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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Quatrième Croisade

 

1 - Célestin III, prêche la quatrième croisade
Célestin III avait encouragé, par ses exhortations, les guerriers de la troisième croisade ; à l'âge de quatre-vingt-dix-ans, il poursuivait avec zèle tous les projets de ses prédécesseurs, et souhaitait ardemment que les derniers jours de sa vie et de son pontificat fussent marqués par la conquête de Jérusalem. Après le retour de Richard, la mort de Saladin avait répandu la joie dans l'Occident et ranimé les espérances des chrétiens. Célestin écrivit à tous les fidèles pour leur apprendre que le plus redoutable ennemi de la chrétienté avait cessé de vivre ; et, sans être arrêté par la trêve de Richard Coeur-de-Lion, il ordonna aux évêques et aux archevêques de prêcher une nouvelle croisade dans leurs diocèses. Le souverain pontife écrivit deux lettres à Hubert, archevêque de Cantorbéry, et s'adressait en même temps à tous les archevêques et évêques d'Angleterre :
« Nous espérons et vous devez espérer, leur disait Célestin, que le Seigneur favorisera vos prédications et vos prières et qu'il jettera le filet pour la pêche miraculeuse ; que les ennemis de Dieu seront dispersés et que ceux qui le haïssent fuiront loin de sa face. »
Le pape annonçait qu'il réintégrerait dans le sein de l'église et relèverait de toute censure ecclésiastique tous ceux qui entreprendraient le pèlerinage pour le service de Dieu et dans le dessein de contribuer au succès de sa cause.
Il promettait les mêmes privilèges et les mêmes avantages que dans les croisades précédentes. Le souverain pontife, en terminant sa première lettre, recommandait à son très-cher fils en Jésus-Christ, l'illustre roi d'Angleterre, d'envoyer au secours de la terre sainte une armée bien équipée, et d'exhorter lui-même tous ses peuples à s'armer du signe de la croix et à traverser les mers. La seconde lettre de Célestin III a pour but d'enjoindre, sous peine d'excommunication, à tous ceux qui, ayant fait le voeu d'aller en terre sainte, en ont jusque-là négligé l'accomplissement, de se mettre en route sans retard, à moins que de très-fortes raisons ne puissent les en dispenser. Une pénitence devait être imposée à ceux que des raisons légitimes arrêtaient dans l'accomplissement de leur serment, jusqu'à ce qu'ils fussent en état de commencer le voyage. Ceux qui étaient retenus en Europe par des infirmités corporelles, devaient se faire remplacer au service de Jésus-Christ.

L'archevêque de Cantorbéry, dans une lettre adressée aux officiaux de l'archevêché d'York, leur ordonne de rechercher avec soin tous ceux qui auraient promis de marcher à la croisade. « Lorsqu'on saura leurs noms, dit-il, on les fera connaître dans la semaine qui suivra le dimanche où se chante « loetare Jérusalem » ; les prêtres les exhorteront à reprendre la croix qu'ils ont quittée et prêcheront pour que les croisés ne rougissent plus des oeuvres dont ils doivent recueillir les fruits spirituels. Si les croisés n'obéissent pas, ils seront privés des saints mystères de la communion aux prochaines fêtes de Pâques. » Le prélat espère d'une telle sévérité les plus heureux résultats.

Richard, depuis son retour, n'avait point quitté la croix, symbole du pèlerinage : on pouvait croire qu'il avait le projet de retourner dans la terre sainte ; mais, à peine sorti d'une injuste captivité, instruit par sa propre expérience des difficultés et des périls d'une expédition lointaine, il n'avait d'autre pensée que de réparer ses pertes, de défendre ou d'agrandir ses états, et de se tenir en garde contre les attaques de Philippe-Auguste. Ses chevaliers et ses barons, qu'il exhorta lui-même à reprendre la croix (16), protestèrent comme lui de leur dévouement à la cause de Jésus-Christ, mais ne purent se décider à retourner dans la Palestine, qui avait été pour eux un lieu de souffrance et d'exil.

Les prédicateurs de la croisade, quoique leur présence inspirât partout le respect, n'eurent pas plus de succès dans le royaume de France, où, quelques années auparavant, cent mille guerriers avaient pris les armes pour voler à la défense des saints lieux. Si la crainte des entreprises de Philippe suffisait pour retenir Richard en Occident, la crainte qu'inspirait l'humeur vindicative et jalouse de Richard devait aussi retenir Philippe dans ses états (17). La plupart des chevaliers et des seigneurs suivirent l'exemple du roi de France et se contentèrent de verser des larmes sur la captivité de Jérusalem. L'enthousiasme de la croisade n'entraîna qu'un très-petit nombre de guerriers, parmi lesquels l'histoire distingue le comte de Montfort, qui, dans la suite, fît une guerre si cruelle aux Albigeois.
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Henri VI, empereur d'Allemagne (1090-1097), il est le fils de Frédéric Barberousse
Depuis le commencement des croisades, l'Allemagne n'avait cessé d'envoyer ses guerriers à la défense de la terre sainte. Elle déplorait la perte récente de ses armées dispersées dans l'Asie Mineure, et la mort de l'empereur Frédéric, qui n'avait trouvé qu'un tombeau en Orient ; mais le souvenir d'un aussi grand désastre n'éteignait point dans tous les coeurs le zèle et l'enthousiasme pour la cause de Jésus-Christ. Henri VI, qui occupait le trône impérial, n'avait point partagé, comme les rois de France et d'Angleterre, les revers et les périls de la dernière expédition : de fâcheux souvenirs et la crainte de ses ennemis en Europe ne pouvaient l'empêcher de prendre part à une expédition nouvelle, et le détourner du saint pèlerinage dont tant d'illustres exemples semblaient lui faire un devoir sacré.

Quoique ce prince eût été, l'année précédente, excommunié par le Saint-Siège, le pape lui envoya une ambassade chargée de lui rappeler l'exemple de son père Frédéric et de l'exhorter à prendre la croix. Henri, qui recherchait l'occasion de se rapprocher du chef de l'église et qui avait d'ailleurs de vastes projets dans lesquels une nouvelle croisade pouvait le servir, reçut avec de grands honneurs l'envoyé de Célestin.
De tous les princes du moyen âge, aucun ne montra plus d'ambition que l'empereur Henri VI : il avait, disent les historiens, l'imagination remplie de la gloire des Césars, et souhaitait de pouvoir dire, comme Alexandre : « Tout ce que mes désirs peuvent embrasser m'appartient. » Il crut que l'occasion était venue d'exécuter ses desseins et d'achever ses conquêtes. Un chroniqueur, Guillaume de Neubridge, a donné de pieux motifs à l'expédition de Henri VI : selon lui, ce qui détermina l'empereur à prendre les armes, ce fut le spectacle de deux grands rois abandonnant les affaires du Christ pour ne s'occuper que de leurs propres affaires, et brisant, par leurs divisions et leurs haines réciproques, les forces de la chrétienté. Le même chroniqueur regarde la détermination de l'empereur comme une expiation du crime d'avoir retenu Richard prisonnier. Mais l'histoire peut reconnaître les calculs d'une profane politique dans le dessein d'Henri VI. L'expédition dont le Saint-Père lui proposait d'être le chef, pouvait favoriser ses vues ambitieuses : en promettant de défendre le royaume de Jérusalem, il ne songeait qu'à conquérir la Sicile ; et la conquête de la Sicile n'avait de prix à ses yeux que parce qu'elle lui ouvrait le chemin de la Grèce et de Constantinople. En même temps qu'il protestait de sa soumission aux volontés du chef de l'église, il recherchait l'alliance des républiques de Gênes et de Venise, auxquelles il promettait les dépouilles des vaincus ; mais au fond de sa pensée il nourrissait l'espoir qu'un jour il renverserait les républiques d'Italie, il abaisserait l'autorité du Saint-Siège, et, sur leurs débris, relèverait, pour lui et pour sa famille, l'empire d'Auguste et de Constantin.

Tel était le prince à qui Célestin envoyait une ambassade et qu'il voulait entraîner dans une guerre sainte. Après avoir annoncé sa résolution de prendre la croix, Henri convoqua à Worms une diète générale, dans laquelle il exhorta lui-même les fidèles à s'armer pour défendre les saints lieux. Cette assemblée dura huit jours. Depuis Louis VII, roi de France, qui harangua ses sujets pour les entraîner à la croisade, Henri était le seul monarque qui eut mêlé sa voix à celle des prédicateurs de la guerre sainte et fait entendre les plaintes de l'église de Jérusalem. Son éloquence, célébrée par les historiens du temps, et surtout le spectacle qu'offrait un grand empereur prêchant lui-même la guerre contre les infidèles, firent une vive impression sur la multitude des auditeurs (19). Après cette prédication solennelle, les plus illustres des prélats qui se trouvaient réunis à Worms, montèrent tour à tour dans la chaire évangélique pour entretenir l'enthousiasme toujours croissant des fidèles : pendant huit jours on n'entendit dans les églises que les gémissements de Sion et de la cité de Dieu. Henri, entouré de sa cour, se revêtit du signe des croisés ; un grand nombre de seigneurs allemands prirent la croix, les uns pour plaire à Dieu, les autres pour plaire à l'empereur. Parmi ceux qui firent le serment de combattre les musulmans, l'histoire nomme Henri, duc de Saxe ; Otton, marquis de Brandebourg ; Henri, comte palatin du Rhin ; Herman, landgrave de Thuringe ; Henri, duc de Brabant ; Albert, comte d'Habsbourg ; Adolphe, comte de Schawenbourg ou Schauenburg ; Henri, comte de Pappenheim, maréchal de l'Empire ; le duc de Bavière ; Frédéric, fils de Léopold, duc d'Autriche (20) ; Conrad, marquis de Moravie ; Valeran de Limbourg, les évêques de Wurtzbourg, de Bremen, de Verden, d'Halberstadt, de Passau, de Ratisbonne. On prêcha la croisade dans toutes les provinces de l'Allemagne. Partout les lettres du pape et celles de l'empereur enflammèrent le zèle des guerriers. Jamais expédition contre les infidèles n'avait été entreprise sous de plus favorables auspices. Comme l'Allemagne presque seule prenait part à la croisade, la gloire des peuples allemands ne semblait pas moins intéressée dans cette guerre que la religion elle-même. Henri devait commander la sainte expédition.

Les croisés, pleins d'espérance et de joie, se préparaient à suivre l'empereur en Orient, mais Henri avait d'autres pensées. Plusieurs seigneurs de sa cour, les uns qui pénétraient ses secrets desseins, les autres qui croyaient lui donner un salutaire conseil, le conjurèrent de rester en Occident et de diriger la croisade du sein de ses états. Henri, après une légère résistance, se rendit à leurs prières, et ne s'occupa plus que de hâter le départ des croisés (21).

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
16. Mathieu Paris cite une curieuse et assez longue parabole que le roi Richard répétait souvent pour engager les chevaliers à la croisade. Bibliothèque des Croisades, t. II.

17. Nous croyons qu'il ne sera pas inutile de donner ici une sorte de notice historique sur les rapports politiques de Richard et de Philippe-Auguste, depuis leur retour de la Palestine. Dès que Richard fut arrivé en Angleterre il se fit couronner une seconde fois, à Winchester, afin d'effacer, disent les chroniques, les marques de ses fers ; il passa ensuite dans la Normandie avec une puissante armée, impatient de faire la guerre à Philippe. Déjà ce prince avait appris la délivrance du roi d'Angleterre, et il avait écrit a Jean, son confédéré : « Prenez garde à vous, le diable a brisé sa chaîne. » (Hoveden pages 730-740) Cette guerre fut peu importante pour les deux couronnes. Richard obligea Philippe de lever le siège de Verneuil, prit Loches petite ville de Touraine, Beaumont, et quelques autres places moins importantes. On en vint alors à des propositions d'accommodement : on fut arrêté par cette difficulté. Philippe exigeait que Richard stipulât dans le traité que ses barons ne pourraient plus faire la guerre privativement aux barons du roi de France ; mais le roi d'Angleterre déclara qu'une telle stipulation ne dépendait pas de lui, parce qu'elle touchait aux privilèges et immunités de ses barons. Les négociations étant rompues, les deux armées en vinrent aux mains. Il y eut un engagement de la cavalerie anglaise contre la cavalerie française, à Fréteval : l'avantage demeura aux troupes de Richard ; les archives, qui suivaient alors la personne du roi, tombèrent au pouvoir des Anglais. A leur tour, ceux-ci furent battus à Vaudreuil ; une trêve d'un an fut conclue.
Ce fut pendant cette trêve que Jean sollicita et obtint le pardon de son frère Richard : cette réconciliation fut marquée par le massacre de la garnison d'Evreux, et par un traité offensif et défensif du roi d'Angleterre et de l'empereur d'Allemagne, qui n'eut aucune suite. Après quelques nouveaux combats, la paix fut conclue à Louviers entre Philippe et Richard. En 1196, le prince anglais sollicita et obtint les alliances des comtes de Flandre, de Toulouse, de Boulogne, de Champagne et d'autres grands vassaux de la couronne de France. La guerre s'alluma avec toutes ses fureurs. Les deux princes y apportèrent tant d'animosité, que bien souvent ils firent crever les yeux à leurs prisonniers. Une trêve de cinq ans fut conclue à la sollicitation du cardinal de Sainte-Marie, qui la maintint avec peine entre les deux monarques rivaux.
En 1199, Vidomar, vicomte de Limoges, vassal de la couronne d'Angleterre, ayant trouvé un trésor dans ses domaines, en envoya une partie à Richard à titre de présent. Celui-ci prétendit qu'en sa qualité de suzerain ce trésor tout entier lui appartenait. Le roi fit la guerre à son vassal et vint l'assiéger dans son château de Chalus, près de Limoges : c'est à ce siège qu'il fut atteint d'une flèche ; on sait qu'il mourut de cette blessure le 6 avril 1199. Gautier d'Hémingford (Bibliothèque des croisades, t. II,) donne des détails très curieux sur la mort de Richard.

19. Tous les faits relatifs à la prédication de cette croisade se trouvent épars dans Roger de Hoveden, Mathieu Paris, Godefroi Moine, Guillaume de Neubridge, Othon de Saint-Biaise et Arnold de Lubeck.

20. Comme nous aurons quelquefois l'occasion de parler des ducs d'Autriche, nous allons donner une courte notice sur ceux qui prirent part aux croisades.
Léopold V, fils d'Henri II, est le premier duc d'Autriche. Il mourut le 21 décembre 1194, suivant l'Art de vérifier les dates, et en 1195 suivant Mathieu Paris: c'est celui qui retint Richard en captivité.
Frédéric Ier succéda à son père Léopold ; il fit d'abord une croisade à la tête de plusieurs princes allemands contre les Sarrasins d'Espagne, et dans la terre sainte, où il mourut l'année suivante. Cornérius Herman le nomme Guillaume.
Léopold VI, dit le Glorieux, frère du précédent, assista au siège de Damiette en 1218; il commanda l'armée des croisés après la mort du comte de Berg, prit la tour du Phare, et se rembarqua en 1219. Les chroniques vantent sa générosité: il donna, dit-on, cinq mille marcs d'argent aux chevaliers de l'ordre Teutonique, pour faire l'acquisition de plusieurs terres, et cinquante marcs d'or aux templiers. Il mourut le 26 juillet 1230, à San-Germano (Art de vérifier les dates, t. III, p. 567).

21. Roger de Hoveden, en racontant le départ des pèlerins allemands, cite un trait qui peint les moeurs de l'époque. Deux voisins, dit-il, avaient résolu d'aller a Jérusalem ensemble et à frais communs. La veille du départ, à l'heure de la nuit, l'un d'eux va trouver son compagnon et lui montre l'argent qu'il doit emporter pour son voyage. Celui-ci, par le conseil de sa femme, le tue et lui prend son argent .Ensuite, mettant le cadavre sur son cou, il sort pour aller le jeter dans l'eau ; mais il n'en peut venir à bout, le cadavre restant attaché sur ses épaules. Le meurtrier retourna chez lui et se tint caché pendant trois jours. Ne pouvant rester plus longtemps dans cet état, il alla consulter son évêque, qui lui ordonna, en expiation de son crime, de faire le voyage de Jérusalem avec le cadavre sur ses épaules. Le pénitent, ajoute le chroniqueur, partit donc avec les autres pèlerins, chargé de son fardeau, à la louange des bons et à la terreur des méchants.
Ne pourrait-on pas voir dans ce trait une sorte de parabole représentant Henri VI qui, couvert du sang des Siciliens, méditait la délivrance du saint sépulcre ?

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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