Joshua Prawer

Royaume Franc de Jérusalem - Après le désastre de Mansourah

Cependant l'armée égyptienne se reformait. Depuis que les Francs avaient quitté Damiette, les égyptiens n'avaient plus de souverain, mais la mort du sultan fut gardée dans le plus grand secret, son étonnante veuve concentra entre ses mains les pouvoirs jusqu'à l'arrivée, trois semaines environ après la bataille de Mansûra, le 28 février, de l'héritier, al-Malik al-Mû'azzam Tûrân shah. Le premier soin de ce souverain énergique et impopulaire fut, au moyen d'une flotte insinuée entre la flotte franque et Damiette, d'intercepter toutes les communications des Francs, et de couper leur camp de sa base d'approvisionnement. Dès la fin de mars, la situation devint intolérable, et les Francs entamèrent des négociations ils se déclaraient disposés à rendre Damiette en échange du royaume de Jérusalem. Il n'est pas étonnant que le sultan ait repoussé cette offre. A la faveur de l'obscurité, le 5 avril au soir, l'armée commença à battre en retraite, refaisant le chemin parcouru deux mois plus tôt en sens inverse. Elle passa sur la rive nord du bras d'Ashmûm, et dans le plus grand désarroi, laissa le pont reliant les deux rives, pour continuer vers le nord. Mais les égyptiens comprirent la manoeuvre et se précipitèrent à la poursuite. Le massacre des Francs dura jusqu'à ce que l'avant-garde arrivât à Fâriskûr au tiers du chemin entre Mansûra et Damiette carnage terrible, où seuls ceux dont les riches armes et les beaux vêtements garantissaient une bonne rançon furent épargnés. Saint Louis avait rallié autour de lui tous ceux qu'il pouvait, et sauva une partie de l'armée d'une totale extermination. C'est à Fâriskûr que, malade, le roi capitula sans conditions. A bout de forces, il fut mené à Munyat Abu 'Abdallah près de Shârimsâh, où il fut enchaîné et mené à Mansûra. En même temps que lui certains nobles avaient engagé des pourparlers de reddition, dont Philippe de Montfort, seigneur de Tibnîn et de Tyr, qui connaissait bien les musulmans.

Une rançon est demandée pour libérer Louis IX et les prisonniers

Louis fut contraint d'accepter toutes les conditions, sauf une : même au faîte de son brillant succès, Tûrân shah ne put obtenir de lui qu'il cédât les territoires francs de Terre Sainte. Mais on s'engagea à rendre Damiette, et à payer la somme extraordinaire d'un demi-million de livres tournois, comme rançon pour les prisonniers se trouvant aux mains des musulmans. Cet accord resta en suspens du fait de la révolte qui éclata dans le camp égyptien contre le nouveau sultan.

Le 2 mai 1250, le sultan Ayyubide est assassiné par les Mameluks

Les mameluks de son père, al-Malik al-Sâli/i Aiyûb, qui leur avait confié les postes de commandement, virent leur position menacée par Tûrân shah, qui avait amené avec lui de Diyârbekir son personnel et traitait avec suspicion et mépris les fidèles guerriers de son père. Le 2 mai, le sultan ayyûbide était assassiné, et afin de respecter le principe de légitimité, les mameluks acceptèrent pour reine sa veuve, et nommèrent atabeg un des leurs, Iz al-Dîn Aybak al-Turkmânî. Le nouvel atabeg épousa peu après la veuve. Et c'est ainsi que prit fin en Egypte la dynastie ayyûbide (1), et que commença une nouvelle période d'histoire, qui devait durer plus de 250 ans, la période des mameluks.

Les pourparlers, repris après le meurtre du sultan ayyûbide avec les émirs mameluks, aboutirent à la ratification du précédent accord libération des prisonniers chrétiens détenus par les musulmans, confirmation de la situation territoriale de la Terre Sainte, restitution de Damiette par les Francs, paiement de 800 000 besants d'or à titre d'indemnité et de rançon pour les captifs, dont 400 000 au comptant, libération des prisonniers musulmans détenus par les Francs depuis le temps de Frédéric II, restitution des biens (meubles) des chrétiens de Damiette, le sultan donnerait une escorte armée à ceux qui voudraient rentrer en Terre Sainte par voie de terre (2).

Le 6 mai 1250, Damiette est remise aux Mameluks>

Marguerite, épouse de Saint Louis, tint Damiette jusqu'au dernier moment, en dépit des tentatives de trahison des communes italiennes, dont les chefs étaient prêts à déserter et à abandonner la ville. Le 6 mai, Damiette fut remise aux musulmans, le soir même, Saint Louis était libéré, deux jours plus tard, un bateau génois partit pour Acre, portant le roi de France, à la mi-mai il arriva à Acre, avec les premiers rescapés du désastre.

Le monde musulman vit le doigt de Dieu dans la délivrance de l'Egypte et, dans l'émotion générale qui s'empara des fidèles d'Allah, l'église Sainte-Marie de Damas fut profanée et livrée à des chanteurs et à des danseurs. On conte qu'à Baalbek, en signe de deuil, les chrétiens noircirent les statues dans leurs églises, et qu'ils en furent punis par le gouverneur de la ville, qui lança sur eux les juifs (3).

L'annonce de la capture du roi de France et de la défaite de ses troupes bouleversa l'Europe. De nouveau se posait la question qui depuis un siècle préoccupait les croyants comment Dieu avait-il pu livrer les siens aux profanateurs de son nom ?
Le roi de France lui-même, avec toute sa piété et sa foi ardente (4), ne put s'empêcher de laisser percer, dans la lettre où il annonçait sa capture et la perte de Damiette, quelque ressentiment. « Tûrân shah, fait-il savoir, arriva dans le camp égyptien, et les égyptiens le reçurent pour leur seigneur en grande allégresse, son arrivée accrut leur audace, et depuis ce moment, selon le décret de Dieu dont nous ne savons pas le sens, tout commença à tourner mal pour nous » (5). Mais le roi entreprit aussi d'examiner ses actions, il n'y trouva d'autre faute que le fait que les communautés juives de ses états vivaient de l'usure prélevée sur les chrétiens. Une satisfaction allait être offerte à la divinité irritée dont les voies étaient si mystérieuses l'expulsion des juifs de France fut décrétée par le roi en Orient, mais ne fut exécutée qu'à son retour dans son pays (6). Si Saint Louis pensait ainsi, à plus forte raison l'Europe tout entière. Le chroniqueur Matthieu Paris écrit :
« Et le pire, c'est que l'on accusa Dieu d'injustice, et que l'extrême douleur se changea en profanation. La foi de beaucoup vacilla. Venise et maintes cités italiennes, où habitaient des demi-chrétiens, auraient sombré dans l'hérésie, si elles n'avaient été fortifiées par les évêques et les clercs ils déclarèrent que les croisés tombés en Orient trônaient maintenant en martyrs à la droite de Dieu, et que certainement ils ne voudraient pas pour tout l'or du monde habiter ici-bas dans cette vallée de larmes. Cette prédication consola certains, mais pas tous »
Le pape lui-même interpella le ciel : « Hélas Seigneur Dieu ! Où sont tes glorieux héros, où sont tes vaillants soldats, où sont tes guerriers d'élite, brillant par la foi, au zèle ardent, les premiers des hommes d'expérience, eux qui ont marqué leurs armes du signe de la Croix salvatrice, afin de mener ton combat contre ceux qui blasphémaient ton nom ? » (7).
Au doute qui avait rongé beaucoup d'hommes après la seconde et la troisième croisade, à la honte de la quatrième, à la profonde déception du premier échec égyptien dont le responsable apparaissait à tous en la personne du légat du pape, à tout cela s'ajoutait maintenant la défaite de Saint Louis. De la splendide armée de quelque trois mille chevaliers, il n'en restait que cent à Acre, d'une infanterie d'environ vingt-cinq mille hommes, une douzaine de mille étaient encore en captivité chez les musulmans, le reste avait péri. Même si l'Europe n'avait pas alors été divisée par des conflits multiples, de tels événements auraient suffi à tuer l'idée de croisade. Il n'est guère surprenant que les lettres de Saint Louis pour demander des renforts et des secours, les lettres d'Innocent IV, les efforts de Blanche de Castille angoissée par le sort de son fils, soient restés sans écho (8). L'Europe se coupait de plus en plus de ses colonies d'Orient.

Début de la croisade des pastoureaux en France

Cependant la force émotive déchaînée par de tels événements s'exprima bientôt dans un mouvement qui prétendit délivrer la Terre Sainte et tirer vengeance des musulmans. C'est la croisade des Pastoureaux, sursaut de piété populaire qui fut à l'origine de la croisade de 1251. Elle prit naissance dans la France du nord, s'étendit à Amiens et à Rouen, gagna Paris, Orléans, Bourges, s'accroissant chaque jour A sa tête était un certain Jacques (ou Roger) de Hongrie, qui se dit prophète et proclama que la Vierge lui avait ordonné d'enrôler les pauvres, qui sont le peuple élu, « pour le secours de la Terre Sainte et du roi de France » (9). Résurgence inattendue des sentiments qui avaient déjà inspiré la croisade des enfants.

Les nouveaux croisés, comme les pauvres de la première croisade, étaient un défi pour les nobles qui, partis à la délivrance du Saint-Sépulcre, avaient échoué. « Un décret de la Providence remit aux bergers au coeur pur la délivrance de la Terre Sainte, car l'orgueil des nobles n'avait pas trouvé grâce aux yeux de Dieu, » dit le chroniqueur Matthieu Paris (10). Tandis que le roi de France demandait aux clercs, choisis par Dieu pour son peuple, de s'enrôler pour délivrer la Terre Sainte, ce mouvement populaire condamna les clercs, et le peuple applaudit ceux qui prêchaient contre les ordres monastiques et les prélats. A Paris, on éleva des barricades dans le quartier de l'Université. A Tours, on profana une statue de la Vierge dans l'église des Dominicains. A Orléans, l'évêque lança l'interdit sur la ville, parce que ses habitants s'étaient joints à ceux qui attaquaient les hommes d'église. Cette émotion devint rébellion contre la noblesse et contre l'église officielle. En s'étendant, elle s'en prit aussi aux juifs « en l'an 5011 [1251], l'éternel mit un esprit mauvais parmi les incirconcis de France, où se levèrent des bergers par milliers et myriades, se figurant qu'ils passeraient la mer sans bateaux, le plus grand de tous s'appelait Royé [Roger], (...) ils tuèrent maints fils de notre peuple, ils firent aussi une méchante persécution contre la ville de Bonalas [?], » écrit ibn Verga paraphrasant une source antérieure perdue (11). Le silence des autorités temporelles s'explique par l'espoir que Blanche de Castille, aux abois, mit dans ce mouvement populaire. Mais enfin la réaction vint. Quand la populace déchaînée arriva à Bourges, attaqua la communauté juive, brûla la synagogue avec les livres saints (12), les habitants de Bourges s'armèrent contre les Pastoureaux et en firent un grand massacre entre Mortemar et Neville-en-Poitou (13). Les quelques rescapés se dispersèrent, quelques-uns parvinrent même à Acre, où ils purent encore servir dans les troupes de Saint Louis. Telle fut la réponse de l'Europe chrétienne à l'appel du roi très chrétien.

Les restes pitoyables de la magnifique armée partie à la conquête de l'Egypte gagnèrent Acre, tandis que Saint Louis tentait de sauver ce qui pouvait l'être, dans l'espoir que les dernières bases franques de la côte palestinienne serviraient de tête de pont pour une autre croisade. Mais le royaume latin se trouvait dans une situation qu'aucun pays n'aurait pu subir longtemps. Depuis plus d'une génération, il n'avait pas de souverain. Frédéric II, chef officiel de l'état en tant que tuteur de son fils Conrad IV, ne montra pas d'intérêt pour le royaume, et l'on peut se demander s'il aurait été en mesure de s'occuper des affaires de Terre Sainte, alors que le pape travaillait en Europe à le détruire, lui et sa dynastie. L'absence de souverain, la guerre incessante entre Riccardo Filanghieri et les barons francs conduits par les Ibelin, exténuèrent le royaume. Il sembla un instant qu'Alix, reine de Chypre, allait devenir reine de Jérusalem, et que son époux, Raoul de Soissons, allait prendre en main le gouvernement comme on sait, les barons ne voulurent pas de cette solution. En 1243, lorsque Conrad, fils de Frédéric II, eut atteint sa majorité, ils résolurent de laisser la fonction royale à Conrad absent, et de confier le pouvoir effectif à la tutelle provisoire d'Alix et de Raoul de Soissons le but était d'empêcher que s'établît un quelconque pouvoir réel autre que celui de l'oligarchie baroniale conduite par les Ibelin. Trois ans plus tard, à la mort d'Alix, cette tutelle, dite « seigneurie de Jérusalem, » passa à son fils Henri Ier, roi de Chypre (1246). Mais le pouvoir réel resta aux mains des Ibelin, lorsque Balian d'Ibelin, sire de Beyrouth, fut nommé bayle du royaume (1247), et qu'à sa mort, son frère Jean d'Ibelin, sire d'Arsûf, hérita de la fonction. Il n'y avait plus de royaume que de nom, et l'on avait affaire à une sorte de république oligarchique, dont même à la veille de l'effondrement, les chefs ne trouvèrent pas la force de renoncer à leurs intérêts particuliers, et de résoudre la question de la transmission de la couronne.

En dépit de tout cela, la conjoncture offrait des aspects favorables. L'arrivée au pouvoir des mameluks, en Egypte, avait dressé contre eux les principautés ayyûbides de Syrie. Cette scission du monde musulman ouvrait aux croisés des perspectives nouvelles en manoeuvrant habilement, ils pouvaient racheter la défaite de Mansûra. C'est une raison parmi d'autres (dont un profond souci de la sécurité du royaume latin) de la prolongation du séjour de Saint Louis en Terre Sainte, malgré les hésitations de ses conseillers (14). II écrivait dans une lettre à son frère Alphonse de Poitiers « L'état d'hostilité et de guerre qui existe à ce jour et continue d'exister, par la Providence divine, entre les ennemis de la foi chrétienne, est très utile et peut être très propice aux chrétiens. L'arrivée de renforts pouvait permettre de conclure un armistice dans de bonnes conditions avec l'un des camps arabes, peut-être avec les deux » (15).

Saint Louis resta quatre ans en Terre Sainte, et il fit beaucoup pour consolider le royaume. Néanmoins cela ne suffit pas à garantir sa survie. On est tenté d'établir une comparaison entre Saint Louis et Frédéric II, qui dans une situation politique moins favorable, avait pu assurer le redressement du royaume franc. Avec ses vertus et sa piété, Saint Louis n'était pas l'homme qu'il fallait pour tirer parti de la situation du Moyen-Orient au milieu du XIIIe siècle.

Dans l'été de 1250, les débris de l'armée franque rescapés de Mansûra quittèrent la Terre Sainte pour la France, sous la conduite des deux frères du roi, Alphonse de Poitiers et Charles d'Anjou. Ceux-ci étaient porteurs de lettres du roi, résolu de demeurer sur place. Son premier souci était de libérer les captifs encore aux mains des égyptiens des ambassades furent échangées avec l'Egypte, qui tardait à appliquer les clauses du traité de capitulation. En même temps, le roi avait noué des relations diplomatiques avec les Ayyûbides de Syrie. Al-Mahk al-Nâsir Yûsuf émir d'Alep fut appelé à Damas et proclamé sultan par les émirs rattachés à la dynastie ayyûbide c'était la réponse de ceux-ci au meurtre de Tûrân shah et à la révolution des mameluks. Un affrontement entre l'Egypte et Damas-Alep pouvait survenir à tout instant, et les deux partis se préparaient à la guerre dans ces conditions, Saint Louis pouvait apparaître un allié souhaitable pour chacun des deux. Le sultan d'Alep lui proposa une alliance contre l'Egypte, et promettait en échange de restituer aux Francs tout ce qu'il détenait de la Terre Sainte. Offre séduisante mais qui tombait mal le roi voulait d'abord s'assurer que l'Egypte appliquerait le traité en ce qui concernait surtout la libération des captifs, et ce n'était que dans le cas contraire qu'il serait disposé à se joindre à l'alliance ayyûbide. D'un point de vue strictement politique, on peut considérer cette réponse comme une faute. Le pouvoir des mameluks était mal affermi en Egypte, où nombreux étaient les partisans de l'ancien régime, même parmi les mameluks, sinon par amour des Ayyûbides, du moins par haine d'Aibak, qui s'était arrogé le pouvoir suprême. Les troupes ayyûbides d'Alep, de Damas et de Transjordanie, de Kérak et de Shawbak, qui étaient à la disposition d'al-Malik al-Mughîth Fath al-Dîn 'Omar (fils d'al-Malik al-'Adil II), étaient prêtes à entrer en action contre l'Egypte. Une armée mameluk qui gardait Gaza proclama même, à Sâlihiyë, al-Malik al-Mughîth 'Omar sultan. L'alliance des Francs aurait pu créer une coalition assez forte pour avoir de sérieuses chances de succès, et elle eût été bien payée par la rétrocession du royaume de Jérusalem. Mais tant que des prisonniers restaient en Egypte, il était impossible au roi d'accepter les offres les plus séduisantes. Cependant des pourparlers avec Damas permirent de faire pression sur l'Egypte, qui commença à libérer les prisonniers chrétiens. Ils permirent aussi aux Francs de se procurer à Damas les matières premières, cornes et colle, nécessaires pour les arbalètes. Les hésitations du roi de France, qui ne permirent en fin de compte qu'une libération partielle des captifs, créèrent un vide politique et militaire entre Damas et l'Egypte le heurt se produisit en Terre Sainte sans la participation des Francs, qui s'étaient enfermés dans Acre, attendant les événements.

En effet, en octobre 1250, al-Malik al-Nâsir Yûsuf partit d'Alep, et les troupes ayyûbides arrivèrent devant Gaza, mais échouèrent à s'en emparer. Six mois plus tard, en février 1251, elles marchèrent en direction de l'Egypte, et le sud palestinien fut à nouveau le théâtre de combats. Les Ayyûbides dépassèrent Gaza, Daron, traversèrent le désert et parvinrent à Kirâ'a près de 'Abbâsa. Au cours de la bataille décisive, qui se donna au lieu-dit Samût, les officiers ayyûbides trahirent soudain al-Malik al-Nâsir, et l'armée se replia rapidement vers le nord. Le chef des mameluks d'Egypte, Fâras al-Dîn Aqtai, s'empara alors de Gaza et du sud palestinien jusqu'à Naplouse. Mais une contre-offensive des Damascènes repoussa à son tour les mameluks au sud, au-delà de Gaza, vers Tell al-'Ajûl. Les forces en présence étaient égales, il n'y eut pas de décision.

Pendant ces longs mois, Saint Louis avait maintenu le contact avec les deux camps, mais on a l'impression qu'après avoir noué des relations diplomatiques avec l'un et l'autre, il ne fit rien pour en tirer parti. Il se contenta de fortifier ce qui restait du royaume latin. Les travaux sur le littoral palestinien durèrent quatre années entières, et changèrent l'armée en une troupe de maçons. Saint Louis fut le dernier grand constructeur de fortifications en Terre Sainte, et les édifices de l'époque des croisades dont les vestiges parsèment aujourd'hui le littoral de l'état d'Israël furent presque tous bâtis par lui.

Les premiers et les plus importants de ces travaux concernèrent Acre. La ville, devenue capitale du royaume grandissait sans cesse. Comme la mer l'empêchait de s'étendre vers le sud et vers l'ouest, et que des considérations stratégiques limitaient l'extension vers l'est, la population s'installa au nord de la vieille ville région qui se couvrait déjà de maisons à la fin du XIIe siècle, et qui subissait une pression démographique croissante à mesure que se réduisait l'arrière-pays franc, et que se développait le commerce du Levant, dont Acre était le centre sur la côte palestinienne. Le long de la route qui par Séphons, menait en Galilée et le long de la côte de nouveaux quartiers commencèrent à s'édifier Les ordres militaires, le clergé les monastères entreprirent d'y construire aussi, jusqu'à ce qu'enfin se fût créé un faubourg d'une étendue égale à la moitié de la vieille ville, qui prit le nom d'un quartier accolé au rempart nord, Mont-Musard (16).

Ce faubourg, où s'entassait une forte population, était exposé à une attaque surprise des musulmans. Saint Louis décida de le fortifier En partant de l'entrée nord, ou porte Saint-Antoine entre la citadelle et la célèbre Tour Maudite qui gardait l'angle nord-est des fortifications, on construisit un puissant rempart, renforcé par une série de tours, qui allait en direction du nord-ouest jusqu'à la côte, à la porte Saint-Lazare, dont la défense fut confiée à l'ordre des Chevaliers lépreux de Saint-Lazare (17). Grâce à cela l'étendue du territoire fortifié d'Acre se trouvait agrandie, et la position des chrétiens dans la cité renforcée. Bientôt fut construit, au-delà du rempart de Saint Louis, un autre rempart, entourant aussi bien la vieille ville que la ville nouvelle.

Le printemps de 1251 arriva

Les Egyptiens n'avaient pas encore libéré tous les prisonniers chrétiens Les approvisionnements et les biens mobiliers de Damiette dont la restitution avait été promise à Saint Louis, faisaient route vers Le Caire et non vers Acre. Chevalier chrétien, Saint Louis tint alors à faire constater par la Haute Cour que les égyptiens n'avaient pas respecté les clauses du traité, après quoi il demanda à l'église de le délier du serment prêté lors de la capitulation. Désormais il s'estimait libre (18). On devait s'attendre qu'il intervînt dans le conflit entre Ayyûbides et mameluks son premier soin fut de se rendre en pèlerinage à Nazareth. A la fin de mars 1251, il partit d'Acre avec sa suite pour Séphons, où l'on passa la nuit. Le lendemain, il dépassa Kafr Kennâ, fit l'ascension du mont Thabor, et prit la direction de Nazareth. A l'approche de la ville, il descendit de cheval et marcha à pied, vêtu d'un cilice (19). Pendant son séjour à Nazareth, il ne prit que du pain et de l'eau. Un jour entier fut consacré à la prière dans l'église de l'Annonciation on dit la messe dans l'église souterraine, préservée lors de la conquête de Saladin. On peut se demander si le roi vit alors la merveilleuse porte de l'église, un des joyaux de l'art de la fin du XIIe siècle. Quant aux chapiteaux romans, ils étaient enfouis et n'ont été découverts qu'à notre époque (20).

[29 mars 1251] Fortification de Césarée

Bien que délié de son serment, le roi ne changea rien à ses projets. Le 29 mars 1251, commencèrent les travaux de fortification de Césarée
Césarée
, qui comptent parmi les plus remarquables jamais exécutés en Terre Sainte. Ils durèrent plus d'une année, jusqu'en avril ou mai 1252. Comme on sait, Césarée
Césarée
avait été détruite soixante ans plus tôt (21), et les restaurations avaient porté principalement ou uniquement sur la citadelle. Il fut décidé cette fois de relever entièrement la ville travail énorme, accompli, croit-on, sur les conseils des Templiers et des Hospitaliers, qui intéressa une étendue d'environ seize hectares. Il est probable que l'armée de Saint Louis retrouva des vestiges des remparts de la fin du XIIe siècle, détruits en 1191, de même que le fossé que les musulmans avaient seulement comblé de terre et de pierres. Le parement de pierre du fossé, tant du côté de la terre que du côté de la ville, régulier par la taille, la coupe, l'encadrement des blocs, s'étendait sur 1600 mètres, toute la longueur du rempart. Ce rempart était en forme de trapèze, le plus long côté entourant le port à l'ouest. Le fossé avait dix mètres de profondeur et une quinzaine de mètres de large. Les deux accès de la ville, ménagés dans la muraille nord et dans la muraille est, franchissaient le fossé par des ponts. Une partie du pont de l'est était, semble-t-il, en bois, et il suffisait de l'incendier pour isoler la ville on pénétrait dans celle-ci par une double porte, de part et d'autre d'une salle voûtée et fortifiée. Le pont du nord prenait appui sur une colonne au milieu du fossé et était probablement tout en bois, il conduisait à une porte défendue par une forte tour qui surplombait le fossé. Les voûtes des tours des deux ponts retombaient sur des chapiteaux dont la beauté n'a d'égale qu'au Krak des Chevaliers. Le rempart de Saint Louis, d'où s'élançaient des tours carrées, dans le style des constructions franques du XIIIe siècle, s'élevait à dix ou douze mètres au-dessus du haut du fossé (22) et d'un magnifique glacis (23). Les chroniqueurs francs n'ont pas assez de mots pour louer cette entreprise (24). En même temps qu'on fortifiait Césarée
Césarée
, on relevait aussi les murs de Haïfa, qui commençaient à s'écrouler (25), le roi contribua encore aux fortifications de Athlith des Templiers (26).

En même temps que se poursuivaient ces travaux, les pour parlers avaient repris avec les égyptiens. En échange de son alliance contre Damas, Saint Louis exigeait que les mameluks renoncent à la part encore impayée de la rançon (près de la moitié), et qu'ils accélèrent la libération des prisonniers, y compris ceux qui avaient été pris dans d'autres batailles, notamment celle de Gaza. Au printemps, arriva enfin le consentement égyptien. Sur l'avenir politique du royaume, des assurances à longue portée étaient données si l'on peut se fier aux témoignages chrétiens, et nous n'avons pas d'autres sources, le sultan promettait de livrer toute la Palestine à l'ouest du Jourdain, à l'exception de quelques places méridionales, Gaza, Beit-Jîbrîn, Daron. Et il promettait de partager avec les chrétiens les acquisitions qui seraient réalisées au détriment de Damas (27). Ces conditions s'expliquent par le fait que le régime des mameluks, dépourvu de légitimité, était préoccupé par le mouvement pro-ayyûbide qui risquait de provoquer à tout instant une révolution, de même que l'apparition de troupes syriennes aux frontières pouvait être le signal de sa chute. Dans ces conditions, un allié franc était fort désirable pour les maîtres du Caire. L'alliance conclue, les uns et les autres décidèrent une action commune contre Damas Du point de vue chrétien, en effet, seule une victoire sur les Damascènes pouvait assurer l'exécution du traité avec l'Egypte, car une partie notable du territoire promis n'était pas au pouvoir des Egyptiens, mais de Damas, ou se trouvait sans maître. Les armées des deux états devaient faire leur jonction dans le sud palestinien, et progresser de là en direction de Damas. Le départ fut fixé pour mai 1252.

[Avril-mai 1152] Fin des fortifications de Césarée

En avril-mai les fortifications de Césarée
Césarée
furent terminées. Départ de l'armée chrétienne pour Jaffa Saint Louis partit pour Jaffa avec l'armée, escomptant l'arrivée des égyptiens à
Gaza. Mais ils ne parurent point, le sultan de Damas s'empara de Gaza, et les égyptiens n'osèrent pas l'attaquer (28). L'instabilité, qui caractérise toute la période du séjour de Saint Louis en Terre Sainte, devint lourde de dangers. Un politique plus avisé aurait tiré parti de la tension entre Damas et l'Egypte. Mais il y fallait une souplesse qui n'était pas le propre du Capétien.

Saint-Louis fait fortifier la ville de Jaffa

L'armée franque campait maintenant au pied de la citadelle de Jaffa, seule partie encore debout des fortifications du siècle passé. Aux créneaux, sur l'ordre de Jean d'Ibelin comte de Jaffa
Jaffa
, on arbora ses armes écu d'or à croix rouge. Saint Louis décida de fortifier la ville et les travaux, qui durèrent plus d'un an, de mai 1252 à juin 1253, ne le cédèrent en rien à ceux de Césarée. « Maintenant li roys se prist à fermer un nuef bourc tout entour le vieil chastiau des l'une mer jusques à l'autre, » relate Joinville (29). On releva le mur d'enceinte (tout proche de la colline sur laquelle était la citadelle), qui partait de la mer et finissait à la mer, et avait vingt-quatre tours. On creusa en avant un fossé large et profond, derrière la muraille, il y avait un autre fossé (30). Trois portes fortifiées étaient ménagées le roi en construisit deux, le patriarche de Jérusalem bâtit l'autre, avec la portion de muraille qui la flanquait (31). Là encore le pieux roi de France donna l'exemple d'une conduite chrétienne, en portant sur son dos la terre depuis le fond jusqu'au bord du fossé.

Mais il ne fit rien d'autre pour développer le royaume et assurer son avenir Les fortifications devinrent une fin en soi on ne tenta pas d'intervenir dans la politique ayyûbide et mameluk, dont finalement dépendait le sort du royaume. La comparaison s'impose d'elle-même avec Frédéric II. On imagine mal Frédéric nettoyant les fossés de Césarée ou de Jaffa pour mériter une absolution, on ne conçoit pas qu'il ait pu rester quatre ans en Palestine sans prendre une part active aux intrigues complexes des états musulmans voisins. Joinville le sentit peut-être, lorsqu'il fit remarquer que même aux moments de splendeur, le roi n'eut pas à sa disposition plus de 1 400 soldats (32). Mais le sénéchal de Champagne oublie que plusieurs fois les Francs réussirent à intervenir de façon déterminante avec des forces bien moindres, et que, au surplus, aux heures de gloire du royaume latin, ses forces armées n'atteignaient pas la moitié de celles du roi de France.

La construction des remparts de Jaffa et le creusement des fossés touchaient à leur terme (33), lorsque se produisit un changement radical, chez les voisins des Francs, qui mit Saint Louis en position d'impuissance. Depuis longtemps, le calife de Bagdad essayait de s'interposer entre Damas et l'Egypte. La pression mongole ne faisait, en effet, que se renforcer en Orient, et commençait à atteindre Bagdad le conflit entre les Ayyûbides et l'Egypte paralysait toute action armée, et laissait le champ libre au déferlement mongol. Les oppositions entre les deux blocs musulmans se résumaient à la question de la légitimité du pouvoir mameluk, question sans solution, et à un conflit territorial, qu'il était possible de résoudre. Les égyptiens sortirent à leur avantage des pourparlers (avril 1253). Les troupes de Damas, qui venaient d'arriver au sud de Gaza, évacuaient la région. Gaza, Jérusalem et Naplouse, c'est-à-dire toute la Judée méridionale et la Samarie, passaient aux égyptiens. Les Syriens se repliaient au nord, et la Transjordanie, tenue par un Ayyûbide, proclamé en son temps sultan d'Egypte, redevenait état-tampon entre l'Egypte et Damas. Les Egyptiens ne perdirent pas de temps, et s'emparèrent de Shawbak, au sud l'Etat-tampon se réduisait au territoire séparant Kérak des abords de Damas.

Les Francs étaient perdants sur les deux tableaux (34). L'alliance avec Damas ne fut pas appliquée, l'alliance avec l'Egypte se trouva caduque du fait de la conclusion de la paix entre l'Egypte et Damas. Les croisés demeurèrent collés au littoral, toute leur sécurité reposant sur les points fortifiés qui s'échelonnaient de Jaffa à Beyrouth, sans aucun arrière-pays. Il n'y avait pas le moindre espoir de recevoir un quelconque secours de l'Europe si la présence de Saint Louis en Terre Sainte, et ses appels à l'Europe, ne suscitaient aucune aide, c'est qu'il était devenu impossible de réveiller l'Europe de son indifférence pour le royaume latin. Le pape était alors occupé uniquement à recruter des troupes contre les Hohenstaufen. Les choses en arrivèrent au point qu'Innocent IV préférait voir les croisés allemands combattre ses propres ennemis en Allemagne, plutôt qu'aller secourir Saint Louis (35).
L'avenir des croisés de Terre Sainte se lisait déjà dans des menus faits survenus pendant le séjour du roi à Acre. Un raid de l'ordre des Chevaliers lépreux de Saint-Lazare contre Ramla se solda par une défaite, et aurait tourné à la catastrophe sans l'intervention de Saint Louis. Plus graves furent les conséquences d'un affrontement avec les forces syriennes qui se disposaient à évacuer le Sud palestinien, pour le remettre à l'Egypte, selon l'accord conclu un mois plus tôt au début de mai 1253, ces troupes passèrent non loin de Jaffa, et se heurtèrent aux arbalétriers français. Cet accrochage n'eut pas de conséquences sérieuses, mais sachant que le gros des forces chrétiennes se trouvait à Jaffa, ces bandes s'attaquèrent aux environs d'Acre elles détruisirent les moulins à eau du Na'mân, les bourgades de la zone de pâturages de Tell-Kûrdanâ et de Da'ûk, avant de menacer de détruire les potagers et les vergers entourant la ville, à moins que Jean d'Ibelin, sire d'Arsûf et connétable du royaume, ne leur payât tribut. Le sire d'Arsûf parvint à faire rentrer à l'intérieur des remparts les bourgeois et les paysans travaillant aux champs, puis il prit position devant la ville pour défendre ses vergers (36). Les Syriens battirent alors en retraite vers le nord. Caractéristique de l'état d'esprit chevaleresque est la façon dont Joinville, relatant ces événements, fait l'éloge d'un chevalier qui avait montré de la bravoure. « Et ces trois biaus cos fist-il devant le signour d'Arsur et les riches homes qui estoient en Acre, et devant toutes les femmes qui estoient sur les murs pour veoir celle gent (37). Mais le temps n'était plus à ces jeux chevaleresques. Les Syriens, poursuivant leur route vers le nord, sans doute le long de la côte, attaquèrent Sidon.
Saint Louis avait entrepris de la fortifier peu de temps auparavant, et les travaux battaient leur plein lorsque les troupes syriennes arrivèrent. La garnison et les archers du roi, commandés par Simon de Monceliart, se replièrent sur la citadelle, le « château de la mer » érigé depuis quelques années. Quant à la ville, elle tomba aux mains des musulmans, qui y firent un grand massacre. Saint Louis décida alors de poursuivre son séjour en Terre Sainte, et de fortifier Sidon. Le 29 juin 1253, les Francs partirent de Jaffa en direction du nord. Leur armée, venue pour conquérir l'Egypte, était devenue une troupe nomade de maçons, à laquelle des soldats servaient de couverture ou d'escorte. On fit halte dans la ville solidement fortifiée d'Arsûf, fief de Jean d'Ibelin, connétable du royaume. On échafauda des plans pour s'emparer de Naplouse. Avait-on l'intention de pousser de Naplouse jusqu'à Jérusalem ?
Rien ne vient étayer une telle hypothèse. En tout cas l'expédition n'eut pas lieu, car le roi ne voulut pas qu'elle se fît sans lui, et les barons ne consentirent pas à risquer la vie du roi. Tout l'épisode paraît étrange, et ferait naître des doutes, si une autre campagne, effective celle-là, n'avait eu lieu, après une discussion qui rappelle celle d'Arsûf sur la prise de Naplouse.
Partie d'Arsûf, l'armée franque prit la route d'Acre, d'où, par Râs al-Nâqûra (38), elle gagna Râs al-'Aîn, la grande source que les Francs identifiaient avec la source du Cantique des Cantiques, et qui irriguait une région célèbre par sa fertilité, couverte de plantations de canne à sucre, au sud de Tyr. Le lendemain, l'armée parvint à Tyr, domaine de Philippe de Montfort, la ville la plus importante de la Palestine du nord. Après une conférence avec les grands du royaume, comme à Arsûf, la décision fut soudain prise d'attaquer Bâniyâs. La ville de Bâniyâs et son château de Subeiba (39) appartenaient à Damas et aux Ayyûbides (40). La Galilée était franque, et dans ce projet hâtif, on pourrait discerner une volonté d'expansion vers le nord ce n'est pas le cas, le plan franc ne comportait que l'attaque de Bâniyâs, il n'était pas question de s'emparer de Subeiba. Il ne s'agissait donc que d'une expédition de pillage, car il aurait été impossible de tenir la ville sans enlever la forteresse (41). On envisageait de les isoler d'abord l'une de l'autre en plaçant des troupes entre les deux, puis d'attaquer la ville de trois côtés. Ce plan improvisé se solda par un échec total. Seul le sang-froid d'un chevalier, qui mit le feu aux récoltes dans les champs, empêcha les croisés de subir de lourdes pertes protégés par l'incendie, ils réussirent à battre en retraite vers Sidon. Telle fut la dernière opération militaire, si l'on peut l'appeler ainsi. Pendant près de huit mois, de fin juin 1253 à février 1254, l'armée fut occupée à fortifier Sidon un système de murailles et de fossés autour de la cité, une autre forteresse sur la terre ferme (42). II ne resta plus à l'armée qu'à monter la garde.

La paix rétablie, par l'envoyé du calife, entre l'Egypte et al-Malik al-Nâsir, montrait ses premières craquelures. Le régime des mameluks en Egypte était encore faible, et l'armée ayant été soudainement portée au pouvoir, la population se trouva livrée aux exactions des soldats qui provoquèrent une révolte. Les rebelles réussirent à rassembler des forces importantes sous la conduite des Arabes d'al-Sa'ïd, et comme on peut le supposer, le mouvement bénéficia du soutien d'al Malik al-Nâsir de Damas. Seule la victoire de Fâras al-Dîn Aqtaï, commandant des mameluks, ramena la tranquillité dans une Egypte soumise à une main de fer. Mais la célébrité d'Aqtaï gêna le sultan Aïbeg, qui avait perdu le contrôle des troupes mameluks, et Aqtaï fut exécuté sur son ordre, en septembre 1254. Nombre d'émirs mameluks, voyant leur position compromise et leur vie menacée, s'enfuirent en Palestine et en Syrie, où ils avaient des biens. Un de leurs chefs, Baîbars, auquel était promis un rôle de premier plan dans l'histoire du Moyen-Orient, arriva ainsi à Gaza, et sollicita la protection d'al-Malik al-Nâsir. Ce dernier ne se pressa pas de le recevoir, éprouvant des hésitations compréhensibles, mais il laissa à Baîbars et à ses collègues les mains libres le long de la frontière égyptienne. Leurs troupes se transformèrent en bandes de pillards, qui s'en prenaient aussi bien aux domaines musulmans que francs. Il n'est pas impossible qu'al-Malik al-Nâsir, comme par la suite l'ayyûbide Mùghith al-Dîn de Transjordanie, ait alors envisagé d'envahir à nouveau l'Egypte avec l'aide des rebelles mameluks.

[4 avril 1254] Saint Louis quitte la Terre Sainte

Cette tension entre les émirs mameluks se produisit vers la fin du séjour de Saint Louis en Terre Sainte. Le roi de France resta neutre, bien qu'une petite armée eût alors suffi à faire pencher la balance. Lorsque furent achevées les fortifications de Sidon, et que le retour de Saint Louis en France fut décidé, il ne resta plus aux Francs qu'à ratifier le statu quo. Les relations avec l'Egypte demeurèrent peu claires, et il était malaisé de savoir si le traité de paix était encore considéré comme valide. Les Francs conclurent alors avec al-Malik al-Nâsir de Damas, un armistice qu'aucun chroniqueur franc ne mentionne, peut-être parce qu'il n'y avait pas lieu de s'en vanter il était prévu pour durer de février 1254 à septembre 1256, et il garantissait le maintien du statu quo (43). A la fin de février 1254, l'armée franque quitta Sidon pour Acre, et après Pâques (le 24 avril) la petite escadre royale s'éloigna de la Terre Sainte pour regagner la France.

Six années avaient passé depuis que Saint Louis avait quitté son pays, quatre depuis qu'il était rentré de sa captivité égyptienne. Dans une chanson composée quatre ans plus tôt, alors qu'il hésitait à rester en Terre Sainte ou à rentrer en France, un couplet disait : « Rois, vos avez trésor d'or et d'argent plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis, si en devez doner plus largement, et demorer por garder cest pais ; car vos avez plus perdu que conquis. Si seroit trop grand vitance retorner avec tôt la mescheance, Mais demorez, si ferez grant vigor, tant que France ait recouvré s'onor (44). Mais le retour en France était devenu nécessaire et urgent, surtout après la mort de Blanche, qui avait bien gouverné en l'absence du roi. Il n'y eut aucun prince en Europe, ni avant, ni après Saint Louis, pour donner tant de sa personne et de son argent (45) aux croisades et à l'oeuvre de restauration du royaume latin. Mais au terme d'un effort immense, de ce dernier grand sursaut de l'Europe pour secourir l'Orient chrétien, on ne voyait pas de différence sensible entre la situation en 1254 et celle de 1248. Les résultats de si grands sacrifices en hommes et en argent étaient fort modestes. Les chrétiens ne conservaient que les territoires qu'ils détenaient déjà auparavant. Godefroy de Beaulieu, biographe du pieux roi, tenta de le justifier : « Et son oeuvre, bien qu'elle eut coûté une fortune immense, semble n'avoir été que d'une utilité modeste pour les chrétiens. Nous croyons que la chose ne dépendit pas de lui, mais que ce fut l'effet d'un jugement secret et incompréhensible de Dieu, ce furent les péchés commis par d'autres, plutôt que les siens propres [qui provoquèrent cette sentence] (46).
Il est au moins un domaine où l'on peut dire que Saint Louis eut une politique contrairement à nombre de ses devanciers, il ne se contenta pas de fortifier ou de bâtir des châteaux, il semble qu'il voulut surtout fortifier des villes, c'est-à-dire des points de colonisation et non des garnisons. Entreprise digne d'éloge, s'il y avait eu un espoir quelconque que ces centres pussent attirer une nouvelle émigration venue d'Europe, mais il n'y en avait aucun. L'opinion européenne, qui depuis longtemps montrait de l'indifférence pour les colonies d'Orient, devint hostile à l'idée même de croisade. Le lien sentimental et religieux entre l'Europe et le royaume franc se défaisait. On lit dans un poème du troubadour provençal, Austorc d'Aurillac : « Sois maudite, Alexandrie, soyez maudits, tous les gens d'église, maudit soit le Turc, qui t'ont obligé à demeurer là, Dieu a mal fait de leur donner le pouvoir » (47). On imagine mal que Saint Louis, qui ne pouvait pas ignorer cet état d'esprit, ait pu espérer une reprise de la croisade.

Les états francs devaient désormais subsister par leurs propres moyens. C'était possible, à condition de resserrer les liens unissant les principautés de Tripoli, d'Antioche et d'Arménie d'une part, en créant un lien puissant avec Chypre d'autre part. De nouvelles perspectives s'étaient ouvertes avec l'apparition en Orient de la puissance mongole qui, dans son expansion vers l'ouest, devait se heurter aux peuples islamiques. Saint Louis essaya d'exploiter cette circonstance en prenant des contacts avec les Mongols, auprès desquels la papauté avait déjà fait des tentatives. Il est difficile de dire si ce rapprochement avait des chances durables en tout cas, même cette possibilité ne fut pas suffisamment exploitée (48). L'inaction de Saint Louis en Orient s'accorde mal à sa politique avisée en Europe. Dans une certaine mesure, il parvint à renforcer la principauté d'Antioche, en y installant Bohémond VI, dont la mère Lucia, de la maison Segni, avait jusqu'alors exercé le pouvoir depuis sa résidence de Tripoli. Saint Louis réussit même à rétablir les relations, tendues pendant toute une génération, entre Antioche et sa voisine l'Arménie chrétienne. Mais on comprend mal pourquoi les possibilités qu'offrait Chypre furent négligées. Le fait est encore plus surprenant si l'on se souvient que le roi de Chypre, Henri Ier, était seigneur du royaume de Jérusalem en l'absence du Hohenstaufen. Il y avait quelques années – depuis 1250 – qu'Henri de Chypre avait épousé en troisièmes noces Plaisance, soeur de Bohémond V, prince d'Antioche. Les troupes de Chypre avaient pris part à la campagne d'Egypte. Les Ibelin régnaient aussi bien en Chypre qu'en Terre Sainte. Néanmoins ils ne firent aucun effort pour amener Chypre à aider la Terre Sainte, bien qu'elle en fût à tous points de vue plus capable que toute autre contrée.

Le bateau de saint Louis naviguait d'Acre vers Chypre. Du pont de son navire, le roi de France regardait peut-être s'estomper les forteresses, qu'il avait bâties. Elles furent, nous l'avons dit, le seul résultat tangible de la grande croisade. Saint Louis avait aussi songé à fortifier un tertre, sur lequel il y avait eu dans l'antiquité un vieux château de l'époque asmonéenne « ce château était sur la route par laquelle on va de Jaffa à Jérusalem » (49). On peut le situer entre la plaine côtière et les monts de Judée (50). Le projet avait été envisagé lors des travaux menés à Jaffa, et faisait peut-être partie du plan, attesté dans le premier tiers du XIIIe siècle, qui visait à établir depuis Acre, par Ramla et Lydda, une ligne continue jusqu'aux monts de Judée. Ce plan ne fut pas exécuté. La ruine de Sidon poussa le roi vers le nord, et les Francs palestiniens s'opposèrent a cette fortification « parce qu'elle se trouvait éloignée de la mer de cinq lieues (51), pour cette raison, le ravitaillement ne pourrait nous venir de la mer sans que les Sarrasins ne nous le ravissent, car ils sont plus forts que nous (52).

Ainsi la noblesse de Terre Sainte elle-même ne voulait pas s'éloigner du littoral. Une génération auparavant déjà, lors de la construction de Montfort, le pape avait signalé les difficultés inhérentes à un emplacement éloigné de la mer La noblesse craignait de façon maladive les régions ouvertes, et cet état d'esprit défaitiste était connu des musulmans. Un chef du corps des arbalétriers du roi de France, Jean l'Arménien, s'étant rendu à Damas pour acheter des matières premières, eut l'occasion d'entendre de la bouche d'un vieillard « Vous vous haïssez terriblement entre chrétiens, j'ai vu autrefois comment le roi Baudouin de Jérusalem, qui était lépreux, infligea une défaite à Saladin, et il n'avait que trois cents hommes armés, tandis que Saladin en avait trois mille » (53). Les Francs palestiniens préféraient désormais s'abriter derrière les immenses remparts de leurs villes et châteaux. La combativité et l'audace avaient disparu, mis à part quelques raids. Geoffroy de Sergines, resté en Terre Sainte comme commandant de cavaliers français à la solde de Saint Louis, va désormais figurer parmi les hommes influents. La situation n'était pas claire, du fait que la validité des traités ou accords conclus par Saint Louis restait indécise. Les Francs désiraient donc affermir leur position par un accord d'armistice. Le sultan d'Egypte et le souverain de Damas (54) acceptèrent cette offre, tous deux étant intéressés à ne pas avoir à combattre les Francs tant que leurs relations restaient tendues. L'accord, conclu en 1255 pour onze ans moins vingt jours, s'appliquait à tout le territoire du royaume latin, de Beyrouth à al-'Awjâ (Nahr-Jaffa ou Nahr-Arsûf), Jaffa non comprise. Les Francs, dit une de nos sources, avaient intentionnellement excepté Jaffa, pour pouvoir de là lancer des attaques contre les musulmans cela paraît une ruse bien naïve, et on imagine mal l'autre parti s'y laissant prendre. Ce qu'il faut noter, c'est que l'état latin n'agissait plus comme entité politique l'accord était conclu par les barons, les Templiers et les Hospitaliers, chaque groupe ne se considérant comme lié que par des accords ratifiés par lui-même. Avant même que Baîbars ait commencé à morceler leur territoire, ils l'avaient fait de leurs propres mains.

En janvier 1256, on décida de faire un raid dans la région qui s'étend entre Ascalon et Gaza les troupes, sous la direction de Geoffroy de Sergines, se jetèrent sur les campagnes sans défense, il y eut un énorme butin en bétail et en prisonniers que l'on ramena en triomphe à Jaffa, de quoi renflouer les finances toujours déficitaires. Mais le sultan d'Egypte ne tarda pas à réagir, il ordonna aux émirs de Jérusalem et de Bethléem d'attaquer Jaffa. Les Francs ne montrèrent pas grand empressement à se mesurer à l'ennemi en terrain découvert ils s'enfermèrent dans la ville protégée par les fortifications toutes neuves du roi de France. L'armée musulmane, campée au lieu-dit Forteresse des chevaliers, tenta plusieurs assauts contre les hautes murailles. Finalement elle attaqua, faute de mieux, la campagne chrétienne, détruisant les villages et pillant. Les chrétiens prétendirent alors que cette attaque était illégale, l'armistice couvrant pleinement cette région. A la fin les Francs firent une sortie et remportèrent paraît-il une victoire, mais qui ne suffit pas à délivrer la cité assiégée. Ce n'est qu'après que des « fellahin » musulmans des monts de Judée eurent attaqué le camp musulman, et volé une bonne part du butin ravi aux chrétiens par les égyptiens, que les conditions se trouvèrent réunies pour un renouvellement de l'armistice aux conditions antérieures, mais cette fois en y comprenant Jaffa.

En l'absence d'une main dirigeante et d'une équipe d'hommes responsables, il n'y eut plus d'initiative politique. Les remparts protégeaient encore contre la menace extérieure musulmane au-dedans, la haine fratricide allait naître, ébranlant les bases du royaume.

Résumé : L'auteur a utilisé l'ensemble des sources latines et orientales pour écrire une monumentale histoire du royaume latin de Jérusalem, depuis sa fondation par Godefroy de Bouillon en 1099 (prise de Jérusalem) jusqu'à la chute d'Acre et de Tyr en 1291. Miné par les rivalités entre croisés, le royaume, conquis par Saladin en 1187-1188, tomba définitivement en 1291 sous les coups des Mamelouks. Cette brillante fresque allie la connaissance fine de l'histoire intérieure du royaume à celle des grands événements internationaux des XIIe et XIIIe siècles.
Auteur : Joshua Prawer - Collection : LE MONDE BYZANTIN - Edition du CNRS - 22/05/2001 - Isbn : 2-271-05875-9 / Ean 13 : 9782271058751 - Caractéristiques : Relié 2 volumes 618 pages.

Notes

1. Pendant quelque temps les mameluks utilisèrent un rejeton ayyûbide du Yémen, al-Ashraf Mûsâ, comme sultan, pour apaiser par là les émirs ayyûbides de Syrie. Il fut déposé en 1254.
2. Les conditions du traité sont citées dans la lettre officielle de Saint Louis envoyée en France Bongars, Gesta Dei per Francos, p. 1198. Version un peu différente, selon laquelle les musulmans s'engageraient à rétrocéder Sidon, qu'ils avaient conquise lors du siège de Damiette, ainsi que Canan Turoriis (peut-être Cava Turonis, Shéqîf Tîrûn ou Turonum, Tibnîn), dans une lettre des Templiers : cf. Matthieu Paris, VI, pp. 191-197.
3. Abu Shâma, RHC HOr V p 198.
4. Louis fut canonisé en 1297. Sa fête tombe le 25 août. L'Académie française avait coutume de consacrer ce jour à un panégyrique de Louis. Cette coutume fut abolie sous la Révolution. Cf Saint Louis à la Sainte-Chapelle. Exposition organisée par la Direction Générale des Archives de France, mai-août 1960.
5. Raynaldus, Annales ad an. 1250 § 17 Bongars, 1198 : Unde apud nos postmodum, nescimus quo Dei judicio, omnia nostris desideriis in contrarium successerunt.
6. Selon Matthieu Paris, t. V pp. 361-362, le roi résolut l'expulsion des juifs alors qu'il était captif des musulmans. Ses gardiens lui reprochèrent de donner protection dans son royaume aux meurtriers de son Christ. L'ordre d'expulsion venu d'Orient et l'expulsion exécutée en partie après le retour en France du roi sont rapportés par la chronique hébraïque d'ibn Verga Shévet Yehûda (éd. E. Shohet, p 149 [en hébreu]). « En l'année où le roi de France fut pris par les Ismaélites, après qu'il fut délié et qu'il eut regagné son pays, il expulsa tous les juifs de son royaume. » Ibn Verga place en l'an 5014 [1254] une expulsion, non pas générale mais partielle, dans quelques villes, et on ne sait pourquoi (ibid. XXII, p 69). Sur la difficulté chronologique cf Graetz, Geschichte der Juden, VII p 118. Le décret n'atteignait officiellement pas les juifs vivant du travail manuel, comme il ressort de l'ordonnance royale de 1257-8 cf Graetz, op. cit, VII p 118, note 3.
7. Lettre d'Innocent IV à l'archevêque de Rouen et aux autres évêques français. Raynaldus ad an. 1250 §26, n. 1.
8. Alphonse de Castille et Henri III d'Angleterre avaient bien fait le voeu d'aller en Terre Sainte. Ils ne trouvèrent pas le temps ou la volonté de le remplir.
9. Cf R. Rôhricht, Die Pastorellen, Zeil. f Kirchengeschichte, t. VI, 1884 ; Guillaume de Nangis, Chronicon, RHFG t. 20, pp. 543-582 E. Berger Histoire de Blanche de Castille reine de France, Paris, 1895, pp. 392-401.
10. Cité par Delaruelle, op. cit., p. 252, n. 43.
11. Shévet Yehûda, éd. A. Shohet, Jérusalem 5707 [1947], p. 149 [en hébreu] ; Graetz, Geschichte der Juden, VII, p. 277-278, note 1 et, avec lui, le récent éditeur du Shévet Yehûda, attribuent ce fragment à la grande persécution des Pastoureaux de 1320. II nous paraît que l'identification est erronée. Dans le mouvement de 1320, il ne s'agissait plus de passer outre-mer comme il est dit chez ibn Verga. C'est une notation qui convient à la croisade des Pastoureaux de 1251 De même le chef nommé Roger y est cité, or ce nom nous est fourni par d'autres sources. La ville dite Bonalas est peut-être Orléans.
12. Matthieu Paris, t. V pp. 246-253. 13. Guillaume de Nangis, Gesta SU Ludovici, RHFG t. 20, p. 383.
14. Les conseillers ne donnèrent leur agrément qu'après qu'il se fut avéré que les égyptiens n'étaient pas disposés à libérer les prisonniers chrétiens. Voir H. F Delaborde, Joinville et le conseil tenu à Acre en 1250, Romania, t. 23, 1894, pp 148-152. C'est pour pousser le roi à rester en Terre Sainte que fut alors composée une chanson satirique contre Saint Louis et le déshonneur de la France G Paris, La chanson composée à Acre, Romania, t. 22, 1893, pp. 541-547.
15. J de Laborde, Layettes du Trésor des Chartes, t. III Paris, 1875, pp. 139-140.
16. Nous possédons des cartes précieuses de la ville tracées à la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe Cf J. Prawer. Cartes historiques d'Acre, dans Eres-Israël, livre II 1952 [en hébreu]. Sur l'évolution topographique d'Acre du côté de Mont-Musard, voir J. Prawer. L'établissement des coutumes du marché à Saint-Jean d'Acre Revue historique de droit français et étranger t. 29, 1951 pp. 329 et suivantes Comp infra, fig 13, p 545.
17. Sanctus Lazarus Militum. Tous les noms sont mentionnés sur la carte du manuscrit du British Muséum, et par le manuscrit du Vatican cf. Eres-Israël, II [en hébreu] pp. 179 et 181. Toutes les sources citent la fortification d'Acre. En général, on note que Saint Louis fortifia « le bourg (neuf) d'Acre, » Eracles, p. 438. « Il investit beaucoup dans l'élargissement des murs d'Acre et leur renforcement » Gaufridus de Belloloco, p 16. « Il ordonna de fortifier une portion de la cité d'Acre, habituellement nommée Mont Musard. » Confesseur de la Reine Marguerite, p. 68. Les chroniques italiennes de Chypre (Les chroniques d'Amadi et de Strambaldi, éd. Mas Latrie, p. 201 ; F Bustron, Chronique de l'ile de Chypre, éd Mas Latrie, p. 109) indiquent les noms des portes.
18. Il n'était pas dit dans l'acte de reddition qu'il était interdit aux chrétiens de fortifier leurs places, comme il avait été stipulé dans maints armistices. Mais le fait que ce soit seulement après avoir été relevé de son serment que Saint Louis se mit en devoir de fortifier les villes côtières peut indiquer qu'il s'était peut-être engagé par avance à ne pas les fortifier.
19. Ce cilice, ou un autre, ayant appartenu à Saint Louis, fut présenté à l'exposition de la Sainte-Chapelle en 1960. Cilice de Saint Louis (n· 166), supra, n. 32.
20. Chapiteaux découverts en 1908 par le Père Prosper Viaud. Cf. P. Viaud, Nazareth et ses deux églises, Paris, 1910. Les sculptures sont maintenant dans la nouvelle église de Nazareth. Cf. P Deschamps, La sculpture française en Palestine et en Syrie à l'époque des Croisades, Paris, 1931 ; P Egidi, I capiteli romanici di Nazareth, Dedalo, t. I, Milan-Rome, 1920, pp. 761 776. Cf. photographie d'un des chapiteaux dans le vol. I, pl. VI.
21. La dernière destruction de Césarée avait eu lieu en 1191 peu de temps avant l'arrivée des troupes de Richard Coeur de Lion.
22. Cet-à-dire que de la base du fossé jusqu'au sommet du rempart s'élevait un mur d'environ 22 mètres.
23. Jusqu'aux récentes fouilles de 1960, auxquelles nous avons participé en tant que conseiller scientifique, dirigées par M A. Néguev on n'avait fait qu'un plan approximatif de ces fortifications. E. Rey L'architecture militaire, pp. 291 et suivantes, PL. XXII Survey of Western Palestine, Londres, 1882 t. II p 15. Outre la description de Rey cf. P Deschamps, Les châteaux des Croisés en Terre Sainte, t. I, Paris 1934, pp. 63-65. A notre grand regret, en 1970, le compte rendu des nouvelles fouilles n'était pas encore publié. Mais voir la photographie aérienne dans ce volume, pl. VII.
24. Du fait de l'intérêt suscité par les récentes fouilles de Césarée, nous donnons ci-dessous les sources décrivant les travaux de fortification. Saint Louis cite ces travaux de Césarée dans une lettre à son frère Alphonse de Poitiers :
« Nous nous trouvons en bonne santé près de Césarée, occupés avec l'armée chrétienne à fortifier les remparts de la cité (fortericia civitatis) ; nous avons déjà fait une bonne part des travaux sur les remparts, maintenant, pour achever cette oeuvre, nous travaillons chaque jour soit à la construction des murailles soit aux fossés. » : cf J. de Laborde, Lamelles, t. III, pp. 139/40.
« Il vint avec toute son armée à Césarée sise au bord de la mer et il ordonna de fortifier la ville (le forborc, c.-à-d. le quartier habité par opposition au château ou à la citadelle) avec remparts et fossés et 16 tours (autre version « Et il ordonna de reconstruire les remparts et de fortifier le fossé et 16 tours ») Mss Rothelin, p. 628. « Dans le même temps, à grands frais, il bâtit autour de Césarée de très fortes murailles, » Gaufridus de Belloloco, p. 16. « Il ordonna de fortifier à ses frais, une cité du nom de Césarée, et avec un rempart si haut et si épais qu'il était possible d'y faire circuler une charrette. Et il ordonna de faire des remparts et des tours pourvues de bretèches et de fortifications très épaisses. » Confesseur de la reine Marguerite, p. 68. « Et lorsque l'on eut bâti les remparts de la ville de Césarée, le légat apostolique (...) donna (...) des remises de pénitences à tous ceux qui avaient aidé à cette oeuvre ; et alors le roi béni porta souventes fois les pierres sur ses épaules, il porta aussi d'autres choses requises pour la construction des remparts, » (ibid., p. 103). Afin de mériter la remise des pénitences promise par le légat, « le roi porta de la terre du fossé dans un panier » (ibid.) Mais on ne considérera pas comme sérieuse la donnée de la chronique anglaise selon laquelle « Césarée, il la releva d'une façon parfaite, avec trois remparts et fossés, » quoiqu'empruntée à une lettre du patriarche de Jérusalem à la mère du roi, la reine Blanche : Annales de Burton, in Annales monastici I (Rolls Séries, t. 36), p. 296. « Le roi de France, qui était déjà depuis un an près de Césarée, ordonna de l'entourer de remparts et de fossés » lettre de Joseph de Cancy de l'Hôpital du 6 mai 1252, Matthieu Paris, VI, p. 205.
25. « Et il pourvut de remparts et de tours le château de Haïfa (castellum quod dicitur Cayphas) aux endroits où ils commençaient à s'effondrer » Guillaume de Nangis, Gesta Sti Ludovici, p. 384.
26. Annales de Burton, suivant GKJ p 886, n. 3.
27. Indications à peu près concordantes dans Mss Bothelin, pp. 628-9, et une lettre d'un Hospitalier citée par Matthieu Paris, VI, p. 206. Outre les trois endroits qui ne seraient pas livrés aux chrétiens, cette dernière source mentionne Jenîn (Grandegerinum) ce qui se conçoit mal (il s'agit probablement de Beit-Jibrîn = Gibelinum). Le calcul des égyptiens de garder le Sud palestinien se comprend par le désir qu'ils avaient de créer une ligne de défense contre les Damascènes en territoire palestinien, de l'autre côté du désert du Sinaï.
28. Les troupes de Damas s'enfoncèrent jusqu'au lieu-dit Cascy entre Gaza et Daron (Matthieu Paris, VI, p. 206), lieu non identifié. Il s'agit peut-être du lieu connu des sources arabes comme al-Za'aka, au sud de Gaza, entre Harûba et Rafiaz. Cf Maqrîzî, éd. Quntremère, Appendice, I, p. 236.
29. Neuf bourc, désignait la ville (le « Quartier Neuf ») non-fortifiée. Joinville, § 517.
30. Joinville, §§ 561-562. On comprendra la présence du fossé intérieur si l'on admet que la ville même était construite sur une colline et que la muraille était à ses pieds ; il était donc indiqué d'ajouter un fossé, séparant la colline de la plaine. Sinon, il faut admettre qu'une autre deuxième muraille fut construite à l'intérieur de la ville, ce qui n'est aucunement prouvé. La fortification de Jaffa est encore citée dans maintes sources Mss Rothelin, p. 629 Conf de la reine Marguerite, p. 68 & 103; Gaufridus de Belloloco, RHGF t. 20, p. 16 mais sans autres détails. Lors des fouilles conduites en 1959 à Jaffa par le Dr Kaplan, on a retrouvé un fragment de rempart franc à proximité (et au-dessus) de la porte égyptienne de Ramsès. D'après la taille et la grosseur des pierres, on peut déduire que ces murs ressemblaient tout à fait à ceux de Césarée, et on peut les dater de l'époque de Saint Louis.
31. Nous n'avons pas de plans anciens de Jaffa comparables à ceux d'Acre. Les premiers plans de Jaffa sont du XVIe siècle. Cf P Deschamps, Les châteaux des Croisés, I, pp. 63-5 Aucune fouille systématique n'a été effectuée sur le site. 32. Nombre proche de la vérité. D'après les comptes des dépenses royales conservés, on peut estimer le nombre des chevaliers pendant trois ans à une moyenne de 500 Cf RHFG, t. 21 pp. 512-515.
33. Il semble qu'on projeta aussi de construire un château entre la plaine côtière et Jérusalem Cf infra, p. 355.
34. Un chroniqueur franc, Annales de Terre Sainte, AOL, II p. 21 écrit avec sévérité « [fils] engignierent le roi de France. » 35. E. Berger Saint Louis et Innocent IV pp. 236-237. Voir infra, IIIe partie, chap. III.
36. La colline sur laquelle prit position Jean d'Ibelin, s'appelait Mont Saint-Jehan, « là où li cymeteres Saint-Nicolas est. » Ce cimetière paraît sur une carte d'Acre du milieu du XIIIe siècle. Il se trouve au point de rencontre du rempart de la vieille ville et de la ville nouvelle, au nord-est. Une des portes d'Acre est dite porte Saint-Nicolas cf. J Prawer Cartes historiques d'Acre, Eres-Israel II, p. 178, et pl. XX ; voir aussi les planches XIV et XV du présent volume.
37. Joinville, § 550.
38. « Passe Poulain » des Francs.
39. Dans les sources franques, on trouve le toponyme l'Assabebe, qu'elles identifient habituellement avec Subeiba. On a récemment tenté d'identifier l'endroit avec Hasbiya, mais il n'est pas douteux qu'il soit ici question de Subeiba, forteresse de Bâniyâs.
40. En 1250, lors de la révolution des Mameluks en Egypte, la place fut prise par ai-Malik al-Sa'îd : Maqrîzî, t. I, p. 8.
41. Sur le site, cf. Clermont-Ganneau, RAO, I, pp. 241-261 ; Gildenmeister ZDPV X, 1887, pp. 188/9 ; M. Van Berchem, Journal asiatique, t. 12, 1888, pp. 440-470.
42. Dit explicitement par Joinville, §§ 553, 582, 615. De ces fortifications il ne restait Presque aucun vestige, hors une partie du « château de la terre, » c'est-à-dire la citadelle, reliée au « château de la mer » par un pont bâti sur des arches au-dessus de la langue de mer. Les chrétiens indigènes appellent les vestiges de ce château « Château Saint-Louis. » On conserve des dessins du château de Sidon de la fin du XVIIe siècle et du commencement du XVIIIe Cf. p Deschamps, Les châteaux, etc., I, p. 65 et pi. XIII b ; II, pp. 224-233.
43. Le traité ne nous est connu que par Maqrîzî, pp. 54-55. Il était conclu pour deux ans, six mois, quarante jours. Il y était dit que les Syriens reconnaissaient territoire franc la région s'étendant depuis le Sheri'a (le Jourdain). Il s'agissait peut-être de la Galilée, mais il n'est pas impossible qu'al-Malik al-Nâsir leur eût laissé la Samarie, qui était aux mains des égyptiens ; de plus les troupes des émirs mameluks rebelles se trouvaient alors à al- Awjâ. Dans le traité il n'est rien dit d'un tribut payé par les Francs, comme le prétend Rôhricht, GKJ, p. 635.
44. Romania, t. XXII, 1893, p. 544.
45. Selon les Comptes du Trésor, le roi dépensa plus d'un million de livres tournois, les fortifications seules comptant pour environ 100.000 livres : HF, t. XXI, pp. 512-515. Ces sommes furent dépensées avant 1253 ; nous ne disposons pas d'autres comptes concernant l'autre part des dépenses des fortifications de Jaffa et toutes les dépenses afférentes aux travaux de Sidon.
46. Gaufridus de Belloloco (Beaulieu), Vita Sti Ludovici, c. 26, EHFG t. XX, p. 16.
47. Austorc d'Aurillac, « Ai Dieus ! Per qu'as facha tan gran maleza, » éd. A. Jeanroy, Romanische Forschungen, t. 23, 1907 pp. 81-87 vv 12-16 : « Maldicha si Alexandria / E mal dicha tota clercia / E maldig Turc, que'us an fach remaner / Mal o feltz Dieus quar lor en det Poder. » D'autres troubadours provençaux ont même exprimé leur joie lors de la défaite des armées françaises : à leurs yeux, c'était comme un châtiment pour la destruction de leur pays Par les français du nord lors de la guerre des Albigeois. Cf. K. Lewent, Das altprovenzalische Kreuzlied, Erlangen 1905, p. 5. Cf. III* partie, chap. IV.
48. Cf. infra, IIIe partie, chap. IV.
49. Joinville, § 55.
50. Yâlû ou al-Bûrj (Castrum Arnaldi) cf. supra, p. 94. Il n'est pas impossible qu'il ait Pensé à Subâ, que l'on identifia parfois avec Modi'în.
51. Cinq lieues, de 8 à 10 kilomètres.
52. Joinville, § 553.
53. Joinville, § 446.
54. Certaines sources mentionnent le sultan d'Egypte, mais comme il est aussi question de la Galilée et de la région côtière jusqu'à Beyrouth, on peut supposer sans certitude, que l'accord fut aussi conclu avec le souverain de Damas.

Auteur : Joshua Prawer - Collection : LE MONDE BYZANTIN - Edition du CNRS - 22/05/2001 - Isbn : 2-271-05875-9 / Ean 13 : 9782271058751 - Caractéristiques : Relié 2 volumes 618 pages.