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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Quatrième Croisade

 

4 - Analyse de la quatrième croisade
Cette quatrième croisade, dans laquelle toutes les forces de l'Occident vinrent échouer contre une petite forteresse de la Syrie, et qui nous présente l'étrange spectacle d'une guerre sainte dirigée par un monarque excommunié, offre à l'historien moins d'événements extraordinaires, moins de grands malheurs que les expéditions précédentes. Les armées chrétiennes, qui ne firent qu'un séjour passager en Orient, n'éprouvèrent ni la disette ni les maladies qui avaient désolé les croisés dans les expéditions précédentes. La prévoyance et les soins de l'empereur d'Allemagne, devenu maître de la Sicile, pourvurent à tous les besoins des croisés, dont les exploits devaient servir ses projets ambitieux et qu'il regardait comme ses propres soldats.
Les guerriers allemands, qui composaient les armées chrétiennes, n'avaient point les qualités nécessaires pour s'assurer les avantages de la victoire. Toujours prêts à se jeter aveuglément au milieu des périls, ne comprenant point qu'on puisse allier la prudence au courage et ne reconnaissant d'autre loi que leur volonté ; soumis aux chefs qui étaient de leur nation et méprisant tous les autres ; pleins d'un indomptable orgueil qui leur faisait dédaigner le secours de leurs alliés et les leçons de l'expérience, de pareils hommes ne pouvaient faire ni la paix ni la guerre (34).

Lorsque l'on compare ces nouveaux croisés aux compagnons de Godefroy et de Raymond, on retrouve en eux la même ardeur pour les combats, la même indifférence pour le danger ; mais on ne leur trouve plus cet enthousiasme qui animait les premiers soldats de la croix à la vue des saints lieux. Jérusalem, toujours ouverte alors à la dévotion des chrétiens, ne voyait plus dans ses murs cette foule de pèlerins qui, au commencement des guerres saintes, s'y rendaient de toutes les parties de l'Occident. Le pape et les chefs de l'armée chrétienne défendaient aux croisés d'entrer dans la ville sainte avant de l'avoir conquise. Les croisés, qui ne se montraient pas toujours aussi dociles, obéirent sans peine à cette défense. Plus de cent mille guerriers qui avaient quitté l'Europe pour délivrer Jérusalem, revinrent dans leurs foyers sans avoir eu peut-être la pensée de visiter le tombeau de Jésus-Christ, pour lequel ils avaient pris les armes. Les trente onces d'or promises par l'empereur à tous ceux qui passeraient la mer pour combattre les infidèles, augmentèrent beaucoup le nombre des croisés, ce qui n'était point vu dans les précédentes expéditions, où la foule des soldats de la croix ne pouvait être entraînée que par des motifs religieux. Dans les autres guerres saintes, il était entré plus de religion que de politique : dans cette croisade, quoiqu'elle eût été directement provoquée par le chef-dé l'église et qu'elle fût, en grande partie, dirigée par des évêques, on peut dire qu'il entra plus de politique que de religion. L'orgueil, l'ambition, la jalousie, les passions les plus honteuses du coeur humain, n'essayèrent pas même, comme dans les précédentes expéditions, de se couvrir d'un voile religieux. L'archevêque de Mayence, l'évêque de Hildesheim, et la plupart des ecclésiastiques qui avaient pris la croix, ne firent admirer ni leur sagesse ni leur piété, et ne se distinguèrent par aucune qualité personnelle. Le chancelier de l'Empire, Conrad, revenu en Allemagne, y fut poursuivi par les soupçons qui s'étaient attachés à sa conduite pendant la guerre : lorsque, longtemps après son retour, il tomba sous les coups de plusieurs gentilshommes de Wurtzbourg conjurés contre lui, le peuple regarda cette mort tragique comme une punition du ciel (35).

Henri VI, qui avait prêché la croisade, ne vit dans cette expédition lointaine qu'un moyen et une occasion d'accroître sa puissance et d'étendre son empire. Tandis que la chrétienté adressait au ciel des prières pour une guerre sainte dont il était l'âme et le mobile, il poursuivait une guerre impie, désolait un pays chrétien pour l'asservir à ses lois, et menaçait les peuples de la Grèce. Le fils de Tancrède fut privé de la vue et jeté dans les fers ; les filles du roi de Sicile furent emmenées en captivité. Henri poussa si loin les excès de la barbarie, qu'il irrita ses proches et qu'il trouva des ennemis dans sa propre famille. Lorsqu'il mourut, le bruit se répandit en Occident qu'il avait été empoisonné : les peuples qu'il avait rendus malheureux ne pouvaient croire que tant de cruautés fussent restées impunies ; ils publièrent que la providence s'était servie de la propre épouse de l'empereur pour lui donner la mort et pour venger toutes les calamités qu'il avait répandues sur le royaume de Naples et de Sicile. A l'approche de son trépas, Henri se ressouvint qu'il avait persécuté Richard, qu'il avait retenu un prince croisé dans les fers, malgré les sollicitations du père des fidèles ; il se hâta d'envoyer au roi d'Angleterre des ambassadeurs chargés de lui faire une réparation solennelle d'un aussi grand outrage. Après sa mort, comme il avait été excommunié, on crut devoir s'adresser au Saint-Siège pour obtenir la permission de l'ensevelir en terre sainte : le pape se contenta de répondre qu'on pouvait l'enterrer parmi les chrétiens, mais qu'auparavant il fallait faire beaucoup de prières pour fléchir la colère de Dieu.

En s'emparant des plus belles contrées de l'Italie par la perfidie et la violence, Henri préparait à ce malheureux pays des révolutions qui devaient se renouveler d'âge en âge (36). La guerre odieuse qu'il avait faite à la famille de Tancrède, devait enfanter d'autres guerres funestes à sa propre famille : en s'éloignant de l'Allemagne avec ses armées, Henri laissa se former des partis puissants qui, à sa mort, se disputèrent avec animosité le sceptre impérial, et firent à la fin éclater une guerre dans laquelle les principaux états de l'Europe furent entraînés. Ainsi cette quatrième croisade, bien différente des autres guerres saintes, qui avaient contribué à maintenir ou à rétablir la paix publique en Europe, divisa les états de la chrétienté sans avoir ébranlé la puissance des Turcs, et ne fit que jeter le trouble et la confusion dans plusieurs royaumes de l'Occident.

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Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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Notes
34. Chronique d'Usberg, (Bibliothèque des Croisades, t. III).

35. Le père Maimbourg donne à Conrad, pendant la croisade, le titre d'évêque de Wurtzbourg : nous avons redressé cette erreur dans une note ; que renvoyons, a cause de son étendue, aux pièces justificatives. Cette note referme quelques détails sur la vie politique et privée de Conrad.

36. On verra, dans la suite, ce que la Sicile coûta d'embarras et de malheurs à Frédéric II.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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