Les Templiers   Les neuf Croisades   Les Croisades

Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

Menu général des neuf croisades

 

Quatrième Croisade

 

2 - Départ de la quatrième croisade et Henri VI
L'empereur d'Allemagne se mit à la tête de quarante mille hommes et prit le chemin de l'Italie, où tout était préparé pour la conquête du royaume de Sicile.
Le 31 mai 1195, il réuni la diète de Bari, il prend solennellement la croix, ce geste visait en tout premier lieu, non pas Jérusalem, mais Constantinople. C'est toute la première croisade qui s'annonce dès maintenant.

Les autres croisés furent divisés en deux armées qui, par des routes différentes, devaient se rendre en Syrie : la première, commandée par le duc de Saxe et le duc de Brabant, s'embarqua dans les ports de l'Océan et de la Baltique ; la seconde traversa le Danube, et dirigea sa marche vers Constantinople, d'où la flotte de l'empereur grec Isaac devait la transporter à Ptolémaïs. A cette armée, commandée par l'archevêque de Mayence et Valeran de Limbourg, s'étaient joints les Hongrois qui accompagnaient leur reine Marguerite, soeur de Philippe-Auguste. La reine de Hongrie, après avoir perdu Bêla son époux, avait fait le serment de ne vivre que pour Jésus-Christ et définir ses jours dans la terre sainte.

Les croisés Allemands rassemblés dans tous les ports de la Pouilles, embarquent par vagues successives et débarquent en Palestine. Le gros de l'armée allemande arrive à Acre le 22 septembre 1197.
Top

 

[1197] Arrivée des croisés Allemands
Les croisés que commandaient l'archevêque de Mayence et Valeran de Limbourg, furent les premiers qui arrivèrent dans la Palestine. L'archevêque chancelier Conrad et le comte Adolphe de Holstein ont fait halte à Chypre pour y présider au couronnement d'Amaury de Lusignan. « C'est sans les chefs des croisées Allemands que le gros du contingent arriva en Palestine. »
A peine furent-ils débarqués, qu'ils montrèrent la résolution de commencer la guerre contre les infidèles. Les chrétiens, qui étaient alors en paix avec les Turcs, hésitaient à rompre la trêve signée par Richard, et ne voulaient donner le signal des hostilités que lorsqu'ils pourraient ouvrir la campagne avec quelque espoir de succès. Henri de Champagne et les barons de la Palestine représentèrent aux croisés allemands les dangers auxquels une rupture imprudente allait exposer les états chrétiens d'Orient, et les conjurèrent d'attendre l'armée des ducs de Saxe et de Brabant. Les Allemands, pleins de confiance en leurs forces, s'indignèrent qu'on mît des obstacles à leur valeur par de vains scrupules et de chimériques alarmes ; ils s'étonnaient que les chrétiens de la Palestine refusassent ainsi les secours que la providence elle-même leur avait envoyés ; ils ajoutaient d'un ton de colère et de mépris que les guerriers de l'Occident ne savaient point différer l'heure du combat et que le pape ne leur avait point fait prendre la croix et les armes pour rester dans une honteuse oisiveté. Les barons et les chevaliers de la terre sainte ne pouvaient entendre sans indignation ces discours injurieux, et répondaient aux croisés allemands qu'ils n'avaient ni sollicité ni souhaité leur arrivée ; qu'ils savaient mieux que les guerriers venus du nord de l'Europe ce qui convenait au royaume de Jérusalem ; que, sans aucun secours étranger, ils avaient longtemps bravé les plus grands périls, et qu'au moment du combat, ils montreraient leur valeur autrement que par des paroles. Au milieu de ces vifs débats, les esprits s'aigrissaient davantage, et la plus cruelle discorde éclatait ainsi au milieu des chrétiens avant que la guerre fût déclarée aux infidèles.

Tout à coup les croisés allemands sortirent en armes de Ptolémaïs et commencèrent les hostilités en ravageant les terres des musulmans. Au premier signal de la guerre, les Turcs rassemblèrent leurs forces ; le danger qui les menaçait fit cesser leurs discordes. Des rives du Nil et du fond de la Syrie, on vit accourir une foule de guerriers qui naguère étaient armés les uns contre les autres, et qui, réunis alors sous les mêmes drapeaux, n'avaient plus d'autres ennemis à combattre que les chrétiens.
Malek-Adhel, sur qui les musulmans avaient les yeux toutes les fois qu'il s'agissait de défendre la cause de l'islamisme, sortit de Damas à la tête d'une armée, et se rendit à Jérusalem, où les émirs du voisinage vinrent prendre ses ordres. L'armée musulmane, après avoir dispersé les chrétiens qui s'étaient avancés vers, les montagnes de Naplouse, vint mettre le siège devant Joppé.

Dans la troisième croisade, on avait attaché la plus grande importance à la conservation de cette ville. Richard Coeur-de-Lion l'avait fortifiée à grands frais ; et, lorsque ce prince retourna en Europe, il y laissa une nombreuse garnison. De toutes les places maritimes, celle de Joppé était la plus voisine de la cité, objet des voeux des fidèles : si cette place restait aux chrétiens, elle leur ouvrait le chemin de la ville sainte et leur facilitait les moyens d'en faire le siège ; si elle tombait au pouvoir des musulmans, elle donnait à ceux-ci les plus grands avantages pour la défense de Jérusalem.
Top

 

Septembre 1197, Prise de Joppé (Jaffa) par l'émir Malek-Adhel
Lorsqu'on apprit à Ptolémaïs que la ville de Joppé était menacée, Henri de Champagne, ses barons et ses chevaliers, prirent les armes pour la défendre, et, réunis aux croisés allemands, s'occupèrent des préparatifs d'une guerre qu'on ne pouvait plus ni différer ni éviter. Les trois ordres militaires, avec les troupes du royaume, allaient se mettre en marche lorsqu'un accident tragique vint de nouveau plonger les chrétiens dans le deuil, et retarder l'effet de l'heureuse harmonie que venait de rétablir parmi eux l'approche du péril Henri de Champagne s'étant avancé dans une galerie extérieure de son palais, la fenêtre où il se trouvait s'écroula tout à coup et l'entraîna dans sa chute (22). Le 10 septembre 1197, ce malheureux prince expira à la vue de ses guerriers, qui, au lieu de le suivre au combat, l'accompagnèrent à son tombeau, et perdirent plusieurs jours à célébrer ses funérailles. Les chrétiens de Ptolémaïs pleuraient encore la mort de leur roi, lorsque le malheur qu'ils redoutaient vint accroître leur douleur et leur consternation : la garnison de Joppé, ayant voulu faire une sortie, était tombée dans une embuscade ; tous les guerriers qui la composaient, avaient été tués ou faits prisonniers; les musulmans étaient entrés presque sans résistance dans la ville, où vingt mille chrétiens avaient été passés au fil de l'épée.

« Pendant que Malek-Abhel, s'emparait de Jaffa et détruisait ses fortifications, les chrétiens se recherchaient un nouveau roi et époux pour Isabelle, elle n'avait à cette époque que vingt-six ans et était fort belle, courtisée par de nombreux prétendants. Les barons Syriens, voulaient pour roi, Hugues de Tibériade, il avait devant Acre sauvé l'armée chrétienne du désastre et du déshonneur.
Mais, depuis la défaite de Hattin, la maison des Tibériade, n'avait plus les moyens d'entretenir une cour et une armée. Les Templiers et les Hospitaliers, s'opposèrent à cette consécration d'Hugues de Tibériade, ils proposèrent la couronne à Amaury de Lusignan, roi de Chypre, sous l'influence de l'archevêque de Mayence. Comme Amaury venait d'être couronné roi de Chypre par l'archevêque, il était de ce fait l'homme de l'empereur Henri VI, ce calcul n'était pas désintéressé, Lusignan roi de Jérusalem, fait entrer la Syrie Franque dans le partit des Hohenstaufen. Les Allemand l'emportèrent et les Barons Syriens furent par ce coup dans la mouvance des Hohenstaufen. Ce fut le patriarche de Jérusalem les couronna lui-même. Dès l'ors, Amaury de Lusignan portait les deux couronnes. »

Ces désastres avaient été prévus par ceux qui craignaient de rompre la trêve ; mais les barons et les chevaliers de la Palestine ne perdirent point leur temps à exprimer de vains regrets, à faire entendre d'inutiles plaintes. On attendait avec impatience l'arrivée des croisés partis des ports de l'Océan et de la Baltique. Ces croisés s'étaient arrêtés sur les côtes du Portugal, où ils avaient défait les Maures, et pris sur eux la ville de Silves. Fiers de ce premier triomphe sur les infidèles, ils débarquèrent à Ptolémaïs au moment où tout le peuple déplorait la prise de Joppé et courait dans les églises implorer la miséricorde du ciel.
L'arrivée des nouveaux croisés rendit aux chrétiens l'espérance et la joie ; on résolut de marcher contre les infidèles. L'armée chrétienne sortit de Ptolémaïs et s'avança vers la côte de Syrie, pendant qu'une flotte nombreuse côtoyait le rivage, chargée de vivres et de munitions de guerre. Les croisés, sans chercher l'armée de Malek-Adhel, allèrent mettre le siège devant Beyrouth.
Top

 

Les Chrétiens devant Beyrouth
La ville de Beyrouth, placée entre Jérusalem et Tripoli, était la rivale de Ptolémaïs et de Tyr, par sa population, par son commerce, par la commodité de son port. Les provinces musulmanes de la Syrie la reconnaissaient pour leur capitale ; c'était dans Beyrouth que les émirs et les princes qui se disputaient les villes du voisinage, venaient étaler la pompe de leur couronnement. Saladin, après la prise de Jérusalem, y fut salué souverain de la cité de Dieu, et couronné sultan de Damas et du Caire. Les pirates qui infectaient la mer, rapportaient dans cette ville les dépouilles des chrétiens ; les guerriers musulmans y déposaient les richesses acquises par la victoire ou par le brigandage. Tous les prisonniers francs des dernières guerres étaient entassés dans les prisons de Beyrouth. Si les chrétiens avaient de puissants motifs pour s'emparer de cette place, les musulmans n'en avaient pas moins pour la défendre.
Top

 

Bataille de Nahr-Kasmiek
Malek-Adhel, après avoir détruit les fortifications de Joppé, s'était avancé avec son armée sur la route de Damas, jusqu'à l'Anti-Liban. En apprenant la marche et la résolution des croisés, il revint sur ses pas et s'approcha des bords de la mer. Les deux armées se rencontrèrent entre Tyr et Sidon, dans le voisinage d'une rivière appelée par les arabes Nahr-Kasmiek et que nos chroniqueurs du moyen âge ont prise mal à propos pour l'Eleuthère des anciens (23). Aussitôt les trompettes sonnent la charge ; les chrétiens et les musulmans se rangent en bataille ; l'armée des Turcs, qui couvrait un espace immense, cherche tantôt à envelopper les Francs, tantôt à les séparer du rivage de la mer ; la cavalerie musulmane se précipite tour à tour sur les flancs, sur le front et sur les derrières de l'armée chrétienne.
Les croisés serrent leurs bataillons, et présentent partout des rangs impénétrables. Pendant que leurs ennemis les accablent de traits et de flèches, leurs lances et leurs épées se rougissent du sang des musulmans. On combattait avec des armes différentes, mais avec la même bravoure et le même acharnement. La victoire resta longtemps indécise ; les chrétiens furent plusieurs fois sur le point de perdre la bataille, mais leur opiniâtre valeur triompha enfin de la résistance des musulmans. Les rives de la mer, les bords de la rivière, le penchant des montagnes, étaient couverts de morts. Les Turcs perdirent un grand nombre de leurs émirs. Malek-Adhel, qui avait montré dans cette journée l'habileté d'un grand capitaine, fut blessé sur le champ de bataille, et ne dut son salut qu'à la fuite. Toute son armée était dispersée ; les uns fuyaient vers Jérusalem (24), les autres suivaient en désordre la route de Damas, où le bruit de cette sanglante défaite porta la consternation et le désespoir.
Top

 

Beyrouth aux mains des Chrétiens
A la suite de cette victoire, toutes les villes de la côte de Syrie qui appartenaient encore aux musulmans, tombèrent au pouvoir des chrétiens ; les Turcs abandonnèrent Sidon, Laodicée, Giblet. Lorsque la flotte et l'armée chrétienne parurent devant Beyrouth, la garnison fut surprise et n'osa point se défendre : cette ville renfermait, disent les historiens, plus de vivres qu'il n'en fallait pour nourrir les habitants pendant plusieurs années ; deux grands vaisseaux, ajoutent les mêmes chroniques, n'auraient pu suffire à porter les traits, les arcs et les machines de guerre qui furent trouvés dans la ville de Beyrouth (25). Dans cette conquête, d'immenses richesses devinrent le partage des vainqueurs ; mais le prix le plus doux de leurs victoires fut sans doute la délivrance de neuf mille captifs impatients de reprendre les armes pour venger les longs outrages de leur captivité. Le prince d'Antioche, qui était venu se réunir à l'armée chrétienne, envoya une colombe dans sa capitale, pour annoncer à tous les habitants de sa principauté les triomphes miraculeux des soldats de la croix. Dans toutes les villes chrétiennes, on rendit des actions de grâces au Dieu des armées. Les historiens qui nous ont transmis le récit de ces glorieux événements, voulant peindre les transports du peuple chrétien, se contentent de répéter ces paroles de l'écriture : « Alors Sion tressaillit d'allégresse, et les enfants de Juda furent remplis de joie. »
Top

 

L'empereur Henri VI dirige ses armées vers la Sicile
Pendant que les croisés poursuivaient ainsi leurs triomphes en Syrie, l'empereur Henri VI profitait de tous les moyens et de toutes les forces que la croisade avait remis entre ses mains, pour achever la conquête du royaume de Naples et de Sicile. Ce pays, que les historiens et les poètes de l'ancienne Rome nous représentent comme le séjour du repos et de la paix, comme le rendez-vous des plaisirs, comme la retraite fortunée des muses latines, avait été, dans le moyen âge, le théâtre de toutes les calamités de la guerre et de tous les excès de la barbarie. Le Xe et le XIe siècle virent tour à tour ces belles contrées en proie à la domination des Grecs, des Arabes et des Francs. Nous ne parlerons point ici de la conquête et des expéditions romanesques de quelques guerriers normands, attirés sur ces bords lointains par la dévotion des pèlerinages et par la fécondité d'une terre favorisée du ciel. Ces farouches guerriers, qu'on pourrait comparer aux compagnons de Romulus, fondèrent d'abord une république militaire où l'on ne reconnaissait d'autre loi que l'épée, d'autre droit que la violence. Du sein même de leurs discordes naquit une royauté qui fît oublier enfin aux peuples désolés de la Sicile et de la Calabre les maux inséparables de l'invasion et de la conquête. Sous la dynastie des princes normands, ce nouvel empire fit quelquefois trembler Constantinople, et triompha des Sarrasins d'Afrique. Des écoles où l'on enseignait les sciences humaines, s'ouvrirent dans les cités de Naples et de Salerne ; les arts et l'industrie de la Grèce enrichirent les villes de Syracuse et de Palerme ; le commerce florissant entretint d'utiles relations avec l'Asie, et les chrétiens delà Palestine, dans leurs périls, furent sou vent secourus par les flottes victorieuses sorties des ports de Bari et d'Otrante.

Toute cette prospérité s'évanouit tout à coup avec la race des princes normands. Le mariage de Constance, dernier rejeton de cette famille, avec l'empereur Henri VI, fournit aux Allemands un prétexte pour porter la guerre dans des contrées objet de leur ambition. Tancrède, fils naturel de Roger, que la noblesse sicilienne avait choisi pour roi, repoussa pendant quatre années les guerriers de la Germanie ; mais, à sa mort, le royaume, resté sans chef, divisé en mille factions opposées, fut de toutes parts ouvert à l'invasion des conquérants. Tel était le pays sur lequel Henri VI voulait établir sa domination. Pour accomplir son dessein, il n'avait pas besoin d'employer toutes les forces de son empire et toutes les rigueurs de la guerre : la clémence et la modération lui auraient suffi pour assurer sa conquête et soumettre à ses lois un peuple désolé ; mais, tourmenté par le sentiment d'une implacable vengeance, il ne fut touché ni du malheur des vaincus, ni de la soumission de ses ennemis. Tous ceux qui avaient montré quelque respect, quelque fidélité pour la famille de Tancrède, furent jetés, par ses ordres, dans des cachots, ou périrent dans d'horribles supplices que lui-même avait inventés. L'armée qu'il conduisait avec lui ne secondait que trop sa politique sombre et farouche ; la paix que les vainqueurs se vantaient d'avoir rendue aux peuples de Sicile, leur causait plus de maux et faisait plus de victimes que la guerre. Falcandus, qui était mort quelques années avant cette expédition, avait déploré d'avance, dans son histoire, les malheurs qui devaient désoler sa patrie ; il voyait déjà les cités les plus florissantes et les riches campagnes de la Sicile, ravagées par l'irruption des barbares.
« 0 malheureux Siciliens, s'écriait-il, il me semble déjà voir les armées turbulentes des barbares frapper de terreur les cités qui jusqu'alors avaient joui de la paix, les dévaster par la mort, les affliger par le pillage, les souiller parleur luxure : ces malheurs de l'avenir m'arrachent des larmes. Les citoyens qui voudront arrêter ce torrent, seront massacrés par le glaive, ou réduits à la plus cruelle servitude ; les vierges seront outragées en présence de leurs parents ; les matrones subiront la même violence, après avoir été dépouillées de leurs plus précieux ornements. Cette antique noblesse qui, abandonnant Corinthe, sa patrie, vint jadis habiter les bords de la Sicile, tombera au service des barbares !
A quoi nous sert d'avoir été autrefois la source des doctrines de la philosophie et l'antique fontaine où s'abreuvait la muse des poètes.
Hélas !
Triste Aréthuse, tes eaux ne serviront plus qu'à tempérer l'ivrognerie des Teutons (26).

Cependant ces guerriers sans pitié portaient la croix des pèlerins ; leur empereur, quoiqu'il n'eût point encore été relevé de son excommunication, se glorifiait d'être le premier des soldats de Jésus-Christ. Henri VI était regardé comme le chef de la croisade et comme l'arbitre suprême des affaires de l'Orient. Le roi de Chypre lui offrait d'être son vassal ; Livon, prince d'Arménie, lui demandait le titre de roi. L'empereur d'Allemagne, n'ayant plus d'ennemis à redouter en Occident, ne s'occupait que de la guerre contre les Turcs : une lettre adressée à tous les seigneurs, les magistrats et les évêques de son empire, les exhortait à presser le départ des croisés (27). L'empereur s'engageait à entretenir une armée pendant un an, et promettait de payer trente onces d'or à tous ceux qui resteraient sous les drapeaux jusqu'à la fin de la guerre sainte. Un grand nombre de guerriers, séduits par cette promesse, prirent l'engagement de traverser la mer et d'aller combattre les infidèles. Henri n'avait plus besoin de leurs services pour ses conquêtes : il s'occupa de les faire partir pour l'Orient. Conrad, évêque de Hidelsheim et chancelier de l'Empire, dont les conseils, dans les guerres de Sicile, n'avaient que trop servi l'ambition et la politique barbare de son maître, fut chargé du soin de conduire en Syrie la troisième armée des croisés.

L'arrivée d'un aussi puissant renfort dans la Palestine, y avait redoublé le zèle et l'enthousiasme des chrétiens. Alors les croisés auraient pu signaler leurs armes par quelque grande entreprise. La victoire qu'ils venaient de remporter dans les plaines de Tyr, la prise de Beyrouth, de Sidon, de Giblet, avaient frappé de terreur tous les musulmans. Quelques-uns des chefs de l'armée chrétienne proposèrent de marcher contre Jérusalem. « Cette ville, disaient-ils, ne peut résister aux armes victorieuses des croisés ; elle a pour gouverneur un neveu de Saladin, qui supporte avec impatience la domination du sultan de Damas et s'est montré plusieurs fois disposé à écouter les propositions des chrétiens » (28). La plupart des princes et des barons ne partageaient point cette espérance et ne pouvaient croire aux paroles des musulmans. On savait que les infidèles, après le départ de Richard Coeur-de-Lion, avaient augmenté les fortifications de Jérusalem (29); qu'une triple muraille et des fossés d'une grande profondeur devaient rendre cette conquête plus périlleuse et surtout plus difficile qu'au temps de Godefroy de Bouillon. L'hiver s'approchait, l'armée chrétienne pouvait être surprise par la saison des pluies et forcée de lever le siège devant l'armée des Turcs. Ces motifs déterminèrent les croisés à renvoyer à l'année suivante l'attaque de la ville sainte.

Il n'est pas inutile de faire remarquer que, dans les armées chrétiennes, on parlait souvent de Jérusalem, mais que les chefs dirigeaient toujours leurs efforts et leurs armes vers d'autres conquêtes. La ville sainte, située loin de la mer, ne renfermait dans ses murs d'autres trésors que des monuments religieux. Les villes maritimes de Syrie avaient d'autres richesses et semblaient présenter plus d'avantages aux conquérants ; elles offraient d'ailleurs des communications plus faciles avec l'Europe, et, si la conquête de Jérusalem tentait quelquefois la piété et la dévotion des pèlerins, celle des cités voisines de la mer devait éveiller sans cesse l'ambition des peuples navigateurs de l'Occident et des seigneurs de la Palestine.
Top

 

Siège de Toron (Tebnine) 28 novembre 1197 au 2 février 1198
Tous les rivages de la mer, depuis Antioche jusqu'à Ascalon, appartenaient aux chrétiens ; les musulmans ne conservaient plus sur les côtes que la forteresse de Thoron
Thoron
. La garnison de cette forteresse renouvelait souvent ses incursions dans les campagnes voisines, et, par ses hostilités continuelles, interceptait les communications entre les villes chrétiennes. Les croisés résolurent d'assiéger le château de Thoron avant de marcher contre Jérusalem. Cette forteresse, bâtie par Hugues de Saint-Omer, sous le règne de Baudouin II, était située à une lieue de Tyr, sur une élévation entourée d'escarpements. On ne pouvait y arriver que par un chemin étroit et bordé de précipices. L'armée chrétienne n'avait point de machines qui pussent atteindre la hauteur des murailles. Les traits, les pierres, lancés du bas de la montagne, pouvaient à peine arriver jusqu'aux assiégés, tandis que les poutres, les débris de rochers, précipités du haut des remparts, causaient le plus grand ravage parmi les assiégeants. Dans les premières attaques, les assiégés se jouaient des vains efforts de leurs ennemis, et voyaient, presque sans danger pour eux, échouer contre leurs murailles tous les prodiges de la valeur et les plus meurtrières inventions de l'art des sièges. Cependant les difficultés presque insurmontables qui paraissaient devoir arrêter les croisés ne firent que redoubler leur ardeur (30). Chaque jour ils renouvelaient leurs attaques, chaque jour ils faisaient de nouveaux efforts, et leur opiniâtre bravoure était secondée par de nouvelles machines de guerre. Par des travaux inouïs, ils creusèrent la terre et s'ouvrirent des chemins à travers les rochers; des ouvriers saxons, qui avaient travaillé aux mines de Rammelsberg (Rammelsberg), furent employés à ouvrir le flanc de la montagne. Les croisés parvinrent enfin jusqu'au pied des remparts de la forteresse ; les murailles, dont on démolissait les fondements, s'ébranlèrent en plusieurs endroits, sans être frappées par le bélier, et leur chute, qui semblait tenir du miracle, jeta l'épouvante parmi les assiégés. Bientôt les musulmans perdirent tout espoir de sa défendre, et proposèrent de capituler ; mais tel était le désordre de l'armée chrétienne, qu'elle avait une multitude de chefs et qu'aucun d'eux n'osait prendre sur lui d'écouter les propositions des infidèles. Henri, palatin du Rhin, les ducs de Saxe et de Brabant, qui avaient une grande considération parmi les Allemands, ne pouvaient se faire obéir que de leurs propres soldats. Conrad, chancelier de l'Empire, qui représentait l'empereur d'Allemagne, aurait pu déployer un grand pouvoir ; mais, affaibli par les maladies, sans expérience de la guerre, toujours enfermé dans sa tente, il y attendait l'issue des combats, et ne daignait pas même assister au conseil des princes et des barons. Lorsque les assiégés eurent pris la résolution de capituler, ils restèrent plusieurs jours sans savoir à quel prince ils devaient s'adresser ; quand leurs députés vinrent au camp des chrétiens, leurs propositions furent écoutées dans une assemblée générale, où l'esprit de rivalité, le zèle imprévoyant et l'aveugle enthousiasme, devaient avoir plus d'empire que la raison et la prudence.

Les députés, dans leurs discours, se bornèrent à implorer la clémence de leurs vainqueurs ; ils promettaient d'abandonner le fort avec toutes leurs richesses, et ne demandaient, pour prix de leur soumission, que la vie et la liberté. « Nous ne sommes pas sans religion, disaient-ils ; nous sommes descendus d'Abraham, et nous nous appelons Sarrasins, de son épouse Sara. »
L'attitude suppliante des députés devait toucher l'orgueil des guerriers chrétiens de Syrie ; la religion et la politique se réunissaient pour faire accepter les propositions qu'on venait d'entendre ; la plupart des chefs étaient disposés à signer la capitulation ; mais quelques-uns des plus ardents Allemands ne pouvaient voir sans indignation qu'on voulût obtenir par un traité ce qu'on obtiendrait bientôt par la force des armes. « Il est nécessaire, disaient-ils, que tous nos ennemis soient frappés de terreur ; si la garnison de cette forteresse périt sous le glaive, les Sarrasins, effrayés, n'oseront plus nous attendre ni dans Jérusalem ni dans les autres villes qui sont encore en leur puissance. »

Comme leur avis n'était point adopté, ces guerriers ardents et fougueux résolurent d'employer tous les moyens pour rompre la négociation, et, reconduisant les députés du château, ils leur dirent : « Défendez-vous ; car, si vous vous rendez aux chrétiens, vous périrez tous au milieu des supplices » (31).
Les chrétiens de Syrie se méfiaient comme de la peste des Allemands, et tout particulièrement de l'archevêque de Mayence, de l'évêque de Hildesheim, et du chancelier de l'Empire, Conrad.

D'un autre côté, ils s'adressaient aux soldats chrétiens, et leur annonçaient, avec l'accent de la colère et de la douleur, qu'on allait faire une paix honteuse avec les ennemis de Jésus-Christ. En même temps, ceux des chefs qui penchaient pour la paix, se répandaient dans le camp, et représentaient à l'armée qu'il était inutile et dangereux peut-être d'acheter, par de nouveaux combats, ce que la fortune ou plutôt la providence elle-même venait offrir aux croisés. Parmi les guerriers chrétiens, les uns se rendaient aux conseils de la modération, les autres ne voulaient rien devoir qu'à leur épée. Ceux qui aimaient mieux la victoire que la paix, couraient aux armes ; ceux qui acceptaient la capitulation, restaient dans leurs tentes. Le camp des chrétiens, où les uns demeuraient dans l'inaction et le repos, où les autres s'excitaient au combat, présentait à la fois l'image de la paix et l'image de la guerre ; mais, dans cette diversité de sentiments, au milieu du spectacle étrange que donnait l'armée, il était facile de prévoir que bientôt on ne pourrait plus ni traiter avec les ennemis, ni les combattre.
Cependant, la capitulation fut ratifiée par les principaux chefs des croisés et par le chancelier de l'Empire. On attendait, dans le camp des chrétiens, les otages que devaient envoyer les musulmans. Les croisés croyaient déjà voir s'ouvrir devant eux les portes du château de Thoron
Thoron
; mais le désespoir avait tout à coup changé les résolutions des assiégés. Quand les députés venus au camp des chrétiens eurent rapporté à leurs compagnons d'armes ce qu'ils avaient vu, ce qu'ils avaient entendu ; lorsqu'ils eurent parlé des menaces qu'on leur avait faites et des divisions qui venaient d'éclater parmi les ennemis, les assiégés oublièrent que leurs murs tombaient en ruines, qu'ils manquaient d'armes et de vivres, qu'ils avaient à se défendre contre une armée victorieuse : ils jurèrent tous de mourir plutôt que de traiter avec les croisés. Au lieu d'envoyer des otages, ils parurent en armes sur leurs remparts, et provoquèrent les assiégeants à de nouveaux combats. Les chrétiens reprirent les travaux du siège et recommencèrent leurs attaques ; mais leur courage s'affaiblissait chaque jour, tandis que, chaque jour, le désespoir ajoutait à la bravoure des musulmans. Les assiégés travaillèrent sans relâche à réparer leurs machines, à relever leurs murailles. Tantôt les croisés étaient attaqués dans les souterrains qu'ils avaient creusés, et périssaient ensevelis sous des décombres ; tantôt une grêle de traits et de pierres pleuvait sur eux du haut des remparts. Souvent les musulmans parvinrent à surprendre quelques-uns de leurs ennemis ; ils les entraînaient tout vivants dans la place, les massacraient sans pitié ; les têtes de ces malheureux prisonniers étaient exposées sur les murailles, et lancées ensuite, à l'aide des machines, dans le camp des chrétiens. Les croisés paraissaient tombés dans une sorte d'abattement ; les uns combattaient encore, et se ressouvenaient de leurs serments ; les autres restaient spectateurs indifférents des dangers et de la mort de leurs compagnons et de leurs frères ; plusieurs ajoutaient le scandale des moeurs les plus dépravées à leur indifférence pour la cause de Dieu. On vit alors, dit un historien, des hommes qui avaient quitté leurs épouses pour suivre Jésus-Christ, oublier tout à coup les plus saints devoirs et s'attacher à de viles prostituées ; enfin les vices et les désordres des croisés étaient si honteux, que les auteurs des vieilles chroniques rougissent d'en retracer le tableau. Arnold de Lubeck, après avoir parlé de la corruption qui régnait dans le camp des chrétiens, semble demander pardon à son lecteur ; afin qu'on ne l'accuse pas de faire une satire, il a soin d'ajouter qu'il ne rappelle point de si odieux souvenirs pour confondre l'orgueil des hommes, mais pour avertir les pécheurs et toucher, s'il se peut, le coeur de ses frères en Jésus-Christ.
Bientôt la renommée publia que les royaumes d'Alep et de Damas s'étaient levés en armes ; que l'Egypte avait rassemblé une armée ; que Malek-Adhel, suivi d'une innombrable multitude de guerriers, s'avançait à grandes journées, impatient de venger sa dernière défaite. A cette nouvelle, les chefs des croisés résolurent de lever le siège de Thoron
Thoron
, et, pour cacher leur retraite à l'ennemi, ils ne rougirent point de tromper leurs propres soldats. Le jour de la purification de la Vierge, lorsque les chrétiens se livraient aux exercices de la dévotion, les hérauts d'armes, au sondes trompettes, annoncèrent à tout le camp que le lendemain on devait livrer un assaut général. Toute l'armée chrétienne passe la nuit à se préparer au combat ; mais, le lendemain, au lever du jour, on apprend que Conrad et la plupart des chefs ont quitté l'armée et pris le chemin de Tyr. On se rassemble autour de leurs tentes pour reconnaître la vérité, on s'interroge avec inquiétude. Les plus noirs pressentiments s'emparent de esprit des croisés : comme s'ils eussent été vaincus dans une grande bataille, ils ne songent plus qu'à fuir. Rien n'avait été préparé pour la retraite ; aucun ordre n'avait été donné. Chacun ne voit que son propre péril et ne prend plus conseil que de la crainte : les uns se chargent de ce qu'ils ont de plus précieux, les autres abandonnent leurs armes. Les malades et les blessés se traînent avec peine sur les pas de leurs compagnons ; ceux qui ne peuvent marcher restent abandonnés dans le camp. La confusion était générale : les soldats marchaient pêle-mêle avec les bagages ; ils ne savaient point la route qu'ils devaient suivre et plusieurs s'égaraient dans les montagnes ; on n'entendait que des cris, que des gémissements ; et, comme si le ciel eût voulu marquer sa colère dans ce grand désordre, un violent orage venait d'éclater : d'affreux éclairs sillonnaient la nue, le tonnerre grondait et tombait en éclats, des torrents de pluie inondaient les campagnes. Dans leur fuite tumultueuse, aucun des croisés n'osa détourner ses regards vers cette forteresse qui, peu de jours auparavant, offrait de se rendre à leurs armes : leur terreur ne fut dissipée que lorsqu'ils aperçurent les murailles de Tyr.
L'armée étant à la fin réunie dans cette ville, on se demanda les causes du désordre qu'on venait d'éprouver. Alors un nouveau délire s'empara des chrétiens : les défiances, les haines mutuelles succédèrent à cette terreur panique dont ils venaient d'être les victimes ; les soupçons les plus graves s'attachaient aux actions les plus simples, et donnaient une couleur odieuse aux discours les plus innocents. Les croisés se reprochaient les uns aux autres, comme des torts et comme des preuves de trahison, tous les malheurs qu'ils avaient soufferts, tous ceux dont ils étaient menacés. Les mesures qu'avait pu conseiller un zèle imprévoyant, comme celles qu'avaient dictées la nécessité et la prudence elle-même, étaient à leurs yeux l'ouvrage d'une perfidie sans xemple. Les saints lieux, que les croises naguère semblaient voir avec indifférence, occupaient alors toutes leurs pensées : les plus fervents reprochaient aux chefs de ne porter que des vues profanes dans une guerre sainte, de sacrifier la cause de Dieu à leur ambition, d'abandonner à la fureur des musulmans les soldats de Jésus-Christ. Les mêmes croisés disaient hautement que Dieu s'était déclaré contre les chrétiens, parce que ceux qu'il avait choisis pour conduire les défenseurs de la croix, dédaignaient la conquête de Jérusalem. Les lecteurs se rappellent qu'après le siège de Damas, dans la seconde croisade, on avait accusé l'avarice des templiers et des Francs de la Palestine d'avoir trahi le zèle et la bravoure des guerriers chrétiens. Des accusations aussi graves se renouvelèrent en cette occasion avec la même amertume. Si nous en croyons les vieilles chroniques, Malek-Adhel avait promis à plusieurs chefs de l'armée chrétienne une grande quantité de pièces d'or pour les engager à lever le siège de Thoron
Thoron
. Othon de Saint-Biaise, entre autres, paraît persuadé que les templiers avaient reçu des sommes d'argent pour faire échouer l'entreprise des croisés ; les mêmes chroniques ajoutent que, lorsque le prince musulman leur fit payer la somme convenue, il ne leur donna que de l'or faux, digne prix de leur cupidité et de leur trahison. Les historiens arabes n'ont point accrédité, dans leurs récits, ces accusations odieuses ; mais tel était l'esprit d'animosité qui régnait alors parmi les guerriers chrétiens, qu'ils furent jugés avec plus de sévérité par leurs frères et leurs compagnons d'armes que par leurs propres ennemis.

Enfin la fureur des discordes fut portée si loin, que les Allemands et les chrétiens de Syrie ne purent rester sous les mêmes drapeaux : les premiers se retirèrent dans la ville de Joppé, dont ils relevèrent les remparts ; les autres retournèrent à Ptolémaïs. Malek-Adhel voulut profiter de leurs divisions, et vint provoquer les Allemands au combat. Une grande bataille fut livrée à quelque distance de Joppé. Le duc de Saxe et le duc d'Autriche périrent dans la mêlée. Les croisés perdirent un grand nombre de leurs plus braves guerriers ; mais la victoire se déclara pour eux. Après un triomphe qui n'était dû qu'à leurs armes, l'orgueil des Allemands ne connut plus de bornes ; ils ne gardèrent plus de mesure avec les chrétiens de la Palestine. « Nous avons, disaient-ils, traversé les mers pour défendre leur pays ; et, loin de s'associer à nos travaux, ces guerriers, sans vertu et sans courage, nous ont abandonnés au moment du péril. » Les chrétiens de la Palestine reprochaient à leur tour aux Allemands d'être venus en Orient, non pour combattre, mais pour commander ; non pour secourir leurs frères, mais pour leur imposer un joug plus insupportable que celui des Turcs. « Les croisés, ajoutaient-ils, n'ont quitté l'Occident que pour faire une promenade guerrière en Syrie ; ils avaient trouvé la paix au milieu de nous, ils y laissent la guerre, semblables à ces oiseaux de passage qui annoncent la saison des tempêtes. »
Au milieu de ces fatales divisions, personne n'avait assez de crédit et de puissance pour contenir les esprits et rallier les opinions. Le sceptre de Jérusalem était dans les mains d'une femme ; le trône de Godefroy, si souvent ébranlé, restait sans appui. La religion et les lois perdaient ; chaque jour, leur empire : la violence seule le privilège de se faire respecter ; on n'obéissait plus qu'a la nécessité ou à la force. La corruption et la licence qui régnaient parmi ce peuple appelait encore le « peuple de Dieu », faisaient des progrès si effrayants, qu'on est tenté d'accuser d'exagération les récits des auteurs contemporains et des témoins oculaires.
Dans cet état de décadence, au milieu de ces honteux désordres, les plus sages des prélats et des barons songèrent à donner un chef aux colonies chrétiennes, et conjurèrent Isabelle, veuve d'Henri de Champagne, de prendre un nouvel époux qui consentît à être leur souverain. Isabelle, par trois mariages, avait déjà donné trois rois à la Palestine. On lui proposa d'épouser Amaury, qui venait de succéder à Guy de Lusignan dans le royaume de Chypre. Un historien arabe dit qu'Amaury était un homme sage et prudent, qui aimait Dieu et respectait l'humanité. Ce prince ne craignit point de régner, au milieu de la guerre, des troubles et des factions, sur ce qui restait du malheureux royaume de Jérusalem, et vint partager avec Isabelle les vains honneurs de la royauté. Leur mariage fut célébré à Ptolémaïs avec plus de pompe, disent les historiens, que ne le permettait l'état des affaires. Quoique ce mariage ne pût remédier à tous les maux des chrétiens, il leur donnait du moins le consolant espoir que leurs discordes seraient apaisées et que les colonies des Francs, mieux gouvernées, pourraient retirer quelque fruit des victoires remportées sur les infidèles. Mais une nouvelle qui venait d'arriver d'Occident, devait bientôt répandre un nouveau deuil dans le royaume et mettre un terme aux stériles exploits de la guerre sainte. Au milieu des fêtes qui suivirent le mariage et le couronnement d'Amaury, on avait appris la mort de l'empereur Henri VI le 28 septembre 1197. L'élection d'un nouveau chef de l'Empire allait exciter de violents débats en Allemagne : chacun des princes et des seigneurs allemands qui se trouvaient alors en Palestine, ne songèrent plus qu'à ce qu'il devait craindre ou espérer dans les événements qui se préparaient en Europe. Ils prirent la résolution de retourner en Occident.
Le comte de Montfort et plusieurs chevaliers français venaient d'arriver dans la terre sainte : ils sollicitèrent les princes allemands de différer l'époque de leur retour. Le pape, à la première nouvelle de la mort d'Henri VI, avait écrit aux chefs des croisés pour les conjurer d'achever leur ouvrage et de ne point abandonner la cause de Jésus-Christ. Mais ni les prières du comte de Montfort, ni les exhortations du pape, ne purent retenir les croisés, impatients de quitter la Syrie. De tant de princes partis de l'Occident pour faire triompher la cause de Dieu, la seule reine de Hongrie se montra fidèle à ses serments, et resta avec ses chevaliers dans la Palestine (32). En retournant en Europe, les Allemands se contentèrent de laisser une garnison dans Joppé. Peu de temps après leur départ, cette garnison, qui célébrait la fête de saint Martin, au milieu de tous les excès de l'ivresse et de la débauche, fut surprise et massacrée par les musulmans (33). L'hiver approchait : on ne pouvait tenir la campagne. La discorde ré naît à la fois parmi les chrétiens et parmi les musulmans. De part et d'autre on désirait la paix, parce qu'on ne pouvait plus faire la guerre. Le comte de Montfort conclut avec les Turcs une trêve de trois ans. Ainsi se termina cette croisade, qui ne dura que trois mois et qui ne fut pour les guerriers de l'Occident qu'un véritable pèlerinage. Les victoires des croisés avaient rendu les chrétiens maîtres de toutes les côtes de Syrie ; mais leur départ précipité fît perdre le fruit de leurs conquêtes. Les villes qu'ils avaient conquises restèrent sans défenseurs et presque sans habitants.

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
Top

 

Notes
22. Tous les historiens du temps ont rapporté la mort d'Henri de Champagne, mais tous ne sont pas également d'accord sur la cause de celte fin tragique et sur les circonstances qui l'accompagnèrent.
Bernard le Trésorier dit que Henri de Champagne, étant à une fenêtre de son palais, l'esprit préoccupé, tomba du haut en bas et se tua ; il ajoute que le roi de Jérusalem était sujet à des étourdissements (Bibliothèque des Croisades, t. I). D'après François Pipin, le roi de Jérusalem s'était mis à la fenêtre pour se laver les mains afin d'aller souper ; le serviteur, lorsqu'il vit tomber son maître, se précipita après lui afin qu'on ne l'accusât pas (Ibid.). Albert de Stadt raconte ainsi la mort d'Henri : « Ce prince, se levant la nuit pour uriner, tomba d'une fenêtre, se brisa la tête et expira. Un de ses serviteurs, qui voulut le retenir, tomba après lui et mourut de même. » Roger de Hoveden raconte aussi la mort de Henri de Champagne. Arnold de Lubeck ajoute que ce prince s'était placé sous un portique de son palais pour prendre l'air. (Le latin se sert du mot « exedra » ; d'après Du-cange, c'est une petite chambre attenante au portique.) Le chroniqueur ne manque pas de dire que Dieu se vengea sur le comte Henri de la manière peu fraternelle dont il avait traité les Allemands : Henri, dit-il avait partage les sentiments des barons de la terre sainte, qui enviaient aux Allemands la gloire de délivrer le royaume de Jésus-Christ. Les accusations d'Othon de Saint-Blaise sont encore plus violentes (Voyez Bibliothèque des Croisades, t, I). Le comte Henri étant à Acre tombd d'un lieu élevé et se tua dit l'historien arabe Ibn-Alatir. Bibliothèque des Croisades, ad année 592 de l'hégire.

23. L'Eleuthère descend des montagnes à la mer en face de l'île d'Aradus nomme en arabe Narhr-el-Kébir (Correspondance d'Orient).

24. Nous n'avons, sur ce combat, qu'un seul document: c'est la lettre du duc de Saxe à l'archevêque de Cologne, traduite dans les pièces justificatives de ce volume.

25. Cornérius Herman, Roger de Hoveden et Bernard le Trésorier, ont donné de curieux détails sur la prise de Beiroulh. (Voyez la Bibliothèque des Croisades).

26. « Teutonicorum ebretatem mitiges » (Hist. Siculoe, Muratori, t, VII).

27. Nous renvoyons aux pièces justificatives la lettre adressée par Henri VI aux archevêques, évêques et prélats de son empire, pour les exhorter à presser le départ des croisés.

28. Roger de Hovcden raconte que le commandant musulman de Jérusalem, nommé par Aboulféda le grand Sanker, avait offert aux Francs de leur livrer la ville, et même de se faire chrétien; si le prince musulman eut fait une pareille proposition, on ne voit pas trop pourquoi les chrétiens ne l'auraient pas acceptée. Au reste, Roger est le seul historien qui parle de cette circonstance tout à fait incroyable : les historiens orientaux n'en font point mention.

29. Othon de Saint-Blaise.

30. Arnold de Lubeck entre dans les plus grands détails sur le siège de Thoron ; cet historien a été presque le seul guide dans cette partie de notre récit. Nous avons trouvé quelques documents utiles dans l'auteur arabe Ibn-Alatir.

31. Arnold de Lubeck.

32. Le père Maimbourg donne les plus grands éloges à la veuve de Bêla. « Cet exemple, dit-il, fait voir ce qu'on a vu assez souvent en d'autres princesses, que la vertu héroïque ne dépend nullement de la qualité du sexe et qu'on peut suppléer à la faiblesse du tempérament et du corps par la grandeur de l'âme et par la force de l'esprit. »

33. Fuller, historien anglais, parle avec détail de ce désastre. Comme son ouvrage est rare, je vais en traduire le passage qui concerne la fin de cette croisade, et dans lequel le lecteur impartial trouvera les injures grossières d'un ennemi passionné des croisés. « Dans cette guerre, dit-il, on voyait une armée épiscopale qui aurait pu servir pour un synode, où plus véritablement, qui offrait l'image de l'église militante. Plusieurs capitaines retournèrent secrètement chez eux, et, lorsque les soldats voulaient combattre, les officiers s'en allaient. Ce qui resta de cette armée se fortifia dans Joppé. La fête de saintMartin.ee grand saint de l'Allemagne, arriva dans ce temps. Ce saint homme, germain de naissance et évêque de Tours en France, se distingua éminemment par sa charité. Les Allemands changèrent sa charité pour les pauvres en excès pour eux-mêmes, observant le 11 de novembre, de manière qu'on ne devait plus l'appeler un jour saint, mais un jour de festin. La débauche les mit dans un état tel, que les Turcs, tombant sur eux, en égorgèrent près de vingt mille. Ce jour, que les Allemands écrivent en lettres rouges dans leurs calendriers, se teignit de leur propre sang ; et, comme leur camp fut leur boucherie, les Turcs furent leurs bouchers. On pourrait les comparer aux boeufs de la saint Martin, qui différent peu des troupeaux d'ivrognes. » (Nicol. Fuller livre II chap. XVI, p. 135.)

Rammelsberg. Située près des mines de Rammelsberg, la ville de Goslar a tenu une place importante dans la Ligue hanséatique en raison de la richesse des gisements de métaux de Rammelsberg. Du Xe au XIIe siècle, elle est devenue l'un des sièges du Saint Empire romain germanique. Son centre historique, datant du Moyen âge, est parfaitement préservé et comprend environ 1 500 maisons à colombage datant du XVe au XIXe siècle.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Les Croisades visitées 537401 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.