1 - Naissance et progrès de l'esprit des Croisades. 300-1095

Les prophéties étaient accomplies : il ne restait plus à Jérusalem pierre sur pierre. Mais dans l'enceinte déserte on visitait encore un tombeau creusé dans le roc, tombeau d'un Dieu sauveur resté vide par le miracle de la résurrection ; il y avait là une montagne où le sang du Christ avait coulé, où le mystère de la rédemption s'était consommé ; le sépulcre de Jésus et le Calvaire devaient naturellement devenir les principaux objets de la vénération et de l'amour des chrétiens ; la Judée était, à leurs yeux, la terre la plus sainte de l'univers. Aussi, dès les premiers temps de l'église, les fidèles y venaient adorer les traces du Sauveur. Les faux dieux s'étaient montrés, à la suite de l'empereur Elie-Adrien, dans la cité où leur puissance avait été vaincue : Jupiter avait pris possession du Golgotha ; Adonis et Vénus étaient adorés à Bethléem. Mais le règne profanateur de cette mythologie expirante devait bientôt passer : la piété de Constantin fit disparaître ces images qui attristaient l'oeil des chrétiens ; la ville sacrée qui, tour à tour détruite et rebâtie par élie-Adrien, avait porté le nom « AElia Capitolina », reprit son premier nom de Jérusalem (1) ; un temple enferma le tombeau du Rédempteur et quelques-uns des principaux lieux de la Passion ; Constantin célébra la trente-unième année de son règne par l'inauguration de cette église, et des milliers de chrétiens se rendirent à cette solennité, où le savant évêque Eusèbe prononça un discours rempli de la gloire de Jésus-Christ (2).
Sainte Hélène, dont le nom est resté comme une des traditions chrétiennes de la Palestine, fit le pèlerinage de Jérusalem dans un âge très-avancé ; par ses ordres et sous ses yeux, on creusa la terre, on fouilla les grottes à l'entour du Golgotha, pour découvrir la vraie croix (3), et, quand le bois sacré fut retrouvé, on le plaça dans la nouvelle basilique comme le signe précieux du salut des hommes. Jérusalem, Bethléem, Nazareth, le Thabor et le Carmel, les rives du Jourdain et du lac de Génézareth, la plupart des lieux marqués des pas du Sauveur, virent s'élever des églises et des chapelles fondées par le zèle de sainte Hélène. Le berceau du christianisme remis en honneur à la voix de Constantin qui s'était fait chrétien, le pieux exemple d'une princesse, mère d'un puissant empereur, durent ranimer et accroître l'ardeur des pèlerinages en Palestine.

Lorsque l'empereur Julien, pour affaiblir l'autorité des prophéties, entreprit de rebâtir le temple des Juifs, on raconta les prodiges par lesquels Dieu avait confondu ses desseins, et Jérusalem, devenue plus chère encore aux disciples de Jésus-Christ, voyait accourir tous les ans de nouveaux fidèles pour y adorer la divinité de l'évangile. Parmi les pèlerins de ces temps reculés, l'histoire ne peut oublier les noms de saint Porphyre et de saint Jérôme : le premier abandonna, à l'âge de vingt ans, Thessalonique sa patrie, passa plusieurs années dans les solitudes de la Thébaïde, et se rendit dans la Palestine ; après s'être longtemps condamné à la vie la plus humble et la plus grossière, il devint évêque de Gaza ; le second, accompagné de son ami Eusèbe de Crémone, quitta l'Italie, parcourut l'Egypte, visita plusieurs fois Jérusalem, et résolut de terminer ses jours à Bethléem. Paula et sa fille Eustochie, de l'illustre famille des Gracques, unies à Jérôme par une sainte amitié, renoncèrent à Rome, aux joies de la vie, aux grandeurs humaines, pour embrasser la pauvreté de Jésus-Christ et pour vivre et mourir à côté de la crèche (4). Saint Jérôme nous apprend que les pèlerins arrivaient alors en foule dans la Judée, et qu'autour du saint tombeau on entendait célébrer dans des langues diverses les louanges du fils de Dieu. En ce temps-là le monde était plein de révolutions et de malheurs : le vieil empire romain croulait sous les coups des barbares ; l'ancien monde tombait comme tombe toute chose dont le destin est achevé; un grand malaise avait saisi les âmes au milieu de ces calamités et de ces ruines ; on se dirigeait vers le lieu où s'était levée une foi nouvelle ; l'espérance était alors au désert, et c'est là qu'on allait la chercher. Ainsi avaient fait Jérôme et d'autres enfants de l'Occident. Jérôme ne se borna point à un simple pèlerinage, car Rome, avec sa civilisation corrompue et son éternité qui allait finir, n'avait rien qui pût remplir son coeur : il se fît habitant de la Judée ; il resta là pour veiller aux besoins des pieux voyageurs et des pauvres chrétiens du pays ; il resta dans sa chère Bethléem pour se livrer à une étude profonde des livres saints, et pour composer sous le cilice et la robe grossière tant d'admirables commentaires, oracles de l'église latine. Aujourd'hui le voyageur qui descend dans l'étable de Bethléem salue en passant les trois tombeaux de saint Jérôme, de Paula et d'Eustochie (5).

Vers la fin du quatrième siècle, les pèlerinages à Jérusalem se multipliaient sans cesse, et la piété n'était pas toujours leur invariable règle : ces longues courses amenaient parfois le relâchement de la discipline chrétienne, le dérèglement des moeurs ; plusieurs docteurs de l'église firent entendre d'éloquentes paroles pour signaler les abus et les dangers des pèlerinages en Palestine. Saint Grégoire de Nysse, le digne frère de saint Basile, fut un de ceux qui s'élevèrent avec le plus de vivacité contre les voyages à Jérusalem. Dans une éloquente lettre qui nous a été conservée (6), l'évêque de Nysse parle des périls que la piété et les moeurs chrétiennes pouvaient rencontrer dans les hôtelleries de la route et dans les cités d'Orient ; il dit que la grâce divine ne se répand point à Jérusalem d'une manière plus particulière qu'en d'autres pays, et cite, comme preuve de ce qu'il avance, les crimes de toute nature qui, selon lui, se commettaient alors dans la ville sainte. Grégoire de Nysse, voulant se justifier d'avoir accompli lui-même un pèlerinage qu'il défend aux chrétiens, déclare qu'il est allé à Jérusalem par nécessité et pour assister à un concile destiné à réformer l'église d'Arabie ; le pèlerinage n'a ni augmenté ni diminué sa foi ; avant de visiter Bethléem, il savait que le fils de l'homme était né d'une vierge ; avant d'avoir vu le tombeau du Christ, il savait que le Christ était ressuscité d'entre les morts ; il n'avait pas eu besoin de parcourir la montagne des Oliviers pour croire que Jésus était monté au ciel. « Vous qui craignez le Seigneur, ajoutait le saint prélat, louez-le en quelque lieu que vous soyez ; Dieu viendra vous trouver là où vous êtes, si vous lui préparez un tabernacle digne de lui. Mais, si vous avez le coeur rempli de pensées perverses, fussiez-vous sur le Golgotha, sur le mont des Olives ou en face du saint tombeau, vous serez encore aussi loin du Christ que ceux qui n'ont jamais professé la foi évangélique. » Saint Augustin et saint Jérôme s'efforcèrent aussi d'arrêter, par leurs exhortations, l'ardeur des pèlerinages : le premier disait que le Seigneur n'avait point prescrit d'aller en Orient pour chercher la justice, ou d'aller en Occident pour recevoir le pardon (7) ; le second disait que là porte du ciel s'ouvrait pour le lointain pays des Bretons comme pour Jérusalem. Mais les conseils des docteurs de l'église ne pouvaient rien contre l'entraînement passionné de la multitude ; désormais aucune force, aucune volonté sur la terre ne pouvait fermer aux chrétiens les chemins de Jérusalem.

A mesure que les peuples de l'Occident se convertissaient à l'évangile, ils tournaient leurs regards vers l'Orient. Du fond de la Gaule, des forêts de la Germanie, de toutes les contrées de l'Europe on voyait accourir de nouveaux chrétiens impatients de visiter le berceau de la foi qu'ils avaient embrassée. Un itinéraire à l'usage des pèlerins leur servait de guide depuis-lés bords du Rhône et de la Dordogne jusqu'aux rives du Jourdain, et les conduisait à leur retour, depuis Jérusalem jusqu'aux principales villes d'Italie (8).

Quand le monde fut ravagé par les Goths, les Huns et les Vandales, les pèlerinages à la terre sainte ne furent point interrompus. Les pieux voyageurs étaient protégés par les vertus hospitalières des barbares, qui commençaient à respecter la croix de Jésus-Christ et suivaient quelquefois les pèlerins jusqu'à Jérusalem. Dans ces temps de trouble et de désolation, un pauvre pèlerin qui portait sa panetière et son bourdon, traversait souvent les champs du carnage, et voyageait sans crainte au milieu des armées qui menaçaient les empires d'Orient et d'Occident.

Dans les premières années, du cinquième siècle, nous trouvons sur les chemins de Jérusalem l'impératrice Eudoxie, épouse de Thédose le jeune : l'histoire a vanté son esprit et sa piété. A son retour à Constantinople, des chagrins et des inimitiés domestiques lui firent sentir le néant des grandeurs humaines ; elle reprit alors le chemin de la Palestine, où elle termina sa vie au milieu des exercices de la dévotion. Vers le même temps le barbare Gensérie s'empara de Carthage et des villes chrétiennes de l'Afrique ; la plupart des habitants, chassés de leurs demeures, se dispersèrent en différentes contrées de l'Asie et de l'Occident ; un grand nombre alla chercher un asile dans la terre sainte. Lorsque l'Afrique fut reconquise par Bélisaire, on trouva parmi les dépouilles des barbares les ornements du temple de Salomon enlevés par Titus ; ces précieuses dépouilles que les destinées de la guerre avaient transportées à Rome, puis à Carthage, furent portées à Constantinople, ensuite à Jérusalem, où elles ajoutèrent à la splendeur de l'église du Saint-Sépulcre. Ainsi les guerres, les révolutions, les revers du monde chrétien, contribuaient à augmenter l'éclat de la ville de Jésus-Christ. Sous le règne d'Héraclius, la sécurité dont jouissaient les habitants de la terre sainte fut troublée par une guerre venue de la Perse. Les armées de Coroès II envahirent la Syrie, la Palestine et l'Egypte ; la ville sainte tomba au pouvoir des adorateurs du feu ; les vainqueurs dévastèrent les cités, pillèrent les églises, emmenèrent un grand nombre de captifs. Les malheurs de Jérusalem excitèrent la compassion du monde chrétien ; tous les fidèles versèrent des larmes en apprenant que le roi de Perse avait emporté, parmi les dépouilles des vaincus, la croix du Sauveur, conservée clans l'église de la Résurrection.

Cependant le ciel fut touché des prières et de l'affliction des chrétiens : après dix années de revers, Héraclius put enfin triompher des ennemis du christianisme et de l'empire ; il brisa les fers des chrétiens captifs, et les ramena à Jérusalem. On vit alors un empereur d'Orient marcher nu-pieds dans les rues de la sainte cité, et porter sur ses épaules jusqu'au Calvaire le bois de la vraie croix, qu'il regardait comme le plus glorieux trophée de ses victoires. Cette imposante cérémonie fut une fête pour le peuple de Jérusalem et pour l'église chrétienne, qui, chaque année, en célèbre encore la mémoire (9). Lorsqu'Héraclius revint à Constantinople, il fut reçu comme le libérateur des chrétiens, et les rois de l'Occident lui envoyèrent des ambassadeurs pour le féliciter.

Les triomphes d'Héraclius avaient tourné à la gloire du nom chrétien ; ils avaient donné à la Palestine et à la Syrie une liberté paisible, une heureuse sécurité qui favorisaient les pèlerinages à Jérusalem. Dans les dernières années du sixième siècle, quelque temps avant l'invasion d'Omar, saint Antonin, dont on trouve le nom parmi les guerriers chrétiens de cette époque, partit de Plaisance avec quelques compagnons, et s'en alla chercher, au delà des mers, les traces du divin Rédempteur. Une curieuse relation qui nous est restée et qui fut écrite par un des compagnons d'Antonin, nous permettra de suivre en quelques mots les pèlerins d'Italie. Nos pieux voyageurs, se rendant en Syrie, passèrent par Constantinople et par l'île de Chypre. Ils visitèrent les principaux points des rivages syriens, la Galilée et les bords du Jourdain, avant d'arriver à Jérusalem, but sacré de leur pèlerinage. Après plusieurs jours de prière auprès du saint tombeau et sur le Calvaire, ils résolurent de pousser plus loin leurs courses : se dirigeant vers le désert, ils virent Ascalon et Gaza ; de longues marches à travers les solitudes les conduisirent aux montagnes d'Oreb et de Sinaï ; ils traversèrent l'Egypte sans prendre garde aux pyramides, mais uniquement préoccupés des souvenirs de Marie, mère de Jésus; puis retournant à Jérusalem, ils parcoururent le nord de la Syrie, pénétrèrent jusqu'aux rives de l'Euphrate pour y chercher le berceau d'Abraham, et reprirent ensuite le chemin de leur patrie. Nos pèlerins perdirent un de leurs compagnons, appelé Jean, dans la partie méridionale de la Galilée, au lieu nommé les « Bains d'élie. » L'Itinéraire de saint Antonin, dont nous ne pouvons indiquer ici que des traits rapides, est un précieux monument pour l'état religieux et politique de la Syrie et de la Judée au sixième siècle (10). On voit dans cette relation que la terre sainte était alors un pays prospère : ces régions, aujourd'hui presque toutes si désertes et si tristes, florissaient par la religion, l'agriculture et le commerce ; partout s'élevaient des monastères, des cités, des bourgades ; tandis que l'Europe s'agitait au milieu des calamités de la guerre et des révolutions, la Palestine était heureuse à l'ombre du Calvaire ; elle était devenue une seconde fois la terre de promission.

Mais cette douce paix devait bientôt disparaître sous un immense orage qui déjà grondait du côté de l'Arabie. Les disciples de l'évangile allaient soutenir une lutte bien autrement formidable que tout ce qu'ils avaient rencontré jusque-là. L'Orient était alors arrivé à une de ces époques de confusion et de décadence qui favorisent l'invasion des idées nouvelles, surtout quand ces idées se présentent appuyées par le glaive. Le culte des mages tombait dans le mépris; les Juifs, répandus en Asie, étaient opposés aux Sabéens et divisés entre eux ; les chrétiens, sous les noms d'Eutychiens, de Nestoriens, de Jacobites, s'accablaient réciproquement d'anathèmes. L'empire des Perses, déchiré par les guerres civiles, avait perdu sa puissance et son éclat; celui des Grecs, affaibli au dedans et au dehors, s'avançait vers une ruine prochaine; tout périssait en Orient, dit Bossuet. Les tribus répandues sur la péninsule arabique, divisées entre elles d'intérêts et de croyances, n'avaient ni paix ni gloire, ni aucun caractère de nationalité. Partout on ne rencontrait que faiblesse et décomposition. Du milieu de ces universels débris il sortit un homme avec l'audacieux projet d'une religion nouvelle et d'un nouvel empire.

Mahomet, fils d'Abdallah, de la tribu des Koraïchites, né à la Mecque en 569, n'avait été d'abord qu'un pauvre conducteur de chameaux, et les premiers temps de sa vie s'étaient écoulés dans l'obscurité ; ce fut peut-être durant les loisirs monotones des longues marches à travers le désert que le génie de la méditation lui révéla tout un monde à créer. Le fils d'Abdallah possédait à un très-haut degré les qualités qui agissent le plus sur les peuples d'Orient : il avait l'imagination qui éblouit, l'énergie qui entraîne, la gravité qui commande le respect ; son esprit ferme et vif savait attendre, et Dieu lui-même, disent les Orientaux, est pour les patients. Connaissant à fond les populations d'Arabie, qui devaient être l'instrument de ses vastes pensées, il eut soin de s'adresser à leurs penchants belliqueux, à leurs goûts pour le mouvement et la domination ; il promettait l'empire du monde à des disciples sortis presque nus du désert, et la victoire fut le premier de ses miracles. Le Coran, qui descendit lentement du ciel (11), portait un triple caractère : l'imposteur de la Mecque s'y montrait poète, moraliste et homme politique ; de fabuleux récits avidement écoutés dans un pays où dominait l'amour du merveilleux, recevaient un enchantement suprême de cette langue arabe dont Mahomet, mieux que personne, connaissait les puissantes ressources et l'harmonieuse abondance; tout ce que l'image poétique peut avoir d'éclat et de séduction, servait à peindre un paradis créé pour les sens et qui devait réaliser tous les rêves passionnés de l'homme. Le Coran, qui matérialisait les sentiments humains, qui, avant tout, cherchait à remuer ce qu'il y a de plus violent dans le coeur, prêchait pourtant en plusieurs points une morale noble et pure ; cette morale, au milieu de la décomposition générale de ce temps, ramenait la raison à des vérités méconnues, et contribuait à donner à Mahomet le caractère d'un génie réparateur, d'un envoyé sublime. Les lois que prescrivait le Coran se trouvaient en pleine harmonie avec les besoins et les moeurs des peuples d'Arabie ; sa politique n'offrait rien de compliqué, elle était comme un hymne au Dieu de la guerre, et cette brutale politique du glaive était à peu près la seule que pussent comprendre des tribus accoutumées à décider toutes choses par le combat. Tel était Mahomet, tel fut le caractère de la mission qu'il se donna ; le fils d'Abdallah prit de la Bible et de l'évangile ce qui pouvait le mieux entrer dans l'esprit et les habitudes de son pays ; il emprunta aux autres cultes épars en Orient ce qui pouvait le mieux convenir à ses hardis projets de rénovation, et de ce mélange de doctrines diverses il fit le livre confus et ténébreux qui, depuis plus de mille ans, est devenu l'oracle de la moitié du monde.

Mahomet avait quarante ans lorsqu'il commença son oeuvre apostolique à la Mecque. Après treize ans de prédication, il fut obligé de s'enfuir à Médine pour échapper à sa tribu qui le persécutait : celte fuite à Médine, qui eut lieu le 16 juillet 622, commence l'ère musulmane. Le prophète apôtre de Dieu, comme il s'appelait lui-même, marchant à la tête des disciples fanatisés par sa parole, envahit en peu d'années les trois Arabies ; il songeait à poursuivre ses conquêtes, quand tout à coup le poison vint terminer ses jours à Médine, dans l'année 632. Abou-Beker, beau-père de Mahomet, qui prit le titre de lieutenant de l'apôtre de Dieu, poursuivit l'oeuvre de la conquête durant un règne de vingt-sept mois ; Omar, successeur d'Abou-Beker, qui se fit d'abord appeler « lieutenant du lieutenant de l'apôtre de Dieu », et plus tard « prince des fidèles », s'empara de la Perse ; la Syrie et l'Egypte appartinrent bientôt à l'islamisme par la puissance de l'épée. La religion nouvelle menaçait toutes les nations. Les bataillons de l'islamisme se répandirent en Afrique, plantèrent l'étendard du prophète sur les ruines de Carthage, et portèrent la terreur de leurs armes jusqu'aux rivages de l'Atlantique. Depuis l'Inde jusqu'au détroit de Cadix, depuis la mer Caspienne jusqu'à l'Océan, tout changea, langage, moeurs, croyances; ce qui restait du paganisme fut anéanti aussi bien que le culte des mages; le christianisme ne subsista qu'à peine. Constantinople, qui était le boulevard de l'Occident, vit devant ses murs des hordes innombrables de Sarrasins ; assiégée plusieurs fois par terre et par mer, la ville de Constantin ne dut son salut qu'au feu grégeois, aux Bulgares accourus à son secours, et à l'inexpérience des Arabes dans l'art de la navigation.

Pendant le premier siècle de l'hégire, les conquêtes des musulmans ne furent bornées que par la mer qui les séparait de l'Europe; mais, lorsqu'ils eurent construit des vaisseaux, aucun peuple ne fut à l'abri de leur invasion ; ils ravagèrent les îles de la Méditerranée, les côtes de l'Italie et de la Grèce; la fortune ou la trahison les rendit maîtres de l'Espagne, où ils renversèrent la monarchie des Goths ; ils profitèrent de la faiblesse des enfants de Clovis pour pénétrer dans les provinces méridionales de la Gaule, et ne furent arrêtés dans leur marche terrible que par les victoires de Charles-Martel (12).

Au milieu des premières conquêtes des Sarrasins, leurs regards s'étaient d'abord portés sur Jérusalem. Selon la foi des musulmans, Mahomet avait honoré de sa présence la ville de David et de Salomon ; c'est de là qu'il était parti pour monter au ciel dans son voyage nocturne. Les Sarrasins regardaient Jérusalem comme la maison de Dieu, comme la ville des saints et des miracles (13). Deux lieutenants d'Omar, Amrou et Serdjyl, assiégèrent la ville sacrée, qui se défendit courageusement pendant quatre mois ; chaque jour les Sarrasins livraient des assauts en répétant ces paroles du Coran : « Entrons dans la terre sainte que Dieu nous a promise. » Les chrétiens, dans leur longue résistance, espéraient des secours d'Héraclius, mais l'empereur de Byzance n'osa rien entreprendre pour sauver Jérusalem. Le calife Omar vint lui-même dans la Palestine pour recevoir les clefs et la soumission de la ville conquise. Les chrétiens eurent la douleur de voir l'église du Saint-Sépulcre profanée par la présence du chef des infidèles. Le patriarche Sophronius, qui accompagna le calife, ne put s'empêcher de répéter ces mots de Daniel : « L'abomination de la désolation est dans le saint lieu. » Omar avait laissé aux habitants une sorte de liberté religieuse, mais la pompe des cérémonies leur avait été interdite ; les fidèles cachaient leurs croix et leurs livres sacrés ; la cloche n'appelait plus à la prière. Jérusalem était remplie de deuil. Une grande et magnifique mosquée, que le voyageur retrouve encore aujourd'hui, fut bâtie par le calife à la place où s'était élevé le temple de Salomon. L'aspect de l'édifice consacré au culte des infidèles ajoutait à l'affliction des chrétiens. L'histoire rapporte que le patriarche Sophronius ne put supporter la vue de ces profanations, et qu'il mourut de désespoir.

Cependant la présence d'Omar, dont l'Orient vantait la modération, contenait le fanatisme jaloux des musulmans. Les chrétiens eurent beaucoup plus à souffrir après sa mort; ils furent chassés de leurs maisons, insultés dans leurs sanctuaires ; on augmenta le tribut qu'ils devaient payer aux nouveaux maîtres de la Palestine ; il leur fut défendu de porter des armes, de monter à cheval ; une ceinture de cuir qu'ils ne pouvaient jamais quitter était la marque de leur servitude ; les vainqueurs allèrent jusqu'à interdire aux chrétiens l'usage de la langue arabe, parce qu'elle était la langue du Coran (14) ; enfin le peuple resté fidèle à Jésus-Christ n'eut pas la liberté de choisir ses pasteurs sans l'intervention des Sarrasins.

L'invasion musulmane n'avait point arrêté les pèlerinages. Vers le commencement du huitième siècle, un évêque des Gaules, saint Arculphe, passa les mers, et resta neuf mois à Jérusalem ; le récit de son pèlerinage, rédigé par l'abbé (15) d'un monastère des Iles-Britanniques, renferme beaucoup de détails sur les lieux saints. Il parle de la mosquée d'Omar sans la nommer, et les termes qu'il emploie ne donnent point l'idée d'un beau monument; il se borne à dire que cette « vile construction sarrasine » pouvait renfermer trois mille hommes. Arculphe est plus intéressant quand il décrit la grotte sépulcrale où le Sauveur du monde dormit pendant trois jours du sommeil de la mort, et quand il nous parle des diverses chapelles du Golgotha et de l'invention de la croix. Combien sa piété s'anime quand il nous montre les instruments de la passion conservés dans un sanctuaire, et cette église sans toit sur le sommet du mont des Olives, cette église dont les huit fenêtres vitrées laissaient voir chacune une lampe allumée, et présentaient, la nuit, du côté de Jérusalem, comme des globes d'or couronnant la montagne d'où le Messie reprit le chemin du ciel ! Arculphe nous apprend qu'une foire se tenait dans la ville sainte tous les ans le 15 septembre : une grande multitude d'hommes accouraient alors à Jérusalem; le pieux évêque observe que la présence des chameaux, des chevaux et des boeufs, remplissait d'ordures la ville sacrée, mais qu'après la foire une pluie miraculeuse faisait disparaître ces vastes immondices.

Vingt ou trente ans après le pèlerinage d'Arculphe, nous voyons arriver en Syrie un autre évêque, Guillebaut, du pays saxon, dont les courses aux lieux saints nous ont été racontées par une religieuse de sa famille. Fait prisonnier à Emèse, Guillebaut dut sa délivrance à l'intervention d'un marchand espagnol qui avait un frère au service de l'émir ou gouverneur de la ville. Lorsqu'il fut conduit devant l'émir pour être jugé, celui-ci prononça devant l'auditoire qui l'entourait ces paroles remarquables : « J'ai souvent vu de ces hommes venant de leur pays ; ils ne cherchent point le mal, mais désirent accomplir leur loi. » Cette opinion qu'on avait alors des pèlerins partis d'Europe, nous explique comment ces pieux voyageurs s'en allaient sur les chemins de l'Orient, sans qu'on exerçât contre eux la moindre violence. Arculphe avait vu douze lampes veillant dans l'intérieur du saint tombeau; Guillebaut en trouva quinze. Au temps d'Arculphe, un pont jeté sur le Jourdain, à l'endroit où le Christ fut baptisé, aidait les pèlerins qui se baignaient dans les eaux sacrées ; Guillebaut ne mentionne point le pont, mais il parle d'une corde placée sur les deux rives du Jourdain. Une grande croix de bois était plantée au milieu du fleuve à l'époque du passage des deux pèlerins. Les relations d'Arculphe et de Guillebaut ne disent rien des changements apportés au sort des chrétiens de la Palestine par l'invasion de l'islamisme.

Les guerres civiles des musulmans donnaient aux chrétiens quelques intervalles de repos. La dynastie des Omeyades, qui avait établi le siège de l'empire musulman à Damas, était odieuse au parti toujours redoutable des Alides : elle s'occupa moins de persécuter le christianisme que de conserver sa puissance toujours menacée. Merouan II, le dernier calife de cette famille, fut celui qui se montra le plus cruel envers les disciples de Jésus-Christ. Lorsqu'il succomba avec tous ses frères sous les coups de ses ennemis, les chrétiens et les infidèles se réunirent pour remercier Dieu d'avoir délivré l'Orient.

Les Abbassides établis dans la ville de Bagdad, qu'ils avaient fondée, éprouvèrent plusieurs vicissitudes dont les effets se faisaient sentir parmi les chrétiens : au milieu des changements qu'amenaient les caprices de la fortune ou ceux du despotisme, le peuple fidèle était semblable, dit Guillaume de Tyr, à un malade dont les douleurs s'apaisent ou s'augmentent, selon que le ciel est serein ou chargé d'orage (17). Les chrétiens, toujours placés entre la rigueur de la persécution et la joie d'une tranquillité passagère, virent enfin naître des jours plus calmes sous le règne d'Aaron-al-Réchid, le plus grand des califes de la dynastie d'Abbas. A cette époque, la gloire de Charlemagne, qui s'était étendue jusqu'en Asie, protégea les églises d'Orient. Ses pieuses libéralités soulagèrent l'indigence des chrétiens d'Alexandrie, de Carthage et de Jérusalem (18). Les deux plus grands princes de leur siècle se témoignèrent une estime mutuelle par de fréquentes ambassades; ils s'envoyèrent de magnifiques présents ; dans ce commerce d'amitié entre deux puissants monarques, l'Occident et l'Orient échangèrent les plus riches productions de leur sol et de leur industrie. Le calife envoya un éléphant, de l'encens, de l'ivoire, un jeu d'échecs, une horloge dont le mécanisme ingénieux causa une vive surprise à la cour de Charlemagne. Les présents de l'empereur des Francs consistaient en drap blanc et vert de la Frise, en chiens de chasse du pays saxon (19). Charlemagne se plut à montrer aux envoyés du calife la magnificence des cérémonies religieuses. Témoins, à Aix-la-Chapelle, de plusieurs processions où le clergé avait étalé ses ornements les plus précieux, les ambassadeurs de Bagdad retournèrent dans leur patrie, en disant qu'ils avaient vu des « hommes d'or » (20).

La politique ne fut pas sans doute étrangère aux témoignages d'estime qu'Aaron prodiguait à l'empereur d'Occident : le calife faisait la guerre aux maîtres de Constantinople, et pouvait craindre avec raison que les Grecs n'intéressassent à leur cause les plus braves d'entre les peuples chrétiens. Les traditions populaires de Byzance représentaient les Latins comme les futurs libérateurs de la Grèce; dans un des premiers sièges de Constantinople par les Sarrasins, le bruit seul de l'arrivée des Francs avait ranimé le courage des assiégés et jeté l'effroi dans les rangs musulmans. Au temps d'Aaron, le nom de Jérusalem exerçait déjà une si puissante influence sur les chrétiens de l'Occident, qu'il suffisait de prononcer ce nom révéré pour réveiller leur enthousiasme belliqueux. Afin d'ôter aux Francs tout prétexte d'une guerre religieuse, qui aurait pu leur faire embrasser la cause des Grecs et les attirer en Asie, le calife ne négligea aucune occasion d'obtenir l'amitié de Charlemagne, et lui fit présenter les clefs du saint sépulcre et de la ville sainte. Cet hommage rendu au plus grand des monarques chrétiens fut célébré avec enthousiasme par les légendes contemporaines, et fit croire dans la suite que l'empereur d'Occident était allé à Jérusalem (21).

Aaron avait traité les chrétiens de l'église latine comme ses propres sujets : les enfants du calife imitèrent sa modération ; sous leur règne, Bagdad fut le séjour des sciences et des arts. Le calife Almanon, dit un historien arabe, n'ignorait pas que ceux qui travaillent aux progrès de la raison sont les élus de Dieu. Les lumières polirent les moeurs des chefs de l'islamisme, et leur inspirèrent une tolérance ignorée des compagnons d'Abou-Beker et d'Omar. Tandis que les Arabes d'Afrique poursuivaient leurs conquêtes vers l'Occident, qu'ils s'emparaient de la Sicile, et -que Rome même avait vu ses faubourgs et l'église de Saint-Paul envahis et pillés par les infidèles, les serviteurs de Jésus-Christ priaient en paix dans les murs de Jérusalem. Les pèlerins, qui s'y rendaient des extrémités de l'Europe (22), étaient reçus dans un hospice dont on attribuait la fondation à Charlemagne. Au rapport du moine Bernard, français d'origine, qui, vers la fin du neuvième siècle, fit le voyage de la terre sainte avec deux autres religieux (23), l'hospice des pèlerins de l'église latine était composé de douze maisons ou hôtelleries. A ce pieux établissement étaient attachés des champs, des vignes et un jardin, situés dans la vallée de Josaphat. Cet hospice, comme ceux que l'empereur d'Occident fonda au nord de l'Europe, avait une bibliothèque ouverte aux chrétiens et aux voyageurs. Dès le sixième siècle, on voyait près de la fontaine de Siloé un cimetière dans lequel étaient enterrés les pèlerins qui mouraient à Jérusalem. Parmi les tombeaux des fidèles habitaient les serviteurs de Dieu. Ce lieu, dit une relation, couvert d'arbres fruitiers, parsemé de sépulcres et d'humbles cellules, réunissait les vivants et les morts, et présentait un tableau à la fois riant et lugubre.

Au besoin de visiter le tombeau de Jésus-Christ se joignait le désir de recueillir des reliques, recherchées alors avec avidité par la dévotion des fidèles. Tous ceux qui venaient de l'Orient mettaient leur gloire à rapporter dans leur patrie quelques restes précieux de l'antiquité chrétienne, et surtout les ossements des saints martyrs, destinés à faire l'ornement et la richesse des églises ; les princes et les rois juraient sur les reliques de respecter la vérité et la justice. Les productions de l'Asie attiraient aussi l'attention de l'Europe. On lit dans Grégoire de Tours que le vin de Gaza était renommé en France sous le règne de Gontran ; que la soie et les pierreries de l'Orient formaient la parure des grands du royaume, et que saint Eloi, à la cour de Dagobert, ne dédaignait pas de se vêtir des riches étoffes de l'Asie. Les rois de France avaient auprès d'eux un négociant juif, chargé de faire tous les ans le voyage d'Orient pour acheter des productions d'outremer (24). Les chroniques nous apprennent que, dans la foule des chrétiens européens qui arrivaient en Egypte ou en Syrie, il y en avait un grand nombre attirés par les spéculations du commerce. Les Vénitiens, les Pisans, les Génois, les marchands d'Amalfi, ceux de Marseille, avaient des comptoirs à Alexandrie, dans les villes maritimes de la Phénicie et dans la ville sainte (25). Un marché s'étendait devant l'église de Sainte-Marie-Latine à Jérusalem : chaque marchand qui voulait s'y établir était tenu de payer au monastère latin deux pièces d'or par an. Nous avons parlé plus haut d'une grande foire qu'on ouvrait tous les ans à Jérusalem le quinzième jour de septembre.

Il n'était point de crime qui ne pût être expié par le voyage de Jérusalem et par des actes de dévotion autour du tombeau de Jésus-Christ. Une vieille relation conservée par un moine de Redon nous apprend qu'en 868 un seigneur puissant du duché de Bretagne, nommé Frotmond, meurtrier de son oncle et du plus jeune de ses frères, se présenta en habit de pénitent devant le roi de France et une assemblée d'évêques. Le monarque et les prélats, après l'avoir fait lier étroitement avec des chaînes de fer, lui ordonnèrent, en expiation du sang qu'il avait versé, de partir pour l'Orient, et de parcourir les saints lieux, le front marqué de cendre et le corps couvert d'un cilice (26). Frotmond, accompagné de ses serviteurs et des complices de son crime, partit pour la Palestine. Après avoir séjourné quelque temps à Jérusalem, il traversa le désert, se rendit sur les bords du Nil, parcourut une partie de l'Afrique, alla jusqu'à Carthage, et revint à Rome, où le pape Benoît III lui conseilla de faire un nouveau pèlerinage pour achever sa pénitence et obtenir l'entière rémission de ses péchés. Frotmond revit pour la seconde fois la Palestine, pénétra jusqu'aux bords de la mer Rouge, passa trois ans sur le mont Sinaï, et vint en Arménie visiter la montagne où s'était arrêtée l'arche de Noé après le déluge. De retour dans sa patrie, il fut accueilli comme un saint, s'enferma dans le monastère de Redon (27), et mourut regretté des cénobites qu'il avait édifiés par le récit de ses pèlerinages.

Plusieurs années après la mort de Frotmond, Cencius, préfet de Rome, qui avait outragé le pape dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, qui l'avait arraché des autels et précipité dans un cachot, eut besoin, pour être absous de ce grand sacrilège, d'entreprendre le pèlerinage de la terre sainte. Un sexe faible et timide n'était point retenu par les difficultés et les périls d'un long voyage. Hélène, née d'une noble famille de Suède, quitta son pays livré à l'idolâtrie, et se rendit à pied en Orient. Lorsqu'après avoir visité le saint lieu elle revint dans sa patrie, elle fut immolée au ressentiment de ses parents et de ses compatriotes. Quelques fidèles touchés de sa piété élevèrent en sa mémoire une chapelle dans l'île de Séeland, près d'une fontaine qu'on appelle encore la fontaine de sainte Hélène. Les chrétiens du Nord allèrent longtemps en pèlerinage dans ce lieu où ils contemplaient une grotte qu'Hélène avait habitée avant son départ pour Jérusalem (28).

Avant que le neuvième siècle se ferme, nous devons citer une importante pièce historique datée de 881, qui va nous retracer l'état de l'église latine de Jérusalem à cette époque, et nous montrer que déjà des rapports de fraternité s'étaient solennellement établis entre les chrétiens d'Orient et les chrétiens d'Europe. Cette pièce est une lettre d'Hélie, patriarche de Jérusalem (29), adressée à Charles le Jeune, « à tous les princes très-magnifiques, très-pieux et très-glorieux de l'illustre race du grand empereur Charles, aux rois de tous les pays des Gaules, aux comtes, aux très-saints archevêques, métropolitains, évêques, abbés, prêtres, diacres, sous-diacres et ministres delà sainte église, aux saintes soeurs, à tous les adorateurs de Jésus-Christ, aux femmes illustres, aux princes , aux ducs, à tous les catholiques et orthodoxes de tout l'univers chrétien. » Après avoir parlé des nombreuses tribulations que les chrétiens de Jérusalem ont eues à souffrir et « dont les pèlerins ont pu faire en Europe un fidèle récit », le patriarche dit que, par la miséricorde de la divine providence, le prince de Jérusalem, s'étant fait chrétien, a permis aux fidèles de reprendre leurs saints édifices et de rebâtir leurs sanctuaires détruits. N'ayant point d'argent pour suffire aux dépenses de la restauration des lieux saints, les fidèles ont été obligés d'avoir recours aux musulmans : comme ceux-ci n'ont point voulu prêter sans garanties, les chrétiens leur ont livré leurs oliviers, leurs vignes , leurs vases sacrés ; mais, faute d'argent, ils ne peuvent reprendre les biens donnés en gage; dans cet état, les pauvres et les moines sont menacés de mourir de faim, les chrétiens esclaves ne sont point rachetés, et l'huile manque aux lampes des sanctuaires. Comme, selon la parole du divin apôtre, « lorsqu'un membre souffre, tous les membres souffrent aussi », les chrétiens de Jérusalem ont songé à implorer la pitié de leurs frères d'Europe. Jadis les enfants d'Israël offrirent eux-mêmes leurs deniers pour relever le tabernacle ; on fut obligé de faire annoncer par un crieur public que les dons offerts suffisaient, et cet avertissement n'arrêtait point l'empressement généreux du peuple de Dieu : le patriarche demande si les fidèles occidentaux, appelés au secours de l'église de Jésus-Christ, se montreront moins zélés que les Israélites. Tels sont les principaux traits de cette lettre patriarcale. Nous ignorons ce que répondit l'Europe chrétienne, mais il est à croire que les deux moines chargés de la lettre d'Hélie ne retournèrent point les mains vides. Il y a comme un pressentiment des croisades dans cette voix de Jérusalem qui, deux cent quinze ans avant la prédication de Pierre l'Ermite, montait suppliante du côté de l'Occident.

Les chrétiens grecs et syriens étaient établis jusque dans la ville de Bagdad, où ils se livraient au commerce, exerçaient la médecine et cultivaient les sciences. Ils parvenaient par leur savoir aux emplois les plus considérables, et quelquefois même ils obtinrent le commandement des villes et des provinces. Un des califes abbassides (Mohamed) avait déclaré que les disciples du Christ étaient ceux qui méritaient le plus de confiance pour l'administration de la Perse. Enfin les chrétiens de la Palestine et des provinces musulmanes, les pèlerins et les voyageurs venus d'Europe, semblaient n'avoir plus de persécutions à redouter, lorsque tout à coup de nouveaux orages éclatèrent sur l'Orient. Bientôt les enfants d'Aaron eurent le sort de la postérité de Charlemagne, et l'Asie, comme l'Occident, fut plongé dans l'abîme des révolutions et des guerres civiles.

Comme l'empire fondé par Mahomet avait pour mobile l'esprit de conquête ; comme l'état n'était défendu par aucune institution prévoyante, et que tout y roulait sur le caractère personnel du prince, on put voir des symptômes de décadence dès qu'il ne resta plus rien à conquérir et que les chefs cessèrent de se faire craindre et d'inspirer le respect. Les califes de Bagdad, énervés par le luxe et corrompus par une longue prospérité, abandonnèrent les soins de l'empire, s'ensevelirent dans leurs sérails, et semblèrent ne se réserver d'autre droit que celui d'être nommés dans les prières publiques. Les Arabes n'avaient plus ce zèle aveugle et ce fanatisme ardent qu'ils apportèrent du désert. Amollis comme leurs chefs, ils ne ressemblaient plus à ces guerriers leurs ancêtres qui pleuraient de n'avoir pas assisté à une bataille. L'autorité des califes avait perdu ses véritables défenseurs; et, lorsque le despotisme s'entoura d'esclaves achetés sur les bords de l'Oxus, cette milice étrangère, appelée pour défendre le trône, ne fît qu'en précipiter la chute. De nouveaux sectaires, séduits par l'exemple de Mahomet et persuadés que le monde devait obéir à ceux qui changeraient quelque chose à ses moeurs ou à ses opinions, ajoutèrent le danger des troubles religieux à celui des troubles politiques. Au milieu du désordre général, les émirs ou lieutenants, dont plusieurs gouvernaient de vastes royaumes, n'adressaient plus qu'un vain hommage aux successeurs du prophète, et refusaient de leur envoyer de l'argent et des troupes. L'empire gigantesque des Abbassides s'écroula de toutes parts, et le monde, selon l'expression d'un auteur arabe, demeura à celui qui put s'en emparer. La puissance spirituelle fut elle-même divisée : l'islamisme vit à la fois cinq califes qui prenaient le titre de commandeurs des croyants et de vicaires de Mahomet.

Les Grecs parurent alors se réveiller de leur long assoupissement, et cherchèrent à profiter des divisions et de l'abaissement des Sarrasins. Nicéphore Phocas se mit en campagne à la tête d'une puissante armée, et reprit Antioche sur les musulmans. Déjà le peuple de Constantinople célébrait ses triomphes, et le surnommait « Y Etoile d'Orient, la mort et le fléau des infidèles » (30). Il aurait peut-être mérité ces titres pompeux si le clergé grec eût secondé ses efforts.

Nicéphore voulait donner à cette guerre un caractère religieux et mettre au rang des martyrs tous ceux qui mouraient dans les combats. Les prélats de son empire condamnèrent son dessein comme sacrilège, et lui opposèrent un canon de saint Basile dont le texte recommandait à celui qui avait tué un ennemi de s'abstenir pendant trois ans de la participation aux saints mystères. Privés du puissant mobile du fanatisme, Nicéphore trouva parmi les Grecs plus de panégyristes que de soldats, et ne put poursuivre ses avantages contre les Sarrasins, à qui, même dans leur décadence, la religion commandait la résistance et la victoire. Ses triomphes, qu'on célébrait à Constantinople avec emphase, se bornèrent à la prise d'Antioche, et ne servirent qu'à faire persécuter les chrétiens de la Palestine. Le patriarche de Jérusalem, accusé d'entretenir des intelligences avec les Grecs, expira sur un bûcher, et plusieurs églises de la ville sainte furent livrées aux flammes (31).

Une armée grecque, conduite par Témélicus, s'était avancée jusqu'aux portes d'Amide, ville située sur les bords du Tigre: cette armée fut surprise au milieu d'un ouragan par les Sarrasins, qui firent un grand nombre de prisonniers. Les soldats chrétiens tombés entre les mains des infidèles apprirent dans les prisons de Bagdad la mort de Nicéphore ; et, comme Zimiscès, son successeur, ne s'occupait point de leur délivrance, leur chef lui écrivit en ces termes : « Vous qui nous laissez périr sur une terre maudite, et qui ne nous trouvez pas dignes d'être ensevelis, selon nos usages chrétiens, dans les tombeaux de nos pères, nous ne pouvons vous reconnaître pour le chef légitime du saint empire grec. Si vous ne vengez pas ceux qui sont morts devant Amide et ceux qui gémissent sur des terres étrangères, Dieu vous en demandera compte au jour terrible du jugement. » Quand Zimiscès reçut cette lettre à Constantinople, dit un historien d'Arménie (32), il fut pénétré de douleur, et résolut de venger l'outrage fait à la religion et à l'empire. De toutes parts on s'occupa des préparatifs d'une nouvelle guerre contre les Sarrasins. Les peuples de l'Occident ne furent point étrangers à cette entreprise, qui précéda de plus d'un siècle les croisades. Les Vénitiens, qui avaient étendu leur commerce en Orient, défendirent, sous peine de la vie ou d'une amende de cent livres d'or, de porter aux musulmans de l'Afrique et de l'Asie du fer, du bois, aucune espèce d'armes (33). Les chrétiens de Syrie et plusieurs princes arméniens se réunirent sous les drapeaux de Zimiscès, qui se mit en campagne et porta la guerre sur le territoire des Sarrasins. Il régnait alors une si grande confusion parmi les puissances musulmanes, les dynasties se succédaient avec tant de rapidité, que l'histoire peut à peine connaître quel prince exerçait sa domination sur Jérusalem. Après avoir vaincu les musulmans sur les bords du Tigre, et forcé le calife de Bagdad à payer un tribut aux successeurs de Constantin, Zimiscès s'avança dans la Syrie, s'empara de Damas, et, traversant le Liban, soumit toutes les villes de la Judée. Dans une lettre que ce prince écrivit alors au roi d'Arménie, il regrette que les événements de la guerre ne lui aient pas permis de voir la ville sainte, qui venait d'être délivrée de la présence des infidèles et dans laquelle il avait envoyé une garnison chrétienne.

Zimiscès s'occupait de poursuivre la guerre contre les musulmans, et se proposait de leur enlever par de nouvelles victoires toutes les provinces de la Syrie et de l'Egypte, lorsqu'il mourut empoisonné : cette mort fut le salut de l'islamisme, qui reprit partout son empire. Les Grecs, portant ailleurs leur attention, oublièrent leurs conquêtes ; Jérusalem et tous les pays arrachés au joug des Sarrasins tombèrent alors au pouvoir des califes Fatimides, qui venaient de s'établir sur les bords du Nil et qui profitaient du désordre jeté parmi les puissances d'Orient pour étendre leur domination.

Les nouveaux maîtres de la Judée traitèrent d'abord les chrétiens comme des alliés et des auxiliaires ; dans l'espoir d'accroître leurs trésors et de réparer les maux de la guerre, ils favorisèrent le commerce des Européens et les pèlerinages dans les saints lieux. Les marchés des Francs furent rétablis dans la ville de Jérusalem ; les chrétiens rebâtirent les hospices des pèlerins et les églises tombées en ruines ; semblables au captif qui trouve quelquefois du soulagement à changer de maître, ils se consolaient d'être soumis aux lois des souverains du Caire ; ils durent croire surtout que leurs maux allaient finir, lorsqu'ils virent monter sur le trône d'Egypte le calife Hakem, qui avait pour mère une chrétienne et dont l'oncle maternel était, patriarche de la ville sainte. Mais Dieu, qui, selon l'expression des auteurs contemporains, voulait éprouver la vertu des fidèles, ne tarda pas à confondre leurs espérances, et leur suscita de nouvelles persécutions.

Hakem, le troisième des califes Fatimides, signala son règne par tous les excès du fanatisme et de la démence. Incertain dans ses projets et flottant entre toutes les religions, il protégea et persécuta tour à tour le christianisme. Il ne respecta ni la politique de ses prédécesseurs, ni les lois qu'il avait lui-même établies. Il changeait le lendemain ce qu'il avait fait la veille, et jetait partout le désordre et la confusion. Dans l'irrésolution de ses pensées et dans l'ivresse de son pouvoir, il poussa le délire jusqu'à se croire un Dieu. La terreur qu'il inspira lui fit trouver des adorateurs ; on lui éleva des autels dans le voisinage de Fos-tat(le vieux Caire), qu'il avait fait livrer aux flammes. Seize mille de ses sujets se prosternèrent devant lui (34), et l'implorèrent comme le souverain des vivants et des morts.

Hakem méprisait Mahomet, mais il n'osa persécuter les musulmans, trop nombreux dans ses états. Le dieu trembla pour l'autorité du prince, et fit tomber toute sa colère sur les chrétiens, qu'il livra à la fureur de leurs ennemis. Les places que les fidèles occupaient dans l'administration, les abus introduits dans la levée des impôts dont ils étaient chargés, leur avaient attiré la haine de tous les musulmans. Lorsque le calife Hakem eut donné le signal de la persécution, ils trouvèrent partout des bourreaux. On poursuivit d'abord ceux qui avaient abusé de leur pouvoir ; on s'en prit ensuite à la religion chrétienne, et les plus pieux d'entre les fidèles furent les plus coupables (35). Le sang des chrétiens coula dans toutes les villes de l'Egypte et de la Syrie; leur courage, au milieu des tourments, ne faisait qu'accroître la haine de leurs persécuteurs. Les plaintes qui leur échappaient dans leur misère, les prières même qu'ils adressaient à Jésus-Christ pour obtenir la fin de leurs maux, étaient regardées comme une révolte et punies comme le plus coupable des attentats.

Il est vraisemblable que les motifs de la politique se réunirent alors à ceux du fanatisme pour faire persécuter les chrétiens. Gerbert, archevêque de Ravenne, devenu pape sous le nom de Silvestre II, avait vu les maux des fidèles dans un pèlerinage qu'il fît à Jérusalem. A son retour, il excita les peuples de l'Occident à prendre les armes contre les Sarrasins. Dans ses exhortations, il faisait parler Jérusalem elle-même, qui déplorait ses malheurs et conjurait ses enfants, les chrétiens, de venir briser ses fers. Les peuples furent émus des plaintes et des gémissements de Sion (36). Les Pisans, les Génois, et le roi d'Arles, Boson, entreprirent une expédition maritime contre les Sarrasins, et firent une excursion jusque sur les côtes de Syrie (37). Ces hostilités et le nombre des pèlerins, qui s'accroissait chaque jour, pouvaient donner de justes défiances aux maîtres de l'Orient. Les Sarrasins, alarmés par de sinistres prédictions et par les imprudentes menaces des chrétiens, ne virent plus que des ennemis dans les disciples du Christ (38).

Il est impossible, dit Guillaume de Tyr, de faire connaître tous les genres de persécutions que souffrirent alors les fidèles. Parmi les traits de barbarie cités par les historiens, il en est un qui a donné au Tasse l'idée de son touchant épisode d'Olinde et Sophronie. Un des ennemis les plus acharnés des chrétiens, pour irriter davantage la haine de leurs persécuteurs, jeta pendant la nuit un chien mort dans une des principales mosquées de la ville : les premiers qui vinrent à la prière du matin furent saisis d'horreur à la vue de cette profanation ; bientôt des clameurs menaçantes retentissent dans toute la ville ; la foule s'assemble en tumulte autour de la mosquée ; on accuse les disciples du Christ ; on jure de laver dans leur sang l'outrage fait à Mahomet. Tous les fidèles allaient être immolés à la vengeance des musulmans ; déjà ils se préparaient à la mort, lorsqu'un jeune homme, dont l'histoire n'a pas conservé le nom, se présente au milieu d'eux : « Le plus grand malheur qui puisse arriver, leur dit-il, est que l'église de Jérusalem périsse : l'exemple du Sauveur nous apprend qu'un seul doit s'immoler au salut de tous ; promettez-moi de bénir tous les ans ma mémoire, d'honorer toujours ma famille, et j'irai, avec l'aide de Dieu, détourner la mort qui menace tout le peuple chrétien. » Les fidèles acceptèrent le sacrifice de ce généreux martyr de l'humanité, et jurèrent de bénir à jamais son nom. Pour honorer sa race, il fut décidé sur l'heure même que, dans la procession solennelle.qui se fait tous les ans aux fêtes de Pâques, chacun de ses parents porterait parmi des rameaux de palmiers l'olivier consacré à Jésus-Christ. Content de l'honneur qu'il obtenait en échange de sa vie périssable, le jeune chrétien quitte l'assemblée qui fondait en larmes, et se rend auprès des juges musulmans, devant lesquels il s'accuse du crime qu'on imputait à tous les disciples de l'évangile : les juges, peu touchés de cet héroïque dévouement, prononcèrent contre lui seul la terrible sentence. Dès lors le glaive ne fut plus suspendu sur la tête des fidèles; et celui qui s'était immolé pour eux alla recueillir dans le ciel le prix réservé à ceux qui brûlent du feu de la charité.

Cependant d'autres malheurs attendaient les chrétiens de la Palestine: toutes les cérémonies de la religion furent interdites ; la plupart des églises converties en étables ; celle du Saint-Sépulcre fut renversée de fond en comble. Les chrétiens, chassés de Jérusalem, se dispersèrent dans toutes les contrées de l'Orient. Les vieux historiens racontent que le monde partagea le deuil de la ville sainte et qu'il fut saisi de trouble et d'effroi. L'hiver, avec tous ses frimas, se montra dans des régions où il était inconnu. Le Bosphore et le Nil roulèrent des glaçons. Un tremblement de terre se fit sentir dans la Syrie, dans l'Asie Mineure ; et ses secousses, qui se répétèrent pendant deux mois, renversèrent plusieurs grandes villes (39). Lorsque la nouvelle de la destruction des saints lieux parvint en Occident, elle arracha des larmes à tous les chrétiens. On lit dans la chronique du moine Glaber que l'Europe avait vu aussi les signes avant-coureurs d'une grande calamité : une pluie de pierres était tombée dans la Bourgogne ; une comète et des météores menaçants avaient paru dans le ciel. L'agitation fut extrême parmi tous les peuples chrétiens ; toutefois ils ne prirent point encore les armes contre les infidèles, et leur vengeance tomba sur les juifs, que l'Europe tout entière accusa d'avoir provoqué la fureur des musulmans (40).

Les calamités de la ville sainte la rendirent encore plus vénérable aux yeux des fidèles ; la persécution redoubla le pieux empressement de ceux qui allaient en Asie contempler la sainte cité couverte de ruines. C'était dans Jérusalem pleine de deuil que Dieu distribuait plus particulièrement ses grâces, qu'il se plaisait à manifester ses volontés. Les imposteurs, profitant de cette opinion des peuples chrétiens, abusèrent souvent de la crédulité de la multitude. Afin de faire croire à leurs paroles, il leur suffisait de montrer des lettres tombées, disaient-ils, du ciel à Jérusalem. A cette époque, une prédiction qui annonçait la fin du monde et la prochaine apparition de Jésus-Christ dans la Palestine, préoccupait fortement l'Europe chrétienne, et toutes les pensées se portaient vers Jérusalem. Le chroniqueur Glaber nous dit que l'affluence des pèlerins fut alors plus grande qu'elle ne l'avait jamais été.

On se dirigeait vers les saints lieux pour y attendre la venue du souverain juge ; les pauvres et les gens du peuple couvrirent d'abord les chemins de Jérusalem ; puis les barons, les comtes et les princes cédèrent au mouvement général. Les sombres inquiétudes qui entraînaient les fidèles au pèlerinage les portaient aussi aux fondations pieuses : les riches, ne comptant plus pour rien les biens de la terre, travaillaient à s'amasser des trésors dans le ciel. Plus d'une charte de donation commence par ces curieuses paroles : « Vu la fin prochaine du monde, redoutant le jour du jugement, etc. » (41).
Cette croyance au dernier jour de l'univers est un fait Men digne de remarque : elle révèle chez les peuples de l'Europe au dixième siècle ces profonds malaises, Ces tristesses qui d'ordinaire saisissent les générations appelées à enfanter de grandes choses : toutes les fois qu'une époque est travaillée par le vague pressentiment de quelque nouveauté, comme ce qui doit venir lui est inconnu, elle commence par se troubler et s'effrayer, et d'abord il lui semble que le monde va périr. Le dixième siècle était en quelque sorte malade de la révolution qu'il portait dans ses flancs, et quelle révolution que ces croisades qui allaient éclater dans le siècle suivant !

L'affliction des chrétiens de Jérusalem se trouva tout à coup adoucie par la mort du calife Hakem, leur oppresseur; le méchant calife Hakem, dit Guillaume de Tyr, sortit de ce monde. Daher qui lui succéda permit aux fidèles de rebâtir l'église du Saint-Sépulcre. L'empereur de Constantinople, dont les fidèles avaient imploré la charité, fournit de son propre trésor les sommes nécessaires à cette reconstruction. Trente-sept années après que le temple de la résurrection eut été renversé, il se releva tout à coup : image de Jésus-Christ lui-même, qui, vainqueur de la mort, sortit glorieux de la nuit du tombeau (42).

On a pu voir par les exemples du seigneur Frotmond et de Censius que le pèlerinage à Jérusalem était quelquefois imposé comme pénitence canonique : dans le onzième siècle ces exemples étaient fréquents. Le voyage aux saints lieux était particulièrement ordonné en expiation à ceux qui s'étaient souillés du sang de leurs frères, à ceux qui avaient détourné les richesses de l'église, et aux infracteurs de la trêve de Dieu. Les grands pécheurs étaient condamnés à quitter pour un temps leur patrie, et à mener une vie errante comme Caïn. Cette manière de faire pénitence s'accordait mieux avec le caractère actif et inquiet des peuples de l'Occident; on doit ajouter que la dévotion des pèlerinages a été reçue et même encouragée dans toutes les religions anciennes et modernes, tant elle tient de près aux sentiments les plus naturels de l'homme. Si la vue d'une terre qu'ont habitée des héros et des sages, lors même que leur histoire ne se lie à aucune de nos croyances, suffit pour réveiller en nous de nobles et touchants souvenirs ; si l'âme du philosophe se trouve émue à l'aspect des ruines profanes de Palmyre, de Memphis ou d'Athènes, quelles profondes émotions ne devaient pas éprouver les chrétiens sur les lieux mêmes sanctifiés par la présence de leur Dieu, et qui offraient à leurs yeux comme à leur imagination le berceau de cette foi vive dont ils étaient animés ! Ne peut-on pas penser d'ailleurs que ces pérégrinations lointaines entraient dans les vues générales de la providence, qui veut que les peuples éloignés se rapprochent les uns des autres et communiquent entre eux pour se civiliser ?

Les chrétiens de l'Occident, presque tous malheureux dans leur patrie, et qui souvent oubliaient leurs maux dans des voyages lointains, semblaient n'être occupés qu'à rechercher sur la terre les traces d'une divinité secourable ou de quelque saint personnage. Il n'était point de province qui n'eut un martyr ou un apôtre, dont ils allaient implorer l'appui ; point de ville ou de lieu solitaire qui ne conservât la tradition d'un miracle et n'eût une chapelle ouverte aux pèlerins. Les plus coupables des pécheurs (43) ou les plus fervents des fidèles s'exposaient à de plus grands périls et se rendaient dans les lieux les plus éloignés. Tantôt ils dirigeaient leur course pieuse vers la Pouille et la Calabre, ils visitaient le mont Gargan, célèbre par l'apparition de saint Michel, ou le mont Cassin, fameux par les miracles de saint Benoît ; tantôt ils traversaient les Pyrénées, et, dans un pays livré aux Sarrasins, allaient prier devant les reliques de saint Jacques, patron de la Galice. Les uns, comme le roi Robert, se rendaient à Rome et se prosternaient sur les tombeaux des apôtres saint Pierre et saint Paul; les autres allaient jusqu'en Egypte, où Jésus-Christ avait passé son enfance-, et parcouraient les solitudes de Thèbes et de Memphis, habitées par les disciples de Paul et d'Antoine.

Un grand nombre de pèlerins se dirigeaient vers la Palestine ; ils arrivaient à Jérusalem par la porte d'Ephraïm, où ils payaient un tribut aux Sarrasins. Après s'être préparés par le jeûne et la prière, ils se présentaient dans l'église du Saint-Sépulcre, couverts d'un drap mortuaire qu'ils conservaient avec soin toute leur vie, et dans lequel ils étaient ensevelis après leur mort. Ils parcouraient avec un saint respect la montagne de Sion, celle des Oliviers, la vallée de Josaphat; ils quittaient Jérusalem pour visiter Bethléem, où naquit le sauveur du monde, le mont Thabor, où il fut transfiguré, et tous les lieux qui avaient été témoins de ses miracles. Les pèlerins allaient ensuite se baigner dans les eaux du Jourdain, et cueillaient dans le territoire de Jéricho des palmes qu'ils rapportaient en Occident.
Tels étaient la dévotion et l'esprit du dixième et du onzième siècle, que la plupart des chrétiens auraient cru montrer une coupable indifférence pour la religion, s'ils n'avaient entrepris quelques pèlerinages. Celui qui avait échappé à quelque danger ou triomphé de ses ennemis, prenait le bâton de pèlerin et se mettait en route pour les saints lieux ; celui qui avait obtenu par ses prières la conservation d'un père ou d'un fils, allait en remercier le ciel loin de ses foyers et dans les lieux consacrés par les traditions religieuses. Souvent un père vouait au pèlerinage son enfant au berceau; et le premier devoir d'un fils, lorsqu'il sortait de l'enfance, était d'accomplir le voeu de ses parents. Plus d'une fois un songe, une apparition au milieu du sommeil imposait à un chrétien l'obligation de faire un pèlerinage. Ainsi l'idée de ces pieux voyages ne tenait pas seulement à des sentiments religieux, mais elle se mêlait à toutes les vertus comme à toutes les faiblesses du coeur de l'homme, à tous les chagrins comme à toutes les joies de la terre.

On accueillait partout les pèlerins, et pour prix de l'hospitalité on ne leur demandait que leurs prières : c'était là bien souvent le seul trésor qu'ils eussent emporté avec eux. Un d'entre eux qui voulait s'embarquer à Alexandrie pour la Palestine, se présenta sur un navire avec son bourdon et sa panetière, et pour payer son passage offrit un livre des évangiles. Les pèlerins n'avaient dans leur route d'autre défense contre les attaques des méchants que la croix de Jésus-Christ, et d'autres guides que ces anges à qui Dieu a dit de « veiller sur ses enfants et de les diriger dans toutes leurs voies. »

Les persécutions qu'ils éprouvaient dans leur voyage ajoutaient à la réputation des pèlerins, et les recommandaient à la vénération des fidèles. L'excès de leur dévotion leur inspirait souvent le mépris des dangers. L'histoire cite un moine nommé Richard, abbé de Saint-Viton à Verdun, qui, arrivé dans le pays des infidèles, s'arrêtait à la porte des villes pour célébrer l'office divin, et, sans cesse exposé aux outrages, aux violences des musulmans, mettait sa gloire à souffrir toutes sortes de maux pour la cause de Jésus-Christ.

Le plus grand mérite aux yeux des fidèles, après celui du pèlerinage, était de se vouer au service des pèlerins. Des hospices étaient bâtis sur les bords des fleuves, sur le haut des montagnes, au milieu des villes, dans les lieux déserts, pour recevoir les voyageurs. Dès le neuvième siècle, les pèlerins qui se rendaient de la Bourgogne en Italie étaient reçus dans un monastère bâti sur le mont Cénis. Dans le siècle suivant, deux monastères, où l'on recueillait les voyageurs égarés, remplacèrent les temples des idoles sur les monts de Joux (44), qui dès lors perdirent le nom qu'ils avaient reçu du paganisme et prirent celui du pieux fondateur, saint Bernard de Menton. Les chrétiens qui partaient pour la Judée trouvaient sur les frontières de la Hongrie et dans les provinces de l'Asie Mineure un grand nombre de ces asiles fondés par la charité.
Des chrétiens établis à Jérusalem et dans plusieurs villes de la Palestine, allaient au-devant des pèlerins et s'exposaient à mille dangers pour les conduire dans leur route. La ville sainte avait des hospices pour recevoir tous les voyageurs. Dans l'un de ces hospices, les femmes qui faisaient le voyage de la Palestine, étaient reçues par des religieuses vouées aux pratiques de la charité. Les marchands d'Amalfi, de Venise, de Gênes, les plus riches d'entre les pèlerins, plusieurs princes de l'Occident, fournissaient par leurs aumônes à l'entretien de ces maisons ouvertes aux pauvres voyageurs (45). Chaque année, des moines d'Orient venaient en Europe recueillir les tributs que s'imposait la piété des chrétiens.

Un pèlerin était comme un être privilégié parmi les fidèles. Lorsqu'il avait terminé son voyage, il acquérait la réputation d'une sainteté particulière. Son départ et son retour étaient célébrés par des cérémonies religieuses. Lorsqu'il allait se mettre en route y un prêtre lui présentait, avec la panetière et le bourdon, des langes marqués de la croix ; on répandait l'eau sainte sur ses vêtements, et le clergé l'accompagnait en procession jusqu'à la prochaine paroisse. Revenu dans sa patrie, le pèlerin rendait grâces à Dieu de son retour, et présentait au prêtre une palme pour être déposée sur l'autel de l'église, comme une marque de son voyage heureusement terminé (46).
Les pauvres, dans leurs pèlerinages, trouvaient des secours assurés contre la misère. En revenant dans leur pays, ils recueillaient d'abondantes aumônes. La vanité portait quelquefois les riches à entreprendre ces longs voyages, ce qui fait dire au moine Glaber que plusieurs chrétiens allaient à Jérusalem pour se faire admirer et raconter à leur retour des choses merveilleuses. Plusieurs étaient entraînés par l'amour de l'oisiveté et du changement, d'autres par l'envie de parcourir des régions nouvelles. Il n'était pas rare de trouver des chrétiens qui avaient passé leur vie dans les saints pèlerinages et qui avaient vu plusieurs fois Jérusalem.

Tous les pèlerins étaient obligés d'emporter avec eux une lettre de leur prince ou de leur évêque : « Au nom de Dieu, y est-il dit, nous faisons savoir à votre grandeur (ou à votre sainteté) que le porteur des présentes lettres, notre frère, nous a demandé la permission d'aller paisiblement visiter en pèlerinage (icile nom du lieu), dans l'intention de réparer ses fautes ou de prier pour notre conservation ; c'est pourquoi nous lui avons expédié ces présentes lettres, dans lesquelles, en vous présentant nos salutations, nous vous prions, pour l'amour de Dieu et de saint Pierre, de le recevoir comme votre hôte, et de lui être utile, pendant son voyage ou son retour, de manière qu'il revienne sain et sauf dans ses foyers. Comme c'est votre bonne coutume, faites-lui passer des jours heureux, et que le Dieu qui règne éternellement vous protège et vous garde dans son royaume. » Cette précaution pour les pèlerinages lointains devait prévenir beaucoup de désordres : aussi l'histoire ne raconte pas une seule violence exercée par quelqu'un de ces nombreux voyageurs dont la foule couvrait les chemins de l'Orient.

On sait que les musulmans portaient plus loin encore que les chrétiens la dévotion du pèlerinage. Cette disposition leur inspira des sentiments de tolérance pour les pieux voyageurs venus de l'Occident. Souvent les portes de Jérusalem s'ouvrirent à la fois pour les disciples du Coran qui allaient visiter la mosquée d'Omar, et pour ceux de l'évangile qui allaient adorer Jésus-Christ sur son tombeau : les uns et les autres trouvaient dans la ville sainte une égale protection lorsque la paix régnait en Orient, et que les révolutions des empires ou les événements de la guerre ne venaient point réveiller les défiances des maîtres de la Syrie et de la Palestine. Chaque année, à l'époque des fêtes de Pâques, des troupes innombrables de pèlerins arrivaient dans la Judée pour célébrer le mystère de la rédemption, et pour assister au miracle du feu sacré que la multitude (47) des fidèles croyait voir descendre du ciel sur les lampes du saint sépulcre.

Parmi les pèlerins célèbres du onzième siècle, se présente d'abord le comte d'Anjou, Foulque dit Nerra pu le noir. L'histoire l'accuse d'avoir fait mourir sa première épouse et de s'être plusieurs fois souillé du sang innocent. Poursuivi par la haine publique et par les cris de sa propre conscience, il lui semblait que les nombreuses victimes immolées à sa vengeance ou à son ambition sortaient de leurs tombeaux pour troubler son sommeil et lui reprocher sa barbarie. Afin d'échapper à ces cruelles images, qui le suivaient en tous lieux, Foulque quitta ses états et se rendit en habit de pèlerin dans la Palestine. Les tempêtes qu'il essuya dans les mers de Syrie lui rappelèrent les menaces de la colère divine et redoublèrent l'ardeur de ses sentiments pieux. Lorsqu'il fut arrivé à Jérusalem, il parcourut les rues de la sainte cité ? La corde au cou, battu de verges par ses serviteurs, et répétant à haute voix ces paroles : « Seigneur, ayez pitié d'un chrétien infidèle et parjure, d'un pécheur errant loin de son pays. » Pendant son séjour dans la Palestine, il distribua de nombreuses aumônes, soulagea la misère des pèlerins, et laissa partout des souvenirs de sa dévotion et de sa charité.

Les chroniques contemporaines se plaisent à raconter la fraude pieuse à l'aide de laquelle Foulque trompa les Sarrasins, pour être admis en présence du saint tombeau ; mais la gravité de l'histoire ne nous permet point de répéter la relation trop naïve des vieux chroniqueurs. Le duc d'Anjou, rentré dans ses états, voulut voir sous ses yeux une image des lieux qu'il avait visités, et fit bâtir, près du château de Loches, une église semblable à celle du Saint-Sépulcre. C'est là qu'il implorait chaque jour la clémence divine ; mais ses prières n'avaient point encore fléchi le Dieu de miséricorde. Bientôt il sentit renaître dans son coeur le trouble qui l'avait si longtemps agité. Foulque se mit en route une seconde fois pour se rendre à Jérusalem, où il édifia de nouveau les fidèles par les expressions de son repentir et les austérités de sa pénitence. Revenu en Europe par l'Italie, il délivra le souverain pontife d'un ennemi formidable qui ravageait l'état romain. Le pape récompensa son zèle, loua sa dévotion et lui donna l'absolution de tous ses péchés. Le noble pèlerin revint enfin dans son duché, rapportant avec lui une foule de reliques dont il orna les églises de Loches et d'Angers. Dès lors il s'occupa, au sein de la paix, de faire bâtir des monastères et des villes, ce qui lui acquit le surnom de grand édificateur, comme ses nombreux pèlerinages l'avaient fait surnommer le palmier. Ses services et ses bienfaits lui méritèrent les bénédictions de l'église et celles de ses peuples, qui remerciaient le ciel d'avoir rappelé leur prince à la modération et à la vertu. Foulque semblait n'avoir plus rien à craindre de la justice de Dieu ni de celle des hommes ; mais tels étaient le cri de sa conscience et le tourment de son âme agitée, que rien ne pouvait le défendre contre ses propres remords et lui rendre la paix qu'il avait cherchée deux fois auprès du tombeau de Jésus-Christ. Le malheureux prince résolut de faire un troisième pèlerinage à Jérusalem. La Palestine le revit bientôt arrosant de nouvelles larmes le tombeau de Jésus-Christ et remplissant les saints lieux de ses gémissements. Après avoir visité la terre sainte et recommandé son âme aux prières des anachorètes chargés de recevoir et de consoler les pèlerins, il quitta Jérusalem pour revenir dans sa patrie, qu'il ne devait plus revoir : il tomba malade et mourut à Metz, en 1040. Son corps fut transporté et enseveli au monastère du Saint-Sépulcre, qu'il avait fait bâtir près de Loches. On déposa son coeur dans une église de Metz, où se voyait encore, plusieurs siècles après sa mort, un mausolée qu'on appelait le tombeau de Foulque, comte d'Anjou.

Dans le même temps, Robert, duc de Normandie, père de Guillaume le Conquérant, accusé d'avoir fait empoisonner son frère Richard, partit pour la terre sainte. Il s'en allait, dit la vieille chronique de Normandie (48), « tout nu-pieds et en lange, accompagné de grant foison de chevaliers, de barons et aultres gens. » Passant à Rome, Robert fît revêtir d'un riche manteau la statue équestre de Constantin, « qui était faite d'airain, disant que les Romains fesoient petite révérence à leur seigneur, puisqu'ils ne pouvaient lui donner un mantel dans tout un an. »

Arrivé à Constantinople, le duc dé Normandie dédaigna le luxe et les présents de l'empereur, et parut à la cour comme le plus simple des pèlerins. Robert, qui, d'après ses propres paroles, mettait plus de prix aux maux qu'il souffrait pour Jésus-Christ qu'à la meilleure ville de son duché, supporta pieusement les fatigués et les ennuis du pèlerinage. Tombé malade dans l'Asie Mineure, il refusa les services des chrétiens de sa suite, et se fît porter par des Sarrasins dans une litière. Un pèlerin de la Normandie, l'ayant rencontré, lui demanda s'il avait des ordres à lui donner pour son pays : « Va dire à mon peuple, répondit le duc, qu'on a vu un prince chrétien porté en paradis par des diables. » Robert trouva à la porte de Jérusalem une foule de pèlerins qui n'avaient pas de quoi payer le tribut aux infidèles ; ces pauvres pèlerins attendaient l'arrivée de quelque riche seigneur qui daignât, par ses aumônes, leur ouvrir les portes de la ville sainte. Robert paya pour chacun d'eux une pièce d'or. Pendant son séjour à Jérusalem, il se lit remarquer par sa dévotion, et surtout par sa charité, qui s'étendait jusqu'aux infidèles. Comme il revenait en Europe, il mourut à Nicée, ne s'occupant que des reliques qu'il apportait de la Palestine, et regrettant de n'avoir point fini ses jours dans la sainte cité.

Le plus grand bonheur pour les pèlerins, celui qu'ils demandaient au ciel comme la récompense des souffrances d'une longue route, était de mourir dans la ville où Jésus-Christ était mort. Lorsqu'ils se présentaient devant le sépulcre du fils de Dieu, ils avaient coutume d'adresser au Sauveur cette prière : « Vous qui êtes mort pour nous et qui fûtes enseveli dans ce saint lieu, prenez pitié de notre misère, et retirez-nous aujourd'hui de cette vallée de larmes. » Les vieilles relations parlent d'un chrétien du pays d'Autun, nommé Lethbald, qui, arrivé à Jérusalem, chercha la mort dans l'excès du jeûne et des mortifications. Un jour il resta longtemps en prières sur la montagne des Oliviers, les yeux et les bras levés vers le ciel, où Dieu semblait l'appeler à lui. Lorsqu'il fut rentré dans l'hospice des pèlerins, il s'écria trois fois: Gloire à toi, Seigneur ! Et mourut subitement, à la vue de ses compagnons qui ne pouvaient assez admirer le miracle de son trépas (49).
L'envie de se sanctifier par le voyage de Jérusalem devint à la fin si générale, que les troupes de pèlerins alarmèrent par leur nombre les pays qu'elles traversaient. Quoiqu'elles ne recherchassent point les combats, on les désignait déjà sous le nom d'armées du Seigneur, et plusieurs monuments historiques nous apprennent que les chrétiens portaient souvent, dans leur pèlerinage à Jérusalem, une image de la croix comme on la porta plus tard dans les guerres entreprises pour la délivrance du saint tombeau. Dans Tannée 1054, Lietbert, évêque de Cambrai, partit pour la terre sainte, suivi de plus de trois mille pèlerins des provinces de Picardie et de Flandre. Lorsqu'il se mit en marche, le peuple et le clergé l'accompagnèrent à trois lieues de la ville, et, les yeux mouillés de larmes, demandèrent à Dieu le retour de leur évêque et de leurs frères. Les pèlerins traversèrent l'Allemagne sans rencontrer d'ennemis; mais, arrivés dans la Bulgarie, ils ne trouvèrent plus que des hommes sauvages qui habitaient les forêts et vivaient de brigandages. Plusieurs furent massacrés par ce peuple barbare ; quelques-uns moururent de faim au milieu des déserts. Lietbert arriva avec peine jusqu'à Laodicée en Syrie, s'embarqua avec ceux qui le suivaient, et fut jeté sur le rivage de Chypre par la tempête. Il avait vu périr la plus grande partie de ses compagnons, les autres étaient près de succomber à leur misère. Revenus à Laodicée, ils apprirent que les plus grands dangers les attendaient sur la route de Jérusalem. L'évêque de Cambrai sentit alors son courage l'abandonner, et crut que Dieu lui-même s'opposait à son pèlerinage. Il revint à travers mille dangers dans son diocèse, où il bâtit une église en l'honneur du saint sépulcre qu'il n'avait pu voir.
Dix ans après le voyage de Lietbert, sept mille chrétiens, parmi lesquels on comptait l'archevêque de Mayence, les évêques de Ratisbonne, de Bamberg, d'Utrecht, partirent ensemble des bords du Rhin pour se rendre dans la Palestine. Cette nombreuse caravane, qui annonçait les croisades (50), traversa l'Allemagne, la Hongrie, la Bulgarie, la Thrace, et fut accueillie à Constantinople par l'empereur Constantin Ducas. Après avoir visité les églises de Byzance et les nombreuses reliques, objets de la vénération des Grecs, les pèlerins de l'Occident traversèrent sans danger l'Asie Mineure et la Syrie; mais, lorsqu'ils approchèrent de Jérusalem, la vue de leurs richesses éveilla la cupidité des Arabes bédouins qui habitaient les campagnes de Saron et de Ramla. Attaqués par une multitude avide de leurs dépouilles, les pèlerins se défendirent pendant trois jours dans un édifice abandonné ; accablés par la faim et la fatigue, n'ayant pour armes que les pierres qui leur servaient d'abri, ils proposèrent à la fin de capituler. Les négociations et les pourparlers amenèrent tout à coup une querelle violente, et cette querelle allait leur devenir funeste, lorsque l'émir de Ramla, averti par quelques fugitifs, vint à leur secours, protégea leur vie, sauva leurs trésors, et, pour un modique tribut, leur donna une escorte, qui les accompagna jusqu'aux portes de la ville sainte. Le bruit de leurs combats et de leurs périls les avait précédés à Jérusalem. Ils y furent reçus en triomphe par le patriarche, et conduits, au son des timbales, à la lueur des flambeaux, dans l'église du Saint-Sépulcre. Le mont Sion, le mont des Oliviers, la vallée de Josaphat, furent témoins des transports de leur piété. Ils ne purent visiter les rives du Jourdain et les lieux les plus renommés de la Judée, exposés alors aux incursions des Arabes. Après avoir perdu plus de trois mille de leurs compagnons, ils revinrent en Europe raconter leurs tragiques aventures et les dangers du pèlerinage à la terre sainte. Parmi les pèlerinages de cette époque, l'histoire a remarqué encore ceux de Robert le Frison, comte de Flandre, et de Bérenger II, comte de Rarcelone. Bérenger mourut en Asie, n'ayant pu supporter les pénitences rigoureuses qu'il s'était imposées. Robert revint dans ses états, où son pèlerinage lui fit trouver grâce auprès du clergé , qu'il avait voulu dépouiller (51). Ces deux princes avaient été précédés dans la Palestine par Frédéric, comte de Verdun. Frédéric était de l'illustre famille qui devait un jour compter parmi ses héros Godefroi de Bouillon. En partant pour l'Orient, Frédéric avait cédé son comté à l'évoque de Verdun. De retour en Europe, il entra dans un monastère; il mourut prieur de l'abbaye de Saint-Wast, près d'Arras.

De grandes calamités menaçaient alors le monde chrétien ; une nation barbare, fléau des autres peuples, enclume qui devait peser sur toute la terre (52), allait être suscitée par la colère divine ; depuis plusieurs siècles les riches contrées de l'Orient étaient sans cesse envahies par des hordes venues de la Tartarie : à mesure que les tribus victorieuses s'amollissaient par le luxe et s'énervaient par les loisirs de la paix, elles ne tardaient pas à être remplacées par d'autres, qui avaient encore toute la rudesse et toute la barbarie des déserts. Les Turcs, sortis des contrées situées au delà de l'Oxus, s'étaient rendus maîtres de la Perse, où l'imprévoyante politique du sultan Mahmoud avait reçu et toléré leurs tribus errantes. Le fils de Mahmoud leur livra une bataille, dans laquelle il fit des prodiges de valeur : « Mais la fortune, dit Féristha, s'était déclarée contre ses armes : il regarda autour de lui pendant le combat, et, si on en excepte le corps qu'il commandait, toute son armée avait dévoré les sentiers de la fuite » (53). Sur le théâtre même de leur victoire les Turcs procédèrent à l'élection d'un roi. Une multitude de traits furent rassemblés en faisceau ; sur chacun de ces traits était écrit le nom d'une tribu, d'une famille, d'un guerrier. Un enfant tira trois des flèches en présence de toute l'armée, et le sort donna la couronne à Togrul-Bel, petit-fils de Seldjoue. Togrul-Bel, dont l'ambition égalait la bravoure, embrassa avec ses soldats la foi de Mahomet, et joignit bientôt au titre de conquérant de la Perse celui de protecteur de la religion musulmane (54).

Les rives du Tigre et de l'Euphrate étaient alors troublées par la révolte des émirs, qui se partageaient les dépouilles des califes de Bagdad. Le calife Cayen implora le secours de Togrul, et promit la conquête de l'Asie au nouveau maître de la Perse. Togrul, qu'il avait nommé son vicaire temporel, se mit en marche à la tête d'une armée, dispersa les factieux et les rebelles, ravagea les provinces, et vint dans Bagdad se prosterner aux pieds du calife, qui proclama le triomphe de ses libérateurs et leurs droits sacrés à l'empire. Au milieu d'une cérémonie imposante, Togrul fut successivement revêtu de sept robes d'honneur ; on lui 'présenta sept esclaves nés dans les sept climats de l'empire des Arabes ; pour emblème de sa domination sur l'Orient et sur l'Occident, on lui ceignit deux cimeterres, et deux couronnes furent placées sur sa tête (55).

L'empire que le vicaire de Mahomet montrait à l'ambition des nouveaux conquérants fut bientôt envahi par leurs armes. Sous le règne d'Alp-Arslan (56) et de Maleck-Schah, successeurs de Togrul, les sept branches de la dynastie de Seldjoue se partagèrent les plus vastes royaumes de l'Asie. Trente ans s'étaient à peine écoulés depuis que les Turcs avaient conquis la Perse, et déjà leurs colonies militaires et pastorales s'étendaient de l'Oxus jusqu'à l'Euphrate, et de l'Indus jusqu'à l'Hellespont.

Un lieutenant de Maleck-Schah porta la terreur de ses armes sur les bords du Nil, et s'empara de la Syrie, soumise aux califes Fatimides (57). La Palestine tomba aux pouvoirs des Turcs; le drapeau noir des Abbassides fut arboré sur les murs de Jérusalem. Les vainqueurs n'épargnèrent ni les chrétiens ni les enfants d'Ali, que le calife de Bagdad représentait comme des ennemis de Dieu. La garnison égyptienne fut massacrée ; les mosquées et les églises furent livrées au pillage. La ville sainte nagea dans le sang des chrétiens et des musulmans.
C'est ici que l'histoire peut dire avec l'écriture que Dieu avait livré ses enfants à ceux qui les haïssaient. Comme la domination des nouveaux conquérants de la Syrie et de la Judée était récente et mal affermie, elle se montra inquiète, jalouse et violente. Les chrétiens eurent à souffrir des calamités que leurs pères n'avaient point connues sous les règnes des califes de Bagdad et du Caire.

Lorsque les pèlerins de l'église latine, après avoir traversé des contrées ennemies et couru mille dangers, arrivaient dans la Palestine, les portes de la ville sainte ne s'ouvraient que pour ceux qui pouvaient payer une pièce d'or ; et, comme la plupart étaient pauvres et qu'on les avait dépouillés dans leur route, ils erraient misérablement autour de cette Jérusalem pour laquelle ils avaient tout quitté. Le plus grand nombre périssaient par la soif, la faim, la nudité, ou par le glaive des barbares. Ceux qui parvenaient à entrer dans la ville n'étaient point à l'abri des plus grands périls : les menaces et les sanglants outrages des musulmans les poursuivaient au Calvaire, sur le mont Sion et dans tous les lieux qu'ils allaient visiter (58). Lorsqu'ils étaient assemblés dans les églises avec leurs frères de la sainte cité, une multitude furieuse venait interrompre par ses cris l'office divin, foulait aux pieds les vases sacrés, montait sur les autels mêmes du Dieu vivant, outrageait et battait de verges le clergé revêtu de la robe des pontifes et de la tunique des lévites. Plus le peuple fidèle montrait de ferveur dans sa dévotion et ses prières, plus les musulmans redoublaient de violence ; l'excès de leur barbarie éclatait surtout à l'époque des fêtes solennelles; et, chaque année, les jours les plus révérés dans l'église chrétienne, ceux où naquit le Sauveur du monde, où il mourut et où il ressuscita , étaient marqués par la persécution et la mort de ses disciples.

Les pèlerins qui revenaient en Europe racontaient ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient souffert. Leurs récits, exagérés par la renommée, et volant débouche en bouche, arrachaient des larmes à tous les fidèles.
Tandis que les Turcs, sous les ordres de Toutousch et d'Ortock, désolaient la Syrie et la Palestine, d'autres tribus de cette nation, conduites par Soliman, neveu de Maleck-Schah, avaient pénétré dans l'Asie Mineure. Elles s'étaient emparées de toutes les provinces que traversaient les pèlerins de l'Occident pour arriver à Jérusalem. Ces contrées, où les apôtres de l'évangile avaient commencé à faire entendre leur voix, où la religion chrétienne avait jeté ses premières clartés, la plupart des villes grecques dont les noms s'étaient mêlés glorieusement aux annales de l'église naissante, avaient subi le joug des infidèles. L'étendard du prophète de la Mecque flottait sur les murs d'édesse, d'Iconium, de Tarse, d'Antioche. Nicée était devenue le siège d'un empire musulman ; on insultait à la divinité de Jésus-Christ dans cette ville où le premier concile oecuménique l'avait déclarée un article de foi. La pudeur des vierges avait été immolée à la brutalité des vainqueurs. Des milliers d'enfants avaient été circoncis. Partout le Coran remplaçait les lois de la Grèce et celles de l'évangile. Les tentes noires ou blanches des Turcs couvraient les plaines et les montagnes de la Bithynie et de la Cappadoce, et leurs troupeaux erraient parmi les ruines des monastères et des églises.

Jamais les Grecs n'avaient eu des ennemis plus cruels et plus redoutables que les Turcs. Tandis que la cour d'Alp-Arslan et de Maleck-Schah étalait la magnificence et recueillait les lumières des anciens Persans, tout le reste de la nation était barbare et conservait, au milieu des peuples vaincus, les moeurs féroces et sauvages de la Tartarie. Les enfants de Seldjouqide aimaient mieux vivre sous la tente que dans les villes ; ils se nourrissaient du lait de leurs troupeaux et dédaignaient l'agriculture et le commerce, persuadés que la guerre devait fournir à tous leurs besoins. Pour eux la patrie était partout où triomphaient leurs armes, dans tous les lieux qui leur offraient de riches pâturages. Lorsqu'ils se transportaient d'un pays dans un autre, tous ceux de la même famille marchaient ensemble ; ils entraînaient avec eux tout ce qu'ils aimaient, tout ce qu'ils possédaient. Une vie toujours errante, de fréquentes querelles qui éclataient parmi les hordes rivales, entretenaient leur esprit militaire. Chaque guerrier portait son nom écrit sur un javelot, et jurait de le faire respecter de ses ennemis. Les Turcs montraient tant d'ardeur pour les combats, qu'il suffisait à un chef d'envoyer ses flèches ou son arc à ceux de sa tribu pour les appeler à la guerre. Ils supportaient la faim, la soif et la fatigue avec une patience qui les rendait invincibles. L'Orient n'avait aucun peuple qui les surpassât dans l'art de conduire un cheval et de lancer un trait ; rien n'égalait l'impétuosité de leur attaque ; redoutables même dans la fuite, ils se montraient implacables dans la victoire. Ils n'étaient conduits dans leurs expéditions, ni par la gloire, ni par l'honneur, mais par l'amour de la destruction et du pillage.

Le bruit de leurs invasions avait retenti parmi les peuplades qui demeuraient au delà du Caucase et de la mer Caspienne ; de nouvelles émigrations venaient chaque jour fortifier leurs armées. Comme ils étaient dociles dans la guerre, turbulente et rebelle dans la paix, les chefs les conduisaient sans cesse à de nouveaux combats. Maleck-Schah, pour se débarrasser de ses lieutenants, bien plus que pour les récompenser, leur avait permis de conquérir les terres des Grecs et des égyptiens. Ils levèrent facilement des armées auxquelles on promettait les dépouilles des ennemis du prophète et de son vicaire légitime. Tous ceux qui n'avaient point pris de part au butin des guerres précédentes, accoururent en foule sous les drapeaux, et les richesses de la Grèce furent bientôt la proie des cavaliers turcs qu'on avait vus sortir de leurs déserts avec un feutre de laine et des étriers de bois. De toutes les hordes soumises à la dynastie de Seldjouqide, celles qui envahirent la Syrie et l'Asie Mineure étaient les plus pauvres, les plus grossières et les plus intrépides.

Dans l'excès de leur misère, les Grecs des provinces conquises osaient à peine porter leurs regards vers les souverains de Byzance, qui n'avaient point eu le courage de les défendre, et qui ne leur laissaient aucun espoir de voir finir leurs maux. L'empire grec se précipitait vers sa ruine au milieu des révolutions et des guerres civiles. Depuis le règne d'Héraclius, Constantinople avait vu onze de ses empereurs mis à mort dans leurs propres palais. Six de ces maîtres du monde avaient terminé leurs jours dans l'obscurité des cloîtres ; plusieurs avaient été mutilés, privés de la vue, envoyés en exil ; la pourpre, flétrie par tant de révolutions, ne décorait plus que de méchants princes ou des hommes sans caractère et sans vertu. Ils ne s'occupaient que de leur conservation personnelle, et partageaient leur pouvoir avec les complices de leurs crimes, qu'ils redoutaient sans cesse ; souvent même ils sacrifiaient des villes et des provinces, pour acheter des ennemis quelques moments de sécurité, et semblaient n'avoir rien à demander à la fortune, si ce n'est que l'empire durât autant que leur propre vie.

Une rapide décadence se faisait sentir partout. Dans leurs disputes théologiques les Grecs avaient perdu le véritable esprit de l'évangile, et chez eux tout, jusqu'à la religion, était corrompue. Une bigoterie universelle, dit Montesquieu, abattait les courages et engourdissait l'empire. Toutes les vertus qui animent le patriotisme avaient disparu ; la ruse et la perfidie étaient décorées du nom de politique et recevaient les mêmes éloges que la valeur; les Grecs trouvaient aussi glorieux de tromper leurs ennemis que de les vaincre. Leurs soldats se faisaient suivre à la guerre par des chariots légers qui portaient leurs armes. Ils avaient perfectionné toutes les machines qui peuvent suppléer à la bravoure dans les sièges et dans les batailles. Leurs armées déployaient un grand appareil militaire, mais elles manquaient de combattants. Les Grecs n'avaient guère conservé de leurs ancêtres qu'un caractère turbulent et séditieux qui se mêlait à leurs moeurs efféminées, et qui éclatait surtout au milieu des dangers de la patrie. La discorde agitait sans cesse l'armée et le peuple ; on se disputait encore avec acharnement un empire menacé de toutes parts, et dont on abandonnait la défense à des barbares (59). L'empire grec avait d'abord été menacés par les disciples de Mahomet ; la conquête de Constantinople était pour les Arabes comme une des promesses du Coran ; dès les premiers temps de l'hégire, la Syrie, l'Egypte, plusieurs provinces, tombèrent au pouvoir des nouveaux conquérants ; plus tard les sectateurs du prophète passèrent la chaîne du Taurus, et se répandirent dans l'Asie Mineure sans qu'on s'en émût dans la capitale de l'empire. Dès lors il fut aisé de voir que Constantinople ne deviendrait jamais une barrière contre l'islamisme, et qu'elle serait un jour la porte par où les défenseurs du Coran pénétreraient dans l'Europe chrétienne. Il y eut des successeurs de Constantin qui entreprirent d'arrêter les progrès des musulmans, mais ils ne furent jamais secondés par leurs peuples, et plusieurs périrent victimes de leur patriotisme.

Tandis que l'empire d'Orient touchait ainsi à son déclin et semblait miné par le temps et par la corruption, l'Occident était dans l'enfance des sociétés : il ne restait plus rien de l'empire et des lois de Charlemagne. Les peuples n'avaient presque point de rapports entre eux, et ne se rapprochaient que le fer et la flamme à la main; l'église, la royauté, les nations, les royaumes, tout était mêlé et confondu; nulle puissance n'était assez forte pour arrêter les progrès de l'anarchie et les abus de la féodalité. Quoique l'Europe fût pleine de soldats et couverte de châteaux forts, les états restaient souvent sans appui contre leurs ennemis, et n'avaient point d'armées pour leur propre défense. Au milieu de la confusion générale, il n'y avait de sécurité que dans les camps et les forteresses, tour à tour la sauvegarde et la terreur des bourgs et des campagnes. Les plus grandes villes n'offraient aucun asile à la liberté ; la vie des hommes était comptée pour si peu de chose, qu'on pouvait, avec quelques pièces de monnaie, acheter l'impunité du meurtre. C'est le glaive à la main qu'on invoquait la justice, c'est par le glaive qu'on poursuivait la réparation des torts et des injures. La langue des barons et des seigneurs n'avait point de mots pour exprimer le droit des gens ; la guerre était toute leur science; elle était toute la politique des princes et des états.

Cependant cette barbarie des peuples de l'Occident ne ressemblait point à celle des Turcs, dont la religion et les moeurs repoussaient toute espèce de civilisation et de lumières; ni à celle des Grecs, qui n'étaient plus qu'un peuple corrompu. Tandis que les uns avaient tous les vices d'un état presque sauvage, et les autres toute la corruption d'un état en décadence, il se mêlait aux moeurs barbares des Francs quelque chose d'héroïque et de généreux qui semblait tenir des passions de la jeunesse. La barbarie grossière des Turcs leur faisait mépriser tout ce qui était noble et grand ; les Grecs avaient une barbarie savante et polie qui les remplissait de dédain pour l'héroïsme et les vertus militaires. Les Francs étaient aussi braves que les Turcs, et mettaient plus de prix à la gloire que les autres peuples. Le sentiment d'honneur qui créa en Europe la chevalerie, dirigeait leur bravoure et leur tenait lieu quelquefois de justice et de vertu (60).

La religion chrétienne, que les Grecs avaient réduite à de petites formules et à de vaines pratiques de superstition, ne leur inspirait jamais de grands desseins et de nobles pensées. Chez les peuples d'Occident, comme on n'avait point encore soumis à de fréquentes disputes les dogmes du christianisme, la doctrine de l'évangile conservait plus d'empire sur les esprits; elle disposait mieux les coeurs à l'enthousiasme, et formait à la fois des saints et des héros. Quoique la religion ne prêchât pas toujours sa morale avec succès et qu'on abusât de son influence, elle tendait cependant à adoucir les moeurs des peuples barbares qui avaient envahi l'Europe; elle prêtait au faible son autorité sainte ; elle inspirait une crainte salutaire à la force, et corrigeait souvent les injustices des lois humaines.

Au milieu des ténèbres qui couvraient l'Europe, la religion chrétienne conservait la langue latine ; cette langue, qui avait déjà connu une civilisation, gardait seule la mémoire des temps passés, et seule pouvait tenir lieu de règle et d'expérience aux sociétés naissantes. Tandis que le despotisme et l'anarchie se partageaient les villes et les royaumes, les peuples invoquaient la religion contre la tyrannie, les princes l'invoquaient contre la licence et la révolte. Souvent, dans le trouble des états, le titre de chrétien inspira plus de respect et réveilla plus d'enthousiasme que le titre de citoyen romain dans l'ancienne Rome. Dans l'excès même de leur barbarie, les nations semblaient ne reconnaître d'autres législateurs que les Pères des conciles, d'autre code que l'évangile et les saintes écritures. L'Europe pouvait être considérée comme une société religieuse où la conservation de la foi était le plus grand intérêt, où les hommes appartenaient 'plus à l'église qu'à la patrie. Dans cet état de choses, il était facile d'enflammer l'esprit des peuples en leur présentant la cause de la religion et des chrétiens à défendre.

Dix ans avant l'invasion de l'Asie Mineure par les Turcs, Michel Ducas, successeur de Romain Diogène, avait imploré le secours du pape et des princes de l'Occident. Il avait promis de faire tomber toutes les barrières qui séparaient l'église grecque de l'église romaine, si les Latins prenaient les armes contre les infidèles. Grégoire VII occupait alors la chaire de saint Pierre; ses talents, ses lumières, l'audace et l'inflexibilité de son caractère, le rendaient capable des plus grandes entreprises. L'espoir d'étendre l'empire de la religion et le pouvoir du Saint-Siège en Orient lui fit accueillir les humbles supplications de Michel Ducas : il exhorta les fidèles à prendre les armes contre les musulmans, et s'engagea à les conduire lui-même en Asie. « Les maux des chrétiens d'Orient, disait-il dans ses lettres, l'avaient ému jusqu'à lui faire désirer la mort; il aimait mieux exposer sa vie pour délivrer les saints lieux, que de commander à tout l'univers. » Entraînés par ses exhortations, cinquante mille chrétiens prirent l'engagement de suivre Grégoire à Constantinople et à Jérusalem. Mais le pontife ne tint point la promesse qu'il avait faite, et les affaires de l'Europe, où son ambition était plus intéressée que dans celles de l'Asie, vinrent suspendre l'exécution de ses projets (61). Chaque jour la puissance des papes s'augmentait par les progrès du christianisme et par le besoin même qu'on avait de sortir de la barbarie. Rome était devenue une seconde fois la capitale du monde, et semblait avoir repris, sous Hildebrand, l'empire qu'elle avait eu sous les Césars. Armé du double glaive de Pierre, Grégoire soutint hautement que tous les royaumes étaient du domaine du Saint-Siège et que son autorité devait être universelle comme l'église dont il était le chef. De pareilles prétentions, qui eurent d'abord pour motifs l'indépendance du sanctuaire et la réforme du monde chrétien, engagèrent le pontife dans de violents démêlés avec l'empereur d'Allemagne. Il voulut aussi dicter des lois à la France, à l'Espagne, à la Suède, à la Pologne, à l'Angleterre, et, ne s'occupant plus que de se faire reconnaître pour l'arbitre des états, il lança ses anathèmes jusque sur le trône de Constantin, qu'il avait voulu défendre, et ne songea plus à délivrer Jérusalem.

Après la mort de Grégoire, Victor III, quoiqu'il suivît la politique de son prédécesseur et qu'il eût à la fois à combattre l'empereur d'Allemagne et le parti de l'anti-pape Guibert, ne négligea point l'occasion de faire la guerre aux musulmans. Les Sarrasins qui habitaient l'Afrique troublaient la navigation de la Méditerranée, et menaçaient les côtes d'Italie. Victor invita les chrétiens à prendre les armes, et leur promit la rémission de tous leurs péchés s'ils allaient combattre les infidèles. Les habitants de Pisé, de Gênes et de plusieurs autres villes, poussés par le zèle de la religion et par l'envie de défendre leur commerce, équipèrent des flottes, levèrent des troupes, et firent une descente sur les côtes d'Afrique (62), où, si l'on en croit les chroniques du temps, ils taillèrent en pièces une armée de cent mille Sarrasins. Pour qu'on fût assuré, dit Baronius, que Dieu s'intéressait à la cause des chrétiens, le jour même où les Italiens triomphèrent des ennemis de Jésus-Christ, la nouvelle en fut portée miraculeusement au delà des mers. Après avoir livré aux flammes deux villes, Al-Mahadia et Sibila (63), bâties dans l'ancien territoire de Carthage, et forcé un roi de la Mauritanie à payer un tribut au Saint-Siège, les Génois et les Pisans revinrent en Italie, où les dépouilles vaincues furent employées à l'ornement des églises. Cependant le pape Victor mourut sans avoir pu réaliser le projet d'attaquer les infidèles en Asie. La gloire de délivrer Jérusalem appartenait à un simple pèlerin, qui ne tenait sa mission que de son zèle et n'avait d'autre puissance que la force de son caractère et de son génie. Quelques-uns donnent à Pierre l'Ermite une origine obscure ; d'autres le font descendre d'une famille noble de Picardie; tous s'accordent à dire qu'il avait un extérieur grossier. Né avec un esprit actif et inquiet, il chercha dans toutes les conditions de la vie un bonheur qu'il ne put trouver. L'étude des lettres, le métier des armes, le célibat, le mariage, l'état ecclésiastique, ne lui avaient rien offert qui pût remplir son coeur et satisfaire son âme ardente. Dégoûté du monde et des hommes, Pierre se retira parmi les cénobites les plus austères. Le jeûne, la prière, la méditation, le silence de la solitude, exaltèrent son imagination. Dans ses visions, il entretenait un commerce habituel avec le ciel, et se croyait l'instrument de ses desseins, le dépositaire de ses volontés. Il avait la ferveur d'un apôtre, le courage d'un martyr. Son zèle ne connaissait point d'obstacles, et tout ce qu'il désirait lui semblait facile. Lorsqu'il parlait, les passions dont il était agité animaient ses gestes et ses paroles et se communiquaient à ses auditeurs (64) : rien ne résistait ni à la force de son éloquence, ni à l'entraînement de son exemple. Tel fut l'homme extraordinaire qui donna le signal des croisades, et qui, sans fortune et sans renommée, par le seul ascendant des larmes et des prières, parvint à ébranler l'Occident pour le précipiter tout entier sur l'Asie.

Le bruit des pèlerinages en Orient fit sortir Pierre de sa retraite. Il suivit dans la Palestine la foule des chrétiens qui allaient visiter les saints lieux. A l'aspect de Jérusalem, il fut plus ému que tous les autres pèlerins : mille sentiments contraires vinrent agiter son âme exaltée. Dans cette ville, qui conservait partout les marques de la miséricorde et de la colère divines, tout enflamma sa charité, irrita sa dévotion et son zèle, le remplit tour à tour de respect, de terreur et d'indignation. Après avoir suivi ses frères sur le Calvaire et au tombeau de Jésus-Christ, il se rendit auprès du patriarche de Jérusalem. Les cheveux blancs de Siméon, sa figure vénérable, et surtout la persécution qu'il avait éprouvée, lui méritèrent toute la confiance de Pierre : ils pleurèrent ensemble sur les maux des chrétiens. L'Ermite, le coeur ulcéré, le visage baigné de larmes, demanda s'il ne pouvait pas y avoir un terme, un remède à tant de calamités. « 0 le plus fidèle des : chrétiens, lui dit le patriarche, ne voyez-vous pas que nos iniquités nous ont fermé l'accès de la miséricorde du Seigneur ? L'Asie est au pouvoir des musulmans; tout l'Orient est tombé dans la servitude; aucune puissance de la terre ne peut nous secourir. » A ces paroles, Pierre interrompit Siméon, et lui fît entendre qu'un jour peut-être les guerriers d'Occident seraient les libérateurs de Jérusalem. « Oui, sans doute, répliqua le patriarche : quand nos afflictions seront au comble, quand Dieu sera touché de nos misères, il amollira le coeur des princes de l'Occident, et les enverra au secours de la ville sainte. » A ces mots, Pierre et Siméon ouvrirent leurs âmes à l'espérance, et s'embrassèrent en versant des larmes de joie. Le patriarche résolut d'implorer par ses lettres le secours du pape et des princes de l'Europe. L'Ermite jura d'être l'interprète des chrétiens d'Orient et d'armer l'Occident pour leur délivrance.
Après cet entretien, l'enthousiasme de Pierre n'eut plus de bornes : il fut persuadé que le ciel lui-même l'avait chargé de venger sa cause. Un jour qu'il était prosterné devant le saint sépulcre, il crut entendre la voix de Jésus-Christ qui lui disait : « Pierre, lève-toi ; cours annoncer les tribulations de mon peuple ; il est temps que mes serviteurs soient secourus et les saints lieux délivrés. » Plein de l'esprit de ces paroles qui retentissaient sans cesse à son oreille, chargé des lettres du patriarche, il quitte la Palestine, traverse les mers, débarque sur les côtes d'Italie, et va se jeter aux pieds du pape. La chaire de saint Pierre était alors occupée par Urbain II, qui avait été le disciple et le confident de Grégoire et de Victor. Urbain embrassa avec ardeur un projet dont ses prédécesseurs avaient eu la première pensée ; il reçut Pierre comme un prophète, applaudit à son dessein, et le chargea d'annoncer la prochaine délivrance de Jérusalem.

L'ermite Pierre traversa l'Italie, passa les Alpes, parcourut la France et la plus grande partie de l'Europe, embrasant tous les coeurs du zèle dont il était dévoré. Il voyageait monté sur une mule, un crucifix à la main, les pieds nus, la tête découverte, le corps ceint d'une grosse corde, couvert d'un long froc et d'un manteau d'ermite de l'étoffe la plus grossière. La singularité de ses vêtements était un spectacle pour le peuple ; l'austérité de ses moeurs, sa charité, la morale qu'il prêchait, le faisaient révérer comme un saint (65).
L'Ermite allait de ville en ville, de province en province, implorant le courage des uns, la pitié des autres; tantôt il se montrait dans la chaire des églises, tantôt il prêchait dans les chemins et sur les places publiques. Son éloquence était vive et emportée, remplie d'apostrophes véhémentes qui entraînaient la multitude. Il rappelait la profanation des saints lieux et le sang des chrétiens versé par torrents dans les rues de Jérusalem; il invoquait tour à tour le ciel, les saints, les anges, qu'il prenait à témoin de la vérité de ses récits ; il s'adressait à la montagne de Sion, à la roche du Calvaire, au mont des Oliviers, qu'il faisait retentir de sanglots et de gémissements. Quand il ne trouvait plus de paroles pour peindre les malheurs des fidèles, il montrait aux assistants le crucifix qu'il portait avec lui ; il se frappait la poitrine et se meurtrissait le sein, ou versait un torrent de larmes.
Le peuple se pressait en foule sur les traces de Pierre. Le prédicateur de la guerre sainte était partout reçu comme un envoyé de Dieu : on s'estimait heureux de toucher ses vêtements ; le poil arraché à la mule qu'il montait était conservé comme une sainte relique. A sa voix, les différends s'apaisaient dans les familles, les pauvres étaient secourus, la débauche rougissait de ses excès ; on ne parlait que des vertus de l'éloquent cénobite; on racontait ses austérités et ses miracles (66); on répétait ses discours à ceux qui ne les avaient point entendus et qui n'avaient pu s'édifier par sa présence.
Souvent il rencontrait dans ses courses des chrétiens d'Orient bannis de leur patrie et parcourant l'Europe en demandant l'aumône. L'ermite Pierre les présentait au peuple comme des témoignages vivants de la barbarie des infidèles ; en montrant les lambeaux dont ils étaient couverts, le saint orateur s'élevait avec violence contre leurs oppresseurs et leurs bourreaux. A ce spectacle, les fidèles éprouvaient tour à tour les plus vives émotions de la pitié et les fureurs de la vengeance; tous déploraient dans leur coeur les malheurs et la honte de Jérusalem. Le peuple élevait la voix vers le ciel pour demander à Dieu qu'il daignât jeter un regard sur sa ville de prédilection ; les uns offraient leurs richesses, les autres leurs prières ; tous promettaient de donner leur vie pour la délivrance des saints lieux.
Au milieu de cette agitation générale, Alexis Comnène, qui était menacé par les Turcs, envoya au pape des ambassadeurs pour solliciter les secours des Latins. Quelque temps avant cette ambassade, il avait adressé aux princes de l'Occident des lettres dans lesquelles il leur racontait d'une manière lamentable les conquêtes des Turcs dans l'Asie Mineure. « Ces hordes sauvages, qui, dans leurs débauches et dans l'ivresse de la victoire, avaient outragé la nature et l'humanité (67), étaient aux portes de Byzance, et, sans le prompt secours de tous les peuples chrétiens, la ville de Constantin allait tomber sous la plus affreuse domination. Alexis rappelait aux princes de la chrétienté les saintes reliques renfermées dans Constantinople, et les conjurait de sauver de la profanation des infidèles ce dépôt sacré. Après avoir étalé la splendeur et les richesses de sa capitale, il exhortait les chevaliers et les barons à venir les défendre ; il leur offrait ses trésors pour prix de leur courage, et leur vantait la beauté des femmes grecques, dont l'amour devait payer les exploits de ses libérateurs. » Ainsi rien n'était oublié pour flatter les passions et réveiller l'enthousiasme des guerriers de l'Occident. L'invasion des Turcs était, aux yeux d'Alexis, le plus grand des malheurs qu'eut à redouter le chef d'un royaume chrétien ; et, pour écarter un pareil danger, tout lui paraissait juste et convenable. Il pouvait supporter l'idée de perdre sa couronne, mais non la honte de voir ses états soumis aux lois de Mahomet ; s'il devait un jour perdre l'empire, il s'en consolait d'avance, pourvu que la Grèce échappât au joug des musulmans et devînt le partage des Latins. »
Pour répondre aux prières d'Alexis et aux voeux des fidèles, le souverain pontife convoqua à Plaisance un concile, afin d'y exposer les périls de l'église grecque et de l'église latine d'Orient (68). Les prédications de Pierre avaient tellement préparé les esprits, que plus de deux cents évêques et archevêques, quatre mille ecclésiastiques et trente mille laïcs, obéirent à l'invitation du Saint-Siège. Le concile se trouva si nombreux, qu'il fut obligé de s'assembler dans une plaine voisine de la ville.
Dans cette assemblée des fidèles, tous les regards se portèrent sur les ambassadeurs d'Alexis : leur présence au milieu d'un concile latin annonçait assez les désastres de l'Orient. Lorsqu'ils eurent exhorté les princes et les guerriers à sauver Constantinople et Jérusalem, Urbain appuya leurs discours et leurs prières de toutes les raisons que pouvaient lui fournir les intérêts de la chrétienté et la cause de la religion. Cependant le concile de Plaisance ne prit aucune résolution sur la guerre contre les infidèles. Il n'avait pas seulement pour objet la délivrance de la terre sainte : les déclarations de l'impératrice Adélaïde, qui vint révéler sa propre honte et celle de son époux, les anathèmes contre l'empereur d'Allemagne et contre l'antipape Guibert, occupèrent plusieurs jours l'attention d'Urbain et des Pères du concile.

D'autres raisons expliqueraient le peu d'effet que produisit la prédication d'Urbain dans le concile de Plaisance. Les peuples d'Italie, auxquels s'adressait le souverain pontife, étaient livrés à l'esprit de commerce, et les préoccupations mercantiles ne vont guère avec l'enthousiasme religieux; de plus, l'Italie se trouvait fortement distraite par un esprit de liberté qui enfantait des troubles et portait à négliger les intérêts de la religion. On peut ajouter que la puissance pontificale, parfois réduite à de dures extrémités, avait perdu quelque chose de son prestige, quelque chose de son influence, pour les peuples d'au delà des Alpes. Tandis que le monde chrétien révérait dans Urbain le formidable successeur de Grégoire, les Italiens, dont il avait quelquefois imploré la charité, ne connaissaient que ses disgrâces et ses malheurs ; sa présence ne réchauffait point leur zèle, et ses décisions n'étaient pas toujours des lois pour ceux qui l'avaient vu, du sein de la misère et de l'exil, forger les foudres lancés sur les trônes de l'Occident.

Le prudent Urbain n'entreprit point de réveiller l'ardeur des Italiens; il pensa d'ailleurs que leur exemple n'était pas propre à entraîner les autres nations. Pour prendre un parti décisif sur la guerre sainte et pour intéresser tous les peuples à son succès, il résolut d'assembler un second synode au sein d'une nation belliqueuse et dès ces temps reculés accoutumée à donner l'impulsion à l'Europe. Le nouveau concile assemblé à Clermont en Auvergne (69) ne fut ni moins nombreux ni moins respectable que celui de Plaisance : les saints et les docteurs les plus renommés vinrent l'honorer de leur présence et l'éclairer de leurs conseils. La ville de Clermont (70) put à peine recevoir dans ses murs tous les princes, les ambassadeurs et les prélats qui étaient rendus au concile : « de sorte que, dit une ancienne chronique, vers le milieu du mois de novembre, les villes et villages des environs se trouvèrent remplis de peuple, et furent plusieurs contraints de faire dresser leurs tentes et pavillons au milieu des champs et des prairies, encore que la saison et le pays fussent pleins d'extrême froidure. »

Avant de s'occuper de la guerre sainte, le concile porta d'abord son attention sur la réforme du clergé et de la discipline ecclésiastique ; il s'occupa ensuite de mettre un frein à la licence des guerres entre particuliers. Dans ces temps barbares, les simples chevaliers vengeaient leurs injures par la voie des armes. Pour le plus léger motif, on voyait quelquefois des familles se déclarer une guerre qui durait plusieurs générations ; l'Europe était pleine de troubles occasionnés par ces hostilités. Dans l'impuissance des lois et des gouvernements, l'église employa souvent son utile influence pour rétablir la tranquillité : plusieurs conciles avaient interdit les guerres entre particuliers pendant quatre jours de la semaine, et leurs décrets avaient invoqué les vengeances du ciel contre les perturbateurs du repos public.

Le concile de Clermont renouvela la trêve de Dieu (71). Depuis le dimanche au commencement du jeune jusqu'à la seconde férié au lever du soleil après l'octave de la Pentecôte, depuis la quatrième férié qui précède l'Avent du Seigneur au soleil couchant jusqu'à l'octave de l'Epiphanie, il était défendu à tout homme d'en provoquer un autre, de le tuer, de le blesser, ou d'enlever du bétail ou du butin. La même défense était faite pour toutes les semaines de l'année, depuis la quatrième férié au soleil couchant jusqu'à la seconde férié au soleil levant, et pour toutes les fêtes de l'année, les fêtes de sainte Marie et des apôtres avec leurs vigiles. Le concile décida, en outre, que toutes les églises et leurs parvis, les croix sur les chemins, les moines et les clercs, les religieuses et les femmes, les pèlerins, les marchands avec leurs domestiques, les boeufs, les chevaux de labour, les hommes conduisant leur charrue, les bergers avec leurs troupeaux, jouiraient d'une paix perpétuelle, et resteraient toujours à l'abri de la violence et du brigandage. Tout chrétien, depuis l'âge de douze ans, devait jurer de se soumettre à la trêve de Dieu, et de s'armer contre ceux qui refuseraient leur serment et leur soumission à cette toi. Tous ceux qui ne jureraient pas d'obéir à la trêve de Dieu devaient être frappés d'anathème.

Ainsi on proclamait tout à la fois la paix de Dieu et la guerre de Dieu. Le concile fit beaucoup de règlements pour la discipline ecclésiastique et la réforme de l'église ; mais tous ces décrets, l'excommunication (72) même prononcée contre le roi de France Philippe I, ne purent détourner l'attention générale d'un objet qu'on regardait comme bien plus important : la captivité et les malheurs de Jérusalem.

L'enthousiasme, le fanatisme, qui s'accroît toujours dans les nombreuses réunions, était porté à son comble. Urbain satisfît enfin l'impatience des fidèles. Le concile tint sa dixième séance dans la grande place de Clermont, qui se remplit bientôt d'une foule immense. Suivi de ses cardinaux, le pape monta sur une espèce de trône qu'on avait dressé pour lui ; à ses côtés on vit paraître l'ermite Pierre, avec le bâton de pèlerin, et le manteau de laine qui lui avait attiré partout l'attention et le respect de la multitude. L'apôtre de la guerre sainte parla le premier des outrages faits à la foi du Christ : il rappela les profanations et les sacrilèges dont il avait été témoin ; les tourments et les persécutions qu'un peuple sans Dieu faisait souffrir à ceux qui allaient visiter les saints lieux. Il avait vu des chrétiens chargés de fers, traînés en esclavage, attelés au joug comme des bêtes de somme ; il avait vu les oppresseurs de Jérusalem vendre aux enfants du Christ la permission de saluer le tombeau de leur Dieu, leur arracher jusqu'au pain de la misère, et tourmenter la pauvreté elle-même pour en obtenir des tributs; il avait vu les ministres du Tout-Puissant arrachés au sanctuaire , battus de verges, et condamnés à une mort ignominieuse. En racontant les malheurs et la honte des chrétiens, Pierre avait le visage abattu et consterné ; sa voix était étouffée par des sanglots ; sa vive émotion pénétrait tous les coeurs.

Urbain parla après Pierre l'Ermite, et s'exprima en ces termes : « Vous venez d'entendre l'envoyé des chrétiens d'Orient. Il vous a dit le sort lamentable de Jérusalem et du peuple de Dieu ; il vous a dit comment la ville du roi des rois qui transmit aux autres les préceptes d'une foi pure, a été contrainte de servir aux superstitions des païens ; comment le tombeau miraculeux où la mort n'avait pu garder sa proie, ce tombeau, source de la vie future, sur lequel s'est levé le soleil de la résurrection ? A été souillé par ceux qui ne doivent ressusciter eux-mêmes que pour servir de paille au feu éternel. L'impiété victorieuse a répandu ses ténèbres sur les plus riches contrées de l'Asie : Antioche, Ephèse, Nicée, sont devenues des cités musulmanes; les hordes barbares des Turcs ont planté leurs étendards sur les rives de l'Hellespont, d'où elles menacent tous les pays chrétiens. Si Dieu lui-même, armant contre elles ses enfants, ne les arrête dans leur marche triomphante, quelle nation, quel royaume pourra leur fermer les portes de l'Occident ? »

Le souverain pontife s'adressait à toutes les nations chrétiennes ; il s'adressait surtout aux Français ; c'est dans leur courage que l'église plaçait son espoir ; c'est parce qu'il connaissait leur bravoure et leur piété que le pape avait traversé les Alpes et qu'il leur apportait la parole de Dieu. A mesure que le pontife prononçait son discours, ses auditeurs se pénétraient des sentiments dont il était animé ; il cherchait tour à tour à exciter dans le coeur des chevaliers et des barons qui l'écoutaient, l'amour de la gloire, l'ambition des conquêtes, l'enthousiasme religieux, et surtout la compassion pour leurs frères les chrétiens.
« Le peuple digne de louanges, leur disait-il, ce peuple que le Seigneur notre Dieu a béni, gémit et succombe sous le poids des outrages et des exactions les plus honteuses. La race des élus subit d'indignes persécutions ; la rage impie des Sarrasins n'a respecté ni les vierges du Seigneur, ni le collège royal des prêtres. Ils ont chargé de fers les mains des infirmes et des vieillards ; des enfants arrachés aux embrassements maternels oublient maintenant chez les barbares le nom du Dieu véritable ; les hospices qui attendaient les pauvres voyageurs sur la route des saints lieux ont reçu sous leur toit profané une nation perverse ; le temple du Seigneur a été traite comme un homme infâme, et les ornements du sanctuaire ont été enlevés comme des captifs. Que vous dirai-je de plus ? Au milieu de tant de maux, qui aurait pu retenir dans leurs demeures désolées les habitants de Jérusalem, les gardiens du Calvaire, les serviteurs et les concitoyens de l'Homme-Dieu, s'ils ne s'étaient pas imposé la loi de recevoir et de secourir les pèlerins, s'ils n'avaient pas craint de laisser sans prêtres, sans autels, sans cérémonies religieuses, une terre toute couverte encore du sang de Jésus-Christ ? »

« Malheur à nous, mes enfants et mes frères, qui avons vécu dans ces jours de calamités ! Sommes-nous donc venus dans ce siècle réprouvé du ciel, pour voir la désolation de la ville sainte, et pour rester en paix lorsqu'elle est livrée entre les mains de ses ennemis ? Ne vaut-il pas mieux mourir dans la guerre que de supporter plus longtemps cet horrible spectacle ? Pleurons tous ensemble sur nos fautes qui ont armé la colère divine ; pleurons, mais que nos larmes ne soient point comme la semence jetée sur le sable, et que la guerre sainte s'allume au feu de notre repentir ; que l'amour de nos frères nous anime au combat et soit plus fort que la mort même contre les ennemis du peuple chrétien. »

« Guerriers qui m'écoutez, poursuivait l'éloquent pontife, vous qui cherchez sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissez-vous, car voici une guerre légitime : le moment est venu de montrer si vous êtes animés d'un vrai courage ; le moment est venu d'expier tant de violences commises au sein de la paix, tant de victoires souillées par l'injustice. Vous qui fûtes si souvent la terreur de vos concitoyens et qui vendez pour un vil salaire vos bras aux fureurs d'autrui, armés du glaive des Macchabées, allez défendre la maison d'Israël, qui est la vigne du Seigneur des armées. Il ne s'agit plus de venger les injures des hommes, mais celles de la Divinité ; il ne s'agit plus de l'attaque d'une ville ou d'un château, mais de la conquête des lieux saints. Si vous triomphiez, les bénédictions du ciel et les royaumes de l'Asie seront votre partage ; si vous succombez, vous aurez la gloire de mourir aux mêmes lieux que Jésus-Christ, et Dieu n'oubliera point qu'il vous aura vus dans sa milice sainte. Que de lâches affections, que des sentiments profanes ne vous retiennent point dans vos foyers ; soldats du Dieu vivant, n'écoutez plus que les gémissements de Sion ; brisez tous les liens de la terre, et ressouvenez-vous de ce qu'a dit le Seigneur : Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n'est pas digne de moi; quiconque abandonnera sa maison, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou son héritage, pour mon nom, sera récompensé au centuple, et possédera la vie éternelle. »

Ce discours d'Urbain pénétrait, embrasait tous les coeurs, et ressemblait à la flamme ardente descendue du ciel. L'assemblée des fidèles, entraînée par un enthousiasme que jamais l'éloquence humaine n'avait inspiré, se leva tout entière et fît entendre ces mots : Dieu le veut! Dieu le veut! Ce cri unanime fut répété à plusieurs reprises ; il retentit au loin dans la cité de Clermont, et jusque sur les montagnes du voisinage. Quand le calme fut rétabli : « Vous voyez ici, poursuivit le saint pontife, l'accomplissement de la promesse divine : Jésus-Christ a déclaré que, lorsque ses disciples s'assembleraient en son nom, il serait au milieu d'eux ; oui, le Sauveur du monde est maintenant au milieu de vous, et c'est lui-même qui vous inspire les accents que je viens d'entendre. Que ces paroles : Dieu le veut ! soient désormais votre cri de guerre, et qu'elles annoncent partout la présence du Dieu des armées. » En achevant ces mots, Urbain montra à l'assemblée des chrétiens le signe de leur rédemption. « C'est Jésus-Christ lui-même, leur dit-il, qui sort de son tombeau et qui vous présente sa croix : elle sera le signe élevé entre les nations qui doit réunir les enfants dispersés d'Israël ; portez-la sur vos épaules ou sur votre poitrine ; qu'elle brille sur vos armes et sur vos étendards, elle deviendra pour vous le gage de la victoire ou la palme du martyre; elle vous rappellera sans cesse que Jésus-Christ est mort pour vous et que vous devez mourir pour lui (73).

Lorsqu'Urbain eut cessé de parler, l'agitation fut grande; on n'entendait plus que ces acclamations : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Qui étaient comme la voix de tout le peuple chrétien. Le cardinal Grégoire, qui monta depuis sur la chaire de saint Pierre sous le nom d'Innocent, prononça à haute voix une formule de confession générale ; tous les assistants se prosternèrent à genoux, se frappèrent la poitrine, et reçurent l'absolution de leurs péchés.

Adémar de Monteil (74), évêque du Puy, demanda le premier à entrer dans la voie de Dieu, et prit la croix des mains du pape ; plusieurs évêques suivirent son exemple. Raymond, comte de Toulouse, s'excusa, par ses ambassadeurs, de n'avoir pu assister au concile de Clermont ; il avait déjà combattu les Sarrasins en Espagne; il promettait d'aller les combattre en Asie, suivi de ses plus fidèles guerriers. Les barons et les chevaliers qui avaient entendu les exhortations d'Urbain firent tous le serment de venger la cause de Jésus-Christ; ils oublièrent leurs propres querelles, et jurèrent de combattre ensemble les ennemis de la foi chrétienne ; tous les fidèles promirent de respecter les décisions du concile, et décorèrent leurs vêtements d'une croix rouge, de drap ou de soie (75) ; ils prirent dès lors le nom de croisés, et le nom de croisade fut donné à la guerre qu'on allait faire aux Sarrasins.

Les fidèles sollicitèrent Urbain de se mettre à leur tête ; mais le pontife, qui n'avait point encore triomphé de l'antipape Guibert, et qui poursuivait à la fois, par ses anathèmes, le roi de France et l'empereur d'Allemagne, ne pouvait quitter l'Europe sans compromettre la puissance et la politique du Saint-Siège. Il refusa d'être le chef de la croisade, et nomma l'évêque du Puy son légat apostolique auprès de l'armée des chrétiens.

Il promit à tous les croisés la rémission entière de leurs péchés. Leurs personnes, leurs familles, leurs biens, furent mis sous la protection de l'église et des apôtres saint Pierre et saint Paul. Le concile déclara que toute violence exercée envers les soldats de Jésus-Christ devait être punie par l'anathème, et recommanda ses décrets en faveur des croisés à la vigilance des prêtres et des évêques. Il régla la discipline, fixa l'époque du départ de ceux qui s'étaient enrôlés dans la milice sainte ; et, de peur que la réflexion n'en retînt quelques-uns dans leurs foyers, il menaça d'excommunication tous ceux qui ne rempliraient pas leurs serments.

La renommée publia partout la guerre qu'on venait de déclarer aux infidèles. Urbain parcourut lui-même plusieurs provinces de France, pour achever son ouvrage aussi heureusement commencé. Dans les villes de Rouen, d'Angers, de Tours, de Nîmes, il assembla des conciles, où la noblesse, le clergé et le peuple accoururent pour entendre le père des fidèles et pleurer avec lui sur les malheurs de Sion. Dans tous les diocèses, dans toutes les paroisses, les évêques et les simples pasteurs ne cessaient de bénir des croix pour les fidèles qui promettaient de s'armer pour la délivrance de la terre sainte. L'église a conservé dans ses annales les formules des prières récitées dans cette cérémonie. Le prêtre, après avoir invoqué le secours du Dieu qui a fait le ciel et la terre, priait le Seigneur de bénir, dans sa bonté paternelle, la croix des pèlerins, comme il avait béni autrefois la verge d'Aaron ; il conjurait la miséricorde divine de ne point abandonner dans les périls ceux qui allaient combattre pour Jésus-Christ, et de leur envoyer cet ange Gabriel qui avait été autrefois le fidèle compagnon de Tobie. S'adressant ensuite à chaque pèlerin prosterné devant lui, le prêtre lui disait après lui avoir attaché la croix sur la poitrine : « Reçois ce signe, image de la passion et de la mort du Sauveur du monde, afin que dans ton voyage le malheur ni le péché ne puissent t'atteindre, et que tu reviennes plus heureux et surtout meilleur parmi les tiens. »
L'auditoire répondait, AMEN, et le saint enthousiasme qu'inspirait cette cérémonie, se répandant de proche en proche, achevait d'embraser tous les coeurs.

On eût dit que les Français n'avaient plus d'autre patrie que la terre sainte, et qu'ils lui devaient le sacrifice de leur repos, de leurs biens et de leur vie. Cet enthousiasme, qui n'avait plus de bornes, ne tarda pas à se communiquer aux autres peuples chrétiens : il gagna l'Angleterre, encore ébranlée par la conquête récente des Normands; l'Allemagne, troublée par les anathèmes de Grégoire et d'Urbain ; l'Italie, agitée par les factions ; l'Espagne même, qui combattait les Sarrasins sur son propre territoire. Tel était l'ascendant de la religion outragée par les infidèles, telle fut l'influence de l'exemple donné parles Français, que toutes les nations chrétiennes oublièrent soudain ce qui faisait l'objet de leur ambition ou de leurs alarmes, et fournirent à la croisade les soldats dont elles avaient besoin pour se défendre elles-mêmes. Tout l'Occident retentit de ces paroles : Celui qui ne porte pas sa croix et ne vient pas avec moi n'est pas digne de moi.
La situation où se trouvait l'Europe contribua sans doute à augmenter le nombre des pèlerins : « Toutes choses allaient dans un tel désordre, dit Guillaume de Tyr, qu'il semblait que le monde penchât vers son déclin et que la seconde venue du fils de l'homme dût être prochaine. » Partout le peuple, comme nous l'avons déjà dit, gémissait dans une horrible servitude; une disette affreuse, qui désolait depuis plusieurs années la France et la plupart des royaumes de l'Occident, avait enfanté toutes sortes de calamités, de crimes et de brigandages (75 Bis). Des villages, des villes même restaient sans habitants et tombaient en ruines. Les peuples abandonnèrent sans regret une terre qui ne pouvait plus les nourrir et ne leur offrait ni repos ni sécurité : l'étendard de la croix leur parut un sûr asile-contre la misère et l'oppression. D'après les décrets du concile de Clermont, les croisés se trouvaient affranchis d'impôts, ils ne pouvaient être poursuivis pour dettes pendant leur voyage. Au seul nom de la croix, les lois suspendaient leurs menaces, la tyrannie ne pouvait saisir ses victimes, ni la justice même des coupables parmi ceux que l'église adoptait pour ses défenseurs. L'assurance de l'impunité, l'espoir d'un meilleur sort, l'amour même de la licence, et l'envie de secouer les chaînes les plus sacrées, firent accourir la multitude sous les bannières de la croisade.

Beaucoup de seigneurs qui n'avaient point d'abord pris la croix et qui voyaient partir leurs vassaux sans pouvoir les arrêter, se déterminèrent à les suivre comme chefs militaires pour conserver quelque chose de leur autorité. La plupart des comtes et dés barons n'hésitèrent point d'ailleurs à quitter l'Europe, que le concile de Clermont venait de déclarer en état de paix et qui ne devait plus leur offrir l'occasion de signaler leur valeur ; ils avaient tous beaucoup de crimes à expier : « On leur promettait, dit Montesquieu, de les expier en suivant leur passion dominante ; ils prirent donc là croix et les armes. »

L'église n'avait point encore renoncé à l'usagé d'imposer des pénitences publiques. Beaucoup de pécheurs rougissaient de reconnaître ainsi leurs fautes devant leurs concitoyens et leurs proches (76): ils aimèrent mieux courir le monde et s'exposer aux dangers et aux fatigues d'un pèlerinage lointain. D'un autre côté, le tribunal de la pénitence ordonnait quelquefois aux fidèles, surtout aux guerriers, de s'ensevelir dans la retraite et d'éviter avec scrupule la dissipation et les combats. Qu'on juge de la révolution qui dut s'opérer dans les esprits, lorsque l'église elle-même sonna tout à coup la trompette guerrière, et qu'elle présenta comme agréables à Dieu l'amour des conquêtes, la gloire de vaincre, l'ardeur pour les périls, dont on s'accusait naguère comme d'un péché. On peut croire que ces nouveautés dans la discipline ecclésiastique ne favorisèrent point l'amélioration des moeurs ; mais il est certain qu'elles servirent merveilleusement la guerre sainte et qu'elles augmentèrent beaucoup le nombre des pèlerins et des vengeurs du saint tombeau.

Le clergé donna lui-même l'exemple. La plupart des évoques, qui portaient le titre de comte ou de baron et qui faisaient souvent la guerre pour soutenir les droits de leurs évêchés, crurent devoir s'armer pour la cause de Jésus-Ghrist. Les prêtres, pour donner plus de poids à leurs prédications, prirent eux-mêmes la croix ; un grand nombre de pasteurs résolurent de suivre leur troupeau jusqu'à Jérusalem ; quelques-uns d'entre eux, comme nous le verrons dans la suite, avaient sans doute présents à la pensée les évêchés de l'Asie, et cédaient à l'espoir d'occuper un jour les sièges les plus renommés de l'église d'Orient.

Au milieu de l'anarchie et des troubles qui désolaient l'Europe depuis le règne de Charlemagne, il s'était formé une association de nobles chevaliers qui parcouraient le monde en cherchant des aventures : ils avaient fait le serment de protéger l'innocence, de secourir les faibles opprimés, et de combattre les infidèles. La religion, qui avait consacré leur institution et béni leur épée, les appela à sa défense, et l'ordre de la chevalerie, qui dut une grande partie de son éclat et de ses progrès à la guerre sainte, compta un grand nombre de ses guerriers qui se rangèrent sous les drapeaux de la croix.

L'ambition ne fut peut-être pas étrangère à leur dévouement pour la cause de Jésus-Christ. Si la religion promettait ses récompenses à ceux qui allaient combattre pour elle, la fortune leur promettait aussi les richesses et les trônes de la terre. Ceux qui revenaient d'Orient parlaient avec enthousiasme des merveilles qu'ils avaient vues, des riches provinces qu'ils avaient traversées. On savait que deux ou trois cents pèlerins Normands avaient conquis la Pouille et la Sicile sur les Sarrasins (77). Toutes les terres occupées par les infidèles semblaient devoir appartenir aux preux chevaliers qui n'avaient pour toute richesse que leur naissance, leur bravoure et leur épée (78).
On ne doit pas oublier cependant que l'enthousiasme religieux était le premier et principal mobile qui mettait tout le monde chrétien en mouvement. Dans les temps ordinaires les hommes suivent leurs penchants naturels et n'obéissent qu'à leurs inclinations ; mais, au temps dont nous parlons, la dévotion du pèlerinage, qui devenait plus vive en se communiquant, et qu'on pouvait appeler, selon l'expression de saint Paul, la folie de la croix, était une passion ardente et jalouse qui parlait plus haut que toutes les autres. On ne voyait plus la religion que dans la guerre contre les Sarrasins, et la religion qu'on entendait ainsi ne permettait point à ses défenseurs enthousiastes de voir une autre félicité, une autre gloire que celle qu'elle présentait à leur imagination exaltée. L'amour delà patrie, les liens de la famille, les plus tendres affections du coeur, furent sacrifiés aux idées et aux opinions qui entraînaient alors toute l'Europe. La modération était une lâcheté, l'indifférence une trahison, l'opposition un attentat sacrilège. Le pouvoir des lois n'était compté pour rien parmi ceux qui croyaient combattre pour la cause de Dieu. Les sujets reconnaissaient à peine l'autorité des princes et des seigneurs dans tout ce qui concernait la guerre sainte ; le maître et l'esclave n'avaient d'autre titre que celui de chrétien, d'autre devoir à remplir que celui de défendre la religion les armes à la main. L'imagination du peuple voyait chaque jour tant de prodiges, que toute la nature semblait avoir été appelée à proclamer la volonté du ciel. « Je prends Dieu à témoin, dit l'abbé Guibert, qu'habitant à cette époque Beauvais, je vis une fois, au milieu du jour, quelques nuages disposés les uns sur les autres un peu obliquement, et de telle sorte qu'on eût pu tout au plus leur trouver la forme d'une cigogne ou d'une grue, quand tout à coup des milliers de voix, s'élevant de tous côtés, annoncèrent qu'une croix venait de paraître dans le ciel. » Le même chroniqueur rapporte qu'une petite femme avait entrepris le voyage de Jérusalem ; une oie, instruite je ne sais quelle nouvelle école, dit Guibert, et faisant bien plus que ne comporte sa nature dépourvue de raison, marchait, en se balançant, à la suite de cette femme : aussitôt la renommée, volant avec rapidité, répandit dans les châteaux et dans les villes la nouvelle que les oies étaient envoyées à la conquête de Jérusalem !

C'était une honte que de n'avoir pas reçu une inspiration particulière pour la guerre sainte, comme si Dieu avait appelé chacun des fidèles à la délivrance de son tombeau. Pour faire croire à un avertissement miraculeux, celui-ci, se tirant un peu de sang, traçait sur son corps des raies en forme de croix, et les montrait ensuite à tous les yeux ; celui-là produisait la tache dont il était marqué à la prunelle et qui obscurcissait sa vue, comme un oracle divin qui l'avertissait d'entreprendre le saint voyage ; un autre employait le suc des plantes nouvelles ou toute autre espèce de préparation colorée pour tracer sur son visage le signe de la rédemption; de même qu'on avait coutume de se peindre le dessous des yeux avec du fard, de même quelques pauvres pèlerins se peignaient en vert ou en rouge, afin de pouvoir se présenter comme des témoignages vivants des miracles du ciel. Ceux qui avaient recours à ces pieuses fraudes , espéraient que la charité des fidèles les aiderait à suivre la croisade. Les moines désertaient les cloîtres dans lesquels ils avaient fait serment de mourir, et se croyaient entraînés par une inspiration divine; les ermites sortaient de leurs solitudes, et venaient se mêler à la foule des croisés. Ce qu'on aura peine à croire, les voleurs, les brigands quittaient leurs retraites inconnues, venaient confesser leurs forfaits, et promettaient, en recevant la croix, d'aller les expier dans la Palestine.

Les artisans, les marchands, les laboureurs, abandonnaient leurs travaux et leur profession, ne songeant plus à l'avenir ni pour eux-mêmes ni pour leurs familles ; les barons et les seigneurs renonçaient aux domaines acquis par la valeur et les exploits de leurs pères. Les terres, les villes, les châteaux pour lesquels on s'était fait la guerre, perdirent tout à coup leur prix aux yeux de leurs possesseurs, et furent donnés pour des sommes modiques à ceux que la grâce de Dieu n'avait point touchés et qui n'étaient point appelés au bonheur de visiter les saints lieux et de conquérir l'Orient.

Les auteurs contemporains racontent plusieurs miracles qui contribuèrent à échauffer l'esprit de la multitude. On avait vu des étoiles se détacher du firmament et tomber sur la terre; mille feux inconnus couraient dans les airs et prêtaient à la nuit la clarté du jour ; des nuages couleur de sang se levèrent tout à coup sur l'horizon vers l'Orient et vers l'Occident ; une comète menaçante parut au midi : sa forme était celle d'un glaive. On aperçut dans les plus hautes régions du ciel des cités avec leurs tours et leurs remparts, des armées prêtes à combattre et suivant l'étendard de la croix. Le moine Robert rapporte que, le jour même où la croisade fut décidée au concile de Clermont, cette décision avait été proclamée au delà de mers. « Cette nouvelle, ajoute-t-il, avait relevé le courage des chrétiens en Orient, et porté tout à coup le désespoir chez les peuples de l'Arabie. » Pour comble de prodiges, les saints et les rois des âges précédents étaient sortis de leurs tombeaux, et plusieurs Français avaient vu l'ombre de Charlemagne exhortant les chrétiens à combattre les infidèles.

Nous ne redirons pas tous les autres miracles rapportés par les chroniqueurs, mais nous indiquerons le caractère magnifiquement poétique de ces présages qui accompagnaient le vaste ébranlement de la croisade. L'imagination populaire, ne rêvant que batailles, avait semé dans les cieux les images de la guerre; la nature avait été associée aux intérêts, à l'enthousiasme, aux passions de la multitude ; toutes choses se trouvaient en harmonie avec les sentiments de tous; et, pour que le temps passé pût aussi entrer, en quelque sorte, dans le mouvement de cette époque, la tombe avait permis à d'illustres morts de se mêler aux vivants. Il faut reconnaître dans ces merveilleuses visions tout le sublime de l'épopée.

Le concile de Clermont, qui s'était tenu au mois de novembre de l'an 1095, avait fixé le départ des croisés à la fête de l'Assomption de l'année suivante. Pendant l'hiver, on ne s'occupa que des préparatifs du voyage pour la terre sainte; tout autre soin, tout autre travail fut suspendu dans les villes et dans les campagnes. Au milieu de l'effervescence générale, la religion, qui animait tous les coeurs, veillait à l'ordre public. Tout à coupon n'entendit plus parler de vols, de brigandages (79). L'Occident se tut, et l'Europe jouit, pendant quelques mois, d'une paix qu'elle ne connaissait plus.

Parmi les préparatifs de la croisade, on ne doit pas oublier le soin que prenaient les croisés de faire bénir leurs armes et leurs drapeaux. Dans chaque paroisse , le pontife ou le pasteur, après avoir répandu l'eau sainte sur les armes déposées devant lui, priait le Seigneur tout-puissant d'accorder à celui ou à ceux qui devaient les porter dans les combats, le courage et la force qu'il donna autrefois à David, vainqueur de l'infidèle Goliath. En remettant à chaque chevalier l'épée qu'il avait bénie, le prêtre disait : Recevez cette épée, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit; servez-vous-en pour le triomphe de la foi; mais qu'elle ne répande jamais le sang innocent. La bénédiction des drapeaux se faisait avec la même solennité : le ministre du Dieu des armées demandait au ciel que ce signal de la guerre fût, pour les ennemis du peuple chrétien, un sujet de terreur, et pour tous ceux qui espéraient en Jésus-Christ, un gage de la victoire. Le prêtre, après avoir répandu l'eau sacrée sur l'étendard, le remettait aux guerriers à genoux devant lui, en disant : « Allez combattre pour la gloire de Dieu, et que ce signe vous fasse triompher de tous les périls. » Ces cérémonies, inconnues jusqu'alors dans l'Eglise, attiraient un immense concours de fidèles, et tous réunissaient leurs prières à celles du clergé, pour implorer la protection divine en faveur des soldats de Jésus-Christ.

Ceux qui avaient pris la croix s'encourageaient les uns les autres, et s'adressaient des lettres et des ambassades pour presser le départ. Les bénédictions du ciel semblaient être promises aux croisés qui se mettraient les premiers en marche pour Jérusalem.

Ceux mêmes qui, dans les premiers moments, avaient blâmé le délire de la croisade, s'accusèrent de leur indifférence pour la cause de la religion, et ne montrèrent pas moins de ferveur que ceux qui leur avaient donné l'exemple. Tous étaient impatients de vendre leurs possessions, et ne trouvaient plus d'acheteurs. Les croisés dédaignaient tout ce qu'ils ne pouvaient emporter avec eux ; les produits de la terre se vendaient à vil prix, ce qui ramena tout à coup l'abondance au milieu même de la disette. Un de nos vieux chroniqueurs, l'abbé Guibert, voulant peindre l'indifférence universelle pour tout ce qui n'était pas la croisade, nous dit qu'on dédaignait comme chose vile les plus belles des épouses et que les pierres précieuses n'avaient plus de charmes.

Dès que le printemps parut, rien ne put contenir l'impatience des croisés ; ils se mirent en marche pour se rendre dans les lieux où ils devaient se rassembler. Le plus grand nombre allaient à pied ; quelques cavaliers paraissaient au milieu de la multitude ; plusieurs voyageaient montés sur des chars traînés par des boeufs ferrés ; d'autres côtoyaient la mer, descendaient les fleuves dans des barques. Ils étaient vêtus diversement, armés de lances, d'épées, de javelots, de massues de fer, etc. La foule des croisés (80) offrait un mélange bizarre et confus de toutes les conditions et de tous les rangs : des femmes paraissaient en armes au milieu des guerriers ; la prostitution et les joies profanes se montraient au milieu des austérités de la pénitence et de la piété. On voyait la vieillesse à côté de l'enfance, l'opulence près de la misère ; le casque était confondu avec le froc, la mitre avec l'épée, le seigneur avec les serfs, le maître avec ses serviteurs. Près des villes, près des forteresses, dans les plaines, sur les montagnes, s'élevaient des tentes, des pavillons pour les chevaliers, et des autels, dressés à la hâte, pour l'office divin. Partout se déployait un appareil de guerre et de fête solennelle. D'un côté, un chef militaire exerçait ses soldats à la discipline; de l'autre, un prédicateur rappelait à ses auditeurs les vérités de l'évangile : ici, le bruit des clairons et des trompettes ; plus loin, le chant des psaumes et des cantiques. Depuis le Tibre jusqu'à l'Océan et depuis le Rhin jusqu'au delà des Pyrénées, on ne rencontrait que des troupes d'hommes revêtus de la croix, jurant d'exterminer les Sarrasins, et d'avance célébrant leurs conquêtes ; de toutes parts retentissait le cri de guerre des croisés : Dieu le veut! Dieu le veut !

Les pères conduisaient eux-mêmes leurs enfants, et leur faisaient jurer de vaincre ou de mourir pour Jésus-Christ. Les guerriers s'arrachaient des bras de leurs épouses et de leurs familles, et promettaient de revenir victorieux. Les femmes, les vieillards, dont la faiblesse restait sans appui, accompagnaient leurs fils ou leurs époux à la ville la plus voisine, et, ne pouvant se séparer des objets de leur affection, prenaient le parti de les suivre jusqu'à Jérusalem. Ceux qui restaient en Europe enviaient le sort des croisés et ne pouvaient retenir leurs larmes ; ceux qui allaient chercher la mort en Asie étaient pleins d'espérance et de joie.

Parmi les pèlerins partis des côtes de la mer, on remarquait une foule d'hommes qui avaient quitté les îles de l'Océan. Leurs vêtements et leurs armes, qu'on n'avait jamais vus, excitaient la curiosité et la surprise. Ils parlaient une langue qu'on n'entendait point ; et, pour annoncer qu'ils venaient défendre les intérêts de la croix, ils élevaient deux doigts de leurs mains l'un sur l'autre (81). Entraînés par leur exemple et par l'esprit d'enthousiasme répandu partout, des familles, des villages entiers partaient pour la Palestine; ils étaient suivis de leurs humbles pénates ; ils emportaient leurs provisions, leurs ustensiles, leurs meubles. Les plus pauvres marchaient sans prévoyance, et ne pouvaient croire que celui qui nourrit les petits des oiseaux laissât périr de misère des pèlerins revêtus de sa croix. Leur ignorance ajoutait à leur illusion, et prêtait à tout ce qu'ils voyaient un air d'enchantement et de prodige; ils croyaient sans cesse toucher au terme de leur pèlerinage. Les enfants des villageois, lorsqu'une ville ou un château se présentait à leurs yeux, demandaient si c'était là Jérusalem (82). Beaucoup de grands seigneurs qui avaient passé leur vie dans leurs donjons rustiques, n'en savaient guère plus que leurs vassaux ; ils conduisaient avec eux leurs équipages de pêche et de chasse, et marchaient précédés d'une meute, portant leur faucon sur le poing. Ils espéraient atteindre Jérusalem en faisant bonne chère et montrer à l'Asie le luxe grossier de leurs châteaux. Au milieu de l'entraînement universel, aucun sage ne fît entendre la voix de la raison : personne ne s'étonnait alors de ce qui fait aujourd'hui notre surprise. Ces scènes si étranges, dans lesquelles tout le monde était acteur, ne devaient être un spectacle que pour la postérité (83).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Correspondance d'Orient, t. V.

2. L'église du Saint-Sépulcre fut terminée en 335. Cette église fut aussi appelée Martyre du Sauveur, grand martyre de Jérusalem.

3. Saint Ambroise, dans son livre « De obitu Theodos », raconte d'une façon animée et dramatique la découverte du bois de la vraie croix.

4. Correspondance d'Orient, t. IV.

5. Correspondance d'Orient, t. IV.

6. Oeuvres de saint Grégoire de Nysse, in-folio, t, II.

7. Saint Augustin, serm. III.

8. On trouve à la fin de ce volume une excellente analyse de l'itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, par M. Walckenaer.

9. Cette fête, qui se célèbre le 14 septembre, est connue sous le nom d'Exaltation de la sainte croix.

10. On ne connaît rien de positif sur la vie de saint Antonin ; on sait seulement qu'il servit dans une des légions appelées « Légions thebaines. » L'itinéraire qui porte son nom et qui fut rédigé en latin par un de ses compagnons de pèlerinage, a été trouvé parmi de vieux manuscrits de l'église des SS, Sergius et Bacchée à Angers. Il a été imprimé dans celle ville en 1645.

11. Mahomet mit vingt-trois ans à composer le Coran, qu'il feignait de recevoir du ciel.

12. Un de nos amis, M. Reinaud, a publié, sur les invasions des Sarrasins en Europe, le travaille plus complet qu'on puisse désirer.

13. Jérusalem s'appelle en arabe El-Kouds, la Sainteté, et aussi Beit-el Mokadess, la Maison du sanctuaire.

14. Cette défense ne fut pas maintenue ; car bientôt la langue arabe devint si familière aux communions chrétiennes d'Orient, quelles finirent toutes par traduire les livres saints de la Bible dans le nouvel idiome. On peut consulter à ce sujet une savante dissertation de M. Silvestre de Sacy sur les versions samaritaines de la Bible. (Mémoires de l'Académie des Inscript., t, XLIX, p.1 et suivante)

15. Cet abbé se nommait Adamman; le lieu de son monastère s'appelait Hii, situé en Ecosse selon les uns, en Irlande selon les autres. Arculphe avait été jeté dans ces îles par un naufrage. La relation du pèlerinage d'Arulphe se trouve dans les « Acta bened », siècle III, part, II, p. 505.

17. Guillaume de Tyr, liv. I, chap. III.

18. Un capitulaire de Charlemagne, de l'an 810, est conçu en ces termes: « De eleemosinâ mittendâ ad Hierusalem propter ecclesias Dei restaurandas. » (De l'aumône à envoyer à Jérusalem pour rebâtir les églises de Dieu).

19. Dom Bouquet, Historiens de France, t, IV, p. 167.

20. Le moine de Saint-Gall a fait une curieuse description des fêtes que Charlemagne donna aux ambassadeurs d'Aaron, dans la cour plénière d'Aix-la-Chapelle. « De vitâ Caroli magni. »

21. Le pèlerinage de Charlemagne est consigné comme historique dans plusieurs chroniques de la première croisade, et raconté tout au long dans la grande chronique de Saint-Denis : la critique moderne a relégué ce pèlerinage au rang des fables.

22. Dicuil, De mensurâ orbis, édit, Walckenaer, p. 17.

23. L'un de ces religieux était du monastère de Saint-Innocent, dans le pays de Bénévent, l'autre un moine espagnol. Ce pèlerinage eut lieu en 870.

24. II existe sur l'état du commerce avant les croisades plusieurs dissertations spéciales. L'abbé Carlier a traité cette question pour les époques de la première et de la seconde race (Amiens, 1756). L'abbé Jausse a composé une dissertation sur la même question. On peut consulter aussi la dissertation de M. de Guignes, 37e vol., des Mémoires de l'Acad., des Inscriptions.

25. Itinéraire du moine Bernard. « Acta sanct, ordin. sanct, Bened. 3e siècle III, part, II.

26. Le spectacle hideux que présentaient ces pèlerins, le plus souvent nus et couverts de chaînes, avait fait défendre ces pénitences publiques pendant une partie du règne de Charlemagne; mais cet usage reprit bientôt une nouvelle force (Voyez la préface de Mabillon, Acta. Sanct, ordin. sanct, Bened.).

27. Le récit du pèlerinage de Frotmond, rédigé par un moine anonyme de Redon, est inséré dans les Acta sanct, ordin. sanct, Bened., siècle IV, part, II.

28. Le récit de la vie de sainte Hélène se trouve dans le 7e vol., du mois de juillet des Bollandistes, p. 332.

29. Cette lettre est analysée d'une manière complète dans la Bibliothèque des Croisades, part, I, p 443.

30. Voy. Luitprand, De Legatione.

31. Lebeau, Histoire du Bas-Empire, liv. LXXV, donne tous les détails sur l'expédition de Nicéphore Phocas.

32. Nous devons une grande partie de ces détails à un ouvrage arménien composé dans le douzième siècle par Mathieu d'Edesse, et dont quelques fragments ont été traduits en français par M. Chahand de Cirbied.

33. Muratori, Annales d'Italie, t, V, p. 435 : Défense, dit ce savant, souvent renouvelée et toujours violée par l'avarice.

34. Guillaume de Tyr, liv. I. Hakem est encore invoqué comme un prophète par les Druses du mont Liban : on peut consulter sur cette peuplade Niebuhr, Voyages, t, II, p. 334-357; le Voyage de Volney, et la Correspondance d'Orient, t, VIL On peut aussi consulter un Mémoire de M. Silvestre de Sacy, sur le culte que les Druses rendent au veau (Mémoires de l'Acad., des Inscrip., t, III, p. 74 et suiv. Nouvelle série). La Chrestomathie arabe, du même auteur, renferme de curieux détails sur Hakem et sur ses extravagances, T.1, 2e édition. Ce savant y rassemble ce que nous apprennent Makrisi et les autres auteurs arabes ; il y a même joint une partie des textes originaux. Gibbon (chap. 57) a peint ce calife avec une grande vérité d'appréciation.

35. On est étonné de lire dans l'Histoire arabe d'Egypte, par Soyouty, qu'entre autres vexations auxquelles les chrétiens furent en proie, on les obligea, sous peine de bannissement et même de mort, à porter sur la poitrine des croix de bois du poids de quatre rôtis ou livres d'Egypte.

36. La lettre de Gerbert, véritable morceau d'éloquence, est de l'année 986; elle a été traduite dans la Bibliothèque des Croisades.

37. Muratori, Rerum italicar. Scriptores, t, III, p. 400.

38. Chronic, Adernar, Dom. Bouquet, Historiens de France, t, X, p. 152.

39. Lebeau, Histoire du Bas-Empire, donne des détails sur ces tristes événements, liv. 76.

40. La chronique de Glaber, qui rapporte les faits qu'on vient de lire, a été analysée dans la Bibliothèque des Croisades, t, I. Le récit de cet historien est extrêmement curieux pour les temps antérieurs aux croisades.

41. On peut citer la charte de fondation du prieuré de Saint-Germier (918), celle de donation d'Arnaud, comte de Comminges, à l'abbaye de Lezat (944), celle de donation de Roger, comte de Carcassonne, publiées dans les Preuves de l'histoire du Languedoc, par dom Vaissette, t, II.

42. Guillaume de Tyr, liv. I.

43. Les pèlerinages furent distingués en deux espèces : pèlerinages mineurs et pèlerinages majeurs. Ceux qu'on désignait par la première de ces dénominations ne s'étendaient pas au delà de certains oratoires situés en France (Ducange, v· Peregrinationes ; Mss. de Chalvet, De Hoeretic.) Les pèlerinages majeurs comprenaient tous les pèlerinages à Saint-Jacques de Galice à Rome ou à la terre sainte ( Ducange, v· Peregrinationes). On peut voir le discours de Fleury sur les pénitences canoniques et sur les pèlerinages.

44. Ces montagnes, appelées monts de Joux (Montes Jovis], portent aujourd'hui le nom de grand et petit Saint-Bernard. Lorsque saint Bernard fonda ces deux hospices, les habitants des Alpes étaient encore idolâtres, et les Sarrasins avaient pénétré dans le Valais, où ils troublaient sans cesse la marche des pèlerins.

45. La piété des rois avait depuis longtemps fondé des établissements pour recevoir les pèlerins. L'antiquité de ces fondations royales est constatée par les capitulaires (Baluze, Capitul., 1.1, col. 715; t, II, col. 1404).

46. On célébrait à Rouen la seconde fête de Pâques après l'ordinaire par une solennité en l'honneur des pèlerins. On y figurait les cérémonies observées à leur arrivée et à leur départ.

47. Saint Bernard, moine, dans son itinéraire fait vers la fin du neuvième siècle, parle déjà du feu miraculeux. Sur l'apparition du feu sacré, on peut consulter les récits curieux de Foucher de Chartres et de Caffarus, témoins oculaires de ce miracle, dans la Bibliothèque des Croisades, t, I, où ils ont été analysés.

48. Bibliothèque des Croisades, t, II.

49. Glaber, Bibliothèque des Croisades, t.I.

50. Ce pèlerinage, extrêmement intéressant, a été raconté par Ingulf, moine anglais, qui était un des pèlerins, par Marian Scoot, et par Lambert, auteur contemporain : ce dernier est celui qui offre les détails les plus curieux ; le récit d'Ingulf est fort concis. Baronius a réuni dans ses Annales, sous l'année 1064, les trois récits. Nous les avons fondus ensemble dans notre éclaircissement, qui se trouve à la fin de ce volume.

51. Le pèlerinage de Robert le Frison se trouve dans le 13e vol., de Dom Bouquet (Recueil des historiens des Gaules), et le pèlerinage de Bérenger dans le 12e vol., de la même collection.

52. Expressions de Guillaume de Tyr.

53. Histoire générale de l'Inde, de Féristha, écrivain indien du dix-septième siècle ; traduction anglaise de Gérard Dow, t.I, p. 112.

54. Guillaume de Tyr.

55. Ce fait curieux nous est fourni par de Guignes, Histoire générale des Huns, liv. X, p. 197.

56. Alp-Arslan, second sultan, régna de 1063 à 1072.

57. On peut, à ce sujet, consulter avec fruit 1'Histoire générale des Huns, par de Guignes, liv. X, p 215, et liv. XI, p. 3, ainsi que les dissertations de l'abbé Guénée. On trouvera aussi quelques nouveaux détails dans les Mémoires géographiques et historiques sur l'Egypte, par Etienne Quatre-mère, t, Il, p. 415, 442, etc.

58. Tous ces détails sont tirés du premier livre de Guillaume de Tyr, consacré aux temps antérieurs à la croisade.

59. Montesquieu a rassemblé beaucoup de faits et indiqué beaucoup de considérations sur l'empire de Byzance dégénéré, dans son admirable et rapide tableau de la grandeur et de la décadence de l'empire romain. Gibbon a développé ce tableau avec beaucoup d'art ; Lebeau, long et diffus, a rempli la tâche laborieuse d'un érudit.

60. L'état de l'Europe au moyen âge a été l'objet d'un excellent ouvrage : M. Hallam (A View of Europe in middle âges) a parlé de cette époque avec beaucoup de science et de critique.

61. Les lettres écrites par Grégoire VII au sujet de cette expédition, sont analysées d'une manière complète dans la Bibliothèque des Croisades, t, II.

62. Vojez les Pièces justificatives à la fin du volume. Cette expédition, qui est une véritable croisade, paraît avoir été oubliée par tous les historiens des guerres saintes.

63. La principale des villes conquises parles chrétiens, Al-Mahadia, d'après les géographes orientaux, avait été fondée l'an 303 de l'hégire, par Obcidallah ou Abdallah : elle était encore très considérable au quinzième siècle. Shaw, qui la visita en 1730, la nomme « El-Medea »; elle est à trente lieues marines au sud de Tunis. Sibila, qui est l'autre ville conquise dans cette expédition, et que Shaw prend pour l'ancienne « Turris Annibalis », est à deux lieues au sud de la même côte de la Méditerranée.

64. Anne Comnène, lib. X, appelle Pierre l'Ermite « Cucupiettre » : ce nom paraît tiré du mot picard « kiokio », petit, et du mot Petrus, Pierre. Si l'on en croit Orderic Vital, l'Ermite portait encore un autre nom, et s'appelait Pierre « de Acheris. » Il est désigné de la même manière dans la chronique des comtes d'Anjou, « Eremita quidam Petrus Achiriensis. » Guillaume de Tyr nous apprend qu'il était ermite de nom et d'effet : Eremita nomine et effectu. Adrien Barland, dans son livre De gestis ducum Brabantioe, s'exprime ainsi : Petrus Eremita, Ambianensis, vir nobilis, prima oetate rei militari deditus, tametsi litteris optimè imbutus, sed corpore difformis ac brevis statures, etc. La vie de Pierre l'Ermite a été écrite par André Thevet, dans son Histoire des plus illustres et savants hommes de leur siècle, et par le père d'Oultreman, jésuite. Plusieurs familles ont prétendu descendre de Pierre l'Ermite. La prétention la plus raisonnable et la plus appuyée est celle de la famille de Souliers, qui existe encore dans le Limousin.

65. L'abbé Guibert est le plus curieux de tous les historiens pour la prédication de Pierre l'Ermite (Bibliothèque des Croisades, t, I).

66. Guibert ne paraît pas persuadé de tout ce qu'il raconte sur Pierre l'Ermite : aussi a-t-il soin d'ajouter que son récit est moins fait pour la vérité que pour le peuple, qui aime en général les choses nouvelles et extraordinaires, liv. I, chap. 8.

67. Cette lettre d'Alexis est rapportée en extrait par l'abbé Guibert, et en entier dans l'Amplissim., collect., de Dom Martenne (Voyez-en la traduction dans la Biblioth. des Crois., t, I). M. Heeren, dans son savant commentaire latin sur les historiens grecs, révoque en doute son authenticité. La principale raison qu'il donne de son opinion est que cette lettre est trop opposée au caractère connu des empereurs grecs. Cette raison ne me paraît pas suffisante : on sait bien, il est vrai, que les empereurs de Constantinople affectaient ordinairement une grande hauteur dans leur correspondance, mais on sait aussi qu'ils n'épargnaient pas les prières lorsqu'ils étaient dans quelque danger et qu'ils avaient besoin de secours : rien ne s'allie mieux avec la vanité que la bassesse. Quelques critiques n'ont pu croire qu'Alexis ait parlé dans ses lettres des belles femmes de la Grèce ; la chose peut cependant paraître très-vraisemblable, quand on se rappelle que les Turcs qui attaquaient l'empire de Byzance recherchaient les femmes grecques avec ardeur. Montesquieu en a fait la remarque en parlant de la décadence de l'empire. Il semble donc assez naturel qu'Alexis ait parlé des belles femmes de Byzance, en s'adressant aux Francs, que les Grecs regardaient comme des barbares et auxquels ils pouvaient supposer les goûts des Turcs (Voyez d'ailleurs nos observations dans la Biblioth. des Crois., 1.1 et II).

68. Concilia, t, XII, p. 821.

69. Voyez Guillaume Aubert, Histoire de la conquête de Jérusalem, liv-1.

70. Urbain ne se rendit pas immédiatement au concile de Clermont : il parcourut auparavant toutes les provinces méridionales de France, où il tint quelques conciles particuliers. Nous avons dressé, d'après les pièces diplomatiques de l'époque, l'itinéraire qu'il suivit dans son voyage.
Urbain passa les Alpes au mois de juillet 1095, et arriva au commencement du mois d'août à Valence. Il se rendit ensuite au Puy en Veley, où il avait d'abord résolu d'assembler le concile; mais, ne trouvant aucun préparatif dans cette ville, il l'indiqua à Clermont pour le 18 novembre ( Ruin., Vita Urb. II, nos 188 et suiv.).
Urbain vint ensuite au monastère de Chisac, dont il consacra l'église, à laquelle il accorda certains privilèges (Bull. Urban., citée par Dora. Vaissette, Hist, du Languedoc, t, II, p. 288).
Le souverain pontife arriva à Nîmes à la fin du mois d'août (Ruin., Vita Urb., n·s 194 et suiv. ; Mabill., ad ann. 1095, n· 21) ;
Il passa ensuite le Rhône, et se rendit à Tarascon (Martenne, Collect, amplissim., t, 1, p. 556) ;
Puis il vint à Avignon, parcourut toute la Bourgogne, et se rendit à Clermont le 14 novembre (Ruin., Vita Urban., n· 195,).
Après le concile, il alla à Angers, à Rouen, où la publication de la croisade fut le signal du massacre des juifs.


71. La trêve de Dieu, « treva ou treuga Dei », fut pour la première fois proclamée dans l'Aquitaine, A. D. 1032 ; mais elle fut souvent rejetée par la noblesse comme contraire à ses privilèges (Voyez Ducange, Gloss., t, VI, p. 682-685).

72. La cause pour laquelle Urbain II lança l'excommunication contre Philippe, roi de France, peut jusqu'à un certain point excuser cet exercice violent de l'autorité pontificale. Cette circonstance, du reste, nous fournit l'occasion d'une remarque qui n'a point été faite par les historiens ecclésiastiques, même par les partisans les plus ardents de la cour de Rome. On sait que l'excommunication lancée contre Philippe I, et celles que le Saint-Siège lança plus tard contre Louis VII et Philippe-Auguste, furent en grande partie fondées sur la violation des lois du mariage. On peut dire que la puissance des papes eut alors pour résultat de maintenir la sainteté d'une institution qui est la première base de la société. Dans les siècles barbares, quelle autre barrière eût pu être opposée à la licence, dans un contrat où les passions ont tant de part? Les papes, tout en abusant de leur pouvoir, ont donc rendu un tirés-grand service à l'humanité.

73. Baronius, sous la date de 1095, copie trois discours du pape Urbain sur la croisade. Ces discours diffèrent peu entre eux, et il est à croire que le pontife, ayant tenu plusieurs conciles, les aura prononcés tour à tour. On ne sait pas précisément dans quelle langue s'exprima le souverain pontife : tous les historiens des croisades ont rapporté son discours en latin ; mais leur témoignage unanime ne prouve pas que le pape ait parlé dans cette langue. Il suffit d'avoir les moindres notions sur le moyen Age , pour savoir que, bien que dans le dixième et le onzième siècle la langue latine fût employée dans tous les actes de la vie civile, qu'elle fût pratiquée par les clercs et en usage dans la correspondance même avec les femmes, cependant elle ne fut jamais l'idiome populaire. Les laïques, la plupart illettrés, parlaient des dialectes qui variaient légèrement de province à province, quoiqu'une différence plus caractérisée se fût établie entre les provinces situées au delà de la Loire et celles qui étaient situées en deçà. Ces dialectes étaient seuls entendus du peuple, seuls aussi ils devaient être employés lorsqu'on voulait remuer ses passions. Il est présumable qu'Urbain s'exprima dans le dialecte roman alors communément parlé en Auvergne, où se tint le concile de Clermont, On doit faire observer d'ailleurs qu'Urbain était français, ce qui devait lui rendre plus facile l'emploi de l'idiome vulgaire.

74. Adémar de Monteil, évêque du Puy, était fils du consul de la province de Valence; il passait dans son siècle pour un homme sage et ferme (Voyez la Chronique du monastère de Saint-Pierre-du-Puy, imprimée à la page 7 et suiv. des preuves de l'Histoire du Languedoc, de Dora Vaissette ). Cet historien avance même, avec la Gallia christiana, tom, I, pag. 701, qu'Adémar avait déjà porté les armes avec distinction (tom. II, pag. 283).

75. La croix que portaient les fidèles dans cette croisade était de drap et quelquefois même de soie couleur rouge. Dans la suite, elle fut de différentes couleurs. La croix, un peu relevée en bosse, se cousait sur l'épaule droite de l'habit ou du manteau, ou bien on l'appliquait sur le front du casque. Le père Montfaucon a gravé dans ses Monuments de la monarchie française les peintures des vitraux de l'église de Saint-Denis, qui représentent la première croisade; on y voit les croisés avec des croix peintes sur les banderoles de leurs lances ou bien sur le devant de leurs casques; (Monuments de la monarchie française, t, I, p. 384 et suiv.).
Quelques personnes, soit par superstition, soit par pieuse fraude, s'imprimaient des croix sur la chair avec un fer chaud (Mabill., Annal., ad ann. 1095).
Les croix étaient bénies par le pape et les évêques; les cérémonies usitées dans ces occasions se trouvent encore dans le Rituel romain. Au retour de la croisade, on détachait de l'épaule le signe sacré, et on l'attachait sur le dos, ou bien on le portait au cou.


75 bis. Quelques historiens ont parlé d'une maladie épidémique qui régnait à cette époque et qu'ils appellent « lues ignis cutanei : c'est le feu de sainte Gertrude (Exchronic. Gaufred. Historiens de France, t, XII, p. 427. Voyez aussi l'ouvrage d'Eckkard intitulé, De expugnatione Hierosolimitana, analysé dans la Bibliothèque des Croisades).

76. Beaucoup de gens rougissaient de faire pénitence « inter notos » (Voy. la Relation d'un officier du comte de Blois, Biblioth. des Croisades, 1.1).

77. En 1002, quarante Normands en habits de pèlerins, revenant de Jérusalem, où ils étaient allés pour prier, abordèrent à Salerne : c'étaient des hommes de haute taille et qui se faisaient remarquer par leur air et par leurs armes. Trouvant cette ville assiégée par les Sarrasins, ils demandèrent à Gaimar, qui était alors prince de ce pays, des chevaux et des armes, et fondirent tout à coup sur eux; ils en tuèrent plusieurs, mirent les autres en fuite, et remportèrent une victoire admirable. On les combla de louanges ; le prince leur fit de grands présents, et les pressa de rester auprès de lui; mais les pèlerins refusèrent les présents, en disant qu'ils n'avaient agi que par amour de Dieu et pour le triomphe de la foi chrétienne ; ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient rester. Le prince, ayant tenu conseil, envoya avec eux des ambassadeurs en Normandie, et les chargea de fruits du pays, invitant ainsi les Normands à venir dans la contrée qui les produisait, Cette ambassade ne fut point sans effet, puisque, dans une autre occasion, elle ouvrit aux Normands l'entrée de l'Italie, et leur donna le moyen de la vaincre et d'y dominer (Baronius, année 1002).

78. Robert le Frison, second fils du comte de Flandre, ne pouvant avoir de part dans les biens de sa maison, dit à son père : « Donnez-moi des hommes et des vaisseaux, et j'irai conquérir un état chez les Sarrasins d'Espagne. » Cette interpellation se rencontre souvent dans les romans du moyen âge, expression fidèle des moeurs contemporaines. « Beau sire, baillez-moi hommes suffisants, pour me faire état ou royaume. - Beau fils, aurez ce que vous demandez. »

79. Le chroniqueur Guibert (lib. I, chap. VII) parle d'une façon fort curieuse des désordres, des crimes qui souillaient et troublaient l'Europe avant la croisade, et de l'ordre parfait, de la tranquillité profonde qui suivirent le grand départ de l'expédition sainte. « Avant ce grand ébranlement de nations, dit le chroniqueur, partout on entendait parler de vols, de brigandages, d'incendies. Tout à coup les malfaiteurs, entraînés par cet incomparable et merveilleux changement des esprits, se précipitèrent aux pieds des évêques et des prêtres, implorant la faveur de recevoir la croix. Semblable à la petite pluie qui suffit pour abattre soudain le vent le plus violent, ce zèle pieux pour Jésus-Christ avait étouffé toutes les querelles, toutes les guerres. »

80. En parlant de cette multitude sans chef, l'abbé Guibert cite un passage des Proverbes, où il est dit que les sauterelles n'ont pas de roi, et que c'est pourquoi tout est envahi par leur troupe dévorante. « Oui, sans doute, continue le chroniqueur, mais les sauterelles n'ont pas de pieuses intentions. La chaleur du soleil seule les excite dans leur course; mais les croisés quittaient leurs demeures pour l'amour de Dieu : leur intention était sainte. Ils n'avaient point de roi, sans doute ; mais qu'avaient-ils besoin de roi, puisque Dieu lui-même les conduisait ? »

81. L'abbé Guibert (Biblioth. des Croisades, t.I). Guillaume de Malsbury fait une curieuse énumération des peuples barbares qui prirent la croix (Biblioth. des Croisades, t, I ).

82. L'abbé Guibert.

83. Gibbon, qui a décrit dans son tome XVI le départ des pèlerins, remarque que l'abbé Guibert est le seul des chroniqueurs contemporains qui conserve une sorte de sang-froid philosophique en contemplant cet entraînement des peuples pour la guerre sainte. Nous avons lu et analysé Guibert, et nous devons dire que nous n'avons rencontré aucun des caractères que l'historien anglais attribue à ce chroniqueur. Guibert partageait la crédulité générale; son ouvrage est rempli des mêmes visions, et il y a loin de lui à ce que Gibbon appelle un philosophe. Nous renvoyons nos lecteurs aux miracles, aux apparitions que l'abbé Guibert raconte dans son second et son troisième livre.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

2 - Croisade populaire dite aussi la croisade des pauvres

Pierre l'Ermit et Gauthier Sans-Avoir.

Départ et marche des croisés dans l'Empire Grec et à travers l'Asie Mineure. 1096-1097.

LESTANG-PARADE Léon de PIERRE L'ERMITE (?-1115) La foule des chrétiens qui avaient pris la croix dans la plupart des contrées de l'Europe, suffisait pour former plusieurs grandes armées. Les princes et les capitaines qui devaient les conduire, convinrent entre eux qu'ils ne partiraient point tous en même temps, qu'ils suivraient des routes différentes et se réuniraient à Constantinople.

[1096.] Tandis que les princes s'occupaient des préparatifs de leur départ, la multitude qui suivait Pierre l'Ermite dans ses prédications se montra impatiente de devancer les autres croisés. Comme elle était sans chef, elle jeta les yeux sur celui qu'elle regardait comme un envoyé du ciel, et choisit Pierre l'Ermite pour la conduire en Asie. Le cénobite, trompé par l'excès de son zèle, crut que l'enthousiasme pouvait seul répondre de tous les succès de la guerre et qu'il lui serait facile de conduire une troupe indisciplinée qui avait pris les armes à sa voix. Il se rendit aux prières de la multitude, et, couvert de son manteau de laine, un froc sur la tête, des sandales aux pieds, n'ayant pour monture que la mule avec laquelle il avait parcouru l'Europe, il prit possession du commandement. Sa troupe, qui partit des bords de la Meuse et de la Moselle, se dirigea vers l'Allemagne, et se grossit en chemin d'une foule de pèlerins accourus de la Champagne, de la Bourgogne et des provinces voisines. Pierre vit bientôt quatre-vingts ou cent mille hommes sous ses drapeaux. Ces premiers croisés, traînant à leur suite des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, se mettaient en marche sur la foi des promesses miraculeuses de leur chef. Dans la persuasion où ils étaient que Dieu les appelait à défendre sa cause, ils espéraient que les fleuves s'ouvriraient devant leurs bataillons et que la manne tomberait du ciel pour les nourrir.

L'armée de Pierre l'Ermite était divisée en deux corps ; l'avant-garde marchait sous les ordres de Gauthier sans avoir (1), dont le surnom, conservé par l'histoire, prouve que les chefs étaient aussi misérables que les soldats. Cette avant-garde ne comptait que huit cavaliers; tout le reste allait à la conquête de l'Orient en demandant l'aumône. Tant que les croisés furent sur le territoire français, la charité des fidèles qui accouraient sur leur passage pourvut à leurs besoins. Ils échauffèrent le zèle des Allemands, parmi lesquels on n'avait point encore prêché la croisade. Leur troupe, qu'on regardait partout comme le peuple de Dieu, ne trouva point d'ennemis sur les bords du Rhin ; mais de nouveaux Amalécites, les Hongrois et les Bulgares, les attendaient sur les rives de la Save et du Danube.
Les Hongrois, sortis de la Scythie (2), comme tous les peuples d'origine slave (3), avaient une origine commune avec les Turcs, et, comme eux, s'étaient rendus formidables aux chrétiens. Dans le dixième siècle, ils avaient envahi la Pannonie et porté les ravages de la guerre dans les plus riches contrées de l'Europe. Les peuples, effrayés du progrès de leurs armes, les regardaient comme un fléau avant-coureur de la fin du monde. Vers le commencement du onzième siècle, ils embrassèrent le christianisme, qu'ils avaient persécuté. Soumis à la foi de l'Evangile, ils commencèrent à bâtir des villes et à cultiver les terres, ils connurent une patrie, et cessèrent d'être la terreur de leurs voisins. A l'époque de la première croisade, les Hongrois se glorifiaient d'avoir un saint parmi leurs monarques, saint Etienne. Pierre l'Ermite, s'étant arrêté en Hongrie à son retour de la Palestine, avait touché vivement le roi Ladislas I par la peinture des souffrances des chrétiens dans la terre sainte : ce prince fit voeu d'aller en personne les secourir; mais il mourut en 1095 avec le regret de n'avoir pu tenir son pieux serment. Les chroniques hongroises prétendent qu'après le concile de Plaisance, des envoyés de France, d'Angleterre et d'Espagne, offrirent à Ladislas le commandement de la croisade. Cette assertion est peu vraisemblable, et nous pensons que le roi de Hongrie, dont les états devaient être traversés par l'armée de la croix, fut seulement invité à prendre part à l'expédition. Coloman, successeur de Ladislas, entretint avec Urbain II des relations amicales ; toutefois il ne montrait, ni lui ni ses peuples, aucun n'enthousiasme pour la guerre sacrée.

Les Bulgares, venus des bords du Volga ou Bolga, avaient tour à tour protégé et ravagé l'empire de Constantinople. Leurs guerriers avaient tué Nicéphore dans une bataille, et le crâne d'un empereur, enchâssé dans de l'or, servit longtemps de coupe à leurs chefs dans les orgies de la victoire. Ils furent ensuite vaincus par Basile, qui fît crever les yeux à quinze mille prisonniers et par cet acte de barbarie souleva toute la nation contre la Grèce. Au temps de la croisade, la Bulgarie était soumise à l'empire grec, mais elle méprisait les lois et la puissance de ses maîtres. Le peuple bulgare, répandu sur les rives méridionales du Danube, au milieu de forêts inaccessibles, conservait sa sauvage indépendance et ne reconnaissait les empereurs d'Orient qu'à la vue de leurs armées. Quoiqu'ils eussent embrassé le christianisme, les Bulgares ne regardaient point les chrétiens comme leurs frères; ils ne respectaient ni le droit des gens ni les lois de l'hospitalité ; et, pendant les deux siècles qui précédèrent les croisades, ils furent la terreur des pèlerins de l'Occident qui se rendaient à Jérusalem (4).
Tels étaient les peuples dont les croisés allaient traverser le territoire. Lorsque l'avant-garde de Pierre entra dans la Hongrie, elle ne fut troublée dans sa marche que par quelques insultes, que Gauthier supporta avec résignation et dont il laissa la punition au Dieu qu'il servait ; mais, à mesure que les croisés s'avançaient dans des pays inconnus, la misère s'accroissait, et avec elle la licence et l'oubli des vertus pacifiques. Arrivés dans la Bulgarie, les pèlerins manquèrent tout à fait de vivres, et, le gouverneur de Belgrade ayant refusé de leur en fournir, ils se répandirent dans les campagnes, enlevèrent les troupeaux, brûlèrent les maisons, massacrèrent quelques-uns des habitants qui s'opposaient à leurs violences. Les Bulgares irrités coururent aux armes, et fondirent sur les soldats de Gauthier, chargés de butin. Soixante croisés périrent au milieu des flammes, dans une église où ils avaient cru trouver un asile ; les autres cherchèrent leur salut dans la fuite. Après cette défaite, qu'il n'entreprit point de réparer, Gauthier pressa sa marche à travers les forets et les déserts, poursuivi par la faim et traînant les débris de son armée. Il se présenta en suppliant devant le gouverneur de Nissa, qui fut touché de la misère des croisés et leur fit donner des vivres, des armes et des vêtements.

Gauthier-sans-Avoir
AUVRAY Félix (?) DEVOUEMENT DE GAUTHIER SANS-AVOIR Les soldats de Gauthier, persuadés que leurs revers étaient une punition du ciel, furent ramenés à la discipline par la crainte de Dieu. Ils passèrent le mont Hémus, traversèrent Philippopolis et Andrinople sans commettre de désordres et sans éprouver de nouveaux malheurs. Après deux mois de fatigues et de misère, ils arrivèrent sous les murs de Constantinople, où l'empereur Alexis leur permit d'attendre l'armée de Pierre l'Ermite.
Cette armée, qui avait traversé la Bavière et l'Autriche (5), devait être bientôt plus maltraitée que son avant-garde. Elle séjourna aux portes de la cité appelée Sempronius par les Romains, et Soprony par les Hongrois ; nos chroniqueurs en ont fait « Cyperon. » Cette ville, nommée aujourd'hui OEdenburg, chef-lieu du comitat de ce nom, limitrophe de l'Autriche, s'élève dans une plaine entourée de coteaux couronnés de vignobles, près du lac de Neusiedler, le plus grand de la Hongrie, après le Balaton. La cité, dont la population actuelle est de dix-huit mille habitants, est bien bâtie et fait un riche commerce ; ses marchés sont couverts de bestiaux d'une belle race. C'est de là que Pierre l'Ermite envoya au roi Coloman des députés pour demander le libre passage à travers la Hongrie ; il l'obtint sous la condition que la troupe chrétienne suivrait paisiblement son chemin et qu'elle achèterait les vivres dont elle aurait besoin. L'armée de Pierre continua sa marche vers la pointe occidentale du grand lac Balaton, descendit dans la vallée de la Drave, et puis, marchant le long du Danube, arriva sans obstacle à Semlin. Nos vieux chroniqueurs ont appelé cette ville « Malle Villa » (ville du malheur), d'abord parce qu'ils n'en savaient pas le nom, ensuite parce qu'elle avait été funeste aux croisés. Semlin a pris, depuis le commencement du dernier siècle, une importance qu'elle n'avait pas à l'époque du passage de l'armée de Pierre l'Ermite. Sa position au continent du Danube et de la Save en a fait le principal entrepôt du commerce entre l'Autriche, les Turcs et les Serviens.
Au lieu de chercher à maintenir dans sa troupe la discipline, seul moyen de salut, Pierre, à qui des bruits sinistres avaient annoncé un complot contre lui et contre son armée, ne craignit point d'enflammer les passions de cette multitude (6); dans l'impatience de venger des malheurs passés, il provoqua de nouveaux périls. Les armes et les dépouilles de seize croisés avaient été suspendues à la porte de Semlin. A cette vue, le cénobite ne peut contenir son indignation, et donne le signal de la guerre. La trompette sonne, les soldats courent au carnage, la terreur les a précédés dans la ville; à leur première attaque, tout le peuple prend la fuite et se réfugie sur une colline défendue d'un côté par des bois et des rochers, de l'autre par le Danube; il est poursuivi et forcé dans ce dernier asile par la multitude furieuse des croisés ; plus de quatre mille des habitants de Semlin tombent sous les coups du vainqueur ; les cadavres emportés par le fleuve vont annoncer cette horrible victoire jusque dans Belgrade.
A cette nouvelle, les Hongrois irrités se rassemblent en armes ; les croisés étaient dans Semlin, se livrant à la joie de leurs triomphes et s'emparant de toutes es richesses des habitants, lorsqu'on leur annonça l'arrivée de Coloman, roi de Hongrie, et de cent mille le ses sujets, impatients de venger le massacre d'une population désarmée. Les soldats de la croix, qu'animait une aveugle fureur, manquaient du véritable courage, et leur chef avait plus d'enthousiasme que de vertus guerrières. N'osant point attendre l'armée de Coloman, ils quittèrent tout à coup Semlin, la ville du malheur (7) ; ils parvinrent à passer la Save malgré sa largeur, et se dirigèrent vers Belgrade.

En arrivant sur les terres de la Bulgarie, les croisés trouvèrent les villages et les villes abandonnés ; Belgrade (8), la capitale, était restée sans habitants ; tout le peuple avait fui dans les forêts et dans les montagnes. Les soldats de Pierre, après une marche pénible, manquant de vivres et trouvant à peine des guides pour les conduire, arrivèrent enfin aux portes de Nissa, place assez bien fortifiée pour être à l'abri d'une première attaque. Les Bulgares se montrant sur les remparts, et les croisés s'appuyant sur leurs armes, s'inspirèrent une crainte mutuelle. Cette crainte prévint d'abord les hostilités ; mais l'harmonie ne pouvait durer longtemps entre une armée sans discipline et un peuple que les violences des croisés avaient irrité.

Les pèlerins, après avoir obtenu des vivres, venaient de se remettre en marche, lorsqu'une querelle entre les habitants et quelques soldats fît éclater la guerre. Cent croisés allemands, que Guillaume de Tyr appelle des « enfants de Bélial » et qui avaient à se plaindre de quelques marchands, voulurent se venger et mirent le feu à sept moulins placés sur la Nissava. A l'aspect de l'incendie, les habitants de Nissa se précipitèrent hors de leurs remparts, tombèrent sur l'arrière-garde de Pierre, massacrèrent tout ce qui se rencontra sur leur passage, enlevèrent deux mille chariots, et firent un grand nombre de prisonniers (9). Pierre, qui avait déjà quitté le territoire de Nissa, averti du désastre de ses compagnons, revient sur ses pas avec son armée. Les croisés, en revenant vers la ville, entendent les plaintes de ceux qui ont échappé au carnage ; ils voient partout les cadavres de leurs amis et de leurs frères étendus sur les chemins ; leur troupe irritée ne respire que la vengeance : mais le cénobite Pierre, craignant de nouveaux revers, a recours aux négociations: des députés vont dans Nissa réclamer les prisonniers et les bagages de l'armée, enlevés par les Bulgares. Ces députés représentent au gouverneur que les pèlerins ont pris la croix et qu'ils vont combattre en Orient les ennemis de Jésus-Christ. Le gouverneur leur rappelle avec colère leur manque de foi, leurs violences, et surtout le massacre des habitants de Semlin ; il se montre inexorable à leurs prières.

Au retour des députés dans le camp, les croisés n'écoutent plus que leur indignation ou leur désespoir. En vain le cénobite veut calmer les esprits et tenter de nouveaux moyens de conciliation : les plus ardents volent aux armes ; de toutes parts on n'entend que des plaintes et des menaces ; chacun des croisés ne prend des ordres que de lui-même. Tandis que Pierre essayait de ramener le gouverneur de Nissa à des sentiments pacifiques, deux mille pèlerins, armés du glaive, s'approchent des remparts et s'efforcent de les escalader : ils sont repoussés par les Bulgares et soutenus par un grand nombre de leurs compagnons. Le combat devient général, et le feu du carnage s'allume autour des chefs, qui parlaient encore des conditions de la paix. Vainement l'ermite Pierre a recours aux supplications pour arrêter ses soldats ; vainement il se place entre les combattants : sa voix, si connue des croisés, se perd dans le bruit des armes. Les pèlerins, qui combattaient en désordre, sont mis en fuite : les uns périssent dans les marais, les autres tombent sous le fer des Bulgares. Les femmes, les enfants qui les suivaient, leurs chevaux, leurs bêtes de somme, la caisse de l'armée qui contenait les nombreuses aumônes des fidèles, tout devient la proie d'un ennemi enivré de sa victoire. L'ermite Pierre se réfugia avec les débris de sa troupe sur une colline du voisinage ; il passa la nuit au milieu des alarmes, déplorant sa défaite et les suites funestes des violences dont il avait lui-même donné le signal et l'exemple chez les Hongrois. Il n'avait plus autour de lui que cinq cents hommes. Les trompettes et les clairons ne cessèrent de retentir pour rappeler ceux qui avaient échappé au carnage et qui s'étaient égarés dans leur fuite. Soit que les croisés ne pussent trouver de salut que sous leurs drapeaux, soit qu'ils se ressouvinssent encore de leur serment, aucun d'eux ne songea à retourner dans ses foyers. Le lendemain de leur défaite, sept mille fugitifs vinrent rejoindre leur chef. Peu de jours après, Pierre vit encore sous ses ordres trente mille combattants. Dix mille avaient péri sous les murs de Nissa. L'armée des croisés, réduite à un état déplorable, s'avança tristement vers les frontières de la Thrace ; elle était sans moyens de subsister et de combattre ; elle avait à craindre une nouvelle déroute si elle rencontrait les Bulgares, et toutes les horreurs de la famine (10) si elle trouvait un pays désert. Les soldats de Pierre se repentirent alors de leurs excès. Le malheur les rendit plus dociles et leur inspira des sentiments de modération. La pitié qu'on eut pour leur misère les servit mieux que la terreur qu'ils avaient voulu répandre. Lorsqu'on cessa de les redouter, on vint à leur secours. Comme ils entraient sur le territoire de la Thrace, l'empereur grec leur envoya des députés pour se plaindre de leurs désordres et leur annoncer en même temps sa clémence. Pierre, qui craignait de nouveaux désastres, pleura de joie en apprenant qu'il avait trouvé grâce auprès d'Alexis. Plein de confiance et d'espoir, il poursuivit sa marche, et les croisés qu'il commandait, portant des palmes dans leurs mains, arrivèrent sans obstacles sous les murs de Constantinople.

Les Grecs, qui n'aimaient pas les Latins, applaudissaient en secret au courage des Bulgares, et contemplaient avec joie les guerriers de l'Occident, couverts des lambeaux de l'indigence. L'empereur voulut voir l'homme extraordinaire qui avait soulevé le monde chrétien par son éloquence. Pierre fut admis à l'audience d'Alexis, et raconta sa mission et ses revers (11). En présence de toute sa cour, l'empereur vanta le zèle du prédicateur de la croisade, et, comme il n'avait rien à craindre de l'ambition d'un ermite, il le combla de présents, lit distribuer à son armée de l'argent et des vivres, et lui conseilla d'attendre, pour commencer la guerre, l'arrivée des princes et des illustres capitaines qui avaient pris la croix (12). Ce conseil était salutaire ; mais les héros les plus renommés de la croisade n'étaient point encore prêts à quitter l'Europe : ils devaient être précédés de nouvelles troupes de croisés, qui, marchant sans prévoyance et sans discipline sur les traces de l'armée de Pierre, allaient commettre les mêmes excès et s'exposer aux mêmes revers.

Un prêtre du Palatinat avait prêché la croisade dans plusieurs provinces de l'Allemagne. A sa voix, quinze ou vingt mille hommes avaient fait le serment de combattre les infidèles, et s'étaient rassemblés en corps d'armée. Comme les prédicateurs de la guerre sainte passaient pour des hommes inspirés de Dieu, le peuple croyait obéir à la voix du ciel en les prenant pour chefs de la croisade. Cotschalk obtint le même honneur que Pierre l'Ermite, et fut choisi pour général par ceux qu'il avait entraînés à prendre les armes. Cette armée arriva en Hongrie vers la fin de l'été. La récolte, qui était abondante, fournit aux Allemands une occasion facile de se livrer à l'intempérance. Au milieu des scènes tumultueuses de la débauche, ils oublièrent Constantinople, Jérusalem, et Jésus-Christ lui-même, dont ils allaient défendre le culte et les lois. Le pillage, le viol, le meurtre, marquèrent partout leur passage. Coloman, qui, dans un corps faible et contrefait, sous des traits repoussants, portait une âme forte, assembla des troupes pour châtier la licence des croisés et pour leur rappeler les maximes de la justice et les lois de l'hospitalité. Les soldats de Cotschalk étaient pleins de bravoure ; ils se défendirent d'abord avec avantage. Leur résistance inspira même de sérieuses alarmes aux Hongrois, qui résolurent d'employer la ruse pour les réduire. Le général de Coloman feignit de désirer la paix. Les chefs des Hongrois se présentèrent dans le camp des croisés, non plus comme des ennemis, mais comme des frères. A force de protestations et de caresses, ils leur persuadèrent de se laisser désarmer. Les Allemands, livrés aux passions les plus brutales, mais simples et crédules, s'abandonnèrent aux promesses d'un peuple chrétien, et montrèrent une aveugle confiance dont ils furent bientôt les victimes. A peine eurent-ils déposé leurs armes, que le chef des Hongrois donna le signal du carnage. Les prières, les pleurs des croisés, le signe révéré qu'ils portaient sur la poitrine, ne purent arrêter les coups d'un ennemi perfide et barbare. Leur sort fut digne de pitié, et l'histoire leur eût donné des larmes s'ils avaient eux-mêmes respecté les lois de l'humanité.

On s'étonne moins sans doute des excès de ces premiers croisés, lorsqu'on sait qu'ils appartenaient à la dernière classe du peuple, toujours aveugle et toujours prête à abuser des noms et des choses les plus saintes, si elle n'est point contenue par l'autorité des lois et des chefs. Les guerres civiles qui troublèrent longtemps l'Europe avaient augmenté le nombre des vagabonds et des aventuriers. L'Allemagne, plus troublée que les autres pays de l'Occident, était pleine de ces hommes élevés dans le brigandage et devenus le fléau de la société. Ils s'enrôlèrent presque tous sous les drapeaux de la croisade, et portèrent avec eux, dans la nouvelle expédition, l'esprit de licence et de révolte dont ils étaient animés.

Il s'assembla sur les bords du Rhin et de la Moselle une nouvelle troupe de croisés, plus séditieuse, plus indisciplinée que celles de Pierre et de Cotschalk. On leur avait dit que la croisade devait racheter tous les péchés, et, dans cette persuasion, ils commettaient les plus grands crimes avec sécurité. Animés d'un fanatique orgueil, ils se crurent en droit de mépriser et de maltraiter tous ceux qui ne les suivaient point dans la sainte expédition. La guerre qu'ils allaient faire leur paraissait si agréable à Dieu, ils croyaient rendre un si grand service à l'église, que tous les biens de la terre pouvaient à peine suffire à payer leur dévouement. Tout ce qui tombait entre leurs mains leur semblait une conquête sur les infidèles et devait être le juste prix de leurs travaux.
Aucun capitaine n'osait se mettre à la tête de cette troupe furieuse (13), qui errait en désordre et n'obéissait qu'à ceux qui partageaient son délire. Un prêtre nommé Volkmar, et un comte Emicon qui croyait expier les dérèglements de sa jeunesse en exagérant les sentiments et les opinions de la multitude, attirèrent par leurs déclamations l'attention et la confiance des nouveaux croisés. Ces deux chefs s'étonnèrent qu'on allât faire la guerre aux musulmans qui retenaient sous leur loi le tombeau de Jésus-Christ, tandis qu'on laissait en paix un peuple qui avait crucifié son Dieu. Pour enflammer les passions, ils eurent soin de faire parler le ciel et d'appuyer leur opinion de visions miraculeuses. Le peuple, pour qui les juifs étaient partout un objet de haine et d'horreur, ne se montrait déjà que trop disposé à les persécuter (14). Le commerce qu'ils faisaient presque seuls, avait mis entre leurs mains une grande partie de l'or qui circulait en Europe. La vue de leurs richesses devait irriter les croisés, qui étaient la plupart réduits à implorer la charité des fidèles pour accomplir leur pèlerinage. Il est probable aussi que les juifs insultèrent par leurs railleries à l'enthousiasme des chrétiens pour la croisade. Tous ces motifs, réunis à la soif du pillage, allumèrent le feu de la persécution. émicon et Volkmar donnèrent le signal et l'exemple. A leur voix une multitude furieuse se répandit dans les villes voisines du Rhin et de la Moselle ; elle massacra impitoyablement tous les juifs qu'elle rencontra sur son passage (15). Dans leur désespoir, un grand nombre de ces victimes aimèrent mieux se donner la mort que de la recevoir de leurs ennemis. Plusieurs s'enfermèrent dans leurs maisons, et périrent au milieu des flammes qu'ils avaient allumées ; quelques-uns attachaient de grosses pierres à leurs vêtements, et se précipitaient avec leurs trésors dans le Rhin et dans la Moselle. Les mères étouffaient leurs enfants à la mamelle, en disant qu'elles aimaient mieux les envoyer dans le sein d'Abraham, que de les voir livrés à la fureur des chrétiens. Les femmes, les vieillards, sollicitaient la pitié pour les aider à mourir (16). Tous ces malheureux imploraient le trépas, comme les autres hommes demandent la vie. Au milieu de ces scènes de désolation, l'histoire se plaît à célébrer le zèle éclairé des évêques de Worms, de Trêves, de Mayence, de Spire, qui firent entendre la voix de la religion et de l'humanité et dont les palais furent des asiles ouverts aux juifs contre la poursuite des meurtriers et des bourreaux.

Les soldats d'Emicon s'applaudissaient de leurs exploits, et les scènes de carnage les enivraient d'orgueil. Fiers comme s'ils eussent vaincu les Sarrasins, ils se mirent en marche chargés de butin, invoquant le ciel qu'ils avaient si cruellement outragé. Ils étaient livrés à la plus brutale superstition, et se faisaient précéder d'une chèvre ou d'une oie, auxquelles ils attribuaient quelque chose de divin (17). Ces vils animaux, à la tête des bataillons, étaient comme leurs chefs, et partageaient le respect et la confiance de la multitude avec tous ceux qui donnaient l'exemple des plus horribles excès. Les peuples fuyaient à l'approche des redoutables champions de la croix. Les chrétiens que ceux-ci rencontraient sur leur route étaient forcés d'applaudir à leur zèle et tremblaient d'en être les victimes. Cette multitude effrénée, sans connaître les peuples et les contrées qu'elle avait à traverser, ignorant même les désastres de ceux qui l'avaient précédée dans cette périlleuse carrière, s'avançait comme un violent orage vers les plaines de la Hongrie. Moseburg leur ferma ses portes, et leur refusa des vivres. Ils s'indignèrent qu'on eût si peu d'égards pour les soldats de Jésus-Christ, et se mirent en devoir de traiter les Hongrois comme ils avaient traité les juifs.

Moseburg, et non point Mersebourg, comme l'ont appelée nos chroniqueurs et tous nos historiens français, sans doute par la similitude du nom avec la ville saxonne, est bâtis à l'embouchure de la Leitha dans le Danube, près de la grande île de Schutt; de vastes marais formés par les deux fleuves entourent et défendent la place. Connue des Romains sous le nom de « Ad flexum », elle s'appelle aujourd'hui en allemand « Altenburg », en hongrois « Ovar », en slave « Stare-Hrady. » Quelques-uns de nos chroniqueurs ont appelé cette ville « Moisson », nom qui se retrouve encore dans la dénomination hongroise de « Mosoms », donnée à Wieselbourg, la principale cité du comitat, très voisine d'Altemburg ou Moseburg. Ce n'est plus qu'un bourg de dix-huit cents habitants. Les croisés jetèrent sur la Leitha un pont qui les conduisit jusque sous les murs de la place. Après quelques préparatifs, le signal est donné; les échelles sont dressées contre les remparts ; on livre un assaut général. Les assiégés opposent une vive résistance, et font pleuvoir sur les ennemis une grêle de traits et de pierres, et des torrents d'huile bouillante. Les croisés redoublent de fureur, s'encouragent les uns les autres. La victoire allait se déclarer pour eux, lorsque tout à coup quelques échelles fléchissent sous le poids des assaillants et entraînent dans leur chute les créneaux et les débris des tours que les béliers avaient ébranlées. Les cris des blessés, le fracas des ruines, répandent une terreur panique parmi les croisés. Ils abandonnent les remparts à demi ruinés, derrière lesquels tremblaient leurs ennemis, et se retirent dans le plus grand désordre.

 »Dieu lui-même, dit Guillaume de Tyr, répandit l'effroi dans leurs rangs pour châtier leurs crimes et pour accomplir cette parole du sage : l'impie fuit sans qu'on le poursuive. »
Les habitants de Moseburg, étonnés de leur victoire, sortent enfin de leurs remparts, et trouvent la campagne couverte de fuyards qui avaient jeté leurs armes. Un grand nombre de ces furieux, à qui rien jusqu'alors n'avait pu résister, se laissent égorger sans défense. Plusieurs périssent engloutis dans les marais. Les eaux du Danube et de la Leytha sont rougies de leur sang et couvertes de leurs cadavres. Emicon put se sauver en Allemagne, où il finit ses jours. Les anciennes légendes du pays racontent qu'après leur mort Emicon et plusieurs de ses compagnons revenaient la nuit autour de Worms, théâtre de leurs excès, revêtus d'armures de fer, poussant d'affreux gémissements et demandant des prières pour le soulagement de leurs âmes.

L'avant-garde de cette armée éprouva le même sort chez les Bulgares, sur le territoire desquels elle était parvenue. Dans les villes, dans les campagnes, ces indignes croisés trouvèrent partout des hommes qui étaient, comme eux, féroces et implacables, et qui semblaient, pour rappeler ici l'esprit des historiens du temps, avoir été placés sur le passage des pèlerins, comme des instruments de la colère divine. Parmi le petit nombre de ceux qui trouvèrent leur salut dans la fuite, les uns retournèrent dans leurs pays, où ils furent accueillis par les railleries (18) de leurs compatriotes, les autres arrivèrent jusqu'à Constantinople, où les Grecs apprirent les nouveaux désastres des Latins avec d'autant plus de joie, qu'ils avaient eu beaucoup à souffrir des excès auxquels s'était livrée l'armée de Pierre l'Ermite.

Cette armée, réunie à la troupe de Gauthier, avait reçu sous ses drapeaux des Pisans, des Vénitiens et des Génois ; elle pouvait compter cent mille combattants. Le souvenir de leur misère leur fit respecter quelque temps les ordres de l'empereur et les lois de l'hospitalité; mais l'abondance, l'oisiveté, la vue des richesses de Constantinople, ramenèrent dans leur camp la licence, l'indiscipline et la soif du brigandage. Impatients de recevoir le signal de la guerre, ils pillèrent les maisons, les palais et même les églises des faubourgs de Byzance. Pour délivrer sa capitale de ces hôtes destructeurs, Alexis leur fournit des vaisseaux et les fit transporter au delà du Bosphore. br />
On ne devait rien attendre d'une troupe, mélange confus de toutes les nations, et des débris de plusieurs armées indisciplinées. Un grand nombre de croisés, en quittant leur patrie, n'avaient songé qu'à accomplir leur voeu et ne soupiraient qu'après le bonheur de voir Jérusalem; mais ces pieuses dispositions s'étaient évanouies dans la route. Quel que soit le motif qui les rassemble, lorsque les hommes ne sont contenus par aucun frein, les plus corrompus sont ceux qui ont le plus d'empire, et les mauvais exemples font la loi. Aussitôt que les soldats de Pierre eurent passé le détroit, tous ceux qu'ils rencontrèrent dans leur marche furent des ennemis, et les sujets de l'empereur grec eurent plus à souffrir que les Turcs de leurs premiers exploits. Dans leur aveuglement ils alliaient la superstition à la licence, et, sous les bannières, de la croix, commettaient des crimes qui font frémir la nature (19). Bientôt la discorde éclata parmi eux, et leur rendit tous les maux qu'ils avaient faits aux chrétiens.

Les pèlerins allèrent camper sur le golfe de Moundania, dans les environs de Civitot, l'ancienne Cius. Cette ville venait d'être rebâtie par Alexis Comnène, pour y recevoir les Anglais qui, après la conquête de l'Angleterre, dit Orderic Vital, ne purent « supporter la face de Guillaume », et s'enfuirent jusqu'en Orient. Civitot a fait place dans les temps modernes au bourg de Ghemlik, habité par des Grecs et des Turcs, et l'un des principaux chantiers de la marine ottomane. Ghemlik est situé à l'extrémité orientale des montagnes d'Arganthon qui s'étendent le long de la mer jusqu'à Nicomédie ; derrière le bourg un vallon se prolonge sur une étendue de deux lieues, et va toucher au lac Ascanius. C'est dans ce vallon couvert d'oliviers, d'orangers et de chênes verts, que furent dressées les tentes des pèlerins. On leur avait recommandé de respecter l'hospitalité envers les Grecs, et surtout de ne pas commencer la guerre avec les Turcs ; ils se conduisirent paisiblement pendant quelques semaines; mais l'oisiveté des camps et la vue d'un pays fertile leur firent peu à peu oublier la discipline et dédaigner les conseils de leurs chefs. Les plus indociles firent des excursions dans le voisinage et revinrent chargés de butin: la jalousie, la discorde, la licence entrèrent dans le camp avec les dépouilles des Grecs ; chaque jour était marqué par de nouveaux désordres.

Cette multitude présomptueuse s'étonna bientôt qu'on laissât en paix les Turcs ; trois mille croisés allemands, lombards et liguriens, sous la conduite d'un chef nommé Renaud (20), se séparaient de l'armée, et marchèrent droit vers le château « d'Exerogorgon », bâti à quelques lieues de Civitot, sur le penchant oriental de l'Arganthon (21) ; ils en chassèrent d'abord la garnison musulmane ; mais ils ne tardèrent pas à se trouver assiégés par une armée de Turcs venus de Nicée. Comment ils manquaient de vivres et qu'on avait intercepté les eaux, ils se virent réduits à toutes les extrémités de la faim et de la soif; pour calmer l'ardeur qui les dévorait, ils cédèrent à la nécessité affreuse de boire leur urine et le sang de leurs chevaux et de leurs ânes. Leur bravoure ne pouvait les défendre ; ces malheureux se rendirent à un ennemi sans pitié ; les uns furent décapités, les autres envoyés en captivité dans le Korazan. Leur chef Renaud racheta sa vie en livrant ses compagnons et en reniant la foi du Christ.

Quand cette nouvelle vint au camp des croisés, elle y jeta une horrible confusion. Toute l'armée sort du camp au nombre de vingt-cinq mille hommes de pied et de cinq cents cavaliers couverts de cuirasses ; elle s'avance du côté de Nicée en suivant le flanc boisé des montagnes. Dans le même temps, le sultan de Nicée, à la tête d'une nombreuse armée, s'était mis en marche pour attaquer les pèlerins dans leur camp. A peine les croisés avaient-ils fait trois ou quatre milles de chemin, que le sultan en est averti ; il revient sur ses pas, quitte la forêt où il était entré, et va ranger son armée en bataille dans la plaine où l'armée chrétienne devait passer (22). Les croisés poursuivaient leur route sans se douter que l'ennemi fût aussi près d'eux. Aussitôt que les deux armées sont en présence, la bataille se livre ; mais les chrétiens n'avaient pu rallier leurs bataillons ; ils sont accablés par le nombre. Jamais les soldats de la croix, disent les chroniques, ne combattirent plus vaillamment; aucun d'eux ne regarda derrière lui et ne songea à prendre la fuite. Dès les premiers moments du combat, ils perdirent leurs principaux chefs ; Gauthier Sans Avoir tomba percé de sept flèches. Le carnage fut effroyable. Ce sanglant combat dut se livrer à six lieues à l'ouest de Nicée, sur l'espace compris aujourd'hui entre le village turc de Basar-Keui et le lac Ascanius ; cet espace d'une lieue d'étendue est maintenant couvert de vignes, d'oliviers et de grenadiers. Le sultan de Nicée, après cette victoire, marche vers le camp des croisés, où il n'était resté que des moines, des femmes, des enfants et des malades ; le vainqueur épargna seulement les jeunes garçons et les jeunes filles, qui furent emmenés en esclavage. A l'exception de trois mille fugitifs délivrés par les Grecs, toute l'armée chrétienne disparut en un jour, et ne présenta plus que des monceaux d'ossements entassés dans le vallon de Civitot et sur la route de Nicée : déplorable monument qui devait montrer aux autres croisés le chemin de la terre sainte !

Tel fut le sort de cette multitude de pèlerins qui menaçaient l'Asie et ne purent voir les lieux qu'ils allaient conquérir. Par leurs excès, ils avaient prévenu toute la Grèce contre l'entreprise des croisades, et, par leur manière de combattre, ils avaient appris aux Turcs à mépriser les armes des chrétiens de l'Occident.

Pierre, qui était revenu à Constantinople avant la bataille et qui depuis longtemps avait perdu son autorité parmi les croisés, déclama contre leur indocilité et leur orgueil, (23) et ne vit plus en eux que des brigands que Dieu avait jugés indignes de contempler et d'adorer le tombeau de son fils. Dès lors tout le monde put voir que l'apôtre passionné de la guerre sainte n'avait rien de ce qu'il fallait pour en être le chef. Le sang-froid, la prudence, la fermeté, pouvaient seuls conduire une multitude que tant de passions faisaient agir et qui n'avait d'abord obéi qu'à l'enthousiasme. Le cénobite Pierre, après avoir préparé les grands événements de la croisade par son éloquence, perdu dans la foule des pèlerins, ne joua plus qu'un rôle ordinaire, et, dans la suite, fut à peine aperçu au milieu d'une guerre qui était son ouvrage.

L'Europe apprit sans doute avec effroi la fin malheureuse de trois cent mille croisés qu'elle avait vus partir ; mais ceux qui devaient les suivre ne furent point découragés, et résolurent de profiter des leçons que les désastres de leurs compagnons leur avaient données. L'Occident vit bientôt sur pied des armées plus régulières et plus formidables que celles qui venaient d'être dispersées et détruites sur les bords du Danube et dans les plaines de la Bithynie.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

 Pierre Ermit, parfois appelé Pierre le Petit, Pierre d'Achères ou Pierre d'Amiens, ascète, fondateur d'un monastère, croisé, et prédicateur dont l'influence fut considérable ; on le considère comme l'un des principaux instigateurs de la première croisade. On rapporte qu'il se rendit en Terre sainte vers 1093, avant toute croisade. Lorsque Urbain II proclama la croisade au concile de Clermont, en novembre 1095, Pierre commença à la prêcher populaire.
 Gautier-sans-Avoir, seigneur de Poissy, mort en 1096. Un des chefs de la première Croisade, succéda à son oncle, Gautier de Pexejo, chevalier espagnol, mort en Bulgarie, dans le commandement de l'avant-garde de l'armée de Pierre l'Ermite. Il périt avec tous ses compagnons devant Nicée, victime d'une entreprise présomptueuse à laquelle il s'était opposé en vain.
1. Guillaume de Tyr désigne Gauthier par le surnom de Sensaveir: Quidam Gualterus, cognomento Sensaveir, vir nobills et in armis strenuus (Lib. 1, apud Bongars, p. 642). Les autres historiens emploient pour le désigner les mots sine habere, sine pecuniâ. Les vieilles chroniques françaises l'appellent sens avehor, senz aveir. Il ne faut pas croire que ce surnom fût alors très-rare. Orderic Vital le donne à un certain Hugues qui se croisa en 1106 (Hist. de France, de Dom Bouquet, t. XII, p. 667). Peut-être ce fut là le surnom de tous ceux qui, n'ayant plus de fief, étaient considérés comme sans avoir dans le système féodal. Gauthier était un gentilhomme bourguignon. Quelques historiens disent qu'un oncle de Gauthier sans avoir, fut nommé lieutenant de Pierre, et que Gauthier n'eut le commandement qu'après la mort de son oncle, en entrant sur le territoire des Bulgares.
2. Le, mot skytha en slave signifie nomade. L'étymologie du nom des Scythes serait ainsi prise dans leurs moeurs.
3. Un tiers de la population de l'Europe est slave. La moitié des habitants des états d'Autriche est de cette origine. On compte en Autriche sept principales races slaves, qui elles-mêmes se divisent en vingt-six branches secondaires : la plupart ont un dialecte différent.
4. L'origine des Bulgares et leur histoire jusqu'au temps des croisades font l'objet de 54 chapitres de l'Histoire de la décadence du Bas-Empire, de Gibbon. Jean Gotthelf Stritter a traduit en latin et compilé tous les passages de l'Histoire Byzantine qui ont rapport à ces barbares ; cette compilation a pour titre : memorioe populorum ad Danubum, Pontum-Euxinum, etc., etc. (Petro-pol., 1771, 1779). On trouve dans le pèlerinage de Lietbert quelques détails précieux sur les moeurs de ces peuplades.
5. Anne Comnène suppose, par erreur, que l'armée de Pierre l'Ermite traversa la mer Adriatique et se rendit ensuite à Constantinople par la Hongrie.
6. Guibert, qui veut peindre toute l'Insolence des pèlerins, après avoir raconté qu'ils violaient les femmes et pillaient les habitants, ajoute qu'ils arrachaient le poil de la barbe à leurs hôtes, « suis hospitibus barbas vellebant » (Bibliothèque des Croisades, t. 1).
7. Tous les historiens français qui avaient parlé des croisades avaient traduit Malle Villa par Malleville.
8. Voici sur Belgrade une note de M. le comte de Montbel :
 »M. le duc de Bordeaux a visité Belgrade, et nous avons pu avoir une idée de la position qu'occupa Pierre l'Ermite. Mais cette ville a bien changé depuis cette époque éloignée. Successivement grecque, servienne, quatre fois turque, trois fois autrichienne, elle était, quand nous la vîmes, sous la domination simultanée d'Iussuf pacha, le vainqueur de Missolunghi, le vaincu de Varna, et du prince Milosch. A la veille d'être renversé, chassé de ses états par une révolution, le prince servien termina presque sa carrière politique en recevant avec honneur le descendant de nos anciens rois banni de la terre de France. »
La ville servienne se peuple d'habitations élégantes. Une église grecque se terminait, du moins à l'extérieur. On construisait de belles maisons pour les consuls de Russie et d'Angleterre, un grand palais pour Milosch, qui ne devait jamais l'habiter, Une population active , de beaux hommes en costume oriental, des femmes couvertes de caftans de soie brillante, de chaînes, de colliers, de bracelets, de larges boucles d'oreilles d'or, de perles et de pierreries; des militaires parfaitement tenus en uniforme à peu près russe, maniant les armes avec dextérité et manoeuvrant avec précision : ce tableau formait un contraste frappant avec la ville turque, sale, silencieuse et délabrée ; tout y tombe, maisons, mosquées, fortifications ; l'herbe croît sur les remparts; les Turcs ne soignent et ne réparent rien. Assis en silence, les jambes croisées, devant leurs boutiques ou dans leurs obscurs bazars, ils ne nous regardaient même pas.
Des mendiantes, hideusement voilées, furent les seules femmes que nous aperçûmes dans la ville turque. La présence des femmes d'Iussuf nous fut révélée par l'apparition, à la porte drapée de leur appartement, d'un monstrueux eunuque noir au regard sinistre et tenant dans sa main un cimeterre nu. Au milieu de ces masures aussi tristement habitées, d'ornement les nobles ruines d'un palais que s'était fait construire, en 1717, le vainqueur de Belgrade, le prince Eugène de Savoie.
Vue du fleuve avec les grands accidents du terrain sur lequel elle repose, avec ses longues lignes de remparts, son château élevé, ses tours massives, ses sveltes minarets, ses dômes grecs, ses croissants et ses croix, Belgrade produit un effet digne des souvenirs de toutes les terribles luttes dont elle fut le théâtre.
9. Albert d'Aix dit que plusieurs années après, dans le temps où il écrivait son histoire, les femmes et les enfants de ces pèlerins étaient encore retenus chez les Bulgares.
10. Albert d'Aix dit que les croisés faisaient rôtir les blés mûrs qui couvraient les campagnes voisines de Belgrade.
11. Anne Comnène dit qu'il était très-prodigue de paroles ; elle fait généralement ce reproche aux croisés français, et c'était un des ennuis d'Alexis (Voyez, dans la Bibliothèque des Croisades, t. III, l'extrait d'Anne Comnène).
12. La partie la plus intéressante de l'histoire d'Anne Comnène, par rapport aux croisades, est celle qu'elle a consacrée au séjour des pèlerins à Constantinople. Son récit, toujours plein d'exagération, a besoin cependant d'être comparé avec celui d'Albert d'Aix. Ces deux historiens se trouvent dans la Bibliothèque des Croisades.
13. Au milieu de cette multitude confuse, on distinguait Thomas de Feii, Guillaume Charpentier, un comte Herman, Clérambault de Vendeuil. Après la déroute de Mersbourg, la plupart de ces chefs se réfugièrent en Italie, où ils rejoignirent le comte de Vermandois, qui s'embarqua l'année suivante à Barri.
14. L'abbé Guibert fait dire à un croisé : « Quoi ! Nous allons chercher les ennemis de Dieu outre mer, tandis que les juifs, ses plus cruels ennemis, sont près de nous ? »
15. Les massacres des juifs sont racontés avec de grands détails par la chronique intitulée : « Gesta Archiepiscop. Trevirensium », analysée dans la Bibliothèque des Croisades, t. I.
16. Albert d'Aix s'élève contre le massacre des juifs, et rappelle à ses lecteurs que Dieu n'ordonne point de faire entrer qui que ce soit, malgré lui et par force, sous le joug de la foi catholique. Cependant, ajoute-t-il, je ne sais pas si ce fut par un jugement de Dieu ou par une erreur de leur esprit que les croisés s'élevèrent ainsi contre les juifs. Lib. I.
17. Albert d'Aix, en parlant de cette superstition des croisés pour une chèvre et une oie, ajoute gravement que le Seigneur Jésus ne veut point que le sépulcre où il reposa soit visité par des bêtes brutes et que ces bêtes guident ceux pour lesquels il a donné son sang : le peuple chrétien, dit-il encore avec la même naïveté, ne doit avoir pour chefs que les évêques et les abbés, et non des animaux brutes et privés de raison. Lib. I.
18. Le peuple leur disait qu'ils revenaient de la moisson, faisant allusion au nom de la ville devant laquelle ils avaient été dispersés.
19. Il y avait dans l'armée de l'ermite Pierre, dit Anne Comnène, dix mille Normands, qui commirent d'horribles violences aux environs de Nicée. Ils hachèrent des enfants; ils en mirent d'autres à la broche, et exercèrent toutes sortes de cruautés envers des personnes plus âgées. Nous n'avons pas besoin de dire ici qu'il faut se défier de l'exagération d'Anne Comnène, toujours prête à accuser les croisés (Bibliothèque des Croisades, t. II).
20. Ce Renaud, dont on ne sait autre chose, si ce n'est qu'il était italien , est le seul personnage ainsi appelé qui ait attaché son nom à un événement important de la première croisade. Le Tasse, qui a pris la plupart de ses personnages dans l'histoire, n'a pu trouver que dans son imagination le personnage et le caractère de Renaud de la Jérusalem délivrée.
21. Les restes du château d'Exerogorgon portent aujourd'hui le nom de EsU-Kaleh (vieux château), que les gens du pays donnent à toutes les ruines de forteresses. Ces restes se trouvent à quatre heures et demie de Civitot ou Ghemlik, à huit heures au nord-ouest de Nicée, à une demi-heure au nord d'un bourg turc appelé Basar-Keui, Le véritable emplacement d'Exerogorgon a été fixé par M. Baptistin Poujoulat.
22. Anne Comnène attribue au sultan de Nicée un stratagème pour attirer les chrétiens dans une position défavorable : elle suppose que le sultan envoya deux espions pour répandre adroitement dans le camp des fidèles le bruit que les Normands s'étaient emparés de Nicée et qu'ils pillaient toutes les richesses qui y étaient rassemblées. « A cette nouvelle, dit la princesse, les Latins brûlent de se mettre en marche; il n'est plus d'ordre, plus de discipline qui puisse les contenir ; car, dès que le pillage et le butin les appellent, il est difficile de contenir les Latins. » (Bibliothèque des Croisades, t. II).
23. Au lieu de reconnaître sa faute, dit Anne Comnène , il la rejeta sur ceux qui avaient désobéi à ses ordres et qui avaient voulu se conduire par eux-mêmes, les appelant des voleurs et des brigands, que Dieu avait jugés indignes de voir et d'adorer le tombeau de son fils (Voyez l'Alexiade analysée, Bibliothèque des Croisades, t. II).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

3 - La Croisade des Barons - Les armées des barons en marchent vers Constantinople

En racontant la marche et les exploits de ces nouvelles armées, nous allons retracer de plus nobles tableaux. C'est ici que va se montrer dans tout son éclat l'esprit héroïque de la chevalerie, et que commence l'époque brillante de la guerre sainte.

Les chefs des armées chrétiennes qui allaient quitter l'Occident étaient déjà célèbres par leur valeur et par leurs exploits. A leur tête, l'histoire, comme la poésie, doit placer Godefroy de Bouillon (1), duc de la Basse-Lorraine. Il était de l'illustre race des comtes de Boulogne, et descendait, par les femmes, de Charlemagne. Dès sa plus tendre jeunesse, il s'était distingué dans la guerre déclarée entre le Saint-Siège et l'empereur d'Allemagne. Il tua sur le champ de bataille Rodolphe de Rhinfeld, duc de Souabe, à qui Grégoire avait envoyé la couronne impériale. Lorsque la guerre s'alluma en Italie pour la cause de l'antipape Anaclet, Godefroy entra le premier dans la ville de Rome, assiégée et prise par les troupes d'Henri. Il se repentit dans la suite d'avoir embrassé un parti que la victoire même ne put faire triompher et que la plupart des chrétiens regardaient comme sacrilège. Pour expier des exploits inutiles et condamnés par l'esprit de son siècle, il lit voeu d'aller à Jérusalem, non point comme un simple pèlerin, mais comme un libérateur (2).

L'histoire contemporaine, qui nous a transmis son portrait, nous apprend qu'il joignait la bravoure et les vertus d'un héros à la simplicité d'un cénobite (3). Son adresse dans les combats, une force de corps extraordinaire, le faisaient admirer au milieu des camps. La prudence et la modération tempéraient sa valeur, et jamais sur le champ de bataille il ne compromit ou ne déshonora sa victoire par un carnage inutile ou par une ardeur téméraire. Animé d'une dévotion sincère et ne voyant la gloire que dans le triomphe de la justice, il se montrait toujours prêt à se dévouer pour la cause du malheur et de l'innocence. Les princes et les chevaliers le regardaient comme leur modèle, les soldats comme leur père, les peuples comme leur appui. S'il ne fut point le chef de la croisade, comme l'ont prétendu quelques historiens, il obtint du moins l'empire que donnent le mérite et la vertu. Au milieu de leurs divisions et de leurs querelles, les princes et les barons implorèrent souvent la sagesse de Godefroy ; et, dans les dangers de la guerre, toujours dociles à sa voix, ils obéissaient à ses conseils comme à des ordres suprêmes.

Gaudefroy-de-Bouillon
SIGNOL Emile Titre  GODEFROY DE BOUILLON, ROI DE JERUSALEM (1070-1100) Au signal du duc de Lorraine, la noblesse de France et des bords du Rhin prodigua ses trésors pour les préparatifs de la croisade. Toutes les choses qui servent à la guerre prirent une valeur si excessive, que le prix d'un fonds de terre suffisait à peine pour acheter l'équipement d'un cavalier. Les femmes se dépouillaient de leurs ornements les plus précieux pour fournir au voyage de leurs fils ou de leurs époux. Ceux même, disent les historiens, qui en d'autres temps auraient souffert mille morts plutôt que de renoncer à leurs domaines, les cédaient pour une somme modique, ou les échangeaient contre des armes. L'or et le fer paraissaient être les seules choses désirables.
Alors on vit reparaître les richesses enfouies par la crainte ou par l'avarice. Des lingots d'or, des pièces de monnaie, dit l'abbé Guibert, se voyaient en monceaux dans la tente des principaux croisés, comme les fruits les plus communs dans les chaumières des villageois.

Plusieurs barons n'avaient à vendre ni terres ni châteaux : ils imploraient la charité des fidèles qui ne prenaient point la croix et qui croyaient participer aux mérites de la guerre sainte en fournissant à l'entretien des croisés. Quelques-uns ruinèrent leurs vassaux ; d'autres, comme Guillaume, vicomte de Melun, pillèrent les bourgs et les villages pour se mettre en état d'aller combattre les infidèles. Godefroy de Bouillon, conduit par une piété plus éclairée, secontenta d'aliéner ses domaines. On lit dans Robert Gaguin qu'il permit aux habitants de Metz de racheter leur ville, dont il était le suzerain. Il vendit la principauté de Stenay à l'évêque de Verdun; il céda ses droits sur le duché de Bouillon à l'évêque de Liège, pour la somme modique de quatre mille marcs d'argent et une livre d'or (4) : ce qui a fait dire à un historien des croisades (Maimbourg) que les princes séculiers se ruinaient pour la cause de Jésus-Christ, tandis que les princes de l'église profitaient de la ferveur des chrétiens pour s'enrichir.

Le duc de Bouillon avait rassemblé sous ses drapeaux quatre-vingt mille fantassins et dix mille cavaliers. Il se mit en marche huit mois après le concile de Clermont (18 novembre 1095 donc en juillet 1096), accompagné d'un grand nombre de seigneurs allemands ou français. Il emmenait avec lui son frère Eustache de Boulogne, son autre frère Baudouin et son cousin Baudouin du Bourg. Ces deux derniers, qui devaient être un jour, comme Godefroy de Bouillon, rois de Jérusalem, tenaient alors le rang de simples chevaliers dans l'armée chrétienne. Ils étaient moins animés par une sincère piété que par l'espoir de faire une grande fortune en Asie, et quittaient sans regret les terres qu'ils possédaient en Europe. On remarquait encore à la suite du duc de Lorraine, Baudouin, comte de Hainaut ; Garnier comte de Grai ; Conon de Montaigu, Dudon de Contz , si fameux dans la Jérusalem délivrée ; les deux frères Henri et Godefroy de Hache , Gérard de Cherisi , Benaud et Pierre de Toul, Hugues de Saint-Paul et son fils Engelran. Ces chefs conduisaient avec eux une foule d'autres chevaliers moins connus, mais tous impatients d'accroître leur fortune et d'illustrer leurs noms dans la guerre déclarée aux peuples de l'Orient.

L'armée que commandait le duc de Lorraine, composée de soldats formés à la discipline, éprouvés dans les combats, offrit à l'Allemagne un autre spectacle que la troupe de Pierre l'Ermite, et rétablit l'honneur des croisés dans tous les pays qu'elle traversa. Elle trouva des secours et des alliés partout où les premiers champions de la croix n'avaient trouvé que des obstacles et des ennemis. Godefroy déplora le sort de ceux qui l'avaient précédé, sans chercher à venger leur cause (5). Arrivé à Tollenbourg (aujourd'hui Bruck-an-der Leytha] (6), le duc de Lorraine écrivit au roi Coloman pour lui demander le libre passage dans ses états, et reçut du prince hongrois des réponses pleines d'amitié (7). Godefroy et Coloman eurent une entrevue à Cyperon (OEdenburg), Les Hongrois et les Bulgares oublièrent à leur tour les brigandages commis par les soldats de Pierre, de Gotschalk et d'Emicon ; ils admirèrent la modération de Godefroy, et firent des voeux pour le succès de ses armes.

Tandis que le duc de Lorraine s'avançait vers Constantinople, la France levait d'autres armées pour la guerre sainte. Peu de mois après le concile de Clermont, les grands du royaume se réunirent pour délibérer sur les affaires de la croisade. Dans cette assemblée, tenue en présence de Philippe I, que le pape venait d'excommunier, personne ne s'opposa à la guerre prêchée sous les auspices du Saint-Siège, personne ne s'occupa de modérer ou de diriger les passions religieuses et guerrières qui agitaient la France et l'Europe.

Vers le milieu du dixième siècle, le chef de la troisième dynastie avait consacré l'usurpation des seigneurs ; et, pour obtenir le titre de roi, il avait presque abandonné ce qui restait des droits de la couronne. Philippe I, petit-fils d'Hugues Capet, voyait à peine ses domaines s'étendre au delà de Paris et d'Orléans ; le reste de la France était gouverné par de grands vassaux, dont plusieurs surpassaient le monarque en puissance. La royauté, seul espoir des peuples contre le pouvoir des grands et du clergé, était si faible, qu'on s'étonne aujourd'hui qu'elle n'ait pas succombé au milieu des difficultés et des ennemis qui l'environnaient de toutes parts. Comme le monarque se trouvait en butte aux censures de l'église, il était facile de porter les sujets à la désobéissance et de légitimer en quelque sorte la révolte en la colorant d'un prétexte sacré.

La croisade entraînait loin de l'Europe tous ceux qui auraient pu profiter de la circonstance malheureuse où se trouvait le royaume ; elle sauvait la patrie d'une guerre civile, et prévenait les sanglantes discordes qu'on avait vues éclater en Allemagne sous le règne d'Henri et le pontificat de Grégoire.

Telles étaient les considérations qui auraient pu se présenter à l'esprit des hommes les plus éclairés (8)

Mais il serait difficile de croire que les conseillers du roi de France aperçussent alors dans toute leur étendue ces résultats salutaires de la croisade qu'on a reconnus longtemps après et qui n'ont été véritablement appréciés que dans le siècle où nous vivons. D'un autre côté, on ne songea point aux désordres, aux malheurs inséparables d'une guerre à laquelle les passions les plus puissantes devaient concourir. On ne songea point que l'ambition, la licence, l'esprit d'exaltation, si redoutables pour les états, pouvaient entraîner aussi la ruine des armées levées pour la guerre sainte. Aucun de ceux qui avaient pris la croix ou qui restaient dans leurs foyers, ne fit cette réflexion et ne fut assez prévoyant pour apercevoir dans l'avenir autre chose que des combats et des victoires. Les grands vassaux se précipitaient dans une guerre lointaine, sans savoir que cette guerre devait affaiblir leur puissance et ruiner leurs familles ; les rois et les peuples étaient loin de trouver dans ces grandes expéditions l'espoir d'accroître un jour, les uns leur pouvoir, les autres leur liberté ; les partisans du Saint-Siège, comme les partisans de la royauté, ceux qu'enflammait un zèle ardent pour la cause de l'église, comme le petit nombre de ceux qu'animait l'amour éclairé de l'humanité et de la patrie ; tout le monde, en un mot, se laissait aller aux événements sans en connaître les causes, sans en prévoir les effets. Les cabinets des princes étaient entraînés comme la multitude, et les plus sages obéissaient aveuglément à cette suprême volonté qui ordonne les choses d'ici-bas comme il lui plaît et se sert des passions des hommes comme d'un instrument pour accomplir ses desseins.

Dans un siècle superstitieux, la vue d'un prodige, d'un phénomène extraordinaire, avait plus d'influence sur les esprits que les oracles de la sagesse et de la raison. Les historiens nous apprennent que dans le temps où les barons étaient assemblés, la lune, au milieu d'une éclipse, se montra couverte d'un voile ensanglanté ; ce spectacle sinistre se prolongea jusqu'à la fin de la nuit. Au lever du jour, la lune, que d'énormes taches de sang semblaient encore dérober aux regards, parut tout à coup environnée d'un éclat inconnu. Quelques semaines après, dit l'abbé Guibert, on vit l'horizon tout en feu du côté de l'Aquilon, et les peuples, saisis d'effroi, sortirent des maisons et des villes, croyant que l'ennemi s'avançait le fer et la flamme à la main. Ces phénomènes et plusieurs autres furent regardés comme des signes de la volonté du ciel, comme des présages de la guerre terrible qu'on allait faire en son nom : ils redoublèrent partout l'enthousiasme pour la croisade. Ceux qui étaient restés indifférents jusqu'alors partagèrent le sentiment général. La plupart des Français appelés au métier des armes, et qui n'avaient point encore fait le serment de combattre les infidèles, s'empressèrent de prendre la croix.
Ceux du Vermandois marchèrent avec les sujets de Philippe sous les drapeaux de leur comte Hugues (9).

Parmi les seigneurs et les hauts barons qui avaient pris la croix, plusieurs avaient plus de renommée comme chefs militaires ; mais sa qualité de frère du roi de France avait déjà porté son nom chez les Grecs et dans les cités d'Orient. Le comte de Vermandois se faisait remarquer par sa magnificence et par l'ostentation de ses manières. D'un caractère indolent et léger, il fit souvent admirer son courage sur les champs de bataille, mais il manqua de persévérance dans les revers ; il prit deux fois la route des pèlerins à la tête de ses chevaliers, et mourut sans avoir vu Jérusalem. Quoique la fortune l'eut assez mal partagé, aucun des héros de la croisade ne montra des intentions plus nobles et plus désintéressées. S'il n'avait pas mérité par ses exploits le surnom de Grand (10), que l'histoire lui a donné, il aurait pu l'obtenir pour n'avoir écouté que son zèle et n'avoir cherché que la gloire dans une guerre qui offrait des royaumes à l'ambition des princes et des simples chevaliers.

Robert Courteheuse
DECAISNE Henri ROBERT III, DIT COURTEHEUSE, DUC DE NORMANDIE (1058-1134) Robert, surnommé Courteheuse (Courte-Henze duc) de Normandie, qui conduisait ses vassaux à la guerre sainte, était le fils aîné de Guillaume le Conquérant. Il unissait à de nobles qualités les défauts les plus répréhensibles dans un prince. Il ne put dans sa jeunesse supporter l'autorité paternelle ; mais, plus entraîné par l'amour de l'indépendance que par une véritable ambition, après avoir fait la guerre à son père pour régner en Normandie, il négligea l'occasion de monter sur le trône d'Angleterre à la mort de Guillaume. Ni la paix ni les lois ne fleurirent sous son règne, car l'indolence et la faiblesse du prince enfantent toujours l'insubordination et la licence. Ses profusions ruinèrent ses peuples et le réduisirent lui-même à une profonde misère. Orderic Vital rapporte que le duc Robert se trouvait réduit à une telle détresse, que plusieurs fois il manqua de pain au milieu des richesses d'un grand duché. « Faute d'habits, ajoute l'historien normand, il restait au lit jusqu'à sexte, et ne pouvait assister à l'office divin, parce qu'il était nu ; car les courtisans et les bouffons, qui connaissaient sa facilité, lui enlevaient impunément son haut-de-chausse, ses souliers et ses autres vêtements. »

Ce ne fut pas l'ambition de conquérir des royaumes en Asie, mais son humeur inconstante et chevaleresque qui lui fit prendre la croix et les armes. Les Normands, peuple remuant et belliqueux, s'étaient fait remarquer entre toutes les nations de l'Europe par la dévotion des pèlerinages ; ils accoururent en foule sous les drapeaux de la croisade. Comme le duc Robert manquait de l'argent nécessaire pour entretenir une armée, il engagea la Normandie entre les mains de son frère Guillaume le Roux. Guillaume, que son siècle accusa d'impiété et qui se moquait de la chevalerie errante des croisés, saisit avec joie l'occasion de gouverner une province qu'il espérait un jour réunir à son royaume. Il leva des impôts sur le clergé, qu'il n'aimait point, et fit fondre l'argenterie des églises pour payer la somme de dix mille marcs d'argent à Robert, qui partit pour la terre sainte, suivi de presque toute la noblesse de son duché.

Robert II Comte de Flandre
DECAISNE Henri ROBERT II, DIT LE IEROSOLYMITAIN, COMTE DE FLANDRE (?-1111) Un autre Robert, comte de Flandre, se mit à la tête des Frisons et des Flamands. Il était fils de Robert, surnommé le Frison, qui avait usurpé la principauté de Flandre sur ses propres neveux, et qui, pour expier ses victoires, avait fait, quelque temps avant la croisade, un pèlerinage à Jérusalem. Le jeune Robert trouva aisément des soldats pour son entreprise, dans un pays ou tout le monde avait pris les armes pendant les guerres civiles, où le peuple était animé par les récits d'un grand nombre de pèlerins revenus de la terre sainte. Il acheva de ruiner son père pour une expédition qui devait lui donner la réputation d'un intrépide chevalier et le faire surnommer la « Lance et l'Epée des chrétiens. » Cinq cents cavaliers envoyés par Robert le Frison à l'empereur Alexis l'avaient déjà précédé à Constantinople.

Etienne, comte de Blois et de Chartres, avait aussi pris la croix : il passait pour le plus riche seigneur de son temps. Pour donner une idée de ses domaines, on disait que le nombre de ses châteaux égalait celui des jours de l'année. Hildebert, évêque du Mans, le comparait à César pour la guerre, à Virgile pour la poésie. L'histoire parle peu des exploits du comte Etienne. Il ne nous reste de lui que deux lettres écrites à sa femme, Adèle, pendant la sainte expédition (11). On sait que son esprit fut heureusement cultivé et qu'il entretint un commerce avec les Muses, ce qui était bien plus rare alors que les prodiges de la valeur. Au commencement de la croisade, il fut l'âme des conseils par ses lumières et son savoir ; plus tard, ses compagnons d'armes l'accusèrent de les avoir abandonnés dans le péril, et la mort qu'il trouva en combattant les infidèles put à peine expier cet abandon aux yeux de ses contemporains. Ces quatre chefs étaient accompagnés d'une foule de chevaliers et de seigneurs, parmi lesquels l'histoire nomme Robert de Paris, Evrard de Puisaye, Achard de Montmerle, Isouard de Muson Etienne, comte d'Albermale ; Gauthier de Saint-Valéry, Roger de Barneville, Fergant et Conan, deux illustres Bretons ; Gui de Trusselle, Miles de Braïes, Raoul de Beaugency, Rotrou, fils du comte de Perche ; Odon évêque de Bayeux, oncle du duc de Normandie ; Raoul de Gader, Yves et Albéric, fils de Hugues de Grandménil. La plupart des comtes et des barons emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, et tous leurs équipages de guerre. Ils traversèrent les Alpes et dirigèrent leur marche vers les côtes d'Italie, avec le dessein de s'embarquer pour la Grèce. Ils trouvèrent dans le voisinage de Lucques le pape Urbain, qui leur donna sa bénédiction, loua leur zèle, et fit des prières pour le succès de leur entreprise. Le comte de Vermandois, après avoir reçu l'étendard de l'église des mains du souverain pontife, se rendit à Rome avec les autres princes pour visiter les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. La capitale du monde chrétien était alors le théâtre d'une guerre civile. Les soldats d'Urbain et ceux de l'antipape Guibert se disputaient, les armes à la main, l'église de saint Pierre, et tour à tour enlevaient les offrandes des fidèles. Quoi qu'en aient dit quelques historiens modernes, les croisés ne se déclarèrent pour aucun parti au milieu des troubles qui divisaient la ville de Rome ; et, ce qui doit étonner, Urbain n'appela à la défense de sa propre cause aucun des guerriers auxquels il venait lui-même de faire prendre les armes. Au reste, le spectacle que présentait la ville de saint Pierre dut être un grand sujet de scandale pour la plupart des croisés français. « Qu'y a-t-il d'étonnant, s'écrie Foucher de Chartres, que le monde soit sans cesse agité, lorsque l'église romaine, dans laquelle résident toute correction et toute surveillance, est elle-même tourmentée par les guerres civiles ? »
Quelques-uns, satisfaits d'avoir salué le tombeau des apôtres et revenus peut-être de leur saint enthousiasme à la vue des violences qui profanaient le sanctuaire, abandonnèrent les drapeaux de la croisade et revinrent dans leur patrie. Les autres poursuivirent leur marche vers la Pouille ; mais, lorsqu'ils arrivèrent à Bari, l'hiver commençait à rendre la navigation dangereuse : ils furent forcés d'attendre pendant plusieurs mois le moment favorable pour s'embarquer.

Cependant le passage des croisés français avait éveillé le zèle des peuples d'Italie. Bohémond, prince de Tarente, résolut le premier de s'associer à leur fortune et de partager la gloire de la sainte expédition. Il était de la famille de ces chevaliers normands qui avaient conquis la Pouille et la Calabre. Cinquante ans avant la croisade, son père, Robert Guiscard (le Rusé), avait quitté le château d'Hauteville en Normandie avec trente fantassins et cinq cavaliers. Secondé par quelques-uns de ses parents et de ses compatriotes, que l'espoir de s'enrichir avait attirés comme lui en Italie, il combattit avec avantage les Grecs, les Lombards et les Sarrasins, maîtres de la Sicile et du pays de Naples. Il devint bientôt assez puissant pour être tour à tour l'ennemi et le protecteur des papes. Il battit les armées des empereurs d'Orient et d'Occident, et, lorsqu'il mourut, il s'occupait de la conquête de la Grèce.

Bohémond Ier
BLONDEL Merry Joseph BOHEMOND 1ER, PRINCE D'ANTIOCHE (?-1108) Bohémond n'avait ni moins de courage, ni moins de génie que son père, Robert Guiscard. Les auteurs contemporains, qui ne manquent jamais de parler des qualités physiques des héros, nous apprennent que sa taille était si avantageuse qu'il surpassait d'une coudée les hommes d'une stature ordinaire ; ses yeux étaient bleus et annonçaient une âme fière et ardente. Sa présence, dit Anne Comnène, frappait autant les regards que sa réputation étonnait l'esprit (12). Lorsqu'il parlait, on eut dit qu'il avait étudié l'éloquence ; lorsqu'il se montrait sous les armes, on eût pu croire qu'il n'avait jamais fait que manier la lance et l'épée. Elevé à l'école des héros normands, il cachait les froides combinaisons de la politique sous les dehors de la violence, et, quoiqu'il fût d'un caractère fier et hautain, il savait dissimuler une injure quand la vengeance ne lui était pas profitable. Son père lui avait appris à regarder comme ses ennemis tous ceux dont il enviait les Etats ou les richesses : ni la crainte de Dieu, ni l'opinion des hommes, ni la sainteté des serments, ne pouvaient l'arrêter dans la poursuite de ses desseins. Il avait suivi Robert dans la guerre contre l'empereur Alexis, et s'était distingué dans les combats de Durazzo et de Larisse ; mais, déshérité par un testament, il ne lui restait plus, à la mort de son père, que le souvenir de ses exploits et l'exemple de sa famille, il avait déclaré la guerre à son frère Roger, et venait de se faire céder la principauté de Tarente, lorsqu'on parla en Europe de l'expédition d'Orient. La délivrance du tombeau de Jésus-Christ n'était point ce qui enflammait son zèle, ni ce qui le décida à prendre la croix. Comme il avait voué une haine éternelle aux empereurs grecs, il souriait à l'idée de traverser leur empire à la tête d'une armée ; et, plein de confiance dans sa fortune, il espérait se faire un royaume avant d'arriver à Jérusalem. La petite principauté de Tarente ne pouvait lui fournir une armée ; mais, au nom de la religion, un chef avait alors le pouvoir de lever des troupes dans tous les états. L'enthousiasme pour la croisade vint bientôt seconder ses projets, et fît ranger un grand nombre de guerriers sous ses drapeaux.

Bohémond avait accompagné son frère et son oncle Roger au siège d'Amalfî, ville florissante qui rejetait avec mépris la protection des nouveaux maîtres de la Pouille et de la Sicile. Personne ne savait mieux parler à propos le langage de l'enthousiasme et couvrir son ambition des couleurs du fanatisme religieux ; il prêcha lui-même la croisade dans l'armée des assiégeants. Il parcourut les rangs, en nommant les princes et les grands capitaines qui avaient pris la croix. Il parlait aux guerriers les plus pieux de la religion à défendre ; il faisait valoir auprès des autres la gloire et la fortune qui allaient couronner leurs exploits. L'armée fut entraînée par ses discours ; tout le camp retentit bientôt des mots : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Bohémond s'applaudit en secret du succès de son éloquence, et déchire sa cotte d'armes pour en faire des croix qu'il distribue aux officiers et aux soldats. Il ne manquait plus qu'un chef pour la sainte expédition : les nouveaux croisés viennent solliciter le prince de Tarente de se mettre à leur tête. Bohémond paraît d'abord hésiter ; il refuse ce qu'il désire avec ardeur ; les soldats assemblés autour de lui redoublent leurs sollicitations. Enfin il a l'air d'obéir et de se rendre à leur impatience. Alors l'empressement, l'enthousiasme devient plus vif et plus général ; dans un moment toute l'armée a juré de le suivre dans la Palestine. Roger est obligé de lever le siège d'Amalfi, et l'heureux Bohémond ne s'occupe plus que des préparatifs de son voyage.

Tancrède de Tarente
BLONDEL Merry Joseph TANCREDE, PRINCE DE TIBERIADE (?-1112) Il s'embarqua, peu de temps après, pour les côtes de la Grèce, avec dix mille chevaux et vingt mille fantassins. Tout ce que la Calabre, la Pouille et la Sicile avaient d'illustres chevaliers, suivit le prince de Tarente. Avec lui marchaient Richard, prince de Salerne, et Ranulfe son frère; Herman de Cani, Robert de Hanse, Robert de Sourdeval, Robert, fils de Tristan ; Boile de Chartres, Homfroy de Montaigu. Tous ces guerriers étaient déjà célèbres par leurs exploits ; mais aucun d'eux ne méritait plus de fixer les regards de la postérité que le brave Tancrède. Quoiqu'il appartînt à une famille où l'ambition était héréditaire, il n'eut d'autre passion que celle de combattre les infidèles. La piété, la gloire, et peut-être son amitié pour Bohémond, pouvaient seules le conduire en Asie. Sa fierté pleine de rudesse ne s'abaissa jamais devant les grandeurs de la terre, et résista quelquefois même à ses compagnons d'armes. Raoul de Caen, son panégyriste et son ami, ne parle point dans son histoire des amours de Clorinde ni des chagrins d'Herminie. Ces choses n'allaient guère d'ailleurs avec les moeurs de la croisade ni avec celles de l'Orient : le siècle de Tancrède ne connut point ces habitudes belliqueuses et galantes, ces aventures et ces scènes romanesques qu'on a depuis admirées dans le Tasse. Le cousin de Bohémond n'en fut pas moins l'exemple des nobles sentiments de la chevalerie et le modèle des vertus guerrières de son temps.

Adhémar de Monteil
BLONDEL Merry Joseph ADHEMAR DE MONTEIL, EVEQUE DU PUY (?-1098) Les croisés des provinces méridionales de la France s'étaient mis en marche, sous les ordres d'Adhémar de Monteil, et de Raymond, comte de Saint-Gilles et de Toulouse. L'évêque Adhémar était comme le chef spirituel de la croisade : son titre de légat apostolique et ses qualités personnelles lui méritèrent dans la guerre sainte la confiance et le respect des pèlerins. Ses exhortations et ses conseils contribuèrent beaucoup à maintenir l'ordre et la discipline. Il consolait les croisés dans leurs revers, les encourageait dans les dangers. Revêtu à la fois des marques d'un pontife et de l'armure des chevaliers, il offrait sous la tente le modèle des vertus chrétiennes, et dans les combats il donna souvent l'exemple de la bravoure.

Raymond, compagnon d'Adhémar, avait eu la gloire de combattre en Espagne à côté du Cid, et de vaincre plusieurs fois les Maures sous Alphonse le Grand, qui lui donna sa fille Elvire en mariage. Ses vastes possessions sur les bords du Rhône et de la Dordogne, et surtout ses exploits contre les Sarrasins, le faisaient remarquer parmi les principaux chefs de la croisade. L'âge n'avait point éteint dans le comte de Toulouse l'ardeur et les passions de la jeunesse : bouillant et impétueux, d'un caractère altier et inflexible, il mettait moins son ambition à conquérir des royaumes qu'à faire plier toutes les volontés sous la sienne. Les Grecs et les Sarrasins ont loué sa valeur. Ses sujets et ses compagnons d'armes le haïssaient pour son opiniâtreté et sa violence. Malheureux prince, il fit d'éternels adieux à sa patrie, qui devait être un jour le théâtre d'une croisade prêchée contre sa propre famille ! (13).

Toute la noblesse de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence, du Limousin et de l'Auvergne, accompagnait Raymond et Adhémar, dans lesquels le pape Urbain avait vu l'image vivante de Moïse et d'Aaron. Les historiens contemporains nomment parmi les chevaliers et les seigneurs qui avaient pris la croix, Héracle, comte de Polignac; Pons de Balazun, Guillaume de Sabran, Eléazar de Montredon, Pierre Bernard de Montagnac, Eléazar de Castries, Raymond de Lisle, Pierre Raymond d'Hautpoul, Gouffîers de Lastours, Guillaume V, seigneur de Montpellier ; Roger, comte de Foix ; Raymond Pelet, seigneur d'Alais ; Isard, comte de Die ; Raimbaud, comte d'Orange ; Guillaume, comte de Forez ; Guillaume, comte de Clermont ; Gérard, fils de Guillabert, comte de Roussillon ; Gaston, vicomte de Béarn ; Guillaume Amanjeu d'Albret ; Raymond, vicomte de Turenne ; Raymond, vicomte de Castillon (14) ; Guillaume d'Urgel, comte de Forcalquier. A l'exemple d'Adhémar, les évêques d'Apt, de Lodève, d'Orange, l'archevêque de Tolède, avaient pris la croix et conduisaient une partie de leurs vassaux à la guerre sainte.







Raymond de Saint-Gilles - Toulouse
Blason de Toulouse Raymond, comte de Toulouse, suivi de son fils et de sa femme Elvire, se mit à la tête d'une armée de cent mille croisés, s'avança jusqu'à Lyon, où il passa le Rhône, traversa les Alpes, la Lombardie, le Frioul, et dirigea sa marche vers le territoire de l'empire grec, à travers les montagnes et les peuples de l'Esclavonie.

Il est probable que nos chroniqueurs ont vaguement désigné sous le nom d'Esclavonie les pays habités par des populations slaves. Raymond d'Agiles, l'historien particulier de la marche du comte de Toulouse, nous raconte que pendant trois semaines les chrétiens ne trouvèrent que des solitudes montagneuses, sans animaux, sans oiseaux. Puis il fallut se défendre contre des agressions continuelles. Le comte Raymond s'empara de Scodra, située entre deux rivières, la Clausula et la Barbana. Les Petscheneyes, nommés Pincenates par nos chroniqueurs et qui appartiennent à la grande famille slave, surprirent l'évêque Adhémar de Monteil, et lui firent courir de grands périls. Raymond d'Agiles, dans sa naïveté pieuse, pense que le passage de l'armée de la croix à travers l'Esclavonie fut l'oeuvre d'une permission divine, « afin que les sauvages habitants de ces pays, témoins des vertus et de la patience des chrétiens, ou se dépouillassent de leur férocité, ou devinssent inexcusables au jour du jugement » (15). Aujourd'hui l'Esclavonie, appelée en hongrois « Toth-Orszay », forme un petit royaume composé des trois comtés de Poséga, de Verts et de Syrmie, et de trois districts régimentaires ; il fait partie des états de la couronne de Hongrie, dans lesquels il se trouve enclavé. La Save, la Drave et le Danube lui servent de limites (16).

Alexis Comnène
Alexis Comnène Alexis, qui avait appelé les Latins à sa défense, fut effrayé du nombre de ses libérateurs. Les chefs de la croisade n'étaient que des princes du second ordre, mais ils entraînaient avec eux toutes les forces de l'Occident. Anne Comnène compare la multitude des croisés aux sables de la mer, aux étoiles du firmament, et leurs bandes innombrables à des torrents qui se réunissent pour former un grand fleuve. Alexis avait appris à redouter Bohémond dans les plaines de Durazzo et de Larisse. Quoiqu'il connût moins le courage et l'habileté des autres princes latins, il se repentait de leur avoir révélé le secret de sa faiblesse en implorant leur secours. Ses alarmes, augmentées encore par les prédictions des astrologues et par les opinions répandues parmi le peuple, devenaient plus vives à mesure que les croisés s'avançaient vers sa capitale (17).
Assis sur un trône d'où il avait précipité son maître et son bienfaiteur, il ne pouvait croire à la vertu, et savait mieux qu'un autre ce que peut conseiller l'ambition. Il avait déployé quelque courage pour obtenir la pourpre, et ne gouvernait que par la dissimulation, politique ordinaire des Grecs et des états faibles. Sa fille Anne Comnène en a fait un prince accompli ; les Latins l'ont représenté comme un prince perfide et cruel. L'histoire impartiale, qui rejette l'exagération des éloges et de la satire, ne voit dans Alexis qu'un monarque faible, d'un esprit superstitieux, plus entraîné par l'amour d'une vaine représentation que par l'amour de la gloire. Il aurait pu se mettre à la tête de la croisade et reconquérir l'Asie Mineure, en marchant avec les Latins à Jérusalem. Cette grande entreprise alarma sa faiblesse. Sa timide prudence crut qu'il suffisait de tromper les croisés pour n'en avoir rien à craindre, et d'en recevoir un vain hommage pour profiter de leurs victoires. Tout lui parut bon et juste pour sortir d'une position dont sa politique augmentait les dangers et que l'incertitude de ses projets rendait chaque jour plus embarrassante. Plus il s'efforçait d'inspirer la confiance, plus il faisait soupçonner sa bonne foi. En cherchant à inspirer la crainte, il découvrait toutes les alarmes qu'il avait lui-même. Sitôt qu'il fut averti de la marche des princes croisés, il leur envoya des ambassadeurs chargés de les complimenter et de pénétrer leurs desseins. En même temps, il fit partout distribuer des troupes pour les attaquer pendant leur passage.

Hugues de France
DECAISNE Henri HUGUES DE FRANCE, COMTE DE VERMANDOIS (1057-1101) Le comte de Vermandois, jeté par la tempête sur les côtes de l'Epire, reçut les plus grands honneurs du gouverneur de Durazzo, et fut mené prisonnier à Constantinople, par les ordres d'Alexis, avec le vicomte de Melun, Clérembault de Vendeuil (18) et les principaux seigneurs de sa suite. L'empereur grec espérait que le frère du roi de France deviendrait entre ses mains un otage qui pourrait le mettre à l'abri des entreprises des Latins ; mais cette politique perfide dont il attendait son salut, ne fit qu'éveiller la défiance et provoquer la haine des chefs de la croisade. Godefroy de Bouillon était arrivé à Philippopolis lorsqu'il apprit la captivité du comte de Vermandois ; il envoya demander à l'empereur la réparation de cet outrage ; et, comme les députés rapportèrent une réponse peu favorable, il ne put retenir son indignation et la fureur de son armée. Les terres qu'il traversait furent traitées comme un pays ennemi, et, pendant huit jours, les fertiles campagnes de la Thrace devinrent le théâtre de la guerre. La foule des Grecs qui fuyaient vers la capitale apprit bientôt à l'empereur la terrible vengeance des Latins. Alexis, effrayé de sa politique, implora la clémence de son prisonnier, et promit de lui rendre la liberté lorsque les Français seraient arrivés aux portes de Constantinople. Cette promesse apaisa Godefroy, qui fit cesser la guerre et poursuivit sa marche, traitant partout les Grecs comme des amis et des alliés.

Pendant ce temps, Alexis redoublait d'efforts pour obtenir du comte de Vermandois le serment d'obéissance et de fidélité : il espérait encore que la soumission du prince français entraînerait celle des autres princes croisés, et qu'il aurait moins à redouter leur ambition s'il pouvait les compter au nombre de ses vassaux. Le frère du roi de France, qui, en arrivant sur le territoire de l'empire, avait écrit des lettres pleines de hauteur et d'ostentation, ne put résister aux caresses et aux présents de l'empereur, et fit tous les serments qu'on exigeait de lui. A l'arrivée de Godefroy, il parut dans le camp des croisés, qui se réjouirent de sa délivrance, mais qui ne purent lui pardonner de s'être soumis à un monarque étranger. Des cris d'indignation s'élevèrent contre lui lorsqu'il voulut presser Godefroy de suivre son exemple. Plus il avait montré de douceur et de soumission dans sa captivité, plus ses compagnons, qui avaient tiré l'épée pour venger ses outrages, montrèrent d'opposition et de résistance aux volontés de l'empereur.

Alexis leur refusa des vivres, et crut pouvoir les réduire par la famine ; mais les Latins étaient accoutumés à tout obtenir par la violence et la victoire. Au signal de leurs chefs, ils se répandirent dans les campagnes, pillèrent les villages et les palais voisins de la capitale et l'abondance revint dans leur camp avec la guerre. Ce désordre dura plusieurs jours ; mais, comme on approchait des fêtes de Noël (19), l'époque de la naissance de Jésus-Christ inspira des sentiments généreux aux soldats chrétiens et au pieux Godefroy. On profita de ces heureuses dispositions pour faire la paix. L'empereur accorda des vivres, et les croisés cessèrent leurs hostilités.

Cependant l'harmonie ne pouvait subsister longtemps entre les Grecs et les Latins. Les Francs se vantaient d'être venus au secours de l'empire. Dans toutes les circonstances, ils parlaient en vainqueurs et agissaient en maîtres. Les Grecs méprisaient le rude courage des Latins, mettaient toute leur gloire dans la politesse de leurs manières, et croyaient faire outrage à la langue de la Grèce en prononçant les noms des héros de l'Occident (20). La rupture qui s'était déclarée depuis longtemps entre le clergé de Rome et celui de Constantinople ajoutait encore à l'antipathie qu'avait fait naître la différence des moeurs et des usages. De part et d'autre on se lançait des anathèmes, et les théologiens de la Grèce et de l'Italie se détestaient plus entre eux qu'ils ne détestaient les Sarrasins. Les Grecs, qui ne s'occupaient que de vaines subtilités, n'avaient jamais voulu mettre au nombre des martyrs ceux qui mouraient en combattant les infidèles. Ils abhorraient l'humeur martiale du clergé latin, se vantaient d'avoir dans leur capitale toutes les reliques de l'Orient, et ne pouvaient comprendre ce qu'on allait chercher à Jérusalem. De leur côté, les Francs ne pardonnaient point aux sujets d'Alexis de ne pas partager leur enthousiasme pour la croisade, et leur reprochaient une coupable indifférence pour la cause de Dieu. Tous ces motifs de haine et de discorde provoquèrent souvent des débats et des querelles, où les Grecs montrèrent plus de perfidie que de courage, et les Latins plus de valeur que de modération.

Au milieu de ces divisions, Alexis cherchait toujours à obtenir de Godefroy le serment de fidélité et d'obéissance. Tantôt il employait des protestations d'amitié, tantôt il menaçait de déployer des forces qu'il n'avait pas. Godefroy bravait ses menaces et ne pouvait croire à ses promesses. Les troupes impériales et celles des Latins furent deux fois appelées à prendre les armes, et Constantinople, mal défendue par ses soldats, craignit de voir flotter sur ses murs les étendards des croisés.

Le bruit de ces sanglants démêlés porta la joie dans l'âme de Bohémond, qui venait d'arriver à Durazzo. Il crut que le moment était venu d'attaquer l'empire grec et de partager ses dépouilles. Il envoya des députés à Godefroy pour l'inviter à s'emparer de Byzance, promettant de se joindre à lui avec toutes ses forces pour cette grande entreprise ; mais Godefroy n'oublia point qu'il avait pris les armes pour la défense du saint sépulcre : il rejeta les propositions de Bohémond, en lui rappelant le serment qu'ils avaient fait de combattre les infidèles.

Cette ambassade de Bohémond, dont l'objet ne pouvait être ignoré, redoubla les alarmes d'Alexis, et ne lui permit plus de négliger aucun moyen de fléchir Godefroy de Bouillon. Il envoya son propre fils comme otage à l'armée des croisés. Dès lors toutes les défiances furent dissipées : les princes de l'Occident jurèrent de respecter les lois de l'hospitalité, et se rendirent au palais d'Alexis. Ils trouvèrent l'empereur environné d'une cour brillante, et tout occupé de cacher sa faiblesse sous les dehors d'une vaine magnificence. Le chef des croisés, les princes et les chevaliers qui l'accompagnaient, dans un appareil où brillait le luxe martial de l'Occident, s'inclinèrent devant le trône de l'empereur, et saluèrent à genoux une majesté muette et immobile. Après cette cérémonie, où les Grecs et les Latins durent être les uns pour les autres un étrange spectacle, Alexis adopta Godefroy pour son fils, et mit l'empire sous la protection de ses armes (21). Les croisés s'engagèrent à remettre entre les mains de l'empereur les villes qui avaient appartenu à l'empire, et à lui rendre hommage pour les autres conquêtes qu'ils pourraient faire. Alexis, de son côté, promit de les aider par terre et par mer, de leur fournir des vivres, et de partager les périls et la gloire de leur expédition.

Alexis Comnène regarda cet hommage des princes latins comme une victoire. Les chefs des croisés retournèrent sous leurs tentes, où la reconnaissance de l'empereur les combla de présents. Tandis que Godefroy faisait publier à son de trompe dans son armée l'ordre de garder le plus profond respect pour l'empereur et pour les lois de Constantinople, Alexis ordonnait à tous ses sujets d'apporter des vivres aux Francs et de respecter les lois de l'hospitalité. L'alliance qu'on venait de conclure semblait avoir été jurée de bonne foi de part et d'autre ; mais Alexis ne pouvait détruire les préventions des Grecs contre les Latins ; d'un autre côté, il n'était pas au pouvoir du pieux Godefroy de contenir la multitude turbulente de ses soldats. D'ailleurs le souverain de Byzance, quoiqu'il fût rassuré sur les intentions du duc de Lorraine, redoutait encore l'arrivée de Bohémond et la réunion de plusieurs grandes armées dans le voisinage de sa capitale. Il engagea Godefroy à passer avec ses troupes sur la rive asiatique du Bosphore, et ne s'occupa plus que des moyens que lui suggérait sa politique pour abaisser la fierté ou même pour diminuer les forces des autres princes latins qui marchaient vers Constantinople.

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Le prince de Tarente s'avançait à travers la Macédoine, tour à tour écoutant les harangues des députés d'Alexis, et combattant les troupes qui s'opposaient à son passage. Plusieurs provinces et plusieurs villes avaient été ravagées par les croisés italiens et normands, lorsque leur chef reçut de l'empereur une invitation de devancer son armée et de se rendre à Constantinople. Alexis faisait à Bohémond des protestations d'amitié auxquelles celui-ci ne pouvait croire, mais dont il espérait tirer quelque avantage. Il protesta à son tour de son attachement, et se rendit auprès d'Alexis. L'empereur le reçut avec une magnificence proportionnée à la crainte qu'il avait de son arrivée. Ces deux princes étaient également habiles dans l'art de séduire et de tromper. Plus ils croyaient avoir à se plaindre l'un de l'autre, plus ils se témoignèrent d'amitié. Ils se complimentèrent publiquement sur leurs victoires, et cachèrent leurs soupçons et peut-être leur mépris sous les dehors d'une admiration réciproque. Peu scrupuleux l'un et l'autre sur la foi des serments, Alexis promit de vastes domaines à Bohémond, et le héros normand jura sans peine d'être le plus fidèle des vassaux de l'empereur (22).

Robert, comte de Flandre ; le duc de Normandie ; Etienne, comte de Chartres et de Blois, à mesure qu'ils arrivaient à Constantinople, rendirent à leur tour hommage à l'empereur grec, et reçurent, comme les autres, le prix de leur soumission.
Le comte de Toulouse, qui arriva le dernier, répondit d'abord aux envoyés d'Alexis qu'il n'était point venu en Orient pour chercher un maître ; il menaça même de détruire Constantinople. L'empereur, pour faire plier l'orgueil de Raymond et de ses Provençaux (23), fut obligé de s'abaisser lui-même devant eux. Il flatta tour à tour leur vanité et leur avarice, et s'occupa plus de leur montrer ses trésors que ses armées. Dans les états en décadence, il est assez ordinaire de prendre la richesse pour la puissance, et le prince croit toujours régner sur les coeurs tant qu'il lui reste de quoi les corrompre. Le cérémonial était d'ailleurs, à la cour de Constantinople, la chose la plus sérieuse et la plus importante ; mais, quel que soit le prix qu'on peut mettre à de vaines formules, on s'étonne de voir des guerriers si fiers et qui allaient conquérir des empires s'agenouiller devant un prince qui tremblait de perdre le sien. Ils lui firent payer bien cher une soumission incertaine et passagère, et souvent le mépris perçait à travers les marques apparentes de leur respect.
Dans une cérémonie où Alexis recevait l'hommage de plusieurs princes français, un comte Robert de Paris alla s'asseoir à côté de l'empereur. Baudouin de Hainaut le tira alors par le bras, et lui dit : Vous devez savoir que, lorsqu'on est dans un pays, on doit en respecter les usages.
-Vraiment, répondit Robert, voilà un plaisant rustre qui est assis pendant que tant d'illustres capitaines sont debout ! »
Alexis voulut se faire expliquer ces paroles ; et, lorsque les comtes furent partis, il retint Robert et lui demanda quelles étaient sa naissance et sa patrie. « Je suis Français, lui dit Robert, de la noblesse la plus illustre. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays on voit près d'une église une place où se rendent tous ceux qui brûlent de signaler leur valeur. J'y suis allé souvent sans que personne n'ait osé se présenter devant moi. » L'empereur se garda bien d'accepter cette espèce de défi, et s'efforça de cacher sa surprise et son dépit en donnant d'utiles conseils au guerrier téméraire. « Si vous attendiez alors, lui dit-il, des ennemis sans en trouver, vous allez maintenant avoir de quoi vous satisfaire. Mais ne vous mettez jamais à la tête ni à la queue de l'armée ; demeurez au centre : j'ai appris comment il faut se battre contre les Turcs ; c'est la meilleure place que vous puissiez choisir. » (24)
Cependant la politique de l'empereur ne resta pas sans effet. La fierté d'un grand nombre de comtes et de barons ne résista point à ses caresses et à ses présents, il nous reste une lettre qu'Etienne de Blois adressait à Adèle sa femme et dans laquelle il se félicite de l'accueil qu'il a reçu à la cour de Byzance. Après avoir rappelé tous les honneurs dont il a été comblé, il s'écrie, en parlant d'Alexis : « En vérité, il n'y a pas aujourd'hui un tel homme sous le ciel » (25). Bohémond ne dut pas être moins touché des libéralités de l'empereur. A la vue d'une salle remplie de richesses : « II y a là, dit-il, de quoi conquérir des royaumes. » Alexis fit aussitôt transporter ces trésors chez l'ambitieux Bohémond, qui les refusa d'abord par une espèce de pudeur et qui finit par les accepter avec joie. Il alla jusqu'à demander le titre de grand domestique ou de général de l'empire d'Orient. Alexis, qui avait eu cette dignité et qui savait qu'elle était le chemin du trône, eut le courage de la lui refuser, et se contenta de la promettre aux services futurs du prince de Tarente.

Ainsi les promesses de l'empereur retenaient un moment sous ses lois les princes latins. Par ses faveurs, par ses louanges adroitement distribuées, il avait fait naître la jalousie parmi les chefs des croisés. Raymond de Saint-Gilles s'était déclaré contre Bohémond, dont il révélait les projets à Alexis ; et, tandis que ce prince s'abaissait de la sorte devant un monarque étranger, les courtisans de Byzance répétaient avec emphase qu'il s'élevait au-dessus de tous les autres chefs de la croisade, comme le soleil s'élève au-dessus des étoiles (26).

Les Francs, si redoutables sur le champ de bataille, n'avaient point de force contre l'adresse et la ruse d'Alexis, et ne pouvaient conserver leurs avantages au milieu des intrigues d'une cour dissolue. Le séjour de Byzance pouvait d'ailleurs devenir dangereux pour les croisés, et le spectacle du luxe de l'Orient, qu'ils voyaient pour la première fois, était fait pour les corrompre. Les chevaliers, au rapport des historiens du temps, ne se lassaient point d'admirer les palais, les beaux édifices, les richesses de la capitale, et peut-être aussi les belles femmes grecques dont Alexis avait parlé dans ses lettres adressées aux princes de l'Occident. Tancrède seul, insensible à toutes les sollicitations, ne voulut point exposer sa vertu au milieu des séductions de Byzance. Il déplora la faiblesse de ses compagnons, et, suivi d'un petit nombre de chevaliers, se hâta de quitter Constantinople sans avoir prêté serment de fidélité à l'empereur.

Alexis n'avait pas moins à redouter l'indiscipline et l'insubordination des pèlerins, que les projets ambitieux de leurs chefs. A mesure qu'il arrivait de nouveaux croisés, on les faisait camper sur la rive occidentale du Bosphore; leurs tentes couvraient le plateau qui s'étend depuis Péra jusqu'aux villages qu'on appelle aujourd'hui Belgrade et Pyrgos ; ils occupaient aussi les maisons et les édifices qui bordaient le détroit. Chaque chef avait son camp séparé; celui de Godefroy occupait la vallée de Buyuk-Déré, près du village de ce nom, a quatre lieues au nord de Constantinople. En nous promenant à Buyuk-Déré, nous nous sommes plusieurs fois assis à l'ombre d'un vieux platane (27) que les traditions populaires appellent l'arbre de Godefroy de Bouillon.

L'empereur grec répandait ses largesses sur la multitude des pèlerins comme sur les princes ; mais il n'obtenait pas le même succès. Chaque semaine, quatre hommes robustes sortaient du palais des Blaquernes, chargés de pièces d'or et de plusieurs boisseaux remplis de tartarons ; cet argent était distribué entre les soldats de Godefroy ; de semblables distributions se faisaient aussi dans le camp de plusieurs autres chefs. Chose singulière ! dit à ce sujet Albert d'Aix, tant d'argent donné de la sorte retournait sur-le-champ au trésor impérial, car dans tout l'empire nul autre qu'Alexis ne pouvait vendre les provisions dont les croisés avaient besoin : l'huile, le blé, le vin et les autres denrées étaient vendus à un si haut prix, que l'argent distribué aux pèlerins ne suffisait point et qu'ils se trouvaient souvent obligés d'y ajouter l'argent apporté de leur pays. Cette trompeuse générosité de l'empereur excitait de violentes plaintes; la multitude s'en prenait à toutes les contrées voisines, et les dévastait ; elle n'épargnait pas les maisons impériales, et chaque jour la capitale, malgré ses remparts, pouvait craindre d'être aussi livrée au pillage.

Ce qu'il y avait de plus affligeant, c'est que tout le monde paraissait avoir oublié les Turcs. Les guerriers latins auraient mieux aimé faire la guerre aux Grecs, à cause du butin ; Alexis n'était occupé que de soumettre à son empire les princes de la croix, et ne songeait plus que les drapeaux musulmans flottaient sur Nicée. Cependant Godefroy et les plus sages d'entre les chefs, ne perdaient pas de vue la croisade ; eux-mêmes demandèrent qu'on leur fournît des barques pour traverser le Bosphore et reprendre la route de Jérusalem. Godefroy donna l'exemple, et s'embarqua avec ses chevaliers dans le golfe de Buyuk-Déré ; les autres croisés levèrent aussi leurs tentes, et passèrent sur les côtes de l'Asie.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Godefroy de Bouillon naquit à Baysy, village du Brabant-wallon, à deux lieues sud-est de Nivelles, et non loin de Fleurus. Aubert le Mire et le baron Leroy, dans la géographie du Brabant, rapportent qu'on voyait encore, de leur temps, les restes du château où Godefroy avait été élevé.
2. Albert d'Aix rapporte que longtemps avant son pèlerinage pour la terre sainte, le duc Godefroy poussait de profonds soupirs et nourrissait au fond de son âme l'ardent désir d'aller aux saints lieux (Bibliothèque des Croisades, T. I).
3. Robert le moine, l'abbé Guibert (Bibliothèque des Croisades, T. I).
4. On ne sait pas précisément pour quelle somme fut faite cette cession du duché de Bouillon à l'évêque de Liège. Dom Calmet, dans son Histoire de Lorraine, t. II, p. 372, la porte seulement à 300 marcs d'argent et 4 marcs d'or. L'auteur de VHistoire du Monastère de Saint-Laurent l'élève jusqu'à 1,300 marcs d'argent et 3 marcs d'or.
5. Albert d'Aix (Voyez la Bibliothèque des Croisades, T. I).
6. Bruck est une petite ville de trois cents maisons, situées dans la Basse-Autriche, dans le cercle Unter-den Wienerwald sur la Leytha, qui sépare l'Autriche de la Hongrie. Il n'existe plus rien de l'ancienne Tollenbourg ; Prise par Mathias Corvin en 1483, elle fut brûlée en 1766.
7. Albert d'Aix a rapporté les lettres que Godefroy écrivit au roi de Hongrie Coloman, et les réponses de ce prince (Elles ont été traduites dans la Bibliothèque des Croisades, t. I).
8. Rien n'est plus commun que d'attribuer à des siècles reculés les combinaisons d'une profonde politique. Si on en croyait certains écrivains, c'est à l'enfance des sociétés qu'appartiendrait l'expérience. Je crois devoir rappeler, à ce sujet, l'opinion de Montesquieu : « Transporter dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit, c'est des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde. A ces gens qui veulent rendre modernes tous les siècles anciens, je dirai ce que les prêtres d'Egypte dirent à Solon : 0 Athéniens ! Vous n'êtes que des enfants. » (Esprit des Lois, livre. XXX, ch. XV).
9. Hugues, dit le Grand, deuxième fils de Henri I, roi de France, devint duc de Vermandois par son mariage avec Adélaïde, fille d'Herbert IV et d'Hildebrante ; cette princesse lui apporta en dot, outre le duché de Vermandois, celui de Valois et l'Avouerie de Moulin la Gâche (Art de vérifier les dates, t. II, col. 705). Ayant usurpé quelques possessions ecclésiastiques, Hugues fut condamné à les restituer par une assemblée d'évêques, dont la décision fut approuvée par Philippe I, son frère (Cartulaire de S. Pierre de Beauvais, F· 83, R·).
10. Legendre, dans son Histoire de France, dit que Hugues avait été surnommé Grand, à cause de sa haute stature.
11. Ces deux lettres sont traduites dans la Bibliothèque des Croisades.
12. Anne Comnène a tracé un curieux portrait de Bohémond (Bibliothèque des Croisades, T.III).
13. Raymond IV, dit de Saint-Gilles, parce qu'il eut d'abord cette portion du diocèse de Nîmes dans son partage, fils de Pons, succéda à son frère Guillaume en vertu de la cession qu'il lui avait faite ; il était déjà comte de Rouergue, de Nîmes et de Narbonne depuis 1066, et joignait à ce titre le marquisat de Gothie. Il avait déjà été marié deux fois lorsqu'il épousa Elvire, fille naturelle d'Alphonse le Grand (Dora Vaissette, Histoire du Languedoc, t. IL p. 280). On a mis en question si réellement Raymond avait combattu les Maures d'Espagne ; nous renvoyons là-dessus à la savante dissertation du même historien, t. H, p. 283, où ce fait est prouvé. Raymond avait déjà fait un pèlerinage au tombeau de saint Robert de la chaise en Dieu, lorsque la croisade fut publiée (Acta ord. sanct. Bened. soecul. 6, t. II, p. 215). Les qualités brillantes de Raymond ont fixé particulièrement l'attention d'Anne Comnène, qui en trace un portrait.
14. La famille de Castillon fut longtemps souveraine dans la Guyenne, elle existe encore aujourd'hui. M. l'abbé de Castillon, qui fut aumônier de Mes-Dames, tantes de Louis XVI, appartient à cette ancienne famille. Nous n'avons pas besoin de parler de l'ancienne famille de Polignac, plusieurs fois mentionnée dans les chroniques que nous avons parcourues.
15. Raymond d'Agiles (Bibliothèque des Croisades).
16. L'Esclavonie actuelle, bornée à l'ouest par la Croatie et l'illyrie, au sud par la Bosnie et la Servie, à l'est par le bannat de Temeswar, au nord par les comitats hongrois de Baatsch, de Barani et de Schumegh, renferme 355,000 mille habitants, sur une surface de 855 lieues carrées de France. La capitale est Eseck, ville forte sur la Drave, ayant 10,000 habitants. La population de l'Esclavonie est répartie dans 5 villes, 22 bourgs, 571 villages, et environ 36,000 maisons. L'Esclavonie n'a pas toujours été renfermée dans des bornes aussi restreintes. Avant la bataille de Mohatsch, elle comprenait de plus les deux comtés croates de Warasdin et de Krentz, et une partie du comté d'Agram jusqu'à la Kuspa. Tout ce pays, qu'on appelait alors la haute Esclavonie, s'étant mis sous la protection de l'Autriche, pour échapper aux désordres qu'avait excités l'ambition de Zapolya, l'empereur Ferdinand I l'incorpora à la Croatie, à laquelle il est resté définitivement uni depuis cette époque.
17. Rien n'est plus diffus, dans les historiens, que la marche des différents princes croisés ; chaque corps de l'armée chrétienne a son histoire particulière, ce qui nuit beaucoup à la clarté. On a bien de la peine à suivre tant de récits différents.
18. La famille de Vendeuil subsiste encore en Picardie dans la personne du marquis de Clérembault de Vendeuil, qui fut aide de camp du vicomte de Mirabeau à l'armée de Condé.
19. La princesse grecque parle des fêtes de Pâques, ce qui est contraire au récit des Latins et à la vraisemblance, les croisés étant partis dans le mois de septembre de l'Occident, et se trouvant déjà au printemps dans l'Asie Mineure.
20. Anne Comnène, liv. X.
21. L'adoption dont parlent ici les historiens n'avait pas les mêmes effets que celle qui était pratiquée chez les Romains. D'après la loi romaine, elle conférait à l'adopté tous les droits de l'enfant légitime, et par conséquent elle l'appelait à la succession de l'adoptant. Il est impossible de supposer que tels furent les effets de celle qui fut conférée par Alexis à Godefroy : cette adoption était plutôt une sorte d'alliance entre les princes, par laquelle ils se communiquaient les titres de père et de fils, et qui créait entre eux les rapports d'une bienveillance plus étroite ; elle ne donnait aucune part à l'adopté dans la succession de l'adoptant : c'est ce qui fait dire à Nicéphore Briennius qu'elle ne se faisait qu'en apparence, (Nicéphore, lib. II, cap. 38). Cosroës, roi de Perse, fut adopté de cette manière par l'empereur Maurice. (Evan, lib. VI, cap. 16).
Les cérémonies qui accompagnaient cette adoption n'étaient pas toujours les mêmes. Chez les Occidentaux, l'adoptant ceignait l'épée à l'adopté (Ducange, dissertation sur Joinville, t. III, p. 372, des Mémoires relatifs à l'histoire de France). Chez les Orientaux, la cérémonie consistait à faire passer l'adopté entre la chemise et la chair de l'adoptant. Ce fut de cette manière, comme nous le verrons plus tard, que le prince d'Edesse adopta Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon (Albert d'Aix.lib. III, cap. 21. Guib., lib. III, Gest. Dei, cap. 13).
22. Voyez de curieux détails sur l'entrevue d'Alexis et de Bohémond dans l'extrait d'Anne Comnène (Bibliothèque des Croisades, t. III).
23. Les croisés qui suivaient Raymond sont désignés par les historiens sous le nom de Provençaux. Cela provient de l'ancienne dénomination de Provincia romana ou Provincia narbonensis, qui comprenait le Languedoc, le Dauphiné et la Provence.
24. Bibliothèque des Croisades, t. II.
25. Voyez la lettre du comte de Blois dans la Bibliothèque des Croisades, t- I. L'enthousiasme du comte de Blois pour Alexis rappelle un peu ce mot de madame de Sévigné, qui plaçait Louis XIV au-dessus de tous les Princes, parce qu'il l'avait distinguée.
26. Raimond d'Agile, chapelain du comte de Toulouse, cherche à excuser son seigneur.
27. Correspondance d'Orient, Lettre XXXVIII.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

4 - Les Croisés passent le Bosphore - La bataille de Nicée

Templiers.ner Lorsque les croisés eurent passe le détroit du Bosphore, ils ne s'occupèrent plus que de faire la guerre aux musulmans. On se rappelle que les Turcs Seldjoukides, sous le règne de Michel Ducas, avaient envahi l'Asie Mineure ; l'empire qu'ils y avaient fondé s'étendait depuis l'Oronte et l'Euphrate jusqu'à Nicée. Cette nation était la plus barbare des nations musulmanes ; elle avait négligé de conquérir les rivages de la mer, parce qu'elle n'avait point de marine ; mais elle tenait sous sa domination les plus riches provinces, dont elle laissait la culture aux Grecs, ses esclaves et ses tributaires.

Les Turcs de l'Asie Mineure vivaient sous la tente, ne connaissaient d'autre occupation que la guerre, et d'autre richesse que le butin. Ils avaient pour chef le fils de Soliman, que ses conquêtes sur les chrétiens avaient fait surnommer le « champion sacré. » David, surnommé « Kilig-Arslan » ou « l'épée du lion », élevé dans le trouble des guerres civiles, et longtemps enfermé dans une forteresse du Korasan par les ordres de Maleck-Sehah, était monté sur le trône de son père, et s'y maintenait par sa bravoure. Il avait un génie fécond en ressources, un caractère ferme dans les revers. A l'approche des croisés, il appela ses sujets et ses alliés à sa défense ; de toutes les provinces de l'Asie Mineure, même de la Perse, les plus courageux défenseurs de l'islamisme vinrent se ranger sous ses drapeaux.

Non content de rassembler une armée, il avait d'abord mis tous ses soins à fortifier la ville de Nicée, sur laquelle devaient tomber les premiers coups des chrétiens. Cette ville, capitale de la Bithynie, célèbre par la tenue de deux conciles, était le siège de l'empire ou du pays de « Roum » ; et c'est là que les Turcs, comme dans un poste avancé, attendaient l'occasion d'attaquer Constantinople et de se précipiter sur l'Occident.

C'est à Chalcédoine que s'était réunie l'armée chrétienne. Les chefs assemblèrent leurs bataillons, et se mirent en route pour Nicée. L'armée de la croix avait à sa droite la Propontide et les îles des Princes ; à sa gauche, des montagnes couvertes de bois, où se montrent aujourd'hui quelques villages turcs. Sur leur chemin, se trouvaient les ruines de l'antique « Pandicapium » et les restes de Libissa, fameuse par le tombeau d'Annibal (c'est aujourd'hui une misérable bourgade musulmane). Après quelques jours de marche, les croisés arrivèrent à Nicomédie, où ils séjournèrent trois jours. Nicomédie, bâtie au fond du golfe auquel elle a donné son nom, au pied d'une grande colline, conservait alors quelque chose de son ancienne splendeur ; elle n'est plus maintenant qu'un bourg, que les Turcs appellent Ismid. Au sortir de Nicomédie, l'armée de la croix s'avança vers « Henélopolis », ayant à l'occident le golfe, à l'orient l'immense chaîne de l'Arganthon : Hénelopolis, qui a pris le nom « d'Hersek », est à onze lieues de Nicomédie et à quatre ou cinq lieues de Civitot ou « Ghemlik », Ce fut dans le voisinage d'Hénélopolis que les croisés virent accourir sous leurs tentes plusieurs soldats de l'armée de Pierre, qui, échappés au carnage, avaient vécu cachés dans les montagnes et les forêts voisines. Les uns étaient couverts de lambeaux, les autres nus, plusieurs blessés. Exténués de faim, ils soutenaient à peine les restes d'une misérable vie qu'ils avaient disputée tour à tour à la rigueur des saisons et à la barbarie des Turcs. L'aspect de ces malheureux fugitifs, le récit de leurs misères, répandirent le deuil dans l'armée chrétienne ; des larmes coulèrent de tous les yeux lorsqu'on apprit les désastres des premiers soldats de la croix. A l'orient, ils montraient la forteresse où les compagnons de Renaud, pressés par la faim et la soif, s'étaient rendus aux Turcs, qui les avaient massacrés ; près de là, ils faisaient voir les montagnes au pied desquelles l'armée de Gauthier avait péri avec son chef. Les croisés s'avançaient en silence, rencontrant partout des ossements humains, des lambeaux d'étendards, des lances brisées, des armes couvertes de poussière et de rouille, tristes restes d'une armée vaincue. Au milieu de ces tableaux sinistres, ils ne purent voir sans frémir de douleur le camp où Gauthier avait laissé les femmes et les malades, lorsqu'il fut entraîné par ses soldats vers la ville de Nicée : là les chrétiens avaient été surpris par les musulmans, au moment même où leurs prêtres célébraient le sacrifice de la messe ; les femmes, les enfants, les vieillards, tous ceux que leur faiblesse ou la maladie retenaient sous la tente, poursuivis jusqu'au pied des autels , avaient été entraînés en esclavage ou immolés par un ennemi cruel. La multitude des chrétiens massacrés dans ce lieu était restée sans sépulture ; on voyait encore les fossés tracés autour du camp, la pierre qui avait servi d'autel aux pèlerins.

Le souvenir d'un aussi grand désastre étouffa la discorde, imposa silence à l'ambition, réchauffa le zèle pour la délivrance des saints lieux. Les chefs profitèrent de cette terrible leçon, et firent d'utiles règlements pour le maintien de la discipline. On était alors dans les premiers jours du printemps : les campagnes couvertes de verdure et de fleurs, les moissons naissantes, le climat fertile et le beau ciel de la Bithynie, l'assurance de ne point manquer de vivres, l'harmonie des chefs, l'ardeur des soldats, tout faisait présager aux croisés que Dieu bénirait leurs armes, et qu'ils seraient plus heureux que leurs compagnons dont ils foulaient les restes déplorables.

Les croisés, en partant d'Ersek, eurent plusieurs fois à traverser le « Draco », célèbre parmi les pèlerins. Les nombreux contours de cette rivière lui ont fait donner le nom de « Draco » (le Serpent) ; les Turcs l'appellent la rivière aux quarante gués. Non loin de la source du « Draco », comme il leur fallait traverser l'Arganthon, les pèlerins ne trouvèrent plus que des sentiers étroits, parmi des précipices et des rocs taillés à pic. Godefroy envoya en avant de l'armée quatre mille ouvriers, armés de haches et de pioches, pour ouvrir les chemins ; des croix de bois furent plantées de distance en distance pour marquer le passage des soldats de Jésus-Christ. En sortant de ces chemins difficiles, les pèlerins purent voir la plaine de Nicée.

Les croisés s'avançaient pleins de confiance en leurs forces et sans connaître celles qu'on pouvait leur opposer. Jamais les campagnes de la Bithynie n'avaient offert un spectacle plus imposant et plus terrible : nombre des pèlerins surpassait la population de plusieurs grandes villes de l'Occident ; leur multitude couvrait un espace immense ; les Turcs, du sommet des montagnes où ils étaient campés, durent contempler avec effroi une armée composée de cent mille cavaliers et d'innombrables fantassins, l'élite des peuples belliqueux de l'Europe, qui venait leur disputer la possession de l'Asie.
Guillaume de Tyr fait une belle description de Nicée et de ses remparts. Les voyageurs peuvent voir aujourd'hui ces fortifications encore debout ; telles qu'elles sont, elles suffisent pour donner une idée de ce qu'elles étaient au temps de la première croisade. Nous nous contenterons de décrire ce que nous avons vu.

Nicée
Image Internet Nicée est située à l'extrémité orientale du lac Ascanius, au pied d'une montagne boisée qui a la forme d'un demi-cercle. Les remparts de l'antique cité ont une lieue et demie de circonférence ; sur les murs s'élèvent des tours rondes, carrées, ovales, très rapprochées les unes des autres ; on en comptait autrefois trois cent soixante-dix. L'épaisseur des murailles est de dix pieds ; Guillaume de Tyr nous dit qu'on aurait pu y faire rouler un char ; elles ont trente pieds de hauteur; partout elles sont en parfaite conservation, excepté du côté qui regarde le lac. On peut voir leurs formes et juger de leur solidité à travers le lierre qui les couvre. Nicée a trois portes : celle du midi est entièrement dégradée ; celle de l'orient est formée de trois arceaux en marbre ; dans le mur de la partie extérieure, on aperçoit un bas-relief représentant des soldats romains armés de lances et couverts de leurs boucliers ; en dehors de cette porte, à peu de distance, sont les restes d'un aqueduc qui apportait à Nicée les eaux de la montagne. La porte du nord est grande et belle ; elle se compose, comme les deux autres, de trois arceaux en marbre gris. On ne remarque là, sur les murs, qu'une énorme tête de Gorgone, qui se montre à travers une touffe de lierre et de plantes saxatiles. Des fossés à moitié comblés entourent la place. Quand on arrive à Nicée par le chemin de Civitot, on entre dans la cité par une large brèche pratiquée à une grande tour de briques. Quelle surprise pour le voyageur, lorsqu'à la place de Nicée, dont les tours sont encore debout, il voit de tous côtés des champs cultivés, des plantations de mûriers et d'oliviers ! Après avoir avancé à travers de longues allées de cyprès et de platanes, on arrive à un humble et pauvre village : c'est « Isnid », habité par des Grecs et des Turcs (1).

Dès que les croisés furent arrivés devant la ville, chacun des chefs prit la position qu'il devait occuper pendant le siège. Godefroy et ses deux frères se placèrent à l'orient : de ce côté les remparts paraissent encore inexpugnables. Bohémond, Robert, comte de Flandre, Robert, duc de Normandie, le comte de Blois, dressèrent leurs tentes du côté de l'occident et du nord ; le midi de la cité fut assigné à l'évêque Adhémar, et au comte Raymond de Toulouse qui arriva le dernier au camp ; la ville resta libre du côté du lac.

Godefroy et Raymond avaient derrière eux les montagnes ; de tous les autres côtés du camp des chrétiens s'étendait une vaste plaine coupée de ruisseaux ; dès le commencement du siège, des flottes venues de la Grèce et de l'Italie apportèrent des vivres et toutes sortes de munitions de guerre aux assiégeants.

L'historien Foulcher de Chartres compte dans le camp des chrétiens dix-neuf nations, différentes de moeurs et de langage. « Si un Anglais, un Allemand, voulait me parler, ajoute-t-il, je ne savais que répondre. Mais, quoique divisés par le langage, nous paraissions ne faire qu'un seul peuple par notre amour pour Dieu. » Chaque nation avait son quartier qu'on environnait de murs et de palissades ; et, comme on manquait de pierres et de bois pour la construction des retranchements, on employa les ossements des croisés restés sans sépulture dans les campagnes voisines de Nicée : de sorte, dit Anne Comnène, qu'on avait fait à la fois un tombeau pour les morts et une demeure pour les vivants (2). Dans chaque quartier on avait élevé à la hâte des tentes magnifiques qui tenaient lieu d'églises et où les chefs et les soldats se rassemblaient pour les cérémonies religieuses. Différents cris de guerre, les tambours, dont les Sarrasins avaient introduit l'usage en Europe, et des cornes sonores percées de plusieurs trous, appelaient les croisés aux exercices militaires.

Les barons et les chevaliers portaient un haubert, espèce de tunique faite de petits anneaux de fers et d'acier. Sur la cotte d'armes de chaque écuyer flottait une écharpe bleue, rouge, verte ou blanche. Chaque guerrier portait un casque, argenté pour les princes, en acier pour les gentilshommes, et en fer pour les autres. Les cavaliers avaient des boucliers ronds ou carrés ; des boucliers longs couvraient les fantassins. Les croisés se servaient, pour les combats, de la lance, de l'épée, d'une espèce de couteau ou poignard appelé Miséricorde ; de la massue, de la masse d'armes avec laquelle un guerrier pouvait d'un seul coup terrasser son ennemi ; de la fronde, qui lançait des pierres ou des balles de plomb ; de l'arc, de l'arbalète, arme meurtrière inconnue jusqu'alors aux Orientaux. Les guerriers de l'Occident n'étaient point encore couverts de cette pesante armure de fer décrite dans les historiens du moyen âge et qu'ils empruntèrent dans la suite aux Sarrasins (3).

Les princes et les chevaliers avaient sur leurs bannières des images, des signes de différentes couleurs, qui servaient de point de ralliement à leurs soldats. Là on voyait peints sur les boucliers et les étendards, des léopards, des lions ; ailleurs, des étoiles, des tours, des croix, des arbres de l'Asie et de l'Occident. Plusieurs avaient fait représenter sur leurs armes des oiseaux voyageurs qu'ils rencontraient sur leur route et qui, changeant chaque année de climat, offraient aux croisés un symbole de leur pèlerinage. Ces marques distinctives animaient alors la valeur sur le champ de bataille, et devaient être un jour un des attributs de la noblesse chez les peuples de l'Occident.

Dans les circonstances importantes, le conseil des chefs dirigeait les entreprises de la guerre ; dans les circonstances ordinaires, chaque comte, chaque seigneur ne recevait des ordres que de lui-même. L'armée chrétienne présentait l'image d'une république sous les armes. Cette république formidable, où tous les biens paraissaient être en commun, ne reconnaissait d'autre loi que l'honneur, d'autre lien que la religion. Le zèle était si grand, que les chefs faisaient le service des soldats et que ceux-ci ne manquaient jamais à la discipline. Les prêtres parcouraient sans cesse les rangs pour rappeler aux croisés les maximes de la morale évangélique. Leurs prédications ne furent pas inutiles, et, si l'on en croit les auteurs contemporains, qui n'épargnent guère les champions de la croix dans leurs récits, la conduite des chrétiens pendant le siège de Nicée n'offrit que des modèles de vertus guerrières et des sujets d'édification.

« Cette sainte milice, dit un chroniqueur (4), était l'image de l'église de Dieu, et Salomon aurait pu dire en la voyant :
Que tu es belle mon amie !
Tu es semblable au tabernacle de Cédar !
0 France !
Poursuit le même chroniqueur, pays qui dois être placé au-dessus de tous les autres, combien étaient belles les tentes de tes soldats dans la Romanie !... »

Bataille pour Nicée
SERRUR Calixte BATAILLE SOUS LES MURS DE NICEE 1097 Dès les premiers jours du siège, les chrétiens livrèrent plusieurs assauts dans lesquels ils firent inutilement des prodiges de valeur. Kilig-Arslan, qui avait déposé dans Nicée sa famille et ses trésors, anima par ses messages le courage de la garnison, et réunit tous les guerriers qu'il put trouver dans la Romanie pour venir au secours des assiégés. Dix mille cavaliers musulmans, accourus à travers les montagnes, armés de leurs arcs de corne et couverts d'armures de fer se précipitèrent tout à coup dans la vallée de Nicée, et pénétrèrent jusque dans le lieu où le comte de Toulouse, arrivé le dernier au camp, venait de dresser ses tentes. Les croisés, avertis de leur arrivée, les attendaient sous les armes. Tous les chefs étaient à la tête de leurs bataillons ; l'évêque du Puy, monté sur son cheval de bataille, se montrait dans les rangs invoquant tour à tour la protection du ciel et la piété belliqueuse des pèlerins. A peine le combat était-il engagé, que cinquante mille cavaliers musulmans vinrent soutenir leur avant-garde qui commençait à s'ébranler. Le sultan de Nicée s'avançait à leur tête et cherchait à exciter leur courage par son exemple et par ses discours. « Les deux armées, dit Mathieu d'Edesse (5), s'attaquèrent avec une égale furie ; on voyait partout briller les casques, les boucliers, les épées nues ; on entendait au loin le choc des cuirasses et des lances qui se heurtaient dans la mêlée ; l'air retentissait de cris effrayants ; les chevaux reculaient au bruit des armes, au sifflement des flèches ; la terre tremblait sous les pas des combattants, et la plaine était couverte de javelots et de débris. » Tantôt les Turcs se précipitaient avec fureur dans les rangs des croisés, tantôt ils combattaient de loin et lançaient une multitude de traits ; quelquefois ils feignaient de prendre la fuite et revenaient à la charge avec impétuosité. Godefroy, son frère Baudouin, Robert, comte de Flandre, le duc de Normandie, Bohémond et le brave Tancrède, se montraient partout où les appelait le danger, et partout l'ennemi tombait sous leurs coups ou fuyait à leur aspect. Les Turcs durent s'apercevoir, dès le commencement du combat, qu'ils avaient devant eux des ennemis plus redoutables que la multitude indisciplinée de Pierre l'Ermite et de Gauthier. Cette bataille, dans laquelle les musulmans montrèrent le courage du désespoir uni à tous les stratagèmes de la guerre, dura depuis le matin jusqu'à la nuit. La victoire coûta la vie à deux mille chrétiens. Les infidèles fuirent dans les montagnes et laissèrent quatre mille morts dans la plaine où ils avaient combattu.

Les croisés imitèrent en cette circonstance l'usage barbare des guerriers musulmans. Ils coupèrent les têtes de leurs ennemis restés sur le champ de bataille, et, les attachant à la selle de leurs chevaux, ils les apportèrent au camp, qui retentit à cet aspect des cris de joie du peuple chrétien. Des machines lancèrent plus de mille de ces têtes dans la ville, où elles répandirent la consternation. Mille autres furent enfermées dans des sacs, et portées à Constantinople pour être présentées à l'empereur, qui applaudit au triomphe des Francs : c'était le premier tribut que lui offraient les seigneurs et les barons qui s'étaient déclarés ses vassaux.

Les croisés, n'ayant plus à redouter le voisinage d'une armée ennemie, poussèrent le siège avec vigueur : tantôt ils s'approchaient de la place, protégés par des galeries surmontées d'un double toit de planches et de claies ; tantôt ils poussaient vers les murailles des tours montées sur plusieurs roues, d'où l'on pouvait voir tout ce qui se passait dans la ville. On livra plusieurs assauts, dans lesquels périrent le comte de Forez, Baudouin de Gand et plusieurs chevaliers que le peuple de Dieu ensevelit, disent les chroniqueurs, avec des sentiments de piété et d'amour tels qu'ils sont dus à des hommes nobles et illustres. Animés par le désir de venger le trépas de leurs compagnons d'armes, les croisés redoublaient d'ardeur, et les plus intrépides, formant la tortue avec leurs boucliers impénétrables, élevant au-dessus de leur bataillon serré de vastes couvertures d'osier, descendaient dans les fossés, s'approchaient du pied des remparts Abattaient la muraille avec des béliers revêtus de fer, ou s'efforçaient d'arracher les pierres avec des pioches recourbées en crochet. Les assiégés, du haut des tours, jetaient sur les assaillants de la poix enflammée, de l'huile bouillante et toutes sortes de matières combustibles. Souvent les machines des croisés et leurs armes défensives étaient dévorées par les flammes, et les soldats désarmés se trouvaient en butte aux javelots, aux pierres qui tombaient sur eux comme un terrible orage. L'armée chrétienne environnait Nicée ; mais chaque nation n'avait qu'un point d'attaque qui lui était assigné, et ne s'occupait pas du reste du siège ; soit que l'espace ou les machines manquassent à la multitude des combattants, on ne voyait jamais qu'un petit nombre de guerriers s'approcher des murailles, et chacune des attaques dirigées contre la ville était comme un spectacle auquel assistait la foule oisive des pèlerins répandus sur les hauteurs et les collines du voisinage. Dans un des assauts que livraient les soldats de Godefroy, un musulman, que l'histoire nous représente comme un guerrier d'une taille et d'une force extraordinaires, s'était fait remarquer par des prodiges de bravoure : il ne cessait de défier les chrétiens, et, quoique son corps fût couvert de flèches, rien ne pouvait ralentir son ardeur ; les soldats de la croix semblaient n'avoir qu'un seul homme à combattre. A la fin, comme s'il eût voulu montrer qu'il n'avait rien à craindre, le guerrier musulman jette loin de lui son bouclier, découvre sa poitrine, et se met à lancer d'énormes quartiers de roc sur les croisés pressés au pied de la muraille. Les pèlerins, effrayés, tombaient sous ses coups sans pouvoir se défendre. Enfin le duc de Bouillon s'avance, armé d'une arbalète et précédé de deux écuyers qui tenaient leurs boucliers élevés devant lui ; bientôt un trait est décoché d'une main vigoureuse, et le guerrier, blessé au coeur, tombe sans vie sur la muraille, à la vue de tous les croisés qui applaudissent à l'adresse et à la valeur de Godefroy. Les assiégés restèrent immobiles d'effroi, et les murailles, à moitié démolies, semblaient demeurer sans défenseurs.

Cependant la nuit, qui vint suspendre les combats, ranima le courage des assiégés. Le lendemain, au lever du jour, toutes les brèches faites la veille étaient réparées ; de nouveaux murs s'élevaient derrière les remparts en ruines. En voyant la contenance de leurs ennemis et l'appareil de guerre déployé devant eux, les croisés sentaient leur courage se ralentir ; et, pour s'avancer au combat, dit Albert d'Aix, chacun d'eux attendait l'exemple de son voisin. Un seul chevalier normand osa sortir des rangs et franchir les fossés ; mais il fut bientôt assailli à coups de pierres et de javelots ; mal défendu par son casque et sa cuirasse, il périt à la vue de tous les pèlerins, qui se contentèrent d'implorer pour lui la puissance divine. Les assiégés, ayant saisi son corps inanimé avec des crochets de fer, l'exposèrent sur le rempart comme un trophée de leur victoire ; ils le lancèrent ensuite, à l'aide d'une machine, dans le camp des chrétiens, où ses compagnons d'armes lui rendirent les honneurs de la sépulture, se consolant de l'avoir laissé mourir sans secours, par la pensée qu'il avait reçu la palme du martyre et qu'il était entré dans la vie éternelle.

Les assiégés, pour réparer leurs pertes, recevaient chaque jour des secours par le lac Ascanius qui baignait leurs murailles, et ce ne fut qu'après sept semaines de siège que les croisés s'en aperçurent. Les chefs, s'étant assemblés, envoyèrent au port de Civitot un grand nombre de cavaliers et de fantassins, avec l'ordre de transporter sur les bords du lac des bateaux et des navires fournis par les Grecs. Ces navires, dont plusieurs pouvaient porter jusqu'à cent combattants, furent placés sur des chars auxquels on avait attelé des chevaux et des hommes robustes. Une seule nuit suffît pour les transporter depuis la mer jusqu'au lac Ascanius et pour les lancer dans les flots. Au lever du jour, le lac fut couvert de barques montées par des soldats intrépides ; les enseignes des chrétiens étaient déployées et flottaient sur les ondes ; tout le rivage retentissait de cris belliqueux et du son des trompettes. A cette vue, les défenseurs de Nicée furent frappés d'une grande surprise, et tombèrent dans le découragement.

Dans le même temps, une tour ou galerie de bois, construite par un guerrier lombard, vint redoubler le courage et l'ardeur des pèlerins ; elle résistait à l'action du feu, au choc des pierres, à toutes les attaques de l'ennemi. On la poussa au pied d'une tour formidable, attaquée depuis plusieurs jours par les guerriers de Raymond de Saint-Gilles ; les ouvriers qu'elle renfermait creusèrent la terre sous les murailles, et la forteresse ennemie chancela sur ses fondements. Elle s'ébranla tout à coup au milieu des ténèbres de la nuit, et s'écroula avec un fracas si horrible, que les assiégeants et les assiégés se réveillèrent en sursaut, croyant que la terre avait tremblé. Le jour suivant, la femme du sultan avec deux enfants en bas âge voulut s'enfuir par le lac, et tomba entre les mains des chrétiens : cette nouvelle, portée dans la ville, y jeta la consternation, et les Turcs perdaient l'espoir de défendre Nicée, lorsque la politique d'Alexis vint dérober cette conquête aux armes des croisés.

Ce prince, qu'on a comparé à l'oiseau qui cherche sa pâture sur les traces du lion, s'était avancé jusqu'à Pélecane. Il avait envoyé à l'armée des croisés un faible détachement de troupes grecques et deux généraux qui avaient sa confiance, moins pour combattre que pour négocier et saisir l'occasion de s'emparer de Nicée par la ruse. Un de ses officiers, nommé Butumite, ayant pénétré dans la ville, fit redouter aux habitants l'inexorable vengeance des Latins, et les pressa de se rendre à l'empereur de Constantinople. Ses propositions furent écoutées, et, lorsque les croisés se disposaient à livrer un dernier assaut, les étendards d'Alexis parurent tout à coup sur les remparts et les tours de Nicée.

Cette vue jeta l'armée chrétienne dans une vive surprise : la plupart des chefs ne purent contenir leur indignation ; les soldats, prêts à combattre, rentrèrent sous leurs tentes en frémissant de rage. Leur fureur s'accrut encore quand on leur défendit d'entrer plus de dix à la fois dans une ville qu'ils avaient conquise au prix de leur sang et qui renfermait des richesses qu'on leur avait promises. En vain les Grecs alléguèrent les traités faits avec Alexis et les services qu'ils avaient rendus aux Latins pendant le siège : les murmures continuèrent à se faire entendre, et ne furent apaisés un moment que par les largesses de l'empereur (6).

Ce prince reçut la plupart des chefs de la croisade à Pélecane, loua leur bravoure et les combla de présents. Après s'être emparé de Nicée, il voulut triompher de l'orgueil de Tancrède, qui n'avait point encore prêté serment d'obéissance et de fidélité. Tancrède, cédant aux prières de Bohémond et des autres chefs, promit d'être fidèle à l'empereur autant que l'empereur lui-même serait fidèle aux croisés (7) : cet hommage, qui était à la fois une soumission et une menace, ne devait point satisfaire Alexis, et montrait assez qu'il n'avait ni l'estime ni la confiance des pèlerins de l'Occident. La liberté qu'il rendit à la femme et aux enfants du sultan, la manière généreuse dont il traita les prisonniers turcs, laissèrent croire aux Latins qu'il cherchait à ménager les ennemis des chrétiens. Il n'en fallut pas davantage pour renouveler toutes les haines : depuis cette époque on ne cessa point de s'accuser, de se menacer réciproquement, et le plus léger prétexte aurait suffi pour allumer la guerre entre les Grecs et les croisés (8).

Un an s'était écoulé depuis que les croisés avaient quitté l'Occident. Après s'être reposés quelque temps dans le voisinage de Nicée, ils firent leurs dispositions pour se mettre en marche vers la Syrie et la Palestine, Les provinces de l'Asie Mineure qu'ils allaient traverser, étaient encore occupées par les Turcs, qu'animaient le fanatisme et le désespoir et qui formaient moins une nation qu'une armée toujours prête à combattre et à se transporter d'un lieu à un autre. Dans un pays si longtemps ravagé par la guerre, les chemins étaient à peine tracés, toute communication se trouvait interrompue entre les villes. Les défilés, les torrents, les précipices, devaient sans cesse arrêter une armée nombreuse dans sa marche à travers les montagnes ; dans les plaines, la plupart incultes et désertes, la disette, le manque d'eau, l'ardeur dévorante du climat, étaient des fléaux inévitables. Les croisés croyaient avoir vaincu tous leurs ennemis dans Nicée, et, sans prendre aucune précaution, sans autres guides que les Grecs, dont ils avaient à se plaindre, ils s'avançaient dans un pays qu'ils ne connaissaient point. Ils n'avaient aucune idée des obstacles qu'ils allaient trouver dans leur marche, et leur ignorance faisait leur sécurité.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Le champ de bataille où disparut l'armée de Pierre l'ermite sous les coups du sultan de Nicée, la marche de la grande armée de Godefroy depuis Chalcédoine jusqu'à Nicée, et l'état présent de cette ville, ont été décrits d'après les indications de M. Baptistin Poujoulat.
2. Bibliothèque des Croisades, t. III.
3. Sur les vitraux de Saint-Denis, peints par l'ordre de Suger, les croisés sont représentés avec des casques, quelquefois en forme de cône pointu, quelquefois plus ovales, sans visières, mais retenus par des mentonnières qui les garantissent jusqu'à la bouche. Leurs armures paraissent plus légères que celles des Turcs, malgré la grossièreté du dessin. Leurs chevaux ne sont point bardés de fer, et tout leur enharnachement paraît être en cordes. Les croisés sont armés d'une courte épée et d'une longue lance avec une banderole décorée d'une croix, et d'un bouclier rond ou ovale ; les Turcs sont revêtus d'une armure presque semblable, seulement leurs casques sont visiblement plus ovales; leurs cuirasses sont couvertes d'écaillés. Ce qui les distingue encore, c'est que leurs cheveux sont longs et pendants sur les côtés (V. Montfaucon, Monuments de la Monarchie française, t, I, p. 398).
4. Baudri (Bibliothèque des Croisades, t. I).
5. Mathieu d'Edesse (Bibliothèque des Croisades, t. III).
6. Les historiens de la première croisade ne sont pas tout à fait d'accord entre eux sur la manière dont Nicée fut remise à l'empereur grec. Robert le moine, Baudri et l'abbé Guibert disent que les assiégés traitèrent secrètement avec Alexis, à condition qu'il leur soit permis de sortir librement de la ville. Foulcher de Chartres prétend que les Turcs qui étaient dans Nicée y firent entrer les Turcoples envoyés par l'empereur, lesquels, en répandant de l'argent dans la ville, la gardèrent pour Alexis, comme il le leur avait ordonné. Albert d'Aix dit que Tatice, familier du prince grec, obtint des chefs croisés, a l'aide de belles promesses, que Nicée lui fût remise, et des assiégés qu'ils ouvriraient leurs portes, en leur promettant qu'ils pourraient sortir librement et que la femme et les enfants de Soliman seraient rendus à la liberté. Guillaume de Tyr dit aussi que Tatice traita secrètement avec les assiégés ; mais il ajoute que les chefs croisés, sachant que la ville était sur le point de se rendre, envoyèrent des députés à Alexis pour le prier de faire venir au plus tôt des troupes qui reçussent et gardassent la ville, afin que l'armée chrétienne pût poursuivre sa marche. Les largesses de l'empereur n'empêchèrent point les soldats de la croix de murmurer contre cette capitulation. Albert d'Aix prétend qu'Alexis tint mal les promesses qu'il avait faites aux croisés.
7. On peut voir, dans Raoul de Caen, la rude franchise avec laquelle Tancrède parla à l'empereur Alexis (Bibliothèque des Croisades, t, I).
8. Anne Comnène explique la conduite d'Alexis : il est bon de ne jamais perdre de vue l'histoire de la princesse grecque, et de comparer souvent ses récits aux chroniques latines.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

5 - L'armée chrétienne quitte Nicée - La Bataille de Dorylée

Enluminure de la BNF L'armée chrétienne était partie de Nicée le 25 juin (1). Elle marcha pendant deux jours ; le soir du second jour, elle arriva auprès d'un pont, et c'est là qu'elle dressa son camp. Ce pont, qu'on voit encore aujourd'hui, est construit au lieu même où le Gallus se jette dans le Sangare, appelé en langue turque Sakarié. Les croisés se trouvaient alors près de l'ancienne Leuca, remplacée maintenant par le village de « Lefké. » Il n'y a que six heures de marche de Nicée à « Lefké », mais les chemins étaient difficiles, surtout pour une grande multitude d'hommes qu'embarrassait un vaste attirail de bagages et de chariots, et nous ne devons pas nous étonner que l'armée ait mis deux jours à faire ce court trajet. Attirés par l'abondance de l'eau et des pâturages, les croisés se reposèrent deux jours à la jonction du Gallus et du Sangare. Comme ils allaient entrer dans un pays désert et sans eau, les chrétiens crurent devoir se partager en deux troupes ; une seule terre ne suffisait pas à tant d'hommes, tant de chevaux, tant de bestiaux (Robert le Moine). Le plus considérable des deux corps d'armée était commandé par Godefroy, Raymond, Adhémar, Hugues le Grand et le comte de Flandre ; l'autre corps était commandé par Bohémond, Tancrède et le duc de Normandie. Les deux troupes devaient marcher, autant que possible, à une assez proche distance l'une de l'autre. La troupe de Godefroy se dirigea vers la droite, la troupe de Bohémond vers la gauche. Celle-ci, après trois jours de marche et vers le commencement de la quatrième journée, arriva dans la vallée appelée tour à tour « Dogorganhi », « Gorgoni » et « Ozellis. » Il y a vingt lieues de « Lefké » à la vallée de « Gorgoni », ce qui répond parfaitement aux journées de marche que nous venons d'indiquer d'après le moine Robert, témoin oculaire ; ceci prouve également l'erreur de quelques chroniqueurs tels que Guillaume de Tyr, qui ont compté une seule journée de marche ; ces derniers chroniqueurs n'avaient point vu les lieux. La troupe de Bohémond, partant du pont où l'armée chrétienne avait fait halte, dut suivre le Sangare pendant trois heures environ ; laissant ensuite le fleuve à gauche, elle s'avança dans une vallée qui la conduisit jusqu'à « Gorgoni » ; la vallée que suivit d'abord le prince de Tarente, nommée par les Turcs « Visir-Kan », est longée par une petite rivière appelée maintenant « Kara-Sou. » La vallée de « Gorgoni », dont le nom se mêle au souvenir d'une grande bataille, aboutit à la plaine de Dorylée appelée par les Turcs « Eski-Cher » ; elle est située à quatre heures au nord-ouest de cette ville. Une rivière nommée « Sareh-Sou » (eau jaune), le Béthis des anciens, arrose cette vallée couverte de prairies et va se jeter dans le Tymbrius (2). Du côté du Nord est un village turc appelé « Dogorganleh » : ce nom est une évidente corruption de « Dogorganhi », l'ancien nom cité par nos chroniqueurs. La vallée qui vit s'accomplir l'événement militaire dont l'issue décida du sort de la première croisade, s'appelle aujourd'hui « Yneu-Nu » (les cavernes), ainsi nommée des nombreuses grottes sépulcrales creusées dans les flancs des collines du voisinage. Nous sommes heureux de pouvoir indiquer avec autant de détails et de précision des lieux devenus si célèbres dans l'histoire de la première expédition de la croix.

C'est dans la matinée du 1er juillet, que la troupe de Bohémond, arrivée à la vallée de Gorgoni, vit tout à coup apparaître une immense multitude de musulmans. Kilidj-Arslan, après sa défaite de Nicée, avait rassemblé de nouvelles forces. A la tête d'une armée que les chroniqueurs latins portent jusqu'à trois cent mille hommes, le sultan de Nicée suivait les croisés épiant l'occasion de les surprendre et de leur faire payer cher la conquête de sa capitale. La division de l'armée chrétienne en deux corps lui avait semblé propice à une attaque ; il avait choisi la troupe la moins considérable, comme étant la plus facile à vaincre. L'armée de Kilidj-Arslan s'étendait menaçante sur les hauteurs de Gorgoni.

A cette vue, les chrétiens surpris hésitent d'abord ; mais Bohémond et le duc de Normandie ordonnent à tous les chevaliers de mettre pied à terre et de planter les tentes. En peu d'instants, le camp est assis aux bords de la petite rivière qui coule dans la vallée : il se trouvait ainsi défendu, d'un côté par la rivière, de l'autre par un marais couvert de roseaux. Des chariots, des palissades faites avec des pieux qui servaient à dresser les tentes, entouraient le camp. Bohémond fait placer au centre les femmes, les enfants et les malades ; il assigne aux fantassins et aux cavaliers des postes à défendre. La cavalerie, partagée en trois corps, s'avance à la tête du camp et se prépare à disputer le passage de la rivière. L'un de ces corps était commandé par Tancrède et Guillaume son frère ; l'autre par le duc de Normandie et le comte de Chartres. Bohémond, qui commandait le corps de réserve, se place avec ses cavaliers sur une hauteur d'où il peut tout découvrir et suivre les mouvements du combat.

Avant que les tentes fussent dressées, une troupe de musulmans, descendant des montagnes, avait lancé sur les croisés une grêle de flèches. Cette première attaque fut courageusement soutenue. Poursuivis par les cavaliers latins, les Turcs ne purent trouver dans leur fuite leur ressource accoutumée. Ils avaient à gravir des hauteurs, et les chrétiens les atteignirent sans peine ; aussi ce détachement périt sous la lance et l'épée ; les arcs et les flèches étaient devenus inutiles entre les mains de ces fuyards acculés au pied des monts.

« Oh ! Combien de corps tombèrent privés de la tête ! S'écrie un témoin oculaire (Robert le Moine) ; combien de corps tombèrent mutilés de diverses manières ! Ceux des ennemis qui étaient derrière poussaient ceux de devant sous le glaive meurtrier des nôtres. »
Mais, pendant que ce détachement de Turcs succombait, une multitude d'ennemis, poussant de grands cris, s'étaient précipités du haut des monts sur le camp des chrétiens ; la rivière avait été franchie ; les femmes et les enfants , les vieillards et les malades, les hommes désarmés, étaient tombés sans résistance ; dans cet effroyable désordre, les cris et les gémissements des pèlerins se mêlaient aux hurlements des barbares. Les Turcs massacrent tout ce qui s'offre à leurs coups ; ils n'épargnent que les femmes qui ont de la jeunesse et de la beauté et qu'ils destinent aux sérails. Si on en croit Albert d'Aix, les filles et les femmes des barons et des chevaliers préférèrent, en cette occasion, l'esclavage à la mort : on les vit, au milieu du tumulte, se parer de leurs plus beaux vêtements et se présenter au-devant des Turcs, cherchant, par la vue de leurs charmes, à toucher le coeur de leurs ennemis.

Cependant Bohémond vient secourir le camp des chrétiens, et force le sultan à regagner son armée. En voyant tant de cadavres couchés sur la terre, le prince de Tarente, nous dit une chronique, commença à se lamenter et à prier Dieu pour le salut des vivants et des morts. Après avoir laissé des chevaliers autour du camp pour le garder et le défendre, Bohémond va joindre les chrétiens aux prises avec l'ennemi. Effrayés par le nombre, les chrétiens étaient près de chanceler. Le duc de Normandie avait devancé Bohémond au lieu du combat : arrachant des mains de celui qui le portait son drapeau blanc brodé d'or, il s'était élancé au milieu des musulmans aux cris de Dieu le veut ! A moi, Normandie ! La présence de ces deux chefs, les efforts de Tancrède, de Richard, prince de Salerne, d'Etienne, comte de Blois, raniment les guerriers latins ; l'énergique audace des champions de la croix résiste à la nombreuse et puissante armée de Kilidj-Arslan. Les flèches des Turcs qui tombaient en pluie sur les chrétiens venaient le plus souvent mourir impuissantes contre la cuirasse, le bouclier ou le casque des chevaliers ; mais les flèches atteignaient les chevaux et répandaient le désordre dans la troupe chrétienne. Cette manière de combattre des musulmans était tout à fait nouvelle pour les croisés. Les chroniqueurs nous parlent de la frémissante douleur des chevaliers impuissants à se défendre contre un ennemi qui ne combattait que de loin et comme en fuyant. Aussi les Latins cherchaient-ils à s'approcher des Turcs, afin de pouvoir se servir de leurs lances ou de leurs épées. La tactique des ennemis consistait à éviter la mêlée et à lancer des nuées de flèches. A mesure que les croisés se présentaient devant eux, ils ouvraient leurs rangs, se dispersaient pour se rallier à quelque distance et lancer de nouveaux traits. La rapidité de leurs chevaux les secondait dans leurs évolutions, et les dérobait à la poursuite des croisés.

Dans ce combat, où l'inégalité des forces était si grande, la bravoure des compagnons de Bohémond fît des miracles. On avait dû renoncer aux dispositions faites avant la bataille ; chaque chef, chaque guerrier ne prenait plus conseil que de lui-même et s'abandonnait à son ardeur. Les femmes, délivrées des mains des musulmans, parcouraient les rangs chrétiens, apportaient des rafraîchissements aux soldats étouffés par les brûlants rayons du jour, et les exhortaient à redoubler de courage pour les sauver de la servitude. Personne ne demeurait en repos, nous dit une chronique : les chevaliers et tous ceux qui étaient propres à la guerre combattaient ; les prêtres et les clercs pleuraient et priaient ; les femmes qui n'étaient pas occupées à porter de l'eau aux combattants, traînaient sous les tentes, avec des lamentations, les morts et les mourants. A la fin de ce combat, l'innombrable multitude des musulmans avait enveloppé la troupe chrétienne, de manière à ne lui laisser aucun espace pour la fuite. Les croisés se trouvaient cernés, pressés sur tous les points ; ils étaient emprisonnés comme dans un cirque, nous dit un chroniqueur « Raoul de Caen » ; le carnage était horrible des deux côtés. Robert de Paris, le même qui avait osé prendre place sur le trône d'Alexis, fut blessé mortellement, après avoir vu périr autour de lui quarante de ses compagnons. Guillaume, frère de Tancrède, jeune homme d'une impétueuse bravoure et d'une grande beauté, tomba percé de flèches. Tancrède lui-même, dont la lance était brisée et qui n'avait plus que son épée pour défense, eût terminé sa carrière dans la vallée de Gorgoni, sans l'assistance de Bohémond.

L'admirable courage des guerriers de la croix, luttant contre des forces supérieures, rendait encore la victoire incertaine ; mais tant de généreux efforts allaient être inutiles : les croisés, épuisés de fatigues, ne pouvaient résister longtemps à un ennemi qui se renouvelait sans cesse. Tout à coup mille cris de joie annoncent Godefroy, qui s'avançait avec le second corps de l'armée chrétienne. Dès le commencement de la bataille, Bohémond l'avait fait avertir de l'attaque des Turcs. C'est Arnoul, chapelain du duc de Normandie, qui, monté sur un cheval rapide, était allé prévenir Godefroy. Le messager avait rencontré la troupe du duc de Lorraine à une distance de deux milles, au sud de la vallée de Gorgoni. Les fidèles coururent au combat, dit Albert d'Aix, comme s'ils eussent été appelés au plus délicieux festin. Lorsque Godefroy, le comte de Vermandois, le comte de Flandre, à la tête de leur corps d'armée, parurent sur les montagnes, le soleil était vers le milieu de son cours, et sa lumière se réfléchissait sur les boucliers, les casques et les épées nues ; les enseignes étaient déployées ; le bruit des tambours et des clairons retentissait au loin ; quarante mille guerriers, couverts de leurs armes, s'avançaient en bon ordre. Cette vue ranima la troupe de Bohémond, et jeta l'épouvante parmi les infidèles. Il y avait cinq heures que les compagnons du prince de Tarente soutenaient tout le poids d'une bataille inégale.

Godefroy, Hugues, Baudouin et Eustache, frères du duc de Lorraine, suivis de leurs quarante mille cavaliers d'élite, volent du côté du camp chrétien environné d'ennemis : Robert le moine les compare à l'aigle fondant sur sa proie, excité par les cris de ses petits à jeun. Les bataillons musulmans qui reçurent la première attaque du duc de Lorraine purent croire que la foudre tombait au milieu, d'eux ; les cadavres s'amoncelaient sous le glaive des Francs ; la vallée et les montagnes retentissaient des lamentations des mourants et des cris joyeux des Latins.

« Malheur à ceux que les Francs ont rencontrés les premiers ! dit le témoin oculaire Robert : hommes il n'y a qu'un instant, ils ne sont plus que cadavres ; la cuirasse et le bouclier n'ont pu les protéger, et les flèches et les arcs ne leur ont servi de rien. Les mourants gémissent, broient la terre de leurs talons, ou, tombant en avant, coupent l'herbe de leurs dents. »
Tandis que la troupe de Godefroy réunie à celle de Bohémond répandait la confusion et la mort dans les rangs des Turcs, ceux-ci furent saisis d'une terreur nouvelle à l'aspect de dix mille hommes de l'arrière-garde qui descendaient de la montagne, conduits par Raymond et par l'évêque Adhémar ; un frisson courut à travers cette multitude, dit un chroniqueur que nous citons souvent parce qu'il était présent à la bataille ; les infidèles crurent que des guerriers pleuvaient sur eux du haut du séjour céleste, ou qu'ils sortaient des flancs de la montagne, tout armés contre eux.

Le sultan Kilidj-Arslan s'était retiré sur les hauteurs avec son armée, espérant que les croisés n'oseraient point l'y poursuivre. Vain espoir ! Godefroy, Hugues, Raymond, Adhémar, Tancrède, Bohémond et les deux Robert, enveloppent les hauteurs où le sultan a cherché une retraite. Ce n'est pas seulement dans la vallée que coule le sang des Turcs : les flancs et le sommet des collines en sont rougis. Partout des cadavres jonchaient la terre : un cheval à la course ne pouvait qu'à grand peine trouver assez d'espace vide pour poser le pied.

Le combat dura jusqu'à la nuit, et les dernières scènes de cette journée furent un effroyable carnage. Maîtres du camp des ennemis situé vers le côté septentrional de la vallée de Gorgoni, les croisés y trouvèrent beaucoup de vivres, des tentes magnifiquement ornées, toutes sortes de bêtes de somme et surtout un grand nombre de chameaux. La vue de ces animaux, qu'on ne connaissait point en Occident, leur causa autant de surprise que de joie. Les chrétiens montèrent les chevaux des ennemis pour courir sur les débris de l'armée vaincue. Les ténèbres commençaient à couvrir les collines et la vallée, quand les croisés revinrent à leur camp, chargés de butin et précédés de leurs prêtres qui chantaient des hymnes et des cantiques en action de grâces. Les chefs et les soldats s'étaient couverts de gloire dans cette journée du 1er juillet 1097.

Nous avons nommé les principaux chefs de l'armée. Les chroniqueurs en citent plusieurs autres, tels que Baudouin de Beauvais, Galon de Calmon, Gaston de Béarn, Gérard de Chérisi ; tous signalèrent leur bravoure par des exploits qui leur mériteront, dit Guillaume de Tyr, une éternelle gloire. Le nombre des musulmans tués dans la bataille ou dans la fuite est porté à plus de vingt mille dans les chroniques. Les croisés perdirent quatre mille de leurs compagnons dans les divers rangs de l'armée.

Le lendemain de la victoire, les chrétiens se rendirent sur le champ de bataille pour ensevelir leurs morts ; les chants des prêtres et des clercs accompagnèrent ces funérailles ; on entendit les gémissements des mères pour leurs fils, des amis pour leurs amis. Le moine Robert nous dit que les hommes capables de juger sainement les choses honorèrent tous ces morts comme martyrs du Christ. On passa bientôt de ces cérémonies funèbres aux transports d'une folle allégresse. En dépouillant les cadavres des Turcs, on se disputa leurs habits sanglants. Dans la joie de leur triomphe, tantôt les soldats chrétiens endossaient l'armure de leurs ennemis, et se revêtaient des robes flottantes des musulmans; tantôt ils s'asseyaient dans les tentes des vaincus, et se moquaient du luxe et des usages de l'Asie. Ceux qui n'avaient point d'armes prirent les épées et les sabres recourbés des Turcs, et les archers remplirent leurs carquois des flèches dont la terre était au loin couverte.

L'ivresse de la victoire ne les empêcha point de rendre justice à la bravoure des vaincus, qui se vantaient d'avoir une origine commune avec les Francs. Les historiens contemporains qui ont loué la valeur des Turcs, ajoutent qu'il ne manquait à ceux-ci que d'être chrétiens pour être, en tout, comparables aux croisés. « Si les musulmans avaient été fermes dans la foi du Christ, dit naïvement le chroniqueur Tudebode, s'ils avaient reconnu qu'une des trois personnes de la Trinité était née d'une vierge, qu'elle avait souffert la passion, qu'elle était ressuscitée, que, régnant également dans le ciel et sur la terre, elle avait ensuite envoyé la consolation du Saint-Esprit, ils auraient été les plus braves ? Les plus prudents, les plus habiles dans la guerre, et aucun peuple n'aurait pu leur être comparé. » Ce qui prouve d'ailleurs que les croisés avaient une haute idée de leurs ennemis, c'est qu'ils attribuèrent leur victoire à un miracle. Celui qui voudra considérer cet événement des yeux de l'intelligence, dit Robert, y reconnaîtra, avec de hautes louanges, Dieu toujours admirable dans ses oeuvres. Deux jours après la bataille, dit Albert d'Aix, les infidèles fuyaient encore, sans que personne ne les poursuivît, si ce n'est Dieu lui-même. On avait vu, ajoutait-on, saint George et saint Démétrius combattre dans les rangs des chrétiens. De leur côté, les musulmans ne furent pas moins frappés de la bravoure des Latins. « Vous ne connaissez pas les Francs, disait le sultan Kilidj-Arslan aux Arabes qui lui reprochaient sa fuite, vous n'avez pas éprouvé leur courage : cette force n'est point Humaine, mais céleste, ou diabolique. »

Tandis que les croisés se félicitaient d'une victoire qui leur ouvrait les chemins de l'Asie Mineure, le sultan de Nicée, n'osant plus se mesurer avec les chrétiens, entreprit de ravager le pays qu'il ne pouvait défendre. A la tête des débris de son armée et suivi de dix mille Arabes qui étaient venu le joindre, il devança les croisés et dévasta ses provinces. Les Turcs brûlaient les maisons, pillaient les villes, les bourgs et les églises ; ils entraînaient avec eux les femmes et les enfants des Grecs, qu'ils gardaient en otage. C'est ainsi que tout fut mis en feu et changé en solitude.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. C'est par erreur que Guillaume de Tyr place le départ de Nicée au 29 juin. Sept jours s'écoulèrent depuis le départ de Nicée jusqu'à l'arrivée dans la vallée de Gorgoni.
2. Tous ces précieux renseignements géographiques, qui nous ont aidés à comprendre la bataille de Dorylée, ont été puisés dans les notes de M. Baptistin Poujoulat.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

6 - Les armées marchent sur Antioche, Baudouin s'empare d'Edesse

Image Internet Le 3 juillet, quand les croisés se remirent en marche, ils résolurent de ne plus se séparer. Cette résolution les mettait à l'abri de toute surprise, mais elle exposait une armée trop nombreuse à périr de faim et de misère dans un pays ravagé par les Turcs. En quittant la vallée de Gorgoni, les chrétiens entrèrent dans la plaine de Dorylée, appelée aujourd'hui Esky-clier (vieille ville). Ils ne trouvèrent que des campagnes désertes, et n'eurent bientôt pour subsister que les racines des plantes sauvages et les épis échappés au fer des ennemis. Le manque d'eau et de fourrages fît périr le plus grand nombre des chevaux de l'armée. La plupart des chrétiens qui méprisaient les fantassins, furent obligés, comme eux, de marcher à pied et de porter leurs armes, dont le poids suffisait pour les accabler. L'armée chrétienne offrait alors un étrange spectacle : on vit des chevaliers, montés sur des ânes et des boeufs, s'avancer à la tête de leurs soldats. Des béliers, des chèvres, des porcs, des chiens, tous les animaux qu'on pouvait rencontrer étaient chargés de bagages qui, pour la plupart, restèrent abandonnés sur les chemins.

Les croisés traversaient alors la partie de la Phrygie, appelée par les anciens « Phrygiebrûlée. » Ils avaient laissé à leur droite l'ancienne cité de Cotyléum, aujourd'hui Koutayé, et l'antique Esanos ou Azania, dont les voyageurs modernes nous ont décrit les intéressantes ruines (1). L'armée chrétienne passa par l'ancien pays d'Isaurie (Isauria Trachea) avant d'arriver à AntiochetteAntiochette
Antiochette
, capitale de la Pisidie. Les chroniques sont remplies de détails sur les souffrances et les misères des croisés, depuis Dorylée jusqu'à Antiochette. Les chrétiens éprouvèrent dans cette marche toutes les horreurs de la soif ; les plus robustes soldats ne pouvaient résister à ce terrible fléau. Guillaume de Tyr nous dit que cinq cents personnes périrent dans un seul jour. On vit alors, disent les historiens (Albert d'Aix), des femmes accouché avant le temps au milieu d'une campagne brûlante ; on en voyait d'autres se désespérer auprès de leurs enfants qu'elles ne pouvaient plus nourrir, implorer la mort par leurs cris, et, dans l'excès de leur douleur, se rouler par terre toutes nues à la vue de l'armée (Albert d'Aix). Les chroniqueurs n'oublient pas, dans leurs récits, les faucons et les oiseaux de chasse dont les chevaliers se faisaient suivre en Asie et qui périrent presque tous sous un ciel dévorant. Les croisés implorèrent en vain le miracle que Dieu avait autrefois opéré dans le désert pour son peuple choisi. Les stériles vallées de la Phrygie retentirent pendant plusieurs jours de leurs prières, de leurs plaintes, et peut-être aussi de leurs blasphèmes.

Au milieu de ce pays embrasé, les chrétiens firent une découverte qui pouvait sauver l'armée, mais qui fut sur le point de lui devenir aussi funeste que les horreurs mêmes de la soif. Les chiens qui suivaient les croisés avaient abandonné leurs maîtres, et s'égaraient dans les plaines et les montagnes pour chercher une source (2). Un jour qu'on en vit revenir au camp plusieurs dont le poil paraissait couvert d'une poussière humide, on jugea qu'ils avaient trouvé de l'eau ; quelques soldats les suivirent et découvrirent une rivière. Toute l'armée s'y précipita en foule ; les croisés, accablés de chaleur et de soif, se jetèrent dans l'eau et se désaltérèrent sans précaution. Plus de trois cents d'entre eux en moururent presque subitement ; plusieurs autres tombèrent gravement malades, et ne purent continuer leur route.

Les documents nous manquent pour donner un nom à cette rivière. Albert d'Aix, décrivant la marche de l'armée chrétienne, parle de montagnes appelées « montagnes noires », au sommet desquelles les croisés passèrent une nuit. Le même chroniqueur cite une vallée nommée « Malabyumas », remplie de défilés étroits, que les chrétiens traversèrent après avoir franchi les montagnes noires. La distance de Dorylée à Antiochette est d'environ quarante lieues, du nord au sud ; les chroniqueurs ne disent point le nombre de jours que les croisés mirent à faire ce trajet, mais certainement ce pénible et cruel voyage ne put s'achever avec rapidité.

Enfin l'armée arriva devant Antiochette, qui lui ouvrit ses portes. Cette ville était située au milieu d'un territoire coupé de prairies, de ruisseaux et de forêts. La vue d'un pays riant et fertile engagea les chrétiens à se reposer quelques jours, et leur fit bientôt oublier tous les maux qu'ils avaient soufferts. Le pays d'Ak-Cher (c'est le nom turc de l'ancienne Antiochette) est encore aujourd'hui couvert de forêts comme au temps des croisades.

Le bruit de la marche et des victoires des croisés s'était répandu dans tous les pays voisins. On envoyait au-devant d'eux des députés pour leur offrir des secours et leur jurer obéissance. Alors ils se virent maîtres de plusieurs contrées dont ils ignoraient les noms et la position géographique. La plupart des croisés étaient loin de savoir que les provinces qu'ils venaient de soumettre avaient vu les armées d'Alexandre et les armées de Rome, et que les Grecs, habitants de ces provinces, descendaient des Gaulois qui, au temps du second Brennus, étaient partis de l'Illyrie et des rives du Danube, avaient traversé le Bosphore (3), pillé la ville d'Héraclée, et fondé une colonie sur les rives de l'Halys. Sans rechercher les traces de l'antiquité, les nouveaux conquérants ne songeaient qu'à vaincre les ennemis du Christ, et n'avaient point d'autre pensée. La population de l'Asie Mineure, presque toute chrétienne, favorisait partout les progrès de leurs armes ; la plupart des cités, délivrées à leur approche du joug des musulmans, les saluaient comme des libérateurs.

Pendant leur séjour à Antiochette, la joie de leur conquête fût un moment troublée par la crainte qu'ils eurent de perdre deux de leurs plus illustres chefs. Raymond, comte de Toulouse, tomba dangereusement malade. Comme on désespérait de sa vie, on l'avait déjà étendu sur la cendre, et l'évêque d'Orange récitait les litanies des mourants, lorsqu'un comte saxon vint annoncer que Raymond ne mourrait point de cette maladie, et que les prières de saint Gilles avaient obtenu pour lui une trêve avec la mort. Ces paroles, dit Guillaume de Tyr, rendirent l'espérance à tous les assistants, et bientôt Raymond se montra aux yeux de l'armée, qui célébra sa guérison comme un miracle (4).

Dans le même temps, GodefroyGodefroy de Bouillon
Godefroy de Bouillon
, qui s'était un jour égaré dans une forêt, avait couru le plus grand danger et défendant un soldat attaqué par un ours. Vainqueur de la bête féroce, mais blessé à la cuisse et perdant tout son sang, il fut ramené mourant dans le camp des croisés. La perte d'une bataille aurait répandu moins de consternation que le douloureux spectacle qui s'offrit alors aux yeux des chrétiens. Tous les croisés versaient des larmes, et adressaient des prières au ciel pour la vie de Godefroy. La blessure ne se trouva pas dangereuse ; mais, affaibli par la perte de son sang, le duc de Bouillon resta longtemps sans reprendre ses forces. Le comte de Toulouse eut, comme lui, une longue convalescence, et tous les deux furent, pendant plusieurs semaines, obligés de se faire porter à la suite de l'armée dans une litière (5).

De plus grands malheurs menaçaient l'armée des croisés. Jusqu'alors la paix avait régné parmi eux et leur union faisait leur force. Tout à coup la discorde éclata entre quelques chefs, et fut sur le point de gagner l'armée entière. Baudouin, frère de Godefroy, et Tancrède, l'un conduisant une troupe de guerriers flamands, l'autre une troupe de soldats italiens, furent envoyés à la découverte, soit pour dissiper des bandes d'ennemis, soit pour protéger les chrétiens du pays et obtenir d'eux des secours et des vivres. Ils s'avancèrent d'abord jusqu'à la ville d'Iconium ; mais, n'ayant point rencontré d'ennemis et trouvant le pays abandonné, ils se dirigèrent vers le rivage de la mer, à travers les montagnes du Taurus. Tancrède, qui marchait le premier, arriva sans obstacle sous les murs de la ville de Tarse, patrie de saint Paul, appelée aujourd'hui « Tarsous » (6), située dans une plaine aux bords du Cydnus, à trois heures de la mer. Il sortit probablement du Taurus par le passage connu sous le nom de Gealek-Bogaz, situé à seize heures de Tarse : Albert d'Aix appelle ce passage porte de Judas ; il donne le nom de « Butrente » à la vallée qui conduit à cette porte du Taurus. Les Turcs chargés de défendre la ville de Tarse consentirent à arborer le drapeau des chrétiens sur leurs murailles, et promirent de se rendre, s'ils n'étaient pas secourus. Tancrède, qui avait reçu les promesses des habitants et de la garnison, campait aux portes de la ville, lorsqu'il vit arriver la troupe commandée par Baudouin. Le frère de Godefroy et sa troupe s'étaient égarés dans les solitudes du Taurus, et, après trois jours d'une marche incertaine et pénible, le hasard les avait conduits sur le sommet d'une montagne d'où les guerriers purent apercevoir des tentes dressées devant les murs de Tarse : cette montagne ne peut être que le rameau du Taurus courant de l'est a l'ouest, situé au nord de Tarse, à une assez faible distance. Les deux détachements de croisés se félicitèrent de leur réunion, et s'embrassèrent avec d'autant plus de joie, que de loin ils s'étaient pris réciproquement pour des ennemis.

Les croisés flamands réparèrent leurs forces par un frugal repas, et passèrent la nuit en paix ; mais, au lever du jour, la vue du drapeau de TancrèdeTancrède
Tancrède
, arboré sur la tour de la ville, excite la jalousie de Baudouin et de ses compagnons. Baudouin prétend que sa troupe est plus nombreuse et que la ville doit lui appartenir. Comme on ne reconnaît point ses droits, il entre en fureur, et se répand en injures grossières contre Tancrède, contre Bohémond et la race des aventuriers normands. Après de longs débats, on convient d'envoyer des députés aux habitants, pour savoir d'eux-mêmes auquel des deux princes ils voulaient se soumettre : ceux-ci préfèrent Tancrède. A cette réponse, Baudouin menace les Turcs et les Arméniens de sa vengeance, de celle de Godefroy ; il leur promet en même temps sa protection et celle des princes croisés, si la bannière de Tancrède fait place à la sienne. Les habitants, tour à tour effrayés de ses menaces et séduits par ses promesses, se décident enfin à lui obéir, et son drapeau remplace, sur la tour, celui de Tancrède, qui est jeté honteusement hors des murailles (7).

Le sang allait couler pour venger cet outrage ; mais les croisés italiens et normands, apaisés par leur chef, écoutèrent la voix de la modération, et quittèrent la ville qu'on leur disputait pour chercher d'autres conquêtes. A force de protestations et même de prières, BaudouinBaudouin du Bourg
Baudouin du Bourg
parvint à se faire ouvrir les portes de la ville, dont la forteresse et plusieurs tours étaient encore au pouvoir des Turcs. Maître ainsi de la place et craignant toujours des rivaux, il refusa de recevoir trois cents croisés que Bohémond envoyait sur les pas de Tancrède et qui demandaient un asile pour passer la nuit. En vain les soldats de Baudouin implorèrent eux-mêmes sa pitié pour des pèlerins accablés de fatigue et poursuivis par la faim ; il repoussa leurs prières ; les guerriers de Bohémond, obligés ainsi de camper au milieu d'une campagne découverte, furent surpris et massacrés par des Turcs qui avaient profité du moment où tous les chrétiens se livraient au sommeil, pour sortir de la ville de Tarse, qu'ils n'espéraient plus conserver. Le lendemain, la nouvelle de cette horrible catastrophe se répand dans la ville ; les croisés vont reconnaître leurs frères étendus sans vie et dépouillés de leurs armes et de leurs vêtements. La plaine et la ville retentissent de leurs gémissements et de leurs plaintes ; les plus ardents volent aux armes ; ils menacent les Turcs restés en petit nombre dans la place, ils menacent leur chef qu'ils accusent de la mort tragique de leurs compagnons. Baudouin, poursuivi à coups de flèches, est obligé de fuir et de se retirer dans une tour. Peu de temps après, il reparaît au milieu des siens, gémit avec eux sur le malheur qui vient d'arriver, et s'excuse en alléguant les traités conclus avec les habitants. En parlant ainsi, il montre à ses soldats les tours qui sont encore occupées par les Turcs. Au milieu du tumulte, des femmes chrétiennes à qui les musulmans avaient coupé le nez et les oreilles, viennent par leur présence redoubler la fureur des guerriers de la croix. Ceux-ci, oubliant tout à coup les griefs qu'ils avaient contre leur chef, jurent d'exterminer les Turcs ; ils escaladent les tours où flottaient encore les étendards des infidèles ; rien ne résiste à leur furie ; tous les Turcs qu'ils rencontrent sont immolés aux mânes des soldats chrétiens.

Les croisés, après avoir ainsi vengé la mort de leurs frères, s'occupèrent de les ensevelir, et, tandis qu'ils les accompagnaient au tombeau, la fortune vint au secours de Baudouin et lui envoya un renfort qu'il n'attendait pas : on avait aperçu de la côte une flotte qui s'avançait à pleines voiles. Les soldats de Baudouin, qui croyaient avoir affaire à des infidèles, accoururent en Braies sur le rivage. Dès que la flotte est assez proche, ils interrogent l'équipage du premier navire. L'équipage répond dans la langue des Francs. Les croisés demandent aux étrangers comment ils se trouvent ainsi pans la mer de Tarse et à quelle nation ils appartiennent; ceux-ci répondent qu'ils sont des chrétiens venus de la Flandre, de la Suisse et des provinces de France ; les hommes de la flotte interrogent les pèlerins sur les motifs qui les ont amenés si loin de leur pays. « Qui vous a fait venir, disent-ils, dans ce lointain exil et parmi tant de nations barbares ? » Nous sommes des pèlerins de Jésus-Christ, répondent les croisés, et nous allons à Jérusalem pour délivrer le tombeau du Christ. A ces mots, les étrangers descendent sur le rivage, et se rapprochent des croisés ; les uns et les autres se donnent la main, et se reconnaissent comme des frères. Les hommes qui montaient les navires étaient des corsaires qui parcouraient la Méditerranée depuis huit ans. Sur l'invitation des soldats de la croix, les pirates entrent dans le port de Tarse ; leur chef Guinemer, qui était Boulonnais, reconnaît Baudouin et son frère Eustache, fils de son ancien maître, et promet de le servir avec ses compagnons. Ils prennent tous la croix, et font le serment de partager la gloire et les travaux de la guerre sainte (Albert d'Aix).

Aidé de ce nouveau renfort et laissant dans Tarse une garnison, Baudouin se remit en marche, et suivit la route qu'avait prise Tancrède. Ce dernier s'était porté vers Adana (Antioche en Cilicie), place située à huit heures à l'est de Tarse ; ayant trouvé la ville d'Adana (appelée Antioche en Cilicie) occupée par un chevalier Bourguignon, nommé Guelfe, il s'était avancé vers Malmistra, d'où il avait chassé les Turcs. Malmistra, l'ancienne Mopsuestia, appelée maintenant « Messissé », était située à six heures au sud-est d'Adana (appelée Antioche en Cilicie) (appelée Antioche en Cilicie), à trois heures de la mer, sur la rive du Pyrame, aujourd'hui « Djihan. » Tancrède et ses fidèles guerriers n'oubliaient pas les outrages de Baudouin, et déploraient encore le massacre de leurs frères abandonnés au glaive des Turcs, lorsqu'on leur annonça que la troupe de Baudouin venait de dresser ses tentes dans une prairie voisine de la ville. A cette nouvelle, leur vif ressentiment éclate en paroles menaçantes ; tous se persuadent que Baudouin vient encore insulter à leurs armes et leur disputer la possession de Malmistra. Les chevaliers qui accompagnaient Tancrède lui rappellent avec chaleur les outrages qu'il a reçus (Albert d'Aix), en lui déclarant que l'honneur de la chevalerie, que sa gloire et celle de ses compagnons exigent une vengeance éclatante. En entendant parler de sa gloire outragée, Tancrède ne peut plus retenir sa colère ; il assemble ses guerriers, et marche, à leur tête, contre la troupe de Baudouin. Un combat meurtrier s'engage entre des soldats chrétiens : ni l'aspect de la croix qu'ils portent sur leurs vêtements, ni le souvenir des maux qu'ils ont soufferts ensemble, ne peuvent suspendre l'animosité cruelle des combattants. Cependant la troupe de Tancrède, inférieure en nombre, est forcée d'abandonner le champ de bataille, retourne en désordre dans la ville, laissant plusieurs prisonniers entre les mains des vainqueurs et déplorant en silence sa défaite. La nuit ramena le calme dans les esprits. Les soldats de Tancrède avaient reconnu la supériorité des Flamands, et croyaient n'avoir plus d'outrage à venger puisque le sang avait coulé. Les soldats de Baudouin se ressouvinrent que ceux qu'ils avaient vaincus étaient des chrétiens. Le lendemain, on n'écouta plus, dans les deux partis, que la voix de l'humanité et de la religion. Les deux chefs s'envoyèrent en même temps des députés, et, pour n'avoir pas l'air d'implorer la paix, l'un et l'autre attribuèrent leur démarche à l'inspiration du ciel. Ils jurèrent d'oublier leurs querelles, et s'embrassèrent à la vue de leurs soldats, qui se reprochaient les tristes effets de leur animosité et brillaient d'expier le sang de leurs frères par de nouveaux exploits contre les Turcs.

En peu de temps, la Cilicie fut soumise aux armes de Tancrède. Au nombre des places occupées par le cousin de Bohémond, Albert d'Aix cite « le château des Bergers », « le château des Adolescents ou château de Bakeler » situés dans les montagnes d'Amanus, « le château des Jeunes Filles » : ce dernier château doit être Harenc, appelé aujourd'hui par les Arabes « Kirliz-Kalessi », château des Jeunes Filles. La forteresse de Harenc, bâtie sur une élévation, était située à deux heures à l'est du Pont-de-Fer, construit sur l'Oronte.
Tancrède s'empara aussi « d'AlexandretteAlexandrette près d'Antioche
Alexandrette près d'Antioche
 », appelée par les Arabes « Scanderoun », au bord de la mer. Il passa au fil de l'épée tous les Turcs qu'il rencontra dans la place. Le héros d'Italie n'était suivi que de deux ou trois cents chevaliers, et avait triomphé, comme en courant, de toute la Cilicie. La bravoure du chef et de ses compagnons ne suffit poim pour expliquer la rapidité de ces conquêtes ; il y ava-; quelque chose de plus puissant que les armes de Tan-crède : c'était l'immense terreur qu'avaient répandue la victoire de Dorylée et l'approche de la grande armée des Francs.

Cette armée, que nous avons laissée devant Antiochette, avait continué sa marche vers la cité d'IconiumKonya ou Iconium
appelée maintenant Konya ou Iconium ; les chroniqueurs parlent d'une voie royale que suivit l'armée chrétienne : le pays de Konya ou Iconium est, en effet, traversé par une ancienne route large et commode. Nos vieux auteurs ne sont pas entrés dans de longs détails sur la métropole de la Lycaonie : selon les uns, la ville était déserte, et l'armée n'y trouva aucune ressource; selon les autres, l'armée y fut comblée de tous les biens de la terre par l'inspiration du Seigneur. En s'éloignant d'Iconium, les croisés, d'après le conseil des habitants, emportèrent de l'eau dans des vases et des outres, parce qu'ils devaient marcher toute une journée sans rencontrer ni rivière ni ruisseau. Le lendemain, dans la soirée, ils arrivèrent auprès d'une rivière ; l'armée s'y arrêta deux jours. Les coureurs qui précédaient les phalanges de la croix étaient arrivés à la cité d'Erecli, Eregli ou Héraclée, située à trente heures environ de Konya ou Iconium, appelée Héraclée par les chroniqueurs de la première croisade (8). Les Turcs, rassemblés dans cette ville, prirent la fuite à la vue des enseignes des Francs : un chroniqueur (Robert le Moine) les compare au jeune daim échappé des lacs qui le retenaient, à la biche qu'une flèche a blessée. Les pèlerins passèrent quatre jours à Eregli. Quelques jours de marche (9) à travers le Taurus conduisirent l'armée chrétienne à « Cosor ou Cocson », l'ancienne Cucusus, célèbre par l'exil de saint Jean Chrysostome. Les croisés, trouvant à Cocson d'abondantes ressources, y séjournèrent trois jours. De rudes difficultés les attendaient dans le trajet de Cocson à Marasie, située à huit ou dix heures de là, au sud-ouest : ils avaient à franchir les plus impraticables escarpements du Taurus. Les chroniqueurs nous racontent les souffrances de l'armée dans ces montagnes, où ne se trouvait nul chemin, si ce n'est pour les bêtes sauvages et les reptiles, où les passages offraient à peine assez d'espace pour y poser le pied, où les rochers, les buissons et les broussailles arrêtaient à chaque instant les pèlerins. Les chevaliers portaient leurs armes suspendues à leur cou ; plusieurs, épuisés de fatigue, les jetaient dans les précipices. Les chevaux ne pouvaient se soutenir avec leurs charges, et bien souvent les hommes étaient obligés de porter eux-mêmes les fardeaux.
« Nul ne pouvait s'arrêter ou s'asseoir, dit Robert ; nul ne pouvait aider son compagnon ; seulement celui qui marchait derrière pouvait prêter assistance à celui qui marchait devant ; quant a celui-ci, à grand peine pouvait-il se retourner vers celui qui le suivait. » Nos auteurs appellent ce lieu montagne du diable, nom qu'ils donnent souvent aux montagnes difficiles à franchir. La cité de Marésie fut le terme de ces horribles misères.

Les contrées de Syrie, qui s'étendaient devant l'armée chrétienne, durent relever son courage. Marésie, l'ancienne Germanicie, était habitée par des chrétiens ; les Turcs, qui occupaient la citadelle, s'étaient enfuis à l'approche des croisés. Marésie avait des vivres et des pâturages: on campa autour de la cité. La femme de Baudouin mourut dans cette ville, et c'est là que ses restes furent ensevelis. C'est là aussi que Baudouin rejoignit l'armée chrétienne. Il avait appris le danger qu'avait couru son frère Godefroy dans les environs d'Antiochette de Pisidie : dans sa sollicitude, il avait voulu s'assurer lui-même de sa guérison. La conduite de Baudouin sous les murs de Tarse était blâmée partous les chefs et tous les chevaliers : il n'entendit dans le camp que des murmures élevés contre lui. Godefroy, fidèle serviteur de Dieu, comme dit Guillaume de Tyr, lui adressa de sévères reproches ; le même historien ajoute que Baudouin reconnut sa faute en toute humilité ; mais, soit que le blâme général dont il avait été frappé le mît mal à l'aise avec les chefs, soit que la délivrance du saint sépulcre n'occupât point uniquement ses pensées, il ne resta point fidèle aux serments et aux devoirs des chevaliers de la croix. L'Orient, où la victoire distribuait des empires, parut offrir à son ambition des conquêtes plus désirables que celle de Jérusalem.

Les révolutions qui changent la face des états marchaient à la suite de l'armée victorieuse des croisés. Une foule d'aventuriers accouraient de toutes parts pour profiter des événements de la guerre. Un nommé Siméon obtint la petite Arménie ; une ville riche de la Cilicie fut donnée à Pierre des Alpes, simple chevalier ; plusieurs contrées devinrent ainsi le partage de pèlerins que l'histoire ne nomme point, à la seule condition qu'ils les défendraient contre les Turcs.

Parmi ceux que l'espoir de s'enrichir avait attirés sous les drapeaux de l'armée chrétienne, on remarquait un prince arménien nommé Pancrace. Il avait régné dans sa jeunesse sur l'Ibérie septentrionale ; chassé de son petit royaume par ses propres sujets, il s'était retiré à Constantinople, où ses intrigues l'avaient fait jeter dans les fers. Lorsque les croisés eurent dispersé les forces du sultan de Nicée, il s'échappa de sa prison et vint offrir ses services aux chefs de l'armée des Francs, persuadé que la terreur des armes chrétiennes le ramènerait dans ses états ou lui donnerait de nouvelles possessions. Pancrace s'était particulièrement attaché à la fortune de Baudouin, dont il connaissait le caractère entreprenant. Réduit à la plus profonde misère, il n'avait rien à donner à son protecteur, mais il entretenait dans l'âme du frère de Godefroy la passion de conquérir des royaumes. Semblable à cet ange des ténèbres dont parle l'évangile, qui transporta le fils de Dieu sur une haute montagne, et, lui montrant de vastes contrées, lui avait dit, « Tout ceci est à toi, si tu veux me servir », Pancrace, s'occupant sans cesse de séduire Baudouin, lui montrait des hauteurs du mont Taurus les plus riches provinces de l'Asie, et les promettait à son ambition. « Vous voyez au midi, lui disait-il, les fertiles campagnes de la Cilicie, et plus loin les beaux pays de Syrie et de Palestine ; à l'orient, les opulentes contrées arrosées par l'Euphrate et le Tigre, et, entre ces deux fleuves, la Mésopotamie, où la tradition place le paradis terrestre ; l'Arménie, toute peuplée de chrétiens, n'attend qu'un signe pour se donner, à vous ; tous ces riches pays de l'Asie, impatients du joug des Turcs, vont vous appartenir, si vous brisez leurs fers. »

Baudouin, s'abandonnant à des rêves de gloire, avait écouté les paroles de l'aventurier ibérien. Il avait besoin, pour exécuter ses desseins, d'emmener avec lui un grand nombre de soldats : il s'adressa secrètement à quelques-uns des barons et des chevaliers de l'armée chrétienne, et les conjura de s'associer à sa fortune. Aucun d'eux ne voulut quitter les drapeaux de la croisade et se détourner du chemin de Jérusalem. Il s'adressa aux soldats, auxquels il promit un riche butin. Comme il n'était point aimé et qu'on ne lui avait point encore pardonné sa conduite envers Tancrède, la plupart des guerriers qu'il voulait séduire rejetèrent ses propositions, et fermèrent l'oreille à ses discours ; plusieurs même de ses propres soldats refusèrent de l'accompagner ; il ne put entraîner avec lui qu'environ mille fantassins et deux cents cavaliers animés par l'espoir du pillage.
Lorsque son projet de quitter l'armée fut connu des principaux chefs, ceux-ci réunirent tous leurs efforts pour le détourner de son entreprise. Baudouin fut sourd aux prières de ses compagnons. On résolut, dans un conseil, d'employer, pour le retenir sous les drapeaux, l'autorité des évêques et des princes qui commandaient l'armée des pèlerins. Bien ne put changer les desseins de Baudouin, qui ne songea plus qu'à précipiter son départ. Il profita des ténèbres de la nuit, et s'éloigna du camp avec la troupe qu'il avait enrôlée. A la tête de sa petite armée, il s'avança dans l'Arménie, et ne trouva point des ennemis capables de l'arrêter dans sa marche. La consternation régnait parmi les Turcs, et partout les chrétiens, prêts à secouer le joug des musulmans, devenaient de puissants auxiliaires pour les croisés.

Baudouin était parti de « Malmistra », l'ancienne Mopsuestia. Il avait pris sa route vers l'orient, avait traversé une vallée d'une lieue d'étendue, et, après avoir franchi une montagne escarpée, était descendu dans une vaste plaine, habitée aujourd'hui par des Turcomans, peuple pasteur qui probablement était là au temps de Baudouin. En s'éloignant de cette plaine, le frère de Godefroy s'était engagé dans les sombres défilés amaniques appelés « Kara-capoussi » (Portes noires) par les Turcs. Puis, il avait poursuivi sa marche dans un pays nu et sillonné par de petites rivières, qui vont se perdre dans le grand lac d'Antioche. Avant de descendre dans la plaine de Turbessel (aujourd'hui Tel-Bescher), le prince franc eut à franchir une chaîne escarpée habitée maintenant par des Kurdes.
Les villes de Turbessel et de Ravenel (comté d'Edesse), situées sur la rive droite de l'Euphrate, furent les premières qui ouvrirent leurs portes à l'heureux conquérant. Cette conquête ne tarda pas à diviser Baudouin et Pancrace, qui avaient tous deux les mêmes projets ambitieux ; mais cette division n'arrêta point la marche du frère de Godefroy. Le prince croisé opposa la violence à la ruse ; il menaça son rival de le traiter comme un ennemi, et l'éloigna ainsi du théâtre de ses victoires.
Pancrace, qui avait eu d'abord tant d'influence sur les déterminations de Baudouin, rassembla quelques aventuriers, et se mit en mesure de profiter de la disposition des esprits pour se faire un établissement dans un pays où chaque province, chaque ville semblait attendre un conquérant et un maître. L'histoire contemporaine n'a pas daigné suivre ses traces ; ses expéditions, comme celles d'une foule d'autres aventuriers qui profitaient du désordre général, se sont effacées du souvenir des hommes, telles que ces torrents nés subitement de la tempête qui se précipitent des hauteurs du Taurus dans les campagnes désolées et disparaissent sans avoir un nom dans la géographie.
Baudouin ne manqua point de guides ni de secours dans un pays dont les habitants venaient partout au-devant de lui. Il put se rendre en dix heures de Turbessel à l'ancienne Birtha, appelée par les arabes El-bir, et c'est là que le conquérant croisé passa l'Euphrate : cette route est celle des caravanes, et c'est la plus courte. Une distance de seize heures séparait encore Baudouin de la ville d'Edesse ; il traversa des pays dont l'aspect ordinaire est celui d'une pâle nudité. Avant d'arriver à Edesse, il suivit pendant quatre heures une voie romaine pratiquée au travers de montagnes stériles. Le bruit de ses victoires l'avait devancé au delà de l'Euphrate, et son nom avait déjà retenti dans la métropole de la Mésopotamie.

EdesseVille d'Edesse
Edesse
, que les Talmudistes font aussi ancienne que Ninive et dont ils attribuent la fondation à Nemrod, avait été appelée « Antioche » en l'honneur d'Antiochus ; pour la distinguer de la capitale de la Syrie, on lui avait donné le surnom de la fontaine de Callirhoé. Nos chroniqueurs l'appellent « Roha » : c'est la corruption du mot grec « rhoé » qui signifie fontaine. Edesse se nomme aujourd'hui « Urfa. » La commune opinion des érudits lui donne pour fondateur Séleucus le Grand, environ quatre cents ans avant Jésus-Christ. Urfa est située dans une grande vallée, entre deux collines rocheuses et pelées, tout à fait détachées de la chaîne du Taurus. La ville a quatre milles de circuit ; des murs flanqués de tours rondes ou carrées l'environnent. Des fossés profonds ajoutaient à la défense de la place. Une citadelle s'élevait sur la pointe méridionale de la colline qui domine Urfa du côté de l'ouest. Le voyageur retrouve encore les murailles, les tours et les fossés. Le château est en ruines, et dans son enceinte apparaissent des masures et une mosquée abandonnée. Cette citadelle était jadis comme une seconde ville, avec des bazars, des églises et des palais. Urfa, le grand passage des caravanes qui vont de la Syrie en Perse, renferme une population de quinze mille habitants, tous musulmans, excepté un millier d'arméniens et une centaine de jacobites. Au milieu de la cité est une ancienne église avec un clocher, contemporaine des croisades et qui depuis longtemps est convertie en mosquée. Les musulmans ont quinze sanctuaires, les chrétiens en ont deux. A l'ouest d'Urfa se déploie une charmante et riche nature ; à la vue de ces beaux vergers d'oliviers, d'amandiers, d'orangers, de mûriers, de grenadiers, on se rappelle les traditions qui ont placé là les délices de l'Eden primitif.

Urfa avait échappé à l'invasion des Turcs, et tous les chrétiens du voisinage s'y étaient réfugiés avec leurs richesses. Un prince grec, nommé Thoros ou Théodore (10), envoyé par l'empereur de Constantinople, en était gouverneur, et s'y maintenait en payant des tributs aux Sarrasins. L'approche et les victoires des croisés avaient produit la plus vive sensation dans la ville d'Edesse. Le peuple et le gouverneur s'étaient réunis pour appeler Baudouin à leur secours. L'évêque et douze des principaux habitants furent députés auprès du prince croisé. Ils lui parlèrent des richesses de la Mésopotamie, du dévouement de leurs concitoyens à la cause de Jésus-Christ, et le conjurèrent de sauver une ville chrétienne de la domination des infidèles. Baudouin céda facilement à leurs prières.

Il avait eu le bonheur d'éviter les Turcs, qui l'attendaient aux bords de l'Euphrate, et, sans avoir livré de combat, il était arrivé sur le territoire d'édesse. Comme il avait placé des garnisons dans les villes tombées en son pouvoir, il ne conservait plus avec lui que cent cavaliers. Dès qu'ils approchèrent de la ville, tout le peuple vint à leur rencontre, portant des branches d'olivier et chantant des cantiques. C'était un singulier spectacle que celui d'un aussi petit nombre de guerriers, entourés d'une foule immense qui implorait leur appui et les proclamait ses libérateurs. Ils furent accueillis avec tant d'enthousiasme, que le prince ou gouverneur d'Edesse, qui n'était pas aimé du peuple, en conçut de l'ombrage, et commença à voir en eux des ennemis plus à craindre pour lui que les Turcs. Pour s'attacher leur chef et l'engager à défendre son autorité, il lui offrit de grandes richesses. Mais l'ambitieux Baudouin, soit qu'il espérât obtenir davantage de l'affection du peuple et de la fortune de ses armes, soit qu'il regardât comme une chose honteuse de se mettre à la solde d'un petit prince étranger, refusa avec mépris les offres du gouverneur d'édesse ; il menaça même de se retirer et d'abandonner la ville. Les habitants, qui redoutaient son départ, s'assemblent en tumulte, et le conjurent à grands cris de rester parmi eux ; le gouverneur lui-même fait de nouveaux efforts pour retenir les croisés et les intéresser à sa cause.

Comme Baudouin avait fait entendre assez clairement qu'il ne défendrait jamais des états qui ne seraient pas les siens, le prince d'Edesse, qui était vieux et sans enfants, se détermina à l'adopter pour son fils et à le désigner pour son successeur. La cérémonie de l'adoption se fît en présence des croisés et des habitants. Selon la coutume des Orientaux, le prince grec fît passer Baudouin entre sa chemise et sa chair nue, et lui donna un baiser en signe d'alliance et de parenté. La vieille épouse du gouverneur répéta la même cérémonie, et dès lors Baudouin, regardé comme leur fils et leur héritier, ne négligea rien pour défendre une ville qui devait lui appartenir.

Un prince d'Arménie, Constantin, qui gouvernait une province dans le voisinage du mont Taurus, était aussi venu au secours d'Edesse. A l'aspect des soldats de la croix, toute la population de la contrée était devenue guerrière, et les chrétiens, qui n'avaient songé jusqu'alors qu'à fléchir les Turcs, s'occupaient de les combattre. Au nord-ouest d'Edesse, à douze lieues sur la rive droite de l'Euphrate, se trouvait la ville de « Samosate », aujourd'hui Semisat (11), habitée par des musulmans. L'émir qui commandait dans cette ville, ravageant sans cesse les terres des Edessiens et leur imposant des tributs, avait exigé qu'ils lui livrassent leurs enfants en otages. Depuis longtemps les habitants d'Edesse ne montraient que la résignation des vaincus ; maintenant l'espoir de la victoire et l'ardeur de la vengeance les animent. Ils prennent les armes et conjurent Baudouin d'être leur chef. Bientôt Samosate les voit devant ses portes ; ils livrent au pillage les faubourgs et les campagnes voisines ; mais la place opposait une vive résistance. Baudouin, craignant de perdre un temps précieux en efforts inutiles, revint à Edesse, où son absence pouvait nuire à ses desseins. A son retour, des rumeurs sinistres s'étaient répandues parmi les habitants. On faisait un crime à Thoros de rester oisif dans son palais, tandis que les chrétiens combattaient les musulmans ; on l'accusait d'avoir des intelligences avec les Turcs. On forma contre sa vie, si on en croit Mathieu d'Edesse, un complot dont le secret ne fut point caché à Baudouin. Averti du danger qu'il courait, Thoros se retira dans la citadelle, qui dominait la ville, implorant tour à tour les armes des croisés et la miséricorde du peuple. Cependant le tumulte s'accroît; une multitude furieuse se répand dans les rues, et livre au pillage les maisons des partisans de Thoros. On court à la citadelle ; les uns enfoncent les portes, les autres escaladent les murailles. Thoros, resté presque seul, ne cherche plus à se défendre et propose de capituler : il promet d'abandonner la place, de renoncer au gouvernement d'Edesse, et demande la permission de se retirer avec sa famille dans la ville de Mélitène, aujourd'hui Malatia. Cette proposition est acceptée avec joie ; on signe la paix, et les habitants d'Edesse jurent sur la croix et sur l'évangile d'en respecter les conditions. Le jour suivant, lorsque le gouverneur préparait son départ, une nouvelle sédition éclate dans la ville. Les chefs du complot se repentent d'avoir laissé la vie à un prince qu'ils ont si cruellement outragé. De nouvelles accusations sont dirigées contre lui. On suppose qu'il n'a signé la paix que pour se donner les moyens de préparer la guerre et d'assurer sa vengeance. Bientôt la fureur du peuple ne connait plus de bornes ; mille voix s'élèvent et demandent la mort de Thoros. Les plus ardents pénètrent en tumulte dans la citadelle, saisissent le gouverneur au milieu de ses serviteurs éperdus, et le précipitent du haut des remparts. Son corps tout sanglant est traîné dans les rues par la multitude, qui s'applaudit du meurtre d'un vieillard comme d'une victoire remportée sur les infidèles.
Baudouin, qu'on peut au moins accuser de n'avoir pas défendu son père adoptif, fut bientôt environné de tout le peuple, qui lui offrit le gouvernement de la ville. Il le refusa d'abord ; mais, à la fin, cédant aux instances de la foule impatiente et sans doute aussi aux mouvements d'une ambition mal déguisée, il fut proclamé le libérateur et le maître d'Edesse. Assis sur un trône ensanglanté et redoutant l'humeur inconstante du peuple, il inspira bientôt autant de crainte à ses sujets qu'à ses ennemis. Tandis que les séditieux tremblaient devant lui, il recula les limites de son territoire : il acheta, avec les trésors de son prédécesseur, la ville de Samosate et plusieurs autres cités qu'il n'avait pu conquérir par les armes. Comme la fortune le favorisait en tout, la perte même qu'il avait faite de sa femme Gundeschilde vint servir ses projets d'agrandissement. Il épousa la nièce d'un prince arménien, et, par cette nouvelle alliance, il étendit ses possessions jusqu'au mont Taurus. Une partie de la Mésopotamie, les deux rives de l'Euphrate, reconnurent son autorité, et l'Asie vit alors un chevalier français régner sans obstacle sur les plus riches provinces de l'ancien royaume d'Assyrie.
Baudouin ne songea plus à délivrer Jérusalem, et ne s'occupa que de défendre et d'agrandir ses Etats (12).

Beaucoup de chevaliers éblouis par une fortune aussi rapide accoururent dans Edesse pour grossir l'armée et la cour du nouveau prince.
Les avantages que les croisés retirèrent de la fondation de ce nouvel Etat, ont fait oublier à leurs historiens qu'elle fut le fruit de l'injustice et de la violence. La principauté d'Edesse servit à contenir les Turcs et les Sarrasins, et, jusqu'à la seconde croisade, fut un des plus redoutables boulevards de l'empire des Francs du côté de l'Euphrate.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Correspondance d'Orient, t, III.
2. Cette particularité remarquable est tirée de la vie de Godefroy, par Jean de Lannel, écuyer, seigneur du Chaintreau et de Chambord.
3. Voyez, sur cette expédition, Pelloutier, Histoire des Celtes, T.I.
4. Raymond d'Agiles, Bibliothèque des Croisades, part. I.
5. Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, Bibliothèque des Croisades, partie, I.)
6. Correspondance d'Orient, t, VII.
Tarse est située sur la rivière Tarsus, l'antique Cydnos. Tarsus qui, à l'origine, était un port maritime important, se trouve aujourd'hui, à cause de l'envasement, à une quinzaine de kilomètres à l'intérieur des terres.
7. Ce fait a été raconté diversement par Foulcher de Chartres, chapelain de Baudouin, et par Raoul de Caen, chapelain de Tancrède. Les affections particulières des deux historiens expliquent la diversité de leurs sentiments : nous devons dire que le récit de Raoul de Caen, favorable à Tancrède, est plus clair, moins entortillé que celui du chapelain de Baudouin. Albert d'Aix, tout à fait désintéressé dans la question, a rapporté les faits avec beaucoup de détails et avec une grande impartialité (V. Raoul de Caen dans la Bibliothèque des Croisades, 1.1).
L'histoire ancienne offre un rapprochement assez singulier avec ce qui est rapporté ici. Pendant les guerres civiles qui divisèrent l'empire romain sous le triumvirat, Cassius et Dolabella se disputèrent la possession de la ville de Tarse. Les uns, dit Appien, avaient couronné Cassius, qui était arrivé le premier dans cette ville ; les autres avaient couronné Dolabella, qui était venu après lui. Chacun des deux partis avait donné un caractère d'autorité publique à cette démarche ; et, en décernant alternativement des honneurs, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, ils firent chacun le malheur d'une ville si versatile dans ses affections (App. Histoire des guerres civiles, liv. IV, ch. VIII).
8. Correspondance d'Orient, t, III, let, LXIII.
9. Robert le Moine cite la ville de Césarée de Cappadoce, entre Eregli et Cosor ou Cocson : Césarée de Cappadoce, aujourd'hui Kaisarich, est bien loin de là, dans la partie septentrionale de l'Asie Mineure.
10. Aucun des historiens latins n'a donné le nom du gouverneur d'Edesse. Le nom de Théodore ou Thoros, se trouve dans l'histoire de Mathieu d'Edesse, d'où nous avons tiré, d'après la traduction de M. Cirbled, plusieurs détails curieux qu'on chercherait vainement ailleurs.
11. Semisat est un bourg kurde de deux mille habitants. La place n'a conservé de son état primitif que des traces de remparts de briques, qu'on aperçoit à fleur de terre.
12. Dans le premier livre de la Jérusalem délivrée, lorsque l'éternel jette un regard sur les croisés, il voit dans Edesse l'ambitieux Baudouin, qui n'aspire qu'aux grandeurs humaines, dont il est occupé tout entier.
Nous avons recueilli tous les détails de la révolution d'Edesse dans Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, en le comparant avec l'histoire arménienne de Mathieu d'Edesse.
Phrygie, région de l'Asie Mineure, a connu une extension variable suivant les époques. Au sens large, elle s'étendait sur la plus grande partie du plateau anatolien, de part et d'autre de l'Halys (actuel Kizil Irmak). Le nord-ouest de l'Asie Mineure reçut le nom de Phrygie hellespontique ; mais le cœur de la Phrygie fut, de tout temps, le haut plateau (de 800 à 1 500 m d'altitude) que limite au nord-est le Sangarios (actuel Sakarya), où s'échancrent à l'ouest les vallées des grands fleuves de l'Ionie, et dont le centre est marqué par la « cité de Midas ». La nature y est toute de contrastes : au long hiver glacé
Voir une carte de la Phrygie, la région est représentée en blanc.
succède une vigoureuse floraison printanière que brûle le soleil de l'été. En dépit de conditions naturelles moins favorables que sur le littoral égéen ou pontique, la Phrygie devait donner naissance à un État florissant et, au-delà de la disparition de celui-ci, les Phrygiens devaient, à travers des dominations diverses, préserver leur originalité créatrice, notamment dans le domaine religieux. Le royaume de Midas La formation du royaume phrygien remonterait aux environs de 1200 avant J.-C., au lendemain de la chute de l'empire hittite : selon Hérodote, les Phrygiens auraient émigré de Thrace un peu avant la guerre de Troie.(...)
Mopsuestia (également ortographié en Mopsouhestia or Mompsuestia) ou Mopsus ou Mamistra est une ville de Cilicie campestris (côté Cilicia Secunda) sur le Pyramus (Pyramos aussi, maintenant la Nehri Ceyhan) rivière située à environ 20 km à l'est de l'actuelle Adana (alors appelée Antioche en Cilicie) dans la province d'Adana, en Turquie.
Konya ou Iconium (Turquie Ottomane : nommée aussi Konya, Konieh, Konia, and Qunia ; historiquement, aussi connu comme Iconium (latin), c'est une ville de Turquie, sur le plateau central de l'Anatolie.
Lycaonie, ancien pays correspondant à la partie centrale de l'actuelle Turquie. Il fut occupé successivement par les Perses, les Syriens et les Romains. La principale ville était Iconion (aujourd'hui Konya, Turquie).
Héraclée du Latmos se trouve sur les bords du lac de Bafa, mais lorsqu'elle a été fondée, le lac était encore un golfe de l'Egée. Ce sont les alluvions du fleuve Méandre qui ont graduellement bouché le passage afin de former un lac. Héraclée se trouve maintenant à plusieurs kilomètres de la côte.
Mopsuestia (également ortographié en Mopsouhestia or Mompsuestia) ou Mopsus ou Mamistra est une ville de Cilicie campestris (côté Cilicia Secunda) sur le Pyramus (Pyramos aussi, maintenant la Nehri Ceyhan) rivière située à environ 20 km à l'est de l'actuelle Adana (alors appelée Antioche en Cilicie) dans la province d'Adana, en Turquie.
Vous pouvez lire sur ce site, les livres de Guillaume de Tyr

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

7 - Marche des croisés sur Antioche et siège et prise d'Antioche : 1097-1098

Antioche au 18e siècle Le Taurus avait été franchie, la Syrie était ouverte à l'armée chrétienne. En quittant Marésie, les croisés s'étaient portés vers Artésie, l'ancienne Chalcis, située à cinq ou six lieues de là, du côté du sud. Robert, comte de Flandre, suivi de quelques nobles compagnons et de mille fantassins, avait pris le devant, et s'était rendu maître d'Artésie, dont la population chrétienne l'avait aidé à chasser les Turcs. Quand l'armée des croisés arriva sous les murs de cette ville, les musulmans d'Antioche, accourus pour assiéger et délivrer la place, s'étaient enfuis à pas rapides ; ils avaient décidé de réunir leurs forces au Pont-de-Fer, construit sur l'Oronte pour couper aux croisés le chemin d'Antioche.
Jeté sur l'Oronte - appelé jadis par les Francs le fleuve Fer - entre Antioche et Alep, ce pont était durant tout le Moyen-Age, l'un des points stratégiques de la région. Le 20 octobre 1097, il fut emporté par les contingents de la Première Croisade, ouvrant, par là même, la porte d'Antioche à l'ost franque. Flanqué de deux puissantes tours pouvant contenir parait-il chacune près d'une centaine de défenseurs, il fut le témoin de toutes les tentatives franques contre Alep, tandis que par temps de paix, on y prélevait une taxe de péage. En 1161, le roi Baudouin III de Jérusalem fit renforcer ses défenses, comprenant mieux que quiconque l'importance d'un tel lieu. La forteresse de Harrenc, située à quelques kilomètres, en commandait l'accés.
Il ne reste rien des tours qui gardaient jadis le pont ; seules leurs bases sont encore visibles. Sources maxime Goepp.

C'est à Artésie que Tancrède rejoignit l'armée chrétienne : il fut l'objet d'universelles louanges pour le désintéressement et la modération qu'il avait montrés sous les murs de Tarse. Les chefs de l'armée invitèrent le comte de Flandre, maître d'Artésie, à laisser une garnison dans la ville et à venir se rallier aux croisés. Les divers détachements répandus dans le pays reçurent aussi l'ordre de joindre les drapeaux de l'année. On allait marcher contre la capitale de la Syrie, et les guerriers de la croix ne devaient plus former qu'un seul corps. Un règlement fut publié pour défendre à qui que ce fût de se séparer de l'armée. Ainsi donc, au départ d'Artésie, tous les chefs et les chevaliers étaient réunis, excepté Baudouin dont l'absence était remarquée et que la fortune avait entraîné loin du chemin de Jérusalem.

L'évêque du Puy, AdhémarTempliers.net
Adhémar
de
Monteil
, à l'approche des périls et des travaux qui attendaient l'armée chrétienne, avait pris la parole pour avertir les croisés et ranimer leur courage. « 0 frères et fils très chéris ! disait le prélat aux pèlerins, maintenant qu'AntiocheTempliers.net
Antioche
est si près de nous, sachez donc qu'elle est solidement défendue par de fortes murailles construites avec des pierres d'énorme dimension, des pierres liées entre elles par un ciment inconnu et indissoluble. » « Nous avons appris, de manière à n'en pouvoir douter, que tous les ennemis du nom chrétien, Turcs, Sarrasins, Arabes, fuyant devant notre face, des montagnes de la Romanie et de tous les autres côtés, se sont rassemblés dans Antioche. Nous devons donc nous tenir sur nos gardes, ne pas nous séparer les uns des autres, ne pas nous porter en avant trop témérairement, et nous avons en conséquence très sagement résolu de marcher dès demain, d'un commun accord et avec toutes nos forces, vers le Pont-de-Fer (1). »
L'avant-garde de l'armée chrétienne, commandée par Robert de Normandie, arriva d'abord au Pont-de-Fer, et ne put réussir à s'ouvrir passage. Deux tours, revêtues de fer, défendaient les têtes du pont ; ces deux tours étaient occupées par des guerriers turcs ; des bataillons ennemis couvraient toute la rive gauche du fleuve. Un combat s'engage entre la troupe de Robert de Normandie et les musulmans qui gardaient le pont ; la lutte reste incertaine. Mais voici que le gros de l'année chrétienne s'avance. Les croisés, couverts de leurs casques, de leurs boucliers et de leurs cuirasses, forme une tortue, selon l'expression militaire d'Albert d'Aix, se précipitent sur le pont, et repoussent vigoureusement les ennemis. Bientôt les différents corps de l'armée de la croix s'établissent en vainqueurs sur les deux rives de l'Oronte, et les Turcs échappés au glaive se sauvent sur leurs coursiers vers Antioche. Le pont qui fut le théâtre de cet important triomphe conserve encore son vieux nom : les Arabes l'appellent Gessr-il-Haddir (Pont-de-Fer) (2).
Les croisés se trouvaient à quatre heures d'Antioche. « Avançons avec prudence et en bon ordre, leur disait le pontife Adhémar : vous savez que nous avons combattu hier fort tard ; nous sommes fatigués ; les forces de nos chevaux sont épuisées. » Ensuite l'évêque assignait aux princes et aux chevaliers l'ordre qu'ils devaient suivre dans leur marche. Les chrétiens s'avancèrent dans une plaine, ayant à leur droite l'Oronte, un peu plus loin le lac d'Antioche appelé aujourd'hui « Bahr-el-Abbiad » (Mer Blanche) ; à leur gauche, une petite chaîne de collines qui aboutie aux montagnes de la capitale syrienne. Cette plaine, qui n'est traversée aujourd'hui que par le cavalier turcoman ou par la caravane d'Alep, fut alors ébranlée sous les pas des plus puissantes forces de l'Occident. En venant par le chemin d'Alep (c'est celui que suivait L'armée chrétienne), on ne découvre Antioche, qu'au moment d'y arriver ; seulement, à une distance de trois quarts d'heure, les chrétiens purent apercevoir le sommet des tours et des murailles couronnant les montagnes de la ville (3). L'aspect d'Antioche, si célèbre dans les annales du christianisme, ranima l'enthousiasme religieux des croisés. C'est là que les disciples de l'Evangile avaient pris, pour la première fois, le titre de chrétiens, et que l'apôtre Pierre fut nommé le premier pasteur de l'église naissante. Pendant plusieurs siècles les fidèles étaient venus, dans un des faubourgs de la ville, prier sur le tombeau de saint Babylas, qui, sous le règne de Julien, avait fait taire les oracles d'Apollon. Antioche avait porté quelque temps le nom de « Théopolis » (Cité de Dieu) ; c'était une des villes que les pèlerins visitaient avec le plus de respect. Antioche était aussi célèbre dans les annales de l'empire romain que dans celles de l'église. La magnificence de ses édifices et le séjour de plusieurs empereurs lui avaient mérité le nom de Reine de l'Orient. Sa situation au milieu d'un pays fertile et au bord d'un fleuve avait attiré de tout temps les étrangers. A peu de distance, vers l'orient, s'étend un lac poissonneux; à l'ouest, se trouvent le faubourg, la fontaine et les jardins de Daphné, si renommés dans le paganisme (4). En face d'Antioche, s'élève le mont Piérius abondant en sources et en pâturages, couvert de forêts. Le Piérius, appelé par nos chroniqueurs « Montagne Noire », fut peuplé d'ermites et de moines dans les premiers siècles du christianisme et au moyen âge ; parmi les anachorètes de ces montagnes, l'histoire a cité le nom de saint Jean Chrysostome, le plus grand orateur de l'église.

Siège d'Antioche

Gravure d'Antioche au 18e siècle Les murailles d'Antioche renfermaient, du côté du midi, quatre mamelons de montagnes ; les mamelons dominent à une grande hauteur l'enceinte de la cité. Une citadelle surmontée de quatorze tours s'élevant sur le troisième mamelon du côté de l'est. La ville était imprenable vers le point méridional. Du côté du nord, l'Oronte formait la défense naturelle d'Antioche ; aussi, les remparts, dans cette direction, n'avaient point les redoutables proportions des parties de l'ouest et de l'est. Le circuit des murailles embrassait un espace de trois lieues, et formait comme un grand ovale. « Cette place, dit Guillaume de Tyr (5), donnait frayeur à ceux qui la regardaient, pour le nombre de ses amples et fortes tours, qu'on y comptait jusqu'à trois cent soixante. »

Les remparts d'Antioche (6), malgré le temps, les révolutions et les tremblements de terre, sont encore debout, surtout du côté méridional. On compte cinquante deux tours en assez bon état Sur quelques-unes des tours de la ligne septentrionale, au bord de l'Oronte, on voit des croix latines, souvenirs de nos guerres saintes. La portion orientale de la vaste enceinte d'Antioche est couverte de figuiers, de jujubiers, de mûriers et de noyers. La cité moderne, appelée « Antaki », occupe à peine un sixième de la vieille enceinte, du côté occidental. Elle renferme une population de quatre mille habitants, Turcs, chrétiens et Ansariens. Les chrétiens de cette ville d'Antioche qui avait trois cent soixante monastères et les plus belles églises du monde, manquent de sanctuaires, et vont célébrer leurs saints mystères dans une antique grotte sépulcrale.

Antioche était tombée au pouvoir des Sarrasins, dans le premier siècle de l'hégire ; elle avait été reprise par les Grecs, sous Nicéphore Phocas, et, quand les croisés parurent devant ses murs, il y avait quatorze ans que les Turcs s'en étaient rendus maîtres. A l'approche des chrétiens, la plupart des musulmans des villes et des provinces voisines s'étaient réfugiés dans Antioche avec leurs familles et leurs trésors. Baghisiam (7) ou Accien, émir turcoman, qui avait obtenu la souveraineté de la ville, s'y était enfermé avec sept mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins.

Le siège d'Antioche présentait beaucoup d'obstacles et de dangers. Les chefs des croisés délibérèrent entre eux pour savoir s'ils devaient l'entreprendre. Les premiers qui parlèrent dans le conseil pensaient qu'il serait imprudent de Commencer un siège à l'approche de l'hiver. Ils ne craignaient point les armes des ennemis, mais les pluies, les frimas, les maladies et la famine. Ils conseillaient aux croisés d'attendre dans les provinces et les villes voisines l'arrivée des secours promis par Alexis, et le retour du printemps, époque où l'armée aurait réparé ses pertes et reçu sous ses drapeaux de nouveaux renforts venus de l'Occident. Cet avis fut écouté avec impatience par la plupart des chefs, entre lesquels se faisaient remarquer le légat Adhémar et le duc de Lorraine.

« Ne devait-on pas, disaient-ils, profiter de la terreur répandue parmi les ennemis ?
Fallait-il leur laisser le temps de se rallier et de se remettre de leurs alarmes ?
Ne savait-on pas qu'ils avaient imploré le secours du calife de Bagdad et du sultan de Perse ?
Toute espèce de délai pouvait fortifier les armées des musulmans et faire perdre aux chrétiens le fruit de leurs victoires. On parlait de l'arrivée des Grecs ; mais avait-on besoin des Grecs pour attaquer des ennemis déjà plusieurs fois vaincus ?
était-il nécessaire d'attendre les nouveaux croisés de l'Occident, qui viendraient partager la gloire et les conquêtes de l'armée chrétienne, sans avoir partagé ses dangers et ses travaux ?
Quant aux rigueurs de l'hiver, qu'on semblait redouter, c'était faire injure aux soldats de Jésus-Christ que de les croire incapables de supporter le froid et la pluie. C'était en quelque sorte les assimiler à ces oiseaux de passage qui fuient et se cachent dans les lieux écartés lorsqu'ils voient s'approcher la mauvaise saison. Il était d'ailleurs impossible de penser qu'un siège pût traîner en longueur avec une armée pleine d'ardeur et de bravoure. Les croisés n'avaient qu'à se souvenir du siège de Nicée, de la bataille de Dorylée et de mille autres exploits. Pourquoi enfin paraissait-on retenu par la crainte de la disette et de la famine ?
Jusqu'à lors n'avait-on pas trouvé dans la guerre les ressources de la guerre ?
On devait savoir que la victoire avait toujours fourni à tous les besoins des croisés. En un mot, l'abondance, la sécurité, la gloire, étaient pour eux dans les murs d'Antioche ; partout ailleurs la misère, et surtout la honte, la plus grande des calamités pour les chevaliers et les barons. »

Ce discours entraîna les plus ardents et les plus braves. Ceux qui étaient d'un avis contraire craignirent d'être accusés de timidité et gardèrent le silence. Le conseil décida qu'on commencerait le siège d'Antioche. Aussitôt l'armée s'approcha des murs de la ville. Les croisés, selon le récit d'Albert d'Aix, étaient couverts de leurs boucliers dorés, verts, rouges, de diverses couleurs, et revêtus de leurs cuirasses où brillaient les écailles de fer et d'acier. A la tête des bataillons flottaient des bannières éclatantes d'or et de pourpre ; le bruit des clairons et des tambours, le hennissement des chevaux, les cris des soldats retentissaient au loin, Les rives de l'Oronte virent alors six cent mille pèlerins revêtus de la croix : trois Cent mille portaient les armes.

Dès le premier jour de son arrivée, 1'armée chrétienne établit son camp et dressa ses tentes, Bohémond et Tancrède prirent leurs postes à l'orient, vis-à-vis de la porte de Saint-Paul, sur des monticules sans arbres et sans verdure ; à la droite des Italiens, dans le terrain plat qui environne la rive gauche de l'Oronte Jusqu'à la porte du Chien, campèrent les deux Robert, Etienne et Hugues, avec leurs Normands, leurs Flamands et leurs Bretons ; puis venaient le comte de Toulouse et l'évêque du Puy, avec leurs Provençaux ; la troupe de Raymond occupait tout l'intervalle depuis la porte du Chien jusqu'à la porte suivante, appelée plus tard porte du Duc. Là commençait la ligne de Godefroy, qui allait aboutir à là porte du Pont. La ville se trouvait ainsi investie sur trois points : à l'est, au nord-est et au nord ; les croisés ne pouvaient pas l'attaquer du côté du midi, parce que ce côté est inabordable à cause des montagnes, des escarpements et des précipices. Un poste à l'ouest d'Antioche, par où les Turcs faisaient des sorties ou recevaient des secours, aurait beaucoup servi les assiégeants, car les murailles et les tours occidentales étaient les moins redoutables, et dans cette direction le terrain se prêté à un campement ; mais un établissement sûr ce point eût été trop exposé aux attaques des assiégés.

Les Turcs s'étaient enfermés dans leurs murailles ; personne ne paraissait sur les remparts ; on n'entendait aucun bruit dans la ville. Les croisés crurent voir dans cette apparente inaction et dans ce profond silence, le découragement et la terreur. Aveuglés par l'espoir d'une conquête facile, ils ne prirent aucune précaution et se répandirent en désordre dans les campagnes voisines. Les arbres étaient encore couverts de fruits, les vignes de raisins ; des fossés creusés au milieu des champs se trouvaient remplis des produits de la moisson ; de nombreux troupeaux, que les habitants n'avaient pu emmener avec eux, erraient dans de fertiles pâturages. L'abondance des vivres, le beau ciel de la Syrie, la fontaine et les bosquets de Daphné, les rivages de l'Oronte, fameux dans l'antiquité païenne par le culte de Vénus et d'Adonis, firent bientôt oublier aux pèlerins le but et l'esprit de leur pieuse entreprise, et portèrent la licence et la corruption parmi les soldats de Jésus-Christ.

L'aveugle sécurité et l'oisiveté confiante des croisés ne tardèrent pas à rendre l'espérance et le courage aux défenseurs d'Antioche. Les Turcs firent des sorties, et surprirent leurs ennemis, les uns s'occupant à peine de la garde du camp, les autres dispersés dans les environs. Tous ceux que l'espoir du pillage ou l'attrait des plaisirs avaient attirés dans les villages et les vergers voisins de l'Oronte trouvèrent l'esclavage ou la mort. Le jeune Albéron, archidiacre de Metz et fils de Conrad, comte de Lunebourg, paya de sa vie des amusements qui s'accordaient peu avec l'austérité de sa profession. étendu sur l'herbe touffue, il jouait aux dés avec une dame syrienne, d'une rare beauté et d'une grande naissance ; les Turcs, sortis d'Antioche et s'avançant à travers les arbres sans être aperçus, se montrèrent tout à coup armés de leur glaive et de leurs flèches. Plusieurs pèlerins qui entouraient l'archidiacre, et auxquels la peur, dit Albert d'Aix, « fit oublier les dés », furent dispersés et mis en fuite. Les barbares coupèrent la tête au malheureux Albéron, et l'emportèrent avec eux dans la ville ; ils emmenèrent la dame syrienne, sans lui faire aucun mal ; mais, après avoir assouvi la, passion brutale de ses ravisseurs, la captive infortunée périt sous leurs coups ; sa tête et celle de l'archidiacre furent lancées à l'aide d'une machine dans le camp des chrétiens.

A ce spectacle, les croisés déplorèrent leurs désordres, et jurèrent de venger la mort de leurs compagnons surpris et massacrés par les Turcs. Mais l'armée chrétienne manquait d'échelles et de machines de guerre pour livrer un assaut ; on fit construire un pont de bateaux sur l'Oronte, afin d'arrêter les courses des musulmans sur la rive opposée. On redoubla d'efforts pour fermer tous les passages aux assiégés et les empêcher de franchir les portes de la ville. Les Turcs avaient coutume de sortir par un pont de pierre bâti sur un marais, en face de la porte du Chien : les croisés, rassemblant les pioches, les marteaux et tous les instruments de fer qui se trouvaient dans le camp, entreprirent en vain de démolir le pont ; on y plaça une énorme tour de bois, dans laquelle, dit le moine Robert, « les pèlerins accouraient comme des abeilles dans leur ruche » : cette tour s'écroula, consumée par les flammes. Enfin les assiégeants ne trouvèrent d'autre moyen, pour arrêter sur ce point les sorties de l'ennemi, que de traîner à force de bras et d'entasser devant la porte même d'immenses débris de rochers et les plus gros arbres des forêts voisines.

Pendant qu'on fermait ainsi une des portes d'Antioche, les plus braves des chevaliers veillaient sans cesse autour de la ville. Tancrède, se trouvant un jour en embuscade vers les montagnes de l'occident, surprit une troupe de Turcs sortis de la place pour chercher du fourrage : il tua tous ceux qui se présentèrent à ses coups, et soixante-dix têtes d'infidèles furent envoyées à l'évêque du Puy, « comme la dime du carnage et de la victoire. » Dans une autre occasion, le même Tancrède parcourant la campagne, suivi d'un seul écuyer, rencontra plusieurs musulmans ; tous ceux qui osèrent l'attendre éprouvèrent la force invincible de son épée. Au milieu de ce combat glorieux, le héros fit arrêter son écuyer, et lui commanda de jurer devant Dieu qu'il ne raconterait jamais les exploits dont il était témoin : « exemple tout nouveau parmi les guerriers que nos vieux chroniqueurs racontent avec surprise et que l'histoire doit placer parmi les faits les plus merveilleux de la chevalerie chrétienne. »

Dès lors les sorties des assiégés devinrent moins fréquentes : d'un autre côté, comme on manquait de machines de guerre, on ne pouvait attaquer les assiégés dans leurs remparts inaccessibles. Les chefs de l'armée chrétienne n'eurent plus d'autre parti à prendre que d'environner la ville et d'attendre que le décourageront des Turcs ou la faveur du ciel vînt leur ouvrir les portes d'Antioche. Les lenteurs d'un siège s'accordent peu avec la valeur impatiente des croisés ; cette manière de poursuivre la guerre ne convenait point aux chevaliers et aux barons, qui ne savaient triompher de leurs ennemis que le glaive à la main et ne se montraient formidables que sur le champ de bataille.

Pendant les premiers jours du siège, l'armée chrétienne avait dissipé les provisions de plusieurs mois ; ainsi ceux qui voulaient réduire les ennemis par la famine ce trouvèrent eux-mêmes en proie aux horreurs de la faim. Quand l'hiver eut commencé, il tombait tous les jours des torrents de pluie ; les plaines, dont le séjour avait amolli les soldats de Jésus-Christ, étaient presque ensevelies sous les eaux ; le camp des chrétiens, surtout dans les vallées, fut submergé plusieurs fois ; l'orage et l'inondation entraînaient les pavillons et les tentes ; l'humidité détendait les arcs ; la rouille rongeait les lances et les épées. La plupart des soldats restaient presque sans vêtement ; les plus pauvres des pèlerins avaient coupé des arbres pour en construire des huttes ou des cabanes semblables à celles des bûcherons, mais l'eau et tous les vents pénétraient à travers ces cabanes fragiles, et le peuple n'avait point d'abri contre les rigueurs de la saison. Chaque jour la situation des croisés devenait plus affligeante ; les pèlerins, réunis en bandes de deux ou trois cents, parcouraient les plaines et les montagnes, enlevant tout ce qui pouvait les préserver du froid ou de la faim ; mais chacun gardait pour soi ce qu'il avait trouvé, et l'armée restait toujours livrée à la plus horrible détresse. Au milieu de la misère générale, les chefs se réunirent en conseil et résolurent de tenter une expédition dans des provinces voisines pour se procurer des vivres. Après avoir assisté à la messe de Noël et reçu les adieux de l'armée, quinze ou vingt mille pèlerins, commandés par le prince de Tarente et le comte de Flandre, s'éloignèrent du camp et se dirigèrent vers le territoire de Harenc. Cette troupe choisie battit plusieurs détachements de Turcs qu'elle rencontra, et revint sous les murs d'Antioche, avec un grand nombre de chevaux et de mulets chargés de provisions. Pendant cette expédition des croisés, les assiégés avaient fait une sortie et livré à l'armée chrétienne restée au camp un combat opiniâtre, dans lequel l'évêque du Puy perdit son étendard. L'historien Raymond d'Agiles, témoin de l'échec qu'essuyèrent les assiégeants, « s'excuse auprès des serviteurs de Dieu » de l'affligeante fidélité de son récit, et se justifie en disant que Dieu voulut alors rappeler les chrétiens au repentir par une défaite qui devait les rendre meilleurs et leur montrer en même temps sa bonté par une victoire qui les délivrait de la famine (8). Cependant les provisions qu'avaient apportées le comte de Flandre et Bohémond, ne purent longtemps suffire à la multitude des pèlerins. Chaque jour on faisait de nouvelles incursions, mais chaque jour elles étaient moins heureuses. Toutes les campagnes de la haute Syrie avaient été ravagées par les Turcs et par les chrétiens : les croisés, envoyés à la découverte, mettaient souvent en fuite les infidèles ; mais la victoire, leur unique et dernière ressource, ne pouvait plus ramener l'abondance dans leur camp. Pour comble de misère, toute communication était interrompue avec Constantinople ; les flottes des Pisans et des Génois ne côtoyaient plus les pays occupés par les croisés. Le port de Saint-Siméon ; aujourd'hui Souédié (9), situé à sept heures d'Antioche, ne voyait arriver aucun vaisseau de la Grèce et de l'Occident. Les pirates flamands qui avaient pris la croix à Tarse, après s'être emparés de Laodicée, avaient été surpris par les Grecs, et depuis plusieurs semaines étaient retenus prisonniers, Les croisés ne s'entretenaient plus dans leur camp que des pertes qu'ils avaient faites et des maux dont ils étaient menacés.

L'archidiacre de Toul qui, suivi de trois cents pèlerins, s'était retiré dans une vallée à trois milles d'Antioche, fut surpris par les Turcs et périt misérablement avec tous ses compagnons. Dans le même temps on apprit la mort tragique de Suénon, fils du roi de Danemark. Ce jeune prince avait pris la croix et conduisait à la terre sainte quinze cents pèlerins danois. Comme il avait dressé les tentes au milieu des roseaux qui couvrent les rives du lac des Salines, sur la route de Philomélium, les Turcs, avertis par des Grecs perfides, descendirent des montagnes et attaquèrent son camp au milieu des ténèbres de la nuit. Il se défendit longtemps, et son glaive immola un grand nombre d'ennemis ; mais à la fin, accablé par la fatigue et par la multitude des barbares, il succomba, couvert de blessures. Les chroniques ajoutent qu'une fille du duc de Bourgogne, nommée « Florine » (10), accompagnait l'infortuné Suénon dans son pèlerinage. Cette princesse s'était éprise d'un chaste amour pour le héros danois, et devait l'épouser après la délivrance de Jérusalem. Mais le ciel ne permit point qu'une aussi chère espérance fût accomplie, et la mort cruelle put seule unir ces deux amants, qui avaient pris ensemble la croix et se rendaient ensemble à la ville sainte : animés, par la même dévotion et bravant les mêmes dangers, ils étaient tombés sur le même champ de bataille, après avoir vu périr a leurs côtés tous leurs chevaliers et n'ayant plus un seul de leurs serviteurs qui pût recueillir leurs dernières paroles et leur donner la sépulture des chrétiens.

« Telles vinrent au camp des croisés, dit Guillaume de Tyr, ces nouvelles pleines de tristesse et de douleur, et elles ajoutaient au sentiment de toutes les calamités qu'on éprouvait. » Tous les jours, le froid, la disette, l'épidémie, exerçaient de nouveaux ravages dans le camp des chrétiens. Si on en croit un historien qui partagea leurs misères, l'excès de leurs maux leur arracha des plaintes et des blasphèmes. Bohémond, dont l'éloquence était populaire, entreprit de les ramener à la patience et à la résignation évangélique. « 0 chrétiens pusillanimes !
leur disait-il, pourquoi murmurez-vous ainsi ?
Quand Dieu vous tend la main, vous êtes pleins d'orgueil ; quand il la retire, toute force d'âme vous abandonne. Ce n'est donc point le Seigneur, mais la fortune et la victoire que vous adorez, puisque le Seigneur que, dans les jours heureux, vous appelez votre père, devient pour vous comme un étranger au temps de la disgrâce. » (11) Quelque singulier que nous paraisse aujourd'hui ce langage de Bohémond, on doit croire qu'il avait quelque rapport avec l'esprit du temps et les sentiments des croisés. Mais que pouvaient les paroles les plus persuasives contre la faim, la maladie et le désespoir ?
La mortalité était si grande dans le camp, qu'au rapport des témoins oculaires, les prêtres ne pouvaient suffire à réciter les prières des morts, et que l'espace manquait aux sépultures.

Le camp, rempli de funérailles, ne présentait plus l'aspect d'une armée. A peine voyait-on quelques soldats sous les armes ; beaucoup de croisés, n'ayant plus de vêtements, plus d'abri, languissaient couchés à terre, exposés à toutes les rigueurs de la saison, et remplissant l'air de leurs vains gémissements. D'autres, pâles et décharnés, couverts de misérables lambeaux, erraient dans les campagnes comme des spectres ou des fantômes, arrachant avec un fer pointu les racines des plantes, enlevant aux sillons les graines récemment confiées à la terre, disputant aux bêtes de somme les herbes sauvages, « qu'ils mangeaient sans sel », des chardons « qui leur piquaient la langue, parce, qu'ils manquaient de bois pour les faire cuire à point. » Des chiens morts, des insectes rampants, des animaux les plus immondes, apaisaient la faim de ceux qui naguère dédaignaient le pain des peuples de Syrie, et qu'où avait vus, dans leurs festins, rejeter avec dégoût les parties les moins exquises des boeufs et des agneaux. Un spectacle non moins affligeant pour les barons et les chevaliers, c'était de voir périr leurs chevaux de bataille, qu'ils ne pouvaient plus nourrir. Au commencement du siège, on avait compté dans l'armée jusqu'à soixante-dix mille chevaux : il n'en restait que deux mille, se traînant avec peine, incapables de servir dans les combats.

La désertion vint bientôt se joindre à tous les autres fléaux. La plupart des croisés avaient perdu l'espoir de s'emparer d'Antioche et d'arriver dans la terre sainte. Les uns allaient chercher un asile contre la misère dans la Mésopotamie, soumise à Baudouin ; les autres se retiraient dans les villes de la Cilicie tombées au pouvoir des chrétiens. Le duc de Normandie se retira à Laodicée et ne revint qu'après trois sommations qui lui furent faites par l'armée, au nom de la religion et de Jésus-Christ. Tatice, général d'Alexis, quitta le camp des croisés avec les troupes qu'il commandait, en promettant de revenir avec des renforts et des vivres. Son départ laissa peu de regrets, et ses promesses, auxquelles on avait peu de confiance, ne calmèrent point le désespoir des croisés. Ce désespoir fut bientôt porté à son comble, lorsque les pèlerins virent s'éloigner ceux qui devaient leur donner l'exemple de la patience et du courage. Guillaume, vicomte de Melun (12), que les vigoureuses expéditions de sa hache d'armes avaient fait appeler « Charpentier », ne put supporter les misères du siège et déserta les drapeaux de Jésus-Christ. « Qu'y avait-il d'étonnant, s'écrie Robert le Moine, que les pauvres, les faibles, manquassent de courage, puisque ceux qui étaient comme les colonnes de l'entreprise, fléchissaient ? » Le prédicateur de la croisade, Pierre l'Ermite, à qui les croisés reprochaient sans doute les malheurs qu'ils éprouvaient, ne put entendre leurs plaintes ni partager leur misère : il désespéra du succès de l'expédition et s'enfuit secrètement du camp des chrétiens. Sa désertion causa un grand scandale parmi les pèlerins, « et ne les étonna pas moins, dit l'abbé Guibert, que si les étoiles étaient tombées du ciel. » Poursuivi et atteint par Tancrède, il fut ramené honteusement avec Guillaume le Charpentier. L'armée lui reprocha son lâche abandon, et lui fit jurer sur l'évangile de ne plus déserter une cause qu'il avait prêchée. On menaça du supplice réservé aux homicides tous ceux qui suivraient l'exemple qu'il venait de donner à ses compagnons et à ses frères.

Mais au milieu de la corruption qui régnait dans l'armée chrétienne, la vertu elle-même devait songer à fuir et pouvait excuser la désertion. Si on en croit les récits contemporains, tous les vices de l'infâme Babylone régnaient parmi les libérateurs de Sion. Spectacle étrange et inouï ! Sous la tente des croisés, on voyait ensemble la famine et la volupté ; l'amour impur, la passion effrénée du jeu, tous les excès de la débauche, se mêlaient aux images de la mort. Dans leur malheur, la plupart des pèlerins semblaient dédaigner les consolations que donnent la piété et la vertu.

Cependant l'évêque du Puy et la plus saine partie du clergé réunirent leurs efforts pour réformer les moeurs des croisés. Ils firent tonner la voix de la religion contre les excès du libertinage et de la licence ; ils rappelèrent tous les maux qu'avait soufferts l'armée chrétienne, et les attribuèrent aux vices et aux débordements des défenseurs de la croix. Un tremblement de terre qui se fit alors sentir, une aurore boréale (13) qui vint offrir un phénomène inconnu à la plupart des pèlerins, leur furent présentés comme un avertissement de la colère du, ciel. On ordonna des jeûnes et des prières pour fléchir le courroux divin. Les croisés firent des processions autour du camp ; de toutes parts on entendait retentir les hymnes de la pénitence. Les prêtres invoquaient les foudres de l'Eglise contre ceux qui trahissaient la cause de Jésus-Christ par leurs péchés. Pour ajouter à la crainte qu'inspiraient les menaces de la religion, un tribunal, composé des principaux de l'armée et du clergé, fut chargé de poursuivre et de punir les coupables.

Les hommes surpris dans l'ivresse eurent les cheveux coupés ; les blasphémateurs, ceux qui se livraient à la passion du jeu, furent marqués d'un fer rouge. Un moine accusé d'adultère et convaincu par l'épreuve du feu fut battu de verges et promené tout nu dans l'enceinte du camp. A mesure que les juges condamnaient les coupables, ils durent être effrayés de leur nombre. Les châtiments les plus sévères ne purent arrêter entièrement la prostitution, qui était devenue presque générale. On résolut d'enfermer toutes les femmes dans un camp séparé : mesure extrême et imprudente qui confondait le vice et la vertu et qui fit commettre des crimes plus honteux que ceux qu'on voulait prévenir (14).

Au milieu de ces calamités, le camp des croisés était rempli de Syriens qui, chaque jour, allaient raconter dans la ville les projets, la détresse et le désespoir des assiégeants. Bohémond, afin d'en délivrer l'armée, employa Un moyen fait pour révolter même des barbares. Ma plume se refuse à tracer de pareils tableaux, et je laisse parler ici Guillaume de Tyr ou plutôt son vieux traducteur : « Bohémond, dit-il, commanda que quelques Turcs qu'il tenoit enforcés sous sûre garde lui fussent amenés. Lesquels fait à l'instant par les officiers de haute justice exécuter, et puis allumer un grand feu, et les mettre à la broche et roistir comme pour viande préparée au souper de lui et des siens, leur commandant que s'ils estoient enquis quel appareil c'estoit là, ils respondissent en cette façon : Les princes et gouverneurs du camp ont arretté cejourd'hui en leur conseil que tous les Turts ou leurs espies qui d'ici en avant seroient trouvés dans leur camp seront en celte manière forcés à faire viande de leurs propres corps, tant aux princes qu'à toute l'armée. »

Les serviteurs de Bohémond suivirent exactement les ordres et les instructions qu'il leur avait donnés. Bientôt les étrangers qui se trouvaient dans le camp accoururent dans le quartier du prince de Tarente, « et lorsqu'ils virent ce qui se passait, ajoute notre ancien auteur, ils furent merveilleusement effrayés, craignant d'éprouver le même sort. Ils se hâtèrent de quitter le camp des chrétiens, et partout sur leur chemin annoncèrent ce qu'ils avaient vu. » Leurs discours volèrent de bouche en bouche jusqu'aux contrées les plus éloignées : les habitants d'Antioche et tous les musulmans des villes de Syrie furent saisis de terreur et n'osèrent plus approcher du camp des croisés. « A ce moyen, dit l'historien que nous avons cité plus haut, advint que, par l'astuce et conduite du seigneur Bohémond, fut tollue du camp la peste des espies, et les entreprises des chrétiens furent moins divulguées aux ennemis. » Le chroniqueur Baudri se borne à dire que Bohémond prit des mesures sévères pour se délivrer des espions ; mais il ne parle pas de ce moyen barbare rapporté par Guillaume de Tyr. On ne peut s'empêcher de remarquer que ce moyen, fort bon pour éloigner les espions, devait aussi éloigner ceux qui apportaient des vivres dans le camp des chrétiens.

L'évêque du Puy employait dans le même temps une ruse plus innocente et plus conforme à l'esprit de son ministère et de sa profession : il faisait labourer et ensemencer les terres voisines d'Antioche, pour rassurer l'armée chrétienne contre la famine et pour faire croire aux assiégés que rien ne pouvait lasser la persévérance des assiégeants.

Cependant le froid, les orages pluvieux et toutes les rigueurs de l'hiver commençaient à se dissiper ; on voyait diminuer le nombre des malades, et le camp des chrétiens prenait un aspect moins lugubre. Godefroy, qu'une blessure cruelle avait retenu jusqu'alors dans sa tente, se montra aux yeux de l'armée, et sa présence fit renaître l'espérance et la joie. Le comte d'Edesse, les princes et les monastères d'Arménie envoyèrent de l'argent et des provisions aux chrétiens ; des vivres furent apportés des îles de Chypre, de Chio et de Rhodes ; l'armée cessa d'être livrée aux horreurs de la disette. L'amélioration du sort des pèlerins fut attribuée à leur pénitence et à leur conversion ; ils remercièrent le ciel de les avoir rendus meilleurs et plus dignes de sa protection et de sa miséricorde. Ce fut alors que les croisés virent arriver dans leur camp les ambassadeurs du calife d'Egypte. En présence des infidèles, les soldats chrétiens s'efforcèrent de cacher les traces et les souvenirs des longues misères qu'ils avaient éprouvées : ils se paraient de leurs vêtements les plus précieux ; ils étalaient leurs armes les plus brillantes ; les chevaliers et les barons se disputaient le prix de la force et de l'adresse dans des tournois ; on ne voyait que des danses et des festins au milieu desquels paraissaient régner l'abondance et la joie. Les ambassadeurs égyptiens furent reçus dans une tente magnifique, où s'étaient rassemblés les principaux chefs de l'armée. Ils ne dissimulèrent point dans leur discours l'extrême éloignement que leur maître avait toujours eu pour une alliance avec les chrétiens ; mais les victoires que les croisés avaient remportées sur les Turcs, ces ennemis éternels de la race d'Ali, lui faisaient croire que Dieu lui-même les avait envoyés, en Asie comme les instruments de sa vengeance et de sa justice. Le calife égyptien était disposé à se rapprocher des chrétiens victorieux, et se préparait à rentrer avec ses armées dans la Palestine et la Syrie. Comme il avait appris que tous les voeux des croisés se bornaient à voir Jérusalem, il promettait de relever les églises des chrétiens, de protéger leur culte, et d'ouvrir les portes de la ville sainte à tous les pèlerins, à condition qu'ils s'y présenteraient sans armes et qu'ils n'y séjourneraient pas plus d'un mois. Si les croisés se soumettaient à cette condition, le calife promettait d'être leur plus généreux appui ; s'ils refusaient le bienfait de son amitié, les peuples de l'Egypte, de l'Ethiopie, tous ceux qui habitaient l'Asie et l'Afrique, depuis le détroit de Gades jusqu'aux portes de Bagdad, allaient se lever à la voix du vicaire légitime du prophète, et montrer aux guerriers de l'Occident la puissance de ses armes (15). Ce discours excita de violents murmures dans l'assemblée des chrétiens. Un des chefs se leva pour répondre, et s'adressant aux députés du calife : « La religion que nous suivons, leur dit-il, nous a inspiré le dessein de rétablir son empire dans les lieux où elle est née. Nous n'avons pas besoin, pour accomplir nos serments, du concours des puissances de la terre. Nous ne sommes point venus en Asie pour recevoir les lois ou les bienfaits des musulmans. Nous n'avons point d'ailleurs oublié les outrages faits aux pèlerins de l'Occident par les égyptiens : on se sou-vient encore que les chrétiens, sous le règne du calife Hakem, ont été livrés aux bourreaux, et que leurs églises, et surtout celle du Saint-Sépulcre, on tété renversées de fond en comble. Oui, sans doute, nous nous sommes proposé de visiter Jérusalem, mais nous avons fait aussi le serment de la délivrer du joug des infidèles. Dieu, qui l'a honorée par ses souffrances, veut y être servi par son peuple ; les chrétiens veulent en être les gardiens et les maîtres. Allez dire à celui qui vous envoie, de choisir la paix ou la guerre : dites-lui que les chrétiens, campés devant Antioche, ne craignent ni les peuples d'Egypte, ni ceux de l'Ethiopie, ni ceux de Bagdad, et qu'ils ne peuvent s'allier qu'avec les puissances qui respectent les lois de la justice et les drapeaux de Jésus-Christ. »

L'orateur qui parlait ainsi, exprimait l'opinion et les sentiments de l'assemblée. Cependant on ne rejeta pas tout à fait l'alliance des égyptiens : des députés furent nommés dans l'armée chrétienne pour accompagner les ambassadeurs du Caire à leur retour, et porter au calife les dernières propositions de paix des croisés.

A peine les députés venaient-ils de quitter le camp des chrétiens, que ceux-ci remportèrent une nouvelle victoire sur les Turcs. Les princes d'Alep, de Damas, les émirs de Schaizar, d'édesse, d'Hiérapolis, avaient levé une armée de vingt mille cavaliers pour secourir Antioche. Déjà les guerriers musulmans s'étaient mis en marche et s'approchaient de la ville, lorsqu'une troupe d'élite sortit du camp et marcha à leur rencontre, conduit par l'infatigable Bohémond, et par Robert, comte de Flandre. Dans une bataille qui fut livrée auprès du lac d'Antioche, les Turcs furent mis en fuite et perdirent mille chevaux avec deux mille combattants. La forteresse de Harenc, dans laquelle l'ennemi avait en vain cherché un asile après sa défaite, tombe au pouvoir des chrétiens.

Les croisés voulurent annoncer leur nouveau triomphe aux ambassadeurs du Caire, prêts à s'embarquer au port Saint-Siméon, et quatre chameaux portèrent à ces derniers les têtes et les dépouilles de deux cents guerriers musulmans. Les vainqueurs jetèrent deux cents autres têtes dans la ville d'Antioche, dont la garnison s'attendait encore à être secourue ; ils en exposèrent un grand nombre sur des pieux autour des murailles : ils étalaient ainsi les trophées sanglants de leur victoire pour que ce spectacle, dit Guillaume de Tyr, fût « comme une épine dans l'oeil de leurs ennemis. » Ils voulaient aussi se venger des insultes que les infidèles, assemblés sur leurs remparts, avaient prodiguées à une image de la Vierge, tombée entre leurs mains dans un combat précédent.
Les croisés devaient bientôt signaler leur valeur dans une bataille plus périlleuse et plus meurtrière. Une flotte de Génois et de Pisans était entrée au port Saint-Siméon. La nouvelle de son arrivée causa une vive joie dans l'armée chrétienne ; un grand nombre de soldats sortirent du camp et coururent vers le port, les uns pour apprendre des nouvelles d'Europe, les autres pour acheter les provisions dont ils avaient besoin. Comme ils revenaient chargés de vivres et que la plupart d'entre eux n'avaient point d'armes, ils furent attaqués à l'improviste et dispersés par un corps de quatre mille musulmans qui les attendaient sur leur passage. Bohémond et Raymond de Saint-Gilles, qui accompagnaient les pèlerins, ne purent les défendre contre un ennemi supérieur en nombre, et furent obligés de chercher eux-mêmes leur salut dans une retraite précipitée.
Bientôt la nouvelle de leur désastre se répandit parmi les croisés restés dans le camp ? Aussitôt Godefroy, à qui le péril donnait la suprême autorité, ordonne aux chefs et aux soldats de voler aux armes. Suivi de son frère Eustache, des deux Robert et du comte de Vermandois, il traverse l'Oronte et va chercher l'ennemi occupé de poursuivre son premier avantage et de couper les têtes des chrétiens tombés sous ses coups. Lorsqu'il est en présence des musulmans, il commande aux autres chefs de suivre son exemple, et se jette, l'épée à la main, dans les rangs ennemis. Les Turcs, accoutumés à se battre de loin et à se servir de l'arc et de la flèche, ne peuvent résister à l'épée et à la lance des croisés. Ils prennent la fuite, les uns vers les montagnes, les autres vers la ville. Accien, qui, des tours de son palais, avait vu l'attaque victorieuse des croisés, envoie une troupe d'élite pour soutenir et rallier ceux qui fuyaient ; il accompagne ses soldats jusqu'à la porte du Pont qu'il fait refermer, en leur disant qu'elle ne s'ouvrira plus pour eux qu'après la victoire.
Cette nouvelle troupe ne peut supporter le choc des croisés. Les Turcs n'avaient plus d'autre espoir que de rentrer dans la place ; mais Godefroy, qui avait tout prévu, s'était déjà placé avec les siens sur une éminence entre les fuyards et la porte d'Antioche (16). Ce fut là que recommença le carnage : les chrétiens étaient animés par leur victoire ; les musulmans par leur désespoir et par les cris des habitants de la ville assemblés sur les remparts. Rien ne peut peindre l'effroyable tumulte de ce nouveau combat. Le cliquetis des armes, les cris des combattants, ne permettaient plus aux soldats d'entendre la voix de leurs chefs. On se battait corps à corps et sans ordre ; des flots de poussière couvraient le champ de bataille ; le hasard dirigeait les coups des vainqueurs et des vaincus ; les Turcs se pressaient, s'embarrassaient dans leur fuite. La confusion était si grande que plusieurs croisés furent tués par leurs compagnons et leurs frères. Un grand nombre de Turcs tombèrent presque sans résistance sous le fer des chrétiens ; plus de deux mille, qui cherchaient à fuir, furent noyés dans l'Oronte. « Les vieillards d'Antioche, dit Guillaume de Tyr, en contemplant du haut des murailles cette sanglante catastrophe s'affligeaient d'avoir vécu trop longtemps, et les mères, témoins du trépas de leurs fils, gémirent de leur fécondité. » Le carnage dura pendant toute la journée ; ce ne fut que vers le soir qu'Accien fit ouvrir les portes de la ville et qu'il reçut les débris des troupes poursuivies par les croisés.

Ce fut pour nous, s'écrie ici Raymond d'Agiles, un spectacle ravissant que de voir nos pauvres pèlerins revenant au camp après cette victoire. Les uns, qui n'étaient jamais montés à cheval, arrivaient suivis de plusieurs chevaux ; d'autres, jusque-là couverts de lambeaux, portaient deux ou trois robes de soie ; quelques-uns montraient trois ou quatre boucliers pris sur l'ennemi ; leurs compagnons qui n'avaient point combattu se réjouissaient avec eux, et tous ensembles remerciaient la bonté divine du triomphe des chrétiens.
Les chefs et les soldats de l'armée chrétienne avaient fait des prodiges de valeur. Bohémond, Raymond, Tancrède, Adhémar, Baudouin du Bourg, Eustache, s'étaient partout montrés à la tête de leurs guerriers. Toute l'armée racontait les coups de lance et les merveilleux faits d'armes du comte de Vermandois et des deux Robert. Le duc de Normandie soutint seul un combat contre un chef des infidèles qui s'avançait au milieu des siens ; d'un coup de sabre il lui fendit la tête jusqu'à l'épaule et l'étendit à ses pieds, en s'écriant : « Je dévoue ton âme impure aux puissances de l'Enfer. » Godefroy, qui ; dans cette journée, avait montré l'habileté d'un grand capitaine, signala sa bravoure et sa force par des actions que l'histoire et la poésie ont célébrées. Aucune armure ne pouvait résister au tranchant de son épée ; il faisait voler en éclats les casques et les cuirasses. Un Turc, qui surpassait tous les autres par sa stature, se présenta au fort de la mêlée pour le combattre, et, du premier coup qu'il lui porta, mit en pièces son bouclier. Godefroy, indigné de cette audace, se dresse sur ses étriers, s'élance contre son adversaire, et lui porte un coup si terrible qu'il partage son corps en deux parties. La partie supérieure, disent les historiens, tomba à terre, et l'autre, attachée à la selle, resta sur le cheval, qui rentra dans la ville, où cet aspect redoubla la consternation des assiégés.

Malgré de si prodigieux exploits, lès chrétiens avaient essuyé une perte considérable. En célébrant la valeur héroïque, des croisés, l'histoire contemporaine s'étonne de la multitude des martyrs que les Turcs envoyèrent dans le ciel et qui, en arrivant dans le séjour des élus, la couronne sur la tête et la palme à la main, adressèrent à Dieu ces paroles : « Pourquoi n'avez-vous pas défendu notre sang, qui a coulé pour vous aujourd'hui ? »

Les infidèles passèrent la nuit à ensevelir ceux de leurs guerriers qui avaient été tués sous les murailles de la ville. Ils les enterrèrent près d'une mosquée bâtie au delà du pont de l'Oronte. Après cette funèbre cérémonie, ils rentrèrent dans Antioche, où régnaient le silence et le deuil. Comme les morts, selon l'usage des musulmans, avaient été ensevelis avec leurs armes, leurs richesses et leurs vêtements, ces dépouilles tentèrent la populace grossière qui suivait l'armée des croisés. Elle traversa l'Oronte, se précipita en foule sur les tombeaux des Turcs, exhuma les cadavres, leur arracha les armes et les habillements dont ils étaient couverts. Bientôt elle vint montrer au camp les étoffes de soie, les boucliers, les javelots, les riches épées, trouvés dans les cercueils. Ce spectacle ne révolta point les chevaliers et les barons. Le lendemain d'une bataille et parmi les dépouilles des vaincus, ils contemplèrent avec joie quinze cents têtes séparées de leurs troncs, qui furent promenées en triomphe dans l'armée et leur rappelèrent leur victoire et la perte qu'ils avaient fait essuyer aux infidèles.

Toutes ces têtes jetées dans l'Oronte, et les cadavres des musulmans qui, la veille, s'étaient noyés dans le fleuve, allèrent porter la nouvelle de la victoire des chrétiens aux Génois et aux Pisans débarqués au port Saint-Siméon. Ceux des croisés qui, dans le commencement de la bataille, avaient fui vers la mer et vers les montagnes, et dont on avait pleuré la mort, revinrent au camp, qui retentissait des acclamations de la joie. Les chefs ne songèrent plus alors qu'à profiter de la terreur qu'ils avaient inspirée aux ennemis. Maîtres du cimetière des musulmans, les croisés démolirent la mosquée qui s'élevait hors de la ville, et, se servant des pierres des tombeaux, ils bâtirent une forteresse devant la porte du Pont, par laquelle les assiégés avaient coutume de sortir pour se répandre dans la plaine et surprendre les pèlerins.

Raymond, comte de Toulouse, auquel on reprochait d'avoir jusque-là manqué de zèle pour la guerre sainte, se chargea de construire le fort à ses frais et de le défendre avec ses Provençaux, qu'on avait accusés, pendant tout le siège, d'éviter le combat pour courir aux vivres. On proposa d'élever une nouvelle forteresse du côté de l'ouest, vers la porte appelée porte de Saint-George. Aucun croisé n'avait encore mis le pied sur ce point de la rive gauche de l'Oronte. Il était important de fermer ce passage aux musulmans ; mais l'entreprise était dangereuse ; aucun prince n'osait s'en charger. Tancrède se présenta : généreux et vaillant chevalier, il ne lui restait plus que son épée et sa renommée ; il demanda de l'argent à ses compagnons pour exécuter son projet. Un couvent, appelé couvent de Saint-George, s'élevait sur une colline à peu de distance de la porte de ce nom ; Tancrède le fit solidement fortifier, et, soutenu par une troupe de braves, sut se maintenir dans ce poste difficile (17). Il surprit les Syriens qui avaient coutume de porter des vivres dans Antioche, et les força d'approvisionner l'armée chrétienne ; deux mille chevaux qu'Accien avait envoyés dans une vallée à quelques lieues de la ville, tombèrent au pouvoir des croisés et furent amenés dans le camp.

Tandis que les assiégés se livraient au désespoir, le zèle et l'émulation redoublaient parmi les soldats de la croix. Les chefs donnaient partout l'exemple de la vigilance et de l'activité ; un esprit de concorde unissait tous les pèlerins : la discipline se rétablit, et la force de l'armée s'accrut avec elle. Les mendiants mêmes et les vagabonds, dont la multitude enfantait le désordre et multipliait les périls de la guerre, furent alors employés aux travaux du siège, et servirent sous les ordres d'un capitaine qui prenait le titre de roi truand ou roi des gueux. Ils recevaient une solde de la caisse générale des croisés, et, dès qu'ils étaient en état d'acheter des armes et des habits, leur roi les reniait pour ses sujets et les faisait, entrer dans un corps de l'armée. Cette mesure, en arrachant les vagabonds à une oisiveté dangereuse, eu fit d'utiles auxiliaires, Comme ils étaient accusés de violer les tombeaux et de se nourrir de chair humaine, ils inspiraient une grande horreur aux infidèles, et leur seul aspect mettait en fuite les défenseurs d'Antioche, qui tremblaient de tomber entre leurs mains.

Dès lors les chrétiens furent les maîtres de tous les dehors de la place assiégée ; ils pouvaient se répandre avec sécurité dans les campagnes voisines. Comme toutes les portes de la ville étaient fermées, les combats furent suspendus, mais de part et d'autre on se faisait encore la guerre par des actes de barbarie.

Le fils d'un émir étant tombé entre les mains des chrétiens, ceux-ci exigèrent que la famille leur livrât une tour d'Antioche pour sa rançon. Comme on leur refusa ce qu'ils demandaient, ils accablèrent leur jeune captif des traitements les plus barbares. Son supplice se renouvela chaque jour pendant un mois ; on le confiait enfin au pied des remparts, où il fut immolé sous les yeux de ses parents et de ses concitoyens.

De leur côté, les Turcs ne cessaient de persécuter les chrétiens qui habitaient Antioche. Plus d'une fois le vénérable patriarche des Grecs, le corps meurtri de coupa et chargé de liens, avait été traîné sur les murailles et montré aux assiégeants comme une victime dévouée à la mort. C'était surtout contre les prisonniers que s'exerçait la fureur des Turcs. Ils conduisirent un jour sur les remparts un chevalier chrétien, nommé Raymond Porcher, et le menacèrent de lui couper la tête, s'il n'exhortait les croisés de le racheter pour une somme d'argent. Celui-ci, feignant d'obéir, s'adressa aux assiégeants et leur dit : « Regardez-moi comme un homme mort, et ne faites aucun sacrifie pour ma liberté. Tout ce que je vous demande, ô mes frères ! C'est que vous poursuiviez vos attaques contre cette ville infidèle qui ne peut résister longtemps, et que vous restiez fermes dans la foi du Christ, car Dieu est et sera toujours avec vous. »
Accien, s'étant fait expliquer le sens de ses paroles, exigea que Raymond Porcher embrassât sur-le-champ l'islamisme, lui promettant, s'il y consentait, toutes sortes de biens et d'honneurs, le menaçant de la mort s'il refusait. Alors le pieu, chevalier, tombant à genoux, les yeux tournés vers l'orient, les mains jointes, se mit à prier Dieu pour qu'il daignât le secourir et recevoir son âme dans le sein d'Abraham. A ces mots, Accien, plus irrité, ordonne qu'on lui tranche la tête (18) : les Turcs obéissent avec une joie barbare. En même temps les autres prisonniers chrétiens qui se trouvaient dans Antioche sont amenés devant le prince musulman, qui commande à ses soldats de les dépouiller de leurs vêtements, de les lier avec des cordes, et de les jeter au milieu des flammes d'un bûcher. Ainsi ces malheureux captifs reçurent tous, dans le même jour, la couronne du martyre, « et portèrent dans le ciel, dit Tudebode, des étoiles blanches devant le Seigneur, à qui toute gloire appartient. »

Cependant Antioche était en proie à la disette qui avait si longtemps désolé les croisés, et voyait chaque jour diminuer le nombre de ses défenseurs. Accien demanda une trêve et promit de se rendre s'il n'était bientôt secouru. Les croisés, toujours pleins d'une confiance aveugle, consentirent à une paix qui devait leur ôter tous leurs, avantages et donner à l'ennemi les moyens de gagner du temps et de réparer ses forces.

Dès qu'on eut accepté la trêve (19), la discorde s'introduisit dans le camp des chrétiens, et ce fut là un des premiers effets d'une paix imprudente. Baudouin, prince d'Edesse, avait envoyé des présents magnifiques à Godefroy, aux deux Robert, au comte de Vermandois, aux comtes de Blois et de Chartres ; il avait fait distribuer des sommes d'argent à toute l'année, et, dans la répartition de ses largesses, il avait oublié à dessein Bohémond et ses soldats. Il n'en fallait pas davantage pouf faire naitre la division. Tandis que l'armée chrétienne célébrait la libéralité de Baudouin, le prince de Tarente et ses guerriers éclataient en plaintes et en murmures.

Dans le même temps, une tente richement ornée, qu'un prince arménien destinait à Godefroy et qui, tombée entre les mains de Pancrace, fut envoyée à Bohémond, devint un nouveau sujet de trouble et de discorde. Godefroy réclama avec hauteur le présent qui lui était destiné ; Bohémond refusa de le rendre ; de part et d'autre on en vint aux injures et aux menaces ; on était prêt à prendre les armes ; le sang des chrétiens allait couler pour une misérable querelle ; mais à la fin le prince de Tarente, abandonné par la plus grande partie de l'armée, vaincu par les prières de ses amis, rendit à son rival la tente qu'il retenait, et se consola, dans son dépit, par l'espoir que la guerre lui offrirait bientôt un plus riche butin.

Guillaume de Tyr, qui nous a transmis ce récit, s'étonne de voir le sage Godefroy réclamer avec autant de chaleur un objet aussi frivole ; et, dans sa surprise, il compare la faiblesse du héros au sommeil du bon Homère. Sa pensée eût été plus juste, s'il avait comparé les discordes et les querelles des chefs de la croisade à celles qui troublaient le camp des Grecs et qui retardèrent si longtemps la prise de Troie.

Depuis que la trêve avait été proclamée, les chrétiens entraient dans Antioche, les musulmans venaient dans le camp ; mais la haine implacable qui avait présidé à la guerre vivait encore dans les coeurs. Un chevalier nommé Walon, ayant été surpris par les Turcs dans un lieu écarté, fut massacré et coupé en morceaux. Quand la nouvelle de ce crime affreux se répandit dans l'armée, tous les croisés furent saisis d'horreur et d'indignation. Au milieu de la foule des chrétiens qui demandaient vengeance, on remarquait avec attendrissement la jeune épouse de Walon, qui invoquait l'ombre de son époux et remplissait l'air de ses cris douloureux : le spectacle de son désespoir acheva d'enflammer les soldats de la croix, et devint le signal de nouveaux combats (20).

Les assiégés avaient profité de la trêve pour se procurer les secours et les vivres nécessaires. Les chrétiens ne déployèrent au pied des murs qu'une valeur impuissante, et la ville, après sept mois de siège, pouvait braver encore longtemps la force de leurs armes, si l'ambition et la ruse n'avaient fait pour la cause des croisés ce que n'avaient pu faire la patience et la bravoure. Bohémond, que le désir d'accroître sa fortune avait entraîné à la croisade, cherchait partout l'occasion de réaliser ses projets. La fortune de Baudouin avait éveillé sa jalousie et le poursuivait dans son sommeil. Il osa jeter ses vues sur Antioche, et les circonstances le favorisèrent assez pour lui faire rencontrer un homme qui pût remettre cette place entre ses mains. Cet homme, qui se nommait « Phirous », était, quoi qu'en disent plusieurs historiens qui lui donnent une noble origine, le fils d'un Arménien fabricant de cuirasses. D'un caractère inquiet et remuant, il aspirait sans cesse à changer de condition et d'état. Il avait abjuré la religion chrétienne par esprit d'inconstance et dans l'espoir d'avancer sa fortune (21) ; il était doué d'un sang-froid admirable, d'une audace à toute épreuve, et toujours prêt à faire pour de l'argent ce qu'on pouvait à peine attendre du plus ardent fanatisme. Pour satisfaire son ambition et son avarice, rien ne lui paraissait injuste ou impossible. Comme il était actif, adroit et insinuant, il avait obtenu la confiance d'Accien, qui l'admettait à son conseil. Le prince d'Antioche lui avait confié le commandement de trois des principales tours de la place. Il les défendit d'abord avec zèle, mais sans avantage pour sa fortune ; il se lassa d'une fidélité stérile, dès qu'il put penser que la trahison lui serait plus profitable.

Dans l'intervalle des combats, il avait eu plusieurs fois l'occasion de voir le prince de Tarente. Dans un de ces entretiens, « Phirous » avait demandé à Bohémond, suivant le moine Robert, quelle était cette armée couverte de tuniques et de boucliers blancs comme la neige, qui avait combattu avec les chrétiens ; Bohémond se met d'abord à expliquer lui-même ce mystérieux secours de la milice céleste ; se trouvant embarrassé de répondre aux captieuses questions de « Phirous », il fit appeler son chapelain qui était clerc et bien instruit (22). Bohémond et « Phirous » se devinèrent à la première vue, et ne tardèrent pas à se confier l'un en l'autre. « Phirous » se plaignit des outrages qu'il avait reçus des musulmans ; il s'affligea d'avoir abandonné la religion de Jésus-Christ, et pleura sur les persécutions qu'éprouvaient les chrétiens d'Antioche. Il n'en fallait pas davantage au prince de Tarente pour connaître les secrètes pensées de « Phirous » ; il loua ses remords et ses sentiments, et lui fit les plus magnifiques promesses. Alors le renégat lui ouvrit pleinement son coeur, ils se jurèrent l'un à l'autre un inviolable attachement, et promirent d'entretenir une active correspondance. Ils se revirent ensuite plusieurs fois, et toujours dans le plus grand secret : A chaque entrevue, Bohémond disait à « Phirous » que le sort des croisés était entre ses mains, et qu'il ne tenait qu'à lui d'en obtenir de grandes récompenses. De son côté, « Phirous » protestait de son désir de servir les croisés, qu'il regardait comme ses frères (23) ; et, pour assurer le prince de Tarente de sa fidélité ou pour excuser sa trahison, il disait que Jésus-Christ, dans une vision, lui avait conseillé de livrer Antioche aux chrétiens. Le Seigneur, suivant Foulcher de Chartres, avait plusieurs fois apparu à « Phirous » pour lui ordonner de livrer la place ; la dernière fois il s'irrita, et lui dit : « Pourquoi n'as-tu pas exécuté ce que je t'ai commandé ? » « Phirous » avait révélé sa vision au gouverneur d'Antioche, qui lui répondit : « Brute, veux-tu obéir à un fantôme ? »

Blason de Bohémond d'Antioche
Blason de Bohemond d'Antioche Bohémond n'avait pas besoin d'une protestation appuyée sur des apparitions merveilleuses. Il n'eut pas de peine à croire ce qu'il désirait avec ardeur, et, lorsqu'il fut convenu avec « Phirous » des moyens d'exécuter les projets qu'ils avaient longtemps médités, il fit assembler les principaux chefs de l'armée chrétienne. Et leur exposa les maux qui jusqu'alors avaient désolé les croisés et les maux plus grands encore dont ils étaient menacés. Il ajouta, qu'une puissante armée s'avançait au secours d'Antioche ; que la retraite ne pouvait se faire sans honte et sans danger; qu'il n'était plus de salut pour les chrétiens que dans la conquête de la ville. La place, il est vrai, était défendue par d'inexpugnables remparts ; mais on devait savoir que toutes les victoires ne s'obtenaient pas par les armes et sur le champ de bataille ; que celles qu'on obtenait par l'adresse n'étaient pas les moins importantes et les moins glorieuses. Il fallait donc séduire ceux qu'on ne pouvait vaincre, et prévenir les ennemis par une entreprise adroite et courageuse. Parmi les habitants d'Antioche, différents de moeurs et de religion, opposés d'intérêts, il devait s'en trouver qui seraient accessibles à la séduction et à des promesses brillantes. Il s'agissait d'un service si important pour l'armée chrétienne, qu'il était bon d'encourager toutes les tentatives. La possession même d'Antioche ne lui paraissait pas d'un trop haut prix pour récompenser le zèle de celui qui serait assez habile ou assez heureux pour faire ouvrir les portes de la ville aux croisés.

Bohémond ne s'expliqua pas plus clairement ; mais il fut deviné par l'ambition jalouse de quelques chefs qui avaient peut-être les mêmes desseins que lui. Raymond repoussa surtout avec force les adroites insinuations du prince de Tarente. « Nous sommes tous, dit-il, des frères et des compagnons : il serait injuste qu'après que nous avons tous couru la même fortune, un seul d'entre nous recueillit le fruit de nos travaux. Pour moi, ajouta-t-il en jetant un regard de colère et de mépris sur Bohémond, je n'ai pas traversé tant de pays, bravé tant de périls, prodigué mon sang, mes soldats et mes trésors, pour payer du prix de nos conquêtes quelque artifice grossier, quelque stratagème honteux dont il faut laisser l'invention à des femmes. » Ces paroles véhémentes eurent tout le succès qu'elles devaient avoir parmi des guerriers accoutumés à vaincre pat les armes et qui n'estimaient une conquête que lorsqu'elle était le prix du courage. Le plus grand nombre des chefs Rejetèrent la proposition du prince de Tarente, et mêlèrent leurs railleries à celles de Raymond. Bohémond, que l'histoire a surnommé l'Ulysse des Latins, fit tout ce qu'il put pour se contenir et cacher son dépit. Il sortit du conseil en souriant, persuadé que la nécessité rappellerait bientôt les croisés à son avis (24).
Rentré dans sa tente, il envoie des émissaires dans tous les quartiers pour semer les nouvelles les plus alarmantes. Comme il l'avait prévu, la consternation s'empare des chrétiens. Quelques-uns des chefs de l'armée sont envoyés à la découverte pour reconnaître la vérité des bruits répandus dans le camp. Ils reviennent bientôt annoncer que Kerboga, prince de Mossoul, s'avance vers Antioche avec une armée de deux cent mille hommes rassemblés sur les rives de l'Euphrate et du Tigre. Cette armée, qui avait menacé la ville d'édesse et ravagé la Mésopotamie, n'était plus qu'à sept journées de marche. A ce récit, la crainte redouble parmi les croisés. Bohémond parcourt les rangs, exagère le péril ; il affecte de montrer plus de tristesse et d'effroi que tous les autres ; mais au fond du coeur il se rassure, et sourit à l'idée de voir bientôt ses espérances accomplies. Les chefs se réunissent de nouveau pour délibérer sur les mesures qu'ils ont à prendre dans une circonstance aussi périlleuse. Deux avis partagent le conseil : les uns veulent qu'on lève le siège et qu'on aille à la rencontre des ennemis ; les autres, qu'on divise l'armée en deux corps, qu'une partie marche contre Kerboga et que l'autre reste à la garde du camp. Ce dernier avis allait prévaloir lorsque Bohémond demande à parler. II n'a point de peine à faire sentir les inconvénients des deux partis proposés. Si on levait le siège, on allait se trouver entre la garnison d'Antioche et une armée formidable ; si on continuait le blocus de la ville et que la moitié de l'armée seulement allât à la rencontre de Kerboga, on devait éprouver une double défaite.  »Les plus grands périls, ajouta le prince de Tarente, nous environnent. Le temps presse ; demain peut-être il ne sera plus temps d'agir ; demain nous aurons perdu le fruit de nos travaux et de nos victoires. Mais non, je ne puis le penser ; Dieu, qui nous a conduits jusqu'ici par la main, ne permettra pas que nous ayons combattu en vain pour sa cause ; il veut sauver l'armée chrétienne, il veut nous conduire jusqu'au tombeau de son fils. Si vous accueillez la proposition que j'ai à vous faire, demain l'étendard de la croix flottera sur les tours d'Antioche, et nous marcherons en triomphe à Jérusalem. »

En achevant ces paroles, Bohémond montra les lettres de « Phirous », qui promettait de livrer les trois tours qu'il commandait. « Phirous » déclarait qu'il était prêt à tenir sa promesse, mais il ne voulait avoir affaire qu'au prince de Tarente. Il exigeait, pour prix de ses services, que Bohémond restât maître d'Antioche. Le prince italien ajouta qu'il avait déjà donné des sommes considérables à « Phirous », que lui seul avait obtenu sa confiance » et qu'une confiance réciproque était le plus sûr garant du succès dans une entreprise aussi difficile. « Au reste, poursuivit-il, si on trouve un meilleur moyen de sauver l'armée, je suis prêt à l'approuver, et je renoncerai volontiers au partage d'une conquête d'où dépend le salut de tous les croisés. »

Le péril devenait tous les jours plus pressant ; il était honteux de fuir, imprudent de combattre, dangereux de temporiser. La crainte fit taire tous les intérêts de la rivalité. Plus les chefs avaient d'abord montré d'opposition au projet de Bohémond, plus ils trouvèrent alors de bonnes raisons pour l'adopter. Une conquête partagée n'était plus une conquête. Le partage d'Antioche pouvait d'ailleurs faire naître une foule de divisions dans l'armée, et la mener à sa perte.

On ne donnait que ce qu'on n'avait point encore ; on le donnait pour assurer la vie des chrétiens. Il valait mieux laisser un seul profiter des travaux de tous que de périr tous pour s'opposer à la fortune d'un seul. Au surplus, la prise d'Antioche n'était point le but de la croisade : on n'avait pris les armes que pour délivrer Jérusalem ; tout retard était contraire à ce que la religion espérait de ses soldats à ce que l'Occident attendait de ses plus braves chevaliers. Tous les chefs, excepté l'inflexible Raymond, se réunirent pour accorder à Bohémond la principauté d'Antioche, et le conjurèrent de presser l'exécution de son projet. A peine sorti du conseil, le prince de Tarente fait avertir « Phirous », qui lui envoie son propre fils en otage. L'exécution du complot est fixée au lendemain. Pour laisser les assiégés dans la plus grande sécurité, on décide que l'armée chrétienne quittera son camp, qu'elle dirigera d'abord sa marche vers la route par laquelle doit arriver le prince de Mossoul, et qu'au retour de la nuit elle se réunira sous les murs d'Antioche. Le lendemain, au point du jour, les troupes reçoivent l'ordre de préparer leur départ ; les croisés sortent du camp quelques heures avant la nuit ; ils s'éloignent, les trompettes sonnant et les enseignes déployées. Après quelques moments de marche, ils retournent sur leurs pas et reviennent en silence vers Antioche. Au signal du prince de Tarente, ils s'arrêtent dans un vallon situé à l'occident et voisin de la tour des Trois-Soeurs, où commandait « Phirous. » Ce fut là qu'on déclara à l'armée chrétienne le secret de la grande entreprise qui devait lui ouvrir les portes de la ville (25).

Cependant les projets de « Phirous » et de Bohémond avaient été sur le point d'échouer. Au moment où l'armée chrétienne venait de quitter son camp et que tout se préparait pour l'exécution du complot, le bruit d'une trahison se répand tout à coup dans Antioche. On soupçonne les chrétiens et les nouveaux musulmans ; on prononce le nom de « Phirous » ; on l'accuse sourdement d'entretenir des intelligences avec les croisés. Il est obligé de paraître devant Accien, qui l'interroge et tient les yeux fixés sur lui pour pénétrer ses pensées ; mais « Phirous » dissipe tous les soupçons par sa contenance ; il propose lui-même des mesures contre les traîtres, et conseille à son maître de changer les commandants des principales tours. On applaudit à ce conseil, qu'Accien se propose de suivre dès le jour suivant. En même temps des ordres sont donnés pour charger de fers et mettre à mort, pendant les ténèbres de la nuit, les chrétiens qui se trouvent dans la ville. Le renégat est renvoyé ensuite à son poste, comblé d'éloges pour son exactitude et sa fidélité. A l'approche de la nuit, tout paraissait tranquille dans Antioche, et « Phirous », échappé au plus grand danger, attendait les croisés dans la tour qu'il devait leur livrer.

Comme son frère commandait une tour voisine de la sienne, il va le trouver et cherche à l'entraîner dans son complot. « Mon frère, lui dit-il, vous savez que les croisés ont quitté leur camp et qu'ils vont au-devant de l'armée de Kerboga. Quand je songe aux misères qu'ils ont éprouvées et à la mort qui les menace, je ne puis me défendre d'une sorte de pitié. Vous n'ignorez pas non plus que cette nuit même tous les chrétiens qui habitent Antioche, après avoir souffert toutes sortes d'outrages, vont être massacrés par les ordres d'Accien. Je ne puis m'empêcher de les plaindre ; je ne puis oublier que nous sommes nés dans la même religion et que nous fûmes autrefois leurs frères. » Ces paroles de « Phirous » ne produisirent pas l'effet qu'il en attendait, « Je m'étonne, lui répondit son frère, de vous voir plaindre des hommes qui doivent être pour nous un objet d'horreur. Avant que les croisés fussent arrivés devant Antioche, nous étions comblés de biens. Depuis qu'ils assiègent la ville, nous passons notre vie au milieu des dangers et des alarmes, puissent les maux qu'ils ont attirés sur nous retombé sur eux ! Quant aux chrétiens qui habitent parmi nous, ignorez-vous que la plupart d'entre eux sont des traîtres et qu'ils ne songent qu'à nous livrer au fer de nos ennemis ? »
En achevant ces mots, il jette sur « Phirous » un regard menaçant. Le renégat voit qu'il est deviné ; il ne reconnaît plus son frère dans celui qui refuse d'être son complice, et, pour toute réponse, il lui plonge son poignard dans le coeur.
Enfin pu arrive au moment décisif. La nuit était obscure ; un orage qui s'était élevé augmentait encore l'épaisseur des ténèbres ; le vent qui ébranlait les toits, les éclats de la foudre, ne permettaient aux sentinelles d'entendre aucun bruit autour des remparts. Le ciel paraissait enflammé vers l'occident, et la vue d'une comète qu'on aperçut alors sur l'horizon semblait annoncer à l'esprit superstitieux des croisés les moments marqués pour la ruine et la destruction des infidèles.


Ils attendaient le signal avec impatience. La garnison d'Antioche était plongée dans le sommeil : « Phirous » seul veillait et méditait son complot. Un Lombard, nommé « Payen », envoyé par Bohémond, monte dans la tour par une échelle de cuir. « Phirous » le reçoit, lui dit que tout est préparé, et, pour lui donner un témoignage de sa fidélité, lui montre le cadavre de son propre frère qu'il venait d'égorger. Au moment où ils s'entretenaient du leur complot, un officier de la garnison vient visiter les postes ; il se présente avec une lanterne devant la tour de « Phirous. » Celui-ci, sans laisser paraître le moindre trouble, fait cacher l'émissaire de Bohémond et vient au-devant de l'officier. Il reçoit des éloges sur sa vigilance, et se hâte de renvoyer Payen avec des instructions pour le prince de Tarente. Le Lombard revient auprès de l'armée chrétienne, où il raconte ce qu'il a vu et conjure Bohémond, de la part de « Phirous », de ne pas perdre un moment pour agir.

Mais tout à coup la crainte s'empare des soldats : au moment de l'exécution, ils ont vu toute l'étendue du danger ; aucun d'eux ne se présente pour monter sur le rempart. En vain Godefroy, en vain le prince de Tarente, emploient tour à tour les promesses et les menaces : les chefs et les soldats restent immobiles. Bohémond monte lui-même par l'échelle de corde, dans l'espoir qu'il sera suivi par les plus braves : personne ne se met en devoir de marcher sur ses pas; il arrive seul dans la tour de « Phirous », qui lui fait les plus vifs reproches sur sa lenteur. Bohémond redescend à la hâte vers ses soldats, auxquels il répète que tout est prêt pour les recevoir. Son discours et surtout son exemple raniment enfin les courages. Soixante croisés se présentent pour l'escalade. Ils montent par l'échelle de cuir, encouragés par un chevalier nommé Covel, que l'historien de Tancrède compare à un aigle conduisant ses petits et volant à leur tête. Parmi ces soixante braves, on distingue le comte de Flandre et plusieurs des principaux chefs. Bientôt soixante autres croisés se pressent sur les pas des premiers ; ils sont suivis par d'autres, qui montent en si grand nombre et avec tant de précipitation, que le créneau auquel l'échelle était attachée s'ébranle et tombe avec fracas dans le fossé. Ceux qui touchaient au sommet des murailles retombent sur les lances et les épées nues de leurs compagnons : le désordre, la confusion, règnent parmi les assaillants. Cependant les chefs du complot voient tout d'un oeil tranquille. « Phirous », sur le corps sanglant de son frère, embrasse ses nouveaux compagnons ; il livre à leurs coups un autre frère qui restait auprès de lui, et les met en possession des trois tours confiées à son commandement. Sept autres tours sont bientôt tombées en leur pouvoir. « Phirous » appelle alors à son aide toute l'armée chrétienne; il attache au rempart une nouvelle échelle, par laquelle montent les plus impatients ; il indique aux autres une porte qu'ils enfoncent et par laquelle ils pénètrent en foule dans la ville (26).

Godefroy, Raymond, le comte de Normandie sont bientôt dans les rues d'Antioche à la tête de leurs bataillons. On fait sonner toutes les trompettes, et sur ses quartes collines la ville retentit du cri terrible : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Au premier bruit de cette attaque tumultueuse, les chrétiens qui habitaient Antioche croient tous que leur dernière heure est venue et que les musulmans viennent pour les égorger. Ceux-ci, à moitié endormis, sortent de leurs maisons pour connaître la cause du bruit qu'ils entendent, et meurent sans savoir quels sont les traîtres, quelle main les a frappés. Quelques-uns, avertis du danger, fuient vers la montagne où s'élevait la citadelle ; d'autres se précipitent hors des portes de la ville; tous ceux qui ne peuvent fuir tombent sous les coups du vainqueur.

Au milieu de cette sanglante victoire, Bohémond ne négligea point de prendre possession d'Antioche ; et, lorsque le jour parut, on vit son drapeau rouge sur une des plus hautes tours de la ville. A cet aspect, les croisés restés à la garde du camp arrivent à la hâte dans la place conquise, et se mêlent aux scènes du carnage. La plupart des chrétiens, habitants d'Antioche, qui, pendant le siège, avaient beaucoup souffert de la tyrannie des infidèles, se réunirent à leurs libérateurs ; plusieurs d'entre eux montraient les fers dont ils avaient été chargés par les Turcs, et cette vue irritait encore la fureur de l'armée victorieuse. Les places publiques étaient couvertes de cadavres ; le sang coulait par torrents dans les rues. On pénètre dans les maisons ; des signes religieux indiquent aux croisés celles des chrétiens ; des hymnes sacrés leur font connaître leurs frères. Tout ce qui n'est pas marqué d'une croix est l'objet de leur fureur ; tous ceux qui ne prononcent pas le nom du Christ sont massacrés sans miséricorde.

Dans une seule nuit, Antioche avait vu périr plus de dix mille de ses habitants. Plusieurs de ceux qui s'étaient enfuis dans les campagnes voisines furent poursuivis et ramenés dans la ville, où les attendaient l'esclavage et la mort. Dans les premiers moments du désordre, Accien, voyant qu'il était trahi et n'osant plus se confier en aucun de ses officiers, avait résolu de fuir vers la Mésopotamie et d'aller au-devant de l'armée de Kerboga. Sorti par une porte secrète (27), il s'avançait sans escorte, à travers les montagnes et les forêts, lorsqu'il fut rencontré par des bûcherons arméniens. Ceux-ci reconnurent le prince d'Antioche ; et, comme il était sans suite, comme il portait sur son visage les marques de l'abattement et de la douleur, il jugèrent que la ville était prise. Un d'entre eux s'approcha de lui, lui arracha son épée et la lui plongea dans le sein. Sa tête fut apportée aux nouveaux maîtres d'Antioche, et « Phirous » put contempler sans crainte les traits de celui qui, la veille, pouvait l'envoyer à la mort. Après avoir reçu de grandes richesses pour prix de sa trahison, ce renégat embrassa le christianisme qu'il avait abandonné, et suivit les croisés à Jérusalem. Deux ans après, comme son ambition n'était pas satisfaite, il revint à la religion de Mahomet, et mourut abhorré des musulmans et des chrétiens, dont il avait tour à tour embrassé et trahi la cause.

Quand les chrétiens furent lassés du carnage, ils firent des dispositions pour attaquer la citadelle d'Antioche (28) : comme elle était inexpugnable, tous leurs efforts furent inutiles. Ils si contentèrent de l'entourer de soldats et de machines de guerre pour contenir la garnison ; ils descendirent ensuite dans la ville, où ils s'abandonnèrent à toute l'ivresse que leur inspirait la victoire.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Albert d'Aix.
2. Un tremblement de terre, en 1822, a renversé l'ancien pont de l'0ronte avec ses tours couvertes de lames de fer ; Il a été remplacé par un simple pont à cinq arches.
3. En aucun pays d'Orient le nom de Franc, « Frangi », n'a laissé d'aussi profondes traces que sur les bords de l'Oronte. Frangi, c'est tout ce que les habitants de cette vallée peuvent concevoir de plus invincible, de plus puissant ; ce nom équivaut, pour eux, à celui de génie de la guerre, démon victorieux, esprit terrible qui mugit comme la tempête et emporte tout comme elle. Cette toute-puissance, attachée an nom franc, a donné lieu, dans le pays, à de fabuleuses histoires. Sur le chemin d'Antioche, au Pont-de-Fer, mon guide turc, me montrant, à main droite, une élévation de terrain, à côté d'une colline couverte des débris d'un fort du moyen âge, me disait : Sous ce terrain que vous voyez là-bas est un lac dont les rivages resplendissent de diamants et de monceaux d'or ; un bateau flotte sur le lac ; Musulmans, Arméniens, Grecs et Juifs pourraient entrer dans le bateau et se promener sur le lac ; mais, s'ils voulaient s'approcher du rivage pour prendre les diamants ou les monceaux d'or, le bateau s'attacherait immobile à la vague ; c'est aux Francs seuls qu'appartient le privilège de toucher à ces trésors ; car les Francs sont des démons à qui Dieu permet tout. » (Correspondance d'Orient, let. CLXXII de M. Poujoulat.)
4. Correspondance d'Orient, t. VII, let, CLXXIV.
5. Dupréau.
6. Dans le septième volume de la Correspondance d'Orient, let CLXX, M. Poujoulat fait une description complète d'Antioche, telle quelle est aujourd'hui ; et dans la let, CLXXI. Il a donné une étude du siège et de la prise de cette fille par les croisés, étude laite sur les lieux.
7. Le nom de ce prince seldjoukide a été défiguré par la plupart des historiens latins. Tudebode, le moine Robert, l'appellent Cassien (Cassiasus) ; Foulcher de Chartres. Gratian (Gratianus) ; Guillaume de Tyr, Accian (Accianus); Albert d'Aix, Darsian (Darsianus) ; M. Deguignes et la plupart des orientalistes l'ont appelé, d'après Abulféda, Baghisian ; mais, dans les autres historiens orientaux, il est nommé Akhy-Syan (frère du noir), ce qui est plus conforme au nom corrompu d'Accien, qu'il porte dans nos histoires des croisades.
8. L'abbé Guibert examine gravement si les croisés qui mouraient de froid et de misère étaient sauvés comme celui qui périssait par le fer et le glaive des infidèles (Voyez Bibliothèque des Croisades, t, I).
Selon Foulcher de Chartres, les croisés furent semblables à l'or qu'on éprouve trois fois et qu'on purifie sept fois. Selon le même historien. Dieu souffrait que les chrétiens fussent tués par les Turcs, afin d'assurer le salut des uns et de perdre les âmes des autres !
9. Correspondance d'Orient, let, CLXXVI.
10. L'historien de Bourgogne, Urbain Plancher, sans alléguer aucune raison et sans citer aucune autorité, traite de fable le récit de cet événement, qui est attesté par Guillaume de Tyr, par Albert d'Aix, et par plusieurs autres historiens presque contemporains. Mallet n'en parle point dans son Histoire de Danemark. Langebeck, dans le Recueil des historiens danois, dit avoir vu un bas-relief en bronze où le Suénon dont il s'agit dans cette histoire est représenté avec les attributs d'un croisé. Ce bas-relief avait été fait par ordre de Christian V; au bas du portrait de Suénon, on lit plusieurs vers latins qui expriment sa mort tragique et glorieuse. On peut consulter, dans le « Scriptores rerum danicarum », la dissertation où Langebeck discute les passages des anciens historiens et démontre très bien la vérité de leurs récits. Cette dissertation est intitulée :
« Malheureuse expédition du danois Suénon contre les Turcs. » Nous en avont donné un extrait au t, III de la Bibliothèque des Croisades.
11. Robert le moine.
12. L'abbé Gilbert a porté sur Guillaume de Melun un Jugement sévère : « Il parlait beaucoup et faisait peu, dit le chroniqueur ; ombre d'un grand nom, Il s'offrait pour toutes les entreprises et n'en exécutait aucune. »
13. Guilbert, qui par le du signe céleste qu'on vit alors à l'Orient, ajoute que les sages auraient pu voir dans se signe, le pronostic de guerres sanglante ; mais la place qu'il occupait dans le ciel et la forme qu'il avait (la forme d'une croix), étaient, dit-il, un gage assuré du salut et de la victoire (Lib. IV).
14. Guilbert dit que lorsqu'on trouvait dans le camp une femme enceinte et non mariée, on la livrait plus affreux suppliées (Bibliothèque des Croisades, t, I). Ce fut dans cette investigation générale de tous les crimes et de toutes tes fraudes qu'on découvrit la supercherie d'un prêtre qui s'était fait une incision en forme de croix et qui l'entretenait au moyen de sucs d'herbes, afin de s'attirer la charité des fidèles.
15. Robert le Moine (Bibliothèque des Croisades, t, I).
16. La bataille eut lieu sur ce pont qui ait encore là, sur ce monticule qui fait face au pont, et qui. Aujourd'hui comme au temps des croisades, sert de cimetière aux chrétiens ; le long de cette rive droite de l'Oronte, couverte d'un gazon riant. (Correspondance d'Orient, let, CLXXI.)
17. Correspondance d'Orient, let, CLXXI.
18. Ce trait, qui rappelle les plus beaux faite de l'antiquité profane, est rapporté par le chroniqueur Tudebode. (Voyez la Bibliothèque des Croisades, t, I.)
19. Robert le Moine est le seul des historiens de la première croisade qui parle de cette trêve, dont la durée fut sans doute bien courte.
20. « Oh ! Que je serais heureuse, s'écriait l'épouse de Walon, d'après Robert le Moine, s'il m'eût été permis de le suivre dans la tombe, on au moins de fermer ses yeux, de laver sa blessure, de l'essuyer de mes mains et de mes vêlements ! » Ce qui l'affligeait surtout, C'était que, son époux n'étant pas mort les armes à la main pour le service du Christ son salut pouvait être mis eu doute (Bibliothèque du Croisades, t, I).
21. Mathieu d'édesse ne nomme point le musulman qui livra Antioche aux Chrétiens. Abulfarage le nomme Ruzebache, et dit qu'il était Persan d'origine. Anne Comnène prétend qu'il était Arménien. La plupart des historiens l'appellent « Pyrrus » on « Phirous. » Guillaume de Tyr lui donne le nom « d'émir Feir », et Sanuti le nomme « Hermuferus. » Ce qu'on peut dire de plus probable, c'est qu'il avait abjuré la religion chrétienne. Si les auteurs ne son point d'accord sur son nom. Il faut croire que les uns l'ont appelé par son nom propre, et que les autres l'ont désigné par une épithète qui exprimait sa profession. Guillaume de Tyr dit qu'il était né d'une famille appelée en arabe « Béni Zerrad », c'est-à-dire, « la famille des faiseurs de cuirasses. »
22. Bibliothèque des Croisades, t, I.
23. Raoul de Caen, d'accord avec l'auteur arabe Kemal-eddin, attribue à une vengeance toute particulière, Bernard le Trésorier à un motif de jalousie, la détermination de « Phirous » (Voyez Bibliothèque des Croisades, t, I).
Guillaume de Tyr rapporte que le fils de « Phirous » avait surpris sa mère dans une entrevue criminelle avec un émir d'Accien. Cette circonstance, qui n'a point effrayé la gravité de l'historien, nous a paru peu vraisemblable : eu effet, il ne faut pas oublier que le fils de « Phirous » avait au moins une vingtaine d'années, puisqu'il était employé par son père comme l'agent d'un sérieux complot. Comment croire, d'après cela, que sa mère eut éveillé la passion d'un émir et la Jalousie de son mari ? Il suffit de savoir la manière de vivre des femmes en Orient, pour douter de cette partie du récit de Guillaume de Tyr.
24. L'historien arabe Kemal-eddin rapporte qu'on résolut que chacun des chefs aurait la direction du siège pendant une semaine, et que celui qui serait dans sa semaine de commandement au moment de la prise de la ville, en détiendrait le maître (Voyez Bibliothèque des Croisades, t. IV).
25. Tancrède fit de grands reproches à Bohémond de lui avoir fait un secret de cette entreprise. (Voyez Raoul de Caen, Bibliothèque des Croisades, tome, I).
26. Sur le côté occidental par où les croisés entrèrent dans la Ville, il n'est resté que des tours à demi détruites : la première est la tour des Trois-Soeurs où commandait « Phirous » ; la seconde est la tour on commandait son frère ; ces deux tours n'étalent point à quatre on cinq étages comme celles qui surmontent les murailles des montagnes ; elles ressemblaient, par leur forme et leur dimension, aux tours septentrionales des bords de l'Oronte. Comme la tour des Trois-Soeurs n'était pas très-élevée, on pouvait y monter sans difficulté par une échelle de corde en de cuir (Correspondance d'Orient, let CLXXI, t, VII).
27. Cette porte existe encore : elle est à une demi-heure au sud-est de la porte de Saint-Paul (Correspondance d'Orient, t, VII, let, CLXXI).
28. La position de la citadelle est décrite dans la CLXX lettre de la Correspondance d'Orient, t, VII.
Chalcis. Ville de Syrie, au Sud-Ouest d'Antioche, fit donner au pays voisin le nom de Chalcidique.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

8 - Antioche aux mains de Bohémond dès les premiers jours de Juin 1098

BLONDEL Merry Joseph BOHEMOND 1ER, PRINCE D'ANTIOCHE (?-1108) La ville d'Antioche
Antioche
était tombée au pouvoir des croisés dans les premiers jours de juin de l'année 1098. Le siège avait commencé au mois d'octobre de l'année précédente. Après leur conquête, les soldats chrétiens passèrent plusieurs jours dans les réjouissances. Raymond d'Agiles rapporte que les chevaliers et les barons donnèrent des festins splendides dans lesquels on voyait figurer les « danseuses des païens », ils oubliaient ainsi le Dieu qui les avait comblés de ses bienfaits. Mais bientôt la terreur et le deuil succédèrent à la joie : une armée formidable de musulmans s'approchait d'Antioche. Dès les premiers temps du siège, Accien et les princes du voisinage que les chrétiens avaient dépouillés de leurs états, s'étaient adressés à toutes les puissances musulmanes pour obtenir des secours contre les guerriers de l'Occident. Le chef suprême des Seldjoukides, le sultan de Perse, avait promis de les secourir. A sa voix, tout le Korassan, dit Mathieu d'Edesse, la Médie, la Babylonie, une partie de l'Asie Mineure, et tout le pays depuis Damas et la côte de la mer jusqu'à Jérusalem et jusqu'à l'Arabie, s'étaient mis en mouvement pour attaquer les chrétiens. Kerbogâ, prince de Mossoul, commandait l'armée des musulmans. Ce guerrier avait longtemps combattu, tantôt pour le sultan de Perse (Barkiarok), tantôt pour les autres princes de la famille de Maleck-Schah, qui se disputaient l'empire. Souvent défait, deux fois prisonnier, il avait vieilli dans le tumulte des guerres civiles. Plein de mépris pour les chrétiens et de confiance en lui-même, véritable modèle de ce farouche Circassien célébré par le Tasse, il se regardait déjà comme le libérateur de l'Asie, et traversait la Mésopotamie dans l'appareil d'un triomphateur. Les princes d'Alep, de Damas, le gouverneur de Jérusalem et vingt-huit émirs de la Perse, de la Palestine et de la Syrie, marchaient à sa suite. Les soldats musulmans étaient animés par la soif de la vengeance, et juraient par leur prophète d'exterminer tous lès chrétiens.

Le troisième jour après la prise d'Antioche, les chrétiens aperçurent, du haut des remparts voisins de la citadelle, des cavaliers musulmans traversant la plaine et s'avançant vers la ville. Un des plus braves chevaliers de l'armée, Roger de Barneville, sortit des murs pour les combattre ; mais bientôt ses compagnons rapportèrent dans la place son corps mutilé auquel les musulmans avaient coupé la tête. Tout le peuple chrétien accompagna à sa tombe ce qu'on avait pu sauver des restes d'un généreux martyr. Les plus sages, remplis de sombres pressentiments, commencèrent à envier le sort des guerriers que le glaive des combats avait moissonnés. On ne tarda pas à voir flotter dans le lointain les innombrables bannières de l'armée musulmane. Vainement Godefroy, Tancrède, le comte Flandre, se hâtèrent de se couvrir de leurs armes pour affronter cette multitude d'ennemis : plusieurs de leurs guerriers perdirent la vie dans le combat, et leur retour précipité dans la ville répandit la consternation parmi tous les pèlerins. Ce fut alors que les nouveaux maîtres d'Antioche, manquant de provisions et n'ayant point de ressources pour soutenir un long siège, purent voir tous les périls dont ils étaient menacés : les croisés avaient à se défendre à la fois contre un ennemi qui occupait auprès d'eux une position formidable, la citadelle, et contre l'armée de Kerbogâ, dont les tentes couvrirent bientôt le penchant oriental des montagnes et les rives de l'Oronte. Nous ne parierons point des nombreux combats dans lesquels les soldats de la croix montrèrent leur bravoure accoutumée ; les croisés semblaient néanmoins n'avoir plus la même confiance dans leurs armes : car ils ne songèrent point à livrer une bataille générale et décisive, seul moyen de prévenir les maux qui étaient près de fondre sur une cité environnée d'ennemis, et dont la population nouvelle n'avait aucun espoir ni d'être approvisionnée ni d'être secourue.

La disette se fit bientôt sentir : les croisés, au milieu des richesses conquises sur leurs ennemis, furent condamnés à souffrir tous les genres de misères, Pendant les premiers jours, des pèlerins, bravant tous les périls, se rendaient la nuit au port Saint-Siméon, et rapportaient quelques provisions qu'ils revendaient dans Antioche. Mais à la fin ils furent surpris et massacrés par les Turcs, et les navires arrivés à l'embouchure de l'Oronte se hâtèrent de mettre à la voile pour s'éloigner des côtes de la Syrie. Dès lors les croisés, enfermés dans la ville qu'ils venaient de conquérir durent regretter ces temps où, assiégeant eux-mêmes la place et pressés par la disette, ils allaient chercher au loin des provisions, ces temps où la victoire venait quelquefois adoucir l'excès de leurs maux et leur procurait une abondance passagère.

Les chroniqueurs racontent avec douleur la famine qui désola le peuple chrétien, et ce qui paraît surtout les remplir de surprise et d'effroi, c'est l'énorme somme d'argent qu'il fallait donner pour un pain, pour un oeuf, pour quelques fèves, pour la tête d'une chèvre maigre, ou pour la cuisse d'un chameau. Un d'eux affirme qu'on lui a rapporté sur les misères d'Antioche des choses qui font frémir la nature, et lui-même en paraît si effrayé qu'il n'ose les révéler à ses lecteurs. Les croisés tuèrent d'abord leurs bêtes de somme ; les guerriers en vinrent ensuite à tuer leurs chevaux de bataille, compagnons de leurs périls. Le malheureux peuple s'emparait de la peau de ces animaux, qu'il assaisonnait avec du poivre, du cumin, et d'autres épiceries qu'on avait trouvées lors du pillage de la ville ; on voyait des soldats manger le cuir de leurs boucliers ou de leurs chaussures, amolli dans de l'eau chaude. Quand ces dernières ressources commencèrent à manquer, la misère devint plus affreuse. Chaque jour, une foule avide se pressait à la porte de ceux qui conservaient quelques vivres, et, chaque jour, ceux dont on avait la veille invoqué la charité, se trouvaient réduits à implorer celle des autres. Bientôt les soldats et les chefs, les pauvres et les riches, tous les rangs, toutes les conditions, furent confondus dans la même calamité ; enfin le fléau de cette horrible disette devint si universel, qu'on vit des princes et des seigneurs qui possédaient en Europe de grandes cités et de vastes domaines souffrir avec tout le peuple le tourment de la faim, et mendier de porte en porte une subsistance grossière, quelques mets dégoûtants, tout ce qui pouvait servir à prolonger d'un jour ou d'une heure leur misérable vie.

Beaucoup de croisés cherchèrent à s'enfuir d'une ville qui ne leur présentait que l'image et la perspective de la mort : les uns fuyaient vers la mer à travers mille dangers ; les autres allaient se jeter parmi les musulmans, où ils achetaient un peu de pain par l'oubli de Jésus-Christ et de la religion. Les soldats durent perdre courage en voyant fuir pour la seconde fois ce vicomte de Melun qui brava si souvent le trépas sur le champ de bataille, mais qui ne pouvait supporter la faim. Les déserteurs s'échappaient pendant les ténèbres de la nuit. Tantôt ils se précipitaient dans les fossés de la ville, au risque de perdre la vie ; tantôt ils descendaient, à l'aide d'une corde, le long des remparts. Chaque jour les chrétiens se voyaient abandonnés par un grand nombre de leurs compagnons : ces désertions ajoutaient à leur désespoir. Le ciel fut invoqué contre les lâches ; on demanda à Dieu qu'ils eussent dans une autre vie le partage du traître Judas. L'épithète ignominieuse de « sauteurs de corde » (1) flétrit leurs noms et les dévoua au mépris de leurs contemporains. Guillaume de Tyr refuse de nommer la foule des chevaliers qui désertèrent alors la cause de Jésus-Christ, parce qu'il les regarde comme rayés à jamais du livre de vie. Les voeux des chrétiens contre ceux qui fuyaient les drapeaux de la croix ne furent que trop exaucés : la plupart périrent de misère, d'autres furent tués par les musulmans.

Tandis que les croisés, pressés à la fois par la famine et par les Turcs, semblaient avoir perdu toute espérance de salut, l'empereur Alexis traversait l'Asie Mineure avec une armée et s'avançait vers Antioche. Les bruits vagues de la renommée avaient d'abord annoncé les misères que souffraient les croisés, et bientôt le comte de Blois, qui avait quitté l'armée chrétienne et retournait en Occident, se présentant dans la tente de l'empereur, lui peignit sous les couleurs les plus noires la situation désespérée des pèlerins. Les Latins qui suivaient l'armée des Grecs ne pouvaient croire à de si affligeantes nouvelles, et se demandaient pourquoi le vrai Dieu avait permis la ruine de son peuple. Parmi ceux qui se désolaient, on remarquait surtout Guy, frère de Bohémond. Ce jeune guerrier se meurtrissait le visage, se roulait dans la poussière, et, se livrant à tout l'excès de son désespoir, il ne concevait point les mystères de la providence, qui détournait ainsi ses regards d'une guerre entreprise en son nom :
« 0 Dieu ! s'écriait-il, qu'est devenue ta puissance ?
Si tu es encore le Dieu tout-puissant, qu'est devenue ta justice ?
Ne sommes-nous pas tes enfants, ne sommes-nous pas tes soldats ?
Quel est le père de famille, quel est le roi qui laisse périr les siens lorsqu'il peut les sauver ?
Si tu délaisses de la sorte ceux qui combattent pour toi, qui osera désormais se ranger sous tes bannières saintes ? » (2).
Dans leur aveugle douleur, tous les croisés répétaient ces paroles impies. Tel était l'égarement ou le désespoir les avait plongés, qu'au rapport des historiens contemporains, toutes les cérémonies de la religion furent interrompues, et qu'aucun prêtre latin, aucun laïque ne prononça pendant plusieurs jours le nom da Jésus-Christ.


L'empereur Alexis, qui s'était avancé jusqu'à Philomélium, effrayé de tout se qu'il avait entendu, résolut de suspendre sa marche. Cette résolution et les motifs qui l'avaient dictée répandirent la terreur dans toutes les provinces chrétiennes. On croyait déjà voir arriver les Turcs, vainqueurs des croisés ; les sujets d'Alexis ravagèrent eux-mêmes leur propre territoire, pour que l'ennemi, prêt à l'envahir, ne trouvât qu'un pays désert et couvert de ruines. Les femmes, les enfants, toutes les familles chrétiennes, emportant leurs biens, suivirent l'armée de l'empereur, qui reprit le chemin de Constantinople. On n'entendait dans cette armée que des plaintes, des gémissements ; mais ceux qui montraient le plus de douleur étaient les Latins ; ils accusaient le comte de Blois d'avoir déserté l'étendard de Jésus-Christ et trompé l'empereur ; ils s'accusaient eux-mêmes de n'avoir pas précédé l'armée des Grecs et de n'être point arrivés assez tôt en Asie pour s'associer aux périls des croisés et mourir avec eux dans Antioche.

Cependant la famine étendait ses ravages dans la ville assiégée. Chaque jour ajoutait au désespoir des pèlerins ; leurs bras affaiblis pouvaient à peine supporter la lance et l'épée. Au milieu de cette affreuse misère, on n'avait vu d'abord que des larmes, on n'avait entendu que des lamentations ; mais alors les pleurs et les gémissements avaient cessé ; le silence était aussi grand dans Antioche que si la ville eût été ensevelie dans une profonde nuit, ou qu'il n'y fût plus resté personne : on eût dit que les croisés ne sentaient plus leurs calamités ou qu'ils n'avaient plus besoin de rien, tant ils restaient immobiles et comme anéantis dans une morne indifférence. Le dernier sentiment de la nature, l'amour de la vie, s'éteignait chaque jour dans leurs coeurs. Raymond d'Agiles dit que le frère ne regardait pas son frère et que le fils ne saluait pas son père. Les croisés craignaient de se rencontrer sur les places publiques, et se renfermaient dans l'intérieur des maisons, qu'ils regardaient comme leurs tombeaux.

Les remparts de la ville étaient chaque jour menacés. Les musulmans s'étaient introduits dans une tour qu'ils avaient trouvée déserte ; la garnison de la citadelle, qui, par une porte ouverte du côté de l'orient, recevait de continuels renforts de l'armée de Kerbogâ, franchissait souvent les fossés et les murailles opposés à ses attaques, et portait le carnage jusque dans les rues habitées par les chrétiens. Ces provocations de l'ennemi, la présence du péril, les cris des blessés, le tumulte de la guerre, rien ne pouvait réveiller l'activité et la bravoure engourdies de la plupart des croisés. Bohémond, qui avait pris le commandement de la ville, cherchait vainement à ranimer leur courage ; en vain les trompettes et les sergents d'armes les appelaient au combat ; pour les arracher à leurs retraites, le prince de Tarente prit le parti de faire livrer aux flammes plusieurs quartiers d'Antioche. Raoul de Caen déplore en vers pompeux l'incendie et la ruine des églises et des palais « construits avec les cèdres du Liban », et dans lesquels brillaient « le marbre venu de l'Atlas, le cristal de Tyr, l'airain de Chypre, le plomb d'Amathonte et le fer d'Angleterre » (3). Les barons, qui ne pouvaient plus se faire obéir de leurs soldats, n'avaient plus la force de leur donner l'exemple. Ils se rappelèrent alors leurs familles, leurs châteaux, les biens qu'ils avaient quittés pour une guerre malheureuse ; ils ne pouvaient s'expliquer les revers de l'armée chrétienne, le triomphe des ennemis de Jésus-Christ, et peu s'en fallut, dit Guillaume de Tyr, qu'ils n'accusassent Dieu d'ingratitude pour avoir rejeté tant de sacrifices faits à la gloire de son nom.

Aboulféda et Mathieu d'Edesse rapportent que les chefs proposèrent à Kerbogâ de lui abandonner la ville, à la seule condition qu'il permettrait aux chrétiens de retourner dans leurs pays avec leurs bagages. Comme le général turc rejeta leur demande, plusieurs, poussés par le désespoir, formèrent le projet d'abandonner l'armée et de fuir dans la nuit vers les côtes de la mer : ils ne furent retenus que par les exhortations de Godefroy et de l'évêque Adhémar, qui leur montrèrent la honte dont ils allaient se couvrir aux yeux de l'Europe et de l'Asie.

Le farouche Kerbogâ, pressant toujours le siège de la ville, paraissait assuré de la victoire, et regardait tous les croisés comme autant de victimes dévouées au glaive des musulmans. Quelques prisonniers chrétiens affaiblis par la faim et presque nus lui ayant été présentés, il leur, adressa d'insultantes railleries, et les envoya, avec leurs armes couvertes de rouille, au calife de Bagdad, pour lui montrer quels misérables ennemis les musulmans avaient à combattre. Dans toutes les cités musulmanes de la Syrie, on racontait avec joie les misères des croisés, on annonçait la ruine et la destruction prochaine de l'armée chrétienne ; mais les infidèles et Kerbogâ lui-même ne savaient point que le salut des chrétiens pouvait leur venir de l'excès même de leur désespoir, et que cet enthousiasme crédule, cet esprit d'exaltation qui les avait amenés en Asie et leur avait fait jusque-là surmonter tous les obstacles, devait les défendre encore contre de nouveaux périls et les secourir efficacement dans leurs calamités présentes.
Chaque jour on racontait dans l'armée chrétienne des révélations, des prophéties, des miracles. Saint Ambroise avait apparu à un vénérable prêtre, et lui avait dit que les chrétiens, après avoir terrassé tous leurs ennemis, entreraient en vainqueurs dans Jérusalem, où Dieu récompenserait leurs exploits et leurs travaux. Un ecclésiastique lombard, ayant passé la nuit dans une église d'Antioche, avait vu Jésus-Christ accompagné de la Vierge et du prince des apôtres. Le fils de Dieu, irrité de la conduite des croisés, rejetait leurs prières et les abandonnait au sort qu'ils avaient trop mérité ; mais la Vierge était tombée aux genoux de son fils ; ses larmes et ses gémissements avaient apaisé le courroux du Sauveur : « Lève-toi, avait dit alors le fils de Dieu au prêtre lombard ; va apprendre à mon peuple le retour de ma miséricorde ; cours annoncer aux chrétiens que, s'ils reviennent à moi, le jour de leur délivrance est arrivé. »
Ceux que Dieu avait choisis ainsi pour les dépositaires de ses secrets et de ses volontés offraient, pour attester la vérité de leurs visions, de se précipiter du sommet d'une tour, de passer au travers des flammes, de livrer leurs têtes aux bourreaux ; mais ces épreuves n'étaient point nécessaires pour persuader les croisés, toujours prêts à croire aux prodiges et devenus plus crédules encore au moment du danger et dans l'excès de leurs maux. L'imagination des chefs et des soldats fut bientôt entraînée par les promesses qui leur étaient faites au nom du ciel. L'espérance d'un meilleur avenir commença à ranimer leur courage. Tancrède, en loyal et brave chevalier, jura que, tant qu'il lui resterait soixante compagnons, il n'abandonnerait point le projet de délivrer Jérusalem. Godefroy, Hugues, Raymond, les deux Robert, firent le même serment. Toute l'armée, à l'exemple de ses chefs, promit de combattre et de souffrir jusqu'au jour marqué pour la délivrance des saints lieux.


Au milieu de cet enthousiasme renaissant, deux déserteurs se présentent devant l'armée chrétienne, et racontent que, lorsqu'ils cherchaient à s'enfuir d'Antioche, ils avaient été arrêtés, l'un par son frère, tué dans un combat, l'autre par Jésus-Christ lui-même. Le Sauveur des hommes avait promis de délivrer Antioche. Le guerrier tombé sous le fer des infidèles avait juré de sortir de son tombeau, avec tous ses compagnons morts comme lui, pour combattre avec les chrétiens.
Afin de mettre le comble à toutes les promesses du ciel, un prêtre du diocèse de Marseille, nommé Pierre Barthélemi, vint révéler au conseil des chefs une apparition de saint André, qui s'était renouvelée trois fois pendant son sommeil. Le saint apôtre lui avait dit : « Va dans l'église de mon frère Pierre à Antioche. Près du maître-autel tu trouveras, en creusant la terre, le fer de la lance qui perça le flanc de notre Rédempteur. Dans trois jours, cet instrument de salut éternel sera manifesté à ses disciples. Ce fer mystique, porté à la tête de l'armée, opérera la délivrance des chrétiens et percera le coeur des infidèles » (4).
Adhémar, Raymond et les autres chefs des croisés, crurent ou feignirent de croire à cette apparition. Le bruit s'en répandit bientôt dans toute l'armée. Les soldats disaient entre eux que rien n'était impossible au Dieu des chrétiens ; ils croyaient d'ailleurs que la gloire de Jésus-Christ était intéressée à leur salut, et que Dieu devait faire des miracles pour sauver ses disciples et ses défenseurs. Pendant trois jours l'année chrétienne se prépara par le jeûne à la découverte de la sainte lance.

Dès le matin du troisième jour, douze croisés choisis parmi les plus respectables du clergé et des chevaliers se rendirent au lieu désigné par Barthélemi, avec un grand nombre d'ouvriers pourvus des instruments nécessaires. On commença à creuser la terre sous le maître-autel. Le plus grand silence régnait dans l'église ; à chaque instant on croyait voir briller le fer miraculeux. Toute l'armée, assemblée aux portes qu'on avait eu soin de fermer, attendait avec impatience le résultat des recherches. Les travailleurs, après plusieurs heures, avaient creusé la terre à plus de douze pieds de profondeur, sans que la lance s'offrît à leurs regards. Ils restèrent jusqu'au soir sans rien découvrir. L'impatience des chrétiens allait toujours croissant. Au milieu de l'obscurité de la nuit, on fait enfin une nouvelle tentative. Tandis que les douze témoins sont en prières sur le bord de la fosse, Barthélemi s'y précipite, et reparaît, peu de temps après, tenant le fer sacré dans sa main. Un cri de joie s'élève parmi les assistants ; il est répété par l'armée, qui attendait aux portes de l'église, et retentit bientôt dans tous les quartiers de la ville. Le fer auquel sont attachées toutes les espérances est montré en triomphe aux croisés : il leur paraît une arme céleste avec laquelle Dieu lui-même doit disperser ses ennemis. Toutes les âmes s'exaltent ; on ne doute plus de la protection du ciel. L'enthousiasme donne une nouvelle vie à l'armée chrétienne, et rend la force et la vigueur aux croisés. On oublie toutes les horreurs de la famine, le nombre des ennemis. Les plus pusillanimes sont altérés du sang des infidèles, et tous demandent à grands cris qu'on les mène au combat (5).

Les chefs de l'armée chrétienne, qui avaient préparé l'enthousiasme des soldats, s'occupèrent de le mettre à profit. Ils envoyèrent des députés au chef des musulmans pour lui proposer un combat singulier ou une bataille générale. L'ermite Pierre, qui avait montré plus d'exaltation que tous les autres, fut choisi pour cette ambassade. Reçu avec mépris dans le camp des infidèles, il n'en parla pas avec moins de hauteur et de fierté. « Les princes chéris de Dieu, qui sont maintenant réunis dans Antioche, dit l'ermite Pierre en s'adressant aux chefs des musulmans, m'envoient auprès de vous, et demandent que vous abandonniez le siège de cette ville. Ces provinces, ces cités marquées du sang des martyrs, ont appartenu à des peuples chrétiens, et, comme tous les peuples chrétiens sont frères, nous sommes venus en Asie pour venger les outrages de ceux qui sont persécutés et pour défendre l'héritage de Jésus-Christ et de ses disciples. Dieu a permis qu'Antioche et Jérusalem tombassent quelque temps au pouvoir des infidèles pour châtier les crimes de son peuple ; mais nos larmes et nos pénitences ont arraché le glaive à sa justice. Respectez donc une possession que le Seigneur nous a rendue dans sa divine clémence ; nous vous laissons trois jours pour lever vos tentes et préparer votre départ. Si vous persistez dans une entreprise injuste et réprouvée du ciel, nous invoquerons contre vous le Dieu des armées. Mais, comme les soldats de la croix ne veulent point de surprise et qu'ils ne sont point accoutumés à dérober la victoire, ils vous donnent le choix du combat. »

En achevant son discours, Pierre tenait les yeux fixés sur Kerbogâ lui-même. « Choisis, lui dit-il, les plus braves de ton armée, et fais-les combattre contre un pareil nombre de croisés ; combats toi-même contre un des princes chrétiens, ou donne le signal d'une bataille générale. Quel que puisse être ton choix, bientôt tu apprendras quels sont tes ennemis et tu sauras quel est le Dieu que nous servons. »

Kerbogâ, qui connaissait la situation des chrétiens et qui ne savait point l'espèce de secours qu'ils avaient reçu dans leur détresse, fut vivement surpris d'un pareil langage. Il resta quelque temps muet d'étonnement et de fureur ; mais à la fin, prenant la parole : « Retourne, dit-il à Pierre, auprès de ceux qui t'envoient, et dis-leur que les vaincus doivent recevoir les conditions, et non pas les dicter. De misérables vagabonds, des hommes exténués, des fantômes, peuvent faire peur à des femmes. Les guerriers de l'Asie ne sont point effrayés par de vaines paroles. Les chrétiens apprendront bientôt que la terre que nous foulons nous appartient. Cependant je veux bien conserver pour eux quelque pitié, et, s'ils reconnaissent Mahomet, je pourrai oublier que cette ville ravagée par la faim est déjà en ma puissance ; je pourrai la laisser en leur pouvoir et leur donner des armes, des vêtements, du pain, des femmes, tout ce qu'ils n'ont pas ; car le Coran nous prescrit de pardonner à ceux qui se soumettent à sa loi. Dis à tes compagnons qu'ils se hâtent et qu'ils profitent aujourd'hui de ma clémence ; demain, ils ne sortiront plus d'Antioche que par le glaive. Ils verront alors si leur Dieu crucifié, qui n'a pu se sauver lui-même de la croix, les sauvera du supplice qui les attend. »

Pierre voulut répliquer ; mais le prince de Mossoul, mettant la main sur son sabre, ordonna qu'on chassât ces misérables mendiants qui joignaient l'aveuglement à l'insolence. Les députés des chrétiens se retirèrent à la hâte, et coururent plusieurs fois le danger de perdre la vie en traversant l'armée des infidèles. De retour à Antioche, Pierre rendit compte de sa mission devant les princes et les barons assemblés. Dès lors on se prépara au combat. Les hérauts d'armes parcoururent les différents quartiers de la ville. La bataille fut promise pour le lendemain à la valeur impatiente des croisés.

Les prêtres et les évêques exhortèrent les chrétiens à se rendre dignes de combattre pour la cause de Jésus-Christ. Toute l'armée passa la nuit en prières et en oeuvres de dévotion. On oublia les injures ; on fit des aumônes ; toutes les églises étaient remplies de guerriers qui s'humiliaient devant Dieu et demandaient l'absolution de leurs péchés. La veille on avait trouvé encore des vivres, et cette abondance inattendue fut regardée comme une espèce de miracle. Les croisés réparèrent leurs forces par un frugal repas. Vers la fin de la nuit, ce qui restait de pain et de farine dans Antioche servit pour le sacrifice de la messe et pour la communion. Cent mille guerriers s'approchèrent du tribunal de la pénitence, et reçurent, avec toutes les marques de la piété, le Dieu pour lequel ils avaient pris les armes.

Enfin le jour parut, c'était la fête de saint Pierre et de saint Paul. Les portes d'Antioche s'ouvrirent ; toute l'armée chrétienne sortit divisée en douze corps, qui rappelaient les douze apôtres. Hugues le Grand, quoique affaibli par une longue maladie, se montrait dans les premiers rangs et portait l'étendard de l'église. Tous les princes, les chevaliers et les barons, étaient à la tête de leurs hommes d'armes. Seul de tous les chefs, le comte de Toulouse ne se trouvait point dans les rangs ; retenu dans Antioche par les suites d'une blessure, il avait été chargé de contenir la garnison de la citadelle, tandis qu'on allait livrer la bataille à l'armée des Turcs.
Adhémar, revêtu de sa cuirasse et de la robe des pontifes, marchait entouré des images de la religion et de la guerre. Raymond d'Agiles nous apprend lui-même qu'il précédait l'évêque du Puy, et dit avec sa naïveté accoutumée : « J'ai vu ce que je raconte, et c'est moi qui portais la lance du Seigneur. » Le prélat vénérable, s'étant arrêté devant le pont de l'Oronte, adressa un discours pathétique aux soldats de la croix, et leur promit les secours et les récompenses du ciel. Tous ceux qui entendirent les paroles du saint évêque fléchirent le genou et répondirent ; AMEN. Une partie du clergé s'avançait à la suite du légat du pape, et chantait le psaume martial : « Que le Seigneur se lèves et que ses ennemis soient dispersés. » Les évêques et les prêtres qui étaient restés dans Antioche, entourés des femmes et des enfants, bénissaient du haut des remparts les armes des soldats chrétiens, et, levant les mains au ciel, comme Moïse pendant le combat des Hébreux et des Amalécites, priaient le Seigneur de sauver son peuple et de confondre l'orgueil des infidèles. Les rives de l'Oronte et les montagnes voisines semblaient répondre à ces invocations et retentissaient du cri de guerre des croisés : Dieu le veut ! Dieu le veut !


Au milieu de ce concert d'acclamations et de prières, l'armée chrétienne s'avançait lentement. Une foule de chevaliers qui dès leur enfance avaient combattu à cheval, marchaient à pied ; on vit d'illustres guerriers montés sur des mules ou sur des animaux qu'on n'a pas coutume de mener au combat. Le cheval que montait le comte de Flandre était le produit des aumônes qu'on lui avait faites ; des seigneurs riches et puissants étaient montés sur des ânes ; beaucoup de chevaliers avaient Vendu leurs armes pour vivre, et n'avaient plus que les armes des Turcs, dont ils avaient de la peine à se servir. Le cheval qui servit à Godefroy appartenait au comte de Toulouse ; le duc de Lorraine, pour l'obtenir, avait été obligé d'invoquer la sainte cause que défendaient les croisés. Dans les rangs des guerriers on voyait des malades, des hommes exténués par la faim ; le poids des armes était trop lourd pour leur faiblesse ; ils n'étaient soutenus que par l'espoir de vaincre ou de mourir pour la gloire de Jésus-Christ.

Les différents corps d'armée du prince de Mossoul couvraient les hauteurs qui s'étendent à l'orient d'Antioche, en face de la porte de Saint-Paul ; une portion du camp de Kerbogâ se trouvait à l'endroit même où avait campé Bohémond dans le siège d'Antioche. Au milieu des divers corps de l'armée musulmane, celui de Kerbogâ, dit l'historien d'Arménie, paraissait comme « une montagne inaccessible. » Le général turc, qui ne s'attendait pas à une bataille, crut d'abord que les chrétiens venaient implorer sa clémence. Un drapeau noir arboré sur la citadelle d'Antioche et qui était le signal convenu pour annoncer la résolution des croisés, lui apprit bientôt qu'il n'avait point affaire à des suppliants. Deux mille hommes de son armée, qui gardaient le passage du pont d'Antioche par où devait sortir l'armée chrétienne, avaient été d'abord vaincus et dispersés par le comte de Vermandois. Les fuyards portèrent l'effroi dans la tente de leur général, qui jouait alors aux échecs. Revenu de sa fausse sécurité, le prince de Mossoul fit trancher la tête à un transfuge qui lui avait annoncé la prochaine reddition des chrétiens, et songea sérieusement à combattre un ennemi qui avait pour auxiliaires la faim et le désespoir.

Après avoir traversé l'Oronte, toute l'année chrétienne s'était placée en ordre de bataille, de manière à occuper toute la vallée qui s'étend depuis la porte du Pont jusqu'aux Montagnes Noires, situées à une heure au nord d'Antioche. Ainsi rangés, les croisés empêchaient que l'ennemi ne s'emparât des abords de la place et qu'il ne les enveloppât. Hugues le Grand, les deux Robert, le comte de Belesme, le comte de Hainaut, se mirent à la tête de l'aile gauche ; Godefroy se plaça à la droite, soutenu par Eustache, Baudouin du Bourg, Tancrède, Renaud de Tout, Evrard de Puyset ; Adhémar était au centre de l'armée avec Gaston de Béarn, le comte de Die, Raimbaud d'Orange, Guillaume de Montpellier, Amanjeu d'Albret ; Bohémond commandait un corps de réserve, prêt à se porter sur tous les points où les chrétiens auraient besoin d'être secourus.

Kerbogâ, à la vue des dispositions des croisés, avait ordonné aux émirs de Damas et d'Alep de conduire leurs troupes sur le chemin du port Saint-Siméon : ces troupes devaient se placer de telle manière que les chrétiens, venant à fuir, ne pussent se sauver vers la mer ni rentrer dans Antioche. Kerbogâ distribua la plupart de ses bataillons sur la rive droite de l'Oronte. L'aile droite était commandée par l'émir de Jérusalem, accouru à la défense de l'islamisme (6) ; l'aile gauche par un des fils d'Accien, impatient de venger la mort de son père et la perte d'Antioche. Pour lui, il resta sur une colline d'où il pouvait suivre des yeux les mouvements des deux armées.

Près de livrer la bataille, Kerbogâ fut saisi de crainte, Les chroniques contemporaines parlent de prédictions qui annonçaient une défaite au prince de Mossoul ; le moine Robert nous présente la mère de Kerbogâ fondant en larmes et voulant, mais en vain, retenir son fils. Le général musulman envoya proposer aux princes chrétiens de prévenir le carnage général et de choisir quelques-uns de leurs chevaliers pour combattre un pareil nombre de Turcs. Cette proposition, qu'il avait rejetée la veille, ne pouvait être adoptée par les chefs d'une armée pleine d'ardeur et comptant sur la victoire. Les chrétiens ne doutaient point que le ciel ne se déclarât pour eux, et cette persuasion devait les rendre invincibles. Dans leur enthousiasme, ils regardaient les événements les plus naturels comme des prodiges qui leur annonçaient le triomphe de leurs armes. Au moment même où ils sortaient d'Antioche, une légère pluie vint rafraîchir l'air embrasé, et il leur sembla que le ciel répandait sur eux sa bénédiction et la grâce du Saint-Esprit. Lorsqu'ils arrivèrent près des montagnes, un vent très-fort qui poussait leurs javelots et retenait ceux des Turcs parut à leurs yeux comme le vent de la colère céleste levé pour disperser les infidèles. Jamais parmi les soldats chrétiens l'ordre et la discipline n'avaient mieux secondé la bravoure et l'ardeur des combattants ; à mesure que l'armée s'éloignait de la ville et s'approchait de l'ennemi, un silence profond régnait dans la Vallée, où brillaient de toutes parts les lances et les épées nues ; on n'entendait plus dans les rangs que la voix des chefs, les hymnes des prêtres et les exhortations d'Adhémar.

Quand l'armée chrétienne arriva en présence de l'ennemi, les clairons et les trompettes se firent entendre ; les enseignes se placèrent à la tête des bataillons ; les soldats et les chefs se précipitèrent sur les infidèles. Les guerriers musulmans ne résistaient point au choc de Tancrède, du duc de Normandie et du duc de Lorraine, dont l'épée brillait et frappait comme la foudre. A mesure que les autres chefs arrivaient au lieu du combat, ils se jetaient dans la mêlée, et la bataille avait à peine duré une heure, que déjà les musulmans ne pouvaient plus soutenir l'attaque ni la présence des soldats de la croix. Mais, tandis qu'au pied des montagnes la victoire paraissait se décider pour les croisés, les émirs de Damas et d'Alep, fidèles aux instructions qu'ils avaient reçues et suivis de quinze mille cavaliers, attaquaient avec avantage et pressaient vivement le corps de réserve de Bohémond, resté dans le voisinage de l'Oronte. Les musulmans cherchaient ainsi à envelopper l'armée chrétienne, espérant, dît une chronique du temps, la vaincre sans péril, et « broyer le peuple de Dieu entre deux meules. » Godefroy, Tancrède et quelques autres chefs, avertis de cette attaque imprévue, volent au secours de Bohémond, dont la troupe commençait à s'ébranler. Leur présence change bientôt la face du combat ; les musulmans victorieux sont ébranlés à leur tour et forcés d'abandonner le champ de bataille. Pour dernière ressource ils mettent le feu à des amas de paille et de foin qui se trouvaient dans la vallée. La flamme et la fumée couvrent les bataillons des chrétiens ; mais aucun obstacle ne peut les arrêter, et leur troupe, animée au carnage, poursuit à travers l'incendie les ennemis qui fuient, les uns vers le port de Saint-Siméon, les autres vers le lieu où s'élevaient les tentes de Kerbogâ.
Alors la crainte et le découragement se répandent dans tous les rangs de l'armée musulmane. Les infidèles se retiraient sur tous les points, et leur retraite était confuse et précipitée. Rappelés au combat par le bruit des trompette et des tambours, les plus brayes cherchent à se rallier sur une colline au delà d'un profond ravin ; les croisés, pleins d'ardeur, franchissent l'abîme qui les sépare de leurs ennemis vaincus ; leur glaive triomphant moissonne tous ce qui osent résister ; les autres se dispersent à travers les bois et les précipices ; bientôt les montagnes, les plaines, les rives de l'Oronte, sont couvertes de musulmans fugitifs qui ont abandonné leurs drapeaux et jeté leurs armes.


Kerbogâ, qui avait annoncé la défaite des chrétiens au calife de Bagdad et au sultan de Perse, s'enfuit vers l'Euphrate, escorté d'un petit nombre de ces plus fidèles soldats. Plusieurs émirs avaient pris la fuite avant la fin du combat, Tancrède et quelques autres, montés sur les chevaux des ennemis, poursuivirent jusqu'à la nuit les troupes d'Alep et de Damas, l'émir de Jérusalem et les débris dispersés de l'armée de Kerbogâ. Les vainqueurs mirent le feu à des retranchements derrière lesquels s'était réfugiée l'infanterie ennemie. Un grand nombre de musulmans y périrent an milieu des flammes.

Au rapport de plusieurs historiens contemporains, les infidèles avaient laissé cent mille hommes sur le champ de bataille. Quatre mille croisés perdirent la vie dans cette glorieuse journée, et furent mis au rang des martyrs.
Les chrétiens trouvèrent l'abondance sous les tentes de leurs ennemis. Quinze mille chameaux, un grand nombre de chevaux, tombèrent entre leurs mains. Au rapport d'Albert d'Aix » on s'empara d'un bon nombre de manuscrits où se trouvaient retracées les cérémonies des musulmans « en caractères exécrables » sans doute en arabe. Ils passèrent la nuit dans le camp, où ils admirèrent à loisir le luxe des Orientaux ; ils parcoururent avec surprise la tente du prince de Mossoul, où brillaient partout l'or et les pierreries, et qui, distribuée en longues rues et flanquée de hautes tours, ressemblait à une ville fortifiée (7). Ils employèrent plusieurs jours à transporter dans Antioche les dépouilles des vaincus. Parmi ces dépouilles se trouvaient une grande quantité de cordes et de chaînes de fer destinées aux soldats chrétiens, s'ils avaient succombé dans la bataille.


L'aspect intérieur du camp des Turcs, après la victoire, montrait assez qu'ils avaient déployé plus de faste et de magnificence que de véritable courage. Les vieux guerriers, compagnons de Maleck-Schah, avaient presque tous péri dans les guerres civiles qui depuis plusieurs années désolaient l'empire des Seldjoukides. L'armée venue au secours d'Antioche était composée de nouvelles troupes levées à la hâte, et comptait sous ses drapeaux plusieurs nations rivales, toujours prêtes à prendre les armes les unes contre les autres. L'histoire doit ajouter que les vingt-huit émirs qui accompagnaient Kerbogâ étaient presque tous divisés entre eux, et reconnaissaient à peine l'autorité d'un chef (8). La plus grande union, au contraire, régnait pendant cette journée parmi les chrétiens.

Les différents corps de leur armée combattaient sur un seul point, et se prêtaient un mutuel appui, tandis que Kerbogâ avait divisé ses forces. Dans cette bataille, et surtout dans les circonstances qui la précédèrent, le prince de Mossoul montra plus de présomption que d'habileté. Par la lenteur de sa marche, il perdit l'occasion de secourir Accien et de surprendre les croisés.
On peut ajouter que les Francs obtinrent en cette circonstance la victoire, par la raison même qui leur faisait redouter une défaite. Comme ils avaient perdu leurs chevaux, ils s'étaient exercés à combattre à pied (9), et la cavalerie musulmane ne put triompher d'une infanterie redoutable, formée par les nombreux périls et les longs travaux du siège d'Antioche.
Beaucoup de croisés attribuèrent la victoire remportée sur leurs ennemis à la découverte de la sainte lance. Raymond d'Agiles atteste que les ennemis n'osaient approcher des bataillons au milieu desquels brillait l'arme miraculeuse. Albert d'Aix ajoute qu'à l'aspect de la lance, Kerbogâ fut frappé de terreur, et qu'il semblait « avoir oublié l'heure des combat. » Le moine Robert rapporte une circonstance qui n'est pas moins merveilleuse. Au milieu de la mêlée on vit descendre une troupe céleste couverte d'une armure blanche, et conduite par les martyrs saint George, saint Démétrius et saint Théodore. Ces visions, qu'on racontait dans l'armée chrétienne et qu'on regardait alors comme autant de vérités, montrent assez l'enthousiasme et la crédulité qui régnaient parmi les pèlerins. Cette crédulité et cet enthousiasme, qu'avait portés à l'excès l'extrême misère ou le désespoir des chrétiens, contribuèrent sans doute à les rendre invincibles, et c'est là qu'il faut voir le miracle.


Quand le danger fut passé, la sainte lance, qui avait donné tant de confiance aux croisés pendant la bataille, n'excita plus leur vénération et perdit sa merveilleuse influence. Comme elle était restée entre les mains du comte de Toulouse et des Provençaux, à qui elle attirait une grande quantité d'offrandes, les autres nations ne voulurent point leur laisser l'avantage d'un miracle qui augmentait leur considération et leurs richesses. On ne tarda pas, comme nous le verrons dans la suite, à élever des doutes sur l'authenticité de la lance qui avait opéré de si grands prodiges, et l'esprit de rivalité fit ce qu'aurait pu faire la raison dans un siècle plus éclairé.

La victoire d'Antioche parut un événement si extraordinaire aux musulmans, que plusieurs abandonnèrent la religion de leur prophète. Ceux qui défendaient la citadelle de la ville, frappés de surprise et de terreur, se rendirent à Raymond le jour même de la bataille. Trois cents d'entre eux embrassèrent la foi de l'Evangile, et plusieurs allèrent publier dans les villes de Syrie que le Dieu des chrétiens était le Dieu véritable. Telle était la terreur inspirée par la victoire d'Antioche, que, d'après Raymond d'Agiles, si les chrétiens avaient marché aussitôt sur Jérusalem, ils n'auraient trouvé aucune résistance.

Après cette mémorable journée, les Turcs ne firent plus aucun effort pour arrêter la marche des croisés. La plupart des émirs de la Syrie, qui s'étaient partagé les dépouilles du sultan de Perse, regardaient l'invasion des chrétiens comme un fléau passager, et, sans songer aux suites qu'elle pouvait avoir pour la cause de l'islamisme, enfermés dans leurs places fortes, ils attendaient, pour établir leur domination et proclamer leur indépendance, que cet orage violent portât ses ravages dans d'autres lieux. Le vaste empire fondé par Togrul, Alp-Arslan, Maleck-Schah, cet empire formé vers le milieu du onzième siècle, dont l'accroissement subit avait alarmé Constantinople et porté l'effroi jusque chez les peuples de l'Occident, devait bientôt voir d'autres Etats S'élever sur ses débris ; car, selon la remarque d'un historien, on eût dit que Dieu se plaisait à montrer combien la terre est peu de chose à ses yeux ; en faisant passer ainsi de main en main, comme un jouet d'enfant, une puissance qui était monstrueuse et qui semblait menacer l'univers.

Le premier soin des croisés après leur victoire fut de mettre, si l'on peut parler ainsi, Jésus-Christ en possession des pays qu'ils venaient de conquérir, en rétablissant son culte dans Antioche. La capitale de la Syrie eut tout à coup une religion nouvelle, et fut habitée par un peuple nouveau. Une grande partie des dépouilles des Sarrasins furent employées à réparer et à orner les églises qui avaient été converties en mosquées. Les Grecs et les Latins confondirent leurs voeux et leurs cantiques, et prièrent ensemble le Dieu des chrétiens de les conduire à Jérusalem (10).
Les chefs de l'armée se réunirent ensuite pour adresser aux princes et aux peuples de l'Occident une lettre dans laquelle ils faisaient le récit de leurs travaux et de leurs exploits. « Jamais on ne vit une joie pareille à celle qui nous anime, disaient les chefs ; car, soit que nous vivions, soit que nous mourions, nous appartenons au Seigneur. » Pour ne point troubler la joie que devaient causer leurs victoires, ils eurent soin de dissimuler les pertes et les désastres de l'armée chrétienne. Le patriarche d'Antioche et les chefs du clergé latin, qui écrivirent aussi en Europe, prirent la même précaution ; mais ils faisaient pressentir les malheurs qu'ils voulaient cacher, en appelant de nouveaux croisés en Asie. « Venez, disaient-ils aux fidèles de l'Occident, venez ; combattre dans la milice du Seigneur ; que dans chaque famille où il y a deux hommes, le plus propre à la guerre prenne les armes.... Que ceux qui ont pris la croix et qui ne sont point partis se hâtent d'accomplir leur voeu ; s'ils ne viennent point rejoindre leurs frères de la croisade, qu'ils soient rejetés de la société des fidèles, que la malédiction du ciel tombe sur leurs têtes et que l'Eglise leur refusé la Sépulture sainte. »
Ainsi parlaient les chefs et les pasteurs du peuple croisé (11). Ils envoyèrent en même temps à Constantinople une ambassade, composée d'Hugues, comte de Vermandois, et de Baudouin, comte de Hainaut. Cette ambassade avait pour objet de rappeler à l'empereur Alexis la promesse qu'il avait faite d'accompagner les chrétiens à Jérusalem avec une armée. Le comte de Hainaut, qui marchait le premier, traversait les montagnes voisines de Nicée, lorsqu'il fut surpris et attaqué par des Turcomans : l'histoire n'a pu savoir quelle fut sa fin. Le comte de Vermandois, averti du malheur de son compagnon, ce cacha dans une forêt et se déroba ainsi à la poursuite des barbares. Ce prince, arrivé à Constantinople, oublia les soldats de Jésus-Christ, dont il était l'ambassadeur, et ne daigna pas même leur rendre compte de Sa mission. Soit qu'il craignit de retourner dans une armée où il ne pouvait plus soutenir l'éclat de son rang, soit que les travaux et les périls de la guerre sainte eussent lassé son courage, il prit la honteuse résolution de retourner en Occident, où sa désertion le fit comparer au « corbeau de l'arche. »


Cependant les pèlerins conjurèrent les chefs de les conduire vers la ville sainte. Le peuple fidèle était persuadé que la terreur des armes chrétiennes lui ouvrirait tous les chemins, et que sur la route qui lui restait à parcourir, il ne trouverait pas une ville « d'où on osât lui jeter une pierre. » Ce fut alors qu'on put voir combien il est difficile de pousser avec une activité constante une entreprise qui exige le concours de plusieurs volontés. Dans le conseil des chefs, chacun avait un avis différent ; en vain les plus sages répétaient-ils qu'on ne devait point laisser à l'ennemi le temps de reprendre son courage et de retrouver ses forces. Les princes et les barons, qui avaient tout supporté jusqu'alors, craignirent tout à coup les ardeurs de la saison et résolurent de rester à Antioche jusqu'aux premiers jours de l'automne.

Parmi les motifs de cette résolution inattendue, il en était plusieurs que n'auraient point avoués les chefs de l'armée chrétienne. On doit croire que la vue des riches contrées de la Syrie, que l'exemple de Bohémond, devenu prince d'Antioche, celui de Baudouin, devenu maître d'édesse, avaient éveillé leur ambition, et devaient quelquefois distraire leurs pensées du but pieux de leur entreprise.
Les croisés eurent bientôt à se repentir de la détermination qu'ils avaient prise. Une maladie épidémique fit les plus grands ravages dans leur armée. « On ne voyait dans Antioche, dit une ancienne chronique, que des funérailles et des enterrements, et la mort y déployait sa faux comme dans les journées les plus sanglantes de la guerre. » La plupart des femmes et des pauvres qui suivaient l'armée furent les premières victimes de ce fléau. Un grand nombre de croisés, qui arrivaient de l'Allemagne et de toutes les parties de l'Europe, trouvèrent la mort à leur arrivée dans Antioche. L'épidémie fit périr dans un mois plus de cinquante mille pèlerins. Les chrétiens eurent à regretter, parmi les chefs, Henri d'Asques, Renaud d'Amerbach, et plusieurs chevaliers renommés par leurs exploits. Au milieu du deuil général, l'évêque du Puy, qui consolait les croisés dans leur misère, succomba lui-même à ses fatigues, et mourut, comme le chef des Hébreux, sans avoir vu la terre promise. Tel était l'empire qu'exerçait un seul homme sur la multitude des croisés, que, tant qu'Adhémar vécut, on respecta les lois de l'Evangile, et l'union régna parmi les chefs ; lorsqu'il eut fermé les yeux, on ne connut plus la justice dans l'armée, et la paix fut bannie du conseil des princes (12). Ses restes furent ensevelis dans l'église de Saint-Pierre d'Antioche, au lieu même où la lance miraculeuse avait été découverte. Tous les pèlerins, dont il était le père, et qu'il nourrissait, selon l'expression d'un contemporain, « des choses du ciel », assistèrent en pleurant à ses funérailles. Les chefs, qui le regrettaient sincèrement, écrivirent au pape pour lui annoncer la mort de son légat apostolique. Ils sollicitèrent en même temps Urbain de venir se mettre à leur tète, pour sanctifier les drapeaux de la croisade et pour mettre l'union et la pait dans L'armée de Jésus-Christ.


La vue du fléau qui dévorait l'armée chrétienne, et dont les ravages s'accroissaient chaque jour, ne put fermer les coeurs ni à l'ambition ni à la discorde. Le comte de Toulouse, qui voyait avec peine la fortune de Bohémond, refusa de lui livrer la citadelle dont il s'était rendu maître le jour où les chrétiens avaient détruit L'armée de Kerbogâ : afin de donner à son refus l'apparence de la loyauté et de la justice, il rappelait le serment que le prince de Tarente avait fait à l'empereur Alexis, et lui reprochait d'avoir manqué à la foi jurée, en retenant pour lui une ville conquise par les pèlerins. De son côté, Bohémond accusait l'ambition jalouse, l'humeur opiniâtre de Raymond, et le menaçait d'employer la force pour appuyer tous les droits que lui avait donnés la victoire. Un jour que les princes et les chefs de L'armée chrétienne, assemblés dans la basilique de Saint-Pierre, s'occupaient de régler les affaires de la croisade, leur délibération fut troublée par les plus violentes querelles. Malgré la sainteté du lieu, Raymond, au milieu du conseil, fit éclater son dépit et son ressentiment. Au pied même des autels de Jésus-Christ, Bohémond n'épargna point les fausses promesses pour attirer les autres chefs à son parti, et renouvela plusieurs fois un serment qu'il ne voulait point tenir, celui de les suivre à Jérusalem.
Pour arrêter les progrès de la contagion et prévenir la disette des vivres, les princes et les barons décidèrent entre eux qu'ils sortiraient d'Antioche avec leurs troupes et qu'ils iraient faire des excursions dans les provinces voisines.


Bohémond conduisit ses guerriers dans la Cilicie, où il prit possession de Tarse, de Malmistra, et de plusieurs autres villes qu'il réunit à sa principauté.

Les troupes de Raymond s'avancèrent dans la Syrie et plantèrent leurs drapeaux Victorieux sur les murs d'Albarie, dont toute la population périt par le glaive.

Guillaume de Tyr rapporté que la ville d'Albarie fut confiée par Raymond à Guillaume du Tillet, chevalier provençal ; il lui donna sept lances et trente hommes de pied : ce dernier se conduisit si bien, ajoute le même historien, qu'il eut bientôt sous ses ordres quarante autres cavaliers et quatre-vingts hommes de pied.

La Syrie, qui n'avait plus d'armée musulmane pour sa défense, fut couverte des étendards de la croix. On ne voyait de toutes parts que des bandes errantes qui accouraient dans les lieux où elles espéraient un riche butin : elles se disputaient, les armes à la main, le fruit de leur bravoure ou de leur brigandage lorsque la fortune les favorisait, et se voyaient livrées à toutes les horreurs de la misère lorsqu'elles arrivaient dans un pays ravagé, ou qu'elles rencontraient une résistance imprévue.
Les pèlerins ne cessaient de montrer leur valeur accoutumée : chaque jour on racontait les exploits héroïques, les aventures merveilleuses des chevaliers. Les seigneurs et les barons, traînant à leur suite leurs équipages de chasse et leur attirail de guerre, tantôt poursuivaient les animaux sauvages dans les forêts, tantôt attaquaient les musulmans retirés dans les forteresses.


Un guerrier français, appelé Guicher, s'était rendu célèbre parmi les croisés pour avoir terrassé un lion. Un autre chevalier, Geoffroy de la Tour, s'était fait une grande renommée par une action qui paraîtra sans doute incroyable. Il trouva un jour dans une forêt un lion qu'un serpent environnait de replis monstrueux et qui remplissait l'air de ses gémissements ; Geoffroi vole au secours de l'animal qui semblait implorer sa pitié, et d'un coup de sabre abat le serpent acharné sur sa proie. Si on en croit une vieille chronique, le lion ainsi délivré s'attacha à son libérateur comme à son maître ; il l'accompagna pendant toute la guerre, et, lorsqu'après la prise de Jérusalem les croisés s'embarquèrent pour retourner en Europe, l'animal reconnaissant et compagnon fidèle de leur pèlerinage, se noya dans la mer en suivant le vaisseau sur lequel Geoffroi de la Tour était monté.

Plusieurs croisés, en attendant le signal du départ pour Jérusalem, allaient visiter leurs frères qui s'étaient établis dans les villes conquises. Un grand nombre d'entre eux se rendaient auprès de Baudouin, et se réunissaient à lui pour combattre les musulmans de la Mésopotamie ou pour protéger son gouvernement sans cesse menacé par ses nouveaux sujets qu'avait irrités sa domination violente. Un chevalier nommé Foulque, qui allait avec plusieurs de ses compagnons chercher des aventures sur les bords de l'Euphrate, avait été surpris et tué par les Turcs : sa femme, qu'il conduisait avec lui, fut amenée devant l'émir de Hazart ou Ezaz, ville de la principauté d'Alep. Comme elle était d'une rare beauté, un des principaux officiers de l'émir en devint épris, et la demanda en mariage à son maître, qui la lui accorda et lui permit de l'épouser. L'officier, plein d'amour pour une femme chrétienne, évita de combattre les croisés, et cependant, rempli de zèle pour le service de l'émir, fit des incursions sur le territoire du prince d'Alep, contre qui son maître avait pris les armes. Redouan voulut s'en venger, et se mit en marche avec une armée de quarante mille hommes pour venir attaquer la ville d'ézaz. Alors l'officier qui venait d'épouser la veuve de Foulque conseilla à l'émir d'implorer le secours des chrétiens.

L'émir fit proposer une alliance à Godefroy de Bouillon. Godefroy hésita d'abord ; mais le prince musulman revint à la charge, et, pour dissiper toutes les défiances des princes chrétiens, leur envoya son fils Mahomet en otage. Alors le traité fut signé ; deux pigeons, dit un historien latin, chargés d'une lettre, en portèrent la nouvelle à l'émir, et lui annoncèrent en même temps la prochaine arrivée des chrétiens (13). L'armée du prince d'Alep fut battue en plusieurs rencontres par Godefroy, et forcée d'abandonner le territoire d'ézaz qu'elle commençait à livrer au pillage. Peu de temps après cette expédition, le fils de l'émir mourut à Antioche de la maladie épidémique qui désolait les pèlerins d'Occident. Godefroy fit, selon l'usage des musulmans, envelopper le corps du jeune prince d'une riche étoffe de pourpre et le renvoya à son père. Les députés qui accompagnaient ce convoi funèbre étaient chargés d'exprimer au prince musulman les regrets de Godefroy, et de lui dire que leur chef avait été aussi affligé de la mort du jeune Mahomet, qu'il attirait pu l'être de la mort de son frère Baudouin ;

Le temps s'écoulait au milieu de toutes ces entreprises qui n'avaient aucun objet important, et déjà les croisés avaient vu passer l'époque où ils devaient se mettre en route pour Jérusalem. La plupart des chefs étaient dispersés et retenus clans les contrées voisines. Pour différer leur départ, ils avaient allégués d'abord les chaleurs de l'été ; ils alléguaient maintenant les pluies et les rigueurs de l'hiver qui s'approchait. Ce dernier motif, quoiqu'il parût plus raisonnable que le premier, ne suffisait pas cependant pour calmer l'ardeur impatiente des pèlerins ; et, comme le peuple, au milieu de cette guerre religieuse, était toujours plus disposé à chercher les règles de sa conduite dans les visions miraculeuses et dans l'apparition des corps célestes que dans les lumières de la raison et de l'expérience, un phénomène extraordinaire, qui s'offrit alors aux regards des soldats de la croisade, attira toute leur attention et frappa vivement leurs crédules esprits. Les croisés qui gardaient les remparts d'Antioche aperçurent pendant la nuit une masse lumineuse arrêtée dans un point élevé du ciel. Il leur semblait que toutes les étoiles, selon l'expression d'Albert d'Aix, s'étaient réunies dans un espace qui n'était guère plus étendu qu'un jardin de trois arpents. « Ces étoiles, dit le même historien, jetaient le plus vif éclat et « brillaient comme des charbons dans une fournaise. » Elles restèrent longtemps suspendues sur la ville ; mais, le cercle qui paraissait les contenir s'étant brisé, elles se dispensèrent dans les airs. A l'aspect de ce prodige, les gardes et les sentinelles jetèrent de grands cris et coururent réveiller les chrétiens d'Antioche tous les pèlerins sortis des maisons trouvèrent dans ce phénomène un signe manifeste des volontés du ciel.

Les uns crurent voir dans les étoiles réunies une image des musulmans, qui s'étaient rassemblés à Jérusalem et qui devaient se dissiper à l'approche des croisés ; d'autres, également pleins d'espérance, y voyaient les guerriers chrétiens réunissant leurs forces victorieuses et se répandant ensuite sur la terre pour y conquérir les villes enlevées au culte et à l'empire de Jésus-Christ ; mais beaucoup de pèlerins ne s'abandonnaient point à ces illusions consolantes. Dans une ville où le peuple avait beaucoup à souffrir et vivait depuis plusieurs mois au milieu des funérailles, l'avenir devait se présenter sous des couleurs plus tristes et plus sombres. Tous ceux qui souffraient et qui avaient perdu l'espoir de voir Jérusalem, n'aperçurent dans le phénomène offert à leurs yeux qu'un symbole effrayant de la multitude des pèlerins qui diminuait chaque jour et qui allait bientôt se dissiper comme le nuage lumineux qu'on avait vu dans le ciel. « Toutefois, dit naïvement Albert d'Aix, les choses tournèrent beaucoup mieux qu'on ne l'espérait ; car, peu de temps après, les princes, de retour à Antioche, se remirent en campagne, et la victoire leur ouvrit les portes de plusieurs villes de la haute Syrie. »

La plus importante de leurs expéditions fut le siège et la prise de Marrah
Marrah
, située entre Alep. Raymond se rendit le premier devant cette ville. Les comtes de Normandie et de Flandre vinrent se réunir à lui avec leurs troupes. La crainte d'éprouver le sort des habitants d'Antioche avait rassemblé sur les remparts menacés toute la population de la ville, déterminée à se défendre. L'espoir de s'emparer d'une riche cité animait les soldats chrétiens. Chaque jour les assiégeants plantaient les échelles au pied des murailles : une grêle de traits et de pierres, des torrents de bitume enflammé pleuvaient sur leurs tètes. Guillaume de Tyr ajoute qu'on lançait aussi du haut des tours de la chaux vive et des ruches remplies d'abeilles. Les combats sanglants se renouvelèrent pendant plusieurs semaines : enfin l'étendard des chrétiens flotta sur les tours de la ville. Comme l'opiniâtre résistance des musulmans et les outrages prodigués pendant le siège à la religion du Christ avaient irrité les croisés, toute la population, retirée dans les mosquées où cachée dans des souterrains, fut immolée aux fureurs de la guerre. Au milieu d'une ville qui avait perdu tous ses habitants, les vainqueurs manquèrent bientôt de vivres ; et, comme si le ciel eût voulu punir l'excès de leur barbarie, ils ne trouvèrent pour apaiser leur faim que les cadavres de ceux qu'ils avaient tués, et, ce qu'on aura peine à croire, beaucoup de croisés se soumirent sans répugnance à cette horrible nécessité.

C'est ici que les réflexions des chroniqueurs sont beaucoup plus curieuses que les événements qu'ils rapportent. Albert d'Aix s'étonne que les croisés aient mangé des musulmans morts ; mais il s'étonne bien davantage qu'ils aient mangé des chiens. Baudri, archevêque de Dôle, cherche à justifier les croisés, en disant que la faim qui les tourmentait, ils l'éprouvaient pour Jésus-Christ, et que cette cause peut les rendre excusables. Au reste, ajoute-t-il, les soldats chrétiens faisaient encore la guerre aux infidèles, en les dévorant de la sorte (14).
Au milieu de tant de scènes révoltantes, ce que l'histoire ne doit pas moins déplorer, c'est que les princes chrétiens se disputèrent avec une malheureuse obstination la ville même dont la conquête leur avait coûté tant de maux et les réduisait à de telles extrémités. Parmi les croisés victorieux, les plaintes, les menaces, se mêlaient aux cris que leur arrachait la faim. Bohémond, qui était venu au siège, voulait garder un quartier de la ville conquise ; Raymond prétendait que Marrah devait lui appartenir sans partage. Les princes et les barons se réunirent près de Rugia, et cherchèrent à rétablir la paix sans pouvoir y parvenir. « Mais Dieu, qui était le chef véritable de la grande entreprise, dit le père Maimbourg, répara par le zèle des faibles et des petits, ce que la passion des grands et des sages du monde avait détruit. » Les soldats s'indignèrent à la fin de répandre pour de misérables débats un sang qu'ils avaient juré de verser pour une cause sacrée :
« Quoi !
Disaient les pèlerins, toujours des querelles !
Des querelles pour Antioche !
Pour Marrah ! » (15)


Tandis qu'ils éclataient en plaintes et en murmures, la renommée leur apprit que Jérusalem venait de tomber au pouvoir des égyptiens. Ceux-ci avaient profité de la défaite des Turcs et des funestes retards de l'armée chrétienne pour envahir la Palestine (16). Cette nouvelle redoubla le mécontentement des croisés ; ils accusèrent hautement Raymond et ceux qui les conduisaient d'avoir trahi la cause de Dieu ; ils annoncèrent le dessein de se choisir des chefs qui n'eussent d'autre ambition que celle d'accomplir leurs serments, et de conduire l'armée chrétienne à la terre sainte.

Le clergé menaça Raymond de la colère du ciel ; ses propres soldats le menaçaient d'abandonner ses drapeaux ; enfin tous les croisés qui se trouvaient à Marrah résolurent de démolir les fortifications et les tours de la ville. L'ardeur du peuple était si grande, qu'on vit des infirmes et des malades se traîner à l'aidé d'un bâton sur les remparts, arracher du mur et faire rouler dans les fossés des pierres « que trois paires de boeufs n'auraient pu transporter. » Dans le même temps, Tancrède s'emparait par force ou par adresse de la citadelle d'Antioche, où il remplaça le drapeau du comte de Saint-Gilles par celui de Bohémond. Raymond, resté seul pour soutenir ses prétentions, essaya en vain de ramener à lui les chefs en leur ouvrant se trésors, et d'apaiser les murmures du peuple en lui distribuant les dépouilles des cités voisines : on fut insensible à ses dons comme à ses prières. Obligé enfin de se rendre aux voeux de l'armée, il parut céder à la voix de Dieu. Après avoir fait mettre le feu à la ville de Marrah, il en sortit à la lueur des flammes, les pieds nus, versant des larmes de repentir ; en présence du clergé, qui chantait les psaumes de la pénitence, il abjura son ambition et renouvela le serment fait tant de fois et si souvent oublié de délivrer le tombeau de Jésus-Christ.

Départ des croisés de la région d'Antioche

Le signal du départ fut donné à l'armée chrétienne. Le comte de Toulouse était suivi de Tancrède et du duc de Normandie, impatients d'accomplir leur voeu. De toutes parts les chrétiens et les musulmans du pays accouraient au-devant des croisés, pour implorer, les uns leurs secours, les autres leur miséricorde. Les pèlerins recevaient partout sur leur passage des vivres et des tributs qui ne leur coûtaient point de combats. Au milieu de leur marche triomphante, le fruit le plus doux de leurs travaux et de la crainte qu'inspiraient leurs armes fut le retour d'un grand nombre de prisonniers chrétiens dont ils avaient pleuré la mort et que les musulmans s'empressaient de remettre en liberté. Les compagnons de Raymond, de Robert et de Tancrède n'avaient pas pris la route directe pour marcher vers Jérusalem :
ils s'étaient rendus à Hamah, l'ancienne Epiphania, à Emèse
Emèse
, appelée aujourd'hui Horm, et, se rapprochant ensuite de la mer, étaient allés mettre le siège devant Archas
Archas
, place située au pied du Liban, à quelques lieues de Tripoli.

Cependant les autres princes restés à Antioche ne se préparaient point à se mettre en marche et dédaignaient les plaintes des pèlerins. Chacun d'eux attendait l'exemple des autres, et tous restaient ainsi dans l'inaction. Godefroy, qui s'était rendu à édesse pour voir son frère Baudouin, n'entendit à son retour que les cris et les gémissements des croisés, qui déploraient leur oisiveté et demandaient à marcher vers Jérusalem. « Ne suffit-il pas, disaient-ils, à ceux que Dieu a chargés de nous conduire, que nous soyons restés ici plus d'une année et que deux cent mille soldats de la croit aient succombé ?
Périssent ceux qui veulent demeurer à Antioche, comme ont péri ses habitants infidèles !
Puisque chaque conquête est un obstacle à notre sainte entreprise, qu'Antioche et toutes les cités conquises par nos armes soient livrées au feu ; donnons-nous des chefs qui n'aient point d'autre ambition que la nôtre, et mettons-nous en route sous la conduite du Christ, pour lequel nous sommes venus. Mais si Dieu, à cause de nos péchés, repousse notre dévouement et notre sacrifice, hâtons-nous de retourner dans notre pays, avant que nous soyons détruits par la famine et par toutes les misères qui nous accablent. »
En vain ces plaintes retentissaient dans l'armée chrétienne : le duc de Lorraine et les autres chefs hésitaient encore à donner le signal du départ. La plupart des pèlerins, que toute espèce de retard mettait au désespoir, ne songèrent plus dès lors qu'à quitter la Syrie pour revenir en Occident ; le conseil suprême fut obligé de placer dans tous les ports du voisinage des gardes chargés de retenir tous ceux qui se présenteraient pour s'embarquer. A la fin, les princes, ne pouvant plus résister aux vives instances de la multitude, décidèrent que l'armée partirait d'Antioche dans les premiers jours de mars.


Quand l'époque marquée fut venue, Bohémond accompagna Godefroy et le comte de Flandre jusqu'à Laodicée, aujourd'hui « lattaquié », mais il se hâta de retourner à Antioche, craignant toujours qu'on ne lui enlevât sa principauté. Ce fut dans la ville de Laodicée
Laodicée
que l'armée chrétienne.vit arriver sous ses drapeaux un grand nombre de croisés qui s'étaient retirés à édesse et dans la Cilicie, ou qui arrivaient d'Europe. Parmi ces derniers on remarquait plusieurs chevaliers anglais, anciens compagnons d'Harold et d'Edgard Adeling (17). Ces nobles guerriers, vaincus par Guillaume le Conquérant, et bannis de leurs propres foyers, venaient sous l'étendard de la guerre sainte oublier leurs malheurs, et, ne conservant plus aucune espérance de délivrer leur patrie, marchaient, pleins d'un zèle pieux, à la délivrance du saint tombeau.

En attendant l'arrivée de Godefroy et de ses compagnons, Raymond avait entrepris le siège d'Archas. Pour enflammer le courage et le zèle de ses soldats et les associer aux projets de son ambition, il promettait à leurs travaux le pillage de la ville et la délivrance de deux cents prisonniers chrétiens. Telle était la disposition des esprits parmi les croisés et surtout parmi les chefs, que chaque cité leur faisait oublier Jérusalem. Sortis de Laodicée, Godefroy et le comte de Flandre trouvent successivement
Gabala-Méraclée-Tortose
sur leur chemin Gabala (aujourd'hui Djebali), Méraclée (Marakia), Valénia (Banias), et Tortose (l'ancienne Antaradus) ; cette dernière ville était déjà prise, par Raymond Pelet : un grand nombre de rivières sorties des flancs du Liban fertilisent ces divers pays (18). On accusait Raymond d'avoir reçu six mille pièces d'or pour délivrer une ville musulmane des dangers d'un siège ; et, quand toute l'armée se trouva réunie sous les murs d'Archas, Godefroy et Tancrède reprochèrent avec amertume au comte de Toulouse de les avoir détournés de leur entreprise par le mensonge et la trahison.
Les guerriers chrétiens poursuivirent le siège d'Archas
Archas
. La ville était bâtie sur des rochers élevés, et ses remparts paraissaient inaccessibles. Les assiégeants invoquèrent la famine contre leurs ennemis ; mais la famine ne tarda pas à les désoler eux-mêmes. Bientôt les plus pauvres des croisés furent réduits, comme au siège d'Antioche, à se nourrir de racines, et disputèrent aux animaux les plantes et les herbes sauvages. Ceux qui pouvaient combattre allaient ravager les pays voisins et vivaient de pillage ; mais ceux à qui leur âge, leur sexe ou leurs infirmités ne permettaient point de porter les armes, n'avaient d'espoir que dans la charité des soldats chrétiens. L'armée vint à leur secours et leur abandonna la dîme du butin fait sur les infidèles.


Un grand nombre de croisés succombèrent aux fatigues du siège et périrent de faim et de maladie ; plusieurs tombèrent sous les coups de l'ennemi. Parmi ceux dont la perte fut le plus regrettée, l'histoire a conservé le nom de Pons de Balasun : il s'était fait estimer dans l'armée chrétienne par ses lumières, et jusqu'à sa mort il avait, de concert avec Raymond d'Agiles, écrit l'histoire des principaux événements de la croisade. Les croisés donnèrent aussi des larmes à la mort d'Anselme de Ribaumont, comte de Bouchain, dont les chroniques du temps vantent le savoir, la piété et la bravoure (19). Cette mort fut accompagnée de circonstances merveilleuses que racontent les chroniques contemporaines et qu'on pourrait prendre dans notre siècle pour une invention de la poésie.

Un jour (nous suivons la relation de Raymond d'Agiles) Anselme vit entrer dans sa tente le jeune Angelram, fils du comte de Saint-Paul, tué au siège de Marrah. « Comment, lui dit-il, êtes-vous maintenant plein de vie, vous que j'ai vu mort sur le champ de bataille ?
- Vous devez savoir, répondit Angelram, que ceux qui combattent pour Jésus-Christ ne meurent point.
- Mais d'où vient, reprit Anselme, cet éclat inconnu dont je vous vois environné ?
Alors Angelram montra dans le ciel un palais de cristal et de diamants. « C'est de là, ajouta-t-il, que me vient la beauté qui vous a surpris ; voilà ma demeure ; on vous en prépare une plus belle que vous viendrez bientôt habiter. Adieu : nous nous reverrons demain. »
A ces mots, ajoute l'historien, Angelram retourna au ciel. Anselme, frappé de cette apparition, fit appeler dès le lendemain matin plusieurs ecclésiastiques, reçut les sacrements, et, quoiqu'il fût plein de santé, fit ses derniers adieux à ses amis, en leur disant qu'il allait quitter ce monde où il les avait connus. Peu d'heures après, les ennemis ayant fait une sortie, Anselme courut au-devant d'eux l'épée à la main, et fut atteint au front d'une pierre qui, disent les historiens, l'envoya au ciel dans le beau palais préparé pour lui (20). Ce récit merveilleux, qui s'accrédita parmi les pèlerins, n'est pas le seul de ce genre que l'histoire ait recueilli. Il est inutile de rappeler ici que l'extrême misère rendait toujours les croisés plus superstitieux et plus crédules.


Dans une multitude livrée à l'indiscipline et à la licence, la superstition devenait un moyen de se faire obéir. Les comtes et les barons avaient besoin d'exalter l'imagination des soldats, pour conserver leur autorité. Mais comme les passions de la discorde troublaient sans cesse l'armée des croisés, tandis que les uns fondaient leur crédit sur des miracles, les autres se montraient quelquefois incrédules par esprit d'opposition et de jalousie. Des partis se formatent parmi les pèlerins, et, selon le parti qu'on avait embrassé, on s'échauffait, on se passionnait pour ou contre les récits miraculeux faits au peuple agité.

Ce fut au siège d'Archas que des doutes s'élevèrent parmi les croisés sur la découverte de la lance dont la vue avait relevé le courage des croisés à la bataille d'Antioche. Le camp des assiégeants se trouva tout à coup divisé en deux grandes factions animées l'une contre l'autre. Arnould de Rohes, homme de moeurs dissolues, selon Guillaume de Tyr, mais très versé dans l'histoire et dans les lettres, osa le premier contester ouvertement la vérité du prodige. Cet ecclésiastique, chapelain du duc de Normandie, entraîna dans son parti tous les Normands et les croisés du nord de la France ; ceux du midi se rangèrent du parti de Barthélemi, prêtre de Marseille, attaché au comte de Saint-Gilles. Barthélemi, homme simple et qui croyait ce qu'il faisait croire aux autres, eut une révélation nouvelle, et raconta dans le camp des chrétiens qu'il avait vu Jésus-Christ attaché sur la croix, maudissant les incrédules, dévouant au supplice et à la mort de Judas les sceptiques impies dont l'orgueilleuse raison osait sonder les vues mystérieuses de Dieu. Cette apparition et plusieurs autres semblables enflammèrent l'imagination des Provençaux, qui ne croyaient pas moins, selon Raymond d'Agiles, aux récits de Barthélemi qu'au témoignage des saints et des apôtres. Mais Arnould s'étonnait que Dieu ne se manifestât qu'à un simple prêtre, tandis que l'armée était remplie de vertueux prélats ; et, sans nier l'intervention de la puissance divine, il n'admettait d'autres prodiges que ceux de la valeur et de l'héroïsme des soldats chrétiens.

Comme le produit des offrandes faites aux dépositaires de la sainte lance était distribué aux pauvres, ceux-ci, qui se trouvaient en grand nombre dans l'armée, éclataient en murmures contre le chapelain du duc de Normandie. Ils attribuaient à son incrédulité et à celle de ses partisans tous les maux qu'avaient soufferts les croisés. Arnould et son parti, qui s'accroissait chaque jour, attribuaient au contraire les malheurs des chrétiens à leurs divisions et à l'esprit turbulent de quelques visionnaires. Au milieu de ces débats, les croisés des provinces du nord reprochaient à ceux du midi de manquer de bravoure dans les combats, d'être moins avides de gloire que de pillage et de passer leur temps à « parer leurs chevaux et leurs mulets » (21). Ceux-ci, de leur côté, ne cessaient de reprocher aux partisans d'Arnould leur peu de foi, leurs railleries sacrilèges, et sans cesse opposaient de nouvelles visions aux raisonnements des incrédules. Tantôt on avait vu saint Marc l'évangéliste, et la Vierge, mère de Dieu, qui attestaient tout ce qu'avait dit Barthélemi ; tantôt c'était l'évêque Adhémar qui avait apparu la barbe à demi brûlée et le front couvert de tristesse, annonçant qu'il avait été retenu quelques jours en enfer, pouf avoir lui-même refusé un moment d'ajouter foi à la découverte de la sainte lance.

Ces récits ne firent qu'échauffer davantage les esprits. Plusieurs fois la violence vint à l'appui de la fourberie ou de la crédulité. Enfin Barthélemi, séduit par l'importance du rôle qu'il avait joué jusqu'alors, et peut-être aussi par les récits miraculeux de ses partisans, qui pouvaient fortifier ses propres illusions, résolut, pour terminer tous les débats, de se soumettre à l'épreuve du feu. Cette résolution ramena le calme dans l'armée chrétienne, et tous les pèlerins furent convoqués pour être témoins du jugement de Dieu. Au jour fixé (c'était un vendredi saint), un bûcher, formé de branches d'olivier, fut dressé au milieu d'une vaste plaine. La plupart des croisés étaient rassemblés, et tout se préparait pour l'épreuve terrible, lorsqu'on vit arriver Barthélemi, accompagné des prêtres, qui s'avançaient, en silence, les pieds nus, et revêtus de leurs habits sacerdotaux. Couvert d'une simple tunique, le prêtre de Marseille portait la sainte lance dont le fer était enveloppé d'une étoffe de soie. Lorsqu'il fut arrivé à quelques pas du bûcher, le chapelain du comte de Saint-Gilles prononça à haute voix ces paroles : «  Si celui-ci a vu Jésus-Christ face à face, et si l'apôtre André lui a révélé la divine lance, qu'il passe sain et sauf à travers les flammes ; si, au contraire, il est coupable de mensonge, qu'il soit brûlé avec la lance qu'il porte dans ses mains » (22). A ces mots, les assistants s'inclinèrent, et répondirent tous ensemble : « Que la volonté de Dieu soit faite ! »

Alors Barthélemi se jette à genoux, prend le ciel à témoin de la vérité de ses paroles, et, s'étant recommandé aux prières des prêtres et des fidèles, il entre dans le bûcher, où deux piles de bois entassé laissaient un espace vide pour son passage. Il resta un moment, dit Raymond d'Agiles, au milieu des flammes, et il en sortit, par la « grâce de Dieu », sans que sa tunique fût brûlée et même sans que le voile très léger qui recouvrait la lance du Sauveur eût reçu aucune atteinte. Il fit aussitôt sur la foule empressée à le recevoir le signe de la croix avec la lance, et s'écria à haute voix : « Que Dieu me soit en aide ! » Deus, adjuva ! Comme chacun voulait s'approcher de lui et le toucher, dans la persuasion où l'on était qu'il avait changé de nature, il fut violemment pressé et foulé par la multitude ; ses vêtements furent déchirés, son corps couvert de meurtrissures ; il aurait expiré, si Raymond Pelet, suivi de quelques guerriers, n'eût écarté la foule et ne l'eût sauvé au péril de sa vie.

Le chapelain du comte de Toulouse accompagne son récit de plusieurs circonstances merveilleuses que nous croyons devoir passer sous silence. Le chroniqueur ne peut assez exprimer la douleur qu'il éprouvé en racontant le déplorable sort de Barthélemi, qui mourut peu de jours après et qui, dans les angoisses de la mort, reprocha à ses plus chauds partisans de l'avoir mis dans la nécessité de prouver la vérité de ses discours par une épreuve aussi redoutable.
Son corps fut enseveli au lieu même où le bûcher avait été dressé. Cette crédulité opiniâtre qui l'avait poussé à devenir le martyr de ses propres visions fit révérer sa mémoire parmi les Provençaux ; mais le plus grand nombre des pèlerins se laissèrent entraîner au jugement de Dieu ; ils refusèrent de croire aux merveilles qu'on leur avait annoncées, et la lance miraculeuse cessa dès lors d'opérer des prodiges (23).


Pendant que les croisés étaient réunis sous les murs d'Archas, ils reçurent une ambassade d'Alexis, L'empereur grec, voulant ménager les Latins, leur promettait de les suivre en Palestine avec une armée, s'ils lui donnaient le temps de faire les préparatifs nécessaires. Alexis se plaignait dans ses lettres de l'inexécution des traités qui devaient le rendre maître des villes de la Syrie et de l'Asie Mineure tombées au pouvoir des croisés ; mais il s'en plaignait sans amertume, et mettait dans ses reproches une circonspection qui montrait assez qu'il avait lui-même des torts à réparer. Cette ambassade fut mal accueillie dans l'armée chrétienne. La plupart des chefs, au lieu de se justifier des torts qu'on leur imputait, reprochèrent à l'empereur sa fuite honteuse pendant le siège d'Antioche, et l'accusèrent d'avoir trahi la foi jurée aux soldats chrétiens.

Le calife du Caire avait la même politique qu'Alexis. Ce prince musulman entretenait avec les croisés des relations que les circonstances rendaient plus ou moins sincères et qui étaient subordonnées à la crainte que lui inspiraient leurs armes. Quoiqu'il négociât à la fois avec les chrétiens et avec les Turcs, il haïssait les uns parce qu'ils étaient les ennemis du prophète ; les autres, parce qu'ils lui avaient enlevé la Syrie. Profitant de la décadence des Turcs, il venait de se rendre maître de la Palestine, et, comme il tremblait pour ses nouvelles conquêtes, il envoya des ambassadeurs à l'armée chrétienne. Cette ambassade arriva au camp des croisés peu de temps après le départ des députés d'Alexis. Les Francs virent en même temps revenir dans leur camp ceux de leurs compagnons qu'ils avaient envoyés en Egypte pendant le siège d'Antioche. Ceux-ci avaient été traités avec distinction ou avec mépris, selon que la renommée annonçait les victoires ou les revers des chrétiens. Dans les derniers temps de leur mission périlleuse, ils furent conduits devant Jérusalem, qu'assiégeaient les soldats du Caire, et promenés en triomphe au milieu des égyptiens, qui se vantaient d'avoir pour alliée la brave nation des Francs. A leur aspect, disent les vieilles chroniques (24), les Turcs, saisis d'effroi, avaient ouvert les portes de la ville aux assiégeants.
La foule des pèlerins accueillit avec empressement les députés de l'armée chrétienne, dont elle déplorait déjà la mort ou la dure captivité. On ne se lassait point de les interroger sur les maux qu'ils avaient soufferts, sur les pays qu'ils avaient parcourus, sur la ville de Jésus-Christ qu'ils venaient de voir ; on se demandait dans le camp quelle était la mission des ambassadeurs d'Egypte, s'ils apportaient la paix ou la guerre. Ceux-ci, admis dans le conseil, après avoir protesté des dispositions bienveillantes de leur maître, finirent par déclarer en son nom que les portes de Jérusalem ne s'ouvriraient qu'à des chrétiens désarmés. A cette proposition, qu'ils avaient déjà rejetée au milieu des misères du siège d'Antioche, les chefs de l'armée chrétienne ne purent retenir leur indignation. Pour toute réponse, ils prirent la résolution de hâter leur marche vers la terré sainte, et menacèrent les ambassadeurs d'Egypte de porter leurs armes jusque sur les bords du Nil.


Les croisés ne s'occupèrent plus que des préparatifs de leur départ. Le camp dans lequel ils avaient souffert tant de maux fut livré aux flammes au milieu des vives acclamations de l'enthousiasme et de la joie. Le seul Raymond s'indignait qu'on eût levé le siège d'Archas, et, lorsque l'armée chrétienne s'éloigna d'une ville qu'il voulait soumettre à ses armes, il suivit en murmurant ses compagnons, qui n'avaient plus d'autre pensée que celle de délivrer Jérusalem.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. « Furtivi funambuli », dit Baudri. Suivant ce chroniqueur, les fugitifs allèrent au port Saint-Siméon et dirent aux nautoniers : « Coupez les câbles au plus vite, mettez les rames à la mer, car vous vous exposes à périr par le glaive. » (Bibliothèque des Croisades, t, I.)
2. Robert le Moine, t, I, de la Bibliothèque des Croisades.
3. Bibliothèque des Croisades, t, I.
4. La découverte de cette lance et les prodiges qu'elle opéra sont racontés par tous les historiens des croisades, L'historien arabe Ibn-giouzi s'accorde, pour les principales circonstances, avec les historiens latins (Bibliothèque des Croisades).
5. Raymond d'Agiles (Bibliothèque des Croisades, t, I).
6. Cet émir se nommait Socman, fils d'Ortok ; ce fut celui qui, selon Aboulfarage, montra le plus de courage dans l'armée musulmane. Guillaume de Tyr parait l'avoir confondu avec Kilig-Arslan, sultan de Nicée, qu'il nomme Soliman et qui devait être alors en Asie Mineure, occupé à défendre ses états contre les Grecs et contre les nouveaux guerriers qui venaient chaque jour de l'Occident (Voyez M. Wilken, Commentatio de Bellis Crusiatorum, p. 27).
7. Cette tente pouvait contenir près de deux mille personnes. Bohémond l'envoya en Italie, où on la conserva longtemps.
8. Kemal-eddin (Bibliothèque des Croisades, t. IV).
9. Le moine Robert, en parlant d'un combat livré aux musulmans pendant le premier siège d'Antioche, remarque que l'ennemi tuait moins de fantassins que de cavaliers. Cette observation est digne de fixer l'attention des lecteurs éclairés.
10. Albert d'Aix parle longuement de la restauration des églises dans Antioche.
11. Voyez les lettres des croisés dans les Pièces Justificatives de ce volume.
12. Le Tasse fit mourir Adémar au siège de Jérusalem, et le fait mourir de la main d'une femme. Quelques écrivains attribuent à l'évêque Adhémar le cantique : « Salve Regina. » Les évêques du Puy ses successeurs portaient dans leurs armoiries, l'épée d'un coté, et de l'autre le bâton pastoral. On ajoute que les chanoines de la même ville portaient tous les ans le Jour de Pâques, une fourrure en forme de cuirasse.
13. Quelques savants ne font pas remonter les messages des pigeons au delà du règne de Nour-ed-Din : il est vrai que ce fut sous le règne de ce prince qu'on organisa des postes régulières servies par des pigeons. Ce moyen de communication était très-ancien dans l'Orient, seulement il n'était encore mis en usage que par accident et selon la fantaisie des particuliers.
14. Raoul de Caen exprime l'horreur que lui inspira la conduite barbare des chrétiens ; mais, ajoute-t-il, ces hommes étaient comme des chiens, « torendo homines sed caninos. » (Bibliothèque des Croisades, t, I)
15. Raymond d'Agiles, t, I de la Bibliothèque des Croisades.
16. Le chroniqueur allemand Eckkard est presque le seul historien latin de la croisade qui ait parlé avec quelques détails de la prise de Jérusalem par les égyptiens (Bibliothèque des Croisades). Albert d'Aix dit qu'il n'y avait plus que trois cent Turcs à Jérusalem lorsque les égyptiens s'en emparèrent.
17. Orderic Vital.
18. Correspondance d'Orient, t. VI, lettre CLX.
19. Anselme de Ribaumont a laissé une curieuse lettre analysée (Bibliothèque des Croisades, t, I).
20. La Tasse a pris dans Raymond d'Agiles l'idée du songe de Godefroy, qui, au milieu de son sommeil, se trouve tout à coup transporté dans le ciel ; il y toit Hugues, son fidèle ami, qui lui dit : « C'est tel le temple de l'éternel ; c'est tel que reposent ses guerriers; ta place y est marquée. » Le poète, au reste, a beaucoup agrandi le cadre fourni par le chroniqueur (Voyez la lettre XIV de la Jérusalem délivrée).
21. Raoul de Caen, qui n'était point partisan de la lance et qui s'écrie en parlant de cette prétendue découverte : « O fatuitas rustica ! O rusticitas credula ! » n'épargne point le Provençaux, et nous a transmis les reproches qu'on leur faisait dans l'armée chrétienne.
22. Raymond d'Agile (Bibliothèque des Croisades, t, I).
23. Albert d'Aix dit que la lance n'avait été qu'une invention de l'industrie et de l'avarice (industria et avaritia) du comte de Toulouse (Voyez Bibliothèque des Croisades, t, I). On ignore ce que devint ensuite la sainte lance. Plusieurs églises s'en disputent à présent la possession. Les Arméniens croient posséder le fer sacré (Voyez les Mémoires sur l'Arménie, de M. de Saint-Martin, t. II, p. 421 et 433).
24. Eckkard (Bibliothèque des Croisades, t, I).
Hamah. Ville de Syrie centrale, à 54 kilomètres au nord de Homs et à 152 kilomètres au sud d'Alep, sur l'Oronte. Le site est occupé dès l'époque néolithique, mais Hama est restée jusqu'au XXe siècle une petite ville. Comme toutes les autres cités de la région, elle voit défiler les envahisseurs. Elle est capitale d'un royaume syro-hittite et, à ce titre, elle est citée, sous le nom de Hamath, dans la Bible. Voir la carte de la Syrie. Elle prospère sous les Romains et sous les Byzantins. En 650, elle capitule devant l'avance musulmane et est rattachée à la circonscription militaire de Homs. Sous les Hamdanides, elle est reprise par les Byzantins (en 968) et Nicéphore II Phocas fait incendier sa grande mosquée. Elle joue un rôle important à l'époque des croisades, convoitée à la fois par les croisés, par Zangi, gouverneur d'Alep, et par les Burides de Damas. Zangi s'en empare en 1130, puis elle passe à son fils, Nur al-Din. Salah al-Din Yusuf (Saladin) la prend en 1178. L'alimentation en eau est assurée, comme l'irrigation, par des roues hydrauliques (norias). Sous les Ottomans, au XVIIIe siècle, As'ad pacha al-'Azm fait édifier le palais, qui sera ultérieurement transformé en musée.(...)

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

9 - Marche sur Jérusalem et siège de la Sainte Cité. 1099-1101

Winckelsen Charles : Jérusalem prisent On se rappelle qu'Antioche
Antioche
avait vu devant ses remparts plus de trois cent mille croisés sous les armes. Deux cent mille avaient été moissonnés par les combats, la misère et les maladies. Un grand nombre de pèlerins n'avaient pu supporter les fatigues de la guerre sainte, et, perdant l'espoir de voir Jérusalem, ils étaient retournés en Occident. Plusieurs avaient fixé leur demeure dans Antioche, dans Edesse, ou dans d'autres villes qu'ils avaient délivrées de la domination des infidèles. Aussi l'armée qui devait faire la conquête des saints lieux comptait à peine sous ses drapeaux cinquante mille combattants.

Cependant les chefs n'hésitèrent point à poursuivre leur entreprise. Les guerriers qui restaient dans les rangs avaient résisté à toutes les épreuves. Ils ne traînaient plus à leur suite une multitude inutile et embarrassante. Moins ils étaient nombreux, moins on avait à redouter l'indiscipline, la licence et la disette. Fortifiés en quelque sorte par leurs pertes, ils étaient peut-être plus redoutables qu'au commencement de la guerre. Le souvenir de leurs exploits soutenait leur confiance et leur bravoure, et la terreur qu'inspiraient leurs armes pouvait faire croire à l'Orient qu'ils avaient encore une armée innombrable.

Après avoir vaincu l'émir de Tripoli
Tripoli
dans une sanglante bataille et l'avoir forcé d'acheter par un tribut la paix et le salut de sa capitale, tous les croisés se mirent en marche vers Jérusalem. On était alors à la fin de mai : les parures du printemps et les trésors de l'été couvraient les campagnes qui s'étendent entre la mer de Phénicie et les montagnes du Liban. Des moissons de froment et d'orge, déjà jaunies par le soleil de la Syrie, de nombreux troupeaux répandus dans les vallons ou aux penchants des collines, des orangers, des jujubiers et des grenadiers dont les fruits éclatants leur annonçaient la terre de promission ; les eaux abondantes, les champs couverts de grands oliviers et de mûriers, les palmiers, que les croisés trouvaient pour la première fois sur leur chemin, toutes les richesses d'un sol fécond se déployaient sous les yeux d'une armée qui avait passé par les tristes aspects des régions stériles et qui avait connu les tourments de la faim. L'enthousiasme des guerriers de la croix se ranimait à la vue de ce Liban dont l'écriture avait vanté la gloire, et sans doute plus d'un pèlerin cherchait des yeux, dans ces montagnes, les aigles et les cèdres si fameux (1).

Parmi les productions des rivages de Phénicie, une plante dont le suc était plus doux que le miel attira surtout l'attention des croisés. Cette plante était la canne à sucre ; on la cultivait dans plusieurs provinces de la Syrie, et surtout dans le territoire de Tripoli, où l'on avait trouvé le moyen d'en extraire la substance que les habitants appelaient « zucra » (2). Au rapport d'Albert d'Aix, elle avait été d'un grand secours aux chrétiens poursuivis par la famine aux sièges de Marrah et d'Archas. Cette plante, qui est aujourd'hui une production si importante dans le commerce, avait été jusqu'alors ignorée dans l'Occident. Les pèlerins la firent connaître en Europe ; vers la fin des croisades, elle fut transportée en Sicile et en Italie, tandis que les Sarrasins l'introduisaient dans le royaume de Grenade, d'où lest Espagnols la transportèrent dans la suite à Madère et dans les colonies d'Amérique.

L'armée chrétienne suivait les routes par : les côtes de la mer, où elle pouvait être approvisionnée par les flottes des Pisans, des Génois, et par celle des pirates flamands. II y avait, dit le moine Robert, trois routes pour se rendre à Jérusalem, l'une par Damas, facile et presque toujours en plaine ; l'autre par le Liban, difficile pour les transports ; la troisième par les bords de la mer. C'est cette dernière qu'avaient prise les guerriers de la croix. Une foule de chrétiens et de pieux solitaires qui habitaient le Liban accouraient pour visiter leurs frères d'Occident, leur apportaient des vivres, et les conduisaient dans leur route (3).

Les chroniques contemporaines se plaisent à célébrer l'ordre admirable qui régnait dans cette armée si longtemps agitée par la discorde. Des porte-étendards marchaient à la tête des pèlerins ; venaient ensuite les différents corps de l'armée ; au milieu d'eux se trouvaient les bagages ; le clergé, la foule du peuple sans armes, fermaient la marche. Les trompettes retentissaient sans cesse, et les premiers rangs s'avançaient lentement pour que les pèlerins les plus faibles pussent suivre les drapeaux ; Chacun veillait à son tour pendant la nuit, et, lorsqu'on avait quelque sujet de crainte, toute l'armée était prête à combattre. On punissait ceux qui manquaient à la discipline, on instruisait ceux qui n'en connaissaient pas les lois ; les chefs et les prêtres exhortaient tous les croisés à s'aider les uns les autres, à donner l'exemple des vertus évangéliques ; tous étaient braves, patients, sobres, charitables, « ou s'efforçaient de l'être. »

Les croisés passèrent sur les terres de Botrys (aujourd'hui « Batroun »), de Byblos (Gebail), et traversèrent le Lycus (Nahr-el-Kelb) à son embouchure. Telle était la crainte qui se répandait à leur approche, parmi les musulmans, qu'ils ne rencontrèrent point d'ennemis dans des lieux où, d'après le récit d'un témoin oculaire, « cent guerriers sarrasins auraient suffi pour arrêter le genre humain tout entier. » Après avoir franchi les défilés de l'embouchure du Lycus, l'armée chrétienne trouva une marche facile dans le riche territoire de Bérithe (Beirout de nos jours Beyrouth
Beyrouth
) ; ils virent sidon
Sidon
et Tyr
Tyr
, et se reposèrent dans les riants jardins de ces vieilles métropoles, auprès de leurs belles eaux. Les musulmans enfermés dans leurs murailles envoyèrent aux pèlerins des provisions, les conjurant de respecter les jardins et les vergers, parure et richesse de leur pays. Avant d'arriver à Tyr, ils séjournèrent trois jours sur les bords du « Nahr-Kasemieh » dans un frais vallon. Ils y furent assaillis par des serpents ou des insectes qu'on appelait tarentes et dont la piqûre leur causait une enflure subite avec des douleurs insupportables et mortelles. La vue de ces reptiles, qu'ils chassaient soit en frappant des pierres les unes contre les autres, soit en faisant retentir leurs boucliers, remplit les pèlerins de crainte et de surprise ; mais ce qui dût les étonner encore davantage, c'est l'étrange remède que leur indiquèrent les habitants, et qui, sans doute, fut pour eux bien plus un sujet de scandale qu'un moyen de guérison (4). Quelques soldats musulmans, sortis de Sidon, osèrent menacer les croisés à leur départ, et telle était la disposition des chefs de l'armée chrétienne, qu'ils ne profitèrent point de ce prétexte pour s'emparer de la ville ou pour arracher quelques tributs aux habitants, rien ne pouvait plus les distraire de leur grande entre prise. La plupart des princes que la guerre avait ruinés ne cherchaient plus à s'enrichir par des conquêtes ; pour entretenir leurs soldats, ils s'étaient mis à la solde du comte de Toulouse qu'ils n'aimaient point. Cette espèce d'abaissement dut coûter à leur fierté ; mais, à mesure qu'ils approchaient de la ville sainte, on eût dit qu'ils perdaient quelque chose de leur ambition ou de leur indomptable orgueil et qu'ils oubliaient leurs prétentions et leurs querelles.

Les chrétiens, suivant toujours les bords de la mer, laissèrent derrière eux les montagnes, et arrivèrent dans la plaine de Ptolémaïs, aujourd'hui Saint-Jean d'Acre
Saint-Jean d'Acre
. L'émir qui commandait dans cette ville pour le calife d'Egypte leur envoya des vivres, et leur promit de se rendre lorsqu'ils seraient maîtres de Jérusalem. Comme les croisés n'avaient point le projet d'attaquer Ptolémaïs, ils reçurent avec joie la soumission et les promesses de l'émir égyptien ; mais le hasard leur fit bientôt connaître que le gouverneur de la ville n'avait d'autre intention que celle de les éloigner de son territoire et de leur susciter des ennemis dans le pays qu'ils allaient traverser. L'armée chrétienne, après avoir quitté les campagnes de Ptolémaïs, avait laissé Caïpha à sa droite, et avait pu contempler le Carmel ; elle campait près de l'étang de Césarée
Césarée
, lorsqu'une colombe, échappée des serres d'un oiseau de proie, tomba sans vie au milieu des soldats chrétiens. L'évêque d'Apt, qui ramassa cet oiseau, trouva sous ses ailes une lettre écrite par l'émir de Ptolémaïs à celui de Césarée : « La race maudite des chrétiens, disait l'émir, vient de traverser mon territoire ; elle va passer sur le vôtre : que tous tes chefs des villes musulmanes soient avertis de sa marche, et qu'ils prennent des mesures pour écraser nos ennemis » (5). Cette lettre fut lue dans le conseil des princes et devant toute l'armée. Les croisés, au rapport de Raymond d'Agiles, témoin oculaire, firent éclater leur surprise et leur joie, et ne doutèrent plus que Dieu ne protégeât leur entreprise, puisqu'il leur envoyait des oiseaux du ciel pour leur révéler les secrets des infidèles.

Remplis d'un nouvel enthousiasme, ils continuèrent leur route, s'éloignèrent des côtes de la mer, et laissèrent à leur droite Antipatride et Joppé ; s'avançant à travers une vaste plaine, ils arrivèrent à Lydda, l'ancienne Diospolis, célèbre par le martyre de saint George. On se rappelle que saint George était le patron des guerriers chrétiens, et que souvent ils avaient cru le voir, au milieu des batailles, combattant avec eux les infidèles. Les croisés laissèrent à Lydda un évêque et des prêtres pour desservir les autels de l'illustre martyr, et lui consacrèrent la dîme de toutes les richesses enlevées aux musulmans. Ils s'emparèrent ensuite de Ramla, ville qui n'est point nommée dans l'écriture, mais que les croisades devaient rendre célèbre. Réunis dans cette cité qu'ils avaient trouvée sans habitants, les croisés n'étaient plus qu'à dix lieues de Jérusalem. On aura quelque peine à croire ce que nous allons rapporter. Ces guerriers magnanimes, qui avaient bravé tant de périls et vaincu tant de peuples pour arriver sous les murs de la cité sainte, délibérèrent alors pour savoir s'ils iraient assiéger le Caire ou Damas (6). Ne voyant plus autour d'eux cette multitude de combattants qui avaient conquis Antioche et Nicée, l'espérance de la victoire parut un moment les abandonner ; les dangers et les malheurs qui les attendaient aux portes de la ville promise à leurs armes vinrent tout à coup effrayer leurs pensées, et touchant à la dernière de leurs épreuves, ils semblaient se dire au fond du coeur, comme l'Homme-Dieu, au moment d'achever son douloureux sacrifice, que ce calice passe loin de nous. Cependant le souvenir de leurs exploits, les sentiments que devait leur inspirer le voisinage des saints lieux, triomphèrent de leur hésitation, et, d'une voix unanime, les chefs résolurent de poursuivre leur marche vers Jérusalem.

Tandis que l'armée chrétienne s'avançait, les musulmans qui habitaient les deux rives du Jourdain, les frontières de l'Arabie et les vallées de Sichem, accouraient dans la capitale de la Palestine, les uns pour la défendre les armes à la main, les autres pour y chercher un asile avec leurs familles et leurs troupeaux. Sur leur passage, les chrétiens du pays étaient accablés d'outrages et chargés de fers ; les oratoires et les églises étaient livrés au pillage et aux flammes. Toutes les contrées voisines de Jérusalem présentaient le spectacle de la désolation ; les campagnes et les cités retentissaient partout du tumulte et des menaces de la guerre.

En partant de Ramla et de Lydda, les croisés se rapprochèrent des montagnes de la Judée. Ces montagnes, sur lesquelles Jérusalem est assise, n'ont point l'aspect du Taurus ni celui du Liban: les cimes bleuâtres, que le ciel parait avoir privées de sa rosée bienfaisante, sont sans verdure et sans ombrages ; ces solitudes arides n'ont d'autres habitants que le sanglier et la gazelle, l'aigle et le vautour. Leur physionomie a quelque chose des tristesses d'Israël et rappelle aux voyageurs la poésie austère et mélancolique des prophètes. C'est surtout du côté de l'est et du côté du sud que le pays de Jérusalem s'offre au voyageur avec une pâle nudité ; le côté de l'ouest par où arrivaient les guerriers de la croix a des collines couvertes d'arbustes, et quelques vergers d'oliviers annoncent le voisinage des pauvres bourgades.

L'armée chrétienne s'avança dans une étroite vallée, entre deux montagnes brûlées par les feux du soleil. La route qu'elle suivait avait été creusée par les torrents ; la pluie des orages y avait accumulé des roches détachées des monts ; des amas de sable, des abîmes ouverts par la rapidité des eaux, fermaient quelquefois le chemin. Dans ces passages difficiles, la moindre résistance des musulmans pouvait triompher de la foule des pèlerins, et, s'ils ne rencontrèrent point alors d'ennemis, ils durent penser que Dieu lui-même leur livrait les avenues de la ville sainte.

Après avoir marché depuis l'aurore, l'armée des croisés arriva vers le soir au village d'Anathot, que Guillaume de Tyr appelle mal à propos Emmaüs. Anathot était situé dans une vallée arrosée par une source abondante ; les croisés résolurent d'y passer la nuit. Ce fut là qu'ils reçurent des nouvelles de Jérusalem, qui n'était plus qu'à une distance de six milles ; des chrétiens fugitifs racontaient que tout était en feu dans la Galilée, dans le pays de Naplouse, dans le voisinage du Jourdain ; les musulmans accouraient avec leurs troupeaux dans la ville sainte ; sur leur passage, ils brûlaient les églises, pillaient les maisons des chrétiens. Les chefs de L'armée reçurent alors une députation des fidèles de Bethléem, qui envoyaient demander du secours contre les Turcs. Godefroy accueillit les députés et fit aussitôt partir Tancrède avec cent cavaliers armés de cuirasses. Les croisés furent reçus à Bethléem au milieu des bénédictions du peuple chrétien ; ils visitèrent, en chantant les cantiques de la délivrance, l'étable où naquit le Sauveur ; le brave Tancrède fit arborer son drapeau sur la sainte métropole, à l'heure même où la naissance de Jésus avait été annoncée aux bergers de la Judée.

Personne ne put se livrer au sommeil pendant la nuit passée à Anathot. Une éclipse de lune répandit tout à coup les plus profondes ténèbres ; la lune se montra ensuite comme couverte d'un voile ensanglanté ; les pèlerins furent saisis de terreur, mais ceux qui « connaissaient la marche et le mouvement des astres, » dit Albert d'Aix, rassurèrent leurs compagnons, en leur disant qu'une éclipse de soleil aurait pu être funeste aux chrétiens, mais qu'une éclipse de lune annonçait évidemment la destruction des infidèles. Dès le lever du jour, tout le monde se mit en marche. Les croisés laissaient à leur droite le château de Modin, fameux par la sépulture des Macchabées ; mais cette ruine vénérable attira à peine leurs regards, tant la pensée de Jérusalem les préoccupait. Ils traversèrent, sans s'y arrêter, la vallée de Térébinthe, célébrée par les prophètes ; ils traversèrent de même le torrent où David ramassa les cinq cailloux avec lesquels il terrassa le géant Goliath ; à leur droite et à leur gauche s'élevaient des montagnes où campèrent les armées d'Israël et celles des Philistins : tous ces souvenirs historiques étaient perdus pour les guerriers de la croix. Lorsqu'ils eurent gravi la dernière montagne qui les séparait de la ville sainte, tout à coup Jérusalem leur apparut. Les premiers qui l'aperçurent s'écrièrent avec transport, « Jérusalem! Jérusalem! » Le nom de Jérusalem vole de bouche en bouche, de rang en rang, et retentit dans les vallées où se trouvait encore l'arrière-garde des croisés. « O bon Jésus, dit le moine Robert, témoin oculaire, lorsque les chrétiens virent ta cité sainte, que de larmes coulèrent de leurs yeux! » Les uns sautent à bas de leurs chevaux, et se mettent à genoux ; les autres baisent cette terre, foulée par le Sauveur, en poussant de longs soupirs ; plusieurs jettent bas leurs armes et tendent les bras vers la ville de Jésus-Christ : tous répètent ensemble, « Dieu le veut! Dieu le veut! » et renouvellent le serment qu'ils ont fait tant de fois de délivrer Jérusalem. L'histoire fournit peu de notions positives sur la fondation et l'origine de Jérusalem. L'opinion commune est que Melchisédec, qui est appelé roi de « Salem, » dans l'écriture, y faisait sa résidence ; elle fut ensuite la capitale des Jébuséens, ce qui lui fit donner le nom de ville de « Jébus. » Du nom de Jébus et de celui de Salem, qui signifie « vision ou séjour de la paix, on avait formé le nom de Jérusalem » (7), que la cité porta sous les rois de Juda.

Dès la plus haute antiquité, Jérusalem ne le cédait en magnificence à aucune des villes de l'Asie. Jérémie la nomme « ville admirable » à cause de sa beauté ; David l'appelle « la plus glorieuse et la plus illustre des villes d'Orient. » Par la nature de sa législation toute religieuse, elle montra toujours un invincible attachement pour ses lois ; mais elle fut souvent en butte au fanatisme de ses ennemis et de ses propres habitants. Ses fondateurs, dit Tacite, ayant prévu que l'opposition des moeurs serait une source de guerres (8), avaient mis tous leurs soins à la fortifier, et, dans les premiers temps de l'empire romain, elle était une des places les plus fortes de l'Asie.

Jérusalem, appelée tour à tour par les musulmans (9) « la Sainte, la Maison sainte, la Noble, » formait au temps des croisades comme aujourd'hui un carré plus long que large, d'une lieue de circuit. Elle renferme dans son enceinte quatre collines qui sont comme autant de mouvements de terrain à travers l'étendue de la cité : le éMoriah,é où la mosquée d'Omar occupe une portion de l'emplacement du temple de Salomon ; le « Golgotha, » sur lequel s'élève l'église de la Résurrection, le « Bézetha, l'Acra. » Une moitié seulement du mont Sion est enfermée dans les murs de Jérusalem, du côté du midi. Au temps des rois hébreux, la ville sainte avait une plus grande étendue ; à l'époque de sa reconstruction par Adrien après les malheurs de la conquête, elle perdit de son antique enceinte au midi, à l'ouest et au nord. La montagne des Olives domine Jérusalem du côté de l'orient ; entre la montagne et la ville, la vallée de Josaphat se présente comme un large ravin au fond duquel est le torrent de Cédron (10).
Comme Jérusalem, sous la domination des musulmans, excitait sans cesse l'ambition des conquérants, et que chaque jour de nouveaux ennemis s'en disputaient la possession, on n'avait point négligé de la fortifier. Les égyptiens, qui venaient de la conquérir sur les Turcs, se préparaient à la défendre, non plus contre les guerriers qu'ils avaient vaincus, mais contre des ennemis que les remparts d'Antioche et d'innombrables armées n'avaient pu arrêter dans leur marche victorieuse.


A l'approche des croisés, le lieutenant du calife, Iftikhar-édaulé, avait fait combler ou empoisonner les citernes, et s'était environné d'un désert où les chrétiens devaient se trouver en proie à tous les genres de misères. Les vivres, les provisions nécessaires à un long siège, avaient été transportées dans la place. Un grand nombre d'ouvriers s'occupaient jour et nuit de creuser les fossés, de réparer les tours, les remparts. La garnison s'élevait à quarante mille hommes ; vingt mille habitants avaient pris les armes. Les imans parcouraient les rues, exhortant le peuple à la défense de la ville ; des sentinelles veillaient sans cesse sur les minarets, sur les murailles de Jérusalem et sur la montagne des Oliviers.
Dans la nuit qui précéda l'arrivée de l'année chrétienne, plusieurs guerriers égyptiens s'étaient avancés au-devant des croisés. Baudouin du Bourg avec ses chevaliers marcha à leur rencontre : accablé par le nombre, il fut bientôt secouru par Tancrède, qui accourait de Bethléem. Après avoir poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de la ville sainte, le héros normand laissa ses compagnons et se rendit seul sur le mont des Oliviers, d'où il contempla à loisir la cité promise aux armes et à la dévotion des pèlerins. Il fut troublé dans sa pieuse contemplation par cinq musulmans qui sortirent de la ville et vinrent l'attaquer (11). Tancrède ne chercha pointa éviter le combat ; trois des assaillants tombèrent sous ses coups ; les deux autres s'enfuirent vers la ville. Sans hâter ni ralentir sa marche, Tancrède vint ensuite rejoindre le gros de l'armée, qui, dans son enthousiasme, s'avançait sans ordre et s'approchait de la sainte cité, en chantant ces paroles d'Isaïe : « Jérusalem, lève les yeux, et vois le libérateur qui vient briser tes fers. »
Dès le lendemain de leur arrivée, les croisés s'occupèrent de former le siège de la place. Une esplanade couverte d'oliviers s'étend sur le côté septentrional ; là, le terrain présente une surface unie, et c'est l'endroit autour de la ville qui peut le mieux se prêter au campement d'une armée. Godefroy de Bouillon, Robert, comte de Normandie, Robert, comte de Flandre, dressèrent leurs tentes au milieu de cette esplanade ; leur camp s'étendait entre la grotte de Jérémie et les sépulcres des rois. Ils avaient devant eux la porte appelée maintenant porte de Damas, et la petite porte d'Hérode, aujourd'hui murée. Tancrède planta ses pavillons à la droite de Godefroy et des deux Robert, sur le terrain qui fait face au nord-ouest des murailles. Après le camp de Tancrède, venait celui de Raymond, comte de Toulouse, en face de la porte du couchant. Ses tentes couvraient les hauteurs appelées maintenant collines de Saint-George, séparées des remparts par « l'étroite vallée » d'Ephraïm et par une vaste piscine. Cette position ne lui permettait pas de concourir utilement au siège: c'est ce qui le détermina à transporter une partie de son camp vers le côté méridional de la ville, sur le mont Sion, au lieu même où Jésus-Christ avait célébré la Pâque avec ses disciples. Alors, comme aujourd'hui, la partie du mont Sion qui ne se trouvait pas enfermée dans la ville, présentait peu d'étendue. Les croisés qui s'y étaient établis pouvaient être atteints par les flèches lancées du haut des tours et des remparts. Les dispositions militaires des chrétiens laissaient libres les côtés de la ville défendus au midi par la vallée de Gihon ou de Siloé, à l'orient par la vallée de Josaphat. La cité sainte ne fut donc investie qu'à moitié par les pèlerins. Seulement on avait établi sur le mont des Olives un camp de surveillance.

Autour de Jérusalem, chaque pas que faisaient les pèlerins leur rappelait un souvenir cher à la religion. Ce territoire révéré des chrétiens n'avait point de vallée, point de rocher qui n'eût un nom dans l'histoire sacrée. Tout ce qu'ils voyaient réveillait ou échauffait leur enthousiasme. Ils ne pouvaient surtout détacher leurs regards de la ville sainte, et gémissaient sur l'état d'abaissement où elle était tombée. Cette cité, jadis si superbe, semblait ensevelie dans ses propres ruines, et l'on pouvait alors, pour nous servir des expressions de Josèphe, se demander dans Jérusalem même où était Jérusalem. Avec ses maisons carrées, sans fenêtres et surmontées d'une terrasse plate, elle s'offrait aux yeux des croisés comme une masse énorme de pierres entassées entre des rochers. On n'apercevait çà et là, dans son enceinte, que quelques cyprès, quelques palmiers, parmi lesquels s'élevaient des clochers dans le quartier des chrétiens, et des mosquées dans celui des infidèles. Dans les vallons et sur les coteaux voisins de la ville que les antiques traditions représentaient comme couverts de jardins et d'ombrages, croissaient avec peine des oliviers épars et l'arbuste épineux du rhamnus. L'aspect de ces campagnes stériles, de ces rochers fendus, de ce sol pierreux et rougeâtre, de cette nature brûlée par le soleil, présentait partout aux pèlerins des images de deuil, et mêlait une sombre tristesse à leurs sentiments religieux. Il leur semblait entendre la voix des prophètes qui avaient annoncé la servitude et les malheurs de la cité de Dieu, et, dans l'excès de leur dévotion, ils croyaient être appelés à lui rendre son éclat et sa splendeur.

Ce qui enflamma encore le zèle des croisés pour la délivrance de la ville sainte, ce fut l'arrivée parmi eux d'un grand nombre de chrétiens sortis, de Jérusalem, et qui, privés de leurs biens, chassés de leurs maisons, venaient chercher des secours et un asile au milieu de leurs frères d'Occident. Ces chrétiens racontaient les persécutions qu'avaient fait essuyer les musulmans à tous ceux qui adoraient Jésus-Christ. Les femmes, les enfants, les vieillards, étaient retenus en otage ; les hommes en état de porter les armes se voyaient condamnés à des travaux qui surpassaient leurs forces. Le chef du principal hospice des pèlerins avait été jeté dans les fers avec un grand nombre de chrétiens. On avait pillé les trésors des églises pour fournir à l'entretien des soldats musulmans.

Le patriarche Siméon s'était rendu dans l'île de Chypre, pour y implorer la charité des fidèles et sauver son troupeau menacé de la destruction, s'il ne payait point l'énorme tribut imposé par les oppresseurs de la ville sainte. Chaque jour enfin les chrétiens de Jérusalem étaient accablés de nouveaux outrages, et plusieurs fois les infidèles avaient formé le projet de livrer aux flammes et de détruire de fond en comble le saint sépulcre et l'église de la Résurrection (12).
Les chrétiens fugitifs, en faisant aux pèlerins ces douloureux récits, les exhortaient à presser l'attaque de Jérusalem. Dès les premiers jours du siège, un solitaire qui avait fixé sa retraite sur le mont des Oliviers vint unir ses prières à celles des chrétiens chassés de la ville, et conjura les croisés, au nom de Jésus-Christ, dont il se disait l'interprète, de livrer un assaut général. Ceux-ci, qui n'avaient ni échelles ni machines de guerre, s'abandonnèrent aux conseils du pieux ermite, et crurent que leur audace et leurs épées suffisaient pour renverser les remparts des ennemis. Les chefs, qui avaient vu tant de prodiges opérés par la valeur et l'enthousiasme des soldats chrétiens et qui n'avaient point oublié les longues misères du siège d'Antioche, cédèrent sans peine à l'impatience de l'armée ; d'ailleurs, la vue de Jérusalem avait enflammé les croisés d'une ardeur qu'on pouvait croire invincible, et les moins crédules ne doutaient point que Dieu ne secondât leur bravoure par des miracles.


Au premier signal, l'armée chrétienne s'avança en bon ordre vers les remparts. Les uns, réunis en bataillons serrés, se couvraient de leurs boucliers, qui formaient au-dessus de leurs têtes une voûte impénétrable ; ils s'efforçaient d'ébranler les murailles à coups de piques et de marteaux, tandis que les autres, rangés en longues files, restaient à quelque distance et se servaient de la fronde et de l'arbalète. L'huile et la poix bouillantes, de grosses pierres, d'énormes poutres, tombaient sur les premiers rangs des chrétiens. Rien ne pouvait intimider l'audace des assaillants. Déjà l'avant-mur s'était écroulé sous leurs coups ; mais la muraille intérieure, leur opposait un obstacle invincible. Il ne se trouvait qu'une seule échelle qui pût atteindre à la hauteur des murs : mille braves se disputent l'honneur d'y monter (13), et quelques-uns d'entre eux, parvenus au sommet de la muraille, combattent corps à corps avec les égyptiens, qui ne peuvent comprendre le prodige d'un aussi grand courage. Sans doute les croisés seraient entrés ce jour-là même dans Jérusalem, s'ils avaient eu les instruments et les machines nécessaires : mais les assiégés ne tardèrent pas à revenir de leur surprise ; le ciel ne fit point les miracles promis par le solitaire ; les premiers des assaillants, accablés par le nombre, ne purent être secourus par leurs compagnons, et ne trouvèrent qu'une mort glorieuse sur les murs qu'ils avaient franchis.

Les chrétiens rentrèrent dans leur camp en déplorant leur imprudence et leur crédulité. Ce premier revers leur apprit qu'ils ne devaient pas toujours compter sur des prodiges, et qu'il leur fallait avant tout construire des machines de guerre ; mais il était difficile de se procurer le bois nécessaire dans un pays qui n'offrait qu'un terrain nu et des rochers stériles. Plusieurs détachements furent envoyés à la découverte. Le hasard leur fit trouver, au fond d'une caverne, de grosses poutres, qui furent transportées dans le camp. On démolit les maisons et même les églises du voisinage qui n'avaient point été livrées aux flammes, et tout le bois échappé aux ravages des ennemis fut employé à la construction des machines.

Cependant les travaux du siège ne répondaient point à l'impatience des croisés et ne pouvaient prévenir les maux qui menaçaient encore l'armée chrétienne. Les plus grandes chaleurs de l'été avaient commencé au moment où les pèlerins étaient arrivés devant Jérusalem. Le torrent de Cédron était desséchées ; toutes les citernes du voisinage avaient été comblées ou empoisonnées. La fontaine de Siloé, qui coulait par intervalles, ne pouvait suffire à la multitude des pèlerins. Sous un ciel de feu, au milieu d'une contrée aride, l'armée chrétienne se trouva bientôt en proie à toutes les horreurs de la soif.

Dès lors il n'y eut plus parmi les chefs et les soldats qu'une seule pensée, celle de se procurer l'eau nécessaire. La foule des pèlerins, au risque de tomber entre les mains des musulmans, erraient nuit et jour dans les montagnes et les vallées ; lorsqu'ils avaient découvert une source ou une citerne, ils y accouraient, ils s'y pressaient en foule, et souvent on se disputait les armes à la main quelques gouttes d'une eau fangeuse. Les habitants du pays apportaient au camp des outres remplies d'une eau qu'ils avaient puisée dans de vieilles citernes ou dans des marais ; la foule haletante se pressait autour d'eux, et les plus pauvres des pèlerins donnaient deux pièces de monnaie pour obtenir une boisson fétide où se trouvaient mêlés des vers malfaisants, des sangsues qui leur causaient des maladies mortelles (14). Quand on présentait cette eau aux chevaux, ils la flairaient, et manifestaient aussitôt leur dégoût en la repoussant par un fort soufflement des naseaux. Loin des verts pâturages, tristement étendus sur le sol poudreux du camp, ils ne s'animaient plus au bruit des clairons et n'avaient plus la force de porter leurs cavaliers dans les combats. Les bêtes de somme, abandonnées à elles-mêmes, périssaient misérablement, et leurs cadavres, frappés d'une putréfaction soudaine, répandaient dans l'air des exhalaisons empoisonnées.

Chaque jour ajoutait aux maux que souffraient les croisés ; chaque jour les feux du midi devenaient plus ardents ; l'aurore n'avait plus de rosée, la nuit plus de fraîcheur. Les plus robustes des guerriers languissaient immobiles dans leurs tentes, implorant la pluie des orages, ou les miracles par lesquels le Dieu d'Israël avait fait jaillir une eau rafraîchissante des rochers du désert. Tous maudissaient ce ciel étranger, dont le premier aspect les avait remplis de joie et qui, depuis le commencement du siège, semblait verser sur eux toutes les flammes de l'enfer ; les plus fervents s'étonnaient surtout de souffrir ainsi à l'aspect de la ville du salut ; mais ne perdant rien de leur enthousiasme et ne cherchant plus que la mort, on les voyait quelquefois se précipiter vers les remparts de la cité de Dieu, et baiser avec transport des pierres insensibles, en décriant d'une voix entrecoupée de sanglots : « O Jérusalem ! Reçoit nos derniers soupire ; que tes murailles tombent sur nous et que la sainte poussière qui t'environne recouvre nos ossements. »

Cette calamité de la soif était si grande, qu'on s'apercevait à peine du manque de vivres. Tous les genres de misère s'étaient réunis pour accabler les croisés. Si les assiégés avaient attaqué alors l'armée chrétienne, ils en auraient triomphé facilement ; mais l'Orient n'avait point oublié les victoires des soldats de la croix, et ce souvenir les protégeait dans leur détresse ; ils connurent un moment le désespoir, mais jamais la crainte. Leur sécurité héroïque au milieu de tant de maux et de périls les fit respecter de leurs ennemis, qui tremblaient encore à leur aspect et les croyaient toujours invincibles.

Tandis que les chrétiens déploraient leur misère et se désolaient surtout de n'avoir point assez de machines de guerre pour livrer un assaut, il leur arriva tout à coup un secours qu'ils n'espéraient point. On apprit dans le camp qu'une flotte génoise était entrée au port de Joppé, chargée de munitions et de provisions de toute espèce. Cette nouvelle rendit quelque joie à la multitude des pèlerins. Un corps de trois cents hommes, commandé par Raymond Pelet, partit du camp pour aller au-devant du convoi que le ciel semblait envoyer à l'armée chrétienne. Ces trois cents croisés, après avoir, dans le voisinage de Lidda, battu et dispersé les musulmans, entrèrent dans la ville de Joppé, abandonnée par ses habitants. La flotte chrétienne avait été surprise et brûlée par celle des infidèles ; mais on avait eu le temps d'en retirer des vivres et une grande quantité d'instruments propres à construire des machines de guerre ; tout ce qu'on avait pu sauver, fut transporté au camp des chrétiens ; ce convoi, attaqué plusieurs fois par les infidèles, arriva sous les murs de Jérusalem, suivi d'un grand nombre d'ingénieurs et de charpentiers génois, dont la présence ranima l'émulation et le courage parmi les assiégeants. Comme on n'avait point assez de bois pour la construction des machines, un Syrien, selon Guillaume de Tyr, Tancrède lui-même, s'il en faut croire Raoul de Caen, conduisit les croisés à quelques lieues de Jérusalem , vers l'ancien pays de Samarie et le territoire de Gabaon, fameux par le miracle du soleil arrêté dans sa course. Au temps des juges et des rois d'Israël, c'est delà qu'on tirait le bois pour les sacrifices du temple ; aujourd'hui, comme au temps des Hébreux, comme au temps des croisades, le pays de Naplouse ou de Sichem est encore en plusieurs endroits un pays boisé (15). Là, les chrétiens découvrirent la forêt dont parle le Tasse dans la « Jérusalem délivrée » : elle n'offrait point l'aspect mystérieux et terrible que lui prête l'imagination du poète italien ; les soldats de la croix y pénétrèrent sans éprouver de crainte et sans rencontrer d'obstacles. Les sapins, les cyprès et les pins qu'on y trouva ne furent défendus de la hache, ni par les enchantements d'Ismen, ni par les armes des musulmans.

Les chars auxquels on avait attelé des chameaux transportèrent au camp les arbres abattus ; à mesure que ce bois arrivait, on l'employait aux travaux du siège. Comme les chefs manquaient d'argent, le zèle et la charité des pèlerins vinrent à leur secours : plusieurs offrirent ce qu'ils avaient conservé du butin fait sur l'ennemi. Personne ne resta dans l'inaction ; les chevaliers et les barons se mirent eux-mêmes au travail ; tous les bras furent employés, tout fut en mouvement dans l'armée chrétienne. Tandis que les uns construisaient des béliers, des catapultes, des galeries couvertes, les autres, portant des outres, allaient demander un peu d'eau à la fontaine d'Elpire, sur la route de Damas, à celle des apôtres, au delà du village de Béthanie, à la fontaine située dans le vallon qu'on appelle le Désert de saint Jean, à une autre source à l'ouest de Bethléem, où le diacre saint Philippe baptisa, dit-on, l'esclave de Candace, reine d'Ethiopie (16). Quelques-uns préparaient les peaux enlevées aux bêtes de somme qui avaient péri par la sécheresse, pour en couvrir les machines et prévenir les effets du feu ; d'autres parcouraient les plaines et les montagnes voisines, et ramassaient, pour en former des claies et des fascines, des branches de figuier, d'olivier, et des arbustes de la contrée.

Quoique les chrétiens eussent encore beaucoup à souffrir de la soif et de l'ardeur de la saison et du climat, l'espoir de voir bientôt finir leurs maux leur donnait la force de les supporter. Les préparatifs de l'attaque se pressaient avec une incroyable activité. Chaque jour des machines formidables s'élevaient et menaçaient les remparts des musulmans. Leur construction était dirigée par Gaston de Béarn, dont les historiens vantent la bravoure et l'habileté. Parmi ces machines on remarquait trois énormes tours d'une structure nouvelle : chacune de ces tours avait trois étages, le premier destiné aux ouvriers qui en dirigeaient les mouvements, le second et le troisième aux guerriers qui devaient livrer un assaut. Ces trois forteresses roulantes s'élevaient plus haut que les murailles de la ville assiégée (17). On avait adapté au sommet une espèce de pont-levis qu'on pouvait abattre sur le rempart et qui devait offrir un chemin pour pénétrer jusque dans la place (18).
Mais ces puissants moyens d'attaque n'étaient pas les seuls qui allaient seconder les efforts des croisés : l'enthousiasme religieux d'où étaient nés tant de prodiges devait encore augmenter leur ardeur et leur préparer une nouvelle victoire (19). Le clergé se répandit dans les quartiers, exhortant les pèlerins à la pénitence et à la concorde. La misère, qui enfante presque toujours les plaintes et les murmures, avait aigri leurs coeurs ; elle avait semé la division parmi les chefs et les soldats. Dans d'autres temps, les guerriers chrétiens s'étaient disputé des villes et des provinces ; ils se disputaient alors les choses les plus communes, et tout devenait pour eux un sujet de jalousie et de querelle. Les plus recommandables des évêques parvinrent à ramener l'esprit de paix et de fraternité parmi les croisés. Le solitaire du mont des Oliviers vint ajouter ses exhortations à celles du clergé, et, s'adressant aux princes et au peuple : « Vous qui êtes venus, leur dit-il, des régions de l'Occident pour adorer Jésus-Christ sur son tombeau, aimez-vous comme des frères, et sanctifiez-vous par le repentir et les bonnes oeuvres. Si vous obéissez aux lois de Dieu, il vous rendra maîtres de la ville sainte ; si vous lui résistez, toute sa colère tombera sur vous. » Le solitaire conseilla aux croisés de faire une procession autour de Jérusalem en invoquant la miséricorde et la protection du ciel.

Procession des Croisés autour de Jérusalem
Procession des Croisés autour de Jérusalem

Les pèlerins, persuadés que les portes de la ville assiégée ne devaient pas moins s'ouvrir à la dévotion qu'à la bravoure, écoutèrent avec docilité les exhortations du solitaire, et tous s'empressèrent de suivre son conseil, qu'ils regardaient comme le langage de Dieu même. Après trois jours d'un jeûne rigoureux, ils sortirent en armes de leurs quartiers, et marchèrent, les pieds nus, la tête découverte, vers les murailles de la sainte cité. Ils étaient devancés par leurs prêtres vêtus de blanc, qui portaient les images des saints et chantaient des psaumes et des cantiques. Les enseignes étaient déployées ; le bruit des timbales et des trompettes retentissait au loin. C'est ainsi que les Hébreux avaient fait autrefois le tour de Jéricho, dont les murailles s'étaient écroulées au son d'une musique belliqueuse.

Les croisés, partis du camp de Godefroy au nord de la ville sainte, descendirent dans la vallée de Josaphat, passèrent entre le Tombeau de la Vierge et le jardin des Olives, et montèrent ensuite les hauteurs sacrées de l'Ascension. Lorsqu'ils furent arrivés sur le sommet de la montagne, le plus imposant spectacle se découvrit à leurs yeux : à l'orient, la mer Morte se dessinait dans la vallée de Jéricho comme un brillant miroir, et le Jourdain comme un ruban argenté ; les montagnes d'Arabie s'étendaient à l'horizon comme des remparts azurés ; à l'occident, les pèlerins contemplaient à leurs pieds Jérusalem et les pâles collines de la Judée. Assemblés dans le lieu même d'où Jésus-Christ monta au ciel et sur lequel ils croyaient voir encore les vestiges de ses pas, ils entendirent les dernières exhortations des prêtres et des évêques.
Arnould de Rohes, chapelain du duc de Normandie, leur adressa un discours pathétique, et les conjura de redoubler de zèle et de persévérance. En terminant son discours, il se tourna vers Jérusalem. « Vous voyez, leur dit-il, l'héritage de Jésus-Christ foulé par les impies ; voici enfin le digne prix de tous vos travaux ; voici les lieux où Dieu vous pardonnera toutes vos fautes et bénira toutes vos victoires. » A la voix de l'orateur, les défenseurs de la croix s'humiliaient devant Dieu et tenaient leurs regards attachés sur Jérusalem.
Comme Arnould les invitait, au nom de Jésus-Christ, à oublier les injures, à se chérir les uns les autres, Tancrède et Raymond, qui avaient eu entre eux de longs démêlés, s'embrassèrent en présence de toute L'armée chrétienne. Les soldats et les autres chefs suivirent leur exemple. Les plus riches promirent de soulager par leurs aumônes les pauvres et les orphelins qui portaient la croix. Tous oublièrent leurs fatales discordes, et jurèrent de rester fidèles aux préceptes de la charité évangélique.
Pendant que les croisés se livraient ainsi aux transports de leur piété, les assiégés, rassemblés sur les remparts de Jérusalem, élevaient en l'air des croix qu'ils profanaient par leurs outrages ; ils insultaient par leurs gestes et leurs clameurs aux cérémonies des chrétiens. « Vous entendez, leur dit alors l'ermite Pierre, vous entendez les menaces et les blasphèmes des ennemis du vrai Dieu : jurez de défendre Jésus-Christ persécuté, crucifié une seconde fois par les infidèles. Vous le voyez qui expire de nouveau sur le Calvaire pour racheter vos péchés. » A ces mots, le cénobite est interrompu par des gémissements et des cris d'indignation. Toute L'armée brûle de venger les outrages du fils de Dieu. « Oui, j'en jure par votre piété, poursuit l'orateur, j'en jure par vos armes, le règne des impies touche à son terme. L'armée du Seigneur n'a plus qu'à paraître, et tout ce vain amas de musulmans se dissipera comme l'ombre. Aujourd'hui encore pleins d'orgueil et d'insolence, demain vous les verrez saisis de terreur, et sur ce Calvaire où vous allez monter à l'assaut, ils seront devant vous comme ces gardiens du sépulcre qui sentirent leurs armes s'échapper de leurs mains et tombèrent morts de frayeur lorsqu'un tremblement de terre annonça la présence d'un Dieu ressuscité. Encore quelques moments, et ces murailles, trop longtemps l'abri du peuple infidèle, deviendront la demeure des chrétiens ; ces mosquées qui s'élèvent sur des ruines chrétiennes serviront de temples au vrai Dieu, et Jérusalem n'entendra plus que les louanges du Seigneur. »

A ces dernières paroles de Pierre, les plus vifs transports éclatent parmi les croisés ; ils s'exhortent les uns les autres à supporter ensemble des fatigues et des maux dont ils allaient enfin recevoir la glorieuse récompense. Les chrétiens descendent du mont des Olives pour regagner leur camp, et, prenant leur route vers le midi, ils traversent la vallée de Siloé, et passent près de la piscine où Jésus-Christ rendit la vue à l'aveugle né ; ils s'avancent sur la montagne de Sion, où d'autres souvenirs viennent ajouter à leur enthousiasme. Dans cette course pieuse, la troupe des pèlerins se trouva souvent exposée aux traits que lançaient les assiégés du haut de leurs murailles, et plusieurs, frappés d'un coup mortel, expirèrent au milieu de leurs frères, bénissant Dieu et implorant sa justice contre les ennemis de la foi. Vers le soir, l'armée chrétienne revint dans ses quartiers en répétant ces paroles du prophète : « Ceux l'Occident craindront le Seigneur, et ceux d'Orient verront sa gloire. » Rentrés dans leur camp, la plupart des pèlerins passent la nuit en prières ; les chefs et les soldats confessent leurs péchés aux pieds de leurs prêtres, et reçoivent dans la communion le Dieu dont les promesses les remplissaient de confiance et d'espoir.
Tandis que l'armée chrétienne se préparait ainsi au combat, le plus profond silence régnait autour des murs de Jérusalem ; seulement on entendait d'heure en heure des hommes qui, du haut des mosquées de la ville, appelaient les musulmans à la prière. Les infidèles couraient en foule dans leurs temples pour y implorer la protection de leur prophète ; ils juraient par la pierre mystérieuse de Jacob de défendre une ville qu'ils appelaient « la Maison de Dieu. » Les assiégés et les assiégeants avaient la même ardeur de combattre et de verser leur sang, les uns pour conserver Jérusalem, les autres pour en faire la conquête. La haine qui les animait était si violente, que, pendant tout le cours du siège, aucun député musulman ne vint dans le camp des chrétiens, et que les chrétiens n'avaient pas daigné sommer la garnison de se rendre. Entre de tels ennemis, le choc devait être terrible et la victoire implacable.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Le tome VII de la Correspondance d'Orient contient une description des cèdres du Liban et un tableau général de ces montagnes ; on y parle des peuplades du Liban, maronite et druses, de leurs croyances, de leurs coutumes de la situation politique et morale.
2. Albert d'Ali et Jacques de Vitry donnent quelques détails sur la canne a sucre (Voyez Albert d'Aix, livre V, $ 37, et Jacques de Vitry, 85).
3. Raymond d'Agiles parle d'une peuplade de soixante mille chrétiens dans le mont Liban.
4. Gauthier Vinisauf parle de la piqûre de ces animaux, qu'il appelle Insectes. Il ne dit rien de l'étrange remède qu'indique Albert d'Aix ; mais il prétend qu'on venait à bout de les chasser en faisant un grand bruit (Voyez Bibliothèque des Croiiades, t, I). Nous croyons pouvoir citer le passage latin d'Albert d'Aix où il est question du remède indiqué par les habitants du pays contre la morsure de la tarente. « Similiter et aliam edocte sunt medicinam ut vir percussus sine morâ coiret cum muliere, cum viro mulier, et sic ab omni tumore veneni liberaretur utetque » Alb. Aq., lib. V, cap. XL). Le même historien parle d'un autre remède, qui consistait à presser fortement la place de la morsure pour empêcher la communication du venin arec les autres parties. Le remède qu'on employait au temps de Gauthier Vinisauf était la thériaque.
5. Le récit de Raymond d'Agiles a évidemment inspiré au Tasse la fiction de son XVIIIe livre, selon laquelle un pigeon, qui se dirigeait vers Solyme, est poursuivi par un faucon et s'abat sur les genoux de Godefroy.
6. C'est Raymond d'Agiles seul qui parle de cette étrange délibération des chefs ; si cet historien n'avait point été présent, nous ne pourrions y ajouter foi (Voyez Raymond d'Agiles, dans le Recueil de Bongars, p. 173). Albert d'Aix se contente de dire que les chefs, après avoir traversé le territoire de Ptolémaïs, délibérèrent s'ils n'iraient point à Damas.
7. Le nom de « Solyme » a été formé de celui de « Hierosolyma. »
8. Histoires, livre V.
9. L'historien arabe de Jérusalem et d'Hébron dit que le pèlerin, à son arrivée dans la ville Sainte, se sent le coeur plein d'une Joie inexprimable. Cet historien cite quatre vers d'un pèlerin musulman, dont voici le sens : « Nous avions beaucoup souffert dans notre voyage, mais, en entrant à Jérusalem, nous crûmes entrer au ciel. »
10. On peut voir dans le IV et le V tome de la Correspondance d'Orient un travail complet sur l'état présent de Jérusalem.
11. Ce fait, que le Tasse a mêlé à quelques fictions, est rapporté par Raoul de Caen, « Gestat Tancredi, » cap. CXII. Le même historien ajoute que Tancrède rencontra sur le mont des Oliviers un ermite qui était né en Sicile et qui regardait Robert Guiscard comme l'ennemi de son pays. Cet ermite accueillit avec respect le héros italien, et lui montra autour de Jérusalem les lieux les plus révérés des pèlerins. Il vit, dit Raoul de Caen, le peuple répandu dans les rues de la sainte cité, les milices frémissantes, les femmes éplorées, et les prêtres invoquant le ciel.
12. Albert d'Aix, lib, V.
13. Tancrède, suivant Raoul de Caen, se précipita vers cette échelle pour y monter le premier, mais, nobles et soldats, tous supposèrent à sa résolution ; on fut obligé de le tirer par le bras et de lui ôter son épée. Un jeune homme (Rembaud Croton) le remplace ; bientôt il arrive au haut de l'échelle ; mais, couvert de blessures, il est obligé de se retirer (Voyez Bibliothèque des Croisades, t, I).
14. On croit pouvoir assurer que ces maladies mortelles étaient des hémorragies, car pareille chose arriva au Français de l'expédition d'Egypte, en 1798. Ils buvaient des eaux troubles dans lesquelles se trouvaient de petites sangsues, que le défaut de limpidité de ces eaux ne leur permettait point d'apercevoir. Ces sangsues s'attachaient a la gorge, et produisaient des hémorragies mortelles, dont on ne devina pas d'abord la cause. On la découvrit enfin, et on y porta facilement remède.
15. Dans mes précédentes éditions, J'avais pris la forêt de Césarée pour la forêt enchantée du Tasse ; j'avais même publié là-dessus un mémoire dans les pièces justificatif du tom. I; des voyageurs éclairés m'avaient confirmé dans l'opinion que je m'étais formée. Arrivé sur les lieux, j'ai reconnu mon erreur (Voyez la Correspondance d'Orient, t. IV, p. 164 et suivantes).
16. Ces diverses fontaines sont décrites ou indiquées dans la Correspondance d'Orient.
17. Le chevalier de Folart, dans son Traité de l'attaque des places, à la suite de son commentaire sur Polybe, parle de la tour de Godefroy, qu'il appelle mal à propos la tour de Frédéric I, à Jérusalem. Il donne une description détaillée et un plan exact de cette tour, qui est d'ailleurs très bien décrite dans les historiens contemporains.
18. Raoul de Caen (Bibliothèque des Croisades, t, I).
19. Le Tasse a pris dans les chroniques l'idée du solitaire qui conseille les croisés de se préparer à l'assaut par la prière et par la pénitence. Il nous semble que le poète, en parlant de la procession des croisés autour de Jérusalem, a négligé l'heureuse occasion de peindre les lieux saints et de rappeler tous les souvenirs poétiques qui pouvaient animer et orner son sujet. Les hommes d'un goût sévère pourraient en général reprocher au Tasse d'avoir mis trop peu de vérité dans les descriptions de lieux : que de couleurs originales et vives offrait a son génie l'aspect austère et tout religieux du pays de Jérusalem ! On s'étonne de voir dans ses tableau des grottes, des bocages, des vallons, en un mot des paysages comme on en trouve sous le ciel de l'Italie. Nous aurons occasion de revenir sur ce qui manque à la « Jérusalem délivrée » sous le rapport de la vérité.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

10 - Avertissements

Je viens de terminer le travail que je m'étais assigné.
Je viens humblement prévenir les lecteurs des terribles écrits qu'ils vont lire.
Je me suis longuement demandé s'il fallait les offrir à la lecture sur le site.
Mais c'est une page de l'histoire qui nous est commune, et je n'en tire aucune gloire personnelle, étant un Occidental et du côté des vainqueurs d'un instant à la vue des siècles qui suivirent cette bataille pour Jérusalem.
Les affreux massacres perpétués par les Chrétiens dans la Ville-Sainte ne sont pas honorables.
Pire encore, ils ont eu lieu en représailles contre des soldats qui se battaient becs et ongles contre une armée ennemie ; le jour de la victoire, contre des hommes, des femmes et des enfants, parce qu'ils étaient Musulmans et qu'ils n'adoraient pas le même Dieu.
Je ne suis pas plus satisfait de ceux perpétrés par les armées Turques ou Musulmanes lors de la deuxième croisade dans les plaines d'Oimandjik, même s'ils avaient des raisons de se venger des Chrétiens.


11 - Assaut et conquête de la ville Sainte

Enluminue de la BNF On résolut dans le conseil des chefs de profiter de l'enthousiasme des pèlerins et de presser l'assaut dont on poursuivait les préparatifs. Godefroy fit placer son camp vers l'angle oriental de la ville et dans le voisinage de la porte Saint-Etienne. Le terrain de ce nouveau campement offrait un emplacement très commode pour livrer un assaut: de ce côté, la muraille extérieure était plus basse que sur d'autres points, et la surface plane du sol avait toute l'étendue nécessaire pour l'approche et le jeu des machines. Les chroniques contemporaines admirent la promptitude avec laquelle s'opéra un si grand déplacement. Les béliers, les tours roulantes furent démontés et transportés pièce à pièce dans le nouveau camp ; ce travail prodigieux, qui devait décider du succès du siège et de la prise de Jérusalem
Jérusalem : Image http://www.cosmovisions.com/
, se fit dans une seule nuit, et dans une nuit du mois de juillet, c'est-à-dire, dans l'espace de cinq ou six heures.
Lorsque je décrivais, il y a vingt-neuf ans, le siège delà ville sainte, les chroniques qui me servaient de guide me présentaient ici beaucoup d'obscurité ; j'eus dès lors la pensée d'aller éclaircir mes doutes sur les lieux. Mais les moyens et les occasions m'avaient longtemps manqué. Enfin j'ai pu voir la vérité par mes yeux, j'ai pu suivre les pèlerins autour de la ville sainte. Je me suis plusieurs fois arrêté dans l'endroit même où Godefroy avait établi son dernier campement, j'ai pu reconnaître la place où se décida la plus belle victoire des soldats de la croix, la prise de Jérusalem. Je dois ajouter, pour être plus clair, que les remparts ont subi quelques changements de ce côté. Dans la construction des murailles ordonnée par Soliman, l'enceinte de la ville s'est trouvée agrandie à l'angle nord-est ; en visitant la partie intérieure de la cité, j'ai reconnu un terrain plat, moitié nu, moitié couvert de pauvres cabanes ; au temps des croisades, ce terrain se trouvait en dehors de la ville ; c'est là que s'arrêta la tour de Godefroy et que fut livré le combat décisif des assiégeants. J'espère qu'avec cette explication, mes lecteurs, surtout ceux qui ont vu Jérusalem, me suivront facilement dans ce qui me reste à dire ; je poursuis maintenant mon récit.


Tancrède était resté avec ses machines et sa tour élevée vers le côté nord-ouest de la ville, non loin de la porte de Bethléem et devant la tour angulaire qui porta son nom dans la suite. Le duc de Normandie et le comte de Flandre s'étaient un peu rapprochés du camp de Godefroy, ayant devant eux le côté septentrional de la ville, derrière eux la grotte de Jérémie. Le comte de Saint-Gilles, chargé de l'attaque méridionale, se trouvait séparé du rempart par une espèce de ravin qu'il fallait combler. Il fît publier par un héraut d'armes qu'il paierait un denier à chaque personne qui y jetterait trois pierres. Aussitôt une foule de peuple accourut pour seconder les efforts de ses soldats. Une grêle de traits et de flèches lancés du haut des remparts ne put ralentir l'ardeur et le zèle des travailleurs. Enfin, au bout du troisième jour, tout fut achevé, et les chefs donnèrent le signal d'une attaque générale.
Le jeudi 14 juillet 1099, dès que le jour parut, les clairons retentirent dans le camp des chrétiens; tous les croisés volèrent, aux armes, toutes les machines s'ébranlèrent à la fois ; des pierriers et des mangonneaux lançaient contre l'ennemi une grêle de cailloux, tandis qu'à l'aide des tortues et des galeries couvertes, les béliers s'approchaient du pied des murailles. Les archers et les arbalétriers dirigeaient leurs traits contre les égyptiens qui gardaient les murs et les tours ; des guerriers intrépides, couverts de leurs boucliers, plantaient des échelles dans les lieux où la place paraissait offrir moins, de résistance. Au midi, à l'orient et au nord de la ville, les tours roulantes s'avançaient vers le rempart au milieu du tumulte et parmi les cris des ouvriers et des soldats. Godefroy paraissait sur la plus haute plate-forme de sa forteresse de bois, accompagné de son frère Eustache et de Baudouin du Bourg. Il animait les siens par son exemple. Tous les javelots qu'il lançait, disent les historiens du temps, portaient la mort parmi les assiégés. Raymond, Tancrède, le duc de Normandie, le comte de Flandre, combattaient au milieu de leurs soldats ; les chevaliers et les hommes d'armes, animés de la même ardeur, se pressaient dans la mêlée et couraient de toutes parts au-devant du péril.
Rien ne peut égaler la fureur du premier choc des chrétiens ; mais ils trouvèrent partout une résistance opiniâtre. Les flèches et les javelots, l'huile bouillante, le feu grégeois, quatorze machines que les assiégés avaient eu le temps d'opposer à celles de leurs ennemis, repoussèrent de tous côtés l'attaque et les efforts des assaillants. Les infidèles, sortis par une brèche faite à leur rempart, entreprirent de brûler les machines des assiégeants, et portèrent le désordre dans l'armée chrétienne. Vers la fin de la journée, les tours de Godefroy et de Tancrède ne pouvaient plus se mouvoir; celle de Raymond tombait en ruines. Le combat avait duré douze heures sans que la victoire parût se décider pour les croisés ; la nuit vint séparer les combattants. Les chrétiens rentrèrent dans leur camp en frémissant de rage et de douleur ; les chefs, et surtout les deux Robert, ne pouvaient se consoler de ce que « Dieu ne les avait point encore jugés dignes d'entrer dans la ville sainte et d'adorer le tombeau de son fils. »


La nuit se passa de part et d'autre dans les plus vives inquiétudes; chacun déplorait ses pertes et tremblait d'en essuyer de nouvelles. Les musulmans redoutaient une surprise; les croisés craignaient que les musulmans ne brûlassent les machines qu'ils avaient laissées au pied des remparts. Les assiégés s'occupèrent sans relâche de réparer les brèches faites à leurs murailles; les assiégeants, de mettre leurs machines en état de servir pour un nouvel assaut. Le jour suivant ramena les mêmes combats et les mêmes dangers que la veille.

Les chefs cherchaient par leurs discours à relever le courage des croisés. Les prêtres et les évêques parcouraient les tentes des soldats en leur annonçant les secours du ciel. L'armée chrétienne, pleine d'une nouvelle confiance dans la victoire, parut sous les armes, et s'avança en silence vers les lieux de l'attaque ; le clergé marchait en procession autour de la ville sainte.

Le premier choc fut terrible. Les chrétiens, indignés de la résistance qu'ils avaient trouvée la veille, combattaient avec fureur. Les assiégés, qui avaient appris l'arrivée d'une armée égyptienne, étaient animés par l'espoir de la victoire ; des machines formidables couvraient leurs remparts. On entendait de tous côtés siffler les javelots ; les pierres, les poutres lancées par les chrétiens et par les infidèles, s'entrechoquaient dans l'air avec un bruit épouvantable et retombaient sur les assaillants. Du haut de leurs tours les musulmans ne cessaient de lancer des torches enflammées et des pots à feu. Les forteresses de bois des chrétiens s'approchaient des murailles au milieu d'un incendie qui s'allumait de toutes parts. Les infidèles s'attachaient surtout à la tour de Godefroy, sur laquelle brillait une croix d'or, dont l'aspect provoquait leurs fureurs et leurs outrages. Le duc de Lorraine avait vu tomber à ses côtés un de ses écuyers et plusieurs de ses soldats. En butte lui-même à tous les traits des ennemis, il combattait au milieu des morts et des blessés, et ne cessait d'exhorter ses compagnons à redoubler de courage et d'ardeur. Le comte de Toulouse, qui attaquait la ville au midi, opposait toutes ses machines à celles des musulmans ; il avait à combattre l'émir de Jérusalem, qui animait les siens par ses discours, et se montrait sur les murailles, entouré de l'élite des soldats égyptiens. Vers le nord Tancrède et les deux Robert paraissaient à la tête de leurs bataillons. Immobiles sur leur forteresse roulante, ils se montraient impatients de se servir de la lance et de l'épée. Déjà leurs béliers avaient, sur plusieurs points, ébranlé les murailles derrière lesquelles les assiégés pressaient leurs rangs et s'offraient comme un dernier rempart à l'attaque des croisés.

Au milieu du combat, deux magiciennes (1) parurent sur les remparts de la ville, conjurant, disent les historiens, les éléments et les puissances de l'Enfer. Elles ne purent éviter la mort qu'elles invoquaient contre les chrétiens, et tombèrent sous une grêle de traits et de pierres. Deux émissaires égyptiens, venus d'Ascalon pour exhorter les assiégés à se défendre, furent surpris par les croisés lorsqu'ils cherchaient à entrer dans la ville. L'un deux tomba percé de coups ; l'autre, après avoir révélé le secret de sa mission, fut lancé, à l'aide d'une machine, sur les remparts où combattaient les musulmans.

Cependant le combat avait duré la moitié de la journée sans que les croisés eussent encore aucun espoir de pénétrer dans la place. Toutes leurs machines étaient en feu ; ils manquaient d'eau, et surtout de vinaigre (2) qui seul pouvait éteindre l'espèce de feu lancé par les assiégés. En vain les plus braves s'exposaient aux plus grands dangers pour prévenir la ruine des tours de bois et des béliers : ils tombaient ensevelis sous des débris, et la flamme dévorait jusqu'à leurs boucliers et leurs vêtements. Plusieurs des guerriers les plus intrépides avaient trouvé la mort au pied des remparts ; un grand nombre de ceux qui étaient montée sur les tours roulantes avaient été mis hors de combat ; les autres, couverts de sueur et dépoussière, accablés sous le poids des armes et de la chaleur, commençaient à perdre courage. Les assiégés, qui s'en aperçurent, jetèrent de grands cris de joie. Dans leurs blasphèmes, ils reprochaient aux chrétiens d'adorer un Dieu qui ne pouvait les défendre. Les assaillants déploraient leur sort, et, se croyant abandonnés par Jésus-Christ, restaient immobiles sur le champ de bataille.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

1. Comme le Tasse emploie souvent la magie, nous avons recherché avec soin dans les historiens contemporains ce qui pourrait avoir rapport avec ce genre de merveilleux. Le trait que nous citons ici, d'après Guillaume de Tyr et Bernard le trésorier est le seul que nous ayons pu trouver. Quelques historiens ont dit encore que la mère de Kerbogâ était sorcière et qu'elle avait annoncé à son fils la défaite d'Antioche. C'est en vain qu'on chercherait d'autres traits semblables dans l'histoire de la première croisade. Nous devons ajouter que la magie était beaucoup moins en vogue dans le douzième siècle que dans celui où le Tasse a vécu. Les croisés étaient sans doute très superstitieux ; mais leur superstition ne s'attachait point eux petites choses : ils étaient frappés des phénomènes qu'ils voyaient dans le ciel ; ils croyaient à l'apparition des Saints, à des révélations faites par Dieu lui-même, mais non aux magiciens. Les féeries nous viennent des peuples du Nord qui s'établirent dans la Normandie avec leurs scaldes et leur mythologie particulière ; leurs idées se combinèrent peut-être avec l'alchimie des Arabes d'Espagne.
2. Guillaume de Tyr et Raymond d'Agiles (Bibliothèque des Croisades).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

12 - La victoire des soldats Chrétiens sur les soldats Musulmans

SIGNOL Emile PRISE DE JERUSALEM.15 JUILLET 1099 Mais le combat allait bientôt changer de face. Tout à coup les croisés voient paraître sur le mont des Oliviers
mont des Oliviers
un cavalier agitant un bouclier et donnant à l'armée chrétienne le signal pour entrer dans la ville. Godefroy et Raymond, qui l'aperçoivent les premiers et en même temps, s'écrient que saint George vient au secours des chrétiens. Le tumulte du combat n'admet ni réflexion ni examen, et la vue du cavalier céleste embrase les assiégeants d'une nouvelle ardeur : ils reviennent à la charge. Les femmes mêmes, les enfants, les malades, accourent dans la mêlée, apportent de l'eau, des vivres, des armes, réunissent leurs efforts à ceux des soldats pour approcher des remparts les tours roulantes, effroi des ennemis. Celle de Godefroy s'avance au milieu d'une terrible décharge de pierres, de traits, de feu grégeois, et laisse tomber son pont-levis sur la muraille. Des dards enflammés volent en même temps contre les machines des assiégés, contre les sacs de paille et de foin et les ballots de laine qui recouvraient les derniers murs de la ville. Le vent allume l'incendie et pousse la flamme sur les musulmans. Ceux-ci, enveloppés de tourbillons de feu et de fumée, reculent à l'aspect des lances et des épées des chrétiens. Godefroy, précédé des deux frères Lethalde et Engelbert de Tournai, suivi de Baudouin du Bourg, d'Eustache, de Rimbaud Croton, de Guicher, de Bernard de Saint-Vallier, d'Amenjeu d'Albret, enfonce les ennemis, les poursuit et s'élance sur leurs traces dans Jérusalem. Tous les braves qui combattaient sur la plate-forme de la tour, suivent leur intrépide chef, pénètrent avec lui dans les rues, et massacrent tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage.

En même temps le bruit se répand dans l'armée chrétienne que le saint pontife Adhémar et plusieurs croisés morts pendant le siège viennent de paraître à la tête des assaillants et d'arborer les drapeaux de la croix sur les tours de Jérusalem. Tancrède et les deux Robert, animés par ce récit, font de nouveaux efforts, et se jettent enfin dans la place, accompagnés d'Hugues de Saint-Paul, de Gérard de Roussillon, de Louis de Mouson, de Conon et Lambert de Montaigu, de Gaston de Béarn. Une foule de braves les suivent de près : les uns entrent par une brèche à demi ouverte, les autres escaladent les murs avec des échelles, plusieurs s'élancent du haut des tours de bois. Les musulmans fuient de toutes parts, et Jérusalem retentit du cri de victoire des croisés : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Les compagnons de Godefroy et de Tancrède vont enfoncer à coups de hache la porte de Saint-étienne, et la ville est ouverte à la foule des croisés, qui se pressent à l'entrée et se disputent l'honneur de porter les derniers coups aux infidèles.

Raymond éprouvait seul encore quelque résistance. Averti de la conquête des chrétiens par les cris des musulmans, par le bruit des armes et le tumulte qu'il entend dans la ville, il relève le courage de ses soldats. Ceux-ci, impatients de rejoindre leurs compagnons, abandonnent leur tour et leurs machines qu'ils ne pouvaient plus faire mouvoir. Se pressant sur des échelles et s'aidant les uns les autres, ils parviennent au sommet du rempart : ils sont précédés du comte de Toulouse, de Raymond Pelet, de l'évêque de Bira, du comte de Die, de Guillaume de Sabran. Rien ne peut arrêter leur attaque impétueuse : ils dispersent les musulmans, qui vont se réfugier avec leur émir dans la forteresse de David (3), et bientôt tous les croisés, réunis dans Jérusalem, s'embrassent, pleurent de joie, et ne songent plus qu'à poursuivre leur victoire.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

3. Les auteurs orientaux ne donnent presque point de détails sur le siège de Jérusalem. Les histoires manuscrites arabes qui se trouvent à la Bibliothèque royale et dont M. Reinaud a traduit le récit (Bibliothèque des Croisades) ne renferment que des renseignements vagues. Il y est dit seulement que le siège dura plus de quarante jours, que les chrétiens tuèrent un grand nombre de musulmans. On peut faire ici une remarque générale : les historiens arabes, lorsque les musulmans éprouvent des revers sont avares de détails, et se contentent de dire des choses vagues, en ajoutant ces mots : Ainsi Dieu l'a voulu, que Dieu maudisse les chrétiens ! Aboul Féda ne donne guère plus de détails que les autres. Il dit que le massacre des musulmans dura sept jours de suite et que soixante-dix mille personnes furent tuées dans la mosquée d'Omar : ce qui est évidemment exagéré.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

13 - Le carnage systématique était en marche, rien, ni personne ne peut l'arrêter

Cependant le désespoir a rallié un moment les plus braves des égyptiens ; ils fondent sur les chrétiens qui s'avançaient en désordre et couraient au pillage. Ceux-ci commençaient à reculer devant ; l'ennemi qu'ils avaient vaincu, lorsque Evrard de Puysaie, dont Raoul de Caen a célébré la bravoure, ranime le courage compagnons, se met à leur tête, et porte de nouveau la terreur parmi ses infidèles. Dès lors les croisés n'eurent plus d'ennemis à combattre.

L'histoire a remarqué que les chrétiens étaient entrés dans Jérusalem un vendredi à trois heures du soir ; c'était le jour et l'heure où Jésus-Christ expira pour te salut des hommes. Cette époque mémorable aurait dû rappeler leurs coeurs à des sentiments de miséricorde ; mais, irrités par les menaces et les longues insultes des musulmans, aigris par les maux qu'ils avaient soufferts pendant le siège et par la résistance qu'ils avaient trouvée jusque dans la ville, ils remplirent de sang et de deuil cette Jérusalem qu'ils venaient de délivrer et qu'ils regardaient comme leur future patrie. Bientôt le carnage devint général ; ceux qui échappaient au fer des soldats de Godefroy et de Tancrède, couraient au-devant des Provençaux également altérés de leur sang. Les musulmans étaient massacrés dans les rues, dans les maisons ; Jérusalem n'avait point d'asile pour les vaincus ; quelques-uns purent échapper à la mort en se précipitant des remparts ; les autres couraient en foule se réfugier dans les palais, dans les tours, et surtout dans leurs mosquées, où ils ne purent se dérober à la poursuite des chrétiens.

Les croisés, maîtres de la mosquée d'Omar
mosquée d'Omar
, où les musulmans s'étaient défendus quelque temps, y renouvelèrent les scènes déplorables qui souillèrent la conquête de Titus. Les fantassins et les cavaliers y entrèrent pêle-mêle avec les vaincus. Au milieu du plus horrible tumulte, on n'entendait que des gémissements et des cris de mort ; les vainqueurs marchaient sur des monceaux de cadavres pour atteindre ceux qui cherchaient vainement à fuir. Raymond d'Agiles, témoin oculaire, dit que dans le temple et sous le portique de la mosquée le sang s'élevait jusqu'aux genoux et même jusqu'au frein des chevaux. Pour peindre ce terrible spectacle que la guerre a présenté deux fois dans le même lieu, il nous suffira de dire, en empruntant les paroles de l'historien Josèphe, que le nombre des victimes immolées par le glaive surpassait de beaucoup celui des vainqueurs accourus de toutes parts pour se livrer au carnage, et que les montagnes voisines du Jourdain répétèrent en gémissant l'effroyable bruit qu'on entendait dans le temple.

L'imagination se détourne avec effroi de ces scènes de désolation, et peut à peine, au milieu du carnage, s'arrêter au tableau touchant des chrétiens de Jérusalem, dont les croisés venaient de briser les fers. A peine la ville venait-elle d'être conquise, qu'on les vit accourir au-devant des vainqueurs ; ils partageaient avec eux les vivres qu'ils avaient pu dérober à la recherche des musulmans ; tous remerciaient ensemble le Dieu qui avait fait triompher les armes des soldats de la croix. L'ermite Pierre qui, cinq ans auparavant, avait promis d'armer l'Occident pour la délivrance des fidèles de Jérusalem, dut jouir alors du spectacle de leur reconnaissance et de leur joie. Les chrétiens de la ville sainte, au milieu de la foule des croisés, semblaient ne chercher, ne voir que le généreux cénobite qui les avait visités dans leurs souffrances et dont toutes les promesses venaient d'être accomplies. Ils se pressaient en foule autour de l'ermite vénérable ; c'est à lui qu'ils adressaient leurs cantiques, c'est lui qu'ils proclamaient leur libérateur ; ils lui racontaient les maux qu'ils avaient soufferts pendant son absence ; ils pouvaient à peine croire ce qui se passait sous leurs yeux et, dans leur enthousiasme, ils s'étonnaient que Dieu se fût servi d'un seul homme pour soulever tant de nations et pour opérer tant de prodiges.

A la vue de leurs frères qu'ils avaient délivrés, les pèlerins se rappelèrent sans doute qu'ils étaient venus pour adorer le tombeau de Jésus-Christ
tombeau de Jésus-Christ
. Le pieux Godefroy, qui s'était abstenu du carnage après la victoire, quitta ses compagnons, et, suivi de trois serviteurs (4), se rendit sans armes et les pieds nus dans l'église du Saint-Sépulcre
Saint-Sépulcre
. Bientôt la nouvelle de cet acte de dévotion se répand dans l'armée chrétienne ; aussitôt toutes les vengeances, toutes les fureurs s'apaisent ; les croisés se dépouillent de leurs habits sanglants, font retentir Jérusalem de leurs sanglots, et, conduits par le clergé, marchent ensemble, les pieds nus, la tête découverte, vers l'église de la Résurrection (5).

Lorsque l'armée chrétienne fut ainsi réunie autour du saint tombeau, la nuit commençait à tomber. Le silence régnait sur les places publiques et sur les remparts ; on n'entendait plus dans la ville sainte que les cantiques de la pénitence et ces paroles d'Isaïe : Vous qui aimez Jérusalem, réjouissez-vous avec elle. Les croisés montrèrent alors une dévotion si vive et si tendre, qu'on eût dit, selon la remarque d'un historien moderne (6), que ces hommes qui venaient de prendre une ville d'assaut et de faire un horrible carnage sortaient d'une longue retraite et d'une profonde méditation de nos mystères. Ces contrastes inexplicables se font souvent remarquer dans l'histoire des croisades. Quelques écrivains ont cru y trouver un prétexte pour accuser la religion chrétienne ; d'autres, non moins aveugles et non moins passionnés, ont voulu excuser les déplorables excès du fanatisme ; l'historien impartial se contente de les raconter, et gémit en silence sur les faiblesses de la nature humaine.

La pieuse ferveur des chrétiens ne fît que suspendre les scènes du carnage. La politique de quelques-uns des chefs put leur faire croire qu'il était nécessaire d'inspirer une grande terreur aux musulmans ; ils pensèrent peut-être aussi que, s'ils renvoyaient ceux qui avaient défendu Jérusalem, il faudrait encore les combattre, et qu'ils ne pouvaient, dans un pays éloigné, environnés d'ennemis, garder sans danger des prisonniers dont le nombre surpassait celui de leurs soldats. On annonçait d'ailleurs l'approche de l'armée égyptienne, et la crainte d'un nouveau péril ferma leurs coeurs à la pitié. Dans leur conseil, une sentence de mort fut portée contre tous les musulmans qui restaient dans la ville (7).

Le fanatisme ne seconda que trop cette politique barbare. Tous les ennemis qu'avaient d'abord épargnés l'humanité ou la lassitude du carnage, tous ceux qu'on avait sauvés dans l'espoir d'une riche rançon, furent mis à mort. On les forçait à se précipiter du haut des tours et des maisons ; on les faisait périr au milieu des flammes ; on les arrachait du fond des souterrains ; on les traînait sur les places publiques, où ils étaient immolés sur des monceaux de morts. Ni les larmes des femmes, ni les cris des petits enfants, ni l'aspect des lieux où Jésus-Christ pardonna à ses bourreaux, rien ne pouvait fléchir un vainqueur irrité. Le carnage fut si grand, qu'au rapport d'Albert d'Aix on voyait des cadavres entassés, non-seulement dans les palais, dans les temples, dans les rues, mais dans les lieux les plus cachés et les plus solitaires. Tel était le délire de la vengeance et du fanatisme, que ces scènes ne révoltaient point les regards. Les historiens contemporains les retracent sans chercher à les excuser ; et, dans leurs récits pleins de détails révoltants, ils ne laissent échapper aucun mouvement d'horreur et de pitié.

Ceux des croisés dont l'âme n'était point fermée aux sentiments généreux, ne purent arrêter la fureur d'une armée qui, emportée par les passions de la guerre, croyait venger la religion outragée. Trois cents musulmans réfugiés sur la plate-forme de la mosquée d'Omar
mosquée d'Omar
furent immolés, le lendemain de la conquête, malgré les prières de Tancrède, qui leur avait envoyé son drapeau pour sauvegarde et s'indignait qu'on respectât aussi peu les lois de l'honneur et de la chevalerie. Les musulmans retirés dans la forteresse de David
Tour de David
furent presque les seuls qui échappèrent au carnage. Raymond accepta leur capitulation ; il eut le bonheur et la gloire de la faire exécuter, et cet acte d'humanité parut si étrange à la plupart des croisés, qu'ils louèrent moins la générosité du comte de Saint-Gilles qu'ils n'accusèrent son avarice.

Le carnage ne cessa qu'au bout d'une semaine. Ceux des musulmans qui pendant cet intervalle avaient pu se dérober à la poursuite des chrétiens, furent réservés pour le service de l'armée. Les historiens orientaux, d'accord avec les latins, portent le nombre des musulmans tués dans Jérusalem à plus de soixante-dix mille. Les juifs ne furent pas plus épargnés que les musulmans. On mit le feu à la synagogue
synagogue de Jérusalem
où ils s'étaient réfugiés, et tous périrent au milieu des flammes.

Cependant les cadavres entassés sur les places publiques, le sang qui avait coulé dans les rues et dans les mosquées, pouvaient faire naître des maladies pestilentielles. Les chefs donnèrent des ordres pour nettoyer la ville et pour éloigner de leurs yeux un spectacle qui leur devenait sans doute odieux, à mesure que la fureur et la vengeance se calmaient dans les coeurs des soldats chrétiens. Quelques prisonniers musulmans, qui n'avaient échappé au fer du vainqueur que pour tomber dans une horrible servitude, furent chargés d'enterrer les corps défigurés de leurs amis et de leurs frères. « Ils pleuraient, dit le moine Robert, et ils transportaient les cadavres hors de Jérusalem. » Ils furent aidés dans ce douloureux ministère par les soldats de Raymond, qui étaient entrés les derniers dans la ville, et qui, ayant eu peu de part au butin, cherchaient encore parmi les morts quelques dépouilles des ennemis.

Bientôt la ville de Jérusalem présenta un nouveau spectacle. Dans l'espace de quelques jours elle avait changé d'habitants, de lois et de religion. Avant le dernier assaut on était convenu, suivant la coutume des croisés dans leurs conquêtes, que chaque guerrier resterait le maître et le possesseur de la maison ou de l'édifice dans lequel il se présenterait le premier. Une croix, un bouclier, ou tout autre signe placé sur une porte, était pour chacun des vainqueurs le titre de sa possession. Ce droit de propriété fut respecté par des soldats avides de pillage, et l'on vit tout à coup régner le plus grand ordre dans une ville qui venait d'être livrée à toutes les horreurs de la guerre. Une partie des trésors enlevés aux infidèles fut employée à soulager les pauvres et les orphelins, à décorer les autels de Jésus-Christ qu'on venait de relever dans la cité sainte. Les lampes, les candélabres d'or et d'argent, les riches ornements qui se trouvaient dans la mosquée d'Omar, devinrent le partage de Tancrède. Une chronique du temps rapporte que ces somptueuses dépouilles auraient fourni la charge de six chariots et qu'on employa deux jours pour les transporter hors de la mosquée. Tancrède partagea ces richesses immenses avec le duc de Bouillon, qu'il avait choisi pour son seigneur.

Mais les croisés détournèrent bientôt leurs regards des trésors promis à leur valeur, pour admirer une conquête plus précieuse à leurs yeux : c'était la vraie croix enlevée par Cosroès et rapportée à Jérusalem par Héraclius. Les chrétiens enfermés dans la ville l'avaient dérobée, pendant le siège, aux regards des musulmans. Son aspect excita les plus vifs transports parmi les pèlerins. De cette chose, dit une vieille chronique, « furent les chrétiens si joyeux comme s'ils eussent vu le corps de Jésus-Christ pendu dessus icelle. » Elle fut promenée en triomphe dans les rues de Jérusalem, et replacée ensuite dans l'église de la Résurrection.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

4. Albert d'Aix nomme ces trois serviteurs, Baldric, Adelberon et Stabulon. En parlant de la procession de Godefroy, il raconte une ancienne vision de Stabulon, maître d'hôtel du duc de Bouillon et qui annonçait depuis bien des années la conquête de la cité sainte (Bibliothèque des Croisades, T. I).
5. Quelques historiens disent que les chrétiens n'allèrent au saint sépulcre que le lendemain de la conquête. Nous adoptons ici l'opinion d'Albert d'Aix, qui nous a paru plus conforme à la vérité.
6. Le P. Maimbourg, Histoire des Croisades.
7. Albert d'Aix rapporte la sentence émanée du conseil des chefs. Cette sentence est appuyée sou les motifs que nous indiquons ici. Comme cette pièce est très-remarquable, nous la rapportons tout entière dans la Bibliothèque des Croisades, T.I. Le récit fait par le même Albert d'Aix des massacres qui durèrent pendant une semaine et dont nous avons affaibli plutôt qu'exagéré la peinture, se trouve aussi dans l'extrait de cet historien, ibid.


14 - A la recherche d'un roi pour Jérusalem

Images du Saint-Sepulcre, Musee de Versailles Dix jours après leur victoire, les croisés s'occupèrent de relever le trône de David et de Salomon, et d'y placer un chef qui pût conserver et maintenir une conquête que les chrétiens venaient de faire au prix de tant de sang. Le conseil des princes étant assemblé, un des chefs (l'histoire nomme le comte de Flandre) se leva au milieu d'eux, et leur parla en ces termes :

« Mes frères et mes compagnons, nous sommes réunis pour traiter une affaire de la plus haute importance. Nous n'eûmes jamais plus besoin des conseils de la sagesse et des inspirations du ciel. Dans les temps ordinaires, on désire toujours que l'autorité soit aux mains du plus habile : à plus forte raison devons-nous chercher le plus digne pour gouverner ce royaume qui est encore en grande partie au pouvoir des barbares. Déjà nous avons appris que les égyptiens menacent cette ville à laquelle nous allons choisir un maître. La plupart des guerriers chrétiens qui ont pris les armes sont impatientes de retourner dans leur patrie, et vont abandonner à d'autres le soin de défendre leurs conquêtes. Le peuple nouveau qui doit habiter cette terre, n'aura point dans son voisinage des peuples chrétiens qui puissent le secourir et le consoler dans ses disgrâces. Ses ennemis sont près de lui, ses alliés sont au delà des mers. Le roi que nous lui aurons donné sera son seul appui au milieu des périls qui l'environnent. Il faut donc que celui qui est appelé à gouverner ce pays ait toutes les qualités nécessaires pour s'y maintenir avec gloire ; il faut qu'il unisse à la bravoure naturelle aux Francs, la tempérance, la foi et l'humanité ; car l'histoire nous l'apprend : c'est m vain qu'an a triomphé par les armes, H on ne contre les fruits de la victoire à la sagesse et à la vertu. N'oublions point, mes frères et mes compagnons, qu'il s'agit moins aujourd'hui de donner un toi qu'un fidèle gardien au royaume de Jérusalem. Celui que nous prendrons pour chef doit servir de père à tous ceux qui renonceront à leur patrie et à leurs familles pour le service de Jésus-Christ et la défense des saints lieux. Il doit faire fleurir la vertu sur cette terre où Dieu lui-même en a donné le modèle ; il doit convertir les infidèles à la religion chrétienne, les accoutumer à nos moeurs, leur faire bénir nos lois. Si vous venez à élire celui qui n'en est pas digne, vous détruirez votre propre ouvrage, et vous amènerez la ruine du nom chrétien dans ce pays. Je n'ai pas besoin de vous rappeler les exploits et les travaux qui nous ont mis en possession de ce territoire ; je n'ai pas besoin de redire ici les voeux les plus chers de nos frères qui sont restés en Occident. Quelle serait leur désolation, quelle serait la nôtre si, de retour en Europe, nous entendions dire que le bien public a été trahi et négligé, la religion abolie dans ces lieux où nous avons relevé ses autels ! Plusieurs alors ne manqueraient pas d'attribuer à la fortune et non à la vertu les grandes choses que nous avons faites, tandis que les maux qu'éprouverait ce royaume passeraient aux yeux des hommes pour être le fruit de notre imprudence. Ne croyez pas cependant, mes frères et mes compagnons, que je parle ainsi parce que j'ambitionne la royauté et que je recherche votre faveur et vos bonnes grâces. Non, je n'ai point tant de présomption que d'aspirer à un tel honneur ; je prends le ciel et les hommes à témoin que, lors même que vous voudriez me donner la couronne, je ne l'accepterais point, étant résolu de retourner dans mes états. Ce que je viens de vous dire n'est que pour l'utilité et la gloire de tous. Je vous supplie, au reste, de recevoir ce conseil comme je vous le donne, avec affection, franchise et loyauté, et d'élire pour roi celui qui, par sa vertu, sera le plus capable de conserver et d'étendre ce royaume auquel sont attachés l'honneur de vos armes et la cause de Jésus-Christ. »

A peine le comte de Flandre avait, cessé de parler que tous les autres chefs donnèrent de grands éloges à sa prudence et à ses sentiments. La plupart d'entre eux songèrent même à lui offrir le titre de roi qu'il venait de refuser ; car celui qui, dans une pareille circonstance, refuse une couronne, en paraît toujours le plus digne : mais Robert s'était exprimé avec franchise et bonne foi ; il soupirait après le moment de revoir l'Europe et se contentait du titre de fils de saint George, qu'il avait obtenu par ses exploits dans la guerre sainte.
Parmi les autres chefs dignes d'être appelés à régner sur Jérusalem, on devait mettre au premier rang Godefroy, Raymond, le duc de Normandie et Tancrède. Ce dernier ne recherchait que la gloire des armes, et mettait le titre de chevalier beaucoup au-dessus de celui de roi. Robert de Normandie avait également montré plus de bravoure que d'ambition. Après avoir dédaigné le royaume d'Angleterre, il devait peu rechercher celui de Jérusalem. Si on en croit un historien anglais, il aurait pu obtenir le suffrage de ses compagnons ; mais il refusa le trône de David par indolence et par paresse ; ce qui irrita tellement Dieu contre lui, ajoute le même auteur, que rien ne lui prospéra pendant le reste de sa vie. Le comte de Toulouse avait fait serment de ne plus revenir en Europe ; mais on craignait son ambition, on redoutait sa fierté opiniâtre, et jamais dans la croisade il n'avait obtenu la confiance et l'amour des pèlerins, ni même de ses serviteurs (8).
Pendant que les opinions restaient incertaines, le clergé s'indignait qu'on s'occupât de nommer un roi avant de donner un chef spirituel à la ville sainte. Mais la plupart des ecclésiastiques, si on en croit l'archevêque de Tyr, avilis par la misère, livrés à la dissolution pendant leur pèlerinage (9), inspiraient peu de respect aux croisés ; et ce clergé voyageur, depuis la mort de l'évêque du Puy, avait dans son sein peu d'hommes qui se recommandassent aux suffrages des pèlerins, par leur rang, leurs vertus ou leurs lumières. Les chefs de l'armée ne tinrent aucun compte de ces réclamations. Enfin il fut décidé que le roi serait choisi par un conseil composé de dix hommes les plus recommandables du clergé et de l'armée. On ordonna des prières, des jeûnes et des aumônes pour que le ciel daignât présider à la nomination qui allait se faire. Ceux qui étaient appelés à choisir le roi de Jérusalem, jurèrent en présence de l'armée chrétienne de n'écouter aucun intérêt, aucune affection particulière, et de couronner la sagesse et la vertu. Ces électeurs, dont l'histoire n'à point conservé les noms, mirent le plus grand soin à étudier l'opinion de l'armée sur chacun des chefs. Guillaume de Tyr rapporte qu'ils allèrent jusqu'à interroger les familiers et les serviteurs de tous ceux qui avaient des ; prétentions à la couronne de Jérusalem, et qu'ils leur firent prêter serment de révéler tout ce qu'ils savaient sur les moeurs, le caractère et les penchants les plus secrets de leurs maîtres. Les serviteurs de Godefroy de Bouillon rendirent le témoignage le plus éclatant à ses vertus domestiques, et, dans leur sincérité naïve, ils ne lui reprochèrent qu'un seul défaut : celui de contempler avec une vaine curiosité les images et les peintures des églises, et de s'y arrêter si longtemps, même après les offices divins, « que souvent il laissait passer l'heure du repas et que les mets préparés pour sa table se refroidissaient et perdaient leur saveur » (10).


Pour ajouter à cet honorable témoignage, on racontait les exploits du duc de Lorraine dans la guerre sainte. On se rappelait qu'au siège de Nicée il avait tué le plus redoutable des Turcs, qu'il pourfendit un géant sur le pont d'Antioche, et que dans l'Asie Mineure il exposa sa vie pour sauver celle d'un soldat poursuivi par un ours. On racontait de lui plusieurs autres traits de bravoure qui, dans l'esprit des croisés, le plaçaient au-dessus de tous les autres chefs.

Godefroy avait pour lui les suffrages du peuple et de l'armée ; et, pour que rien ne manquât à ses droits au rang suprême, pour que son élévation fût de tout point conforme à l'esprit du temps, il se trouva que des révélations miraculeuses l'avaient annoncée d'avance. Le duc de Lorraine avait apparu en songe à plusieurs personnes dignes de foi ; à la première, assis sur le trône même du soleil, environné des oiseaux du ciel, image des pèlerins ; à la seconde, tenant à la main une lampe semblable à une étoile de la nuit et montant par une échelle d'or dans la Jérusalem céleste ; une troisième avait vu sur le mont Sinaï le héros chrétien salué par deux messagers divins et recevant la mission de conduire et de gouverner le peuple de Dieu.

Les chroniqueurs contemporains racontent beaucoup d'autres merveilles, et trouvent dans les visions qu'ils rapportent la claire manifestation des desseins de la providence. Un d'eux commente gravement ces songes prophétiques, et déclare que l'élection du roi de Jérusalem, arrêtée dès longtemps dans le conseil de Dieu, ne pouvait être regardée comme l'ouvrage des hommes.
Dans cette disposition des esprits, les croisés attendaient avec impatience les effets de l'inspiration divine. Enfin les électeurs, après avoir mûrement délibéré et pris toutes les informations nécessaires, proclamèrent le nom de Godefroy. Cette nomination causa la plus vive joie dans l'armée chrétienne, qui remercia le ciel de lui avoir donné pour chef et pour maître celui qui l'avait si souvent conduite à la victoire. Par l'autorité suprême dont il venait d'être revêtu, Godefroy se trouvait le dépositaire des intérêts les plus chers des croisés. Chacun d'eux lui avait en quelque sorte confié sa propre gloire en lui laissant le sein de veiller sur les nouvelles conquêtes des chrétiens. Ils le conduisirent en triomphe à l'église du (4), se rendit sans armes et les pieds nus dans l'église du Saint-Sépulcre
Saint-Sépulcre
, où il prêta serment de respecter les lois de l'honneur et de la justice. Godefroy refusa le diadème et les marques de la royauté, en disant qu'il n'accepterait jamais une couronne d'or dans une ville où le Sauveur du monde avait été couronné d'épines, « Il ne volt (disent les Assises) estre sacré et corosné roy de Jérusalem, porce qui il ne vult porter corosne d'or là où le roy des roys, Jésus-Christ, le fils de Dieu, porta corosne d'espines le jour de sa passion (11). » Il se contenta du titre modeste de défenseur et de baron du saint sépulcre. On a prétendu qu'il ne fit en cela qu'obéir aux insinuations du clergé, qui craignait de voir l'orgueil s'asseoir sur un trône où l'esprit de Jésus-Christ devait régner. Quoi qu'il en soit, Godefroy mérita par ses vertus le titre de roi que l'histoire lui a donné et qui lui convenait mieux sans doute que le titre de royaume ne convenait à ses faibles états.


Godefroy de Bouillon, refusait le titre de roi pour celui plus raisonné de gouverneur du Saint-Sépulcre.

Tandis que les princes confiaient ainsi au duc de Bouillon le gouvernement du pays conquis par leurs armes, le clergé s'occupait de consacrer des églises, de nommer des évêques et d'envoyer des pasteurs dans toutes les villes soumises à la domination des chrétiens. La piété et le désintéressement auraient dû présider aux choix des ministres de Jésus-Christ ; mais, si on en croit Guillaume de Tyr, l'adresse et la brigue usurpèrent ouvertement les suffrages, et l'esprit de la religion qui venait de donner à Jérusalem un bon roi ne put réussir à lui donner des prélats recommandables par leur sagesse et par leur vertu. Les prêtres grecs furent, malgré leurs droits, sacrifiés à l'ambition du clergé romain. Le chapelain du duc de Normandie se présenta pour occuper la chaire patriarcale de Siméon, qui avait appelé les guerriers de l'Occident. Ce dernier était encore dans l'Ile de Chypre, d'où il n'avait cessé d'envoyer des vivres aux croisés pendant le siège. Il mourut au moment où les ecclésiastiques latins se disputaient ses dépouilles, et sa mort vint fort à propos pour excuser leur injustice et leur ingratitude. Arnould, dont les moeurs étaient plus que suspectes et dont la conduite a mérité la censure des plus graves historiens, fut nommé le pasteur de l'église de Jérusalem (12).

A peine eut-il été revêtu de cette fonction sainte, qu'il réclama les richesses enlevées par Tancrède dans la mosquée d'Omar ; il les réclama comme un bien appartenant à l'église de Jérusalem, dont il était le chef provisoire. Tancrède repoussa cette prétention avec dédain. Arnould en appela à tous les princes assemblés. Dans un discours adroit il leur représenta que son élévation était leur ouvrage, et que Tancrède, par son refus, méprisait leur propre puissance.

« La perte est pour moi, disait-il, mais pour qui est la honte ?
Pourquoi celui qui ne respecte pas les volontés de Dieu, respecterait-il les vôtres ?
Pourquoi celui qui dépouille les autels du Seigneur (13) vous laisserait-il vos Manteaux ? »
Arnould termina son discours en rappelant les services qu'il avait rendus à la cause des croisés pendant les sièges d'Antioche, d'Archas et de Jérusalem.

Quand il eut cessé de parler, Tancrède prit la parole :
« Seigneurs, répondit-il en s'adressant à ses compagnons d'armes, vous savez que c'est mon épée et ma lance, et non l'art de discourir, qui ont honoré ma vie. Ainsi je n'entreprendrai point de lutter devant vous contre un adversaire dont toute la malice est dans la langue, comme le venin est « dans la queue du scorpion. » On m'accuse d'avoir dépouillé le sanctuaire, d'avoir détourné, ou plutôt « éveillé » l'or qui dormait dans les églises ;
Mais l'ai-je gardé pour moi ?
L'ai-je donné à mes nièces ?
Ne l'ai-je pas pris pour l'employer au service du peuple de Dieu et pour le rendre au créancier après la moisson ?
Vous le savez, d'ailleurs, n'avait-on pas décidé, avant la prise de Jérusalem, que chacun de nous posséderait les trésors et les biens dont il s'emparerait le premier ?
Change-t-on de résolution tous les jours ?
N'ai-je pas combattu en face ceux qu'on n'osait regarder par derrière ?
N'ai-je pas le premier pénétré dans des lieux où personne n'osait me suivre ?
A-t-on vu Arnould me disputer alors la gloire du péril ?
Pourquoi vient-il aujourd'hui demander le prix du combat ? »


En lisant dans les chroniques contemporaines ces deux discours que nous abrégeons, on croit assister à un de ces conseils décrits dans l'Iliade. Aussi Raoul de Caen ne manque-t-il pas de comparer l'éloquence d'Arnould de Rohes à celle du prudent Ulysse ; il aurait pu comparer Tancrède au bouillant Ajax, ou plutôt à ce Diomède (14), que les plus pieux des Grecs surnommaient le « contempteur des dieux. » Les chefs de l'armée chrétienne, appelés à juger ce grand débat, ne voulurent point condamner Arnould, ni blesser l'orgueil de leur compagnon ; ils décidèrent que sur les trésors de la mosquée d'Omar on prélèverait, comme dîme du butin, sept cents marcs d'argent pour les donner à l'église du (4), se rendit sans armes et les pieds nus dans l'église du Saint-Sépulcre
Saint-Sépulcre
, et Tancrède se soumit avec respect à leur décision.

Cependant rien ne fut épargné pour l'éclat et la pompe des cérémonies chrétiennes : on orna les autels, on purifia les sanctuaires ; on fit fondre des cloches, qui devaient appeler les fidèles à la prière. Jamais l'airain sacré n'avait retenti dans Jérusalem depuis la conquête d'Omar. Un des premiers actes du règne de Godefroy fut d'attacher à l'église du Saint-Sépulcre vingt ecclésiastiques chargés de célébrer les offices divins et de chanter des cantiques à la louange du Dieu vivant.

La renommée avait annoncé la conquête de la ville sainte aux nations les plus éloignées. Dans toutes les églises que les croisés avaient relevées sur leur passage, on rendit à Dieu des actions de grâces pour une victoire qui devait faire triompher en Orient le culte et les lois de Jésus-Christ. Les chrétiens d'Antioche, d'édesse, de Tarse, ceux qui habitaient la Cilicie, la Cappadoce, la Syrie et la Mésopotamie, venaient en foule à Jérusalem, les uns pour y fixer leur demeure, les autres pour visiter les saints lieux.

Tandis que les fidèles se réjouissaient de cette conquête, les musulmans se livraient au désespoir. Ceux qui avaient échappé aux vainqueurs de Jérusalem répandaient partout la consternation. Les historiens Mogir-eddin, Elmacin et Aboul-Féda, ont parlé de la désolation qui régnait à Bagdad. Zein-eddin, cadi de Damas, s'arracha la barbe en présence du calife. Tout le divan versa des larmes au récit lamentable des malheurs de Jérusalem. On ordonna des jeûnes et des prières pour fléchir la colère du ciel. Les imans et les poètes déplorèrent dans des vers et des discours pathétiques le sort des musulmans devenus les esclaves des chrétiens.

« Que de sang, disaient-ils, a été répandu !
Que de désastres ont frappé les vrais croyants !
Les femmes ont été obligées de fuir en cachant leur visage. Les enfants sont tombés sous le fer du vainqueur. Il ne reste plus d'autre asile à nos frères, naguère maîtres de la Syrie, que le dos de leurs chameaux agiles et les entrailles des vautours » (15).


Nous avons vu qu'avant la prise de Jérusalem, les Turcs de la Syrie et de la Perse étaient en guerre avec l'Egypte. Les discordes qui accompagnent la chute des empires avaient partout jeté le trouble et la division parmi les infidèles. Mais telle fut leur douleur lorsqu'ils apprirent les derniers triomphes des chrétiens, qu'ils se réunirent et pleurèrent ensemble sur les outrages faits à la religion de Mahomet. Les habitants de Damas et de Bagdad mirent leur dernier espoir dans le calife du Caire, qu'ils avaient longtemps regardé comme l'ennemi du Prophète ; de toutes les contrées musulmanes d'intrépides guerriers vinrent en foule joindre l'armée égyptienne qui s'avançait vers Ascalon.

Quand la nouvelle de cette marche se répandit parmi les croisés, Tancrède et le comte de Flandre Eustache de Boulogne, envoyés par Godefroy pour prendre possession du pays de Naplouse et de l'ancien territoire de Gabaon, s'avancèrent vers les côtes de la mer, afin de connaître les forces et les dispositions de l'ennemi. Bientôt un message de ces princes annonça au roi de Jérusalem que le visir Afdal, le même qui avait conquis la ville sainte sur les Turcs, venait de traverser le territoire de Gaza avec une armée innombrable et que, dans peu de jours, il serait aux portes de Jérusalem. Ce message, arrivé vers le soir, fut proclamé à la lueur des flambeaux et au son des trompettes dans tous les quartiers de la ville. On invita tous les guerriers à se rendre le lendemain dans l'église du Saint-Sépulcre, pour se préparer à combattre les ennemis de Dieu, et pour sanctifier leurs armes par la prière. Telles étaient la sécurité des croisés et leur assurance de la victoire, que l'annonce du péril ne causa aucune agitation dans les esprits, et que le repos de la nuit ne fut troublé que par l'impatience de voir naître le jour des nouveaux combats. Dès que l'aurore parut, les cloches appelèrent les fidèles à l'office divin (16) ; la parole de l'Evangile et le pain céleste furent distribués à tous les croisés, qui, à peine sortis de l'église et « remplis de Esprit de Dieu », se revêtirent de leurs armes et sortirent de la ville par la porte de l'occident, pour marcher au-devant des égyptiens. Godefroy les conduisait ; le nouveau patriarche Arnould portait devant eux le bois de la vraie croix. Les femmes, les enfants, les malades, une partie du clergé, sous la conduite de l'ermite Pierre, restèrent à Jérusalem, visitant en procession les lieux saints, adressant jour et nuit des prières à Dieu, pour obtenir de sa miséricorde le dernier triomphe des soldats chrétiens et la destruction des ennemis de Jésus-Christ.

Cependant le comte de Toulouse et le duc de Normandie hésitaient à suivre les drapeaux de l'armée chrétienne : Robert alléguait que son voeu était accompli ; Raymond, qui avait été forcé de rendre au roi de Jérusalem la forteresse de David, ne voulait point servir la cause de Godefroy et refusait de croire à l'approche des musulmans. Tous les deux ne cédèrent enfin qu'aux instances réitérées de leurs compagnons d'armes, et surtout aux prières du peuple fidèle.

Toute l'armée chrétienne, réunie à Ramla, laissa vers sa gauche les montagnes de la Judée, et s'avança jusqu'au torrent de Sorrec, qui se jette dans la mer à une heure et demie au sud d'Ibelim, aujourd'hui Ibna. Sur les bords de ce torrent, appelé « Soukrek » par les Arabes, se trouvaient alors rassemblés une multitude immense de buffles, d'ânes, de mulets et de chameaux : un si riche butin tenta d'abord l'avidité des soldats ; mais le sage Godefroy, qui ne voyait dans cette rencontre qu'un stratagème de l'ennemi, défendit à ses guerriers de quitter leurs rangs « sous peine devoir le nez et les oreilles coupés »; le patriarche ajouta à cette peine les menaces de la colère divine. Tous les pèlerins obéirent et respectèrent les troupeaux errant autour d'eux, comme s'ils en eussent été les gardiens.

Les croisés, qui avaient fait quelques prisonniers, apprirent d'eux que l'armée musulmane était campée dans la plaine d'Ascalon. D'après cet avis, les chrétiens passèrent la nuit sous les armes. Le lendemain matin (c'était la veille de l'Assomption), les hérauts annoncèrent qu'on allait combattre. Dès le lever du jour, les chefs et les soldats se réunirent sous leurs drapeaux; le patriarche de Jérusalem, étendant la main, donna la bénédiction à l'armée ; il montra dans les rangs le bois de la vraie croix, comme un gage assuré de la victoire. Bientôt le signal est donné, et tous les bataillons, impatients de vaincre, se mettent en marche. Plus les croisés s'approchaient de l'armée égyptienne, plus ils paraissent pleins d'ardeur et d'espoir. « Nous ne redoutions pas plus nos ennemis, dit Raymond d'Agiles, que s'ils avaient été timides comme des cerfs, innocents comme des brebis. » Les tambours, les trompettes, les chants de guerre, animaient l'enthousiasme des guerriers chrétiens. Ils allaient au-devant du péril, dit Albert d'Aix, « comme joyeux festin. » L'émir de Ramla, qui suivait l'armée chrétienne comme auxiliaire, ne pouvait assez admirer, si on en croit les historiens du temps, cette joie des soldats de la croix à l'approche d'un ennemi formidable : il exprima sa surprise au roi de Jérusalem, et jura devant lui d'embrasser une religion qui donnait tant de bravoure et tant de force à ses défenseurs.

Les croisés arrivèrent enfin dans la plaine où brillaient les étendards et les pavillons des égyptiens. La plaine d'Ascalon présente, vers l'orient, une étendue d'une lieue environ. De ce côté, elle est bornée par des élévations qui méritent à peine le nom de collines. C'est là que se trouve aujourd'hui le village arabe de « Machdal », entouré de grands oliviers, de palmiers de figuiers, de sycomores, de prairies, de champs d'orge et de blé. Vers le nord, la plaine se mêle à d'autres plaines, excepté au nord-ouest où le montrent des hauteurs sablonneuses ; au midi, le côté de la plaine le plus voisin de la mer aboutit à des collines de sable ; le reste du terrain, vers le côté méridional, est ouvert et se confond avec de profondes solitudes (17). C'est contre les collines de sable qu'était adossée l'armée d'Egypte, semblable, dit Foucher de Chartres, à un cerf qui porte en avant ses cornes rameuses. Cette armée avait étendu ses ailes pour envelopper les chrétiens. La ville s'élevait, à l'ouest, sur un plateau qui domine la mer ; des vaisseaux nombreux, chargés d'armes et de machines de guerre, couvraient la rade d'Ascalon.

Les deux armées, se trouvant tout à coup en présence, furent l'une pour l'autre un spectacle imposant et terrible. Les guerriers chrétiens ne furent point étonnés de la multitude de leurs ennemis ; les troupeaux qu'ils avaient rencontrés sur les bords du Sorrec, attirés par le bruit des clairons et des trompettes, se rassemblèrent autour de leurs bataillons et suivirent tous leurs mouvements. Au bruit confus de ces animaux, à la poussière élevée sur leurs pas, on les aurait pris de loin pour des escadrons de cavalerie (18).

On avait persuadé aux soldats musulmans que les chrétiens n'oseraient pas même les attendre dans les murs de Jérusalem : plus ils avaient montré jusque-là de confiance et de sécurité, plus ils furent remplis d'une soudaine terreur. En vain le vizir Afdal entreprit de relever leur courage : tous ses guerriers crurent que des millions de croisés venaient d'arriver de l'Occident; ils oublièrent leurs serments et leurs menaces, et ne se ressouvinrent plus que de la fin tragique des musulmans immolés après la conquête d'Antioche et de Jérusalem.

Les croisés, sans perdre de temps, firent leurs dernières dispositions pour le combat. Godefroy, avec dix mille cavaliers et trois mille fantassins, se porta vers Ascalon, pour empêcher une sortie de la garnison et des habitants pendant la bataille ; le comte de Toulouse, avec les guerriers provençaux, alla prendre son poste dans des vergers spacieux qui avoisinaient les murailles de la ville, et se plaça entre l'armée musulmane et la mer où flottaient les voiles des Egyptiens. Le reste des troupes chrétiennes, sous les ordres de Tancrède et des deux Robert, dirigea son attaque contre le centre et l'aile droite de l'armée ennemie. Les hommes de pied firent d'abord plusieurs décharges de leurs javelots ; en même temps la cavalerie doubla la marche et se précipita dans les rangs des infidèles. Les éthiopiens, que les chroniqueurs appellent « Azoparts », soutinrent avec courage le premier choc des chrétiens : combattant un genou en terre, ils commencèrent à lancer une nuée de flèches ; ils s'avancèrent ensuite au premier rang de l'armée, affectant de montrer leurs visages noirs et poussant de féroces clameurs. Ces terribles Africains portaient des fléaux armés de boules de fer, avec lesquels ils battaient les boucliers et les cuirasses et frappaient à la tête les chevaux des croisés. Derrière eux accouraient une foule d'autres guerriers armés de la lance, de la fronde, de l'arc et de l'épée ; mais tant d'efforts réunis ne purent arrêter l'impétuosité des soldats de la croix (19). Tancrède, le duc de Normandie, le comte de Flandre, par des prodiges de valeur, renversèrent les premiers rangs de l'ennemi ; le duc Robert pénétra jusqu'à l'endroit où le vizir Afdal donnait ses ordres pour le combat, et s'empara du grand étendard des infidèles. A ce premier signal de leur défaite, le désordre se répandit parmi les musulmans consternés. Leur regard ne put supporter plus longtemps la présence des guerriers chrétiens, et le glaive tomba de leurs mains tremblantes ; toute l'armée égyptienne abandonna le champ de bataille, et bientôt on ne vit plus que les tourbillons de poussière qui couvraient sa fuite.

Les bataillons musulmans qui fuyaient vers la mer rencontrèrent les guerriers (20) de Raymond de Saint-Gilles. Plusieurs périrent par le glaive. La cavalerie chrétienne les poursuivit jusque dans les flots ; trois mille furent submergés en cherchant à gagner la flotte égyptienne, qui s'était approchée du rivage.
Quelques-uns, s'étant jetés dans les jardins et les vergers et montant sur les arbres, se cachaient dans les branches et le feuillage des sycomores et des oliviers. Ils étaient poursuivis à coups de lances, percés à coups de flèches, et tombaient sur la terre, comme l'oiseau abattu par les traits du chasseur. Quelques corps musulmans voulurent se rallier pour un nouveau combat, mais Godefroy, à la tête de ses chevaliers, fond sur eux avec impétuosité, enfonce leurs rangs et dissipe leurs bataillons. C'est alors que le carnage fut horrible : les musulmans, dans leur mortel effroi, jetaient bas leurs armes et se laissaient égorger sans se défendre ; leur foule consternée restait immobile sur le champ de bataille ; et le glaive des chrétiens, pour employer ici le langage poétique d'une chronique contemporaine, les moissonnait comme les épis des sillons ou l'herbe touffue des prairies.


Ceux qui étaient loin de la mêlée s'enfuirent dans le désert, où la plupart périrent misérablement. Ceux qui étaient près d'Ascalon, cherchèrent un refuge dans ses murs, mais ils s'y précipitèrent en si grand nombre, qu'à la porte de la ville deux mille furent étouffés par la foule ou écrasés sous les pieds des chevaux. Au milieu de la déroute générale, Afdal fut sur le point de tomber entre les mains du vainqueur, et laissa son épée sur le champ de bataille ; les historiens rapportent qu'en contemplant du haut des tours d'Ascalon la destruction de son armée, il ne put retenir ses larmes. Dans son désespoir, il maudit Jérusalem, la cause de tous ses maux, et blasphéma contre Mahomet, qu'il accusait d'avoir abandonné ses serviteurs et ses disciples.

« 0 Mahomet !
Fait dire le moine Robert au vizir, serait-il vrai que le pouvoir du crucifié fût plus grand que le tien, puisque les chrétiens ont dispersé tes disciples ? »
Bientôt, ne se croyant plus en sûreté dans cette ville, il s'embarqua sur la flotte venue d'Egypte ; vers le milieu de la journée, tous les vaisseaux égyptiens s'éloignèrent de la rive et gagnèrent la pleine mer. Dès lors, nul espoir de salut ne resta à l'armée dispersée de ces infidèles qui devaient, disaient-ils, délivrer l'Orient et dont la multitude était si grande, que, selon les expressions des vieux historiens, Dieu seul pouvait savoir leur nombre.


Cependant les croisés qui, par respect pour les ordres de leurs chefs et du patriarche, s'étaient jusque-là abstenus du pillage, s'emparèrent de tout ce que les infidèles avaient laissé dans leur camp. Comme ils n'avaient point apporté de vivres, les provisions de l'armée ennemie servirent à apaiser leur faim. Au milieu du sable brûlant qui couvrait la plaine, ils trouvèrent avec joie des vases remplis d'eau que les ennemis portaient à leur cou et qui restaient parmi les dépouilles des morts. Le camp renfermait tant de richesses et des provisions en si grande quantité, qu'ils furent rassasiés jusqu'au dégoût du miel et des gâteaux de riz apportés d'Egypte, et que les derniers soldats de l'armée purent dire en cette circonstance : « L'abondance nous a rendus pauvres » (21).

Telle fut cette bataille dont la poésie s'est plu à célébrer les prodiges, et qui ne fut pour les chrétiens qu'une victoire facile dans laquelle ils n'eurent besoin ni de leur bravoure accoutumée, ni du secours des visions miraculeuses. Dans cette journée la présence des légions célestes ne vinrent point animer les bataillons des croisés, et les martyrs saint George et saint Démétrius, qu'on croyait toujours voir dans les grands périls, ne furent point aperçus au milieu du combat. Les princes chrétiens qui avaient remporté cette victoire en parlent avec une noble simplicité dans une lettre qu'ils écrivirent peu de temps après en Occident.

« Tout nous favorisa, disent-ils, dans les préparatifs de la bataille : les nuées nous dérobaient aux feux du soleil ; un vent frais tempérait l'ardeur du midi. Les deux armées étant en présence, nous fléchîmes le genou et nous invoquâmes le Dieu qui seul donne la victoire. Le Seigneur exauce nos prières et nous remplit d'une telle ardeur, que ceux qui nous auraient vus courir à l'ennemi nous eussent pris pour une troupe de cerfs (22) qui vont apaiser leur soif dans une claire fontaine. »

Les princes victorieux racontent ensuite la déroute des musulmans, dont la multitude fut vaincue au premier choc et ne songea pas même à résister, comme si elle n'avait pas eu des armes pour se défendre.

Les chrétiens durent reconnaître en cette rencontre que leurs nouveaux adversaires étaient beaucoup moins redoutables que les Turcs. L'armée égyptienne était composée de plusieurs nations divisées entre elles ; la plupart des troupes musulmanes, levées à la hâte, se trouvaient pour la première fois en présence du péril. L'armée des croisées, au contraire, était éprouvée par plusieurs victoires ; leurs chefs déployèrent autant d'habileté que de bravoure ; la résolution hardie que prit Godefroy d'aller au-devant de l'ennemi, releva la confiance de ses soldats, et suffit pour jeter le désordre et l'effroi parmi les égyptiens (23). Si on en croit le moine Robert, témoin oculaire, et Guillaume de Tyr, les chrétiens n'avaient pas vingt mille combattants, et l'armée musulmane comptait trois cent mille hommes sous ses drapeaux ? Les vainqueurs auraient pu se rendre maîtres d'Ascalon, mais l'esprit de discorde qu'avait fait taire le danger ne tarda pas à renaître parmi les chefs, et les empêcha de mettre à profit leur victoire. Après la déroute des égyptiens, Raymond avait ennoyé dans la place un chevalier chargé de sommer la garnison de se rendre; il voulait arborer son drapeau sur la ville et retenir pour lui cette conquête. Godefroy en réclamait la possession, et soutenait qu'Ascalon devait, faire partie du royaume de Jérusalem. Alors le comte de Toulouse, n'écoutant plus qu'une aveugle colère, partit avec ses troupes, après avoir conseillé aux habitants de la ville de ne point se rendre au duc de Lorraine, qui allait rester le seul devant leurs remparts. Bientôt le plus grand nombre des croisés abandonnèrent les drapeaux de Godefroy, et lui-même fut obligé de s'éloigner, n'ayant pu obtenir qu'un tribut passager d'une ville où régnait la terreur des armes chrétiennes.

La querelle élevée entre Raymond et Godefroy devant Ascalon se renouvela peu de jours après devant la ville d'Arsouf, située sur le bord de la mer, à douze milles au nord de Ramla. Le comte de Saint-Gilles, qui marchait le premier avec sa troupe, entreprit d'assiéger cette place : comme on lui opposa une vive résistance, il abandonna le siège et continua sa marche, après avoir averti la garnison qu'elle n'avait rien à redouter des attaques du roi dé Jérusalem. Peu de temps après, Godefroy, étant venu assiéger la ville, trouva la garnison déterminée à se défendre, et, comme il apprit que cette résistance était le fruit des conseils de Raymond, il ne put retenir sa colère, et résolut de venger par les armes une aussi noire félonie. Il marchait, les enseignes déployées, contre le comte de Saint-Gilles, qui, de son côté, venait à sa rencontre et se préparait au combat, lorsque les deux Robert et Tancrède se jettent entre les deux rivaux et s'efforcent de les apaiser. Après de longs débats, le duc de Lorraine et Raymond, vaincus par les prières des autres chefs, s'embrassèrent en présence de leurs soldats, qui avaient partagé leur animosité. La réconciliation fut sincère de part et d'autre. Le pieux Godefroy, dit Albert d'Aix, exhortait ses compagnons à oublier la division qui venait d'éclater, et les conjurait, les larmes aux yeux, de se rappeler qu'ils avaient délivré ensemble le saint tombeau, qu'ils étaient tous frères en Jésus-Christ, et que la concorde leur était nécessaire pour défendre Jérusalem.

Lorsque L'armée chrétienne s'approcha de la ville sainte, elle fit sonner toutes ses trompettes et déploya ses enseignes victorieuses. Le moine Robert parle de la suave et délectable harmonie des chants de triomphe qui retentissaient dans les vallées et les montagnes. Une foule de pèlerins qui étaient venus au-devant d'elle, remplissaient l'air de leurs chants d'allégresse : ces vives expressions de la joie se mêlaient aux cantiques des prêtres ; les échos, dit le moine Robert, répétaient les sons des instruments guerriers, les acclamations des chrétiens, et semblaient offrir une application de ces paroles d'Isaïe : « Les montagnes et les collines chanteront devant vous les louanges dis Seigneur. » Bientôt les croisés rentrèrent en triomphe dans la ville sainte. Le grand étendard du vizir et son épée furent suspendus aux colonnes de l'église du Saint-Sépulcre. Tous les pèlerins, assemblés dans ces lieux mêmes que l'ernir Afdal avait juré de détruire de fond en comble, rendirent au ciel des actions de grâces pour une victoire qui venait de couronner tous leurs exploits.

La bataille d'Ascalon fut la dernière de cette croisade.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

8. Raymond d'Agiles rapporte qu'on avait offert la couronne au comte de Toulouse et qu'il la refusa positivement : c'est aussi ce que dit Anne Comnène. Ces deux témoignages sont un peu suspects (Bibliothèque des Croisades, 1.1).
9. Guillaume de Tyr, livre IX, dit, au sujet du clergé de la croisade, qu'après la mort d'Adhémar, on vit se vérifier ces paroles du Prophète : Tel peuple, tel prêtre. Il n'y avait lieu, ajoute-il, à faire une exception qu'en faveur de l'évêque d'Albarie et d'un bien petit nombre d'autres.
10. Il est facile de reconnaître ici le témoignage particulier du cuisinier et du maître d'hôtel de Godefroy de Bouillon ; rien n'est plus curieux que la gravité avec laquelle cette circonstance est racontée par l'archevêque de Tyr.
Raymond d'Agiles dit que les Provençaux inventèrent beaucoup de choses honteuses contre Godefroy, afin qu'il ne fût pas élu roi. On volt par ce témoignage que la calomnie, dans le siècle de la religion, comme dans ceux de la politique, était un moyen d'écarter les suffrages dans les élections, quelle que fût leur nature.
11. Préface des Assises. Une chronique d'Italie dit que Godefroy fut couronné de paille (Voyez Bibliothèque des Croisades, t, I).
12. Les historiens de la première croisade ne sont pas d'accord entre eux sur le titre que reçut le prêtre Arnould. Les uns disent qu'il fut élu patriarche ; d'autres qu'il fut simplement nommé administrateur de l'église de Jérusalem. L'élection de l'archevêque de Pise qui eut lieu peu de temps après, semble confirmer cette dernière opinion.
13. On avait déjà accusé Tancrède, dans un conseil des chefs, d'avoir fait arborer son drapeau sur l'église de Bethléem comme sur une maison commune.
14. Dans sa « Jérusalem conquise », le Tasse compare en effet Tancrède à Diomède.
15. Nous avons donné en entier l'élégie arabe dans le tome IV de la Bibliothèque des Croisades. L'auteur se nommait Modaffer Abivardi. Ces vers sont d'autant plus curieux, que c'est tout ce qui nous reste des écrivains arabes contemporains de cette époque ; l'histoire rapporte que ces vers furent d'abord récités devant le calife de Bagdad, qui ne put retenir set larmes, et que la douleur fut générale.
16. Raymond d'Agiles dit que les princes et les croisés se rendirent nu-pieds (nudit pedibus) an saint sépulcre, avant de marcher vers Ascalon.
17. Voyez dans la Correspondance d'Orient, t V, la lettre de H. Poujoulat sur Ascalon.
18. Albert d'Aix.
19. Robert le Moine remarque que les musulmans prirent la fuite à l'heure où Jésus-Christ expira sur la croix.
20. Raymond d'Agiles (Bibliothèque des Croisades, t. I).
21. La Tasse décrit longuement cette bataille, mais il la fait livrer sous les murs de Jérusalem ; il suppose que la citadelle de la ville n'avait point encore été prise et que les croisés se trouvaient placés entre la garnison et l'armée d'Egypte. On se rappelle que ces circonstances appartiennent au siège d'Antioche, et non à celui de Jérusalem. Du resta, cette natalité, telle qu'elle est écrite dans la Jérusalem délivrée, ne ressemble en rien à celle d'Ascalon. Le désespoir d'Armide occupe la grande moitié de cette description, ce qui donne peu de vraisemblance, et, j'ose le dire, peu d'intérêt au récit du poète. Le Tasse, dans sa Jérusalem conquise, s'était plus rapproché de l'histoire, non seulement pour ce combat, mais pour d'autres événements qu'il raconte. C'est principalement pour la vérité historique que le poète Italien préférait la Jérusalem conquise a la Jérusalem délivrée. Si on traduisait aujourd'hui en français la Jérusalem conquise, il ne serait pas impossible que le public éclairé fût de l'avis du Tasse.
22. Nous avons déjà vu un chroniqueur comparer au cerf l'armée musulmane. Ces images, inspirées par les habitudes de la chasse, peignent assez bien le caractère et la vie habituelle des chevaliers et des barons.
23. Les auteurs arabes semblent au contraire attribuer l'honneur du succès à Raymond de Saint-Gilles. On lit dans l'Histoire arabe de Jérusalem et d'Hébron qu'après le combat un poète musulman, pour faire sa cour à Raymond, lui adressa cette louange : « Tu as vaincu par l'épée du Messie. O Dieu! Quel nomme que Saint-Gilles la terre n'avait pas vu d'exemple d'une déroute semblable à celle d'Afdal. »
« Le vizir, ajoute l'auteur, fut si sensible à cet outrage, qu'il fit mourir le poète. »
(Voyez au IVe volume de la Bibliothèque des Croisades.)

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

15 - Retour des chevaliers et soldats de la première croisade en Occident

Libres enfin de leur voeu, après quatre ans de travaux et de périls, les princes croisés ne songèrent plus qu'à quitter Jérusalem, qui devait bientôt n'avoir pour sa défense que trois cents chevaliers, la sagesse de Godefroy, et l'épée de Tancrède, résolu de terminer ses jours en Asie. Quand ils eurent annoncé leur départ, tous les coeurs se remplirent de deuil et de tristesse ; ceux qui restaient en Orient embrassaient leurs compagnons les larmes aux yeux, et leur disaient : « N'oubliez jamais vos frères que vous laissez dans l'exil ; de retour en Europe, inspirez aux chrétiens le désir de visiter les saints lieux que nous avons délivrés ; exhortez les guerriers à venir combattre avec nous les nations infidèles. » Les chevaliers et les barons, fondant en pleurs, juraient de conserver un éternel souvenir des compagnons de leurs exploits et d'intéresser la chrétienté au salut et à la gloire de Jérusalem.

Après ces touchants adieux, les uns s'embarquèrent sur la Méditerranée, les autres traversèrent la Syrie et l'Asie Mineure. Quand ils arrivèrent dans l'Occident, les soldats et les chefs portaient des palmes dans leurs mains, et la multitude des fidèles accourait sur leur passage en répétant des cantiques. Leur retour fut regardé comme un miracle, comme une espèce de résurrection, et leur présence était partout un sujet d'édification et de saintes pensées. La plupart d'entre eux s'étaient ruinés dans la guerre sacrée; mais ils rapportaient d'Orient de précieuses reliques, que leur piété mettait au-dessus des plus riches trésors. On ne pouvait se lasser d'entendre le récit de leurs travaux et de leurs exploits. Des larmes se mêlaient sans doute aux transports de l'admiration et de la joie lorsqu'ils parlaient de leurs nombreux compagnons que la mort avait moissonnés en Asie. Il n'était point de famille qui n'eût à pleurer un défenseur de la croix, ou qui ne se glorifiât d'avoir un martyr dans le ciel (24).

Les anciennes chroniques ont célébré l'héroïque dévouement d'Ida, comtesse de Hainaut, qui fit le voyage d'Orient et brava tous les périls pour chercher les traces de son époux (25). Ida, après avoir parcouru l'Asie Mineure et la Syrie, ne put savoir si le comte de Hainaut avait quitté la vie ou s'il était prisonnier chez les Turcs. Elle avait été accompagnée dans son voyage par un noble chevalier, nommé Arnoult ; ce jeune chevalier fut tué par les musulmans, lorsqu'il poursuivait un daim dans les montagnes de la Judée. « Le roi et les princes de la ville sainte, dit Albert d'Aix, le regrettèrent beaucoup, parce qu'il était affable et sans reproche dans le combat ; mais la douleur de la noble épouse de Baudouin de Hainaut fut plus grande encore, car Arnoult avait été son ami et son compagnon de voyage depuis la France jusqu'à Jérusalem. »

Le comte de Toulouse, qui avait jure de ne plus revenir en Occident, s'était retiré à Constantinople, où l'empereur l'accueillit avec, distinction et lui donna la principauté de Laodicée. Raymond d'Orange voulut suivre le sort du comte de Toulouse et finir ses jours en Orient. Parmi les chevaliers, compagnons de Raymond de Saint-Gilles, qui revinrent dans leur patrie, nous ne pouvons oublier Etienne et Pierre de Salviac de Viel Castel, que leur siècle admira comme des modèles de la piété fraternelle. Etienne et Pierre de Salviac étaient deux frères jumeaux ; la plus tendre amitié les unissait dès leur enfance. Pierre avait pris la croix au concile de Clermont ; Etienne, quoique marié et père de plusieurs enfants, voulut suivre son frère en Asie et partager avec lui les périls d'un si long voyage : on les voyait toujours à côté l'un de l'autre dans les batailles ; ils avaient assisté ensemble aux sièges de Nicée, d'Antioche et de Jérusalem. Peu de temps après leur retour dans le Quercy, ils moururent tous deux dans la même semaine, et furent ensevelis dans le même tombeau. Sur leur tombe on lit encore aujourd'hui une épitaphe qui nous a transmis le souvenir de leurs exploits et de leur touchante amitié. Gaston de Béarn revint avec eux en Europe. Quelques années après être rentré dans ses états, il prit de nouveau les armes contre les infidèles et mourut en Espagne en combattant les Maures.

L'ermite Pierre, revenu dans sa pairie, se retira tout à fait du monde, et s'enferma (26) dans un monastère qu'il avait fondé à Hui. Il y vécut seize ans dans l'humilité et la pénitence, et fut enseveli parmi les cénobites qu'il avait édifiés par ses vertus. Eustache, frère de Godefroy et de Baudouin, vint recueillir le modeste héritage de sa famille, et n'occupa plus la renommée du bruit de ses exploits. Alain Fergent, duc de Bretagne, et Robert, comte de Flandre, rentrèrent dans leurs états, réparèrent les maux que leur absence avait causés, et moururent regrettés de leurs sujets (27).

Le duc de Normandie fut moins heureux que ses compagnons. La vue des saints lieux et de longs malheurs soufferts pour Jésus-Christ n'avaient pas changé son caractère indolent et léger. A son retour de la terre sainte, de profanes amours et des aventures galantes le retinrent plusieurs mois en Italie. Lorsqu'il rentra enfin dans ses états, il y fut reçu avec des transports de joie ; mais, ayant repris les rênes du gouvernement, il ne montra que de la faiblesse et perdit l'amour et la confiance de ses sujets. Du sein de l'oisiveté et de la débauche, sans trésors et sans armée, il osa disputer la couronne britannique au successeur de Guillaume le Roux, et, tandis que, livré aux conseils des histrions et des courtisanes, il rêvait la conquête de l'Angleterre, il perdit son duché de Normandie. Vaincu dans une bataille, ce malheureux prince tomba entre les mains de son frère Henri I, qui l'emmena en triomphe au delà de la mer et le fit enfermer au château de Cardiff, dans la province de Glamorgan. Le souvenir de ses exploits dans la guerre sainte ne put adoucir son infortune. Après vingt-huit ans de captivité, il mourut oublié de ses sujets, de ses alliés et de ses anciens compagnons de gloire.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

24. Voyez, aux pièces justificatives, la liste des noms des principaux croisés.
25. Le voyage de la comtesse Ida est raconté dans la chronique de Hainaut, Gisleberti Chronica Hannonioe.
26. Voyez la vie de Pierre l'Ermite, par le P. d'Outremont. Pierre l'Ermite revenait de la terre Sainte en 1102, avec un seigneur du pava de Liège. nommé le comte de Montaigu, lorsque, assailli d'une violente tempête, il fit voeu de bâtir une abbaye, C'est en exécution de ce voeu qu'il fonda en effet l'abbaye de « Neufmoutier » (à Hui dans le Condroz, sur la rive droite de la Meuse), en l'honneur du saint sépulcre de Jérusalem. Alexandre, évêque de Liège, en fit la dédicace en 1130. Pierre y mourut dans un âge avancé, et voulut, par humilité, être enterré hors de l'église. Ce fut plus d'un siècle après sa mort, en 1242, que l'abbé et le chapitre firent transporter ses reliques, dans un cercueil revêtu de marbre, devant l'autel des douze apôtres, avec une épitaphe assez longue, que M. Morand, de l'académie des sciences, y a lue en passant à Hui, en 1761, et qui est rapporté dans le t. III des manuscrits de la bibliothèque de Lyon, par M. Delandine, p. 481.
27. Robert, comte de Flandre, mourut d'une chute de cheval.


16 - L'élan des pèlerins qui affluent sur les routes de Jérusalem, sont dèscimés

[1101.] La conquête de Jérusalem avait excité un vif enthousiasme et renouvelé la ferveur de la croisade et des pèlerinages parmi les peuples de l'Occident. L'Europe vit une seconde fois les scènes qui avaient suivi le concile de Clermont. De nouveaux prodiges annoncèrent la volonté de Dieu. On avait remarqué dans le ciel des nuages de feu qui représentaient une grande cité. Ekkard , auteur contemporain , rapporte que pendant plusieurs jours on avait vu une multitude innombrable d'insectes ailés passer de la Saxe dans la Bavière, image des pèlerins qui devaient aller de l'Occident en Orient. Les orateurs sacrés ne parlaient plus, dans leurs prédications, des périls et des misères du peuple de Jérusalem, mais des triomphes remportés par les armes chrétiennes sur les infidèles. On lisait dans les chaires des églises les lettres que les princes croisés avaient écrites en Occident après la prise d'Antioche et la bataille d'Ascalon : ces lettres enflammaient l'imagination de la multitude ; et, comme les princes n'épargnaient point les déserteurs de l'armée chrétienne, tous ceux qui avaient pris la croix et n'étaient point partie, tous ceux qui avaient quitté les drapeaux de la croisade, devinrent tout à coup l'objet du mépris et de l'animadversion universels. La puissance des grands et des seigneurs ne put les défendre des traits d'une amère censure. Un cri d'indignation s'élevait de toutes parts contre le frère du roi de France, auquel on ne pardonnait point d'avoir lâchement abandonné ses compagnons et d'être revenu en Europe sans voir Jérusalem. Etienne, comte de Chartres et de Blois, ne put rester en paix dans ses états et dans sa propre famille : ses peuples s'étonnaient de sa désertion honteuse (28), et sa femme, mêlant les reproches aux prières lui rappelait sans cesse les devoirs de la religion et de la chevalerie. Ces malheureux princes et tous ceux qui avaient suivi leur exemple, se trouvèrent forcés de quitter une seconde fois leur patrie et de reprendre le chemin de l'Orient.

Plusieurs des seigneurs et des barons qui n'avaient point partagé l'enthousiasme des premiers croisés, s'accusèrent d'une coupable indifférence, et furent entraînés par le mouvement général. Parmi ces derniers, on remarquait Guillaume IX, comte de Poitiers, parent de l'empereur d'Allemagne et le vassal le plus puissant de la couronne de France : prince aimable et spirituel, d'un caractère peu belliqueux, il quitta, pour le pèlerinage de Jérusalem, une cour voluptueuse et galante qu'il avait souvent réjouie par ses chansons. L'histoire littéraire nous a conservé ses adieux poétiques au Limousin, au Poitou, « à la chevalerie qu'il avait tant aimée, aux vanités mondaines, qu'il désignait par les habits de couleur et les belles chaussures ». Après avoir engagé ses Etats à Guillaume le Roux, il prit la croix à limoges, et partit pour l'Orient, accompagné d'un grand nombre de ses vassaux, les uns armés de la lance et de l'épée, les autres ne portant que le bâton des pèlerins. Son exemple fut suivi par Guillaume, comte de Nevers, par Harpin, comte de Bourges, qui vendit son comté au roi de France ; le duc de Bourgogne prit aussi la croix ; ce dernier partait pour la Syrie, moins peut-être dans le dessein de voir Jérusalem, que dans l'espoir de retrouver quelques traces de sa fille Florine, qui avait disparu avec Suénon dans l'Asie Mineure.

En Italie et en Allemagne, l'enthousiasme fut plus général et l'affluence des pèlerins plus grande qu'après le concile de Clermont. La Lombardie et les provinces limitrophes virent accourir sous les drapeaux de la croix plus de cent mille chrétiens conduits par Albert, comte de Blandrat, et par Anselme, évêque de Milan. Un grand nombre de pèlerins allemands suivirent Wolf ou Guelfe IV, duc de Bavière, et Conrad, connétable de l'empire germanique. Parmi les croisés d'Allemagne, on remarquait plusieurs autres seigneurs puissants, d'illustres prélats, et la princesse Ida, margrave d'Autriche.

Dans cette nouvelle expédition, comme dans la première, on était entraîné par l'envie de chercher des aventures et de parcourir des régions lointaines : la fortune de Baudouin, de Bohémond, de Godefroy, avait réveillé l'ambition des comtes et des barons restés en Europe. Humbert II, comte de Savoie, qui partit pour la terre sainte avec Hugues le Grand, fit une donation aux religieux du Bourget, afin d'obtenir par leurs prières un heureux consulat en son voyage d'outre-mer (29). On doit croire que beaucoup de seigneurs et de chevaliers firent de pareilles donations ; d'autres fondèrent des monastères et des églises.

Les croisés lombards furent les premiers qui se mirent en marche. Arrivés dans la Bulgarie et les provinces grecques, ils se livrèrent à toutes sortes de violences, maltraitant les habitants qu'ils dépouillaient, enlevant partout les boeufs, les moutons sur leur route, et, ce qui était plus déplorable encore, dit Albert d'Aix, se nourrissant de la chair de ces animaux dans le saint temps de carême. A leur arrivée à Constantinople, on vit éclater de plus grands désordres. Si on en croit les chroniques du temps, l'empereur grec n'opposa d'abord à la multitude grossière des pèlerins, ni ses gardes, ni ses soldats. Les croisés lombards, ayant escaladé un premier mur de la ville vers la porte de « Carsia » (aujourd'hui Egri-Capou), virent accourir au-devant d'eux des lions et des léopards qu'on avait déchaînés ; ces bêtes féroces se jetèrent sur les premiers qui parurent ; mais bientôt la foule accourut avec des épieux, des lances et des javelots ; tous les lions furent tués et les léopards, moins aguerris, « grimpèrent le long des remparts comme des chats » (30), et s'enfuirent vers la ville. A la nouvelle de cet étrange combat, il y eut un horrible tumulte dans la capitale. Un grand nombre de pèlerins, armés de marteaux et de toutes sortes d'instruments de fer, se portèrent sur le grand palais dans la place de Sainte-Argène ; la demeure impériale fut envahie ; dans le désordre, un parent de l'empereur perdit la vie ; les croisés, ajoutent les historiens, tuèrent aussi un lion apprivoisé, qui était très aimé dans le palais. Les chefs des croisés s'efforcèrent en vain d'apaiser leurs soldats indisciplinés. Alexis, qui avait menacé les pèlerins de sa colère, se trouva réduit à les implorer pour avoir la paix, et ce ne fut qu'à force de présents et de prières qu'il put déterminer ses hôtes redoutables à traverser le détroit de Saint-George.

Les croisés lombards (31), campés dans les plaines de Civitot et de Nicomédie, virent bientôt arriver dans leur camp le connétable Conrad, avec une troupe choisie de guerriers teutons, et le duc de Bourgogne, le comte de Chartres, les évêques de Laon et de Soissons, avec des croisés français, partis des rives de la Loire, de la Seine et de la Meuse. Cette multitude de pèlerins, moines, clercs, femmes et enfants, s'élevait à deux cent soixante mille. Le comte de Toulouse, qui était venu de Laodicée à Constantinople, fut chargé de les conduire à travers l'Asie Mineure. Les Lombards étaient remplis d'une telle présomption qu'on ne parlait dans leur camp que d'assiéger Bagdad, de conquérir le Korasan, avant d'aller à Jérusalem. En vain leurs chefs voulaient leur faire suivre la route qu'avaient prise Godefroy et ses compagnons : ils forcèrent le comte Raymond à prendre le chemin de la Cappadoce et de la Mésopotamie. On se mit en route vers les fêtes de la Pentecôte, année 1001. Les pèlerins marchèrent pendant trois semaines sans manquer de vivres et sans rencontrer d'ennemis, ce qui augmenta leur orgueil et leur donna une aveugle sécurité. La veille de la saint Jean-Baptiste (nous suivons le récit d'Albert d'Aix), l'armée des pèlerins arriva au pied de hautes montagnes, dans des vallées très-profondes, et de là, à la place forte d'Ancras, habitée et défendue par les Turcs. La citadelle fut emportée d'assaut et la garnison passée au fil de l'épée. Les croisés dirigèrent ensuite leurs attaques contre une autre forteresse située à quelques milles de là, que leurs historiens appellent « Gangras » ou « Gangara ». Cette forteresse, bâtie sur un rocher élevé, résista à leurs impétueux assauts. La ville à laquelle les chroniqueurs donnent le nom « d'Ancras », a été reconnue pour être la ville « d'Ancyre » que les habitants appellent aujourd'hui « Angora ». On peut aller de Constantinople à Ancyre en cinq jours : les croisés mirent trois semaines pour faire ce trajet, ce qui prouve une complète ignorance des chemins. Les ruines du fort « Gangara » existent encore, et les Turcs nomment ce lieu « Kiankary ». Ce fut à Gangras que commencèrent toutes les misères de cette croisade. L'armée des pèlerins entra dans les montagnes de la Paphlagonie, et les Turcs ne cessèrent point de la poursuivre et de la harceler. Tous ceux que la fatigue retardait dans leur marche, tous ceux qui s'écartaient pour chercher des vivres, tombaient sous les coups des barbares. On divisa l'armée en plusieurs corps, et chaque corps ou plutôt chaque nation était chargée de veiller à la sûreté des pèlerins : tantôt c'étaient les Bourguignons ou les Provençaux, tantôt les Lombards ou les Français, qui repoussaient les attaques ou les surprises de l'ennemi. Malgré toutes ces précautions, la multitude qui n'avait point d'armes périssait sur les chemins, et chaque jour on avait à déplorer la mort d'un grand nombre de croisés. L'armée ne forma plus qu'un seul corps ; alors on souffrit moins des attaques des Turcs, mais la disette s'accrut. L'argent, disent les chroniques, devint chose inutile, car on ne trouvait plus rien à acheter.

Les croisés n'avaient devant eux et autour d'eux que des rochers escarpés et des montagnes arides. L'armée de la croix, semblable à une immense caravane, marchait comme au hasard et sans guides, cherchant des sources, des pâturages, un coin de terre qui ne fût pas frappé de stérilité. La disette devenait chaque jour plus affreuse : à l'exception de quelques hommes riches, qui avaient apporté de Civitot et de Nicomédie, de la farine, des viandes sèches, du lard, il n'y avait personne dans l'armée chrétienne qui eût de quoi se nourrir. Des graines et des fruits que les pauvres pèlerins n'avaient jamais vus, les plantes les plus grossières, les herbes sauvages, tout ce que produisait un sol inconnu leur semblait propre à soutenir leur misérable vie.

Dans cette détresse générale, mille hommes de pied s'étaient avancés jusque dans le voisinage de « Constamne » (le Castamoun des Turcs) (32) : ayant trouvé dans un champ de l'orge nouvelle, mais non mûre, ils la firent rôtir au feu pour apaiser leur faim ; ils eurent l'idée de faire cuire en même temps un fruit amer que produisent certains arbustes du pays et que les voyageurs appellent la graine jaune. Comme ils s'étaient retirés dans un vallon étroit pour prendre leur pauvre repas, voilà qu'ils sont tout à coup surpris et entourés par une multitude de Turcs : les barbares mirent le feu aux bruyères et aux herbes sèches dont la terre était couverte, et les mille hommes de pied périrent étouffés par l'incendie. Quand la nouvelle en parvint à l'armée, tous les princes chrétiens, dit Albert d'Aix, furent saisis d'épouvante.

Les croisés, après avoir erré pendant plusieurs semaines dans ce labyrinthe des montagnes de la Paphlagonie, vinrent à la fin placer leurs tentes dans une vaste plaine que les chroniques ne nomment point, mais qui doit être la plaine que les Turcs appellent « Osmandjik » (33). Ce fut là que l'armée chrétienne eut à combattre une multitude de Turcomans, accourus des bords du Tigre et de l'Euphrate, pour lui fermer les chemins de la Mésopotamie et de la Syrie. Dans la première semaine de juillet, il y eut de grands combats, dans lesquels les chrétiens « restèrent constamment serrés en masse, et ne purent être dispersés ni entamés par leurs ennemis ». Les pèlerins se préparaient à marcher vers Marah (la petite ville de Mursivan), et déjà un fort situé à deux milles de leur camp était tombé entre leurs mains, lorsque tout à coup la fortune leur devint contraire, et les précipita dans un abîme de calamités.

Le lendemain du sabbat, dit l'histoire contemporaine, l'évêque de Milan annonça, lui-même qu'il y aurait ce jour-là une grande bataille ; il parcourut les rangs de l'armée, adressant la parole au peuple du Dieu vivant, et montrant aux fidèles le bras du bienheureux Ambroise. Raymond de Saint-Gilles fit porter aussi dans les rangs la lance miraculeuse, trouvée dans la basilique de l'apôtre Pierre à Antioche. Tous les pèlerins confessèrent leurs péchés et reçurent l'absolution au nom de Jésus-Christ.

Chaque nation se rangea en ordre de bataille et se prépara au combat. Les Lombards, placés au premier rang, reçurent d'abord le choc des Turcs : ils combattirent pendant plusieurs heures avec une grande vigueur, mais à la fin, lassés de suivre l'ennemi tour à tour fuyant et revenant à la charge, ils revinrent sous leurs tentes avec l'étendard de l'armée. Le connétable Conrad, après la retraite des Lombards, s'élança au-devant des Turcs, avec les Saxons, les Bavarois, les Lorrains et tous les Teutons; il combattit jusqu'au milieu de la journée ; à la fin, accablé par une grêle de javelots, dévoré par la faim, épuisé de fatigue, il suivit l'exemple des croisés italiens. Etienne avec ses Bourguignons vint combattre à son tour et se retira de même, après avoir perdu un grand nombre des siens. La victoire allait se décider pour les Turcs, lorsque le comte de Blois et l'évêque de Laon accoururent avec les Français : ils ne cessèrent de combattre jusqu'au soir ; à la fin la lassitude et l'épuisement les forcèrent de rentrer dans leur camp, comme l'avaient fait leurs compagnons, laissant un grand nombre des leurs étendus dans la plaine. Raymond de Saint-Gilles fut le dernier qui se présenta au combat : après avoir soutenu quelque temps les attaques impétueuses de l'ennemi ayant perdu presque tous ses chevaliers provençaux, abandonné par ses Turcoples, il chercha sur une roche élevée un asile contre la poursuite des Turcs, et ne dut son salut qu'au secours généreux du duc de Bourgogne.

Quand la nuit fut venue, les deux armées rentrèrent dans leurs camps, placés à deux milles l'un de l'autre : chacun déplorait ses pertes et désespérait de vaincre son ennemi. Tout à coup le bruit se répand dans l'armée chrétienne, que Raymond de Saint-Gilles s'est enfui avec ses Turcoples, et qu'il a pris la route de Sinope. Alors une terreur panique s'empare des pèlerins, et les plus braves sont persuadés qu'il n'y a plus de salut que dans la fuite. Tous ceux qui pouvaient fuir, les guerriers comme la multitude, se précipitent à la fois hors du camp. Cette nouvelle, portée à l'armée des Turcs qui se préparaient aussi à la retraite, releva tout à coup leur courage, et, dès le point du jour, ils accourent au bruit des trompettes et des clairons. Ils se précipitèrent, en jetant des cris affreux, dans les tentes des chrétiens. Quelle désolation dans ce camp, où ne se trouvaient plus que des matrones, des vierges, des enfants et des malades ! Quel désespoir parmi toutes ces femmes abandonnées par leurs époux et leurs proches, lorsqu'elles ne voient plus autour d'elles que des barbares dont elles vont devenir la proie ! Nul glaive n'était là pour défendre cette faible et tremblante multitude contre la cruauté des Turcs, que leur chevelure hideuse et leur aspect farouche rendaient, selon l'expression d'Albert d'Aix, semblables à des esprits noirs et immondes. Après avoir pillé le camp, l'ennemi se met à la poursuite des pèlerins. Dans un espace de trois milles, les fuyards et ceux qui les poursuivaient, marchaient sur les besants, sur les vases d'or et d'argent, sur la pourpre et les étoffes de soie. A côté de ces tristes débris du luxe se rencontraient partout les traces du plus horrible carnage. Dans toutes les régions qui s'étendent vers Sinope et vers la mer Noire, il n'y eut pas alors une plaine, un défilé, un lieu habité ou désert, qui ne vit couler le sang des chrétiens. Les chroniques du temps font monter à cent soixante mille le nombre des pèlerins qui succombèrent sous le fer des Turcs ou qui périrent de faim, de fatigue et de désespoir.

Une seconde troupe de pèlerins, conduite par le comte de Nevers et le comte de Bourges, arrivée à Constantinople dans le mois de mai, était partie de Nicomédie vers la fête de la Saint-Jean-Baptiste. Cette armée, composée de quinze mille combattants, traînait à sa suite, comme la précédente, des moines, des femmes, des enfants, une foule de peuple sans armes. Elle arriva à Ancyre après deux semaines de marche ; là, n'apprenant aucune nouvelle des Lombards et redoutant les chemins difficiles de la Paphlagonie, elle dirigea sa route à droite, et marcha vers « Iconium », qu'Albert d'Aix appelle « Stancone ». Les croisés s'arrêtèrent quelques jours devant la capitale de la Lycaonie ; mais, n'ayant pu s'en emparer, ils poursuivirent leur marche vers la ville d'Héraclée (34) (érécly, ou Ercly) sur la route de Tarse. On était alors dans le mois d'août, dans cette saison brûlante où les caravanes mêmes sont obligées de suspendre leur marche ; les sources et les fontaines étaient partout desséchées, plus de trois cents pèlerins moururent de soif. Des informations vagues avaient appris aux croisés qu'il y avait une rivière dans le pays où ils étaient : plusieurs d'entre eux montèrent sur des hauteurs pour la découvrir, mais ils revinrent en disant qu'ils n'avaient vu du haut des montagnes que la ville d'Héraclée dévorée par un incendie, les habitants, qui s'étaient enfuis, avaient brûlé leurs maisons, comblé les puits, détruit les citernes. Alors se présentèrent les Turcs, qui arrivaient toujours lorsque les pèlerins étaient à moitié vaincus par quelque grande calamité ; une vallée spacieuse, voisine de la ville, devint le théâtre d'un grand combat. Le frère du comte de Nevers, Robert, qui portait l'étendard de l'armée, donna l'exemple de la fuite ; les autres chefs, le comte de Nevers lui-même, abandonnant la foule éperdue des pèlerins, s'enfuirent à Germanicopolis, ville de la Cilicie ; les tentes et les richesses des croisés fugitifs restèrent au pouvoir des Turcs ; des milliers de femmes et d'enfants tombèrent entre les mains des barbares, et furent emmenés dans le Korasan.

Il restait une troisième armée de pèlerins, celle de Guillaume de Poitou, à laquelle s'étaient réunis le comte de Vermandois, l'évêque de Clermont, Wolf IV, duc de Bavière, et la comtesse Ida, margrave d'Autriche. Arrivés à Constantinople, les Allemands et les Aquitains ne savaient rien de ce que les croisés avaient à souffrir dans l'Asie Mineure, car, disent les vieilles chroniques, on ne revenait pas plus de ce pays qu'on ne revient du royaume des morts ; néanmoins de tristes pressentiments préoccupaient leurs pensées ; les uns regardaient la Romanie comme un vaste sépulcre où s'engloutissaient les peuples de l'Occident, et voulaient se rendre par mer dans la Palestine ; d'autres disaient que les vengeances et les trahisons d'Alexis suivraient les croisés sur les flots et que les tempêtes serviraient encore mieux ses projets que les Turcs. « Au milieu des incertitudes les plus cruelles, dit Ekkard, on voyait le père se séparer de son fils, le frère de son frère, l'ami de son ami, et dans cette séparation où chacun avait pour but de sauver sa vie il y avait plus d'amertume et de regrets qu'on n'en éprouve pour mourir ; l'un voulait se confier aux flots, l'autre traverser la Romanie ; quelques-uns, après avoir pris place dans un vaisseau, se précipitaient sur le rivage, et, rachetant les chevaux qu'ils avaient vendus, couraient à la mort qu'ils voulaient éviter » (35). Tel est le récit abrégé d'un pèlerin parti d'Occident avec les croisés teutons ; lui-même, après avoir hésité longtemps, prit le parti de s'embarquer, et, sans courir aucun des dangers qu'il craignait, il arriva avec beaucoup d'autres pèlerins au port de Jaffa, secondé par la clémence divine.

Guillaume de Poitou et ses compagnons traversèrent le détroit de Saint-George et se rendirent à Nicomédie vers le temps de la moisson. Une foule innombrable de tout sexe, de tout âge, de toute condition, suivait leurs drapeaux. Cette multitude se mit en marche à travers l'Asie Mineure et prit la même route que Godefroy de Bouillon dans la première croisade : l'armée de Guillaume de Poitou s'empara sur son passage des villes de « Philomélium » (36) et de Salamieh; elle descendit ensuite vers Héraclée, pour y trouver, dit Albert d'Aix, un fleuve ardemment désiré : ce fleuve, que les compagnons du comte de Nevers n'avaient pu découvrir, coule à quelque distance d'Héraclée. Lorsque l'armée chrétienne, accablée par la fatigue et la chaleur, s'en approchait, elle rencontra les Turcs, qui l'attendaient rangés en bataille sur les deux rives. A la suite d'un combat terrible, les chrétiens vaincus prirent la fuite, et le carnage fut effroyable. L'évêque de Clermont en Auvergne, le duc de Bavière, le comte de Poitou, échappèrent presque seuls au glaive des Turcs, en fuyant à travers les montagnes et par des défilés inconnus. Le duc de Vermandois, percé de deux flèches, alla mourir à Tarse, et fut enseveli dans l'église de Saint-Paul. La margrave d'Autriche, et un grand nombre d'illustres matrones disparurent dans le tumulte du combat et de la fuite. Les uns disaient que la margrave avait été écrasée sous les pieds des chevaux, les autres, que les Turcs l'avaient emmenée dans le Korasan, pays, dit Albert d'Aix, que des montagnes et des marais séparaient du reste du monde et dans lequel les chrétiens captifs restaient enfermés comme le troupeau dans l'étable.

Ainsi disparurent trois grandes armées, qui étaient comme autant de nations. Elles périrent toutes les trois de la même manière, par l'imprévoyance des chefs, par l'indiscipline des soldats, et se livrèrent comme d'elles-mêmes au glaive exterminateur des Turcs. Dans la première croisade, il y avait eu aussi de grands malheurs, mais ces malheurs furent quelquefois de la gloire ; ici on ne voit que des calamités. La multitude qui accompagnait les armées contribua beaucoup sans doute à leurs désastres. Le mal était venu de toutes les illusions qu'on s'était faites en Europe sur les victoires des premiers croisés : tout le monde avait voulu partir parce qu'on s'était persuadé qu'il n'y avait plus en Asie ni Turcs ni Sarrasins, et qu'il suffisait de se mettre en route pour arriver sans obstacle et sans péril à Jérusalem.

L'histoire contemporaine nous dit que, dans cette expédition malheureuse, quatre cent mille pèlerins sortirent de ce monde périssable pour vivre éternellement dans le sein de Dieu. Les chroniqueurs ne comptent pas ceux que les Turcs emmenèrent en esclavage ; de toutes les femmes qui étaient parties, et leur nombre devait être très-grand, pas une seule ne revit sa famille. Les croisés qui échappèrent au carnage se retirèrent, les uns à Constantinople, les autres à Antioche ; nous verrons au livre suivant les tristes débris de cette croisade arriver dans le royaume de Jérusalem, où plusieurs princes sauvés miraculeusement du glaive des Turcs perdirent la liberté ou la vie, en combattant les égyptiens. Le duc de Bavière mourut et fut enseveli dans l'île de Chypre ; Harpin de Bourges, qui revint en France, se fit moine de Cluny. Guillaume de Poitou, pour se consoler des malheurs de la croisade, en fit le sujet de ses chansons, et très-souvent, dit Orderic Vital, il répéta ses joyeuses complaintes en présence des rois, des grands et des sociétés chrétiennes.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

28. Orderic Vital (Bibliothèque des Croisades, t.1).
29. Guichenon s'exprime ainsi dans son Histoira généalogique de la maison de Savoie :
« Guillaume Paradin raconte que ce prince (Humbert II, comte de Savoie) fut au voyage de la terre sainte à la croisade qui fut conclue au concile de Clermont, sous Godefroy de Bouillon : ce qu'après lui ont confirmé la plupart des historiens (Pingon, Vanderd, Dogllani, Chiesa, Balderan, Buttet, Henning). Papyre Masson a rejeté cela, parce que la chronique manuscrite n'en a point parlé, ni les auteurs des croisades, qui nomment pourtant bien des seigneurs moins considérables. Botero n'en a fait aucune mention ».
« Cependant, il ne faut pas douter de ce voyage ; car environ ce même temps ce prince donna aux religieux du Bourget en Savoie un mas appelé Gutin, pour le salut de son âme, de celle du comte Amé, son père, et de ses prédécesseurs. Cette donation, datée d'Yenne en Savoie (et non de Jéna en Thuringe, comme le dit l'Art de vérifier les dates), porte que le comte faisait celte libéralité pour obtenir de Dieu un heureux consulat en son voyage d'outre-mer. Or, ce mot de consulat désignait alors une principauté, gouvernement ou souveraineté. Orderic Vital donne à Roger, comte de Sicile, le titre de consul de Sicile ».
Guichenon ajoute ici beaucoup d'autres exemples du même genre.
Ce qui fait élever des doutes sur le voyage de Humbert, c'est le silence des historiens de la première croisade, ainsi que les actes qu'on a conservés de ce prince, lesquels font voir qu'il était resté en Europe jusqu'à l'an 1100 ; mais tous les doutes se dissipent, lorsqu'on place son départ à la seconde expédition en 1101.
30. Orderic Vital (Bibliothèque des Croisades).
31. Cette expédition est racontée par trois chroniqueurs du temps, Albert d'Aix, Orderic Vital, Ekkard. Le premier de ces historiens est le plus complet, et parait le plus digne de foi dans ce qu'il raconte. Le second, selon sa coutume, s'attache plus aux choses extraordinaires qu'aux choses vraies. Le troisième, quoiqu'il ait été lui-même de l'expédition, n'en donne qu'une idée Incomplète et confuse.
32. Correspondance d'Orient, t. III, lettre LXIII.
33. L'armée des fidèles du Christ, dit Albert d'Aix, franchit les défilés étroits et difficiles de la Paphlagonie, et descendit dans une vaste plaine. Ces défilés peuvent être ceux de « Hadji-Hamzeh », qui présentent encore des débris de fortifications, et cette plaine est celle « d'Osmandjik ». La plaine (d'Oimandjik est située à deux ou trois journées de Sinope, à l'est (Correspondances d'Orient, t, III).
34. Voyez, pour Erécli ou Héraclée, la Correspondance d'Orient, lettre LXIII.
35. (Bibliothèques des Croisades).
36. La cité de « Finimine » ou de « Philoraélium » se retrouve aujourd'hui sous le nom turc « d'Ilgruin », à huit ou neuf lieues d'Akcher, l'ancienne Antiochette de Pisidie (Voyez la Correspondance d'Orient, let. LXI et LXIII).


17 - Analyse et Conclusion de cette première croisade

Arrêtons-nous un moment sur le spectacle qui vient de se passer sous nos yeux et dans lequel on voit deux religions se disputer le monde les armes à la main ; portons nos regards en arrière, et voyons ce que cette grande révolution des guerres saintes a produit pour les générations contemporaines et ce qu'elle devait laisser après elle pour les peuples de l'Occident.

On a souvent répété, en parlant de cette première guerre sainte où l'Orient vit une armée de six cent mille croisés, qu'Alexandre avait conquis l'Asie avec une armée de trente mille hommes ; sans reproduire ce qui a été dit là-dessus, nous nous bornerons à faire observer que les Grecs d'Alexandre, dans leur invasion de l'Orient, n'avaient guère à combattre que les Perses, nation efféminée et que la Grèce méprisait, tandis que les croisés eurent à combattre une foule de peuples inconnus, et qu'arrivés en Asie, ils se trouvèrent aux prises avec plusieurs nations de conquérants.

Il n'est pas inutile de dire qu'ici deux religions sont armées l'une contre l'autre ; entre les chrétiens et les musulmans, il ne pouvait y avoir qu'une guerre d'extermination ; si les guerres religieuses sont toujours les plus meurtrières, il n'en est point aussi où il soit plus difficile au vainqueur d'étendre et de conserver ses conquêtes. Cette observation est très-importante pour apprécier le résultat et même le caractère de la première croisade et de celles qui l'ont suivie.

Ce que les hommes éclairés ne pouvaient comprendre dans ce grand mouvement de nations, c'était le motif miraculeux qui animait les chefs et les soldats. « Que penser, dit l'abbé Guibert, qui écrivait quelques années après la croisade, de voir les peuples s'agiter et, fermant leur coeur à toutes les affections humaines, se lancer tout à coup dans l'exil pour renverser les ennemis du nom du Christ, franchir le monde latin et les limites du monde connu, avec plus d'ardeur et de joie que n'en ont jamais montré les hommes en courant à des jours de fête ? »

Le même chroniqueur ajoute que de son temps on ne faisait plus la guerre que poussé par l'avarice, l'ambition, et par des passions profanes et odieuses ; comme l'ardeur des combats était à peu près générale et qu'elle entraînait les populations (c'est toujours l'idée de l'abbé Guibert). Dieu suscita de nouvelles guerres, qui seraient entreprises pour la gloire de son nom et qu'il conduirait lui-même, des guerres saintes qui offriraient un moyen de salut aux chevaliers et aux peuples, des guerres où ceux qui avaient embrassé la profession des armes pourraient, sans renoncer à leurs habitudes et sans se trouver « contraints en quelque sorte de sortir du siècle », obtenir la miséricorde divine. En effet, dès que la guerre se trouva ainsi sanctifiée, tout le monde y courut et voulut marcher sous l'étendard de Dieu. Un des caractères merveilleux de cette croisade, c'est qu'elle fut annoncée d'avance dans presque tout l'univers. Lorsque les révolutions sont près d'arriver, un secret pressentiment saisit les peuples. On sait les mille prodiges qui avaient précédé le belliqueux réveil de l'Europe chrétienne. Les musulmans eurent aussi leurs présages; plusieurs signes vus dans le ciel leur avaient annoncé que l'Occident allait se lever contre eux. Pendant le séjour de Robert le Frison à Jérusalem, douze ans avant le concile de Clermont, tous les chefs du peuple musulman étaient restés assemblés depuis le matin jusqu'au soir dans la mosquée d'Omar; là ils avaient étudié dans les livres de leur loi les menaces prophétiques des constellations ; ils surent par des conjectures certaines que des hommes d'une condition chrétienne viendraient à Jérusalem et s'empareraient de tout le pays après de grandes victoires ; mais on ne put savoir en quel temps se vérifieraient les sinistres présages. Ainsi, à mesure que les temps étaient proches, l'Occident et l'Orient attendaient vaguement de grandes choses.

Dans la religieuse ardeur qui embrassa la fin du onzième siècle, deux passions se partagèrent la société chrétienne : la première poussait les hommes à la vie solitaire et contemplative ; l'autre les portait à parcourir le monde et à chercher la rémission de leurs péchés dans le tumulte et le bruit des guerres saintes. D'une part on disait aux chrétiens :

« C'est dans la solitude qu'on trouve le salut, c'est là que le Seigneur distribue ses grâces, c'est là que l'homme devient meilleur et plus digne de la miséricorde divine. »
D'un autre côté on leur répétait sans cesse :
« Dieu vous appelle à sa défense ; c'est dans le tumulte des camps, c'est dans les périls d'une guerre sainte, que vous obtiendrez les bénédictions du ciel. »
Ces deux opinions si opposées étaient prêchées avec le même succès, et trouvaient partout des partisans, des apôtres ou des martyrs. Parmi les plus fervents des fidèles, les uns ne voyaient d'autre moyen de plaire à Dieu que de s'ensevelir dans les déserts ; les autres croyaient sanctifier leur vie en parcourant, l'épée à la main et la croix sur la poitrine, les régions les plus éloignées. Le besoin de la solitude et le zèle de la guerre sacrée étaient si ardents, que jamais l'Europe n'avait vu tant de reclus et tant de soldats ; jamais on ne vit s'établir autant de monastères que dans le douzième siècle et jamais on ne vit d'aussi nombreuses, d'aussi formidables armées. Nous ne chercherons point à caractériser cet étrange contraste ; mais il nous semble qu'un seul homme suffirait ici pour expliquer tout un siècle, et cet homme est Pierre l'Ermite. On se rappelle que le prédicateur de la croisade obéit tour à tour aux deux opinions dominantes de son temps. Né avec une imagination ardente, avec un esprit changeant et inquiet, il se voua d'abord à la vie austère des cénobites, se montra ensuite au milieu de cette multitude qui avait pris les armes à sa voix, et revint enfin mourir dans un cloître. L'ermite Pierre fut donc éminemment l'homme des temps où il vécut, et c'est pour cela qu'il exerça une si grande influence sur ses contemporains. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de remarquer que le plus souvent les hommes qui passent dans la postérité pour avoir dominé leur siècle, sont ceux qui s'en laissaient le plus dominer eux-mêmes, et s'en montraient les interprètes les plus passionnés. Un des résultats de cette croisade fut de porter l'effroi parmi les nations musulmanes et de les mettre pour longtemps dans l'impuissance de ne tenter aucune entreprise sur l'Occident. Grâce aux victoires des croisés, l'empire grec recula ses limites, et Constantinople, qui était le chemin de l'Occident pour les musulmans, fut à l'abri de leur attaque. Dans cette expédition lointaine, l'Europe perdit la fleur de sa population ; mais elle ne fut point, comme l'Asie, le théâtre d'une guerre sanglante et désastreuse, d'une guerre dans laquelle rien n'était respecté, où les villes et les provinces étaient tour à tour ravagées par les vainqueurs et par les vaincus. Tandis que les guerriers sortis de l'Europe versaient leur sang dans les pays d'Orient l'Occident était dans une profonde paix. Parmi tous les peuples chrétiens, on regardait alors comme un crime de porter les armes pour une autre cause que celle de Jésus-Christ. Cette opinion contribua beaucoup à arrêter les brigandages et à faire respecter la trêve de Dieu, qui fut, dans le moyen âge, le germe ou le signal des meilleures institutions. Quels que fussent les revers de la croisade, ils étaient moins déplorables que les guerres civiles et les fléaux de l'anarchie féodale qui avaient longtemps ravagé toutes les contrées de l'Occident.


Cette première croisade procura d'autres avantages à l'Europe. L'Orient, dans la guerre sainte, fut en quelque sorte révélé à l'Occident, qui le connaissait à peine. La Méditerranée fut plus fréquentée par les vaisseaux européens ; la navigation fit quelques progrès, et le commerce, surtout celui des Pisans et des Génois, dut s'accroître et s'enrichir par la fondation du royaume de Jérusalem. Une grande partie, il est vrai, de l'or et de l'argent qui se trouvaient en Europe, avait été emportée en Asie par les croisés ; mais ces trésors, enfouis par la crainte ou par l'avarice, étaient perdus depuis longtemps pour la circulation ; l'or qui ne fut point emporté dans la croisade circula plus librement, et l'Europe, avec une moindre quantité d'argent, parut tout à coup plus riche qu'elle ne l'avait jamais été. Nous ne voyons pas, quoi qu'on en ait dit, que, dans la première guerre sainte, l'Europe ait reçu de grandes lumières de l'Orient. Pendant le onzième siècle, l'Asie était devenue le théâtre des plus effroyables révolutions. A cette époque les Sarrasins et surtout les Turcs ne cultivaient point les arts et les sciences. Les croisés n'eurent avec eux d'autres rapports que ceux d'une guerre terrible. D'un autre côté, les Francs méprissaient trop les Grecs, chez qui d'ailleurs les sciences et les arts tombaient en décadence, pour en emprunter aucun genre d'instruction. Cependant, comme les événements de la croisade avaient vivement frappé l'imagination des peuples, ce grand et imposant spectacle suffisait pour donner une espèce d'essor à l'esprit humain dans l'Occident.

Nous parlerons ailleurs du caractère de cette croisade ; nous dirons seulement ici quelques mots sur le bien qu'elle a pu faire à la génération contemporaine. On sait assez les malheurs dont elle fut accompagnée. Les désastres sont ce qui nous frappe le plus dans l'histoire, et nous n'avons pas besoin d'y revenir, mais le bien et ses progrès insensibles sont beaucoup moins faciles à apercevoir.

Le premier résultat de la croisade pour la France fut la gloire de nos pères : que de noms illustrés dans cette guerre ! Les souvenirs glorieux sont un avantage réel, car ils fondent l'existence des nations comme celle des familles. On n'a pas oublié l'appel que fit le pape Urbain à la nation belliqueuse des Francs, et l'histoire a raconté les prodiges par lesquels ceux-ci répondirent à l'appel du pontife. Un chroniqueur nous dit que Dieu, en cette occasion, rejeta les grands monarques de la terre, et ne voulut associer à ses desseins que la France, qui s'était trouvée pure devant lui, car aucune hérésie jusque-là n'avait souillé son peuple. L'abbé Guibert, qui avait pris pour titre de son histoire ces mots : « Gesta Dei per Francos (gestes de Dieu par les Francs), a exprimé à la fois la pensée de ses contemporains et celle de la postérité.
Ce qu'il y avait de curieux au temps des croisades, c'est que le monde se croyait vieux et près de son déclin : Guibert s'étonnait que des merveilles comme celles dont on était témoin fussent arrivées dans un temps de décrépitude. La conquête de Jérusalem dut enfin réveiller les esprits et les avertir que le monde n'était point sur sa fin et qu'une grande révolution allait commencer pour renouveler l'Orient et l'Occident. « Nous savons, à n'en pas douter, dit Guibert, que Dieu n'a point entrepris ces choses pour la délivrance d'une seule ville, mais qu'il a jeté en tout lieu des semences qui produiront beaucoup de fruits. » De tout côté déjà on se livrait avec ardeur à l'étude de la grammaire ; le nombre toujours croissant des écoles en rendait l'accès facile aux hommes les plus grossiers ; l'abbé de Nogent, en commençant son histoire, déclare qu'il veut orner son style et que son dessein est de produire un livre digne du temps où il écrit et surtout des merveilles qu'il va célébrer. D'autres écrivains avaient déjà entrepris de tracer l'histoire de cette époque mémorable.
Avant la première croisade, la science de la législation, qui est la première et la plus importante de toutes, n'avait fait que très-peu de progrès. Quelques villes d'Italie et les provinces voisines des Pyrénées, où les Goths avaient fait fleurir les lois romaines, voyaient seules renaître quelques lueurs de civilisation. Parmi les règlements et les ordonnances que Gaston de Béarn avait rassemblés avant de partir pour la croisade, on trouve des dispositions qui méritent d'être conservées par l'histoire, parce qu'elles nous présentent les faibles commencements d'une législation que le temps et d'heureuses circonstances devaient perfectionner.


« La paix, dit ce législateur du onzième siècle, sera gardée en tout temps aux clercs, aux moines, aux voyageurs, aux dames et à leur suite. Si quelqu'un se réfugie auprès d'une dame, il aura sûreté pour sa personne en payant le dommage. »
« Que la paix soit avec le rustique; que ses boeufs et ses instruments aratoires ne puissent être saisis (37). »
Ces dispositions bienfaisantes étaient inspirées par l'esprit de chevalerie, qui avait fait des progrès dans les guerres contre les Sarrasins d'Espagne ; elles étaient surtout l'ouvrage des conciles (38), qui avaient entrepris d'arrêter les guerres entre particuliers et les excès de l'anarchie féodale. Les guerres saintes d'outre-mer achevèrent ce que la chevalerie avait commencé ; elles perfectionnèrent la chevalerie elle-même. Le concile de Clermont et la croisade qui le suivit ne firent que développer et consolider tout ce que les conciles précédents tout ce que les plus sages des seigneurs et des princes avaient fait pour l'humanité.


Plusieurs des princes croisés, tels que le duc de Bretagne, Robert comte de Flandre, signalèrent leur retour par de sages règlements. Quelques institutions salutaires commencèrent à prendre la place des abus violents de la féodalité.
Ce fut surtout en France qu'on remarqua ces changements. Beaucoup de seigneurs avaient affranchi leurs serfs qui les suivaient dans la sainte expédition. Giraud et Giraudet Adhémar de Monteil, qui avaient suivi leur frère, l'évêque du Puy, à la guerre sainte, pour encourager et récompenser quelques-uns de leurs vassaux dont ils étaient accompagnés, leur accordèrent plusieurs fiefs par un acte dressé l'année même de la prise de Jérusalem. On pourrait citer plusieurs actes semblables faits pendant la croisade et dans les premières années qui la suivirent. La liberté attendait dans l'Occident le petit nombre des croisés revenus de la guerre sainte, qui semblaient n'avoir plus d'autre maître que Jésus-Christ.
Le roi de France, quoiqu'il eût été longtemps en butte aux censures de l'église et qu'il ne se distinguât par aucune qualité personnelle, eut un règne plus heureux et plus tranquille que ses prédécesseurs. Il commença à secouer le joug des grands vassaux de la couronne, dont plusieurs s'étaient ruinés ou avaient péri dans la guerre sainte. On a souvent répété que la croisade mit de plus grandes richesses dans les mains du clergé : c'est un fait qu'on ne saurait nier quoiqu'il soit pas également vrai pour les guerres saintes qui suivirent ; mais ne pourrait-on pas dire que le clergé était alors la partie la plus éclairée de la nation et que cet accroissement de prospérité se trouvait dans la nature des choses ? Après la première croisade on put remarquer ce qui se voit chez tous les peuples qui marchent à la civilisation : la puissance tendit à se centraliser dans les mains de celui qui devait protéger la société ; la gloire fut le partage de ceux qui étaient appelés à défendre la patrie ; la considération et la richesse se dirigèrent vers la classe par laquelle devaient arriver les lumières.
Plusieurs villes d'Italie étaient parvenues à un certain degré de civilisation avant la croisade ; mais cette civilisation, fondée sur l'imitation des Grecs et des Romains, bien plus que sur les moeurs, le caractère et la religion des peuples, ne présentait en quelque sorte que des accidents passagers, semblables à ces lueurs soudaines qui se détachent du ciel et brillent un moment dans la nuit. Nous montrerons, dans les considérations générales qui terminent cet ouvrage, combien toutes ces républiques éparses et divisées entre elles, combien toutes ces législations servilement empruntées aux anciens, combien toutes ces libertés précoces qui n'étaient point nées du sol et ne s'accordaient point avec l'esprit du temps, nuisirent à l'indépendance de l'Italie dans les âges modernes. Pour que la civilisation produise ses salutaires effets et que ses bienfaits soient durables, il faut qu'elle prenne ses racines dans les sentiments et les opinions dominantes d'une nation et qu'elle naisse, pour ainsi dire, de la société elle-même. Ses progrès ne sauraient être improvisés, et tout doit tendre à la fois à la même perfection. Les lumières, les lois, les moeurs, la puissance, tout doit marcher ensemble. C'est ce qui est arrivé en France ; aussi la France devait-elle un jour devenir le modèle et le centre de la civilisation en Europe. Les guerres saintes contribuèrent beaucoup à cette heureuse révolution, et l'on put s'en apercevoir dès la première croisade.
Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Notes

37 Nous avons tiré ces détails d'une histoire manuscrite du Béarn qu'a bien voulu nous communiquer un de nos magistrats les plus distingués, qui consacre set loisirs à la culture des lettres. Cette histoire, remarquable par une sage érudition et une saine critique, doit jeter une grande lumière sur les temps reculés dont nous parlons.
38. On peut retrouver toutes les ordonnances de Gaston de Béarn dans les décrets du synode ou concile tenu au diocèse d'Elne en Roussillon, le 16 mai 1097. Ces dispositions avaient pour objet la trêve de Dieu. Le concile avait décrété qu'on ne pouvait attaquer un moine ou un clerc sans arme, ni un homme allant à l'église ou qui en revenait, ou qui marchait avec des femmes. Au concile de Bourges, en 1031, et dans plusieurs autres, on renouvela les mêmes règlements ; on mit sous la sauvegarde de la religion les laboureurs, leurs boeufs et les moulins (Voyez la Collection des Conciles, par le V. Labbe). II n'est pas inutile de remarquer que ces règlements furent d'abord reçus dans l'Aquitaine. Le concile de Clermont les fit adopter dans la plus grande partie de l'Europe.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841