, irrité de leur refus, jura sur le Coran de renverser les tours et les remparts de Jérusalem, et de venger la mort des musulmans égorgés par les compagnons et les soldais de Godefroy de Bouillon.

Au moment où Saladin parlait aux députés de Jérusalem, une éclipse de soleil couvrit tout à coup le ciel de ténèbres, et parut comme un présage sinistre pour les chrétiens. Cependant les habitants, encouragés par le clergé, se préparaient à défendre la ville ; ils avaient choisi pour leur chef Baléan d'Ibelin, qui s'était trouvé à la bataille de Tibériade. Ce vieux guerrier, dont l'expérience et les vertus inspiraient la confiance et le respect, s'occupa de faire réparer les fortifications de la place et de former à la discipline les nouveaux défenseurs de Jérusalem. Comme il manquait d'officiers, il créa cinquante chevaliers parmi les bourgeois de la ville ; tous les chrétiens en état de combattre prirent les armes et jurèrent de verser leur sang pour la cause de Jésus-Christ. On n'avait point d'argent pour payer les frais de la guerre, mais tous les moyens d'en trouver parurent légitimes au milieu du danger qui menaçait la cité de Dieu. On dépouilla les églises, et le peuple, effrayé de l'approche de Saladin, vit, sans scandale, convertir en monnaie (36) le métal précieux qui couvrait la chapelle du Saint-Sépulcre.

Année [1187] Saladin et son armée à la même place que l'armée de Godefroi de Bouillon

Bientôt les étendards de Saladin flottèrent sur les hauteurs d'Emmaüs ; l'armée musulmane vint asseoir son camp aux lieux mêmes où Godefroy, Tancrède et les deux Robert avaient déployé leurs tentes lorsqu'ils attaquèrent la ville sainte. Les assiégés opposèrent d'abord une vive résistance, et firent de fréquentes sorties, dans lesquelles on les voyait tenir d'une main la lance ou l'épée, et de l'autre une pelle, avec laquelle ils jetaient de la poussière aux musulmans. Un grand nombre de chrétiens reçurent alors la palme du martyre, et montèrent, disent les historiens, dans la Jérusalem céleste. Plusieurs musulmans, tombés sous le glaive de leurs ennemis, allèrent habiter les rivages du fleuve qui arrose le Paradis.

Saladin, après avoir campé quelques jours à l'occident de la ville, dirigea ses attaques vers le nord, et fit miner les remparts qui s'étendent depuis la porte de Josaphat jusqu'à celle de Saint-étienne. Les plus braves des chrétiens sortirent de la place, et s'efforcèrent de détruire les machines et les travaux des assiégeants ; ils s'encourageaient les uns les autres, en répétant ces mots de l'écriture : « Un seul de nous fera fuir dix infidèles, et dix en mettront en fuite dix mille. » Ils firent des prodiges de valeur, mais ne purent interrompre les progrès du siège. Repoussés par les musulmans, ils rentrèrent dans la ville, où leur retour porta le découragement et l'effroi. Les tours et les remparts étaient prêts à s'écrouler au premier signal d'un assaut général. Alors le désespoir s'empara des habitants, qui ne trouvèrent plus pour leur défense que des larmes et des prières. Les soldats couraient aux églises au lieu de voler aux armes ; la promesse de cent pièces d'or ne pouvait les retenir pendant une nuit sur les remparts menacés. Le clergé faisait des processions dans les rues pour invoquer la protection du ciel. Les uns se frappaient la poitrine avec des pierres ; les autres se déchiraient le corps avec des cilices, en criant Miséricorde ! On n'entendait que des gémissements dans Jérusalem ; « mais notre sir Jésus-Christ, » dit une vieille chronique, « ne les volait ouïr, car la luxure et l'impureté qui en la Cisté estoient, ne laissoient monter oraison ni prière devant Dieu. » Le désespoir des habitants, leur inspirait à la fois mille projets contraires. Tantôt ils prenaient la résolution de sortir de la ville et de chercher une mort glorieuse dans les rangs des infidèles, tantôt ils mettaient leur dernière espérance dans la clémence de Saladin.

Année [1187] Certains chrétiens voulaient livrer Jérusalem à Saladin

Au milieu du trouble et de l'agitation générale, les chrétiens grecs et syriens, et les chrétiens melchites, supportaient avec peine l'autorité des latins, et les accusaient des malheurs de la guerre. On découvrit un complot qu'ils avaient formé pour livrer, Jérusalem aux musulmans (37) ; cette découverte redoubla les alarmes, et détermina les principaux de la ville à demander une capitulation à Saladin. Accompagnés de Baléan d'Ibelin, ils vinrent proposer au sultan de lui rendre la place aux conditions qu'il avait lui-même imposées avant le siège. Mais Saladin se rappela qu'il avait fait le serment de prendre la ville d'assaut et de passer au fil de l'épée tous les habitants. Il renvoya les députés sans leur donner aucune espérance ; Baléan d'ibelin revint plusieurs fois, renouvela ses supplications et ses prières, et trouva toujours Saladin inexorable.

Année [1187] Baléan d'ibelin négocie avec Saladin

Un jour que les députés chrétiens le conjuraient vivement d'accepter leur capitulation, se tournant vers la place et leur montrant ses étendards qui flottaient sur les murailles : « Comment voulez-vous, leur dit-il, que j'accorde des conditions pour une ville prise ? »
Cependant les musulmans furent repoussés. Alors Baléan, ranimé par les succès que venaient d'obtenir les chrétiens, répondit au sultan : « Vous voyez que Jérusalem ne manque pas de défenseurs ; si nous ne pouvons obtenir de vous aucune miséricorde, nous prendrons une résolution terrible, et les excès de notre désespoir vous rempliront d'épouvante. Ces temples et ces palais que vous voulez conquérir seront renversés de fond en comble ; toutes nos richesses, qui excitent l'ambition et l'avidité des Sarrasins, deviendront la proie des flammes. Nous détruirons la mosquée d'Omar ; la pierre mystérieuse de Jacob, objet de votre culte, sera brisée et mise en poussière. Jérusalem renferme cinq mille prisonniers musulmans ; ils périront tous par le glaive. Nous égorgerons de nos propres mains nos femmes, nos enfants, et nous leur épargnerons ainsi la honte de devenir vos esclaves. Quand la ville sainte ne sera plus qu'un amas de ruines, un vaste tombeau, nous en sortirons, suivis des mânes irrités de nos amis, de nos proches ; nous en sortirons le fer et la flamme à la main. Aucun de nous n'ira en paradis sans avoir envoyé en enfer dix musulmans. Nous obtiendrons ainsi un trépas glorieux et nous mourrons en appelant sur vous la malédiction du Dieu de Jérusalem » (38).

Effrayé de ces menaces, Saladin invita les députés à revenir le jour suivant. il consulta les docteurs de la loi, qui décidèrent qu'il pouvait accepter la capitulation proposée par les assiégés, sans violer son serment. Les conditions furent signées le lendemain dans la tente du sultan. Ainsi Jérusalem retomba au pouvoir des infidèles, après avoir été quatre-vingt-huit ans sous la domination des chrétiens. Les historiens latins ont remarqué que les croisés étaient entrés dans la ville sainte un vendredi, à l'heure même où Jésus-Christ avait subi la mort pour expier les crimes du genre humain. Les musulmans reprirent la ville (39) l'anniversaire du jour où, selon leur croyance, Mahomet partit de Jérusalem pour monter au ciel. Cette circonstance, qui put déterminer Saladin à signer la capitulation qu'on lui proposait, ne manqua pas d'ajouter un nouvel éclat à son triomphe parmi les musulmans, et le fit regarder comme le favori du prophète.

Le vainqueur accorda la vie aux habitants, et leur permit de racheter leur liberté. La rançon fut fixée à dix pièces d'or pour les hommes, à cinq pour les femmes, à deux pour les enfants. Ceux qui ne pouvaient se racheter devaient rester dans l'esclavage. Tous les guerriers qui se trouvaient à Jérusalem, lors de la capitulation, obtinrent la permission de se retirer à Tyr ou à Tripoli (40), dans un délai de quarante jours.

Ces conditions avaient d'abord été reçues avec joie parles chrétiens ; mais, lorsqu'ils virent s'approcher le jour où ils devaient sortir de Jérusalem, ils n'éprouvèrent plus que la profonde douleur de quitter les saints lieux ; ils arrosaient de leurs larmes le tombeau de Jésus-Christ, et regrettaient de n'être pas morts pour le défendre ; ils parcouraient en gémissant le Calvaire et les églises qu'ils ne devaient plus revoir ; ils s'embrassaient, les larmes aux yeux, dans les rues, et déploraient leurs fatales divisions. Ceux qui ne pouvaient payer leur rançon et qui allaient devenir les esclaves des musulmans, se livraient à tous les excès du désespoir. Mais tel était, dans ces moments cruels, leur attachement à la religion dont ils n'avaient pas toujours suivi les préceptes, que les outrages faits aux objets sacrés de leur culte les affligeaient plus que leurs propres malheurs. Une croix d'or ayant été arrachée du dôme de l'église des templiers et traînée dans les rues par les musulmans, tous les chrétiens jetèrent des cris d'indignation, et Jérusalem désarmée fut sur le point de se soulever contre ses vainqueurs.

Année [1187] Le peuple chrétien quitte Jérusalem

Enfin arriva le jour fatal où les chrétiens devaient s'éloigner de Jérusalem. On ferma, toutes les portes de la ville, excepté celle de David. Saladin, élevé sur un trône, vit passer devant lui un peuple désolé. Le par triarchie, suivi du clergé, parut le premier, emportant les vases sacrés, les ornements de l'église du Saint-Sépulcre, et des trésors dont Dieu seul, dit un auteur arabe, connaissait la valeur. La reine de Jérusalem, accompagnée des principaux barons et chevaliers, venait ensuite ; Saladin respecta sa douleur, et lui adressa des paroles pleines de bonté. Cette princesse était suivie d'un grand nombre de femmes qui portaient leurs enfants dans leurs bras et qui faisaient entendre des cris déchirants. Plusieurs d'entre elles s'approchèrent du trône de Saladin : « Vous voyez à vos pieds, lui dirent-elles, les épouses, les mères, les filles des guerriers que vous retenez prisonniers ; nous quittons pour toujours notre patrie, qu'ils ont défendue avec gloire ; ils nous aidaient à supporter la vie ; en les perdant, nous avons perdu notre dernière espérance ; si vous daignez nous les rendre, ils soulageront les misères de notre exil, et nous ne serons plus sans appui sur la terre. »

Saladin fut touché de leurs prières, et promit d'adoucir les maux de tant de familles malheureuses. Il rendit aux mères leurs enfants, aux épouses leurs maris qui se trouvaient parmi les captifs. Plusieurs chrétiens avaient abandonné leurs meubles et leurs effets les plus précieux, et portaient sur leurs épaules, les uns leurs parents affaiblis par l'âge, les autres leurs amis infirmes et malades. Touché de ce spectacle, Saladin récompensa par ses aumônes la vertu et la piété de ses ennemis ; prenant pitié de toutes les infortunes, il permit aux hospitaliers de rester dans la ville pour soigner les pèlerins et ceux que des maladies graves empêchaient de sortir de Jérusalem. Remarquons ici que la générosité de Saladin à l'égard des chrétiens est célébrée avec plus d'éclat par les historiens latins que par les historiens arabes ; on trouve même, dans les chroniques musulmanes, des passages qui prouvent que les disciples de Mahomet n'avaient pas vu sans quelque peine la noble compassion du sultan. Plus d'une fois l'histoire a montré que, dans les guerres religieuses, les chefs ne sont pas toujours maîtres d'user de tolérance.

Lorsque les Turcs avaient commencé le siège, la ville sainte renfermait plus de cent mille chrétiens (41).
Le plus grand nombre d'entre eux rachetèrent leur liberté ; Baléan d'Ibelin dépositaire des trésors destinés aux dépenses des otages, les employa à délivrer une partie des habitants. Malek-Adhel, frère du sultan, paya la rançon de deux mille captifs ; Saladin suivit son exemple, en brisant les fers d'une grande Quantité de pauvres et d'orphelins. L'historien arabe Ibn-Alatir raconte qu'un grand nombre d'habitants de Jérusalem échappèrent au tribut, les uns en glissant furtivement du haut des murs à l'aidé de cordes, les autres en empruntant à prit d'argent des vêtements musulmans. Il ne resta dans l'esclavage que seize mille chrétiens, parmi lesquels se trouvaient quatre à cinq mille enfants en bas âge, qui ne sentaient point leur infortune, mais dont les fidèles déplorèrent d'autant plus le sort, que ces innocentes victimes de la guerre allaient être élevées dans la religion de Mahomet.
Plusieurs écrivains modernes ont opposé la conduite généreuse de Saladin aux scènes révoltantes qui accompagnèrent l'entrée des premiers croisés dans Jérusalem ; mais on ne doit pas oublier que les chrétiens offrirent de capituler, tandis que les musulmans soutinrent un long siège avec une constance opiniâtre, et que les compagnons de Godefroy, qui se trouvaient dans un pays inconnu, au milieu de nations ennemies, emportèrent la ville d'assaut après avoir essuyé mille périls et souffert touts les genres de misère. Les premiers croisés, après la conquête de la ville sainte, avaient encore tout à craindre des musulmans de Syrie et d'Egypte, et cette crainte les rendit barbares. Le sultan de Damas ne se montra pas plus humain, tant qu'il eut à redouter les armes des Francs, et la victoire même de Tibériade, qui ne calma pas toutes ses inquiétudes, ne lui avait point inspiré des sentiments généreux envers ses prisonniers. Tant il est vrai que la force seule peut être modérée ; mais il faut pour cela que la force croie à elle-même. Si on examinait bien tous les actes de barbarie commis par la politique, on en trouverait presque toujours la source dans la crainte. Au reste ces observations, livrées au jugement de nos lecteurs, n'ont point pour but de justifier les excès commis par les guerriers de la première croisade, encore moins d'affaiblir les éloges que l'histoire doit à Saladin et qu'il obtint de ceux mêmes qu'il avait vaincus.

Année [1187] Saladin lave à l'eau de rose la mosquée d'Omar

Quand le peuple chrétien eut quitté la ville conquise, Saladin ne s'occupa plus que de célébrer son triomphe. Il entra à Jérusalem, précédé de ses étendards victorieux ; un grand nombre d'imans, de docteurs de la loi, les ambassadeurs de plusieurs princes musulmans, formaient son cortège. Toutes les églises, excepté celle du Saint-Sépulcre, avaient été converties en mosquées. Le sultan fit laver avec de l'eau de rose, venue de Damas, les murs et le parvis de la mosquée d'Omar ; il y plaça lui-même la chaire construite par Noureddin.
« On entendit la voix de ceux qui appellent à la prière, dit Emad-Eddin ; les cloches se turent. La foi exilée revint dans son asile : les derviches, les dévots, les grands, les petits, tous vinrent adorer le Seigneur ; du haut de la chaire s'éleva une voix qui avertit les croyants du jour de la résurrection et du jugement dernier. »
Le premier vendredi qui suivit l'entrée du sultan dans Jérusalem, le peuple et l'armée s'assemblèrent dans la principale mosquée ; le chef des imans monta dans la chaire du prophète, et remercia Dieu des victoires de Saladin.
« Gloire à Dieu, dit-il à ses nombreux auditeurs ; gloire à Dieu, qui fait triompher l'islamisme, qui a brisé la puissance des infidèles ! Louez avec moi le Seigneur, qui nous a rendu Jérusalem, la demeure de Dieu, le séjour des saints et des prophètes. C'est du sein de cette demeure sacrée que Dieu a fait voyager son serviteur pendant les ténèbres de la nuit ; c'est pour faciliter à Josué la conquête de Jérusalem que Dieu arrêta autrefois la course du soleil. C'est dans cette ville que doivent, à la fin des jours, se réunir les peuples de la terre » (42).
Après avoir rappelé les merveilles de Jérusalem, le prédicateur de l'islamisme s'adressa aux soldats de Saladin, et les félicita d'avoir bravé les périls, d'avoir versé leur sang pour accomplir la volonté de Mahomet.
« Les soldats du prophète, ajouta-t-il, les compagnons d'Abou-Beker et d'Omar ont marqué votre place dans leur milice sainte et vous attendent parmi les élus de l'islamisme. Témoins de votre dernier triomphe, les anges se sont réjouis à la droite de l'éternel ; le coeur des envoyés de Dieu a tressailli de joie. Louez donc avec moi le Seigneur ; mais ne vous laissez point aller aux faiblesses de l'orgueil, et ne croyez pas, surtout, que ce soient vos épées d'acier, vos chevaux rapides comme le vent, qui ont triomphé des infidèles. Dieu est Dieu ; Dieu seul est puissant ; Dieu seul vous a donné la victoire ; il vous ordonne de ne pas vous arrêter dans une carrière glorieuse où lui-même vous conduit par la main. La guerre sainte ! La guerre sainte ! Voilà la plus pure de vos adorations, la plus noble de vos coutumes. Abattez tous les rameaux de l'impiété ; faites triompher partout l'islamisme ; délivrez la terre des nations contre lesquelles Dieu est irrite. »

Le chef des imans pria ensuite pour le calife de Bagdad, et, terminant la prière en nommant Saladin : « O Dieu ! s'écria-t-il, veille sur les jours de ton fidèle serviteur, qui est ton glaive tranchant, ton étoile resplendissante, le défenseur de ton, culte, le libérateur de ta demeure sacrée ! 0 Dieu ! Fais que tes anges environnent son empire, et prolonge ses jours pour la gloire de ton nom !. »
Ainsi, le peuple, les lois, la religion, tout était changé dans la malheureuse Jérusalem. Tandis que les saints lieux retentissaient des hymnes d'un culte étranger, les chrétiens s'éloignaient tristement, plongés dans la plus profonde misère et détestant la vie que leur avaient laissée les musulmans. Repoussés par leurs frères d'Orient, qui les accusaient d'avoir livré le tombeau de leur Dieu aux infidèles, ils erraient dans la Syrie, sans secours et sans asile ; plusieurs moururent de faim et de douleur ; la ville de Tripoli leur ferma ses portes. Au milieu de leur foule éperdue, une femme poussée par le désespoir jeta son enfant à la mer, en maudissant la barbarie de ses frères les chrétiens. Ceux qui se rendirent en Egypte furent moins malheureux, et touchèrent le coeur des musulmans (43) ; plusieurs s'embarquèrent pour l'Europe, où ils vinrent annoncer en gémissant les malheurs de Jérusalem. On disait alors, parmi les chrétiens, que cette ville était tombée comme Ninive ou Babylone ; les chroniques contemporaines, du moins, n'expliquent pas autrement ce grand événement, car on expliquait tout alors par la sainteté ou par la corruption des fidèles. Sans doute la corruption dut contribuer à la décadence de la ville sainte ; toutefois une décadence aussi rapide eut plusieurs autres causes, que nous avons indiquées dans le cours de cette histoire. Les empires musulmans tombaient quand les premiers croisés arrivèrent en Asie ; mais Dieu permit que ces empires se relevassent sous la main de plusieurs princes puissants par leurs armes et par leur génie. Le royaume de Godefroy, qui les avait vaincus avec trois cents chevaliers, ne possédait plus ce qu'il fallait pour leur résister. Les chefs que la providence lui donna semblaient uniquement envoyés pour annoncer que toute gloire allait finir. A force de voir sur le trône de David des femmes, des enfants, des rois infirmes, des princes faibles ; on n'eut plus de foi dans son avenir, et l'enthousiasme guerrier, le patriotisme chrétien furent étouffés par la discorde et je ne sais quel esprit de fatalité. A la fin on entendit un roi de la ville sainte s'écrier sur le champ de bataille : le royaume est perdu ; il ne fallut que quelques semaines pour l'accomplissement de cette prophétie, si étrange dans la bouche d'un roi. Ajoutons ici, et cette cause est la première de toutes, que l'esprit des croisades, qui avait fait tant de prodiges, s'affaiblissait depuis longtemps, et avec lui tout ce qu'il avait fondé en Orient. Le royaume de Godefroy de Bouillon s'éteignit, semblable aux fragiles créatures d'ici-bas, qui disparaissent tout à coup, lorsque Dieu ne les regarde plus.

Année [1187] La perte de Jérusalem arrive en Occident

Cependant, comme on était persuadé alors que le salut de la foi chrétienne, que la gloire même de Dieu se trouvait liée à la conservation de Jérusalem, la dernière conquête de Saladin répandit la consternation dans tout l'Occident. La nouvelle en arriva d'abord en Italie ; le pape Urbain IIII, qui était alors à Ferrare, en fut saisi d'une douleur profonde, et ne put survivre à une si grande calamité ; tous les chrétiens, oubliant leurs propres misères, n'eurent plus qu'un seul sujet d'affliction, et le nom de la ville sainte volait de bouche en bouche, mêlé aux cris du désespoir. On déplorait dans des chants lugubres la captivité du roi de Jérusalem et de ses chevaliers, la ruine des cités chrétiennes de l'Orient.

Des prêtres portaient de ville en ville des images où l'on voyait le saint sépulcre foulé sous les pieds des chevaux, et Jésus-Christ terrassé par Mahomet (44). De si grands malheurs avaient été annoncés au monde chrétien par des prodiges sinistres. Le jour que Saladin était entré dans la ville sainte, dit Rigord, les moines d'Argenteuil avaient vu la lune descendre du ciel sur la terre et remonter ensuite vers le ciel. Dans plusieurs églises, le crucifix et les images des saints avaient versé des larmes de sang en présence de tous les fidèles. Un chevalier chrétien avait vu en songe un aigle tenant dans ses serres sept javelots, et volant au-dessus d'une armée, en proférant ces paroles avec des accents terribles (45) : « Malheur à Jérusalem !. »

Chacun s'accusait d'avoir, par ses fautes, excité la vengeance du ciel ; tous les fidèles cherchaient à fléchir par la pénitence un Dieu qu'ils croyaient irriter. « Le Seigneur, disaient-ils entre eux, a répandu partout les flots de sa colère, et les flèches de son courroux se sont enivrées du sang de ses serviteurs. Que notre vie tout entière s'écoule dans la douleur, puisque nous avons entendu une voix gémissante sur la montagne de Sion et que les enfants de Dieu ont été dispersés. »

Les orateurs sacrés s'adressaient à Dieu lui-même, et faisaient retentir les églises de leurs invocations et de leurs prières :
« 0 Dieu puissant ! S'écriaient-ils, ta main s'est armée pour le triomphe de ta justice. Nous venons, les yeux pleins de larmes, implorer ta bonté, afin que tu te souviennes de ton peuple et que tes miséricordes surpassent nos misères ; ne livre point ton héritage à l'opprobre, et que les anges de la paix obtiennent pour Jérusalem les fruits de la pénitence. »

En pleurant la perte du tombeau de Jésus-Christ, on se ressouvint des préceptes de l'évangile, et les hommes devinrent tout à coup meilleurs. Le luxe fut banni des villes ; on oubliait les injures, on prodiguait les aumônes. Les chrétiens couchaient sur la cendre et se couvraient de cilices ; ils expiaient par le jeûne et les mortifications (46) leur vie déréglée. Le clergé donna l'exemple : les moeurs des cloîtres furent réformées ; les cardinaux se condamnèrent à la pauvreté des apôtres, et promirent de se rendre dans la terre sainte en demandant l'aumône.

Année [1188]

Ces pieuses réformes ne durèrent pas longtemps ; mais les esprits n'en furent pas moins préparés à une nouvelle croisade, et toute l'Europe se leva bientôt à la voix de Grégoire VIII, qui exhorta les fidèles à prendre la croix et les armes. Dans sa bulle, le pontife parle de la redoutable sévérité des jugements de Dieu, et déplore les malheurs de Jérusalem, qui n'est plus qu'un désert où les corps des saints ont servi de pâture aux bêtes de la terre et aux oiseaux du ciel ; il raconte les victoires de Saladin, qui a été secondé par les discordes des habitants de la terre sainte et par la méchanceté des hommes. Dans un si grand désastre nul ne pourrait retenir ses larmes, nul ne pourrait résister non seulement à la compassion que la religion nous recommande pour toutes les infortunes, mais au sentiment que la providence a placé dans le coeur de tous les hommes. La langue ne saurait expliquer, l'esprit ne saurait comprendre l'affliction du souverain pontife et aussi l'affliction du peuple chrétien en apprenant que la terre de promission souffre maintenant ce qu'elle a souffert sous ses anciens tyrans.
« Nous surtout, disait Grégoire, qui avons à gémir sur les iniquités par lesquelles la colère de Dieu s'est allumée, nous qui craignons que d'autres malheurs n'arrivent en Judée au milieu des dissensions des rois et des princes chrétiens, des cités et des villages, nous devons pleurer avec le prophète et répéter avec lui. »
« La vérité, la science de Dieu, ne sont plus sur la terre ; je ne vois régner à leur place que le mensonge, l'homicide, l'adultère et la soif du sang. »
« Pensez, nos très-chers frères, pour quelle fin vous êtes venus eu ce monde, et comment vous devez en sortir ; songez que vous passerez comme passent toutes choses ; vous ne pouvez pas dire des biens dont vous jouissez, du souffle même qu'on appelle la vie, Ceci est à moi ; vous ne vous êtes pas faits vous-même, et le pouvoir de créer un ciron est au-dessus de toutes les puissances de la terre. Donnes donc ces trésors qui peuvent vous échapper, cette vie qui n'est qu'un point dans la durée, pour secourir vos frères, pour vous assurer le salut éternel. Si les infidèles ont bravé les périls de la guerre, s'ils ont sacrifié le repos et les délices de leurs jours pour attaquer l'héritage du Christ, hésiterez-vous à faire les mêmes sacrifices pour sauver la foi chrétienne ? La colère céleste a permis que les impies aient un moment de triomphe ; mais sa miséricorde peut changer pour eux les jours de victoire en jours d'humiliation. Adressez-vous donc à la miséricorde divine ; nous n'avons pas le droit de demander compte à Dieu de ses jugements, mais ne devons-nous pas croire que dans sa bonté il veut notre salut, et que celui qui se sacrifie pour ses frères, même lorsqu'il aurait à peine atteint les jours de la jeunesse, sera traité comme celui qui a passé une longue vie au service de Dieu ? »

Des règlements pour la croisade terminaient la bulle de Grégoire VIII. Le pape promettait aux pèlerins pieux le pardon entier de leurs fautes ; le saint voyage devait leur tenir lieu de toute autre pénitence. Les biens des croisés et de leurs familles étaient placés sous la protection spéciale des archevêques et évêques. Nulle recherche ne devait être faite sur la validité des droits de possession d'un croisé à l'égard d'un bien quelconque, jusqu'à ce qu'on fût certain de son retour ou de son décès. Les pèlerins étaient dispensés de payer des intérêts à un créancier, durant les jours passés sous les drapeaux de la croix.

Il leur était interdit de se vêtir avec luxe et d'emmener avec eux des chiens et des oiseaux. A la suite de ces règlements, venait l'ordonnance d'un jeûne général pour apaiser la colère de Dieu et obtenir la délivrance de Jérusalem. Le jeûne du carême devait être observé tous les vendredis pendant cinq ans. La bulle, les règlements et l'ordonnance étaient datés de Ferrare.

Le souverain pontife songeait à rétablir la paix parmi les peuples chrétiens. Dans cette vue, il se rendit à Pise, pour terminer les vives querelles qui s'étaient élevées entre les Pisans et les Génois. Grégoire mourut avant d'avoir achevé l'ouvrage qu'il avait commencé, et laissa la direction de la croisade à son successeur Clément III, qui, dès son avènement au trône pontifical, ordonna des prières pour la paix de l'Occident et la délivrance de la terre des pèlerins.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

23. Bernard le Trésorier rapporte que le fils de Saladin n'était entré sur le territoire des chrétiens que d'après une convention faite avec le comte de Tibériade, ce qui nous a paru peu vraisemblable.
24. M. Glllot, dans ses Lettres sur la Galilée, croit avoir reconnu le théâtre de ce combat héroïque au village d'El-Mahed, à une heure vers l'est nord-est de Nazareth. C'est une étroite vallée entre des collines pierreuses et nues ; le plus fort de l'action avait eu lieu dans une aire où l'on bat le blé. M. Glllot a retrouvé jusqu'à cette partie du théâtre du combat (Correspondance d'Orient, t V).
25. Séphouri, Sepphoris ou Séphorie, l'ancienne Diocétarée, était une des principales villes de la Galilée au temps des Romains ; elle fut la patrie de Joachim, père de la Vierge ; il ne reste plus que son emplacement couvert de ruines. Un misérable village, que les habitants appellent « saphoreh, » est situé à un mille au-dessous de l'ancienne cité. On trouve au sud-est une fontaine qui jaillit de la terre et murmure dans un lit pierreux. Kléber, avant d'aller rejoindre Junot dans la plaine de Loubi, campa auprès de la fontaine de Séphouri, comme y avalent campé six siècles auparavant les guerriers de la croix. La même fontaine désaltéra au même lieu le vaincu de Tibériade et le vainqueur d'Héliopolis (Correspondance d'Orient, t. V).
26. Tibériade s'élève sur la rive occidentale du lac ou de la mer de Galilée ; elle a la forme d'un carré long ; ses murailles, bâties par les croisés, ont été reconstruites par le cheik Daher, vers le milieu du siècle dernier. M. Baptistin Poujoulat, le frère de mon compagnon de voyage en Orient, qui se trouvait à Tibériade au mois de septembre 1837, nous a écrit une lettre d'où nous tirons le passage suivant : « Tibériade ne m'a offert qu'un amas de décombres. Le 1 janvier 1837, un quart d'heure avant le coucher du soleil, le sol galiléen fut ébranlé par un tremblement de terre, et les villes de Saphet, de Tibériade, plusieurs villages du pays, furent bouleversés, et des populations entières disparurent sous les débris... Je n'ai pu trouver à Tibériade aucun abri pour y dormir, et j'ai passé la nuit couché sur la rive droite du lac de Génésareth. »
27. Ce discours de Raymond est rapporté à peu près de même par Raoul Coggeshale et par Bernard le Trésorier.
28. Voyez les Extraits des auteurs arabes à l'année 1187 (Bibliothèque des Croisades, t. IV).
29. Le nom de « Marescalcia » avait été sans doute donné par les chrétiens à un « cazal » on village qui appartenait au maréchal du Temple ou de l'Hôpital. Le village de Loubi est tout ce qui reste sur le chemin que durent parcourir les chrétiens.
30. Les chrétiens, d'après les auteurs arabes, partirent de Séphouri le 3 juillet. Voici le récit d'Emmad-Eddln, témoin oculaire : « Les Francs s'étaient dirigés vers Tibériade, semblables à des montagnes en mouvement ou aux flots d'une mer agitée ; le sultan se plaça devant eux, ayant le lac de Tibériade derrière lui. En ce moment la chaleur du jour était brûlante ; l'ennemi paraissait accablé, il souffrait de la disette d'eau, car la cavalerie musulmane, répandue sur les deux ailes, lui fermait rapproche du lac. Le sultan veilla toute la nuit et ordonna aux archers de remplir leurs carquois. Il fit distribuer quatre cents charges de flèches... En vain les Francs firent les plus grands efforts pour s'ouvrir un passage vers les eaux ; ils avaient bu toute l'eau des outres, ils avaient mis à sec leurs vases lorsque la nuit survint Cependant ils ne se laissèrent point abattre, et ils se dirent entre eux : Demain nous trouverons de l'eau avec nos épées. »
31. Le versant méridional formé par la chaîne des hauteurs dont la colline d'Hitin ou la montagne des Béatitudes est la plus culminante, voilà le champ de bataille de Tibériade. C'est un vaste plateau couvert d'une pâle verdure, ayant la couleur des sites de la campagne de Rome, situé entre trois vallées, celle de Batouf à l'ouest, celle d'Hitin au nord, celle de Hama au sud-est. Ce plateau est d'un côté à trois lieues du Thabor, de l'autre à une heure du lac de Tibériade. Le lieu précis où fut livrée la bataille a pour bornes, les cornes d'Hitin au nord, la colline de la Multiplication des pains an nord-est, les rives escarpées du lac à l'est et le village de Loubi au midi (Correspondance d'Orient, t. V, lettre CXXXV).
32. Ibn-Alatir raconte ainsi la seconde journée de cette bataille si malheureuse pour les chrétiens : « Le samedi matin, les musulmans sortirent de leur camp en ordre de bataille ; les Francs s'avançaient aussi, mais affaiblis par la soif qui les tourmentait. Les flèches firent un grand ravage parmi les cavaliers chrétiens ; l'infanterie des Francs s'était ébranlée pour se porter vers le lac et y faire de l'eau. Aussitôt Saladin courut se placer sur son passage ; bientôt il n'y eut plus pour les chrétiens d'espoir de salut Le comte de Tripoli essaya de se frayer un chemin ; Taki-Eddin, neveu du sultan, fit ouvrir les rangs, et le comte put échapper. L'armée chrétienne était alors dans une situation horrible : on avait mis le feu aux bruyères de la plaine où elle se trouvait ; la fumée, la chaleur de l'incendie, celle du jour, celle du combat, tout concourait à accabler les Francs. Poussés par le désespoir, ils attaquèrent les musulmans avec une grande impétuosité ; enfin, ils furent entourés de toutes parts et repoussés jusqu'à une colline voisine du village d'Hitin ; là, ils essayèrent de dresser quelques tentes et de se défendre. Tout l'effort du combat se porta de ce côté. »
33. Voici comment l'historien arabe, Emmad-Eddin, raconte la prise de la croix : « La grande croix fut prise avant le roi, et beaucoup d'impies se firent tuer autour d'elle. Quand on la tenait levée, les infidèles fléchissaient le genou et inclinaient ta tête. Ils lavaient enrichie d'or et de pierreries ; ils la portaient les jours de grande solennité, et regardaient comme leur premier devoir de la défendre dans les combats. La captivité de cette croix leur fut plus douloureuse que la captivité de leur roi. »
34. Plusieurs historiens chrétiens prétendent que Raymond servit la cause de Saladin. Aucun historien musulman ne partage cette opinion ; plusieurs d'entre eux parlent de Raymond comme du plus cruel ennemi des Sarrasins. Ibn-Alatir, dont on peut lire le récit au t IV de la Bibliothèque des Croisades, dit formellement que le comte de Tripoli s'opposa à ce que les Francs marchassent vers Tibériade. Ce même historien, en parlant de la bataille de Tibériade, rapporte que le comte, s'apercevant de l'infériorité des guerriers francs, se précipita avec sa troupe sur ceux qui lui étaient opposés, et que Taki-Eddin, craignant son désespoir, fit ouvrir ses rangs et lui livra passage. Le comte s'étant échappé, les ennemis reprirent aussitôt leurs rangs.
M. Marin ; dans son histoire de Saladin, a discuté ce point d'histoire, et les preuves qu'il produit ne laissent aucun doute sur la sincérité des intentions de Raymond. Aboulféda, dans la courte description qu'il donne de la Journée d'Hitin, loue la valeur de Raymond, et dit qu'il mourut de la douleur que lui avait causée la défaite des chrétiens. Dans une lettre écrite par Saladin au calife de Bagdad, on trouve ces mots remarquables : « Aucun personnage connu d'entre les chrétiens ne put échapper, si ce n'est le comte de Tripoli, que Dieu le maudisse ! Dieu le fit mourir ensuite, et l'envoya du royaume de la mort aux enfers. » Cette lettre de Saladin, qui parle aussi de la prise de Jérusalem, nous a été conservée par Ebn-Khilcan, dans sa Biographie des hommes illustres de l'islamisme. On en trouvera un extrait dans la Bibliothèque des Croisades.
35. Ces expressions d'un auteur arabe rappellent le mot de Vitellius, qui disait que le cadavre d'un ennemi sent toujours bon.
36. Ibn-Alatir et Emmad-Eddin parmi les historiens arabes, Bernard le Trésorier et Raoul Coggesbale parmi les auteurs chrétiens, sont ceux qui ont donné le plus de détails sur le siège de Jérusalem (Bibliothèque des Croisades, t II).
37. Ce fait est rapporté par l'auteur arabe de l'Histoire des Patriarches d'Alexandrie. Cet auteur était lui-même chrétien, mais du rite jacobite : rien n'est plus curieux que le ton d'Indifférence avec lequel il raconte cette perfidie (Voyez t. IV de la Bibliothèque des Croisades).
38. Ce même discours se retrouve presque mot pour mot dans l'auteur arabe Ibn-Alatir (Bibliothèque des Croisades, t. IV).
39. Baronius et Pagi citent les diverses dates que les historiens ont données à la prise de Jérusalem par Saladin. Le savant commentateur Mansi démontre, par l'autorité de Coggeshale, témoin oculaire, que cette prise eut lieu le 3 octobre 1197, le samedi, et non le vendredi, et que le siège de cette ville, ayant commencé le 20 septembre, ne dura que treize jours, et non vingt-trois, comme quelques historiens le prétendent. Toutefois, les auteurs arabes disent que Saladin choisit le vendredi pour traiter de la capitulation de la place.
40. Un historien arabe reproche cette politique à Saladin : Il se préparait ainsi des obstacles, et donnait A ses ennemis des moyens de résistance. C'est par suite de cette politique qu'il échoua devant la ville de Tyr, défendue par tous ceux qu'il y avait envoyés.
41. La multitude de ceux qui avaient cherché un refuge à Jérusalem était si grande, dit le continuateur de Guillaume de Tyr, qu'ils ne pouvoient estre dedans les maisons; ains les convenait estre parmi les rues (Bibliothèque des Croisades, t, I, p. 370).
42. Ibn-Kalekan, Bibliothèque des Croisades, t, IV.
43. On peut consulter à ce sujet le récit de Bernard le Trésorier (Bibliothèque des Croisades, t I). Il est confirmé par l'auteur arabe de l'histoire des patriarches d'Alexandrie (Ibid.).
44. Ce fait, qui n'est point rapporté dans nos auteurs occidentaux, est raconté avec beaucoup de détails par Boba-Eddin et par Ibn-Alatir (Bibliothèque des Croisades).
45. Ces prodiges rappellent ceux que raconte l'historien Josèphe, dans le récit du siège de Jérusalem par Titus. Une voit aussi s'était fait entendre dans le temple et avait prononcé ces mêmes paroles : Malheur à Jérusalem !
46. Voyez dans l'extrait de Benoit de Peterborough la lettre que Pierre de Blois écrit à ce sujet au roi d'Angleterre, Henri II (Bibliothèque des Croisades, t, II).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1193-1198

Pendant que je repasse dans cette histoire les grands événements des âges reculés, la discorde et la guerre agitent mes contemporains, et souvent une révolution éclate dans l'intervalle d'un volume à un autre. A peine avais-je achevé, au sein d'une tranquillité passagère, le récit des premières croisades, que de nouveaux orages viennent gronder autour de nous : tous les rois de l'Europe se lèvent en armes, non plus pour délivrer le sépulcre de Jésus-Christ, mais pour défendre leurs vieilles monarchies qui tombent. C'est au bruit d'une révolution nouvelle, d'une guerre formidable, c'est dans les loisirs inquiets d'un second exil que je poursuis ma tâche commencée (1).

Depuis trente ans, l'Europe est livrée à une perturbation profonde : une révolution partie de la France a ébranlé les trônes, remué violemment la société, et multiplié les ruines dans le monde moral comme dans le monde politique. Les constitutions, les croyances, les moeurs des aïeux, ont été attaquées avec fureur ; on a démoli le lent ouvrage des temps, et méprisé le souvenir des générations passées. Des opinions nouvelles se sont armées contre la vieille France, la France héroïque et religieuse où nous ramène le souvenir des expéditions de la croix. Cette révolution, devenue un si grand spectacle pour l'univers, a eu pour auxiliaires la guerre et la victoire, comme cette autre révolution qui précipita jadis l'Occident sur l'Orient : les champions de Jésus-Christ marchaient à la conquête du monde oriental au profit de l'évangile ; les champions des idées nouvelles marchent vers un monde à venir que nul ne connaît. Tout en déplorant les malheurs de l'âge présent, j'y chercherai des leçons pour mieux comprendre les temps dont j'ai entrepris l'histoire.

Les révolutions, quoiqu'elles ne soient pas toujours poussées par le même mobile, se ressemblent toutes dans ce qu'elles ont de violent et de passionné. Les désastres dont j'ai été témoin, les orages que j'entends gronder encore, me montrèrent le coeur humain toujours le même, et m'aideront sans doute à peindre avec plus de vérité les troubles et les passions d'un autre siècle.

Après la mort de Saladin, (le mercredi 4 mars 1193), on vit ce qui arrivait presque toujours dans les dynasties d'Orient : un règne rempli d'agitation et de trouble succédait au règne de la force et de la puissance absolue. Dans ces dynasties, qui n'ont d'autre appui que la victoire et la volonté toute-puissante d'un seul homme, on obéit en tremblant, tant que le souverain commande entouré de ses soldats ; mais, dès qu'il a fermé les yeux, on se précipite vers la licence avec la même ardeur qu'on s'était précipité vers la servitude ; les passions, longtemps contenues par la présence du despote, ne font qu'éclater avec plus de violence lorsqu'il ne reste plus de lui qu'un vain souvenir.

Saladin, avant de mourir, ne régla point l'ordre de sa succession (2), et par cette imprévoyance il prépara la ruine de son empire. Un de ses fils, Aziz, qui commandait en Egypte, se fit proclamer souverain du Caire ; un autre (3) s'empara de la principauté d'Alep ; un troisième (4) de la souveraineté de Damas ; Malek-Adhel (5), frère de Saladin, se fit reconnaître comme souverain d'une partie de la Mésopotamie et de quelques villes voisines de l'Euphrate. Les principaux émirs, tous les princes delà famille des Ayyoubides, se rendirent maîtres (6) des villes et des provinces dont ils avaient le commandement.
Afdal (7), fils aîné de Saladin, avait été proclamé sultan de Damas ; maître de la Syrie et de la capitale d'un vaste empire, souverain de Jérusalem et de la Palestine (8), il semblait avoir conservé quelque chose de la puissance paternelle ; mais tout était tombé dans le désordre et la confusion. Les émirs, vieux compagnons des victoires de Saladin, supportaient avec peine l'autorité d'un jeune sultan. Plusieurs avaient refusé de lui prêter le serment d'obéissance (9) rédigé par les cadis de Damas ; d'autres consentirent à le prêter, mais à condition qu'on leur conserverait leurs fiefs, ou qu'on leur en donnerait de nouveaux. Loin de travailler à réduire cette milice turbulente, Afdal oubliait les devoirs du trône dans les excès de la débauche ; et, tout entier livré à ses plaisirs, il abandonnait le soin de son empire à un vizir qui le rendait odieux aux musulmans (10). L'armée demandait le renvoi du vizir (11), qu'elle accusait d'avoir usurpé l'autorité du prince ; le vizir proposa à son maître le renvoi des émirs séditieux. Le faible sultan, qui ne voyait que par les yeux de son ministre, importuné de la présence et des plaintes d'une armée mécontente, renvoya de son service un grand nombre de soldats et d'émirs ; ils allèrent chez tous les princes voisins se plaindre de l'ingratitude d'Afdal, et l'accusèrent d'oublier, au sein de l'oisiveté et de la mollesse, les saintes lois du prophète et la gloire de Saladin.

Le plus grand nombre d'entre eux qui s'étaient retirés en Egypte, exhortèrent Aziz à prendre les armes contre son frère. Le souverain du Caire écouta leurs discours, et, sous prétexte de venger la gloire de son père, conçut le projet de s'emparer de Damas. Il rassembla toutes ses forces, et se rendit en Syrie à la tête d'une armée. A l'approche du péril, Afdal invoqua le secours des princes qui régnaient sur les pays de Hamah et d'Alep. Bientôt il éclata une guerre formidable, dans laquelle fut entraînée toute la famille des Ayyoubides (12). Aziz avait mis le siège devant Damas. L'espoir d'une conquête facile animait ses émirs, et leur faisait croire qu'ils combattaient pour la justice ; mais, comme ils eurent d'abord peu de succès et que la victoire s'éloignait chaque jour de leurs drapeaux, cette guerre commença à leur paraître injuste. Ils firent entendre des murmures ; ils se révoltèrent enfin contre Aziz, et se réunirent aux troupes de Syrie. Le souverain du Caire, ainsi abandonné, fut obligé de lever honteusement le siège et de retourner en Egypte. Le sultan de Damas et son oncle Malek-Adhel les poursuivirent à travers le désert, avec le dessein de l'attaquer jusque dans sa capitale. Afdal, à la tête d'une armée victorieuse, avait déjà porté la terreur sur les rivages du Nil ; Aziz allait être détrôné, et l'Egypte conquise par les Syriens, si le frère de Saladin, conduit par une politique dont on put connaître plus tard le motif, n'eût opposé aux armes du vainqueur l'autorité de ses conseils et rétabli la paix dans la famille des Ayyoubides.

Les princes et les émirs respectaient l'expérience de Malek-Adhel, et le prenaient pour arbitre de leurs différends. Les guerriers de la Syrie et de l'Egypte, accoutumés à le voir dans les camps, le regardaient comme leur chef et le suivaient avec joie au combat ; les peuples, qu'il avait si souvent étonnés par ses exploits, invoquaient son nom dans les revers et dans les périls. Les musulmans voyaient avec surprise qu'il eût été comme exilé dans la Mésopotamie, et qu'un empire fondé par sa valeur fût abandonné à de jeunes princes qui n'avaient aucun nom parmi les guerriers : lui-même s'indignait en secret de n'avoir pas reçu la récompense de ses travaux, et savait tout ce que les vieux soldats qu'il avait menés à la victoire pouvaient faire un jour pour son ambition. Il importait à ses desseins que l'empire ne fût point réuni dans les mêmes mains et que les provinces restassent encore quelque temps partagées entre deux puissances rivales. La paix qu'il avait fait conclure ne pouvait être de longue durée, et la discorde, toujours prête à éclater parmi ses neveux, devait bientôt lui offrir une occasion de recueillir à lui seul le vaste héritage de Saladin.

Afdal, averti par les dangers qu'il avait courus, résolut de changer de conduite. Jusqu'alors il avait scandalisé les fidèles musulmans en se livrant aux excès du vin. A son retour d'Egypte, il se montra plus docile aux leçons des hommes pieux et dévots ; mais il ne fit que tomber d'un excès dans un autre : on le voyait sans cesse en prières, sans cesse occupé des pratiques les plus minutieuses de la religion musulmane ; il se mit à copier de sa propre main tout le Coran ; dans son extrême dévotion, comme dans sa vie dissipée, Afdal resta toujours étranger aux soins de l'empire, et s'abandonna sans réserve aux conseils de ce même vizir qui l'avait déjà exposé à perdre ses états.
Alors, dit Aboulféda, des plaintes s'élevèrent de toutes parts contre lui, et ceux qui jusque-là avaient fait entendre ses louanges, gardèrent le silence. »

Aziz crut que l'occasion était favorable pour reprendre les armes contre son frère. Malek-Adhel, persuadé que la guerre pouvait servir son ambition, ne parla plus de paix, et se mit à la tête de l'armée d'Egypte. Ayant intimidé par ses menaces ou gagné par ses largesses les principaux émirs d'Afdal, il prit d'abord possession de Damas au nom d'Aziz, et gouverna bientôt en souverain les plus riches provinces de la Syrie.
Chaque jour de nouvelles discordes s'élevaient parmi les princes et les émirs : tous ceux qui avaient combattu avec Saladin crurent que le moment était arrivé de faire valoir leurs prétentions (13) ; les princes qui restaient encore de la famille de Noureddin songèrent à reprendre les provinces dont les fils d'Ayoub avaient dépouillé les malheureux Atabeks. Tout l'Orient était troublé : de sanglantes divisions désolaient la Perse, que se disputaient les faibles rejetons des Seldjoukides. L'empire du Karisme, qui s'étendait chaque jour par des conquêtes, menaçait à là fois la capitale du Korasan et la ville de Bagdad, où tremblait le pontife de la religion musulmane. Depuis longtemps les califes ne pouvaient prendre une part active aux événements qui changeaient la face de la Syrie, et n'avaient plus d'autorité que pour consacrer les victoires du parti triomphant. Afdal, chassé de Damas, invoqua en vain la protection du calife de Bagdad, qui l'exhorta à prendre patience, en lui disant que « ses ennemis rendraient compte à Dieu de ce qu'ils avaient fait. »

Au milieu des rivalités qui divisaient les princes musulmans, Malek-Adhel ne trouvait point d'obstacles à ses projets ; les troubles, les discordes, que son usurpation avait fait naître, les guerres entreprises contre lui, tout contribuait à consolider, à étendre sa puissance. Il devait bientôt réunir sous ses lois la plupart des provinces conquises par Saladin, Ainsi se vérifia, pour la seconde fois, dans l'espace de peu d'années, cette observation d'un historien arabe, Ibn-Alatir, qui s'exprimait ainsi en parlant de la succession de Chirkou : La plupart de ceux qui ont fondé des empires ne les ont pas laisses à leur postérité. Celte instabilité de la puissance n'est point une chose étrange dans des pays où le succès rend tout légitime, où les caprices de la fortune sont souvent des lois, où les plus redoutables ennemis d'un empire fondé par les armes sont ceux-là mêmes qui lui ont prêté l'appui de leur bravoure. L'historien que nous venons de citer déplore ces révolutions du despotisme militaire, sans en approfondir les causes naturelles, et ne peut expliquer tant de changements qu'en remontant à la justice de Dieu, toujours prête à punir, au moins dans leurs enfants, ceux qui ont employé la violence et répandu le sang des hommes pour arriver à l'empire.
Telles furent les révolutions qui, pendant plusieurs années, troublèrent les états musulmans de la Syrie et de l'Egypte.

La quatrième croisade que nous allons faire connaître, et dans laquelle les chrétiens auraient pu mettre à profit les troubles de l'Orient, ne servit qu'à réunir les débris dispersés de l'empire de Saladin. Malek-Adhel dut les progrès de sa puissance non-seulement aux divisions des infidèles, mais encore à l'esprit de discorde qui régnait parmi les chrétiens.

Après le départ du roi d'Angleterre, ainsi que cela s'était toujours vu après chaque croisade, les colonies chrétiennes, environnées de périls, marchaient plus rapidement à leur décadence. Henri de Champagne, chargé du gouvernement de la Palestine, dédaignait de prendre le titre de roi : impatient de retourner en Europe, il regardait son royaume comme un lieu d'exil. Les trois ordres militaires, retenus en Asie par leurs serments, formaient la principale force d'un état qui naguère avait tous les guerriers de l'Europe pour défenseurs. Guy de Lusignan, retiré dans l'île de Chypre, ne s'occupait plus de Jérusalem et mettait tous ses soins à se maintenir dans son nouveau royaume, troublé par la révolte continuelle des Grecs et menacé par les empereurs de Constantinople.

Bohémond III (14), petit-fils de Raymond de Poitiers, et descendant par les femmes du célèbre Bohémond, un des héros de la première croisade, gouvernait la principauté d'Antioche et le comté de Tripoli. Au milieu des malheurs qui affligeaient les colonies chrétiennes, ce prince ne s'occupait que d'agrandir ses états, et tous les moyens lui semblaient bons pour parvenir à ses desseins. Bohémond prétendait avoir des droits sur la principauté d'Arménie : pour s'en emparer, il employa tour à tour la force et la ruse. Après plusieurs tentatives inutiles, il attira dans sa capitale Rupin de la Montagne, un des princes d'Arménie, et le retint en captivité. Il lui offrit ensuite la liberté, à condition que celui-ci lui rendrait hommage. Sur le refus de Rupin, Bohémond entra dans l'Arménie : Livon, vainqueur du prince d'Antioche, le força de briser les fers de son prisonnier. Plusieurs années après, de nouveaux débats s'élevèrent entre Bohémond et Livon, devenu prince d'Arménie. Sous prétexte de parler de la paix, Bohémond invita Livon à une entrevue. Les deux princes s'engagèrent par serment à venir sans escorte et sans suite au lieu de la conférence ; mais chacun d'eux avait la secrète pensée de ne point tenir son serment et de n'écouter que sa haine. Le prince arménien fut le plus heureux ou le plus perfide : il surprit Bohémond, le chargea de fers et l'enferma dans une de ses forteresses. Dès lors la guerre recommença avec plus de fureur. Les peuples d'Arménie et ceux d'Antioche coururent-aux armes ; les campagnes et les villes des deux principautés furent tour à tour envahies et ravagées. Cependant on parla de rétablir la paix. Après quelques débats sur les conditions, le prince d'Antioche fut renvoyé dans ses états. Par un accord fait entre les deux princes, Alix, fille de Rupin, épousa le fils aîné de Bohémond. Cette union semblait être le gage d'une paix durable ; mais le germe de tant de divisions subsistait encore : les deux partis conservaient le ressentiment des outrages qu'ils avaient reçus ; chaque traité de paix devenait un nouveau sujet de discorde ; la guerre était toujours prête à se rallumer.

D'un autre côté, l'ambition et la jalousie avaient divisé les ordres du Temple et de Saint-Jean. A l'époque de la troisième croisade, les hospitaliers et les templiers étaient aussi puissants que des princes souverains : ils possédaient en Asie et en Europe des villages des villes et même des provinces. Les deux ordres rivalisant de puissance et de gloire, s'occupaient moins de défendre les saints lieux que d'accroître leur renommée et leurs richesses ; chacune de leurs immense possessions, chacune de leurs prérogatives, la renommée des chevaliers, le crédit des chefs, tout, jusqu'aux trophées de la valeur, était pour eux un sujet de rivalité. Le chroniqueur anglais Mathieu Paris nous dit que la principale cause de la rivalité entre les deux ordres, était l'inégalité de leurs richesses : les hospitaliers possédaient dix-neuf mille manoirs, et les templiers neuf mille. A la fin, cet esprit de discorde et de jalousie éclata par une guerre ouverte. Un gentilhomme français établi en Palestine possédait, en qualité de vassal des hospitaliers, un château voisin de Margat, sur les côtes de Syrie. Les templiers prétendirent que ce château leur appartenait, et s'en emparèrent de vive force. Robert Séguin, c'est le nom du gentilhomme, en porta ses plaintes aux hospitaliers : ceux-ci prennent aussitôt les armes et chassent les templiers du château qu'ils viennent d'envahir. Dès lors les chevaliers des deux ordres ne se rencontraient plus sans se provoquer au combat. La plupart des Francs et des chrétiens établis en Syrie prirent parti, les uns pour l'ordre de Saint-Jean, les autres pour celui du Temple. Le roi de Jérusalem et les plus sages des barons firent des efforts impuissants pour ramener la paix ; plusieurs princes chrétiens tentèrent en vain de rapprocher les deux ordres rivaux ; le pape lui-même eut quelque peine à faire adopter sa sainte médiation, et ce ne fut qu'après de longs débats que le Saint-Siège, tantôt armé des foudres évangéliques, tantôt employant le langage paternel du chef de l'église, termina, par sa sagesse et son suprême ascendant, une contestation que les chevaliers auraient mieux aimé décider avec la lance et l'épée.

Au milieu de ces fatales divisions, personne ne songeait à se défendre contre les Turcs. Une des suites les plus funestes de l'esprit de faction, c'est qu'il conduit à une fâcheuse indifférence pour la cause publique. Plus les partis s'attaquaient avec acharnement, moins ils voyaient les dangers qui menaçaient les colonies chrétiennes ; ni les chevaliers du Temple et de Saint-Jean, ni les chrétiens d'Antioche, ni ceux de Ptolémaïs, ne pensaient à demander des secours contre les infidèles, et l'histoire ne dit pas qu'aucun envoyé de l'Orient ait fait alors retentir en Europe les gémissements de Sion (15).

La situation des chrétiens en Palestine était d'ailleurs si incertaine et si périlleuse, que les plus sages n'osaient ni prévoir les événements ni prendre une détermination. S'ils invoquaient les secours des guerriers de l'Occident, ils rompaient la trêve faite avec Saladin et s'exposaient à toutes les fureurs des infidèles ; s'ils respectaient les traités, la trêve pouvait être rompue par les musulmans, toujours prêts à profiter des calamités qui affligeaient les chrétiens. Dans cet état de choses, rien ne semblait annoncer une nouvelle croisade. D'abord elle n'était point provoquée par les chrétiens de la Syrie. D'un autre côté, quel motif religieux pouvait porter la chrétienté à secourir un peuple lointain livré à la corruption et à la discorde ?
Quel intérêt l'Occident trouvait-il à prodiguer ses trésors et ses armées pour défendre des provinces couvertes de ruines et dépouillées de tout ce qui pouvait les rendre florissantes ?
Il faut dire néanmoins que le grand nom de Jérusalem frappait encore vivement l'esprit des peuples ; les souvenirs des premières croisades animaient encore l'enthousiasme des chrétiens ; la vénération pour les saints lieux, qui semblait s'affaiblir dans le royaume même de Jésus-Christ, se conservait au delà des mers et dans les principales contrées de l'Occident.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. C'est en 1815 que j'ai écrit l'histoire de la quatrième et de la cinquième croisade.
2. Saladin laissa dix-sept fils et une fille (Bibliothèque des Croisades).
3. Almalek-Alaziz Emad-Eddin Otsman.
4. Almalek Aldaher Gaiat-Eddin Gazi.
5. Almalek Aladeî Séif-Eddin Abou-bekr Mohammed.
6. Aboulféda et quelques autres historiens arabes indiquent assez succinctement le partage que se firent les princes Ayyoubides, des vastes provinces qui formaient l'empire de Saladin. Cet empire se composait de la Syrie, de l'Egypte, de la Mésopotamie presque entière, et même d'une grande partie de l'Arabie.
Aziz, ainsi que nous l'avons dit, s'établit en Egypte ; Afdal et Daher se partagèrent la Syrie : l'un régna à Damas et l'autre à Alep. Adel retint pour sa part Carac, ainsi que quelques villes situées au delà de l'Euphrate et qui composaient les provinces orientales : c'est la Mésopotamie proprement dite. A ces trois grandes divisions se rattachaient plusieurs princes feudataires, qui possédaient en fiefs diverses villes de l'empire. Hamah, Salamiah, Marrah et Mambeg, appartenaient à Malek-Mansour : c'est de cette branche qu'est issu le célèbre Aboulféda. La famille de Cbirkouh était établie à Ernèse ; Dafer, fils de Saladin, jouissait de Bosra ; Amged, arrière-petit-fils d'Ayoub, était prince de Baalbek ; Schéizar, Abou Cobaïs, Sahyoun, Tell-Bacher, Kaukab, Agloun, Barin, Kafar-Tab et Apamée, étaient possédés par divers émirs qui avaient servi dans les armées de Saladin.
Quant au Yémen, province d'Arabie, où s'établit Saïf-Elislam, frère de Saladin, la famille des Ayyoubides y régna jusqu'en 1239 (Voyez Bibliothèque des Croisades, historiens arabes, t. IV).
7. Almalek Alafdal Noureddin Ali.
8. A la mort de Saladin, Jérusalem vint en la possession d'Afdal, son fils, qui la donna en fief à l'émir Azz-Eddin Gerdik. Aziz s'étant emparé de Damas, la ville sainte fut le partage d'un autre émir Ilm-Eddin Caïsser : à celui-ci succéda Aboulhedja, favori de Malek-Adhel ; car, dans le partage que ce prince et son neveu Aziz se firent peu de temps après de l'Egypte et de la Syrie, la Palestine resta au pouvoir d'Adhel. Aboulhedja fut à son tour remplacé par le fameux émir Acsankar el Kébir, et celui-ci par Meimoun, en 1197. Lorsque l'empire se trouva réuni sous la domination de Malek-Adhel, son fils Moadan eut en partage Damas, d'où dépendirent la Palestine et Jérusalem.
9. Boha-Eddin, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
10. Ce vizir se nommait Nasr-allah, et portait le surnom de Dhia-Eddin, la splendeur de la religion ; il était frère du célèbre historien Ibn-Alatir, que nous avons si souvent cité, et cultivait lui-même les lettres avec succès. L'étude de la plupart des sciences avait occupé sa jeunesse, et sa mémoire était ornée des plus beaux morceaux de poésie ancienne et moderne de sa nation. Saladin l'avait donné pour vizir à son fils, et Nasr-allah montra par sa conduite qu'il était digne de ce choix. S'il fit des fautes comme ministre, du moins honora-t-il son caractère en restant fidèle à son maître, partageant ses malheurs et le suivant dans son exil. Après être resté quelque temps à Samosate, où Afdal se trouvait relégué, il vint à Alep, entra au service de Daher, qui y régnait ; et, mécontent de sa conduite, il quitta la cour et se retira à Mossoul, où il fixa sa demeure. Il mourut à Bagdad en 1239, lorsqu'il remplissait une mission diplomatique dont l'avait chargé le prince de Mossoul. Nasr-allah a laissé plusieurs ouvrages de littérature, dont la biographie d'Ibn-Khilcan offre la nomenclature.
11. Le jeune prince, suivant Aboulféda, mettait encore quelque retenue et quelque pudeur dans ses plaisirs : aussi Malek-Adhel, qui était bien aise de le voir s'avilir pour s'élever sur ses ruines, lui cita un vers arabe dont voici le sens :
Qu'est-ce que le plaisir si l'on en fait mystère ?
12. Voyez, sur ces guerres et sur le repos qu'elles procurent aux colonies chrétiennes, la bibliothèque des Croisades, t. IV.
13. Bibliothèque des Croisades, t. IV.
14. Voyez le Continuateur de Guillaume de .Tyr, et Bernard le Trésorier dans la bibliothèque des Croisades.
15. Ibn-Alaltir dit cependant que l'émir qui commandait à Beyrouth ayant fait des courses sur les navires des chrétiens, ceux-ci, n'ayant pu obtenir aucune satisfaction, écrivirent en Occident :
« Si vous ne vous hâtez de nous porter secours, nous sommes perdus et dépouillés des villes qui nous restent encore ».
Le compilateur des Deux Jardins rapporte que les Francs s'adressèrent surtout à l'empereur d'Allemagne (Voyez les extraits des historiens arabes, Bibliothèque des Croisades).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1200-1221

1200, depuis la mort d'Amaury jusqu'à la reddition de Damiette par les Croisés 1221.
Dans les livres précédents, nous avons eu sous les yeux l'imposant spectacle d'un vieil empire qui tombe, d'un nouvel empire qui s'élève et s'écroule à son tour. L'imagination de l'homme aime à s'arrêter sur des ruines, et les plus sanglantes catastrophes lui présentent toujours des tableaux attachants. Nous devons nous attendre que notre récit inspirera moins d'intérêt, éveillera moins la curiosité, lorsqu'après les grandes révolutions que nous venons de raconter, nous reporterons nos regards sur les petits états que les chrétiens avaient fondés en Syrie et pour le salut desquels l'Occident ne cessait point de prendre les armes.

On a quelque peine à comprendre aujourd'hui Cet enthousiasme qui animait tous les peuples pour la délivrance des saints lieux, et ce puissant intérêt qui dirigeait toutes les pensées vers des contrées presque oubliées de l'Europe moderne. Dans la ferveur des croisades, la prise d'une ville ou d'un bourg de la Judée causait plus de joie que la conquête de Byzance, et Jérusalem était plus chère aux chrétiens de l'Occident que leur propre patrie. Cet enthousiasme, dont notre indifférence peut à peine se faire une idée, rend difficile la tâche de l'historien, et le fait souvent hésiter dans le choix des événements que l'histoire doit rappeler. Lorsque les opinions ont changé, tout a changé avec elles ; la gloire elle-même a perdu de son éclat ; ce qui paraissait grand aux yeux des hommes, ne leur semble plus que bizarre et vulgaire ; les époques héroïques de nos annales sont devenues l'objet de nos superbes mépris ; et, lorsque, sans nous reporter aux siècles des guerres saintes, nous voulons soumettre aux calculs de la raison ces entreprises extraordinaires, nous ressemblons à ces modernes voyageurs qui n'ont trouvé qu'un faible ruisseau à la place de ce fameux Scamandre, dont l'imagination des anciens et surtout la muse d'Homère avaient fait un fleuve majestueux. Au reste, si nous n'avons plus à raconter les révolutions et la chute des empires, l'époque dont nous retraçons le tableau ne nous offrira que trop encore de ces grandes calamités qui donnent la vie à l'histoire.

Tandis que la Grèce était en proie à tous les ravages de la guerre, des fléaux plus cruels désolaient l'Egypte et la Syrie. Le Nil, suspendant son cours accoutumé, cessa d'inonder ses rivages et de fertiliser les moissons. La dernière année de ce siècle s'annonça, dit un auteur arabe, comme un monstre dont la fureur allait tout dévorer. Quand la famine eut commencé à se faire sentir, le peuple fut condamné à se nourrir de l'herbe des champs et de la fiente des animaux (1). On voyait les pauvres fouiller les cimetières et disputer aux vers les dépouilles des cercueils. Quand le fléau devint plus général, la population des villes et des campagnes, comme si elle eût été poursuivie par un ennemi impitoyable, fuyait en désordre, errait au hasard de cité en cité, de village en village, et trouvait partout le mal qu'elle voulait éviter. Dans tous les lieux habités, on ne pouvait faire un pas sans être frappé de la vue d'un cadavre ou de quelque malheureux sur le point d'expirer.

Année 1200 - L'Orient ravagé par la famine et la peste

Ce qu'il y avait de plus affreux dans cette calamité universelle, c'est que le besoin de vivre faisait commettre les plus grands crimes et rendait tous les hommes ennemis les uns des autres. Dans les premiers temps, on voyait avec horreur ceux qui se nourrissaient de chair humaine ; mais les exemples d'un aussi grand scandale se multiplièrent tellement, qu'on n'en parla plus qu'avec indifférence. Les hommes, aux prises avec la faim, qui n'épargnait pas plus les riches que les pauvres, ne connurent plus la pitié, la honte, le remords, et ne furent retenus ni par le respect des lois, ni par la crainte des supplices. Ils en vinrent enfin à se dévorer entre eux comme des bêtes féroces. Au Caire, trente femmes, en un seul jour, périrent sur un bûcher, convaincues d'avoir tué et mangé des enfants. L'historien Abdallatif raconte une foule de traits barbares et monstrueux dont le récit fait frémir d'horreur et que nous ne rapporterons point dans cette histoire, de peur d'être accusé de calomnier la nature humaine.
Bientôt la peste vint ajouter ses ravages à ceux de la famine. Dieu seul, dit l'histoire contemporaine, connaît le nombre de ceux qui moururent de faim et de maladie. La capitale de l'Egypte, dans l'espace de quelques mois, compta cent onze mille funérailles. A la fin, on ne pouvait suffire à enterrer les morts ; on se contentait de les jeter hors des remparts. La même mortalité se fit sentir dans les villes de Damiette, de Kous, d'Alexandrie. Ce fut à l'époque des semailles que la peste redoubla ses ravages ; ceux qui ensemencèrent ne furent pas les mêmes que ceux qui avaient labouré, et ceux qui avaient ensemencé moururent avant d'avoir fait la moisson. Les villages étaient déserts, et rappelaient aux voyageurs ces expressions du Coran : « Nous les avons tous moissonnés et exterminés ; un cri s'est fait entendre, et ils ont tous péri. » Des cadavres flottaient sur le Nil, aussi nombreux que les plantes bulbeuses qui, dans un certain temps, couvrent les eaux du fleuve. Un pêcheur en vit passer sous ses yeux plus de quatre cents dans une seule journée ; on n'apercevait de toutes parts que des amas d'ossements humains ; les chemins, pour nous servir de l'expression des auteurs arabes, étaient comme un champ ensemencé de corps morts, et les provinces les plus peuplées comme une salle de festin pour les oiseaux de proie.

L'Egypte perdit plus d'un million de ses habitants. La famine et la peste se firent sentir jusqu'en Syrie, et n'épargnèrent pas plus les villes chrétiennes que les cités musulmanes. Depuis les bords de la mer Rouge jusqu'aux rives de l'Oronte et de l'Euphrate, toutes les contrées n'offraient que des scènes de deuil et de désolation. Comme si la colère du ciel n'eût pas été satisfaite, elle ne tarda pas à se manifester par un troisième fléau, non moins terrible que tous les autres. Un violent tremblement de terre (2) dévasta les villes et les provinces que la famine et la peste avaient épargnées. Les secousses ressemblaient au mouvement d'un crible, ou à celui que fait un oiseau lorsqu'il relève et abaisse ses ailes. Le soulèvement de la mer et l'agitation des flots présentaient un aspect horrible : les navires se trouvèrent tout à coup portés sur la terre ; une grande quantité de poissons furent jetés sur le rivage. Les hauteurs du Liban s'entre ouvrirent et s'abaissèrent en plusieurs endroits. Les peuples de la Mésopotamie, de Syrie et de l'Egypte crurent voir le tremblement de terre qui doit précéder le jugement dernier. Beaucoup de lieux habités disparurent totalement ; une multitude d'hommes périrent ; les forteresses de Hamah, de Balbek, furent renversées ; il ne resta debout, dans la ville de Naplouse, que la rue des Samaritains ; Damas vit s'écrouler ses plus superbes édifices ; la ville de Tyr ne conserva que quelques maisons ; les remparts de Ptolémaïs et de Tripoli n'étaient plus qu'un amas de ruines. Les secousses se firent sentir avec moins de violence sur le territoire de Jérusalem, et, dans la calamité générale, les chrétiens et les musulmans se réunirent pour remercier le ciel d'avoir épargné dans sa colère la ville des prophètes et des miracles.

De si grandes calamités auraient dû faire respecter les traités conclus entre les barons de la Palestine et les infidèles. Dans la cinquième croisade, le souverain pontife engageait les guerriers chrétiens à profiter de ces jours désastreux pour envahir les provinces musulmanes de la Syrie et de l'Egypte ; mais, si l'avis du pape eût été suivi ; si l'armée chrétienne, sortie de Venise, eût dirigé sa marche vers des contrées ravagées par la peste et la famine, il est probable que, vainqueurs et vaincus, tout aurait péri. La mort, comme une sentinelle formidable, veillait alors sur les frontières des chrétiens et des musulmans. Tous les fléaux de la nature étaient devenus les terribles gardiens des provinces, et défendaient l'approche et l'entrée des villes, mieux que n'aurait pu le faire de grandes armées.

Cependant les colonies chrétiennes commençaient, non pas à réparer leurs pertes, mais à oublier les maux qu'elles avaient soufferts. Le roi de Jérusalem, Amaury, donnait à ses barons l'exemple de la sagesse, et de la résignation évangélique. Les trois ordres militaires, qui avaient épuisé leurs trésors pour nourrir leurs soldats et leurs chevaliers dans le temps de la famine, invoquaient, par leurs lettres et par leurs envoyés, la charité des fidèles de l'Occident. On s'occupa de rebâtir les villes qui avaient été ébranlées par le tremblement de terre ; les sommes amassées par Foulques de Neuilly, prédicateur de la dernière croisade, furent employées à relever les murailles de Ptolémaïs. Comme les chrétiens manquaient d'ouvriers, ils firent travailler les prisonniers musulmans. Parmi les prisonniers condamnés à ces sortes de travaux, l'histoire n'oubliera pas le célèbre poète persan Saadi, tombé entre les mains des Francs, lorsqu'il se rendait en pèlerinage à Jérusalem (3). L'auteur du Jardin des rosés et de plusieurs autres ouvrages qui devaient faire un jour l'admiration de l'Orient et de l'Occident, fut chargé de fers, conduit à Tripoli et confondu avec la foule des captifs qui travaillaient aux fortifications de cette ville.

La trêve qu'on avait conclue avec les infidèles subsistait encore ; mais il s'élevait chaque jour des prétentions et des querelles suivies le plus souvent de quelques hostilités. Les chrétiens étaient toujours sous les armes, et la paix offrait quelquefois plus de troubles et de périls qu'une guerre ouverte et déclarée. Il régnait d'ailleurs à cette époque une grande confusion parmi les colonies chrétiennes, et même parmi les puissances musulmanes. Le prince d'Alep était en paix avec le roi de Jérusalem, tandis que le comte de Tripoli, le prince d'Antioche, les templiers, les hospitaliers, faisaient la guerre aux princes de Hamah, d'Emèse (4), ou à quelques émirs de la Syrie. Chacun à son gré prenait ou quittait les armes, sans qu'aucune puissance ne pût faire respecter les traités.

La mort du roi Amaury laisse le royaume sans gouvernement

On ne livrait point de grandes batailles, mais on tentait des incursions sur le territoire ennemi : on surprenait des villes, on pillait les campagnes, on revenait chargé de bu tin. Au milieu de ces désordres, qu'on appelait les jours de la trêve, les chrétiens de la Palestine eurent à pleurer la mort de leur roi. Amaury, suivant l'usage des fidèles, s'était rendu à Haïfa, pendant la semaine sainte, pour y cueillir des palmes. Ce prince tomba malade dans son pèlerinage, et revint mourir à Ptolémaïs. Ainsi le sceptre du royaume de Jérusalem resta de nouveau entre les mains d'Isabelle, qui n'avait ni le pouvoir ni l'habileté nécessaires pour gouverner les états chrétiens (5). Dans le même temps, un des fils de Bohémond, prince d'Antioche, expira dans les accès d'une violente frénésie. Bohémond III, dans un âge très-avancé, vit, avant de mourir, la guerre allumée entre son second fils Raymond, comte de Tripoli, et Livon, prince d'Arménie. L'ordre des templiers et celui des hospitaliers avaient pris parti dans cette guerre, et s'étaient armés l'un contre l'autre. Le prince d'Alep, les Turcs venus de l'Asie Mineure (6), se mêlaient aux querelles des chrétiens, et profitaient de leurs divisions pour ravager le territoire d'Antioche. Les états chrétiens de Syrie ne recevaient plus aucun secours de l'Occident. Le souvenir des fléaux qui avaient ravagé les contrées d'outre-mer devait refroidir le zèle et l'ardeur des pèlerins; les guerriers de l'Europe, accoutumés à voir de sang-froid tous les périls de la guerre, ne se sentaient point assez de courage pour braver la peste et la famine. Un grand nombre de barons et de chevaliers de la Palestine avaient eux-mêmes abandonné une terre trop longtemps désolée, pour se rendre, les uns à Constantinople, et les autres dans les provinces de l'Occident.

L'appel à la défense des Lieux Saints n'est pas entendu

Innocent, qui avait fait jusque-là de vains efforts pour la délivrance des saints lieux et qui ne se consolait pas d'avoir vu se dissiper sans fruit de grandes armées chrétiennes dans la conquête de la Grèce, ne renonçait point à l'exécution de ses vastes desseins. Depuis le commencement de son règne, le souverain pontife montrait aux peuples chrétiens la terre sainte comme le chemin et la voie du salut. A l'exemple de ses prédécesseurs, il n'appelait pas seulement à la défense des colonies chrétiennes la piété et la vertu, mais encore le remords et le repentir. Tous ceux qui venaient lui confesser de grands péchés ne pouvaient expier leurs crimes qu'en traversant la mer pour combattre les infidèles.


Parmi les pécheurs condamnés à ce genre de pénitence, l'histoire cite les meurtriers de Conrad, évêque de Wurtzbourg et chancelier de l'Empire. Les coupables s'étant présentés devant le pape, nu-pieds, en caleçon, la corde au cou, jurèrent, en présence des cardinaux, de passer leur vie dans les plus austères mortifications et de porter les armes pendant quatre ans contre les Turcs. Les coupables furent en outre condamnés à ne porter ni vair, ni petit-gris, ni hermine, ni étoffe de couleur ; à n'assister jamais aux jeux publics, à ne point se remarier étant veufs, à marcher nu-pieds et vêtus de laine, à jeûner au pain et à l'eau les mercredis et les vendredis, les Quatre-temps et les Vigiles, à faire trois carêmes dans l'année, à réciter cent fois le Pater, à faire cent génuflexions par jour. Un chevalier nommé Robert avait scandalisé toute la cour de Rome en confessant à haute voix qu'étant captif en Egypte pendant la famine, il avait tué sa femme et sa fille pour se nourrir de leur chair. Le pape imposa à Robert les pénitences les plus rigoureuses, et lui ordonna, pour achever l'expiation d'un si grand forfait, de passer trois années à visiter les lieux saints.

Innocent cherchait ainsi à entretenir dans les coeurs la dévotion des pèlerinages qui avaient donné naissance aux croisades et pouvaient encore ranimer le zèle et l'ardeur des guerres sacrées. D'après l'opinion que le souverain pontife cherchait à répandre parmi les fidèles et dont il semblait pénétré lui-même, ce monde corrompu n'avait point de crimes pour lesquels Dieu n'ouvrît les trésors de sa miséricorde, lorsqu'on courait les dangers du voyage d'outre-mer. Cependant les peuples restaient persuadés que les péchés et les erreurs d'un siècle perverti avaient irrité le Dieu des chrétiens, et que la gloire de conquérir la terre sainte était réservée à un siècle meilleur, à une génération plus digne d'attirer les regards et les bénédictions du ciel.

Mort d'Isabelle, femme du roi Amaury

Cette opinion des peuples de l'Occident était peu favorable aux états chrétiens de la Syrie, qui marchaient chaque jour vers leur décadence. Isabelle, qui ne régnait plus que sur des villes dépeuplées, mourut peu de mois après son époux. Un fils qu'elle avait eu d'Amaury, l'avait précédée au tombeau. Le royaume de Jérusalem devenait l'héritage d'une jeune princesse, fille d'Isabelle et de Conrad, marquis de Tyr. Les barons et les seigneurs restés en Syrie sentirent plus que jamais la nécessité d'avoir à leur tête un prince qui pût les gouverner, et s'occupèrent de choisir un époux pour la jeune reine de Jérusalem.

Les barons d'Orients se recherchent un nouveau roi

Leur choix aurait pu tomber sur un d'entre eux ; mais ils craignirent que la jalousie ne fît naître de nouvelles discordes et que l'esprit de rivalité et de faction n'affaiblît l'autorité de celui qui serait appelé à gouverner le royaume. L'assemblée des barons résolut de demander un roi à l'Occident et de s'adresser à la patrie des Godefroy et des Baudouin, à cette nation qui avait fourni tant de héros aux croisades, tant d'illustres défenseurs à la terre sainte.

Cette résolution des seigneurs et des barons de la Palestine avait non-seulement l'avantage de conserver la paix dans le royaume de Jésus-Christ, mais aussi celui de réveiller en Europe l'esprit de la cavalerie et de l'intéresser à la cause des chrétiens en Orient. Aymar, seigneur de Césarée, et l'évêque de Ptolémaïs, traversèrent la mer, et vinrent solliciter Philippe-Auguste, au nom des chrétiens de la terre sainte, de leur donner un chevalier ou un baron qui pût sauver ce qui restait du malheureux royaume de Jérusalem. La main d'une jeune reine, une couronne et les bénédictions du ciel, devaient récompenser la bravoure et le dévouement de celui qui viendrait combattre pour l'héritage du fils de Dieu. Les députés furent reçus avec de grands honneurs à la cour du roi de France : quoique la couronne qu'ils venaient offrir ne fût plus qu'un vain titre, elle n'en éblouit pas moins les chevaliers français : leur valeureuse ambition était séduite par l'espoir d'acquérir une grande renommée et de relever le trône qu'avait fondé la bravoure de Godefroy de Bouillon et de ses compagnons.


Parmi les seigneurs de sa cour, Philippe distingua Jean de Brienne (7), frère de Gauthier, qui était mort dans la Pouilles avec la réputation d'un héros et le titre de roi. Dans sa jeunesse, Jean de Brienne avait été destiné à l'état ecclésiastique; mais, élevé dans une famille de guerriers et moins sensible aux charmes de la piété qu'ébloui par ceux de la gloire, il refusa d'obéir à la volonté de ses parents. Comme son père voulut employer la force pour l'y contraindre, il alla chercher dans le monastère de Cîteaux un asile contre la colère paternelle. Dans cette retraite, Jean de Brienne fut confondu avec la foule des cénobites, et se livra comme eux au jeûne et à la mortification. Cependant les austérités du cloître ne pouvaient s'allier avec son ardeur, avec sa passion naissante pour le métier des armes ; souvent, au milieu de la prière et des cérémonies religieuses, les images des tournois et des combats venaient distraire sa pensée et troubler son esprit. Un de ses oncles l'ayant trouvé à la porte du monastère, dans un état peu convenable à un gentilhomme, prit pitié de ses pleurs, l'emmena chez lui, encouragea ses dispositions naturelles. Dès lors Jean de Brienne ne fut plus occupé que de la gloire des combats, et celui qu'on destinait au service de Dieu, à la paix des autels, ne tarda pas à se faire une grande renommée par sa bravoure et ses exploits.

A l'époque de la dernière croisade, Jean de Brienne suivit son frère dans la conquête du royaume de Naples, et le vit périr en combattant pour un trône qui devait être le prix de la victoire. Il avait la même fortune à espérer et les mêmes dangers à courir, s'il épousait l'héritière du royaume de Jérusalem, il accepta avec joie la main d'une jeune reine, avec un état qu'il fallait disputer aux Turcs ; il chargea les ambassadeurs de la Palestine d'aller annoncer sa prochaine arrivée, et, plein de confiance dans la cause qu'il allait défendre, leur promit de les suivre à la tête d'une armée.

Jean de Brienne, nouveau roi de Jérusalem

Lorsqu'Aymar de Césarée et l'évêque de Ptolémaïs furent de retour dans la terre sainte, les promesses le Jean de Brienne relevèrent le courage abattu des chrétiens, et, comme il arrive souvent dans des temps malheureux, on passa du désespoir à de folles espérances. Il fut publié partout qu'une croisade formidable se préparait, et que les plus puissants monarques de l'Occident devaient y prendre part. Le bruit d'un armement extraordinaire en Europe jeta un moment l'effroi parmi les infidèles. Malek-Adhel, qui, depuis la mort de Malek-Aziz, régnait sur la Syrie et sur l'Egypte, craignit les entreprises des chrétiens (8), comme la trêve faite avec les Francs était sur le point d'expirer, il proposa de la renouveler, offrant le livrer dix châteaux ou forteresses pour gage de sa foi et de son amour de la paix. Cette proposition aurait dû être accueillie par les chrétiens de la Palestine ; mais l'espoir des secours de l'Occident avait banni du conseil des barons et des chevaliers tout esprit de modération et de prévoyance. Les plus sages des guerriers chrétiens, parmi lesquels on remarquait le grand maître de l'ordre de Saint-Jean, étaient d'avis qu'on prolongeât la trêve. Ils rappelaient que plusieurs fois l'Occident avait promis des secours à la terre sainte et que ces secours n'étaient point arrivés ; que, dans la dernière croisade, une grande armée attendue en Palestine avait dirigé sa marche vers Constantinople. Ils ajoutaient qu'il était prudent de ne point tenter la fortune des combats sur la foi d'une vaine promesse, et qu'on devait attendre les événements avant de prendre une détermination d'où pouvait dépendre le salut ou la ruine des chrétiens en Orient. Ces discours étaient pleins de sagesse et de raison ; mais, comme les hospitaliers parlaient en faveur de la trêve, les templiers se déclarèrent avec chaleur pour la guerre : tel était d'ailleurs l'esprit des guerriers chrétiens, que la prudence, la modération et toutes les vertus de la paix, leur inspiraient une sorte de dédain ; que pour eux la raison était toujours du côté des périls et qu'il suffisait de leur parler de courir aux armes pour réunir tous les suffrages. L'assemblée des chevaliers et des barons refusa de prolonger la trêve faite avec les Turcs.

Cette détermination devait être d'autant plus funeste, que la situation de la France et de l'Europe ne permettait guère à Jean de Brienne de remplir ses promesses et de lever une armée pour la terre sainte.


L'Allemagne était toujours troublée par les prétentions d'Othon et de Philippe de Souabe ; le roi Jean était sous le poids d'une excommunication, et le royaume d'Angleterre en interdit. Philippe-Auguste cherchait à profiter des troubles élevés de toutes parts autour de lui, soit pour étendre son influence en Allemagne, soit pour affaiblir la puissance des Anglais, maîtres de plusieurs provinces du royaume. Jean de Brienne arriva à Ptolémaïs avec le cortège d'un roi ; mais il n'amenait que trois cents chevaliers pour défendre son royaume, et n'avait pour ressource pécuniaire que 80, 000 livres, dont la moitié donnée par le roi de France, et l'autre moitié donnée par les Romains à la sollicitation du pape. Ses nouveaux sujets, toujours remplis d'espérance, ne le reçurent pas moins comme un libérateur. Son mariage fut célébré avec une grande pompe, en présence des barons, des princes et des évêques de la Palestine. Comme la trêve allait expirer, les Turcs prirent les armes et vinrent troubler les fêtes du couronnement. Malek-Adhel entra dans la Palestine à la tête d'une armée : les infidèles assiégèrent Tripoli et menacèrent Ptolémaïs.

Le nouveau roi, à la tête d'un petit nombre de fidèles, fit admirer sa valeur sur le champ de bataille ; mais il ne put délivrer les provinces chrétiennes de la présence d'un ennemi formidable. Les guerriers de la Palestine, en comparant leur petit nombre à la multitude de leurs ennemis, tombèrent tout à coup dans le découragement ; ceux qui naguère ne voulaient point de paix avec les infidèles, ne se sentaient ni la force ni le courage de braver leurs attaques. La plupart des chevaliers français qui avaient accompagné le nouveau roi, quittèrent un royaume qu'ils étaient venus secourir et retournèrent en Europe. Jean de Brienne n'avait plus que la ville de Ptolémaïs, et point d'armée pour la défendre : il s'aperçut alors qu'il avait entrepris une tâche difficile et périlleuse et qu'il ne pouvait longtemps résister aux forces réunies des Turcs. Des ambassadeurs furent envoyés à Rome pour faire connaître au pape les dangers des états chrétiens en Asie, et pour implorer de nouveau l'appui des princes de l'Europe, et surtout des chevaliers français (9).

Ces nouveaux cris d'alarme furent à peine entendus des peuples de l'Occident. Les troubles qui agitaient l'Europe au départ de Jean de Brienne pour la Palestine, étaient loin d'être calmés, et ne permettaient point à la France surtout de secourir les colonies chrétiennes de l'Orient. Le Languedoc et la plupart des provinces méridionales du royaume étaient alors désolés par des guerres religieuses qui occupaient la bravoure des barons et des chevaliers.

Des sectes naissent en France et en Europe

Un esprit de raisonnement et d'indocilité qui s'était élevé au milieu des fidèles et que saint Bernard avait reproché à son siècle, faisait chaque jour des progrès funestes. Les plus saints des docteurs avaient déjà plusieurs fois exprimé leur douleur sur l'avilissement de la parole divine, dont chacun s'établissait le juge et l'arbitre, et qui était traitée, disait Etienne de Tournay dans ses lettres au pape, avec aussi peu de discernement que les choses saintes données aux chiens, et les perles foulées aux pieds des pourceaux. Cet esprit d'indépendance et d'orgueil, joint à l'amour du paradoxe et de la nouveauté, à la décadence des bonnes études, au relâchement de la discipline ecclésiastique, avaient enfanté les hérésies qui déchiraient alors le sein de l'église.

La plus dangereuse de toutes les sectes nouvelles était celle des Albigeois, qui tiraient leur nom de la ville d'Albi, dans laquelle ils avaient tenu leurs premières assemblées. Ces nouveaux sectaires, ne pouvant s'expliquer l'existence du mal sous un Dieu juste et bon, adoptèrent deux principes comme les manichéens. Selon leur croyance, Dieu avait d'abord créé Lucifer et ses anges ; Lucifer, s'étant révolté contre Dieu, fut banni du ciel et produisit le monde visible sur lequel il régnait. Dieu, pour rétablir l'ordre, créa un second fils, Jésus-Christ, qui devait être le génie du bien, comme Lucifer était le génie du mal (10).

Plusieurs écrivains contemporains nous représentent les Albigeois sous les couleurs les plus odieuses, et nous les montrent livrés à tous les genres de scandale. Cette opinion ne saurait être adoptée dans toute sa rigueur par l'histoire impartiale. Nous devons dire ici, à l'honneur de l'espèce humaine, que jamais une secte religieuse n'osa se présenter au monde en donnant l'exemple des mauvaises moeurs ; et que, dans aucun siècle, chez aucun peuple, une fausse doctrine ne put jamais séduire et entraîner un grand nombre d'hommes, sans être recommandée au moins par les apparences de la vertu (11).

Les plus sages des chrétiens désiraient alors une réforme dans le clergé :

« Mais il y avait, dit Bossuet, des esprits superbes (12), pleins d'aigreur, qui, frappés des désordres qui régnaient dans l'église, et principalement parmi ses ministres, ne croyaient pas que les promesses de son éternelle durée pussent subsister parmi ces abus. Ceux-ci, devenus superbes et par là devenus faibles, succombèrent à la tentation qui porte à haïr la chaire en haine de ceux qui y président ; et, comme si la malice de l'homme pouvait anéantir l'oeuvre de Dieu, l'aversion qu'ils avaient conçue pour les docteurs leur faisait haïr tout ensemble, et la doctrine qu'ils enseignaient, et l'autorité qu'ils avaient reçue de Dieu. »

Cette disposition des esprits donna aux apôtres de l'erreur le plus déplorable ascendant, et multiplia le nombre de leurs disciples. On distinguait dans la foule des nouveaux sectaires, les « Vaudois » ou « pauvres de Lyon, » qui se vouaient à une pauvreté oisive et méprisaient le clergé, qu'ils accusaient de vivre dans le luxe et dans la mollesse ; les « apostoliques, » qui se vantaient d'être le seul corps mystique de Jésus-Christ ; les « popelicains, » qui détestaient l'eucharistie, le mariage et les autres sacrements ; les « aymeristes, » dont les chefs annonçaient au monde l'établissement futur d'un culte purement spirituel, et niaient l'existence de l'enfer et du paradis, persuadés que le péché trouvait en soi sa punition et la vertu sa récompense (13).


Comme la plupart de ces hérétiques montraient un grand mépris pour l'autorité de l'église, qui était alors la première de toutes les autorités, tous ceux qui voulaient secouer le joug des lois divines, ceux mêmes à qui leurs passions rendaient insupportable le frein des lois humaines, vinrent à la fin se ranger sous les bannières des novateurs, et furent accueillis par une secte avide de s'agrandir, de se fortifier, et toujours disposée à regarder comme ses partisans et ses défenseurs les hommes que la société rejetait de son sein, qui redoutaient la justice et ne pouvaient supporter l'ordre établi. Ainsi, les prétendus réformateurs du treizième siècle, en affectant eux-mêmes des moeurs austères, en proclamant le triomphe de la vérité et de la vertu, admettaient dans leur sein la corruption et la licence, détruisaient toute espèce de règle et d'autorité, abandonnaient tout au caprice des passions, ne laissaient aucun lien à la société, aucune force à la morale, aucun frein à la multitude.

Année [1210] Des missionnaires du pape en pays Cathare

Les hérésies nouvelles avaient été condamnées dans plusieurs conciles ; mais, comme on employa quelquefois la violence pour faire exécuter les décisions de l'église, la persécution ne fit qu'aigrir les esprits au lieu de les ramener à la vérité. Des missionnaires, des légats du pape, furent envoyés en Languedoc pour convertir les hommes égarés ; leurs prédications restèrent sans fruit, et la voix du mensonge prévalut sur la parole de Dieu. Les prédicateurs de la foi, à qui les hérétiques reprochaient leur ignorance, leur luxe, le relâchement des moeurs, n'eurent ni assez de résignation, ni assez d'humilité pour supporter de pareils outrages et les offrir à Jésus-Christ dont ils étaient les apôtres (14). En butte aux railleries des sectaires, ne recueillant des travaux de leur mission que des humiliations et des mépris, ils s'accoutumèrent à voir des ennemis personnels dans ceux qu'ils étaient chargés de convertir ; un esprit de vengeance et d'orgueil, qui ne venait point du ciel, leur fit croire qu'on devait ramener par la force des armes ceux qui avaient méconnu leur pouvoir et résisté à leur éloquence. Le souverain pontife, qui s'occupait sans cesse de la guerre d'outre-mer, hésitait à faire prêcher une croisade contre les Albigeois ; mais il fut entraîné par l'opinion du clergé peut-être aussi par celle de son siècle, et promit enfin à tous les chrétiens qui prendraient les armes contre les Albigeois, les privilèges réservés aux croisades contre les musulmans. Simon de Montfort, le duc de Bourgogne, le duc de Nevers, obéirent aux ordres du Saint-Siège. La haine qu'inspirait la secte nouvelle, et surtout la facilité de gagner les indulgences du souverain pontife sans quitter l'Europe, firent accourir un grand nombre de guerriers sous les drapeaux de cette croisade, dans laquelle naquit l'inquisition, et qui fut à la fois funeste à l'humanité, à la religion et à la patrie (15). De toutes parts s'élevèrent des bûchers ; des villes furent prises d'assaut, leurs habitants passés au fil de l'épée. Les violences et les cruautés qui accompagnèrent cette guerre malheureuse ont été racontées par ceux mêmes qui y prirent la part la plus active (16) ; leurs récits, qu'on a peine à croire, ressemblent quelquefois au langage du mensonge et de l'exagération. Dans les temps de vertige et de fureur, lorsque les passions violentes viennent égarer l'opinion et la conscience des peuples, il n'est pas rare de rencontrer des hommes qui exagèrent les excès auxquels ils se sont livrés et se vantent du mal qu'ils n'ont pas fait.

Au reste, la guerre désastreuse des Albigeois n'entre point dans le plan de cette histoire ; et, si nous en parlons ici, c'est pour faire connaître la situation de la France à cette époque et les obstacles qui s'opposaient alors aux entreprises d'outre-mer.

Les Maures menacent l'Espagne catholique

Au milieu de ces obstacles sans cesse renaissants, Innocent III s'affligeait de ne pouvoir envoyer des secours aux chrétiens de la Palestine. Son affliction fut d'autant plus vive, que, dans le temps même où l'on combattait les Albigeois et le comte de Toulouse, les Sarrasins devenaient plus formidables en Espagne. Le roi de Castille, menacé par une armée innombrable, venait d'appeler à son secours tous les Français en état de porter les armes. Le pape lui-même avait écrit à tous les évêques de France, leur recommandant d'exhorter les fidèles de leurs diocèses à se trouver à une grande bataille qui devait se livrer entre les Espagnols et les Maures, vers l'octave de la Pentecôte. Innocent promettait aux guerriers qui se rendraient en Espagne les indulgences des guerres saintes (17). On fit à Rome une procession solennelle pour demander à Dieu la destruction des Maures et des Sarrasins. Les archevêques de Narbonne et de Bordeaux, l'évêque de Nantes, un grand nombre de seigneurs français, traversèrent les Pyrénées suivis de deux mille chevaliers avec leurs écuyers et leurs sergents d'armes. L'armée chrétienne rencontra les Maures dans les plaines de Las-Navas de Tolosa, et leur livra un combat dans lequel plus de deux cent mille infidèles perdirent la vie ou la liberté. Les vainqueurs, chargés de dépouilles, entourés de morts, chantèrent le Te Deum sur le champ de bataille. L'étendard du chef des Almoades fut envoyé à Rome comme un trophée de la victoire accordée aux prières de l'église chrétienne.

En apprenant la bataille de Tolosa, le souverain pontife, au milieu de tout le peuple romain, remercia Dieu d'avoir dispersé les ennemis de son peuple, et fît des prières pour que le ciel, dans sa miséricorde, délivrât enfin les chrétiens de Syrie, comme il venait de délivrer les chrétiens de l'Espagne. Il renouvela ses exhortations aux fidèles pour la défense du royaume de Jésus-Christ. Mais, au milieu des troubles et des guerres civiles qu'il avait lui-même allumées, il ne put faire entendre les plaintes de Jérusalem, et versa des larmes de désespoir sur l'indifférence des peuples de l'Occident.

Année [1212] Une croisade de cinquante mille enfants se lève

On vit alors ce qu'on n'avait point encore vu dans ces temps si féconds en prodiges et en événements extraordinaires. Cinquante mille enfants, en France et en Allemagne, bravant l'autorité paternelle, s'attroupèrent et parcoururent les villes et les campagnes, en chantant ces paroles : « Seigneur Jésus, rendez nous votre sainte croix » (18). Lorsqu'on leur demandait où ils allaient et ce qu'ils voulaient faire, ils répondaient : « Nous allons à Jérusalem pour délivrer le sépulcre du Sauveur. » Quelques ecclésiastiques aveuglés par un faux zèle avaient prêché cette singulière croisade ; la plupart des fidèles n'y voyaient qu'une inspiration du ciel, et pensaient que Jésus-Christ, pour faire éclater sa puissance divine, pour confondre l'orgueil des plus grands capitaines, des puissants et des sages de la terre, avait remis sa cause aux mains de la simple et timide enfance (19).

Des femmes de mauvaise vie et quelques hommes pervers se mêlèrent dans la foule des nouveaux soldats de la croix, pour les séduire. Une grande partie de cette jeune milice traversa les Alpes pour s'embarquer dans les ports de l'Italie. Ceux qui venaient des provinces de France se rendirent à Marseille. Sur la foi d'une révélation miraculeuse, on leur avait fait croire que, cette année, la sécheresse serait si grande, que le soleil dissiperait les eaux de la mer, et qu'un chemin facile conduirait les pèlerins, à travers le lit de la Méditerranée, jusque sur les côtes de Syrie (20). Plusieurs de ces jeunes croisés s'égarèrent dans les forêts, périrent de chaleur, de faim, de soif et de fatigue; d'autres revinrent dans leurs foyers, honteux de leur imprudence et disant qu'ils ne savaient pas pourquoi ils étaient partis. Parmi ceux qui s'embarquèrent, quelques-uns firent naufrage, ou furent livrés aux musulmans qu'ils allaient combattre (21) ; plusieurs, disent les vieilles chroniques, recueillirent les palmes du martyre, et donnèrent aux infidèles le spectacle édifiant de la fermeté et du courage que la religion chrétienne peut inspirer à l'âge le plus tendre comme à l'âge mûr.

Ceux de ces enfants qui parvinrent jusqu'à Ptolémaïs durent y porter l'effroi, et faire croire aux chrétiens d'Orient que l'Europe n'avait plus de gouvernement, plus de lois, plus d'hommes sages ni dans les conseils des princes, ni dans ceux de l'église. Rien ne caractérise mieux l'esprit de ces temps-là, que l'indifférence avec laquelle on vit de pareils désordres. Aucune autorité n'entreprit de les prévenir ou de les arrêter : lorsqu'on vint annoncer au pape que la mort avait moissonné la fleur de la jeunesse de France et d'Allemagne, il se contenta de dire : Ces enfants nous font un reproche de nous endormir, lorsqu'ils volent au secours de la terre sainte (22).

Innocent ne cesse d'escorter les peuples pour sauver Jérusalem

Le souverain pontife, pour accomplir ses desseins et réchauffer l'enthousiasme des fidèles, avait besoin de frapper vivement l'imagination des peuples et d'offrir un grand spectacle au monde chrétien. Innocent résolut d'assembler à Rome un concile général, pour y délibérer sur l'état de l'église et sur le sort des chrétiens en Orient.

« La nécessité de secourir la terre sainte, disait-il dans ses lettres de convocation, l'espérance de vaincre les Sarrasins est plus grande que jamais. Nous renouvelons nos cris et nos prières pour vous exciter à cette noble entreprise. Sans doute, ajoutait Innocent, que Dieu n'a pas besoin de vos armes pour délivrer Jérusalem ; mais il vous offre une occasion de faire pénitence et de montrer votre amour pour lui. 0 mes frères ! Combien d'avantages l'église chrétienne n'a-t-elle pas déjà retirés de tous les fléaux qui l'ont désolée et qui la désolent encore ! Que de crimes expiés par le repentir ! Que de vertus se raniment au feu de la charité ! Que de conversions faites parmi les pécheurs, à la voix gémissante de Jérusalem ! Bénissez donc l'ingénieuse miséricorde, le généreux artifice de Jésus-Christ, qui cherche à toucher vos coeurs, à séduire votre piété, et veut devoir à ses disciples égarés une victoire qu'il tient dans sa main toute-puissante. »
Le pape compare ensuite Jésus-Christ, banni de son héritage, à un des rois de la terre qui serait chassé de ses états :

« Quels sont les vassaux, ajoutait-il, qui n'exposeront pas leur fortune et leur vie pour faire rentrer leur souverain dans son royaume ? Ceux des sujets et des serviteurs du monarque qui n'auront rien fait pour sa cause, ne doivent-ils pas être rangés parmi les rebelles et subir la peine réservée à la révolte et à la trahison ? C'est ainsi que Jésus-Christ traitera ceux qui resteront indifférents à ses outrages et ne prendront point les armes pour combattre ses ennemis. »

Pour relever les espérances et le courage des chrétiens, le Saint-Père terminait son exhortation aux fidèles, en disant :

« La puissance de Mahomet touche à sa fin ; car cette puissance n'est autre chose que la bête de l'Apocalypse, qui ne doit pas passer le nombre de six cent soixante six années, et déjà six siècles sont accomplis » (23).
Ces dernières paroles du pape étaient appuyées sur des prédictions populaires qui se répandaient dans l'Occident et faisaient croire à la destruction prochaine des musulmans.

Comme on l'avait vu dans les autres croisades, le souverain pontife promettait à tous ceux qui prendraient les armes contre les infidèles la rémission des péchés et la protection spéciale de l'église. Dans une occasion si importante, le chef des chrétiens ouvrait le trésor des miséricordes divines à tous les fidèles, en proportion de leur zèle et de leurs libéralités. Tous les prélats et les ecclésiastiques, les habitants des villes et des campagnes, étaient invités à fournir un certain nombre da guerriers et à les entretenir pendant trois ans selon leurs facultés. Le pape exhortait les princes et les seigneurs qui ne prendraient pas la croix à seconder le zèle des croisés par' tous les moyens en leur pouvoir; le chef de l'église demandait à tous les fidèles leurs prières, aux riches des aumônes et des tributs, aux chevaliers l'exemple du courage, aux villes maritimes des vaisseaux ; il s'engageait lui-même à faire les plus grands sacrifices. Des processions devaient être faites chaque mois dans toutes les paroisses afin d'obtenir les bénédictions du ciel ; tous les efforts, tous les voeux, toutes les pensées des chrétiens, devaient se porter vers l'objet de la guerre sainte. Pour que rien ne pût détourner les fidèles de l'expédition contre les Turcs, le Saint-Siège révoquait les indulgences accordées à ceux qui abandonnaient leurs foyers pour aller combattre les Albigeois en Languedoc, et les Maures au delà des Pyrénées. On voit que le souverain pontife ne négligeait rien pour assurer le succès de la sainte entreprise. Un historien moderne remarque avec raison qu'il employa tous les moyens, même ceux qui ne devaient pas réussir ; car il écrivit à Malek-Adhel, sultan de Damas et du Caire, pour le faire entrer dans ses desseins.

« Le prophète Daniel nous apprend, disait le pape au prince musulman, qu'il y a au ciel un Dieu qui révèle les mystères, change les temps, transporte les royaumes, et que le Très-Haut donne l'empire à qui il veut. Il a permis que le pays de Jérusalem fut livré à votre frère Saladin, bien moins à cause de sa valeur qu'en punition des péchés du peuple chrétien. Maintenant, ramenés à Dieu, nous espérons qu'il aura pitié de nous ; car, selon le prophète, la miséricorde succède toujours à la divine colère. C'est pourquoi, voulant l'imiter, lui qui a dit dans son évangile : apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur, nous prions humblement Votre Grandeur d'empêcher que désormais la possession de la terre sainte n'occasionne l'effusion du sang humain ; suivez notre salutaire conseil : rendez cette terre pour la conservation de laquelle vous auriez plus de peine que de profit. Après cette restitution, nous nous renverrons mutuellement nos prisonniers, et nous oublierons nos réciproques injures. »

Ce n'était pas la première fois que le chef de l'église adressait des prières et des avertissements aux puissances musulmanes. Deux ans auparavant il avait écrit au prince d'Alep, fils de Saladin, Malek-Daher-Gaist-Eddin-Gazi, dans l'espoir qu'il le ramènerait à la vérité évangélique et qu'il en ferait un fidèle auxiliaire des chrétiens. Toutes ces tentatives, qui n'aboutirent à rien, prouvent assez que le pape ne connaissait point l'esprit et le caractère des musulmans. Le souverain pontife ne fut pas plus heureux lorsque, dans ses lettres, il engagea le patriarche de Jérusalem à faire tous ses efforts pour arrêter les progrès de la licence et de la corruption parmi les chrétiens de la Palestine. Les chrétiens de la Syrie ne changèrent point leurs moeurs, et toutes les passions continuèrent à régner au milieu d'eux. Les musulmans fortifièrent Jérusalem, qu'on leur demandait, et ne songèrent qu'à prendre les armes pour résister aux ennemis de l'islamisme.

Rien n'égalait l'ardeur et l'activité du souverain pontife. L'histoire peut à peine le suivre cherchant partout des ennemis aux musulmans et s'adressant tour à tour au patriarche d'Alexandrie, à celui d'Antioche, à tous les princes de l'Arménie et de la Syrie. Ses regards embrassaient à la fois l'Orient et l'Occident. Ses lettres et ses ambassadeurs allaient sans cesse remuer l'Europe et l'Asie. Innocent envoya la convocation pour le concile et la bulle de la croisade dans toutes les provinces de la chrétienté, et ses exhortations apostoliques retentirent depuis les bords du Danube et de la Vistule jusqu'aux rives du Tage et de la Tamise.

Année [1214] Prêche officiel de la sixième croisade

Des commissaires furent choisis pour faire connaître à tous les chrétiens les décisions du Saint-Siège ; ils avaient la mission de prêcher la guerre sainte et la réforme des moeurs, d'invoquer à la fois les lumières des docteurs et le courage des guerriers. Dans plusieurs provinces, la mission de prêcher la croisade fut confiée à des évêques ; le cardinal Pierre Robert de Courçon, qui se trouvait alors en France comme légat du pape, reçut de grands pouvoirs du Saint-Siège, et parcourut le royaume en exhortant les chrétiens à prendre la croix et les armes.

Le cardinal de Courçon, Anglais d'origine, avait étudié à l'université de Paris, et s'était lié dès lors avec Lothaire, qui devint pape sous le nom d'Innocent III. Il fut dans sa jeunesse (24) le disciple de Foulques de Neuilly, et s'était fait une grande renommée par son éloquence. Partout la multitude accourait pour entendre un orateur célèbre dans l'art de la parole, et revêtu de tout l'éclat de la puissance romaine.

« Le légat, dit Fleury, avait le pouvoir de régler tout ce qui concernait les tournois, et, ce qui paraîtra plus singulier, la faculté d'accorder une certaine indulgence à ceux qui assistaient aux sermons dans lesquels il prêchait la croisade. » Fidèle à l'esprit de la religion de Jésus-Christ, le cardinal de Courçon donna la croix à tous les chrétiens qui la demandaient, sans songer que les femmes, les enfants, les vieillards, les sourds, les aveugles, les boiteux, ne pouvaient faire la guerre aux musulmans, et qu'on ne forme point une armée comme l'évangile compose le festin du père de famille. Aussi cette liberté d'entrer dans la sainte milice, accordée sans distinction et sans choix, ne fît que scandaliser les chevaliers et les barons et refroidir le zèle des guerriers.


Parmi les orateurs que le pape avait associés au cardinal de Courçon, on remarquait Jacques de Vitry, que l'église plaçait déjà au rang de ses plus célèbres docteurs. Tandis qu'il prêchait la croisade dans les différentes provinces de France, la renommée (25) de ses talents et de ses vertus s'était répandue jusqu'en Orient. Les chanoines de Ptolémaïs l'avaient demandé au pape pour leur pasteur et leur évêque. Les voeux des chrétiens de la Palestine ne tardèrent pas à être remplis ; Jacques de Vitry, après avoir excité les guerriers de l'Occident à prendre les armes, fut dans la suite témoin de leurs travaux, et les raconta dans une histoire qui est parvenue jusqu'à nous.

Les prédications de la guerre sainte réveillèrent la charité des fidèles. Philippe-Auguste abandonna le quarantième de ses revenus domaniaux (26) pour les dépenses de la croisade ; un grand nombre de seigneurs et de prélats suivirent l'exemple du roi de France. Comme des troncs avaient été placés dans toutes les églises pour recevoir les aumônes des fidèles, ces aumônes mirent des sommes immenses entre les mains du cardinal de Courçon, qui fut accusé d'avoir détourné les dons offerts à Jésus-Christ. Ces accusations furent d'autant mieux accueillies que le légat du pape exerçait, au nom du Saint-Siège, une autorité qui déplaisait au monarque et aux peuples du royaume. Le cardinal, sans l'approbation du roi, levait des tributs, enrôlait des guerriers, abolissait les dettes, prodiguait les peines et les récompenses, usurpait, en un mot, toutes les prérogatives de la souveraineté. L'exercice d'un aussi grand pouvoir portait le trouble dans les provinces. Pour prévenir les désordres, Philippe-Auguste crut devoir faire un règlement qui statuait, jusqu'au concile oecuménique, sur le sort personnel des croisés, et sur les exemptions et les privilèges dont ils devaient jouir.

Tandis que le cardinal de Courçon continuait à prêcher la croisade dans les différentes provinces de France, l'archevêque de Cantorbéry exhortait aussi les peuples d'Angleterre à prendre les armes contre les infidèles. Depuis longtemps le royaume d'Angleterre était troublé par l'opposition violente des communes, des barons et même du clergé, qui avaient profité des excommunications lancées par le pape contre le roi Jean pour obtenir la confirmation de leurs libertés (27). Le monarque anglais, en souscrivant aux conditions qui lui étaient faites, avait cédé à la nécessité et à la force, bien plus qu'à sa propre inclination ; il voulut revenir sur ce qu'il avait accordé, et, pour mettre sa couronne sous la protection de l'église, il prit la croix et fit serment d'aller combattre les Turcs. Le souverain pontife crut à la soumission et aux promesses du roi d'Angleterre. Après avoir prêché une croisade contre ce prince, qu'il accusait d'être l'ennemi de l'église, il employa pour le défendre toute l'autorité du Saint-Siège et toutes les foudres de la religion.

Le roi Jean, en prenant la croix, n'avait d'autre intention que de tromper le pape et d'obtenir la protection de l'église; le signe des croisés n'était pour lui qu'un moyen de conserver sa puissance : politique fausse et mensongère qui n'accrut point son autorité et contribua sans doute à affaiblir dans l'esprit des peuples l'enthousiasme de la guerre sainte. Les barons d'Angleterre, excommuniés à leur tour par le Saint-Siège, s'occupèrent de défendre leurs libertés (28), et n'écoutèrent point les saints orateurs qui les appelaient à combattre en Asie.

L'empire d'Allemagne n'était pas moins troublé que le royaume d'Angleterre. Othon de Saxe, après avoir été, pendant dix ans, l'objet de toutes les prédilections du Saint-Siège, s'attira tout à coup la haine implacable d'Innocent, pour avoir porté une vue ambitieuse sur quelques domaines de l'église et sur le royaume de Naples et de Sicile. Non seulement il fut excommunié, mais les villes même qui lui restaient fidèles furent frappées de l'excommunication et de l'interdit. Le souverain pontife opposa Frédéric II, fils d'Henri VI, à Othon, comme il avait opposé Othon à Philippe de Souabe (29). L'Allemagne et l'Italie furent remplies d'agitation et de troubles. Frédéric, qui fut alors couronné roi de Romains à Aix-la-Chapelle, prit la croix, conduit par un sentiment de reconnaissance et dans l'espoir de conserver l'appui du Saint-Siège pour parvenir au trône impérial.

Cependant Othon ne négligeait rien pour conserver l'empire et pour résister aux entreprises et aux poursuites de la cour de Rome. Il fit la guerre au pape, et s'allia à tous les ennemis de Philippe-Auguste, qui s'était déclaré pour Frédéric. Une ligue formidable, dans laquelle étaient entrés le roi d'Angleterre, les comtes de Flandre, de Hollande, de Boulogne, menaçait la France d'une invasion. La capitale et les provinces du royaume étaient déjà partagées entre les chefs de la ligue, lorsque Philippe remporta la victoire de Bouvines. Cette victoire mémorable sauva l'indépendance et l'honneur de la monarchie française, et rendit la paix à l'Europe. Othon, vaincu, perdit ses alliés, et succomba sous les foudres de l'église.

Innocent au concile donne les domaines conquis sur les albigeois à Simon de Montfort

Le moment était venu où le concile convoqué par le pape devait se réunir. De toutes les parties de l'Europe, les ecclésiastiques, les seigneurs, les princes et leurs ambassadeurs, se rendirent dans la capitale du monde chrétien. On vit alors arriver à Rome les députés d'Antioche et d'Alexandrie (30), les patriarches de Constantinople et de Jérusalem, qui venaient implorer l'appui des peuples de la chrétienté ; les ambassadeurs de Frédéric, de Philippe-Auguste, des rois d'Angleterre et de Hongrie, venaient, au nom de leurs souverains, prendre place dans le concile. Cette assemblée, qui représentait l'église universelle et dans laquelle on comptait près de cinq cents évoques et archevêques, plus de cent abbés et prélats venus de toutes les provinces de l'Orient et de l'Occident, se réunit dans l'église de Latran (31), et fut présidée par le souverain pontife. Innocent fit l'ouverture du concile par un sermon dans lequel il déplora les erreurs de son siècle et les malheurs de l'église. Après avoir exhorté le clergé et les fidèles à sanctifier par leurs moeurs les mesures qu'on allait prendre contre les hérétiques et les Turcs, il représenta Jérusalem couverte de deuil, montrant les fers de sa captivité et faisant parler tous ses prophètes pour toucher le coeur des chrétiens :


« O vous, qui passez dans les chemins, disait Jérusalem par la bouche du pontife, regardez et voyez si jamais il y eut une douleur semblable à la mienne ! Accourez donc tous. O vous qui me chérissez, pour me délivrer de l'excès de mes misères ! Moi, qui étais la reine de toutes les nations, je suis maintenant asservie au tribut ; moi qui étais remplie de peuple, je suis restée presque seule. Les chemins de Sion sont en deuil, parce que personne ne vient à mes solennités. Mes ennemis ont écrasé ma tête ; tous les lieux saints sont profanés ; le saint sépulcre, naguère si rempli d'éclat, est maintenant couvert d'opprobre ; on adore le fils de la perdition et de l'enfer là où les fidèles adoraient le fils de Dieu. Les enfants de l'étranger m'accablent d'outrages, et, montrant la croix de Jésus, ils me disent : Tu as mis toute ta confiance dans un bois vil ; nous verrons si ce bois te sauvera au jour du danger. »


Innocent, après avoir fait parler ainsi Jérusalem, conjurait les fidèles de prendre pitié de ses maux et de s'armer pour sa délivrance. Il terminait son exhortation par ces paroles, où respiraient sa douleur et son zèle ardent : Mes chers frères, je me livre tout entier à vous ; si vous le jugez à propos, je promets d'aller en personne chez les rois, les princes et les peuples ; vous verrez si, par la force de mes cris et de mes prières, je pourrai les exciter à combattre pour le Seigneur, à venger l'injure du crucifié, que nos péchés ont banni de cette terre arrosée de sang et sanctifiée par le mystère de notre rédemption. »

Le discours du pontife fut écouté dans un silence religieux ; mais, comme Innocent y parlait de plusieurs objets à la fois et que ses paroles étaient remplies d'allégories, il n'enflamma point l'enthousiasme de l'assemblée. Les pères du concile ne paraissaient pas moins frappés des abus qui s'introduisaient dans l'église que des revers des chrétiens en Orient; mais l'assemblée s'occupa d'abord des moyens de réformer la discipline ecclésiastique et d'arrêter les progrès de l'hérésie.


Dans une déclaration de foi, le concile exposa la doctrine des chrétiens, et leur rappela le symbole de la croyance évangélique. Il opposa la vérité à l'erreur, la persuasion à la violence, les vertus de l'évangile aux passions des sectaires et des novateurs. Heureuse alors l'église chrétienne, si le pape eût suivi cet exemple de modération, et si, en défendant les droits de la religion, il n'eût pas méconnu les droits des souverains ! Par une décision apostolique, proclamée au milieu du concile, Innocent déposa le comte de Toulouse, qu'on regardait comme le protecteur de l'hérésie, et donna ses états à Simon de Montfort, qui avait combattu les Albigeois.

Innocent ne pouvait pardonner au comte de Toulouse d'avoir excité une guerre qui avait troublé la chrétienté et suspendu l'exécution de ses desseins pour la croisade d'outre-mer. La politique violente du souverain pontife avait pour Lut d'effrayer les hérétiques et d'encourager tous les chrétiens à prendre les armes pour la cause de Jésus-Christ et celle de son vicaire sur la terre.

Innocent confirme par ces bulles les modes de payements pour la croisade

Après avoir condamné les erreurs nouvelles et prononcé les anathèmes de l'église contre tous ceux qui s'écartaient de la foi, le souverain pontife et les pères du concile s'occupèrent du sort des chrétiens en Orient et des moyens de secourir promptement la terre sainte. Toutes les dispositions exprimées dans la bulle de convocation furent confirmées. On arrêta que les ecclésiastiques paieraient, pour les dépenses de la croisade, le vingtième de leurs revenus, le pape et les cardinaux le dixième, et qu'il y aurait une trêve de quatre ans entre tous les princes chrétiens. Le concile lança les foudres de l'excommunication contre les pirates qui troublaient la marche des pèlerins, et contre tous ceux qui fourniraient des vivres et des armes aux infidèles. Le souverain pontife promit de diriger les préparatifs de la guerre, de fournir trois mille marcs d'argent et d'armer à ses frais plusieurs vaisseaux pour le transport des croisés.
Les décisions du concile et les discours du pape firent une profonde impression sur l'esprit des chrétiens. Tous les prédicateurs de la guerre sainte étaient formellement invités à rappeler les fidèles à la pénitence, à interdire les danses, les tournois, les jeux publics; à réformer les moeurs, à faire revivre dans tous les coeurs l'amour de la religion et de la vertu. Ils devaient, à l'exemple du souverain pontife, faire retentir les plaintes de Jérusalem dans les palais des princes et solliciter les monarques et les grands de prendre la croix, afin que le peuple fût entraîné par leur exemple.


Les décrets sur la guerre sainte furent proclamés dans toutes les églises de l'Occident. Dans plusieurs provinces, et surtout dans le nord de l'Europe, on revit les prodiges, les apparitions miraculeuses qui avaient excité l'enthousiasme des chrétiens à l'époque des premières croisades ; des croix lumineuses parurent dans le ciel, et firent croire aux habitants de Cologne et des villes voisines du Rhin que Dieu favorisait la sainte entreprise, et que la puissance divine promettait aux armes des croisés la défaite et la ruine des infidèles.
Les saints orateurs redoublèrent d'ardeur et de zèle pour engager les fidèles à prendre part à la guerre sainte. Partout la chaire évangélique retentissait d'imprécations contre les musulmans ; partout on répétait ces paroles de Jésus-Christ : Je suis venu pour établir la guerre. Les prélats, les évêques, tous les pasteurs, n'avaient plus d'éloquence que pour appeler aux armes les guerriers chrétiens. La voix des orateurs ne fut point la seule qui se fit entendre : la poésie elle-même, qui venait de renaître dans nos provinces méridionales, choisit les saintes expéditions pour le sujet de ses chants, et la muse profane des troubadours mêla ses accents à ceux de l'éloquence sacrée. Les Pierre d'Auvergne, les Ponce de Capdeuil, les Folquet de Romans, cessèrent de chanter l'amour des dames et la courtoisie des chevaliers, pour célébrer dans leurs vers les souffrances de Jésus-Christ et la captivité de Jérusalem.


« Il est venu le temps, disaient-ils, où l'on verra quels sont les hommes dignes de servir l'éternel. Dieu appelle aujourd'hui les vaillants et les preux. Ceux-là seront à jamais les siens, qu'ils sachant souffrir pour leur foi, se dévouer et combattre pour leur Dieu, se montreront pleins de franchise et de générosité, de loyauté et de bravoure ; qu'ils restent ici ceux qui aiment la vie, ceux qui aiment l'or. Dieu ne veut que les bons et les braves ; il veut aujourd'hui que ses fidèles serviteurs fassent leur salut par de hauts faits d'armes et que la gloire des combats leur ouvre les portes du ciel. »


Un des chantres de la guerre sainte célébrait dans ses vers le zèle, la prudence, le courage du chef de l'église ; et, pour déterminer les fidèles à prendre la croix, il leur disait :
« Nous avons un guide sûr et valeureux, le souverain pontife Innocent. »
On espérait alors voir le père des chrétiens conduire lui-même les croisés et sanctifier par sa présence l'expédition d'outre-mer. Le pape, dans le concile de Latran, avait exprimé le désir de prendre la croix et d'aller en personne se mettre en possession de l'héritage de Jésus-Christ ; mais l'état où se trouvait l'Europe, les progrès de l'hérésie, et sans doute aussi les conseils des évêques et des cardinaux, l'empêchèrent d'accomplir son dessein.

Année [1216] Mort du pape Innocent

Des germes de division subsistant entre plusieurs états de l'Europe, et ces discordes pouvant nuire aux succès de la guerre sainte, le pape Innocent envoya partout des députés conciliateurs et des anges de paix ; il se transporta lui-même en Toscane pour apaiser les discordes élevées entre les Pisans et les Génois. Ses exhortations avaient réuni tous les coeurs ; à sa voix, les ennemis les plus implacables juraient d'oublier leurs querelles pour combattre les musulmans ; ses voeux les plus ardents allaient être remplis, et tout l'Occident, docile à ses volontés souveraines, était prêt à s'ébranler pour se précipiter sur l'Asie, lorsqu'il tomba malade et mourut à Pérouse, au mois de juillet de l'année 1216, laissant à ses successeurs le soin et l'honneur d'achever une si grande entreprise.

Comme tous les hommes qui ont exercé une grande puissance au milieu des orages politiques, Innocent, après sa mort, fut blâmé et loué tour à tour avec l'exagération de l'amour et de la haine. Les uns disaient qu'il avait été rappelé par la Jérusalem céleste et que Dieu voulait récompenser son zèle pour la délivrance des saints lieux. Les autres eurent recours à de miraculeuses apparitions, et firent parler les saints pour condamner sa mémoire : tantôt on l'avait vu poursuivi par un dragon qui demandait justice contre lui ; tantôt il s'était montré environné des flammes du purgatoire. L'Europe fut sans cesse troublée sous son pontificat : il n'était point de royaume sur lequel la colère du pontife n'eût éclaté. Tant d'excès, tant de malheurs avaient aigri l'esprit des peuples, et l'on dut prendre quelque plaisir à croire que le vicaire de Jésus-Christ sur la terre allait être puni dans une autre vie. Innocent était cependant irréprochable dans ses moeurs ; il avait d'abord montré quelque modération ; il aimait la vérité et la justice ; mais l'état malheureux où se trouvait l'église, les obstacles de toute espèce qu'il rencontra dans son gouvernement spirituel, irritèrent son caractère et le jetèrent dans tous les excès d'une politique violente. A la fin, ne gardant plus aucun ménagement, il en vint jusqu'à prononcer ces paroles terribles : « glaive, glaive, sors du fourreau, et aiguise-toi pour tuer » (32). Comme il avait voulu trop entreprendre, il laissa de grands embarras à ceux qui devaient lui succéder : telle était la situation où sa politique avait placé le Saint-Siège, que ses successeurs furent obligés de suivre ses maximes et d'achever le bien et le mal qu'il avait commencé. Désormais l'histoire des croisades sera sans cesse interrompue par les querelles des papes et des princes, et nous ne suivrons plus les pèlerins dans la terre sainte qu'au bruit des foudres lancées par les chefs de l'église.

Année [1216] Election du cardinal de Sainte-Luce, il est le pape Honoré III

Censius Savelli, cardinal de Sainte-Luce, fut choisi par le conclave pour succéder à Innocent, et gouverna l'église sous le nom d'Honoré III. Le lendemain de son couronnement, le nouveau pape écrivit au roi de Jérusalem pour lui annoncer son élévation et ranimer l'espérance des chrétiens de Syrie (33).


« Que la mort d'innocent, disait-il, ne vous abatte point le courage quoique je sois loin d'égaler son mérite, je montrerai le même zèle pour délivrer la terre sainte, et je ferai tous mes efforts pour vous secourir quand le temps sera venu. Une lettre du pontife, adressée à tous les évêques, les exhorta à poursuivre la prédication de la croisade. »

Pour assurer les succès de l'expédition d'Orient, Innocent avait d'abord cherché à rétablir la paix en Europe : la nécessité où se trouvaient alors les papes de rappeler les peuples à la concorde, était sans doute un des plus grands bienfaits des guerres saintes. Honoré suivit l'exemple de son prédécesseur, et voulut calmer toutes les discordes, même celles qui devaient leur origine aux prétentions de la cour de Rome. Louis VIII, fils de Philippe-Auguste, à la sollicitation du Saint-Siège, avait pris les armes contre l'Angleterre, et ne renonçait point au projet d'envahir un royaume longtemps accablé par les foudres de l'église. Le souverain pontife s'abaissa jusqu'aux supplications, pour désarmer le redoutable ennemi du monarque anglais. Il espérait que l'Angleterre et la France, après avoir suspendu les hostilités, réuniraient leurs efforts pour la délivrance des saints lieux : ses espérances ne furent point remplies. Henri III, monté sur le trône d'Angleterre après la mort du roi Jean, prit la croix pour s'attirer la faveur du souverain pontife; mais il ne songea point à quitter son royaume. Le roi de France, toujours occupé de la guerre des Albigeois, et peut-être aussi des secrets desseins de son ambition, se contenta de montrer un grand respect pour l'autorité du Saint-Siège, et ne prit aucune part à la croisade (34).
La plupart des évêques et des prélats du royaume, à qui le souverain pontife avait recommandé de donner l'exemple du dévouement, montrèrent en cette occasion plus d'empressement et de zèle que les barons et les chevaliers : un grand nombre d'entre eux prirent la croix et se disposèrent à partir pour l'Orient. Frédéric, qui devait la couronne impériale à la protection de l'église, renouvela dans deux assemblées solennelles le serment de faire la guerre aux musulmans. L'exemple et les promesses de l'empereur, quoiqu'on pût douter de leur sincérité, entraînèrent les princes et les peuples de l'Allemagne : les habitants des bords du Rhin (35), ceux de la Frise, de la Bavière, de la Saxe, de la Norvège ; les ducs d'Autriche, de Moravie, de Brabant, de Limbourg ; les comtes de Juliers, de Hollande, de Wit, de Loos ; l'archevêque de Mayence, les évêques de Bamberg, de Passau, de Strasbourg, de Munster, d'Utrecht, se rangèrent à l'envi sous les bannières de la croix, et se préparèrent à quitter l'Occident pour se rendre en Asie (36).

Parmi les princes qui jurèrent de traverser la mer pour combattre les musulmans, on remarquait André II, roi de Hongrie. Bêla, père du monarque hongrois, avait fait le voeu d'aller dans la terre sainte, et, n'ayant pu entreprendre le saint pèlerinage, il avait, au lit de mort, fait jurer à son fils de remplir son serment. André, après avoir pris la croix, fut longtemps retenu dans ses états par des troubles que son ambition avait fait naître et qu'il ne sut point apaiser. Gertrude, qu'il avait épousée avant la cinquième croisade, arma contre elle la cour et la noblesse par son orgueil et ses intrigues. Cette princesse impérieuse (37) fit aux grands du royaume de si sanglants outrages, elle leur inspira une haine si violente, qu'on forma des complots contre sa vie et qu'elle trouva des meurtriers dans sa propre cour Des désordres, des malheurs sans nombre, suivirent cet attentat, et le plus grand de tous fut sans doute l'impunité des coupables.


En de pareilles circonstances, la politique faisait peut-être un devoir au roi de Hongrie de rester dans ses états ; mais le spectacle de tant de crimes impunis effraya sans doute sa faiblesse, et lui inspira le désir de s'éloigner d'une cour remplie de ses ennemis. Comme sa mère Marguerite, la veuve de Bêla, il croyait trouver aux lieux consacrés par les souffrances de Jésus-Christ un asile contre les chagrins qui poursuivaient sa vie. Le monarque hongrois pouvait penser aussi que le saint pèlerinage le ferait respecter de ses sujets, et que l'église, toujours armée en faveur des princes croisés, défendrait mieux que lui-même les droits de sa couronne (38). Il résolut enfin de remplir le voeu qu'il avait fait devant son père mourant, et s'occupa des préparatifs de son départ pour la Syrie.

André régnait alors sur un vaste royaume : la Hongrie, la Dalmatie, la Croatie, la Bosnie, la Gallicie et la province de Lodomérie, obéissaient à ses lois et lui payaient des tributs. Dans toutes ces provinces, naguère ennemies des chrétiens, on prêcha la croisade. Des peuplades errantes dans les forêts entendirent les plaintes de Sion, et jurèrent de combattre les infidèles. Parmi les peuples de Hongrie qui, un siècle auparavant, avaient été la terreur des compagnons de Pierre l'Ermite, une foule de guerriers s'empressèrent de prendre la croix, et promirent de suivre leur monarque en la terre sainte.


Dans tous les ports de la Baltique, de l'Océan et de la Méditerranée, on équipait des vaisseaux et des flottes pour le transport des croisés. Dans le même temps une autre croisade était prêchée contre les habitants de la Prusse, restés dans les ténèbres de l'idolâtrie. La Pologne, la Saxe, la Norvège, la Livonie, armaient leurs guerriers, pour renverser sur les rives de l'Oder et de la Vistule les idoles du paganisme, tandis que les autres nations de l'Occident se préparaient à faire la guerre aux musulmans dans les pays de Judée et de Syrie.

Croisade contre les païens de la Prusse
Le pape Innocent avait demandé l'évangilation des peuples de la Prusse

Les peuples encore sauvages de la Prusse, séparés par leur croyance et leurs usages des autres peuples de l'Europe, offraient alors au milieu de la chrétienté une image vivante de l'antiquité païenne et de la superstition des vieilles nations du Nord. Leur caractère et leurs moeurs méritent de fixer l'attention de l'historien et celle des lecteurs, fatigués peut-être de voir toujours sous leurs yeux le tableau des prédications de la guerre sainte et des expéditions lointaines des croisés.

On a beaucoup discuté sur l'origine des anciens peuples de la Prusse; nous n'avons sur ce point que des conjectures et des systèmes. Les Prussiens avaient l'extérieur semblable à celui des Germains (39) : les yeux bleus, le regard vif, les joues vermeilles, une taille élevée, le corps robuste, la chevelure blonde. Cette ressemblance avec les autres Allemands était produite par le climat, et non par le mélange des nations. Les habitants de la Prusse avaient plus de rapport avec les Lithuaniens, dont ils parlaient la langue et qu'ils imitaient dans leurs vêtements. Ils se nourrissaient de la chasse, de la pêche, de la chair des troupeaux; l'agriculture ne leur était point connue; les cavales leur fournissaient du lait, les brebis de la laine, les abeilles du miel ; dans les relations du commerce, ils faisaient peu de cas de l'argent, apprêter du lin et du cuir, fendre des pierres, aiguiser des armes, façonner l'ambre jaune (40), c'était là toute leur industrie. Ils marquaient le temps par des noeuds sur des courroies, et les heures par les mots de « crépuscule, » de « lueur, » « d'aurore, » de « lever du soleil, » de « soir, » de « premier sommeil, » etc.; l'apparition des pléiades les dirigeait dans leurs travaux.


Les mois de l'année portaient les noms des productions de la terre (41) et des objets qui s'offraient à leurs yeux dans chaque saison ils avaient le mois des corneilles, le mois des pigeons, celui des coucous, des bouleaux verts, des tilleuls, du blé, du départ des oiseaux, de la chute des feuilles, etc. Les guerres, l'incendie des grandes forêts, les ouragans, les inondations, formaient les principales époques de leur histoire.
Le peuple habitait des huttes bâties de terre ; les riches, des maisons construites en bois de chêne ; la Prusse n'avait point de villes, quelques châteaux forts s'élevaient sur les collines. Cette nation, encore sauvage, reconnaissait des princes et des nobles ; celui qui avait vaincu les ennemis, celui qui excellait à dompter les chevaux, parvenait à la noblesse. Les seigneurs avaient droit de vie et de mort sur leurs vassaux (42). Les Prussiens ne faisaient point la guerre pour conquérir un pays ennemi, mais pour défendre leurs foyers et leurs dieux. Leurs armes étaient la lance et le javelot, qu'ils maniaient avec beaucoup d'adresse. Les guerriers nommaient leur chef, qui était béni par le grand prêtre. Avant d'aller au combat, les Prussiens choisissaient un de leurs prisonniers de guerre, l'attachaient à un arbre et le perçaient de flèches (43). Ils croyaient aux présages : l'aigle, le pigeon blanc, le corbeau, la grue, l'outarde, promettaient la victoire ; le cerf, le loup, le lynx, la souris, la vue d'un malade ou bien d'une vieille femme, annonçaient des revers. En présentant leur main, ils offraient la paix ; pour jurer les traités, ils posaient une main sur leur poitrine, et l'autre sur le chêne sacré. Victorieux, ils jugeaient les prisonniers de guerre; le plus distingué d'entre les captifs, immolé aux dieux du pays, expirait sur un bûcher Au milieu de leurs usages barbares, les sauvages habitants de la Prusse avaient la réputation de respecter les lois de l'hospitalité : les étrangers, les naufragés, étaient sûrs de trouver chez eux un asile et des secours. Intrépides à la guerre, simples et doux au milieu de la paix, reconnaissants et vindicatifs, respectant le malheur, ils avaient plus de Vertus que de vices, et n'étaient corrompus que par l'excès de leur superstition.

Les Prussiens croyaient à une autre vie. Ils appelaient l'enfer « Pekla » : des chaînes, d'épaisses ténèbres, des eaux fétides, faisaient le supplice des méchants. Dans les Champs-Elysées, qu'on appelait « Rogus, » de belles femmes, des festins, une boisson choisie, des danses, des couches molles, de beaux vêtements, étaient la récompense de la vertu (44).


Dans un lieu appelé « Romové, » s'élevait un chêne verdoyant qui avait vu cent générations et dont le tronc colossal renfermait trois images des dieux principaux ; le feuillage dégouttait du sang des victimes immolées chaque jour : c'était là que le grand-prêtre avait établi sa demeure et rendait la justice. Les prêtres seuls osaient approcher de ce lieu sacré ; le coupable s'en éloignait en tremblant. « Perkunas, » dieu du tonnerre et du feu, était le premier parmi les dieux des Prussiens : il avait le visage d'un homme courroucé, la barbe crépue et la tête environnée de flammes. Le peuple appelait les éclats de la foudre la marche et les pas de « Perkunas. » Près du bosquet de « Romové, » aux bords d'une source sulfureuse, un feu éternel brûlait en l'honneur du dieu du tonnerre.


Auprès de « Perkunas, » « Potrimpus » paraissait sous la forme d'un adolescent, portant une couronne d'épis : on l'adorait comme le dieu des eaux et des fleuves ; il préservait les hommes du fléau de la guerre et présidait aux plaisirs de la paix. Par un étrange contraste, on offrait à cette divinité pacifique le sang des animaux et des captifs égorgés au pied du chêne ; quelquefois on lui sacrifiait des enfants.
Les prêtres lui avaient consacré un serpent, symbole de la fortune.


Sous l'ombrage de l'arbre sacré on voyait encore « Pycollos, » dieu des morts : il avait la forme d'un vieillard, les cheveux gris, les yeux gris, le visage pâle et la tête enveloppée d'un drap mortuaire ; ses autels étaient des amas d'ossements ; les divinités infernales obéissaient à ses lois ; il inspirait la tristesse et la terreur (45).

Une quatrième divinité, « Curko, » dont l'image ornait les branches du chêne de « Romové, » procurait aux hommes les choses nécessaires à la vie. Chaque année, on renouvelait aux semailles d'automne son image, qui consistait en une peau de chèvre élevée sur une perche de huit pieds et couronnée de gerbes de blé, pendant que la jeunesse entourait l'idole, le prêtre offrait sur une pierre du miel, du lait et les fruits des champs. Les Prussiens célébraient en l'honneur du même dieu plusieurs autres fêtes dans le printemps et dans l'été. A la fête du printemps, qui avait lieu le 22 mars, on adressait à « Curko » ces paroles :


« C'est toi qui as chassé l'hiver et qui ramènes les beaux jours ; par toi les jardins et les champs refleurissent ; par toi les forêts et les bois reprennent leur verdure. »

Les habitants de la Prusse avaient une foule d'autres dieux qu'ils invoquaient pour les troupeaux, pour les abeilles, pour les forêts, pour les eaux, les moissons, le commerce, la paix des familles et le bonheur conjugal ; une divinité aux cent yeux veillait sur le seuil des maisons ; un dieu gardait la basse-cour, un autre l'étable ; le chasseur entendait braire l'Esprit de la forêt sur le sommet des arbres ; le marin se recommandait au dieu de la mer (46). « Laimelé » était invoquée par la femme en couche, et filait la vie des hommes. Des divinités tutélaires arrêtaient les incendies, faisaient découler la sève du bouleau, gardaient les chemins, éveillaient avant l'aube les ouvriers et les laboureurs. L'air, la terre et les eaux, étaient peuplés de gnomes ou petits dieux, de spectres, de lutins qu'on nommait « Arvans. » Partout on croyait que le chêne était un arbre cher aux dieux; son ombrage offrait un asile contre la violence des hommes et les coups du sort. Outre le chêne de « Romové, » les Prussiens avaient plusieurs chênes qu'ils regardaient comme les sanctuaires de leurs divinités. On consacrait aussi des tilleuls, des sapins, des érables, des forêts entières ; on consacrait des fontaines, des lacs, des montagnes; on adorait des serpents, des hiboux, des cigognes et d'autres animaux ; enfin, dans les contrées habitées par les Prussiens, toute la nature était remplie de divinités, et, jusque dans le quatorzième siècle de l'ère chrétienne, on pouvait dire d'un peuple de l'Europe ce que Bossuet dit de l'ancien paganisme : « Tout y était Dieu, excepté Dieu lui-même. »

Longtemps avant les croisades, saint Adalbert avait quitté la Bohême sa patrie pour parcourir les forêts de la Prusse et convertir les Prussiens au christianisme, Son éloquence, sa modération, sa charité, ne purent désarmer la fureur des prêtres de « Perkunas » : Adalbert mourut percé de flèches, et reçut la palme du martyre (47). D'autres missionnaires eurent le même sort.


Leur sang s'éleva contre leurs meurtriers, et le bruit de leur mort, le récit des cruautés d'un peuple barbare, allèrent partout solliciter la vengeance des chrétiens du Nord. Chez tous les peuples voisins, on parlait sans cesse de prendre les armes contre les idolâtres de la Prusse. Un abbé du monastère d'Oliva, plus habile et surtout plus heureux que ses prédécesseurs, entreprit la conversion des païens de l'Oder et de la Vistule, et parvint, avec le secours du Saint-Siège, à former une croisade contre les adorateurs des faux dieux (48). Un grand nombre de chrétiens prirent la croix, à la voix de Christian, qui leur promit la vie éternelle s'ils succombaient dans les combats ; des terres et des trésors, s'ils triomphaient des ennemis de Jésus-Christ. Bientôt les chevaliers du Christ et les chevaliers de l'Epée, institués pour combattre les païens de la Livonie ; les chevaliers teutoniques, qui, dans la Palestine, rivalisaient de puissance et de gloire avec les deux ordres des templiers et des hospitaliers, vinrent grossir les armées rassemblées pour envahir la Prusse et convertir ses habitants. Cette guerre dura près de deux siècles. Dans cette lutte sanglante, si la religion chrétienne inspira quelquefois ses vertus aux combattants, le plus souvent les chefs de cette longue croisade furent conduits par la vengeance, l'ambition et l'avarice.

Les chevaliers de l'ordre teutonique, qui portèrent presque toujours la bravoure jusqu'à l'héroïsme, restèrent les maîtres du pays conquis par leurs armes. Ces moines conquérants n'édifièrent jamais les vaincus ni par leur modération, ni par leur charité, et furent souvent accusés au tribunal du chef de l'église d'avoir converti les Prussiens, non pour en faire des serviteurs de Jésus-Christ, mais pour augmenter le nombre, de leurs sujets et de leurs esclaves.


Nous, n'avons parlé des peuples de la Prusse et de la guerre suscitée contre eux, que pour faire connaître une nation et des usages presque ignorés des savants modernes, et pour montrer combien l'ambition et la soif des conquêtes pouvaient abuser de l'esprit des croisades ; nous nous hâtons de revenir à l'expédition qui se préparait contre les musulmans.

Année [1217] Départ des croisés pour la Palestine

L'Allemagne regardait Frédéric II comme le chef de la guerre qu'on allait faire en Asie ; mais le nouvel empereur, assis sur un trône longtemps ébranlé par les guerres civiles, redoutant les entreprises des républiques d'Italie (49) et peut-être celles des papes ses protecteurs, crut devoir différer son départ pour la Palestine.
Cedendant le zèle des croisés n'était point ralenti, et, dans leur impatience, ils jetèrent les yeux sur le roi de Hongrie pour les conduire dans la guerre sainte. André, accompagné du duc de Bavière, du duc d'Autriche et des seigneurs allemands qui avaient pris la croix, partit pour l'Orient à la tête d'une nombreuse armée, et se rendit d'abord à Spalatro, où des vaisseaux de Venise, de Zara, d'Ancône et des autres villes de l'Adriatique, attendaient les croisés pour les transporter dans la Palestine.

Dans tous les pays qu'il traversa, le roi de Hongrie fut accompagné des bénédictions du peuple. Lorsqu'il s'approcha de la ville de Spalatro, les habitants et le clergé vinrent en procession au-devant de lui, et le conduisirent dans leur principale église, où tous les fidèles rassemblés invoquèrent la miséricorde du ciel pour les guerriers chrétiens. Peu de jours après, la flotte des croisés sortit du port (50) et fit voile pour l'île de Chypre, où s'étaient rendus les députés du roi et du patriarche de Jérusalem, des ordres du Temple, de Saint-Jean et des chevaliers teutoniques.
Une foule de croisés embarqués à Brindes, à Gênes et à Marseille, avaient précédé le roi de Hongrie et son armée. Le roi de Chypre, Lusignan, et la plupart de ses barons, entraînés par l'exemple de tant d'illustres princes, prirent la croix et promirent de les accompagner dans la terre sainte. Bientôt tous les croisés partirent ensemble du port de Limisso, et débarquèrent en triomphe à Ptolémaïs.

Un historien arabe dit que, depuis le temps de Saladin, les chrétiens n'avaient point eu d'armée aussi nombreuse dans la Syrie. Dans toutes les églises on remercia le ciel du puissant secours qu'il envoyait à la terre sainte ; mais la joie des chrétiens de la Palestine ne tarda pas à être troublée par la difficulté de trouver des vivres pour une aussi grande multitude de pèlerins.

Cette année avait été stérile dans les plus riches contrées de la Syrie ; les vaisseaux qui arrivaient d'Occident n'avaient apporté en Palestine que des machines de guerre, des armes et des bagages. Bientôt la disette se fît sentir parmi les croisés, et porta les soldats à la licence et au brigandage. Les Bavarois commirent les plus grands désordres, pillèrent les maisons et les monastères, dévastèrent les campagnes; les chefs ne purent rétablir l'ordre et la paix dans l'armée qu'en donnant le signal de la guerre contre les Turcs ; et, pour sauver les terres et les maisons des chrétiens, ils proposèrent à leurs soldats de ravager les campagnes et les villes des infidèles (51).

Toute l'armée, commandée par les rois de Jérusalem, de Chypre et de Hongrie, alla camper sur les bords du torrent de Cison. Le patriarche de la ville sainte, pour frapper l'imagination des croisés et leur rappeler l'objet de leur entreprise, se rendit au camp des chrétiens, portant une partie du bois de la vraie croix qu'on prétendait avoir été sauvée à la bataille de Tibériade. Les rois et les princes vinrent au-devant de lui les pieds nus, et reçurent avec respect le signe de la rédemption. Cette cérémonie enflamma le zèle et l'enthousiasme des croisés, qui ne songèrent plus qu'à combattre pour Jésus-Christ. L'armée traversa le torrent, s'avança vers la vallée de Jesraël, entre le mont Hermon et le mont Gelboé, sans rencontrer un ennemi. Les chefs et les soldats se baignèrent dans les eaux du Jourdain, et parcoururent les rives du lac de Génésareth. L'armée chrétienne marchait en chantant des cantiques : la religion et ses souvenirs avaient ramené la discipline et la paix parmi les soldats. Tout ce qu'ils voyaient autour d'eux les remplissait d'une pieuse vénération pour la terre sainte. Dans cette campagne, qui fut un véritable pèlerinage, ils firent un grand nombre de prisonniers sans livrer de combats, et revinrent à Ptolémaïs chargés de butin.

A l'époque de cette croisade, Malek-Adhel ne régnait plus ni sur la Syrie ni sur l'Egypte. Après être monté sur le trône de Saladin par l'injustice et la violence, il en était descendu volontairement. Vainqueur de tous les obstacles et n'ayant plus de voeux à former, il sentit le vide des grandeurs humaines, et quitta les rênes d'un empire que personne ne pouvait lui disputer. Malek-Kamel, l'aîné de ses fils, était sultan du Caire ; Corradin (52), son second fils, souverain de Damas. Ses autres fils avaient reçu en partage les principautés de Bosra, de Baalbek, de la Mésopotamie, etc. Malek-Adhel, libre des soins de l'empire, visitait tour à tour ses enfants, et maintenait la paix au milieu d'eux. Il n'avait conservé de son pouvoir passé que l'ascendant d'une grande renommée et d'une gloire acquise par de nombreux exploits ; mais cet ascendant subjuguait les princes, le peuple et l'armée. Dans les moments de péril, ses conseils étaient des lois ; les soldats le regardaient comme leur chef, ses fils comme leur arbitre souverain, tous les musulmans comme leur défenseur et leur appui.

La nouvelle croisade avait jeté l'épouvante parmi les infidèles. Malek-Adhel calma leurs alarmes, en disant que les chrétiens seraient bientôt divisés, et que leur formidable expédition ressemblait aux orages qui grondent sur le Liban et qui se dissipent d'eux-mêmes. Ni les armées de Syrie, ni les armées d'Egypte ne parurent dans la Judée ; les croisés, rassemblés à Ptolémaïs, s'étonnaient de n'avoir point d'ennemis à combattre. Les chefs de l'armée chrétienne avaient résolu de porter leurs armes sur les bords du Nil ; mais l'hiver, qui venait de commencer, ne permettait pas d'entreprendre une expédition lointaine. Pour occuper les soldats, que l'oisiveté portait toujours à la licence, on forma le projet d'attaquer la montagne du Thabor, où s'étaient fortifiés les musulmans.
Le mont Thabor, si célèbre dans l'Ancien et le Nouveau Testament, s'élève comme un dôme superbe à l'extrémité orientale de la belle et vaste plaine d'Esdrelon. Le penchant de la montagne est couvert en été de fleurs, de verdure et d'arbres odoriférants. De la cime du Thabor, qui forme un plateau d'un mille d'étendue, on aperçoit le lac de Tibériade, la mer de Syrie, et la plupart des lieux où Jésus-Christ opéra ses miracles.
Une église, qu'on devait à la piété de sainte Hélène, élevée au lieu même où le Sauveur s'était transfiguré en présence de ses disciples, avait longtemps attiré la foule des pèlerins. Deux monastères bâtis au sommet du Thabor rappelèrent pendant plusieurs siècles la mémoire d'Elie et de Moïse, dont ils portaient le nom ; mais, depuis le règne de Saladin, l'étendard de Mahomet flottait sur cette montagne sainte. L'église de Sainte-Hélène, les monastères d'Elie et de Moïse, avaient été démolis, et sur leurs ruines s'élevait une forteresse d'où les musulmans menaçaient les établissements chrétiens.

Campagne des croisés contre le Mont Thabor

On ne pouvait arriver sur le Thabor sans affronter mille dangers. Rien n'intimida les guerriers chrétiens ; le patriarche de Jérusalem, qui marchait à la tête des croisés, leur montrait le signe de la rédemption et les animait par son exemple et ses discours. D'énormes pierres roulaient des hauteurs occupées par les infidèles. L'ennemi faisait pleuvoir une grêle de javelots sur tous les chemins qui conduisaient à la cime de la montagne. La valeur des soldats de la croix brava tous les efforts des Turcs ; le roi de Jérusalem se signala par des prodiges de bravoure, et tua de sa main deux émirs. Parvenus au sommet du Thabor, les croisés dispersèrent les musulmans ; ils les poursuivirent jusqu'aux portes de la forteresse : rien ne pouvait résister à leurs armes. Mais tout à coup quelques-uns des chefs redoutèrent les entreprises du prince de Damas, et la crainte d'une surprise agit d'autant plus vivement sur les esprits, que personne n'avait rien prévu. Tandis que les musulmans se retiraient pleins d'effroi derrière leurs remparts, une terreur subite s'empara des vainqueurs ; les croisés renoncèrent à l'attaque de la forteresse, et l'armée chrétienne se retira sans rien entreprendre, comme si elle ne fût venue sur le mont Thabor que pour y contempler le lieu consacré par la transfiguration du Sauveur.

On ne pourrait croire à cette fuite précipitée sans le témoignage des historiens contemporains. Les anciennes chroniques, selon leur usage, ne manquent pas d'expliquer par la trahison un événement qu'elles ne peuvent comprendre ; il nous paraît cependant plus naturel d'attribuer la retraite des croisés à l'esprit de discorde et d'imprévoyance qu'ils portaient dans toutes leurs expéditions. D'ailleurs il n'y a ni source ni fontaine sur le Thabor, et le manque d'eau put empêcher les croisés d'entreprendre le siège de la forteresse.
Cette retraite eut les suites les plus funestes. Tandis que les chefs se reprochaient entre eux la honte de l'armée et la faute qu'ils avaient faite, les chevaliers et les soldats étaient tombés dans le découragement. Le patriarche de Jérusalem refusa de porter désormais devant les croisés la croix de Jésus-Christ, dont la vue ne pouvait ranimer ni leur piété ni leur courage. Les princes et les rois qui dirigeaient la croisade, voulant réparer un revers si honteux avant de rentrer dans Ptolémaïs, conduisirent l'armée vers la Phénicie. Dans cette nouvelle campagne aucun exploit ne signala leurs armes. Comme on était en hiver, un grand nombre de soldats surpris par le froid restèrent abandonnés sur les chemins; d'autres tombèrent entre les mains des Arabes bédouins. La veille de Noël, les croisés, qui campaient entre Tyr et Sarepta, furent surpris par une violente tempête : les vents, la pluie, la grêle, les tourbillons, les coups redoublés du tonnerre, tuèrent leurs chevaux, enlevèrent leurs tentes, dispersèrent leurs bagages. Ce désastre acheva de les décourager, et leur fit croire que le ciel leur refusait son appui.

Comme ils manquaient de vivres et que toute l'armée ne pouvait subsister dans le même lieu, ils résolurent de se séparer en quatre corps différents jusqu'à la fin de l'hiver. Cette séparation, qui se fît au milieu de plaintes mutuelles, parut être l'ouvrage de la discorde bien plus que celui de la nécessité. Le roi de Jérusalem, le duc d'Autriche, le grand maître de Saint-Jean, allèrent camper dans les plaines de Césarée ; le roi de Hongrie, le roi de Chypre, Raymond, fils du prince d'Antioche, se retirèrent à Tripoli. Le grand maître du Temple, celui des chevaliers teutoniques, André d'Avesnes avec les croisés flamands, allèrent fortifier un château bâti au pied du mont Carmel ; les autres croisés se retirèrent à Ptolémaïs avec le dessein de retourner en Europe.
Le roi de Chypre tomba malade, et mourut lorsqu'il était sur le point de retourner dans son royaume. Le roi de Hongrie était découragé, et commençait à désespérer du succès d'une guerre aussi malheureusement commencée. Ce prince, après un séjour de trois mois dans la Palestine, crut que son voeu était accompli, et résolut tout à coup de retourner dans ses états.
L'Occident avait été surpris sans doute de voir André abandonner son royaume, déchiré par les factions, pour se rendre dans la Syrie : on ne s'étonna pas moins en Orient de voir ce prince abandonner la Palestine, sans avoir rien fait pour la délivrance des saints lieux. Le patriarche de Jérusalem accusa son inconstance, et s'efforça de le retenir sous les drapeaux de la croisade : comme André ne se rendait point aux prières du patriarche, celui-ci recourut aux menaces, et déploya le formidable appareil des foudres de l'église. Rien ne put ébranler la résolution du roi de Hongrie, qui se contenta, pour ne pas paraître déserter la cause de Jésus-Christ, de laisser la moitié de ses troupes au roi de Jérusalem.
Après avoir quitté la Palestine, André s'arrêta longtemps en Arménie, et parut oublier ses propres ennemis, comme il oubliait ceux de Jésus-Christ, Il revint en Occident par l'Asie Mineure, et vit, en passant à Constantinople, les tristes débris de l'empire latin, qui auraient dû émouvoir son indolente légèreté et lui rappeler la ruine qui menaçait son propre royaume. Le monarque hongrois, qui avait laissé son armée en Syrie, rapportait avec lui plusieurs reliques, telles que la tête de saint Pierre, la main droite de l'apôtre Thomas, un des sept vases dans lesquels Jésus-Christ changea l'eau en vin aux noces de Cana. Sa confiance dans ces objets révérés lui fît négliger les moyens de la prudence humaine. Si l'on en croit une chronique contemporaine, lorsqu'il fut de retour en Hongrie, les reliques qu'il rapportait de la terre sainte suffirent pour apaiser les troubles de ses états, et faire fleurir dans toutes les provinces la paix, les lois et la justice. La plupart des historiens hongrois tiennent un autre langage, et reprochent à leur monarque d'avoir dissipé ses trésors et ses armées dans une expédition imprudente et malheureuse. Le retour d'André ne fut salué par aucun mouvement joyeux : on obtint avec peine de quelques prélats qu'ils allassent à sa rencontre. La noblesse et le peuple profitèrent de sa longue absence pour lui imposer des lois, et pour obtenir des libertés et des privilèges qui affaiblirent la puissance royale et jetèrent dans le royaume de Hongrie les germes d'une rapide décadence.

Après le départ du roi de Hongrie, on vit arriver à Ptolémaïs un grand nombre de croisés partis des ports de la Hollande, de la France, de l'Italie. Les croisés de la Frise, ceux de Cologne et des bords du Rhin, s'étaient arrêtés sur les côtes de Portugal ; ils avaient vaincu les Maures dans plusieurs grandes batailles, tué deux princes sarrasins, et fait flotter les drapeaux de la croix sur les murs d'Alcazar. Ils racontaient les miracles par lesquels le ciel avait secondé leur valeur, et l'apparition des anges revêtus d'armes étincelantes, qui avaient combattu sur les rives du Tage avec les soldats de Jésus-Christ (53). L'arrivée de ces guerriers, le récit de leurs victoires, ranimèrent le courage des croisés restés en Palestine sous les ordres de Léopold, duc d'Autriche ; avec un aussi puissant renfort, on ne parla plus que de recommencer la guerre contre les musulmans. Le projet de conquérir les bords du Nil avait souvent occupé les chrétiens. Depuis que l'idée d'une guerre en Egypte avait été exprimée par le pape lui-même au milieu du concile de Latran, on regardait ce projet comme une inspiration du ciel ; on ne songeait plus qu'aux avantages d'une riche conquête, et les périls d'une entreprise aussi difficile ne se présentaient plus à la pensée des soldats de la croix.

Année [1218] Campagne des croisés contre Damiette

« Au mois de mai, après l'Ascension, dit Olivier Scholastique, une flotte étant préparée et armée, le roi de Jérusalem, le patriarche, les évêques de Nicosie, de Bethléem et de Ptolémaïs, le duc d'Autriche, les trois ordres des chevaliers et une grande multitude de croisés, s'embarquèrent sur les vaisseaux et se rendirent au château des Pèlerins (54) bâti entre Caïphas et Césarée.
Une partie de la flotte, voguant à pleines voiles et n'ayant pu s'arrêter sur la côte, arriva devant Damiette le troisième jour. Les chefs qui s'étaient arrêtés au château des Pèlerins, restèrent trois jours de plus dans la traversée; d'autres, poussés par des vents contraires, n'arrivèrent sur les côtes d'Egypte qu'au bout de quatre semaines. L'archevêque de Reims et l'évêque de Limoges, à qui leur grand âge ne permit point de suivre leurs compagnons, moururent, le premier à Ptolémaïs, l'autre en repassant la mer. Ceux qui arrivèrent d'abord devant Damiette prirent pour chef le comte de Sarrebruck, et débarquèrent à l'occident de l'embouchure du Nil ; le roi de Jérusalem débarqua peu de temps après, sans rencontrer aucune résistance. L'armée de la croix planta ses tentes dans une campagne sablonneuse qui faisait partie de l'île de Mehallé ou du Delta. »

Damiette, ou l'ancienne Damiatis, bâtie sur la rive droite du Nil, à un mille de l'embouchure du fleuve, était une des villes les plus considérables de l'Egypte. Elle fut, dans l'antiquité, la rivale de Thanis et de Péluse, et, dans le temps des croisades, elle conservait encore quelque chose de son antique splendeur. Son territoire, arrosé par le Nil, que les pèlerins appelaient le fleuve du paradis, se couvrait de toutes sortes de moissons. On y voyait, de tous côtés, des forêts de palmiers, d'orangers et de sycomores. A l'orient s'étendait le lac de Menzaleh. Damiette recevait par l'embouchure du Nil les richesses de la Syrie, de l'Asie Mineure et de l'Archipel. Comme cette ville était une des portes de l'Egypte et qu'elle avait été attaquée plusieurs fois par les chrétiens, les maîtres du Caire n'avaient rien négligé pour la fortifier. Elle était entourée de fossés profonds et d'un triple rang de murailles. Au milieu du Nil s'élevait une tour à laquelle aboutissait une chaîne qui fermait le passage du fleuve et défendait l'approche de la ville. La cité avait une garnison composée de vingt mille soldats d'élite, et la population pouvait mettre quarante mille hommes sous les armes.

« Dans nos courses en Egypte, nous avons vu la plage où débarquèrent les croisés et la plaine où ils dressèrent leurs tentes. Ils voyaient devant eux les tours et les remparts de Damiette, et les forêts de palmiers et de sycomores qui couvraient la rive orientale du fleuve ; derrière eux s'étendait une campagne aride, bornée au nord par la mer, au midi par le lac Bourlos, à l'orient par des collines de sable. A peine venaient-ils d'établir leur camp qu'ils furent témoins d'une éclipse de lune : cette éclipse fut regardée comme un sur présage de la défaite des infidèles ; car la lune, si nous en croyons les chroniqueurs du temps, passait pour avoir une grande influence sur les destinées des musulmans. Lorsqu'Alexandre eut débarqué en Asie, ajoute Olivier Scholastique, un phénomène semblable lui avait annoncé les victoires qu'il allait remporter sur Darius. »

Avant d'attaquer la ville, il fallait s'emparer de la tour bâtie au milieu du Nil. Le duc d'Autriche, le comte Adolphe de Mons, les hospitaliers et les templiers, montés sur des navires avec un grand nombre de Teutons et de Frisons, s'approchèrent de la forteresse musulmane, et livrèrent plusieurs assauts sans pouvoir s'en rendre maîtres. Pendant toutes ces attaques, une grêle de pierres et de traits étaient lancés des remparts de la ville contre les assaillants ; le feu grégeois roulait comme un fleuve sur ceux qui essayaient d'atteindre aux créneaux ; plusieurs guerriers, couverts de leurs armes, tombèrent dans le Nil, et leurs âmes, disent les chroniques, allaient rejoindre dans le ciel les saints et les martyrs. Chaque jour, après un combat de plusieurs heures, les vaisseaux des chrétiens s'éloignaient de la tour, les mâts et les cordages rompus, la proue fracassée, criblés de javelots au dedans et au dehors, à demi brûlés par le feu grégeois. Cependant les pèlerins, loin de se décourager, redoublaient d'efforts, et renouvelaient sans cesse leurs attaques. Les plus légers de leurs navires remontèrent le Nil, et vinrent jeter l'ancre au-dessus de la tour bâtie au milieu du fleuve ; on rompit la chaîne qui empêchait le passage des vaisseaux ; on renversa le pont de bois qui communiquait de la tour à la ville. On inventa des moyens d'attaque et des machines dont la guerre n'avait point encore offert de modèle : un énorme château de bois fut construit sur deux navires liés ensemble par des solives ; ce château flottant, doublé de cuivre, avait des galeries destinées à recevoir des combattants, et un pont-levis qui devait s'abattre sur la tour des égyptiens. Un pauvre prêtre de l'église de Cologne, qui avait prêché la croisade sur les bords du Rhin et suivi l'armée chrétienne en Egypte, s'était chargé de diriger la construction de cet édifice redoutable (55). Comme les papes, dans leurs lettres, recommandaient toujours aux croisés de se faire accompagner en Orient par des hommes exercés aux arts mécaniques, l'armée chrétienne ne manqua point d'ouvriers pour faire les travaux les plus difficiles. Les aumônes des chefs et des soldats fournirent aux dépenses nécessaires.
Tous les croisés attendaient avec impatience le moment où l'énorme forteresse pourrait s'approcher de la tour du Nil. Dans le camp des chrétiens, on fit des prières pour obtenir la protection du ciel ; le patriarche et le roi de Jérusalem, le clergé et les soldats, se livrèrent pendant quelques jours aux austérités de la pénitence ; toute l'armée, les pieds nus, alla en procession jusqu'au bord de la mer. Les chefs avaient choisi, pour donner l'assaut, la fête de l'apôtre saint Barthélemy. Tous les croisés étaient remplis d'espérance et d'ardeur ; tous enviaient la gloire de combattre. On prit l'élite des soldats de chaque nation ; et Léopold, duc d'Autriche, le modèle des chevaliers chrétiens, obtint l'honneur de commander une expédition à laquelle se trouvait attaché tout le succès de la croisade.

Les chrétiens sont maîtres de la tour du Nil

Au jour indiqué, les deux navires surmontés du château de bois reçurent le signal du départ. Ils portaient trois cents guerriers couverts de leurs armes. Une multitude innombrable de musulmans rassemblés sur les remparts de la ville contemplaient ce spectacle avec une surprise mêlée d'effroi. Les deux navires liés ensemble s'avançaient en silence au milieu du fleuve ; tous les croisés, rangés en bataille sur la rive gauche du Nil, ou dispersés sur les collines du voisinage, saluèrent par de nombreuses acclamations la forteresse mobile qui portait la fortune et l'espoir de l'armée chrétienne. Arrivés près des murailles, les deux vaisseaux jettent leurs ancres, les soldats se préparent à l'assaut ; tandis que les chrétiens lancent leurs javelots et se disposent à se servir de la lance et de l'épée, les assiégés font pleuvoir des torrents de feu grégeois, et réunissent tous leurs efforts pour livrer aux flammes le château de bois où combattaient leurs ennemis. Les uns étaient animés par les applaudissements de l'armée chrétienne, les autres encouragés par les acclamations mille fois répétées des habitants de Damiette. Au milieu du combat, tout à coup la machine des croisés paraît en feu ; le pont-levis, appliqué sur les murailles de la tour, chancelle ; le porte-enseigne du duc d'Autriche tombe dans le Nil ; le drapeau des chrétiens reste au pouvoir des ennemis. A cette vue, les musulmans poussent des cris de joie, et de longs gémissements se font entendre sur le rivage où campaient les croisés; le patriarche de Jérusalem, le clergé, l'armée tout entière étaient tombés à genoux et levaient des mains suppliantes vers le ciel.
Bientôt, comme si Dieu eût voulu exaucer leurs prières, la flamme s'éteint, la machine est réparée, le pont-levis rétabli ; les compagnons de Léopold renouvellent leur attaque avec plus d'ardeur ; du haut de leur forteresse ils dominent sur les murailles de la tour, et combattent à grands coups de sabres, de piques, de haches d'armes et de massues de fer. Deux soldats s'élancent sur la plate-forme où se défendaient les égyptiens ; ils portent l'épouvante parmi les assièges, qui descendent en tumulte dans le premier étage de la tour (56). Ceux-ci mettent le feu au plancher et cherchent à opposer un rempart de flammes à leurs ennemis qui se précipitent à leur poursuite : ces derniers efforts de la bravoure et du désespoir n'offrent aux soldats chrétiens qu'une vaine résistance ; les musulmans sont attaqués de toutes parts ; partout leurs murailles, ébranlées par les machines de guerre, s'écroulent autour d'eux et menacent de les ensevelir sous leurs ruines ; bientôt ils mettent bas les armes et demandent la vie à leurs vainqueurs.
Les croisés restèrent ainsi maîtres de la tour du Nil, et la ville commença à être menacée. L'armée chrétienne, qui avait été témoin du combat, vit avec joie les prisonniers égyptiens promenés en triomphe dans le camp ; conduits devant les princes et les chefs assemblés, les captifs racontèrent les prodiges de la bravoure chrétienne, et demandèrent à voir les hommes vêtus de blanc et couverts d'armes blanches qu'ils avaient eus à combattre. On leur présenta les guerriers qui les avaient vaincus ; mais ils ne reconnurent point dans ceux-ci cet aspect terrible et cette vertu céleste dont le souvenir les remplissait encore de terreur. Alors, dit un témoin oculaire, « les pèlerins comprirent que Nôtre-Seigneur Jésus-Christ avait envoyé ses anges pour attaquer la tour » (57).

Année 31 aout 1218 - Malek-Abdhel meurt lorsqu'il apprend la perte de cette tour

Vers le même temps, Malek-Adhel, qui s'était rendu si redoutable aux chrétiens, mourut en Syrie. Avant sa mort, il avait appris la victoire que les croisés venaient de remporter devant Damiette : les chrétiens ne manquèrent pas de dire qu'il avait succombé au désespoir et qu'il emportait avec lui au tombeau la puissance et la gloire des musulmans (58).
Les chrétiens, dans leurs histoires, ont représenté Malek-Adhel comme un prince ambitieux, cruel et farouche. Les auteurs orientaux célèbrent sa piété et sa douceur ; un historien arabe vante son amour pour la justice et la vérité, et peint d'un seul trait la modération des monarques absolus de l'Asie, en disant que le « frère de Saladin écoutait sans colère ce qui lui déplaisait. »
Tous les historiens se réunissent pour louer la bravoure du prince musulman et l'habileté qu'il mit dans l'exécution de tous ses desseins. Aucun prince ne sut mieux que lui se faire obéir et donner au pouvoir suprême cet éclat extérieur qui frappe l'imagination des peuples et les dispose à la soumission. Dans sa cour, il paraissait toujours entouré du faste de l'Orient. Son palais était comme un sanctuaire dont personne n'osait approcher. Il paraissait rarement en public, et ne se montrait jamais que dans un appareil qui inspirait la crainte. Comme il fut heureux dans toutes ses entreprises, les musulmans n'eurent pas de peine à croire que le favori de la fortune était le favori du ciel : le calife de Bagdad lui avait envoyé des ambassadeurs pour le saluer roi des rois. Malek-Adhel se plaisait à porter dans les camps le nom de « Seïf-eddin » (59) (épée de la religion) ; et ce nom glorieux, qu'il avait mérité en combattant les chrétiens, lui attirait la confiance et l'amour des soldats de l'islamisme. Par son abdication, il étonna l'Orient, comme il l'avait étonné par ses victoires : la surprise qu'il causa ne fît qu'ajouter à sa gloire comme à sa puissance ; et, pour que sa destinée fat en tout point extraordinaire, la fortune voulut qu'en descendant du trône il restât toujours le maître. Ses quinze fils, dont plusieurs étaient souverains, tremblaient encore devant lui ; les peuples se prosternaient sur son passage ; jusqu'à l'heure où il ferma les yeux (60), sa présence, son nom seul maintint la paix dans sa famille et dans les provinces, l'ordre et la discipline dans les armées.
A sa mort, tout commença à changer de face : l'empire des Ayyoubides, qu'il avait relevé par ses exploits et dont il était le plus ferme appui, pencha vers sa décadence ; l'ambition des émirs, longtemps contenue, éclata par des complots formés contre l'autorité suprême ; un esprit de licence se répandit dans les armées musulmanes, et surtout parmi les troupes qui défendaient l'Egypte.
Les croisées auraient dû profiter de la mort de Malek-Adhel et des suites qu'elle devait entraîner, en attaquant sans relâche les musulmans découragés. Mais au lieu de poursuivre leurs succès, soit qu'ils manquassent de navires pour traverser le Nil, soit que la rive où était bâtie Damiette fut défendue par des fortifications redoutables, ils restèrent dans leur camp et s'abandonnèrent à un funeste repos, oubliant tout à coup les travaux, les périls, et l'objet de la guerre commencée. Un grand nombre d'entre eux, persuadés qu'ils avaient assez fait pour la cause de Jésus-Christ, ne songeaient plus qu'à s'embarquer pour retourner en Europe. Chaque vaisseau qui sortait du port rappelait aux pèlerins les souvenirs de la patrie ; et le beau ciel de Damiette, qui avait enflammé leur enthousiasme au commencement du siège, ne suffisait plus pour les retenir dans un pays qu'ils commençaient à regarder comme une terre d'exil.

Cependant le clergé censurait vivement la retraite ou la désertion des croisés, et conjurait le ciel de punir les lâches soldats qui abandonnaient ainsi les drapeaux de la croix. En parlant de ces déserteurs, Olivier Scholastique nous dit qu'ils s'aimaient plus eux-mêmes qu'ils ri avaient, de compassion pour leurs frères. Six mille pèlerins de la Bretagne qui retournaient en Europe sous la conduite d'Honoré de Léon, firent naufrage après avoir été longtemps battus par la tempête vers les côtes de la Pouilles, et périrent presque tous en vue de Blindes. Les ecclésiastiques et les plus ardents des croisés ne manquèrent pas de voir dans un si grand désastre la manifestation de la colère divine. Lorsque les croisés de la Frise, après avoir déserté les drapeaux de la terre sainte, furent de retour en Occident, l'Océan rompit tout à coup ses digues et franchit ses rivages; les plus riches provinces de la Hollande furent submergées ; cent mille habitants et des villes entières disparurent sous les eaux. Un grand nombre de chrétiens attribuèrent cette calamité à la retraite coupable des Frisons et des Hollandais.

Le pape Honoré menaçait les chrétiens qui rentrèrent précipitamment

Le pape voyait avec douleur le retour des pèlerins déserteurs de la cause de Jésus-Christ. Honoré ne négligeait rien pour assurer le succès d'une guerre qu'il avait prêchée ; chaque jour ses prières et ses menaces pressaient le départ de ceux qui, après avoir pris la croix, différaient d'accomplir leur serment.
D'après l'ancien usage des navigateurs, deux époques de l'année étaient fixées pour traverser la mer. Les pèlerins s'embarquaient presque toujours au mois de mars et au mois de septembre, soit pour se rendre en Orient, soit pour retourner en Europe : ce qui les faisait comparer à ces oiseaux voyageurs qui changent de climat à l'approche de la saison nouvelle et vers la fin de l'été (61). A chaque passage, la Méditerranée était couverte de vaisseaux qui transportaient des croisés, les uns revenant dans leurs foyers, les autres allant combattre les infidèles. Lorsque l'armée chrétienne déplorait encore la retraite des guerriers frisons et des hollandais, on vit arriver au camp de Damiette des guerriers venus d'Allemagne, de Pisé, de Gênes, de Venise, et de plusieurs provinces de France.

Une nouvelle vague de combattants chrétiens arrive à Damiette

Parmi les guerriers français, l'histoire cite Hervé, comte de Nevers ; Hugues, comte de la Marche ; Miles de Bar-sur-Seine, les seigneurs Jean d'Artois et Ponce de Crancey, Ithier de Thacy, Savary de Mauléon ; ils étaient accompagnés de l'archevêque de Bordeaux, des évêques d'Angers, d'Autun, de Beauvais, de Paris, de Meaux, de Noyon, etc. L'Angleterre envoyait aussi en Egypte les plus braves de ses chevaliers. Henri III avait pris la croix après le concile de Latran ; mais, comme il ne pouvait quitter ses états, épuisés par la guerre, troublés par la discorde, les comtes d'Harcourt, de Chester, d'Arundel, et le prince Olivier, furent chargés d'acquitter en son nom le voeu qu'il avait fait d'aller combattre en Orient pour la cause de Jésus-Christ.
A la tête des pèlerins qui arrivèrent successivement en Egypte, se trouvaient deux cardinaux que le pape envoyait auprès de l'armée chrétienne. Robert de Courçon, un des prédicateurs de la croisade, avait la mission de prêcher la morale de Jésus-Christ dans le camp des croisés, et de réchauffer par son éloquence le zèle et la dévotion des soldats de la croix. Le cardinal Pelage (62), évêque d'Albano, était revêtu de toute la confiance du Saint-Siège ; il apportait avec lui des trésors destinés aux dépenses de la guerre ; les croisés de Rome et de plusieurs autres villes d'Italie marchaient sous ses ordres et le reconnaissaient comme leur chef militaire.

Année Septembre 1218 - Arrivée funeste dans la bataille du cardinal Pelage

Le cardinal Pelage était appelé à exercer une grande autorité parmi les soldats de la croix, et son caractère naturellement impérieux devait encore ajouter à la puissance qu'il avait reçue du Saint-Siège. En quelque mission qu'il fût employé, il ne reconnaissait point d'égal et ne pouvait souffrir de supérieur. On l'avait vu résister au souverain pontife dans le sein du conclave ; il aurait résisté aux plus puissants monarques dans leur conseil. Le cardinal Pelage, persuadé que la providence devait se servir de lui pour accomplir de grands desseins, se croyait propre à tous les travaux, appelé à tous les genres de gloire. Lorsqu'il avait pris une détermination, il la soutenait avec une opiniâtreté invincible, et n'était arrêté ni par les obstacles, ni par les périls, ni par les leçons de l'expérience. Si, dans un conseil, Pelage ouvrait un avis, il l'appuyait de toutes les menaces de la cour de Rome, et souvent on aurait pu croire que les foudres de l'église n'avaient été remises entre ses mains que pour faire triompher ses propres opinions.
A peine arrivé en Egypte, le légat du pape voulut prendre part à la guerre : dans un combat, qui se livra le jour de la Saint-Denis, il marcha à la tête de l'armée, tenant à la main une croix, adressant au ciel d'ardentes prières pour le triomphe des armes chrétiennes (63). La victoire se déclara pour les croisés. Dès lors Pélage voulut être le chef de la croisade, et disputa le commandement de l'armée au roi de Jérusalem. Pour appuyer ses prétentions, il disait que les croisés avaient pris les armes à la voix du souverain pontife et qu'ils étaient les soldats de l'église. La multitude des pèlerins se soumit à ses lois, persuadée que Dieu le voulait ainsi ; mais cette prétention de diriger la guerre révolta les princes et les barons. Dès lors il fut aisé de prévoir que la discorde viendrait par celui dont la mission était de rétablir la paix, et que l'envoyé du pape, chargé de prêcher l'humilité parmi les chrétiens, allait tout perdre par sa folle présomption. Le cardinal de Courçon mourut peu de temps après son arrivée. Le continuateur de Guillaume de Tyr, en déplorant la mort de ce légat, qui s'était fait remarquer par sa modération, caractérise d'un seul mot la conduite de Pelage et les suites qu'elle devait avoir, en disant : Alors mourut le cardinal Pierre, et Pelage vécut, dont ce fut grand dommage.

Cependant l'approche du danger avait réuni les princes musulmans. Le calife de Bagdad, que Jacques de Vitry appelle le pape des infidèles (64), exhorta les peuples à prendre les armes contre les chrétiens. Malek-Kamel envoya des ambassadeurs à tous les princes musulmans de la Syrie et de la Mésopotamie, pour les avertir du danger qui menaçait l'Egypte. Le sultan du Caire campait toujours avec son armée dans le voisinage de Damiette, où il attendait les princes de sa famille. La garnison de la ville recevait chaque jour des vivres et des renforts, et pouvait résister longtemps à l'armée chrétienne.
Les préparatifs et l'approche des musulmans firent enfin sortir les croisés de leur inaction. Animés par leurs chefs, surtout par la vue du danger et par la présence d'un ennemi formidable, les soldats chrétiens reprirent les travaux du siège, et livrèrent plusieurs assauts à la ville du côté du Nil.

Le fleuve fut le théâtre de plusieurs combats, où les croisés ne purent triompher de leurs ennemis (65). Dans un de ces combats, un vaisseau des templiers se trouva entraîné par le vent sous les murs de la ville : les ennemis, accourant sur une foule de barques, s'en emparent ; mais les templiers, préférant la mort à l'esclavage, percèrent le fond du navire, et, tout à coup, les habitants de Damiette, qui applaudissaient au triomphe des Turcs, ne virent plus sur les flots que la pointe d'un mât et l'étendard où brillait la croix de Jésus-Christ. Cependant les croisés commençaient à murmurer contre le légat du pape, Pourquoi, s'écriaient-ils, nous a-t-on amenés sur ce sable désert ?
Notre pays manquait-il de sépulcres ?
Pelage mêla ses larmes à celles des pèlerins ; il les exhorta à la patience; et, pour obtenir l'appui et les conseils de la sagesse divine, il ordonna des prières, des processions, des jeûnes. Les croisés, remplis d'ardeur, allaient recevoir le signal d'un nouveau combat ; mais tout à coup une violente tempête s'élève, des torrents de pluie tombent du ciel, le fleuve et la mer sortent de leur lit ; la plaine où campaient les chrétiens est inondée ; en un moment l'armée a perdu ses tentes, ses bagages, ses vivres ; les pèlerins consternés tremblent que Dieu ne veuille punir une seconde fois les péchés des hommes par un déluge. Cet orage épouvantable se prolongea pendant trois jours. Le légat et le clergé étaient en prières ; les croisés invoquaient à genoux la miséricorde divine, lorsque le soleil reparut sur l'horizon, le ciel reprit sa sérénité, les eaux se retirèrent. Les chrétiens crurent alors que Dieu les avait sauvés par un miracle : cette persuasion ranima leur courage, et leur donna la force de supporter leurs maux. Rien n'égale la constance héroïque avec laquelle ils bravèrent, pendant tout l'hiver, le froid, la pluie, la faim, les maladies, toutes les fatigues, de la guerre.

Année [1219]

Toujours campés sur la rive occidentale du Nil, ils ne pouvaient assiéger la ville du côté de la terre qu'en traversant le fleuve. Le passage était difficile et périlleux : le sultan du Caire avait placé son camp sur le rivage opposé ; la plaine où les chrétiens voulaient établir leurs tentes, était couverte de soldats musulmans. Un événement inattendu vint tout à coup aplanir tous les obstacles.
Nous avons parlé de l'esprit séditieux des émirs, qui, depuis la mort de Malek-Adhel, laissaient éclater ouvertement leur ambition et cherchaient à jeter le trouble dans les armées musulmanes. On remarquait parmi ces émirs le chef d'une troupe de Kurdes, nommé Emad-Eddin, qui était fils de Maschtoub le « Silonné » (66), devenu si fameux sous Saladin par la défense de Ptolémaïs contre toutes les forces de l'Occident.
Associé aux destinées des fils d'Aïoub, cet émir avait vu tomber et s'élever plusieurs dynasties musulmanes, et méprisait des puissances dont il connaissait la source et l'origine. Soldat intrépide, sujet peu fidèle, toujours prêt à servir ses souverains dans un combat, à les trahir dans un complot, Emad-Eddin ne pouvait supporter un prince qui régnait par les lois de la paix, ni reconnaître un pouvoir qui n'était point le fruit de ses intrigues ou d'une révolution. Comme la fortune avait toujours favorisé son audace et qu'il avait reçu le prix de toutes ses trahisons, chaque révolte augmentait son crédit et sa renommée. Ennemi de toute autorité reconnue, l'appui de tous les mécontents, l'espoir de tous ceux qui aspiraient à l'empire, il était presque aussi redoutable que le vieux de la Montagne, dont les menaces faisaient trembler les monarques les plus puissants. Emad-Eddin résolut de changer le gouvernement de l'Egypte, et conçut le projet de détrôner le sultan du Caire pour mettre à sa place un autre fils de Malek-Adhel.
Plusieurs émirs avaient été entraînés dans cette conspiration. Au jour indiqué, on devait entrer dans la tente de Malek-Kamel, et le contraindre, par la violence, à renoncer à l'autorité suprême. Le sultan fut averti de la conjuration tramée contre sa personne, et, la veille du jour où le complot devait éclater, il sortit de son camp au milieu de la nuit (67). Cette fuite déconcerta les plus audacieux des conjurés, et leur ôta tout espoir d'achever le crime commencé, qui ne leur offrait plus que des périls. Le lendemain, au lever du jour, des bruits sinistres se répandent, on s'interroge avec inquiétude ; tandis que les chefs du complot restent immobiles, une foule agitée s'assemble devant les tentes des principaux émirs ; aucun d'eux n'ose prendre le commandement et donner des ordres : les chefs se défiaient des soldats, les soldats de leurs chefs. Le plus grand tumulte régnait dans le camp; on craignait d'être attaqué et surpris par les chrétiens. Enfin une terreur générale s'empare de l'armée, qui abandonne ses tentes, ses bagages, et se précipite en désordre sur les traces du sultan fugitif.
Tel est le récit des auteurs arabes ; d'après celui des auteurs latins, la retraite des musulmans fut l'effet d'un miracle (68). Saint George et des guerriers célestes, couverts d'armes et de robes blanches, apparurent dans le camp des Turcs ; ceux-ci avaient entendu pendant trois jours, une voix terrible qui courait dans toute l'armée et leur criait : « Fuyez, sinon vous mourrez. » Après ces prodiges (c'était le jour de sainte Agathe), une autre voix se fit entendre le long du fleuve, et, s'adressant aux chrétiens, leur dit : « Que faites-vous ? Voilà tous les Sarrasins qui s'enfuient. » Alors l'armée chrétienne se hâta de traverser le Nil, s'empara du camp des musulmans, fit un immense butin, et s'approcha des murailles de Damiette.

Cependant le sultan s'était enfui du côté du Caire sur les bords du canal d'Aschmoun. Quelques jours après, son frère, le prince de Damas, arriva avec toutes les forces de la Syrie. L'armée égyptienne, naguère dispersée, se rallia bientôt sous les drapeaux de Malek-Kamel. Emad-Eddin et les autres chefs de la révolte, furent arrêtés et conduits au delà du désert. L'ordre et la discipline se rétablirent parmi les égyptiens. L'armée chrétienne eut alors à combattre toutes les forces réunies des infidèles, impatients de réparer leur échec et de reprendre les avantages qu'ils avaient perdus.
Le souverain de Damas, avant de prendre le chemin de l'Egypte, avait fait plusieurs incursions sur le territoire de Ptolémaïs. Ensuite, craignant que les chrétiens ne profitassent de son absence pour s'emparer de Jérusalem et s'y fortifier, il fit démolir les remparts de la ville sainte. Les tours et les murailles que Saladin avait réparées furent abattues; il ne resta debout que la tour de David. On détruisit aussi la forteresse de Thabor et toutes celles que les musulmans conservaient sur les côtes de la Palestine, mesure pleine de vigueur qui affligea les infidèles (69), et qui dut affliger encore plus les chrétiens, en leur montrant qu'ils avaient à combattre des ennemis animés par le désespoir et disposés à tout sacrifier pour leur défense.

Dans le môme temps, le sultan du Caire écrivit de nouveau aux princes musulmans de Syrie et de Mésopotamie qui ne s'étaient pas encore mis en marche, pour les conjurer de presser leur départ. S'adressant à son frère le prince de Kélat, dans la grande Arménie :
« O ma bonne étoile, lui écrivait-il, si tu veux me secourir, lève-toi sans retard ; si tu arrives bientôt, tu me trouveras au milieu de mes guerriers, armé de l'épée et de la lance ; si tu tardes à venir, nous ne nous verrons plus qu'au jour de la résurrection, dans la plaine du dernier jugement. »
Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce message, c'est qu'il était écrit en vers, et que le langage de la poésie avait paru nécessaire au monarque égyptien pour exprimer les alarmes de son peuple et les périls de l'islamisme (70).
Les chrétiens avaient conservé leur camp sur la rive occidentale du Nil., et communiquaient entre eux par un pont de bateaux. Ils avaient à combattre la garnison de la ville, et l'armée musulmane qui les menaçait à la fois sur les deux rivages du fleuve. Leur bravoure repoussait toutes les attaques, et dans les périls ils s'encourageaient les uns les autres, en disant :
« Si Dieu est pour nous, qui peut triompher de nous ? »
Les Turcs, pour combattre les croisés, choisissaient souvent les jours où ceux-ci s'occupaient de leurs solennités religieuses. Le dernier dimanche de carême, lorsque l'armée chrétienne se disposait à célébrer l'entrée de Jésus-Christ dans Jérusalem, les musulmans se rangèrent en bataille dans la plaine, et leur flotte s'avança sur le Nil. Le fleuve et le rivage furent tout à coup couverts de bataillons et de vaisseaux ennemis qui tout à la fois attaquèrent les ponts, les galères et le camp des croisés. Le combat dura depuis l'aurore jusqu'à la nuit ; les Turcs perdirent cinq mille de leurs guerriers et trente de leurs navires. Les chroniques contemporaines, pour célébrer ce triomphe des chrétiens, disent qu'ils fêtèrent ainsi le dimanche des Rameaux, et que leurs épées nues, leurs lances ensanglantées, furent les seules palmes qu'ils portèrent dans celte sainte journée.

Cependant le siège n'avançait point, et les croisés continuaient de souffrir toutes sortes de privations et de misères. Ils les avaient supportées pendant tout l'hiver avec une résignation évangélique ; mais la vue du printemps, l'aspect des vaisseaux qui arrivaient d'Europe, semblaient amollir leur courage. Pendant l'octave de Pâques, le duc d'Autriche, qui les avait si souvent conduits à la victoire, résolut de retourner en Occident. Cette résolution plongea tous les pèlerins dans le deuil et le découragement. Pour les retenir sous les drapeaux de la croix, le légat du pape fut obligé de renouveler et de multiplier les indulgences de l'église, qu'il étendit au père, à la mère, à l'épouse, aux frères et soeurs, aux enfants de chacun des croisés qui resteraient au camp. La promesse de ces trésors spirituels, l'arrivée de nouveaux pèlerins, quelques avantages remportés sur l'ennemi, soutinrent le courage de l'armée et la patience des soldats de Jésus-Christ.
Comme rien n'était plus difficile que d'établir la discipline dans l'armée chrétienne et de rallier dans la mêlée tant de guerriers qui parlaient des langues diverses, on construisit un « carroccio » à la manière des Lombards, sur lequel on plaça l'étendard de la croisade. La vue de ce char, au rapport des chroniqueurs contemporains, effraya les musulmans, et donna une confiance nouvelle aux soldats chrétiens. Les croisés ne passaient pas une semaine sans livrer un assaut à la ville, ou sans combattre l'armée musulmane ; les Turcs marchaient au combat en invoquant Mahomet ; les chrétiens, en invoquant les noms de Jésus-Christ et de saint George. Plusieurs fois les musulmans pénétrèrent dans les retranchements des croisés, sans pouvoir y arborer leur étendard ; plusieurs fois les assiégeants parvinrent jusque sur les remparts de Damiette, et leurs bataillons, disent les chroniques, seraient entrés dans la ville si la seule dévotion, et non l'amour d'une vaine gloire, avait dirigé leur bravoure.
Pendant qu'on se battait sur le Nil et sur les remparts, les chevaliers et tous ceux qui avaient coutume de combattre à cheval, restaient oisifs sous leurs tentes : ceux des croisés qui combattaient à pied et qui se mesuraient chaque jour avec un ennemi redoutable, firent entendre des murmures, et se plaignirent d'être abandonnés par ceux-là mêmes qui les avaient conduits à la croisade. Aussitôt que ces plaintes commencent à se faire entendre, les barons, les chefs et les soldats, tout s'émeut dans le camp ; on donne le signal du combat. Dès le lever du jour, les cavaliers et les fantassins sortent des retranchements pour aller chercher l'ennemi. Bientôt l'armée chrétienne arrive en présence des musulmans, qui se hâtent de ployer leurs tentes et de prendre la fuite. Comme cette retraite subite paraît être une ruse de guerre, les chefs des croisés s'assemblent pour délibérer sur le parti qu'ils ont à prendre : les uns veulent qu'on poursuive l'ennemi, les autres qu'on reste sur la défensive. Pendant que les chefs délibèrent, l'armée s'impatiente, la confusion s'introduit dans les rangs, et, lorsque le plus grand désordre règne parmi les croisés, l'ennemi revient sur ses pas et se dispose au combat. Les premiers bataillons qui se présentent devant lui sont saisis de surprise et d'effroi; les soldats de Chypre, ceux d'Italie, se retirent avec précipitation ; en vain le légat et le patriarche cherchent à ranimer leur courage; l'épouvante gagne toute l'armée. Le roi Jean avec ses soldats, les comtes de Hollande, de Wit, de Chester, secondés par les chevaliers de l'Hôpital et du Temple, font des prodiges de valeur pour arrêter l'impétuosité des musulmans et pour sauver la multitude dispersée des chrétiens.
Un grand nombre de croisés perdirent la vie dans cette journée. Le lendemain le clergé déplora dans ses chants lugubres ce jour de colère et de calamité, et remercia le ciel de n'avoir pas épuisé toutes les flèches de son courroux contre une armée qui avait cédé au démon de la jalousie et de l'orgueil. On était d'ailleurs persuadé dans tout le camp que les anges avaient consolé ceux qui venaient de tomber sous le glaive des musulmans. Comme ce désastre arriva le jour de la décollation de saint Jean-Baptiste, une chronique contemporaine fait remarquer à ce sujet que saint Jean voulut avoir ce jour-là des compagnons de son martyre. Pour proclamer son triomphe, le sultan du Caire envoya les têtes des martyrs de la croix dans toutes ses provinces, et des hérauts d'armes annoncèrent dans les cités musulmanes que ceux qui voulaient avoir des esclaves, n'avaient qu'à venir au camp de Damiette.

Arrivée de Saint-François d'Assise au camp des Musulmans

Dans ce temps-là on vit arriver à l'armée chrétienne un saint personnage appelé François d'Assise. Sa réputation de piété s'était répandue clans le monde chrétien, et l'avait précédé en Orient. Dès sa plus tendre jeunesse, François avait quitté la maison paternelle pour mener une vie d'édification. Un jour qu'il assistait à la célébration de la messe dans une église d'Italie, il fut frappé du passage de l'évangile où Nôtre-Seigneur dit à ses disciples : Ne portez ni or, ni argent, ni autre monnaie, ni sacs pour le voyage, ni sandales, ni bâtons. Dès lors François avait vu en pitié toutes les richesses de ce monde, et s'était voué à la pauvreté des apôtres. Il parcourait les villes en invitant les peuples à la pénitence. Les disciples qui le suivaient, bravaient le mépris de la multitude, et s'en faisaient une gloire devant Dieu ; lorsqu'on leur demandait d'où ils venaient, ils avaient coutume de répondre : Nous sommes de pauvres pénitents venus d'Assise.
François fut attiré en Egypte par le bruit de la croisade et par l'espoir d'y faire quelque grande conversion. Le jour qui précéda la dernière bataille, il avait eu un pressentiment miraculeux de la défaite des chrétiens. François fît part de sa prédiction aux chefs de l'armée, qui l'écoutèrent avec indifférence. Mécontent des croisés et dévoré du zèle de la maison de Dieu, il conçut alors le projet de faire triompher la foi par son éloquence et par les seules armes de l'évangile. Il s'avança vers le camp ennemi, et se fit prendre par les soldats musulmans, qui le conduisirent devant le sultan. Alors François d'Assise s'adressa à Malek-Kamel, et lui dit :
« C'est Dieu qui m'envoie vers vous pour vous montrer la voie du salut. »
Après ces paroles, le missionnaire exhorta le Soudan (71) à embrasser l'évangile ; il défia en sa présence tous les docteurs de la loi, et proposa de se jeter dans un bûcher allumé, pour confondre l'imposture, et prouver la vérité de la religion chrétienne. Le sultan, étonné, congédia le zélé prédicateur, qui n'obtint rien de ce qu'il souhaitait ardemment; car il ne convertit pas le chef des infidèles, et ne cueillit point la palme du martyre.

Après cette aventure, saint François d'Assise revint en Europe, où il fonda l'ordre religieux des Frères mineurs, qui ne possédaient d'abord ni églises, ni monastères, ni terres, ni troupeaux, et qui, répandus dans les provinces de l'Occident, travaillaient à la conversion des pécheurs. Les disciples de saint François portèrent quelquefois la parole de Dieu jusque chez les peuples sauvages. Quelques-uns allèrent en Afrique et en Asie, cherchant, comme leur maître, des erreurs à combattre et des maux à souffrir ; ils plantèrent la croix de Jésus-Christ sur les terres des infidèles ; dans leur croisade d'apôtres, ils répétaient ces paroles évangéliques : que la paix soit avec vous; ils n'étaient armés que de leurs prières et n'aspiraient qu'à la gloire de mourir pour la foi.

Les Musulmans sont las des guerres, les Chrétiens près à accepter la paix

Le printemps et l'été s'étaient passés dans des combats continuels, et les croisés, quoiqu'ils eussent essuyé une défaite, conservaient encore une attitude formidable. Les musulmans avaient perdu l'espoir de triompher d'un ennemi qui résistait à tous les fléaux de la guerre et du climat. Un grand nombre de pèlerins profitèrent du passage de septembre pour retourner en Europe, mais chaque jour il en venait d'autres. On annonçait l'arrivée prochaine de l'empereur d'Allemagne, qui avait pris la croix : cette nouvelle soutenait le courage des chrétiens, les musulmans tremblaient d'avoir à combattre le plus puissant des monarques de l'Occident. Le sultan du Caire, au nom de tous les princes de sa famille, envoya des ambassadeurs au camp des croisés pour demander la paix. Il proposait d'abandonner aux Francs le royaume et la ville de Jérusalem, et ne se réservait que les places de Karak et Montréal, pour lesquelles il offrait de payer un tribut. Comme on venait de démolir les remparts et les tours de la ville sainte, les musulmans s'engageaient à payer deux cent mille dinars pour les rebâtir ; ils promettaient encore de rendre tous les prisonniers faits sur les chrétiens depuis la mort de Saladin (72).
Les principaux chefs de l'armée chrétienne furent assemblés pour délibérer sur les propositions des musulmans. Le roi de Jérusalem, les barons français, anglais, hollandais, allemands, furent d'avis d'accepter la paix ; le roi de Jérusalem rentrait par là dans son royaume ; les barons de l'Occident voyaient finir une guerre qui les retenait depuis trop longtemps loin de leur patrie.
« En acceptant la paix, on atteignait le but de la croisade, la délivrance des saints lieux..... Les guerriers chrétiens assiégeaient Damiette depuis dix-sept mois ; le siège pouvait se prolonger encore... Beaucoup de croisés retournaient chaque jour en Europe ; chaque jour une foule de guerriers musulmans accouraient sous les drapeaux des sultans du Caire et de Damas... Lorsqu'on aurait pris Damiette, on serait trop heureux de l'échanger contre le royaume de Jérusalem... Les musulmans offraient de donner avant la victoire tout ce qu'on pouvait obtenir et désirer après la conquête... Il n'était pas sage de refuser ce que la fortune venait offrir sans combats et sans périls. On devait éviter l'effusion du sang, et penser que les victoires achetées par la mort des soldats de la croix n'étaient point celles qui plaisaient le plus au Dieu des chrétiens. »
Le roi de Jérusalem et la plupart des barons parlaient ainsi, et cherchaient à ramener à leur opinion les seigneurs italiens et la plupart des prélats que le cardinal entraînait dans un sentiment contraire. Le légat du pape se regardait comme le chef de cette guerre ; il voulait la continuer pour prolonger sa puissance et se faire une grande renommée.

Refus du légat du pape, Lepage, de la restitution de Damiette contre Jérusalem

« Il ne voyait dans les propositions de l'ennemi qu'un nouvel artifice pour retarder la prise de Damiette et gagner du temps.... Les Sarrasins n'offraient que des campagnes désertes et des villes démolies, qui retomberaient en leur pouvoir... Ils ne songeaient qu'à désarmer les chrétiens, à leur fournir un prétexte pour retourner en Occident... Les choses avaient été poussées trop loin pour qu'on pût s'arrêter sans déshonneur... Il était honteux pour les chrétiens de renoncer à la conquête d'une ville qu'ils assiégeaient depuis dix-sept mois et qui ne pouvait plus se défendre. Il fallait d'abord s'en emparer, on saurait ensuite ce qu'on aurait à faire : maîtres de Damiette, les croisés pouvaient conclure une paix glorieuse et recueillir tous les avantages de la victoire... »

Les motifs allégués par le cardinal Pelage n'étaient point dépourvus de raison ; mais l'esprit de parti et de faction régnait dans le conseil des chefs de la croisade. Comme il arrive toujours en de semblables circonstances, chacun formait son opinion, non sur ce qu'il croyait utile et juste, mais sur ce qui lui paraissait le plus favorable au parti qu'il avait embrassé : les uns voulaient qu'on poursuivît le siège, parce que le roi de Jérusalem avait soutenu un avis contraire ; les autres voulaient accepter la capitulation proposée, parce que cette capitulation était rejetée par le légat du pape. L'armée chrétienne présentait alors un étrange spectacle : d'un côté Jean de Brienne et les guerriers les plus renommés se déclaraient pour la paix ; de l'autre, le légat et la plupart des ecclésiastiques demandaient avec chaleur la continuation de la guerre. On délibéra pendant plusieurs jours, sans que les deux partis pussent se rapprocher ; et, tandis que la discussion s'échauffait dans le conseil, les hostilités recommencèrent. Alors tous les croisés se réunirent pour poursuivre le siège de Damiette.

Le sultan du Caire, abandonné par plusieurs de ses alliés, fit tous ses efforts pour ranimer le courage de son armée. Quelques soldats musulmans, profitant des ténèbres de la nuit, tentèrent de se jeter dans la place. Quelques-uns purent atteindre et franchir les portes (73) ; le plus grand nombre furent surpris et massacrés par les croisés, qui veillaient sans cesse autour des murailles.
Les nouvelles que le sultan Malek-Kamel recevait de Damiette devenaient chaque jour plus alarmantes. Les musulmans eurent recours à toutes sortes de stratagèmes pour faire arriver des vivres à la garnison : tantôt on remplissait de provisions quelques sacs de peau, qu'on abandonnait au cours du Nil et qui venaient flotter sous les remparts de la ville ; tantôt on cachait des pains dans des linceuls qui enveloppaient des cadavres et qui, portés par les eaux, étaient arrêtés au passage par les assiégés. Ces stratagèmes ne tardèrent pas à être découverts par les chrétiens. Alors la famine fit d'horribles ravages : les soldats, accablés par la fatigue, poursuivis par la faim, n'avaient plus la force de combattre et de garder les tours et les remparts. Les habitants, livrés au désespoir, abandonnaient leurs maisons et fuyaient une cité remplie de funèbres images. Plusieurs vinrent implorer la compassion des croisés. Le commandant de Damiette adressa au sultan du Caire un message dans lequel il déplorait la profonde détresse du peuple et des soldats ; il faisait parler Damiette elle-même, qui exprimait en vers plaintifs ses chagrins et ses alarmes.
« O souverain de l'Egypte ! S'écriait la cité en deuil, si tu tardes âme secourir, c'en est fait de ma puissance, c'en est fait de ma gloire : bientôt la croix va se déployer sur mes édifices en ruines, et la cloche des infidèles proclamera dans mes remparts désolés le triomphe de l'évangile. »
Damiette et son commandant ne reçurent aucune réponse à leur message lamentable : en vain des plongeurs musulmans, s'avançant sous les eaux du Nil, s'efforçaient de pénétrer jusqu'à la ville, ils se trouvaient pris dans des filets tendus sur leur chemin ; et ceux qui les surprenaient de la sorte étaient appelés, dans l'armée chrétienne, des pécheurs d'hommes. Enfin toute communication fut interrompue ; ni le sultan du Caire ni les croisés ne purent plus savoir ce qui se passait dans la place assiégée, où régnait le silence de la mort et qui, selon l'expression d'un auteur arabe, n'était plus qu'un sépulcre fermé.
Le cardinal Pelage, qui avait prêché la guerre dans le conseil des princes, la poursuivait avec toute l'énergie de son caractère. Sans cesse il ranimait les croisés par ses discours ; le camp retentissait chaque jour de ses prières adressées au Dieu des armées. L'histoire eus a conservé plusieurs des belliqueuses oraisons que le prélat récitait sur le champ de bataille pour enflammer le zèle et l'ardeur des guerriers chrétiens. Il prodiguait tour à tour les promesses et les menaces de l'église ; il avait des indulgences pour les périls, il en avait pour les misères que souffraient les croisés, pour tous les travaux qu'il leur commandait.
Quelques pèlerins infidèles se retirèrent alors parmi les musulmans, oubliant leur religion et leur patrie. D'autres, plus pervers, entreprirent de livrer aux ennemis les postes qui leur étaient confiés ; mais le Dieu qui voit tout, disent les chroniques, découvrit leurs complots, et confondit les déserteurs et les traîtres. Le légat et les chefs de l'armée, pour maintenir l'ordre et la discipline, invoquèrent tour à tour la sévérité des lois humaines et celle des lois divines. Un chevalier qui s'éloignait du lieu du péril perdait ses chevaux et ses armes, était chassé honteusement de l'armée ; un fantassin qui abandonnait son poste, un marchand ou une femme qui se mêlait dans les rangs sans combattre, était condamné à perdre la main droite et tout ce qu'il possédait. L'excommunication fut prononcée contre tout homme ou femme, préposé à la garde des pavillons, qui serait trouvé sans armes. Toutes ces mesures répandirent une crainte salutaire parmi les pèlerins, et l'histoire ne parle pas d'une seule infraction aux lois qui furent alors promulguées ; aussi tous les stratagèmes des ennemis, toutes les tentatives du désespoir vinrent échouer contre la surveillance active des chefs et la bravoure docile des soldats.

Dans les premiers jours de novembre, tout étant prêt pour un dernier assaut, des hérauts d'armes parcoururent le camp et répétèrent ces paroles : Au nom du Seigneur et de la Vierge, nous allons attaquer Damiette ; avec le secours de Dieu, nous la prendrons. Tous les croisés répondirent : Que la volonté de Dieu soit faite. Le légat traversa les rangs en promettant la victoire aux pèlerins ; on préparait les échelles ; chaque soldat apprêtait ses armes. Pelage avait résolu de profiter des ténèbres de la nuit pour une entreprise décisive. Quand la nuit fut avancée, on donna le signal. Un violent orage grondait, on n'entendait aucun bruit sur les remparts ni dans la ville ; les croisés montèrent en silence sur les murailles, et tuèrent quelques musulmans qu'ils y trouvèrent. Maîtres d'une tour, ils appelèrent à leur aide les guerriers qui les suivaient, et, ne trouvant plus d'ennemis à combattre, ils chantèrent à haute voix : « Kyrie eleison. » L'armée, rangée en bataille au pied des remparts, répondit par ces mots : « Gloria in excelsis. » Le légat, qui commandait l'attaque, se mit aussitôt à entonner le cantique de la victoire, « le Deum laudamus. » Les chevaliers, les templiers, tous les croisés accoururent. Deux portes de la ville, brisées à coups de hache et consumées par le feu, laissèrent un libre passage à la multitude des assiégeants. Ainsi, s'écrie le vieil historien dont nous suivons le récit, Damiette fut prise par la grâce de Dieu (74). Au lever du jour, les soldats de la croix, l'épée nue à la main, se disposaient à poursuivre les infidèles dans leurs derniers retranchements ; mais, lorsqu'ils pénètrent dans les rues, une odeur infecte empoisonne l'air qu'ils respirent, un affreux spectacle les fait reculer d'horreur. Les places publiques, les maisons, les mosquées, toute la ville était remplie de cadavres : la vieillesse, l'enfance, l'âge mûr, tout avait péri dans les calamités du siège. Damiette comptait, à l'arrivée des croisés, soixante et dix mille habitants; il n'en restait que trois mille des plus robustes, qui étaient près d'expirer et se traînaient, comme de pâles ombres, au milieu des tombeaux et des ruines.
Cet horrible tableau toucha le coeur des croisés, et mêla un sentiment de tristesse à la joie que leur donnait la victoire. Les vainqueurs trouvèrent dans la cité conquise d'immenses richesses en épiceries, en diamants, en étoffes précieuses. Quand ils eurent pillé la ville, on aurait pu croire, dit un historien, que les guerriers de l'Occident venaient de conquérir la Perse, l'Arabie et les Indes. Les ecclésiastiques lancèrent les foudres de l'excommunication contre tous ceux qui détourneraient quelque chose du butin ; mais ces menaces n'effrayèrent point la cupidité des soldats, toutes les richesses trouvées dans la ville ne produisirent que deux cent mille écus, qui furent distribués à l'armée victorieuse.

Damiette avait une célèbre mosquée, ornée de six vastes galeries et de cent cinquante colonnes de marbre, surmontée d'un dôme superbe qui s'élevait au-dessus de tous les édifices de la ville. Cette mosquée, où la veille les musulmans éplorés invoquaient encore Mahomet, fut consacrée à la Vierge, mère de Jésus-Christ. Toute l'armée chrétienne vint y remercier le ciel du triomphe accordé aux armes des croisés. Le lendemain, les barons et les prélats s'y rendirent encore pour délibérer, sur leur conquête, et, par une résolution unanime, donnèrent la ville de Damiette au roi de Jérusalem. On s'occupa ensuite du sort des malheureux habitants qui avaient échappé à la peste et à la famine. Jacques de Vitry, en décrivant les désastres de Damiette, en montrant l'horrible faim moissonnant toutes les familles pendant le siège, donne surtout des larmes aux petits enfants qui demandaient du pain à leurs parents décédés. Le sort de ces petits êtres, qu'on trouva encore en vie, toucha le vertueux évêque de Ptolémaïs, qui en fit acheter plusieurs pour leur donner le baptême et les faire élever dans la religion chrétienne. La pieuse charité du prélat ne put leur procurer que la vie éternelle, car ils moururent presque tous après avoir été baptisés. Tous les musulmans qui avaient assez de force pour travailler, reçurent la liberté et du pain, et furent employés à nettoyer la ville. Tandis que les chefs veillaient sur une cité en deuil et s'occupaient de prévenir des calamités nouvelles, l'état affreux de Damiette et l'air empoisonné qu'on y respirait obligèrent l'armée chrétienne de retourner dans son camp et d'attendre le moment où la ville conquise pourrait être habitée sans danger.

Lorsque la nouvelle de la prise de Damiette se répandit en Syrie et dans la haute Egypte, tous les musulmans saisis d'effroi coururent dans leurs mosquées implorer leur prophète contre les ennemis de l'islamisme. Le sultan du Caire et le prince de Damas envoyèrent des ambassadeurs au calife de Bagdad, et le conjurèrent d'exhorter tous les vrais croyants à prendre les armes pour défendre la religion de Mahomet. Le calife vit avec douleur les calamités qui allaient tomber sur les princes de la famille de Saladin, mais d'autres dangers le menaçaient lui-même. Les hordes des Tartares étaient sorties de leurs montagnes, et, après avoir envahi plusieurs provinces de la Perse, s'avançaient vers les rives de l'Euphrate. Le calife, loin de pouvoir secourir par ses exhortations et ses prières les musulmans de la Syrie et de l'Egypte, invoquait leur secours pour défendre sa capitale et pour arrêter l'orage prêt à fondre sur tout l'Orient. Quand les ambassadeurs musulmans revinrent à Damas et au Caire, leurs récits ajoutèrent de nouvelles alarmes à celles qu'inspiraient déjà les conquêtes des chrétiens.

Cependant les princes Ayyoubides n'hésitèrent point à réunir tous leurs efforts contre les croisés, et résolurent entre eux d'attendre un moment plus favorable pour défendre le chef de l'islamisme. Les nations musulmanes redoutaient plus l'invasion des chrétiens que celle des hordes de la Tartarie. Les conquérants que les peuples craignent le plus, sont ceux qui veulent changer les lois et la religion du pays conquis. Les Tartares, qui n'avaient point de moeurs et d'habitudes formées, prenaient celles des peuples vaincus; les chrétiens ne faisaient la guerre que pour tout détruire et tout asservir. Déjà de riches cités, de grandes provinces, étaient en leur pouvoir : tout avait changé de forme sous leur domination. Ainsi les princes et les peuples musulmans, depuis l'Euphrate jusqu'à la mer Rouge, oublièrent l'orage qui grondait sur la Perse, qui s'avançait lentement vers la Syrie, et résolurent de prendre les armes contre les croisés maîtres des rives du Nil.

Après la prise de Damiette, les soldats musulmans qui défendaient l'Egypte avaient d'abord été frappés d'une si grande terreur, que pendant plusieurs jours aucun d'eux n'osa paraître devant les soldats chrétiens. Les guerriers égyptiens qui gardaient la forteresse de Thanis, bâtie au milieu du lac Menzaleh, abandonnèrent leurs remparts à l'approche de quelques croisés, et un des plus fermes boulevards de l'empire musulman tomba sans défense au pouvoir des Francs. Dès lors les chrétiens purent croire qu'ils n'avaient plus d'ennemis sur les bords du Nil. Au milieu des rigueurs de l'hiver, plusieurs des pèlerins étaient retournés en Europe. Ceux qui restaient sous les drapeaux de la croisade, oublièrent les travaux et les périls de la guerre, et se livrèrent à la mollesse, à la volupté, à tous les plaisirs que leur inspiraient l'approche du printemps, le climat et le beau ciel de Damiette.
Dans les loisirs de la paix, on vit bientôt renaître les divisions qui avaient éclaté pendant la guerre. La prise de Damiette avait enflé l'orgueil du cardinal Pelage, qui dans l'armée chrétienne parlait en vainqueur et commandait en maître. Le roi de Jérusalem, dit à cette occasion le continuateur de Guillaume de Tyr, « fut mult ennuye parce que le légat avoit seigneurie sur lui, et avoit deffendu qu'on ne fist rien pour lui en l'ost. » Ce prince, mécontent, abandonna l'armée dont il n'était plus le chef, et une ville qu'on lui avait donnée, mais qu'il ne gouvernait point (75). Dès lors Pelage ne trouva plus pour ses prétentions ni de résistance ni de rivalité, et resta, selon l'expression des chroniques du temps, le sire de l'ost. On ne pouvait venir à l'armée chrétienne, ni s'en éloigner, sans une permission revêtue de son sceau. Ce qui acheva de soulever tous les esprits, ce fut l'ordre qu'il donna de retenir au profit de l'église les dépouilles de tous ceux qui étaient morts dans la croisade. Il appelait sans cesse les censures ecclésiastiques au secours de son autorité, et la moindre désobéissance était punie par l'excommunication. Cependant on voyait arriver chaque jour de nouveaux croisés, impatients de signaler leur bravoure contre les musulmans. Le duc de Bavière et quatre cents barons et chevaliers allemands envoyés par Frédéric II débarquèrent sur les bords du Nil. Peu de temps après, l'armée chrétienne reçut dans ses rangs des croisés de Milan, de Pisé, de Gênes ; des prélats et des archevêques conduisaient la foule des défenseurs de la croix qui arrivaient de toutes les provinces de l'Allemagne, de la France et de l'Italie. Le souverain pontife n'avait rien négligé pour le succès de la guerre sainte ; il envoyait au cardinal Pelage (76) des vivres pour l'armée, et des sommes considérables, les unes tirées de son propre trésor, les autres offertes par la charité des fidèles de l'Occident. Le légat voulut profiter de tous les secours qu'il venait de recevoir : il proposa de poursuivre la guerre et de marcher contre la capitale de l'Egypte. Le clergé adopta l'avis de Pelage ; mais les chevaliers et les barons, qui ne pouvaient supporter son autorité, ne voulurent point l'accompagner dans sa nouvelle expédition. Ce fut en vain qu'il invoqua la puissance et la volonté du Saint-Siège : le plus grand nombre des croisés, même les Italiens, refusèrent de lui obéir ; et, comme on alléguait l'absence du roi de Jérusalem, il fut obligé d'envoyer des députés à Jean de Brienne, pour le conjurer de revenir au camp et de reprendre le commandement de l'armée chrétienne.

Tandis que les croisés restaient ainsi dans l'inaction, les musulmans volaient aux armes : les souverains d'Emèse, de Damas et de l'Arménie, les princes de Hamah, de Baalbek, de l'Arabie, rassemblaient de nouvelles armées. Après la prise de Damiette, le sultan du Caire s'était retiré avec ses troupes dans le lieu où se séparent les deux branches orientales du Nil : c'est là qu'il voyait arriver chaque jour sous ses drapeaux les princes et les guerriers musulmans ; il avait fait construire un palais au milieu de son camp, entouré de murs. Les musulmans y avaient bâti des maisons, des bains, des bazars. Le camp du sultan devint bientôt une ville qu'on appela Mansoura (la victorieuse) et qui devait être célèbre dans l'histoire par la défaite et la ruine des armées chrétiennes.

Dès que le roi de Jérusalem fut revenu à Damiette, les chefs des croisés se réunirent en conseil pour délibérer sur ce qu'ils avaient à faire. Le légat du pape ouvrit le premier son avis, et proposa de marcher contre la capitale de l'Egypte.
« Il fallait attaquer le mal dans sa source, et, pour vaincre les Sarrasins, détruire le fondement de leur puissance... L'Egypte leur fournissait des soldats, des vivres et des armes. En s'emparant de l'Egypte, on les privait de toutes leurs ressources... Jamais les soldats de la croix n'avaient eu plus de zèle ; les infidèles plus de découragement. C'était trahir la cause commune que de perdre une aussi belle occasion... Lorsqu'on attaquait un puissant empire, la prudence ordonnait de ne mettre bas les armes qu'après l'avoir renversé... »
« En s'arrêtant après la première victoire, on montrait plus de faiblesse que de modération. Le monde chrétien avait les yeux sur l'armée des croisés ; il n'attendait pas de leur valeur la délivrance des saints lieux seulement, mais la mort de tous les ennemis de Jésus-Christ, la destruction de tous les peuples qui avaient imposé un joug sacrilège à la cité de Dieu. »
Les évêques, les prélats, la plupart des ecclésiastiques, applaudirent aux discours belliqueux du légat ; l'avis de Pelage fut soutenu aussi par le comte Célano et Mathieu de la Pouilles, que Frédéric il avait envoyés en Egypte avec quelques troupes, pour combattre à outrance les ennemis de Jésus-Christ : ils étaient chargés d'annoncer l'arrivée de Frédéric lui-même, et de poursuivre sans relâche la guerre commencée. Cependant les seigneurs et les barons, les grands maîtres du Temple et de Saint-Jean, tous les chefs qui avaient quelque expérience et qui connaissaient l'Egypte, redoutaient les suites de l'expédition proposée par le légat. Le roi de Jérusalem se chargea d'exprimer leurs craintes dans le conseil. On était alors au mois de juillet, temps où le Nil commence à croître, où tous les chemins du Caire allaient être ensevelis sous les eaux.
« Connaissez-vous, dit Jean de Brienne, tous les périls, tous les maux qui vous attendent dans l'expédition qu'on vous propose ?
Nous allons marcher sur une terre inconnue, au milieu d'une nation ennemie vaincus, il ne nous restera plus d'asile ; vainqueurs, nos victoires ne feront qu'affaiblir notre armée... S'il nous est facile de conquérir des provinces, il nous sera peut-être impossible de les défendre... Les croisés, toujours prêts à retourner en Europe, valent mieux pour gagner des batailles que pour assurer la possession des pays conquis... Sans doute qu'avec les soldats de la croix, nous ne craignons point les armées musulmanes, qui se rassemblent de toutes parts ; mais, pour assurer notre salut, il ne suffira pas de vaincre nos ennemis, il faudra les exterminer. Nous n'avons pas affaire à une armée, mais à tout un peuple animé par le désespoir... On n'avait point oublié les expéditions imprudentes d'Amaury sur les terres d'Egypte, expéditions qui n'avaient eu d'autre résultat que d'élever la domination de Saladin et de préparer la décadence du royaume de Jérusalem. »
Jean de Brienne fondait son opinion sur beaucoup d'autres motifs que lui suggéraient ses connaissances dans l'art de la guerre. Il termina son discours en disant que Damiette (77) et Thanis suffisaient pour contenir les peuples de l'Egypte ; qu'il fallait reprendre les villes qu'on avait perdues avant de songer à conquérir des pays qu'on n'avait jamais possédés ; qu'enfin on ne s'était point réuni sous les drapeaux de la croix pour assiéger Thèbes, Babylone et Memphis, mais pour délivrer Jérusalem qui ouvrait ses portes aux chrétiens et dans laquelle on pouvait se fortifier contre toutes les attaques des infidèles ; que puisque le puissant empereur d'Allemagne faisait annoncer son arrivée en Orient, il était sage de l'attendre pour porter les derniers coups aux Sarrasins.

La plupart des barons et des chevaliers se réunirent au roi de Jérusalem, et virent, comme lui, plus de périls que d'avantages pour les chrétiens dans l'expédition proposée. Pelage n'écouta leurs discours qu'avec une vive impatience : il répondit que la faiblesse et la timidité se couvraient souvent du voile de la prudence et de la modération ; que Jésus-Christ n'appelait point à sa défense des guerriers aussi sages, aussi prévoyants, mais des soldats qui cherchaient les combats plutôt que des raisons et voyaient la grandeur, la gloire d'une entreprise, et non ses périls. Le légat ajouta plusieurs motifs à ceux qu'il avait déjà donnés, et les exprima avec une grande amertume ; enfin il déclara d'un ton de colère que l'invasion de l'Egypte était une résolution de l'église elle-même, et menaça des foudres de Rome tous ceux qui tenteraient de s'opposer aux desseins de Dieu. Le roi de Jérusalem et la plupart des chefs, craignant d'être excommuniés, redoutant plus encore de voir leur bravoure exposée au moindre soupçon, cédèrent à la volonté opiniâtre de Pelage : le conseil des barons et des évêques décida que l'armée chrétienne partirait de Damiette pour marcher vers le Caire.

Le cardinal emmène à la défaite et à la mort les croisés

Le 16 des calendes d'août (nous abrégeons le récit d'Olivier), les croisés se mirent en marche. Ils s'avançaient, sur la rive droite du Nil, en ordre de bataille : on comptait dans les rangs plus de douze cents chevaliers avec leurs écuyers et leurs sergents d'armes, les fantassins étaient si nombreux, que les Turcs comparaient leur multitude à un nuage de sauterelles, quatre mille archers étaient répandus en avant et sur la gauche de l'armée; une flotte, composée de six cent trente vaisseaux grands et petits, remontait en même temps le fleuve ; les bagages, la troupe sans armes, le clergé et les femmes, marchaient au milieu des bataillons (78). Quatre mille cavaliers musulmans vinrent attaquer les chrétiens à plusieurs reprises, mais ils furent toujours repoussés. L'armée chrétienne avait dépassé Pharescour, Saremsac et Baramoun ; les habitants fuyaient avec leurs femmes et leurs enfants. Enfin, la veille de la Saint-Jacques, le présomptueux cardinal se flattait déjà qu'il allait abattre le culte de Mahomet et faire triompher dans tout l'Orient la religion de la croix.
Sans livrer un seul combat, l'armée chrétienne arriva à la pointe du Delta de Damiette. Elle dressa ses tentes dans le lieu où le canal d'Aschmoun se sépare du Nil ; de l'autre côté du canal était Mansourah, où se trouvait rassemblée l'armée musulmane.

Le souverain de Damas, les princes d'Alep, d'Emèse, de Bosrha, conduisant de nombreuses troupes, s'étaient mis en marche pour venir au secours de l'Egypte. Dans toutes les cités égyptiennes, des hérauts d'armes proclamaient une loi du sultan qui ordonnait à tout le peuple de se lever en armes, d'énormes tributs étaient levés dans toutes les provinces, et la mort ou la prison punissait la résistance des pauvres comme des riches. Un historien arabe nous représente la terreur universelle du pays, par ces seules paroles : le Nil sortait de son lit, et personne n'y prenait garde. Tout ce que l'Egypte renfermait de trésors, d'armes, de vivres, tout ce qu'elle avait d'hommes en état de combattre, prenait la route de Mansourah. Cependant Malek-Kamel n'osait se mesurer avec les croisés, et redoutait leur audace éprouvée tant de fois. Le bruit de l'arrivée de Frédéric et de l'approche des Tartares, la multitude même qui accourait pour défendre le pays, donnaient aux princes musulmans de sérieuses alarmes, et leur faisaient désirer de terminer une guerre qui épuisait leurs ressources, consumait leurs forces, et ne leur offrait pas même dans la victoire les dédommagements de tant d'efforts et de sacrifices.

Des ambassadeurs vinrent proposer la paix aux chefs de l'armée chrétienne : les musulmans offraient à leurs ennemis, s'ils consentaient à déposer les armes, de leur rendre tout le royaume de Jérusalem. Jean de Brienne et la plupart des barons, qui voyaient les difficultés et les périls de l'expédition commencée, écoutèrent avec autant de surprise que de joie les propositions des infidèles, et n'hésitèrent point à les accepter; mais ils n'avaient plus aucun pouvoir dans l'armée. Le légat, qui exerçait une autorité absolue et qui rêvait sans cesse des conquêtes, prit des dispositions pacifiques pour un effet de la crainte, et ne songea qu'à combattre un ennemi qui demandait grâce.
Les ambassadeurs, revenus au camp des musulmans, annoncèrent que les chrétiens refusaient la paix. Leur récit excita l'indignation, et l'indignation releva les courages : le sultan du Caire ne songea plus qu'à se défendre; son camp prenait chaque jour un aspect plus formidable. Bientôt un terrible auxiliaire auquel Pelage ne songeait point, devait protéger les infidèles contre leurs ennemis et les faire triompher sans combats et sans périls.

Tout le pays retentissait du bruit des clairons et des trompettes ; en deçà comme au delà du canal on ne voyait au loin que des boucliers et des lances. La chronique de Tours fait ici une description curieuse de l'armée chrétienne.
« Les Romains, dit-elle, au milieu desquels se trouvait le légat, ne cessaient d'étaler leur orgueil ; les Espagnols et les Gascons, de faire entendre leur babil facétieux ; les Allemands, de montrer l'entêtement de leur caractère. La milice des Français, qu'on reconnaissait à leur modestie, à la simplicité de leurs moeurs et à l'éclat de leurs armes, s'était réunie autour du roi de Jérusalem, avec les templiers et les hospitaliers, et se tenait loin du bruit et des clameurs, toujours prête à repousser les attaques des Sarrasins. Les Génois, les Pisans, les Vénitiens, les croisés de la Pouilles et de la Sicile, campaient sur le rivage du Nil, chargés de la garde des vaisseaux. »
Dans l'état d'inaction où restait l'armée, plusieurs se lassèrent d'une guerre où l'on ne livrait point de batailles ; d'autres crurent qu'on n'avait pas besoin de leur secours ; quelques-uns plus prévoyants craignirent de prochains revers : plus de dix mille croisés abandonnèrent le camp, et retournèrent à Damiette. L'armée chrétienne était depuis plus de trois semaines en présence de l'ennemi, attendant toujours le signal des victoires qu'on lui avait promises. Enfin le débordement des eaux du Nil vint troubler l'imprudente sécurité des soldats de la croix, et fournit à leurs ennemis les moyens de les attaquer avec succès. La flotte musulmane, transportée tantôt par terre, et tantôt s'avançant par les canaux du Delta, entra dans le fleuve en face de Sarensah (79). Dès lors toute communication se trouva interrompue entre Damiette et le camp des croisés; plusieurs vaisseaux chrétiens furent pris par les infidèles ; l'armée chrétienne manquait de vivres, et n'avait plus de moyens de s'en procurer; elle ne pouvait plus marcher vers le Caire. Les chefs, s'étant assemblés en conseil, délibérèrent sur le parti qu'ils avaient à prendre. Après une longue délibération, on donna le signal de la retraite ; mais, tandis que l'armée, à l'entrée de la nuit, se préparait à partir, la multitude imprudente mit le feu aux pavillons, et les musulmans furent avertis par la lueur des flammes. Un grand nombre de pèlerins qui avaient bu le vin qu'on ne pouvait emporter, accablés par l'ivresse, se traînaient avec peine ou restaient endormis sur les chemins ; les croisés, marchant au milieu des ténèbres, ne suivaient plus leurs drapeaux, et s'égaraient dans des campagnes inconnues. Trois cents prêtres, après en avoir obtenu la permission du légat, se précipitèrent dans des navires ; mais ils périrent presque tous ; ils reçurent, dit la chronique de Tours, la palme du martyre, « et Dieu commença ainsi par son sanctuaire. »

La terrible défaite de Mansoura

Au lever du jour, l'armée chrétienne vit accourir la cavalerie musulmane, qui la pressait sur l'aile droite et cherchait à la pousser dans le Nil. Sur les derrières de l'armée se précipitaient une multitude d'éthiopiens à la couleur noire et dont l'affreuse nudité répandait l'effroi. La bravoure du roi Jean, des chevaliers du Temple et de l'Hôpital, arrêta l'impétuosité des musulmans, et les soldats d'Ethiopie, pressés par le glaive, se jetèrent dans le fleuve, semblables, dit Olivier, à une troupe de grenouilles qui sautent dans les marécages. Mais, la nuit suivante, tandis que l'armée chrétienne prenait un peu de repos, le sultan du Caire fit lever toutes les écluses, et Veau du Nil coula sur la tête de ceux qui dormaient. Bientôt on vit reparaître les éthiopiens, avides du sang des croisés le désordre se met dans l'armée qui ne peut se ranger en bataille. La multitude des musulmans occupait les lieux élevés ; les soldats chrétiens erraient au hasard dans la plaine, poursuivis par les flots débordés et par un ennemi auquel on venait de refuser la paix.
Dans cette extrémité, le roi de Jérusalem et les principaux chefs des croisés envoyèrent plusieurs de leurs chevaliers aux musulmans pour leur proposer le combat ; mais ceux-ci ne furent ni assez imprudents ni assez généreux pour accepter une proposition inspirée par le désespoir Les chrétiens étaient épuisés de faim et de fatigue, la cavalerie, enfoncée dans la vase, ne pouvait avancer ni reculer ; les fantassins avaient jeté leurs armes ; les bagages de l'armée flottaient sur les eaux ; on n'entendait plus que des gémissements et des plaintes. « Lorsque les guerriers francs, dit un historien arabe, ne virent plus devant eux que la mort, leurs âmes tombèrent dans l'avilissement, et leurs dos se courbèrent sous la verge du Dieu à qui toute louange appartient. »

Pelage dut sentir alors toute l'étendue de sa faute. On pouvait approuver son projet de marcher sur le Caire ; mais ce projet, pour être exécuté, avait besoin d'un chef habile qui méritât l'amour et la confiance des croisés. Le légat présomptueux dédaigna tous les conseils et ne prévit aucun des obstacles ; il conduisait une armée pleine de mécontents ; il avait révolté tous les chefs par son orgueil, et ceux à qui il avait confié tous ses secrets le trahirent (80). Au milieu des cris et des plaintes de l'armée à laquelle il avait promis la victoire, Pelage fut obligé de négocier la paix, et sa fierté s'abaissa jusqu'à implorer la clémence des musulmans. Des ambassadeurs chrétiens, parmi lesquels on remarquait l'évêque de Ptolémaïs, allèrent proposer aux vainqueurs une capitulation ; ils offraient de rendre la ville de Damiette, et demandaient pour l'armée chrétienne la liberté de retourner en Palestine. Les princes musulmans s'assemblèrent en conseil pour délibérer sur la proposition des croisés. Les uns étaient d'avis d'accepter la capitulation : les autres voulaient que tous les chrétiens fussent faits prisonniers de guerre. Parmi ceux qui proposaient les mesures les plus rigoureuses, se faisait remarquer le prince de Damas, implacable ennemi des Francs.
« On ne pouvait faire un traité, disait-il, avec des guerriers sans humanité et sans foi. On devait se rappeler leur barbarie dans la guerre, leurs trahisons dans la paix. Ils étaient armés pour ravager les provinces, pour détruire les cités, pour renverser le culte de Mahomet... Puisque la fortune mettait entre les mains des vrais croyants les plus cruels ennemis de l'islamisme et les dévastateurs de l'Orient, on devait les immoler au salut des nations musulmanes, et profiter de la victoire pour effrayer à jamais tous les peuples de la croyance d'Issa. »
La plupart des princes et des émirs, animés par le fanatisme et la vengeance, applaudissaient à ces discours violents. Le sultan du Caire, plus modéré et sans doute aussi plus prévoyant que les autres chefs, redoutant toujours l'arrivée de Frédéric, l'invasion des Tartares, et peut-être aussi l'abandon de ses alliés, celui de ses propres soldats, combattit l'opinion du prince de Damas, et proposa d'accepter la capitulation des chrétiens.
« Tous les Francs n'étaient point dans cette armée qu'on pouvait retenir prisonnière ; d'autres croisés gardaient Damiette et pouvaient la défendre. Les musulmans avaient soutenu un siège de dix-huit mois ; les chrétiens pouvaient résister aussi longtemps... Il était plus avantageux pour les princes de la famille de Saladin de rentrer dans leurs cités, que de retenir quelques-uns de leurs ennemis dans les fers. Si l'on détruisait une armée chrétienne, l'Occident, pour venger la honte et la défaite de ses guerriers, allait envoyer en Orient d'innombrables légions. On ne devait pas oublier que les provinces musulmanes étaient épuisées ; que toutes sortes de violences avaient été employées, pour se procurer de l'argent, pour lever des troupes... D'autres ennemis que les chrétiens maintenant désarmés, d'autres périls que ceux auxquels on venait d'échapper, pouvaient bientôt menacer la Syrie et l'Egypte... Il était sage (81) de faire la paix dans le moment même, pour se préparer à des combats nouveaux, à des guerres plus cruelles peut-être que celle qu'on venait de faire et qui avait un terme si glorieux pour les musulmans. »
Le discours de Malek-Kamel ramena les princes de sa famille à des sentiments de modération : la capitulation fut acceptée. Le sultan du Caire envoya son propre fils au camp des chrétiens pour gage de sa parole. Le roi de Jérusalem, le duc de Bavière, le légat du pape et les principaux chefs de l'armée chrétienne, se rendirent au camp des Turcs et restèrent en otage jusqu'à l'accomplissement du traité (82).

Lorsque les députés de l'armée prisonnière vinrent à Damiette et qu'ils annoncèrent le désastre et la captivité des chrétiens, leur récit arracha des larmes à la foule des croisés qui arrivaient alors de l'Occident. Lorsque ces mêmes députés annoncèrent que la ville devait être rendue aux infidèles, la plupart des Francs ne purent retenir leur indignation et refusèrent de reconnaître un traité aussi honteux pour les soldats de la croix. Les uns voulaient retourner en Europe, et se préparaient à déserter les drapeaux de la croisade ; les autres couraient vers les remparts, s'emparaient des tours et juraient de les défendre (83).
Peu de jours après, de nouveaux députés vinrent annoncer que le roi de Jérusalem et les autres chefs de l'armée allaient livrer Ptolémaïs aux musulmans si l'on refusait de rendre Damiette. Pour achever de vaincre l'opiniâtre résistance de ceux qui voulaient défendre la ville et qui reprochaient à l'armée prisonnière la honte des chrétiens, ils ajoutèrent que cette armée, dans sa défaite, avait obtenu un prix digne de ses premiers exploits, et que les Turcs s'étaient engagés à restituer la véritable croix du Sauveur, tombée au pouvoir de Saladin à la bataille de Tibériade (84). Les plus ardents des pèlerins cédèrent enfin aux prières des députés. Alors le peuple et les soldats se répandirent dans la ville, pour y enlever tout ce qu'elle renfermait de richesses, tandis que le clergé, poussé par le désespoir, brisait dans les églises les autels et les images des saints, qui allaient être exposés aux outrages des infidèles. Ce fut au milieu de la douleur générale et des plus violents désordres que Damiette fut rendue aux Turcs.

Cependant l'armée chrétienne avait perdu ses tentes et ses bagages, elle avait passé plusieurs jours et plusieurs nuits dans une plaine couverte des eaux du Nil. La faim, les maladies, l'inondation, allaient la faire périr tout entière. Le roi de Jérusalem, qui se trouvait alors au camp des Turcs, informé de l'horrible détresse des chrétiens, alla conjurer Malek-Kamel de prendre pitié de ses ennemis désarmés. Le continuateur de Guillaume de Tyr, qui nous sert ici de guide dans notre récit, rapporte, dans son vieux langage, entrevue touchante de Jean de Brienne et le sultan d'Egypte.
« Le roi s'assist devant le soudan et se mist à plorer ; le soudan regarda le roi qui plorait, et lui dist : Sire, pourquoi plorez-vous ?
- Sire, j'ai raison, répondist le roi, car je vois le peuple dont Dieu m'a chargé périr au milieu de l'eau et mourir de faim. Le Soudan eut pitié de ce qu'il vit le roi plorer ; si plora aussi ; lors envoya trente mille pains as pauvres et as riches ; ainsi leur envoya quatre jours de suite. »
Malek-Kamel fit fermer les écluses, et la plaine cessa bientôt d'être inondée. Lorsque Damiette eut été rendue aux musulmans, l'armée chrétienne commença à faire sa retraite. Les croisés, qui devaient la liberté et la vie aux Turcs, traversèrent la ville qui leur avait coûté tant de combats et de travaux, et quittèrent les rivages du Nil, où, quelques jours auparavant, ils juraient de faire triompher la cause de Jésus-Christ. Ils emportaient tristement la vraie croix, dont ils auraient dû suspecter l'authenticité et la découverte puisqu'elle n'opérait plus de prodiges et qu'elle n'était plus pour eux le signal de la victoire. Le sultan d'Egypte les avait fait accompagner par un de ses frères, chargé de pourvoir à tous leurs besoins sur la route. Les chefs des musulmans étaient impatients de voir partir une armée qui avait menacé leur empire ; ils pouvaient à peine croire à leur triomphe, et quelques alarmes se mêlaient sans doute à la pitié que leur inspiraient des ennemis vaincus.

On avait fait à Ptolémaïs des réjouissances pour les victoires des chrétiens sur les bords du Nil ; on croyait déjà voir les saints lieux délivrés et l'empire des musulmans détruit. Le retour de l'armée fit succéder le deuil et la consternation à la sécurité et à la joie. Dans toutes les villes musulmanes, on célébra par des fêtes publiques la délivrance de l'Egypte ; les chants des poètes comparaient le sultan du Caire au prophète Mahomet, dont la religion triomphante dominait sur de vastes contrées soumises autrefois aux lois de Moïse et de Jésus-Christ. Son frère le prince de Kélat, appelé Moussa ou Moïse, était comparé au législateur des Hébreux, dont la verge miraculeuse avait appelé les vengeances du ciel sur les ennemis d'Israël et suscité enfin contre eux la colère des flots (85). L'Egypte cependant, au milieu de ces hymnes de triomphe, était encore plongée dans la désolation. Les Arabes bédouins, par ordre du sultan, avaient ravagé toutes les provinces voisines du théâtre de la guerre ; tous ceux qui se livraient à l'industrie et qu'on soupçonnait d'avoir de l'or, avaient été persécutés et dépouillés : les terres les plus fécondes étaient devenues stériles, les riches étaient devenus pauvres. Dans cette calamité générale, les chrétiens ne devaient point être épargnés : on leur enleva leurs biens, on les précipita dans les cachots, plusieurs perdirent la vie, et, ce qui fut pour eux le plus grand sujet d'affliction, on ferma leurs oratoires, on démolit leurs églises.

Tels furent les premiers résultats d'une croisade déidée dans un concile, prêchée au nom du Saint-Siège dans le monde chrétien, et dont les préparatifs avaient occupé l'Europe pendant plusieurs années.
Chacune des croisades précédentes avait un objet distinct, une marche facile à suivre, et n'était remarquable que par de grands exploits ou de grands revers.
Celle dont nous parlons maintenant et qui doit embrasser encore un espace de vingt années, se mêle à tant d'événements divers, à tant d'intérêts opposés, à tant de passions étrangères aux guerres saintes, qu'elle ne présente d'abord qu'un tableau confus, et que l'historien, sans cesse occupé de faire connaître les révolutions de l'Orient et de l'Occident, peut avec raison être accusé d'avoir, comme l'Europe chrétienne, oublié Jérusalem et la cause de Jésus-Christ.

Conclusion de ces années 1200 - 1221 du royaume de Jérusalem

En lisant le douzième livre de cette histoire, on s'aperçoit qu'on est déjà loin du siècle qui vit naître les croisades et qui fut témoin de leurs progrès éclatants. Si on rapproche cette guerre de celles qui l'ont précédée, il est facile de voir qu'elle a un caractère différent, non-seulement dans la manière dont elle fut conduite, mais encore dans les moyens employés pour enflammer le zèle des chrétiens et leur faire prendre les armes.
Lorsqu'on a vu les incroyables efforts des papes pour armer les peuples de l'Occident, on s'étonne d'abord du peu de succès qu'obtinrent leurs exhortations, leurs menaces et leurs prières. Il suffit de comparer le concile de Clermont, tenu par Urbain, avec le concile de Latran, présidé par Innocent : dans le premier, les plaintes de Jérusalem excitent les sanglots de tout l'auditoire; dans le second, mille objets différents viennent occuper l'attention des pères de l'église, qui s'expriment sans émotion et sans douleur sur les malheurs de la terre sainte. A la voix d'Urbain, les chevaliers, les barons, les ecclésiastiques, jurèrent tous ensemble d'aller combattre les infidèles ; le concile devint tout à coup une assemblée d'intrépides guerriers : il n'en fut pas de même du concile de Latran, où personne ne prit la croix et ne fît éclater ce vif enthousiasme que le pape voulait réveiller dans tous les coeurs.
Nous avons fait remarquer dans notre récit que les prédicateurs de la guerre sainte permettaient aux pèlerins de se racheter de leur voeu en payant une somme d'argent : cette manière d'expier ses péchés parut une innovation scandaleuse ; et l'indulgence des missionnaires de la croisade, qui dispensaient ainsi du pèlerinage ceux qui avaient pris la croix, leur fît perdre quelque chose de leur ascendant. Ils n'étaient plus, comme auparavant, les envoyés du ciel ; la multitude ne leur reconnaissait plus le don des miracles ; quelquefois ils se trouvèrent obligés d'employer les menaces et les promesses de l'église pour attirer des auditeurs à leurs sermons ; souvent même le peuple cessa de les regarder comme les interprètes de l'évangile, et ne vit en eux que les percepteurs des deniers du Saint-Siège. Ce trafic des privilèges de la croisade, achetés au poids de l'or, dut arrêter l'essor des passions généreuses, et confondre dans l'esprit des chrétiens les choses de la terre avec les pensées qui viennent du ciel.
On trouve une autre différence remarquable dans la prédication de cette croisade : le refus d'admettre les grands coupables sous la bannière de la croix, l'étonnement que causait aux chevaliers chrétiens l'enrôlement de la foule obscure du peuple dans la sainte milice, suffisent pour marquer un changement dans les moeurs et dans les opinions des croisés. Le sentiment de l'honneur, qui tient à l'amour de la gloire et tend à établir des distinctions parmi les hommes, semblait avoir prévalu sur le sentiment purement religieux, qui inspire l'humilité, reconnaît à tous les chrétiens des droits égaux, et confond le repentir avec la vertu. La croisade où l'on n'admettait que les hommes dont on estimait la bravoure et la conduite, cessait en quelque sorte d'être une guerre véritablement religieuse, et commençait à ressembler aux guerres ordinaires, dans lesquelles les chefs sont les maîtres de choisir leurs soldats.

L'enthousiasme des guerres saintes ne se réveillait plus que par intervalles, comme un feu près de s'éteindre ; les peuples avaient besoin d'un grand événement, d'une circonstance extraordinaire, de l'exemple des princes, pour s'armer contre les infidèles. Les subtilités des théologiens, qui voulurent tout soumettre à leurs discussions, contribuèrent à refroidir ce qui restait de cette ardeur pieuse et guerrière que, jusqu'alors, il avait fallu modérer et contenir dans de justes bornes. On disputa, dans les écoles, sur la question de savoir dans quel cas un chrétien était exempt d'accomplir son voeu ; quelle somme il fallait payer pour se racheter d'une promesse faite à Jésus-Christ ; si certains exercices de piété suffisaient pour remplacer le pèlerinage ; si un héritier devait remplir le serment d'un testateur ; si le pèlerin qui mourait en allant à la croisade avait plus de mérite aux yeux de Dieu que celui qui mourait à son retour ; si la femme pouvait se croiser sans le consentement de son mari, et le mari sans le consentement de sa femme, etc. (86). Du moment que toutes ces questions furent solennellement discutées, que sur plusieurs points les avis furent partagés parmi les théologiens, l'enthousiasme, qui ne raisonne point, s'affaiblit devant la froide raison des docteurs, et les pèlerins parurent moins céder aux transports d'un sentiment généreux qu'à la nécessité de remplir un devoir et de suivre une règle établie.

Au milieu des prédications et des préparatifs de cette croisade, l'Europe offre un spectacle nouveau qui a dû vivement frapper l'attention des observateurs éclairés : c'est une croisade d'enfants. Ceux qui cherchent à expliquer le coeur humain par les événements historiques, ne trouvent aucun phénomène semblable dans l'histoire ancienne et l'histoire moderne. On ne pouvait plus ranimer l'enthousiasme des croisades, et tout à coup la timide enfance est appelée à donner l'exemple. On a pu remarquer que, lorsque les passions et les opinions qui dominent les sociétés tendent à s'affaiblir, il s'y mêle souvent quelque chose de singulier et de bizarre qui atteste leur discrédit ou leur décadence, et montre les vains efforts tentés pour leur rendre la force et la vie.

Dans cette sixième croisade, les chrétiens ne réunirent jamais tous leurs efforts contre les infidèles ; aucun esprit d'ordre ne présida à leurs entreprises ; les croisés, qui ne tenaient leur mission que de leur zèle, ne partaient qu'au gré de leur volonté et de leur fantaisie ; les uns revenaient en Europe sans avoir combattu les musulmans ; les autres abandonnaient les drapeaux de la croisade après une victoire ou une défaite ; et de nouveaux croisés étaient sans cesse appelés pour défendre les conquêtes ou réparer les fautes de ceux qui les avaient précédés. Quoique dans cette croisade l'Occident eût compté plus de cinq cent mille guerriers partant pour la Palestine ou pour l'Egypte, les bords du Jourdain et du Nil virent rarement de grandes armées. Comme les croisés ne furent jamais réunis en grand nombre, ils n'eurent à éprouver ni la famine, ni les fléaux qui avaient moissonné les armées des premiers défenseurs de la croix; mais, s'ils éprouvèrent moins de revers, s'ils furent plus disciplinés, on peut dire aussi qu'ils ne montrèrent point cette ardeur et ces vives passions que les hommes se communiquent entre eux, et qui prennent un nouveau degré de force et d'activité au milieu d'une multitude assemblée pour la même cause et sous les mêmes drapeaux.
En plaçant le théâtre de la guerre en Egypte, les chrétiens n'eurent plus sous les yeux, comme dans la Palestine, les monuments et les lieux révérés qui pouvaient leur rappeler la religion et le Dieu pour lequel ils allaient combattre ; ils n'avaient plus devant eux et autour d'eux le fleuve du Jourdain, le Liban, le Thabor, la montagne de Sion, dont l'aspect frappait si vivement l'imagination des premiers croisés.

Dans les autres croisades, les papes s'étaient contentés d'exciter l'enthousiasme des pèlerins et d'adresses au ciel des prières pour les conquêtes des croisés ; dans cette guerre, les chefs de l'église voulurent diriger toutes les expéditions et conduire, par leurs légats, les opérations militaires des armées chrétiennes. L'invasion de l'Egypte avait été décidée dans le concile de Latran, sans qu'on eût écouté les avis des plus habiles guerriers. Lorsque les hostilités eurent commencé, on vit les envoyés du pape présider à tous les événements de la guerre ; par leurs ambitieuses prétentions autant que par leur ignorance, ils affaiblirent la confiance et l'ardeur des soldats de la croix, ils perdirent tous les fruits de la victoire, et firent naître une fâcheuse rivalité entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel.

Si dans la croisade précédente l'expédition des soldats chrétiens contre la Grèce n'avait pas procuré à l'Occident de grands avantages, elle illustra du moins les armes des Vénitiens et des Français. Dans la guerre que nous venons de raconter, les chevaliers et les barons qui prirent la croix, n'ajoutèrent rien à leur gloire et à leur renommée. Les croisés qui purent revoir leur patrie, n'y rapportèrent que le souvenir des plus honteux désordres. Un grand nombre d'entre eux, revenus en Europe, ne montrèrent à leurs compatriotes que les fers de leur captivité et les maladies contagieuses de l'Orient.
Les historiens que nous avons suivis ne parlent point des ravages de la lèpre parmi les peuples de l'Occident ; mais le testament de Louis VIII (87), monument historique de cette époque, atteste l'existence de deux mille léproseries dans le seul royaume de France. Ce spectacle douloureux dut être un sujet d'effroi pour les plus fervents des chrétiens, et les désenchanta de ces régions de l'Orient où, jusque-là, leur imagination n'avait vu que des prodiges et des merveilles.
Le siège de Damiette ne fut point cependant sans gloire, et peut être comparé, pour sa durée et pour la résistance qu'éprouvèrent les croisés, au siège si célèbre de Ptolémaïs. Toutefois l'Orient ne vit alors ni de grands princes ni de grands capitaines ; et, comme le légat et les ecclésiastiques dirigeaient presque seuls la croisade, les combattants montrèrent plus de dévotion que d'enthousiasme belliqueux. En célébrant l'entreprise hardie, mais malheureuse, de quelques guerriers chrétiens qui attaquèrent Damiette du côté du fleuve, un chroniqueur, témoin oculaire, ajoute que ces guerriers n'étaient pas de ceux dont le ciel devait protéger les armes, car le seul amour de la gloire les portait à combattre. Cette réflexion d'Olivier Scholastique nous fait voir quels sentiments animaient la plupart des croisés.

Les miracles, les visions célestes, se mêlent sans cesse, dans les chroniques contemporaines, au récit des événements du siège. Les historiens n'oublient ni les jeûnes ni les processions ordonnés par le clergé, ni les prières prononcées à haute voix sur le champ de bataille ; leur relation est sans cesse interrompue par des maximes pieuses ou des citations de l'écriture; et, lorsqu'arrivés au dernier assaut livré à la ville, ils nous montrent l'armée chrétienne précédée de ses prêtres et chantant sur les remparts et au pied des remparts les cantiques de l'église, leur récit semble bien moins nous offrir la description d'un combat que le spectacle d'une cérémonie religieuse.
Parmi les peuples qui combattaient alors sous les drapeaux de la croix, l'histoire doit distinguer les pèlerins de Cologne, ceux de la Frise et de la Hollande. En mémoire des glorieux travaux de cette guerre, Frédéric II reçut chevalier Guillaume, comte de Hollande, et permit aux habitants de Harlem d'ajouter une épée d'argent aux quatre étoiles peintes sur leur étendard. Dans la capitale de la Frise, l'usage s'était conservé jusqu'aux temps modernes de porter en procession l'image du vaisseau qui avait rompu la chaîne du Nil. Deux cloches provenant du butin fait dans la croisade et suspendues au haut d'une tour, retentissaient chaque soir pour rappeler les exploits des Frisons et des Hollandais pendant le siège de Damiette (88).

Un des traits caractéristiques du temps dont nous parlons, c'est l'esprit de prosélytisme poussé jusqu'à l'excès et l'extrême confiance des fidèles dans le don de persuasion accordé à l'église. Nous avons vu le pape Innocent envoyer des ambassadeurs et des messages aux princes musulmans de la Syrie, persuadé que les infidèles eux-mêmes ne résisteraient point à ses exhortations apostoliques. Nos lecteurs ont remarqué avec quelle pieuse audace saint François d'Assise avait bravé la présence et le glaive des Turcs, n'ayant pour sauvegarde et pour appui que le bâton des pèlerins et les paroles de l'évangile. Il nous reste une lettre fort curieuse adressée au sultan du Caire par Olivier Scholastique, après la reddition de Damiette et la défaite des chrétiens. Dans cette lettre destinée à convertir le sultan et à obtenir la restitution du royaume de Jérusalem, Olivier remerciait le prince musulman de l'humanité qu'il avait montrée envers les croisés.
« Vous avez, lui disait-il, comblé nos otages de tous les biens dont l'Egypte abonde ; vous nous avez envoyé chaque jour vingt ou trente mille pains, avec des fourrages; vous avez construit un pont et desséché les chemins que l'eau avait rendus impraticables ; vous nous avez fait garder comme la prunelle de vos yeux. Lorsqu'une bête de somme était égarée, vous donniez des ordres pour qu'elle fut reconduite à son maître ; vous avez fait transporter à vos dépens les malades et les infirmes ; et, ce qui est plus généreux encore, vous avez défendu, sous des peines terribles, qu'on insultât les chrétiens par des paroles et même par des signes » (89).
Olivier Scholastique qui joignait les lumières de son temps à une grande simplicité de coeur, avait plus de foi dans la puissance de ses raisonnements que dans les prodiges de la bravoure. Cette ardeur de convertir les musulmans tenait sans doute à une conviction profonde des vérités de l'évangile ; mais on peut dire qu'elle tenait aussi à cet orgueil, né dans les controverses de l'école, pour lequel les disputes théologiques étaient de véritables combats et qui se persuadait chaque jour davantage que Dieu avait promis de soumettre le monde aux argumentations et aux subtilités des docteurs.

Une dernière réflexion achèvera de faire connaître l'époque que nous venons de décrire : parmi les abus qu'on lit alors de l'esprit des croisades et les malheurs qu'elles entraînèrent après elles, on ne peut oublier les guerres civiles et religieuses dont la France et plusieurs contrées de l'Europe furent le théâtre. Le désir violent de réunir tous les hommes par les liens de la foi orthodoxe dut souvent armer les peuples les uns contre les autres. Dans leurs expéditions en Orient, les chrétiens s'étaient familiarisés avec l'idée d'employer la force et la violence pour changer les coeurs et les opinions. Comme on avait fait longtemps la guerre aux infidèles, on voulut aussi la faire aux hérétiques : on s'arma d'abord contre les Albigeois, ensuite contrôles païens de la Prusse, par la même raison qu'on s'était armé contre les musulmans.
Les écrivains modernes ont déclamé avec une véhémence éloquente contre ces guerres désastreuses ; mais, longtemps avant le siècle où nous sommes, l'église avait condamné les excès d'un aveugle fanatisme. Saint-Augustin, saint Ambroise, les pères des conciles avaient enseigné dès longtemps au monde chrétien qu'on ne détruit point l'erreur par le glaive et qu'on ne doit point prêcher aux hommes les vérités de l'évangile au milieu des menaces et des violences de la guerre.
La croisade contre les Prussiens nous montre tout ce que l'ambition, l'avarice, la tyrannie, ont de plus cruel et de plus barbare. Le tribunal de l'histoire ne saurait juger avec trop de sévérité les chefs de cette guerre, dont les ravages et les fureurs se prolongèrent pendant plus d'un siècle ; mais, tout en condamnant les excès des conquérants de la Prusse, il faut convenir des avantages que l'Europe put retirer de leurs exploits et de leurs victoires. Une nation séparée de tous les autres peuples par ses moeurs et ses usages, cessa d'être étrangère à la république chrétienne. L'industrie, les lois, la religion, qui marchaient à la suite des vainqueurs pour adoucir les maux de la guerre, répandirent leurs bienfaits parmi des hordes sauvages. Plusieurs villes florissantes s'élevèrent du sein des forêts, et le chêne de Romové (90), à l'ombre duquel on immolait des victimes humaines, fut remplacé par des églises où l'on prêcha la charité et les vertus de l'évangile. Les conquêtes des Romains furent quelquefois plus injustes, leurs guerres plus barbares ; elles offraient moins d'avantages au monde civilisé, et cependant elles n'ont point cessé d'être l'objet de l'admiration et quelquefois même des éloges de la postérité.

La guerre des Albigeois fut plus cruelle et plus malheureuse que la croisade dirigée contre les peuples de la Prusse. Les missionnaires et les guerriers outragèrent par leur conduite toutes les lois de la justice et de la religion qu'ils voulaient faire triompher. Les hérétiques usèrent souvent de représailles envers leurs ennemis. De part et d'autre on s'arma du fer des meurtriers et des bourreaux ; de part et d'autre l'humanité eut à déplorer les plus coupables excès.
En parcourant les sanglantes annales du moyen âge, on s'afflige surtout de voir des guerres entreprises et poursuivies au nom d'une religion de paix, tandis qu'on trouve à peine un exemple de guerre religieuse chez les anciens et sous les lois du paganisme (91). On doit croire que les peuples modernes et ceux de l'antiquité ont eu les mêmes passions ; mais, chez les anciens, la religion entrait moins avant dans le coeur de l'homme et dans l'esprit des institutions sociales. Le culte des faux dieux n'avait aucun dogme positif ; il n'ajoutait rien à la morale, il ne prescrivait point de devoirs aux citoyens ; il n'était point lié aux maximes de la législation, et se trouvait en quelque sorte en dehors de la société. Lorsqu'on attaquait le paganisme ou qu'on changeait quelque chose au culte des faux dieux, on ne blessait point profondément les affections, les moeurs, les intérêts des sociétés païennes. Il n'en est pas de même du christianisme, qui, surtout au moyen âge, se mêlait à toutes les lois civiles, rappelait à l'homme tous ses devoirs envers la patrie, s'unissait à tous les principes de l'ordre social. Au milieu de la civilisation naissante de l'Europe, la religion chrétienne se trouvait confondue avec tous les intérêts des peuples ; elle était en quelque sorte le fondement de toute société ; elle était la société elle-même : on ne doit donc pas s'étonner que les hommes fussent disposés à se passionner pour sa défense. Alors tous ceux qui se séparaient de la religion chrétienne, se séparaient de la société ; et tous ceux qui rejetaient les lois de l'église, cessaient par là de reconnaître les lois de la patrie. C'est sous ce point de vue qu'il faut considérer les croisades des Albigeois et des Prussiens, qui étaient moins des guerres religieuses que des guerres sociales.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. La relation de cette famine et des désastres dont elle fut suivie, se trouve avec de grands détails dans les Relations de l'Egypte par Abdallatir, ouvrage traduit en français par M. Silvestre de Sacy.
2. Les circonstances de ce tremblement de terre sont rapportées par Abdallatif (voyez aux pages 414 et suivantes) ; les historiens latins indiquent à peine un si grand désastre. Cependant saint Antonin rapporte que, le 30 mai, avant l'Ascension, on entendit en Syrie un bruit terrible ; une partie de la ville d'Acre et le palais du roi s'écroulèrent ; Tyr fut couvert de ruines. La forteresse que les chroniques nomment Acra, fut renversée, et les habitants ensevelis sous ses ruines ; l'île d'Antaradus, où, suivant la chronique, saint Pierre avait dédié la première église à la sainte Vierge, resta intacte. Saint Antonin ajoute que ces calamités furent suivies de maladies épidémiques. Le récit de saint Antonin est rapporté dans Baronius, Annales, ad année 1202.
3. Saadi a raconté lui-même son aventure dans « Gulistan, » chapritre II, n· 31. Un marchand d'Alep le racheta de sa captivité en payant aux chrétiens une somme de dix écus d'or, et lui en donna cent autres pour la dot de sa fille qu'il lui fit épouser; mais cette femme fut pour lui une source de chagrins, et il se vit à la fin obligé de chercher sa liberté dans la fuite.
4. L'histoire ne peut qu'à peine suivre les événements de cette-époque à travers l'espèce d'anarchie qui régnait partout. Ce qui ajoute à la difficulté, c'est que les auteurs de nos vieilles chroniques ne connaissaient guère que le royaume de Jérusalem, et ne savaient rien de ce qui se passait dans l'intérieur des terres. Les historiens arabes, au contraire, s'occupaient plus des expéditions de l'intérieur que des événements de Ptolémaïs, située sur le bord de la mer, et isolée en quelque sorte du reste de la Syrie. A cet égard nous renvoyons aux chroniqueurs arabes, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
5. Sanuto, livre X, chapitre III, année 1205. Amaury laissait un enfant qui ne lui survécut que peu de jours.
6. On trouve le peu de détails qui nous restent sur cette époque, dans le continuateur de Guillaume de Tyr, Bibliothèque des Croisades, t, I.
7. Le continuateur de Guillaume de Tyr rapporte que les barons de la Palestine avaient eux-mêmes demandé Jean de Brienne au roi de France. Nous ne trouvons ce fait dans aucun autre historien.
8. Il existe une Vie de Jean de Brienne, publiée à Paris, en un volume in-12. Gibbon a tracé son portrait avec assez d'exactitude, Décadence de l'Empire romain, chap. 51. Voyez aussi Gianone, Bist. civil, t. II, liv. XVI.
9. Baronius, ad année 1212, donne quelques détails sur cette ambassade.
10. On sent qu'avec de telles opinions, les sectaires ne pouvaient recevoir le vieux Testament et la création d'après le système de Moïse ; aussi les rejetaient-ils. Beaucoln, historien du manichéisme, t. I, a donné un catalogue des livres particuliers aux sectes manichéennes.
11. Une lecture attentive de saint épiphane et de saint Augustin, de Manicheis, peut cependant nous faire connaître toute la perversité des sectes qui eurent leur origine dans les opinions des Gnostiques. Saint Epiphane avait été initié en Egypte dans les mystères des Gnostiques, et saint Augustin avait longtemps professé le manichéisme. Sur les sectes des Priscillianistes et les Pauliciens, consultez Simon de Vrig, Dissertations critiques de priscillianiste, Utrecht, 1745 ; Gerves. fran. histor. Priscillianiste, chronologie. Rome, 1750.
12. Bossuet, Histoire des variat, volume II. L'abbé Pluquet, dans son dictionnaire des hérésies, et Fleury, dans son Histoire ecclésiastique, livre LXXVI, expriment la même opinion.
13. Pluquet, Dictionnaire des hérésies, aux mots indiqués. Pour plus grand éclaircissement, consultez Ducange, Glossaire, « V. Albigenses et Bulgares » ; Bolgus, Patarini Gazari, Gathari, Muratori, t. V, p. 82.
14. Les chroniques les plus curieuses sur les guerres des Albigeois viennent d'être publiées dans la grande collection des chroniques, de M. Guizot. A l'aide de ces chroniques, il sera désormais possible d'écrire l'histoire des Albigeois^, qu'on n'a jusqu'ici qu'essayée; ce qu'il y a déplus important, c'est que non-seulement on pourra consulter les historiens orthodoxes, mais encore une chronique favorable aux Albigeois, qui aidera les critiques. Le père Vaissette, dans sa grande Histoire du Languedoc à écrit avec candeur et impartialité l'histoire de la guerre des Albigeois, t. I.
15. L'armée des croisés se rassembla à Lyon vers la Saint-Jean-Baptiste. Toute cette armée fut employée à l'expédition. Simon, comte de Leicester et de Montfort, obtint du pape la seigneurie de toutes les conquêtes : ce qui porta Raymond VI, comte de Toulouse, à protéger les hérétiques. Une multitude de prêtres, d'évêques, de prélats, étaient dans l'armée des croisés. Les conquêtes furent rapides. Simon de Montfort obtint ces seigneuries suivant la promesse du pape, comme on le voit dans les lettres du pontife (Epistol. CXX1II-CXXXVI, Mb. XII). Voyez aussi les autorités déjà citées.
16. L'abbé de Vaux-de-Cernai, qui s'était signalé dans la croisade des Albigeois, nous a laissé une histoire de cette époque, dans laquelle il raconte, avec un air de triomphe, des faits qui se sont passés sous ses yeux et dont la religion comme l'humanité doivent rougir. Quand on a lu son récit, on est persuadé de deux choses : la première, qu'il était de bonne foi dans l'excès de son zèle fanatique ; la seconde, que son siècle pensait comme lui, et ne réprouvait point les violences, les persécutions dont on lui exposait aussi naïvement l'histoire.
Le père Langiois, jésuite, a fait en français une histoire des croisades contre les Albigeois.
17. Registre d'Innocent, lib. XV, epist GLXXX, et liv. XIV, epist. CLIV.
18. Thomas de Champré, de Apibus, lib. II, chapitre III.
19. Albert de Trois-Fontaines et Mathieu Paris entrent dans beaucoup de sur cette croisade (Bibliothèque des Croisades, (t. II).
20. Jacob de Vorag, Chronic. Genue., apud Muratori, t. IX, p. 46.
21. Thomas de Champré, lib. II, cap. III, de Apibus.
22. Cette croisade d'enfants est rapportée par un si grand nombre d'historiens contemporains, qu'on ne peut la révoquer en doute, M. Jourdin pour ne pas le cité. Nous avons découvert quelques textes nouveaux depuis la mort de M. Jourdin ; voyez dans la Bibliothèque des Croisades, t. I, les extraits d'Albert de Stade, de Mathieu Paris et du moine Godefroy.
23. On pourra voir cette circulaire du pape dans les pièces justificatives. C'était alors une opinion généralement répandue, tant chez les chrétiens orientaux que chez les occidentaux, que Mahomet n'est autre chose que la bête de l'Apocalypse. On en voit la preuve dans ces paroles du pape ; on trouve un passage analogue dans une circulaire arabe qui est attribuée, mais à tort, à un évêque égyptien (Voyez les Mémoires de M. Quatremere sur l'Egypte, t. I, p. 344).
24. On peut lire sur le cardinal de Courçon une intéressante notice de Du Theil, Notices des Manuscrits, t. VI.
25. Le continuateur de Guillaume de Tyr s'exprime ainsi :
Il ot en France un clerc qui prescha de la croix, qui avoit nom maistre Jacques de Vitri ; cil en croisa mult, là où il estoit en la prédication ; l'eslurent les chanoines d'Acre, et mandèrent à l'Apostolle (le pape) qu'il le lor envoyast pour estre évesque d'Acre ; et sachiez que s'il n'en eust le commandement l'apostolle, il nel'eust mie reçu, mais toutes voies passa-t-il outre mer, et fust évesque grand pièce, et fist mult de bien en terre ; mais puis résigna-t-il, et retorna en France, et puis fut-il cardinal de Rome. » (Voyez l'extrait du continuateur dans la Bibliothèque des Croisades, t. I, et celui de Jacques de Vtry.)
26. Philippe accorda ce quarantième qui ne devait pas tirer à conséquence pour l'avenir, « absque consuetudine, » et à condition que ce don volontaire serait employé là où le roi d'Angleterre et les barons des deux royaumes le jugeraient convenable (Voyez le Rec. des Ord., t. I, p. 31). Il faut remarquer que ces mots « absque consuetudine, » et postérieurement sans tirer à coutume, furent une formule en usage soit dans les ordonnances émanées de la libre volonté des rois de France, soit de celles qui furent rendues sur les délibérations des états généraux.
27. Dans la charte accordée par le roi Jean, ce monarque dit expressément qu'il accorde cette charte par le conseil de l'archevêque de Cantorbéry, de sept évêques et du nonce du pape (Voyez les actes de Rymer).
28. C'est au règne du roi Jean que l'on rapporte la première charte des libertés de l'Angleterre, « magna charta » ; elle fut signée par le roi Jean, le 15 juin 1212, entre Vindsor et Staines : la liberté des élections fut assurée au clergé, ainsi que les appels à la cour de Rome ; les barons étendirent leurs privilèges féodaux ; la justice des schérifs, des comtes, ainsi que les immunités des villes, y trouvèrent une large consécration. Rymer rapporte la charte, vol. I, p. 201; la Chronique de Dunstad, vol. J, p. 73, et Mathieu Paris, sont curieux pour les événements.
29. C'est dans ces querelles que prirent naissance les factions des Guelfes et des Gibelins. Henri IV, de la maison de Souabe, était le chef naturel de la première de ces factions, qui avaient encore quelque force même à l'époque de l'invasion de Charles VIII en Italie. Consultez la 51e dissertation de Muratori, t. III, p. 145.
30. L'évêque d'Antioche ne put venir en personne au concile pour cause de maladie; il y envoyal'évêque d'Autdon; l'excuse de l'évêque d'Alexandrie fut que la cité était au pouvoir des musulmans (Raynald., Annales ecclesiast., ad ann, 1215).
31. On peut consulter, sur la tenue de ce concile, sous la date de 1215, la chronique d'Usperg, le moine Godefroy, Mathieu Paris, Albert de Stade, la chronique de Fosse-Neuve, et surtout la collection des conciles entre dans beaucoup de détails.
32. Innocent prononçait ces paroles contre Louis, fils de Philippe-Auguste, qu'il avait d'abord exhorté à faire la guerre au roi d'Angleterre, et qu'il voulut ensuite excommunier, parce que ce prince persistait à poursuivre une guerre commencée d'après les ordres et les conseils du Saint-Siège.
33. Raynaldi a rapporté les lettres d'Honoré III pendant les premières années de son pontificat ; elles ont été publiées dans le recueil des lettres du souverain pontife, liv. I. Les principales, par rapport à la croisade, sons celles qu'il adressa à l'archevêque de Palerme, aux rois de France et d'Angleterre, à l'empereur de Constantinople et aux villes libres d'Italie. 34. Comparez, sur ces événements, les lettres d'Honoré III et de Louis VIII, Recueil des Historiens de France, t. XVIII.
35. II existe une lettre du pape dans laquelle il félicite les habitants de Bologne de leur zèle pour la guerre sainte. De concert avec les habitants de la Frise, ils avaient armé trois cents navires et fait de nombreux préparatifs : ils y avaient été excités par des apparitions dans le ciel, qui sont rapportées Par Mathieu Paris, le moine Godefroy et Richard de Saint-Germain, analysées dans la Bibliothèque des Croisades.
36. Raynaldi expose avec beaucoup d'érudition et assez d'impartialité les ses qui excitèrent et arrêtèrent tour à tour l'enthousiasme des pèlerins (Voyez Annales écclesiast, ad, année 1217).
37. L'historien de Hongrie, Bonfinius, rapporte que Gertrude livra à la passion de son frère la femme de Banc, chancelier du royaume. Il ajoute que Banc tua la reine pour venger son outrage : cette assertion est contredite par tous les historiens. Le même auteur dit encore que la femme d'André fut assassinée pendant le voyage du roi de Hongrie dans la terre sainte : cette assertion est aussi fausse que la première. Gertrude périt assassinée le 18 septembre 1213 (Voyez Palma, Notilia rer. Hung., t. I).
38. On a dû voir plusieurs fois que la coutume du Saint-Siège était de prendre sous sa protection les royaumes des princes qui s'armaient pour le tombeau de Jésus-Christ. Dans cette croisade, Honoré mit aussi sous la protection du Saint-Siège le royaume de Norvège, dont le souverain avait envoyé des soldats contre les infidèles (Epistol. Eonor., p. 200, 201 et 206)
39. On peut lire, sur les moeurs et la religion des anciens Prussiens, la chronique de Pierre Durburg, prêtre de l'ordre teutonique. Cette chronique, dont le but est de raconter les conquêtes des chevaliers teutoniques, renferme plusieurs dissertations historiques qui nous ont paru d'un grand intérêt. Les plus curieuses sont : « Dissertalio de diis veterum Prussorum ; Dissertatio de sacerdotibus veterum Prussorum ; Dissertatio de cultu deorum, de nuptiis, de funeribus, de locis divino cultui dicatis, etc., etc. On peut consulter une dissertation latine, De moribus Tartarorum, Lithuanorum et Moschorum : cet ouvrage renferme des détails curieux sur le culte et les moeurs de la Lithuanie et de la Samogitie, qui avaient de la ressemblance avec le culte et les moeurs des Prussiens. M. Kotzbue, dans son Histoire des chevaliers teutoniques, a jeté beaucoup de lumière sur l'origine de la législation, sur les usages et la religion des anciens peuples de la Prusse.
40. Tacite, « De moribus German. » Les barbares s'étonnaient, ajoute le grand historien, du prix que notre luxe avait mis à une production de si peu d'utilité. [Pline, Hist. nat. XXVIII, 11, remarque ironiquement que la mode n'avait pu encore apprendre l'utilité de l'ambre. Néron envoya un chevalier romain pour acheter de l'ambre afin de le prodiguer aux dames romaines, suivant l'expression de Tacite.
41. Cette coutume n'a pas été sans exemple dans les temps modernes et Philosophiques.
42. En ceci, comme on le voit, le vasselage des Prussiens différait essentiellement du vasselage plus généreux et tout à fait libre des Germains (Voyez Tacite. De mor, German. 13-16).
43. Une lettre du pape Honoré à l'archevêque de Mayence dit qu'il y a en Prusse un peuple de barbares, chez qui on tue toutes les filles qui naissent, hors une seule de chaque mère ; que ces barbares prostituent leurs filles et leurs femmes, immolent les captifs à leurs dieux, trempent dans le sang de ces victimes leurs épées et leurs lances pour se porter bonheur dans les combats (Voyez Raynaldi, 1218).
44. Comparez ces traditions avec les chants d'Odin et des guerriers du Nord, recueillis dans l'Edda, ou mythologie Scandinave : il y a des analogies frappantes. Mallet, dans son Histoire du Danemark, a rendu populaires les traductions historiques des peuples du Nord.
45. Tous ces dieux, sous les dénominations différentes d'Odin, de Thor, de Frigga, etc., etc., se trouvent dans l'Edda des Scandinaves.
46. Comparez tous ces rites et toutes ces pompes religieuses avec les fêtes presque semblables des Danois et des Norvégiens (Torfeus, Histoire Norvège ; Wormius, Antiquité Danoises).
47. Voyez, sur ce pieux missionnaire, les Annales de Baronius, ad, année 1216. Dans le neuvième siècle, saint Anschaire avait parcouru, par l'ordre de Louis le Débonnaire, toutes les provinces païennes de la Saxe, de la Prusse, du Danemark et de la Norvège afin de les tirer de l'idolâtrie et de les éclairer sur le christianisme. Saint Anschaire remplit sa pieuse mission avec plus de zèle que de bonheur. La relation curieuse de son voyage existe encore sous ce titre : Vita S. Anscharii; elle a été rédigée par un de ses diacres et compagnons; on la trouve dans le recueil de Langebeck, t. I.
48. Voyez les exhortations du Saint-Père, à l'occasion de cette guerre, dans les Epîtres d'Honoré (Epistol. XLVII, XLVIII, XLIX, L, LI, LlV) et dans Baronius, ad. année 1220.
49. Gianone, Révolut. d'Italie, a longuement parlé de ces guerres de Frédéric contre les républiques d'Italie (Liv. XVI).
50. Le P. Maimbourg et la plupart des historiens font embarquer le roi de Hongrie à Venise : ils ne connaissaient pas la chronique de Thomas, diacre de Spalatro, qui donne les plus grands détails sur le passage d'André II, sur son voyage à la terre sainte et son retour dans ses états. Cette chronique renferme, il est vrai, beaucoup de choses hasardées sur la croisade et sur le royaume de Hongrie au retour d'André ; mais elle doit inspirer toute confiance pour ce qui se passait à Spalatro. Cette chronique a été publiée par Muratori. Bibliothèque des Croisades, t. II.
51. Richard de Saint-Germain et Mathieu Paris (Bibliothèque des Croisades).
52. Ce prince se nommait Cherf-Eddin-Malek-Moadham-îssa (Voyez les Extraits des auteurs arabes, Bibliothèque des Croisades).
53. On peut voir, sur cette campagne contre les Maures, le registre d'Honorius dans Raynaldi, ad année 1217, et surtout la lettre écrite au pape par Guillaume de Hollande, traduite dans la Bibliothèque des Croisades, t. I.
54. Le château des Pèlerins est bâti sur les bords de la mer, à trois lieues du Carmel, sud-ouest, et près du lieu appelé « Pierre Encise. » Ce château fut construit par les templiers, quelque temps après la troisième croisade ; on y trouva des sources abondantes, et des fondements d'un très-ancien édifice qui remontait vraisemblablement au temps des Juifs. C'est aujourd'hui la plus belle ruine du moyen âge dans cette contrée. Lorsqu'on arrive par la mer, on voit de loin ses tours et ses remparts, qui sont encore debout ; on ne voit l'état de ruine du château que lorsqu'on en approche. Nous l'avons visité en 1830 ; nous n'y avons trouvé que des chèvres et des pâtres (Voyez Correspondance d'Orient, t. IV).
55. II s'agit ici d'Olivier Scholastique ; cependant son récit le laisse à peine deviner, et montre partout le sentiment de l'humilité chrétienne (Voyez Bibliothèque des Croisades, t. II).
56. Olivier Scholastique, en racontant cette victoire subite, dit que les larmes des fidèles éteignirent le feu, « exstinxerunt ignem fidelium lacrymoe » ; il ajoute qu'un jeune homme de Liège monta le premier dans la tour ; qu'un jeune Frison, tenant un fléau à battre le blé, en frappait les assiégés à droite et à gauche, et, renversant celui qui portait l'étendard jaune du sultan, le lui enleva.
57. La Chronique des podestats de Reggio, Bibliothèque des Croisades, t. I.
58. Les auteurs musulmans font le même aveu. Makrizi dit que Malek-Adhel, en apprenant la prise de la tour de la chaîne, se frappa la poitrine, et qu'il désespéra du salut de l'Egypte (Auteurs arabes, Bibliothèque des Croisades).
59. C'est sous le nom de Seïf-Eddin, et par corruption Saphadin, que Malek-Adhel est connu dans nos histoires des croisades.
60. Au rapport d'un historien arabe, comme on avait à craindre quelque révolution, on crut devoir cacher la mort de Malek-Adhel, et il fut enterré secrètement dans le château de Damas. Les funérailles se firent avec une telle précipitation, que les officiers du sultan, manquant de linceul pour l'ensevelir, firent usage du bonnet et de la robe d'un homme de loi, et que, faute d'instrument pour creuser la fosse, ils dérobèrent la pioche d'un paysan (Voyez la Dissertation de M. Hamaker, p. 81).
61. On peut lire à ce sujet une dissertation latine de Bucler intitulée : « De Passagiis. » L'auteur est entré dans de curieux détails sur les temps, les lieux d'embarquement, et sur le prix des pâturages.
62. Nous n'avons pu savoir avec précision l'époque où le légat Pelage arriva devant Damiette. Il est pourtant certain qu'il n'était pas dans l'armée, chrétienne pendant que les croisés attaquaient la tour du Nil, et qu'il arriva peu de temps après la reddition de cette tour.
63. Le Mémorial de Reggio rapporte les prières que le légat faisait à la tête des bataillons chrétiens. La même chronique peint avec beaucoup de vérité les transports de dévotion que faisaient éclater les croisés sur le champ de bataille (Voyez l'extrait de cette chronique, Bibliothèque des Croisades, t. I).
64. « Califas papa ipsorum. » Le continuateur de Guillaume de Tyr appelle le calife l'apostoille des mécréants. Le même historien ajoute : « Après manda (le Soudan du Caire) au calife de Baudac, qui apostoille etoit des Sarrasins, et par Mahomet qu'il le secourût, et s'il ne le secorroit, il perdroit la terre ; car l'apostoille de Rome y envoyoit tant de gent, que ce n'estoit mie conte ne mesure, et qu'il fait preschier par payennisme ainsi comme faisoient par chrétienté, et envoyât au Soudan grant secors de gent par son preschement. »
65. Nous aurions pu citer ici les nombreux détails donnés sur ces combats par les auteurs du temps ; mais nous aimons mieux renvoyer à ce qui a déjà été dit dans notre Bibliothèque des Croisades. On fera bien de consulter surtout les auteurs arabes, beaucoup plus précis et plus circonstanciés que les Latins. M. Reinaud, dans l'Examen critique qu'il a fait de ces auteurs, nous semble avoir levé toutes les incertitudes qui régnaient sur ce sujet. Ici nous nous contenterons de dire que de part et d'autre on mit en usage tout ce que le courage et l'enthousiasme religieux peuvent enfanter. Le sultan, ne se sentant pas en état de défendre la rive orientale du Nil, fit construire un pont sur le fleuve pour fermer le passage. Le pont étant rompu, il embarrassa le lit du Nil par de grands bateaux coulés à fond. Ce fut alors que les croisés, creusant le lit d'un ancien canal qui aboutissait à la mer, évitèrent l'embouchure du fleuve et entrèrent avec leurs grands navires au milieu du Nil.
66. Maschtoub était ainsi appelé d'une blessure qui lui sillonnait le visage. La chronique d'Ibn-Férat ajoute que l'émir, fils du Sillonné, méprisait les choses futiles des rois, et qu'on rapportait de lui des choses extraordinaires touchant ses révoltes contre les souverains.
67. Nous renvoyons, pour les détails, aux auteurs arabes. Bernard le Trésorier est le seul des auteurs latins qui ait parlé de cette circonstance ; il en donne même une raison assez naturelle. Il rapporte que le sultan, ayant commencé à craindre pour Damiette, résolut d'y nommer un gouverneur, et qu'il fit choix d'Emad-Eddin. Mais l'émir, qui se souvenait de ce qui était arrivé sous le règne de Saladin à son père, lequel, après avoir défendu Ptolémaïs avec le plus grand courage, avait été laissé prisonnier entre les mains des chrétiens, craignit d'éprouver le même sort, et refusa de s'enfermer dans la place. Les auteurs arabes n'ont rien dit de ce fait.
68. Olivier Scholastique, et l'auteur de la chronique de « Reggio, » qui ne savaient rien de la conspiration de l'émir, ne peuvent s'empêcher de crier au miracle en annonçant la retraite inattendue de l'armée musulmane. Selon le premier ce fut un apostat qui en apprit la nouvelle aux chrétiens ; selon l'auteur italien, ce fut un personnage céleste. Le récit de la chronique de « Reggio » nous a paru ici très animé et très-poétique (Voyez la Bibliothèque des Croisades, aux extraits d'Olivier et de la chronique de « Reggio »).
69. Voyez, à ce sujet, les lamentations des auteurs arabes, t. IV de la Bibliothèque des Croisades.
70. Cette lettre nous a été conservée par Makrizi (Bibliothèque des Croisades, t. IV).
71. « Li Soudan, nous transcrivons le récit du vieux continuateur de Guillaume de Tyr, dist qu'il avoit archevesques et évesques de sa loi et sans eux ne pouvoit-il ouir ce qu'ils diroient. Les clercs (saint François et son compagnon) lui respondirent : Mandez les querre, et ils vinrent à lui en sa tente...Si leur conta ce que li clercs lui avoient dict. Ils respondirent : Sire, tu es épée de la loi... Nous te commandons, de part Mahomet, que je vous fasses la teste couper. A tant prirent congé, si s'en allèrent. Li soudan demora et li dicts clercs dont vint li soudan, si lors dist : Seignors, ils m'ont commandé, de part Mahomet et de part la loi, que je vous fasse les testes couper ; mais j'irai encontre le commandement, etc. » L'historien ajoute que le sultan leur fit donner des présents qu'ils refusèrent; qu'il leur fit servir à manger et les renvoya à l'ost des chrétiens.
72. Auteurs arabes, (Bibliothèque des Croisades, t, IV), et le Mémorial « Des Podestats de Reggio. »
73. Le côté par lequel les soldats musulmans pénétrèrent dans la ville était confié à la garde du duc de Nevers, lequel ot grand blasme et banni en fut hors de l'ost.
74. La prise de Damiette est racontée plus en détail par le Mémorial de Reggio que par Olivier. Le dernier fixe cette prise au 9 novembre ; le Mémorial au 5 du même mois (Bibliothèque des Croisades). Olivier porte le nombre des morts à quatre-vingt mille ; les auteurs arabes à vingt mille. Il est vrai que ceux-ci semblent ne parler que des musulmans qui périrent les armes à la main.
75. Le roi Jean avait des droits au royaume d'Arménie par sa fille. Quand il arriva à Acre, dit le continuateur de Guillaume de Tyr, « si li firent aucunes gents accroire que sa famé voloit empoisonner sa fille, dont il tenoit le royaume ; le roi fut mult dolent ; si bâtit sa fame de ses éperons, si que l'on dit quelle fut morte de cette bateure. » Ce trait prouve que Jean de Brienne était plus vif et plus emporté que sa conduite avec le légat ne semble le faire croire.
76. Il nous reste deux lettres qu'écrivit Honoré au légat Pelage, en lui envoyant les sommes dont nous venons de parler.
77. Nous sommes portés à croire que le roi de Brienne avait, pour rester à Damiette, d'autres raisons qu'il ne disait point et dont les chroniqueurs ne Parlent point. Il est probable qu'il manquait de l'argent nécessaire pour entretenir ses troupes et que le légat Pelage ne voulait point lui en donner. Quelques relations contemporaines nous disent que Jean de Brienne avait été obligé de s'éloigner de l'armée à cause des dettes qu'il avait contractées et qu'il ne pouvait payer.
78. Voici, dit Olivier, quel était l'ordre de notre marche. A notre droite, le fleuve couvert de nos vaisseaux; à notre gauche, l'infanterie rangée en bataillons serrés; les lanciers et les archers réunis; les bagages, le peuple, le clergé, au milieu de l'armée ; on défendait d'aller seul en avant, de rester en arrière, ou de rompre les rangs. Le légat fit de grandes largesses aux guerriers, et n'épargna ni peines ni trésors pour le succès de l'entreprise (Bibliothèque des Croisades, t. III).
79. Les auteurs arabes nous ont ici beaucoup aidés. On ne peut mieux se faire une idée de l'obscurité qui régnait dans cette partie des événements de la croisade, qu'en considérant les erreurs de personnes qui, telles que M. Hamaker, ont le plus étudié la matière. Au sujet des canaux dont il est ici question, M. Hamaker, au lieu de les faire couler à l'occident du Nil, les a placés à l'orient. Que l'on songe aux changements qui se sont opérés en Egypte depuis les croisades, aux côtes qui ont été englouties par les eaux de la mer, à celles qui se sont nouvellement formées par les alluvions du Nil, aux canaux qui se sont comblés, à ceux qui ont été de nouveau ouverts par la main des hommes ; que l'on songe surtout à l'imperfection de nos cartes géographiques, et l'on sera plus porté à apprécier l'utilité de ces auteurs arabes qu'on lisait si peu, et qui sont si exacts quand ils parlent de leur pays (Bibliothèque des Croisades, t. IV).
80. Imbert, maréchal du Temple, confident du légat, passa chez les musulmans avec tous ceux qu'il put entraîner dans sa désertion (Voyez Olivier Bibliothèque des Croisades, t. II).
81. La chronique d'Ibn-Férat donne quelques détails sur ce conseil des princes musulmans (Voyez les extraits des auteurs arabes). Les historiens occidentaux n'en parlent point. Il est fâcheux que Jacques de Vitry, qui fut envoyé au camp des musulmans pour proposer la capitulation, ait gardé le plus profond silence sur une circonstance aussi importante. Nous avons remarqué plusieurs fois que les historiens arabes lorsque les musulmans éprouvaient des revers, se contentent de dire : « Dieu est grand, que Dieu Maudisse les chrétiens. » On retrouve le même inconvénient dans les historiens occidentaux, qui se taisent presque toujours lorsque les chrétiens sont vaincus.
82. Ces détails se trouvent dans le récit des auteurs arabes.
83. La chronique de Tours décrit avec beaucoup de détails la confusion qui régnait alors dans Damiette. Les Italiens et les Allemands ne voulaient pas rendre la ville ; les Grecs, les Syriens, les Français, étaient d'un avis contraire.
84. On a vu dans le livre précédent que les chrétiens, en prenant Constantinople, crurent y trouver cette même croix enlevée par les musulmans à Tibériade. On a peine à suivre dans les chroniques du temps tout ce qui est dit sur la vraie croix : peut-être en existait-il plusieurs morceaux de divers côtés. C'est ce que disent certains chroniqueurs, et ce qui expliquerait la, variété des opinions à cet égard.
85. Ces particularités, et beaucoup d'autres que nous sommes obligé d'omettre ici, se trouvent dans le récit des auteurs arabes (Bibliothèque des Croisades, t. IV)
86. La plupart de ces questions se trouvent rapportées dans le chapitre de l'ouvrage du jésuite Gretzer, De cruce.
87 .Louis VIII mourut en 1226, peu d'années après l'expédition des chrétiens en Egypte.
88. Jean de Leyde, qui rapporte ce fait, dit que les petits vaisseaux portés en procession étaient terminés en scie, pour rappeler que la chaîne du Nil fût brisée par une scie attachée à un navire du comte de Hollande. M. Hamaker nous apprend, dans son mémoire sur le siège de Damiette, que les cloches dont nous parlons ici, ou d'autres qui les ont remplacées, sonnent tous les soirs, et que les navires avec une scie ornent encore aujourd'hui les voûtes du principal temple de Harlem. (Voyez pour plus de détails la Dissertation de M. Hamaker, p. 82 et suivantes).
89. Histoire du siège de Damiette, dans la collection de George Ekkard.
90. La ville de Thorn fut bâtie à la place d'un chêne consacré par les Prussiens.
91. On pourrait citer, parmi les Grecs, la guerre sacrée, entreprise pour les terres qui appartenaient au temple de Delphes; mais, en relisant l'histoire de cette guerre, il sera facile de voir que ce peuple ne se battait point pour un dogme ou pour une opinion religieuse, comme dans les guerres qui, chez les modernes, ont eu la religion pour motif ou pour prétexte.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem - 1250-1254

Tandis que Louis IX débarquait sur les côtes de la Palestine, la consternation était générale en Occident. Comme il arrive dans les guerres lointaines, la renommée avait d'abord publié les nouvelles les plus extraordinaires sur l'expédition des croisés ; déjà on croyait voir flotter les étendards des chrétiens sur les murs du Caire et d'Alexandrie. A ces nouvelles succédèrent bientôt d'autres bruits, annonçant de grands désastres. Les récits les plus merveilleux n'avaient trouvé en France que des esprits crédules : on refusa de croire à des revers, et les premiers qui en parlèrent furent livrés à la justice comme des ennemis de la religion et du royaume.
« Enfin, dit le chroniqueur Mathieu Paris, lorsque le nombre de ceux qui apportaient les tristes nouvelles fut si grand, lorsque les lettres furent si authentiques qu'il n'était plus possible de douter des désastres, toute la France fut plongée dans la douleur et la confusion. Les ecclésiastiques et les gens de guerre montraient une égale tristesse, et ne voulaient recevoir aucune consolation. Partout des pères et des mères déploraient la perte de leurs fils ; des pupilles et des orphelins, celle de leurs parents ; des frères, celle de leurs frères; des amis, celle de leurs amis. »
« Les femmes négligèrent leur parure, elles rejetèrent les guirlandes de fleurs ; on renonça au chant, les instruments de musique restèrent suspendus. Toute espèce de joie fut convertie en deuil et en lamentations. Ce qu'il y eut de pis, c'est qu'on accusa le Seigneur d'injustice et que l'excès de la douleur se manifesta par des blasphèmes. La foi de plusieurs chancela, Venise et plusieurs villes de l'Italie où habitent des demi-chrétiens, seraient tombées dans l'apostasie, si elles n'avaient été fortifiées par les consolations ; des évêques et des hommes religieux. Ceux-ci affirmaient, que les croisés morts en Orient régnaient dans le ciel comme des martyrs, et qu'ils ne voudraient pas pour l'or du monde entier être encore dans cette vallée de larmes. Ces discours consolèrent quelques esprits, mais non pas tous. »

Pour les Français, la plus cruelle des infortunes, celle qui rendait tant de malheurs irrévocables et dont personne ne pouvait se consoler, c'était la captivité du roi.
« On ne voit point dans le annales de l'histoire, dit Mathieu Paris, qu'un roi de France ait été pris ou vaincu, surtout par les infidèles, excepté celui-ci (Louis IX), qui, s'il eût pu du moins échapper seul à la défaite générale, aurait fourni aux chrétiens un motif de consolation et leur aurait épargné un sujet de honte. C'est pour cela que David, dans ses psaumes, prie Dieu de sauver la personne du roi (Domine salvum foc regem), car le salut du peuple dépend du salut du prince. »
Le chroniqueur anglais, qui nous parle de la captivité de Louis comme d'un opprobre pour le nom français et d'une honte pour toute l'église chrétienne, n'a pas compris que jamais roi sur son trône, jamais souverain au milieu des trophées de la victoire ne s'est montré aussi grand que notre saint roi dans les fers : les annales de la France n'offrent pas une plus belle page que celle de Louis IX prisonnier à Mansourah.

Mais ce qui est devenu pour la postérité, un magnifique sujet d'admiration, ne fut qu'un sujet d'affliction profonde pour les contemporains. Le père des fidèles adressa des lettres pleines de douleur à tous les princes, à tous les prélats de l'Occident. Il ordonnait au clergé de faire des prières publiques ; il exhortait les fidèles à prendre les armes. Innocent écrivit à Blanche pour la consoler, à Louis IX pour le soutenir dans ses adversités. En s'adressant au roi de France, il s'étonnait de voir dans un seul homme tant de malheurs et tant de vertus, et demandait à Dieu ce que sa justice avait pu trouver dans le plus chrétien des rois qui méritât d'être expié par d'aussi grands revers.
« Père de miséricorde, s'écriait le souverain pontife, montrez-nous ce mystère, pour ne pas laisser les fidèles dans le péril du scandale où les jetterait la rigueur de vos jugements !... »
« O région trompeuse de l'Orient ! »
Disait le pape dans une autre lettre ; «  ô Egypte, terre de ténèbres ! N'avais-tu promis dès le commencement un jour si lumineux que pour nous plonger dans l'obscurité et pour te plonger toi-même dans la nuit profonde où tu reste ensevelie ? » (1).

Nous avons vu tout à l'heure dans une peinture empruntée au chroniqueur Mathieu Paris, les cités d'au delà des monts tout émues des désastres de la croisade française en Egypte. Comme la plupart des villes d'Italie étaient opposées entre elles par les intérêts et même par les sentiments, quelques-unes restèrent indifférentes ou même se livrèrent à la joie, tandis que les cités rivales étaient plongées dans la désolation. Si on en croit Villani, la Ville de Florence, où dominaient les Gibelins, célébra par des fêtes les revers des croisés français. L'histoire peut à peine expliquer l'allégresse d'une cité chrétienne au milieu du deuil universel de l'église, et les fidèles durent être plus révoltés de l'expression de cette joie cruelle, que des blasphèmes échappés au désespoir.
L'Angleterre ne fut point insensible aux revers des croisés : elle donna des larmes au trépas héroïque de Salisbury et de ses compagnons tués à Mansourah. Les chevaliers et les barons anglais ne pouvaient pardonner à Henri III de les avoir retentis dans leurs foyers, tandis que leurs frères, leurs amis, les défenseurs de la croix, souffraient en Orient toutes sortes de calamités.
Lorsque la renommée eut annoncé au delà des Pyrénées les désastres de la croisade, tout le peuple espagnol se livra à la douleur ; le roi de Castille, en guerre avec les Sarrasins, ne vit plus que les malheurs des chrétiens en Orient et jura d'aller venger la cause du Christ sur les rives du Jourdain ou du Nil. Les chrétiens du Nord, armés contre les peuples païens des contrées voisines, l'Allemagne, troublée par la guerre civile qu'on appelait une guerre sainte, avaient à peine porté leurs regards sur l'expédition de Louis IX. Cependant l'empereur Frédéric déplora avec amertume les désastres des Français, et, dans ses lettres adressées à plusieurs princes de l'Europe, il parlait de la captivité du roi de France dans les termes les plus touchants ; toutefois il ne négligeait point cette occasion d'accuser Innocent, auquel il reprochait la ruine des chrétiens Frédéric se rendit en Sicile pour faire armer une flotte qui pût porter de prompts secours aux croisés. En attendant que ses vaisseaux fussent prêts à partir, il envoya en Orient une ambassade chargée de Solliciter auprès du sultan d'Egypte la délivrance du monarque français et de son armée. On dut sans doute applaudir à ces généreuses déterminations de l'empereur ; mais Dieu ne permît point que ce prince vécût assez longtemps pour que le roi de France et les croisés, auxquels il promettait des secours, pussent croire à la sincérité de son zèle et de ses promesses. Louis IX, arrivé à Ptolémaïs, ne conservait avec lui qu'un petit nombre de fidèles chevaliers ; plusieurs des seigneurs français compagnons de sa captivité, au lieu de le suivre en Palestine, étaient retournés en Occident. Parmi ceux qui avaient quitté les drapeaux de la croisade, on doit citer le duc de Bourgogne et le brave comte de Bretagne. Ce dernier, accablé de maladies et couvert de blessures mourut dans la traversée ; ses dépouilles mortelles, recueillies par ses chevaliers, furent transportées dans l'abbaye de Villeneuve, près de Nantes, où, plusieurs siècles après, on voyait encore son tombeau.

Les tristes débris de l'armée chrétienne durent émouvoir la charité des habitants de Ptolémaïs. Les chevaliers et les soldats étaient presque nus : le sénéchal de Champagne, pour paraître à la table du roi, fut réduit à se faire un vêtement avec les lambeaux d'une couverture. « Lorsque le roy, dit Joinville, m'envoya quérir pour manger avec luy, j'y allois avec le corset qu'on m'avoit faict dans la prison, des rongnures de la couverture : le roy, au contraire, estoit assez bien vestu ; il portoit les robbes que le soudan luy avoit faict bailler, et qui estaient de samys noir fourré de vair et de gris, et y avoit grand foison de noyaux tout d'or. » Une maladie épidémique, fruit d'une longue misère et de tous les genres de privations, se manifesta parmi les croisés, et porta ses ravages dans la ville. Joinville, qui était logé dans la maison d'un des curés de Ptolémaïs, nous rapporte qu'il voyait chaque jour vingt convois passer sous ses fenêtres ; chaque fois qu'il entendait ces funèbres paroles, « Libéra me Domine, il se mettait à pleurer, et s'adressait à Dieu en lui criant : mercy. »

Des troubles chez les musulmans entre fanatiques religieux

Cependant le roi de France s'occupait de délivrer les captifs qui restaient en Egypte. Ces captifs étaient au nombre de douze mille ; la plupart d'entre eux pouvaient reprendre les armés et servir sous les drapeaux de la croisade. Louis fit partir des ambassadeurs pour payer les quatre cent mille besants qu'il devait encore aux musulmans, et pour presser l'exécution des derniers traités. Ces ambassadeurs trouvèrent l'Egypte remplie de troubles : les émirs, partagés en plusieurs factions, se disputaient la puissance ; le fanatisme animait leurs divisions ; ils s'accusaient réciproquement d'avoir favorisé ou épargné les chrétiens. Au milieu de ces débats, plusieurs captifs avaient été massacrés ou livrés aux flammes ; quelques-uns, dans les tourments, avaient renié leur foi. Les envoyés de Louis IX furent à peine écoutés ; on leur répondit que le roi de France devait s'estimer heureux d'avoir recouvré sa liberté et que les mameluks iraient bientôt l'assiéger dans Ptolémaïs. Enfin les ambassadeurs chrétiens furent obligés de quitter l'Egypte sans avoir rien obtenu, et ne ramenèrent en Palestine que quatre cents prisonniers, la plupart vieux et infirmes, dont plusieurs avaient eux-mêmes payé leur rançon (2).
A leur retour, Louis IX fut plongé dans une profonde tristesse : il venait de recevoir une lettre de la reine Blanche, qui l'exhortait à quitter l'Orient. Il eut alors la pensée de retourner en France ; mais comment se résoudre à laisser douze mille chrétiens dans la servitude, à laisser la terre sainte menacée d'une invasion ?
Les trois ordres militaires les barons et les seigneurs de la Palestine, conjuraient Louis de ne pas les abandonner, répétant avec l'accent du désespoir que, s'ils étaient privés de son appui, les chrétiens de la Syrie n'auraient plus d'autre ressource que de le suivre en Occident.

Louis IX sur le point de retourner en France

Louis fut touché de leurs prières ; mais, avant de prendre une résolution, il voulut consulter ses deux frères et les principaux seigneurs qui étaient restés auprès de lui. Il leur exposa les raisons qu'il avait de retourner en France, et celles qui pouvaient le retenir en Palestine : d'une part, son royaume menacé par le roi d'Angleterre, l'impossibilité où il était alors de rien entreprendre contre les infidèles, devaient le déterminer à quitter l'Orient ; de l'autre côté, l'infidélité des émirs, qui manquaient aux premières conditions des traités, les périls où se trouvait exposée la terre sainte par son départ, l'espoir enfin de recevoir quelques secours et d'en profiter pour briser les fers des prisonniers chrétiens * pour délivrer Jérusalem, lui imposaient en quelque sorte l'obligation de différer son retour.
Après avoir exposé ainsi l'état des choses, sans rien dire qui pût faire connaître son opinion, il invita les chevaliers et les barons à réfléchir sur le parti qu'on avait à prendre. Le dimanche suivant, il les convoqua de nouveau, et leur demanda leur avis. Le premier qui parla fut Guy de Malvoisin, dont les croisés admiraient la bravoure dans les combats et la sagesse dans les conseils.
« Sire, dit-il en s'adressant à Louis IX, lorsque je considère l'honneur de votre personne et la gloire de votre règne, je ne crois point que vous puissiez rester dans ce pays. Rappelez-vous cette armée florissante qui partit des ports de l'île de Chypre et voyez ce qui vous reste de guerriers ! »
On comptait alors dans l'armée chrétienne deux mille huit cents chevaliers avec bannières ; aujourd'hui, cent chevaliers composent toutes vos forces ; la plupart sont malades ; ils n'ont ni armes ni chevaux, aucun moyen de s'en procurer ; ils ne peuvent plus servir avec honneur et avec avantage. Vous ne possédez pas une ville de guerre en Orient ; celle où vous êtes appartient à plusieurs nations différentes ; en restant ici, vous n'inspirerez aucune crainte aux infidèles, et vous laisserez croître l'audace de vos ennemis en Europe ; vous vous exposerez à perdre à la fois le royaume de France, où votre absence peut enhardir des voisins ambitieux, et le royaume de Jésus-Christ, où votre présence attirera les coups des musulmans. Nous sommes tous persuadés qu'il faut punir l'orgueil des Sarrasins ; mais ce n'est point sur une terre lointaine qu'on peut achever les préparatifs d'une guerre décisive et glorieuse. Ainsi donc nous vous conseillions de retourner en Occident, où vous veillerez à la sûreté de vos états où vous obtiendrez au milieu de la paix, qui sera votre ouvrage les secours nécessaires pour venger un jour nos défaites et réparer les revers que nous venons d'éprouve » (Joinville).
Le duc d'Anjou, le duc de Poitiers et la plupart des seigneurs français qui parlèrent après Guy de Malvoisin, exprimèrent la même opinion. Lorsqu'on en vint au comte de Joppé, il refusa de parler, en disant qu'il possédait plusieurs châteaux dans la Palestine et qu'on pourrait l'accuser de défendre ses intérêts personnels. Le roi l'ayant invité à donner son avis comme tous les autres, il se contenta de dire que la gloire des armes chrétiennes et le salut de la terre de Jésus-Christ exigeaient que les croisés ne retournassent point en Europe. Lorsque le tour de Joinville arriva, le bon sénéchal se rappela le conseil que lui avait donné le seigneur de Bollaincourt, son cousin, à son départ pour la croisade :
« Vous allez oultre mer (c'est ainsi que s'était exprimé le seigneur de Bollaincourt), mais prenez garde au revenir ; nul chevalier ni pauvre, ni riche, ne peult retourner sans estre honni, s'il laisse entre les mains des Sarrazins le menu peuple en quelle compagnie il est Allé. »
Joinville tout plein du souvenir de ces paroles, exposa qu'on ne pouvait abandonner sans honte la foule des prisonniers chrétiens. Ces malheureux captifs, ajoutait-il, sont au service du roi comme au service de Dieu, « et jamais ils ne s'en iront si le roi s'en va. » Il n'était aucun des chevaliers et des barons qui n'eût des parents ou des amis parmi les prisonniers. Aussi plusieurs ne purent retenir leurs larmes en écoutant Joinville ; mais cette vive impression ne suffisait point pour étouffer dans leurs coeurs l'extrême désir de revoir la patrie. En vain le sénéchal ajouta que le roi avait encore une partie de son trésor ; qu'il pouvait lever des troupes en Morée et dans d'autres pays ; qu'avec les secours qui viendraient d'Europe on serait bientôt en état de recommencer la guerre : ces raisons et plusieurs autres ne pouvaient convaincre la plupart des seigneurs, qui ne regardaient plus la croisade que comme un long exil.
Le sire de Chastenai et Guillaume de Beaumont, maréchal de France, furent les seuls qui partagèrent l'opinion de Joinville.
« Que répondrons-nous, disaient-ils, à ceux qui, à notre retour, nous demanderont ce que nous avons fait de l'héritage et des soldats de Jésus Christ ?
écoutez les malheureux habitants de la Palestine : ils nous accusent de leur avoir apporté la guerre, et nous reprochent déjà de préparer leur ruine par nôtre départ. Si nous ne recevons point de secours, nous serons toujours à temps de partir, mais pourquoi hâter les jours du désespoir ?
Les croisés il est vrai, ne sont point en grand nombre, mais a-t-on oublié que leur chef, dans les fers, se fit respecter des Sarrasins ?
La renommée d'ailleurs vient de nous apprendre que la discorde est parmi nos ennemis et que le sultan de Damas a déclaré la guerre aux mameluks d'Egypte. »
Les deux chevaliers parlaient au milieu des murmures ; plus les motifs qu'ils alléguaient paraissaient raisonnables, plus ils étaient écoutés avec impatience. Le seigneur de Beaumont allait continuer, mais il fut vivement interrompu par Guillaume de Beaumont, son oncle, qui lui adressa les reproches les plus amers ; en vain le roi voulait que chacun eût la liberté d'exprimer son avis ; l'autorité de la famille l'emporta sur l'autorité du prince ; le sévère vieillard continua d'élever la voix, et contraignit son neveu au silence.

Lorsqu'il eut recueilli les avis de l'assemblée, le roi renvoya les barons et les convoqua de nouveau pour le dimanche suivant. Au sortir du conseil, Joinville se trouva en butte aux railleries et aux outrages des chevaliers, pour avoir ouvert un avis contraire à l'opinion générale. Pour comble de chagrin, il craignait d'avoir encouru la disgrâce du roi ; dans son désespoir, il formait le projet de se retirer auprès du prince d'Antioche, son parent. Comme il roulait dans son esprit les plus tristes pensées, le monarque le prit à part, et, lui ouvrant son coeur, lui déclara que son dessein était, de rester encore quelque temps en Palestine : alors Joinville oublia les injures des barons et des chevaliers ; il était si joyeux de ce que le roi lui avait dit, que nul mal ne le grevait plus. Le dimanche arrivé, les barons se rassemblèrent pour la troisième fois. Le roi de France invoqua les lumières du Saint-Esprit par un signe de croix, et prononça ce discours :
« Seigneurs, je remercie également ceux qui m'ont conseillé de rester en Asie et ceux qui m'ont conseillé de retourner en Occident. Les uns et les autres, je n'en doute point, n'ont eu vue que l'intérêt de mon royaume et la gloire de Jésus-Christ. Après avoir réfléchi longtemps, j'ai pensé que je peux, sans dommage et sans péril pour mes états, prolonger encore mon séjour dans ce pays. La reine ma mère a défendu l'honneur de ma couronne dans des jours malheureux ; elle montrera aujourd'hui la même fermeté et trouvera moins d'obstacles. Non, mon royaume ne souffrira point de mon absence ; mais, si je quitte cette terre pour laquelle l'Europe a fait tant de sacrifices, qui la défendra contre ses ennemis, qui osera y rester après moi ? « 
« Voudrait-on qu'étant venu ici pour y défendre le royaume de Jérusalem, je m'entendisse un jour reprocher sa ruine ? « 
« Je demeure donc pour sauver ce qui nous reste, pour délivrer nos prisonniers, et profiter, s'il se peut, de la discorde des Sarrasins. Je ne veux d'ailleurs contraindre personne : ceux qui veulent quitter l'Orient sont libres de partir ; quant à ceux qui resteront sous les drapeaux de la croisade, je déclare que rien ne leur manquera et que je partagerai toujours avec eux la bonne et la mauvaise fortune » (Joinville).

Après ces paroles, dit Joinville, plusieurs y en eut d'esbahis, et commencèrent à plorer à chaudes larmes. Dès lors, les ducs d'Anjou et de Poitiers, avec un grand nombre de seigneurs, firent les préparatifs de leur départ. Le roi les chargea d'emporter une lettre adressée au clergé, à la noblesse et au peuple de son royaume. Dans cette lettre, Louis racontait, avec une noble simplicité, les victoires des chevaliers chrétiens, leurs défaites, leur captivité, et conjurait ses sujets de toutes les classes de prendre les armes pour secourir la terre sainte (3).
Quand les deux frères du roi furent partis, on s'occupa de lever des soldats et de mettre la Palestine en état de défense. Ce qui favorisait surtout les croisés et donnait quelque sécurité aux colonies chrétiennes, c'était la division qui régnait alors parmi les musulmans. Après le meurtre d'Almoadam, les musulmans de Syrie avaient refusé de reconnaître l'autorité des mameluks. La principauté et la ville de Damas venaient d'être livrées à Nasser, sultan d'Alep, qui se disposait à marcher contre le Caire à la tête d'une armée ; la plus vive agitation régnait parmi les mameluks d'Egypte, en qui le remords semblait être venu avec la crainte. La sultane Chegger-Eddour avait été forcée de descendre du trône et de céder l'autorité suprême au Turcoman Ezz-Eddin, dont elle était devenue l'épouse. Ce changement apaisa un moment les esprits ; mais, dans l'état des choses, une révolution en appelait sans cesse une autre. La milice turbulente et inquiète qui avait renversée l'empire des Ayyoubides ne pouvait supporter ni ce qui était ancien ni ce qui était nouveau. Pour prévenir les séditions, les chefs montrèrent d'abord à la multitude un enfant de cette famille qu'ils avaient proscrit, et le décorèrent du vain titre de sultan ; ils déclarèrent ensuite que l'Egypte appartenait au calife de Bagdad et qu'ils la gouvernaient en son nom (4).

Le sultan d'Alep et de Damas offre une alliance à Louis IX

Ce fut alors que le sultan d'Alep et de Damas envoya à Louis IX des ambassadeurs, afin d'inviter le monarque français à se joindre à lui pour châtier l'orgueil et la révolte de la milice du Caire. Il promettait aux chrétiens de partager avec eux les dépouilles des vaincus et de leur rendre le royaume de Jérusalem. Ces brillantes promesses devaient séduire le roi de France et méritaient du moins toute son attention. Les émirs d'Egypte sollicitaient également l'alliance des chrétiens, et proposaient des conditions avantageuses. Louis IX pouvait choisir, et de puissants motifs devaient le faire pencher vers le sultan de Damas : il s'agissait de traiter, d'un côté, avec des émirs dont la volonté était incertaine, la fortune passagère, l'autorité toujours menacée et chancelante ; de l'autre, avec un prince tout-puissant et dont le pouvoir mieux affermi offrait une garantie plus sûre à ses alliés. Un autre motif, qui ne pouvait être une chose indifférente aux yeux d'un vertueux monarque, c'est que toute la politique des mameluks n'avait pour but que de leur assurer l'impunité d'un grand crime, et que le souverain de Damas s'armait pour venger la cause des princes. Toutes ces considérations furent sans doute présentées dans le conseil de Louis IX, et durent laisser le monarque indécis sur le parti qu'il avait à prendre. Cependant il n'oubliait point qu'il avait signé un traité avec les émirs et que rien ne pouvait le dégager de son serment ; il n'oubliait point surtout que les mameluks tenaient encore dans leurs mains le sort de douze mille prisonniers chrétiens, et qu'en rompant avec eux, il renonçait à l'espoir de délivrer les malheureux compagnons de sa captivité. Louis répondit aux ambassadeurs syriens, qu'il joindrait volontiers ses armes à celles du sultan de Damas, si les mameluks n'exécutaient point les traités. En même temps, il envoya au Caire Jean de Valenciennes, chargé d'offrir aux émirs la paix ou la guerre. Ceux-ci promirent de remplir enfin toutes les conditions du traité, si Louis IX consentait à devenir leur allié et leur auxiliaire : plus de deux cents chevaliers furent aussitôt remis en liberté.

Année [1251 octobre] Libération de plus de 200 chevaliers par les Mameloukes

Ces malheureuses victimes de la croisade arrivèrent à Ptolémaïs vers le mois d'octobre (1251). Le peuple accourut en foule pour les voir débarquer : tous portaient encore les marques de leur captivité ; le souvenir de leurs maux passés, leur misère présente, arrachaient à tous les spectateurs des larmes de compassion. Au milieu de ces prisonniers dont Louis venait de briser les chaînes, on portait en triomphe dans un cercueil les ossements de Gauthier de Brienne, tombé aux mains des infidèles à la bataille de Gaza et massacré au Caire par une multitude en furie. Le clergé accompagna à l'église des hospitaliers les restes du héros chrétien ; les compagnons d'armes de Gauthier rappelaient ses exploits et la mort glorieuse qu'il avait subie pour la cause de Jésus-Christ. La religion déploya toutes ses pompes, et célébra dans ses cantiques la gloire d'un martyr et le dévouement qu'elle seule semblait avoir inspiré. La charité des fidèles accueillit et consola la misère des captifs, et Louis prit à son service tous ceux que leur âge ou leurs infirmités ne renflaient point incapables de porter les armes (Joinville).
Le roi apprit avec peine que beaucoup de prisonniers chrétiens restaient encore en Egypte. Comme les ambassadeurs égyptiens arrivèrent alors à Ptolémaïs, Louis IX leur déclara qu'ils ne devaient point compter sur l'alliance qu'ils sollicitaient, si les émirs ne se hâtaient de rendre tous les captifs, tous les enfants des chrétiens élevés dans la foi musulmane, les os du comte de Brienne, et même les têtes des croisés qu'on avait exposées sur les murailles du Caire.

Ainsi la position des chrétiens s'améliorait chaque jour au milieu des divisions de leurs ennemis. Le roi de France dictait des conditions aux émirs, et, s'il avait eu quelques troupes, il aurait pu réparer les revers qu'il venait d'essuyer en Egypte ; mais l'Orient ne lui fournissait qu'un petit nombre de soldats, et l'Occident ne se disposait point à lui envoyer des secours.

En effet, en octobre 1250, al-Malik al-Nâsir Yûsuf partit d'Alep, et les troupes ayyûbides arrivèrent devant Gaza, mais échouèrent à s'en emparer. Six mois plus tard, en février 1251, elles marchèrent en direction de l'Egypte, et le sud palestinien fut à nouveau le théâtre de combats. Les Ayyûbides dépassèrent Gaza, Daron, traversèrent le désert et parvinrent à Kirâ'a près de Abbâsa. Au cours de la bataille décisive, qui se donna au lieu-dit Samût, les officiers ayyûbides trahirent soudain al-Malik al-Nâsir, et l'armée se replia rapidement vers le nord. Le chef des mameluks d'Egypte, Fâras al-Dîn Aqtai, s'empara alors de Gaza et du sud palestinien jusqu'à Naplouse. Mais une contre-offensive des Damascènes repoussa à son tour les mameluks au sud, au-delà de Gaza, vers Tell al-'Ajûl. Les forces en présence étaient égales, il n'y eut pas de décision.

Mort de l'empereur Frédéric II et du roi de Castille

Le roi de Castille, qui avait pris la croix y mourut au moment où il se disposait à partir, et son successeur dirigea toutes ses forces contre les Sarrasins d'Afrique. Frédéric II, que nous avons vu naguère occupé de secourir Louis IX, mourut alors dans le royaume de Naples : ce prince ordonna par son testament qu'on rendrait à l'église tout ce qui appartenait à l'église, et légua cent mille onces d'or pour le secours de la terre sainte. La mort et les dernières volontés de l'empereur semblaient donner l'espoir que les royaumes chrétiens ne seraient plus détournés de la croisade d'outre-mer par la formidable guerre élevée entre le sacerdoce et l'Empire. Mais le souverain pontife était persuadé que le ciel favorisait ses entreprises et que les jugements de Dieu ne devaient point épargner la race de Frédéric. Il célébra la mort de l'empereur comme un triomphe de la religion et de l'humanité :
« Que les cieux se réjouissent, écrivait-il aux peuples de la Pouilles et de la Sicile ; que la terre soit dans l'allégresse; car le Seigneur, dans sa miséricorde ineffable, a ôté du milieu de vous celui qui pendant si longtemps vous a tenus dans l'affliction. Sa mort est comme un vent qui nous apporte une douce rosée : aussi, mes chers fils en Jésus-Christ, entonnez de joyeux cantiques, et préparez-vous aux prospérités de tout genre qui vont se réunir sur vous (5).
Le pontife exhortait ces peuples à repousser de leur sein et de leur territoire une famille réprouvée de Dieu, et représentait la domination du Saint-Siège comme leur seul refuge contre la tyrannie des mauvais princes.

Toutes les foudres, si longtemps suspendues sur la tête de Frédéric, éclatèrent contre son fils Henri, héritier du royaume de Naples, et son autre fils Monfred, prince de Tarente. Les peuples de la Sicile et de la Pouilles se trouvaient tour à tour poursuivis par les malédictions du pape, qui, s'étendaient sur toutes les cités rebelles à l'église, ou désolés par les armées des princes de Souabe, qui ravageaient les pays soumis au pape. Dans le même temps on prêchait en Allemagne, dans le Brabant, dans plusieurs provinces de France, une croisade contre Conrad, que Frédéric avait désigné pour son successeur à l'Empire ; comme si la cour de Rome eût voulu intéresser toutes les familles à cette funeste guerre, les indulgences de la croix étaient promises au père et à la mère de chaque croisé. Le pape avait écrit aux peuples de Souabe pour les détourner de l'obéissance à une famille maudite ; il avait chargé en même temps Jacques Pantaléon, archidiacre de Liège, et Thierry, maître des chevaliers de Prusse, d'aller trouver les princes, les ducs, les comtes, pour les ramener à l'autorité de l'église. Outre l'indulgence accordée au père et à la mère de chaque croisé, on en accordait une de quarante jours à tous ceux qui assistaient aux sermons des prédicateurs de la croisade (6). Dans toutes les provinces de l'empire germanique, les barons, les princes, les magistrats, le peuple, s'armaient les uns pour Conrad, les autres pour le comte de Hollande, que le pape avait fait élire roi des Romains. Les ministres de Jésus-Christ n'avaient plus la mission de prêcher la concorde, et telle était la fureur des partis, qu'on vit alors un archevêque de Mayence, Christien, dépossédé de son siège, pour avoir donné à son troupeau l'exemple de la douceur et de la paix évangélique. On avait accusé ce prélat auprès du pape d'être entièrement inutile à l'église, et d'aller à regret aux expéditions militaires, quand le prince l'y appelait. L'archevêque motivait ses répugnances sur les incendies et les ravages qui accompagnaient ces expéditions : de telles violences lui avaient paru peu conformes au caractère d'un pasteur de l'église. Comme on l'exhortait à suivre l'exemple de ses prédécesseurs, Christien répondit : Il est écrit dans l'Evangile : « Mets ton épée dans le fourreau. » Mais ces pacifiques maximes n'étaient plus comprises (7).

La France n'était pas moins agitée, mais pour d'autres motifs. Au retour des ducs d'Anjou et de Poitiers, on lut dans les églises la lettre que Louis avait adressée à ses sujets. Cette lettre renouvela toutes les douleurs qui avaient éclaté lorsque la renommée annonça la captivité du roi et de son armée ; les exhortations que Louis adressait aux Français pour obtenir des secours, et les nouvelles qui arrivaient chaque jour d'Orient, émurent vivement tous les coeurs ; comme le peuple ne sait se modérer ni dans sa douleur ni dans sa joie, un esprit de sédition mêlé à l'enthousiasme de la croisade agita les cités, parcourut les provinces, et mit un moment le royaume en péril.

Cependant on prêchait la croisade d'outre-mer dans la plupart des contrées de l'Europe. De nouvelles indulgences furent ajoutées à celles qui avaient été jusqu'alors accordées aux soldats de la croix ; l'évêque d'Avignon reçut le pouvoir d'absoudre ceux qui avaient frappé les clercs, brûlé les églises ; le même évêque eut la faculté de convertir en voeu pour la croisade tous les autres voeux, excepté celui de religion ; de semblables pouvoirs furent donnés au prieur des dominicains de Paris. L'impunité et les privilèges de la croisade accordés ainsi aux grands coupables n'étaient pas propres à ranimer le zèle et l'émulation des barons et des chevaliers.
Le pape écrivit en même temps au roi d'Angleterre, pour l'exhorter à partir pour l'Orient. Henri III fit convoquer les habitants de Londres dans l'abbaye de Westminster, où plusieurs prélats prêchèrent la croisade. Les chroniques rapportent que peu de personnes se laissèrent persuader par les prédications des évêques, « à cause des extorsions et des mensonges de la cour romaine » (Mathieu Paris). Henri III, mécontent de cette indifférence des bourgeois de Londres, les appelait des « mercenaires. » Le roi prit la croix, et, lorsqu'il prononça son serment, il porta la main sur sa poitrine à la manière des prêtres, ce qui ne persuada point, dit Mathieu Paris, ceux qui se ressouvenaient du passé. Comme le pape lui avait accordé un décime sur le clergé et sur le peuple, pendant trois ans, on crut que le monarque anglais n'avait pris la croix que pour avoir un prétexte de lever cet impôt, qui devait s'élever à cinq ou six cent mille livres tournois. D'après le témoignage de l'histoire contemporaine, on pourrait donner à sa détermination un motif plus honorable : l'espoir de recouvrer la Normandie et quelques autres provinces que l'Angleterre avait perdues sur le continent. Mathieu Paris nous apprend que Louis IX, en sortant de sa captivité, s'était adressé au roi d'Angleterre pour en obtenir des secours (8), et que, pour prix des services rendus à la cause de Jésus-Christ, il promettait de remettre entre les mains d'Henri III les pays rentrés sous la domination française. La reine Blanche elle-même paraissait avoir consenti à cette proposition ; mais les grands du royaume, ayant été convoqués, s'étonnèrent qu'un roi de France (9) eût conçu un semblable projet sans avoir consulté ses barons ; en présence de la reine, qui resta seule de son avis, tous déclarèrent que ni les grands ni le peuple ne consentiraient jamais à des concessions déshonorantes pour la couronne, et que le roi d'Angleterre ne rentrerait jamais en Normandie qu'en passant à travers mille épées et mille lances ensanglantées (Mathieu Paris). Après cette déclaration menaçante, Henri III jugea qu'il ne devait pas pousser les choses plus loin, et ne fit plus rien ni pour recouvrer les provinces qu'il réclamait, ni pour délivrer l'héritage de Jésus-Christ. Mathieu Paris, qui nous a longuement parlé de cette violente opposition des barons, leur prête un langage dont la rudesse est vraisemblablement exagérée. Il est permis de croire que le séjour de Louis IX en Orient après sa défaite avait mécontenté les grands du royaume, et qu'un moment ils oublièrent le respect dû au malheur ; mais certainement la fierté patriotique, l'esprit d'indépendance de la noblesse française, ne se mêlèrent point, en cette occasion, aux sentiments du méprit et de la haine.

Dans la même assemblée, les barons et les seigneurs français eurent une nouvelle occasion de manifester leur patriotisme, ombrageux et ardent. Cette noble réunion s'indigna qu'on prêchât dans le royaume une croisade contre les fils de Frédéric, et qu'on levât dans les provinces des troupes et de l'argent qui ne devaient point être employés à secourir le roi de France. La reine Blanche partagea l'indignation des grands et des seigneurs : des mesures promptes et sévères furent prisés ; on imposa silence aux prédicateurs ; on exila, on dépouilla de leurs biens tous ceux qui s'étaient enrôlés sous les drapeaux d'une guerre prêchée contre des chrétiens.

L'histoire doit applaudir aux sentiments généreux que faisait éclater la noblesse française ; on s'étonne néanmoins de la voir en cette circonstance déplorer avec amertume les malheurs du royaume et s'occuper à peine des moyens de secourir le monarque qui implorait son appui. Il ne manquait point alors de ces hommes chagrins et présomptueux comme on en trouve toujours dans les temps d'adversité, qui croient avoir assez fait pour une cause malheureuse en rappelant les avis qu'ils ont donnés et qu'on n'a point suivis, moins empressés ainsi de montrer leur zèle que leur prévoyance. Nous ajouterons que la plupart des seigneurs blâmaient ouvertement la résolution que Louis IX avait prise de rester dans la Palestine ; ceux mêmes qui montraient le plus d'attachement pour le roi, devaient craindre, en lui expédiant des secours, de prolonger son absence. Quoi qu'il en soit, on ne prit alors aucune mesure efficace pour envoyer au monarque, éloigné de ses états, l'argent et les soldats qu'il demandait. Malgré les prières réitérées du roi, la France, qui avait donné tant de larmes à sa captivité en Egypte, ne put se résoudre à prendre les armes pour seconder ses nouveaux efforts dans la terre sainte, et se contenta de former des voeux ardents pour son retour.

Cependant la reine Blanche ne pouvait rester insensible aux prières de son fils. Pour faire parvenir des secours à Louis IX, des récompenses furent promises à tous ceux qui partiraient pour l'Orient ; on enleva jusqu'aux ornements des églises : une chronique du temps rapporte qu'on fit fondre une botte d'argent où était renfermé le coeur du roi Richard Coeur-de-Lion (10) et qui était déposée dans la cathédrale de Rouen. Mais tous les soins de la tendresse maternelle ne purent servir efficacement le roi de France dans sa détresse : un vaisseau chargé d'argent qu'on fit partir pour la Palestine, périt en abordant sur les côtes de Syrie ; un petit nombre de ceux qui avaient pris la croix en Occident se décidèrent à traverser la mer ; le jeune comte d'Eu, et Raymond, vicomte de Turenne, que la régente avait condamnés à partir pour la Palestine, furent presque les seuls Français qui allèrent alors en Orient. La plupart des chevaliers et des barons qui étaient restés en Palestine avec le roi, dépouillés de tout, ruinés de fond en comble, mettaient leurs services à si haut prix, et, selon l'expression des commissaires de Louis IX, « se faisoient si chiers » que le trésor du monarque n'aurait point suffi pour les enrôler. On fit des levées en Grèce, en Chypre, et dans les villes chrétiennes de la Syrie, mais ces levées n'amenèrent sous les drapeaux de la croisade que des aventuriers peu propres à partager les travaux et les dangers d'une grande entreprise.

Parmi les guerriers que l'amour des périls et des aventures lointaines conduisit alors dans la terre sainte, l'histoire remarque Alemar de Selingan. Ce chevalier était parti d'un pays d'Occident où l'été, disait-il, n'avait presque point de nuits. Selingan et ses compagnons cherchaient partout l'occasion de signaler leur adresse et leur audace romanesques. En attendant l'heureux moment de combattre les musulmans, ils faisaient la guerre aux lions, qu'ils poursuivaient à cheval dans les déserts, qu'ils tuaient à coups de flèches, ce qui était un grand sujet de surprise et d'admiration pour les guerriers français (11).
On vit aussi arriver, dit Joinville, « un autre chevalier moult noble, qui se disait entre ceulx de Toucy. » Le chevalier de Toucy avait été régent de l'empire latin de Constantinople en l'absence de Baudouin, et se glorifiait d'appartenir à la famille des rois de France. Il abandonnait avec neuf autres chevaliers un empire qui tombait en ruine, pour défendre les tristes débris du royaume de Jérusalem. Toucy racontait les malheurs de Baudouin et les circonstances déplorables qui avaient forcé un empereur chrétien de s'allier au chef des Comans. Suivant la coutume des barbares, le prince des Comans et l'empereur de Constantinople s'étaient fait tirer du sang, et, le mêlant dans une coupe, en avaient bu l'un et l'autre en signe d'alliance et de fraternité. Les chevaliers qui accompagnaient le seigneur de Toucy avaient emprunté cet usage aux barbares : les guerriers français en furent d'abord révoltés ; mais bientôt, entraînés par l'attrait de la nouveauté, ils mêlèrent eux-mêmes leur sang à celui de leurs nouveaux compagnons, et, l'arrosant de flots de vin, les uns et les autres s'enivrèrent ensemble en disant qu'ils étaient frères (12).
Les moeurs et les usages des peuples de l'Orient frappaient vivement l'attention des croisés. Quand les missionnaires que Louis IX avait envoyés en Tartarie revinrent à Ptolémaïs, les guerriers français ne se lassaient point de les interroger et de les entendre. André de Longjumeau, à la tête de la mission, était parti d'Antioche, et, faisant dix lieues par jour, il avait marché pendant une année avant d'arriver au lieu qu'habitait le grand kan des Tartares. Les missionnaires traversèrent des déserts où ils aperçurent d'énormes amas d'ossements humains, tristes monuments des victoires d'un peuple barbare ; ils racontaient des choses merveilleuses sur la cour du monarque des Mogols, sur les moeurs et les usages des pays qu'ils avaient parcourus, sur les conquêtes et la législation de Gengis kan, sur les prodiges qui avaient préparé la puissance et la grandeur du conquérant de l'Asie. Parmi leurs récits extraordinaires et remplis de circonstances fabuleuses, les croisés remarquaient avec joie que la religion du Christ étendait son empire chez les peuples les plus éloignés : les missionnaires attestaient avoir vu dans une seule horde de Tartares plus de huit cents chapelles où l'on célébrait les louanges du vrai Dieu. Louis IX espérait que les Mogols deviendraient un jour les auxiliaires des chrétiens contre les infidèles : cette espérance le détermina à envoyer de nouveaux missionnaires dans la Tartarie (13).

Une ambassade du Vieux de la Montagne auprès de Saint-Louis

Au reste, si les croisés s'étonnaient ainsi de tout ce qu'ils apprenaient des régions les plus lointaines de l'Asie, ils avaient près d'eux une peuplade barbare qui devait bien plus encore exciter leur surprise. Quelques mois après son arrivée, Louis IX reçut une ambassade du Vieux de la Montagne, qui, comme nous l'avons dit, régnait sur une trentaine de villages ou bourgades bâtis au revers occidental du Liban. Les envoyés du prince des Assassins, admis en présence du roi de France, lui demandèrent s'il connaissait leur maître. « J'ai entendu parler de lui, répondit le monarque. » – Pourquoi donc, ajouta l'un des ambassadeurs, n'avez-vous pas recherché son amitié, en lui envoyant des présents ?
Comme l'ont fait l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le sultan du Caire, et tant d'autres grands princes ?
Le roi écouta sans colère cet étrange langage, et renvoya les ambassadeurs à une autre audience, à laquelle assistèrent les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital, Le nom seul des deux ordres militaires que le poignard des Assassins ne pouvait atteindre, inspirait quelque effroi au Vieux de la Montagne, qui avait été contraint de leur payer un tribut. Dans la seconde audience, les deux grands maîtres réprimandèrent vivement les ambassadeurs, et leur dirent que, si le seigneur de la Montagne n'envoyait des présents au roi de France, son insolence lui attirerait bientôt un juste châtiment. Les envoyés reportèrent ces paroles menaçantes à leur maître, qui éprouva lui-même la crainte qu'il voulait inspirer, et les renvoya auprès de Louis IX, pour exprimer des dispositions et des sentiments plus pacifiques. Parmi les présents qu'ils étaient chargés d'offrir au roi de France, on remarquait plusieurs vases, un jeu d'échecs, un éléphant en cristal de roche ; le seigneur de la Montagne avait joint avec ses présents une chemise et un anneau, symboles d'alliance, qui vous rappelleront, dirent ses envoyés au monarque français, « que vous et notre maître, devez rester unis comme les doigts de la main, » et comme la chemise l'est au corps. »
Louis IX accueillit avec distinction cette nouvelle ambassade, et chargea les envoyés du prince des Assassins de porter à leur maître des vases d'or et d'argent, des étoffes d'écarlate et de soie ; il les fit accompagner par le frère Yves, savant dans la langue arabe. Celui-ci, qui séjourna quelque temps à la cour du Vieux de la Montagne, raconta à son retour plusieurs particularités curieuses que l'histoire n'a point négligées. Le prince des Assassins appartenait à la secte d'Ali, et professait quelque admiration pour l'évangile. Il avait surtout une grande vénération pour « mon seigneur saint Pierre, » qui, selon lui, vivait encore, et dont l'âme, disait-il, avait été successivement celle d'Abel, de Noé, d'Abraham. Le frère Yves parlait surtout de la terreur que le Vieux de la Montagne inspirait à ses sujets. Un silence effrayant régnait autour de son palais, et, lorsqu'il se montrait en public, il était précédé d'un héraut d'armes qui disait à haute voix :
Qui que vous soyez, craignez de paraître devant celui qui tient la vie et la mort des rois dans sa main » (Joinville).
Tandis que ces récits merveilleux occupaient l'oisiveté des croisés, la guerre était déclarée entre le sultan de Damas et celui du Caire. Les guerriers chrétiens, impatients de combattre, gémissaient d'être ainsi condamnés à rester dans un triste repos. On comptait à peine sept cents chevaliers sous les drapeaux de la croix, et leur petit nombre ne permettait point à Louis IX de tenter une expédition importante.

Année [1252] Les chrétiens qui ont abandonnés leur religion pour celle de Mahomet

En attendant les périls et les hasards de la guerre, le saint monarque s'occupait sans cesse d'adoucir le sort et de briser les fers des captifs qui restaient encore entre les mains des musulmans. Mais la captivité dès guerriers chrétiens n'était pas le seul malheur dont son coeur fût affligé : ce qui ajoutait à son chagrin, c'était de savoir que plusieurs de ses compagnons d'armes avaient embrassé l'islamisme. Une remarque qui paraîtra singulière, c'est que les croisades, dont le but est toujours de faire triompher la cause du christianisme, nous offrent de fréquents exemples d'apostasie, et l'histoire ne craint point d'affirmer que, pendant le cours des guerres saintes, il y eut plus de chrétiens qui se firent musulmans, que de musulmans qui se firent chrétiens. Joinville nous apprend dans ses mémoires que la plupart des mariniers qui montaient la flotte chrétienne dans la retraite de Mansourah (Joinville), renoncèrent à leur foi pour sauver leur vie ; dans ces jours désastreux, beaucoup de guerriers ne purent résister aux menaces des musulmans, et la crainte de la mort leur fit oublier une religion pour laquelle ils avaient pris les armes. On a vu quels maux les croisés avaient à souffrir dans les expéditions en Orient: parmi la foule des pèlerins, il s'en trouvait toujours qui n'avaient pas assez de vertu pour résister à l'épreuve des grandes infortunes. A l'arrivée de Louis IX en Egypte, ce pays renfermait déjà beaucoup de chrétiens parjures et infidèles qui, dans les périls et les calamités des guerres précédentes, avaient renié le Dieu de leurs pères. Tous ces renégats étaient méprisés des musulmans. Les auteurs orientaux citent à ce sujet un mot de Saladin qui exprime une opinion généralement établie et qui s'était conservée jusque dans les derniers temps des croisades : il disait que jamais « on ne fit un bon chrétien avec un mauvais musulman, ni un bon musulman avec un mauvais chrétien. » L'histoire donne peu de détails sur la vie que menaient ces Francs dégénérés qui avaient renoncé à leur religion et à leur pays : plusieurs se livraient à l'agriculture, aux arts mécaniques ; un grand nombre s'enrôlaient dans les armées musulmanes ; quelques-uns obtenaient des emplois et parvenaient à amasser de grandes richesses. On doit croire néanmoins que le remords empoisonnait tous les moments de leur vie et ne leur permettait point de jouir des biens qu'ils avaient acquis parmi les infidèles. Cette religion qu'ils avaient quittée leur inspirait encore du respect ; la présence et le langage des Francs, qui avaient été autrefois leurs frères, leur rappelaient des souvenirs douloureux ; mais retenus par je ne sais quelle fausse honte et comme si Dieu les eût frappés d'une réprobation éternelle, ils restaient enchaînés à l'erreur par un lien invincible, et quoiqu'ils sentissent le malheur de vivre sur une terre étrangère, ils n'osaient s'arrêter à la pensée de revoir leur patrie.
Un de ces renégats, né à Provins et qui avait combattu sous les drapeaux de Jean de Brienne, vint saluer Louis IX et lui apporter des présents au moment où le monarque s'embarquait sur le Nil pour se rendre en Palestine : comme Joinville lui dît que, s'il persistait dans la religion de Mahomet, « il irait droict en enfer après sa mort, » celui-ci répondit qu'il croyait la religion de Jésus-Christ meilleure que celle du prophète de la Mecque ; mais il ajoutait que, « s'il revenait à la foi des chrétiens, il tomberait dans la pauvreté, et qu'on lui donnerait tout le long de sa vie d'infâmes reproches, en l'appelant : renégat, renégat. » Ainsi la crainte de la misère, la crainte des jugements du monde, retenaient les déserteurs de la foi chrétienne et les empêchaient de revenir à la croyance qu'ils avaient abandonnée. Louis IX ne négligea rien pour les ramener : ses libéralités allèrent au-devant de tous ceux qui revenaient au christianisme, et, pour leur épargner jusqu'au mépris des hommes, il défendit par une ordonnance de leur rappeler la honte de leur apostasie.

Louis IX entreprit la fortification des villes franques

Le roi de France employa des sommes considérables à mettre plusieurs villes chrétiennes en état de défense : Césarée, comme Ptolémaïs, vit s'élever et s'agrandir ses tours et ses murailles ; Louis fit relever aussi les fortifications de Joppé et de Caïphas qui tombaient en ruine (14). Au milieu de ces travaux poursuivis dans la paix, les guerriers restèrent oisifs, et plusieurs commencèrent à oublier la sévérité de la discipline militaire et les préceptes de la morale évangélique. La précaution qu'avait prise le sire de Joinville de placer son lit de manière à « oster toute mescreancede femmes, » prouve que les moeurs des chevaliers de la croix n'étaient point à l'abri du soupçon. Louis se montra beaucoup plus sévère contre la licence des moeurs, qu'il ne l'avait fait au séjour de Damiette. L'histoire cite plusieurs exemples de sa sévérité ; et telle était la bizarrerie des lois pénales chargées de protéger la décence et la morale publiques, que l'excès même du libertinage paraîtrait aujourd'hui moins scandaleux que la punition infligée alors aux coupables.
Cependant le clergé ne cessait de rappeler aux croises les préceptes de la religion chrétienne, et ses prédications ne restaient pas sans fruit. La Palestine n'avait pas une ville, pas un lieu qui ne rappelât à des guerriers chrétiens les saintes traditions de l'écriture, la miséricorde et la justice de Dieu. Plusieurs des seigneurs et des barons français qui avaient été les modèles du courage, donnaient l'exemple de la dévotion et de la piété ; on voyait des chevaliers, déposant les armes et reprenant la panetière et le bourdon de pèlerin, se rendre dans les lieux consacrés par les miracles et la présence de Jésus-Christ et des saints personnages dont la religion conservait la mémoire. Louis IX visita plusieurs fois la montagne du Thabor, le village de Cana, se rendit en pèlerinage à Nazareth. Le sultan de Damas, qui recherchait toujours son alliance, l'invita à venir jusqu'à Jérusalem : ce pèlerinage aurait comblé les voeux du pieux monarque ; mais les barons et surtout les évêques lui représentèrent qu'il ne lui convenait point d'entrer à Jérusalem comme simple pèlerin, et qu'il était venu en Orient non pas seulement pour visiter, mais pour délivrer le saint tombeau ; ils ajoutaient que les princes de l'Occident qui à l'avenir prendraient la croix, croiraient, à son exemple, avoir rempli leur serment en visitant la ville sainte, et qu'ainsi la dévotion des croisades n'aurait plus pour objet la délivrance du sépulcre de Jésus-Christ (15).
Louis IX se rendit aux représentations des prélats, et consentit à ne point voir alors Jérusalem, dans l'espoir d'y entrer un jour les armes à la main. Mais cette espérance allait bientôt s'évanouir, et Dieu ne devait plus permettre que la ville sainte fût arrachée au joug des infidèles.

Louis IX conclut un traité avec les perfides mameloukes

Les sultans du Caire et de Damas entretenaient toujours des négociations avec le monarque des Francs. Chacun de ces princes musulmans espérait avoir les chrétiens pour alliés, et craignait surtout de les avoir pour ennemis. Toutes les fois qu'ils redoutaient d'être vaincus, les émirs d'Egypte renouvelaient leurs propositions ; ils acceptèrent enfin toutes les conditions qui leur étaient imposées. Un traité fut conclu, par lequel les mameluks s'engageaient à rendre tous les captifs qui restaient en Egypte, les enfants des chrétiens élevés dans la foi musulmane, et, ce qui avait été demandé plusieurs fois par Louis IX, les têtes des martyrs de la croix exposées sur les murailles du Caire. Jérusalem et toutes les villes de la Palestine, à la réserve de Gaza, de Daroum et de deux autres forteresses, devaient être remises entre les mains des Francs. Le traité portait encore que, pendant quinze années, le royaume de Jérusalem n'aurait point de guerre avec l'Egypte, que les deux états réuniraient leurs forces, et que toutes les conquêtes seraient partagées entre les chrétiens et les mameluks. Quelques ecclésiastiques exprimèrent leurs doutes et leurs scrupules sur une alliance avec les ennemis de Jésus-Christ : le pieux monarque dédaigna leurs représentations. Jamais traité n'avait offert plus d'avantages à la cause des chrétiens, si la bonne foi eût présidé à son exécution ; mais la généreuse loyauté de Louis IX ne lui permettait point de soupçonner la fraude et la perfidie dans ses alliés, ni même dans ses ennemis.
Les chefs des mameluks devaient se rendre à Gaza, et de là à Joppé, pour confirmer l'alliance qu'ils venaient de contracter et pour s'entendre avec Louis IX sur les moyens de poursuivre la guerre. Quand le sultan de Damas eut connaissance du traité qu'on venait de faire, il envoya une armée de vingt mille hommes entre Gaza et Daroum, pour empêcher la jonction des égyptiens et des Francs. Soit que les mameluks fussent retenus par leurs divisions intérieures, soit qu'ils n'osassent point braver les troupes de Damas, ils ne se rendirent point à Joppé à l'époque convenue. Cependant ils avaient rempli toutes les autres conditions du traité ; ils ajoutèrent à l'envoi des captifs et des funèbres dépouilles des guerriers chrétiens, le don d'un éléphant que Louis IX envoya au roi d'Angleterre. Comme ils renouvelaient souvent leur promesse de venir à Joppé, Louis les attendait toujours ; il les attendit pendant une année. Le monarque français, trompé ainsi dans ses espérances, pouvait sans injustice renoncer à un traité qu'on n'exécutait pas ; il pouvait encore se rapprocher du sultan de Damas, qui offrait les mêmes avantages et dont les promesses devaient inspirer plus de confiance (Joinville). Les émirs d'Egypte avaient recherché l'alliance des croisés, dans des circonstances où leur situation paraissait désespérée et lorsqu'ils pouvaient croire que le roi de France recevrait des secours de l'Occident. Voyant enfin que Louis n'avait point d'armée et que toutes les forces qu'il pouvait réunir se réduisaient à sept cents chevaliers, ils craignirent de s'engager plus avant dans des relations qui les exposaient à la haine des musulmans et ne leur présentaient aucun appui véritable contre leurs ennemis. Tous ces émirs d'ailleurs ne combattaient que pour s'assurer l'impunité de leur crime et conserver les fruits de la révolte. Ils étaient toujours prêts à mettre bas les armes, si on leur pardonnait le passé et si on leur abandonnait l'Egypte. Le calife de Bagdad cherchait alors à rétablir la paix entre les puissances musulmanes : il engagea le sultan de Damas et d'Alep à oublier ses ressentiments, les émirs à témoigner leur repentir et leur désir de la paix. Il s'était livré plusieurs combats qui n'avaient eu aucun résultat décisif ; dans un de ces combats, une partie des troupes syriennes avait été enfoncée par les mameluks, et s'était enfuie sur la route de Damas, tandis que plusieurs corps de mameluks avaient été battus et poursuivis par les Syriens jusqu'aux portes du Caire (16). Une guerre où la victoire restait toujours incertaine, devait lasser la patience et le courage des deux partis : de part et d'autre on prit pour arbitre le père spirituel des musulmans ; les sultans de Syrie et d'Egypte conclurent enfin la paix, et résolurent d'unir leurs armes contre les chrétiens. Dès lors toutes les espérances des croisés s'évanouirent ; le roi de France, pour avoir différé trop longtemps et négligé l'occasion favorable, eut tout à coup deux ennemis à redouter. Il faudrait connaître à fond la situation et la politique des puissances musulmanes pour savoir jusqu'à quel point l'histoire peut blâmer l'indécision et la lenteur de Louis IX. Le père Maimbourg n'hésite point à le censurer avec amertume, et déclare naïvement que pour être saint, on n'est point infaillible, particulièrement dans les affaires politiques, et surtout dans celles de la guerre.

Les Syriens et les Egyptiens signent un traité de paix

Le traité conclu entre les mameluks et les Syriens fut le signal de la guerre. Le sultan de Damas, à la tête d'une armée, vint jusque sous les murs de Ptolémaïs, et menaça de ravager les jardins et les campagnes qui approvisionnaient la ville, si on ne lui payait une contribution de cinquante mille besants d'or. Les chrétiens n'étaient point en état de résister à leurs ennemis s'ils avaient eu à repousser alors des attaques sérieuses ; mais les Syriens, accablés de fatigues, manquant de vivres, retournèrent à Damas, tandis que les mameluks reprenaient la route du Caire : les uns et les autres s'éloignaient avec le dessein de revenir et de profiter d'une occasion favorable pour envahir ou désoler la Palestine.

Les villes franques menacées par les Musulmans et les Turcomans

Les menaces des musulmans devaient engager Louis IX à redoubler de zèle et d'efforts pour mettre les villes chrétiennes en état de défense. Il résolut de rétablir les fortifications de Sidon démolies par les musulmans de Damas dans le temps où les croisés abordaient en Egypte. Il avait envoyé dans cette ville un grand nombre d'ouvriers ; déjà les travaux avançaient, lorsqu'ils furent tout à coup interrompus par l'accident le plus déplorable : comme la place n'avait qu'une faible garnison, elle fut surprise, et tout ce qu'elle renfermait de chrétiens fut massacré par les Turcomans, peuplade errante et féroce, accoutumée à vivre de meurtre et de brigandage. Louis apprit ce désastre dans la ville de Tyr, lorsqu'il se rendait à Sidon. Quelques-uns de ceux qui avaient échappé au carnage lui racontèrent les cruautés inouïes des barbares : la fureur des Turcomans n'avait épargné ni l'âge ni le sexe, et dans leur retraite ils avaient égorgé deux mille prisonniers, Louis, vivement affligé de tout ce qu'il entendait, forma sur-le-champ le projet d'aller attaquer les Turcomans dans Panéas, où ils s'étaient retirés. Au premier signal, tous les guerriers qui l'accompagnaient se couvrent de leurs armes ; le roi voulait se mettre à leur tête, mais ses barons s'y opposèrent, disant qu'il ne devait pas exposer dans une pareille expédition sa vie si nécessaire au salut de la terre sainte. Les guerriers chrétiens se mirent en marche. Panéas ou Césarée de Philippe (17), dont le nom se trouve souvent cité dans l'histoire des premières croisades, était bâtie sur le penchant du Liban, près des sources du Jourdain ; on ne pouvait y arriver que par des sentiers étroits et des lieux escarpés (18) : rien n'arrête les croisés français, impatients de venger la mort de leurs frères immolés par les Turcomans. On arrive devant Panéas ; l'ennemi fuit de toutes parts; la ville est prise. Cette victoire eût été complète, si les guerriers chrétiens avaient observé les lois de la discipline et suivi les ordres de leurs chefs. Tandis que les croisés français prenaient possession de Panéas, les chevaliers teutoniques allèrent attaquer un château musulman bâti sur les hauteurs voisines et dont les tours s'élevaient parmi les pics du Liban. Les Turcomans, qui s'étaient ralliés dans ce lieu et commençaient à reprendre courage, repoussèrent les assaillants, et les poursuivirent à travers les rochers et les précipices. La retraite précipitée des chevaliers teutoniques jeta la confusion parmi les autres guerriers chrétiens, réunis sur un terrain montueux où ils ne pouvaient ni combattre à cheval ni se ranger en bataille : le sire de Joinville, qui conduisait les gendarmes du roi, fut plus d'une fois sur le point de perdre la vie ou de tomber entre les mains des Turcomans. Enfin les guerriers français, à force de bravoure, réparèrent la faute des Allemands ; Olivier de Thermes et les guerriers qu'il commandait, parvinrent à repousser les musulmans. Les croisés abandonnèrent Panéas, après l'avoir mise au pillage, et reprirent la route de Sidon.

Louis IX voit devant Sidon la plaine remplit de cadavres chrétiens

Louis IX y était arrivé avant eux (19) : à son approche de la ville, quelle avait été la douleur de ce prince en voyant sur sa route la terre couverte de cadavres dépouillés et sanglants ! C'étaient les tristes restes des chrétiens immolés par les Turcomans ; ils tombaient en putréfaction, et personne ne songeait à les ensevelir. A ce spectacle, Louis s'arrête, invite le légat à bénir un cimetière, puis il ordonne d'enterrer les morts qui couvraient les chemins. Au lieu d'obéir, chacun détourne les yeux et recule d'effroi ; alors Louis descend de cheval, et, prenant entre ses mains un des cadavres duquel s'exhalait une odeur infecte : Allons, mes amis, s'écrie-t-il, allons donner un peu de terre aux martyrs de Jésus-Christ, L'exemple du roi ranime le courage et la charité des personnes de sa suite : tous s'empressent de l'imiter, et les chrétiens que les barbares avaient égorgés reçurent ainsi les honneurs de la sépulture. Ce pieux dévouement de Louis IX à la mémoire de ses compagnons d'armes a été célébré par tous les historiens (20) ; c'est la charité dans ce qu'elle a de plus fort, de plus héroïque, de plus touchant ; depuis qu'il y a des rois, on n'avait jamais vu les puissances de la terre descendre à des soins si pieux.
Le roi resta plusieurs mois à Sidon, occupé de faire fortifier la ville (21). Cependant la reine Blanche lui écrivait souvent, et l'exhortait à revenir en France, craignant toujours de ne plus revoir son fils. Ses pressentiments ne se réalisèrent que trop. Louis était encore à Sidon, lorsqu'un message arriva en Palestine annonçant que la régente n'était plus. Ce fut le légat du pape qui reçut le premier cette triste nouvelle. Il vint chez le roi, accompagné de l'archevêque de Tyr, et de Geoffroi de Beaulieu, confesseur de Louis. Comme le prélat annonça qu'il avait Quelque chose d'important fr dire et comme il montrait une grande tristesse sur son visage, le monarque le fit passer dans sa chapelle, qui, selon un vieil auteur, était son arsenal contre toutes les traverses du monde. Le légat commença par rappeler au roi que tout ce que l'homme aime sur la terre est périssable :
« Remerciez Dieu, ajouta-t-il, de vous avoir donné une mère qui a veillé avec tant de soin et d'habileté sur votre famille et sur votre royaume... »
Le légat s'arrêta un moment, puis il continua en poussant un profond soupir :
Cette tendre mère, cette vertueuse princesse est maintenant dans le ciel » (22). Aces mots, Louis jetant grand cri et versa un torrent de larmes ; revenu ensuite à un sentiment plus calme, il se mit à genoux devant l'autel, et s'écria les mains jointes :
« Je vous rends grâces, ô mon Dieu, de m'avoir donné une aussi bonne mère ; c'était un présent de votre miséricorde ; vous le reprenez aujourd'hui comme votre bien. Vous savez que je l'aimais par-dessus toutes les créatures ; mais, puisqu'il faut, avant tout, que vos décrets s'accomplissent, Seigneur, que votre nom soit béni dans les siècles des siècles. »
Louis congédia le légat et l'archevêque de Tyr, et, resté seul avec son confesseur, il récita l'office des morts. Deux jours s'écoulèrent sans qu'il voulût voir personne. Alors il fit appeler Joinville, et lui dit en le voyant :
Ah ! Sénéchal, j'ai perdu ma mère. – Sire, lui répondit Joinville, je ne m'en esbahis ; vous scavez qu'elle avoit une fois à mourir ; mais je m'esmerveille du grand et oultrageux deuil que vous enmenez, vous qui estes tant sage prince tenu. »
Lorsque Joinville eut quitté le roi, madame Marie des Bonnes Vertus vint le prier de se rendre auprès de la reine pour la consoler. Le bon sénéchal trouva Marguerite tout en larmes, et ne put s'empêcher d'en témoigner sa surprise, en lui disant « qu'on ne debvoit mie croire femme à son plorer, car le deuil qu'elle menoit estoit pour la femme qu'elle haïssoit plus en ce monde. » Marguerite répondit que ce n'était « point en effet pour la mort de Blanche qu'elle pleurait, mais pour le grand mesaise en quoy le roy estoit, et aussi pour leur fille qui estoit restée en la garde des hommes » (23). Loois IX assistait chaque jour à un service funèbre célébré à l'intention de sa mère. Il envoya en Occident une grande quantité de joyaux et de pierres précieuses, pour être distribués aux principales églises de France ; il exhortait en même temps le clergé à faire des prières pour lui et pour le repos de la reine Blanche (Joinville). A mesure que Louis faisait ainsi prier Dieu pour sa mère, sa douleur cédait à l'espérance de la revoir dans le ciel, et son âme résignée trouvait ses plus chères consolations dans ce lien mystérieux qui nous réunit avec ceux que nous avons perdus, dans ce sentiment religieux qui se mêle à nos affections pour les épurer, à nos regrets pour les adoucir.

Année [1254 25 avril] Départ de Saint-Louis pour la France

La mort de la reine Blanche semblait imposer à Louis IX l'obligation de revenir dans ses états : les nouvelles qu'il recevait de l'Occident annonçaient que sa présence y devenait chaque jour plus nécessaire. La guerre pour la succession de Flandre s'était rallumée ; la trêve avec l'Angleterre venait d'expirer ; les peuples murmuraient (24). D'un autre côté, Louis IX n'avait plus rien à entreprendre dans la Palestine. Dès lors son retour dans son royaume occupa toutes ses pensées, et, comme s'il se fût défié en cette occasion de ses propres lumières, il voulut, avant de prendre une résolution définitive, consulter la volonté de Dieu. On fit des processions et des prières dans les villes chrétiennes de la Palestine, pour que le ciel daignât éclairer ceux qu'il avait chargés de diriger une guerre entreprise en son nom. Le clergé et les barons du royaume de Jérusalem, persuadés que la présence de Louis ne leur était plus nécessaire et que son retour en Occident pourrait réveiller l'enthousiasme des guerriers français pour une nouvelle croisade, lui conseillèrent de s'embarquer pour l'Europe, et lui exprimèrent leur vive reconnaissance pour tous les services qu'il avait rendus depuis cinq ans à la cause de Jésus-Christ. Louis, préparant son départ, laissa dans la terre sainte cent chevaliers sous le commandement de Geoffroi de Sargines, qui combattit pendant trente années les musulmans, et devint, dans sa vieillesse, vice-roi du royaume de Jérusalem, Louis quitta Sidon, et se rendit, dans le printemps de l'année 1254, à Ptolémaïs avec la reine et trois enfants qu'il avait eus en Orient. Une flotte de quatorze vaisseaux était prête à le recevoir avec ce qui restait des guerriers de la croisade. Le jour du départ arrivé (25 avril), le roi, marchant à pied, suivi du légat, du patriarche de Jérusalem et de tous les seigneurs et chevaliers de la Palestine, prit le chemin du port ; au milieu d'une foule immense accourue sur son passage (25). On se rappelait alors les vertus dont il avait donné l'exemple, et surtout sa bonté envers les habitants de la Palestine, qu'il avait traités comme ses propres sujets. Les uns exprimaient leur reconnaissance par de vives acclamations, les autres par un morne silence ; tout le peuple, qu'affligeait son départ, le proclamait le père des chrétiens, et conjurait le ciel de répandre ses bénédictions sur la famille du vertueux monarque et sur le royaume de France. Louis montrait sur son visage qu'il partageait les regrets des chrétiens de la terre sainte ; il leur adressait des paroles consolantes, leur donnait d'utiles conseils, se reprochait de n'avoir point assez fait pour leur cause, et témoignait le vif désir qu'un jour Dieu le jugeât digne d'achever l'ouvrage de leur délivrance.
Enfin la flotte mit à la voile. Louis IX avait obtenu du légat la permission de porter avec lui dans son vaisseau le Saint-Sacrement pour assister les mourants et les malades. Ainsi, en voyant des autels élevés sur la flotte, en voyant des prêtres, revêtus de leur habits sacerdotaux, célébrer le service divin, et invoquer à chaque heure du jour la protection du ciel, on pouvait reconnaître les pieux débris d'une croisade et les derniers trophées de la guerre de Jésus-Christ. Comme la flotte approchait de l'Ile de Chypre, le vaisseau sur lequel le roi était monté heurta violemment contre un banc de sable : tout l'équipage fut saisi d'effroi ; la reine et ses enfants jetaient des cris lamentables ; mais Louis se prosterna au pied de l'autel, et s'adressa à celui qui commande à la mer. Lorsqu'on examina le vaisseau, on reconnut qu'il avait été endommagé ; les pilotes pressèrent le roi d'en sortir. Voyant qu'eux-mêmes ne jugeaient pas à propos d'abandonner le navire, il résolut d'y rester. « Il n'y a personne céans, leur dit-il, qui n'aime autant son corps comme je fais le mien : si une fois je descends, ils descendront aussi, et de long temps ne reverront leur pays ; j'aime mieulx mettre, moy, la roine et mes enfants en la main de Dieu, que de faire tel dommage à un si grand peuple comme il y a céans. » Ces paroles, inspirées par une charité héroïque, ranimèrent le courage des matelots et des pèlerins, et l'on se remit en mer. La flotte en s'éloignant de la Sicile, craignit de s'approcher des côtes de Tunis ; comme si un secret pressentiment eût averti les croisés français des malheurs qui les attendaient sur cette rive dans une autre expédition plus désastreuse. Une tempête mit la flotte eu danger de périr : la reine Marguerite fit alors le voeu d'offrir un navire d'argent à saint Nicolas de Lorraine, et pria Joinville d'être sa caution auprès du patron des naufragés. Tandis que tout le monde se désolait, Louis trouvait sa sécurité dans une philosophie toute religieuse, et, lorsque le danger fut passé, il disait à ses compagnons : « Regardez si Dieu ne nous a pas monstre son grand pouvoir, quand, par un seul des quatre vents de la mer, le roy de France, la roine, ses enfants et tant d'aultres personnages, ont cuidé estre noyés. » La navigation dura plus de deux mois, pendant lesquels il arriva aux pèlerins plusieurs aventures et accidents merveilleux dont l'histoire nous a conservé le récit et qui ne seraient point indignes de figurer dans une Odyssée chrétienne (26).

Année[1254 5 septembre] Arrivée de Louis IX à Vincennes

La flotte aborda enfin aux îles d'Hyères. Louis IX traversa la Provence, et, passant par l'Auvergne, arriva à Vincennes le 5 septembre 1254. La foule accourait de toutes parts sur son passage : plus on oubliait ses revers, plus Louis se rappelait le sort de ses compagnons, et la tristesse qu'il montrait sur son visage formait un douloureux contraste avec l'allégresse publique. Son premier soin fut d'aller à Saint-Denis se prosterner aux pieds des apôtres de la France. Le lendemain, il fit son entrée dans la capitale, précédé du clergé, de la noblesse et du peuple. Il portait toujours la croix sur l'épaule, et cette vue, en rappelant les motifs de sa longue absence, faisait craindre qu'il n'eût point encore abandonné son entreprise de la croisade. Le plus grand nombre des barons et des chevaliers qui étaient partis avec Louis IX, avaient trouvé leur tombeau en Syrie ou en Egypte. Ceux qui avaient survécu à tant de désastres, rentrèrent dans leurs châteaux, qu'ils retrouvèrent déserts et tombant en ruine. Le bon sénéchal, après avoir revu ses foyers, se rendit, les pieds nus, à l'église de Saint-Nicolas en Lorraine, pour acquitter le voeu de la reine Marguerite. Il ne s'occupa plus ensuite que de réparer les maux que son absence avait causés à ses vassaux, et jura de ne plus quitter le château de Joinville pour aller en Asie.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem

1. Grande Collection des conciles, du P. Labbe, t. XI ; Baronius, ad Année 1250.
2. Relation manuscrite. Bibliothèque des Croisades.
3. Voyez la lettre de saint Louis, dans les pièces justificatives.
4. Auteurs arabes, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
5. Innocent IV, Epistol., lib. VIII, p. I, apud Raynaldi ; année eccl., 1251, § 3, p. 667.
6. Histoire ecclésiastique de Fleury, année 1251.
7. Histoire ecclésiastique de Fleury, année 1251.
8. Quelques historiens modernes ont passé ce fait sous silence, quoiqu'il soit raconté en détail par Mathieu Paris (ad ann. 1252), et qu'il soit aussi authentique que la plupart des autres faits de la même époque.
9. Nous avons adouci en cette occasion l'amertume et la dureté de quelques expressions qui se trouvent dans Mathieu Paris : le chroniqueur anglais dit que le duc de Poitiers et le comte d'Anjou se réunirent aux seigneurs pour exprimer leur indignation, et blâmèrent vivement saint Louis, cceperunt igitur etiam fratres ejus ipsvm spernere et odio habere cum contemptu.
10. Voyez Manuscrits de Fontanieu, Cartulaire historique de saint Louis : Croisades, t. XL.
11. Joinville donne des détails assez curieux sur la manière dont les Norvégiens chassaient au lion.
12. Joinville ajoute « qu'il faisoient passer un chien entre leur gent et celle de saint Louis, et descopperent le chien de leur espee, et nostre gent aussi, et dirent qu'il vouloient ainsi estre descoppés s'il failloient les uns aulx aultres. »
13. Joinville. Rubruquis, Relation de son voyage, p. 61.
14. Les réparations de la ville de Joppé coûtèrent, dit-on, 90 mille livres, ce qui fait plus d'un million et demi de notre monnaie en 1880. Dans ce compte ne sont point compris les frais des bâtiments particuliers élevés par la générosité du roi, ni ceux de la magnifique église qu'il y fit édifier pour les cordeliers, avec dix autels, et qu'il pourvut des choses nécessaires pour le service et pour la subsistance des religieux. Ces dépenses prodigieuses étonnèrent les infidèles mêmes, qui disaient que c'était assurément le plus puissant monarque du monde. Quelques émirs, touchés de ses grandes qualités, lui jurèrent une amitié inviolable et lui envoyèrent de riches présents (Voyez Guillaume de Nangis, p. 350 ; la Chronique de saint Louis, p. 447 ; Joinville, et l'Histoire de France par Vély, t. III, p. 40).
15. C'est à la date de cette année 1252 qu'on trouve une ordonnance qui porte le commandement express de chasser tous les juifs de France et de confisquer leurs propriétés : le seul motif de cette ordonnance était un mot piquant que les musulmans avaient adressé aux croisés, « Il faut, disaient-ils, que les chrétiens aiment bien peu leur seigneur, et leur Dieu. Puisqu'ils permettent à ses meurtriers d'exercer leur industrie au milieu d'eux. » (Mathieu Paris ; Mathieu Ventmont, p. 352.)
16. Aboulféda, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
17. évangile de Jésus Christ saint Matthieu 29 juin
Jésus était venu dans la région de Césarée-de-Philippe, et il demandait à ses disciples : « Le Fils de l'homme, qui est-il, d'après ce que disent les hommes ? »
Ils répondirent : « Pour les uns, il est Jean Baptiste ; pour d'autres, élie ; pour d'autres encore, Jérémie ou l'un des prophètes. »
Jésus leur dit : « Et vous, que dites-vous ? Pour vous, qui suis-je ? »
Prenant la parole, Simon-Pierre déclara : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant ! »
Prenant la parole à son tour, Jésus lui déclara : « Heureux es-tu, Simon fils de Yonas : ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est aux cieux. »
Et moi, je te le déclare : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église ; et la puissance de la Mort ne l'emportera pas sur elle. »
« Je te donnerai les clefs du Royaume des cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »
18. Joinville fut obligé de conduire son cheval par la main, parce qu'il vit tomber devant lui un sergent d'armes accablé sous le poids de son cheval, tant la route était escarpée.
19. Ici le récit de Joinville est très-confus et presque inintelligible. Il dit d'abord que le roi était à Sidon, et qu'il se retira dans le château à l'arrivée des musulmans. Deux pages plus loin il dit : « Quand le roy eut parachevé de fermer et clore Japhe, il lui print envie de faire à Satgette (Sidon) comme il avoit fait à Japhe. » On pourrait supposer que Louis IX, après être allé à Sidon, en était sorti, et qu'il y était ensuite revenu; mais une circonstance, prouve le contraire. L'histoire rapporte que deux mille chrétiens furent tués à Sidon ou dans le voisinage de la ville : si Louis IX s'était trouvé alors sur les lieux, il est probable qu'il aurait fait enterrer les morts avant de s'éloigner et qu'il n'aurait pas attendu son retour pour remplir ce pieux devoir. Tout annonce que la relation de Joinville a été altérée dans cette partie : malheureusement cette altération n'est pas la seule qu'ait subie ce précieux monument historique.
20. Il est surtout rapporté par les historiens qui ont écrit les actions privées et les miracles de saint Louis, et par le confesseur de la reine Marguerite.
21. Martin Sanuto Sécréta, liv. III, p. XII, 64, p. 220.
22. Blanche avait conservé jusqu'à sa soixante-cinquième année une santé robuste ; mais cette force l'abandonna tout à coup. Elle était à Melun lorsqu'elle fut atteinte d'une maladie qu'elle jugea devoir être la dernière ; elle se fit reporter à Paris, et demanda le voile à l'abbesse de Maubuisson ; elle fit entre ses mains sa profession comme religieuse de l'ordre de Cîteaux, et cinq ou six jours après elle mourut, le 1er décembre 1252, selon presque tous les historiens ; elle mourut en 1253, selon Guillaume de Nangis, dont le récit s'accorde mieux avec celui de Joinville.
23. La jalouse antipathie qui s'était élevée entre la reine Blanche et la reine Marguerite, venait de bien loin. Blanche avait un tel ascendant sur son fils, que Marguerite ne pouvait le voir qu'en cachette. Joinville rapporte dans ses mémoires une anecdote assez curieuse qui peint bien la fierté de Blanche, la faiblesse de saint Louis et la timidité de Marguerite.
24. Il faut ajouter que l'un des frères du roi, le comte de Poitiers, venait d'être frappé d'une paralysie ; l'autre, le comte d'Anjou, était engagé dans la guerre de Flandre. Le prince Louis, fils de saint Louis, était âgé de dix ans et demi. On trouve quelques diplômes signés de lui (Preuves de l'ihistoire de Languedoc, t. III, p. 307 et 506).
25. « Le 25 avril, jour de la Saint-Marc, le roy me dit, ajoute Joinville que ce jour là il estolt né. Je lui dis qu'encore il pouyoit dire qu'il estoil rené, puisque de cette périlleuse terre il eschappoit. »
26. La flotte passa devant Lampédouse, puis devant Pantalarie ; cette ile était habitée par des Sarrasins. La reine, qui désirait vivement des fruits et des provisions fraîches pour ses enfants, engagea Louis à envoyer quelques vaisseaux légers pour en chercher. Pendant quelques jours on n'en eut point de nouvelles : on ne douta pas que les musulmans n'en eussent massacré les équipages. Louis ordonna qu'on retournât en arrière pour les retirer de captivité ou les venger ; enfin il les rencontra sortant du port On n'avait pu arracher les Parisiens qui s'étaient trouvés parmi les équipages, des jardins délicieux de cette lie enchantée : leur sensualité avait fait perdre à la flotte huit jours entiers de navigation (Joinville).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Royaume Franc de Jerusalem 1271-1291 Chute des colonies chrétiennes en Orient

Le patriarche de Jérusalem, les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital, accompagnèrent Grégoire X en Occident. A son retour, le pontife s'appliqua d'abord à rétablir la paix en Italie et en Allemagne. Il engagea les princes et surtout le roi de France à réunir leurs efforts pour secourir la terre sainte. Philippe se contenta d'envoyer quelques troupes en Orient, et d'avancer au pape 36 000 marcs d'argent, pour lesquels furent engagées toutes les possessions des templiers dans le royaume. Pise, Venise, Gênes et Marseille, fournirent plusieurs galères, et cinq cents guerriers à la solde du souverain pontife s'embarquèrent pour Ptolémaïs.

Ces secours étaient loin encore de répondre aux espérances et aux besoins des colonies chrétiennes. Grégoire résolut d'intéresser à son projet toute la chrétienté, et, pour y parvenir, il convoqua un concile en 1274. Ce concile, qui se tint à Lyon, fut plus nombreux et plus solennel que celui qu'Innocent IV avait rassemblé trente ans auparavant dans la même ville (6). On y remarqua les patriarches de Jérusalem et de Constantinople, plus de mille évêques et archevêques, les envoyés des empereurs d'Orient et d'Occident, ceux du roi de France, du roi de Chypre, de tous les princes d'Europe et d'outre-mer. Dans cette nombreuse assemblée, les regards des fidèles se portaient surtout vers les ambassadeurs et les princes tartares envoyés par le chef puissant des Mogols pour contracter une alliance avec les chrétiens contre les musulmans ; plusieurs de ces princes tartares reçurent le baptême des mains du pape, et les chrétiens, témoins de cette cérémonie, y voyaient un gage assuré des promesses divines.

On admirait la puissance de Dieu, qui avait choisi les instruments de ses desseins dans des régions inconnues ; la foule des fidèles regardait le chef suprême des hordes de la Tartarie, comme un autre Cyrus que la providence avait chargé de la destruction de Babylone et de la délivrance de Jérusalem. Dans une de ses séances, le concile de Lyon arrêta qu'on entreprendrait une nouvelle croisade, et qu'il serait levé pendant six ans une dîme sur tous les revenus des biens ecclésiastiques. Paléologue, qui se soumettait enfin à l'église latine, promit d'envoyer des troupes pour délivrer l'héritage de Jésus-Christ. Le pape reconnut comme empereur d'Occident, Rodolphe de Habsbourg, à condition qu'il aille en Palestine à la tête d'une armée (7).

Année [1275]

Cependant le spectacle d'un concile, les décisions et les exhortations du pape et des prélats, ne purent réveiller l'enthousiasme des fidèles, qui n'était plus, pour nous servir d'une expression de l'écriture, que le reste fumant d'une étoile brûlée. Grégoire X était parvenu à pacifier l'Italie et l'Allemagne, et ces deux pays auraient pu fournir un grand nombre de soldats de la croix, si les esprits avaient été portés aux entreprises d'outre-mer. Les lettres apostoliques sollicitèrent le zèle de Philippe le Hardi, qui avait fait le serment de combattre les infidèles, et celui d'Edouard, qui promettait de repartir pour l'Asie. Des légats étaient envoyés dans les différents états de l'Europe pour animer par leur présence la prédication de la guerre sainte. Dans tous les pays on s'occupait de la levée des décimes ; mais partout les chevaliers et les barons restaient dans l'inaction et dans l'indifférence : les guerriers ne voyaient plus que les misères des croisades, et l'espoir de s'enrichir ou de se rendre illustres dans une expédition lointaine n'animait plus leur bravoure. Depuis qu'on avait vu des empereurs de Byzance, des rois de Jérusalem, parcourir l'Occident en demandant l'aumône, la noblesse belliqueuse était désenchantée de l'Orient, et les croisades avaient perdu un de leurs mobiles les plus puissants: l'ambition des princes et des seigneurs. Les principautés de l'Afrique ou de l'Asie, que les papes offraient ou distribuaient à tous ceux qui se présentaient pour les conquérir, ne déterminaient plus personne à prendre les armes, et la dévotion de la chevalerie pour les lieux saints n'était plus assez vive pour l'entraîner dans une entreprise qui ne lui promettait que les palmes du martyre et les récompenses du ciel (8).

II nous reste de cette époque un écrit qui avait sans doute obtenu l'approbation et les encouragements du pape, et qui nous paraît très-propre à faire connaître tout à la fois le mauvais goût du siècle et l'opinion généralement répandue alors sur les expéditions d'Orient.
Dans cet écrit ou mémoire, qu'on jugera singulier et bizarre, au moins pour la forme, l'auteur, Humbert de Romanis, général des frères prêcheurs, s'efforce de ranimer le zèle des chrétiens pour la guerre sainte, et, déplorant l'indifférence de ses contemporains, il trouve d'abord huit obstacles à l'effet de ses prédications :
1· l'habitude du pèche ;
2· la crainte de la fatigue et des travaux;
3· la répugnance à quitter son pays natal;
4· un amour excessif pour la famille et pour les pénates;
5· les mauvais discours des hommes;
6· les mauvais exemples;
7· une faiblesse d'esprit qui fait croire tout impossible;
8· une foi sans chaleur.

Parmi tous ces motifs d'indifférence l'auteur aurait pu ajouter d'autres raisons tirées de la marche des gouvernements et de la direction des affaires publiques ; mais les moines qui prêchaient les croisades ne connaissaient guère la politique des rois, ni les changements survenus dans la société; et c'est pour cela qu'ils ne voyaient qu'une partie des difficultés qu'ils avaient à vaincre. Cependant Humbert de Romanis ne se laisse point abattre par les obstacles qu'il croyait voir autour de lui ; et il se persuade que dans cette génération dont il accuse l'insouciance ou les travers on peut trouver encore de nobles causes d'enthousiasme et de puissants mobiles pour une guerre sainte. Il en compte jusqu'à sept dont il fait ainsi rémunération :

1· le zèle pour la gloire de Dieu ;
2· le zèle pour la foi chrétienne ;
3· la charité fraternelle;
4· la dévotion pour la terre sainte;
5· la guerre commencée par les musulmans;
6· l'exemple des première croisés ;
7· les grâces de l'Eglise (9).

On voit ici qu'Humbert de Romanis ne faisait qu'opposer à la tiédeur des esprits qui s'introduisait dans le siècle, des vertus ou des passions qui n'existaient plus ou qui s'affaiblissaient chaque jour davantage. Nous ne répéterons point avec lui toutes les raisons qu'on alléguait de son temps contre les croisades et qu'il cherche à réfuter dans son mémoire. Il divise les opposants en sept classes différentes : la première, s'appuyant des préceptes de Jésus-Christ et de l'exemple des apôtres, disait qu'il fallait savoir souffrir sans se plaindre, qu'on devait « remettre l'épée dans le fourreau, et ne pas rendre le mal pour le mal »; la seconde prétendait qu'il n'était pas sage de poursuivre la guerre contre les musulmans, à cause du sang qu'on y avait répandu et qu'on devait y répandre, et parce qu'il était à craindre que la dent « saine ne fût arrachée avec la dent gâtée, » et qu'on ne versât plus de sang innocent que de sang criminel ; dans l'opinion de la troisième classe des adversaires de la croisade, cette guerre pouvait paraître indiscrète ; c'était tenter Dieu que de l'entreprendre, parce que plusieurs avaient dans leur pays tous les biens que la providence peut donner, et qu'ils allaient dans des lieux où ils ne trouveraient que la misère et le désespoir; la quatrième classe d'opposants pensait qu'il était permis aux chrétiens de se défendre, mais qu'il ne l'était pas d'attaquer les Sarrasins, ni d'envahir leur territoire ; la cinquième, qu'on n'avait pas plus le droit de poursuivre les Sarrasins que les Juifs ; la sixième , qu'on n'avait point d'espérance de convertir les musulmans, et que tous les infidèles qui étaient tués à la guerre allaient en enfer ; la septième enfin, que la croisade ne semblait pas être agréable à Dieu, puisque le Seigneur avait permis que les plus grandes calamités accablassent les croisés et que les pays conquis au prix de tant de travaux et de sang répandu fussent ravis, en peu de temps et presque sans efforts, à la chrétienté.
Humbert de Romanis répond à chacune de ces sept objections :
« C'était avec le glaive, dit-il, qu'il fallait défendre la vigne du Seigneur, qui n'était plus défendue par des miracles : l'humilité convenait aux chrétiens lorsqu'ils étaient sans force et sans puissance; maintenant ils devaient s'appuyer sur leurs armes et se confier à la victoire. Tels avaient été les sentiments de Charles Martel, de Charlemagne et de Godefroy de Bouillon, qui s'étaient toujours fait gloire de combattre les Sarrasins. Les Sarrasins avaient eux-mêmes envahi les terres des chrétiens, qu'on regardait avec raison comme l'héritage de Jésus-Christ Si on épargnait les Juifs, c'était parce qu'ils étaient soumis; mais il fallait accabler les superbes. Les musulmans pouvaient bien n'être pas convertis, mais la guerre qu'on leur faisait était une source de salut pour les fidèles; si les croisés qui mouraient dans les combats laissaient un vide dans le monde, ils remplissaient les demeures du ciel. Dans la guerre contre les Philistins, Dieu avait permis que l'arche d'alliance fût prise, que le roi Saül fût tué avec ses enfants, et son peuple mis en fuite : ainsi les malheurs arrivés dans les croisades ne prouvaient pas que la guerre déplût à Dieu ; mais la miséricorde divine avait souffert que ces malheurs arrivassent pour effacer les péchés des croisés, ou pour éprouver leur foi. »
Humbert de Romanis, poursuivant ses raisonnements et procédant toujours par énumérations et catégories, n'épargnait ni l'avarice du clergé, qui, arrachant la dîme aux pauvres, refusait de donner la dîme de ses biens pour le recouvrement de la terre sainte, ni félonie des barons et des princes chrétiens, qui étaient les vassaux de Dieu et qui, ayant tout reçu de lui, souffraient qu'on lui enlevât sa terre; il ne négligeait dans sa discussion, ni l'histoire profane, ni l'histoire sacrée, ni l'autorité de l'écriture, ni celle de la philosophie. Mais tout cet étalage d'érudition et d'argumentations scolastiques, tous ces lieux communs d'un autre temps, ne portaient plus la conviction dans les esprits : non qu'on fût plus éclairé qu'on ne l'était quelques années auparavant, mais parce qu'on avait d'autres intérêts et d'autres pensées. De pareils discours auraient fait fortune dans le siècle précédent, adressés aux passions dominantes; ils ne produisaient aucun effet, adressés à l'indifférence.

Cette indifférence de l'Europe était funeste aux colonies chrétiennes en Orient ; elle les livrait sans défense à la merci d'un ennemi qui devenait chaque jour plus puissant et dont le fanatisme était échauffé par la victoire. D'un autre côté, on remarquait chaque jour dans la confédération des Francs en Syrie, de nouveaux symptômes de décadence et de nouveaux signes d'une ruine prochaine. Toutes ces petites principautés, toutes ces villes éparses sur les côtes de Syrie, étaient divisées entre elles; et toutes les passions qu'enfantait l'esprit de rivalité devenaient les auxiliaires des musulmans. Chacun de ces petits états, sans cesse dans la crainte, s'empressait d'acheter quelques jours de paix, quelques mois d'existence, par des traités avec Baybars, traités dans lesquels on sacrifiait presque toujours l'honneur et l'intérêt commun des chrétiens. Les sultans du Caire ne dédaignaient point de conclure un traité d'alliance avec une ville, avec une bourgade, et rien n'est plus curieux que de voir figurer dans ces actes de la politique, d'un côté le souverain de l'Egypte, de la Syrie, de la Mésopotamie, de plusieurs autres provinces, de l'autre une petite cité, comme Sidon ou Tortose, avec ses champs, ses vergers et ses moulins : déplorable contraste qui devait faire sentir aux chrétiens leur humiliation et leur montrer tout ce qu'ils avaient à craindre !
Souvent les Francs s'engageaient à ne point bâtir de forteresses, à ne point fortifier leurs villes ; ils renonçaient même au droit de réparer les églises des saints lieux, et, lorsqu'une pierre tombait d'une muraille (telle est l'expression des traités), elle était jetée dehors, sans pouvoir être employée à la réparation de l'édifice (10). Dans tous ces traités, la politique musulmane cherchait surtout à diviser les Francs, à les tenir sous sa dépendance, ne les regardant jamais comme des alliés, mais comme des vassaux, des fermiers et des tributaires (11).
Telle était la paix dont jouissaient les états chrétiens en Syrie. Chose plus déplorable encore ! Il y avait alors trois prétendants au royaume de Jérusalem : le roi de Chypre, le roi de Sicile et Marie d'Antioche, qui descendaient de la quatrième fille d'Isabelle, femme d'Amaury. Des partis s'agitaient; on se battait pour un royaume à moitié détruit, ou plutôt on se disputait la honte de le perdre tout à fait, et de le livrer, déchiré par la discorde, à la domination des musulmans.

Année [1277 - 1 juillet— mort de Baybars]

Al-Malik az-Zâhir Rukn ad-Dîn Baybars al-Bunduqdari, plus connu en français sous le nom de Baybars, ou encore Bibars (né vers 1223 au nord de la mer noire - décédé le 1er juillet 1277 à Damas, Syrie) est un sultan mamelouk bahrite d'égypte de 1260 à 1277. Il est parfois surnommé « l'arbalétrier. »
La fin de Baybars est racontée de plusieurs manières. Nous suivrons le récit de l'historien arabe Ibn-Férat, dont nous emprunterons quelquefois les expressions. Baybars allait partir de Damas pour combattre les Tartares vers l'Euphrate : avant son départ, il demanda un impôt extraordinaire ; l'imam Mohyeddin-Almoury lui adressa des représentations; le sultan répondit :
« ô mon maître, j'abolirai cet impôt quand j'aurai vaincu les ennemis. Lorsque Baybars eut triomphé des Tartares, il écrivit en ces termes au chef du divan à Damas : Nous ne descendrons point de cheval que tu n'aies levé un impôt de deux cent mille dirhems sur Damas, de trois cent mille sur son territoire, de trois cent mille sur ses bourgs, et de mille mille dirhems sur la province méridionale. »
Ainsi la joie qu'avait causée la victoire de Baybars se changea en tristesse; le peuple désira la mort du sultan. On alla se plaindre au cheik Mohyeddin, homme pieux et respecté ; on avait à peine commencé à lever le tribut que Baybars était rayé de la liste des vivants.

Les historiens arabes placent Baybars parmi les grands princes de la dynastie des mameluks baharites. Il avait été d'abord vendu comme esclave, et, quoiqu'il n'eût vécu que parmi des soldats, une grande sagacité d'esprit lui tenait lieu d'éducation. Lorsque dans la suite il eut fait la guerre et qu'il eut été jeté dans les factions de l'armée, il sut tout ce qu'il devait savoir pour régner sur les mameluks. Ce qui le servit le plus dans la carrière de son ambition, ce fut son incroyable activité : pendant les dix-sept années de son règne, il ne connut pas un jour de repos ; on le voyait presque en même temps en Syrie, en Egypte, sur les bords de l'Euphrate; les chroniques rapportent que souvent il parcourait les rues d'Alep ou celles de Damas, tandis que les courtisans attendaient encore son réveil à la porte des palais du Caire. Comme deux sultans d'Egypte avaient péri sous ses coups et qu'il arriva à l'empire par des révolutions violentes, ce qu'il redoutait le plus, c'était l'influence de son exemple : tous ceux dont il craignait l'ambition ou l'infidélité ne pouvaient conserver la vie. Baybars avait fait mourir, disait-on, en peu de temps et sous divers prétextes, deux cent quatre-vingts émirs.
Les plus simples communications des hommes entre eux alarmaient son humeur défiante et farouche : si on en croit les historiens orientaux, pendant le règne de Baybars les amis s'évitaient dans les rues, et personne n'osait entrer dans la maison d'un autre. Lorsqu'il lui importait de cacher ses desseins, de voiler ses démarches, de dérober aux regards sa présence, malheur à qui devinait sa pensée, malheur à qui prononçait son nom ou le saluait sur son passage ! Sévère avec ses soldats, flatteur avec ses émirs, ne dédaignant point la ruse, préférant la violence, se jouant des traités et des serments, d'une dissimulation que personne ne pouvait pénétrer, d'une avarice qui le rendait impitoyable dans la levée des tributs ; n'ayant jamais reculé ni devant l'ennemi, ni devant un crime, son génie et son caractère semblaient faits pour ce gouvernement, qu'il avait en quelque sorte fondé, gouvernement monstrueux qui se soutenait par des vices, par des excès, et qui n'aurait pu subsister par la modération et la vertu.

Ses ennemis et ses sujets tremblaient sans cesse devant lui; on tremblait encore autour de cette litière qui le transporta de Damas au Caire après sa mort. Mais tant d'excès, tant de violence, tant de triomphes, qui ne servaient que son ambition personnelle, ne purent fixer la couronne dans sa famille : ses deux fils ne firent que monter sur le trône et en descendre. Kélaoun, le plus brave des émirs, usurpa bientôt la souveraine puissance; une marche uniforme dans la succession au trône ne pouvait convenir à une armée sans cesse portée à la sédition. Tous les mameluks se croyaient nés pour l'empire, et dans cette république d'esclaves il semblait permis à tout le monde de rêver la tyrannie. Chose incroyable ! Ce qui devait perdre cette milice turbulente, fut précisément ce qui la sauva : la faiblesse ou l'incapacité ne pouvaient jamais se soutenir longtemps sur le trône, et dans le tumulte des factions il arrivait presque toujours que le plus brave et le plus habile était choisi pour diriger le gouvernement et la guerre.
Al-Mansûr Sayf ad-Dîn Qala-ûn al-Alfî, aussi connu sous le nom de Qala-ûn ou Kélaoun, est un sultan mamelouk bahrite d'égypte de 1279 à 1290.

Année [1278]

Baybars avait été le plus redoutable fléau des colonies chrétiennes; Kélaoun n'aurait pas tardé d'achever leur ruine, s'il n'avait eu à combattre un ennemi formidable. C'est ici qu'il faut arrêter un moment notre attention sur cette multitude de barbares qui, toujours prêts à envahir les provinces occupées par les mameluks, se trouvaient, par cela même, les auxiliaires naturels des Francs.
On se rappelle que dès le commencement du douzième siècle, surtout après la première croisade, des hordes innombrables, connues sous le nom de Turcs, inondaient sans cesse les plus riches contrées de la Syrie. Elles venaient du pays de Mossoul, des bords de la mer Caspiennes du Kurdistan et de la Perse. Ces hordes redoutables avaient embrassé l'islamisme, et le fanatisme musulman les poussait à faire une guerre implacable aux chrétiens. Les rives de l'Euphrate, de l'Oronte et même du Jourdain, furent souvent le théâtre de leurs ravages.
Vers le commencement du treizième siècle, la scène changea. Toutes les nations turques qui dominaient depuis l'Euphrate jusqu'à l'Oxus, furent vaincues et dispersées par Gengis-kan et ses successeurs. Le califat de Bagdad, qui était le lien de toutes ces puissances, fut lui-même anéanti. Dès lors, les Tartares ou Mogols, ne trouvant plus de barrières à leurs invasions, pénétrèrent, à leur tour, dans la Mésopotamie, l'Asie Mineure et la Syrie. Comme ces nations nouvelles n'avaient point embrassé la foi de Mahomet et que jusque-là elles n'avaient combattu que des musulmans, elles se montrèrent disposées à s'unir aux colonies chrétiennes. Pendant tout le treizième siècle, elles ne cessèrent point de porter la terreur de leurs armes, tantôt au delà du Taurus, tantôt dans les pays voisins du Liban, toujours fortifiées par l'alliance des chefs de la Géorgie, des princes de la petite Arménie, et de plusieurs autres états chrétiens. Les puissances musulmanes qui dominaient en Syrie et en Egypte, eurent ainsi tout à la fois deux ennemis à combattre, ce qui contribua à maintenir quelque temps les faibles restes de la puissance chrétienne en Asie. Malheureusement pour les chrétiens, leur alliance avec les Tartares, toujours subordonnée a un état de choses passager, à des circonstances imprévues, ne produisit point les fruits qu'on devait en attendre : les Mogols, aidés de leurs alliés, ne purent jamais, dans leurs guerres irrégulières, triompher de la milice disciplinée des mameluks, ni de la politique suivie des sultans du Caire. Ils perdirent plus de dix batailles livrées dans le territoire d'Emèse, et les chemins de l'Egypte leur restèrent à jamais fermés. Si la fortune avait favorisé leurs armes, on doit croire qu'ils auraient plus tard embrassé la foi du Christ; et dès lors, l'Orient aurait tout à fait changé de face.

A peine Kélaoun fut-il monté sur le trône d'Egypte, qu'il reçut la nouvelle que les Tartares avaient de nouveau passé l'Euphrate, et qu'ils s'avançaient précédés des guerriers de la Géorgie et de l'Arménie. Le nouveau sultan accourut en Syrie, à la tête de son armée. Bientôt le territoire d'Emèse fut le théâtre d'une bataille sanglante où les mameluks remportèrent une victoire complète et décisive. Après cette victoire des musulmans, tous les états chrétiens attendaient dans la crainte. Kélaoun se rendit aux prières du comte de Tripoli, des chevaliers du Temple et de l'Hôpital, qui lui demandèrent la paix ; mais il alla décharger sa colère sur les états du roi d'Arménie, qu'il accusait d'avoir appelé en Syrie les armes des Mogols. Toute l'Arménie fut ravagée par les mameluks, et les tributs imposés par la trêve qui suivit la guerre achevèrent la ruine de cette contrée. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans le traité conclu en cette occasion, c'est que le sultan du Caire dicta lui-même au roi d'Arménie la formule du serment : le prince (13) chrétien, en s'engageant à subir la loi d'une puissance musulmane, jura par la vérité de la croix, par la vérité de l'Evangile, par la vérité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et se soumit d'avance, s'il ne remplissait ses promesses, à faire trente fois le pèlerinage de Jérusalem, les pieds nus et la tête découverte. Kélaoun brûlait de punir aussi le roi de Géorgie ; mais il fut retenu par les obstacles et les dangers d'une expédition lointaine. Le hasard où la trahison ne tarda pas à lui offrir l'occasion facile d'exercer sa vengeance : le prince géorgien, accompagné d'un seul de ses serviteurs, se rendait en pèlerinage à Jérusalem, lorsqu'il tomba entre les mains des mameluks, qui le conduisirent au Caire, où le sultan le retint en captivité.

Pendant que les chrétiens d'Orient reconnaissaient ainsi la puissance toujours croissante des infidèles, Grégoire X poursuivait en vain, dans l'Occident, les préparatifs ou plutôt les prédications de la croisade. Il avait plusieurs fois renouvelé ses instances auprès de Rodolphe de Habsbourg ; mais Rodolphe avait un empire à conserver. Vainement le pape menaça de lui ôter sa couronne : le nouvel empereur voyait moins de danger pour lui dans la colère du souverain pontife que dans une expédition qui l'éloignerait de ses états.

Année 1276 - 10 janvier — mort de Grégoire X

Enfin Grégoire mourut (14) sans avoir pu remplir les promesses qu'il avait faites aux chrétiens d'Orient. La Palestine recevait, de temps à autre, quelques secours de l'Europe ; mais ces secours, n'arrivant presque jamais à propos, semblaient moins propres à la défendre qu'à compromettre sa sécurité. Le roi de Sicile, qui s'était fait proclamer roi de Jérusalem, avait envoyé des soldats et un gouverneur à Ptolémaïs ; il se disposait à faire une expédition formidable en Syrie ; et peut-être que son ambition, en cette circonstance, aurait servi la cause des chrétiens, si une révolution ne l'eût tout à coup arrêté dans ses projets.

Année [1279]

Le mécontentement des peuples dans ses nouveaux états et surtout en Sicile, allait toujours croissant. On avait chargé les peuples d'impôts pour la dernière croisade ; la publication d'une croisade nouvelle irrita les esprits. Les ennemis de Charles ne voyaient dans la croix des pèlerins que le signal de la violence et du brigandage : c'est sous cette bannière sacrée, disaient-ils, qu'il a coutume de répandre le sang innocent. On se rappelait encore que la conquête de Naples avait été faite sous les drapeaux de la croix. Enfin le signal de la révolte étant donné, huit mille Français furent immolés aux mânes de Conradin, et les Vêpres siciliennes, dont le résultat fut de faire passer la Sicile sous la domination des princes d'Aragon, achevèrent de détruire tous les desseins de Charles sur l'Orient.

Kélaoun poursuivait toujours ses projets ; mais il lui manquait une flotte pour assiéger par mer les villes chrétiennes. Accoutumé à considérer les établissements des Francs comme une proie qui ne pouvait lui échapper, il attendait patiemment le moment favorable, et ne craignait point de renouveler des traités de paix avec des principautés et des villes qu'il voulait détruire. Quoiqu'il n'eût plus rien à redouter de la part des Mogols, ni de la part de la chrétienté, il consentit à conclure une nouvelle trêve avec les Francs de Ptolémaïs. On voit par ce traité, que les auteurs arabes nous ont conservé, quels étaient les desseins des sultans du Caire et quel ascendant ils prenaient sur leurs faibles ennemis. Les chrétiens s'engageaient, dans le cas où un prince franc ferait une expédition en Asie, à prévenir les infidèles de l'arrivée des armées chrétiennes d'Occident. C'était à la fois signer une condition déshonorante et renoncer à l'espérance d'une croisade. Au reste, la prévoyance des sultans du Caire ne se contentait pas des avertissements que promettaient de leur donner les chrétiens de Syrie. Kélaoun envoyait fréquemment des ambassadeurs en Europe, et de nombreux agents qu'il entretenait en tous lieux l'instruisaient avec régularité de tout ce qui se préparait contre les musulmans, à la cour de Rome et dans les conseils des princes chrétiens. Une ambassade du Caire resta trois ans à la cour de Séville, où elle était traitée avec une grande distinction. Les princes et les états qui avaient quelques intérêts à ménager en Orient, non-seulement s'alliaient sans scrupule avec le sultan d'Egypte, mais promettaient même par des traités et juraient sur l'évangile de se déclarer les ennemis de toutes les puissances chrétiennes qui attaqueraient les états de leur allié musulman. Dans un traité qui nous a été conservé, nous voyons le roi d'Aragon et ses frères s'engager à refuser leur coopération à toute espèce de croisade entreprise par le pape de Rome, les rois des Francs, des Grecs ou des Tartares, il n'était point de ville maritime en Italie ou sur les côtes de la Méditerranée qui ne se montrât disposée à préférer ainsi dans ses relations avec l'Orient les avantages de son commerce à la délivrance des saints lieux.

Année [1282]

Tous ces traités, dictés tantôt par la crainte, tantôt par l'ambition ou l'avarice, élevaient chaque jour une nouvelle barrière entre les chrétiens de l'Orient et ceux de l'Occident. D'ailleurs ils n'arrêtaient point le sultan du Caire, qui trouvait toujours quelque prétexte pour les rompre, lorsque la guerre lui offrait plus d'avantages que la paix. C'est ce qui arriva pour la forteresse de Markab, située entre Tortose et Tripoli. On accusa les hospitaliers, auxquels ce château appartenait, de faire des incursions sur les terres des musulmans. Cette accusation, qui n'était peut-être pas sans fondement, fut bientôt suivie du siège de la place. « Markab (nous empruntons ici les expressions de l'histoire orientale) (15) était comme une ville placée en observation sur une montagne : les sommets des tours, qui surpassaient en hauteur celles de Palmyre, n'étaient accessibles qu'à l'aigle du Liban; et, lorsqu'on les contemplait du rivage de la mer, on croyait voir l'astre du jour à travers l'azur et les nuages du ciel. Malgré les difficultés du lieu, on parvint à placer des machines ; on commença l'attaque dans les premiers jours d'avril ; les mineurs creusèrent la terre sous les remparts et les tours. Lorsqu'on eut fait une brèche aux murailles, on livra l'assaut ; mais la bravoure des assiégés contint le choc des musulmans. Ceux-ci, après plusieurs attaques renouvelées avec impétuosité, sentirent s'ébranler leur courage ; cependant le dieu de Mahomet, disent les auteurs arabes, envoya ses anges « mocarrabins » et les milices célestes au secours de l'islamisme. La mine pratiquée sous les remparts fut poussée jusqu'à l'intérieur de la place ; la garnison chrétienne, qui reconnut qu'il n'y avait plus de salut pour elle, proposa de se rendre, et l'étendard du prophète flotta sur les murs de la forteresse. Tandis que les soldats chrétiens prenaient la route de Tripoli, les vrais croyants louaient Dieu d'avoir extermine les adorateurs du Messie et délivré le pays de leur présence. Un grand nombre d'imans et de fakirs avaient assisté au siège de Markab : cette milice sainte se retira en chantant les louanges de Kélaoun, et le nom du sultan victorieux fut proclamé au milieu des actions de grâces dans toutes les mosquées de la Syrie et de l'Egypte (16).

Année [1284 — le château de Marakia]

Entre Markab et Tortose s'élevait le château de Marakia, dont on trouve aujourd'hui encore des restes. Dans ce château, qu'on ne pouvait attaquer qu'avec une flotte, s'était retiré un seigneur franc que les chroniques arabes appellent, les unes le sire de Télima, les autres le sire de Barthélemy. Ce seigneur franc ne cessait de ravager les terres du voisinage, et chaque jour il revenait dans sa forteresse chargé des dépouilles des musulmans. Kélaoun voulut s'emparer du château du sire de Barthélemy ; mais, n'ayant point de vaisseaux et jugeant le fort inexpugnable, il écrivit au comte de Tripoli : « C'est toi qui as bâti ou laissé bâtir ce château : malheur à toi, malheur à ta capitale, malheur à ton peuple, s'il n'est promptement démoli ! » Le comte de Tripoli fut d'autant plus effrayé de ces menaces, que, lorsqu'il reçut la lettre du sultan, les troupes musulmanes étaient déjà sur son territoire. Il offrit en échange au seigneur Barthélemy des terres considérables : les offres les plus brillantes, les promesses, les prières, tout fut inutile. Enfin le fils de Barthélemy s'interposa dans la négociation, et partit pour implorer la compassion du sultan du Caire. Le vieillard irrité vola sur les pas de son fils, l'atteignit dans la ville de Ptolémaïs, et le poignarda devant le peuple assemblé. Ce meurtre révolta tous les chrétiens ; Barthélemy se vit à la fin abandonné par ses propres soldats, à qui son crime faisait horreur. Le château, qui était resté désert, fut démoli. Dès lors le sire de Barthélemy devint le plus cruel ennemi des Francs, et se retira parmi les infidèles, sans cesse occupé de les associer à sa vengeance et de provoquer la destruction des villes chrétiennes.

Année [1287 — La ville de Tripoli]

Sa haine impitoyable n'eut que trop d'occasion de se satisfaire. Le sultan du Caire poursuivait la guerre contre les chrétiens, et tout semblait favoriser ses entreprises. Depuis longtemps il avait le projet de s'emparer de Laodicée (de nos jours : Syrie - Ras Ibn Hani), dont le port rivalisait avec celui d'Alexandrie ; mais la citadelle de cette ville, bâtie au milieu des flots, était inaccessible. Un tremblement de terre renversa la tour appelée tour des Pigeons et le phare qui guidait les navires pendant la nuit. Alors, dit l'auteur arabe de la Vie de Kelaoun, le sultan dirigea contre Laodicée ces redoutables machines dont les langues chantent les triomphes, et les doigts font signe à la victoire. Quelques châteaux bâtis par les chrétiens sur la côte de Phénicie, tombèrent encore au pouvoir des musulmans. Après s'être ainsi ouvert toutes les avenues de Tripoli, le sultan du Caire ne s'occupa plus que du siège de cette ville. Ni la foi des traités, ni les soumissions récentes de Bohémond, ne purent retarder un moment la chute d'une cité florissante. Aucune ville chrétienne, aucun prince de la Palestine, ne vint au secours de Tripoli. Tel était l'esprit de division qui régnait toujours parmi les Francs, que les templiers, d'accord avec le seigneur de Gibelet, avaient, peu de temps auparavant, formé le dessein de s'emparer de la ville. Tout était prêt pour l'exécution du complot, et l'entreprise n'échoua que par une circonstance imprévue. Nous avons sous les yeux une déclaration manuscrite, rédigée par un notaire de Tripoli et signée par un grand nombre de témoins, dans laquelle le sire de Gibelet raconte toutes les circonstances de sa trahison. Après la découverte de ce complot, le même seigneur de Gibelet se « mit, par ordre du grand maître du Temple, à guerroyer les Pisans et à les piller. » « II n'avait aucun démêlé avec eux (c'est lui-même qui avoue sa félonie) ; mais il agissait ainsi parce que ledit maître lui avait demandé du froment et de l'orge pour sa maison et ses gens. » Toutes ces violences, tous ces désordres, mettaient sans cesse en péril les cités chrétiennes, et personne n'avait assez d'ascendant ou de patriotisme pour chercher à en prévenir les effets. Poussé par le remords ou par la crainte, le sire de Gibelet voulut solliciter sa grâce auprès du comte de Tripoli, offrant d'abandonner sa terre et d'aller vivre ailleurs comme il pourrait. Mais les templiers refusèrent d'intercéder pour lui et de se mêler d'une affaire où ils l'avaient engagé. Ibn-Férat rapporte que le sire de Gibelet fut tué par les ordres de Bohémond. Son fils, dépouillé de l'héritage paternel, ne songea plus qu'à venger la mort de son père ; et, comme beaucoup d'autres chrétiens victimes de la violence et de l'injustice, il implora l'assistance des musulmans. La mort de Bohémond, qui suivit de près celle du seigneur de Gibelet, acheva de jeter le trouble et la discorde parmi les habitants de Tripoli. La soeur et la mère du prince se disputèrent son autorité ; tous ceux qui, jusque-là, avaient médité des projets de trahison ou de révolte, se mirent à renouveler leurs complots. L'esprit de licence et de jalousie animait tous les citoyens les uns contre les autres, lorsque Kélaoun parut devant leurs remparts avec une armée formidable.

Dix-sept grandes machines furent dressées contre les murailles ; quinze cents ouvriers ou soldats s'occupaient de miner la terre ou de lancer le feu grégeois. Après trente-cinq jours de siège, les musulmans pénétrèrent dans la ville le fer et la flamme à la main. Sept mille chrétiens tombèrent sous l'épée du vainqueur ; les femmes, les enfants, furent traînés en esclavage ; une foule éperdue chercha vainement dans l'îlot de Saint-Nicolas un asile contre les mameluks, animés au carnage. Aboulfeda rapporte qu'étant allé lui-même dans cet îlot, quelques jours après la prise de Tripoli, il le trouva couvert de morts. Plusieurs habitants s'étaient retirés sur des vaisseaux et fuyaient leur patrie désolée : la mer les repoussa sur le rivage, où ils furent massacrés par les musulmans. Non-seulement la population de Tripoli périt presque tout entière, mais encore le sultan ordonna de brûler et de démolir la ville. Le port de Tripoli attirait une grande partie du commerce de la Méditerranée, la ville renfermait plus de quatre mille métiers en soie ; on admirait ses palais, ses tours, ses fortifications. Tant de sources de prospérité, tout ce qui pouvait faire fleurir la paix et servir de défense dans la guerre, tout périt sous la hache et le marteau. Le principal but de la politique musulmane, dans cette guerre, était de détruire ce qu'avaient fait les chrétiens, de ne laisser sur la côte de Syrie aucune trace de leur puissance, rien qui pût y attirer désormais les princes et les guerriers de l'Occident, rien qui leur donnât les moyens de s'y maintenir, si jamais ils étaient tentés d'y arborer de nouveau leurs étendards.

Ptolémaïs, restée neutre dans une si cruelle guerre, apprit la chute et la destruction d'une ville chrétienne, par quelques fugitifs qui avaient échappé au glaive des musulmans et venaient lui demander un asile. A cette triste nouvelle elle dut pressentir les malheurs qui la menaçaient elle-même.
Ptolémaïs était alors la capitale des colonies chrétiennes et la ville la plus considérable de la Syrie. La plupart des Francs chassés des autres villes de la Palestine, s'y étaient réfugiés avec leurs richesses ; c'était là qu'abordaient toutes les flottes qui venaient d'Occident ; on y voyait les plus riches marchands de tous les pays du monde. La ville n'avait pas moins reçu d'accroissement en étendue qu'en population ; elle était construite en pierres de taille carrées ; tous les murs des maisons s'élevaient à une hauteur égale (17) ; une plate-forme ou terrasse couvrait la plupart des édifices, des peintures ornaient l'intérieur des principales habitations, et ces habitations recevaient le jour par des fenêtres vitrées, ce qui était alors un luxe extraordinaire. Dans les places publiques, des tentures de soie ou d'une étoffe transparente garantissaient les habitants des ardeurs du soleil. Entre les deux remparts qui bornaient la ville à l'orient, s'élevaient des châteaux et des palais habités par les princes et les grands ; les artisans et les marchands habitaient l'intérieur de la cité. Parmi les princes et les nobles qui avaient des habitations à Ptolémaïs, on remarquait le roi de Jérusalem, ses frères et sa famille, les princes de Galilée et d'Antioche, le lieutenant du roi de France, celui du roi de Chypre, le duc de Césarée, les comtes de Tripoli et de Joppé, les seigneurs de Beyrouth, de Tyr, de Tibériade, de Sidon, d'Ibelin, d'Arsur, etc. On lit dans une vieille chronique que tous ces princes et seigneurs se promenaient sur les places publiques, portant des couronnes d'or comme des rois ; leur suite nombreuse avait des vêtements éclatants d'or et de pierreries. Les jours se passaient en fêtes, en spectacles, en tournois, tandis que le port voyait s'échanger les trésors de l'Asie et de l'Occident et montrait à toute heure le tableau animé du commerce et de l'industrie.

L'histoire contemporaine déplore avec amertume la corruption de moeurs qui régnait à Ptolémaïs : la foule des étrangers y apportait les vices de toutes les nations ; la mollesse et le luxe s'étaient répandus dans toutes les classes ; le clergé lui-même n'avait pu éviter la contagion ; parmi les peuples qui habitaient la Syrie, les plus efféminés, les plus dissolus, étaient les habitants de Ptolémaïs.
Non-seulement Ptolémaïs était la plus riche des villes de la Syrie, elle passait encore pour être la place la mieux fortifiée. Saint Louis, pendant son séjour en Palestine, n'avait rien négligé pour réparer, pour accroître ses fortifications. Du côté de la terre, une double muraille, surmontée de distance en distance de hautes tours avec leurs créneaux, entourait la ville; un fossé large et profond défendait l'accès des remparts. Du côté de la mer, la ville était défendue par une forteresse bâtie à l'entrée du port, par le château du Temple vers le midi, et par la tour appelée la Tour du roi, vers l'orient.

Ptolémaïs avait alors beaucoup plus de moyens de défense qu'à l'époque où elle soutint pendant trois ans l'attaque de toutes les forces de l'Europe. Aucune puissance n'aurait pu la réduire si elle avait eu pour habitants de véritables citoyens, et non des étrangers, des pèlerins, des marchands, toujours prêts à se transporter d'un lieu à un autre avec leurs richesses. Ceux qui représentaient le roi de Naples, les lieutenants du roi de Chypre, les Français, les Anglais, le légat du pape, le patriarche de Jérusalem, le prince d'Antioche, les trois ordres militaires, les Vénitiens, les Génois, les Pisans,, les Arméniens, les Tartares, avaient chacun leur quartier, leur juridiction, leurs tribunaux, leurs magistrats, tous indépendants les uns des autres, tous avec le droit de souveraineté. Ces quartiers étaient comme autant de cités différentes qui n'avaient ni les mêmes coutumes, ni le même langage, ni les mêmes intérêts. Il était impossible d'établir l'ordre dans une ville où tant de souverains faisaient des lois, qui n'avait point d'administration uniforme; où souvent le crime se trouvait poursuivi d'un côté, protégé de l'autre. Ainsi toutes les passions étaient sans frein, et donnaient lieu souvent à des scènes sanglantes : outre les querelles qui naissaient dans le pays, il n'y avait pas une division en Europe, et surtout en Italie, qui ne se fît ressentir à Ptolémaïs. Les discordes des Guelfes et des Gibelins y agitaient les esprits, et les rivalités de Venise et de Gênes y avaient fait couler des torrents de sang. Chaque nation avait des fortifications dans le quartier qu'elle habitait; on y fortifiait jusqu'aux églises. A l'entrée de chaque place il y avait une forteresse, des portes et des chaînes de fer. Il était aisé de voir que tous ces moyens de défense avaient été employés moins pour arrêter l'ennemi que pour élever une barrière contre des voisins et des rivaux.
Les chefs de tous les quartiers, les principaux de la ville, se rassemblaient quelquefois ; mais ils s'accordaient rarement et se défiaient toujours les uns des autres; ces sortes d'assemblées n'avaient jamais aucun plan de conduite, aucune règle fixe, surtout aucune prévoyance. La cité tout à la fois demandait des secours à l'Occident, et sollicitait une trêve auprès des musulmans. Lorsqu'on venait à conclure un traité, personne n'avait assez de puissance pour le faire respecter ; chacun au contraire était maître de le violer et d'attirer ainsi sur la ville tous les maux que cette violation pouvait entraîner.

Après la prise de Tripoli, le sultan du Caire menaça la ville de Ptolémaïs ; cependant, soit qu'il redoutât le désespoir des chrétiens, soit qu'il ne jugeât point encore le moment favorable, il céda à quelques sollicitations, et renouvela avec les habitants une trêve pour deux ans, deux mois, deux semaines, deux jours et deux heures. Au rapport d'une chronique, le légat du pape désapprouva le traité, et fit insulter des marchands musulmans qui s'étaient rendus à Ptolémaïs ; les templiers et les autres ordres militaires voulaient faire réparation au sultan d'Egypte ; le légat s'y opposa, et menaça d'excommunier ceux qui auraient la moindre relation avec les infidèles (18).
Un auteur arabe (19) donne une autre cause à la rupture des traités. Il raconte que la femme d'un riche habitant de Ptolémaïs, éprise d'un jeune musulman, s'était rendue avec lui dans un des jardins qui environnaient la ville; le mari, averti de cet outrage fait à la foi conjugale, rassemble quelques amis, sort avec eux de Ptolémaïs, surprend sa femme avec son corrupteur, et les immole tous deux à sa vengeance. Quelques musulmans accourent du voisinage, les chrétiens arrivent en plus grand nombre ; la querelle s'échauffe et devient générale; tout ce qu'on rencontre de musulmans est massacré.

Année [1290]

Ces violences, que la renommée ne manquait pas d'exagérer dans ses récits, pouvaient donner au sultan d'Egypte un prétexte pour recommencer la guerre (20) : les chrétiens, qui avaient le pressentiment de leurs nouveaux périls, implorèrent les secours du souverain pontife. Le pape engagea Venise à lui fournir vingt galères (21) ; cette flotte transporta à Ptolémaïs une troupe de seize cents hommes levée à la hâte dans quelques villes d'Italie. Le renfort qu'on envoyait aux habitants de la Palestine pour leur défense, provoqua leur perte. Les soldats du Saint-Siège, levés parmi les aventuriers et les vagabonds, se livraient à toutes sortes d'excès ; n'ayant point de solde, ils pillaient les musulmans et les chrétiens ; enfin cette troupe indisciplinée sortit en armes de la ville, et alla faire une incursion sur les terres des musulmans ; tout fut ravagé sur son passage ; les bourgs et les villages furent pillés, les habitants insultés, plusieurs massacrés. Le sultan du Caire envoya des ambassadeurs aux chrétiens pour se plaindre de ces violences commises dans la paix. A l'arrivée des envoyés musulmans, on tint plusieurs conseils dans Ptolémaïs ; les avis étaient d'abord partagés : les uns voulaient qu'on défendît ceux qui avaient rompu la trêve, les autres, qu'on donnât satisfaction au sultan et qu'on sollicitât la continuation des traités. A la fin on se décida à envoyer au Caire une députation chargée de faire des excuses et d'offrir des présents. La députation, admise à l'audience de Kélaoun, allégua que le mal avait été commis par des soldats venus d'Occident, et non point par des habitants de Ptolémaïs ; les députés offrirent au nom de leur cité de punir les auteurs du désordre : leurs soumissions, leurs prières, ne purent fléchir le sultan, qui leur reprocha avec amertume de se jouer de la foi des traités et de donner asile à des perturbateurs, à des ennemis de la paix et du droit des gens. Il se montra d'autant plus inflexible, qu'il jugeait l'occasion favorable pour accomplir ses projets : il savait qu'aucune croisade ne se préparait en Europe, que le pape Nicolas sollicitait en vain le concours belliqueux des rois de France et d'Angleterre, et que tous les secours de l'Occident se réduisaient à ces aventuriers qui venaient de rompre la trêve. Kélaoun renvoya les ambassadeurs, en menaçant de toute sa colère la ville de Ptolémaïs. Déjà ses ordres étaient donnés pour qu'on fît des préparatifs de guerre dans toutes ses provinces.
Au retour des ambassadeurs, on assembla à Ptolémaïs un grand conseil, auquel assistèrent le patriarche de Jérusalem, Jean de Gresli, qui commandait pour le roi de France, messire Oste de Granson pour le roi d'Angleterre, les grands maîtres du Temple et de l'Hôpital, les principaux de la cité, un grand nombre de bourgeois et de pèlerins. Quand les députés eurent rendu compte de leur mission et rapporté les menaces du sultan d'Egypte, le patriarche prit la parole : ses vertus, ses cheveux blancs, son zèle pour la cause des chrétiens, inspiraient la confiance et le respect. Ce vénérable prélat exhorta tous ceux qui l'écoutaient à s'armer pour défendre la ville, à se ressouvenir qu'ils étaient chrétiens et qu'ils devaient mourir pour la cause de Jésus-Christ ; il les conjura d'oublier leurs discordes, de n'avoir d'autres ennemis que les musulmans, et de se montrer dignes de la sainte cause pour laquelle ils allaient combattre. Son éloquence réveilla dans son auditoire des sentiments généreux: tous jurèrent d'obéir aux exhortations du patriarche. Heureuse la cité de Ptolémaïs, si ses habitants et ses défenseurs, eussent toujours conservé les mêmes dispositions et le même enthousiasme au milieu des périls et des malheurs de la guerre !

On demanda partout des secours. Il arriva quelques pèlerins de l'Occident, quelques guerriers des îles de la Méditerranée ; le roi de Chypre débarqua avec cinq cents hommes d'armes. Ces nouveaux auxiliaires et tous ceux qui portaient les armes dans la cité, s'élevaient à neuf cents hommes à cheval, à dix-huit mille combattants à pied. On les partagea en quatre divisions chargées de défendre les tours et les remparts : la première de ces divisions était sous le commandement de Jean de Gresli et d'Oste de Granson, l'un avec les Français, l'autre avec les Anglais et les Picards; la seconde division était commandée par le roi de Chypre réuni au grand maître de l'ordre Teutonique ; la troisième par le grand maître de Saint-Jean et celui des chevaliers de Cantorbéry ; la quatrième par le grand maître du Temple et celui de Saint-Lazare. Un conseil composé de huit chefs devait gouverner la cité pendant le siège.

Les musulmans se préparaient de toutes parts à la guerre; tout était en mouvement depuis les rives du Nil jusqu'à celles de l'Euphrate. Le sultan Kélaoun, étant tombé malade en sortant du Caire, envoya devant lui sept principaux émirs, chacun avec quatre mille cavaliers et vingt mille fantassins. A leur arrivée sur le territoire de Ptolémaïs, les jardins, les maisons de plaisance, les vignes qui couvraient les collines, tout fut dévasté. La vue de l'incendie qui s'élevait de tous côtés, la foule éperdue des habitants du voisinage qui fuyaient avec leurs meubles, leurs troupeaux et leurs familles, apprirent à Ptolémaïs les menaces et les projets sinistres des musulmans. Il y eut quelques combats livrés dans la plaine, mais rien de remarquable et de décisif : les musulmans attendaient l'arrivée du sultan pour commencer les travaux du siège.
Cependant Kélaoun était toujours retenu en Egypte par sa maladie, et, sentant sa fin approcher, le sultan manda auprès de lui son fils et ses émirs : il recommanda aux uns de reconnaître et de servir son fils comme ils l'avaient servi lui-même; à celui-ci, de poursuivre sans relâche la guerre contre les chrétiens, le conjurant de ne point lui accorder les honneurs de la sépulture avant d'avoir conquis la ville de Ptolémaïs. Khalil jura d'accomplir les dernières volontés de son père ; et, lorsque Kélaoun eut fermé les yeux, les ulémas et les imans se rassemblèrent dans la chapelle où ses restes furent déposés, lurent pendant toute la nuit les versets du Coran, et ne cessèrent d'invoquer leur prophète contre les disciples du Christ (Ibn-Férat.) Khalil ne tarda pas à se mettre en marche avec son armée. Les Francs espéraient que la mort de Kélaoun ferait naître quelques discordes parmi les mameluks; mais la haine des chrétiens suffisait pour réunir les soldats musulmans; le siège même de Ptolémaïs, l'espoir d'anéantir une ville chrétienne, étouffèrent tous les germes de divisions, et consolida la puissance de Gha-lil, qu'on proclamait d'avance le vainqueur des Francs et le pacificateur de la religion musulmane.

Année [1291 — règne de Khalil]

Khalil succède à Kélaoun et poursuit son offensive. En mai 1291, Khalil rassemble toutes les forces disponibles en égypte et en Syrie à Hisn al-Akrad.
Le sultan arriva devant Ptolémaïs ; son armée couvrait un espace de plusieurs lieues, depuis la mer jusqu'aux montagnes. Tous les musulmans avaient accouru des bords de l'Euphrate, des bords de la mer Rouge, de toutes les provinces de la Syrie et de l'Arabie. On s'occupa de construire des béliers, des catapultes, des galeries couvertes ; les cèdres du Liban et les chênes qui couvraient les montagnes de Naplouse, tombés sous la cognée des infidèles, avaient été transportés sous les murs de Ptolémaïs. Plus de trois cents machines de guerre étaient prêtes à foudroyer les remparts de la ville. L'historien Aboulfeda, qui assistait à ce siège, parle d'une de ces machines que cent chariots suffisaient à peine à transporter.
Ce formidable appareil jeta la consternation parmi les habitants de Ptolémaïs : le grand maître du Temple, désespérant de la défense et du salut de la ville, assembla les autres chefs pour savoir s'il restait quelques moyens de renouveler la trêve et d'échapper ainsi à une ruine inévitable. S'étant rendu à la tente du sultan, il lui demanda la paix, et, cherchant à ébranler son esprit, il exagéra les forces de Ptolémaïs. Le sultan, effrayé sans doute des difficultés du siège et pensant trouver une autre occasion de se rendre maître de la ville, consentit à une trêve, à condition que chaque habitant lui paierait un denier de Venise. Le grand maître revint dans la place, convoqua une assemblée du peuple dans l'église de Sainte-Croix, et lui exposa les conditions que le sultan mettait à la conclusion d'une trêve nouvelle. Son avis était de souscrire à ces conditions, attendu qu'on n'avait aucun autre moyen de sauver Ptolémaïs. A peine avait-il exprimé son opinion, que la multitude entre en fureur; de toutes parts on crie à la trahison, peu s'en fallut que le grand maître du Temple n'expiât sur l'heure sa sage prévoyance et son zèle pour le salut de la ville. Dès lors ce généreux guerrier ne songea plus qu'à mourir les armes à la main pour un peuple incapable de repousser la guerre par la guerre et ne souffrant point qu'on le sauvât par la paix.

Année[1291 — En avril, débute du siège d'Acre]

La présence du sultan avait redoublé l'ardeur des troupes musulmanes. Dès les premiers jours de son arrivée on poussa le siège avec une incroyable vigueur. L'armée des assiégeants comptait soixante mille cavaliers et cent quarante mille fantassins, qui se relevaient sans cesse et ne laissaient point de repos aux assiégés. Les machines lançaient des pierres et d'énormes pièces de bois dont la chute ébranlait les palais et les maisons de la ville. Une nuée de traits, de javelots, de pots à feu, de balles de plomb, tombait jour et nuit sur les remparts et sur les tours. Dans les premières attaques, les chrétiens tuèrent à coups de flèches et de pierres un grand nombre d'infidèles qui s'approchaient des murailles. Ils firent plusieurs sorties, dans l'une desquelles ils pénétrèrent jusqu'aux tentes des assiégeants. Ils furent repoussés à la fin, quelques-uns d'entre eux tombèrent au pouvoir des musulmans, et les cavaliers syriens, qui avaient attaché au cou de leurs chevaux les têtes des vaincus, allèrent étaler devant le sultan du Caire les barbares trophées d'une victoire chèrement achetée.
Le danger avait d'abord réuni tous les habitants de Ptolémaïs et les animait des mêmes sentiments. Dans les premiers combats, rien n'égalait leur ardeur : ils étaient soutenus par l'espoir qu'on recevrait des secours de l'Occident; ils espéraient aussi que quelques avantages remportés sur les assiégeants les forceraient à la retraite; mais, à mesure que ces espérances s'évanouissaient, on voyait se ralentir leur zèle; la plupart ne pouvaient supporter de longues fatigues; la vue d'un péril qui renaissait sans cesse, lassait leur courage ; ceux qui défendaient les remparts voyaient chaque jour diminuer leur nombre ; le port était couvert de chrétiens qui fuyaient emportant leurs richesses. L'exemple de ceux qui prenaient ainsi la fuite, achevait de décourager ceux qui restaient; dans une ville qui comptait cent mille habitants et qui, dans les premiers jours du siège, avait fourni près de vingt mille guerriers, on ne trouva plus enfin que douze mille hommes sous les armes.

A la désertion se joignit bientôt un autre malheur, ce fut la division parmi les chefs : plusieurs désapprouvaient les mesures qu'on suivait pour la défense de la ville, et, parce que leur avis n'avait point prévalu dans le conseil, ils restaient dans l'inaction, oubliant les périls et les malheurs qui menaçaient la cité et les menaçaient eux-mêmes.
Le quatrième jour de mai (le siège durait depuis près d'un mois), le sultan du Caire donna le signal d'un assaut. Il fît réunir dans la plaine trois cents chameaux, et sur chacun de ces chameaux on plaça un tambour; un bruit épouvantable retentissait au loin (Makrizi). Les soldats musulmans, rangés en bataille, sortirent de leur camp : la multitude des guerriers et des armes offrait le plus terrible spectacle.
« A mesure que l'armée musulmane s'avançait (ce sont les expressions d'une chronique contemporaine), le soleil brillait sur les targes d'or, et tout le pays semblait réfléchir leur éclat. Le fer des épées polies ressemblait aux étoiles qui brillent au ciel pendant une nuit d'été ; quand les troupes se déployaient, les lances levées, on croyait voir une forêt mouvante ; plus de quatre cent mille combattants couvraient les plaines et les collines (22). »
Depuis le lever du jour, les plus formidables machines de guerre ne cessaient de battre les remparts ; les efforts des assiégeants se dirigèrent surtout vers la porte et la tour Saint-Antoine, à l'orient de la ville. Ce poste était gardé par les soldats du roi de Chypre ; les musulmans vinrent planter leurs échelles au pied des murailles ; la défense ne fut pas moins vive que l'attaque; le combat dura toute la journée, la nuit seule força les assaillants à la retraite. Le roi de Chypre plus occupé alors de sa sûreté que de sa gloire, ne pensa plus qu'à déserter une ville qu'il n'espérait plus sauver. Il se retira le soir avec sa troupe, sous prétexte de prendre quelque repos, et, confiant le poste du péril aux chevaliers teutoniques, il leur promit de revenir au soleil levant. Mais, quand le jour parut, le roi de Chypre s'était embarqué avec tous ses chevaliers et trois mille combattants. A la nouvelle d'un aussi lâche abandon, quelles furent la surprise et l'indignation des guerriers chrétiens ! « Plût au ciel, s'écrie un témoin oculaire, plut au ciel qu'un vent impétueux eût soufflé, eût submergé ces fugitifs, et qu'ils fussent tombés au fond de la mer comme du plomb ! »

Le lendemain, les musulmans donnèrent un nouvel assaut. Ils s'avancèrent en bon ordre couverts de leurs larges boucliers, approchant leurs machines, portant avec eux une multitude d'échelles. Les chrétiens défendirent quelque temps l'approche des murailles; mais, lorsque les assiégeants s'aperçurent que les tours occupées la veille par les Cypriotes étaient abandonnées, leur audace redoubla; ils s'occupèrent de combler le fossé en y jetant des pierres, de la terre , des chevaux morts. Les relations contemporaines rapportent ici un fait difficile à croire : une troupe de sectaires qu'elles appellent des chages (23), suivait l'armée des mameluks ; la dévotion de ces sectaires consistait à souffrir toutes sortes de privations, à s'immoler pour le salut de l'islamisme. Le sultan leur ordonna de remplir le fossé : ils le comblèrent de leurs corps vivants, et c'est par ce chemin que la cavalerie musulmane parvint jusqu'au pied des murailles.

Les assiégeants combattaient avec fureur : les uns dressaient leurs échelles et s'élançaient en foule sur les remparts ; d'autres battaient les murs avec les béliers, et s'efforçaient de les démolir avec toutes sortes d'instruments. Enfin une large brèche ouvrit un passage pour pénétrer dans la ville. Cette brèche devint bientôt le théâtre d'un combat sanglant : on ne lançait plus de pierres et de flèches, on se battait avec la lance, l'épée et la massue. La multitude des musulmans ne faisait que s'accroître, tandis que les chrétiens ne recevaient point de secours. A la fin, ceux qui défendaient le rempart, harassés de fatigue, accablés par le nombre, sont obligés de se retirer dans la ville ; les assaillants se précipitaient à leur poursuite, et, ce qu'on aura peine à croire, la plupart des habitants restaient spectateurs immobiles : non que la vue du péril eût glacé tous les courages, mais l'esprit de rivalité et de jalousie n'était point étouffé par le sentiment des malheurs publics.
Quand la nouvelle de l'entrée des Sarrasins (nous laissons parler une relation contemporaine) se respandit par la cité. Beaucoup de bourgeois, par despit l'ung de l'aultre, n'eurent mie si grand'pitié du commun qu'ils dussent, et n'en tinrent nul compte ainsi que de ce qui pouvoit leur advenir, pensant dans leur cueur que le souldan ne leur feroit nul grief, attendu qu'ils n'avoient poinct consenti à la violation de la trêve. Dans leurs folles espérances, ils aimaient mieux devoir leur salut à la clémence du vainqueur qu'à la bravoure des guerriers chrétiens. Loin déporter du secours à ses voisins, chacun se réjouissait en secret de leurs pertes ; les principaux chefs de chaque quartier ou de chaque nation craignaient d'exposer leurs soldats, non point pour conserver leurs forces contre les musulmans, mais pour avoir plus d'empire dans la cité et se ménager les moyens d'être un jour les plus puissants et les plus redoutés dans les discordes publiques.

Cependant la véritable bravoure ne se laissait point entraîner à de si lâches passions : les milices du Temple et de l'Hôpital se montraient partout où il y avait du danger ; Guillaume de Clermont, maréchal des hospitaliers, accourut avec ses chevaliers au lieu du désordre et du carnage. Il rencontra une foule de chrétiens qui fuyaient : ce brave guerrier ranime leur courage abattu, et, se précipitant lui-même dans les rangs des ennemis, il frappe et renverse tout ce qu'il trouve sur son passage ; les musulmans, dit la relation déjà citée, fuyaient, à son approche, comme brebis devant le loup. Alors la plupart de ceux qui avaient pris la fuite revinrent au combat; le choc fut terrible, le carnage effroyable. Vers le soir, les trompettes des assiégeants sonnèrent la retraite ; les musulmans échappés au fer des chrétiens se retirèrent en désordre par la brèche qu'ils avaient faite.

Cet avantage inattendu changea tout à coup les esprits. Ceux qui n'avaient point pris de part aux combats et qui étaient restés paisibles dans leurs demeures, craignirent enfin qu'on ne les accusât de trahir la cause des chrétiens. Ils se mirent en marche, les bannières déployées, et s'avancèrent vers la porte Saint-Antoine. La vue du champ de bataille, rempli encore des traces du carnage, dut réveiller en eux quelques généreux sentiments, et, s'ils n'avaient point fait éclater leur bravoure, l'aspect des guerriers qu'ils virent étendus à terre, et qui les conjuraient de panser leurs blessures, leur offrit au moins l'occasion d'exercer leur humanité. On soigna les blessés, on enterra les morts ; on s'occupa ensuite de réparer les murailles, de placer des machines ; toute la nuit fut employée à préparer les moyens de défense pour le jour qui devait suivre.
Le lendemain, avant le lever du soleil, on convoqua une assemblée générale dans la maison des hospitaliers. La tristesse était peinte sur tous les visages : la veille on avait perdu deux mille guerriers ; il ne restait plus dans la ville que sept mille combattants, ils ne pouvaient plus suffire à défendre les tours et les remparts, ils n'étaient plus soutenus par l'espoir de vaincre leurs ennemis ; l'avenir n'offrait que des périls et des calamités.
Quand toute l'assemblée fut réunie, le patriarche de Jérusalem prit la parole. Le vénérable prélat ne fît point de reproches à ceux qui n'avaient pas assisté au combat de la veille, on devait oublier le passé ; il ne loua point ceux qui avaient signalé leur bravoure, de peur d'éveiller la jalousie. Dans son discours il ne parla point de la patrie ; car pour la plupart de ceux qui l'écoutaient la patrie n'était pas dans Ptolémaïs. Le tableau des malheurs qui menaçaient la ville et chacun de ses habitants, fut présenté sous les couleurs les plus sombres : il n'y avait point d'espérance et point d'asile pour les vaincus ; on ne devait rien espérer de la clémence des musulmans, accomplissant toujours leurs menaces, jamais leurs promesses; il n'était que trop certain que l'Europe n'enverrait point de secours ; on n'avait point assez de vaisseaux pour songer à fuir par la mer. Ainsi le patriarche cherchait moins à dissiper les alarmes de ses auditeurs qu'à les animer par le désespoir. Il termina son discours en les exhortant à placer toute leur confiance en Dieu et dans leur épée, à se préparer au combat par la pénitence, à se chérir, à se secourir les uns les autres, à rendre leur vie et leur mort glorieuses pour eux, utiles à la chrétienté.
Le discours du patriarche fit la plus vive impression sur l'assemblée : on n'entendait que des soupirs et des sanglots ; tout le monde fondait en larmes ; les sentiments religieux, que ranime d'ordinaire la vue d'un grand péril, remplissaient toutes les âmes d'une ardeur et d'un enthousiasme inconnus ; la plupart s'embrassaient, s'exhortaient réciproquement à braver tous les dangers ; ils se confessaient les uns aux autres et souhaitaient la couronne du martyre; ceux mêmes qui la veille méditaient leur désertion, jurent qu'ils n'abandonneront point la ville et qu'ils mourront sur le rempart avec leurs frères et leurs compagnons.
Les chefs et les soldats vont ensuite occuper les postes confiés à leur bravoure. Ceux qui ne sont point employés à la défense des remparts et des tours, se disposent à combattre l'ennemi s'il vient à pénétrer dans la ville ; on élève des barrières dans toutes les rues, on fait des amas de pierres sur les toits, à la porte des maisons, pour arrêter dans leur marche et pour écraser les musulmans.
A peine avait-on achevé ces préparatifs, que l'air retentit du son des trompettes et des tambours; un bruit horrible, qui se faisait entendre dans la plaine, annonce l'approche des musulmans ; après avoir lancé une multitude de flèches, ils se précipitent vers le mur qu'ils avaient renversé le jour précédent. On leur opposa une résistance à laquelle ils ne s'attendaient point ; plusieurs trouvèrent la mort au pied des remparts ; mais, comme leur nombre s'accroissait de moment en moment, leurs attaques sans cesse renouvelées devaient à la fin épuiser les forces des chrétiens, toujours en petit nombre et ne recevant point de renforts. Ceux-ci, vers la fin de la journée, avaient à peine la force de lancer leurs traits et de manier leurs lances. La muraille s'écroula de nouveau sous les coups des béliers ; alors on entendit le patriarche, toujours présent au lieu du danger, s'écrier d'une voix lamentable : « ô Dieu, entoure-nous d'un rempart que les hommes ne puissent détruire, et couvre-nous de l'égide de ta puissance. »
A cette voix, les soldats parurent se ranimer, et firent un dernier effort ; on les voyait se précipiter au-devant de l'ennemi, en appelant le « benoist Jésus-Christ à hauite voix. » Les Sarrasins, ajoute la relation manuscrite, appelaient le nom de leur Mahomet et proféraient les plus violentes menaces contre les défenseurs de la foi chrétienne.
Tandis qu'on se battait ainsi sur les remparts, la ville attendait dans la crainte l'issue du combat. L'agitation des esprits enfantait mille rumeurs qu'on adoptait, qu'on rejetait tour à tour. On disait dans les quartiers les plus éloignés que les chrétiens étaient victorieux et que les musulmans avaient pris la fuite ; on ajoutait qu'une flotte arrivait de l'Occident avec une armée. A ces nouvelles, qui donnaient un moment de joie, succédaient des nouvelles effrayantes, et dans tous ces bruits il n'y avait de vrai que ce qu'ils annonçaient de sinistre.

Bientôt on apprend que les musulmans sont entrés dans la ville. Les guerriers chrétiens qui défendaient la porte Saint-Antoine n'avaient pu résister au choc de l'ennemi, et fuyaient dans les rues, implorant le secours des habitants. Alors ceux-ci se rappellent les exhortations du patriarche; des renforts accourent de tous les quartiers, on voit reparaître les chevaliers de l'Hôpital ayant à leur tête le valeureux Guillaume. Une grêle de pierres tombait du haut des maisons ; des chaînes de fer étaient tendues sur le passage de la cavalerie musulmane. Ceux qui avaient déjà combattu reprennent des forces, et se précipitent de nouveau dans la mêlée ; ceux qui arrivaient à leur secours volent sur leurs pas, enfoncent les bataillons musulmans, les dispersent, et les poursuivent jusqu'au delà des remparts. Ces combats nous montrent tout ce que peut la valeur jointe au désespoir. En voyant d'un côté l'inévitable ruine d'une grande cité, de l'autre les efforts d'un petit nombre de défenseurs qui reculent chaque jour les scènes de la destruction et de la mort, on ne peut se défendre de la compassion et de la surprise. Les assauts se renouvelaient sans cesse, et toujours avec la même fureur. A la fin de chaque journée, les malheureux habitants de Ptolémaïs se félicitaient d'avoir triomphé de leurs ennemis ; mais le lendemain, quand le soleil revenait sur l'horizon, quelles étaient leurs pensées, lorsque du haut de leurs remparts ils revoyaient l'armée musulmane toujours la même, couvrant la plaine depuis la mer jusqu'au pied des montagnes de Karouba !

Comme au temps de Saladin, les musulmans n'avaient point de flotte qui leur apportât des secours et des vivres, ou qui pût fermer le port de Ptolémaïs, tandis que les chrétiens avaient une foule de vaisseaux et de barques qui parcouraient la côte et portaient l'effroi parmi les musulmans campés sur le bord de la mer. Après tant de combats, dans lesquels l'innombrable multitude des assiégeants n'avait pu obtenir un avantage décisif, ceux-ci commençaient à tomber dans le découragement. Dans l'armée musulmane on ne pouvait s'expliquer l'invincible bravoure des soldats chrétiens qu'en lui assignant des causes miraculeuses. Mille récits extraordinaires volaient de bouche en bouche, et frappaient l'imagination de la foule grossière des musulmans. Ils croyaient voir deux hommes dans chacun de ceux qu'ils avaient à combattre ; dans l'excès de leur étonnement, ils se persuadaient que chaque guerrier qui tombait sous leurs coups renaissait de lui-même et reparaissait ensuite plus fort et plus terrible sur le champ de bataille. Le sultan du Caire semblait avoir perdu l'espoir de prendre la ville d'assaut. On assure que les renégats, à qui leur apostasie faisait désirer la ruine du nom chrétien, cherchèrent alors à relever son courage (24) ; ces implacables transfuges ne négligèrent rien pour encourager les chefs, pour les animer au combat, pour éveiller dans leurs coeurs les passions furieuses qui les poursuivaient eux-mêmes. D'un autre côté, les imans et les cheiks, accourus au camp des mameluks, parcouraient les rangs de l'armée pour enflammer le fanatisme des soldats ; le sultan menaça du supplice ceux qui fuiraient devant l'ennemi ; il proposa des récompenses extraordinaires pour ceux qui planteraient l'étendard du prophète, non plus sur les remparts de Ptolémaïs, mais au milieu de la ville.

Année [1291 le 18 mai]

Jour funeste aux chrétiens, on donna le signal d'un nouvel assaut. Dès le lever du jour l'armée musulmane était sous les armes ; le sultan animait les soldats par sa présence. L'attaque et la défense furent beaucoup plus vives et plus opiniâtres que dans les jours précédents. Parmi ceux qui tombaient sur le champ de bataille, on comptait sept musulmans pour un chrétien; mais les musulmans pouvaient réparer leurs pertes, celles des chrétiens étaient irréparables. Les assiégeants dirigèrent encore tous leurs efforts contre la tour et la porte Saint-Antoine.
Ils étaient déjà sur la brèche, lorsque les chevaliers du Temple prirent la résolution hardie de sortir de la ville et d'attaquer le camp des musulmans. Ils trouvèrent l'armée ennemie rangée en bataille ; après un combat sanglant, les musulmans repoussèrent les chrétiens, et les poursuivirent jusqu'au pied des remparts. Le grand maître du Temple fut atteint d'une flèche et tomba au milieu de ses chevaliers. Le grand maître de l'Hôpital reçut en même temps une blessure qui le mit hors de combat. Alors la déroute devint générale ; on perdit tout espoir de sauver la ville. Il restait à peine mille guerriers chrétiens pour défendre la porte Saint-Antoine contre toute l'armée musulmane.
Les chrétiens furent obligés de céder à la multitude de leurs ennemis ; ils se dirigèrent vers la maison du Temple, située du côté de la mer. Ce fut alors qu'un crêpe de mort s'étendit sur toute la ville de Ptolémaïs : les musulmans s'avançaient pleins de fureur ; il n'y avait point de rue qui ne fût le théâtre du carnage; on livrait un combat pour chaque fort, pour chaque palais, à l'entrée de chaque place, et dans tous ces combats il y eut tant d'hommes tués, qu'au rapport d'un chevalier de Saint-Jean, « on marchait sur les morts comme sur un pont. »

Alors, comme si le ciel irrité eût voulu donner le signal de la fin de toutes choses ; un violent orage accompagné de grêle et de pluie éclata sur la ville ; l'horizon se couvrit tout à coup d'une si grande obscurité, qu'on pouvait à peine distinguer les enseignes des combattants et voir quel drapeau flottait encore sur les tours. Tous les fléaux concouraient à la désolation de Ptolémaïs. L'incendie s'alluma dans plusieurs quartiers, sans que personne s'occupât de l'éteindre : les vainqueurs ne pensaient qu'à détruire la ville, les vaincus ne songeaient qu'à fuir.
Une multitude de peuple fuyait au hasard, sans savoir où elle pourrait trouver un asile. Des familles entières se réfugiaient dans les églises, où elles étaient étouffées par les flammes ou égorgées au pied des autels ; des religieuses, des vierges timides, se mêlaient à la multitude qui errait dans la ville, ou se meurtrissaient le sein et le visage (25) pour échapper à la brutalité du vainqueur. Ce qu'il y avait de plus déplorable dans le spectacle qu'offrait alors Ptolémaïs, c'était la désertion des chefs, qui abandonnaient un peuple livré à l'excès de son désespoir. On avait vu fuir, dès le commencement du combat, Jean de Gresli et Oste de Granson, qui s'étaient à peine montrés sur les remparts pendant le siège ; beaucoup d'autres, qui avaient fait le serment de mourir, à l'aspect de cette destruction générale, ne songeaient plus qu'à sauver leur vie, et jetaient leurs armes pour précipiter leur fuite. L'histoire peut cependant opposer à ces lâches désertions quelques traits d'un véritable héroïsme (26). On n'a pas oublié les actions éclatantes de Guillaume de Clermont. Au milieu des ruines de Ptolémaïs, au milieu de la désolation universelle, il défiait encore l'ennemi ; cherchant à rallier quelques guerriers chrétiens, il accourut à la porte Saint-Antoine, que les templiers venaient d'abandonner ; il veut recommencer le combat lui seul; il traverse plusieurs fois les rangs des musulmans, et retourne sur ses pas combattant toujours ; quand il fut revenu au milieu de la cité :
« Son dextrier, nous copions la relation manuscrite, fut moll las et luy mesme aussi; le dextrier résista encontre les espérons, et s'arresta dans la rue comme qui ri en peult plus. Les Sarrasins, à coups de flèches, ruèrent à terre frère Guillaume ; ainsi ce loyal champion de Jésus Christ rendit l'âme à son Créateur. »
On ne peut refuser des éloges au dévouement du patriarche de Jérusalem, qui, pendant tout le siège, avait partagé les dangers des combattants. Lorsqu'on l'entraînait vers le port pour le dérober à la poursuite des musulmans, ce généreux vieillard se plaignait avec amertume d'être séparé de son troupeau au fort du péril; on le força enfin de s'embarquer; mais, comme il reçut dans son navire tous ceux qui se présentaient, le vaisseau fut submergé, et le fidèle pasteur mourut victime de sa charité.

La mer était très-orageuse, les navires ne pouvaient s'approcher de la terre. Le rivage présentait un spectacle déchirant : c'était une mère qui appelait son fils, un fils son père ; plusieurs se précipitaient de désespoir dans les flots ; la foule s'efforçait de gagner les vaisseaux à la nage, les uns se noyaient dans le trajet, les autres étaient écartés à coups de rames. On vit arriver sur le port plusieurs femmes des plus nobles familles, emportant avec elles leurs diamants et leurs effets les plus précieux ; elles promettaient aux nautoniers de devenir leurs épouses, de se livrer à eux avec toutes leurs richesses, si on les conduisait loin du péril : elles furent transportées dans l'île de Chypre. On ne montrait plus de pitié que pour ceux qui avaient des trésors à donner ; ainsi, tandis que les larmes ne touchaient plus les coeurs, l'avarice tenait lieu d'humanité. Enfin les cavaliers musulmans arrivèrent sur le port; ils poursuivirent les chrétiens jusque dans les flots : dès lors personne ne put échapper au carnage.
Cependant, au milieu de la ville livrée aux flammes, au pillage, à la barbarie du vainqueur, plusieurs forteresses restaient debout, défendues par quelques soldats chrétiens; ces malheureux guerriers moururent les armes à la main, sans avoir d'autres témoins de leur fin glorieuse que leurs implacables ennemis.

Le château du Temple, où s'étaient réfugiés tous les chevaliers qui avaient échappé au glaive des musulmans fut bientôt le seul lieu de la ville où l'on combattît encore. Le sultan, leur ayant accordé une capitulation, envoya trois cents musulmans pour l'exécution du traité. A peine ceux-ci furent-ils entrés dans une des principales tours, la tour du grand maître, qu'ils outragèrent les femmes qui s'y étaient réfugiées. Cette violation du droit des gens irrita à tel point les guerriers chrétiens, que tous les musulmans entrés dans la tour furent sur l'heure immolés a une trop juste vengeance. Le sultan irrité ordonna qu'on assiégeât les chrétiens dans leur dernier asile et qu'on les passât tous au fil de l'épée. Les chevaliers du Temple et leurs compagnons se défendirent pendant plusieurs jours ; à la fin la tour du grand maître fut minée, elle s'écroula au moment où les musulmans montaient à l'assaut : ceux qui l'attaquaient et ceux qui la défendaient furent également écrasés dans sa chute ; les femmes, les enfants, les guerriers chrétiens, tout ce qui était venu chercher un refuge dans la maison du Temple, périt enseveli sous les décombres. Toutes les églises de Ptolémaïs avaient été profanées, pillées, livrées aux flammes; le sultan ordonna que les principaux édifices, les tours et les remparts fussent démolis (27).

Les soldats musulmans exprimaient leur joie par de féroces clameurs ; cette joie des vainqueurs formait un horrible contraste avec la désolation des vaincus. Au milieu des scènes tumultueuses de la victoire, on entendait d'un côté les cris des femmes à qui les barbares faisaient violence dans leur camp, de l'autre les cris des petits enfants qu'on emmenait. Une multitude éperdue de fugitifs, chassés de ruine en ruine et n'ayant plus de refuge, se dirigèrent vers la tente du sultan pour implorer sa miséricorde ; Khalil distribua ces chrétiens suppliants à ses émirs, qui les firent tous massacrer. Makrizi fait monter à dix mille le nombre de ces malheureuses victimes.

Après la prise et la destruction de Ptolémaïs, le sultan envoya un de ses émirs avec un corps de troupes pour s'emparer de la ville de Tyr (28) : cette ville, saisie d'épouvanté, ouvrit ses portes sans résistance. Les vainqueurs s'emparèrent aussi de Beyrouth, de Sidon, et de toutes les villes chrétiennes de la côte. Ces villes, qui n'avaient point porté de secours à Ptolémaïs et qui se croyaient protégées par une trêve, virent leur population massacrée, dispersée, traînée en esclavage. La fureur des musulmans s'étendit jusque sur les pierres : on bouleversa jusqu'au sol qu'avaient foulé les chrétiens; leurs maisons, leurs temples, les monuments de leur industrie, de leur piété et de leur valeur, tout fut condamné à périr avec eux par le fer ou par l'incendie.

Analyse de cette triste fin

La plupart des chroniques contemporaines attribuent de si grands désastres aux péchés des habitants de la Palestine, et ne voient dans les scènes de la destruction que l'effet de cette colère divine qui s'appesantit sur Ninive et sur Babylone. L'histoire ne rejette point ces explications faciles ; mais il lui est permis, sans doute, de pénétrer plus avant dans les affaires humaines, et, tout en reconnaissant l'intervention du ciel dans les destinées politiques des peuples, elle doit au moins chercher à connaître les moyens dont s'est servie la providence pour élever, maintenir quelque temps, et détruire enfin les empires.

Nous avons montré dans notre récit jusqu'à quel point l'ambition des chefs, l'indiscipline des guerriers, les passions turbulentes de la multitude, la corruption des moeurs, l'esprit de discorde et de dissension, enfin l'esprit d'égoïsme et d'isolement, avaient pu précipiter le royaume de Jérusalem vers sa décadence.

Cette puissance avait été jetée sur les côtes de l'Asie comme par une tempête ; semblable à ces plantes exotiques qui ne s'élèvent qu'avec peine loin du sol qui leur est propre, elle n'avait pu recevoir son développement naturel dans un climat et sous un ciel étrangers. Les colonies chrétiennes en Orient comptaient plus de quatre-vingts cités, un plus grand nombre de châteaux ou forteresses ; mais la plupart de ces châteaux et de ces villes recevaient leurs défenseurs et leurs habitants de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre ou de l'Italie. Ainsi ces états lointains n'avaient point en eux-mêmes le principe de leur conservation, et les véritables soutiens du royaume de Jérusalem se trouvaient en Occident. La décadence ou la prospérité de ce royaume ne tenaient pas seulement à ses lois, à son étendue, au nombre de ses villes : son salut dépendait aussi du zèle que d'autres peuples mettaient à le secourir ; il dépendait de certaines opinions dominantes qui entraînaient les nations chrétiennes à prendre les armes contre ses ennemis. Tant que les colonies des Francs attirèrent l'attention de l'Europe et que leur nom suffît pour exciter l'ardeur belliqueuse des peuples qui habitaient au delà des mers, elles se soutinrent avec éclat ; elles tombèrent lorsque l'Europe en détourna ses regards et que la puissante opinion qui les avait fondées commença à s'affaiblir. Leur gloire fut l'ouvrage de l'enthousiasme religieux, ou plutôt du patriotisme chrétien qui les avait fondées ; une de leurs plus grandes calamités fut l'indifférence des fidèles. Pour résumer notre pensée, il nous suffira de dire que l'empire des chrétiens en Asie avait commencé avec les croisades et qu'il devait finir avec elles.

Voici la liste des villes et châteaux qui appartenaient aux Francs établis en Syrie :
Antioche,
Tarse,
Adana,
Mamistra,
Coxon,
Plastenzia,
Montagne Noire ou mont Amanon,
Alexandrette,
Gaston (château),
Russa,
Roia ou Rugia (château),
Arcican (château),
Seleuciedite Piéria,
Port Saint-Siméon,
Artesie ou Artasie,
Harenc (château),
Nepa,
Fontaine-Murée,
Barra ou Albara,
Mârrafa,
Cafarda (château),
Apamée, Aretusa,
Silari ou Chezat,
Daphné,
Doxan (vallée),
Pulzin,
Liche ou Laliche,
Avota,
Château-de-la-vieille,
Lena,
Gabulon ou Gibel (château),
Saint-Gilles,
Paltos,
Valenia,
Maraclée,
Margat (château),
édesse ou Rhoes,
Meleténie ou Mélitène,
Colomgenbart ou Colmadara,
Samusart ou Samosate,
Bile,
Cresso (château),
Carra,
Antémusia,
Saint-Serge ou Sergiopolis,
Germanicia ou Adata,
Sororgie ou Sororge,
Tulupan,
Turbessel (château-fort),
Commi (château),
Tripoli,
Raphanéa,
Monferrant (château),
Arado (île),
Tortose ou Anta-rade,
Crato (château),
Vallée des Chameaux,
Bocce (château-fort),
Archis ou Archas (château-fort),
Mont-Pèlerin (château-fort),
Laodicée,
Naubeth ou Malbech,
Béteron,
Gibeletpu,
Biblos,
Pas-du-Chien (château),
Montglavan (château),
Beirouth ou Béryte,
Damora,
Jérusalem,
Balbat (château),
Sidon ou Sajette,
Belinas ou Césarée de Philippe, ou Panéas,
Betfort (château),
Château-Neuf,
Sarrette ou Sagette,
Thoron (château-fort),
Tyr,
Scandalion,
Puits-d'Eaux-Vives ou Fontaines-des-Jardins,
Château-Lambert,
Acre ou Ptolémaïs,
Safet, gué de Jacob (château),
Putoa (château),
Spelonea (forteresse),
Jarra ou Gerasa,
Carmel (promont.),
Belvoir (château),
Tibériade,
Caifas,
Recordan ou Cordana,
Seforié,
Château-des-Pèlerins ou Pietra Meisa,
Thabor (mont),
Césarée de Palestine,
Assera,
Arsur ou Antipatride,
Naplouse,
Rama ou Ramula,
Jaffa ou Joppé,
Lidda ou Saint-George,
Emmaus,
Béthanie,
Jéricho,
Jamnia ou port des Jammets,
Accaron,
Ibelin (château),
Ascalon,
Château-Arnauld,
Betenoble,
Bethléem ou éphrata,
Saint-Abraham ou Elron,
Engaddi (château),
Ségor,
Blanche-Garde,
Daron,
Begebelin,
Laris,
Faramia,
Cadesbarne,
Crac ou Pétra,
Montréal,
Belbéis ou Pelusè,
Lest Plans,
Mas,
Belmont,
Beauverie (château),
Mirabel (château),
Forbia.

Une chronique musulmane, après avoir décrit la désolation des côtes de Syrie et l'expulsion des chrétiens, termine son récit par cette réflexion singulière : « Les choses, s'il plaît à Dieu, resteront ainsi jusqu'au dernier jugement. » Les voeux de l'historien arabe n'ont été jusqu'ici que trop exaucés : les musulmans, depuis plus de cinq siècles, dominent sur tous les pays jadis occupés par les chrétiens, et avec eux règne le génie de la destruction qui présida à la guerre que nous venons de décrire. Parmi les douloureuses pensées que nous laisse le récit de tant de désastres, il en est une qui nous afflige plus que toutes les autres, parce qu'elle nous offre un des plus déplorables résultats des croisades en Asie. On se rappelle cette multitude de chrétiens qui, à l'époque de la première croisade, peuplaient les villes de la Syrie et de l'Asie Mineure. Après les derniers triomphes des mameluks, non-seulement la population des Francs qui habitaient la Phénicie, la Palestine, fut anéantie ou obligée de fuir; mais encore le nombre des chrétiens se trouvait réduit de plus de moitié dans toutes les contrées du voisinage, dans tous les lieux où avaient passé les croisés. La guerre faite à l'islamisme avait irrité les musulmans, qui, abusant de leurs victoires, n'avaient plus permis aux disciples de l'évangile de s'établir au milieu d'eux, et qui, les regardant comme leurs plus cruels ennemis, les avaient partout condamnés à l'exil, à la servitude, à tous les genres de misères. La plupart des églises qui avaient été bâties dans les villes de Damas, d'Alep, du Caire, d'Edesse, d'Ionium, étaient démolies ou abandonnées ; les grottes du Liban et des montagnes de la Judée, les cellules du Sinaï et du Carmel, les solitudes de Memphis et de Scetté, avaient perdu leurs hôtes pieux, et ne retentissaient plus des accents de la prière. Ainsi, ces expéditions lointaines, dont le but principal fut de délivrer au delà des mers les serviteurs de Jésus-Christ, ne firent à la fin qu'appeler la persécution, le désespoir et la mort sur les fidèles d'Orient. C'est ici qu'il faut admirer les desseins secrets de la providence, et qu'on peut s'écrier avec le plus éloquent prédicateur des croisades Saint-bernard, que dans ces saintes entreprises Dieu n'avait épargné ni son peuple ni son nom.

Lorsqu'on apprit en Europe la prise et la destruction de Ptolémaïs, l'Occident fut plongé dans la douleur. Personne n'avait songé à prendre les armes pour la secourir, mais tout le monde déplora sa perte. Les fidèles s'accusaient d'avoir laissé sans défense une ville chrétienne, de l'avoir abandonnée comme une brebis au milieu des loups. Dans la désolation générale, des plaintes s'élevèrent contre le souverain pontife et les premiers pasteurs de l'église, trop occupés des royaumes et des biens de ce monde. Dans son récit du siège et de la ruine de Ptolémaïs fait en présence du pape, le moine grec Arsène, lui disait : « Vos soins pour la Sicile occupaient tellement votre coeur que vous vous endormiez sur les dangers de la Palestine. » Les reproches des fidèles n'épargnaient pas les princes et les rois de la chrétienté, les uns, s'abandonnant aux délices de cette vie, élevant des tours et des palais superbes, dirigeant leurs armes contre les bêtes fauves et les oiseaux du ciel ; les autres, accablant leurs sujets d'impôts pour faire la guerre à des peuples chrétiens et reculer les limites de leur empire. La multitude consternée racontait les prodiges par lesquels le Dieu tout-puissant avait annoncé les décrets de sa colère (29). Beaucoup de fidèles étaient persuadés que les saints et les anges avaient déserté les demeures sacrées de Jérusalem, les sanctuaires de Bethléem, de Nazareth et de la Galilée. Chaque jour on voyait débarquer dans les ports de l'Italie de malheureux habitants de la Palestine, qui parcouraient les cités en demandant l'aumône et racontaient, les yeux remplis de larmes, les derniers malheurs des chrétiens d'Orient.
Fin du Royaume Franc de Jerusalem
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

6. Les lettres de Grégoire X pour la convocation du concile de Lyon sont datées de Viterbe, aux ides d'avril 1273.
7. Voici l'extrait des actes du concile de Lyon, tiré des Annales ecclésiastiques. Le pape, qui présida le concile, demanda et obtint, dans la première séance, la dîme de tous les revenus ecclésiastiques pendant six ans pour venir au secours de la terre sainte. Dans la seconde séance, on permit aux procureurs des chapitres, aux abbés et prieurs, de porter la mitre, dont l'usage ne leur avait pas encore été permis.
Dans la troisième, on lut plusieurs constitutions qui avaient pour objet de réformer les moeurs des prêtres, de réprimer leur avarice et de les rappeler à la sainteté primitive. Les pères du concile demandèrent qu'on s'occupât du schisme de l'empire grec. Les ambassadeurs de Michel Paléologue firent, au nom de cet empereur, une profession de foi orthodoxe qui ne tarda pas à être démentie.
Dans la quatrième séance, les ambassadeurs du roi des Tartares furent introduits; ils racontèrent l'irruption que leur maître Abagha-Khan avait faite en Turquie, la défaite de Baybars, le supplice du traître Pervana; ils offrirent de joindre leurs armes à celles des chrétiens contre les musulmans. Cette offre remplit de joie la pieuse assemblée. Un ambassadeur du roi et deux nobles tartares reçurent le baptême des mains du cardinal d'Ostie. Le pape écrivit à Abagha-Khan pour l'exhortera embrasser lui-même le Christianisme, et promit de lui envoyer des ambassadeurs avant que l'expédition eût lieu. Sa lettre est datée de Lyon, le 3 des ides de mars 1272 (Annales ecclésiastiques année 1274, n. I et seqq).
D'après Henri Martin, Le concile accueillit ensuite une autre ambassade arrivée de régions bien plus lointaines encore l'appel du pape avait été entendu par les Mongols et l on avait vu entrer à Lyon une députation envoyée non point il est vrai par le grand khan mais par Abagha-Khan chef des Mongols établis en Perse qui proposait aux chrétiens son alliance contre le sultan des mamlouks « Dieu sait si ces gens là étoient des envoyés ou des espions » dit Guillaume de Nangis car ils n'étoient pas Tartares de nation ni de moeurs mais chrétiens de la nation des Géorgiens lesquels sont vassaux et sujets des Tartares Parmi eux il y avait toutefois des Mongols ou des gens qui feignaient de l être car un de ces députés se fit baptiser devant le concile.
Histoire de France, depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789. D'Henri Martin - Tome IV. Editions Furne Libraire-Editeur - Paris, M DCCC LV.
Le P. Mansi remarque que ce fut dans ce concile que le peuple chrétien fut exhorté à incliner religieusement la tête lorsque le nom de Jésus serait prononcé dans les églises. Il dit aussi qu'il y fut question de réunir en un seul ordre tous les ordres militaires; mais il y eut tant d'objections faites contre ce projet, qu'il parut plus prudent de laisser les choses comme elles étaient.
8. On lit dans les Œuvres de Pétrarque, édition de Baie, p. 421, une anecdote plaisante qui se rapporte à l'époque dont il est ici question.
Dans un temps, dit Pétrarque, où il s'agissait entre les princes chrétiens de faire la guerre aux Sarrasins et de leur enlever une seconde fois la terre sainte, chose que nous entreprenons souvent et que nous n'excluons jamais, on délibérait à Rome sur le choix de celui qu'on mettrait à la tête de cette entreprise : don Sanche, fils d'Alphonse, roi de Castille, fut préféré aux autres princes de l'Europe, à cause de sa bravoure et de son expérience dans la guerre ; il alla à Rome, invité par le pape, et fut admis dans un consistoire public où l'élection devait se faire. Comme il ignorait la langue latine, il fit entrer avec lui un de ses courtisans pour lui servir d'interprète.
Don Sanche ayant été proclamé roi d'Egypte dans ce consistoire, tout le monde applaudit à ce choix. Le prince, au bruit des applaudissements, demanda à son interprète de quoi il était question. Le pape, lui dit l'interprète, vient de vous créer roi d'Egypte : II ne faut pas être ingrat, répondit don Sanche ; lève-toi et proclame le Saint-Père calife de Bagdad.
Voilà, ajoute Pétrarque, ce que j'appelle une bonne plaisanterie, bien digne d'un roi : on donne à don Sanche un royaume idéal, il rend un pontificat chimérique.
9. Voyez dans la Bibliothèque des Croisades, t. I, l'analyse de cet ouvrage.
10. On trouve cette condition dans un traité conclu entre le sultan Kélaoun et la ville d'Acre ou Ptolémaïs. Il s'agissait d'une église de Nazareth. Auteurs arabes, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
11. Des vaisseaux marseillais ayant enlevé un navire musulman où se trouvaient des députés envoyés au sultan par Mankou-Timour, prince des Tartares du Capgiak, Baybars s'adressa aux Marseillais, qui avaient un comptoir dans Acre, et les menaça, s'ils ne lui rendaient ces députés, de leur interdire tout commerce avec l'Egypte. Les Marseillais effrayés rendirent les députés avec leur suite (Extrait des auteurs arabes).
12. Voir pour les détails les Extraits des auteurs arabes, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
13. Voyez le traité de Kélaoun et du roi d'Arménie dans les Extraits des auteurs arabes, règne de Kélaoun, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
14. Grégoire mourut au commencement de l'année 1276. Le pape Innocent V, qui lui succéda, mourut aussi bientôt après au milieu des soins qu'il se donna pour la croisade. Adrien V, successeur d'Innocent, mourut à Viterbe, peu après son exaltation. Jean XXI, qui fut élu ensuite, écrivit aux évêques de France de hâter le moment de l'expédition d'Asie ; il écrivit aussi au roi. Ses lettres sont datées de Viterbe, l'une des ides de décembre, l'autre des ides d'octobre 1276. (Voyez Annales ecclésiastiques année 1276, n. XLVI et XLVII).
15. Ces expressions sont tirées d'une lettre que l'historien Abdalrahim nous a conservée, et qu'il avait écrite lui-même au nom du prince de Hamah.
16. L'historien Aboulfeda, âgé seulement de douze ans, assistait au siège de Markab : il en parle dans son Histoire, mais moins longuement que l'auteur de la Vie de Kélaoun, (Voyez les Extraits des auteurs arabes, année 1285.)
17. Tous ces détails curieux sur Ptolémaïs et sur les moeurs et la manière de vivre des habitants, nous ont été fournis par Herman Cornarius (Collection d'Ekard). On en trouvera un extrait étendu dans l'analyse des chroniques (Bibliothèque des Croisades, t. III).
18. Nous trouvons ce fait dans deux chroniques d'Autriche qui ont pour titre : l'une, Chronicon anonymi Leobensis ; l'autre, Thomoe Ebendorferri de Haselbach Chronicon. La première dit que le légat fit assembler le peuple de Ptolémaïs, qu'il lança contre lui les anathèmes de l'église et s'embarqua ensuite pour retourner à Rome. Il est certain que le légat du pape ne resta point en Palestine; car il ne fut pas question de lui pendant le siège de Ptolémaïs (Bibliothèque des Croisades, t. III).
19. Vie du sultan Kélaoun, Bibliothèque des Croisades, t. IV.
20. Voyez sur les causes de la rupture les Extraits des auteurs arabes, dont quelques-uns ont été témoins des événements qu'ils racontent. (Bibliothèque des Croisades.)
21. Le pape Nicolas fit armer vingt galères par les Vénitiens ; mais il paraît que les Vénitiens ne secondèrent pas les efforts du pape, car à peine y eut-il treize galères qui transportèrent des hommes et des balistes en Syrie. Le pape écrivit à l'évêque de Tripoli pour se plaindre de ce manque de foi. Sa lettre est datée du 13 des calendes de novembre 1290, troisième année de son pontificat (Annal, eccles. ad ann. 1290, n. 8).
Le manuscrit de Jordan s'exprime ainsi sur l'envoi de ces galères : « Nicolas IV fit armer à Venise vingt galères pour le secours de la terre sainte. Nicolas Teupulo en fut le commandant. Le pape donna à Jean Gresli, capitaine des troupes soldées du roi de France, trois mille onces d'or, et mille à Rubeo de Suly, qui s'offrit pour l'expédition. Jean Gresli, passant par la Sicile, obtint du roi Jacques cinq galères bien équipées. » (Manuscrit de Jordan, Vatican sig, n· I960.)
22. Relation manuscrite du siège et de la prise d'Acre.
23. Ce fait extraordinaire se trouve rapporté dans un discours adressé au pape Nicolas IV par le frère Arsène, prêtre grec, qui était allé en pèlerinage à Jérusalem dans le temps du siège de Ptolémaïs. Le discours a été publié par Muratori: nous l'avons traduit tout entier dans l'analyse que nous avons faite de la Collection des auteurs italiens, et qui se trouve au t. II de la Bibliothèque des Croisades. La Chronique allemande de Thomas Ebendorffer rapporte le même fait en ces termes : « Plusieurs de ces infidèles, par amour du faux prophète, se précipitèrent d'eux-mêmes dans les fossés. » T. II de la Bibliothèque des Croisades.
24. Les chroniques orientales ne parlent pas de ces renégats ; mais on lit dans une Chronique d'Occident qu'un Franc banni de Ptolémaïs pour cause de meurtre s'était retiré auprès du sultan d'Egypte, et qu'il lui enseigna les moyens de prendre la ville.
25. Wadin, auteur de la chronique intitulée, Annales minorum, t. II, p. 585, cite un trait que Saint-Antonin rapporte dans la troisième partie de sa Somme historique. Après avoir dit que la plupart des frères mineurs furent tués par les Sarrasins, il ajoute ces mots : « Mais aucune des vierges de Sainte-Claire n'échappa. » L'abbesse de cet ordre, qui avait un grand coeur, ayant appris que les ennemis étaient entrés dans la ville, convoque toutes ses soeurs au son de la cloche, et par la force de ses paroles leur persuade de tenir la promesse qu'elles avaient faite à Jésus-Christ, leur époux, de garder constamment leur virginité. « Mes chères filles, mes excellentes soeurs, leur dit-elle, il nous faut dans ce danger certain de la vie et de la pudeur nous mettre au dessus de notre sexe. Ils sont près de nous les ennemis, non pas tant de notre corps que de notre âme, ces barbares qui, après avoir assouvi sur celles qu'ils rencontrent leur passion brutale, les percent de leur épée. Dans la crise où nous nous trouvons, nous ne pouvons échapper par la fuite à leur fureur; mais nous le pouvons par une résolution pénible, il est vrai, mais sûre. La plupart des hommes sont séduits par la beauté des femmes : dépouillons-nous de nos attraits, servons-nous de notre visage pour sauver notre pudeur; détruisons notre beauté pour conserver intacte notre virginité. Je vais vous donner l'exemple; que celles qui désirent aller sans tache au-devant de l'époux immaculé, imitent leur maîtresse. » A ces mots elle se coupe le nez avec un rasoir; les autres font de même et se défigurent avec courage, dit l'historien, pour se présenter plus belles à Jésus-Christ. Par ce moyen, elles conservèrent leur pureté, car les musulmans, en voyant leurs visages ensanglantés, conçurent de l'horreur pour elles, et se contentèrent de leur ôter la vie.
26. L'historien Aboulféda, qui se trouva au siège d'Acre avec ses guerriers de Hama, rend hommage à la bravoure des chrétiens de la ville : « Leur ardeur, dit-il, était telle, qu'ils ne daignaient pas même fermer leurs portes. »
27. Les auteurs arabes célèbrent avec enthousiasme cette victoire de Khalil ; mais ils racontent à peine les événements du siège; les vers qu'on fit à cette occasion tiennent, selon leur usage, une assez grande place dans leurs histoires. Un cheik avait vu pendant son sommeil un homme qui récitait des vers en l'honneur du sultan vainqueur des chrétiens; le cadi Mohyeddin composa un distique dans lequel il menaçait les enfants du Nord d'une invasion des musulmans sur leur territoire. Une partie du butin fait à Ptolémaïs fut employée à entretenir la chapelle où reposaient les restes de Kélaoun (Auteurs arabes, Bibliothèque des Croisades, t. IV).
28. Marin Sanuto dit que, le jour où Ptolémaïs fut prise, les habitants de la ville de Tyr, montant sur des vaisseaux, laissèrent cette place aux vainqueurs. Selon l'auteur de l'épitome de la guerre sainte, les habitants de Sidon en firent autant. Ceux de Beyrouth, se fiant aux paroles pacifiques des musulmans, furent tués, ou faits prisonniers et emmenés au Caire. (Voyez Antiq. lectiones, apud Canisium, t. VI, p. 278. Voyez encore Ptolémée de Lucques, liv. XXIV, ch. XXIII et ch. XXIV.)
29. Parmi les récits merveilleux auxquels donna lieu la destruction des colonies chrétiennes en Syrie, l'histoire a conservé celui-ci : En cette année 1291, la maison de la sainte Vierge à Nazareth, où elle conçut le fils de Dieu, fut transportée par les anges sur une petite montagne dans la Dalmatie, au bord de la mer Adriatique ; trois ans après, elle fut transportée sur un autre bord de la même mer, dans un bois qui appartenait à une veuve nommée Lorette. Il s'y est depuis bâti une petite ville et une magnifique église, qui conservent encore le nom de cette veuve.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

René Grousset

Démantèlement préventif de Jérusalem par les Ayyûbides

Quant à al-Mu-azzam, malgré son succès de Césarée, il avait si peu confiance dans la victoire finale qu'il, faisait également raser [conformément d'ailleurs aux volontés de son père] ses meilleures forteresses de Palestine, non seulement la forteresse du Thabor, mais encore Tibnîn (le Toron), Panéas, et plus tard Safed, qu'il craignait de voir tomber aux mains des Francs. Al Mu-azzam fit même procéder au démantèlement complet de Jérusalem afin que, si on ne pouvait empêcher les Francs de s'en emparer, ils la trouvassent ville ouverte et indéfendable. La destruction des murailles commença le 19 mars 1219.
« Ce fut dans la ville une terreur comparable à celle du jugement dernier ; femmes et filles, vieillards, adolescents et enfants, tous se réfugièrent à la Sakhra et dans la mosquée al-Aqsa, coupant leurs chevelures et déchirant leurs vêtements. Convaincus que les Francs allaient arriver, ces malheureux s'enfuyaient, abandonnant leurs biens et leurs effets. Ils encombraient les routes, les uns se dirigeant sur l'Egypte, les autres sur Kérak (de Moab) ou sur Damas. Des filles adultes déchiraient leurs robes pour envelopper leurs, pieds ulcérés par la marche. Un grand nombre de fugitifs moururent de faim et de soif. Tout ce que les habitants de Jérusalem possédaient fut mis au pillage. Les poètes prodiguaient leurs satires contre al-Mu-azzam et maudissaient son règne. »
La conduite d'al-Mu-azzam s'expliquait évidemment par sa conviction que bientôt les Musulmans seraient contraints de troquer Jérusalem contrôles gages occupés par les Croisés en Egypte, et que mieux valait céder une ville déserte et ruinée qu'une place forte abondamment pourvue.

Attaque du camp chrétien de Damiette par les égyptiens (9 octobre 1218).
Vaillance de Jean de Brienne.

A Damiette en effet, Malik al-Kâmil était presque constamment malheureux. Le 9 octobre 1218, il essaya de reprendre l'offensive. Il fit passer le Nil à son armée – la cavalerie sur un pont jeté entre al-Adiliya et al-Bûra, les fantassins en barque. Cette attaque, qui faillit bien surprendre le camp chrétien, fut brisée par la vaillance personnelle de Jean de Brienne. En apprenant que l'armée musulmane était en train de passer le fleuve pour attaquer le camp chrétien, Jean confia celui-ci au connétable Eude de Montbéliard, et, prenant avec lui le maréchal du Temple Aymar de Layron avec trente cavaliers, il courut aux avant-postes. II tomba au milieu de l'infanterie musulmane en train de débarquer en nombre tel :
« Que il en fu toz esbahis » ; toute la berge du Nil en était couverte : si ces bataillons musulmans pénétraient dans le camp d'un côté tandis que leur cavalerie débouchait du pont de l'autre côté, tout était perdu. Le roi Jean et ses trente héros n'avaient plus le temps de retourner au camp donner l'alarme. Jouant le tout pour le tout, Jean de Brienne chargea en renouvelant les exploits du roi Richard : « Lors issi dou fossé et se mist es galos, et passa par mi les routes (= bataillons) des Sarrasinz à pie ; et al a tant qu'il vînt à un Sarrasin qui estoit si grant que il passoit touz les autres des espaules en à mont, et estoit armez de hauberc et de hauberjon et portoit en une moult grant et moult grosse lance un confahon dou calife bleu à un croissant d'or et à menues estoiles entor. Si tost corne li rois fu près de celui, il hurta des espérons et alonga la lance, si le féri si durement que dou grant cop li creva le cuer et l'abati tout plat. Quant il ot ce fait, il torna as autres, et cil qui o (= avec) lui estoient ne furent mie huisous (= oisifs). Quant li Sarrasin virent celui mort et l'estendart de lor calife abatu, il semirent à desconfiture et s'en fuirent vers le flun à lor vaisseauz. »

Cette tentative de contre-offensive ayyûbide est encore décrite Avec beaucoup de mouvement par l'Histoire des patriarches d'Alexandrie :
« Les Musulmans avaient décidé d'aller attaquer les Francs. Un corps de 4000 cavaliers et d'autant de fantassins se mit en marche, tandis qu'une escadre comprenant des navires incendiaires appareillait sur le fleuve. Les cavaliers s'avançaient par le sud. Ils atteignirent le fossé des Francs, mais s'aperçurent qu'il était impossible de le forcer, car derrière ce fossé se trouvaient des retranchements. Les cavaliers ne purent donc rien faire. L'infanterie s'avançait le long du fleuve, à l'est du campement des Francs. Ceux-ci la laissèrent s'emparer du front de leur camp et rétrogradèrent devant elle. Les Musulmans, enhardis par leur faiblesse et leur petit nombre, s'avancèrent jusqu'au milieu du campement, mais tout à coup les Francs fondirent sur eux du côté sud, leur coupèrent la retraite et en tuèrent le plus grand nombre. Aucun musulman ne put se sauver, à l'exception de ceux qui se jetèrent dans le fleuve, et encore ceux qui agirent ainsi se noyèrent tous, comme ce fut le cas des Syriens qui ne savaient pas nager. Quant à l'escadre musulmane qui voyait cette catastrophe, elle ne fit aucune manoeuvre et resta en panne. Le sultan ordonna à l'armée de battre en retraite et de gagner la rive de Damiette. »

A la suite de ce succès, les Francs essayèrent de s'emparer de la rive orientale du Nil, devant Damiette, mais la double tentative de l'évêque d'Acre Jacques de Vitry échoua. Ce fut alors aux Musulmans de recommencer leur attaque contre le camp chrétien de la rive occidentale, mais ils échouèrent à leur tour devant la vaillance des Francs (26 octobre 1218).
C'est ce que raconte de nouveau l'Histoire des patriarches :
« La cavalerie de la garde du corps d'al-Kâmil était passée sur la rive occidentale avec des contingents arabes. Les Francs s'avancèrent contre eux, leur infligèrent une sanglante défaite, les acculèrent au fleuve et s'emparèrent de leurs chevaux et de leurs armes. Ne purent se sauver que ceux qui se jetèrent à l'eau et qui étaient bons nageurs. Cette défaite augmenta la terreur des égyptiens et on craignait tellement les Francs qu'on n'osa plus rien entreprendre contre eux. L'hiver survenant, les choses en restèrent là. »

ébranlement de l'empire ayyûbide à la mort du sultan al-Adil.
Avènement d'al-Kâmil. – Le complot de l'émir Ibn-Meshtû

Le sultan Malik al-Adil, on l'a vu, était mort le 31 août 1218 à Aliqîn, village au sud de Damas, d'où il expédiait des renforts en Egypte. Le vieillard – il avait soixante-seize ans – n'avait pu survivre à la nouvelle de la prise de la tour aux chaînes qui ouvrait la vallée du Nil aux Croisés. L'Hestoire d'Eracles nous dit que, désespérant de « déraciner » les Francs des rives du Delta – le souvenir de la reprise d'Acre par la Troisième Croisade le hantait –, il conseilla, en mourant, à ses fils de rétrocéder la Palestine aux Francs en échange de Damiette. Tel était aussi, on le verra, le projet personnel du roi Jean de Brienne.

Le vieux, sultan disparu, sa dynastie parut ébranlée. Nous avons vu l'impopularité que la nécessaire démolition des murailles de Jérusalem avait value à son fils cadet, le nouveau sultan de Damas, Malik al-Mu-azzam. L'aîné, Malik al-Kâmil, désormais sultan d'Egypte, jouait son trône. Sans doute, de son camp d'al-Adiliya, au sud de Damiette et sur la même rive du Nil, il restait en contact direct avec la place menacée et, s'il n'avait pu surprendre le camp chrétien situé sur l'autre rive, vers al-Bûra, il empêchait à son tour les Francs de passer le fleuve. Mais cette défensive humiliée n'avait pas tardé à le rendre impopulaire parmi ses propres officiers. Le plus puissant émir de l'armée, le Kurde Imâd al-Dîn ibn Meshtûb, émir de Naplouse, fomenta un complot militaire d'autant plus dangereux qu'il s'appuyait sur l'élément kurde, particulièrement influent dans l'empire ayyûbide. Il s'agissait de renverser al-Kâmil et de le remplacer par son jeune frère al-Fa-iz, jugé plus souple. La situation d'al-Kâmil, pris entre ce complot de caserne et l'invasion franque, était si compromise qu'il songeait à s'enfuir d'Egypte pour se réfugier au Yémen.
Ne se sentant plus en sécurité au milieu de son armée, le sultan, durant la nuit du 4 au 5 février 1219 abandonna secrètement son camp de Adiliya et partit pour Ashmûn. Au réveil ses soldats, dès qu'ils s'aperçurent de sa disparition, se dispersèrent, désertant leur camp avec tout ce qu'il renfermait de vivres et d'armes. Le plein jour arrivé, les Francs, dont les veilleurs, à leur grande surprise, ne découvraient plus d'ennemis en face d'eux, passèrent le Nil sans obstacle, prirent pied sur la rive de Damiette et pénétrèrent dans le camp abandonné où ils eurent l'étonnement de découvrir un ravitaillement considérable et un énorme butin. D'abord sur le qui-vive dans la crainte de quelque piège, ils durent se rendre à l'évidence. Joyeux alors d'une telle aubaine, ils s'installèrent dans le camp d'al-Adiliya, d'où ils purent enfin entreprendre vraiment le siège de Damiette. Jean de Brienne, avec les Français et les Pisans, prit position au sud de la ville, sur les bords du Nil; puis venaient, à l'est, les Templiers, les Hospitaliers et les Provençaux; enfin au nord de la ville, jusqu'au Nil, le légat Pelage avec les Romains, les Génois, et les autres contingents, italiens, ainsi que les Frisons, tandis que les Allemands gardaient, sur la rive occidentale, l'ancien camp latin. L'Estoire de Eracles nous parle ici des exploits de Jean d'Arcis ou d'Arcy, le chevalier au casque orné d'une plume de paon, qui terrifiait les assiégés.

L'Egypte, à la veille d'une révolution, semblait livrée à l'envahisseur, son souverain ayant perdu la tête, lorsque deux jours après la fuite de celui-ci et la dispersion de l'armée, Malik al-Mu-azzam et al-Kâmil aux abois venait d'appeler à son secours arriva enfin de Syrie.
L'arrivée du sultan de Damas et de ses troupes de renfort sauva la situation. Il rendit confiance à son frère Kâmil et intimida Ibn Mesthûb qui se laissa éliminer sans protester au cours d'une scène bouffonne. En pleine nuit, al-Mu-azzam se présenta à l'improviste devant sa tente; sans même lui laisser le temps de s'habiller, il l'obligea à monter à cheval en vêtements de repos, pour l'accompagner en promenade et l'expédia aussitôt sous bonne escorte en Syrie. Le drame de sérail prêt à éclater se résolvait en comédie.

L'armée musulmane revint alors prendre position au sud du camp chrétien de Adiliya, à Fâriskur, de sorte que les Francs eurent à faire face au nord aux défenseurs de Damiette, au sud à l'armée ayyûbide.
Grâce à ce rétablissement inattendu, Damiette, à la veille de succomber le 6 février 1219, allait tenir neuf mois encore contre tous les efforts des Croisés. Les deux sultans al-Kâmil et al-Mu-azzam adressèrent un appel général au monde musulman, notamment au khalife de Baghdâd, l'abbâside al-Nâsir, le pape de l'Islam, comme l'appelle pittoresquement Ernoult « le callife de Baudas qui apostoiles est des Sarraçins. »

Arrivée des renforts chrétiens devant Damiette

Cependant l'armée franque, elle aussi, recevait des renforts. Vers février 1219 était arrivée une compagnie de cent chevaliers chypriotes, avec leurs sergents d'armes sous les ordres de Gautier de Césarée, connétable de Chypre. L'Histoire d'Eracles fait ensuite débarquer après Pâques 1219 tout un contingent de barons français, notamment Hugues X de Lusignan, comte de la Marche, Simon de Joinville, père de l'historien, Jean d'Arcis et son frère Guy, Erard de Chacenay, Milon de Nanteuil, évêque de Beauvais, et son frère André de Nanteuil, Jean d'Espeissis, Gautier de Nemours, chambellan de France. Beaucoup de ces barons, comme Jean d'Arcis et Gautier de Nemours, venaient de s'illustrer aux côtés de Philippe Auguste, à Bouvines. Mais pour la chronologie, il y a lieu de remarquer que l'Histoire d'Eracles place l'arrivée de ces barons peu après celle du légat Pelage et qu'il situe cette dernière vers Pâques 1219, alors que nous savons de source plus sûre que Pelage était arrivé dès septembre 1218. Par ailleurs l'Histoire d'Eracles place peu après l'arrivée des renforts français le retour en Europe du duc d'Autriche Léopold VI. Or le duc quitta Damiette entre le 29 avril et le 5 mai 1219.
Si l'arrivée des renforts français accrut la force de l'armée, elle augmenta les difficultés de ravitaillement. En fait la disette ne tarda pas à se faire sentir. Un baron syrien, Guy Ier de Gibelet, de la maison d'Embriac, rendit un grand service à l'armée, en avançant les sommes nécessaires pour faire venir du ravitaillement de Chypre.

Propositions d al-Kâmil : La levée du siège de Damiette contre la restitution de Jérusalem aux Francs

Bien que renforcé par l'arrivée de son frère al-Mu-azzam et des contingents damasquins, le sultan d'Egypte Malik al-Kâmil désirait obtenir la retraite des Francs, fût-ce au prix de la rétrocession de Jérusalem. D'après Eracles, on l'a vu, tel aurait été déjà le conseil d'al-Adil mourant : « Car il convient de rendre le secondaire pour sauver le principal. »
D'après la même source, ce serait aussitôt après l'arrivée d'al-Mu-azzam auprès d'al-Kâmil, que le sultan de Damas, de qui dépendait la Palestine, aurait spontanément offert de rendre aux Francs cette dernière province pourvu qu'ils évacuassent le Delta ; sur quoi al-Kâmil aurait répondu qu'en ce cas il dédommagerait al-Mu-azzam de son sacrifice en lui donnant la Haute-Egypte (Saïd). De fait, toujours d'après l'Eracles, les deux sultans envoyèrent peu après au roi Jean de Brienne et au légat Pelage un messager demandant que des ambassadeurs francs vinssent s'aboucher avec eux en vue des conditions de paix. On désigna à cet effet Amelin de Riorte, chevalier angevin, et Guillaume de Gibelet qui, avec un drogman nommé Mostar se rendirent au camp égyptien. Là al-Kâmil leur proposa formellement, contre évacuation de l'Egypte, la rétrocession de l'ancien royaume de Jérusalem, moins le Moab et l'Idumée – la Palestine sans la Transjordanie, – avec une trêve de trente ans. Les envoyés du sultan accompagnèrent les deux négociateurs francs au camp chrétien pour connaître la réponse.

Refus du légat Pelage d'accepter l'évacuation de l'Egypte pour la restitution de Jérusalem

Un conseil fut aussitôt réuni. Le roi Jean de Brienne, les barons de Syrie et les Croisés français furent unanimes à vouloir accepter cette offre. En opérant la diversion égyptienne, en attaquant l'empire ayyûbide à ce point sensible, avait-on eu un autre but que de délivrer par contrecoup Jérusalem ? Les propositions égyptiennes prouvaient que l'opération conçue par Jean de Brienne avait atteint son objectif. Nettement il fut d'avis d'accepter, et, avec lui, « ceux du royaume de France » et « tous ceux du pays, » c'est-à-dire les Francs de Palestine, les seuls compétents et les seuls sérieusement intéressés à la réussite de la Croisade.
Mais on avait compté sans le légat Pelage, cardinal d'Albano, un Espagnol intransigeant, plein d'orgueil et de fanatisme, dont l'attitude hautaine avait déjà en 1213, trahissant les intentions d'Innocent III, fait échouer le programme du grand pape en vue de la réconciliation de l'église byzantine avec l'église romaine. Il se montra sous Damiette tel que l'avait vu dans les synodes de Constantinople l'historien George Acropolite, « dur de caractère, fastueux, insolent, se présentant comme investi de toutes les prérogatives du pouvoir papal, vêtu de rouge des pieds à la tête, avec jusqu'à la couverture et aux brides de son cheval de la même couleur, montrant une sévérité insupportable envers les Byzantins, emprisonnant les moines grecs, enchaînant les prêtres orthodoxes, fermant les églises.... » Avec sa fougue et son intolérance habituelles, Pelage déclara, contre Jean de Brienne, repousser les propositions du sultan. Il entraîna naturellement l'adhésion des Croisés italiens et celle des Templiers chez lesquels l'esprit impolitique était de tradition, mais auxquels on est surpris de voir se joindre ici les Hospitaliers, d'ordinaire mieux inspirés. Enfin les Italiens, qui avaient surtout en vue les avantages commerciaux de Pise, de Gênes et de Venise dans une Egypte colonisée, peuvent être soupçonnés d'avoir secrètement préféré la possession du Delta à la récupération de la Terre Sainte. Ainsi par l'orgueil d'un prélat étranger qui ne savait rien de la question d'Orient, et pour des considérations mercantiles, contre l'avis du roi de Jérusalem et des barons syriens autrement mieux placés pour connaître les affaires syriennes puisqu'ils y vivaient, l'offre de récupérer pacifiquement la Terre Sainte était brutalement repoussée. Les ambassadeurs de Malik al-Kâmil furent éconduits. D'après l'Eracles, ils revinrent encore, ajoutant à leurs propositions celle d'un tribut de quinze mille besants de rente. Nouveau refus. C'était l'esprit de Renaud de Châtillon et des Templiers de Hattîn qui, avec Pelage, reprenait les Croisés.

Nouveaux accès de la démagogie de Croisade.
La folle offensive franque du 29 août 1219

Pour ressusciter intégralement l'exemple de Renaud et des Templiers de 1187, il restait à entreprendre une grande chevauchée contre l'armée ayyûbide campée, semble-t-il, du côté de Fâriskûr. Jean de Brienne et les barons s'y étaient toujours refusés, estimant avoir assez à faire à presser Damiette tout en se maintenant sur la défensive contre les deux sultans. Mais le menu peuple de l'ost, les « sergents » et, avec eux, beaucoup de clercs, exigeaient, conformément à l'esprit du légat, qu'on allât attaquer les deux sultans dans leur camp retranché. En vain le roi Jean et les barons voulurent s'opposer à cette folie. On les accusa de trahison, on les couvrit d'injures.

Jamais la démagogie de Croisade ne s'était donné aussi libre cours que dans cette expédition où l'un des meilleurs rois qu'ait eus la Syrie franque voyait son autorité bafouée par la conjonction d'un Pelage et de la foule anonyme. Tout le passage de l'Estoire d'Eracles est à citer :
« Li pueples de l'ost se esmurent en une foie volenté, car il crioient à une voiz : Alons combatre as Sarrasins ! Et dou clergié en estoit li plus en ce, et des chevaliers une partie, et estoit lor dit (= leur discours) que il se alassent combatre as Turs en lor herberge (= au camp musulman). Li autre qui ne s'acordoient rnie à ce, disoient : « Se nos volons combatre à eauz, si (= en ce cas) i combatons devant nos lices (retranchements) où il vienent moult sovent. Li pueples venqui (=la foule l'emporta), car il laidissoient (huaient) les cheveteines et toz les chevaliers et les clamoient traitres, si que il ne le porrênt plus soffrir. »
Combien de fois, au cours de l'histoire des Croisades, n'aurons-nous pas vu ainsi les communier, les sergents et les bas clercs imposer leurs impulsions irraisonnées, leurs exigences sentimentales aux rois et aux barons, et contraindre ceux-ci, sous menace d'émeute, à les conduire au désastre !
Les attaques recommencèrent donc. Celle que tentèrent le 8 juillet 1219 les Génois, les Pisans et les Vénitiens contre la ville de Damiette échoua comme toutes les autres parce que le sultan, averti par les signaux des assiégés, contre-attaqua en direction du camp chrétien. On recourut alors à une autre tactique. Le 29 août 1219, l'armée franque, laissant Hugues de La Marche et Raoul de Tibériade (sénéchal du royaume de Jérusalem) à la garde du camp chrétien, se dirigea vers le camp musulman de Fâriskûr, les Templiers en avant-garde. Elle trouva les tentes ennemies encore debout, mais vides, les Musulmans ayant éventé l'attaque. Jean de Brienne conseilla de s'y installer pour la nuit, et déjà les Musulmans en prenaient leur parti et se retiraient plus loin, lorsque ces mêmes sergents et ces mêmes Croisés qui avaient à toute force voulu venir jusque-là, se sentant maintenant torturés par la chaleur et la soif, battirent en retraite dans le plus grand désordre : « Li sergens, qui avoient fait faire l'enprise de venir là, furent ausi angoisseus de retorner, corne il avoient esté dou venir, si se mirent au repaire sans conroi qui mielz miex (= sans ordre à qui mieux mieux). » Les Italiens qui occupaient la rive du Nil prirent eux aussi là fuite et, malgré tous les efforts du légat et du patriarche Raoul de Jérusalem, ce fut bientôt une débandade générale.

L'armée musulmane, s'apercevant de cette situation, se lança à la poursuite des fuyards. Sans le roi Jean qui, avec les Hospitaliers et les Templiers, couvrit la retraite en contenant l'ennemi, toute l'armée eût péri. Il parvint à ramener les chrétiens jusqu'au camp, mais, à l'estimation d'éracles, quatre mille d'entre eux avaient trouvé la mort, plus trois cents des chevaliers qui, avec lui, formaient l'arrière-garde. Les Templiers perdirent cinquante des leurs, les Hospitaliers trente-deux, dont leur maréchal, l'héroïque Aymar de Layron, tué ou disparu. L'Eracles cite parmi les prisonniers Milon de Nanteuil, évêque de Beauvais, et son frère André, Gautier le Chambellan, Jean d'Arcis, Philippe de Plancy et Milon de Saint-Florentin.
Ne croirait-on pas lire le récit de quelque équipée de Bohémond II ou de Renaud de Châtillon ? Tant il est vrai que toute cette histoire est bien l'éternel conflit de l'esprit colonial et de l'esprit croisé, du sens politique (généralement représenté par la monarchie hiérosolymitaine, qu'appuyaient les barons palestiniens) et de l'esprit d'aventure, de la politique positive et de la politique romantique. Nous dirions, sur un autre terrain, l'opposition entre l'esprit des Capétiens directs et l'esprit de Crécy et d'Azincourt.

Nouvelle offre de rétrocession de Jérusalem par le sultan.
Nouveau refus du légat. Désaccord entre le légat et Jean de Brienne

A la nouvelle de l'échec franc on avait pavoisé au Caire. Les prisonniers, au milieu de l'allégresse populaire, furent longuement promenés à travers la ville. Toutefois, malgré son succès, le sultan al-Kâmil s'empressa de renouveler ses propositions de paix en profitant pour cela de l'intermédiaire de barons tombés entre ses mains, André de Nanteuil et Jean d'Arcis. Sans doute espérait-il que l'échec des Francs les aurait rendus plus traitables. Il offrait toujours au roi et au légat, contre l'évacuation du Delta, la rétrocession de l'ancien royaume de Jérusalem, moins la Transjordanie et l'Idumée, mais avec licence de fortifier aussitôt Jérusalem, « Beauvoir » (Kawkab al-Hawa), Safed et Tibnîn, bref les principales forteresses du pays. L'Eracles affirme même que le sultan s'engageait à payer la reconstruction de ces places et des fortifications de Jérusalem.
Plus que jamais Jean de Brienne et les barons syriens, ainsi que les barons de France, leurs alliés naturels, et aussi les Teutoniques et quelques prélats furent d'avis d'accepter. Et de nouveau le légat Pelage, appuyé sur les Italiens, sur les Templiers et Hospitaliers et sur la majorité des prélats, fit rejeter l'offre salvatrice. « Et le légat fit dire aux envoyés du sultan de ne plus revenir. »

Il n'est pas étonnant que la situation se soit tendue entre le roi Jean de Brienne et le légat. On sait à quel point Jean était un fils dévoué de l'église romaine. Innocent III n'avait pas eu de chevalier plus fidèle et on verra le rôle de défenseur du Saint-Siège que le vieux roi assumera par la suite auprès de Grégoire IX. Mais le légat prétendait le réduire au commandement des seuls barons syriens, pour commander, lui, tout le reste de l'armée, tous les Croisés d'Occident ; ou plutôt Pelage entendait, comme légat, être le seul chef de la Croisade et le maître éventuel des territoires égyptiens prochainement conquis. « Li légaz diseit que les mouvement avoit esté fait par l'Iglise, et si metoit quan que il poeit. Li rois n'en faisoit semblant, ains (– mais) usoit corne seignor; si que partie des gens se tenoiont à l'un et partie à l'autre. » Dualité de commandement entraînant tous les inconvénients habituels : « par tel achoison empiroit moult le fait de l'ost (= la situation de l'armée) et en la fin en ala il à mal et en fu tout le fait perdu. »

Prise de Damiette par les Croisés (5 novembre 1219)

La situation, il est vrai, était encore plus mauvaise pour les Musulmans. La famine et les épidémies décimaient les défenseurs de Damiette. En septembre 1219, d'après la chronologie de l'éracles, arrivèrent au camp chrétien de nouveaux contingents, Croisés anglais avec le comte Rodolphe de Chester, le comte Guillaume d'Arundel et de Sussex, Guillaume Longue-épée, comte de Salisbury, Croisés français avec Enguerrand de Boves, Guillaume de Saint-Omer et Savary de Mauléon. Ainsi renforcés, les chrétiens pressèrent plus étroitement Damiette. La petite garnison, mourant de faim, était à bout de forces. Al-Kâmil essaya, à la fin d'octobre, de faire passer dans la place 500 mameluks d'élite avec des vivres. Ils furent presque tous pris, massacrés et leurs têtes alignées sur le fossé.
Cependant, les machines de guerre des Hospitaliers avaient pratiqué une brèche dans une des maîtresses tours de Damiette. Tel était l'épuisement des assiégés que, la nuit venue, cette tour n'était même plus gardée. Quatre sergents de l'armée Franque en eurent soupçon. « Il avint, un soir que il fist moult fort tens et obscur, que quatre sergenz pristrent une longue eschele et la mistrent au fossé, puis l'apuièrent à la tor et montèrent sus et entrèrent en la tor et ne trovèrent nului. Lendemain alèrent au roi et li firent assavoir le fait. Li rois le fist assavoir au légat que il poeit avoir la ville quant il vorroit, de quoi il furent tuit armé par l'ost en l'aube dou jor et li rois ot ( – avait) la nuit (précédente) fait monter tant de gent en la tor, chevaliers et sergens que il laporent bien tenir. Si tost corne fu esclarcis, li Crestien qui estoient sur la tor levèrent l'estendart dou roi Johan et s'escrièrent : « Dex aye Saint Sepucre ! » Lors leva un moût grant cri par toute la herberge (= le camp) des Crestiens et corurent moult de gens à l'eschele et tant y en monta que il corurent par les rues.... » D'après le Livre des Deux Jardins l'assaut avait été préparé par Jean de Brienne dans la nuit du 5 novembre 1219, et à l'aube la ville fut prise.

Restait la citadelle où s'était réfugiée la garnison. Le gouverneur la rendit après capitulation négociée entre les mains de Balian de Sidon avec lequel il avait voulu spécialement s'aboucher parce que sa propre famille était originaire de Sidon. « Quant li baillis (– le gouverneur) sot que li Crestien estoient entor le chastel, il fist dire que l'en feist venir Balian, le seignor de Saete. Quant il fu venus devant la porte, li baillis li manda dire que à lui rendroit il soi et le chastel, car il le tenoit à seignor corne celui cui (– à qui) ses ancestres et son lignage estoient homes de lui et des suens. » Curieux témoignage de la courtoisie régnante entre barons syriens et émirs ayyûbides qui malgré tant de luttes se reconnaissaient compatriotes, tant une cohabitation de plus d'un siècle avait créé de liens entre eux.
De son camp, le sultan al-Kâmil apprit la chute de Damiette en voyant flotter sur les tours les étendards des Francs. Il abandonna précipitamment ses positions de Fâriskûr et vint établir son camp à Talkhâ, en face de Mansûra, à une cinquantaine de kilomètres plus au sud.

Le Livre des Deux Jardins affirme que les Francs massacrèrent la population de Damiette ou la réduisirent en esclavage. L'assertion ne peut être exacte sous cette forme, car la citadelle obtint une capitulation, si la ville même avait été prise d'assaut. Du reste le même texte nous apprend que, si les Francs convertirent immédiatement la grande mosquée en église, s'ils enlevèrent le minbar en bois d'ébène et les Corans précieux, ils se montrèrent singulièrement libéraux en certains cas : « Les Francs firent une enquête sur le compte du Sheikh Abul asan ibn-Qufl et, apprenant qu'il était un des Sheikh musulmans les plus vertueux et d'une charité extrême envers les pauvres, ils ne lui firent aucun mal. » Ibn al-Athîr dit de même que les habitants de Damiette s'exilèrent volontairement, preuve qu'ils avaient conservé leur liberté, et que la ville fut repeuplée par des immigrants francs. « Les Francs, dit l'Histoire des patriarches d'Alexandrie, s'installèrent dans Damiette comme chez eux et y établirent leurs coutumes. »

Importance de l'occupation de Damiette par les Francs

De fait les Francs entendaient faire de Damiette une possession aussi durable que Saint-Jean-d'Acre ou Tyr. Ils la fortifièrent puissamment et y appelèrent des colons latins, si bien que, deux ans après, Malik al-Kâmil lui-même jugeait la ville imprenable. De ce point vital, accrochés au Delta et possédant en outre la supériorité navale, ils pouvaient en permanence menacer le Caire et couper les communications de l'Egypte avec la Méditerranée.
L'importance politique et commerciale de Damiette entraîna de graves compétitions entre les vainqueurs qui s'en disputèrent la possession, à commencer par le roi Jean de Brienne et le légat Pelage. Finalement la question fut laissée en suspens en attendant l'arbitrage du pape et l'arrivée de l'empereur Frédéric II. Puis éclata une querelle entre l'élément italien et l'élément français. Le 21 décembre 1219 les Italiens firent un coup de force pour chasser les Français de la ville. On accusait d'ailleurs le légat de partialité en faveur des revendications italiennes. Le 6 janvier le roi Jean, les Français, les Hospitaliers et les Templiers chassèrent à leur tour les Italiens. La querelle ne s'apaisa qu'au début de février. Le 2 février 1220 la réconciliation générale fut marquée par une grande procession à la mosquée-cathédrale de Damiette, transformée en église de la Vierge.

L'Islam encercle : les Francs en Egypte, les Mongols en Perse

Les Francs, nous allons le voir, devaient se maintenir à Damiette de novembre 1219 à septembre 1221. 1219-1221 !
C'était précisément l'époque où le conquérant mongol Gengis-khan était en train de détruire l'autre grand empire musulman, celui des shahs de Khwârizm, alors maître de la Transoxiane et des trois quarts de l'Iran. Parti des bords de l'Irtish à l'automne de 1219, Gengis-khan s'empare en février 1220 de Bukhârâ où le Ta rîkh-i Jahân kushâi lui fait prononcer dans la grande mosquée un discours terrifiant pour l'Islam : « Je suis le fléau de Dieu, Dieu m'a lancé sur vos têtes ! » En mars il fait capituler Samarkand. Le shah de Khwârizm Muhammed, en fuite devant les envahisseurs, gagne la Perse du Nord, mais les deux fameux capitaines mongols Jebe et Subutai, lancés à sa poursuite, entrent au Khorâsân, rançonnent Nichapour (juin 1220), saccagent Tus, et continuant au sud de la Caspienne leur fantastique raid, pénètrent en Iraq Ajemî, détruisent Reiy, saccagent Qum, Hamadhan, Qazvin, traversent l'Adharbaijan et vont hiverner au nord-est de ce pays dans les plaines de Mughân (décembre 1220-février 1221). Au printemps de 1221 ils reviendront en Adharbaijân rançonner Tauris, saccager Marâgha (30 mars) et brûler Hamadhân d'où, avant de prendre le chemin de la Russie, ils songeront un moment à descendre sur Baghdâd. On sait de quelles destructions radicales, de quelles tueries immenses cette invasion était accompagnée. Partout où elle s'étendait, l'Islam était bouleversé jusqu'en ses fondements. C'était la fin d'un monde.
Affolé, le khalife de Baghdâd, al-Nâsir, implorait le sultan Malik al-Ashraf, celui des trois frères ayyûbides qui régnait à Khilât et dans la Jazîra. Il le suppliait d'accourir à son secours, de sauver le Saint-Siège abbâside et tout l'Islam iranien d'une destruction inévitable. Au lieu de se détourner, comme ils le firent, vers le Caucase et la Russie méridionale, les escadrons mongols pouvaient en effet à tout instant descendre sur Mossoul et Baghdâd. Mais al-Ashraf se trouvait appelé par des soucis plus impérieux encore. Il dut abandonner le khalife à set angoisses pour courir lui-même en Egypte sauver son frère al-Kâmil de l'invasion de Jean de Brienne.

Notons que l'avance des Mongols de Gengis-khan qui terrifiait les Ayyûbides n'était pas inconnue des Francs. Ils avaient appris les foudroyants progrès de ce conquérant tartare qui se qualifiait lui-même, prétendait l'opinion musulmane, de fléau de Dieu et qui, de fait, était vraiment l'Attila de la civilisation islamique, le « Réprouvé » et le « Maudit » des chroniqueurs arabes. Les Francs avaient dû apprendre aussi que dans ses armées figuraient quantité de chrétiens – ces Turcs nestoriens qui, des Kéraït de la Mongolie orientale aux Uigur du Gobi moyen, constituaient une masse si imposante en Asie centrale. Travaillant sur ces données, l'imagination franque n'était pas loin de faire de Gengis-khan un autre Prêtre Jean à la manière du feu roi des Kéraït qu'il avait vaincu et dont il avait enrôlé le peuple, ou même un autre « roi David, » terme dans lequel nous discernons une curieuse confusion entre le conquérant mongol et les rois chrétiens de Géorgie dont les armes venaient effectivement de délivrer la grande Arménie. Olivier le Scolastique signale que des prisonniers chrétiens envoyés par le sultan d'Egypte au khalife de Baghdâd auraient été délivrés par les envoyés de ce « roi David. » Le 20 juin 1221 le pape Honorius III annonçait que de l'Extrême Orient comme de l'Europe se levaient des forces nouvelles qui allaient dégager l'Orient latin.

Pris comme dans un étau entre Croisés et Mongols, l'Islam était menacé d'étouffement. C'est ce qu'a bien discerné le grand historien Ibn al-Athir sous la rubrique de ces années tragiques : « L'Islamisme, tous ses sectateurs et toutes ses provinces furent sur le point d'éprouver la pire condition, tant à l'Orient qu'à l'Occident de la terre. En effet les Tartares s'avancèrent de l'Orient jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés aux frontières de l'Iraq, de l'Adharbaijân et de l'Arrân, et les Francs, s'avançant de l'Occident, s'emparèrent d'une ville telle que Damiette, au milieu des provinces égyptiennes dépourvues d'autres forteresses. Toutes les provinces en Egypte et en Syrie furent sur le point d'être conquises. Toutes les populations craignirent les Francs et elles attendaient, matin et soir, quelque nouvelle calamité. Les habitants de l'Egypte voulaient s'exiler de leur pays. Si al-Kàmil les en avait laissés libres, ils auraient abandonné leurs villes... » Le sultan de Damas, Malik al-Mu-azzam, rentra précipitamment en Syrie pour achever de démanteler Jérusalem et mettre la Damascène en état de défense. En même temps le sultan de Khilât et de la Jazîra, son frère Malik al-Ashraf venait avec les contingents mésopotamiens le relayer en Egypte auprès de Malik al-Kâmil.

Jean de Brienne, devant les prétentions du légat Pelage, lui abandonne la direction de la Croisade

Ce qui sauva l'empire ayyûbide ce fut l'orgueil impolitique du légat Pelage. Ses prétentions au commandement militaire se heurtaient à l'opposition sourde de l'armée. Malgré ses objurgations il ne put obtenir une nouvelle marche en avant, de sorte qu'exception faite d'une expédition de pillage des Templiers en direction de Borollos (Burlus), en juillet 1220, les Croisés restèrent dans l'inaction non seulement pendant tout le reste de l'année 1220, mais encore jusqu'en juin 1221. De plus, au point de vue administratif, dans Damiette conquise Pelage se conduisait en maître absolu, voulant ignorer les droits du roi Jean de Brienne. Rappelons que, Jean ayant reçu comme part de conquête un quartier de la ville, Pelage alla un moment jusqu'à excommunier tous les chrétiens qui s'établiraient dans ce quartier. On croit facilement Ernoul lorsqu'il nous parle de l'irritation qu'une telle conduite causa chez le chevalier-roi, singulière récompense après l'effort qu'il avait fourni pour conquérir Damiette. Son amertume fut telle qu'il prit prétexte des affaires d'Arménie pour quitter l'Egypte, puisque, aussi bien, le légat y commandait en roi (29 mars 1220).
Pelage, dont la conquête de Damiette avait encore enflé l'orgueil, mit alors le comble à ses prétentions. Une fois débarrassé de Jean de Brienne, il fit, de Damiette où il s'était installé, peser sur les Croisés une véritable tyrannie, leur interdisant d'emporter en se rembarquant quoi que ce soit, fût-ce de leurs avoirs personnels, mettant l'embargo sur les navires, et cela non seulement dans le port de Damiette mais dans celui d'Acre, s'opposant à tout départ des Latins si les passagers n'avaient une autorisation signée de son sceau, brandissant l'excommunication dès qu'on contrevenait à ses règlements administratifs.
Avec cela d'une suffisance qui mit bientôt l'armée en péril. Les égyptiens, voyant qu'il négligeait d'entretenir des navires devant Damiette, firent construire dix galères pour faire la course entre Damiette et Acre. Des espions prévinrent Pelage à temps. Possédant encore la maîtrise de la mer, il pouvait faire surprendre et détruire les constructions navales de l'ennemi. Mais il ne voulut pas croire ses informateurs, « se contentant de leur faire donner à manger. » Quelque temps après ses espions reviennent : « Seigneur, gardez-vous ! Les galères sont en mer ! » Li cardinals dist : « Quant cil vilain voelent mangier, vienent dire novele ! » Et il commanda qu'on les servît de nouveau. Cependant l'escadre musulmane avait bel et bien pris la mer, et en quelques mois elle captura, coula ou brûla entre Alexandrie, Chypre et Acre tant de navires de pèlerins que les chrétiens auraient perdu de ce fait plus de treize mille hommes.

Prédication de saint François d'Assise devant le sultan

En face de ce personnage entier, al-Kâmil et al-Mu-azzam étaient toute souplesse et compréhension. Ernoul nous raconte à ce sujet l'histoire « de II clercs qui alèrent preschier an soudain, » en l'espèce, comme il ressort de l'Estoire d'Eracles, saint François d'Assise et un de ses frères mineurs. Les deux moines avaient demandé au cardinal Pelage l'autorisation de se rendre auprès du sultan. Il la leur refusa d'abord assez rudement, puis finit par les laisser partir de mauvaise grâce. En les voyants, le sultan (ici soit al-Kâmil, soit al-Mu-azzam) leur demande s'ils viennent comme ambassadeurs ou comme renégats. Et les deux frères de lui répondre en l'invitant à se convertir, lui et tous les siens. Sur quoi les compagnons du prince ayyûbide – c'est-à-dire ici les docteurs de la loi coranique –, scandalisés d'entendre prêcher contre la doctrine du Prophète, incitent leur maître à faire exécuter le Poverello. Mais le sultan s'y refuse avec énergie et, après quelques mots affectueux, fait reconduire saint François et son compagnon sains et saufs jusqu'aux avant-postes chrétiens.

Nouveau refus du légat Pelage d'échanger le gage de Damiette pour la restitution du royaume de Jérusalem aux Francs

Les Musulmans, on l'a vu, avaient d'abord pris saint François d'Assise pour un ambassadeur. En effet ils espéraient toujours voir reprendre les négociations, le sultan al-Kâmil ayant à diverses reprises renouvelé ses propositions de paix : « Les Musulmans, écrit Ibn al-Athir, offrirent aux Francs de leur livrer Jérusalem, Ascalon, Tibériade, Sidon, Jabala, Lâdhiqiya (Lattaquié), et tout ce que Saladin avait conquis dans la Syrie maritime (al-Sâhîl), à l'exception du-Krak (de Moab, al-Kerak) et, à condition que les chrétiens leur rendraient Damiette. » Ernoul confirme celte assertion : « Quant li Sarrasin orent perdu Damiete, si furent moult dolant. Si lor mandèrent (aux chrétiens) que, s'il voloient rendre Damiete, il (le sultan) lor renderoit toute la tiere de Jhérusalem, si comme li Crestien la tinrent, fors seulement le Crac, et tous les Crestiens qui en prison estoient. » D'un seul coup, exception faite de la lointaine Transjordanie, les Francs avaient la chance inespérée de pouvoir effacer les désastres anciens, effacer Hâttîn et faire refluer l'histoire jusqu'en 1186...

Pelage fit de nouveau rejeter la proposition

Cette attitude constituait une faute historique irréparable. Qu'on ait au cours du siège de Damiette rejeté l'échange proposé, la chose peut à la rigueur se concevoir, les Francs désirant, pour ne pas être joués, posséder d'abord un gage tangible. Mais que, ce gage une fois obtenu, on se soit obstiné à dédaigner la récupération du royaume de Baudouin IV, c'est ce qui paraîtra toujours incompréhensible. Tel fut aussi l'avis du sage politique qu'était Philippe Auguste. « Quant li roi Phelippes de France oï dire qu'il povaient avoir un roiaîme por une cité, il les en tint à fols et à musars quant il ne la rendirent. » Mais le légat et ses conseillers parlaient maintenant de conquérir toute l'Egypte : « Par Damiete poroient conquerre toute la tiere d'égipte... » Ils comptaient pour cela – et c'est leur seule excuse – sur la venue prochaine de l'empereur Frédéric II, lequel, cependant, éludait d'année en année ses promesses de croisade. (C'était l'époque où le trop confiant Honorius III se laissait berner par le souverain germanique pour lequel il avait des trésors d'une indulgence bien mal placée.) Encore aurait-il fallut attendre cette problématique arrivée. Mais ayant, en mai 1221, reçu quelques renforts allemands – le duc Louis Ier de Bavière et le grand maître teutonique Hermann de Salza avec 500 chevaliers, – Pelage passa à l'action. Dans les derniers jours de juin 1221, il décida d'aller conquérir le Caire et anathématisâ les opposants. Quant au roi Jean de Brienne, toujours retiré à Acre, Pelage lui manda d'avoir à venir pour cela rejoindre l'armée. Jean lui répondit avec fermeté qu'il ne viendrait pas sans doute espérait-il par son refus forcer le prélat à abandonner son funeste projet. Mais Pelage passa outre, ordonna la mise en mouvement de l'armée de Damiette vers le Caire, puis, au dernier moment, avisa Jean de Brienne. Celui-ci fut désespéré. « Quant li messages dist le (au) roi que l'ost estoit mute pour aler al Chahaire, si fut moult dolans li rois de ce qu'en tel point estoit mus, qu'en grant aventure aloit de tout perdre, comme il firent. » Mais comprenant que, s'il ne rejoignait pas la Croisade, il encourrait le blâme universel, il s'embarqua pour Damiette, le coeur plein de sinistres pressentiments. Il y arriva le 7 juillet 1221.

La folie de Pelage : marche sur le Caire (juillet 1221)

Lorsque Jean de Brienne arriva, l'armée avait déjà plié bagage et campait dans les jardins de Damiette, en banlieue. Il semble qu'à cette heure suprême une dernière chance ait été offerte aux chrétiens. A la nouvelle de la marche prochaine des Francs sur le Caire, le sultan Malik al-Kâmil, inquiet malgré toutes les précautions qu'il avait prises, fit précipitamment évacuer la ville par toute la population en état de porter les armes, n'y laissant que les vieillards, les femmes et les enfants, tant il doutait encore de la victoire. Renouvelant une dernière fois ses propositions, il offrit encore aux Francs le royaume de Jérusalem contre la paix : « Quant li Sarrasin, écrit Ernoul, oïrent dire que li crestien s'apareilloient por aller al Chahaire, si manda li soudans al Cardinal et as crestiens que, s'il li voloit rendre Damiete, il li renderoit toute la tiere de Jhérusalem, si comme il l'a voient tenue, fors le Crac (= Kérak) ; et si refremeroit (= redresserait les murs de) Jhérusalem à son coust et tous les castiaus qui estoient abatu; et si donroit trives à XXX ans, tant qu'il poroient bien avoir garnie la tiere des crestiens. A celé pais s'acorda li Temple et li Ospitauz et li baron de la tiere (– les barons de Syrie). Mais li cardinal ne s'i acorda pas, ains mut et fist movoir tous les barons de l'ost, fors les garisons, por aler à la Chahaire (au Caire). »

Non seulement Pelage fit rejeter d'office les dernières propositions de paix du sultan, mais ce fut à peine s'il consentit à attendre quatre jours pour permettre au roi Jean de Brienne qui débarquait de se rendre à l'expédition. Le cinquième jour, la marche sur le Caire commença en longeant la rive orientale du Nil, par Fàriskûr et Shâramsâh : « Cil qui ce conseil lor donnèrent, écrit énergiquement Ernoul, lor donnèrent conseil d'auls noier. » En effet on approchait de la fin juillet. C'était, nous allons le voir, le moment où, comme chaque année, on ouvrait les écluses à l'inondation du Nil...

L'Histoire des patriarches d'Alexandrie, écrite sur les données des chrétiens indigènes, reconstitue un curieux dialogue entre le roi Jean et le légat Pelage, dialogue qu'elle place au moment de la marche sur le Caire, et qui traduit assez bien la position respective des deux chefs de la Croisade : « ... C'était le légat qui avait donné le conseil de sortir de Damiette et le prince d'Acre (= Jean de Brienne) ne put s'y opposer par crainte de passer pour un traître. » Il avait dit dans cette circonstance : « II ne faut pas que nous sortions de la ville avant d'avoir reçu les renforts que l'Empereur (Frédéric II) nous enverra. Resterions-nous derrière nos fossés pendant mille ans que nous n'aurions rien à redouter, quand nous serions attaqués par des armées aussi nombreuses que les grains de sable du désert. Le plus que les Musulmans pourront faire, sera de nous assiéger dans Damiette pendant un mois, deux mois, trois mois, mais ils ne pourront venir à bout de notre résistance, et chacun d'eux s'en retournera alors chez lui. Pendant ce temps nous nous fortifierons, nous dresserons nos plans avec certitude. Quand nous aurons conquis l'Egypte en vingt années, nous aurons encore mené rapidement les choses ! » Ces paroles ne furent pas écoutées et le légat lui dit : « Tu es un traître !. » Le roi d'Acre répliqua : « Je m'associerai à ta sortie, et Dieu fera ce qu'il voudra !. » Ils sortirent de Damiette et arrivèrent à Shâramsâh. Le prince d'Acre dit : « Je crois qu'il serait sage que nous en restions ici pour le moment, que nous creusions un fossé autour de nous et que nous ensemencions la terre qui s'étend d'ici jusqu'à Damiette; notre flotte gardera le contact avec nous, et un oiseau ne pourra même pas voler (sans notre permission) entre nous et Damiette. Quand les troupes du sultan seront affaiblies et que nous aurons reçu des renforts (– de l'empereur Frédéric II), l'Egypte sera à nos pieds sans pouvoir faire la moindre résistance. » Le légat lui répondit : « Tu es un traître ! Nous ne nous emparerons jamais de l'Egypte si ce n'est maintenant. »

Le 19 juillet l'armée chrétienne en marche vers le sud rencontra pour la première fois les avant-gardes musulmanes, mais celles-ci se replièrent, de sorte que les Francs purent, le 21, occuper sans lutte Shâramsâh abandonné. C'est que le sultan Malik al-Kâmil ne voulait pas engager l'action avant d'avoir reçu les renforts considérables que lui amenaient ses deux frères.
A ce moment en effet les Ayyûbides étaient en train de regrouper leurs forces. On a vu qu'après la chute de Damiette, le sultan de Damas al-Mu-azzam était parti en Syrie pour achever le démantèlement de Jérusalem en Vue de la réoccupation, jugée inévitable, de la ville par les Francs. Le refus de négocier de Pelage paralysant Jean de Brienne, al-Mu-azzam revint en Egypte à l'été de 1221. Et non seulement il amenait à al-Kâmil toutes les forces de la Syrie musulmane, mais il avait réussi à se faire suivre de leur troisième frère al-Ashraf, sultan de Mésopotamie, dont l'indolence ou la légèreté s'était tenue jusque-là à l'écart de la guerre et qui, enfin rallié au jihad, y apportait maintenant une ardeur de néophyte, sans parler du concours de son excellente armée. Le 21 juillet 1221, les deux frères arrivèrent à la Mansûra où al-Kâmil avait établi son camp. Le groupement des trois frères ayyûbides et de leurs trois armées allait leur permettre de porter à l'armée franque le coup final, ou plutôt, tant le commandement du légat avait été funeste, d'en triompher sans coup férir.

L'armée franque cernée entre les canaux du Nil

L'armée franque, engagée dans le triangle formé par le lac Menzalé, la branche de Damiette et le Bahr al-Saghîr, se trouva bientôt dans une situation impossible. A la droite des Francs, sur le Nil, les galères égyptiennes, embossées entre l'escadre franque et Damiette, interceptaient leurs communications par eau avec cette ville et coupaient leur ravitaillement. Or le légat, assuré qu'on allait s'emparer des dépôts ennemis, n'avait fait emporter qu'une quantité insuffisante de vivres. En avant, à la bifurcation de la branche de Damiette et du Bahr al-Saghîr ou, comme dit le Livre d'Eracles, vers « l'éperon » qui termine la pointe du triangle et qu'ils atteignirent le 24 juillet 1221, les Francs se heurtaient à la nouvelle forteresse qu'al-Kâmil venait de construire en face, de l'autre côté du fleuve, pour couvrir la route du Caire, et qu'il avait, par anticipation, appelée al-Mansûra, « la Victorieuse. » De plus, quand les Francs furent suffisamment engagés dans cette impasse, les Musulmans coupèrent les digues, et l'eau envahit la plaine, ne laissant aux Francs qu'une étroite chaussée au milieu de l'inondation. On songea alors à revenir à Damiette, mais le sultan, ayant jeté un pont sur le Bahr al-Saghîr, vers Dekernès et Ashmûn, venait de lancer entre l'armée franque et Damiette un détachement qui coupait désormais la retraite des Francs.

Dans la nuit du 26 août ceux-ci se résignèrent enfin à battre en retraite en direction de Barâmûn, « Les Francs, dit l'Histoire des patriarches d'Alexandrie, se décidèrent à la retraite. Ils incendièrent leurs bagages inutiles, comptant, après avoir levé le camp, écraser les troupes ennemies qui leur barraient le chemin du retour vers Damiette. Ils pensaient que l'ennemi ne pourrait leur résister et qu'ils parviendraient ainsi à rentrer dans la ville. »
« Or on se trouvait au moment de la crue du Nil et les Francs n'avaient aucune connaissance des conditions hydrographiques du pays. Le sultan ordonna d'ouvrir les écluses des canaux qui se trouvaient sur leur chemin et d'éventrer ou de faire sauter les digues de tous côtés. Les Francs parvinrent au prix de difficultés inouïes jusqu'à Barâmûn, mais ils se virent alors assaillis par un véritable déluge sans trouver de chemin pour s'échapper. » Ils auraient voulu combattre. Mais leurs soldats, de l'eau jusqu'aux genoux, glissaient dans ta boue et ne pouvaient atteindre l'ennemi qui les criblait de flèches. Du reste, à l'invitation de Jean de Brienne qui proposait une bataille rangée, al-Kâmil, sûr maintenant de détruire l'armée ennemie par l'inondation et la famine, répondit par un refus.

La capitulation de Barâmûn : reddition de Damiette

Le légat éperdu implora alors Jean de Brienne qu'il avait si cavalièrement traité jusque-là. La chronique d'Eracles nous a conservé l'écho de ce dramatique dialogue : Li légas li dist : « Sire, por Deu, mostrés à ce besoing vostre sen et vostre valor ! » Li roi Johan li respondi : « Sire légaz, sire légaz, mal fussiez-vos onques issu d'Espaigne (= puissiez-vous n'être jamais sorti de votre Espagne), car vos avez les Crestiens destruis et mis à tout perdre. Si (= et maintenant) me venés dire que je y mete conseil, ce que nus (=nul) ne porroit faire, fors Deu, sanz honte et sanz damage, car vos vées bien que nos ne poons à eauz avenir pour combattre (– nous ne pouvons arriver jusqu'à eux pour les combattre), ne de ci nos ne poons partir, ne héberger (= camper) por l'iaue, ne nous n'avons viandes (= ravitaillement) por les gens ne por les chevaus !. »
II ne restait qu'à offrir au sultan la reddition de Damiette contre la possibilité pour l'armée franque de se retirer. Ce furent ces propositions que vint présenter le parlementaire de l'armée franque, Guillaume de Gibelet (28-30 août 1221).

« Al-Kâmil estimait qu'on pouvait accepter ces conditions, mais l'avis de ses frères était tout différent. Ils voulaient que, puisqu'on tenait les Francs ainsi acculés, on les anéantît jusqu'au dernier. Al-Kâmil craignait qu'en agissant ainsi, les Francs qui restaient dans Damiette ne se refusassent à la livrer aux Musulmans et que l'on ne fût obligé d'assiéger pendant longtemps cette place forte dont les Francs avaient encore accru le système de défense. Pendant ce temps on pouvait redouter que les rois francs d'outre-mer (= l'empereur Frédéric II), excités par le massacre de leurs coreligionnaires (à Barâmûn), n'envoyassent des renforts à la garnison de Damiette. D'ailleurs l'armée musulmane, fatiguée par trois ans de guerre, aspirait au repos. »
Ces dispositions, au premier rang desquelles figure la crainte de l'arrivée de l'escadre impériale qui cinglait en effet vers l'Egypte, expliquent l'accueil que fit al-Kâmil au parlementaire franc Guillaume de Gibelet, puis au roi Jean lui-même qui vint achever les négociations. L'Histoire des patriarches d'Alexandrie nous montre le sultan « comblant le roi et ses compagnons de marques d'estime telles qu'il n'en avait jamais témoigné de semblables. Il leur fit donner sans compter tout ce dont ils avaient besoin, pain, pastèques, grenades, etc., et les traita avec de grands honneurs. » Le Livre des Deux Jardins nous montre de même al-Kâmil recevant royalement le prince franc. Dans une tente splendide, ayant à ses côtés ses deux frères al-Mu-azzam, sultan de Damas, et al-Ashraf, sultan de la Jazîra, on vit le sultan d'Egypte offrir à Jean de Brienne un festin magnifique.

Courtoisie d'al-Kâmil envers Jean de Brienne

Il ne restait qu'à faire exécuter les conditions de la paix, reddition de Damiette au sultan contre permission accordée à l'armée franque de se retirer librement. Le légat Pelage, bien aise, dit Ernoul, de s'en tirer à si bon compte, avait souscrit à tout ce qu'on avait voulu. Quant à Jean de Brienne, bien que traité en roi par al-Kâmil, il restait comme otage au camp dur sultan jusqu'à la remise de Damiette. (Il est vrai que le fils d'al-Kâmil, al-Sâlih Aiyûb, fut, de son côté, remis en otage à l'armée franque). Durant ce séjour de Jean de Brienne au camp ayyûbide, une réelle amitié s'établit entre lui et al-Kâmil, et l'Histoire des patriarches nous montre à nouveau les deux souverains se comblant mutuellement de cadeaux. De son côté, Ernoul nous raconte une scène où se marque bien la haute courtoisie de ces relations entre Français et Ayyûbides : « Li Rois (Jean de Brienne) se séoit devant le Soudan, si commencha à plorer. Li Soudan regarda le Roi, se li demanda : Sire, porcoi plorés-vous ? Il n'afiert pas à roi qu'il doie plorer. Li Rois li respondi : Sire, j'ai droit que je pleure, car je vois le pueple que Dius (= Dieu) m'a cargié (= confié) morir de faim. Li tente le (= du) Soudan estoit en un tertre si qu'il veoit bien l'ost des Crestiens qui estoient en plain par desous. Si ot li soudans pitié de cou qu'il vit le roi plourer, si li dist qu'il ne plorast plus, qu'il aroient à mangier. Il lor envola XXX mil pains por départir entre aïs as povres et as rices. Et ensi lor envoia il IV jors, tant qu'il furent hors de l'ève (= jusqu'à ce qu'ils fussent hors de l'inondation). Si (– alors) lor envoia la marceandise del pain et de la viande à cels qui acater (= acheter) le poroient, qu'il l'acataissent; et as povres envoia chascun jor del pain, tant qu'il furent illeuc (–là) XV jor. » Mieux encore, à la demande de Jean de Brienne, al-Kâmil et al-Mu-zzam consentirent à libérer la totalité des prisonniers francs détenus en Egypte et en Syrie.

Autre cause de la perte de Damiette.
Le retard des secours de l'empereur Frédéric II

L'excellent écolâtre de Cologne, Olivier, s'extasie sur l'humanité des Musulmans : « Ces mêmes égyptiens dont nous avions naguère massacré les parents, que nous avions dépouillés et chassés de chez eux venaient nous ravitailler et nous sauver quand nous mourions de faim et que nous étions à leur merci ! » On retrouve en effet là cette fleur d'humanité et de courtoisie qui, de Saladin et d'al-Adil à al-Kâmil et à ses fils, est comme la marque propre de la famille ayyûbide. Mais il est évident que Malik al-Kâmil obéissait surtout à des mobiles politiques. A ce moment en effet une escadre italienne de quarante navires, celle du comte de Malte Enrico Pescatore, envoyé par l'empereur Frédéric II, arrivait à Damiette avec des renforts (fin août 1221). Que la garnison de Damiette, animée par ce secours, refusât de sanctionner le traité d'évacuation de l'Egypte, la cour du Caire perdait le bénéfice de sa victoire. Le prudent sultan avait tout intérêt à empêcher une telle éventualité en se conciliant l'amitié des chefs francs, ses otages.
De fait, la remise de Damiette aux autorités égyptiennes faillit, au dernier moment, ne pas avoir lieu. Les renforts italo-germaniques amenés par le comte de Malte avec l'évêque de Catane et le maréchal Anselme de Justingen s'opposaient d'autant plus violemment à la reddition de la place que le retard qu'ils avaient mis à arriver était pour beaucoup dans le désastre chrétien. Si l'empereur Frédéric II les avait envoyés quelques semaines plus tôt, leur intervention aurait sans doute pu dégager Jean de Brienne de sa position aventurée de Barâmûn. Aujourd'hui ils cherchaient à compenser leur retard en refusant de souscrire au traité franco-égyptien, dût l'armée franque, enveloppée par l'ennemi, être massacrée à cause de ce parjure. Naturellement les Génois, les Pisans et les Vénitiens faisaient corps avec eux : pour les citoyens des trois républiques maritimes le commerce primait tout, et ils ne pouvaient renoncer de gaieté de coeur à cette magnifique colonie de Damiette où ils avaient déjà installé comptoirs et banques. Comme les représentants de Jean de Brienne et, avec eux, les Croisés français, les barons syriens, les Hospitaliers et les Templiers refusaient de sacrifier l'armée en se parjurant, les Italiens recoururent à la violence et, dans Damiette même, donnèrent l'assaut à l'hôtel du roi et aux habitations des Hospitaliers et des Templiers (2 septembre). Il fallut des menaces énergiques pour calmer cette ardeur après la bataille. Le 7 septembre 1221 Damiette fut enfin évacuée. Le lendemain Malik al-Kâmil y fit son entrée.
Pendant ce temps, à Barâmûn, l'inondation avait été circonscrite et l'armée chrétienne tirée de son impasse. Le sultan, dit l'Histoire des patriarches, s'occupa de rapatrier les Francs. Il y en eut qui demandèrent à revenir par mer; le sultan leur fournit des vivres et toutes les provisions dont ils avaient besoin pour le voyage. Il fit partir avec eux, pour les embarquer, son frère, le seigneur de Ja-bar. Il y en eut d'autres pour qui on fit un pont de bateaux pour leur permettre de regagner Damiette. Comme l'indique le chroniqueur indigène, les Croisés d'Occident se rembarquèrent pour l'Europe, Jean de Brienne et les Francs de Syrie pour Saint-Jean-d'Acre. Avant de partir, Jean avait conclu une trêve de huit ans avec les deux cours ayyûbides (1221-1229). Cette paix dont Frédéric II devait encore prolonger la durée fut un réel bienfait pour la Syrie franque.

Enseignements de la perte de Damiette

Il n'en était pas moins vrai que tout l'effort de la Cinquième Croisade était perdu, perdu malgré les avis du roi Jean de Brienne et par la seule faute du cardinal Pelage. Jamais responsabilité historique aussi lourde ne fut plus nettement établie. Comme le dit Ibn al-Athîr, « Allah donna aux Musulmans une victoire sur laquelle ils ne comptaient pas, car le comble de leurs espérances consistait à récupérer Damiette en rendant aux Francs les places de la Syrie. Et voici qu'ils recouvraient Damiette tout en conservant la Syrie !. » – « Ensi fu perdue la noble citée de Damiate, écrit de son côté l'Estoire d'Eracles, par péché et par folie et par l'orgueil et la malice dou clergé et des religions. » Signalons d'ailleurs ce qu'a d'excessif et de profondément injuste une telle généralisation qui étend à tout le clergé et aux Ordres religieux les fautes personnelles du seul Pelage. Il reste qu'au cours de toute cette histoire nous n'avons pas rencontré d'illustration plus frappante de la lutte de l'esprit de croisade contre l'esprit colonial, ou, si l'on préfère, contre l'esprit des institutions monarchiques franco-syriennes. Mais que pouvait le roi de Jérusalem, eût-il la valeur de Jean de Brienne, contre les conceptions maintenant en vogue et qui avaient de plus en plus tendance à subordonner la royauté hiérosolymitaine à la chrétienté tout entière, à faire du royaume d'Acre une vague terre de mandat international sans politique propre ni valeur originale ? Nous allons voir cette fâcheuse tendance s'accentuer encore avec l'intrusion de l'empereur Frédéric II.
Sources : Renée Grousset - Histoire des Croisades et du Royaume Franc de Jérusalem - Paris, Plon, 1934