Septième Croisade

1 - Les invasions Mogols

Nous avons cherché à faire connaître les peuples qu'on a vus tour à tour sur la scène : Les Francs, avec leur rudesse guerrière, leur amour de la gloire, leurs passions généreuses ; Les Turcs et les Sarrasins, avec leur religion belliqueuse et leur valeur barbare ; les Grecs, avec leurs moeurs corrompues, leur caractère à la fois superstitieux et frivole, et leur vanité qui leur tenait lieu de patriotisme.
Une nation nouvelle vient s'offrir au pinceau de l'histoire, et se mêler aux événements dont nous retraçons le tableau :
Nous allons dire quelques mots sur les moeurs et les conquêtes des Tartares dans le moyen âge.

Les hordes de cette nation, à l'époque de la sixième croisade, avaient fait une invasion dans plusieurs contrées de l'Asie, et les progrès de leurs armes eurent une grande influence sur la politique des puissances musulmanes de la Syrie et de l'Egypte, qui étaient alors en guerre avec les chrétiens. Au temps dont nous parlons, le bruit de leurs victoires ébranlait tout l'Orient, et répandait l'effroi jusque dans les contrées les plus reculées de l'Europe.
Les Tartares habitaient les vastes régions qui s'étendent entre l'ancien Empire Mogole Imaûs, la Sibérie, la Chine et la mer de Kamtchatka. Ils étaient divisés en plusieurs nations, qui toutes se vantaient d'avoir la même origine ; chacune de ces nations, gouvernée par un kan ou chef suprême, se composait d'un grand nombre de tribus, conduites elles-mêmes par un chef particulier appelé myrza. Les produits de la chasse, le lait de leurs juments, la chair de leurs troupeaux, suffisaient à tous les besoins des Tartares. Ils vivaient sous la tente avec leurs familles ; des habitations mobiles, traînées par des boeufs, transportaient d'un lieu à un autre leurs femmes, leurs enfants, tout ce qu'ils avaient de plus précieux. Bans l'été, toute la tribu se rapprochait des contrées septentrionales, et campait sur les bords d'un lac ou d'un fleuve ; en hiver, ils dirigeaient leurs courses vers le midi, et cherchaient l'abri des montagnes, qui les défendaient des vents glacés du nord.
Les chefs des hordes tartares se réunissaient chaque année en automne ou au printemps. Bans ces réunions, qu'on appelait « couraltaï, » ils délibéraient à cheval sur la marche des tribus, sur la distribution des pâturages, sur la paix et la guerre. C'est dans ces assemblées tumultueuses que se formait la législation des peuples de la Tartarie, législation simple et laconique comme toutes celles des barbares, et qui n'avait guère d'autre but que de maintenir la puissance des chefs, d'entretenir la discipline et l'émulation parmi les guerriers.

Les peuples de la Tartarie reconnaissaient un Dieu souverain du ciel, auquel ils n'adressaient ni encens ni prières. Leur culte était réservé pour une foule de génies qu'ils croyaient répandus dans les airs, sur la terre, au milieu des eaux. Un grand nombre d'idoles, grossiers ouvrages de leurs mains, remplissaient leurs demeures, les suivaient dans leurs courses, veillaient sur les troupeaux, sur les esclaves, sur la famille. Leurs prêtres, élevés dans les pratiques de la magie, étudiaient le cours des astres, prédisaient l'avenir, s'exerçaient à séduire les esprits par des sortilèges. Leur culte religieux, qui ne leur enseignait point la morale, n'avait point poli leurs moeurs grossières, ni adouci leur caractère âpre et sauvage comme leur climat. Aucun monument élevé sous les auspices de la religion, aucun livre inspiré par elle, ne leur rappelaient ni les fastes de la gloire, ni les préceptes et les exemples de la vertu. Dans leur vie errante, les morts, qu'ils traînaient quelquefois avec eux sur leurs chariots, leur semblaient un fardeau incommode ; ils les enterraient à la hâte dans des lieux écartés, et, les recouvrant de la poussière du désert, ils se bornaient à les dérober aux regards et aux outrages des vivants.

Tout ce qui pouvait les fixer dans un lieu plutôt que dans un autre et les détourner de leur manière de vivre, excitait l'animadversion ou le dédain de ces peuples. De toutes les tribus qui habitaient la Tartarie mogole, une seule connaissait l'écriture et cultivait les lettres (1) ; tout le reste méprisait le commerce, les arts, les lumières, qui font l'éclat des sociétés policées. Les Tartares dédaignaient de bâtir des villes. Dans le douzième siècle, leur vaste contrée n'avait qu'une seule cité (2), dont l'étendue, au rapport du moine Rubruquis, n'égalait pas celle de la petite ville de Saint-Denis. Se bornant au soin de leurs troupeaux, ils regardaient les travaux de l'agriculture comme une occupation vile et propre seulement à exercer l'industrie des esclaves ou des peuples vaincus (3). Jamais leurs plaines immenses n'avaient vu jaunir des moissons, ni mûrir des fruits semés par la main de l'homme. Le spectacle le plus agréable pour un Tartare était la vue d'un désert dans lequel l'herbe croît sans culture, ou celle d'un champ de bataille couvert de ruines et de carnage.

Comme rien n'était réglé pour les limites de leurs pâturages, il devait s'élever entre les Tartares de fréquentes querelles ; l'esprit de jalousie agitait sans cesse les hordes errantes ; les chefs ambitieux ne pouvaient souffrir des voisins ou des rivaux. De là les guerres civiles ; du sein de ces guerres sortait un despotisme tout armé, au-devant duquel les peuples couraient avec joie, parce qu'il leur promettait des conquêtes. Toute la population était guerrière, et les combats lui semblaient être la seule gloire et la plus noble occupation de l'homme. Les campements des Tartares, leurs marches, leurs chasses, ressemblaient à des expéditions militaires ; l'habitude leur donnait tant d'aisance et de fermeté sur leurs chevaux, qu'ils prenaient leur nourriture et se livraient au sommeil sans en descendre; leur arc, d'une pesanteur énorme, annonçait leur force et leur vigueur; leurs flèches acérées allaient, à une grande distance, frapper l'oiseau dans son vol rapide, ou percer de part en part les ours et les tigres du désert ; ils surpassaient leurs ennemis par la rapidité de leurs évolutions ; ils excellaient dans l'art perfide de combattre en fuyant, et souvent la retraite était pour eux le signal de la victoire. Tous les stratagèmes de la guerre paraissaient leur être familiers (4) ; et, comme si un funeste instinct leur eût fait connaître tout ce qui sert à la destruction de l'espèce humaine, les Tartares, qui ne bâtissaient point de villes, savaient construire les machines de guerre les plus formidables, et n'ignoraient aucun moyen de répandre la terreur et la désolation parmi leurs ennemis.
Bans leurs expéditions, l'inclémence des saisons, les montagnes et les précipices, la profondeur des rivières, qu'ils traversaient sur des bateaux de cuir, ne pouvaient arrêter ou suspendre leur marche. Un peu de lait durci et détrempé dans de l'eau suffisait à la nourriture d'un cavalier pendant plusieurs jours ; la peau d'un mouton ou d'un ours, quelques lambeaux d'un feutre grossier, formaient son vêtement. Les guerriers montraient une obéissance aveugle pour leurs chefs : au moindre signal, on les voyait braver tous les périls et courir au trépas. Ils étaient divisés par dix, par cent, par mille, par dix mille; leurs armées se composaient de tous ceux qui pouvaient manier l'arc et la lance, et ce qui devait causer à leurs ennemis autant de surprise que d'effroi, c'était l'ordre et la discipline qui régnaient dans une multitude que le hasard semblait avoir réunie. D'après leur législation militaire, les Tartares ne pouvaient faire la paix qu'avec un ennemi vaincu ; celui qui fuyait au milieu d'un combat ou qui abandonnait ses compagnons dans le péril, était puni de mort. Ils répandaient le sang des hommes avec la même indifférence que celui des animaux sauvages, et leur férocité ajoutait encore à la terreur qu'ils inspiraient aux peuples qu'ils attaquaient.

Les Tartares, dans leur orgueil, méprisaient toutes les nations et croyaient que le monde devait leur être soumis. D'après certaines opinions transmises d'âge en âge, les hordes mogols (5) abandonnaient le Septentrion aux morts qu'ils avaient laissés dans les déserts, et tournaient sans cesse leurs regards vers le Midi promis à leur valeur. Le territoire et les richesses des autres peuples excitaient leur ambition, et, ne possédant ni richesses ni territoire, ils n'avaient presque rien à craindre des conquérants. Non-seulement leur éducation guerrière, mais encore leurs préjugés, leurs usages, l'inconstance de leur caractère, tout semblait chez eux favoriser les expéditions lointaines et les guerres d'invasion. Les pays qu'ils abandonnaient ne leur laissaient ni regrets ni souvenirs ; et, s'il est vrai de dire que la patrie n'est pas dans l'enceinte d'une ville, dans les limites d'une province, mais dans les affections et les liens de la famille, dans les lois, les moeurs et les usages d'un peuple, les Tartares, en changeant de climat, avaient toujours avec eux la patrie. La présence de leurs femmes, de leurs enfants, la vue de leurs troupeaux et de leurs idoles, devaient enflammer partout leur patriotisme et soutenir leur courage. Accoutumés à consulter leurs penchants et à les prendre pour la seule règle de leur conduite, ils n'étaient jamais retenus ni par les lois de la morale, ni parles sentiments de l'humanité (6) ; comme ils avaient une profonde indifférence pour toutes les religions de la terre, cette indifférence même, qui n'éveillait point la haine des autres peuples, facilitait leurs conquêtes, en leur laissant la liberté d'accueillir ou d'embrasser les opinions et les croyances des nations qu'ils avaient vaincues, et qu'ils achevaient ainsi de soumettre à leurs lois.

Dans la plus haute antiquité, les hordes de la Tartarie avaient envahi plusieurs fois les vastes régions de l'Inde, de la Chine et de la Perse ; elles avaient porté leurs ravages jusque dans l'Occident. L'ambition ou le caprice d'un chef habile, l'excès de la population, le manque de pâturages, les prédictions d'un devin suffisaient pour enflammer cette nation tumultueuse et la précipiter tout entière sur des régions éloignées. Malheur aux peuples que les Tartares rencontraient sur leur passage ! A leur approche, les empires s'écroulaient avec un horrible fracas ; les nations étaient refoulées les unes sur les autres comme les flots de la mer ; le monde était ébranlé et se couvrait de ruines. L'histoire a conservé le souvenir de plusieurs de leurs invasions ; la postérité la plus reculée ne prononcera qu'avec une sorte d'effroi les noms des Scythes, des Avares, des Huns, des Hérules, de toutes ces nations errantes qui, les unes venues du fond de la Tartarie, les autres entraînées à la suite des vainqueurs ou chassées devant eux, fondirent sur l'empire chancelant des Romains et se partagèrent les dépouilles du monde civilisé. On comparait, dans le moyen âge, les guerres des Tartares aux tempêtes, aux inondations, aux irruptions des volcans, et les peuples résignés croyaient que la justice de Dieu tenait en réserve au Septentrion ces innombrables essaims de barbares, pour les verser dans sa colère sur le reste du monde et châtier par leurs mains les nations corrompues.

[1163] Gengis Kan

Jamais les Tartares ne s'étaient montrés plus redoutables que sous le règne de Gengis kan. Temugin, c'est le premier nom du héros barbare, naquit d'un prince qui régnait sur quelques hordes de l'ancien Mogolistan (7), Les traditions rapportaient que le septième de ses ancêtres avait été engendré dans le sein de sa mère par l'influence miraculeuse des rayons du soleil. A la naissance de Temugin, sa famille remarqua avec joie du sang caillé dans la main du nouveau-né, présage sinistre pour l'humanité et dans lequel la flatterie ou la superstition voyait la gloire future d'un conquérant. L'histoire a peu de notions exactes sur l'éducation de Temugin ; mais on s'accorde à dire qu'il était né pour la guerre et pour commander à un peuple belliqueux. Doué d'une grande pénétration d'esprit et d'une sorte d'éloquence, habile à voiler ses projets, unissant l'audace à la ruse, sacrifiant tout à une ambition sans frein comme sans scrupule, implacable dans sa haine, terrible dans ses vengeances, il avait les qualités, les passions et les vices qui conduisent à l'empire chez les barbares et quelquefois même chez les peuples policés. Ses dispositions naturelles se développèrent dans l'adversité, qui endurcit son caractère et lui apprit à tout braver pour parvenir à ses desseins. Dès l'âge de quatorze ans, l'intérêt qu'inspirait son enfance abandonnée, l'enthousiasme qu'il fit naître dans l'âme de ses compagnons par ses premiers exploits, attirèrent d'abord autour de lui une foule de guerriers déterminés à partager sa fortune. Les tribus des Karaïtes, celles du Mogolistan, le reconnurent pour chef, et bientôt la victoire soumit à ses lois toutes les hordes qui campaient entre la frontière de la Chine et le Volga (8). Proclamé souverain des Mogols dans une diète générale, il prit le titre de Gengis, roi des rois, ou maître du monde; la renommée publia qu'il avait reçu ce titre pompeux d'un prophète descendu du ciel sur un cheval blanc. Les guerriers tartares l'avaient reconnu avec d'autant plus de joie pour le monarque universel et le maître de la terre qu'ils espéraient s'enrichir des dépouilles de tous les peuples vaincus par ses armes. Ses entreprises se dirigèrent d'abord contre la Chine : ni la barrière de la grande muraille, ni l'ascendant des lumières et des arts, ne purent défendre un empire florissant contre les attaques d'une multitude que la soif du butin, un instinct belliqueux, poussaient au-devant des périls et rendaient invincibles. La Chine éprouva deux fois les horreurs d'une invasion, et, privée de la moitié de sa population, couverte de ruines, elle devint une des provinces du nouvel empire fondé par les pâtres du Mogolistan. La conquête ou plutôt la destruction du Karisme suivit de près celle de la Chine : le Karisme touchait aux frontières de l'empire du Mogol, et s'étendait d'un côté jusqu'au golfe Persique, de l'autre jusqu'aux limites de l'Inde et du Turkestan. Gengis rencontra l'armée des Karismiens sur les bords du Jaxarte ; la plaine où se livra la bataille était couverte de douze cent mille combattants ; le choc fut terrible, le carnage épouvantable ; la victoire se décida contre Mahomet, sultan du Karisme, qui, dès lors, tomba avec sa famille et tout son peuple dans un abîme de calamités.

Le formidable empereur des Mogols, qui comparait lui-même la colère des rois à un incendie, s'occupait d'une troisième expédition contre la Chine rebelle, lorsque la mort vint l'arrêter dans sa course, en 1227 (9).

Quelques historiens ont dit qu'il fut écrasé par la foudre, comme si le ciel eût voulu briser lui-même l'instrument de ses vengeances ; d'autres, plus dignes de foi, nous apprennent que le héros tartare mourut dans son lit, entouré de ses enfants, auxquels il recommanda de rester unis pour achever la conquête du monde. L'aîné de ses fils, Octaï, lui succéda à l'empire, et, selon la coutume des Mogols, les grands s'assemblèrent et lui dirent : « Nous voulons, nous vous prions, nous vous ordonnons que vous ayez toute puissance sur nous. Le nouvel empereur répondit : Si vous voulez que je sois votre kan, êtes-vous résolus de m'obéir en tout, de venir quand je vous appellerai, d'aller où je voudrai vous envoyer, et de mettre à mort ceux que je vous ordonnerai de faire mourir ? »
Après qu'ils eurent répondu oui, il proclama lui-même sa puissance souveraine, en disant : « Désormais ma simple parole me servira de glaive. » Tel était le gouvernement des Tartares. Octaï devait régner sur un empire composé de plusieurs grands empires ; ses frères, ses neveux, commandaient les armées innombrables qui avaient conquis la Chine et le Karisme, ils gouvernaient en son nom au midi, au nord, à l'orient, des royaumes dont on connaissait à peine l'étendue ; chacun de ses lieutenants était plus puissant que les plus grands rois de la terre, et tous lui obéissaient comme ses esclaves. Pour la première fois peut-être on vit la concorde régner entre des conquérants, et cette union monstrueuse fut la perte de tous les peuples de l'Asie : le Turkestan, la Perse, l'Inde, les provinces méridionales de la Chine qui avaient échappé aux ravages d'une première invasion, ce qui restait de l'empire des Abbassides et de celui des Seldjoukides, tout succomba, tout périt sous les coups de la redoutable postérité de Gengis kan. Plusieurs des souverains que, dans ces jours de désordre et de calamité, le sort des armes renversa du trône, avaient invoqué le secours des Mogols et favorisé les entreprises de cette nation belliqueuse contre des puissances voisines ou rivales. La fortune les enveloppa dans la même ruine, et l'histoire orientale les a comparés à ces trois derviches dont les voeux et les prières indiscrètes ranimèrent dans le désert les ossements d'un lion qui, du sein de la poussière, s'éleva contre eux et les dévora.

La conquête des plus riches contrées de l'Asie avait tellement enflammé l'enthousiasme des Tartares, qu'il eût été impossible à leurs chefs de les retenir dans les limites de leur territoire et de les rendre aux paisibles travaux de la vie pastorale. Octaï, soit qu'il voulût obéir aux instructions paternelles, soit qu'il sentît la nécessité d'occuper l'activité inquiète et turbulente des Mogols, résolut de porter ses armes jusqu'aux extrémités de l'Occident. En 1235, quinze cent mille pâtres ou guerriers inscrivirent leurs noms sur le registre militaire; cinq cent mille des plus braves et des plus robustes furent choisis pour la grande expédition; les autres devaient rester en Asie pour maintenir la soumission des peuples vaincus et achever les conquêtes commencées par Gengis kan. Des réjouissances qui durèrent quarante jours, précédèrent le départ des conquérants mogols, et furent comme le signal de la désolation qu'ils allaient répandre chez les peuples de l'Europe (10).

C'est ici qu'il faut s'arrêter un moment, pour se donner le spectacle des choses humaines et contempler à loisir les contrastes étranges que présentent deux époques voisines l'une de l'autre. En commençant cette histoire, nous avons vu l'Occident se lever en armes et se précipiter presque tout entier sur l'Asie; maintenant, c'est du fond de l'Asie que des peuples barbares accourent en foule et menacent toutes les contrées de l'Occident. Ce n'est point un enthousiasme religieux, un sentiment de fraternité qui pousse ces nouveaux peuples de conquérants, mais la soif du butin et du carnage; ils ne vont point délivrer des cités lointaines, combattre des ennemis de leur foi, mais le seul génie de la destruction semble les animer, et le monde, qu'ils ravagent au loin, ne voit en eux que d'aveugles instruments de la colère céleste.
Dans leur course rapide, les Tartares traversèrent le Volga, et, en 1236, pénétrèrent presque sans obstacles dans la Moscovie, alors livrée à la fureur des guerres civiles (11). La dévastation des campagnes, l'incendie de Kiev et de Moscou, le joug honteux qui pesa longtemps sur ces contrées du Nord, punirent la faible résistance des Moscovites. Après la conquête de la Russie, la multitude des Mogols, conduite par Batou, fils de Tuli, dirigea sa course victorieuse vers la Pologne et les frontières de l'Allemagne, et renouvela partout les fureurs des Huns et d'Attila. Les villes de Lublin et de Varsovie disparurent sur leur passage ; ils désolèrent les deux rives de la Baltique. En vain le duc de Silésie, les palatins polonais et le grand maître de l'ordre Teutonique, réunirent leurs forces pour arrêter le nouveau fléau de Dieu (12) : les généreux défenseurs de l'Europe succombèrent dans les plaines de Leibnitz, et neuf sacs remplis d'oreilles servirent de trophée à la victoire des barbares. Les monts Crapacs n'offrirent qu'une faible barrière à ces hordes invincibles : bientôt on vit les Tartares fondre, comme un épouvantable orage, sur le territoire de ces Hongrois (13) qui, deux siècles auparavant, avaient quitté comme eux les déserts de la Scythie et conquis les rives fertiles du Danube, Les pâtres de la Tartarie, qui ne savaient point lire, ont laissé aux peuples vaincus le soin de décrire leurs conquêtes, et nous avons peine à croire les vieilles chroniques hongroises, lorsqu'elles nous racontent les cruautés inouïes dont se souillèrent les vainqueurs.

Leur approche avait répandu la terreur jusqu'aux extrémités de l'Occident; partout l'imagination effrayée des peuples se représentait ces formidables conquérants comme des monstres vomis par l'enfer, revêtus d'une forme hideuse et doués d'une force extraordinaire. Le défaut de communications, qui ne permettait pas d'avoir des informations exactes sur leur marche, accréditait les rumeurs les plus effrayantes; la renommée les montrait, tantôt envahissant l'Italie, tantôt portant leurs ravages sur les bords du Rhin. Chaque peuple redoutait leur prochaine arrivée ; chaque cité croyait les voir à ses portes.

Les îles de l'Océan ne se croyaient pas défendues par les flots. Les marchands de la Gothie et de la Frise n'osèrent point traverser les mers du Nord pour acheter du poisson, et les chroniqueurs anglais remarquent (14) avec surprise que la crainte des Tartares fit baisser en Angleterre le prix du hareng.

Délégation Musulmane chez les Chrétiens

Des ambassadeurs musulmans étaient arrivés d'Orient (15), et parcouraient les cités en implorant les secours des peuples chrétiens contre une nation ennemie de la religion de Jésus-Christ et de celle de Mahomet ; la vue de ces députés venus de si loin, semblait annoncer que toutes les parties de la terre étaient à la fois menacées, et la multitude, saisie d'effroi, comparait les Mogols au dragon à sept têtes de l'Apocalypse.

La Hongrie sous le joug des Tatares

Le souverain pontife écrivit à Béla IV, roi de Hongrie, pour animer son courage, et recommanda aux évêques du pays de prêcher une croisade contre les Tartares. Lorsque les lettres pontificales arrivèrent dans ce malheureux royaume, la plupart des prélats venaient de recevoir la palme du martyre, et le monarque hongrois, après plusieurs défaites, s'était réfugié dans les îles de l'Adriatique ; une grande partie de la population avait péri par le glaive, par la faim ou le désespoir (16).

Le père des fidèles voulut opposer aux fureurs d'un peuple païen l'ascendant de la religion chrétienne, qui avait adouci autrefois la férocité des Francs ; mais, au moment même de leurs triomphes et dans l'ivresse de la victoire, comment faire adopter à des barbares les vertus pacifiques de l'évangile ?
Les Mogols reçurent avec dédain les disciples de saint François et de saint Dominique, envoyés pour les convertir, et le pape lui-même fut menacé du sort réservé à tous les chrétiens, s'il ne venait en personne implorer sa grâce et présenter son tribut.

Un palatin saxon et l'empereur d'Allemagne implorèrent des secours plus prompts et plus efficaces, en s'adressant, l'un au duc de Brabant, l'autre aux rois de France et d'Angleterre (17). Le comte Palatin annonçait que dans la Saxe et la Bohême on se préparait à la guerre contre les Tartares, qu'on appelait la guerre de Jésus-Christ et, par une singularité digne de remarque, sa lettre était datée du jour ou l'église chante le psaume : « Jérusalem, réjouis-toi. » Frédéric, après avoir décrit la tactique, les armes, les vêtements, les habitudes des Mogols, conjurait la république chrétienne de réunir ses efforts contre cette nation nouvelle et inconnue, contre cette race monstrueuse et difforme qui voulait renverser la foi chrétienne et choisir ses esclaves parmi les rois de la terre. Dans ses exhortations pathétiques, l'empereur invoquait à là fois l'Allemagne, « pleine d'ardeur dans les combats »; l'Italie indomptée; la France, « qui nourrit dans son sein une milice intrépide »; l'Espagne « belliqueuse »; l'Angleterre « puissante par ses guerriers et par ses vaisseaux »; il n'oubliait ni la Crète, ni la Sicile, ni la sauvage Hibernie, ni la Norvège « glacée. »
Ces lettres, pleines de nouvelles alarmantes, durent redoubler la consternation publique; mais le souvenir de Jérusalem et de Constantinople, la discorde élevée entre le Saint-Siège et l'empire, occupaient l'attention de la chrétienté, et telle était la situation des esprits, que le sentiment d'un grand péril n'inspira point la résolution de prendre les armes et de voler au-devant de l'ennemi commun. Mathieu Paris nous a conservé une conversation curieuse entre la reine Blanche et son fils au sujet de ces formidables invasions :
« Où êtes-vous, mon fils Louis ? dit la reine.
Le roi s'approchant, répondit :
Que voulez-vous, ma mère ?
Blanche, poussant de profonds soupirs et fondant en larmes, lui dit :
Mon cher fils, que faut-il faire après le terrible événement dont la nouvelle est venue jusque à nous ?
L'invasion des Tartares nous menace d'une ruine générale, nous et la sainte église.
Le roi, d'une voix plaintive, mais avec une inspiration divine, répliqua :
O ma mère, que la consolation céleste nous soutienne; et, s'ils viennent jusqu'à nous, ou nom les repousserons dans le Tartare d'où ils sont sortis, ou bien ils nous enverront au ciel » (18).

Saint Louis se montrait ainsi plus disposé à supporter les événements qu'à les prévenir, et cette résignation du pieux monarque exprimait les véritables sentiments de ses contemporains (19) : les ravages des Mogols étaient regardés alors comme ces calamités contre lesquelles l'homme ne peut trouver de secours et de refuge que dans la miséricorde divine. L'église ordonna en cette occasion des processions, des prières, des jeûnes; tout ce qu'on fit dans la plupart de royaumes, de l'Europe, pour les préserver de l'invasion, ce fut d'ajouter aux litanies ces paroles :
« Délivrez-nous Seigneur, de la fureur des Tartares. »

On s'étonne que dans la consternation générale les Mogols n'aient point porté leurs armes contre l'empire latin de Constantinople (20), menacé par les Grecs et déjà tout couvert de ruines ; mais les pâtres du désert ne s'occupaient point de connaître les révolutions intérieures des états et les signes de leur décadence; ils conservaient, comme tous les peuples de l'Asie, une idée vague et confuse de la force et des armées de l'ancienne Byzance, et s'inquiétaient peu de savoir si le moment était venu de l'attaquer et de la soumettre à leurs armes. Les grands avantages que recueillait la ville impériale de sa position entre l'Europe et l'Asie, ne frappaient point les Tartares, qui ne connaissaient ni la navigation ni le commerce, et qui préféraient d'ailleurs de riches pâturages aux édifices somptueux d'une grande capitale. Ainsi nous pouvons croire également, ou que la ville de Constantin fut protégée en cette occasion par les souvenirs de sa grandeur passée, ou qu'elle dut son salut au mépris et à l'indifférence des barbares.
Les Francs établis en Syrie eurent alors le même bonheur que les Grecs de Byzance : les armées des Mogols n'avaient point encore traversé l'Euphrate.

[1243] Gelal-Eddin tombe sous les coups des Karismes

Tandis que le fracas de la guerre et la chute des empires retentissaient depuis la rivière Jaune jusqu'au Danube, les chrétiens de la Palestine, protégés par les discordes des musulmans, venaient de rentrer à Jérusalem; ils s'occupaient de relever les murailles de la ville sainte, de rebâtir leurs églises, et remerciaient en paix le ciel de les avoir délivrés des fléaux qui ravageaient le reste du monde. Les Tartares connaissaient à peine l'existence et le nom d'une contrée pour laquelle on avait versé tant de sang, et ne pouvaient être appelés sur les bords révérés mais stériles du Jourdain, ni par l'espoir d'un riche butin, ni par les souvenirs qui excitaient l'enthousiasme guerrier des peuples de l'Occident. Heureuses les colonies chrétiennes, si un peuple vaincu par les Mogols, chassé de son territoire, et qui cherchait partout un asile, n'était venu troubler leur sécurité passagère et plonger la cité de Jésus-Christ dans de nouvelles calamités !
Gelal-Eddin, fils de Mahomet, avait relevé par sa valeur l'empire du Karisme, et la prospérité renaissante de cet empire attira de nouveau les armes des conquérants. Dans la seconde expédition comme dans la première, les cités, la population, le trône impérial, tout tomba sous les coups du vainqueur. Gelal-Eddin perdit la couronne et la vie. Dès lors les guerriers karismiens, poursuivis sans relâche par les Tartares, abandonnèrent un pays qu'ils ne pouvaient plus défendre, et, sous la conduite d'un de leurs chefs nommé Barbakan, ils se répandirent dans l'Asie Mineure et dans la Syrie.
Ces hordes bannies de leurs pays marchaient le fer et la torche à la main, et, dans leur désespoir, semblaient vouloir se venger sur toutes les nations des maux que leur avaient faits les Tartares. L'histoire nous représente ces bandes furieuses errant sur les bords de l'Oronte et de l'Euphrate, emmenant avec elles une multitude d'hommes et de femmes tombés entre leurs mains ; un grand nombre de chariots traînaient à leur suite les dépouilles des provinces ravagées. Les plus braves portaient à leurs lances la chevelure de ceux qu'ils avaient immolés dans les combats. Vêtue des produits du pillage, leur armée présentait à la fois un spectacle effrayant et bizarre. Les guerriers karismiens n'avaient point d'autre ressource que la victoire, et toutes les harangues de leurs chefs consistaient dans ces mots : Vous vaincrez ou vous mourrez ; ils ne faisaient point de grâce à leurs ennemis sur le champ de bataille ; vaincus, ils recevaient la mort sans se plaindre. Leur fureur n'épargnait ni les chrétiens ni les musulmans ; tous ceux qu'ils rencontraient sur leur passage étaient leurs ennemis. Leur approche répandait au loin la terreur, mettait en fuite les peuples éperdus, et changeait en déserts les bourgs et les cités.

Coalition des princes Musulmans de Syrie et des Chrétiens

Les puissances musulmanes de la Syrie s'étaient liguées contre les Karismiens, et les avaient repoussés plusieurs fois jusqu'au delà de l'Euphrate. Mais l'esprit de rivalité qui divisait sans cesse les princes de la famille de Saladin, rappela bientôt un ennemi toujours redoutable malgré ses défaites. A l'époque dont nous parlons, les princes de Damas, de Carac, d'émèse, venaient de contracter une alliance avec les chrétiens de la Palestine : non-seulement ils leur avaient rendu Jérusalem, Tibériade, la principauté de Galilée, mais encore ils leur promettaient de les associer à la conquête de l'Egypte, conquête pour laquelle toute la Syrie faisait des préparatifs. Le sultan du Caire, pour se venger des chrétiens, qui avaient rompu les traités conclus avec lui, pour punir leurs nouveaux alliés et se mettre à l'abri de leur invasion, résolut d'appeler à son secours les hordes du Karisme : il envoya des députés aux chefs de ces barbares, et leur promit de leur abandonner la Palestine s'ils la soumettaient à leurs armes.
Cette proposition fut acceptée avec joie, et vingt mille cavaliers animés de la soif du butin et du carnage accoururent du fond de la Mésopotamie, disposés à servir la vengeance et la colère du monarque égyptien. Ils ravagèrent en passant le territoire de Tripoli, la principauté de Galilée, et bientôt les flammes qui s'élevaient partout sur leurs pas annoncèrent leur arrivée aux habitants de Jérusalem.

Des fortifications à peine commencées et le petit nombre de guerriers enfermés dans la ville sainte, ne laissaient aucun espoir de repousser les attaques imprévues d'un ennemi formidable. Toute la population de Jérusalem résolut de fuir sous la conduite des chevaliers de l'Hôpital et du Temple. Il ne resta dans la ville que les malades et quelques habitants qui n'avaient pu se résoudre à abandonner leurs maisons et leurs parents infirmes. Bientôt les Karismiens arrivent, abattent les faibles retranchements qu'on avait élevés sur leur passage, entrent dans Jérusalem l'épée à la main, massacrent tout ce qu'ils rencontrent (21) ; et comme au milieu d'une ville abandonnée et déserte les victimes et le butin manquaient à la rage et à l'avidité des vainqueurs, ils emploient le stratagème le plus odieux pour rappeler les habitants qui venaient de prendre la faite. Le plus grand nombre des barbares s'éloignent de la ville, ceux qui sont restés élèvent sur le haut des tours les étendards de la croix, et font retentir les cloches des églises (22). La foule des chrétiens qui se retiraient alors vers Joppé, marchait en silence, et s'avançaient lentement, espérant toujours que le ciel serait touché de leurs misères, et qu'un miracle les ramènerait dans les demeures qu'ils venaient de quitter : quelques-uns d'entre eux ne pouvaient détacher leurs yeux de la ville sainte, Tout à coup les drapeaux de la croix frappent leurs regards ; ils entendent retentir l'airain sacré qui chaque jour les appelait à la prière ; la nouvelle se répand aussitôt que les Karismiens ont tourné leurs armes d'un autre côté, ou qu'ils ont été repoussés par les chrétiens restés dans la ville. Bientôt on se persuade que Dieu a pris pitié de son peuple et n'a pas permis que la présence d'une horde sacrilège souillât plus longtemps la cité de Jésus-Christ. Sept mille fugitifs, trompés par cet espoir, retournent à Jérusalem, mais bientôt les bandes des Karismiens reviennent sur leurs pas, ils s'efforcent d'escalader les remparts, d'enfoncer les portes de la ville ; alors la foule consternée des chrétiens, sans armes, sans vivres, sans moyens de défense, prend une seconde fois la résolution de fuir. Tout le peuple sort de nouveau des murs de Jérusalem, il s'éloigne au milieu des ténèbres, et brave la mort qui l'attend sur les chemins et dans les lieux déserts du voisinage. L'ennemi avait placé ses bataillons à l'entrée des montagnes ; les malheureux fugitifs marchaient au hasard et sans ordre. Parvenus dans un défilé, ils sont attaqués, enveloppés de toutes parts ; ils ne peuvent ni fuir ni combattre; tous sont chargés de fers ou périssent par le glaive. Les barbares, traînant leurs captifs et de sanglantes dépouilles, accourent dans la ville sainte, où étaient restés ceux des chrétiens qui n'avaient pu supporter la fatigue du chemin et de la fuite; une troupe de religieuses, d'enfants et de vieillards qui avaient cherché un asile dans l'église du Saint-Sépulcre, furent massacrés au pied des autels. Les Karismiens, ne trouvant plus rien parmi les vivants pour assouvir leur fureur, ouvrirent les sépulcres, et livrèrent aux flammes les cercueils et les ossements des morts; le tombeau de Jésus-Christ, celui de Godefroy de Bouillon, les saintes reliques des martyrs et des héros de la foi, rien ne fut respecté, et Jérusalem vit alors dans ses murs des cruautés et des profanations qu'elle n'avait point vues au milieu des guerres les plus barbares et dans les jours marqués par la colère du ciel.

Cependant le grand maître des templiers et celui des hospitaliers, réunis, dans la ville de Ptolémaïs, au patriarche de Jérusalem et aux grands du royaume, s'occupaient des moyens de repousser les Karismiens et de sauver la Palestine. Tous les habitants de Tyr, de Sidon, de Ptolémaïs et des autres villes chrétiennes, qui pouvaient porter les armes, accoururent sous les drapeaux. Les princes de Damas, d'Emèse, de Carac, dont les chrétiens avaient imploré les secours, réunissaient leurs forces et rassemblaient une armée pour arrêter les progrès de la dévastation générale. Cette armée musulmane, s'étant mise en marche, arriva bientôt dans la Palestine. Son arrivée devant les murs de Ptolémaïs, releva le courage des Francs, qui, dans un si pressant danger, semblaient n'avoir plus de répugnance à combattre avec des infidèles. Malek-Mansor, prince d'émèse, qui commandait les guerriers musulmans, avait naguère signalé sa valeur contre les hordes du Karisme. Les chrétiens se plaisaient à raconter ses victoires récentes dans les plaines d'Alep et sur les rives de l'Euphrate. Il fut reçu dans Ptolémaïs comme un libérateur; on étendit sur son passage des tapis brodés d'or et de soie. Le peuple, dit Joinville, le regardait comme un des « meilleurs barons du païénisme. »

Les préparatifs des chrétiens, le zèle et l'ardeur que montraient les ordres militaires, les barons et les prélats, l'union qui subsistait entre les Francs et leurs nouveaux auxiliaires, tout semblait présager des succès dans une guerre entreprise au nom de la religion, de l'humanité et de la patrie. L'armée chrétienne et l'armée musulmane, réunies sous les mêmes drapeaux, partirent de Ptolémaïs et vinrent camper dans les plaines d'Ascalon. L'armée des Karismiens s'était avancée vers Gaza, où elle devait recevoir des vivres et des renforts envoyés par le sultan d'Egypte. Les Francs se montraient impatients de rejoindre leurs ennemis et de venger la mort de leurs compagnons et de leurs frères massacrés à Jérusalem. On délibéra dans un conseil sur le parti qu'on avait à prendre. Le prince d'émèse et les plus sages parmi les barons pensaient qu'on ne devait point exposer le salut des chrétiens et de leurs alliés aux hasards d'une bataille. Il leur paraissait plus prudent d'occuper une position avantageuse, et d'attendre, sans livrer de combat, que l'inconstance naturelle aux Karismiens, que la disette et la discorde vinssent dissiper cette multitude vagabonde ou l'entraîner dans d'autres contrées.
La plupart des autres chefs, parmi lesquels on remarquait le patriarche de Jérusalem, ne partageaient point cet avis, et ne voyaient dans les Karismiens qu'une horde indisciplinée qu'il était facile de vaincre et de mettre en fuite : le retard qu'on mettrait à les attaquer, disaient-ils, ne ferait qu'enfler leur orgueil et redoubler leur audace. Chaque jour voyait s'accroître les maux de la guerre ; l'humanité et le salut des colonies chrétiennes exigeaient qu'on mît promptement un terme à tant de dévastations et qu'on se hâtât de châtier des brigands dont la présence était à la fois un opprobre et une calamité pour les chrétiens et pour tous leurs alliés.

Les armées dans les plaines sablonneuses de Gaza

Cette opinion, trop conforme à la valeur impatiente des Francs, l'emporta dans le conseil. On résolut d'aller au-devant de l'ennemi et de lui présenter le combat. Les deux armées se rencontrèrent dans le pays des anciens Philistins. Quelques années auparavant, le duc de Bourgogne et le roi de Navarre, surpris dans les plaines sablonneuses de Gaza, avaient perdu l'élite de leurs chevaliers et de leurs soldats. La vue des lieux où les croisés avaient été défaits, le souvenir d'un désastre récent, ne ralentirent point l'imprudente ardeur des guerriers chrétiens : dès qu'ils aperçurent l'ennemi, ils ne songèrent plus qu'à commencer l'attaque.

L'armée fut divisée en trois corps: l'aile gauche, où se trouvaient les chevaliers de Saint-Jean, était commandée par Gauthier de Brienne, comte de Joppé, neveu du roi Jean et fils de ce Gauthier mort à la conquête de Naples; les troupes musulmanes, sous les ordres du prince d'émèse, formaient l'aile droite ; le patriarche de Jérusalem, entouré de Bon clergé et faisant porter devant lui le bois de la vraie croix, le grand maitre du Temple avec ses chevaliers, les barons de la Palestine avec leurs vassaux, occupaient le centre de l'armée.
Les Karismiens se rangeaient lentement en bataille, et l'on remarquait quelque désordre dans leurs rangs : Gauthier de Brienne voulait profiter de cette circonstance pour les attaquer avec avantage; mais le patriarche enchaîna sa valeur par une sévérité non moins contraire à l'intérêt des chrétiens qu'à l'esprit de l'Evangile.
Le comte de Joppé, excommunié pour avoir retenu entre ses mains un château que le prélat prétendait lui appartenir, demande, avant de courir à la mort, d'être relevé de son excommunication. Deux fois le patriarche rejeta sa prière et refusa de l'absoudre. L'armée, qui avait reçu à genoux la bénédiction des prêtres et des évêques, attendait dans le silence qu'on lui donnât le signal du combat. Les Karismiens avaient pris leurs rangs et s'avançaient en ordre de bataille, jetant des cris affreux et lançant une nuée de flèches. Alors l'évêque de Ramla, couvert de ses armes, impatient de signaler sa bravoure contre les ennemis des chrétiens, s'approcha du comte de Joppé, et lui dit : « Marchons, le patriarche à tort; je vous absous au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » Après avoir prononcé ces paroles, l'intrépide évêque de Ramla, et Gauthier de Brienne, suivi de ses compagnons d'armes, se précipitent dans les rangs ennemis, brûlant d'obtenir la victoire ou la couronne du martyre.

La défaite des Chrétiens et des Musulmans face aux Karismiens

Bientôt les deux armées sont aux prises ; de part et d'autre l'ardeur de vaincre est égale ; les chrétiens et leurs ennemis ne pouvaient ignorer qu'une seule défaite devait causer leur ruine et que la victoire était leur seul refuge. Aussi les annales de la guerre n'offrent-elles point d'exemple d'un combat plus opiniâtre et plus meurtrier : la bataille commença dès le lever du jour et se prolongea jusqu'au coucher du soleil. Le lendemain on combattit encore avec la même fureur; le prince d'émèse, après avoir perdu deux mille de ses cavaliers, abandonna le champ de bataille et s'enfuit à Damas. Cette retraite des musulmans décida la victoire en faveur des Karismiens ; les chrétiens soutinrent longtemps le choc de l'ennemi ; enfin, épuisés de fatigue, accablés par la multitude, presque tous furent tués ou faits prisonniers. Cette bataille sanglante coûta la vie ou la liberté à plus de trente mille guerriers, tant chrétiens que musulmans. Le prince de Tyr, le patriarche de Jérusalem et quelques prélats, échappèrent avec peine au carnage, et se retirèrent à Ptolémaïs. Parmi les guerriers qui revinrent dans les villes chrétiennes, il ne se trouva que trente-trois chevaliers du Temple, vingt-six hospitaliers et trois chevaliers teutoniques (23).
Lorsque la nouvelle de cette victoire parvint en Egypte, elle y causa une joie universelle ; elle fut annoncée au peuple au son des tambours et des trompettes ; le sultan ordonna des réjouissances publiques dans toutes les provinces ; on illumina pendant trois nuits tous les édifices de la capitale. Bientôt les prisonniers arrivèrent au Caire, montés sur des chameaux et poursuivis par les clameurs insolentes de la multitude. Avant leur arrivée, on avait exposé sur les portes de la ville les têtes de leurs compagnons et de leurs frères tués à la bataille de Gaza. Cet horrible monument de leur défaite leur apprenait d'avance tout ce qu'ils devaient craindre pour eux-mêmes de la barbarie du vainqueur (24).

[1245] La joie fut de courte durée

Tandis que toute l'Egypte célébrait la victoire de Gaza, les habitants de la Palestine déploraient la mort et la captivité de leurs plus braves guerriers. Tant qu'on eut l'espoir de vaincre les Karismiens avec le secours des musulmans de la Syrie, leur alliance n'avait inspiré ni défiance ni scrupule ; mais les revers ramenèrent bientôt les préventions. On attribua les derniers malheurs à la justice divine, irritée de voir les drapeaux de Jésus-Christ confondus avec ceux de Mahomet. D'un autre côté, les musulmans croyaient avoir trahi la cause de l'islamisme en s'alliant aux chrétiens; l'aspect de la croix sur le champ de bataille réveilla leur fanatisme et ralentit leur zèle pour une cause qui semblait être celle de leurs ennemis. Au moment du combat, on avait entendu le prince d'émèse prononcer ces paroles : « Je suis armé pour combattre, et cependant Dieu me dit au fond du coeur que nous ne serons pas victorieux, parce que nous avons recherché l'amitié des Francs. »

[1246] La Palestine ouverte aux Karismiens

La victoire des Karismiens livrait la plus grande partie de la Palestine aux plus redoutables ennemis des colonies chrétiennes ?
Les égyptiens prirent possession de Jérusalem, de Tibériade et des villes cédées aux Francs par le prince de Damas. Les hordes du Karisme ravagèrent toutes les rives du Jourdain, les territoires d'Ascalon et de Ptolémaïs, et vinrent mettre le siège devant Joppé. Elles traînaient à leur suite l'infortuné Gauthier de Brienne, espérant qu'il leur ferait ouvrir les portes d'une ville qui lui appartenait : ce modèle des héros chrétiens fut attaché aune croix devant les murailles. Pendant qu'il était ainsi exposé aux regards de ses fidèles vassaux, les Karismiens l'accablaient d'outrages, et le menaçaient de la mort, si la ville de Joppé opposait la moindre résistance (25). Gauthier, bravant le trépas, exhorta à haute voix les habitants et la garnison à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. « Votre devoir, leur criait-il, est de défendre une ville chrétienne ; le mien est de mourir pour vous et pour Jésus-Christ. » La ville de Joppé ne tomba point au pouvoir des Karismiens, et Gauthier reçut bientôt le prix de son généreux dévouement. Envoyé au sultan du Caire, il périt sous les coups d'une multitude furieuse, et recueillit ainsi la palme du martyre qu'il avait souhaitée.

Les troupes des Karismiens se retournent contre le sultan d'Egypte

Cependant la fortune ou plutôt l'inconstance des barbares vint au secours des Francs, et délivra la Palestine de la présence d'un ennemi auquel rien ne pouvait plus résister. Le sultan du Caire avait envoyé des robes d'honneur et de magnifiques présents aux chefs de la horde victorieuse, leur proposant, pour couronner leurs exploits, de diriger leurs armes contre la ville de Damas. Les Karismiens coururent aussitôt mettre le siège devant la capitale de la Syrie. Damas, qu'on avait fortifiée à la hâte, ne pouvait résister à leur attaque impétueuse. N'ayant aucun espoir d'être secourue, la ville ouvrit ses portes, et reconnut la domination du sultan d'Egypte. Ce fut alors que les Karismiens, enflés de leurs victoires, demandèrent, d'un ton menaçant, les terres qu'on leur avait promises dans la Palestine. Le sultan du Caire, qui redoutait leur voisinage, différa de remplir sa promesse. Dans la fureur que leur causa ce refus, les barbares offrirent leurs services au prince qu'ils venaient de dépouiller de ses états, et vinrent assiéger Damas pour l'enlever aux égyptiens. La garnison et les habitants se défendirent avec opiniâtreté : la crainte de tomber entre les mains d'un ennemi sans pitié leur tenait lieu de courage ; tous les maux que la guerre entraîne après elle, la famine elle-même, leur paraissaient un fléau moins redoutable que les hordes accourues sous leurs remparts.

[1247] Défaite des troupes Karismiennes

Cependant le sultan d'Egypte envoya une armée pour secourir la ville ; les troupes d'Alep et celles de plusieurs principautés de la Syrie se réunirent à l'armée égyptienne : les Karismiens furent vaincus dans deux batailles. Après cette double défaite, l'histoire orientale prononce à peine leur nom et ne nous permet plus de suivre leurs traces. La plupart de ceux qui échappèrent au glaive du vainqueur périrent de faim et de misère dans les campagnes qu'ils avaient dévastées ; les plus intrépides et les mieux disciplinés allèrent chercher un asile dans les états du sultan d'Iconium, et, si l'on ajoute foi aux conjectures de quelques historiens (26), ils furent l'obscure origine de la puissante dynastie des Ottomans.
Les chrétiens de la Palestine durent rendre grâce au ciel de la destruction des Karismiens ; mais la perte de Jérusalem, la défaite de Gaza, ne leur permettaient point de se livrer à la joie. Ils venaient de perdre leurs alliés, et ne comptaient plus que des ennemis parmi les musulmans. Le sultan d'Egypte, dont ils avaient rejeté l'alliance, étendait sa domination en Syrie, et sa puissance devenait tous les jours plus formidable. Les villes qui restaient aux chrétiens sur les côtes de la mer étaient presque sans défenseurs. Les ordres de Saint-Jean et du Temple avaient offert au sultan du Caire une somme considérable pour la rançon de leurs prisonniers ; mais le sultan refusait d'écouter leurs ambassadeurs et les menaçait de toute sa colère. Ces deux milices, naguère si redoutées des musulmans, ne pouvaient plus servir avec avantage la cause des chrétiens, et se trouvaient forcées d'attendre dans l'inaction que la noblesse belliqueuse de l'Europe vînt remplacer leurs chevaliers tombés dans les mains des infidèles ou moissonnés sur le champ de bataille. L'empereur d'Allemagne, qui portait encore le titre de roi de Jérusalem, ne faisait aucun effort pour sauver les débris de ce faible royaume ; il avait envoyé plusieurs de ses guerriers à Ptolémaïs pour défendre ses droits ; mais, comme ses droits étaient méconnus, la présence des troupes impériales ne fit qu'ajouter aux malheurs qui désolaient la terre sainte le fléau de la discorde et de la guerre civile.

La Palestine menacée par les armées des Comans

La Palestine, menacée chaque jour d'une invasion nouvelle, n'avait point l'espoir d'être secourue par les autres états chrétiens de l'Orient : les Comans, peuple barbare venu des confins de la Tartarie et qui surpassait en férocité les hordes du Karisme, ravageaient les bords de l'Oronte et la principauté d'Antioche ; le roi d'Arménie redoutait à la fois l'approche des Tartares et l'agression des Turcs de l'Asie Mineure; le royaume de Chypre, en proie aux factions, venait d'être le théâtre d'une guerre civile, et pouvait craindre les excursions des peuples musulmans de la Syrie et de l'Egypte. On devait croire que, dans cette déplorable situation, le royaume de Godefroy allait périr et que ce qui restait de chrétiens dans la terre sainte aurait bientôt le sort des Karismiens. Mais, en portant leurs regards vers l'Occident, les Francs de la Palestine sentaient encore se ranimer leur espérance et leur courage : plus d'une fois les états chrétiens de Syrie avaient dû leur salut et même quelques jours de prospérité et de gloire à l'excès même de leur abaissement et de leur misère ; leurs gémissements et leurs plaintes ne retentissaient jamais en vain parmi les peuples guerriers de l'Europe, et leur extrême détresse devenait presque toujours le signal d'une nouvelle croisade dont la seule pensée faisait trembler les musulmans.
Dans l'année 1244, Valeran, évêque de Beyrouth, avait été envoyé en Occident pour solliciter la protection du pape et le secours des princes et des guerriers. Le souverain pontife accueillit l'envoyé des chrétiens d'Orient, et lui promit de secourir la terre sainte. Mais alors l'Occident était rempli de troubles : la querelle élevée entre le Saint-Siège et l'empereur d'Allemagne se poursuivait avec un acharnement que réprouvaient à la fois la religion et l'humanité ; Frédéric II exerçait toutes sortes de violences contre la cour de Rome et les partisans du souverain pontife ; le pape, chaque jour plus irrité, invoquait les armes des chrétiens contre son ennemi, et promettait les indulgences de la croisade à tous ceux qui serviraient sa colère.
D'un autre côté, les Latins établis à Constantinople se trouvaient environnés des plus grands périls : les secours des fidèles, le courage de quelques guerriers de l'Occident, une alliance avec les Comans, errants dans l'Asie Mineure, ne pouvaient défendre l'empire de Baudouin, exposé aux attaques réunies des Grecs et des Bulgares. Dans le même temps, les Tartares continuaient à ravager les bords du Danube : les villes détruites, les églises renversées, les campagnes dévastées, avaient marqué leur séjour de quelques mois dans ces malheureuses contrées. Tout le monde, comme nous l'avons dit, redoutait cette terrible guerre des Mogols, et la paix ou plutôt l'inaction dans laquelle restaient les rois et les princes de l'Europe en présence du péril, pouvait paraître plus effrayante que la guerre elle-même.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Ce sont les Ouigours, sur lesquels on trouve des détails intéressants dans les Recherches sur les Tartares, de M. Abel Rémusat, t. I, p. 22 let 45.

2. Carakoroum, résidence de la branche principale des successeurs de Gengis kan. Ce n'est que tout récemment que le véritable emplacement de cette ville a été fixé par M. Abel Rémusat : elle était située sur la rive gauche de l'Orgon, non loin de la jonction de cette rivière avec le Selinga, au sud du lac de Baïkal, par le 49e degré de latitude, et le 102e de longitude (Voyez le Recueil des Mémoires de l'Académie des Inscriptions, t. VII).

3. Cet état n'a changé que dans les contrées de la Tartarie qui sont tombées au pouvoir de la Russie; encore les nomades ont-ils résisté tant qu'ils ont pu à tout établissement fixe (Voyez la Biographie universelle, au mot Ouboucha. Voyez aussi les Recherches de M. Abel; Rémusat, t. I, p. 5 et suiv.).

4. Roger, chanoine de l'église de Waradin, dans son « Carmen miserabile, » ou Histoire de la destruction du royaume de Hongrie par les Tartares, sous le roi « Béla IV, » cite plusieurs exemples des ruses de guerre que ces peuples employaient dans leurs expéditions.

5. On a longuement disputé sur les dénominations de Mogol et de Tartare. On croit démêler à travers beaucoup d'incertitudes que les Mogols formaient dans l'origine une tribu enclavée dans les vastes contrées de la Tartarie.

6. Un Tartare, pour être accompli, devait avoir neuf qualités parmi lesquelles était celle d'adroit voleur (Voyez les Recherches de M. Abel Rémusat, t, I, p. 177).

7. Petits de Lacroix a publié une vie de Gengis kan, d'après les auteurs orientaux. Cette histoire, quoique le fabuleux y soit mêlé quelquefois à la vérité, est un des meilleurs ouvrages qu'on puisse consulter. Deguignes, dans son Histoire des Huns, a parlé longuement des Tartares et de Gengis kan; il annonce qu'il s'est écarté du récit de Petits de Lacroix; mais, comme il ne cite pas toujours les sources où il a puisé, il ne peut inspirer pour cette partie de son' histoire une entière confiance. On trouve quelques détails sur Gengis kan dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelot.
Le père Gaubil a traduit une Histoire chinoise de Gengis kan : cette histoire est peu instructive, et ne donne des détails curieux que sur la famille et les successeurs du conquérant.

8. Voyez sur les commencements de Gengis kan, Hayton, p. 2 ; Sanuto, liv.III, p. 13 ; Blondus, Sabellius, Vincent de Beauv., liv. XXIX et liv. XXX.

9. Les historiens orientaux ont loué Gengis kan pour avoir donné des lois aux peuples qu'il avait conquis. Ces lois, dont le but était de maintenir la paix des familles et de porter l'esprit des peuples vers la guerre, conservèrent longtemps l'obéissance et le respect des Mogols. Comme dans sa législation Gengis reconnaissait un Dieu souverain de la terre et du ciel et qu'il admettait toutes les croyances, quelques écrivains modernes en ont pris occasion de vanter sa tolérance religieuse. Mais quelle pouvait être la tolérance d'un conquérant farouche qui se faisait appeler le fils du Soleil, le fils de Dieu; qui ne suivait lui-même aucun culte, et pour lequel toutes les religions étaient également indifférentes, pourvu qu'elles ne contrariassent ni son ambition ni son orgueil ? Voyez au reste, sur les lois de Gengis kan, le Mémoire que M. Langlès a publié dans le tome V des Notices et extraite des manuscrits de la Bibliothèque du roi. Dans ce mémoire M. Langlès a donné, d'après Mirkond, historien persan, la Collection des institutions du monarque tartare.

10. Suivant Sanuto, Vincent de Beauvais, Antonio, Nauclerc, Hayton et Leunclavius, Gengis kan étant mort, son fils Octaï, qu'ils appellent Hocloda-kan, partagea ses troupes en quatre armées, dont il donna la conduite à trois de ses fils et à son lieutenant Cabesabada. La première, prenant du côté da septentrion, s'empara dans l'Europe des pays qui sont entre le Tanaïs, la Chersonèse-Taurique et le Pont-Euxin, où sont encore aujourd'hui les petits Tartares ; la seconde, après avoir désolé la grande Arménie et le pays des Géorgiens, pénétra par la Russie, la Pologne et la Hongrie, jusqu'aux confins de l'Allemagne, mettant tout à feu et à sang; la troisième, entrant dans l'Asie Mineure, y défit le sultan d'Iconium et contraignit les Turcs à payer tribut aux Tartares; la quatrième, ayant subjugué toute la Perse, obligea les Karismiens, issus des anciens Parthes, d'aller chercher un refuge au delà du Tigre et de l'Euphrate.

11. Raynaldt, au commencement de l'année 1241, fait un récit abrégé des ravages que les Tartares exercèrent pendant cette année en Russie, en Pologne, en Moravie et dans la Bohême. Henri, duc de Silésie et de Cracovie, Se distingua dans cette guerre malheureuse par sa constance. Il avait pour mère sainte Hedwige, qui s'était retirée dans un monastère, où elle vivait avec les vierges qui s'y étaient consacrées à Dieu. Elle devina que son fils périrait et le prédit à l'une d'elles ; mais elle n'en exhorta pas moins Henri à marcher contre ses ennemis cruels et à rassembler le plus de forces qu'il pourrait (Voyez la vie de sainte Hedwige, ch. III, Bollandistes, t. V, 15e Jour d'octobre).

12. On peut consulter Thurocsius, premier volume, « Rerum Hungaricarum, » et surtout le « Carmen miserabile » de Roger de Hongrie, chanoine de Waradin, qui a décrit les désastres dont il fut lui-même témoin (Voyez Bibliothèque des Croisades) Voyez aussi la lettre de l'empereur Frédéric sur l'Invasion des Tartares en Hongrie, rapportée par Mathieu Paris.

13. Le chanoine de Waradin donne les noms des rois tartares qui entrèrent dans la Hongrie. C'était d'abord Batus, qu'il appelle le roi des rots et le maître des Tartares : Il avait sous lui un nommé Bockéton, qui dirigeait les opérations de la guerre et qui était très habile dans cet art. Les autres rois ou généraux étaient Cadan, Coactan, Feycan ou Seyean, Peta, Hermeus, Chab et Ocador. Batus pénétra en Hongrie par la porte Rascienne ou Russienne, après avoir défait l'armée du comte Palatin ; Peta entra dans la Pologne, traversa le duché de Moravie et arriva à la porte de Hongrie; Cadan traversa les forêts de la Rascie et de la Comanie; Boeketon et les autres rois passèrent le fleuve Zerech et se répandirent sur le territoire de l'évêque des Comans, « ad terrant episcopi Cornanorum » (L'empereur Frédéric, dans sa lettre, appelle ce pays la colonie des Comans). Voyez aussi le mémoire de M. Abel Rémusat sur cette invasion, t. VI, p. 398 et suivantes des Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.

14. Mathieu Paris ajoute que le hareng se vendit alors pour rien ; on en donnait quarante ou cinquante pour un sou d'argent, « pro uno argenteo. » Cette circonstance et la remarque d'un auteur contemporain nous prouvent que les bénéfices ou les pertes du commerce et de l'industrie furent toujours un objet digne d'attention pour les habitants de la Grande-Bretagne (Voyez Math. Paris, ad année 1238, p. 471).

15. Mathieu Paris, ad année 1238, parle de ces ambassadeurs musulmans. Il est probable que ces députés étaient envoyés par le Vieux de la Montagne, lequel redoutait les Mogols, déjà maîtres d'une partie de la Perse.

16. Jean Villani, qui donne des détails sur cette invasion, ajoute que la famine fut si grande en Hongrie, que les mères mangèrent leurs enfante, et que les habitants, au lieu de farine, consommèrent une grande partie d'une montagne de plâtre (Voyez, sur ce fait incroyable, l'extrait de Villani, dans la Bibliothèque des Croisades).

17. Mathieu Paris, ad année 1241.

18. Mathieu Paris, Bibliothèque des Croisades, t II.

19. Mathieu Paris rapporte que lorsque les députés musulmans, dont on a parlé plus haut, vinrent à Londres solliciter des secours-contre les Mogols, l'évêque de Worcester dit : Laissons ces chiens se dévorer entre eux, et la paix de Jésus-Christ s'établira sur leurs ruines. On voit par la que personne ne songeait à combattre les Tartares.

20. M. Abel Rémusat, dans le mémoire que nous ayons plusieurs fois cité, dit que ce fût la famine qui força les Tartares à s'éloigner de la Hongrie. Ce savant, d'après le témoignage de la chronique d'Albéric, rapporte que le kan des Tartares fit demander à l'empereur Frédéric qu'il lui rendit hommage pour ses états, offrant à ce prince l'office qu'il désirerait à sa cour. Frédéric reçut cette demande en plaisantant, et répondit qu'il se connaissait assez en oiseaux pour accepter l'office de fauconnier (Ibid. p. 412). Cette offre de la part du kan ne doit pas étonner, car, suivant M. Abel Rémusat, les princes tartares, enorgueillis de leurs conquêtes, croyaient que tout devait céder à leurs armes. Aussi avaient-ils pris l'habitude d'envoyer faire de pareilles offres aux rois ou princes des pays qu'ils se proposaient de soumettre.

21. Guillaume de Nangis et Mathieu Paris.

22. L'invasion de ces barbares est racontée dans une lettre de Frédéric II adressée au comte Richard, son beau-frère, et dans une autre lettre écrite en Occident par le grand maitre des hospitaliers : ces deux pièces authentiques sont rapportées par Mathieu Paris ad année 1244. Frédéric parle à peine du massacre des habitants de Jérusalem ; il parle plus longuement de la bataille de Gaza ; la dernière partie de sa lettre n'est qu'une longue déclamation dans laquelle il déplore l'état de la chrétienté, et se plaint de ses ennemis ainsi que des obstacles qu'il trouve, à Rome, en Italie, en Allemagne, à l'accomplissement de ses desseins. Le grand maitre des hospitaliers fait une relation intéressante de l'arrivée des Karismiens, des moyens qu'ils employèrent pour attirer les chrétiens dans leurs embuscades, et de l'horrible massacre qu'ils firent des malheureux habitants de la ville sainte. C'est cette lettre du grand maitre qui nous a principalement servi de guide dans notre récit.

23. Ce combat est raconté par Joinville et Mathieu Paris.

24. Makrisi et Gemal-Eddin.

25. Joinville et Mathieu Paris.

26. C'est l'opinion de M. Deguignes, dans son Histoire des Huns.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

2 - [1245] Concile de Lyon, 13 juillet 1245

Ce fut au milieu du désordre et de la consternation générale qu'Innocent IV, réfugié à Lyon, résolut de convoquer dans cette ville un concile oecuménique, pour remédier aux maux qui désolaient la chrétienté en Orient et en Occident. Le souverain pontife, dans ses lettres adressées aux fidèles, exposait la situation déplorable de l'église romaine, et conjurait les évêques et les princes devenir auprès de lui pour l'éclairer de leurs conseils (27).
La plupart des monarques de l'Occident envoyèrent des ambassadeurs à cette assemblée, qui se tint en 1245, et dans laquelle on allait s'occuper du salut et des plus grands intérêts du monde chrétien. Frédéric, surtout, qui se trouvait depuis longtemps en butte à la colère du souverain pontife, ne négligea rien pour détourner les foudres suspendus sur sa tête, et des ministres revêtus de sa confiance furent chargés de le défendre auprès des pères du concile. Parmi les députés de l'empereur d'Allemagne, l'histoire nomme Pierre des Vignes, qui avait écrit, au nom de Frédéric, des lettres éloquentes à tous les souverains de l'Europe, pour se plaindre de la tyrannie exercée par le Saint-Siège, et Thadée de Suesse à qui le métier des armes ne faisait point négliger l'art de la parole et l'étude approfondie des lois. Ce dernier avait souvent servi son maître avec gloire au milieu des périls de la guerre ; mais il n'eut jamais une occasion de montrer autant de fermeté, de courage, de dévouement, que dans cette assemblée, où la cour de Rome allait déployer toute sa puissance et réaliser toutes ses menaces.
Les patriarches de Constantinople, d'Antioche, d'Aquilée et de Venise, cent quarante archevêques ou évêques de France, d'Italie, d'Espagne, d'Angleterre, d'Ecosse et d'Hibernie, un grand nombre de docteurs, plusieurs princes séculiers, s'étaient rendus à l'invitation du chef de l'église ; les abbés de Cluny, de Cîteaux et de Clairvaux, le général de l'ordre de Saint-Dominique , le vicaire de l'ordre de Saint-François, un très-grand nombre d'autres abbés, avaient aussi répondu à l'appel du souverain pontife. Dans la foule des prélats, un seul semblait attirer tous les regards : c'était l'évêque de Beyrouth ; sa présence et la douleur empreinte sur son front rappelaient tous les malheurs de la terre sainte. Baudouin II, empereur de Byzance, n'attirait pas moins l'attention : pour la seconde fois il venait en Occident implorer la compassion des fidèles ; dans une assemblée où l'on devait juger la puissance temporelle des monarques, son attitude suppliante pouvait montrer aux forts comme aux faibles ce que deviennent les grandeurs de la terre quand Dieu lui-même les a jugées.

Avant l'ouverture du concile, le pape tint une congrégation au monastère de Saint-Just, où il avait établi sa demeure. Le patriarche de Constantinople exposa le déplorable état de son église: l'hérésie avait repris son empire dans une grande partie de la Grèce, et les ennemis de l'église latine s'avançaient jusqu'aux portes de Byzance. L'évêque de Beyrouth fit lire une lettre dans laquelle le patriarche de Jérusalem, les barons et les prélats de la Palestine, racontaient les ravages des Karismiens, et montraient l'héritage de Jésus-Christ comme la proie des barbares, si l'Occident ne prenait les armes pour sa défense. Les dangers et les malheurs des chrétiens en Orient touchèrent vivement les pères du concile ; Thaddée de Suesse, profitant de leur émotion, annonça que l'empereur son maitre partageait leur profonde douleur et qu'il était prêt à employer toutes ses forces pour défendre la chrétienté. Frédéric promettait d'arrêter l'irruption des Tartares, de rétablir dans la Grèce la domination des Latins, d'aller en personne à la terre sainte et de délivrer le royaume de Jérusalem; il promettait encore, pour faire cesser les divisions, le restituer au Saint-Siège tout ce qu'il lui avait enlevé et de réparer ses torts envers l'église. De si hautes promesses causèrent autant de joie que de surprise à la plupart des évêques ; toute l'assemblée paraissait impatiente de savoir quelle serait la réponse d'Innocent : « Jusqu'ici, s'écria le pape, Frédéric a violé tous ses serments ; qui nous répondra aujourd'hui que les paroles qu'il nous donne seront accomplies ? » (28). Thaddée répliqua que le roi de France et le roi d'Angleterre consentaient à être les garants de l'empereur d'Allemagne. Innocent Refusa cette garantie, attendu, ajouta-t-il, que, si Frédéric manquait à ses promesses, comme le passé autorisait à le croire, le Saint-Siège aurait pour ennemis les trois plus puissants princes de la chrétienté. Le pape ne voyait dans les protestations de l'empereur qu'un nouvel artifice pour tromper l'église et pour détourner la cognée déjà levée et prête à trancher les racines de l'arbre. Thaddée, qui pouvait croire que les promesses de son maître seraient accueillies, au moins comme celles des pécheurs au tribunal des miséricordes, commença à désespérer du triomphe de sa cause et garda tristement le silence (29).

En effet, cette conférence préparatoire annonçait assez quels devaient être la suite et le résultat des délibérations du concile. Le pape avait voulu connaître ses forces et s'assurer des dispositions des évêques. Peu de jours après, l'ouverture du concile se fit avec une grande solennité, dans la métropole de Saint-Jean (30).
Le souverain pontife, revêtu de la tiare et des habits pontificaux, s'était placé sur un siège élevé, ayant à sa droite l'empereur de Constantinople, à sa gauche le comte de Provence et le comte de Toulouse. Après avoir entonné le « Veni Creator » et invoqué les lumières du Saint-Esprit, il prononça un discours pour sujet duquel il prit les cinq douleurs dont il était affligé, comparées aux cinq plaies du Sauveur du monde sur la croix. La première était l'irruption des Tartares, la seconde le schisme des Grecs, la troisième l'invasion des Karismiens dans la terre sainte, la quatrième le relâchement de la discipline ecclésiastique et les progrès de l'hérésie, la cinquième enfin la persécution de Frédéric.

Les ravages des barbares de la Scythie et du Karisme excitaient sans doute la sollicitude paternelle du souverain pontife ; les progrès de l'hérésie et les désordres du clergé éveillaient son inquiète prévoyance ; mais beaucoup moins toutefois que les entreprises de Frédéric, qui s'était montré l'ennemi déclaré de la cour de Rome. En parlant des fléaux qui désolaient la chrétienté, il arracha des larmes à son auditoire ; et quittant bientôt le langage de la compassion et du désespoir pour prendre le ton menaçant de la colère, il reprocha à l'empereur d'Allemagne tous ses torts envers l'église romaine, tous les crimes qui pouvaient attirer sur sa tête les malédictions de son siècle et la haine de ses contemporains (31). Lorsque le pape eut prononcé son discours, un profond silence régnait dans l'assemblée : il semblait à la plupart des évêques saisis d'effroi que la voix du ciel venait de se faire entendre pour condamner Frédéric ; tous les regards se portèrent vers les députés de l'empereur, on ne pouvait croire qu'aucun d'eux n'osât répondre à l'interprète de la colère céleste. Tout à coup Thaddée de Suesse se lève et prend la parole. Attestant le Dieu qui sonde les replis des consciences, il déclare que l'empereur est resté fidèle à toutes ses promesses et n'a cessé de défendre et de servir la cause de la religion. Il combat toutes les accusations du souverain pontife, et, dans sa réponse, il ne craint point d'alléguer plusieurs griefs contre la cour de Rome. Mais le défenseur de Frédéric, voyant qu'il ne peut émouvoir les coeurs par son éloquence, sollicite un délai de quelques jours, pour que son maître puisse venir lui-même justifier sa croyance et sa conduite. Il espérait que la présence d'un puissant monarque, en réveillant dans les esprits le respect dû à la majesté des rois, ferait triompher la justice de sa cause. Mais le pape rejeta sa demande, en ajoutant qu'il ne se sentait point encore disposé ni à subir la prison, ni à mourir de la mort des martyrs (32). Ces dernières paroles étaient comme une nouvelle accusation contre Frédéric. Ainsi la première séance du concile, tout entière employée à ces violents débats, offrit le spectacle peu édifiant d'une lutte entre le chef des fidèles, qui accusait un prince chrétien de parjure, de félonie, d'hérésie, de sacrilège, et le ministre d'un empereur qui reprochait à la cour de Rome d'avoir exercé un despotisme odieux et commis de révoltantes iniquités.
Cette lutte, dont les suites devaient être également funestes pour le chef de l'Eglise et pour le chef de l'Empire, se prolongea plusieurs jours ; elle scandalisa sans doute tous ceux que le pape n'avait point associés à ses ressentiments, et la plupart des évêques durent s'affliger d'être détournés ainsi du principal objet de leur convocation.

Cependant les calamités des chrétiens en Orient, la captivité de Jérusalem, les dangers de Byzance, occupèrent enfin l'attention des pères du concile. Le pape et l'assemblée des prélats décidèrent qu'on prêcherait une nouvelle croisade pour la délivrance de la terre sainte et de l'empire latin de Constantinople. On renouvela tous les privilèges accordés aux croisés par les papes et les conciles précédents, et toutes les peines portées contre ceux qui favoriseraient les pirates et les musulmans : pendant trois ans, ceux qui avaient pris la croix étaient exempts de toute espèce d'impôts et de charges publiques ; mais, s'ils n'accomplissaient point leur voeu, ils encouraient l'excommunication. Le concile invita les barons et les chevaliers à réformer le luxe de leur table et de leurs habits ; il recommanda à tous les fidèles, et surtout aux ecclésiastiques, de pratiquer les oeuvres de la charité et de s'armer de toutes les austérités de la pénitence contre les ennemis de Dieu. Afin d'obtenir la protection du ciel par l'intercession de la Vierge, le pape et les pères du concile ordonnèrent qu'on célèbre dans l'église l'octave de sa nativité. Dans plusieurs conciles, on avait interdit aux chevaliers chrétiens les solennités profanes des tournois ; le concile de Lyon renouvela cette défense, persuadé que ces fêtes militaires pouvaient détourner l'esprit des guerriers de la pieuse pensée des croisades, et que les dépenses qu'elles occasionnaient devaient mettre les plus braves des seigneurs et des barons dans l'impossibilité de faire les préparatifs nécessaires pour le pèlerinage d'outre-mer. Le concile ordonna que le clergé paierait le vingtième de ses revenus, le souverain pontife et les cardinaux le dixième, pour subvenir aux dépenses de la guerre sainte. La moitié des revenus de tous les bénéfices sans résidence fut spécialement réservée pour secourir l'empire de Constantinople. Les décrets du concile ordonnaient à tous ceux qui avaient la mission de prêcher la parole de Dieu, d'inviter les princes, les comtes, les barons et les communautés des villes à contribuer de tout leur pouvoir au succès de la guerre sainte ; les mêmes statuts recommandaient au clergé de présenter aux fidèles les sacrifices faits à la croisade comme le plus sûr moyen de racheter leurs péchés ; ils lui recommandaient surtout d'exciter dans le tribunal de la pénitence tous les fidèles à multiplier leurs offrandes ou tout au moins à léguer dans leurs testaments quelques sommes pour le secours des chrétiens d Orient (33).

C'est ainsi que le concile déclarait la guerre aux peuples ennemis des chrétiens, et qu'il préparait les moyens d'assurer le triomphe des soldats de Jésus-Christ. Toutefois on s'étonne que le pape n'ait point proposé de prêcher une croisade contre les Tartares, dont il avait comparé l'invasion à l'une des cinq plaies du Sauveur sur la croix. Dans l'état de désolation où se trouvait le royaume de Hongrie, aucun des évêques de ce malheureux royaume n'avait pu se rendre au concile, et personne n'éleva la voix en faveur de la nation hongroise. Les Tartares, il est vrai, chassé par la famine et reculant devant les calamités semées sur leurs pas, s'étaient éloignés des rives du Danube ; mais, dans leur retraite, ils menaçaient les chrétiens de leur retour. Pour prévenir de nouvelles invasions, on se contenta d'inviter les peuples de l'Allemagne à creuser des fossés, à élever des murailles sur les chemins que devaient suivre les hordes de la Tartarie. Ces mesures, que dès lors on devait trouver insuffisantes, nous font connaître aujourd'hui l'esprit d'imprévoyance et d'aveuglement qui présidait alors aux conseils de la politique. Qui pourrait en effet n'être point surpris en voyant que dans une assemblée aussi grave qu'un concile, on invitait l'Europe à prodiguer ses trésors et ses armées pour délivrer Constantinople et Jérusalem, tandis que les plus redoutables des barbares étaient à ses portes et menaçaient d'envahir son propre territoire ?

Il faut, au reste, remarquer que Frédéric lui-même avait sollicité les secours de l'Europe contre les Tartares ; mais le pape s'occupait bien moins de secourir l'empire germanique que de l'arracher à Frédéric. L'histoire doit déplorer le zèle et l'ardeur qu'il mit à poursuivre ses projets contre l'empereur d'Allemagne, au risque d'éveiller les plus funestes passions de perpétuer les discordes, et de livrer ainsi l'Occident à l'invasion des barbares. Dans la seconde séance du concile, il se préparait à écraser la tête du « dragon » (34) sous le coup des foudres évangéliques, lorsque Thaddée de Suesse demanda de nouveau un délai de quelques jours, pour que l'empereur pût venir à Lyon, et parler lui-même à ses juges. Comme les envoyés du roi de France et du roi d'Angleterre se réunirent au défenseur de Frédéric pour appuyer sa demande, le pape consentit, quoique avec peine, à différer l'accomplissement de ses menaces : il accorda un délai de deux semaines. Mais l'empereur, en apprenant ce qui s'était passé, ne put se résoudre à paraître comme un suppliant devant une assemblée convoquée par le plus implacable de ses ennemis : il ne vint point au concile, et quand le délai qu'on lui avait accordé fut expiré (35), le souverain pontife ne manqua point cette nouvelle occasion de lui reprocher sa résistance aux lois de l'église.
Au moment où l'assemblée des évêques attendait dans la crainte la terrible sentence, des ambassadeurs anglais se levèrent pour se plaindre des agents de la cour de Rome, dont l'ambition et l'avarice ruinaient le royaume d'Angleterre ; le clergé, la noblesse et le peuple s'étaient réunis pour implorer la justice du Saint-Siège. Ces réclamations ne purent retenir la colère du souverain pontife toujours prête à éclater. En vain Thaddée de Suesse se leva encore pour dire qu'un grand nombre d'évêques étaient absents, que plusieurs princes n'avaient point envoyé leurs ambassadeurs au concile ; en vain il déclara qu'il appelait à un concile plus nombreux et plus solennel. Rien ne put détourner l'orage et retarder l'heure de la justice inexorable. Innocent répondit d'abord avec modération aux députés de l'Angleterre et à ceux de Frédéric ; prenant ensuite le ton d'un juge et d'un maître : « Je suis, dit-il, le vicaire de Jésus-Christ; tout ce que je lierai sur la terre sera lié dans le ciel, suivant la promesse du fils de Dieu au prince des apôtres ; c'est pourquoi, après en avoir délibéré avec nos frères les cardinaux et avec le concile, je déclare Frédéric atteint et convaincu de sacrilège et d'hérésie, de félonie et de parjure, excommunié et déchu de l'empire ; je délie pour toujours de leur serment ceux qui lui ont juré fidélité ; je défends de lui obéir désormais, et dès à présent je déclare excommunié quiconque lui obéira ; j'ordonne enfin aux électeurs d'élire un autre empereur, et je me réserve le droit de disposer du royaume de Sicile » (36).

Un historien contemporain décrit fidèlement la profonde sensation que produisit dans le concile la sentence pontificale. Les ennoyés de l'empereur, se frappant les uns sur la cuisse, les autres sur la poitrine, poussèrent de longs gémissements. Thaddée de Suesse s'écria, comme en présence du, dernier jour : « O jour terrible ! « 
« O jour de colère et de calamités ! « 
« Quand le pape et les évêques, tenant des cierges à la main, les inclinèrent vers la terre, en signe de malédiction et d'anathème, tous les coeurs frémirent de crainte, comme si Dieu eût jugé les vivants et les morts. »
Au milieu du silence qui régna ensuite dans l'assemblée, le ministre de Frédéric fit entendre ces dernières paroles, inspirées par le désespoir :
« Maintenant les hérétiques chanteront victoire, les Karismiens et les Tartares régneront sur le monde. »
Après avoir entonné le Te Deum et prononcé la dissolution du concile, le pape se retira en disant :
« Jai fait mon devoir ; que Dieu fasse sa volonté » (37).

Tel fut le concile de Lyon, trop célèbre dans les annales du moyen âge, et qui a souvent servi de prétexte aux ennemis de la religion, pour attaquer les jugements de l'église. On a reproché au pape et aux évêques d'avoir cédé à un sentiment d'animosité contre Frédéric (38) : nous sommes obligé de convenir que la passion ne fut point étrangère aux délibérations du concile, et que cette justice qui n'intéressait point la foi et pour laquelle on invoquait le nom de Dieu, ne ressemblait que trop aux justices de la terre ; mais regarder l'animosité du pape et des prélats assemblés comme le motif et la cause principale de la déposition de l'empereur (39), c'est n'apercevoir et ne juger qu'imparfaitement un des événements les plus remarquables des temps modernes.
On a souvent répété dans les écoles de théologie que la sentence contre Frédéric fut l'ouvrage du pape, et non celui du concile. On a fait à ce sujet des distinctions subtiles (40), on a pris garde à certaine expressions, à certaines formules, sans songer que pour trouver la vérité il suffisait de se reporter aux temps et d'interroger l'histoire impartiale. Les conciles nécessitaient point en guerre avec les empereurs d'Allemagne, et la déposition de Frédéric ne devait être que la suite et le dernier résultat de ces longues querelles élevées entre la cour de Rome et l'empire d'Occident. Un concile dont l'existence n'était que passagère, ne pouvait avoir la pensée de se créer une domination, une juridiction suprême sur les gouvernements des rois. Les papes, au contraire, depuis le pontificat de Grégoire VII, n'avaient cessé de prétendre à la domination universelle ; Innocent ne faisait qu'achever l'ouvrage commencé par ses prédécesseurs ; il croyait exercer un droit qui lui appartenait et qu'il n'aurait pas voulu céder à un concile.

Il faut avouer que les prétentions des papes à cet égard furent favorisées par les opinions contemporaines. On se plaignait quelquefois d'être jugé injustement au redoutable tribunal des chefs de l'église (41), mais on ne leur contestait guère le droit de juger les puissances de la chrétienté, et les peuples recevaient presque toujours leurs décisions sans murmures. Toutefois, cette puissance, toute d'opinion, n'était au fond qu'une influence morale dont l'action n'avait rien de réglé et qui dépendait de mille circonstances incertaines. Il s'agissait de lui donner un caractère reconnu, des formes solennelles, une marche invariable. Innocent IV, tour à tour entraîné par les passions qu'avait allumées l'esprit de discorde et par les traditions de la politique romaine, put croire que le temps était venu de convertir en lois positives des prétentions qui ne trouvaient point de contradicteurs. Il voulut proclamer sa souveraineté universelle au milieu des solennités d'un concile oecuménique, au milieu de l'appareil menaçant des délibérations et des jugements de l'église, comme Dieu lui-même avait autrefois proclamé sa puissance souveraine au milieu des éclairs et des foudres du Sinaï.
Si la cour de Rome eût réussi dans ce vaste dessein, il est certain que le monde lui était soumis et que l'autorité suprême de l'église devenait la règle de l'univers chrétien. C'était sans doute une grande pensée que de créer un empire régulateur de tous les empires, un pouvoir dont la juridiction s'étendit sur les rois et sur toutes les puissances qui ne sont point jugées dans cette vie ; mais, pour établir cette juridiction souveraine, cette haute surveillance des trônes de ce monde, il fallait trouver dans la société, telle qu'elle était alors, une force à la fois puissante et soumise qui fit exécuter les arrêts émanés de la cour des pontifes (42). Or, cette force, semblable au point d'appui que demandait Archimède pour créer un nouvel univers, cette force, dis-je, ne se rencontra point, et ne pouvait se rencontrer au milieu des intérêts divers et des passions rivales qui entraînaient les sociétés chrétiennes. Ainsi le vaste édifice dont Grégoire VII avait jeté les fondements, cet édifice qui devait dominer toute la terre, ne put s'achever : le monde resta tel que le temps, les révolutions, les vices et les vertus de l'homme l'avaient fait ; l'autorité pontificale, près de toucher au faîte de la domination spirituelle et temporelle, ne fit dès lors que décliner, et l'histoire doit faire remarquer ici que le concile de Lyon fut le commencement de sa décadence.

C'est à cette époque déplorable que les cardinaux, par ordre du pape, se revêtirent pour la première fois de l'habit rouge, symbole de la persécution et triste présage du sang qui allait couler (43). Frédéric était à Turin lorsqu'il apprit sa condamnation. A cette nouvelle, il demande sa couronne impériale, et, la mettant sur sa tête : « La voilà, dit-il d'une voix terrible ; avant qu'elle me soit arrachée, mes ennemis connaîtront la terreur de mes armes ; qu'il tremble, ce pontife qui vient de briser tous les liens qui m'unissaient à lui et me permet enfin de n'écouter désormais que ma juste colère » (44). Ces paroles menaçantes annonçaient une lutte formidable, et tous les amis de la paix durent être saisis d'effroi. La colère qui animait l'empereur et le pape, passa dans l'esprit des peuples : on courut aux armes dans toutes les provinces de l'Allemagne et de l'Italie. Il est probable qu'au milieu de l'agitation où se trouvait alors l'Occident, on aurait oublié Jérusalem et la terre sainte, si un monarque puissant et révéré ne se fût mis lui-même à la tête de la croisade qu'on venait de proclamer dans le concile de Lyon.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

27. Mathieu Paris est presque le seul historien qui donne des détails étendus sur le concile de Lyon. Il savait ce qui s'y était passé par des moines de Saint-Albans qui s'y étaient rendus. Cet historien a été notre guide comme il a été celui de tous les écrivains qui ont parlé de ce concile célèbre.

28. Dans sa réponse aux propositions faites par Thadée de Suesse, au nom de l'empereur, le chef de l'église, d'après le récit de Mathieu Paris, cita ce vers d'un poète païen : « Quo teneam nodo mutantem Protea vullus ? »

29. Siluit contristatus (Mathieu Paris, anée 1245).

30. La première séance solennelle du concile se tint le mercredi 28 juin, veille de la Saint-Pierre ; la seconde, le mercredi 5 Juillet ; la troisième, le lundi 17 Juillet.

31. Innocent accusa surtout Frédéric d'hérésie et de sacrilège ; « in fine proedicationis suoe proposuit enormitates imperatoris Frederici, scilicet hoeresin, sacrilegium ». Frédéric avait peuplé de musulmans une ville chrétienne, « Nocéra ». Il avait méprisé les conseils des chrétiens, et foulé aux pieds la religion du Christ, pour s'allier étroitement avec le sultan du Caire et les principaux personnages de l'islamisme. « Distractusque et obscenis illectus illecebris, concubitu muliercularum vel potius meretricularum saracenicarum indifferenter et impudenter polluebatur » (Mathieu Paris).

32. « Timeo laqueos, quos vix evasi. Si enim veniret, statim recederem. Non adhuc opto sanguinem, nec me sentio aptum aut paratum martyrio vel custodioe carcerali ». (Mathieu Paris).

33. Voir les actes du concile tels qu'ils sont rapportés dans la grande collection du père Labbe, t. XI, p. 640.

34. Dans la seconde séance du concile, Oudar, évêque de Calvi en Pouilles, récapitula toute la vie de Frédéric, n'épargnant, dit Fleuri, ni ses vices, ni ses infamies ; il l'accusait surtout de vouloir ramener les prélats et le clergé à la pauvreté de la première église. Ce reproche ne fut pas celui qui fit le moins de sensation dans l'assemblée, et Mathieu Pâris, lui-même, jusque-là favorable à l'empereur, ne peut lui pardonner un pareil dessein. On reprocha aussi à Frédéric les mauvais traitements qu'il avait fait subir aux prélats qu'on avait enlevés sur mer, lorsqu'ils se rendaient au concile convoqué à Rome par Grégoire IX.

35. Le refus que fit l'empereur de se rendre au concile diminua beaucoup le nombre de ses partisans. Mathieu Paris ajouta que les Anglais, qui avaient contribué à faire accorder un délai à Frédéric, furent très-mal vus.

36. Le pape désigna les princes d'Allemagne qui devaient élire un nouvel empereur ; parmi les laïcs, étaient les ducs d'Autriche, de Bavière, de Saxe et de Brabant ; parmi les prélats, les archevêques de Cologne, de Mayence et de Salzbourg. Ils devaient s'assembler dans une île du Rhin.

37. Mathieu Paris, p. 662 et 679.

38. Il paraît, par une lettre d'Innocent écrite au chapitre de Cîteaux, que quelques murmures se faisaient entendre parmi les fidèles au sujet de la déposition de Frédéric. « Ne soyez point touchés, disait le souverain pontife, du discours de ceux qui ne savent pas la vérité et qui nous accusent de précipitation et de légèreté : aucune cause n'a jamais été examinée avec autant de soin ni par des hommes plus habiles et plus vertueux, jusque-là que, dans les délibérations secrètes, quelques cardinaux ont fait le personnage d'avocat, parlant les uns pour, les autres contre l'empereur ».

39. Le père Tournely, dans sa grande théologie (Traité de l'église, t. II), a fait sur cette déposition de l'empereur Frédéric une savante dissertation. 40. On disait dans l'Ecole que la sentence du pape était rapportée avec ces mots, « proesente concilio », ce qui ne veut pas dire la même chose que « probante concilio ». Ces sortes de raisons ressemblent trop à celles qu'emploient les légistes pour faire casser un testament, ou un arrêt rendu en justice.

41. Frédéric lui-même, dans une lettre qu'il adressa au roi d'Angleterre et à plusieurs autres princes chrétiens, après la sentence du pape, se plaint de n'avoir pas été cité au concile, et d'avoir été condamné sans être convaincu de quelque fraude ou méchanceté.

42. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner à fond cette question importante ; nous présenterons une seule observation : cette puissance chargée de faire exécuter les arrêts de la cour de Rome, aurait résidé ou dans les pontifes, ou bien hors des pontifes : dans ce dernier cas, elle aurait été indépendante des papes, et aurait pu les opprimer, alors qui aurait jugé leurs différends ? Dans le premier cas, les papes rentraient dans l'ordre des autres puissances temporelles, et leur empire devait participer de la nature fragile et passagère de tous les empires de ce monde.

43. Voyez Nicolas de Curbio, dans la Vie du pape Innocent IV, ch. XXI.

44. Mathieu Paris.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

3 - Louis IX reçut un signe du ciel

L'année précédente, au moment même où l'Occident venait d'apprendre les derniers malheurs de la Palestine, Louis IX, roi de France, était tombé dangereusement malade. Tous les peuples du royaume adressaient au ciel des prières pour la conservation de leur vertueux monarque. La maladie, dont les accès redoublaient chaque jour, donna enfin les plus vives alarmes. Louis tomba dans un assoupissement mortel, et bientôt le bruit se répandit qu'il venait d'expirer.
« Et tellement fut bas, dit Joinville, qu'une des dames qui le gardoient en sa maladie, cuidant qu'il fut oultre-passé, lui voulut couvrir le visage d'un linceul, disant qu'il estoit mort » (45).
La cour, la capitale, les provinces étaient plongées dans la douleur. Cependant le roi de France, comme si le ciel n'avait pu résister aux prières et aux larmes de tout un peuple, revint des portes du tombeau. Le premier usage qu'il fit de la parole, après avoir revu la lumière, fut de demander la croix et d'annoncer sa résolution de délivrer la terre sainte.
Ceux qui l'entouraient regardèrent son retour à la vie comme un miracle opéré par la couronne d'épines de Jésus-Christ et par la protection des apôtres de la France ; ils se jetèrent à genoux pour remercier le ciel, et, dans la joie qu'ils ressentaient, ils firent à peine attention au voeu que Louis avait formé de quitter son royaume pour aller combattre les infidèles dans l'Orient. Lorsque ce prince commença à reprendre ses forces, il réitéra son serment, et demanda de nouveau la croix « d'outre-mer » (46). Alors la reine Blanche, sa mère, le prince de sa famille, Pierre d'Auvergne, évêque de Paris, cherchèrent à le détourner de son dessein, et le conjurèrent, les larmes aux yeux, d'attendre son entière guérison pour arrêter ses pensées sur une entreprise aussi périlleuse ; mais Louis croyait obéir à la volonté du ciel ; son imagination avait été frappée des calamités de la terre sainte ; Jérusalem livrée au pillage, le tombeau de Jésus-Christ profané, étaient sans cesse présents à son esprit. Au milieu des transports d'une fièvre ardente, il avait cru entendre une voix qui partait de l'orient et lui adressait ces paroles : « Roi de France, tu vois les outrages, faits à la cité de Jésus-Christ ; c'est toi que le ciel a choisi pour les venger ! » (47). Cette voix céleste retentissait encore à son oreille, et ne lui permettait d'entendre ni les prières de l'amitié ni les conseils de la sagesse humaine ; inébranlable dans sa résolution, il reçut la croix des mains de Pierre d'Auvergne, et fit annoncer aux chrétiens de la Palestine, en leur envoyant des secours en hommes et en argent (48), qu'il traverserait la mer lors qu'il aurait rassemblé une armée et rétabli la paix dans son royaume.

Cette nouvelle, qui devait porter la joie parmi les colonies chrétiennes d'Orient, répandit le deuil dans toutes les provinces de la France. Le sire de Joinville exprime vivement la douleur de la famille royale, et surtout le désespoir de la reine mère, en disant que lorsque cette princesse vit son fils croisé, « elle fut aussi transie comme si elle l'eut vu mort. » Les derniers malheurs de Jérusalem avaient arraché des larmes à tous les chrétiens de l'Occident, sans leur inspirer, comme dans le siècle précédent, le vif désir de combattre les infidèles. On ne voyait plus dans ces expéditions lointaines que de grands périls, des revers inévitables, et le projet de recouvrer la cité de Dieu réveillait plus d'alarmes que d'enthousiasme.
Cependant le souverain pontife avait envoyé dans tous les états chrétiens des ecclésiastiques chargés de prêcher la guerre sainte. Le cardinal Eudes ou Odon de Châteauroux arriva en France avec la mission expresse de publier et de faire exécuter les décrets du concile de Lyon sur la croisade (49). On prêcha la sainte expédition dans toutes les églises du royaume. L'histoire contemporaine parle à peine de l'effet de ces prédications, et tout nous porte à croire que ceux qui firent alors le serment de combattre les musulmans, furent plus entraînés par l'exemple du roi que par l'éloquence des orateurs sacrés.

Afin de donner plus de solennité à la publication dé la croisade et d'exciter l'ardeur des guerriers pour la délivrance des saints lieux, Louis IX convoqua dans sa capitale un parlement où se trouvèrent les prélats et les grands du royaume. Le cardinal-légat y renouvela les exhortations adressées par le chef de l'église à tous les fidèles. Louis IX parla après Eudes de Châteauroux, et retraça le tableau des désastres de la Palestine : Selon l'expression de David, une nation impie était entrée dans le temple du Seigneur ; le sang coulait comme l'eau autour de Jérusalem ; les serviteurs de Dieu avaient été massacrés dans le sanctuaire ; leurs dépouilles, privées de sépulture, restaient abandonnées aux oiseaux du ciel. Après avoir déploré les malheurs de Sion, Louis IX rappela à ses barons et à ses chevaliers l'exemple de Louis le Jeune, de Philippe-Auguste ; il exhorta tous les guerriers qui l'écoutaient à prendre les armes pour défendre la gloire de Dieu et celle du nom français en Orient. Louis IX, invoquant tour à tour la charité et les vertus belliqueuses de son auditoire, cherchait à réveiller dans tous les coeurs, tantôt les inspirations de la piété, tantôt les sentiments de la chevalerie. On n'a pas besoin de dire quel fut l'effet des exhortations et des prières d'un roi de France qui s'adressait à l'honneur et sollicitait la bravoure de ses sujets. A peine avait-il cessé de parler, que ses trois frères, Robert, comte d'Artois, Alphonse, duc de Poitiers, Charles, duc d'Anjou, s'empressèrent de prendre la croix. La reine Marguerite, la comtesse d'Artois, la duchesse de Poitiers, firent le serment d'accompagner leurs époux au delà des mers. La plupart des évêques et des prélats qui se trouvaient réunis dans cette assemblée, entraînés par les discours du roi et l'exemple du cardinal-légat, n'hésitèrent point à s'enrôler dans une guerre pour laquelle on faisait éclater, il est vrai, moins d'enthousiasme qu'au siècle précédent, mais qu'on appelait encore la guerre de Dieu. Parmi les grands vassaux de la couronne qui jurèrent alors de quitter la France pour aller combattre les musulmans en Asie, les amis de la monarchie française durent remarquer avec joie :
Pierre de Dreux, duc de Bretagne, Hugues de Lusignan, comte de la Marche, et plusieurs autres seigneurs dont l'ambition jalouse avait si longtemps troublé le royaume ; on voyait sur leurs traces le duc de Bourgogne, Hugues de Châtillon, comte de Saint-Paul, les comtes de Dreux, de Bar, de Soissons, de Blois, de Rethel, de Montfort et de Vendôme, le seigneur de Beaujeu, connétable de France, et Jean de Beaumont, grand amiral et grand chambellan, Philippe de Courtenay, Guyon de Flandre, Archambaud de Bourbon, le jeune Raoul de Coucy, Jean de Barres, Giles de Mailly, Robert de Béthune, Olivier de Thermes.
Le royaume n'avait pas une illustre famille qui ne fournit un défenseur à la religion de la croix. Dans la foule de ces nobles croisés, l'histoire se plaît à remarquer le célèbre Boilève (ou Boyleaue), qui fut dans la suite prévôt des marchands de Paris, et le sire de Joinville, dont le nom sera toujours placé dans l'histoire de France à côté de celui de Louis IX.

Dans l'assemblée des prélats et des barons, on arrêta plusieurs mesures qui avaient pour objet le maintien de la paix publique et les préparatifs de la guerre sainte. Une foule de procès troublaient la tranquillité des familles, et ces procès, dont plusieurs se décidèrent par le glaive, étaient souvent de véritables guerres. On enjoignit aux tribunaux de terminer toutes les affaires portées devant eux, et, dans le cas où ils ne pourraient obliger les parties d'acquiescer à un jugement définitif, on prescrivit aux juges de leur faire jurer une trêve de cinq ans. D'après l'autorisation du pape et les décrets du concile de Lyon, il fut décidé que les ecclésiastiques paieraient au roi le dixième de leurs revenus ce qui causa dans le clergé un mécontentement que Louis eut quelque peine à calmer. Une ordonnance rendue par l'autorité royale de concert avec le pape, portait que les croisés seraient pendant trois ans à l'abri des poursuites de leurs créanciers, à compter du jour de leur départ pour la terre sainte : cette ordonnance (50), qui excita aussi beaucoup de réclamations devait déterminer un grand nombre de barons et de chevaliers à quitter l'Occident.
Louis IX s'occupait sans cesse de poursuivre l'exécution de son dessein, et ne négligeait aucun moyen pour entraîner arec lui toute la noblesse de son royaume ; sa piété ne dédaigna point d'employer pour une cause sacrée tout l'empire que les rois ont d'ordinaire sur leurs courtisans ; il s'abaissa quelquefois jusqu'à la séduction, jusqu'à la ruse, persuadé que la sainteté de la croisade devait tout excuser. D'après une ancienne coutume, les rois de France, dans les grandes solennités, donnaient à ceux de leurs sujets qui se trouvaient à la cour, des capes ou manteaux fourrés dont ceux-ci se revêtaient sur-le-champ et avant de sortir du palais. Dans les anciens comptes, ces capes s'appelaient livrées, parce que le souverain les donnait et les livrait lui-même. Louis ordonna qu'on en préparât pour la veille de Noël un grand nombre, sur lesquelles on fit appliquer des croix en broderies d'or et de soie. Le moment venu, chacun se couvrit du manteau que le prince lui avait donné, et, sans s'être aperçu de la pieuse fraude, suivit le monarque à la chapelle. Quel fut leur étonnement, lorsqu'à la lueur des cierges ils aperçurent d'abord sur ceux qui étaient devant eux, ensuite sur eux-mêmes, le signe d'un engagement qu'ils n'avaient point contracté ! Tel était cependant le caractère des chevaliers français, qu'ils se crurent tous obligés de répondre à cet appel fait à leur bravoure ; tous les courtisans, après l'office divin, se mirent à rire avec « l'adroit prêcheur d'hommes, » et firent le serment de l'accompagner en Asie (51).

[1246] Les pleures de la reine Blanche pour son fils

Cependant la publication de la guerre sainte causait dans la nation plus de tristesse que d'ardeur belliqueuse, et toute la France s'affligeait du départ prochain de son monarque. La reine Blanche et les plus sages d'entre les ministres qui avaient d'abord entrepris de détourner Louis IX de la croisade, renouvelèrent plusieurs fois leurs tentatives ; résolus de faire enfin un dernier effort, ils se rendirent tous ensemble auprès du roi. L'évêque de Paris était à leur tête et portait la parole : ce vertueux prélat représenta à Louis qu'un voeu fait dans les accès de la maladie ne pouvait le lier d'une manière irrévocable, si surtout l'intérêt de son royaume lui imposait l'obligation de s'en affranchir : tout demandait la présence du monarque dans ses états ; les Poitevins menaçaient de reprendre les armes ; la guerre des Albigeois était prête à se rallumer ; on devait sans cesse redouter l'animosité de l'Angleterre, accoutumée à se jouer des traités ; la guerre occasionnée par les prétentions du pape et de l'empereur, embrasait tous les états voisins de la France, et l'incendie pouvait se communiquer au royaume. Plusieurs des grands auxquels Louis avait confié les fonctions les plus importantes dans l'état, parlèrent après l'évêque de Paris, et représentèrent au monarque que toutes les institutions fondées par sa sagesse allaient périr en son absence ; que la France perdrait par son départ le fruit des victoires de Saintes, de Taillebourg, et toutes les espérances que lui donnaient les vertus d'un grand prince. La reine Blanche parla la dernière : « Mon fils, lui dit-elle, si la providence s'est servie de moi pour veiller sur votre enfance et vous conserver la couronne, j'ai peut-être le droit de vous rappeler les devoirs d'un monarque et les, obligations que vous impose le salut du royaume à la tête du quel Dieu vous a placé ; mais j'aime mieux faire par1er devant vous la tendresse d'une mère. Vous le savez, mon fils, il ne me reste que peu de jours à vivre, et votre départ ne me laisse que la pensée d'une séparation éternelle :
heureuse encore si je meurs avant que la renommée ait apporté en Occident la nouvelle de quelque grand désastre !
Jusqu'à ce jour, vous avez dédaigné mes conseils et mes prières ; mais, si vous ne prenez pitié de mes chagrins, songez du moins à vos enfants que vous abandonnez au berceau : ils ont besoin de vos leçons et de vos secours; que deviendront-ils en votre absence ?
Ne vous sont-ils pas aussi chers que les chrétiens d'Orient ?
Si vous étiez maintenant en Asie et qu'on vînt vous apprendre que votre famille délaissée est le jouet et la proie des factions, vous ne manqueriez pas d'accourir au milieu de nous. Eh bien, tous ces maux que ma tendresse redoute, votre départ peut les faire naître. Restez donc en Europe, où vous aurez tant d'occasions de montrer les vertus d'un bon roi, d'un roi le père de ses sujets, le modèle et l'appui des princes de sa maison. Si Jésus-Christ exige que son héritage soit délivré, envoyez en Orient vos trésors et vos armées ; Dieu bénira une guerre entreprise pour la gloire de son nom. Mais ce Dieu qui m'entend, croyez-moi, n'ordonne point qu'on accomplisse un voeu contraire aux grands desseins de sa providence. Non, ce Dieu de miséricorde qui ne permit point qu'Abraham achevât son sacrifice, ne vous permet point d'achever le vôtre et d'exposer une vie à laquelle sont attachés le sort de votre famille et le salut de votre royaume. »

En achevant ces paroles, la reine Blanche ne put retenir ses larmes. Louis fut vivement ému et se jeta dans les bras de sa mère; puis, reprenant un visage calme et serein : « Mes amis, dit-il, vous savez que ma résolution est déjà connue de toute la chrétienté; depuis plusieurs mois les préparatifs de la croisade se font par mes ordres. J'ai écrit à tous les rois de l'Europe que j'allais quitter mes états pour me rendre en Asie ; j'ai annoncé aux chrétiens de la Palestine que j'allais les secourir en personne ; j'ai moi-même prêché la croisade dans mon royaume; une foule de barons et de chevaliers ont obéi à ma voix, ont suivi mon exemple et juré de m'accompagner en Orient. Que me proposez-vous maintenant ?
De changer des projets hautement proclamés, de ne rien faire de ce que j'ai promis et de ce que l'Europe attend de moi ; de tromper tout à la fois les espérances de l'église, des chrétiens de la Palestine, et de ma fidèle noblesse. »
Cependant, comme vous pensez que je n'avais point ma raison quand j'ai pris la croix « d'outre-mer, » eh bien, je vous la rends :
la voilà, cette croix qui vous cause tant d'alarmes, et que je n'ai prise, dites-vous, que dans un moment de délire. Mais, aujourd'hui que je jouis de toute ma raison, je vous la redemande de nouveau, et je vous déclare que je ne recevrai aucune nourriture avant qu'elle me soit rendue. Vos reproches, vos plaintes, me pénètrent d'une vive douleur; mais connaissez mieux mes devoirs et les vôtres ; aimez-moi à chercher la véritable gloire, secondez-moi dans la carrière pénible où je suis engagé, et ne vous alarmez plus ni sur mon sort, ni sur celui de ma famille et de mon peuple. Le Dieu qui m'a fait vaincre à Taillebourg, confondra les desseins et les complots de nos ennemis ; oui, le Dieu qui m'envoie en Asie pour défendre son héritage, défendra celui de mes enfants, et répandra ses bénédictions sur la France. N'avons-nous pas encore celle qui fut l'appui de mon enfance et le guide de ma jeunesse, celle dont la sagesse sauva l'état de tant de périls et qui, dans mon absence, ne manquera ni de courage, ni d'habileté pour combattre les factions ?
Laissez-moi donc tenir toutes les promesses que j'ai faites devant Dieu et devant les hommes, et n'oubliez pas qu'il y a des obligations qui sont sacrées pour moi, qui doivent être sacrées pour vous : « c'est le serment d'un chrétien et la parole d'un roi. »

Saint-Louis publie officiellement la croisade dans le royaume

Ainsi parla Louis IX. La reine Blanche, l'évêque de Paris et les autres conseillers du roi, gardèrent un religieux silence ; ils ne songèrent plus qu'à seconder le monarque dans son désir de presser l'exécution d'une entreprise qui paraissait venir de Dieu.
On prêchait alors la croisade dans toutes les contrées de l'Europe ; mais, comme la plupart des états de l'Occident étaient remplis de troubles, la voix des orateurs sacrés se perdit dan me choc des factions et le tumulte des armes. Lorsque l'évêque de Beyrouth se rendit en Angleterre pour conjurer le monarque anglais de secourir les chrétiens d'Orient, Henri III était occupé de repousser les agressions du roi d'Ecosse et d'apaiser les troubles du pays de Galles. Les barons menaçaient son autorité, et ne lui permettaient, pas de s'engager dans une guerre lointaine. Non-seulement ce prince refusa de prendre la croix, mais encore il défendit qu'on prêchât la croisade dans son royaume.

L'Allemagne était en prise avec des guerres suite au concile de Lyon

Toute l'Allemagne était en feu par une suite de la guerre entre le sacerdoce et l'Empire. Après avoir déposé l'empereur au concile de Lyon, Innocent offrit la couronne impériale à tous ceux qui prendraient les armes contre un prince excommunié et feraient triompher la cause du Saint-Siège. Henri, landgrave de Thuringe, se laissa entraîner par les promesses du souverain pontife, et fut élu empereur par les archevêques de Mayence, de Cologne, par les ducs d'Autriche, de Saxe et de Brabant. Dès lors la guerre civile éclata de toutes parts ; l'Allemagne se trouva remplie de missionnaires du pape, armées de la parole évangélique contre Frédéric, qu'ils appelaient le plus redoutable des infidèles. Les trésors amassés pour les préparatifs de la guerre sainte furent employés à corrompre la fidélité, à provoquer des complots et des trahisons, à entretenir des troubles et des discordes, au milieu desquels on oublia bientôt la cause de Jésus-Christ et la délivrance de Jérusalem.

L'Italie était elle aussi prise par des troubles

L'Italie n'était pas moins agitée que l'Allemagne : les foudres de Rome, si souvent lancées contre Frédéric, avaient redoublé la fureur des Guelfes et des Gibelins. Toutes les républiques de la Lombardie s'étaient liguées pour combattre les partisans de l'empereur ; les menaces, les manifestes du pape, ne permettaient pas qu'une seule ville restât neutre et que la paix pût trouver un asile dans les contrées situées entre les Alpes et la Sicile. Les missionnaires d'Innocent employaient tour à tour les armes de la religion et celles de la politique : après avoir montré l'empereur comme un hérétique, comme un ennemi de l'église, ils le représentaient comme un mauvais prince, comme un tyran, et faisaient briller aux yeux de la multitude les charmes de la liberté, mobile toujours si puissant sur l'esprit des peuples. Le souverain pontife envoya deux légats dans le royaume de Sicile avec des lettres pour le clergé, la noblesse et le peuple des villes et des campagnes.
« On n'a pu voir sans quelque surprise, écrivait Innocent, qu'accablés, comme vous l'êtes, sous l'opprobre de la servitude, opprimés dans vos personnes et vos biens, vous ayez négligé jusqu'à ce jour les moyens de vous assurer les douceurs de la liberté. Plusieurs autres nations vous en avaient donné l'exemple ; mais le Saint-Siège, loin de vous accuser, se borne à vous plaindre, et trouve votre excuse dans la crainte qui a dû s'emparer de vos coeurs sous le joug d'un nouveau Néron » (52).
En terminant sa lettre aux Siciliens, le pape cherchait à leur faire entendre que Dieu ne les avait point placés dans une région fertile, sous un ciel riant, pour porter des chaînes honteuses, et qu'en secouant le joug de l'empereur d'Allemagne, ils se conformeraient aux vues de la providence.


Frédéric demande l'aide de Louis IX

Frédéric, qui avait d'abord bravé les foudres de Rome, fut effrayé de la nouvelle guerre que lui déclarait le pape. Des complots se formèrent contre sa vie, et, parmi les coupables, il eut la douleur de trouver plusieurs de ses serviteurs qu'il avait comblés de bienfaits. Ce monarque si fier ne songea plus qu'à se réconcilier avec l'église, et s'adressa à Louis IX, que sa sagesse et sa droiture rendaient l'arbitre des peuples et des souverains. Frédéric, dans ses lettres, promettait de s'en rapporter à la décision du roi de France et de ses barons ; pour intéresser le pieux monarque à sa cause, il offrait de lui fournir pour l'expédition d'Orient des vivres, des vaisseaux, et tous les secours dont il aurait besoin (53).
Louis saisit ardemment cette occasion de rétablir la paix en Europe et d'assurer le succès de la croisade. Plusieurs ambassadeurs envoyés à Lyon auprès du pape allèrent conjurer le père des fidèles d'écouter sa miséricorde plutôt que sa colère. Le roi de France eut dans le monastère de Cluny deux longues conférences avec Innocent (54), qu'il supplia de nouveau d'apaiser par sa clémence les troubles du monde chrétien ; mais l'inimitié avait été poussée trop loin pour qu'on pût espérer le retour de la paix. En vain l'empereur redoubla ses instances suppliantes ; en vain il promit de descendre du trône et de passer le reste de ses jours dans la Palestine, à la seule condition qu'il recevrait la bénédiction du pape et que son fils Conrad lui succéderait à l'Empire : cette entière abnégation de la puissance, cet étrange abaissement de la majesté royale, ne purent toucher Innocent, qui ne croyait point ou feignait de ne point croire aux promesses de Frédéric. Louis IX, dont l'âme ne pouvait soupçonner l'imposture, représenta au pape les avantages que l'Europe, la chrétienté et la cour de Rome elle-même, pouvaient tirer du repentir et des offres de l'empereur ; il lui parla des voeux et du salut des pèlerins, de la gloire et de la paix de l'église ; mais les discours du saint roi furent à peine écoutés, et son âme pieuse ne put voir sans être troublée jusqu'au scandale cette inflexible rigueur dans le coeur du père des chrétiens.

Les problèmes entre Frédéric et le pape réjouissent les Musulmans

Tandis que le bruit de ces discordes, porté jusqu'en Orient, répandait la joie parmi les infidèles, les malheureux habitants de la Palestine se livraient au désespoir, en apprenant les troubles de l'Occident et tant d'événements déplorables qui retardaient les préparatifs de la croisade. Plusieurs messages des chrétiens d'outre-mer intercédèrent auprès du souverain pontife en faveur d'un prince dont on attendait de puissants secours. Le patriarche d'Arménie écrivit à la cour de Rome, pour demander la grâce de Frédéric : il la demandait au nom des colonies chrétiennes menacées, au nom de la cité de Dieu tombée en ruine, au nom du sépulcre de Jésus-Christ profané par la présence et le fer des barbares. Le pape ne fit point de réponse au patriarche des Arméniens ; et, paraissant avoir oublié Jérusalem, le saint sépulcre et les chrétiens de Syrie, il n'avait plus qu'une seule pensée, celle de faire la guerre à Frédéric. Innocent poursuivit son redoutable ennemi jusqu'en Orient. Il invita le roi de Chypre à s'emparer du royaume de Jérusalem, qui appartenait à Frédéric ; et, s'adressant ensuite au sultan du Caire, il exhorta ce prince musulman à rompre ; son alliance avec l'empereur d'Allemagne (55). Le sultan du Caire dut sans doute recevoir avec autant de joie que de surprise un message qui lui annonçait les divisions des princes chrétiens. Il répondit au pape avec une amertume pleine de mépris ; plus on le pressait d'être infidèle aux traités conclus avec Frédéric, plus il affecta de montrer une fidélité dont il espérait tirer avantage contre l'église chrétienne.

[1247] Frédéric accuse l'Eglise de despotisme

Ce fut alors que l'empereur d'Allemagne, poussé au désespoir, justifia en quelque sorte par sa conduite les procédés les plus violents de la cour de Rome. Il ne pouvait pardonner à Louis IX d'être resté neutre dans la querelle qui troublait toute la chrétienté, et, si l'on en croit l'historien arabe Yafey (56), il envoya secrètement un ambassadeur en Asie pour avertir les puissances musulmanes de l'expédition du roi de France. Quittant ensuite le ton de la soumission envers le pape, il résolut de ne plus employer que la force et la violence. Il forma le projet de marcher contre Lyon avec une armée ; la France et l'Italie retentirent pendant quelques jours du bruit de ses préparatifs et de ses menaces.
Dans cette lutte déplorable, Innocent se persuadait qu'il défendait la gloire de l'église, et cette persuasion donnait à son caractère personnel une énergie dont l'histoire des princes offre peu d'exemples : vaincu, il ne se laissait point abattre par les revers ; triomphant, il ne se laissait jamais fléchir par les prières. L'empereur, qui avait à lutter contre des opinions dominantes dont il ne pouvait entièrement s'affranchir lui-même, flottait sans cesse entre l'abattement et la présomption, entre l'espérance et la crainte ; les foudres du Saint-Siège grondaient toujours sur sa tête ; les malédictions de Rome frappaient toutes les cités, sur toutes les provinces qui lui restaient soumises, et la fidélité des peuples se lassait d'avoir à défendre une cause qui les séparait en quelque sorte de la communion des chrétiens. Frédéric voyait ainsi chaque jour s'accroître le nombre et la force de ses ennemis ; des revers essuyés en Allemagne et en Italie lui faisaient craindre que la fortune n'abandonnât ses armes. Après avoir menacé le souverain pontife, ce malheureux prince retomba tout à coup dans ses premières terreurs, et les plus humbles prières ne coûtèrent plus rien à son âme consternée ; mais tels étaient le caractère d'Innocent et la confiance du pontife dans le triomphe de sa cause, qu'il redoutait moins les hostilités et les emportements de Frédéric que ses protestations de soumission et de repentir : les prières de l'empereur, les supplications des princes et des peuples pour une puissance qu'il voulait abattre, importunaient Innocent ; elles accusaient aux yeux de la chrétienté l'obstination de ses refus, et ne faisaient que l'embarrasser dans l'exécution de ses desseins ; plus Frédéric implorait sa compassion et s'abaissait devant lui, plus il croyait toucher au terme de son entreprise, et l'espoir d'achever la ruine de son ennemi le rendait implacable.
La plus grande force du souverain pontife pour combattre son redoutable adversaire, était dans la puissance de ses paroles et dans l'antique ascendant de l'église sur l'esprit des peuples. Mais les moyens qu'il employait durent affaiblir l'influence morale de la cour de Rome, et firent naître enfin l'esprit d'opposition parmi les nations chrétiennes. Cologne, Ratisbonne et plusieurs autres villes d'Allemagne, se soulevèrent contre les décisions du Saint-Siège ; plusieurs habitants de la Souabe méconnurent l'autorité du chef de l'église, et le fanatisme de l'hérésie se joignit aux fureurs de la guerre civile. L'Angleterre, dont le pape avait rejeté les prières au concile de Lyon et que ruinait une domination étrangère, « commença à parler et à se plaindre, comme l'ânesse de Balaam accablée de coups. » Dans plusieurs assemblées tenues à Londres (57) en présence d'Henri III, les barons et les prélats s'élevèrent avec véhémence contre les Italiens, dont les privilèges étaient énormes et qui retiraient du royaume des sommes plus considérables que celles qu'on levait au nom de la couronne. Dans le même temps, les commissaires du Saint-Siège ruinaient les provinces de France : ils parcouraient les villes et les campagnes, faisaient vendre les meubles des curés et des chapelains des seigneurs ; ils demandaient aux fabriques et aux communautés religieuses, tantôt le vingtième pour la croisade de Constantinople, tantôt le dixième pour celle de la Palestine, tantôt enfin une contribution pour soutenir la guerre contre l'empereur. De toutes parts de vives réclamations se firent entendre ; Louis IX fut enfin obligé de défendre aux commissaires du pape de lever des tributs dans le royaume et de continuer leurs prédications.

Frédéric n'avait pas manqué de faire retentir dans les conseils des monarques ses plaintes contre le pape et contre le clergé, qui ne souffraient pas, disait-il, que le Jourdain coulai pour d'autres que pour eux. L'empereur ne s'était pas adressé aux princes seulement, mais aussi aux seigneurs et aux barons de tous les royaumes ; il n'épargnait dans ses lettres ni les cardinaux ni les évêques, que les aumônes, les dîmes et le respect de la noblesse et du peuple, avaient rendus tout-puissants ; il rappelait ces temps de la primitive église où les ministres de Jésus-Christ étonnaient le monde par des miracles, et non par leurs richesses ; soumettaient les peuples et les rois non par les armes, mais par la sainteté de leur vie. Ces discours firent une assez grande impression sur l'esprit de la noblesse française, pour que plusieurs seigneurs, tels que les comtes de Bourgogne et de Blois, les comtes d'Angoulême et de Saint-Paul, se missent à la tête d'une ligue formée contre la puissance ecclésiastique. Cette tentative de la noblesse éveilla la sollicitude du souverain pontife, qui menaça d'excommunier les seigneurs français et de priver leurs familles des bénéfices de l'église. Innocent fut sans doute secondé en cette circonstance par la sagesse conciliante de Louis IX. Plusieurs des seigneurs qui avaient juré de s'armer contre le pape et le clergé, s'engagèrent à suivre le roi de France en Orient, et tout le bruit de cette ligue menaçante se perdit dans le mouvement général de la croisade (58).
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

45. La maladie de saint Louis, suivant Guiard, p. 139, et Duchesne, p. 341, était une dysenterie accompagnée d'une très-forte fièvre double-tierce.

46. Innocent IV ne pouvait ignorer que Louis IX avait pris la croix avant la tenue du concile. On s'étonne que ni aucun des prélats ni le pape lui-même n'ait parlé de cet exemple du roi de France donné aux fidèles qu'on voulait entraîner, à la croisade.

47. Cette vision est rapportée dans la chronique du moine Richer, ch. X.

48. Mathieu Paris.

49. Odon de Châteauroux ou Château-Raoul en Berri, avait été élevé au rang de chancelier de l'église de Paris en 1238 (Du Boulloy, p. 200). Le pape l'avait ensuite nommé évêque-cardinal de Tusculum ou Frascati (Collection des Conciles, p. 695). Dans une de ses lettres, Innocent le qualifie de "virum secundum cor suum, morum honestate proeclarum, litterarum scientiâ proeditum ; apud" Duchesne, p. 344.

50. Cette ordonnance est adressée à un bailli du nom d'André le Jeune; elle fut générale pour tout le royaume (Ancienne ordonnance, p. 102). Les dispositions du concile de Lyon se rapprochent assez de l'ordonnance royale (Concile, pages 656 et 657).

51. Mathieu Paris, p. 686-690. Tillemont dans son Histoire manuscrite de Saint Louis, appelle cette supercherie du roi une invention agréable.

52. Raynaldi, ad année 1246, n. XI.

53. On trouve au Trésor des Chartres deux pièces de Frédéric sur ce sujet. L'une est une lettre datée de Lucérie, novembre 1246, portant sauf-conduit à tous marchands, tant de l'Empire que du royaume de France et autres parties, pour aller en la terre sainte à la suite du prince Louis, roi de France, avec liberté de porter blé et autres provisions nécessaires, à condition que ces dites provisions ne seront diverties ailleurs.
L'autre pièce est une bulle d'or datée de Crémone, le 22 septembre de la même année, et adressée par l'empereur à ses sujets de Sicile, pour enjoindre de fournir vivres, chevaux et autres choses nécessaires à prix raisonnable, au roi Louis allant outre mer. Ces lettres se trouvent aussi dans les savantes observations de Ducange sur l'Histoire de saint Louis, par Joinville, p. 55.

54. Saint Louis se rendit à Cluny au mois de novembre ; il mena avec lui sa mère, ses trois frères et sa soeur Isabelle. Le pape, de son côté se rendit dans ce monastère ; saint Louis ne lui permit pas d'entrer plus avant dans le royaume, alléguant la difficulté d'obtenir le consentement de ses barons (Mathieu Paris, p. 697 ; Raynaldi, ad année 1245). Tillemont, dans son Histoire de saint Louis (manuscrit, p. 436) a recueilli avec impartialité tout ce qui concerne les conférences de saint Louis avec le pape.

55. Albert de Stade prétend que le pape sollicita le sultan du Caire de faire la guerre à Frédéric ; mais Mathieu Paris dit, au contraire, qu'on eut peur que Frédéric n'appelât les musulmans dans l'Empire (Voyez Raynaldi, année 1246, n. LI).

56. Makrizi rapporte le même fait. Ces deux auteurs s'accordent à dire que le député de Frédéric se présenta déguisé en marchand au sultan du Caire.

57. Mathieu Paris et Mathieu de Westminster.
Rimer, dans son recueil diplomatique, t, I, a rapporté des pièces extrêmement curieuses sur les banquiers italiens à qui les papes confiaient la perception du denier de saint Pierre ; Muratori a fait une dissertation spéciale à ce sujet. On a élevé la question de savoir si c'est à ces banquiers qu'on doit l'invention de la lettre de change, ce moyen facile de transporter le numéraire d'un pays à l'autre, ou bien si cette invention doit être attribuée aux juifs exilés de France. Muratori penche pour les Corsini et les banquiers du pape ; Montesquieu, au contraire, croit que les juifs furent les inventeurs de la lettre de change. Quel que soit le poids de ces opinions diverses, il nous semble qu'on pourrait les concilier en admettant que ces grandes associations qui concentraient dans leurs mains à cette époque toutes les opérations de banque, étaient composées également de juifs et d'Italiens, et contribuaient toutes aux inventions commerciales, sans qu'on puisse indiquer précisément la part qu'on doit faire à chacune d'elles.

58. Les deux pièces qui constatent l'existence de la confédération des seigneurs contre le clergé nous ont été transmises, l'une par Mathieu Paris, et l'autre par Mathieu de Westminster : elles sont signées des comtes de Bretagne, de Bourgogne, d'Angoulême et de Saint-Paul. La première est en français, la seconde en latin. Si l'on compare ces deux pièces à la lettre de Frédéric écrite au roi d'Angleterre et adressée à plusieurs princes et seigneurs de l'Europe, on y trouvera les mêmes pensées et presque les mêmes expressions. Raynaldi, année 1247, rapporte les lettres que le pape écrivit à ce sujet au clergé de France.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

4 - Construction de la ville et du port d'Aigues-Mortes

Cependant Louis IX s'occupait sans cesse des préparatifs de son départ. Comme on ne connaissait plus d'autre route que celle de la mer pour aller en Orient, et que le royaume de France n'avait point de port sur la Méditerranée, saint Louis fit l'acquisition du territoire d'Aigues-Mortes en Provence (59) ; le port encombré par les sables fut nettoyé ; on bâtit sur le rivage une ville assez vaste pour recevoir la foule des pèlerins.

Images d'Aigues-Mortes : (60)

Louis s'occupa en même temps d'approvisionner son armée, et de faire préparer des magasins dans l'île de Chypre, où il devait débarquer. Thibaut, comte de Bar, et le sire de Beaujeu, envoyés en Italie, trouvèrent tout ce qui était nécessaire pour l'approvisionnement d'une armée, soit dans la république de Venise, soit dans les riches provinces de la Pouilles et de la Sicile, où les ordres et les recommandations de l'empereur Frédéric les avaient précédés.

Le bruit de ces préparatifs était parvenu jusqu'en Syrie : les auteurs du temps rapportent que les puissances musulmanes furent frappées de terreur, et qu'elles ne s'occupèrent plus que de fortifier leurs villes et leurs frontières contre la prochaine invasion des Francs. Les rumeurs populaires qui circulèrent alors et que l'histoire a daigné recueillir, accusèrent les musulmans d'avoir employé des moyens perfides et d'odieux stratagèmes pour se venger des peuples chrétiens et faire échouer leurs entreprises. On publia que la vie de Louis IX était menacée par les émissaires du Vieux de la Montagne (61) ; on répétait dans les villes, et la multitude ne manquait point d'y ajouter foi, que le poivre qui venait d'Orient était empoisonné ; Mathieu Paris, l'historien grave, ne craint point d'affirmer qu'un grand nombre de personnes en moururent, avant que cet horrible complot fût dévoilé. On peut croire que la politique du temps inventait elle-même ces fables grossières pour rendre plus odieux les ennemis qu'on allait combattre, et pour que l'indignation vînt échauffer le courage des guerriers. Il est naturel aussi de penser que de pareilles rumeurs avaient leur source dans l'ignorance des peuples, et qu'elles étaient accréditées par l'opinion qu'on se formait alors des moeurs et du caractère des nations infidèles.
Trois ans s'étaient écoulés depuis que le roi de France avait pris la croix. Il convoqua, à Paris, un nouveau parlement, dans lequel il fixa enfin le départ de la sainte expédition pour le mois de juin de l'année suivante. Les barons et les prélats renouvelèrent avec lui la promesse de combattre les infidèles, et s'engagèrent à partir à l'époque désignée, sous peine d'encourir les censures ecclésiastiques. Louis profita du moment où les grands du royaume étaient assemblés au nom de la religion, pour exiger qu'ils prêtassent serment de foi et hommage à ses enfants, et pour leur faire jurer (ce sont les expressions de Joinville), « que loyauté ils porteroient à sa famille, si aucune malle chose avenoit de sa personne au saint veage d'outremer » (62).

[1248] Bulle du pape d'encouragement aux croisés français

Ce fut alors que le pape adressa à la noblesse et au peuple de France une lettre datée de Lyon dans laquelle il célébrait en termes solennels la bravoure guerrière de la nation française et les vertus de son pieux monarque. Le souverain pontife donnait sa bénédiction aux croisés français, et menaçait des foudres de l'église tous ceux qui, après avoir fait le voeu du pèlerinage, différeraient leur départ. Louis IX, qui avait sans doute provoqué cet avertissement du pape, voyait toute la noblesse du royaume accourir sous ses drapeaux ; plusieurs seigneurs dont il avait réprimé l'ambition, étaient les premiers à donner l'exemple, la crainte de réveiller d'anciennes défiances et d'encourir des disgrâces nouvelles ; d'autres, entraînés par l'esprit habituel des cours, se déclaraient avec ardeur les champions de la croix, dans l'espoir d'obtenir, non les récompenses du ciel, mais celles de la terre. Le caractère de Louis IX inspirait la plus grande confiance à tous les guerriers chrétiens : Si jusque-là, disaient-ils, Dieu avait permis que les saintes expéditions ne fussent qu'une longue suite de revers et de calamités, c'était que l'imprudence des chefs avait compromis le salut des armées chrétiennes, c'était que la discorde et la licence des moeurs avaient régné trop longtemps parmi les défenseurs de la croix ; mais quels malheurs pouvait-on redouter sous un prince à qui le ciel semblait avoir inspiré sa propre sagesse, sous un prince qui, par sa fermeté, venait d'étouffer toute espèce de division dans son royaume, et qui devait bientôt montrer à l'Orient l'exemple de toutes les vertus ?

Quelques seigneurs devant suivirent la croisade y renoncèrent

Plusieurs seigneurs d'Angleterre parmi lesquels on remarquait les comtes de Salisbury et de Leicester, résolurent d'accompagner le roi de France et de partager avec lui les périls et les travaux de la croisade :
Le comte de Salisbury, petit-fils de la belle Rosamonde, et que ses exploits firent surnommer Longue-Epée, venait d'être dépouillé de tous ses biens par Henri III. Pour se mettre en état de faire les préparatifs nécessaires à son voyage, il s'adressa au pape, et lui dit :
« Tout misérable que je suis, je viens de me vouer au pèlerinage de la terre sainte. Si le prince Richard, à frère du roi d'Angleterre, a obtenu, sans prendre la croix, le privilège de percevoir un droit sur ceux qui veulent la quitter, j'ai cru que je pouvais obtenir aussi cette grâce, moi qui n'ai plus de ressources que dans la charité des fidèles. »
Ce discours, qui nous apprend un fait assez curieux, fit sourire le souverain pontife ; le comte de Salisbury obtint la grâce qu'il demandait, et se mit en devoir de partir pour l'Orient. Le comte de Leicester renonça au pèlerinage.

Aucun prince ou baron ne porteraient la croix en Italie ou en Allemagne

Les prédications de la guerre sainte, qui étaient restées sans effet en Italie et en Allemagne, avaient cependant obtenu quelque succès dans les provinces de la Frise et de la Hollande, et dans quelques royaumes du Nord. Hacon, dont le pape venait d'appuyer les prétentions au trône de Norvège, prit alors la croix d'outre-mer, et promit de partir pour l'Orient ; on se rappelle que les Norvégiens s'étaient plusieurs fois signalés dans les croisades. Après avoir fait les prépatifs de son expédition, Hacon écrivit à Louis IX pour lui annoncer son prochain départ. Il lui demandait la permission de débarquer sur les côtes de France et de s'y pourvoir des vivres nécessaires pour son armée. Louis, dans une réponse affectueuse, offrit au prince norvégien de partager avec lui le commandement de la croisade. Mathieu Paris, qui fut chargé de porter le message de Louis IX, nous apprend dans son histoire que le roi de Norvège rejeta l'offre généreuse du roi de France, persuadé, disait-il, que l'harmonie ne pourrait subsister longtemps entre les Norvégiens et les Français : les premiers, d'un caractère impétueux, inquiet et jaloux ; les autres, pleins de fierté et de hauteur.

Hacon, après avoir fait cette réponse, ne songea plus à s'embarquer et resta dans son royaume, sans que l'histoire ait pu connaître le motif de sa conduite. On doit croire qu'à l'exemple de plusieurs autres monarques chrétiens, ce prince s'était servi de la croisade pour cacher les desseins de sa politique : en levant le tiers des revenus du clergé, il avait amassé des trésors qu'il pouvait employer à l'affermissement de sa puissance ; l'armée qu'il venait de lever au nom de Jésus-Christ pouvait servir son ambition en Europe beaucoup plus utilement que dans les plaines de l'Asie. Le pape, de qui il avait reçu le titre de roi, l'exhorta d'abord à prendre le signe des croisés ; tout nous porte à penser qu'il lui conseilla ou du moins qu'il lui permit ensuite de rester en Occident, lorsqu'il espéra susciter en lui un rival ou un ennemi de plus à l'empereur d'Allemagne.
Quoi qu'il en soit, il est certain que le souverain pontife, aux prises avec les grands embarras où il s'était jeté, obligé de soutenir un empereur de son choix, qui n'avait ni argent ni soldats, et n'ayant lui-même ni trésors ni armées pour défendre sa cause en péril, ne devait prendre alors qu'un faible intérêt à la délivrance de Jérusalem. On en peut juger par la facilité avec laquelle il dégageait de leur serment tous ceux qui avaient juré de combattre les infidèles ; il alla même jusqu'à défendre aux croisés de la Hollande et du pays de Liège de s'embarquer pour l'Orient; en vain Louis IX lui fit à ce sujet de vives représentations, Innocent ne l'écouta point : dans la passion qui l'animait, il trouvait trop d'avantage à accorder des dispenses pour le voyage de Syrie ; car, d'une part, ces dispenses, qui étaient achetées à prix d'argent, contribuaient à remplir son trésor, et de l'autre, elles laissaient en Europe des soldats qu'il pouvait armer contre les ennemis de la cour de Rome.

Seuls les français porteront la croix d'outre-mer

Ainsi la France était le seul pays où l'on s'occupât sérieusement de la croisade. La piété et le zèle de Louis IX ranimèrent tous ceux que l'indifférence du pape avait refroidis ; et l'amour des Français pour leur roi, remplaçant l'enthousiasme religieux, suffît pour aplanir tous les obstacles. Les villes dont le monarque avait protégé les libertés, s'empressèrent de lui envoyer des sommes considérables. Les fermiers des domaines royaux, qui étaient alors très-étendus, lui avancèrent les revenus d'une année. Les riches s'imposaient eux-mêmes, et versaient le fruit de leurs épargnes dans les coffres du roi ; la pauvreté portait ses dons dans les troncs des églises ; de plus, il ne se faisait pas alors dans tout le royaume un testament qui ne renfermât quelque legs pour les frais de la sainte expédition (63). Le clergé ne se contenta point d'adresser au ciel des prières pour la croisade, il paya le dixième de ses revenus, pour l'entretien des soldats de la croix.

Les barons, les seigneurs et les princes, qui faisaient la guerre à leurs frais, imposaient des tributs à leurs vassaux, et trouvaient, comme le roi de France, dans les revenus de leurs domaines et dans la pieuse générosité des bourgs et des villes, l'argent nécessaire pour fournir aux dépenses de leur voyage. Plusieurs, ainsi que dans les croisades précédentes, engageaient leurs terres, vendaient leurs meubles, se ruinaient pour l'entretien de leurs soldats et de leurs chevaliers ; ils oubliaient leurs familles, ils s'oubliaient eux-mêmes dans les tristes apprêts du départ, et ne paraissaient point songer à leur retour. Plusieurs se préparaient au voyage d'outre-mer, comme on se prépare à l'exil ou à la mort (64). Les plus pieux des croisés, comme s'ils ne fussent allés en Orient que pour y trouver un tombeau, s'occupaient surtout de paraître devant Dieu en état de grâce : ils expiaient leurs péchés par la pénitence ; ils pardonnaient les offenses, réparaient le mal qu'ils avaient fait, disposaient de leurs biens, les donnaient aux pauvres, ou les partageaient entre leurs héritiers naturels (65).
Cette disposition des esprits tournait au profit de l'humanité et de la justice ; elle donnait aux gens de bien des sentiments généreux ; aux méchants, des remords qui ressemblaient à la vertu. Au milieu des guerres civiles et de l'anarchie féodale, une foule d'hommes s'étaient enrichis par la concussion, la rapine et le brigandage : la religion leur inspira alors un repentir salutaire, et ce temps de pénitence fut marqué par un grand nombre de restitutions qui firent oublier un moment les triomphes de l'iniquité. Le fameux comte de la Marche donna l'exemple ; ses complots, ses révoltes, ses entreprises injustes, avaient souvent troublé le royaume et ruiné un grand nombre de familles : il voulut expier ses fautes, et, pour apaiser la juste colère de Dieu, il ordonna par son testament de restituer tous les biens qu'il aurait acquis par l'injustice et la violence. Le sire de Joinville nous dit naïvement, dans son histoire, que sa conscience ne lui faisait aucun reproche grave, mais que néanmoins il assembla ses vassaux et ses voisins pour leur offrir la réparation des torts qu'il pouvait avoir eus envers eux sans le savoir. « Ce fesois, ajoute-t-il, parce que je ne voulois emporter un seul denier à tort ; tant il arriva que j'engageai à mes amis grand quantité de ma terre, si bien qu'il ne me resta pas 1200 livres de rente ; car madame ma mère vivoit encore, qui tenoit beaucoup de mes choses en douaire. »
Dans ces jours consacrés au repentir, on fondait des monastères, on prodiguait des trésors aux églises : le plus sûr moyen, disait Louis IX, de ne pas périr comme les impies, c'est d'aimer et d'enrichir le lieu où réside la gloire du Seigneur. La piété des croisés n'oubliait point les pauvres et les infirmes : leurs nombreuses offrandes dotaient les cloîtres, asile de la misère, les hospices destinés à recevoir les pèlerins, et surtout ces léproseries établies dans toutes les provinces, demeures lugubres où gémissaient les victimes des voyages d'Orient.

Louis IX se distingua par ses libéralités envers les églises et les monastères ; mais ce qui dut surtout lui attirer les bénédictions des peuples, c'est le soin qu'il prit de réparer toutes les injustices commises dans l'administration du royaume. Le saint monarque savait que, si les rois sont les images de Dieu sur la terre, c'est surtout lorsque la justice est assise avec eux sur le trône. Des bureaux de restitution établis par ses ordres dans les domaines royaux furent chargés de réparer tous les torts qui pouvaient avoir été commis par les agents ou les fermiers du roi ; dans la plupart des grandes villes, deux commissaires, l'un ecclésiastique, l'autre laïc, devaient entendre et juger les plaintes contre ses ministres et contre ses officiers : noble exercice de l'autorité suprême, qui cherche non des coupables à punir, mais des malheurs à réparer ; qui épie les murmures du pauvre, encourage le faible, et se défère elle-même au tribunal des lois ! Ce n'était point assez pour Louis d'avoir établi des règlements pour la justice : leur exécution excitait toute sa sollicitude. Des prédicateurs annonçaient dans toutes les églises les intentions du roi, et, comme s'il eût dû être responsable devant Dieu de tous les jugements qu'on allait rendre en son nom, le monarque envoya secrètement de saints ecclésiastiques et de bons religieux pour prendre de nouvelles informations, et savoir, par des rapports fidèles, si les juges qu'il croyait hommes de bien, n'étaient pas eux-mêmes corrompus.
L'histoire de ces temps reculés n'a rien de plus touchant que le spectacle de cette justice toute royale ; un si bel exemple donné aux princes de la terre devait attirer les bénédictions du ciel sur les armes de saint Louis, et, lorsqu'on songe aux déplorables suites de cette croisade, on s'étonne avec les chroniqueurs des vieux âges que tant de calamités aient été le prix d'une aussi haute vertu.

Les préparatifs français touchent à leurs fins

Cependant les croisés redoublaient de zèle et d'activité pour les préparatifs de la guerre sainte. Toutes les provinces de la France semblaient se lever en armes ; le peuple des villes et des campagnes n'avait plus qu'une seule pensée, celle de la croisade. Les grands vassaux rassemblaient leurs chevaliers et leurs soldats ; les seigneurs et les barons se visitaient entre eux, ou s'envoyaient des députés pour convenir du jour de leur départ. Les parents et les amis s'engageaient à réunir leurs bannières et à mettre tout en commun, l'argent, la gloire et les périls. Les pratiques de la dévotion se mêlaient aux apprêts militaires. On voyait des guerriers, déposant leur cuirasse et leur épée, marcher nu-pieds, en chemise, et visiter les monastères et les églises où les reliques des saints attiraient le concours des fidèles. Dans chaque paroisse on faisait des processions ; tous les croisés se présentaient au pied des autels, et recevaient des mains du clergé les symboles du pèlerinage (66). Dans toutes les églises on adressait à Dieu des prières pour le succès de leur expédition. Dans les familles on versait des larmes sur leur départ. La plupart des pèlerins, en recevant les adieux de leurs amis et de leurs proches, semblaient sentir plus que jamais le prix de tous les biens qu'ils allaient quitter. L'historien de Saint-Louis nous dit qu'après avoir visité Blanchicourt et Saint-Urbain, où étaient déposées de saintes reliques, « il ne voulut oncques retourner ses yeux vers Joinville, pour ce que le coeur lui attendrit du biau chastel qu'il laissait et de ses deux enfants. » Les chefs de la croisade entraînaient avec eux toute la jeunesse belliqueuse, et ne laissaient dans plusieurs contrées qu'une population faible et désarmée ; beaucoup de châteaux, de forteresses abandonnées, devaient tomber en ruine ; beaucoup de terres devaient se changer en déserts, beaucoup de familles rester sans appui. Le peuple dut regretter sans doute les seigneurs dont l'autorité s'appuyait sur des bienfaits et qui, à l'exemple de saint Louis, cherchaient la vérité et la justice, protégeaient la faiblesse et l'innocence ; mais il y en avait aussi qu'on voyait partir avec joie, et plus d'un bourg, plus d'un village, se réjouit de voir sans habitants le donjon d'où lui venaient toutes les misères de la servitude.
Un spectacle attendrissant, c'était de voir les familles des artisans et des pauvres villageois conduire elles-mêmes leurs enfants aux barons et aux chevaliers, et dire à ceux-ci : Vous serez leurs pères ; vous veillerez sur eux au milieu des périls de la guerre et de la mer Les barons et les chevaliers promettaient de ramener leurs soldats en Occident, ou de périr avec eux dans les combats. L'opinion du peuple, de la noblesse, du clergé, dévouait d'avance à la colère de Dieu, au mépris des hommes, tous ceux qui manqueraient à une promesse aussi sacrée.

Au milieu de ces préparatifs, le calme le plus profond régnait dans le royaume. Dans toutes les croisades précédentes, la multitude avait exercé des violences contre les juifs : par la protection du pape et par la sage fermeté de saint Louis (67), les juifs, dépositaires d'immenses trésors et toujours habiles à profiter des circonstances pour s'enrichir, furent respectés au milieu d'une nation qu'ils avaient dépouillée et qui achevait de se ruiner pour la guerre sainte. Les aventuriers et les vagabonds n'étaient point admis sous les drapeaux de la croix; sur la demande de Louis IX, le pape défendit à tous ceux qui avaient commis de grands crimes, de prendre les armes pour la cause de Jésus-Christ. Ces précautions, qu'on avait négligées dans les premières guerres saintes, devaient assurer le maintien de l'ordre et de la discipline négligés parmi les troupes chrétiennes. Dans la foule de ceux qui se présentaient pour aller en Asie combattre les infidèles, on accueillait surtout les artisans et les laboureurs, circonstance remarquable (68), qui prouve clairement que les vues d'une sage politique se mêlaient aux sentiments de la dévotion, et qu'en s'occupant de délivrer Jérusalem, on avait l'espoir de fonder d'utiles colonies au delà des mers.

Saint-Louis à l'abbaye de Saint-Denis

A l'époque qu'il avait marquée, Louis IX, accompagné de ses frères, le duc d'Anjou et le comte d'Artois, se rendit à l'abbaye de Saint-Denis (69). Après avoir imploré l'appui des apôtres de la France, il reçut des mains du légat le bourdon et la panetière, et cette oriflamme que ses prédécesseurs avaient déjà montrée deux fois aux peuples d'Orient.
Louis revint ensuite à Paris, où il entendit la messe dans l'église de Notre-Dame. Le même jour il quitta sa capitale, pour ne plus y rentrer qu'à son retour de la terre sainte. Le peuple et le clergé, fondant en larmes et chantant des psaumes, l'accompagnèrent jusqu'à l'abbaye de Saint-Antoine. C'est là qu'il monta à cheval pour se rendre à Corbeil, où devaient le rejoindre la reine Blanche et la reine Marguerite.
Le roi donna encore deux jours aux affaires de son royaume, et confia la régence à sa mère, dont la fermeté et la sagesse avaient défendu et sauvé la couronne pendant les troubles de sa minorité. Si quelque chose pouvait excuser Louis IX et justifier sa pieuse obstination, c'était de voir qu'il laissait ses états dans une profonde paix. Il avait renouvelé la trêve faite avec le roi d'Angleterre ; l'Allemagne et l'Italie, occupées de leurs discordes intérieures, ne pouvaient donner à la France aucun sujet d'alarmes. Louis, après avoir pris toutes les mesures pour étouffer l'esprit de rébellion, emmenait avec lui dans la terre sainte la plupart des grands qui avaient troublé le royaume. Le comté de Macon, vendu dix mille livres tournois, venait d'être réuni à la couronne ; la Normandie échappait au joug des Anglais ; les comtés de Toulouse et de Provence, par le mariage des comtes d'Anjou et de Poitiers, entraient dans l'apanage des princes de la famille royale. Louis IX, depuis qu'il avait pris la croix, n'avait cessé de faire tous ses efforts pour conserver les nouvelles conquêtes de la France, pour apaiser les murmures des peuples, pour ôter tout prétexte de guerre étrangère et de guerre civile. L'esprit de justice qu'on remarquait dans toutes ses institutions, le souvenir de ses vertus, qu'on admirait encore davantage au milieu de la désolation générale causée par son départ, la religion qu'il avait fait fleurir par son exemple, suffisaient pour maintenir l'ordre et la paix pendant son absence.
Dès que Louis eut remis en d'autres mains l'administration de son royaume, il se livra tout entier aux exercices de la piété, et l'on ne vit plus en lui que le plus modeste des chrétiens. L'habit et les attributs des pèlerins furent dès lors toute la parure d'un puissant monarque. On ne lui vit plus d'étoffe éclatante, plus de fourrures de prix ; ses armes même et les harnois de ses chevaux n'éclataient que parle poli du fer et de l'acier. Son exemple eut tant de force, dit Joinville, « qu'en la voie d'outre-mer on ne remarqua une seule cotte brodée, ni celle du roi, ni celle d'autrui. » En réformant la somptuosité de ses équipages et de ses habits, Louis IX faisait distribuer aux pauvres l'argent qu'il avait coutume d'employer à cet usage. Ainsi la magnificence royale ne se montrait plus que dans les oeuvres de sa charité.

Louis IX part pour Aigues-Mortes

La reine Blanche l'accompagna jusqu'à Cluny ; cette princesse était persuadée qu'elle ne reverrait son fils que dans le ciel ; elle ne put se séparer de lui sans verser un torrent de larmes. A son passage à Lyon, Louis vit le pape, et le conjura, pour la dernière fois, d'écouter favorablement Frédéric, que les revers avaient humilié et qui demandait grâce. Après avoir représenté les grands intérêts delà croisade, après avoir parlé au nom des nombreux pèlerins qui abandonnaient tout pour la cause de Jésus-Christ, l'âme pieuse du roi s'étonna de trouver encore le pontife inexorable (70). Dès lors il ne songea plus qu'à poursuivre son voyage. Innocent lui promit de protéger le royaume contre l'hérétique Frédéric, contre le roi d'Angleterre, qu'il appelait toujours son vassal ; il voyait partir sans regrets un monarque révéré dont il redoutait les supplications importunes et les avis pleins de modération. Au reste, le souverain pontife n'eut point de peine à tenir la promesse qu'il avait faite de défendre l'indépendance et la paix du royaume ; les troubles mêmes qu'excitait dans les autres états la politique de la cour de Rome furent cause que la France ne fut point menacée pendant la croisade.

[25 août 1248] Louis IX devant Aigues-Mortes

La flotte qui attendait Louis IX à Aigues-Mortes, était composée de cent vingt-huit navires, sans compter les bateaux qui devaient transporter les chevaux et les vivres. Le roi s'embarqua, suivi de ses deux frères, Charles, duc d'Anjou, Robert, comte d'Artois, et de la reine Marguerite, qui ne redoutait pas moins de rester avec la reine Blanche que de vivre loin de son époux. Alphonse, comte de Poitiers, remit son départ à l'année suivante, et revint à Paris pour aider la régente de ses conseils et de son autorité. Quand, toute l'armée des croisés fut embarquée, on donna le signal du départ ; les nautoniers, selon l'usage établi dans les voyages maritimes, chantèrent en coeur le « Veni creator, » et la flotte mit à la voile (71).

La France n'avait point alors de marine. Les matelots et les pilotes étaient presque tous des Catalans ou des Italiens ; deux Génois remplissaient les fonctions de commandants ou d'amiraux. La plupart des barons et des chevaliers n'avaient jamais vu la mer ; tout ce qui s'offrait à leurs yeux les remplissait de surprise et de crainte ; ils invoquaient tous les saints du paradis, et recommandaient leur âme à Dieu. Le bon Joinville ne dissimule point son effroi, et ne peut s'empêcher de dire que « bien fou celui qui, ayant quelque péché sur son âme, se met en un tel danger ; car, si on s'endort un soir, on ne sait si on se trouvera le matin au fond de la mer » (72).
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

59. Voyez sur cette acquisition les observations de Ducange sur Joinville.

61. Les chroniques qui rapportent ce fait le placent dans les années antérieures à la croisade.

62. Et Joinville ajoute : « Et moi aussi, me manda-t-il ; mais moi qui n'estois point sujet à lui, ne voulus point faire de serment, quoique ce ne fust pas mon intention de demeurer. » Nous devons faire observer que le sire de Joinville n'était qu'arrière-vassal de la couronne, et que par conséquent il n'avait de devoir à remplir et de foi à jurer qu'à son supérieur immédiat, le comte de Champagne.

63. On trouve à la bibliothèque du roi, manuscrit de M. de Béthune, volume coté 9421, p. 98, une lettre de saint Louis par laquelle il s'oblige envers son cousin Raymond, comte de Toulouse, de lui payer vingt mille livres parisis, en cas qu'il passe la mer avec lui. Cette lettre est de 1248. On lit au même endroit une ordonnance de Raymond, qui déclare vouloir, en cas qu'il ne puisse faire le voyagé d'outre-mer, que son héritier envoie à ses dépens cinquante chevaliers bien armés, lesquels serviront une année entière. Cette ordonnance est de 1249.

64. Le sire de Joinville passa un peu plus gaîment le temps qui précéda son départ : « Je fus toute la semaine à faire feste et banquets avec mon frère de Vauquelour, et tous les riches hommes du pays, qui là estoient et disoient, après que nous avions beut mangé, chanson les uns après les autres. »

65. Comme Louis IX avait annoncé le projet de restituer tout ce qui était mal acquis, Richard, comte de Cornouailles, frère d'Henri III, réclama la restitution de la Normandie et des autres provinces enlevées aux Anglais sous le règne de Philippe-Auguste. Les barons et les seigneurs du royaume s'y opposèrent ; saint Louis poussa le scrupule jusqu'à consulter les évêques de Normandie sur ce qu'il devait faire relativement à cette province : les évêques furent d'avis que la Normandie appartenait légitimement à la couronne de France (Mathieu Paris).

66. Le sire de Joinville alla trouver l'abbé de Cheminon, « le plus prudhomme qui fust en robe blanche, et me bailla, ajoute-t-il, et ceignit mon écharpe, et me mist mon bourdon à la main. »

67. Quoique les lois de saint Louis soient équitables et justes envers les juifs, cependant les maximes religieuses du prince à leur égard ne respirent pas toujours une tolérance éclairée. Un chevalier vieil et ancien disputant avec un juif sur la virginité de Marie, en présence de saint Louis, ne trouva pas de meilleur argument que de le férir avec son gantelet. L'abbé de Cluny lui adressa quelques reproches sur cette manière un peu brusque de traiter les questions religieuses; et c'est alors que saint Louis fit entendre ces paroles : « Nul, s'il n'est grand clerc et théologien parfait, ne doit disputer aux juifs ; mais doit l'homme lai quand il oit mesdire de la foi chrestienne, défendre la chose, non pas seulement de paroles, mais abonne espée tranchant, et en frapper les mesdisants et mescréants à travers du corps tant qu'elle y pourra entrer. »

68. Cette circonstance est rapportée par l'historien Mézerai.

69. Guillaume de Nangis, Guillaume de Puits, Mathieu Paris, Sanuto, Bibliothèque des Croisades. Les chroniques de France et de Saint-Denis ont gardé la mémoire de la visite de saint Louis (Voyez le chapitre intitulé : Comment saint Louis vint au monastère).

70. Le roi, voyant sur le visage du pape un air négatif, se retira triste et dit : « Je crains que votre dureté n'attire bientôt, après mon départ, au royaume de France les attaques des ennemis. Si l'affaire de la terre sainte est retardée, ce sera sur votre compte ; pour moi, je conserverai mon royaume comme la prunelle de l'oeil, puisque de sa conservation dépendent la vôtre et celle de toute la chrétienté. » (Hist. ecclés. de Fleury liv. LXXXIIl, d'après Mathieu Paris.)

71. Suivant l'abbé de Choisy, « Vie de saint Louis », livre II, p. 136, la flotte du roi était de cent vingt gros vaisseaux et de plus de 1500 petits. C'étaient des vaisseaux de haut bord et des galères. Jean, moine de Pontigny, dans la lettre rapportée par Mathieu Paris, « additamenta », p. 169, dit que saint Louis avait dans sa flotte six vingts « dromons », sans les galères et autres petits vaisseaux. Les dromons, suivant Ducange, étaient de grands vaisseaux longs, mais légers et bons voiliers.

72. Joinville s'embarqua dans le port de Marseille. Voici comment il raconte son départ : « Et fut ouverte la porte de la nef pour faire entrer nos chevaux; et, quand nous fûmes entrés, la porte fut reclouse et estoupée, ainsi qu'on l'auroit fait pour un tonneau de vin, et tantôt le maître de la nef s'écria à ses gents qui estoient au bec de la nef : Est votre besogne prête ? Sommes-nous à point ? Et ils répondirent oui ; et ils se prirent à chanter le « Veni creator spiritus. »

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

5 - [21 septembre 1248] Louis IX à Chypre

Louis IX, s'étant embarqué à Aigues-Mortes, le 25 août, arriva en Chypre le 21 septembre. Henri, petit-fils de Guy de Lusignan, qui avait obtenu le royaume de Chypre dans la troisième croisade, reçut le roi de France à Limisso et le conduisit dans sa capitale de Nicosie, au milieu des acclamations du peuple, de la noblesse et du clergé (1).
Peu de temps après l'arrivée des croisés, on arrêta dans un conseil que les armes des chrétiens seraient d'abord dirigées contre l'Egypte. Les revers éprouvés dans les guerres précédentes sur les bords du Nil n'effrayèrent point le roi de France et les barons ; il est probable même que Louis IX, avant de quitter son royaume, avait formé le dessein de porter la guerre dans une contrée d'où les musulmans tiraient leur richesse et leur force. Le roi de Chypre, qui venait de recevoir du pape le titre de roi de Jérusalem, applaudissait d'autant plus à cette détermination, qu'elle lui donnait l'espoir d'être délivré du plus formidable de ses voisins et du plus cruel ennemi des colonies chrétiennes en Syrie. Ce prince faisait alors prêcher une croisade dans son royaume, pour se mettre en état d'accompagner les croisés français et de s'associer utilement à leurs conquêtes. Il proposa au roi de France et aux barons d'attendre, pour poursuivre leur expédition, qu'il eût achevé ses préparatifs : « Les seigneurs et les prélats de Chypre, dit Guillaume de Nangis, prirent tous la croix, vinrent devant le roi Louis, et lui dirent qu'ils iraient avec lui partout où il voudrait les conduire, quand l'hiver serait passé. Comme Louis IX et les principaux seigneurs français se montrèrent peu disposés à retarder leur marche, les protestations d'amitié, les caresses, les prières, rien ne fut épargné pour les retenir. C'étaient chaque jour des réjouissances et des fêtes où la noblesse et les grands du royaume étalaient la magnificence des cours d'Orient. L'aspect enchanteur de l'île, un pays fertile en toutes sortes de productions, et surtout le vin de Chypre, que Salomon n'avait point dédaigné de célébrer, secondèrent puissamment les instances et les séductions de la cour de Nicosie. Il fut décidé que l'armée chrétienne ne partirait qu'au printemps suivant.

On ne tarda pas à s'apercevoir de la faute qu'on avait faite. Au milieu de l'abondance excessive qui régnait dans leur camp (2), les croisés se livrèrent à l'intempérance. Dans une contrée où les fables païennes avaient placé les autels de la volupté, la vertu des pèlerins devait être exposée chaque jour à de nouvelles épreuves une longue oisiveté relâcha la discipline dans l'armée, et, pour comble de malheur, une maladie pestilentielle exerça de grands ravages parmi les défenseurs de la croix. Dans cette calamité, les pèlerins eurent à pleurer la mort de plus de deux cent cinquante chevaliers. Les chroniques contemporaines citent, parmi les seigneurs et les prélats qui succombèrent, les comtes de Dreux, de Vendôme, Robert, évêque de Beauvais, le brave Guillaume des Barres ; on eut encore à regretter le dernier de la race des Archambaud de Bourbon, dont le comté devint dans la suite l'héritage des enfants de saint Louis et donna à la famille royale de France un nom qu'elle devait rendre à jamais illustre dans nos annales.
Un grand nombre de barons et de chevaliers manquaient d'argent pour entretenir leurs soldats : Louis IX leur ouvrit son trésor ; le sire de Joinville, à qui il ne restait plus que douze vingt livres tournois d'or, reçut du monarque huit cents livres, somme alors considérable. Beaucoup de seigneurs se plaignaient d'avoir vendu leurs terres et de s'être ruinés pour suivre le roi à la croisade. Les libéralités de Louis ne suffisaient point pour apaiser toutes les plaintes. La plupart de ceux qui avaient bannières ne pouvaient plus supporter le repos, et brûlaient de partir pour les côtes de Syrie ou d'Egypte, espérant qu'ils feraient payer aux musulmans les frais de la guerre. Louis eut beaucoup de peine à les retenir ; les historiens s'accordent à dire qu'on ne lui obéissait qu'à demi; aussi eut-il plus souvent à montrer sa patience et sa douceur évangéliques, qu'il ne déploya son autorité ; et, s'il vint à bout d'apaiser toutes les discordes, d'étouffer tous les murmures, ce fut moins par l'ascendant du pouvoir que par celui de la vertu.

Des différends s'étaient élevés entre le clergé grec et le clergé latin de l'île de Chypre. Louis IX parvint les terminer. Les templiers et les hospitaliers l'ayant pris pour juge de leurs querelles toujours renaissantes, il leur fît jurer de se rapprocher et de n'avoir plus d'autres ennemis que ceux de Jésus-Christ, Les Génois et les Pisans établis à Ptolémaïs avaient eu entre eux de longs débats ; les deux partis étaient toujours sous les armes, et rien ne pouvait arrêter la fureur et le scandale d'une guerre civile au milieu d'une ville chrétienne : la sage médiation de Louis rétablit la paix. Aithon, roi d'Arménie, et Bohémond, prince d'Antioche et de Tripoli, ennemis implacables, envoyèrent l'un et l'autre des ambassadeurs au roi de France, qui les détermina à conclure une trêve (3). Ainsi Louis IX paraissait au milieu des peuples d'Orient comme l'ange de la paix et de la concorde.
A cette époque, le territoire d'Antioche était ravagé par les bandes vagabondes des Turcomans ; Louis envoya à Bohémond six cents arbalétriers. Aithon venait de faire une alliance avec les Tartares, et se disposait à envahir les états du sultan d'Iconium dans l'Asie Mineure. Comme le prince arménien avait en Orient une grande réputation de bravoure et d'habileté, plusieurs chevaliers français, impatients d'exercer leur valeur, partirent de Chypre pour aller combattre sous ses drapeaux et partager le fruit de ses victoires. ; Joinville, après avoir parlé de leur départ, ne dit rien de leurs exploits, et fait connaître leur malheureuse destinée par ces seules paroles : « oncques nul d'eux ne revint. »
La renommée avait annoncé dans tout l'Orient l'arrivée de Louis IX, et cette nouvelle produisait la plus vive sensation parmi les musulmans et les chrétiens.

Une prédiction qui s'était accréditée dans les régions les plus éloignées et que les missionnaires trouvèrent alors répandue jusque dans la Perse, annonçait qu'un roi des Francs devait bientôt disperser tous les infidèles et délivrer l'Asie du culte et des lois sacrilèges de Mahomet. On crut alors que le moment était venu de voir cette prédiction accomplie. Une foule de chrétiens accoururent de la Syrie, de l'Egypte et de tous les pays de l'Orient, pour saluer celui que Dieu avait chargé d'accomplir ses divines promesses.

Une ambassade Tatare au près de Saint-Louis

Ce fut à cette époque que Louis reçut une ambassade qui excita au plus haut degré la curiosité et l'attention des croisés, et dont le récit merveilleux occupe une très-grande place dans les chroniques du moyen âge (4). Cette ambassade venait de la part d'un prince tartare nommé Ecalthaï (5), lequel se disait converti à la foi chrétienne et faisait paraître le zèle le plus ardent pour le triomphe de l'évangile. Le chef de cette députation, appelé David, remit au roi une lettre pleine de sentiments exprimés avec une exagération qui devait les rendre suspects ; il lui annonça que le grand kan de Tartarie avait reçu le baptême depuis trois ans, et qu'il était prêt à favoriser de tout son pouvoir l'expédition des croisés français. La nouvelle je cette ambassade se répandit bientôt dans l'armée ; dès lors on ne parla plus que des secours promis par le grand kan ou empereur des Tartares ; les chefs et les soldats accouraient pour voir les ambassadeurs du prince Ecalthaï, qu'ils regardaient comme un des premiers barons de la Tartarie.
Le roi de France interrogea plusieurs fois les députés sur leur voyage, sur leur pays, sur le caractère et les dispositions de leur souverain ; comme tout ce qu'il entendait flattait ses plus chères pensées, il ne conçut aucune défiance, et ne démêla aucune imposture dans leurs réponses. Les ambassadeurs tartares furent reçus à sa cour, admis à sa table ; il les conduisit lui-même à la célébration des offices divins dans la métropole de Nicosie, où tout le peuple était édifié de leur dévotion.

A leur départ, le roi de France et le légat du pape les chargèrent de plusieurs lettres (6) pour le prince Ecalthaï et le grand kan des Tartares. A ces lettres furent joints de magnifiques présents, parmi lesquels on remarquait une tente d'écarlate où Louis avait fait entailler et enlever par image t'annonciation de la vierge Marie, mère de Dieu, avec tous les autres points de la foi, Le roi écrivit à la reine Blanche, le légat au souverain pontife, pour leur annoncer l'ambassade extraordinaire arrivée des régions les plus lointaines de l'Orient. L'heureuse nouvelle d'une alliance avec les Tartares, qu'on regardait alors comme la plus formidable de toutes les Nations, répandit la joie parmi les peuples de l'Occident, et donna les plus grandes espérances pour le succès de la croisade.
Des missionnaires envoyés alors en Tartârie par Louis IX s'assurèrent, dans leur voyage, que la conversion du grand kan n'était qu'une fable. Les ambassadeurs mogols avaient avancé dans leurs récits plusieurs autres impostures, ce qui a donné lieu à quelques savants modernes de penser que cette grande ambassade (7) n'était qu'une supercherie dont ils ont soupçonné des moines arméniens. Quoi qu'il en soit, on ne peut douter que les Mogols, qui faisaient la guerre aux musulmans, n'eussent quelque intérêt à se rapprocher des chrétiens et ne fussent portés, dès lors, à regarder les Francs comme d'utiles auxiliaires.

Les déboires de la femme de Baudouin

Un autre spectacle, mois curieux sans doute, mais plus touchant, s'offrit dans le même temps aux regards des croisés : ce fut l'arrivé de Marie, femme de Baudouin, qui venait implorer les secours de Louis IX. Joinville, qui alla recevoir Marie à Paphos et la conduisit à Nicosie, nous apprend qu'il n'était resté à l'impératrice d'Orient qu'une « chappe » dont elle estait vêtue, et un « surcot à changer. » La vue d'une aussi grande misère aurait pu être une leçon pour tous les princes et tous les barons qui allaient conquérir des empires en Asie. Joinville donna une robe à la souveraine de Byzance ; deux cents chevaliers lui promirent d'aller, au retour de la croisade, défendre les ruines d'un empire fondé par des soldats de la croix: dans leur généreuse compassion pour d'illustres infortunes, ils ne songeaient point au sort qui les attendait eux-mêmes dans cette guerre sainte.

Les préparatifs pour partir en Egypte étaient dans leurs fins

Cependant l'hiver touchait à sa fin, et l'on approchait de l'époque fixée pour le départ des croisés français. Le roi de France faisait construire une grande quantité de bateaux plats, propres à faciliter la descente de l'armée chrétienne sur les côtes de l'Egypte. Comme la flotte génoise sur laquelle les Français s'étaient embarqués à Aigues-Mortes, avait quitté le port de Limisso, on s'occupa de rassembler de toutes parts des vaisseaux pour transporter l'armée et les nombreux approvisionnements formés dans l'île de Chypre. Louis IX s'adressa aux Génois et aux Vénitiens établis sur les côtes de Syrie (8), qui, au grand scandale des chevaliers et des barons, montrèrent dans cette circonstance plus de cupidité que de dévotion et mirent un prix excessif au service qu'on leur demandait au nom de Jésus-Christ. Ce fut alors que saint Louis reçut des nouvelles de l'empereur d'Allemagne, toujours poursuivi par les foudres de Rome : ce prince envoyait des vivres aux croisés (9), et s'affligeait dans ses lettres de ne point partager les périls de la guerre sainte. Le roi de France remercia Frédéric, et gémit sur l'obstination du pape qui privait les défenseurs de la croix d'un aussi puissant auxiliaire.
Les préparatifs du départ se poursuivaient toujours avec la plus grande activité. Il arrivait chaque jour de nouveaux croisés, qui venaient des ports de l'Occident, ou qui avaient passé l'hiver dans les îles de l'Archipel et sur les côtes de la Grèce. Toute la noblesse de Chypre avait pris la croix, et se disposait à combattre les infidèles. La plus grande harmonie régnait entre les deux nations ; dans les églises grecques comme dans les églises latines, on adressait au ciel des prières pour le succès des armées chrétiennes. On ne s'entretenait plus parmi les croisés que des merveilles de l'Orient, et des richesses de l'Egypte qu'on allait conquérir.
Tandis que l'enthousiasme et la joie éclataient ainsi de toutes parts parmi les guerriers chrétiens, les grands maîtres de Saint-Jean et du Temple écrivaient à Louis IX pour le pressentir sur la possibilité d'une négociation avec le sultan du Caire. Les chefs de ces deux ordres désiraient vivement briser les fers de leurs chevaliers retenus en captivité depuis la défaite de Gaza ; ils ne partageaient point d'ailleurs l'aveugle confiance des croisés dans la victoire : l'expérience des autres croisades leur avait appris que les guerriers de l'Occident, d'abord très-redoutables, commençaient presque toujours la guerre avec éclat, mais qu'ensuite affaiblis par la discorde, épuisés par les travaux d'une expédition lointaine, quelquefois entraînés par leur inconstance naturelle et croyant avoir assez fait pour mériter les indulgences de l'église, ils ne songeaient plus qu'à retourner en Europe, abandonnant les colonies chrétiennes à toutes les fureurs d'un ennemi qu'avaient irrité ses premières défaites. D'après ces considérations, les deux grands maîtres auraient voulu profiter des puissants secours de l'Occident pour faire une paix utile et durable. La voie des négociations leur offrait pour l'avenir plus d'avantages qu'une guerre qui n'avait que des chances douteuses et dont tous les périls pouvaient à la fin retomber sur eux.
Leur message pacifique arriva au moment où l'on ne parlait dans l'armée chrétienne que des conquêtes qu'on allait faire, où tous les esprits étaient chauffés par l'enthousiasme de la gloire et par l'espoir d'un riche butin. La seule proposition d'une paix avec les infidèles fut un véritable sujet de scandale pour ces guerriers qui se croyaient appelés à détruire en Asie la domination et la puissance de tous les ennemis de Jésus-Christ. La surprise et l'indignation, qui furent générales, accréditèrent dans l'armée chrétienne les plus noires calomnies contre le grand maître du Temple, qu'on accusait hautement d'entretenir des intelligences secrètes avec le sultan d'Egypte et d'avoir invoqué les cérémonies des barbares pour resserrer cette union impie. Louis IX, qui n'arrivait pas en Orient avec une armée pour signer un traité de paix et délivrer seulement quelques prisonniers, partagea l'indignation de ses compagnons d'armes, et défendit aux grands maîtres du Temple et de Saint-Jean de réitérer des propositions outrageantes pour les guerriers chrétiens, injurieuses pour lui-même.

Les croisés, enivrés de leurs succès futurs, ne pensaient point aux obstacles qu'ils allaient rencontrer : ils étaient plus occupés des richesses que des forces de leurs ennemis ; comme ils ne connaissaient ni le climat ni le pays où se dirigeaient tous leurs voeux, leur ignorance même redoublait leur sécurité, et nourrissait en eux des espérances qui devaient bientôt s'évanouir.
Les chefs de la croisade fondaient principalement leur espoir sur les divisions des princes musulmans, qui se disputaient les provinces de la Syrie et de l'Egypte; en effet, depuis la mort de Saladin, la discorde avait rarement cessé de troubler la famille des Ayyoubides. Mais, comme leurs dissensions éclataient par des guerres civiles et que les guerres civiles rendaient la population plus belliqueuse, leur empire, qui s'affaiblissait chaque jour au dedans, n'en devenait souvent que plus formidable au dehors ; lorsque le danger commun réunissait les puissances musulmanes, ou que l'une de ces puissances asservissait toutes les autres, on avait tout à craindre d'un empire toujours chancelant dans la paix, et qui semblait prendre de nouvelles forces dans l'animosité et les périls d'une guerre contre les chrétiens.
Malek-Saleh-Negmeddin, qui régnait alors en Egypte, était le fils du sultan Malek-Kamel, célèbre par la victoire remportée à Mansourah sur l'armée de Jean de Brienne et du légat Pelage. éloigné du trône par sa naissance, il essaya de le conquérir par les armes ; vaincu, il tomba dans les fers de son frère aîné, et profita des leçons de l'adversité. Bientôt l'estime qu'on avait pour son habileté, la haine qu'inspirait le prince qui régnait à sa place, le besoin de changement, et peut-être un certain attrait pour la révolte et la trahison, le rappelèrent à l'empire. Le nouveau souverain se montra plus habile et fut plus heureux que ses prédécesseurs : il sut maintenir les provinces dans l'obéissance, l'armée dans la discipline, tous ses ennemis dans la crainte. Il avait profité des armes des Karismiens pour s'emparer de Damas, pour accabler les chrétiens et leurs alliés. Depuis cette époque, Negmeddin étendit ses conquêtes sur les bords de l'Euphrate, et réunit enfin sous ses lois la plus grande partie de l'empire de Saladin (10).

Au moment où saint Louis débarqua dans l'île de Chypre, le sultan du Caire se trouvait en Syrie, où il faisait la guerre au prince d'Alep et tenait assiégée la ville d'émèse. Il connut alors tous les projets des chrétiens, et donna des ordres pour défendre les avenues de l'Egypte. Lorsqu'il apprit que l'armée chrétienne allait s'embarquer, il abandonna aussitôt le siège d'émèse, et conclut une trêve avec des ennemis qu'il redoutait peu, pour revenir dans ses états menacés d'une invasion.
Les Orientaux regardaient les Français comme les plus braves de la race des occidentaux, et le roi de France comme le plus redoutable des monarques chrétiens. Les préparatifs de Negmeddin furent proportionnés à la crainte que lui inspiraient ses nouveaux ennemis. Il ne négligea rien pour fortifier les côtes, et pour approvisionner Damiette, qui devait être l'objet des premières hostilités. Une flotte nombreuse fut équipée, descendit le Nil, et se plaça à l'embouchure du fleuve; une armée commandée par Fakreddin, le plus habile des émirs, vint camper sur la côte de la mer, à l'ouest de l'embouchure du fleuve, dans le lieu même où, trente-trois ans auparavant, l'armée de Jean de Brienne avait débarqué.
Tous ces préparatifs étaient suffisants sans doute pour arrêter les premières attaques des croisés, si le sultan du Caire avait pu les diriger lui-même et se mettre à la tête de ses troupes; mais il était atteint d'une maladie que les médecins avaient déclarée mortelle. Dans un état de choses où tout roulait sur la personne et la vie du prince, la certitude de sa fin prochaine devait affaiblir la confiance et le zèle, ébranler les courages, et nuire à l'exécution de toutes les mesures prises pour la défense du pays.
Telle était la situation militaire et politique de l'Egypte au moment où saint Louis s'embarquait dans les ports de l'île de Chypre. Plusieurs historiens disent qu'avant son départ, il envoya, selon la coutume de la chevalerie, un héraut d'armes au sultan Negmeddin pour lui déclarer la guerre. Dans les premières croisades on avait vu plusieurs princes chrétiens adresser ainsi des messages chevaleresques aux princes musulmans qu'ils allaient combattre : il est possible que saint Louis ait suivi leur exemple ; mais la lettre qu'on lui attribue en cette occasion ne porte point le caractère de la vérité. Les mêmes historiens ajoutent que le sultan du Caire ne put retenir ses larmes en lisant la lettre de saint Louis. Sa réponse, citée dans Makrisi, est au moins conforme à son caractère connu et à l'esprit des princes musulmans. Il affectait de braver les menaces et les attaques imprévues des disciples du Christ ; il rappelait avec orgueil les victoires des musulmans sur les chrétiens, et, reprochant au roi de France l'injustice de ses agressions, il citait dans sa lettre ce passage du Coran : Ceux qui combattent injustement périront.

[30 mai 1249] Les croisés lèvent l'ancre pour l'Egypte

Louis IX donna le signal du départ le vendredi avant la Pentecôte ; une flotte nombreuse sur laquelle s'étaient embarqués avec les guerriers français les croisés de l'île de Chypre (11) sortit du port de Limisso.
« Ce fut une chose moult belle à voir, dit Joinville, car il sembloit que toute la mer, tant qu'on pouvoit voir à l'oeil, fust couverte de voiles de vaisseaux, qui furent nombres à dix1huit cents, tant grands que petits. »
Tout à coup un vent parti des côtes d'Egypte fît naître une violente tempête qui dispersa la flotte. Louis IX, forcé de rentrer dans le port, vit avec douleur que la moitié de ses vaisseaux avaient été entraînés par les vents sur les côtes de Syrie (12). Ce fut alors qu'on vit arriver le duc de Bourgogne, qui avait passé l'hiver en Morée, Guillaume de Salisbury, à la tête de deux cents chevaliers anglais, et Guillaume de Villehardouin, prince d'Achaïe, qui oubliait les dangers de l'empire latin de Constantinople, pour aller combattre les infidèles sur les bords du Nil et du Jourdain. Ces renforts inattendus rendirent l'espérance à Louis IX et aux chefs de l'armée chrétienne : sans attendre les navires que la tempête avait dispersés, on remit à la voile, et la flotte, poussée par un vent favorable, se dirigea vers l'Egypte. Le quatrième jour, on entendit le pilote du premier vaisseau s'écrier : Que Dieu nous aide ! Que Dieu nous aide ! Nous voici devant Damiette ! Aussitôt ces paroles se répètent de navire en navire ; toute la flotte s'approche du vaisseau de Louis IX, qui s'appelait la Monnaie. Les principaux chefs s'empressent d'y monter ; le roi les attendait dans une attitude guerrière ; il les exhorta à remercier Dieu de les avoir amenés en présence des ennemis de Jésus-Christ. Comme la plupart des seigneurs paraissaient craindre qu'il n'exposât sa vie au milieu d'une guerre qui devait être terrible :
« Suivez mon exemple, leur dit-il, laissez-moi braver les périls, et, dans la chaleur des combats, gardez-vous de croire que le salut de l'église et de l'état réside en ma personne ; vous êtes vous-mêmes l'état et l'église, et vous ne devez voir en moi qu'un homme ordinaire, qu'un homme dont la vie peut se dissiper comme l'ombre, quand il plaira au Dieu pour qui nous combattons. »
Ainsi Louis s'oubliait lui-même, et devant les infidèles le roi de France n'était plus qu'un soldat de Jésus-Christ.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Le sire de Joinville n'arriva pas en même temps que saint Louis dans l'île de Chypre; il nous a raconté lui-même son voyage, ses frayeurs au milieu des périls de la mer et sur les côtes de la « payennerie » : on fit souvent des processions autour de la nef, et me souviens bien, continue Joinville, que moi-même m'y fis mener et conduire par-dessous les bras, parce que j'estois fort malade. On arriva à l'île de Chypre après la troisième procession.

2. C'est en parlant de ces provisions abondantes que le bon Joinville s'écrie : « Vous eussiez dit que ces celliers, quand on les voit de loing, fussent grandes maisons de tonneaux de vin qui estoient les uns sur les autres, et semblablement les greniers de froment, orges et autres blés qui estoient ans champs, semblaient, quand on les voyoit de loing, que ce fussent montagnes. »

3. Le légat Odon, dans une lettre adressée au pape, s'exprime ainsi à cet égard : « Des ambassadeurs du prince d'Antioche et du roi d'Arménie vinrent trouver le roi, apportant des présents de la part de leurs maîtres. Le patriarche d'Antioche et le prince de cette ville m'envoyèrent aussi des députés chargés de lettres par lesquelles ils m'annonçaient que les Turcomans venaient de faire une irruption sur le territoire d'Antioche et que les affaires de la chrétienté y étaient en grand danger. Ils suppliaient le roi de leur envoyer du secours au plus tôt. Le roi leur envoya six cents blistères ; mais il ne voulut point leur envoyer de sa milice, craignant la dissolution de son armée, et qu'elle ne pût être réunie au temps fixé. »

4. Mathieu Paris, Guillaume de Nangis et Zenfliet, se sont étendus sur l'ambassade des Tartares. Le légat du pape copie la lettre que les ambassadeurs remirent au roi, et rend compte des réponses aux différentes questions que saint Louis leur adressa dans une grande assemblée où le légat était présent. Ces réponses roulent sur les moeurs et les coutumes des Tartares, et s'accordent assez avec ce que nous avons dit de ces peuples au commencement de ce livre.
Joinville, comme les autres chroniqueurs, célèbre la fameuse ambassade du grand roi de Tartarie : « Ces envoyés dirent au sainct roi moult de bonnes paroles et débonnaires, nonobstant que ne fust sans intention; entre lesquelles paroles le roi de Tartarie lui mandoit qu'il estoit tout prêt à son command à lui aider à conquérir la terre sainte et délivrer Jérusalem de la main des Sarrazins ou païens. »

5. Deguignes nous apprend que le prince écalthaï était le lieutenant du Kan des Tartares dans l'Asie Mineure.

6. La plupart des pièces qui forment la correspondance entre la chrétienté et les Tartares, se trouvent recueillies dans le livre de « Moshemius, » intitulé : « Historia Tartarorum ecclesiastica. » Les lettres de cette correspondance ne méritent pas toutes la même attention ni la même confiance.

7. M. Abel Rémusat explique plusieurs circonstances douteuses de cette ambassade: il examine les versions opposées, et n'adopte point l'opinion de M. Deguignes, qui ne voit que des imposteurs dans les ambassadeurs mogols. Tout nous porte à croire en effet que le lieutenant du grand kan dans l'Asie Mineure avait dû envoyer des ambassadeurs à Louis IX, pour connaître les intentions des Francs, et même pour s'allier au besoin avec eux contre les puissances musulmanes; les Tartares avaient déjà contracté une alliance avec le roi d'Arménie. Quant à la conversion de l'empereur des Mogols et aux circonstances merveilleuses de cette ambassade tartare, il est vraisemblable que les envoyés d'Ecalthaï n'épargnèrent point dans leurs récits les circonstances vraies ou fabuleuses qui pouvaient les faire accueillir et donner plus d'importance à leur mission. On pourrait citer des exemples de cet esprit de mensonge et d'exagération dans des temps plus modernes et chez des peuples plus civilisés.

8. Dans sa lettre adressée au pape, le légat, après avoir reproché aux Génois et aux Vénitiens leur cupidité, ajoute: « Il s'éleva à Saint-Jean-d'Acre une sédition entre les Génois d'une part, et les indigènes et les Pisans de l'autre. Un consul de Gênes fut frappé à mort dans la sédition. Sis jours avant le dimanche de la Passion, le roi et moi nous envoyâmes à Acre le patriarche de Jérusalem, l'évêque de Soissons, le comte de Joppé, connétable de France, et le seigneur Geoffroy de Sargines, pour louer des vaisseaux et apaiser la sédition. Je ne sais ce qu'ils ont fait. »

9. Mathieu Paris, qui rapporte ce fait, ajoute que Louis IX et la reine Blanche écrivirent au pape en faveur de cet empereur, mais que le pontife fut sourd à toutes leurs prières.

10. Extraits des auteurs arabes, Bibliothèque des Croisades, t. IV.

11. Raynaldi et le P. Maimbourg disent que le roi de Chypre accompagna le roi de France en Egypte. Le dernier surtout le nomme plusieurs fois, en s'appuyant de l'autorité de Guillaume de Nangis et de Joinville ; mais ces deux historiens ne disent nulle part que ce prince ait débarqué en Egypte avec les croisés. Ils ne le nomment point dans tous les événements de celte guerre.

12. Le roi arriva le jour de la Pentecouste au bout d'une poincte qu'on appeloit la poincte de Lymesson, mais grand desconfort arriva cette fois, car de bien des mille huit cents chevaliers qui estoient partis pour aller après le roi, ne se trouva avecque lui à terre que sept cents, et tout le demeurant, ung vent orrible qui vint de devers l'Egypte les sépara de leur voie et de la compagnie du roi, et les jeta en Acre et en autres pays estrangers bien loing, et ne les revit le roi de long temps. » En suivant le récit de Joinville, on pourra facilement se Convaincre qu'il existe quelque inexactitude dans les dates. L'année 1249 est marquée par la lettre dominicale C ; Pâques y tombe au 4 avril ; la Pentecôte au 23 mai, et le jeudi où l'on se trouva devant Damiette serait, suivant lui, le 27 mai. Cependant ce ne fut que le 4 juin qu'on découvrit la côte, suivant Guillaume de Nangis, Makrisi, et la chronique de Saint-Denis. Il paraît donc que la tempête dont parle Joinville fit perdre huit jours, et que les croisés arrivèrent devant Da miette dans la nuit du jeudi au vendredi qui suivit le premier dimanche de la Trinité.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

6 - [4 juin 1249] Les croisés français en vue de Damiette

Ce discours enflamma le courage des barons et des chevaliers ; des ordres furent donnés sur toute la flotte pour se préparer au combat. Dans chaque navire les guerriers s'embrassaient de joie à l'approche du péril ; ceux que des querelles avaient éloignés les uns des autres juraient d'oublier leurs injures et de vaincre ou de mourir ensemble. Joinville raconte qu'il força alors deux chevaliers, ennemis irréconciliables, à faire la paix, en leur disant que leurs discordes pouvaient attirer les malédictions du ciel et que l'union des soldats chrétiens pouvait seule leur ouvrir le chemin de l'Egypte.

Tandis que les croisés se préparaient ainsi, les musulmans ne négligeaient rien pour leur défense. Leurs sentinelles avaient aperçu des remparts de Damiette la flotte des chrétiens : la nouvelle s'en répandit bientôt dans la ville ; une cloche qui était restée dans la grande mosquée depuis la conquête de Jean de Brienne donna le signal du péril, et se fit entendre sur les deux rives du fleuve. Quatre galères musulmanes s'avancèrent pour reconnaître les forces des croisés : trois furent coulées à fond ; la quatrième, rentrant dans le fleuve du Nil, revint annoncer aux infidèles qu'une multitude innombrable de guerriers chrétiens arrivait de l'Occident.
Cependant la flotte chrétienne s'avançait en ordre de bataille, et vint jeter l'ancre à un quart de lieue de la côte, au moment où le soleil était à la moitié de son cours. Alors le rivage et la mer présentèrent le plus imposant spectacle :
« la côte d'Egypte se trouvait bordée de toute la puissance du Soudan, qui estaient de tres belles gents à regarder. »
Toute la mer parut couverte de navires sur lesquels on voyait flotter l'étendard de la croix. La flotte musulmane, composée d'un nombre infini de vaisseaux chargés de soldats et de machines de guerre, défendait l'entrée du Nil. Fakreddin, chef de l'armée des infidèles, paraissait au milieu de ses guerriers avec un appareil si éclatant, que Joinville, dans sa surprise, le compare au soleil. Le ciel et la terre retentissaient du bruit des cors recourbés et des nacaires (13), espèce de timbales énormes, « chose espouvantable à ouïr et moult estrange aux François. »

Tous les chefs s'assemblèrent en conseil dans le vaisseau du roi. Plusieurs proposèrent de remettre la descente au moment où les vaisseaux écartés par la tempête, auraient rejoint la flotte : Attaquer les infidèles, sans avoir toutes ses forces, disaient-ils, c'était leur donner un avantage qui pouvait enfler leur orgueil ; avec la certitude même du succès, il paraissait juste d'attendre que tous les croisés pussent avoir part à la gloire qu'ils venaient chercher si loin. Quelques-uns parlèrent encore de l'embarras et des périls d'une descente dans un pays inconnu, du désordre qui devait accompagner une première attaque, de la difficulté de rallier l'armée et la flotte si on rencontrait des obstacles invincibles. Louis IX ne partagea point cet avis.
« Nous ne sommes pas venus jusqu'ici, leur dit-il, pour entendre de sang-froid les menaces de nos ennemis, et pour être, pendant plusieurs jours, immobiles spectateurs de leurs préparatifs. Temporiser, c'est relever leur courage et risquer d'affaiblir l'ardeur des guerriers français. Nous n'avons ni rade ni port pour nous mettre à l'abri des vents et des attaques imprévues des Sarrasins ; une seconde tempête peut dissiper encore ce qui reste de la flotte et nous ôter les moyens de commencer la guerre avec succès. Aujourd'hui, Dieu nous envoie la victoire ; plus tard, il nous punira d'avoir négligé l'occasion de vaincre. »
Le plus grand nombre des seigneurs et des barons se rangèrent à l'avis de Louis IX. La descente fut résolue pour le lendemain. On se tint en garde toute la nuit; on alluma sur la flotte une grande quantité de flambeaux ; des vaisseaux s'avancèrent vers l'embouchure du Nil pour surveiller les entreprises des musulmans.

Au lever du jour, toute la flotte leva l'ancre ; les musulmans se mirent sous les armes ; leur infanterie et leur cavalerie occupèrent le rivage où l'on présumait que les croisés allaient descendre (14).
Lorsque les vaisseaux s'approchèrent de la côte, les guerriers chrétiens descendirent dans les barques qui suivaient la flotte, et se rangèrent sur deux lignes. Louis IX se plaça à la pointe droite, accompagné des deux princes ses frères et de l'élite de ses chevaliers. Il avait à ses côtés le cardinal-légat, qui portait dans ses mains la croix du Sauveur ; devant lui s'avançait une barque où flottait l'étendard de la France.
Le comte de Joppé, de l'illustre famille de Brienne (15), était à la pointé gauche, vers l'embouchure du Nil ; paraissait à la tête des chevaliers de l'île de Chypre et des barons de la Palestine. Il montait le navire le plus léger de la flotte. Ce navire portait les armes des comtes de Joppé peintes sur la poupe et sur la proue. Autour de son pavillon flottaient des banderoles de mille couleurs, et trois cents rameurs le faisaient voler sur les eaux. Erard de Brienne, entouré d'une troupe choisie, occupait le centre de la ligne avec Baudouin de Reims, qui commandait mille guerriers. Les chevaliers et les barons étaient debout sur les bateaux, regardant le rivage, la lance à la main et leurs chevaux à côté d'eux. Sur le front et sur les ailes de l'armée, une foule d'arbalétriers avaient été placés dans des barques pour écarter les ennemis.

[Samedi 5 juin 1249] La bataille de Damiette commença sur le sable

Aussitôt qu'on fut à portée de l'arc, il partit en même temps du rivage et de la ligne des croisés une nuée de pierres, de traits et de javelots. Les rangs des chrétiens parurent un moment ébranlés. Le roi ordonna de redoubler d'efforts pour arriver à terre. Lui-même donne l'exemple : malgré le légat, qui voulait le retenir, il s'élance au milieu des vagues, couvert de ses armes, le bouclier sur sa poitrine et l'épée à la main ; il avait de l'eau jusqu'aux épaules ; toute l'armée chrétienne, à l'exemple du roi, s'était jetée à la mer, en criant : « Montjoie-Saint-Denis ! » Cette multitude d'hommes et de chevaux, s'efforçant de gagner le bord, soulevaient les flots, qui allaient se briser aux pieds des musulmans ; les guerriers se pressaient, se heurtaient dans leur marche ; on n'entendait que le bruit des vagues et des rames, les cris des soldats et des matelots, le choc tumultueux des barques et des navires qui s'avançaient en désordre.
Les bataillons musulmans, assemblés sur la rive, ne purent arrêter les guerriers français. Joinville et Baudouin de Reims abordèrent les premiers ; après eux, le comte de Joppé ; ils se rangeaient en bataille avec leurs chevaliers, lorsque la cavalerie musulmane vint fondre sur eux ; les croisés, couverts de leurs boucliers, pressent leurs rangs, et, présentant la pointe de leurs lances, arrêtent l'impétuosité de l'ennemi. Derrière leur bataillon viennent se ranger tous ceux de leurs compagnons qui ont atteint le rivage.

Déjà l'oriflamme était arborée sur la côte; Louis avait gagné la rive. Sans songer au péril, il se jette à genoux pour remercier le ciel, et, se relevant plein d'une nouvelle ardeur, il appelle autour de lui ses plus braves chevaliers. Un historien arabe rapporte que le roi des Francs fît alors déployer sa tente, et que cette tente, d'un rouge éclatant, attirait tous les regards. Enfin toute l'armée arrive. Sur tous les points de la côte un combat sanglant s'est engagé ; les deux flottes étaient aux prises vers l'embouchure du Nil. Tandis que le rivage et la mer retentissaient ainsi du choc des armes, restées à l'écart sur un navire, la reine Marguerite et la duchesse d'Anjou attendaient dans la crainte l'issue de cette bataille générale ; elles adressaient au ciel de ferventes prières, et de pieux ecclésiastiques réunis autour d'elles chantaient des psaumes pour obtenir la protection du Dieu des armées.
La flotte des musulmans fut dispersée ; plusieurs de leurs vaisseaux furent coulés à fond, les autres remontèrent le fleuve. Dans le même temps les troupes de Fakreddin, de toutes parts ébranlées, se retiraient en désordre. Les Français les poursuivent jusque dans leurs retranchements ; un dernier combat s'engage ; les musulmans, vaincus une seconde fois, abandonnent leur camp et la rive occidentale du Nil et laissent plusieurs de leurs émirs sur le champ de bataille : rien ne pouvait résister aux Français, animés par la présence et l'exemple de leur roi.

Pendant le combat, on avait envoyé plusieurs colombes messagères au sultan du Caire, que sa maladie retenait dans un bourg situé entre Damiette et Mansourah. Comme on ne reçut point de réponse, le bruit de son trépas acheva de jeter le découragement parmi les troupes égyptiennes. La plupart des émirs étaient impatients de savoir quel sort les attendait sous un règne nouveau : plusieurs désertèrent les drapeaux. Leur retraite augmenta encore le désordre ; vers le soir toute l'armée se débanda, et les soldats, abandonnés de leurs chefs, ne songèrent plus qu'à fuir.
Les croisés restèrent maîtres des bords de la mer et des deux rives du Nil. Une si belle victoire ne fut point achetée par le sang chrétien : deux ou trois chevaliers seulement périrent dans cette journée glorieuse. Parmi les seigneurs français, on n'eut à pleurer que le comte de la Marche, qui chercha le trépas, et, mourant ainsi à côté de son roi, expia, disent nos historiens, ses nombreuses félonies.
Vers la fin du jour, on dressa des tentes sur le champ de bataille; le clergé chanta le Te Deum, la nuit se passa au milieu des réjouissances. Pendant que l'armée victorieuse se livrait à la joie, la plus grande confusion régnait dans Damiette : les fuyards avaient traversé la ville, semant partout la terreur qui les poursuivait ; Fakreddin lui-même ne donna point d'ordres pour la sûreté de la place. Les habitants croyaient voir à chaque instant arriver les Français ; les uns redoutaient une surprise, les autres craignaient un siège; personne ne songeait à les rassurer ; les ténèbres de la nuit ajoutaient à leur effroi.
La crainte les rendit barbares : ils massacrèrent impitoyablement tous les chrétiens qui se trouvaient dans la ville ; les troupes, en se retirant, pillaient les maisons, mettaient le feu aux édifices ; des familles entières fuyaient, emportant leurs meubles et leurs richesses. La garnison était composée des plus braves de la tribu arabe des Benou-Kenaneh (16) ; la peur les gagna comme les autres : ils abandonnèrent les tours et les remparts confiés à leur garde, et s'enfuirent avec l'armée de Fakreddin. Vers la fin de la nuit, la ville était sans défenseurs et sans habitants.

[Dimanche 6 juin 1249] Damiette tomba aux mains des croisés Français

On aperçut bientôt du camp des chrétiens des tourbillons de flammes qui s'élevaient au-dessus de Damiette. Tout l'horizon était en feu. Le lendemain, au lever du jour, des soldats s'avancèrent vers la ville ; ils en virent les portes ouvertes; ils ne trouvèrent dans les rues que les cadavres des victimes immolées par le désespoir et le fanatisme des infidèles, et quelques chrétiens vivants qui, s'étant dérobés à la poursuite des meurtriers et des bourreaux, avaient massacré à leur tour les musulmans que l'âge et les infirmités retardaient dans leur fuite. Les soldats revinrent annoncer au camp ce qu'ils avaient vu. On eut d'abord quelque peine à les croire ; l'armée s'avança en ordre de bataille. Lorsqu'on se fut assuré que la ville était déserte, les croisés en prirent possession. Ils s'occupèrent d'abord d'arrêter les progrès de l'incendie ; puis les soldats se répandirent dans la ville pour la piller, et tout ce qui avait échappé aux flammes devint le prix de la victoire.

Dans le même temps, le roi de France, le légat du pape, le patriarche de Jérusalem, suivis d'une foule de prélats et d'ecclésiastiques, entraient en procession dans Damiette, et se rendaient à la grande mosquée, qui fut de nouveau convertie en église et consacrée à la Vierge, mère de Jésus-Christ. Le monarque français, le clergé, tous les chefs de l'armée, marchaient la tête découverte, les pieds nus, chantant des psaumes pour remercier Dieu et lui attribuer toute la gloire d'une conquête miraculeuse.
Les chevaliers et les barons, en parcourant la ville conquise, contemplèrent avec joie les hauts remparts, les nombreuses tours, les fortifications de toute espèce qui devaient la défendre. Quelques musulmans, frappés du prodige qui venait de s'opérer sous leurs yeux en faveur des soldats de la croix, embrassèrent la religion du Christ, et promirent aux croisés de leur servir de guides dans leurs expéditions. Plusieurs Syriens qui habitaient Damiette, comme esclaves des musulmans, étaient accourus au-devant de l'armée chrétienne, portant dans leurs mains le signe du salut ; les croisés les reconnurent pour leurs frères, et les associèrent à leurs victoires. Un spectacle qui dut vivement toucher les vainqueurs, ce fut la délivrance de cinquante-trois captifs qui avaient refusé d'abjurer leur foi et qui gémissaient dans les fers depuis vingt-deux ans ; ils furent conduits au roi de France, auquel ils racontèrent le trouble et les alarmes des musulmans, qui avaient fui dans les ténèbres, en se disant les uns aux autres que « li pourcel estaient venus » (17). Les croisés purent reconnaître en cette occasion la mauvaise foi des musulmans, qui, malgré les traités, retenaient les chrétiens prisonniers ; il n'était pas alors une ville d'Egypte dont les prisons ne fussent remplies de ces malheureuses victimes des guerres saintes.

La renommée annonça bientôt la prise de Damiette dans toutes les provinces égyptiennes. Un auteur arabe qui se trouvait alors au Caire nous apprend, dans son histoire, que cet événement fut regardé comme une des plus grandes calamités. Tous les musulmans étaient dans la crainte et dans l'affliction ; les plus braves désespéraient du salut de l'Egypte (18).
Negmeddin était toujours malade, et ne pouvait monter à cheval ; la défaite de son armée et les victoires des chrétiens lui furent annoncées par les soldats et les habitants qui avaient pris la fuite. Il entra dans une grande colère contre la garnison de Damiette ; une sentence de mort fut à l'instant portée contre cinquante-quatre des plus coupables. En vain alléguèrent-ils pour leur excuse la retraite de l'émir Fakreddin ; le sultan répondit qu'ils méritaient la mort pour avoir redouté les armes de l'ennemi plus que le courroux de leur maître. Un d'eux, condamné avec son fils, jeune homme d'une rare beauté, demanda à mourir le premier ; le sultan lui refusa cette grâce : le malheureux père eut la douleur de voir expirer son fils sous ses yeux avant d'être lui-même livré au supplice.

A la vue de cette barbare exécution, on dut s'étonner qu'un prince qui n'avait plus d'armée trouvât encore des bourreaux pour punir les déserteurs et les lâches. Cet appareil des supplices, en faisant croire à la puissance du maître, frappait vivement les esprits de la multitude, et suffisait pour ramener à la discipline la foule grossière des soldats musulmans ; mais il n'en était pas de même des principaux émirs, peu disposés à trembler devant un souverain qu'ils regardaient comme leur ouvrage et qui avait besoin de leur appui. Le sultan aurait voulu punir Fakreddin ; mais le temps, dit un historien arabe, ne permettait que la patience. Il se contenta de lui adresser quelques reproches. « La présence des Francs, lui dit-il, doit avoir quelque chose de bien terrible, puisque des hommes comme vous n'ont pu la supporter un jour entier. » Ces paroles éveillèrent plus d'indignation que de crainte parmi les émirs qui étaient présents ; quelques-uns regardèrent alors Fakreddin comme pour lui dire qu'ils étaient prêts à massacrer le sultan ; mais le sultan avait sur le front la pâleur de la mort, et la vue d'un mourant leur ôta la pensée de commettre un crime inutile. Déplorable situation d'un prince qui avait à quelques lieues de lui un ennemi formidable qu'il ne pouvait combattre, près de lui des traîtres qu'il n'osait punir, et qui, voyant chaque jour s'affaiblir son autorité, chaque jour se sentant mourir, semblait n'avoir plus de salut à espérer ni pour son empire ni pour lui-même.

Pendant ce temps-là les croisés s'établissaient sans obstacles dans Damiette. Le roi de France et le légat du pape firent ordonner un archevêque « en la maistre église de la ville qui avait este faite de la maistre mahommerie. » Toutes les autres mosquées de la cité furent de même changées en églises ou chapelles, auxquelles Louis IX fît donner de riches ornements et tous les objets nécessaires à la célébration des offices. Rien ne fut épargné aux prélats et à tous ceux qui devaient chanter les louanges du Seigneur. Le roi distribua la plupart des terres et des maisons aux ordres du Temple, de Saint-Jean, aux chevaliers teutoniques, aux barons et aux seigneurs d'outre-mer. Les frères mineurs, qui avaient prêché la croisade, et les frères de la Trinité, dont la mission était de racheter les captifs, obtinrent aussi de riches dotations dans la ville conquise.
La garde des tours et des remparts fut confiée à cinq cents chevaliers ; le roi ne permit point à l'armée chrétienne de rester dans la ville ; des tentes, des pavillons, furent dressés sur les deux rives du Nil et dans l'île de Maalé (le Delta). Les guerriers chrétiens supportaient avec peine la chaleur du climat; ils souffraient beaucoup, dit un témoin oculaire « de la grande planté de mousches et de puces grans et grosses qui estaient en l'ost. » Malgré ces incommodités et les malheurs plus grands qui pouvaient les menacer, les croisés ne songeaient qu'à jouir en paix de leur victoire. Ce fut à cette époque, et du camp appelé « Jamas, » que le comte d'Artois écrivit à la reine Blanche une lettre qui nous a été conservée. Après avoir raconté en peu de mots la conquête de Damiette, le frère de Louis IX se contentait de dire, « que le roi et la reine se portaient bien, que le comte d'Anjou avait toujours sa fièvre quarte, mais qu'elle devenait moins forte, et que la comtesse d'Anjou était accouchée dans l'ile de Chypre d'un gros garçon qu'elle y avait laisse en nourrice. » Telle était alors la sécurité des croisés français, telles étaient les nouvelles d'Orient, qui, sans faire pressentir aucun événement fâcheux et sans laisser rien présager des tristesses de l'avenir, allaient porter l'espérance et la joie dans le royaume de France.

Le sultan du Caire s'était fait transporter à Mansourah, où il s'efforçait de rallier son armée et de rétablir la discipline parmi ses troupes. Soit qu'il fût revenu de son effroi, ou qu'il voulût cacher ses alarmes et les progrès de sa maladie, il adressa plusieurs messages à Louis IX. Dans une de ses lettres, Negmeddin, joignant la menace à l'ironie, félicitait le roi de France de son arrivée en Egypte, et lui demandait quelle serait l'époque de son départ. Le prince musulman ajoutait, entre autres choses, que cette quantité de vivres et d'instruments d'agriculture (19) dont les croisés avaient chargé leurs vaisseaux, lui paraissait une précaution inutile ; et pour remplir envers les Francs les devoirs de l'hospitalité d'une manière digne d'eux et de lui, il s'engageait à leur fournir assez de blé pour le séjour qu'ils feraient dans ses états. Negmeddin, dans un autre message, proposait au roi de France une bataille générale, pour le vingt-cinquième jour de juin, dans le lieu qui serait déterminé (20). Louis IX répondit à la première lettre du sultan, qu'il était descendu en Egypte au jour qu'il avait marqué, et que, pour son départ, il s'en occuperait à loisir. Quant à la bataille proposée, le roi se contenta de répondre qu'il ne voulait ni accepter le jour, ni choisir le lieu, parce que tous les lieux et tous les jours étaient également bons pour combattre les infidèles. Le monarque français ajoutait qu'il attaquerait le sultan partout où il le rencontrerait, qu'il le poursuivrait en tout temps et ; sans relâche, qu'il le traiterait en ennemi jusqu'à ce que Dieu l'eût touché et que les chrétiens pussent le regarder comme leur frère.

La fortune offrait à Louis IX l'occasion et les moyens d'accomplir ses menaces. Les croisés que la tempête avait séparés de la flotte, arrivaient chaque jour; les chevaliers du Temple et de Saint-Jean, qu'on avait accusés de chercher la paix, venaient de rejoindre les drapeaux de l'armée et ne respiraient que la guerre ; ils connaissaient le pays et la manière de combattre les infidèles ; avec cet utile renfort, on pouvait tenter une expédition contre Alexandrie, ou s'emparer de Mansourah et se rendre maître de la route du Caire. Après la prise de Damiette, plusieurs des chefs avaient proposé de poursuivre les musulmans et de profiter de la terreur que leur inspirait la première victoire des chrétiens. Mais on touchait à l'époque où les eaux du Nil commencent à s'élever, et le souvenir de la déroute de Pelage et de Jean de Brienne éloignait la pensée de marcher contre la capitale de l'Egypte. Louis IX voulut attendre, pour poursuivre ses conquêtes, l'arrivée de son frère, le comte de Poitiers, qui avait dû s'embarquer avec l'arrière-ban du royaume de France. La plupart des historiens ont vu dans cette résolution la cause de tous les désastres qui arrivèrent dans la suite. Nous n'avons point assez de documents positifs pour apprécier ce qu'il y a de vrai dans leur opinion ; mais on peut dire avec certitude que l'inaction de l'armée chrétienne devint dès lors la source des plus funestes désordres.
Ces désordres commencèrent à éclater lorsqu'on partagea le butin fait à la prise de Damiette. Pour animer le courage des croisés, on leur avait souvent parlé des trésors de cette ville, entrepôt des marchandises de l'Orient ; mais, comme les plus riches quartiers avaient été livrés aux flammes, comme les habitants dans leur fuite avaient emporté leurs effets les plus précieux, les dépouilles conquises sur l'ennemi se trouvèrent loin de répondre aux espérances de l'armée victorieuse. Malgré les menaces du légat, plusieurs croisés n'avaient point réunis en commun ce qui était tombé entre leurs mains. Tout le butin fait dans la ville ne produisit qu'une somme de six mille livres tournois à partager entre les croisés, dont la surprise et l'indignation éclatèrent en violents murmures.
Comme il avait été décidé dans un conseil qu'on ne ferait point le partage des vivres et qu'on les conserverait dans les magasins du roi pour l'entretien de l'armée, cette résolution, contraire aux anciens usages, fit naître de vives réclamations. Joinville nous apprend que le « prud'homme » Jean de Valéry, dont l'armée admirait l'austère probité autant que la bravoure, adressa à ce sujet des représentations au roi de France. Jean de Valéry allégua les coutumes de la terre sainte ; il invoqua les lois de la féodalité, d'après lesquelles chaque seigneur faisait la guerre à ses frais et devait obtenir sa part de toutes les dépouilles de l'ennemi : on aurait pu répondre à cette réclamation, que Louis IX fournissait de l'argent à la plupart des chefs de l'armée, et que, par là, les comtes et les barons avaient renoncé aux conditions du pacte féodal. Cette loi du partage des provisions, observée dans les croisades précédentes, n'avait été que trop funeste aux armées chrétiennes, presque toujours manquant de vivres et livrées à d'horribles misères. Le pieux monarque voulut éviter des malheurs, fruit de l'imprévoyance, et refusa de faire droit aux plaintes de la plupart des seigneurs français : « ainsi demoura la besongne, » dit Joinville, « dont maintes gens se tinrent mal satisfaits. »

Bientôt à cet esprit de mécontentement se joignirent d'autres désordres dont les suites devaient être encore plus déplorables. Les chevaliers oubliaient dans une funeste oisiveté leurs vertus belliqueuses et l'objet de la guerre sainte. Comme on leur promettait les richesses de l'Egypte et de l'Orient, les seigneurs et les barons se hâtaient de consumer en festins l'argent qu'ils tenaient des libéralités du roi, ou qu'ils avaient amassé en vendant leurs terres et leurs châteaux. La passion du jeu s'était emparée des chefs et des soldats ; après avoir perdu leur fortune, ils jouaient jusqu'à leurs chevaux, et leurs armes. A l'ombre même des étendards de Jésus-Christ, les croisés se livraient à tous les excès de la débauche ; la contagion des vices les plus honteux s'étendait partout, et l'on trouvait des lieux de prostitution jusque dans le voisinage du pavillon qu'habitait le pieux monarque des Français (21).
Pour satisfaire le goût effréné du luxe et des plaisirs, on avait recours à toutes sortes de moyens violents. Les chefs de l'année pillaient les marchands qui approvisionnaient le camp et la ville ; ils leur imposaient d'énormes tributs : ce qui amena la disette. Les plus ardents faisaient au loin des excursions, surprenaient les caravanes, dévastaient les bourgs et les campagnes, enlevaient les femmes des musulmans, qu'ils amenaient en triomphe à Damiette ; souvent le partage du butin enfantait de vives querelles, et le camp retentissait de plaintes et de menaces.
Un des traits les plus affligeants de ce tableau, c'est que l'autorité du roi était chaque jour moins respectée : à mesure que la corruption faisait des progrès, on perdait l'habitude de l'obéissance ; les lois étaient sans force, la vertu n'avait plus d'empire. Louis IX trouvait de l'opposition à ses volontés jusque dans les princes de sa famille. Le comte d'Artois, jeune prince ardent et présomptueux, ne pouvant supporter ni rivaux ni contradicteurs, fier de sa renommée militaire et plein de jalousie pour toute espèce de gloire, provoquait souvent les autres chefs, et les accablait sans motifs des plus sanglants outrages. Le comte de Salisbury, qu'il avait maltraité (22), porta ses plaintes à Louis IX, et, n'ayant pu obtenir la satisfaction qu'il demandait, fit entendre dans sa colère ces paroles mémorables ; « Vous n'êtes donc point roi, puisque vous ne pouvez faire justice ? »

Cette indocilité des princes, cette licence des grands, mirent le comble au désordre. Chaque jour il y avait plus de relâchement dans la discipline; on veillait à peine à la garde du camp, qui s'étendait dans la plaine et sur la rive orientale du Nil ; les avant-postes de l'armée chrétienne étaient sans cesse exposés à l'attaque des ennemis, sans qu'on opposât d'autre moyen de résistance qu'une bravoure imprudente et téméraire qui ne faisait qu'accroître les périls.
Parmi les soldats musulmans envoyés pour harceler les croisés, on remarquait les Arabes bédouins, guerriers intrépides, cavaliers infatigables, qui n'avaient d'autre patrie que le désert, d'autre bien que leurs chevaux et leurs armes, à qui l'espoir du butin faisait supporter tous les travaux et braver tous les dangers. Aux Arabes du désert s'étaient réunis quelques cavaliers karismiens échappés à la ruine de leur nation belliqueuse. Accoutumés à vivre de brigandages, les uns et les autres veillaient nuit et jour pour épier les soldats chrétiens, et semblaient avoir l'activité et l'instinct de ces animaux sauvages qui rôdent sans cesse autour des demeures de l'homme pour chercher leur proie. Le sultan du Caire avait promis un besant d'or pour chaque tête de chrétien qu'on apporterait dans sa tente. Quelquefois les Arabes et les Karismiens surprenaient les croisés qui s'écartaient de l'armée ; souvent ils profitaient des ténèbres de la nuit pour pénétrer dans le camp : des sentinelles endormies, des chevaliers couchés dans leurs tentes, étaient frappés par une main invisible, et, quand le jour venait éclairer le carnage de la nuit, les barbares fuyaient le long du Nil, et fraient demander leur salaire au sultan d'Egypte.

Ces surprises, ces attaques nocturnes, servaient surtout à ranimer le courage des musulmans. Pour relever la confiance de la multitude et de l'armée, on affectait de leur montrer les têtes des chrétiens, on promenait les captifs en triomphe ; le moindre avantage remporté sur les Francs, était célébré dans toute l'Egypte. Les historiens contemporains, entraînés par l'exagération commune, racontent les plus petits combats comme de mémorables victoires, et l'on s'étonne aujourd'hui de lire dans l'histoire d'une époque si féconde en grands événements militaires, qu'au mois de Ramadan il arriva au Caire trente-sept chrétiens chargés de chaînes, qu'ils furent suivis quelques jours après par trente-huit autres captifs, parmi lesquels on remarquait cinq chevaliers (23).
Negmeddin semblait redoubler d'activité à mesure que sa fin approchait. Il s'occupait de réunir ses troupes, toujours attentif à surveiller les mouvements des croisés et à tirer parti de leurs fautes. On travaillait jour et nuit à réparer les tours et les fortifications de Mansourah ; la flotte musulmane, qui avait remonté le Nil, était venue jeter l'ancre devant la ville. Au milieu de ces préparatifs, on reçut la nouvelle que les guerriers de Damas s'étaient emparés de la ville de Sidon, appartenant aux Francs, et que la place importante de Carac venait de se déclarer pour Negmeddin. Cette nouvelle inattendue, la vue des prisonniers, et surtout l'inaction de l'année chrétienne qu'on ne manquait pas d'attribuer à la crainte, achevèrent de dissiper l'effroi des musulmans. Tandis que chaque jour il arrivait de nouveaux renforts à l'armée du sultan, le peuple se portait en foule dans les mosquées du Caire et des autres villes de l'Egypte, pour invoquer la protection du ciel et remercier le dieu de Mahomet de n'avoir pas permis aux chrétiens de profiter de leurs victoires (24).
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

13. Ce mot nous est venu des Arabes avec l'instrument qu'il désigne ; les Arabes prononcent « Nakarath. »

14. Cinq cent cinquante ans plus tard, une armée française, sous la conduite de Bonaparte, débarqua à une demi-lieue d'Alexandrie, et dans un jour se rendit maîtresse de cette ville. En moins de vingt jours et après trois combats livrés aux mameluks, elle entra victorieuse dans la capitale de l'Egypte. Il est vraisemblable que Louis IX aurait opéré sa descente sur le même point, si la tempête qu'il avait essuyée en sortant du port de Limisso et les vents contraires peut-être, ne l'avaient porté sur la côte de Damiette; car les auteurs arabes disent que le Soudan du Caire, instruit des dispositions du roi de France, avait envoyé des troupes à Alexandrie, comme à Damiette, pour s'opposer au débarquement des Francs sur l'un ou sur l'autre point.

15. Le sire de Joinville faisait partie de la petite flotte sous les ordres d'érard de Brienne. Le sénéchal montait une galère que lui avait donnée (dit-il) madame de Baruth, cousine germaine du comte de Montbéliard.

16. A cette époque, les sultans d'Egypte n'avaient pour recruter leurs armées que les Arabes nomades ou des esclaves achetés sur les bords de la mer Noire et de la mer Caspienne. Ce sont ces derniers qui furent connus sous le nom de mameluks.

17. Ces faits sont tirés de la relation manuscrite qui nous a fourni tant de détails sur l'expédition du comte de Champagne.

18. Gemal-Eddin et Makrizi.

19. Mathieu Paris, qui nous fait connaître ce fait, nous donne une énumération des instruments d'agriculture apportés en Egypte par la flotte de saint Louis : « Ligones, tridentes, trahas, vomeres, aratra, etc. »

20. Voyez, sur ce message du sultan au roi de France, la lettre de Jean, moine de Pontigny, rapportée par Mathieu Paris dans ses « additantenta » p. 169.

21. Les barons, dit Joinville, qui eussent deu garder le leur pour le bien employer en lieu et temps, se prinrent à donner les grans mangers et les outrageuses viandes ; le commun peuple se print aux folles femmes qui tenoient lor bordiaux autour du pavillon du roi, au jet d'une pierre menue. »

22. Mathieu Paris, année 1247, rapporte que Guillaume de Salisbury avait fait un riche butin sur la route d'Alexandrie, et qu'il était venu au camp ramenant avec lui en triomphe les trésors, les chevaux et les femmes de plusieurs riches musulmans : 1a vue de ces dépouilles excita la jalousie et la colère de Robert, comte d'Artois ; à la suite des violents débats qui eurent lieu et dans lesquels le roi de France n'osa prononcer, Salisbury, avec plusieurs barons anglais, se retira de l'armée, et alla à Saint-Jean-d'Acre, d'où il ne revint que d'après les sollicitations répétées de Louis IX.

23. Gemal-Eddin et Makrizi.

24. Bonaparte pensait (Voyez les Mémoires de Montholon) que si Louis IX avait manoeuvré comme les Français en 1798, il aurait pu, en partant de Damiette, le 5 juin, arriver le 12 à Mansourah et le 26 au Caire. Il aurait ainsi conquis la basse Egypte dans le mois de son arrivée. On commit bien des fautes sans doute dans l'expédition de saint Louis ; mais comment une année sans discipline, livrée à des désordres qu'on ne pouvait réprimer, n'ayant et ne pouvant avoir que peu de cavalerie, n'étant supérieure à l'ennemi ni par le nombre, ni par la tactique, aurait-elle pu manoeuvrer comme les français en 1798 ?

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

7 - Juin - Novembre 1249 - Saint-Louis et l'armée campent à Damiette

Tandis que l'année chrétienne oubliait dans le séjour de Damiette les lois de la discipline et l'objet de la guerre sainte, Alphonse, comte de Poitiers, se préparait à partir pour l'Orient (1). Toutes les églises de France retentissaient encore d'exhortations pathétiques adressées aux guerriers chrétiens ; les évêques, au nom du souverain pontife, conjuraient les fidèles de seconder par les secours de la charité l'entreprise contre les musulmans; un bref apostolique accordait au frère de saint Louis (2), non-seulement le tribut imposé aux croisés qui rachetaient leur voeu, mais encore toutes les sommes destinées par testament à des oeuvres de piété et dont l'objet n'était point déterminé d'une manière précise. Ces sommes devaient être considérables, mais elles pouvaient à peine suffire aux dépenses d'une expédition qui s'annonçait comme une autre croisade. Les chevaliers et les barons que n'avaient point touchés l'exemple et les discours de Louis IX, montraient peu d'enthousiasme, ou manquaient d'argent pour un aussi long voyage. La piété ou l'amour de la gloire ne suffisaient plus pour les entraîner sous les drapeaux de la guerre sainte. L'histoire nous a conservé un traité par lequel Hugues le Brun, comte d'Angoulême, ne consentit à partir pour la croisade avec douze chevaliers, qu'à la condition expresse que le comte de Poitiers les nourrirait à sa table pendant la durée de l'expédition, qu'il avancerait au seigneur Hugues le Brun une somme de quatre mille livres et lui paierait à perpétuité une pension de six cents livres tournois (3). Ce traité et plusieurs autres semblables étaient une innovation dans les coutumes militaires de la féodalité, et même dans les usages consacrés par les guerres saintes.

Cependant la noblesse d'Angleterre se montrait impatiente d'imiter la noblesse française, qui avait accompagné saint Louis. On lit dans Mathieu Paris que les seigneurs et les chevaliers anglais avaient déjà vendu ou engagé leurs terres et s'étaient mis à la discrétion des juifs : ce qui semblait être le préliminaire d'un départ pour la croisade. Il n'est pas inutile d'ajouter ici que cette impatience de partir pour l'Orient tenait moins à l'enthousiasme religieux qu'à un esprit d'opposition qui animait les barons contre leur monarque. Henri III, qu'on accusait de vouloir profiter de l'absence de Louis IX, fît tous ses efforts pour retenir les Barons et les seigneurs de son royaume ; et, comme ceux-ci résistèrent avec mépris à ses sollicitations, il résolut d'employer l'influence de l'église. De même, dit Mathieu Paris, qu'un jeune enfant qu'on a maltraité va se plaindre à sa mère, ainsi le roi d'Angleterre porta ses plaintes au souverain pontife (4), ajoutant qu'il se proposait de partir lui-même et de conduire plus tard ses barons à la terre sainte. Le pape, dans ses réponses, défendit à Henri III de rien entreprendre contre le royaume de France (5) ; mais en même temps il menaça des foudres de l'église les chevaliers et les seigneurs anglais qui sortiraient du royaume contre la volonté du roi. Henri, appuyé de l'autorité pontificale, ordonna aux commandants de Douvres et des autres ports de prendre des mesures pour qu'aucun croisé ne put s'embarquer. Ainsi la cour de Rome, d'un côté, prêchait la croisade, et de l'autre elle retardait le départ des soldats de la croix : ce qui devait achever de dissiper toutes les illusions et d'anéantir l'esprit de la guette sainte.
Raymond, comte de Toulouse, avait fait aussi le serment de combattre les infidèles ; mais l'inconstance de son caractère et la politique du pape, l'entrainèrent bientôt dans d'autres entreprises. Son siècle l'avait va tour à tour plein de zèle pour l'église, ardent à la persécuter, l'apôtre de l'hérésie et le plus cruel ennemi des hérétiques (6), tantôt levant l'étendard de la révolte, tantôt soumis jusqu'à la Servitude ; bravant les foudres du Saint-Siège, recherchant ensuite la faveur des pontifes ; poursuivi par des guerres injustes déclarant lui-même la guerre sans motifs. A l'époque dont nous parlons, le comte de Toulouse ne songeait plus à combattre les Infidèles; mais il se préparait à servit la politique jalouse de la cour de Rome, en tournant ses armes contre Thomas de Savoie, qui venait, malgré la volonté dut pape, d'épouser une fille de Frédéric. Il avait déjà reçu du souverain pontife l'argent nécessaire pour ses préparatifs ; il avait fait ses adieux à sa fille, la comtesse de Poitiers, prête à s'embarquer pour l'Orient, lorsqu'il tomba malade à Millau Dès lors tous les projets de son ambition s'évanouirent, et, pour nous servir des expressions d'un historien moderne, il alla dans un autre monde apprendre le « dénouement des incompréhensibles variétés de la vie. »
En lui s'éteignit la maison des comtes de Toulouse, dont plusieurs princes furent les héros des guerres saintes ; d'autres, les déplorables victimes de l'esprit des croisades. Le comté de Toulouse entra ainsi dans la famille des rois de France, et, tandis que Louis IX allait dissiper, ses armées et ses trésors pour faire des conquêtes en Orient, des conquêtes moins brillantes, mais aussi moins dispendieuses, plus utiles et plus durables, accroissaient la puissance de la monarchie et reculaient les limites du royaume.

Les guerres font toujours ragent dans l'empire de Frédéric

L'Allemagne, la Hollande, l'Italie, remplies de troubles, occupaient alors toute l'attention de Frédéric II, et ne lui permettaient point de diriger ses pensées vers l'Orient. Il envoya au comte de Poitiers cinquante chevaux et des vivres, charmé, disait-il, de pouvoir s'acquitter des obligations qu'il avait à la France ; il formait des voeux pour le succès de la croisade, et regrettait toujours de ne pouvoir y prendre part. Frédéric avait vécu comme le comte de Toulouse, et, comme lui, il devait bientôt voir dans une autre vie, le terme de son ambition, de l'inconstance de ses desseins et des vicissitudes de la fortune.
Quoique le comte de Poitiers fût peu favorisé par les circonstances, il avait achevé ses préparatifs et rassemblé une armée. Les nouveaux croisés s'embarquèrent à Aigues-Mortes, au moment même où la nouvelle de la prise de Damiette arrivait en Occident. L'armée chrétienne les attendait en Egypte avec d'autant plus d'inquiétude, que, pendant plus d'un mois, la mer de Damiette fut sans cesse agitée par une furieuse tempête. Trois semaines avant leur arrivée, tous les pèlerins, s'étaient mis en prières ; le samedi de chaque semaine ils allaient en procession jusqu'au rivage de la mer, pour implorer la protection du ciel en faveur des guerriers qui devaient rejoindre l'armée chrétienne.

Enfin, après une navigation de deux mois, le comte de Poitiers débarqua devant Damiette (7). Son arrivée répandit la joie, ranima l'espérance parmi les croisés, et leur permit de sortir d'un funeste repos.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Le comte de Poitiers devait quitter la France un an après son frère (Voyez Joinville).

2. Le bref du pape se trouve dans la grande collection des conciles du pére Labbe, t. XI et dans « l'Inventaire du trésor des Chartres, » t. IX, quatrième croisade, p. 3.

3. Voyez la Chronique manuscrite de la bibliothèque de M. de Thou, p. 551, 555.

4. Voici les propres expressions de l'auteur anglais : « Et ecce dominus rex, qui, sicut parvulus loesus vel offensus ad matrem querulus solet recurrere, ad papam miserat festinanter supplicans... » Ces expressions singulières montrent dans quelle situation le roi d'Angleterre se trouvait vis-à-vis du pape : comme un enfant auprès de sa mère. Dans les pages précédentes de son histoire, mais à la même époque, Mathieu Paris rapporte que Roger de Muhat, un des plus nobles barons de l'Angleterre, pour se mettre en état de partir, vendit ou engagea les terres et les bois qu'il possédait auprès de Coventry, au prieur et au monastère du même lieu. Beaucoup d'autres barons et plusieurs prélats se disposaient à suivre Roger ; mais ils n'osèrent ni prendre, ni porter la croix en public, et firent secrètement le serment d'aller dans la terre sainte, redoutant quelques embûches de la cour de Rome : « muscipulas romanoe curioe formidantes.

5. Henri III s'indignait surtout, selon le récit de Mathieu Paris, que ses barons voulussent suivre le roi de France, son mortel ennemi, « capitalem nimicum suum. » La défense du pape portait qu'aucun des barons anglais ne devait partir, quels que fussent les périls du roi de France, « qualecumque periculum rex Franconim subir et, etc. »

6. Mathieu Paris, ad année 1249, Guillaume de Puylaurent, même année. Cet auteur dit que Raymond, peu de temps avant sa mort, fît brûler quatre-vingts hérétiques qui avaient avoué devant lui leur hérésie. L'exécution du jugement eut lieu à Agen. Raymond ordonna par son testament qu'on entretint en son nom cinquante chevaliers pour la terre sainte.

7. Le comte de Poitiers avait envoyé ou apporté avec lui sur sa flotte une somme, considérable d'argent. Mathieu Paris (ad année 1250, parle de grandes sommes d'argent.qui furent alors transportées à Damiette. « Ce fut vers ce temps, dit-il, qu'arrivèrent à l'armée onze chariots traînés chacun par quatre chevaux robustes, et chargés de deux grands tonneaux reliés en fer et contenant des talents, des sterlings, de la monnaie de Cologne, et non des deniers parisis ou tournois, parce qu'ils n'étaient pas d'une bonne valeur. » « Tout cet or et cet argent avait été transporté sur des vaisseaux génois ; il provenait des biens de l'église, et avait été recueilli depuis trois ans. »

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

8 - [20 novembre 1249] Marche sur Mansoura

Louis IX assembla le conseil des princes et des barons pour les consulter sur la marche qu'on devait suivre et sur les mesures à prendre pour la conquête de l'Egypte. Plusieurs des chefs proposèrent d'aller mettre le siège devant Alexandrie ; ils représentaient que cette ville avait un port commode, que la flotte chrétienne y serait à l'abri, et qu'on s'y procurerait facilement des munitions et des vivres : c'était l'avis de tous ceux qui avaient l'expérience de la guerre. Une jeunesse bouillante, persuadée qu'on avait fait assez pour la prudence : en restant plusieurs mois dans l'inaction, soutenait qu'il fallait marcher sur le Caire : elle ne songeait point aux dangers que pouvait courir l'armée chrétienne au milieu d'un pays inconnu où l'on ne devait trouver que des ennemis irrités par le fanatisme et le désespoir. Le comte d'Artois se faisait remarquer parmi ceux qui voulaient qu'on attaquât la capitale de l'Egypte : « Lorsqu'on veut tuer le serpent, s'écriait-il, on doit d'abord lui écraser la tête. » Cette opinion, exprimée avec chaleur, l'emporta dans le conseil ; saint Louis partagea lui-même l'ardeur et les espérances d'une jeunesse imprévoyante, et l'ordre fut donné de marcher sur le Caire (Joinville).

L'armée des croisés était composée de soixante mille combattants, parmi lesquels on comptait plus de vingt mille cavaliers. Une nombreuse flotte remonta le Nil ; portant les provisions, les bagages et les machines de guerre. « Quand ce vint entour la feste saincte Cécile, dit la Relation manuscrite :
« li roy fit appareiller les nés. Tant y avoit de barges, de galies, de grant nés et de petites chargiées de viandes, d'armes, d'engins, de harnas et de toutes manières de choses que mestier avoient à hommes et à chevaulx, que ce estoit une grant merveille à voir. Tant y avoit de vaissiaux et petits et grans, que tout li fleuve en estoit couvert. »
La reine Marguerite, les comtesses d'Artois, d'Anjou et de Poitiers, restèrent à Damiette, où le roi avait laissé une garnison sous les ordres d'Olivier de Thermes.

[7 décembre 1249] Premier arrêt de l'armée des Francs

Les croisés allèrent camper le 7 décembre 1249 à Pharescour, situé à cinq ou six lieues de Damiette : le bourg de Pharescour, bâti sur un terrain exhaussé, se voit encore. La terreur précédait la marche triomphante des chevaliers ; tout semblait favoriser leur entreprise. Une circonstance ; qu'on ignorait alors, aurait pu accroître la sécurité et la joie des guerriers chrétiens. Negmeddin, après avoir lutté longtemps contre une cruelle maladie, venait enfin de succomber: cette mort pouvait jeter le trouble parmi le peuple et dans l'armée égyptienne, si on n'eût pris soin de la cacher pendant quelques jours. Lorsque le sultan eut rendu le dernier soupir, les mameluks gardaient la porte de son palais comme s'il eût été vivant ; on faisait la prière, on donnait les ordres en son nom ; rien n'interrompit parmi les musulmans les préparatifs de défense et les soins de la guerre contre les chrétiens. Toutes ces précautions étaient l'ouvrage d'une femme, achetée d'abord comme esclave et devenue ensuite l'épouse favorite de Negmefldin. Les historiens arabes célèbrent le courage, l'habileté de Chegger-eddure, et s'accordent à dire qu'aucune femme ne la surpassait en beauté, aucun homme en génie (8).
Après la mort de Negmeddin, la sultane avait assemblé les principaux émirs : dans cette assemblée on donna le commandement de l'Egypte à l'émir Fak-reddin, et l'on reconnut comme sultan Almoadam Touranschah, que son père avait relégué en Mésopotamie ; quelques auteurs assurent que dans ce conseil on résolut d'envoyer des ambassadeurs au roi des Francs pour lui proposer la paix au nom du prince dont la mort était encore ignorée. Les ambassadeurs, pour obtenir une trêve, devaient offrir aux chrétiens Damiette avec son territoire, Jérusalem et plusieurs autres villes de la Palestine. Cette négociation ne pouvait réussir : les croisés étaient trop avancés, ils avaient trop de confiance dans leurs amdes pour écouter aucune proposition (9).
L'armée chrétienne, poursuivant sa marche sur les bords du Nil, entra dans le bourg de Sarensah, appelé aujourd'hui Serinka, sans avoir rencontré d'autres ennemie que cinq cents cavaliers musulmans. Ces cavaliers musulmans n'annoncèrent d'abord que des intentions pacifiques, leur petit nombre ne pouvait inspirer aucune crainte (10). Louis IX, dont ils semblaient implorer la protection, défendit aux croisés de les attaquer ; mais les mameluks, abusuant de la confiance qu'on leur portrait en profitant d'une occasion favorable tombèrent tout à coup sur les templiers, et tuèrent un cavalier de l'ordre. Aussitôt on crie aux armes dans l'armée française ; l'escadron des musulmans est assailli de toutes parte ; ceux qui ne tombèrent pas sous le fer des croisés se noyèrent dans le Nil. A mesure que les chrétiens approchaient de Mansoura, les musulmans redoublaient d'inquiétude et d'effroi. L'émir Fakreddin retraça les dangers de l'islamisme dans une lettre qui fut lue à l'heure de la prière dans la grande mosquée de la capitale. Après la formule, « au nom de Dieu et de Mahomet son prophète, » la lettre de Fakreddin commençait par ces mots du Coran :
« Accourez, grands et petits, la cause de Dieu a besoin de vos armes et de vos richesses. Les Francs, ajoutait l'émir, les Francs que le ciel maudisse sont arrivés dans notre pays avec leurs étendards et leurs épées ; ils veulent s'emparer de nos cités et ravager nos provinces ; quel musulman peut refuser de marcher contre eux et de venger la gloire de l'islamisme ? »
A la lecture de cette lettre, tout le peuple fondit en larmes. La plus grande agitation régnait dans la ville du Caire ; la mort du sultan, dont la nouvelle commençait à se répandre, ajoutait à la consternation générale. On envoya des ordres pour lever des troupes dans toutes les provinces égyptiennes ; on prêchait la guerre dans toutes les mosquées, et les imans cherchaient à réveiller le fanatisme pour l'opposer à l'abattement du désespoir.

[19 décembre 1249] L'armée devant le canal d'Aschmoun

L'armée chrétienne arriva devant le canal d'Aschmoun, le 19 décembre 1249 ; elle avait devant elle, de l'autre côté du canal, l'armée musulmane et la ville de Mansourah. Tout semblait annoncer qu'en ce lieu devait se décider le sort de la guerre. Les croisés dressèrent leurs tentes dans l'endroit même où l'armée de Jean de Brienne avait campé trente ans auparavant ; le souvenir d'un grand désastre aurait dû leur servir de leçon. Le canal d'Aschmoun avait à peu près la largeur de la Marne ; son lit était profond et sa rive élevée. On était alors dans la saison où les eaux sont basses ; mais le passage n'en présentait pas moins de grandes difficultés. Nous avons visité le canal dans la saison même où les croisés furent arrêtés sur ses rives, et personne ne pouvait le franchir Il fallut donc construire une digue : on se mit au travail, mais les ingénieurs s'y prirent mal ; chaque jour on était obligé de recommencer ce qu'on avait fait ; le courant emportait tout ce qu'on voulait lui opposer. Les croisés étaient d'ailleurs nuit et jour troublés dans leurs travaux et sans cesse exposés aux traits lancés par les musulmans et à leur terrible feu grégeois.
Quoique le chef de l'armée musulmane eût fui sans combat devant les croisés débarqués sur la Côte de Damiette, les chroniques arabes vantent sa bravoure et ses talents militaires ; elles ajoutent qu'il avait été reçu chevalier par Frédéric II, et que sur ses écussons il portait les armes des empereurs d'Allemagne avec celles du sultan du Caire et de Damas. Fakreddin avait ranimé par ses discours et son exemple le courage et la confiance d'une armée vaincue.
A peine les croisés avaient-ils assis leur camp et commencé les travaux nécessaires pour le passage de l'Aschmoun, que Fakreddin envoya une partie de ses troupes au delà du canal pour attaquer les derrières de l'aimée chrétienne. Les musulmans, par cette attaque imprévue, répandirent le désordre et l'effroi dans le camp de leurs ennemis. Ce dernier avantage redoubla leur audace, et bientôt un nouvel assaut fut livré au camp des chrétiens sur toute la ligne qui s'étendait depuis le canal jusqu'au Nil (11). Les musulmans pénétrèrent plusieurs fois dans les retranchements des croisés ; le duc d'Anjou, Guy, comte du Forez, le sire de Joinville, plusieurs autres chefs, eurent besoin de déployer toute leur bravoure pour repousser hors du camp les ennemi à qui chaque nouveau combat apprenait que les Francs n'étaient point invincibles et qu'on pouvait du moins les arrêter dans leur marche.

Tous les jours on se battait dans la plaine et sur le fleuve. Plusieurs navires des chrétiens étaient tombés entre les mains des musulmans ; les Arabes, rôdant sans cesse autour du camp, enlevaient tous ceux qui s'écartaient des drapeaux. Comme l'émir Fakreddin ne pouvait connaître que par le rapport des prisonniers l'état et des dispositions de l'armée chrétienne, il promit une récompense pour chaque captif qu'on amènerait dans sa tente. Tous les moyens que peuvent suggérer l'audace et la ruse étaient employés pour surprendre les croisés. On raconte qu'un soldat musulman, ayant enfoncé sa tête dans un melon creusé, se jeta ainsi à la nage dans le Nil : le melon, qui paraissait flotter sur l'eau, frappa les regards d'un guerrier chrétien; celui-ci s'élance dans le fleuve, et comme il tendait la main pour saisir le melon flottant, il est saisi lui-même et traîné dans le camp des musulmans. Cette particularité, plus bizarre qu'instructive, est rapportée par plusieurs historiens arabes (Gemal-Eddin) qui parlent à peine des combats précédents. Tel est l'esprit et le caractère de la plupart des histoires orientales, où les détails les plus frivoles tiennent souvent la place des vérités les plus utiles et des événements les plus importants.

[1250] Les Francs construisent un pont pour enjamber le canal

Pendant que les armées étaient ainsi en présence, les croisés poursuivaient le travail qu'ils avaient commencé sur l'Aschmoun. On avait construit des jours de bois et dressé des machines (12), pour protéger les ouvriers employés à construire la digue sur laquelle l'année chrétienne devait traverser le canal. De leur côté, les musulmans redoublaient d'efforts pour empêcher les chrétiens d'achever leur ouvrage. La digue s'avançait lentement, et les tours de bois qu'où avait construites en avant de la chaussée ne pouvaient défendre ni les ouvriers ni les soldats contre les flèches, les pierres et les traits enflammés qu'on lançait du camp des ennemis (13). Rien n'égale la surprise et la terreur que la seule vue du feu grégeois causait à l'armée chrétienne. D'après les relations des témoins oculaires, ce feu redoutable, lancé tantôt par un tube d'airain, tantôt par un instrument qu'on appelait la perrière, avait, selon l'expression de Joinville, la grosseur d'un tonneau de verjus ; la queue flamboyante qu'il traînait après lui était longue de plusieurs pieds ; les croisés croyaient voir dans l'air un dragon volant ; le bruit de son explosion ressemblait à celui de la foudre qui tombe en éclats. Lorsqu'il était lancé pendant la nuit, il répandait une lueur sinistre qui éclairait tout le camp. A la vue de ce feu terrible, les chevaliers préposés à la garde des tours couraient çà et là tout éperdus : les uns appelaient à leur secours leurs compagnons ; les autres se précipitaient à terre, et tombaient à genoux, invoquant les puissances célestes. Le sénéchal de Champagne ne pouvait dissimuler son effroi, et remerciait Dieu de tout son coeur lorsque le feu grégeois tombait loin de lui (14). Louis IX n'était pas moins désolé que les barons et les chevaliers, et, lorsqu'il entendait la détonation du feu, il s'écriait, « pleurant à grant larmes : Beau sire, Dieu Jésus-Christ, garde-moi et toute ma gent. »
« Les bonnes prières et oraisons du roi » dit son historien, « nous eurent bon mestier. » Cependant elles ne purent sauver les tours et les ouvrages de bois construits par les croisés : tout fut consumé par les flammes à la vue de l'armée chrétienne, qui ne put l'empêcher. Les chrétiens auraient dû apprendre enfin qu'ils avaient tenté une entreprise impossible et qu'il leur fallait chercher un autre moyen plus facile et plus sûr de passer le canal. Malheureusement les chefs s'obstinèrent à faire d'autres constructions qui eurent le même sort que les premières. Ils perdirent ainsi beaucoup de temps, et l'inutilité de leurs tentatives acheva de relever l'orgueil des musulmans.

Les mameluks apprirent alors que leur nouveau sultan venait d'arriver à Damas et qu'il était attendu dans sa capitale. Cette arrivée leur donnait de nouvelles espérances ; ils se montraient à leurs tours pleins de confiance dans la victoire. Pour redoubler l'ardeur de ses soldats, Fakreddin répétait souvent avec un ton d'assurance qu'il irait bientôt coucher dans la tente du roi des Francs.
Les chrétiens étaient depuis un mois devant l'Aschmoun, s'épuisant en efforts inutiles. Leurs chefs ne s'inquiétaient point de savoir s'il était possible de traverser le canal à pied, ou à la nage comme l'avait fait la cavalerie égyptienne. Ils commençaient à désespérer, lorsque le hasard leur découvrit un moyen de sortir d'embarras, moyen qu'ils auraient connu plus tôt s'ils avaient eu moins d'obstination et plus de prévoyance. Un Arabe bédouin vint proposer à Imbert de Beaujeu, connétable de France, de lui montrer à quatre milles du camp un gué par lequel les croisés pourraient passer sans danger et sans obstacles sur l'autre rive de l'Aschmoun. Après s'être assuré que l'Arabe avait dit la vérité, on lui compta une somme de cinq cents besants d'or qu'il avait demandée, et l'armée chrétienne fit des dispositions pour profiter de cette heureuse et tardive découverte.
Le roi et les princes ses frères, avec toute la cavalerie, se mirent en marche au milieu de la nuit ; le duc de Bourgogne resta dans le camp avec l'infanterie pour observer l'ennemi et garder les machines et les bagages. Au lever du jour, tous les escadrons qui devaient passer l'Aschmoun attendaient le signal sur la rive.

Dans notre voyage en Egypte, à la suite des croisés, nous avons reconnu l'endroit (15) où les « cavaliers entrèrent dans le fleuve, et trouvèrent bon gué et terre ferme » : cet endroit du canal est appelé par Makrizi, « Sedam » (16). Les gens du pays y passent encore quand les eaux du Nil sont basses. Il y a plusieurs autres gués dans le voisinage ; le fond du canal est vaseux, et sa rive est très escarpée, ce qui dut rendre le passage de l'armée long et difficile (17).

[8 février 1250] Les Francs traversent le canal à gué

Le comte d'Artois se présenta le premier pour franchir l'Aschmoun. Le roi, qui connaissait l'impétueuse ardeur de son frère, voulut d'abord le retenir ; Robert insista vivement, et jura sur les évangiles que, parvenu sur l'autre rive, il attendrait que l'armée chrétienne eût passé. Louis crut imprudemment à la promesse que faisait un prince bouillant et fier, un jeune chevalier français, de maîtriser ses transports belliqueux et de résister sur le champ de bataille à toutes les tentations de la gloire. Le comte d'Artois se mit à la tête de l'avant-garde, dans laquelle se trouvaient les hospitaliers, les templiers et les croisés anglais. Cette avant-garde traverse l'Aschmoun et met en fuite trois cents cavaliers ennemis. A la vue des musulmans qui fuient, le jeune Robert brûle de les poursuivre. En vain les deux grands maîtres lui disent que la fuite de l'ennemi n'est peut-être qu'une ruse de guerre, qu'il faut attendre l'armée et suivre les ordres du roi : Robert craint de perdre l'occasion de triompher des infidèles, et n'écoute que son ardeur de vaincre ; il s'élance dans la plaine, l'épée à la main, entraîne tout avec lui, et poursuit les musulmans jusque dans leur camp, où il pénètre avec eux.
Fakreddin, le chef de l'armée musulmane, était alors au bain, et, selon la coutume des Orientaux, se faisait teindre la barbe : il monte à cheval presque nu, rallie ses troupes et résiste quelque temps ; bientôt, resté seul sur le champ de bataille, il est enveloppé, il tombe et meurt percé de mille coups.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

8. Comparez Joinville, p. 40, à l'extrait de Makrizi, dans la Bibliothèque des Croisades.

9. Mathieu Paris, qui ignorait ce qui se passait alors, dit que ce fut le sultan lui-même qui envoya faire au roi ces propositions, qui furent vivement combattues par le légat et entièrement rejetées (Voyez Mathieu Paris, p. 788). Cette erreur a été adoptée par l'abbé Vély, sur la fol de cet historien.

10. Il y a eu une contradiction apparente entre la version de Ducange et celle de MM. Melot, Sallier et Capperonnier : dans celle-ci on voit que les cinq cents cavaliers musulmans avaient été envoyés pour harceler l'armée française, mais il n'y est point question d'une tromperie ou ruse de guerre ; dans celle de Ducange, au contraire, on trouve cette phrase : « li (le soudan) envoya devers le roy, cuidant le faire par cautelle, cinq cents de ses cavaliers, des mieux montés qu'il sceut choisir, disant au roy qu'ils estaient venus pour le secourir, lui et tout son ost. » On, ne trouve rien de semblable dans l'édition de MM. Melot, Sallier et Capperonnier. Il est probable que cette phrase a été interpolée dans le manuscrit, car on ne peut croire que cinq cents cavaliers musulmans aient été reçus comme amis dans l'armée chrétienne, qui n'avait point alors besoin d'auxiliaires et qui n'espérait pas en trouver dans les musulmans. La Relation manuscrite fixe les incertitudes à cet égard : il y estait que cinq cents Turcs des plus preux et des plus hardis furent envoyés pour dresser une embuscade à l'avant-garde de l'armée chrétienne, mais qu'ils furent si vigoureusement reçus, qu'ils s'enfuirent bientôt vers les fleurs. » Nous saisissons cette occasion pour avertir de nouveau le lecteur que les diverses éditions de Joinville diffèrent souvent entre elles dans des choses importantes, et qu'elles ont quelquefois besoin d'être soumises aux règles d'une sévère critique.

11. La Relation manuscrite parle de deux combats qui eurent lieu sur le fleuve Thanis deux jours de suite, et dans lesquels les musulmans furent défaits. Après ces deux combats, « ils se tinrent tout coi, poursuit le manuscrit, et tout serré contre le fleuve de Thanis sur la rive, là où lie estaient logiez, et duement s'appareillèrent pour défendre aux nos que ils ne passassent le fleuve. Assez y ot de Turcs qui disoient que, se notre gent pooient passer le fleuve avant qu'ils ne fissent moult domagie et amenuisie de lor gens, ils avoient pooir de conquerre Babiloine et le Chaaire, et toute la terre d'Egypte, maugré les Turcs. »

12. Joinville prétend que ces engins ou retranchements ne servirent pas beaucoup à la défense des chrétiens, « oneques n'ouy dire que les nostres fissent beaucoup. »

13. Joinville n'a pas manqué d'expliquer comment les arbalètes des musulmans venaient frapper les guerriers chrétiens, tandis que les arbalètes de ceux-ci n'atteignaient pas les musulmans. D'après son récit, il paraîtrait que Louis IX avait fait construire des chats ou châts-chatels, tels que ceux qu'on employait au siège des places, et qu'il les avait disposés au bord de la rivière pour protéger ses travailleurs ; mais la partie essentielle du chat, ou le bélier armé de crochet, ne pouvait-être d'aucun usage, et les arbalètes de carreau dont la plate-forme du chantait garnie, ne portaient pas beaucoup plus loin que les arbalètes ordinaires ; les musulmans, au contraire, avaient des engins qui « jetoient parmi les deux fleuves, » c'est-à-dire que tant ceux qui étaient sur la rive gauche du Nil que ceux qui étaient sur la rive gauche du canal d'Aschmoun ou Thanis, portaient sur le pamp des chrétiens.

14. « Deux fois les machines de guerre ou châts-chastels, que gardoit Charles, comte d'Anjou, furent incendiées en plein jour, dont il estoit si hors de sens, qu'il vouloit aller combattre avec ce feu pour l'esteindre. » Le bon chevalier ne dissimule pas qu'il aime mieux que cela soit arrivé le jour que la nuit ; car, autrement, comme il était de garde, il eût été infailliblement brûlé. « Cette grande courtoisie fit Dieu à moi et à mes chevaliers. »

15. Correspondance d'Orient, lettre CLVII - Lettre CLVII

16. Mathieu Pâris dit que les chrétiens passèrent le canal sur des bateaux plats, ce qui est contraire à tons les récits des historiens témoins oculaires; le même auteur ajoute que plusieurs traversèrent le canal par un gué que leur indiqua un musulman converti.

17. « Il y en eut de noyés au passage, et entre aultres fui noyé monseigneur Jehan d'Orléans, qui portoit bannière à la voivre. » « En chevauchant, aucuns se tiraient prés de la rive du fleuve, et la terre y étoit coulante et mouillée, et ils escheoient eux et leurs chevaux dedans le fleuve, et se garde noyoient. Le roi qui l'aperçut le montra aux aultres, afin qu'ils se donnassent de n'y tomber. » (Joinville).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

9 - Désobéissance du comte d'Artois. Désastre de la croisade

Toute l'armée musulmane fuyait en désordre vers Mansourah. Comment résister à l'envie de voler à sa poursuite ?
Qu'avait-on à craindre d'un ennemi qui abandonnait son camp ?
Ne pouvait-on pas croire que les musulmans fuyaient comme à Damiette, et que la terreur les empêcherait de se rallier ?
Toutes ces pensées se présentaient à l'esprit du comte d'Artois, et ne lui permettaient plus d'attendre le reste de l'armée pour achever sa victoire. Vainement le grand maître du Temple renouvelle ses représentations : le jeune prince répond avec emportement aux conseils de l'expérience. Dans sa colère, il accuse les templiers et les hospitaliers d'être d'intelligence avec les infidèles et de vouloir perpétuer une guerre dont ils profitaient pour leur ambition.
« Ainsi donc, répliquèrent les deux grands maîtres, nous et nos chevaliers nous aurions abandonné nos familles et notre patrie, nous passerions nos jours sur une terre étrangère, au milieu des fatigues et des périls de la guerre, pour trahir la cause de l'église chrétienne ! »
En achevant ces paroles, le grand maître du Temple, Guillaume de Sonnac, commanda à ses chevaliers de préparer leurs armes et de déployer la bannière du combat. Le comte de Salisbury, qui conduisait les Anglais, voulut parler du danger auquel pouvait être exposée l'année chrétienne, séparée de son avant-garde. Le comte d'Artois l'interrompit brusquement : Les timides conseils, lui dit-il, ne sont point faits pour nous. Alors se renouvelèrent les querelles qui avaient plusieurs fois éclaté, et la chaleur du débat ne permit plus d'écouter la prudence. Tandis qu'on s'échauffait ainsi, l'ancien gouverneur du comte d'Artois, Foucault de Nesle, qui était sourd et qui croyait qu'on s'apprêtait au combat, ne cessait de crier : « ores à eux ! Ores à eux ! » (18). Ces mots deviennent un funeste signal pour des guerriers poussés à la fois par la colère et par l'impatience de la victoire. Les templiers, les Anglais, les Français, tous partent ensemble, tous volent vers Mansourah, et pénètrent dans la ville, abandonnée par l'ennemi; les uns s'arrêtent au pillage, les, autres poursuivent les fuyards sur la route du Caire.
Si toutes les troupes chrétiennes se fussent trouvées au delà du canal dans le moment où le comte d'Artois entrait dans Mansourah, la défaite des ennemis était complète. Mais le passage se faisait avec beaucoup de difficulté et de confusion ; lorsque l'armée française traversait l'Aschmoun, un espace de deux lieues la séparait de son avant-garde.

Les mameluks bloquent le comte d'Artois dans Mansourah

Les musulmans, chassés de leur camp, crurent d'abord avoir à combattre toutes les forces des croisés commandées par le roi de France; mais bientôt ils reconnaissent le petit nombre de leurs ennemis, et s'étonnent d'avoir pris la fuite. Du sein même du péril et du désordre il s'était élevé parmi eux un chef habile dont la présence d'esprit ranima tout à coup leur courage. Bibars-Bendocdar (19), que les mameluks venaient de mettre à leur tête, s'étant aperçu de l'imprudence des chrétiens, rallie les musulmans, dirige une partie de son armée entre le canal d'Aschmoun et Mansourah, s'empare des portes de la ville, et fond avec l'élite de ses soldats sur les croisés qui pillaient le palais du sultan. « Les mameluks, lions des combats (c'est ainsi que s'exprime un historien arabe), se précipitèrent sur les Francs comme une furieuse tempête ; leurs terribles massues répandaient partout le meurtre et les blessures. » Les chrétiens, dispersés dans la ville, eurent à peine le temps de se rallier ; resserrés dans des rues étroites, ils ne pouvaient ni combattre à cheval, ni se servir de leurs épées ; du haut des toits et des fenêtres, on leur lançait des pierres, on faisait pleuvoir sur eux des torrents de feu grégeois ; les portes de la ville étaient fermées ; la multitude des musulmans occupait tous les chemins ; il ne restait plus aucun espoir de salut à cette troupe valeureuse qui peu auparavant avait mis en faite toute une armée.

Le comte d'Artois met en péril le gros de l'armée franque

Bientôt l'armée chrétienne, qui venait de passer le canal, se trouva dans le plus grand péril ; à mesure que les croisés arrivaient au delà de l'Aschmoun, ils apprenaient, les uns que le comte d'Artois poursuivait l'ennemi, les autres qu'il était enfermé dans Mansourah ; la plupart des chevaliers brûlent de partager sa gloire ou ses périls, et, sans attendre ceux qui les suivent, volent vers le camp des musulmans, puis vers la ville. Le comte de Bretagne fut un des premiers qui se mirent en mouvement; il est bientôt suivi de Guy de Malvoisin, du sire de Joinville et des plus braves chevaliers de l'armée. Ils s'avançaient à la hâte et sans précautions au milieu d'une campagne couverte d'ennemis; ils ne tardèrent pas à être séparés les uns des autres ; quelques-uns revinrent sur leurs pas, la plupart se trouvent enveloppés par les musulmans ; mille combats se livraient à la fois dans la plaine ; ici les chrétiens étaient vainqueurs, plus loin vaincus ; partout on les voyait tour à tour attaquant, se défendant, mettant l'ennemi en fuite, fuyant eux-mêmes (20). Tout à coup on aperçoit du côté de l'Aschmoun un nuage de poussière ; on entend le son des trompettes et des clairons : c'était l'armée chrétienne qui s'avançait ; saint Louis, marchant à la tête de la cavalerie, s'arrêta sur un terrain élevé où tous les regards se portèrent sur lui ; les chevaliers dispersés près de là dans la plaine et qui ne pouvaient plus résister aux musulmans, crurent voir l'ange des combats qui venait à leur secours; Joinville surtout, que pressaient vivement les ennemis, ne pouvait s'empêcher d'admirer le port majestueux du monarque. Louis portait sur la tête un casque doré ; il tenait dans sa main une épée d'Allemagne ; ses armes étaient resplendissantes ; sa fière contenance animait tous ses guerriers; enfin, dit le naïf sénéchal, en qui le sentiment du péril redoublait celui de l'admiration, « je vous prommets que oncques plus bel home armé ne vy. » Plusieurs des chevaliers qui accompagnaient Louis, voyant de toutes parts les guerriers français aux prises avec les musulmans, sortent des rangs et volent dans la mêlée ; alors la confusion ne fait que s'accroître ; chacun court sans savoir où est l'ennemi ; bientôt on ne voit plus flotter les drapeaux de l'armée chrétienne ; on ne sait plus de quel côté est le roi ; personne ne donne l'ordre ; la masse et la hache d'armes font voler en éclats les casques et les boucliers. Les uns tombent couverts de blessures, les autres sont foulés sous les pieds des chevaux; le cri des Français, Montjoie Saint-Denis, celui des musulmans. Islam, Islam, retentissent ensemble ; on n'entend de toutes parts que les cris des mourants, le choc des épées, le bruit des tambours ou « nacaires. » Depuis le canal jusqu'à Mansourah et depuis le Nil jusqu'à la rive où les croisés venaient d'aborder, la campagne n'offre qu'un vaste champ de carnage où chacun combat pour sa vie ; des torrents de sang coulent de toutes parts, sans que la victoire se décide ni pour les musulmans ni pour les chrétiens (21).
Les croisés avaient eu quelques avantages dans tous ces combats ; mais leur armée se trouvait en grande partie dispersée. En ce moment, Bibars avait laissé dans Mansourah assez de troupes pour triompher de la résistance du comte d'Artois et de ses chevaliers ; il se mettait en marche avec toutes ses forces, et se dirigeait du côté du canal, soit pour soutenir les musulmans qui commençaient à fuir, soit pour livrer une bataille décisive. Louis et les chefs qui l'accompagnaient s'aperçoivent du mouvement et des projets de l'ennemi. On décide aussitôt que l'armée chrétienne se rapprochera du canal pour n'être pas enveloppée et pour conserver quelques communications avec le duc de Bourgogne, resté sur l'autre rive (22). Déjà l'oriflamme, portée à la tête des bataillons, leur marquait la route qu'ils devaient suivre, lorsque les comtes de Poitiers et de Flandre, qui s'étaient avancés dans la plaine, envoyèrent dire au roi qu'ils allaient succomber si on ne se hâtait de les secourir ; d'un autre côté Imbert de Beaujeu venait annoncer que Robert allait périr dans Mansourah. Louis s'arrêta un moment; une foule de chevaliers, sans attendre ses ordres, courent, les uns au secours des Poitevins et des Flamands, les autres au secours du comte d'Artois; les musulmans couvraient la campagne; les guerriers français qui se trouvaient séparés du roi, ne peuvent résister à la multitude des ennemis, et se replient sur l'armée, où ils portent le désordre. Dans la confusion générale, le bruit se répand que les musulmans sont partout victorieux et que le roi vient d'ordonner la retraite ; plusieurs escadrons se débandent et se précipitent vers le canal ; dans le même instant les eaux parurent couvertes de chevaux et de cavaliers qui se noyaient. En vain, dans ce péril extrême, Louis chercha à rallier ses troupes : sa voix est à peine entendue, il donne des ordres qu'on n'exécute point ; alors il se précipite au milieu du danger, et son ardeur l'entraîne si loin que ses écuyers ont peine à le suivre; à la fin, resté seul dans la mêlée, il est environné par six cavaliers musulmans qui se disposent à l'emmener prisonnier; Louis leur résiste, parvient à se dégager de leurs mains, et les met en fuite. Cette bravoure éclatante ranime les croisés qui fuyaient; les guerriers français accourent de toutes parts auprès du roi, recommencent le combat et dispersent à leur tour les bataillons musulmans. Tandis que toute l'armée chrétienne combattait ainsi pour réparer la faute et sauver la vie du comte d'Artois, ce malheureux prince se défendait avec une bravoure héroïque dans Mansourah (23), et ne songeait plus qu'à mourir avec les chevaliers qui l'avaient suivi. Le combat dura depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures du soir ; les plus braves, couverts de blessures, épuisés de fatigue, entourés de leurs compagnons morts, menaçaient encore leurs ennemis ; à la fin ils tombèrent tous, couverts de sang et percés de coups : Salisbury fut tué à la tête des guerriers qu'il commandait ; Robert de Vair, avant de tomber, s'enveloppa de la bannière anglaise qu'il portait ; Raoul de Coucy expira au milieu des siens étendus à terre ; le comte d'Artois, retranché dans une maison, se défendit longtemps, et tomba enfin au milieu du carnage et des ruines. Les guerriers chrétiens étaient entrés dans Mansourah au nombre de quinze cents ; presque tous y trouvèrent la mort. Le grand maître des hospitaliers, resté seul sur le champ de bataille, fut fait prisonnier ; celui du Temple (Guillaume de Sonnac) échappa comme par miracle, et revint le soir à l'armée chrétienne, blessé au visage, ses vêtements déchirés et sa cuirasse percée de coups. Il avait vu tomber à ses côtés deux cent quatre-vingts de ses chevaliers (24).

Plus de 1500 chevaliers sont mort pour sauver le comte d'Artois

La plupart de ceux qui s'étaient avancés vers Mansourah pour secourir le comte d'Artois, périrent victimes de leur zèle intrépide. Le brave Guy de Malvoisin parvint jusqu'aux murailles, et ne put pénétrer dans la place. Le duc de Bretagne fit d'incroyables efforts pour arriver jusqu'au lieu du combat ; il entendit les menaces, les cris, le tumulte dont retentissait la ville, sans pouvoir forcer les portes ni escalader les remparts. On ne le vit revenir que vers l'approche de la nuit ; il vomissait le sang à gros bouillons ; son cheval, hérissé de flèches, avait perdu sa bride et ses harnois ; tous les guerriers qui le suivaient étaient blessés. Dans cet état, il se montrait encore terrible aux ennemis, tuant ou écartant à grands coups de lance ceux qui osaient le poursuivre, « et leur disant paroles en signe de moquerie » (Joinville).
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

18. Joinville. Ce mot ores, qu'on employait pour animer le courage des combattants et qui est encore en usage parmi le peuple dans plusieurs provinces de France, ne viendrait-il pas du mot houra qu'emploient les Russes ? N'aurait-il pas été apporté par les Francs et les autres barbares qui ont conquis les Gaules?

19. C'est le même qui plus tard se rendit si redoutable aux chrétiens, lorsqu'il eut réuni l'Egypte et la Syrie sous sa puissance; il avait conservé le nom de « Bendocdar, » qui était celui de son ancien maître, ainsi appelé parce qu'il était le « Bendocdar » ou chef des arbalétriers, sous le règne de Malek-Saleh.

20. Jamais bataille dans les croisades ne présenta plus de confusion, et ne fut plus difficile à décrire avec précision et clarté ; ce n'est qu'après avoir longtemps lu les historiens arabes et les latins, après les avoir étudiés sur les lieux, que nous avons pu débrouiller ce chaos et mettre de la clarté et de l'exactitude dans notre récit.

21. A cette fois, dit ici Joinville, « furent faits les plus beaux faits d'armes qui oncques furent faits au veage d'outre-mer, tant d'une part que d'autre. Car nul ne tirait d'arc, d'arbalette, ni d'autre artillerie, mais estaient les coups qu'on donnoit l'un sur l'aultre à belles massues, espées et fer de lances, tout meslés l'un parmi l'aultre. »

22. Sur la rive gauche du canal étaient restés une foule de pèlerins, dit la relation manuscrite d'un témoin oculaire. Comme ils ne pouvaient secourir leurs compagnons à cause du fleuve qui estoit entre deux, tous, petits et grands, crioient à haulte voix et pleuroient, se frappoient la poitrine et la teste, tordoient leurs poings, arrachoient leurs cheveux, egratignoieni leur visage et disoient : hélas ! Hélas ! Le roi et ses frères et toute sa compagnie sont perdus : (Voyez la Bibliothèque des Croisades, pour cette chronique manuscrite.)

23. Nous avons traversé les rues où les braves combattirent, nous ayons vu les lieux qui furent témoins de leurs exploits et qui furent teints de leur sang et couverts de leurs lances brisées. La maison de Mansourah où nous sommes logés, parait être d'une construction fort ancienne ; on y entre par une porte étroite et basse, par une cour et un escalier que le soleil n'éclaire point Ce vieil édifice ne ressemble pas mal à une forteresse bâtie au temps des croisades ; il s'est livré là, sans doute, de sanglants combats ; ces voûtes maintenant silencieuses ont répété les cris des blessés et des mourants. Quand je parcours cette sombre demeure, il me semble voir la maison dont parle Joinville, et dans laquelle le frère du roi de France se défendit longtemps contre les Sarrasins, et tomba sous leurs coups sans pouvoir être secouru (Correspondance d'Orient, lettre écrite de Mansourah, 1831, t. VI). - Mansourah

24. Le grand maître du Temple avait perdu un oeil. Trois cents chevaliers du comte de Poitiers, et environ trois cents Anglais, perdirent la vie dans Mansourah. Joinville, (Guillaume de Nangis, Mathieu paris.)

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

10 - Le soir du 8 février 1250, le comte d'Artois est mort

Lorsque la nuit eut séparé les combattants, le prieur de l'hôpital de Rosnay vint baiser la main du roi, et lui demanda s'il avait des nouvelles du comte d'Artois. « Tout ce que je sais, répondit le saint monarque, c'est qu'il est maintenant en paradis. » Le bon chevalier, pour lui ôter une pensée aussi triste, allait s'étendre sur les avantages qu'on venait de remporter. Alors Louis leva vers le ciel ses yeux mouillés de larmes : « Que Dieu soit honoré de ce qu'il nous donne, interrompit-il ; mais, comme il disoit ces mots, on voyoit, ajoute joinville, maintes larmes en sa face. » Le prieur de Rosnay se tut ; les barons et les seigneurs, rassemblés auprès du roi, gardèrent un morne silence, et tous furent moult oppressés d'angoisse, de compassion et de pitié de le voir ainsi plorer.
L'armée, quoiqu'elle eût à reprocher au comte d'Artois les malheurs de cette journée, partagea les regrets de Louis. Tel était parmi les guerriers français l'ascendant de la bravoure, que les plus grandes fautes leur semblaient expiées par une mort glorieuse. On sait d'ailleurs que dans toutes les croisades, ceux qui mouraient les armes à la main étaient placés au rang des martyrs. Les guerriers chrétiens ne voyaient plus dans le comte d'Artois qu'un soldat de Jésus-Christ que Dieu avait rappelé dans son sein ; c'est ainsi que la piété s'accordait avec la gloire, et qu'on honorait comme des saints ceux qu'on admirait comme des héros. Mathieu Paris rapporte dans son histoire que la mère de Salisbury vit son fils monter au ciel le jour même de la bataille de Mansourah. La même opinion se trouvait établie parmi les musulmans : ceux qui mouraient sur le champ de bataille, dans les guerres contre les chrétiens, passaient pour des martyrs de l'islamisme. « Les Francs, dit l'historien Gemal-Eddin, envoyèrent Fakreddin sur les bords du fleuve céleste, et sa fin fut une belle fin. »

L'histoire n'a pas conservé les noms de tous les guerriers qui signalèrent leur valeur à la bataille de Mansourah ; le sénéchal de Champagne ne fut pas un de ceux qui coururent le moins de dangers et montrèrent le moins de bravoure : lui sixième, il défendit un pont contre une multitude d'ennemis ; il fut deux fois renversé de cheval. Dans une aussi grande détresse, le pieux chevalier se souvint de monseigneur saint Jacques, et lui dit : « Beau sire saint Jacques, je te supplie, aide-moy et me secours à ce besoing. » Joinville combattit toute la journée ; son cheval reçut quinze blessures, et lui-même fut atteint de cinq flèches (25). Le sénéchal nous apprend qu'au milieu des combats de cette journée, il vit quelques hommes de haut parage qui fuyaient dans la confusion générale ; il ne nomme personne, parce qu'au moment où il écrivait, les hommes dont il parle étaient morts et qu'il ne lui paraît point convenable de mesdire des trespassés (26). La réserve avec laquelle s'exprime ici l'historien annonce assez quel était l'esprit de l'armée française, où l'on regardait comme une honte ineffaçable et comme le plus grand de tous les malheurs d'avoir connu un moment la crainte.
La plupart des guerriers français, en présence des périls, ne perdirent jamais ce sentiment d'honneur qui formait le caractère de la chevalerie. Errard de Severey, en combattant vaillamment avec un petit nombre de chevaliers, reçut un coup de sabre sur le visage ; il perdait tout son sang et semblait ne pouvoir survivre à sa blessure, lorsque, s'adressant aux chevaliers qui combattaient près de lui : « Si vous m'assurez, leur dit-il, que moi et mes enfants nous serons à couvert de tout blâme, j'irai demander pour vous du secours au duc d'Anjou que je vois là-bas dans la plaine. » Tous donnèrent de grands éloges à sa résolution ; aussitôt il monte à cheval, traverse les escadrons ennemis, arrive jusqu'au duc d'Anjou, et revient avec lui délivrer ses compagnons qui allaient périr. Errard de Severey expira peu de temps après cette action héroïque ; il mourut, emportant avec lui, non le sentiment d'une vaine gloire, mais la certitude consolante qu'aucun blâme, comme il l'avait désiré, n'atteindrait son nom et celui de ses enfants.

Ce qui nous étonne et nous charme à la fois dans le récit des anciennes chroniques qui ont parlé de cette bataille de Mansourah, c'est de retrouver au milieu des scènes du carnage des traces de la gaîté française, de cette gaîté qui dédaigne la mort et se joue du péril. Nous avons parlé de six chevaliers qui défendaient le passage d'un pont contre un grand nombre de musulmans : tandis que ces preux chevaliers, entourés d'ennemis, gardaient un poste si périlleux, le comte de Soissons, s'adressant à Joinville, s'écriait : « Sénéchal, laissons crier et braire cette canaille, et, par la greffe-dieu, parlerons-nous encore, vous et moi, de cette journée en chambrée devant les dames. »

Les musulmans s'étant retirés, l'armée chrétienne vint occuper leur camp, dont l'avant-garde s'était emparée le matin et que les Arabes bédouins avaient pillé pendant le combat. Le camp des ennemis et les machines de guerre qu'ils y avaient laissées furent le seul fruit des exploits de cette journée. Les croisés avaient montré tout ce que peut la valeur ; leur triomphe eût été plus complet s'ils avaient pu se rallier et combattre ensemble. Leurs chefs n'eurent point assez d'habileté ou assez d'ascendant pour réparer la faute du comte d'Artois ; les chefs des musulmans, qui s'étaient montrés plus habiles, avaient été aussi mieux secondés par la discipline et l'obéissance des mameluks.
En reconnaissant les pertes qu'ils avaient faites, les chrétiens ne songèrent point à célébrer leur victoire. Pour apprécier le résultat de tant de combats sanglants, il suffisait de voir le contraste des sentiments qui animaient alors les deux armées. Une sombre tristesse régnait parmi les vainqueurs ; les musulmans, au contraire, quoique chassés de leur camp et repoussés vers Mansourah, regardaient comme un triomphe d'avoir arrêté la marche de leurs ennemis, et, rassurés sur l'issue de la guerre, ils se livraient d'autant plus à la joie, qu'avant la bataille leurs craintes avaient été plus vives.
En effet, rien ne peut peindre la consternation que la première attaque du comte d'Artois avait répandue parmi les infidèles. Au commencement de la journée, un pigeon envoyé au Caire y porta un message conçu en ces termes : « Au moment où l'oiseau est expédié, l'ennemi attaque Mansourah ; une bataille terrible est livrée par les chrétiens aux musulmans. » A cette nouvelle, le peuple du Caire fut saisi d'effroi. Bientôt des bruits sinistres vinrent augmenter les alarmes.
Les portes de la ville furent ouvertes toute la nuit pour recevoir ceux qui avaient pris la fuite ; tous exagéraient le péril pour excuser leur désertion. On croyait que l'islamisme touchait à son dernier jour ; plusieurs abandonnaient déjà la capitale pour aller chercher un asile dans la haute Egypte. Le lendemain, tout changea de face : une autre colombe arriva portant des nouvelles propres à rassurer les musulmans. Le nouveau message annonçait que le Dieu de Mahomet s'était déclaré contre les chrétiens ; alors toutes les craintes furent dissipées, et l'issue du combat de Mansourah, dit un auteur arabe, « fut la clef de la joie pour tous les vrais croyants » (Gemal-Eddin).
Dans la nuit même qui suivit la bataille, l'armée musulmane fit plusieurs tentatives pour reprendre son camp et ses machines de guerre restés au pouvoir des Français. Les guerriers chrétiens, accablés de fatigue, entendaient sans cesse crier aux armes ; les attaques continuelles de l'ennemi ne leur permettaient point de réparer leurs forces par le sommeil ; plusieurs d'entre eux étaient affaiblis par leurs blessures, et pouvaient à peine revêtir leurs cuirasses ; cependant ils se défendaient avec leur bravoure accoutumée (27).

[9 février 1250] Les Francs fêtent le carême

Le lendemain, c'était le mercredi des cendres, les prêtres célébrèrent les cérémonies ordonnées par la religion pour l'ouverture du carême. L'armée chrétienne passa une partie de la journée en prières, le reste en préparatifs de défense. Tandis que les soldats de la croix se prosternaient au pied des autels et s'apprêtaient à repousser les infidèles, des images de deuil se mêlaient dans leurs coeurs aux sentiments de la bravoure et de la piété. Tout en se ressouvenant de leurs victoires passées, ils ne pouvaient s'empêcher de redouter l'avenir, et le symbole des fragilités humaines que l'église offre à chacun de ses enfants dans ce jour solennel, devait entretenir leurs tristes pressentiments.
Le même jour on s'occupa de jeter un pont sur l'Aschmoun, afin de communiquer avec le camp du duc de Bourgogne. Les chefs et les soldats mirent la main à l'ouvrage ; dans l'espace de quelques heures, tout fut achevé. L'infanterie qu'on avait laissée de l'autre côté du canal vînt renforcer l'armée, qui bientôt devait se trouver engagée dans de nouveaux combats.

Bibars, qui avait pris le commandement des mameluks, ne songeait qu'à profiter de ses premiers avantages. Lorsqu'on eut trouvé le corps du comte d'Artois, les mameluks montrèrent sa cuirasse semée de fleurs de lis, en disant que c'était la dépouille du roi de France (Makrizi). Ce spectacle acheva d'enflammer l'ardeur des musulmans. Les chefs et les soldats demandaient à grands cris qu'on les ramenât au combat. L'armée musulmane eut ordre de se tenir prête pour le surlendemain, premier vendredi du carême.
Louis IX fut averti du projet des ennemis ; il ordonna aux principaux chefs de fortifier le camp, et de disposer leurs troupes pour le combat. Le vendredi, au lever du jour, les chrétiens étaient sous les armes ; dans le même temps, le chef des musulmans parut dans la plaine, rangeant ses troupes en bataille. Il plaça la cavalerie aux premiers rangs, l'infanterie derrière, plus loin un corps de réserve. Il étendait ou renforçait ses lignes, d'après les dispositions qu'il voyait prendre à ses ennemis. Son armée couvrait la plaine depuis le canal jusqu'au fleuve. A midi, il fit déployer les drapeaux et sonner la charge.
Le duc d'Anjou se trouvait à la tête du camp du côté du Nil ; il fut le premier attaqué. L'infanterie des musulmans se présenta d'abord, lançant le feu grégeois. Ce feu s'attachait aux vêtements des soldats, aux caparaçons des chevaux: les soldats, atteints par les flammes qu'ils ne pouvaient éteindre, couraient çà et là, en poussant des cris affreux ; les chevaux s'emportaient et jetaient la confusion dans les rangs. A l'aide de ce désordre, la cavalerie ennemie s'ouvrait un passage, dispersait ceux qui combattaient encore, et pénétrait dans les retranchements. Le duc d'Anjou ne put résister aux attaques multipliées des ennemis ; son cheval ayant été tué ; il combattit à pied, et, près d'être accablé par le nombre, il fit demander du secours à Louis IX.
Le roi, aux prises lui-même avec les musulmans, redouble d'ardeur et d'efforts, repousse l'ennemi dans la plaine, et vole où l'appellent d'autres périls. Les chevaliers qui le suivent se précipitent sur les bataillons musulmans qui attaquaient le quartier du duc d'Anjou ; Louis n'est arrêté ni par les traits lancés de toutes parts contre lui, ni par le feu grégeois, qui couvrait ses armes et les harnais de son cheval. Dans le récit de ce combat, Joinville s'étonne que le roi de France ait échappé au trépas, et ne peut s'expliquer cette espèce de miracle qu'en l'attribuant à la puissance de Dieu.
A la gauche du duc d'Anjou campaient les croisés de l'île de Chypre et de la Palestine, commandés par Guy d'Ibelin et Baudouin son frère. Ces croisés ne s'étaient point trouvés à la dernière bataille, et n'avaient perdu ni leurs chevaux ni leurs armes. Auprès d'eux combattait le brave Gaucher de Chatillon, à la tête d'une troupe d'élite. Ces intrépides guerriers résistèrent à tous les assauts, et, demeurant immobiles au poste confié à leur valeur, contribuèrent beaucoup à sauver le camp et l'armée.
Les templiers, ayant perdu la plus grande partie de leurs chevaliers dans Mansourah, avaient élevé devant eux un retranchement de bois composé de machines enlevées aux musulmans. Ce faible retranchement ne put résister à l'action du feu grégeois : l'ennemi se précipite dans le camp à travers les flammes ; les templiers forment de leurs corps un rempart impénétrable, et soutiennent pendant plusieurs heures le choc des assaillants ; le combat fut si vif sur ce point, que derrière la place occupée par la milice du Temple, on apercevait à peine la terre, tant elle était couverte de flèches et de javelots. Le grand maître des templiers perdit la vie dans la mêlée ; un grand nombre de chevaliers se firent tuer pour le défendre ou pour le venger ; les prodiges de leur bravoure arrêtèrent enfin les efforts de l'ennemi, et les derniers qui périrent dans ce combat opiniâtre eurent en mourant la consolation de voir fuir les musulmans.
Guy de Malvoisin se trouvait placé près du poste que défendaient les chevaliers du Temple ; le bataillon qu'il commandait était presque tout composé de ses parents, et présentait dans les combats une famille de guerriers toujours unis et toujours invincibles. Guy courut les plus grands périls ; il fut blessé plusieurs fois sans qu'il songeât à s'éloigner du combat, « Les Turcs, dit Joinville, couvrirent monseigneur Guy de Malvoisin de feu grégeois, qu'à grand-peine le purent esteindre sa gent. » Son exemple et la vue de ses blessures redoublèrent le courage de ses compagnons, qui repoussèrent enfin les musulmans. Non loin de Guy de Malvoisin, en descendant vers le canal, on remarquait les croisés flamands : le comte Guillaume était à leur tête ; il soutint sans s'ébranler le choc furieux des mameluks : à sa gauche combattait Joinville avec quelques chevaliers ; le sénéchal dut en cette occasion son salut aux guerriers de la Flandre ; aussi leur donne-t-il les plus grands éloges. Les Flamands, réunis aux Champenois, mirent en fuite l'infanterie et la cavalerie musulmanes, les poursuivirent hors du camp, et revinrent chargés des boucliers et des cuirasses qu'ils avaient enlevés à leurs ennemis.
Le comte de Poitiers occupait l'aile gauche de l'armée ; comme ce prince n'avait que de l'infanterie, il ne pouvait résister à la cavalerie des musulmans. Tels étaient les guerriers de ces temps reculés, que, lorsqu'ils n'étaient point à cheval, ils semblaient être désarmés, et ne savaient plus combattre, même pour défendre des retranchements. Le quartier confié à la garde des Poitevins ne tarda pas à être envahi par les troupes musulmanes : les mameluks pillèrent les tentes des chrétiens ; le frère du roi fut traîné hors du camp par des cavaliers musulmans qui l'emmenaient prisonnier. Dans ce péril extrême, le comte de Poitiers ne pouvait attendre aucun secours de Louis IX qui avait volé à la défense du comte d'Anjou, ni des autres chefs de l'armée chrétienne, pressés eux-mêmes par l'ennemi. Ce prince était chéri du peuple pour sa bonté ; il reçut en cette occasion le prix de ses vertus, et dut sa délivrance à l'amour qu'il inspirait à tous les croisés : lorsqu'on le vit prisonnier, les ouvriers, les vivandiers, les femmes qui suivaient l'armée, se rassemblèrent en tumulte, et, s'armant de haches, de bâtons, de tout ce que le hasard mettait sous leurs mains, ils volèrent à la poursuite des musulmans. Le comte de Poitiers fut ainsi délivré et ramené en triomphe.
A l'extrémité du camp et près du quartier des Poitevins combattait Josserant de Brançon avec son fils et ses chevaliers. Les compagnons d'armes de Josserant étaient partis d'Europe, tous bien montés, équipés magnifiquement ; alors ils combattaient à pied et n'avaient conservé que leur lance et leur épée. Leur chef seul se montrait à cheval, parcourant les rangs, excitant les soldats, volant partout où l'appelait le danger. Cette faible troupe aurait péri tout entière, si Henri de Brienne, resté dans le camp du duc de Bourgogne, n'eût fait tirer ses arbalétriers à travers le bras du fleuve, toutes les fois que l'ennemi renouvelait ses attaques. Sur vingt chevaliers qui accompagnaient Josserant, douze restèrent sur le champ de bataille. Ce vieux guerrier s'était trouvé à trente-six combats dont il avait remporté le prix d'armes. Joinville, en racontant les exploits de cette journée, se souvient qu'il avait vu autrefois Josserant de Brançon au sortir d'un combat contre les Allemands qui pillaient l'église de Macon ; il l'avait vu prosterné au pied des autels et demandant avec ardeur la grâce de mourir en combattant les ennemis de Jésus-Christ. S'adressant à Dieu devant Joinville, Josserant avait dit :
« Sire, je te prie qu'il te preigne pitié demoy, et m'oste de la guerre entre chrestiens, et m'octroye que je puisse mourir en ton service, par quoy je puisse avoir ton règne en paradis. »
Josserant obtint en cette circonstance la grâce qu'il avait demandée à Dieu ; car peu de jours après le combat il mourut de ses blessures.
Telle fut la bataille dont Louis IX, dans la relation qu'il envoya en France, parle avec cette simplicité admirable: « Le premier vendredi du carême, le camp ayant été attaqué par toutes les forces des Sarrasins, Dieu se déclara pour les Français, et les infidèles furent repoussés avec beaucoup de perte.
Dans cette journée, comme dans la précédente, les chrétiens avaient eu toute la gloire, les musulmans tout l'avantage. L'armée chrétienne venait de perdre un grand nombre de ses guerriers, presque tous ses chevaux ; les ennemis se renforçaient tous les jours. On ne pouvait plus songer à marcher sur le Caire, et la prudence semblait exiger qu'on reprit le chemin de Damiette. La retraite, facile encore, offrait un moyen de sauver l'armée pour un temps plus favorable ; mais ce parti ne pouvait être conseillé que par le désespoir, et le désespoir entre difficilement dans le coeur des braves. Rien ne paraissait plus honteux à des Français que de fuir ou d'avoir l'air de fuir devant un ennemi vaincu : on résolut de rester.

[fin février - début mars 1250]

Vers la fin de février, Almoadam, que Chegger-Ed-dour et les principaux chefs des mameluks avaient appelé au trône de son père, arriva en Egypte (28). Il fut reçu au milieu des acclamations du peuple, toujours avide de changements et toujours charmé d'un règne nouveau. Les émirs et les grands firent aussi éclater leur joie ; mais leurs démonstrations étaient moins sincères : ils attendaient le successeur de Negmeddin avec plus d'inquiétude que d'impatience ; mettant un très-haut prix à ce qu'ils avaient fait pour lui. Ils redoutaient d'avance son ingratitude. D'un autre côté, le jeune prince était jaloux de son autorité, et la puissance des émirs, la nature même de leurs services, lui donnaient des alarmes qu'il n'eut point la prudence de dissimuler. Almoadam et les chefs de l'année musulmane ne tardèrent pas à s'inspirer une défiance, un éloignement réciproque : ceux-ci, se repentant d'avoir élevé à l'empire un prince qui voulait régner seul ; celui-là, déterminé à défendre son pouvoir contre ceux mêmes qui le lui avaient donné. Cet état de choses, cette disposition des esprits, semblaient annoncer à l'Egypte des révolutions nouvelles ; malheureusement ces révolutions éclatèrent trop tard pour que les chrétiens pussent en profiter.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

25. Ce qui lui fait dire : « Car moy ni mes chevaliers n'avions pouvoir de vestir haubert pour les playes que nous avions eues. »

26. Ce que dit ici le bon Joinville paraît confirmé par ce passage de Mathieu Paris : « Ceux qui échappèrent étaient si fatigués et si blessés qu'à peine pouvaient-ils respirer. Ils ne purent repasser le fleuve ; ils se cachèrent dans les joncs et y attendirent la nuit ; mais la colère ou plutôt la fureur de Dieu ne permit pas qu'aucun personnage de grand nom échappât. »

27. Ils n'osèrent encore cette nuit, dit le bon Joinville, « venir à nous, dont Dieu nous fit grande courtoisie ; car moy ni mes chevaliers n'avions ni haubert ni escu pour ce que nous estions tous blessés du jour de la bataille de caresme-prenant. »

28. C'est à l'occasion de cet événement que Joinville fait un portrait assez exact de la milice des mameluks.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

11 - Les francs décimés par une épidémie de scorbut

Les croisés d'ailleurs allaient se trouver en butte à des fléaux plus redoutables pour eux que la puissance et les armes des musulmans : une maladie contagieuse se déclara dans l'armée chrétienne. Après les deux derniers combats, on avait négligé d'enterrer les morts ; les cadavres, jetés pêle-mêle dans l'Aschmoun et flottant sur les eaux, s'étaient arrêtés devant le pont de bateaux construit par les croisés, et couvraient la surface du canal dune rive à l'autre (29). De cet amas de cadavres s'échappaient des exhalaisons pestilentielles. Louis IX ordonna d'enterrer les corps des chrétiens (30) dans des fosses creusées sur le rivage : ces dépouilles de la mort, remuées et transportées sans précautions, ne firent qu'accroître les progrès de l'épidémie. Le spectacle qui s'offrait alors aux yeux des croisés répandait dans leur camp une profonde tristesse, et renouvelait le douloureux sentiment de leurs pertes. Parmi ces corps, que les blessures, la pâleur de la mort, l'action du soleil et de l'eau avaient défigurés, on voyait des soldats chrétiens chercher les déplorables restes de leurs amis ou de leurs proches. Plusieurs de ceux à qui l'amitié imposait ce pieux devoir, tombèrent malades et moururent presque subitement. On remarqua surtout le dévouement et la douleur d'un des chevaliers de Robert, comte d'Artois. Ce chevalier inconsolable passait les jours et les nuits sur les bords du canal, les yeux sans cesse attachés sur les cadavres qu'on tirait de l'eau, et bravant la contagion et la mort, dans l'espoir de retrouver et d'ensevelir le corps du jeune prince dont l'armée française déplorait la perte (31).
Les fatigues de la guerre n'empêchaient point les plus pieux des guerriers de suivre les abstinences du carême ; les privations et les austérités de la pénitence achevaient d'épuiser leurs forces. La contagion atteignit les plus robustes comme les plus faibles (32) ; leur chair se desséchait, leur peau livide se couvrait de taches noires ; leur gencives s'enflaient et fermaient le passage aux aliments ; l'écoulement du sang par le nez était le signe d'une mort prochaine. La plupart des malades voyaient le trépas sans effroi, et le regardaient comme le terme désiré de leurs souffrances.
A cette maladie se joignaient la dysenterie et les fièvres tes plus dangereuses. On n'entendait dans le camp des chrétiens que des prières pour les mourants ou pour les morts ; on ne voyait que des visages pâles et languissants, que des malheureux qui accompagnaient à la tombe leurs compagnons et que le trépas devait bientôt moissonner à leur tour. Les soldats qui restaient debout ne suffisaient plus à défendre les avenues du camp. Chose inouïe dans les armées françaises ! On vit les valets des chevaliers se revêtir des armes de leurs maîtres et les remplacer au poste du péril. Le clergé, qui assistait les malades et enterrait les morts, souffrit beaucoup de l'épidémie : bientôt il n'y eut plus assez d'ecclésiastiques pour desservir les autels et célébrer les cérémonies chrétiennes. Un jour, le sire de Joinville, malade lui-même et entendant la messe de son lit, fut obligé de se lever et de soutenir son aumônier prêt de s'évanouir sur les marches de l'autel. Ainsi soutenu, ajoute le naïf historien, « il acheva son sacrement, par chanta la messe tout entièrement, ne oncques plus ne chanta. »

L'épidémie fait rage dans les rangs de l'armée

Nous avons vu dans les premières guerres saintes la multitude des croisés livrée aux plus cruels fléaux : souvent alors les plus braves des guerriers désespéraient de la cause des pèlerins et désertaient les drapeaux de la croisade ; plusieurs fois même l'excès de leur misère leur arracha des imprécations et des blasphèmes. On doit remarquer ici que les soldats et les compagnons de Louis IX supportèrent leurs maux avec plus de patience et de résignation. Aucun des chevaliers ne songea à quitter les drapeaux de la croisade ; on n'entendait dans l'armée aucune plainte séditieuse ou sacrilège : l'exemple du saint roi fortifia sans doute le courage des croisés, et les préserva des excès du désespoir. Louis IX, vivement affligé des maux qui désolaient son armée, faisait tout ses efforts pour les adoucir et pour y mettre un terme. Si quelque chose pouvait consoler de l'état déplorable où se trouvaient les croisés, c'était de voir un roi de France soignant lui-même les malades, leur prodiguant des secours, les préparant à la mort. En vain on le conjurait de ne point s'exposer à des périls plus grands que ceux du champ de bataille, rien ne pouvait ébranler son courage, ni arrêter l'ardeur de sa charité ; il regardait comme un devoir (c'est ainsi qu'il s'exprimait lui-même) d'exposer ses jours pour ceux qui exposaient sans cesse leur vie pour lui. Un de ses serviteurs, Gaugelme, homme de bien, exhorté à la mort par un prêtre, lui dit : « Je ne mourrai point que je n'aie vu le roi. » Le roi se rendit à sa prière, et le malade expira content d'avoir vu le saint monarque. A la fin, celui qui consolait tous les autres tomba malade lui-même ; le roi ne sortait plus de sa tente ; la désolation devint plus vive et plus générale ; ceux qui souffraient perdirent toute espérance ; il leur semblait que la providence les avait abandonnés et que le ciel ne protégeait plus les soldats de la croix.

La maladie et la mort font la guerre pour les musulmans

Les musulmans restaient immobiles dans leur camp, et laissaient faire les maladies, leurs redoutables auxiliaires. Cependant Almoadam, pour ajouter la disette à tous les maux que souffraient ses ennemis, résolut d'interrompre toute communication des chrétiens avec Damiette, d'où ils recevaient des vivres par la voie du Nil. On rassembla de toutes parts des navires, qui furent transportés à dos de chameaux (33), ou s'avancèrent par les canaux du Delta jusqu'au Nil. Toute cette flotte entra dans le fleuve entre Baramoun et Sarensah, à quatre ou cinq lieues au-dessous du camp des croisés. Une flottille française remontait le Nil sans défiance, et portait des vivres à l'armée chrétienne : tout à coup elle est attaquée par les navires musulmans, placés en embuscade ; mille soldats tombent sous le fer de l'ennemi, qui s'empare de cinquante vaisseaux chargés de provisions. Peu de jours après, d'autres navires qui remontaient à Mansourah éprouvent le même sort. Il n'arrivait plus personne au camp, on ne recevait plus de nouvelles de Damiette ; l'armée de la croix se livrait aux plus tristes pressentiments, lorsqu'un navire du comte de Flandre, échappé comme par miracle à la poursuite de 1'ennemi, annonça que tous les vaisseaux des croisés avaient été pris et que le pavillon musulman dominait sur tout le cours du fleuve.

Les Francs perdent le contrôle de la marine

Le canal d'Aschmoun rempli de cadavres empuantit, décimant les croisés. La dysenterie, la fièvre, l'enflure des muqueuses buccales affaiblissaient les survivants au point de les empêcher de combattre. Evénement encore plus grave, les communications par eau avec Damiette furent coupées.
Jusque-là, les bateaux francs, restés maîtres du Nil, faisaient la navette entre Damiette et le camp des chrétiens pour ravitailler le corps expéditionnaire. Mais le sultan fit construire une escadrille de bateaux démontables qu'on transporta à dos de chameaux sur le cours inférieur du Nil, en aval de la bifurcation du canal. Cette flottille intercepta entièrement le ravitaillement envoyé de Damiette à l'armée franque Le 16 mars, d'après le Collier de perles, eut lieu un combat naval au cours duquel les égyptiens enlevèrent un convoi de 32 navires francs remplis de blé et de provisions de toute sorte. Plus de 80 galères chrétiennes – chiffre donné à la fois par Joinville et par Maqrîzî – chargées de vivres et qui tentaient de remonter le fleuve furent ainsi, les unes après les autres, capturées. Ce fut là le véritable désastre de la croisade française. Ne recevant plus de ravitaillement par eau et depuis longtemps encerclés du côté de la terre par l'armée égyptienne, les Francs se virent bientôt réduits à la plus cruelle famine. Cette famine, joignant ses effets à ceux de l'épidémie meurtrière qui les décimait, acheva d'abattre leur moral.

Bientôt la disette fit d'affreux ravages dans l'armée, où ceux qu'avait épargnés la maladie expiraient de misère et de faim. Le découragement s'empara des chefs et des soldats. Alors le roi songea à faire une trêve avec les musulmans. Philippe de Montfort fut envoyé au sultan d'Egypte : on nomma de part et d'autre des commissaires chargés de conclure un traité. Ceux du roi de France proposèrent d'abord de rendre au sultan la ville de Damiette, à condition qu'on rendrait aux chrétiens Jérusalem et toutes les places de la Palestine tombées au pouvoir des musulmans dans les dernières guerres. Le sultan, qui redoutait la bravoure et le désespoir des croisés, qui d'ailleurs pouvait craindre l'arrivée de nouveaux renforts pour les Latins et une longue résistance de la part des chrétiens de Damiette, accepta les conditions proposées. Lorsqu'il fut question de livrer des otages, le roi offrit ses deux frères ; mais le sultan, soit qu'il ne crût point à la bonne foi de ses ennemis, soit qu'il ne fût point lui-même de bonne foi, exigea que le roi de France se remît dans ses mains pour garant du traité. Sargines, l'un des commissaires, ne put entendre cette proposition sans colère : « Vous devez assez connaître les Français, s'écria-t-il, pour s'avoir qu'ils ne souffriront jamais que leur roi soit prisonnier des musulmans. » On tint conseil dans l'armée chrétienne ; le roi consentait à tout ; mais les seigneurs et les barons s'élevèrent avec véhémence contre celte résignation de leur souverain. On voyait, d'un côté le monarque qui voulait racheter la vie des siens par ses propres dangers ; de l'autre, une foule de guerriers qui répétaient tous ensemble qu'ils ne pouvaient souffrir tant de honte, et qu'ils se feraient plutôt tuer tous que de bailler leur roi en gage. Plus Louis était aimé de ses guerriers, moins il fut le maître en cette circonstance, et, chacun se faisant une gloire et presque un devoir de lui désobéir, on renonça à toute négociation.
Pour peindre l'affreuse disette qui désolait le camp des chrétiens, les chroniques contemporaines racontent, comme une chose extraordinaire, qu'un mouton se vendait jusqu'à dix écus, un boeuf quatre-vingts livres, un oeuf douze deniers. Un prix aussi excessif surpassait les facultés du plus grand nombre des pèlerins, qui n'avaient pour soutenir leur vie que des herbes, des racines ramassées dans les champs, et le poisson « glout appelé barbotte » qu'on ne mangeait qu'avec répugnance, parce qu'il se nourrissait, disait-on, des corps morts jetés dans le Nil.
Louis IX, conservant son courage et sa tranquillité d'âme au milieu du deuil et de l'abattement général, s'occupa de sauver les déplorables restes de son armée, et résolut de repasser sur la rive opposée de l'Aschmoun. Tandis que l'armée chrétienne traversait le pont de bois jeté sur le canal, elle fut vivement attaquée par les musulmans. Gaucher de Châtillon, qui commandait l'arrière-garde, repoussa d'abord leurs attaques ; mais, comme les ennemis revinrent plusieurs fois à la charge et qu'ils avaient l'avantage du nombre, la victoire était sur le point de se déclarer contre les chrétiens. La valeur brillante du comte d'Anjou contint l'impétuosité musulmane. Erard, et Jean de Valéry, firent des prodiges de bravoure ; Jeffroi de Hussembourg se distingua par des actions héroïques, et mérita la palme de cette journée. Ainsi, toujours quelque gloire se mêlait aux infortunes des croisés français ; mais la victoire ne leur procurait aucun avantage, et les laissait toujours en butte aux mêmes périls, en proie aux mêmes calamités. Ils ne furent pas moins malheureux en deçà qu'au delà de l'Aschmoun, et, lorsqu'ils furent restés quelques jours dans leur ancien camp, il leur fallut prendre enfin la triste résolution de retourner à Damiette.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

29. Car, dit Joinville, « au bout de neuf jours les corps de nos gens qu'ils ayoient tués vindrent au-dessus de l'iaue, et l'on disoit que c'estoit parce que les fiels en estoient pourris. »

30. On distingoit les corps des Sarrazins, dit Joinville, parce qu'ils estoient retaillés (circoncis). Le rot avoit loué cent ribaulds (gens sans aveu) pour faire cette triste opération.

31. Degvile, chambellan du comte d'Artois, « et moult d'antres qui queroient leurs amis entre les morts, ne oncques ouy dire que nuls y fust retrouvé. »

32. Cette maladie était le scorbut ; « elle estoit telle, dit Joinville, que la char des jambes nous dessechoit jusqu'à l'os, et le cuir nous devenoit tanné de noir et de terre, à ressemblance d'une vieille house (botte); qui a esté longtemps nancée (cachée) derrière les coffres ; et oultre à nous aultres, qui avions cette maladie, nous venoit une autre persécution de maladie de la bouche, de ce que avions mangié de ces poissons, et nous pourrissoit la char d'entre les gencives, dont chascun estoit orriblement puant de la bouche. » Joinville parle ici d'un poisson du Nil appelé « barbotte, qui est poisson glout, et se rendoit tousjours aulx corps morts et les mangeoit. » Ce poisson est sans doute le « karmout » qui abonde encore aujourd'hui dans le canal de l'Aschmoun. » Le sénéchal ajoute, dans un autre passage de ses Mémoires, que « la maladie s'estant renfoncée en l'ost, il falloit que les barbiers arrachassent et coupassent aux malades de cette maladie de grosse char qui surmontoit sur les gencives, en manière qu'on ne gpovoit manier. Grand pitié estoit la de oyr crier et braire par tous les lieux en l'ost ceulx à qui on coupoit cette char morte. Il me ressembloit pauvres femmes qui travaillent de leurs enfaants quand ils viennent sur terre, et ne sçauroyre dire la pitié que c'estoit. »

33. En descendant et en remontant le Nil, J'ai pu reconnaître le lieu où les navires des musulmans s'étaient mis en embuscade pour surprendre les vaisseaux des chrétiens ; j'ai reconnu le petit canal par lequel les musulmans firent arriver leurs barques et leurs galères. Ce canal tire ses eaux de celui de Mehallet-Kebir, et se décharge dans le Nil, entre Baramoun et Sarensah. Près de là est encore une île derrière laquelle les vaisseaux musulmans purent se tenir, cachés et surprendre les chrétiens qui s'avançaient sans aucune crainte (Correspondance d'Orient, t. VI, lettre CLVII). - Lettre CLVII

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

12 - [5 avril 1250] Les Francs sonnent la retraite pour Damiette

Almoadam, dès qu'il fut averti des dernières dispositions des chrétiens, harangua lui-même ses troupes, leur fit distribuer des vivres et de l'argent, les renforça d'un grand nombre d'Arabes attirés par l'espoir du butin. Par son ordre, des bateaux chargés de soldats descendirent le Nil, et se réunirent à la flotte musulmane qui avait intercepté les convois des croisés. Des corps de cavalerie légère furent envoyés sur tous les chemins que devait suivre l'armée française dans sa retraite.
Dans la journée du 5 avril, le mardi après l'octave de Pâques, Louis IX fit tout préparer pour le départ de son armée ; on embarqua sur le Nil les femmes, les enfants, les malades; on avait attendu l'entrée de la nuit pour dérober à l'ennemi ces tristes préparatifs.
Le rivage du Nil offrait un spectacle déchirant : on ne voyait que des croisés accablés par leurs souffrances (34), et se séparant, les larmes aux yeux, de leurs amis qu'ils ne devaient plus revoir. Au milieu de ces scènes douloureuses, les Arabes, profitant des ténèbres de la nuit, pénètrent dans le camp, pillent les bagages, égorgent tous ceux qu'ils rencontrent. Une foule éperdue fuit de tous côtés, et des cris d'alarme retentissent sur la rive du canal et sur celle du fleuve. Les mariniers s'aperçoivent de cet effroyable désordre à la lueur des feux qu'on avait allumés ; voyant qu'on massacre les chrétiens, et craignant pour eux-mêmes, ils se disposent à s'éloigner. Le roi, qui, malgré son extrême faiblesse, était partout présent et veillait à tout, fait repousser les infidèles hors du camp, rassure la multitude des croisés, et commande aux navires qui s'éloignaient de la rive, de revenir et de prendre à leur bord le reste des malades. Le légat du pape et plusieurs seigneurs français montèrent dans un gros vaisseau. On pressa le roi de suivre cet exemple, mais il ne pouvait se résoudre à abandonner son armée. En vain ou lui représenta que son état de faiblesse et de maladie ne lui permettait point de combattre, et l'exposait à tomber entre les mains des ennemis ; en vain on ajoutait qu'en exposant sa vie il compromettait le salut de l'armée : ces raisons et plusieurs autres, dictées par un sincère attachement pour sa personne, ne purent le faire changer de résolution. Il répondait qu'aucun danger ne pourrait le séparer de ses fidèles guerriers ; qu'il les avait amenés avec lui, qu'il voulait repartir avec eux, et mourir, s'il le fallait, au milieu d'eux. Cette héroïque détermination, dont on prévoyait les suites inévitables, plongeait tous les chevaliers dans la consternation et la douleur. Les soldats, partageant les sentiments des chevaliers, couraient sur les bords du Nil, et, s'adressant à tous ceux qui descendaient le fleuve, criaient de toutes leurs forces : Attendez le roi, attendez le roi. Les flèches et les javelots volaient contre les vaisseaux qui continuaient à descendre. Plusieurs s'arrêtèrent ; mais Louis leur ordonna de poursuivre leur route (35).
La plupart des guerriers français étaient accablés par la maladie, exténués par la faim. Les fatigues, les nouveaux périls qu'ils allaient essuyer, n'effrayaient point leur courage ; mais ils ne pouvaient supporter la pensée d'abandonner des lieux remplis encore du souvenir de leurs victoires. Le duc de Bourgogne se mit en marche dès le soir ; peu de temps après, le reste des troupes quitta le camp, emportant les tentes et les bagages. Louis, qui ne voulut partir qu'avec l'arrière-garde, n'avait retenu auprès de lui, de ses gendarmes, que le brave Sargines et quelques-uns des chevaliers et des barons qui conservaient encore leurs chevaux. Le roi, se soutenant à peine (36), paraissait au milieu d'eux monté sur un cheval arabe ; il ne portait ni casque ni cuirasse, et n'avait pour arme que son épée. Les guerriers restés auprès de sa personne le suivaient en silence, et, dans l'état déplorable où ils étaient réduits, ils montraient encore quelque joie d'avoir été choisis pour défendre leur roi et mourir à ses côtés.

Les Francs laissent un accès aux musulmans grâce au pont de l'Aschoum

Déjà la retraite de l'armée chrétienne était connue des musulmans. Le roi avait ordonné de rompre le pont de l'Aschmoun, mais on n'avait point exécuté ses ordres, ce qui donna aux musulmans un moyen facile de traverser le canal. En un moment toute la plaine qui s'étendait du côté de Damiette se trouva couverte d'ennemis. L'arrière-garde des chrétiens était arrêtée à chaque pas dans sa retraite, tantôt par le passage d'un ruisseau, tantôt par une charge de cavalerie musulmane. Au milieu des ténèbres de la nuit, les croisés ne savaient pu diriger leurs coups, et, lorsqu'ils parvenaient à repousser leurs ennemis, ils n'osaient les poursuivre. Craignant de s'égarer, ceux qui étaient loin les uns des autres s'appelaient par leurs noms ; ceux qui conservaient leurs rangs, n'avaient plus de drapeau, ne reconnaissaient plus de chef. On n'entendait dans la plaine que les hennissements des chevaux, le bruit des armes, des cris de rage et de désespoir ; mais, ce qu'il y avait de plus déplorable dans cette retraite, c'était de voir les blessés, étendus sur les chemins, tendant leurs bras à leurs compagnons et les conjurant par leurs pleurs de ne pas les laisser exposés à la fureur des ennemis. On attendait le jour avec impatience ; mais le jour redoubla la confiance des musulmans en leur découvrant le petit nombre des chrétiens ; il remplit ceux-ci d'un nouvel effroi, en leur montrant la multitude de leurs ennemis.
Menacés et poursuivis de toutes parts, les chevaliers qui avaient pris la route de terre portèrent envie à ceux qui s'étaient embarqués sur le Nil (37) ; mais ces derniers ne couraient pas moins de dangers que leurs malheureux compagnons. Peu de temps après leur départ, un grand vent s'était élevé et les repoussait vers Mansourah ; quelques-uns de leurs navires avaient échoué sur la rive ; plusieurs, poussés violemment les uns contre les autres, étaient prêts d'être submergés. Vers l'aube du jour, leur flottille arriva près de Méhalleh, lieu funeste aux chrétiens : la flotte musulmane les y attendait. Les archers, chargés de les escorter en suivant le rivage, avaient pris la fuite : à leur place se montrèrent une multitude de cavaliers musulmans, lançant une si grande quantité de flèches armées de feux grégeois, qu'on aurait pu croire, dit Joinville, que toutes les « estoilles du ciel lumboient. »

Mort héroïque de Gaucher de Châtillon

L'intrépide Gaucher de Chatillon combattait encore pour le sauver, seul il défendit longtemps l'entrée d'une rue étroite qui conduisait à la maison où de fidèles serviteurs cherchaient à rappeler le monarque à la vie.
On le voyait tantôt fondre comme un éclair sur les infidèles, les disperser, les abattre ; tantôt se retirer pour arracher de sa cuirasse et même de son corps les flèches et les dards dont il était hérissé. Il retournait ensuite au combat, et, se dressant de temps en temps sur ses étriers, il criait de toute sa force : A Châtillon, chevaliers à Châtillon ! Où sont mes prud'hommes ? Le reste de l'arrière-garde était encore à quelque distance ; personne ne paraissait ; les musulmans, au contraire, accouraient en foule : enfin, accablé par le nombre, tout couvert de traits, percé de coups, il tomba ; aucun des croisés ne put le secourir, ni être témoin de sa fin héroïque; son cheval tout sanglant resta aux infidèles, et ses derniers exploits furent racontés par un guerrier musulman qui montrait son épée et se vantait d'avoir tué le plus brave des chrétiens.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

34. Joinville était encore malade ; il avait un rhume si grand à la tête, qu'il lui « filoit de la tète parmi les narines. »

35. Ce fait généreux de Saint Louis, qui refusa de quitter son armée est attesté par les historiens français et par les chroniques orientales ; Joinville s'exprime ainsi : « Et voyant le roy qui avoit la maladie de l'ost et la menoison comme les aultres, que nous le laissions ; et si se faust bien garanty, s'il eust voulu, es grans gallées : mais il disoit qu'il aimait mieuy mourir que laisser son peuple. » Geoffroi de Beaulieu, également témoin oculaire, atteste le même fait; on peut joindre au témoignage de ces deux historiens, celui de l'historien arabe Aboul-Mahassen : « le roi de France, dit-il, eût pu échapper aux mains des égyptiens, soit à cheval, soit dans un bateau ; mais ce prince généreux ne voulut jamais abandonner ses troupes. »

36. « Le soir se pasma plusieurs fois, et Pour la foiblesse qu'il avoit, on fut obligé de lui couper le fond de sa braye toutes les fois qu'il descendait pour aller à chambre (à la garde-robe). »

37. « Tandis que je priois les mariniers, dit Joinville, d'attendre que nous nous en allassions, les Sarrasins entrèrent en l'ost, et je vis à la clarté du feu qu'ils tenoient les malades sur la rive. »

38. Guy du Châtel, évêque de Soissons, était de la maison de Châtillon (Voyez Histoire de Châtillon, livre II, ch. VI).

39. Joinville s'exprime ainsi : « Le roi me conta que monseigneur de Sargines le défendoit des Sarrasins, comme le valet défend la coupe (le hanape) de son seigneur, des mouches. Toutes les fois que les Sarrasins l'approchoient, il prenoit son espée et les chassoit en vue du roi. »

40. Nous ayons conservé ici le nom de « minieh, » parce qu'il se trouve dans beaucoup d'historiens et que les indications précises nous manquent. On sait que « minieh » en arabe veut dire un bourg ou un village. Joinville nous dit que le roi arriva dans un lieu appelé « cazal » ; mais le mot « cazal, » comme celui de « minieh, » n'est qu'un nom générique qui, dans la langue des Francs, désignait un village on un bourg. Les auteurs arabes qui nous parlent de la retraite de Louis IX, donnent le nom de « minieh » Abou-Abdallah au lieu où le monarque des chrétiens se rendit aux musulmans. Cette indication n'est guère plus précise, et ne nous met point sur la voie de la vérité. Dans mon voyage sur le Nil, je me suis fait répéter les noms de tous les bourgs et villages qui sont sur la rive droite du Nil, depuis Damiette Jusqu'à Mansourah, et je n'ai pu reconnaître aucun nom qui ressemblât au « cazal » de Joinville, ni au « minieh » Abou-Abdallah de Makrizi. La chronique manuscrite que nous avons déjà citée, fait entendre que saint Louis alla de combat en combat jusqu'à Pharescour ; comment croire que Louis IX, dans l'état où il était et poursuivi par en ennemi victorieux, ait pu faire dix lieues dans une nuit ? Il n'est pas probable que le roi de France, dans sa retraite, ait pu dépasser Baramoun, qui est à quatre lieues de Mansourah ; nous pensons donc qu'on pourrait, sans invraisemblance, affirmer que ce fut à Baramoun que les braves qui accompagnaient Louis IX mirent bas les armes et que le saint roi fut fait prisonnier des musulmans (Voyez la Correspondance d'Orient, t. VI).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

13 - La trahison de Marcel, capitulation de l'armée

L'arrière-garde, retirée sur une colline, se défendait encore avec avantage. Philippe de Montfort, qui la commandait, vint dire au roi qu'il venait de voir l'émir avec lequel on avait traité d'une suspension d'armes au camp de Mansourah, « et que si c'estoit son bon plaisir, de rechef il lui en iroit parler. » Le monarque y consentit, promettant de se soumettre aux conditions que le sultan avait d'abord dictées. Dans le malheureux état où se trouvaient les croisés, ils inspiraient encore quelque crainte à leurs ennemis. Cinq cents chevaliers restaient sous les armes ; beaucoup de ceux qui avaient dépassé Minieh revenaient sur leurs pas pour disputer la victoire aux musulmans. L'émir accepta la proposition d'une trêve. Montfort, pour gage de sa parole, lui donna un anneau qu'il portait à son doigt. Déjà ils se touchaient dans la main, lorsqu'un traître, mauvais huissier, nommé Marcel, commença à crier :
« Seigneurs chevaliers français, rendez-vous, le roi vous le mande de par moi ; ne le faites pas tuer. »
A ces derniers mots, la consternation est générale ; on croit que le monarque court les plus grands dangers pour sa vie, si on résiste aux musulmans. Les chefs, les officiers, les soldats, tout le monde met bas les armes. L'émir qui avait commencé à traiter de la paix, s'aperçut de ce changement ; il rompit aussitôt la négociation, en disant : « On ne fait point de trêve avec des vaincus. » Bientôt après, un des principaux émirs, Gemal-Eddin, entra dans Minieh. Trouvant le roi environné de ses serviteurs désolés, il s'empara de sa personne, et, sans égard pour la majesté royale, sans respect pour la plus haute des infortunes, lui fit mettre des chaînes aux pieds et aux mains. Dès lors il n'y eut plus de salut pour les croisés. Les deux frères du roi tombèrent aux mains des infidèles. Ceux qui étaient parvenu à jusqu'à Pharescour furent atteints et perdirent tous la vie ou la liberté. Plusieurs d'entre eux auraient pu arriver jusqu'à Damiette ; mais, en apprenant la captivité du roi, ils ne se sentirent plus la force ni de continuer leur route ni de se défendre. Ces chevaliers naguère si intrépides restaient immobiles sur les chemins, et se laissaient égorger ou enchaîner sans proférer la moindre plainte, sans opposer la moindre résistance. L'oriflamme, les drapeaux, les bagages, tout devint la proie des ennemis. Au milieu des scènes du carnage, les guerriers musulmans faisaient entendre d'horribles imprécations contre Jésus-Christ et ses défenseurs; ils foulaient aux pieds, ils profanaient par leurs outrages les croix, les images sacrées : horrible spectacle et dernier sujet de scandale et de désespoir pour les croisés, qui venaient de voir leur roi couvert de chaînes et voyaient leur Dieu lui-même livré aux insultes du vainqueur.

Les croisés embarqués sur le Nil n'eurent pas un meilleur sort : tous les navires des chrétiens, excepté celui du légat, furent submergés par la tempête, consumés par le feu grégeois, ou pris par les musulmans. La foule des ennemis, assemblée sur la rive ou montée sur des barques, immolait tout ce qui s'offrait à ses coups. Elle n'épargna ni les femmes ni les malades. L'avarice, au défaut d'humanité, sauva ceux dont on espérait une rançon. Le sire de Joinville, souffrant toujours de ses blessures et de la maladie qui avait régné au camp de Mansourah, s'était embarqué avec les deux chevaliers qui lui restaient et quelques-uns de ses serviteurs. Quatre galères musulmanes s'approchèrent de son navire, qui venait de jeter l'ancre au milieu du fleuve. On le menaçait de la mort s'il ne se rendait sur l'heure. Le sénéchal délibéra avec les personnes de sa suite sur ce qu'il avait à faire dans un si pressant danger (41) : tous convinrent qu'il fallait se rendre, « excepté un sien clerc qui voulait qu'on se fist tuer pour aller droict en paradis » ; ce qu'ils ne voulurent croire. Joinville prit alors un petit coffre, en tira ses joyaux et ses reliques, qu'il jeta dans l'eau, et se rendit à discrétion. Malgré les lois de la guerre, le sénéchal allait être tué, si un renégat qui le connaissait ne l'eût couvert de son corps en criant : « Ces le cousin du roi ! Joinville, pouvant à peine se soutenir, fut traîné dans une galère musulmane, et de là transporté dans une maison voisine du rivage. Comme on lui avait ôté son haubert et qu'il restait presque sans vêtements, les musulmans qui le tenaient prisonnier lui donneront « un chaperonnet qu'il mit sur sa teste, » et lui jetèrent sur les épaules « une sienne couverture d'escarlatte fourrée de menu ver, que lui avait donnée madame sa mère » ; il était tout tremblant « de sa maladie, et de la grant peur qu'il avoit. » Comme il ne put avaler un verre d'eau qu'on lui donna, il se crut mort, et fit venir auprès de lui ses serviteurs, qui se mirent tous à pleurer (42). Parmi ceux qui pleuraient, on remarquait un jeune enfent, fils naturel du seigneur de Montfaucon ; cet enfant avait vu périr les personnes chargées de le conduire, et s'était jeté tout éperdu dans les bras et sous la protection de Joinville. Le spectacle de l'enfance abandonnée, le désespoir du bon sénéchal, excitèrent la compassion des émirs qui étaient présents ; un d'entre eux, que Joinville appelle tantôt le bon « Sarrazin, » tantôt le « pauvre Sarrasin, » avait soin du jeune entant, et, lorsqu'il se sépara du sénéchal, il lui dit : « Tenez toujours le petit enfant par la main, ou aultnement je suis seur que les Sarrazins le tueront » (43); Le carnage se prolongea longtemps après le combat ; il dura plusieurs jours. On fit descendre à terre les captifs qui avaient échappé à la première fureur des soldats musulmans : malheur à ceux que la maladie avait affaiblis et qu'on trouvait avec les marques de la pauvreté ! Plus les victimes étaient dignes de pitié, plus elles irritaient la barbarie du vainqueur. Des soldats armés d'épées et de massues et chargés d'exécuter les terribles sentences de la victoire, attendaient les prisonniers sur le rivage. Le prêtre Jean de Vaissy et quelques-uns des serviteurs de Joinville, sortirent mourants de leur navire ; on les acheva sous les yeux de leur maître, en disant que ces malheureux n'étaient bons à rien et qu'ils ne pouvaient payer ni leur liberté ni leur vie.

Cette bataille de Mansourah et l'épidémie firent 30,000 morts chrétiens

Dans ces jours de désastres et de calamités, plus de trente mille chrétiens perdirent la vie (44) tués sur le champ de bataille, noyés dans le Nil ou massacrés après le combat. La nouvelle de cette victoire des musulmans se répandit bientôt dans toute l'Egypte. Le sultan du Caire écrivit au gouverneur de Damas, pour lui annoncer les triomphes récents de l'islamisme : « Grâces soient rendues, disait-il dans sa lettre, au Tout-Puissant, qui a changé notre tristesse en joie ; c'est à lui seul que nous devons la gloire de nos armes ; les faveurs dont il a daigné nous combler sont innombrables, et la dernière est la plus précieuse de toutes. Vous annoncerez au peuple de Damas ou plutôt à tous les musulmans, que Dieu nous a fait remporter une victoire complète sur les chrétiens, au moment où ils avaient conjuré notre perte » (45).
Le lendemain du jour où l'armée chrétienne avait mis bas les armes, le roi de France fut conduit à Mansourah dans un navire de guerre ; il était escorté par un grand nombre de barques égyptiennes. Les tambours et les timbales se faisaient entendre au loin. L'armée égyptienne était en ordre de bataille sur la rive orientale du Nil, et marchait à mesure que la flotte avançait. Tous les prisonniers que le glaive de l'ennemi avait épargnés suivaient les troupes musulmanes, les mains liées derrière le dos. Les Arabes étaient en armes sur la rive opposée, et de toutes parts la multitude accourait pour être témoin de cet étrange spectacle. Louis IX arrivé à Mansourah fut enfermé dans la maison de Fakreddin-Ben-lokman (46), secrétaire du sultan, et fut confié à la garde de l'eunuque Sabyh. Une vaste enceinte environnée de murailles de terre et gardée par les plus farouches des guerriers musulmans, reçut les autres prisonniers de guerre.

Damiette dans la terreur et la consternation

La nouvelle de ces désastres avait porté la consternation et le désespoir dans la ville de Damiette, où flottait encore l'étendard des Français. D'abord il circula des bruits confus ; bientôt quelques croisés échappés au carnage annoncèrent que toute l'armée chrétienne avait péri. La reine Marguerite était sur le point d'accoucher. Son imagination effrayée lui représentait tantôt son époux immolé par les vainqueurs, tantôt l'ennemi aux portes de la ville. Ses agitations devinrent si violentes, qu'on la crut près d'expirer. Un chevalier âgé de plus de quatre-vingts ans lui servait d'écuyer, et ne la quittait ni le jour ni la nuit. Cette malheureuse princesse, lorsqu'elle était un moment assoupie par la douleur, se réveillait en sursaut, s'imaginant « que toute sa chambre estoit pleine de Sarrazins pour la occir. » Le vieux chevalier, qui lui tenait la main pendant qu'elle dormait, la lui serrait alors, et lui disait : Madame, je suis avec vous, n'ayez pas peur. Un instant après qu'elle avait fermé les yeux, elle se réveillait encore et poussait des cris effrayants ; le grave écuyer la rassurait de nouveau. Enfin, pour se délivrer de ses alarmes cruelles, la reine fit sortir tout le monde de sa chambre, excepté son chevalier; puis, se jetant à ses genoux, elle lui dit : « Sire chevalier, promettez-moi que vous m'accorderez la grâce que je vais vous demander. » Il le promit par serment. Marguerite continua ainsi : « Je vous requiers, sur la foi que vous m'avez donnée, que, si les Sarrasins prennent cette ville, vous me couperez la tête avant qu'ils puissent me prendre » – Tresvoluntiers, le ferais je, répliqua le vieux chevalier, et si ai je eu en pensée d'ainsi faire, si le cas y escheoit. »
Le lendemain, la reine accoucha d'un fils qu'on nomma Jean Tristan, à cause des circonstances douloureuses au milieu desquelles il était né. Le même jour on vint l'avertir que les Génois, les Pisans, et plusieurs croisés des villes maritimes de l'Europe, voulaient abandonner Damiette et prendre la fuite. Marguerite fît venir devant son lit les principaux d'entre eux, et leur dit : « Seigneurs, pour l'amour de Dieu, ne quittez pas cette ville : sa perte entraînerait celle du roi et celle de toute l'armée chrétienne. Soyez touchés de mes larmes, ayez pitié du faible enfant que vous voyez couché près de moi. »
Les marchands de Gènes et de Pise furent d'abord peu attendris par ses paroles. Joinville leur reproche avec amertume leur indifférence pour l'infortune du roi et pour la cause de Jésus-Christ. Comme ils répondirent à la reine qu'ils n'avaient plus de vivres, cette princesse donna ordre qu'on achetât sur-le-champ toutes les provisions qui se trouvaient dans la ville, et fit annoncer aux Génois et aux Pisans que désormais ils seraient entretenus aux frais du roi. Par ce moyen, la ville de Damiette conserva une garnison et des défenseurs, dont la présence, plus encore que la valeur, imposa aux ennemis. On assure même que les musulmans, après la victoire de Minieh, avaient voulu surprendre la place, et s'étaient présentés devant murailles avec les étendards et les armes des vaincus : on les reconnut à leur langage étranger, à leurs longues barbes, à leurs visages basanés.
Comme les chrétiens se montrèrent en grand nombre sur les remparts, les ennemis s'éloignèrent à la hâte d'une ville qu'ils croyaient disposée à se défendre, mais dans laquelle régnaient le découragement et la crainte (47).

Saint-Louis le roi captif.
Dix mille prisonniers chrétiens à Mansourah

Pendant ce temps-là Louis IX était plus calme à Mansourah qu'on ne l'était à Damiette. Ce que la misère et l'infortune ont de plus amer pour les grands de la terre, ne servait qu'à faire éclater en lui la vertu d'un héros chrétien et le caractère d'un grand roi. Il n'avait pour se couvrir la nuit qu'une casaque grossière qu'il tenait de la charité d'un prisonnier. Un seul de ses domestiques le servait et le soignait dans sa maladie (48). Dans cet état, il n'adressa jamais une prière à ses ennemis, et sa fierté ne s'abaissa point au langage de la soumission et de la crainte. Un de ses aumôniers attesta dans la suite, par serment, que Louis ne laissa jamais échapper ni un mot de désespoir ni un mouvement d'impatience (49). Les musulmans s'étonnaient de cette résignation, et disaient entre eux que, si jamais leur prophète les laissait en proie à d'aussi grandes adversités, ils abandonneraient son culte et sa foi. De toutes ses richesses, Louis n'avait sauvé que le livre des psaumes, inutile dépouille pour les musulmans ; lorsque tout le monde l'abandonna, ce livre seul consola son infortune. Chaque jour il récitait ces hymnes, où Dieu lui-même parle de sa justice et de sa miséricorde, rassure la vertu qui souffre en son nom, menace de sa colère ceux qu'enivre la prospérité et qui abusent de leur triomphe.
Ainsi les sentiments et les souvenirs religieux soutenaient dans les fers le courage de Louis ; et le pieux monarque, entouré chaque jour de nouveaux périls, au milieu d'une armée musulmane qu'il avait irritée par ses victoires, pouvait encore s'écrier avec le prophète-roi : Appuyé sur le Dieu vivant, qui est mon bouclier et ma gloire, je ne craindrai pas la foule des ennemis campés autour de moi.
Cependant le sultan du Caire, paraissant adoucir les rigueurs de sa politique, envoya à Louis IX cinquante habits magnifiques pour lui et les seigneurs de sa suite. Louis refusa de s'en vêtir, en disant qu'il était le souverain d'un royaume plus grand que l'Egypte et qu'il ne porterait jamais l'habit d'un prince étranger. Al-moadam fit préparer un grand festin auquel le roi fut invité. Louis ne se rendit point à cette invitation, persuadé qu'on voulait le donner en spectacle à l'armée musulmane. Enfin le sultan lui envoya ses plus habiles médecins, et fit tout pour conserver un prince qu'il destinait à orner son triomphe et dont il espérait obtenir les avantages attachés à sa dernière victoire. On ne tarda pas à proposer au roi de briser ses fers, à condition qu'il rendrait Damiette et les villes de la Palestine qui se trouvaient encore au pouvoir des Francs. Louis répondit que les villes chrétiennes de la Palestine ne lui appartenaient point : que Dieu avait remis récemment la place de Damiette entre les mains des chrétiens et qu'aucune puissance humaine ne pouvait en disposer. Le sultan, irrité de ce refus, résolut d'employer la violence. Tantôt il menaçait Louis IX de l'envoyer au calife de Bagdad, qui le ferait mourir en prison ; tantôt il annonçait le projet de promener son illustre captif en Orient (Mathieu Paris) et de montrer à toute l'Asie un roi des chrétiens réduit en servitude ; enfin il alla jusqu'à le menacer de le faire mettre aux bernicles (50), supplice affreux et réservé aux plus grands criminels. Louis se montrait inébranlable, et se contentait de répondre à toutes ces menaces : Je suis prisonnier du sultan, il peut faire de moi tout ce qu'il voudra.
Le roi de France souffrait toujours sans se plaindre, il ne craignait rien pour lui-même; mais, lorsqu'il songeait à sa fidèle armée, au sort des autres captifs, son âme était saisie d'une profonde douleur. Les prisonniers chrétiens se trouvaient entassés pêle-mêle dans une cour, les uns malades, les autres blessés, la plupart presque nus, tous exposés à la faim, aux injures de l'air, aux outrages de leurs impitoyables gardiens. Un musulman fut chargé d'écrire les noms de tous ces malheureux captifs, dont le nombre s'élevait à plus de dix mille. On conduisit dans un vaste pavillon ceux qui pouvaient racheter leur liberté ; les autres restèrent dans le lieu où on les avait jetés comme un vil troupeau, destinés à périr misérablement. Chaque jour un émir chargé des ordres du sultan entrait dans cet asile du désespoir, et faisait traîner hors de l'enceinte deux ou trois cents prisonniers. On leur demandait s'ils voulaient abjurer la religion de Jésus-Christ, ceux à qui la crainte de la mort faisait renier leur foi, recevaient la liberté ; les autres tombaient sous le glaive, et leurs corps étaient jetés dans le Nil. On les égorgeait pendant la nuit ; le silence et l'obscurité des ténèbres ajoutaient à l'horreur de l'exécution. Pendant plusieurs jours le fer des bourreaux décima ainsi les malheureux prisonniers. On ne voyait jamais revenir ceux qui sortaient de l'enceinte. Leurs tristes compagnons, en recevant leurs adieux, pleuraient d'avance leur fin tragique, et vivaient dans l'attente d'un sort semblable. A la fin, la lassitude du carnage fit épargner ceux qui restaient. La foule des captifs fut traînée au Caire, et la capitale de l'Egypte, dans laquelle ils s'étaient flattés d'entrer en triomphe, les vit arriver couverts de haillons et chargés de chaînes. On les jeta dans des prisons où plusieurs moururent de faim et de douleur; les autres, condamnés à être esclaves sur une terre étrangère, privés de tout secours, de toute communication avec leurs chefs, sans savoir ce qu'était devenu leur roi, n'espéraient plus ni recouvrer leur liberté, ni revoir l'Occident (51).
Les historiens orientaux racontent avec indifférence les scènes que nous venons de décrire ; plusieurs même semblent ne voir qu'une seconde victoire dans le massacre des prisonniers de guerre, et, comme si l'infortune et le meurtre d'un ennemi désarmé eussent pu rehausser la gloire du vainqueur, ils exagèrent dans leurs récits les misères des vaincus et surtout le nombre des victimes immolées à l'islamisme.
Les barons et les chevaliers qu'on avait enfermés dans un pavillon, n'ignoraient point le sort de leurs compagnons d'armes ; ils passaient les jours et les nuits dans des terreurs continuelles. Le sultan voulut obtenir d'eux ce qu'il n'avait pu obtenir de Louis IX. Il leur envoya un émir pour leur annoncer qu'on les mettrait en liberté, si Damiette et les villes chrétiennes de la Palestine étaient rendues aux musulmans. Le comte de Bretagne répondit, au nom des autres prisonniers, que ce qu'on leur demandait n'était point en leur puissance, et que les guerriers français n'avaient d'autre volonté que celle de leur roi. « On voit assez, dit l'envoyé d'Almoadam, que vous ne tenez ni à la liberté ni à la vie. Vous allez voir des hommes accoutumes à jouer du glaive. » L'émir se retira, laissant les prisonniers dans l'attente d'une mort prochaine. On déploya devant eux l'appareil des supplices ; le glaive resta plusieurs jours suspendu sur leurs têtes ; mais Almoadam ne put ébranler leur fermeté. Ainsi la captivité d'une armée entière, les supplices, la mort d'un grand nombre de guerriers, n'avaient pu enlever aux chrétiens une seule de leurs conquêtes, et un des boulevards de l'Egypte était encore entre leurs mains.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

41. « Fallait-il se rendre aux galères des infidèles ? Fallait-il se soumettre aux cavaliers qui remplissaient les campagnes ? Telle était la question que discutaient Joinville et ses soldats. »

42. « Lors je demandois à boire, et l'on m'apporta de l'eau dans un pot, et sitot que je la mis dans ma bouche, elle me jaillit parles narines. Quand je vis cela, j'envoyai quérir ma gent pour lui annoncer que j'estois mort, car j'avois l'aposteme à la gorge. »

43. Joinville fut guéri par un musulman, « il me donna telle chose à boire que je fus guéri dedans deux jours. »
Joinville nous a raconté dans le plus grand détail les événements de sa propre captivité. Il dit : qu'il fui amené devant un émir, qui fit venir tout exprès un bourgeois de Paris pour causer avec lui. Joinville mangeait dans une écuelle au moment où ce bourgeois arriva. Celui-ci se prit immédiatement à lui dire : Que faites-vous donc, sire ? Vous mangez gras ! Alors Joinville repoussa l'écuelle ; et l'émir, qui avait demandé le motif de cette répugnance, l'avant appris du bourgeois, rassura Joinville en lui disant que Dieu ne punissait que l'intention. Le bon historien ne se contenta pas de cette explication, et s'imposa la pénitence, selon l'ordre du légat.

44. Nous suivons ici l'historien arabe Aboul-Mahassen ; un autre auteur, cité par Aboul-Mabassen et témoin oculaire, dit que les musulmans, dans cette déroute des Francs, ne perdirent pas plus de cent hommes. Mathieu Paris porte à vingt-deux mille combattants et à trois cents chevaliers la perte que fit l'armée chrétienne. Outre les comtes d'Artois et de Salisbury, et Robert de Vair, il nomma Raoul de Lussy, vaillant chevalier, Hugues, comte de Flandre, Hugues le Brun, comte de la Marche, dont le père était mort peu auparavant, près de Damiette, et le comte de Pontivy. Il ne resta que trois chevaliers du Temple et quatre de l'Hôpital ; un; cinquième mourut de ses blessures avant d'arriver à Acre: Presque tous les mariniers furent pris, et le plus grand nombre se fit musulman.

45. La lettre du sultan nous a été conservée par Makrizi ; voyez la Bibliothèque des Croisades, t. IV.

46. Nous avons visité la maison qui servit de prison à saint Louis ; cette maison donne sur le Nil ; elle est à l'extrémité de la ville, vers le canal ; l'édifice, en terre cuite, est d'une solide construction, et rien n'empêche de croire qu'il remonte au temps des guerres saintes. On dit que le saint monarque habitait une salle basse qui existe encore et qui, dans les derniers temps, a servi d'entrepôt ou de magasin.
On nous a montré dans l'intérieur de la ville une autre maison où furent détenus les barons de France. Les historiens arabes parlent d'une vaste cour; entourée d'une muraille de terre, dans laquelle étaient entassés plus de dix mille prisonniers ( Correspond, d'Orient, t. VI, p. 380 et 381).

47. Mathieu Paris parle de cette tentative des musulmans sur Damiette. Cet historien copie une lettre du chancelier du comte de Cornouailles adressée à ce prince, dans laquelle il en est fait aussi mention. Quant à Aboul-Mahassen, qui en a également parlé, il ne la place qu'à l'époque de la délivrance de saint Louis (Voyez notre Bibliothèque des Croisades).

48. Le seul domestique qui le servait se nommait Isambert, « grand queulx » de France (office qui répond à celui de premier maître d'hôtel du roi). Isambert lui préparait à manger, lui faisait son pain, le couchait, le levait une infinité de fois par jour. On avait cependant laissé au roi son aumônier, Guillaume de Chartres, et un autre prêtre jacobin ; mais toutes les fonctions de ces deux ecclésiastiques étaient de dire avec lui l'office divin, selon le rit de l'église de Paris, et de réciter les prières de la messe, sans toutefois consacrer (De Vit. et Mirac. S. Ludov. Buchesne, T. V, p. 468).

49. C'est dans les récits des actes miraculeux de saint Louis écrits par les contemporains, qu'on peut trouver le tableau des vertus ascétiques de ce prince et de ses habitudes privées. Duchesne a recueilli deux ou trois relations sur ce sujet dans sa grande collection des Hist. de France, t. V.

50. Suivant Joinville, c'est une espèce de chevalet sur lequel on étendait les criminels.

51. Un auteur arabe prétend que saint Louis fut du nombre des prisonniers conduits au Caire : il nomme la rue où on l'enferma. Cette circonstance est sans fondement.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

14 - Tractation entre Saint-Louis et le sultan du Caire pour acheter sa liberté

Cependant quelques seigneurs français offrirent de payer leur rançon. Louis le sut ; et, comme il craignait que plusieurs, n'ayant pas de quoi se racheter, ne restassent dans les fers, il défendit tout traité particulier Les comtes et les barons, naguère si peu dociles, ne savaient plus résister aux volontés d'un roi malheureux : on renonça sur-le-champ à toute négociation séparée. Le roi avait dit qu'il voulait payer pour tout le monde, et qu'il ne s'occuperait de sa propre liberté qu'après avoir assuré celle de tous les autres.
Tandis que le sultan du Caire faisait ainsi de vaines tentatives pour dompter la fierté ou amollir le courage de Louis IX et de ses chevaliers, les favoris qu'il avait amenés de la Mésopotamie pressaient leur maître de conclure promptement la paix. « Vous avez, lui disaient-ils, des ennemis plus dangereux que les chrétiens : ce sont les émirs qui veulent régner à votre place et qui ne cessent de vanter leurs victoires comme si vous n'aviez pas vaincu vous-même les Francs, comme si le dieu de Mahomet n'avait pas envoyé la peste et la famine pour vous aider à triompher des défenseurs du Christ. Hâtez-vous donc de terminer la guerre, pour affermir au dedans votre pouvoir et commencer votre règne » (52). Ces discours, qui flattaient l'orgueil d'Almoadam, le décidèrent à faire à ses ennemis des propositions plus raisonnables. Le sultan se borna à demander au roi de France un million de besants d'or (53) et la reddition de Damiette. Saint Louis, averti que la ville de Damiette ne pouvait résister, consentit aux propositions qui lui étaient faites, si la reine les approuvait. Comme les musulmans témoignèrent quelque surprise, le roi ajouta : La reine est ma dame, je ne puis rien faire sans son aveu. Les ministres du sultan revinrent une seconde fois, et dirent au monarque français que, si la reine voulait payer la somme demandée, il serait libre. « Un roi de France, leur répondit-il, ne se rachète point pour de l'argent : on donnera la ville de Damiette pour ma délivrance, et le million de besants d'or pour celle de mon armée. » Le sultan accepta tout ; et, soit qu'il fut charmé d'avoir terminé les négociations, soit qu'il fût touché du grand caractère qu'avait déployé le monarque captif, il réduisit d'un cinquième la somme dont on était convenu pour la rançon des soldats chrétiens (54).

Les chrétiens bientôt libres contre une très grosse rençon

Les chevaliers et les barons ignoraient encore la conclusion du traité, et roulaient dans leur esprit les plus tristes pensées, lorsqu'ils virent entrer un vieillard musulman dans leur pavillon. Sa figure vénérable, la gravité de son maintien, inspiraient le respect. Son cortège, composé d'hommes armés, inspirait la crainte. Le vieillard, sans autre discours, fit demander aux prisonniers, par un interprète, s'il était vrai qu'ils crussent en un seul Dieu, né d'une femme, crucifié pour le salut du genre humain et ressuscité le troisième jour. Tous ayant répondu à la fois que c'était leur croyance :
« En ce cas, ajouta-t-il, félicitez-vous de souffrir pour votre Dieu : vous êtes bien loin encore de souffrir pour lui autant qu'il a souffert pour vous. Placez votre espérance en lui, et, s'il a pu lui-même se rappeler à la vie, il ne manquera pas de puissance pour mettre un terme aux maux qui vous accablent maintenant » (Joinville).
En achevant ces paroles, le vieillard musulman se retira, laissant les croisés partagés entre la surprise, la crainte et l'espérance. Le lendemain on vint leur annoncer que le roi avait arrêté une trêve et qu'il voulait prendre conseil de ses barons. Jean de Valéry, Philippe de Montfort, Guy et Baudouin d'Ibelin, furent nommés pour se rendre auprès de Louis. Les croisés ne tardèrent pas à apprendre que leur captivité allait finir et que le roi avait payé la rançon des pauvres comme des riches. Ces preux chevaliers, lorsqu'ils portaient leurs pensées sur leurs victoires ne concevaient point comment ils étaient tombés entre les mains des infidèles, et, lorsqu'ils songeaient à leurs dernières infortunes, leur délivrance leur paraissait miraculeuse. Tous élevèrent la voix pour louer Dieu et bénir le roi de France.
Dans le traité furent comprises toutes les villes de la Palestine qui appartenaient aux chrétiens à l'arrivée des croisés en Orient. De part et d'autre, on devait rendre les prisonniers de guerre faits depuis la trêve conclue entre l'empereur Frédéric et le sultan Malek-Kamel. Il fut convenu aussi que les munitions et les machines de guerre de l'armée chrétienne resteraient provisoirement à Damiette sous la sauvegarde du sultan d'Egypte.
On ne songea plus alors qu'à remplir les conditions du traité de paix. Quatre grandes galères furent préparées pour transporter les principaux prisonniers jusqu'à l'embouchure du Nil. Le sultan partit de Mansourah et se rendit par terre à Pharescour.

Le sultan du Caire fête sa victoire contre les Francs

Depuis la bataille de Minieh, on avait élevé dans cette ville un vaste palais construit en bois de sapin dont les chroniques du temps nous ont laissé une description pompeuse. Ce fut dans ce palais qu'Almoadam reçut les félicitations des musulmans sur l'heureuse issue d'une guerre contre les ennemis de l'islamisme. Toutes les villes, toutes les principautés de Syrie, firent partir leurs ambassadeurs pour venir saluer le vainqueur des chrétiens. Le gouverneur de Damas, à qui il avait, envoyé le manteau du roi de France trouvé sur le champ de bataille1, lui répondit :
« Dieu, sans doute, vous destine à la conquête de l'univers, et vous allez marcher de victoire en victoire; qui peut en douter, puisque vos esclaves se couvrent déjà des dépouilles que vous avez conquises sur les rois ? »
Ainsi le jeune sultan s'enivrait de louanges ; il passait son temps au milieu des fêtes et des plaisirs de la paix, oubliant les soins de son empire et ne prévoyant pas les dangers qui le menaçaient au milieu de ses triomphes.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

52. Ce discours est emprunté presque mot à mot à la chronique arabe d'A-boulfaragc (Voyez Bibliothèque des Croisades, t. IV).

53. Joinville dit cinq cent mille livres. Le besant d'or, suivant Leblanc, dans son Traité des Monnaies, p. 198, valait dix sous, et le sou environ dix-neuf d'à présent (1880), ce qui porte la valeur du besant à environ neuf francs et demi d'aujourd'hui (1880). Ainsi le million de besants s'élevait à environ neuf millions et demi de francs OR des années (1880) : les cinq cent mille livres dont parle Joinville en étaient l'équivalent.

54. Le cinquième était deux cent mille besants ou cent mille livres. Voici les expressions de Joinville : « Quand le Soudan apprit la convention de saint Louis, il dit : Par ma foi, large est le Franc, car il n'a pas marchandé sur une aussi grande somme de deniers ; je li donne cent mille livres sans la rançon payer. »

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

15 - Des jours sinistres s'annoncent pour le sultan du Caire

Almoadam avait disgracié et dépouillé de leurs emplois plusieurs des ministres et des serviteurs de son père : la plupart des émirs étaient dans la crainte d'une pareille disgrâce, et cette crainte même les portait à tout braver pour conserver leur fortune et leur vie. Parmi les mécontents, on remarquait surtout les mameluks et leur chef, milice dont l'origine remontait à Saladin et qui avait obtenu les plus grands privilèges sous le règne précédent. Ils reprochaient au sultan de préférer de jeunes favoris à de vieux guerriers, soutiens du trône et sauveurs de l'Egypte. Ils lui reprochaient d'avoir conclu la paix, sans consulter ceux qui avaient supporté le poids de la guerre, d'avoir distribué les dépouilles des vaincus à des courtisans qui n'avaient pris d'autre peine que celle de venir des bords de l'Euphrate sur les bords du Nil. Pour justifier d'avance tout ce qu'on pouvait tenter contre le prince, on lui supposait à lui-même les projets les plus sinistres, et la rébellion naissante s'échauffait au récit des persécutions futures. On citait les émirs qui devaient mourir; les instruments du supplice, le jour de l'exécution, tout était marqué, tout était prêt (55). On avait vu le sultan, au milieu d'une orgie nocturne, trancher les flambeaux de son appartement avec son sabre et s'écrier qu'il ferait ainsi voler la tête à tous les mameluks. Une femme animait l'esprit des guerriers par ses discours : c'était la sultane Chegger-Eddour, qui avait un moment disposé de l'empire et ne pouvait supporter les dédains du nouveau sultan. Des plaintes on passa bientôt à la révolte ouverte ; car il était moins périlleux d'attaquer le prince l'épée à la main, que de déclamer plus longtemps contre lui. Un complot se forma dans lequel entrèrent les mameluks et tous les émirs qui avaient des outrages à venger ou à craindre. Les conjurés étaient impatients d'exécuter leur projet, et, craignant que le sultan une fois arrivé à Damiette ne pût échapper à leurs coups, ils résolurent d'éclater à Pharescour.
Les galères qui transportaient les prisonniers chrétiens arrivèrent devant cette ville. Le roi descendit à terre avec les princes ses frères, et fut reçu dans un pavillon où il eut une entrevue avec le sultan. L'histoire ne dit rien de cette conférence entre deux princes qui fixaient également l'attention et dont la position était si différente : l'un enivré de ses victoires, aveuglé par ses prospérités ; l'autre, vainqueur de la mauvaise fortune, sortant plus grand de l'épreuve de l'adversité.
Les deux souverains avaient désigné le samedi qui précède l'Ascension pour la reddition de Damiette. D'après cette convention, les croisés retenus depuis plus d'un mois dans les fers n'avaient plus que trois jours à souffrir les angoisses de leur captivité ; mais de nouveaux malheurs les attendaient, et devaient éprouver encore leur courage et leur résignation. Le lendemain de leur arrivée devant Pharescour, le sultan du Caire, en réjouissance de la paix, voulut donner un festin aux principaux officiers de l'armée musulmane. Les conjurés profitèrent de cette occasion : vers la fin du repas, ils fondirent sur lui l'épée à la main ; Bondocdar lui porta le premier coup. Almoadam, n'ayant été blessé qu'à la main, se lève tout éperdu, s'échappe à travers sa garde immobile, se réfugie dans une tour, en ferme la porte, et parait ensuite à une fenêtre, tantôt implorant des secours, tantôt demandant aux conjurés ce qu'ils exigeaient de lui (56). L'envoyé du calife de Bagdad se trouvait alors à Pharescour. Il montait à cheval, lorsque les mameluks le menacent de la mort s'il ne rentre dans sa tente. Dans le même temps quelques tambours se faisaient entendre et donnaient le signal pour rassembler les troupes, mais les chefs du complot disent aux soldats que Damiette est prise, et toute l'armée se précipite vers cette ville ; le sultan reste seul aux prises avec ceux qui en voulaient à sa vie. Les mameluks l'accusent et le menacent, il veut se justifier : ses paroles se perdent dans le tumulte. Mille voix lui crient de descendre : il hésite, il gémit, il pleure ; les flèches volent contre la tour ; le feu grégeois lancé de tous côtés allume un incendie. Almoadam, près d'être atteint par les flammes, se précipite de la fenêtre, et tombe à terre (57). Les sabres, les épées nues, sont levés sur lui : il se jette aux genoux d'Octaï, un des principaux officiers de sa garde, qui le repousse avec colère. Le malheureux prince se relève, tendant la main à tout le monde, disant qu'il abandonnait le trône d'Egypte et qu'il voulait retourner dans la Mésopotamie. Ces supplications, indignes d'un prince, inspiraient plus de mépris que de pitié ; cependant la foule des conjurés hésitait, mais les chefs savaient trop bien qu'il n'y avait pour eux de salut qu'en achevant le crime commencé. Bondocdar, qui avait porté le premier coup au sultan, le frappe une seconde fois de son sabre ; Almoadam s'échappe tout sanglant, se jette dans le Nil, et cherche à gagner quelques navires qui semblaient s'approcher de la rive pour le recevoir ; neuf mameluks le suivent dans l'eau et le percent de mille coups à la vue de la galère où se trouvait Joinville (Gemal-Eddin et Joinville).
Telle fut la fin d'Almoadam, qui ne sut ni régner ni mourir. Les auteurs arabes remarquent comme une chose singulière qu'il périt à la fois par le fer, le feu et l'eau. Les mêmes auteurs s'accordent à dire qu'il provoqua lui-même sa ruine par son imprudence et son injustice. Au reste, l'histoire orientale, accoutumée à louer le succès, à blâmer tous ceux qui succombent, rapporte les plaintes des mameluks sans les examiner, et, passant légèrement sur cette révolution, se contente de dire : Lorsque Dieu veut un événement, il en prépare d'avance les causes.

Révolution Mamelouks d'après les textes de René Grousset
Le sultan Tûrân-shâh et l'hostilité des Mameluks

Depuis Saladin, les sultans ayyûbides, comme, avant eux, les atabeg sortis du démembrement de l'empire Saljûqide, n'avaient cessé de recruter leur armée parmi les esclaves turcs achetés sur tous les marchés de la Transoxiane ou du Qiptshaq. Amenés jeunes à la cour des princes ayyûbides, ces soldats nés qui avaient perdu tout lien avec leur patrie d'origine se vouaient avec d'autant plus d'ardeur au service de leurs nouveaux maîtres qu'ils y trouvaient honneur et profit. En récompense de sa fidélité et de sa bravoure, l'esclave d'hier devenait général, gouverneur de province, haut dignitaire à 1a cour du Caire, de Damas ou d'Alep.
Tant que la famille ayyûbide conserva l'énergie de ses origines kurdes, les Mameluks furent entre ses mains de merveilleux instruments de règne. Ce fut grâce à eux que la dynastie de Saladin, d'al-Adil et d'al-Kâmil conquit sur les Francs la supériorité militaire. Mais lorsque la dynastie ayyûbide se fut usée en luttes fratricides, quand les Mameluks sentirent qu'ils étaient devenus indispensables comme arbitres entre les fils de leurs maîtres, leurs prétentions crûrent en même temps que leur importance politique. A partir du règne du sultan (1240-1249), leur insolence ne connut plus de bornes. N'était-ce pas à eux, au complot par eux préparé contre le précédent sultan al-Adil II, qu'al-Sâlih Aiyûb devait le trône ? Aussi ce prince leur accorda-t-il une confiance sans limites. « Il avait réuni plus de mameluks turcs qu'on ne l'avait fait jusque-là dans sa famille, remarque le Collier de perles La plupart des émirs de l'armée étaient choisis parmi ces esclaves. Il constitua avec ces mameluks turcs une garde du palais et donna aux soldats qui la composaient le nom de bahrides. » La récompense fut qu'aux heures tragiques de l'invasion française, quand al-Sâlih Aiyûb agonisant défendait pied à pied le sol du Delta, les Mameluks songèrent à l'assassiner. Ils ne renoncèrent, on l'a vu, à leur projet qu'en s'apercevant que la maladie du sultan allait leur épargner cette peine. Lorsque leur vaillance à la Mansûra et l'énergie de leur chef Baîbars Bundukdârî eurent sauvé l'Egypte, vaincu les Francs et valu à l'Islam un triomphe incomparable, leur insolence s'accrut encore.
Par malheur pour la dynastie ayyûbide ainsi menacée, Tûrân-shâh, le nouveau sultan qui arrivait de Mésopotamie pour régner au Caire, était un inconnu pour le peuple égyptien. Maqrîzî le décrit d'un mot, c'était un sot, et, qui pis est, un sot lettré. On lui avait fait étudier la jurisprudence, la dialectique, la théologie, etc., et au début son grand-père al-Kâmil prenait plaisir à encourager ces exercices, jusqu'au jour où le vieux sultan s'aperçut que la fréquentation des savants ne corrigeait chez le jeune homme ni sa lourdeur ni son absence de jugement. Dès le début de son règne, il se montra maladroit. Il avait amené avec lui de la Jazîra des favoris auxquels il distribua toutes les places. Il nomma émir un bellâtre, ancien esclave, qu'il combla de fiefs et de gratifications. En faveur de cette camarilla, il dépossédait de leurs fiefs les mameluks bahrides, les redoutables prétoriens turcs qui avaient fait la fortune de son père. Il commit la folie de les menacer « La nuit quand il était bien ivre, il faisait rassembler devant lui tous les flambeaux qu'il pouvait trouver et il les abattait à coups de sabre en criant. Voilà comment je traiterai les mameluks bahrides, et en nommant chacun de ceux-ci par son nom. » La colère des mameluks grondait. Pour comble de folie, il inquiéta la sultane douairière Shajar al-Dorr à l'appel de laquelle il devait cependant le trône, et lui fit réclamer avec menaces les biens qu'elle avait gardés du feu sultan. Shajar al-Dorr effrayée écrivit aux émirs mameluks pour leur demander de la défendre. Dès lors la perte de Tûrân-shâh fut résolue.

Meurtre du sultan Tûrân-shâh : La chasse à l'homme du 2 mai 1250

Après la capitulation de l'armée franque et tandis que s'achevaient les pourparlers pour la rançon des captifs, Tûrân-shâh s'était installé à Fâriskûr afin de mieux surveiller Damiette dont la reddition n'était plus qu'une question de jours. Ce fut là que le 2 mai 1250, comme il venait de présider un repas offert aux émirs, les Bahrides, sabre au clair, firent irruption dans sa tente. Le sultan, qui sortait du festin, para les premiers coups avec son sabre et fut blessé à la main (il eut plusieurs doigts tranchés). Celui qui l'atteignit le premier n'était autre que Baîbars, le vainqueur de la Mansûra. Le sultan se réfugia alors dans une tour de bois qui dominait le Nil. Les Mameluks y mirent le feu. Il se jeta du haut de la tour et courut vers le fleuve dans l'espoir de se sauver sur une chaloupe amarrée au rivage. Une pluie de flèches l'empêcha d'atteindre l'embarcation. Il plongea alors dans le Nil, mais, quand il eut de l'eau jusqu'au cou, il revint sur la berge, suppliant qu'on le laissât retourner dans son petit fief du Diyârbekir. Pitoyable imploration ! « Je ne veux plus de l'empire, laissez-moi retourner à Hisn Kaîfâ. 0 Musulmans, n'y a-t-il donc parmi vous personne qui me défendra et me sauvera ? »
« Toute l'armée était là, qui voyait ce spectacle lamentable, mais pas un homme ne bougea et les flèches pleuvaient de tous côtés sur le sultan... « .
« Ou plutôt, sur la berge, Baîbars, pour toute réponse, lui asséna un coup de sabre qui le rejeta dans l'eau. Un second coup à l'épaule, pénétrant jusqu'à l'aisselle, découpa le bras. Le corps fut ensuite traîné dans l'eau à l'aide d'un harpon. Un homme monté sur un bateau, le harpon à la main, tira le cadavre, comme un poisson, sur le bord opposé. Le corps resta abandonné trois jours sur le bord du fleuve, complètement tuméfié, sans que personne n'eût le courage de lui donner la sépulture. A la fin l'ambassadeur du khalife de Baghdâd demanda la permission de le faire. »
Ce drame sauvage, digne des originelles barbaries, marque la fin de la dynastie de Saladin en Egypte. Il annonce aussi que l'ère ayyûbide est bien close. La glorieuse dynastie kurde, jusqu'au jour où, avec al-SâliA Aiyûb, son sang fut contaminé d'un apport nègre, avait apporté sur les trônes de l'Orient un sentiment d'humanité, une courtoisie chevaleresque et aussi, dans la mesure des moeurs de l'époque, un esprit de relative tolérance qui contrastent avec le milieu.
La hideuse chasse à l'homme du 2 mai 1250 annonce qu'à cette époque privilégiée va succéder le règne d'une soldatesque sauvage, sans frein ni loi. L'assassinat du dernier Ayyûbide sera suivi d'une longue suite d'assassinats officiels dont chaque général mameluk sera tour à tour le bénéficiaire et la victime, car, une fois débarrassés de la légitimité ayyûbide, ces rois de hasard resteront incapables de fonder une dynastie véritable, et le meurtre deviendra entre eux, bien plus que l'hérédité, le chemin régulier du trône. Une ère de sang s'ouvre pour l'Islam, qui le fera régresser jusqu'au temps de Sennachérib et d'Assourbanipal. C'est l'historien égyptien Maqrîzî qui constate que les Mameluks vainqueurs « commirent de tels excès que les Francs eux-mêmes, s'ils l'avaient emporté, n'en auraient pas commis de semblables. » La condotte victorieuse improvisa un gouvernement. Comme il fallait un semblant de légitimité, elle conféra la royauté à la veuve d'al-Sâlih Aiyûb, la khâtûn Shajar al-Dorr. Mais tout le pouvoir, avec le titre de chef de l'armée, fut confié à un ancien mameluk de Sêlih Aiyûb, l'émir Izz al-Dîn Aibeg al-Turkomânî. Chef énergique et homme de gouvernement, comme tant de capitaines turcs, Atabeg, qui ne tarda pas à épouser la sultane Shajar al-Dorr, dirigea avec adresse les affaires égyptiennes, d'abord comme atabeg de la sultane, puis comme sultan lui-même (31 juillet 1250).
« Il est en effet inutile de mentionner un dernier sultan ayyûbide, de la branche yéménite, Ashraf Mûsâ (petit-fils du roi du Yémen al-Masùd Yûsuf, fils lui-même du grand sultan al-Kâmil), simple fantôme de sultan légitime que, devant l'indignation du loyalisme syrien, Aibeg crut prudent de s'associer. Aibeg qui l'avait ainsi élevé au trône (1250), le déposa en 1254 pour rester seul sultan. »

Le Nil et son rivage offraient alors deux spectacles bien différents : d'un côté, on voyait un prince, au milieu de toutes les pompes de la grandeur, dans tout l'appareil de la victoire, massacré par ses propres gardes ; de l'autre, un prince malheureux, entouré de ses chevaliers malheureux comme lui, leur inspirant plus de respect dans son adversité que lorsqu'il était environné de tout l'éclat de la prospérité et de la puissance. Les chevaliers et les barons français, quoiqu'ils eussent été victimes de la barbarie du sultan, éprouvèrent à la vue de sa mort tragique plus d'étonnement que de joie : ils ne pouvaient s'expliquer l'attentat des mameluks, et ces révolutions du despotisme militaire aux prises avec lui-même les remplissaient d'effroi.
Après cette scène sanglante, trente officiers musulmans (58), l'épée à la main et portant au cou des haches d'armes, entrèrent dans la galère où se trouvaient les comtes de Bretagne, de Montfort, Baudouin et Guy d'Ibelin, et le sire de Joinville. Ces furieux, vomissant des imprécations et menaçant de la voix et du geste, firent croire aux prisonniers que leur dernière heure était venue. Déjà les guerriers chrétiens se préparaient à la mort, et, se jetant à genoux devant un religieux de la Trinité, ils lui demandaient l'absolution de leurs péchés. Comme le prêtre ne pouvait les entendre tous à la fois, ils se confessèrent les uns aux autres : Guy d'Ibelin, connétable de Chypre, se confessa à Joinville, qui lui donna telle absolution comme Dieu lui en avoit donné le pouvoir (59). C'est ainsi que dans la suite l'histoire nous représente le chevalier Bayard, blessé à mort et près d'expirer, se confessant au pied d'un chêne à un de ses fidèles compagnons d'armes.
Au reste, ces menaces, ces violences des émirs, pouvaient avoir un but politique. A la suite d'un complot qui devait diviser les esprits, réveiller des passions nouvelles, il importait ; aux chefs d'exciter le fanatisme de la multitude et de diriger toutes ses fureurs contre les chrétiens ; il leur importait de faire croire, ils pouvaient croire eux-mêmes qu'Almoadam, tué devant les galères chrétiennes, avait cherché un asile parmi les ennemis de l'islamisme.
Les seigneurs et les barons n'éprouvèrent point le sort qu'ils redoutaient ; cependant, comme si on avait craint leurs entreprises, ils furent jetés à fond de cale, où ils passèrent la nuit, ayant toujours sous les yeux les terribles images de la mort.
Louis, enfermé dans sa tente avec ses frères, avait entendu le tumulte. Ne sachant rien, il crut ou qu'on massacrait les prisonniers français, ou que les musulmans avaient pris Damiette. Il était en proie à mille terreurs, lorsqu'il vit entrer dans sa tente le chef des mameluks, Octaï. Cet émir fît retirer les gardes du roi, et, montrant un glaive ensanglanté : « Almoadam n'est plus, dit-il ; que me donneras-tu pour t'avoir délivré d'un ennemi qui méditait ta perte et la nôtre ? »
Louis ne répondit rien (60). Alors, présentant la pointe de son épée : « Est-ce que tu ne sais pas, ajouta l'émir furieux, que je suis maître de ta personne ? »
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

55. Voici le discours que Joinville met dans la bouche des émirs : « Seigneurs, vous voyez la honte et le déshonneur que le Soudan nous fait. Nous pouvons être certains que, s'il se trouve dedans la forteresse de Damiette, il nous fera prendre et mourir en sa prison, ainsi comme son aïeul fit aux amiraux qui prirent le comte de Bar et de Montfort. »

56. Joinville dit que le soudan était dans la tour avec trois de ses eunuques lors de l'arrivée des émirs.

57. On lisait dans les traductions de Cardonne, que le sultan, en tombant, fut retenu par son manteau et resta un moment suspendu. L'auteur arabe que cite Cardonne ne dit rien de semblable.

58. « Il en vindrent bien trente, les espees toutes nues à nostre galère; je demandai à monseigneur Baudouin d'Ibelin, qui savait bien le sarrazinois, que cette gente disoient, et il me respondit qu'ils nous venoient les testes trancher. »

59. Il y avoit tout plein de gens qui se confessoient à un frère de la Trinité ; mais je ne me souvins oncques de péchés que j'eusse commis, et alors m'agenouilîay devant un des mescreants, qui saisit une hache de charpentier, et lui dis : Ainsi mourut saincte Agnès. Messire Guy d'Ibelin s'agenouilla à rencontre de moy, et je lui dis : « Je vous absolve de tel pouvoir comme Dieu m'a donné. »

60. Faractogaye, c'est ainsi que Joinville nomme l'émir par corruption de son nom Fares-Eddin-Octaï, vint au roi, la main tout ensanglantée, et lui dit : « Que me donnes-tu, si je t'ay occis ton ennemi qui t'eust fait mettre à mort s'il eust vescu ; et le roy ne li respondit oncques rien. »

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

16 - Les Mameluks régicides devant Louis IX. (René Grousset)

La révolution mamelouke faillit entraîner le massacre collectif des prisonniers francs. Joinville rapporte qu'après le meurtre de Tûrân-shâh, un des assassins, le mameluk Aqtai, « le poulain blanc » ou Oghotai, les mains encore toutes rouges du sang de son maître, vint trouver Louis IX dans sa prison » : « Il vint au roy sa main toute ensanglantée, et li dist « Que me donras-tu, que je t'ai occis ton ennemi ?. » « Et li roys ne li respondi onques rien. » Silence aussi éloquent d'héroïsme que les appels guerriers de tout à l'heure, silence royal où la majesté du saint monarque accable de son tranquille mépris la barbarie des hordes victorieuses, sérénité devant les régicides, par laquelle le Capétien se montre plus grand encore que sur le champ de bataille. – Trente autres mameluks, le sabre au poing, escaladèrent le ponton où étaient gardés Joinville, le comte de Bretagne Pierre Mauclerc et les barons chypriotes, Baudouin II et Guy d'Ibelin. Après avoir failli égorger les captifs, ils se contentèrent de les jeter à fond de cale.
De fait, les Mameluks, encore tout chauds du meurtre de leur sultan, paraissent avoir songé à l'égorgement des captifs, puis ils durent se raviser, en pensant qu'ils manqueraient ainsi l'occasion de se faire rendre Damiette, plus une énorme rançon. La cupidité l'emportant chez eux sur le goût du sang, ils renouvelèrent avec les deux frères Ibelin, Baudouin II et Guy, respectivement sénéchal et connétable de Chypre, et aussi avec le comte de Flandre et le comte de Soissons l'accord conclu par Louis IX avec le sultan assassiné. Badr al-Dîn al-Aînî ajoute que, du côté égyptien, les négociations furent conduites par l'émir Husâm al-Dîn ibn Abu Ali al-Hadabânî « qui avait acquis une grande influence auprès du roi de France. » Finalement les Mameluks déclarèrent que, pour la reddition de Damiette, ils ne libéreraient sur-le-champ que le roi et les barons, quant au gros de l'armée franque qui avait été conduite en captivité au Caire, elle ne devait être relâchée qu'après paiement de la rançon, laquelle était ainsi échelonnée 200 000 livres à payer séance tenante et 200 000 quand le roi serait arrivé à Acre.

Les Mameloukes ont-ils proposés le trône d'Egypte à Saint-Louis ?

Fais-moi chevalier, ou tu es mort. – Fais-toi chrétien, répliqua le monarque, et jeté ferai chevalier. » Sans insister davantage, Octaï se retira, et, peu de temps après, la tente du roi fut rempli de guerriers musulmans armés de sabres et d'épées. Leur démarche, leurs cris, la fureur peinte sur leurs visages, annonçaient assez qu'ils venaient de commettre un grand crime et qu'ils étaient prêts à en commettre d'autres ; mais, par une espèce de prodige, changeant tout à coup de contenance et de langage à la vue du monarque, ils s'approchèrent de lui avec respect ; puis, comme s'ils eussent éprouvé en présence de Louis le besoin de se justifier, ils lui dirent qu'ils avaient été forcés de tuer un tyran qui voulait les perdre, qui voulait perdre les chrétiens ; il fallait, ajoutaient-ils, oublier le passé : tout ce qu'ils demandaient pour l'avenir, c'était la fidèle exécution du traité conclu avec Almoadam. Puis, portant la main à leur turban et inclinant leur front jusqu'à terre, ils se retirèrent en silence, et laissèrent le monarque dans l'étonnement de les voir passer ainsi tout à coup des emportements de la licence à des sentiments respectueux.
Cette scène singulière a fait dire à quelques historiens que les mameluks avaient proposé le trône d'Egypte à saint Louis. Cette opinion s'est accréditée de nos jours, tant il nous est facile de croire tout ce qui semble favorable à la gloire du nom français. Le sire de Joinville, qu'on a cité pour appuyer cette assertion, se contente de rapporter une conversation qu'il eut avec saint Louis. Le roi l'interrogeait sur ce qu'il aurait dû faire dans le cas où les émirs seraient venus lui offrir l'autorité suprême. Comme le bon sénéchal ne concevait point qu'on « pût accepter une couronne de la main de ces émirs séditieux qui avaient leur seigneur occis, » Louis ne partagea point cet avis, et dit que rayement, si on lui eût proposé de succéder au sultan, « il ne leut mie refusé. » Ces seules paroles (61) prouvent assez qu'on n'avait rien proposé au monarque captif. Joinville, il est vrai, ajoute à son récit, d'après des bruits qui circulèrent dans l'armée chrétienne, que les émirs avaient fait battre les tambours et sonner les trompettes devant la tente du roi de France (62), et qu'en même temps ils délibérèrent entre eux pour savoir s'ils ne briseraient point les fers de leur prisonnier pour en faire leur souverain. Le sire de Joinville rapporte ce fait sang l'affirmer, et, comme l'histoire orientale garde sur ce même fait le silence le plus profond, un historien ne peut l'adopter aujourd'hui sans compromettre sa véracité. Il est possible, sans doute, que les émirs eussent exprimé le désir de trouver parmi eux un prince qui eût la fermeté, la bravoure et les vertus de Louis IX ; mais comment croire que les musulmans, animés du double fanatisme de la religion et de la guerre, aient pu s'arrêter un moment à la pensée de choisir un maître absolu parmi les chrétiens qu'ils venaient de traiter avec une barbarie sans exemple, et de remettre ainsi leurs biens, leur liberté, leur vie, entre les mains des plus implacables ennemis de leur pays, de leurs lois et de leur croyance ?

Les mameloukes de donnent un nouveau chef

Au reste, le pouvoir suprême dont les émirs s'étaient montré si jaloux et qu'ils avaient arraché avec tant de violence des mains d'Almoadam, parut d'abord effrayer leur ambition lorsqu'ils furent les maîtres d'en disposer. Dans un conseil réuni pour nommer un sultan, les plus sages refusèrent le dangereux honneur de régner sur un pays rempli de troubles et de commander à une armée livrée à l'esprit de sédition. Sur leur refus, on donna la couronne à Chegger-Eddour, qui avait eu tant de part à l'élévation, puis à la chute d'Almoadam. Pour gouverner avec la sultane, en qualité d'atabek, on choisit Ezz-Eddin-Aybek, qui avait été amené comme esclave en Egypte et que son origine barbare faisait surnommer le turcoman.
La nouvelle sultane arriva bientôt à Pharescour, et fut proclamée sous le nom de Mostassemieh, Salehieh, reine des musulmans, mère de Malek-Almansor-Khalil. Al-mansor-Khalil, jeune prince, fils de Negmeddin, avait précédé son père au tombeau. Les enfants que laissait Almoadam étaient restés en Mésopotamie, et ne devaient plus espérer de succéder à leur père. Ainsi finit la puissante dynastie des Ayyoubides (63), dynastie fondée par la victoire et renversée par une armée que l'orgueil ; de la victoire avait poussée à la révolte. Tandis qu'on formait un gouvernement nouveau, le corps du sultan était abandonné sur les bords du Nil, où il resta deux jours sans sépulture. Enfin l'envoyé du calife de Bagdad obtint la permission de l'ensevelir, et déposa dans un lieu écarté les tristes restes du dernier des successeurs de Saladin.
L'élévation de Chegger-Eddour étonna les musulmans : on n'avait point encore eu d'exemple du nom d'une femme gravé sur les monnaies et prononcé dans les prières publiques. Le calife de Bagdad s'éleva contre le scandale de cette innovation, et, lorsqu'il écrivit dans la suite aux émirs, il leur demanda s'ils n'avaient pas trouvé dans toute l'Egypte un seul homme pour les gouverner (Soyouti). L'autorité suprême, remise entre les mains d'une femme, ne pouvait contenir les passions qui troublaient l'empire, ni faire respecter les traités, ce qui devint très-funeste aux chrétiens, condamnés à souffrir tour à tour de la révolte et de la soumission, de l'union et de la discorde de leurs ennemis.

Les Mameloukes ne sont pas en accords au sujet des prisonniers

Parmi les émirs, les uns voulaient qu'on exécutât la trêve conclue avec le sultan ; les autres, qu'on fît un traité nouveau ; quelques-uns s'indignaient qu'on négociât avec des infidèles. Après de longs débats, on en revint à ce qui avait été décidé, en y ajoutant la condition que le roi de France rendrait Damiette avant d'être mis en liberté, et qu'avant de quitter les rives du Nil il paierait la moitié de la somme fixée pour sa rançon et celle de son armée (64). Ces dernières conditions annonçaient la défiance des émirs, et pouvaient faire craindre que le jour de la délivrance ne fût point encore arrivé pour les prisonniers chrétiens (Joinville). Lorsqu'on en vint à jurer l'observation du traité, on proposa de part et d'autre des formules de serment. Les émirs jurèrent que, s'ils manquaient à leurs promesses, « ils consentaient à être bafoués comme le pèlerin qui fait un voyage à la Mecque la tête découverte, ou bien à être aussi méprisés que celui qui reprend ses femmes après les avoir quittées. » Les musulmans, d'après leurs moeurs et leurs usages, n'avaient point d'expressions plus solennelles pour garantir la foi jurée (65). On proposa à Louis IX la formule suivante : « Si je manque à mon serment, je serai semblable à celui qui renie son Dieu, qui crache sur la croix et la foule aux pieds » (66). Cette formule de serment qu'on imposait au roi lui semblait une injure à Dieu et à lui-même : il refusa de la prononcer. En vain les émirs firent éclater leur colère, il brava leurs menaces (67). Cette résistance de saint Louis, célébrée par les contemporains, n'obtiendra peut-être pas les mêmes éloges dans le siècle où nous vivons. Cependant il faut considérer que le roi n'était pas seulement retenu en cette circonstance parles scrupules de sa dévotion, mais aussi par le sentiment de la dignité royale. On se rappelle que dans la troisième croisade, Richard et Saladin avaient jugé indigne de la majesté des rois d'asservir leur parole à la formule d'un serment : ils se contentèrent, pour cimenter la paix, de toucher la main des ambassadeurs. Des émirs séditieux et couverts encore du sang de leur maître devaient méconnaître la dignité du rang suprême ; mais Louis n'oublia jamais, dans les occasions importantes, qu'il était un grand monarque, et la supposition d'un parjure, la seule pensée d'un blasphème ne pouvait s'allier dans son esprit avec le caractère d'un prince chrétien et d'un roi de France.
Les musulmans, irrités de voir un roi dans les fers résister à toutes leurs demandes et leur imposer en quelque sorte des conditions, parlaient déjà de faire mourir Louis IX au milieu des supplices : « Vous êtes maîtres de mon corps, leur dit-il, mais vous ne pouvez rien sur ma volonté. » Les princes, ses frères, le conjurèrent de prononcer la formule exigée: il résista aux prières de l'amitié, comme il avait résisté aux menaces de ses ennemis. Les exhortations des prélats n'eurent pas plus de succès. Enfin les mameluks, attribuant une résistance si opiniâtre au patriarche de Jérusalem, s'emparèrent de ce prélat, âgé de plus de quatre-vingts ans, l'attachèrent à un poteau, et lui lièrent les mains si étroitement que le sang en jaillissait. Le patriarche, pressé par la douleur, criait : Sire, sire, jurez ; je prends le péché sur moi. Louis, toujours persuadé qu'on faisait outrage à sa bonne foi, qu'on lui demandait une chose injuste et déshonorante, resta inébranlable (68). A la fin les émirs, vaincus par tant de fermeté, se contentèrent de la simple parole du roi, et se retirèrent en disant que ce prince franc était le plus fier chrétien qu'on eût jamais vu en Orient. On ne s'occupa plus dès lors que de l'exécution du traité. Les galères qui portaient les prisonniers levèrent l'ancre, et descendirent vers l'embouchure du Nil, tandis que l'armée musulmane s'avançait par terre. Les chrétiens devaient livrer Damiette le lendemain au lever du jour. On ne peut peindre le trouble, la consternation , le désespoir, qui régnèrent dans la ville durant toute la nuit. Les malheureux habitants parcouraient les rues, s'interrogeaient avec inquiétude; les nouvelles les plus sinistres se répandaient : on disait que toute l'armée chrétienne avait été massacrée par les musulmans, que le roi de France était empoisonné. Lorsqu'on reçut l'ordre d'évacuer la place, la plupart des guerriers déclarèrent hautement qu'ils n'obéiraient point et qu'ils aimaient mieux mourir sur les remparts que d'être égorgés comme prisonniers de guerre.
En même temps les esprits s'échauffaient dans l'armée musulmane. On répétait que le roi de France refusait d'exécuter le traité et qu'il avait ordonné à la garnison de Damiette de se défendre. Les soldats et leurs chefs se repentaient d'avoir fait une trêve avec les Francs, et paraissaient décidés à profiter du moindre prétexte pour la rompre. (Aboul-Mahassen)
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

61. Nous avions d'abord consulté l'édition de Ducange ; nous avons été surpris de trouver un récit et des expressions différentes dans l'édition de Capperonnier, autrement appelée l'édition du Louvre ; quoi qu'il en soit, on ne peut conclure ni de l'une ni de l'autre version, qu'aucune proposition ait été faite à Louis IX.
Le témoignage de la relation manuscrite doit être ici d'un grand poids : « Moult grand plenté des Sarrazins s'en alerent tous armés en la tente le roy, ainsi comme s'il vouîsissent (voulussent) lui et les aultres creytiens qui là estoient occire et detrenchier ainsi comme il avoient faict le soudan leur seigneur. Assès avoit de gens là endroit qui ce cuidoient certainement; mais tantost comme il vindrent devant le roy ne li firent oncques nul semblant de mal faire ; mais tantosi le requissent et parlerentde trêves que li Soudan avoit faictes au roy, etque il leur delivreast la cité de Damiette inelement (sur-le-champ). »
Il n'est ici question non plus que dans ce qui suit, d'aucune offre faite par les mameluks à Louis IX du trône du Caire.

62.. Et cette circonstance prouve que les émirs, même au milieu de leur révolte, reconnaissaient toujours en saint Louis un prince digne de leur respect; car, en Orient, le battement du tambour et le son des trompettes ont toujours été un des attributs de la royauté.

63. La famille de Saladin n'était pas éteinte, mais elle cessa de régner sur l'Egypte.

64. Ainsi qu'il a été dit, la somme que devait payer le roi s'élevait à huit cent mille besants d'or, ou 400,000 livres. D'après notre évaluation précédente, cette somme s'élevait à environ sept millions et demi de francs de notre monnaie actuelle de 1880 (Voyez plus bas la note relative à l'état des dépenses de la maison du roi).

65. On les rencontre souvent dans leur histoire. (Voyez la chronique arabe d'Aboulfarage, p. 533, ainsi que la Chrestomathie arabe de M. Silvestre de Sacy, deuxième édition, t. I, p. 48, et le Tableau de l'empire ottoman par d'Ohsson, t. IV, p. 488. M. Pouqueville a cité un exemple de ce serment, en parlant du fameux Ali, pacha de Janina, dans le premier volume de sa nouvelle édition de l'Histoire de la régénération de la Grèce. Voyez encore Stritter, Tartaricorum, ch, VIII, $ 156.)

66. .« Que, s'il ne tenoit pas les conventions, il seroit aussi honni que le chrestien qui renie Dieu et sa loi, et qui, en despit de Dieu, crache sur la croix et marche dessus. »

67. Les émirs, outrés de colère, vinrent fondre dans sa tente, le sabre à la main, et criant d'un ton horrible : « Tu es notre captif, et tu nous traites comme si nous étions dans tes fers : il n'y a point de milieu, ou la mort ou le serment tel que nous l'exigeons. – Dieu vous a rendus maîtres de mon corps, répondit froidement le roi, mais mon âme est entre ses mains, vous ne pouvez rien sur elle. » (Voyez Guillaume Guiard, p. 45.)

68. Je ne sais, continue Joinville, « comment le serment fut arrangé, mais les émirs se tinrent bien appaisés du serment du roi et des autres riches hommes qui là estoient. » (Joinville, p. 77.)

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

17 - [6 mai 1250] Evacuation de Damiette

Cependant les commissaires de Louis IX persuadèrent aux chrétiens renfermés dans Damiette d'évacuer la ville (69). La reine Marguerite, à peine relevée de couches, se fit transporter dans un vaisseau génois : elle était accompagnée de la duchesse d'Anjou, de la comtesse de Poitiers, et de la veuve infortunée du comte d'Artois, qui, au milieu des calamités présentes, pleurait encore sur le premier malheur de cette guerre. Vers la fin de la nuit, Olivier de Thermes, qui commandait la garnison, le duc de Bourgogne, le légat du pape et tous les Francs, excepté les malades restés dans la ville, s'embarquèrent sur le Nil.
Geoffroi de Sargines, étant entré dans la place, en remit les clefs aux émirs, et dès le lever du jour on vit flotter les étendards musulmans sur les tours et les remparts. A cette vue, toute l'armée égyptienne se précipita en tumulte dans la ville. Les nouvelles répandues dans la nuit avaient excité la fureur des soldats : ils entrèrent dans Damiette comme si un combat sanglant leur en eût ouvert les portes ; ils massacrèrent les malades qu'ils y trouvèrent, pillèrent les maisons, et livrèrent aux flammes les machines de guerre, les armes, toutes les munitions qui appartenaient aux chrétiens (70).

Une soi-disant violation des traités faite par les chrétiens

Cette première violation des traités, l'ivresse du carnage, l'impunité de la licence, ne firent qu'enflammer davantage l'esprit des musulmans et les porter à de plus grands excès. Les émirs, partageant la fureur des soldats, eurent la pensée de faire périr tous les prisonniers chrétiens. Déjà les galères où se trouvaient entassés les barons et les chevaliers français avaient reçu l'ordre de remonter vers Pharescour, dont fut parmi nous grand deuil, dit Joinville, et maintes larmes issirent des yeux, car nous croyions tous qu'on dust nous tuer.
Tandis que les galères remontaient le Nil, les chefs de l'armée musulmane délibéraient en conseil sur le sort du roi de France et de tous les guerriers français. Nous voilà maîtres de Damiette, disait un des émirs ; un puissant monarque des Francs et ses plus braves guerriers peuvent recevoir de nous la mort ou la liberté. La fortune nous offre une occasion d'assurer à jamais la paix de l'Egypte et le triomphe de l'islamisme ; nous avons versé sans scrupule le sang des princes musulmans, respecterons-nous celui des princes chrétiens venus en Orient pour incendier nos cités et réduire nos provinces en servitude ?
Cette opinion était celle du peuple et de l'armée, et la plupart des émirs, entraînés par l'esprit général, tenaient le même langage. Un émir de la Mauritanie, dont Joinville nous a conservé le nom, s'éleva presque seul contre cette violation des lois de la guerre et de la paix. « Vous avez fait mourir, dit-il, votre prince, que le Coran vous ordonnait de garder comme la prunelle de votre oeil. Cette mort était sans doute nécessaire à votre propre sécurité; mais que pouvez-vous attendre de l'action qu'on vous propose, si ce n'est la colère de Dieu et la malédiction des hommes ?
Ce discours fut interrompu par des murmures : le langage de la raison ne faisait qu'aigrir la haine et le fanatisme. Comme les passions violentes ne manquent jamais de motifs pour se justifier à elles-mêmes leurs propres excès, on accusa les croisés de perfidie, de trahison, et de tous les crimes qu'on méditait contre eux. Il n'était point d'accusation qui ne parût vraisemblable, point de violence qui ne parût juste. Si le Coran, disait-on, ordonnait aux musulmans de veiller sur la vie de leurs princes, il leur ordonnait aussi de veiller au maintien de la foi musulmane ; la mort devait être le prix de ceux qui avaient apporté la mort, et leurs ossements devaient blanchir dans les mêmes plaines qu'ils avaient ravagées. Ainsi l'exigeaient le salut de l'Egypte et les lois du prophète.

Les émirs et le peuple ne sont plus en accord pour libérer les prisonniers

Après une délibération très-orageuse, la terrible sentence des captifs allait être prononcée ; mais la cupidité vint à la fin au secours de l'humanité et de la justice : l'émir qui parlait en faveur des prisonniers chrétiens, avait dit plusieurs fois que les morts ne payaient point de rançon. On reconnut enfin que le glaive en immolant les croisés, ne ferait que dépouiller la victoire et priverait les vainqueurs du fruit de leurs travaux. Cette observation calma les esprits et changea les opinions. La crainte de perdre huit cent mille besants d'or fit respecter les traités, et sauva la vie du roi de France et de ses compagnons d'infortune (Auteurs arabes).
Les émirs donnèrent l'ordre de ramener les galères vers Damiette. Les mameluks prirent tout à coup des sentiments plus pacifiques, et, comme il est naturel à la multitude de passer d'un extrême à l'autre, on traita avec tous les égards de l'hospitalité ceux qu'on voulait peu d'heures auparavant, livrer à la mort. A leur arrivée devant la ville, on distribua aux prisonniers des beignets cuits au soleil, et des oeufs durcis que, pour honneur de nos personnes, dit Joinville, on avait peincts de diverses couleurs.
Les chevaliers et les barons eurent enfin la permission de sortir des vaisseaux qui leur servaient de prison, pour aller rejoindre le roi, que plusieurs d'entre eux n'avaient point vu depuis le désastre de Minieh. Pendant qu'ils sortaient de leurs navires, Louis marchait vers l'embouchure du Nil, escorté par des guerriers musulmans : une multitude innombrable le suivait, et contemplait en silence les armes, les traits, la démarche du monarque chrétien. Une galère génoise l'attendait ; lorsqu'il y fut monté, quatre-vingts archers, les arbalètes tendues, parurent tout à coup sur le tillac : aussitôt la foule des égyptiens se dissipe, et la galère s'éloigne du rivage. Louis avait avec lui le comte d'Anjou, le comte de Soissons, Geoffroi de Sargines, Philippe de Nemours, le sénéchal de Joinville. Le comte de Poitiers était resté en otage à Damiette jusqu'à l'entier paiement de quatre cent mille besants d'or que le roi devait compter aux émirs avant de se mettre en mer. Il manquait à Louis IX trente mille livres : on les demanda aux templiers ; ceux-ci, au grand scandale des chevaliers et des barons, les refusèrent d'abord. On menaça d'employer la force : ils obéirent. La somme exigée par le traité fut payée aux musulmans. Le comte de Poitiers quitta Damiette, et tout était prêt pour le départ, lorsque Philippe de Montfort, chargé de faire le paiement, vint rendre compte de sa mission et dit au roi qu'on avait trompé les émirs d'une somme de dix mille livres. Louis en témoigna son mécontentement, et renvoya Philippe de Montfort à Damiette pour restituer cette somme, leçon de justice qu'il voulut à la fois donner à ses ennemis et à ses serviteurs. Cette dernière mission se trouve rapportée dans un auteur arabe qui lui suppose un motif singulier et bizarre. Il raconte que Philippe de Montfort fut envoyé aux émirs pour leur dire qu'ils manquaient de religion et de bon sens : de religion parce qu'ils avaient massacré leur souverain, de bon sens parce qu'ils avaient brisé, pour une somme modique, les chaînes d'un monarque puissant qui aurait donné la moitié de son royaume pour racheter sa liberté. Cette explication peu vraisemblable sert du moins à nous faire connaître l'opinion alors répandue parmi les peuples de l'Orient, qui reprochaient aux émirs égyptiens d'avoir égorgé leur sultan et laissé échapper leur ennemi.

Louis IX quitte l'Egypte pour Saint-Jean d'Acre

Bientôt Louis IX, avec les tristes débris de son armée, quitta l'embouchure du Nil, et peu de jours après son départ arriva à Ptolémaïs, où le peuple et le clergé faisaient encore des prières pour sa délivrance. Tous les habitants de la ville allèrent en procession jusqu'au bord de la mer pour le recevoir.
Cependant les infidèles se réjouissaient de leurs triomphes. Les chefs et les soldats de l'armée égyptienne qui avait vaincu les Francs, reçurent les uns des vestes d'or et d'argent, les autres des sabres, des chevaux, tous des récompenses proportionnées à leur rang et à leur bravoure. La reddition de Damiette et les victoires de l'Islamisme furent à la fois célébrées par des discours prononcés dans les mosquées et par les chants des poètes qu'on répétait dans toutes les cités musulmanes. Un des poètes arabes s'adressait au roi de France :
« O monarque des Francs ! Lui disait-il, tu voulais envahir l'Egypte et t'emparer de ses richesses ; tu croyais, dans ton orgueil, que les forces qui la défendent se dissiperaient comme la fumée ou comme une ombre vaine : que sont devenus tes guerriers? Où les a conduits ton imprudence ? Cinquante mille hommes faits prisonniers, tués ou blessés, voilà le fruit de ton entreprise. O roi des Francs ! Ajoutait le poète des mameluks, si tu conserves l'espoir de venger ta défaite, si quelque dessein téméraire te ramène dans notre pays, n'oublie pas que la maison du fils de Lokman, qui te servait de prison, est encore prête à te recevoir. Souviens-toi que les chaînes que tu as portées et l'eunuque Sabih qui te gardait, sont toujours là qui t'attendent » (71).
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

69. L'exécution suivit de bien près le traité avec les émirs. Le 1er mai, le Soudan avait été tué ; le 6 du même mois, Geoffroi de Sargines entra dans Damiette pour remettre cette ville aux musulmans.

70. Les cadavres des chrétiens, mêlés à la chair des porcs salés, furent jetés sur un immense bûcher, qui brûla pendant trois jours (Joinville). D'un autre côté, au rapport de Mathieu Paris, les soldats de la garnison de Damiette, avant de sortir de la place, brisèrent les tonneaux d'huile et de vin, jetèrent ou brûlèrent le blé, l'orge, les viandes salées et tous les comestibles ; ils regrettaient d'avoir ainsi conservé pour les ennemis de la foi tant de provisions, et disaient qu'il eût mieux valu que Damiette n'eût pas été prise. L'historien attribue à ce dépit des chrétiens le massacre que la populace musulmane fit de leurs malades, le pillage des maisons de la ville et l'incendie de toutes les machines de guerre des croisés, donnant assez clairement à entendre que la violation du traité commença par les chrétiens. Mais on peut opposer au témoignage de Mathieu Paris, celui de l'auteur arabe Aboul-Mahassen, qui cependant n'était pas porté en faveur des chrétiens : non-seulement cet auteur ne dit rien des violences commises par les croisés, mais il dit même que les musulmans, en entrant dans Damiette, trouvèrent des vivres et des provisions de toute espèce pour la valeur de quatre cent mille pièces d'or (Voyez Bibliothèque des Croisades).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841