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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Première Croisade

 

3 - La Croisade des Barons - Les armées des barons en marchent vers Constantinople
En racontant la marche et les exploits de ces nouvelles armées, nous allons retracer de plus nobles tableaux. C'est ici que va se montrer dans tout son éclat l'esprit héroïque de la chevalerie, et que commence l'époque brillante de la guerre sainte.

Les chefs des armées chrétiennes qui allaient quitter l'Occident étaient déjà célèbres par leur valeur et par leurs exploits. A leur tête, l'histoire, comme la poésie, doit placer Godefroy de Bouillon (1), duc de la Basse-Lorraine. Il était de l'illustre race des comtes de Boulogne, et descendait, par les femmes, de Charlemagne. Dès sa plus tendre jeunesse, il s'était distingué dans la guerre déclarée entre le Saint-Siège et l'empereur d'Allemagne. Il tua sur le champ de bataille Rodolphe de Rhinfeld, duc de Souabe, à qui Grégoire avait envoyé la couronne impériale. Lorsque la guerre s'alluma en Italie pour la cause de l'antipape Anaclet, Godefroy entra le premier dans la ville de Rome, assiégée et prise par les troupes d'Henri. Il se repentit dans la suite d'avoir embrassé un parti que la victoire même ne put faire triompher et que la plupart des chrétiens regardaient comme sacrilège. Pour expier des exploits inutiles et condamnés par l'esprit de son siècle, il lit voeu d'aller à Jérusalem, non point comme un simple pèlerin, mais comme un libérateur (2).

L'histoire contemporaine, qui nous a transmis son portrait, nous apprend qu'il joignait la bravoure et les vertus d'un héros à la simplicité d'un cénobite (3). Son adresse dans les combats, une force de corps extraordinaire, le faisaient admirer au milieu des camps. La prudence et la modération tempéraient sa valeur, et jamais sur le champ de bataille il ne compromit ou ne déshonora sa victoire par un carnage inutile ou par une ardeur téméraire. Animé d'une dévotion sincère et ne voyant la gloire que dans le triomphe de la justice, il se montrait toujours prêt à se dévouer pour la cause du malheur et de l'innocence. Les princes et les chevaliers le regardaient comme leur modèle, les soldats comme leur père, les peuples comme leur appui. S'il ne fut point le chef de la croisade, comme l'ont prétendu quelques historiens, il obtint du moins l'empire que donnent le mérite et la vertu. Au milieu de leurs divisions et de leurs querelles, les princes et les barons implorèrent souvent la sagesse de Godefroy ; et, dans les dangers de la guerre, toujours dociles à sa voix, ils obéissaient à ses conseils comme à des ordres suprêmes.

Gaudefroy-de-Bouillon
SIGNOL Emile Titre  GODEFROY DE BOUILLON, ROI DE JERUSALEM (1070-1100) Au signal du duc de Lorraine, la noblesse de France et des bords du Rhin prodigua ses trésors pour les préparatifs de la croisade. Toutes les choses qui servent à la guerre prirent une valeur si excessive, que le prix d'un fonds de terre suffisait à peine pour acheter l'équipement d'un cavalier. Les femmes se dépouillaient de leurs ornements les plus précieux pour fournir au voyage de leurs fils ou de leurs époux. Ceux même, disent les historiens, qui en d'autres temps auraient souffert mille morts plutôt que de renoncer à leurs domaines, les cédaient pour une somme modique, ou les échangeaient contre des armes. L'or et le fer paraissaient être les seules choses désirables.
Alors on vit reparaître les richesses enfouies par la crainte ou par l'avarice. Des lingots d'or, des pièces de monnaie, dit l'abbé Guibert, se voyaient en monceaux dans la tente des principaux croisés, comme les fruits les plus communs dans les chaumières des villageois.

Plusieurs barons n'avaient à vendre ni terres ni châteaux : ils imploraient la charité des fidèles qui ne prenaient point la croix et qui croyaient participer aux mérites de la guerre sainte en fournissant à l'entretien des croisés. Quelques-uns ruinèrent leurs vassaux ; d'autres, comme Guillaume, vicomte de Melun, pillèrent les bourgs et les villages pour se mettre en état d'aller combattre les infidèles. Godefroy de Bouillon, conduit par une piété plus éclairée, secontenta d'aliéner ses domaines. On lit dans Robert Gaguin qu'il permit aux habitants de Metz de racheter leur ville, dont il était le suzerain. Il vendit la principauté de Stenay à l'évêque de Verdun; il céda ses droits sur le duché de Bouillon à l'évêque de Liège, pour la somme modique de quatre mille marcs d'argent et une livre d'or (4) : ce qui a fait dire à un historien des croisades (Maimbourg) que les princes séculiers se ruinaient pour la cause de Jésus-Christ, tandis que les princes de l'église profitaient de la ferveur des chrétiens pour s'enrichir.

Le duc de Bouillon avait rassemblé sous ses drapeaux quatre-vingt mille fantassins et dix mille cavaliers. Il se mit en marche huit mois après le concile de Clermont (18 novembre 1095 donc en juillet 1096), accompagné d'un grand nombre de seigneurs allemands ou français. Il emmenait avec lui son frère Eustache de Boulogne, son autre frère Baudouin et son cousin Baudouin du Bourg. Ces deux derniers, qui devaient être un jour, comme Godefroy de Bouillon, rois de Jérusalem, tenaient alors le rang de simples chevaliers dans l'armée chrétienne. Ils étaient moins animés par une sincère piété que par l'espoir de faire une grande fortune en Asie, et quittaient sans regret les terres qu'ils possédaient en Europe. On remarquait encore à la suite du duc de Lorraine, Baudouin, comte de Hainaut ; Garnier comte de Grai ; Conon de Montaigu, Dudon de Contz , si fameux dans la Jérusalem délivrée ; les deux frères Henri et Godefroy de Hache , Gérard de Cherisi , Benaud et Pierre de Toul, Hugues de Saint-Paul et son fils Engelran. Ces chefs conduisaient avec eux une foule d'autres chevaliers moins connus, mais tous impatients d'accroître leur fortune et d'illustrer leurs noms dans la guerre déclarée aux peuples de l'Orient.

L'armée que commandait le duc de Lorraine, composée de soldats formés à la discipline, éprouvés dans les combats, offrit à l'Allemagne un autre spectacle que la troupe de Pierre l'Ermite, et rétablit l'honneur des croisés dans tous les pays qu'elle traversa. Elle trouva des secours et des alliés partout où les premiers champions de la croix n'avaient trouvé que des obstacles et des ennemis. Godefroy déplora le sort de ceux qui l'avaient précédé, sans chercher à venger leur cause (5). Arrivé à Tollenbourg (aujourd'hui Bruck-an-der Leytha] (6), le duc de Lorraine écrivit au roi Coloman pour lui demander le libre passage dans ses états, et reçut du prince hongrois des réponses pleines d'amitié (7). Godefroy et Coloman eurent une entrevue à Cyperon (OEdenburg), Les Hongrois et les Bulgares oublièrent à leur tour les brigandages commis par les soldats de Pierre, de Gotschalk et d'Emicon ; ils admirèrent la modération de Godefroy, et firent des voeux pour le succès de ses armes.

Tandis que le duc de Lorraine s'avançait vers Constantinople, la France levait d'autres armées pour la guerre sainte. Peu de mois après le concile de Clermont, les grands du royaume se réunirent pour délibérer sur les affaires de la croisade. Dans cette assemblée, tenue en présence de Philippe I, que le pape venait d'excommunier, personne ne s'opposa à la guerre prêchée sous les auspices du Saint-Siège, personne ne s'occupa de modérer ou de diriger les passions religieuses et guerrières qui agitaient la France et l'Europe.

Vers le milieu du dixième siècle, le chef de la troisième dynastie avait consacré l'usurpation des seigneurs ; et, pour obtenir le titre de roi, il avait presque abandonné ce qui restait des droits de la couronne. Philippe I, petit-fils d'Hugues Capet, voyait à peine ses domaines s'étendre au delà de Paris et d'Orléans ; le reste de la France était gouverné par de grands vassaux, dont plusieurs surpassaient le monarque en puissance. La royauté, seul espoir des peuples contre le pouvoir des grands et du clergé, était si faible, qu'on s'étonne aujourd'hui qu'elle n'ait pas succombé au milieu des difficultés et des ennemis qui l'environnaient de toutes parts. Comme le monarque se trouvait en butte aux censures de l'église, il était facile de porter les sujets à la désobéissance et de légitimer en quelque sorte la révolte en la colorant d'un prétexte sacré.

La croisade entraînait loin de l'Europe tous ceux qui auraient pu profiter de la circonstance malheureuse où se trouvait le royaume ; elle sauvait la patrie d'une guerre civile, et prévenait les sanglantes discordes qu'on avait vues éclater en Allemagne sous le règne d'Henri et le pontificat de Grégoire.

Telles étaient les considérations qui auraient pu se présenter à l'esprit des hommes les plus éclairés (8)

Mais il serait difficile de croire que les conseillers du roi de France aperçussent alors dans toute leur étendue ces résultats salutaires de la croisade qu'on a reconnus longtemps après et qui n'ont été véritablement appréciés que dans le siècle où nous vivons. D'un autre côté, on ne songea point aux désordres, aux malheurs inséparables d'une guerre à laquelle les passions les plus puissantes devaient concourir. On ne songea point que l'ambition, la licence, l'esprit d'exaltation, si redoutables pour les états, pouvaient entraîner aussi la ruine des armées levées pour la guerre sainte. Aucun de ceux qui avaient pris la croix ou qui restaient dans leurs foyers, ne fit cette réflexion et ne fut assez prévoyant pour apercevoir dans l'avenir autre chose que des combats et des victoires. Les grands vassaux se précipitaient dans une guerre lointaine, sans savoir que cette guerre devait affaiblir leur puissance et ruiner leurs familles ; les rois et les peuples étaient loin de trouver dans ces grandes expéditions l'espoir d'accroître un jour, les uns leur pouvoir, les autres leur liberté ; les partisans du Saint-Siège, comme les partisans de la royauté, ceux qu'enflammait un zèle ardent pour la cause de l'église, comme le petit nombre de ceux qu'animait l'amour éclairé de l'humanité et de la patrie ; tout le monde, en un mot, se laissait aller aux événements sans en connaître les causes, sans en prévoir les effets. Les cabinets des princes étaient entraînés comme la multitude, et les plus sages obéissaient aveuglément à cette suprême volonté qui ordonne les choses d'ici-bas comme il lui plaît et se sert des passions des hommes comme d'un instrument pour accomplir ses desseins.

Dans un siècle superstitieux, la vue d'un prodige, d'un phénomène extraordinaire, avait plus d'influence sur les esprits que les oracles de la sagesse et de la raison. Les historiens nous apprennent que dans le temps où les barons étaient assemblés, la lune, au milieu d'une éclipse, se montra couverte d'un voile ensanglanté ; ce spectacle sinistre se prolongea jusqu'à la fin de la nuit. Au lever du jour, la lune, que d'énormes taches de sang semblaient encore dérober aux regards, parut tout à coup environnée d'un éclat inconnu. Quelques semaines après, dit l'abbé Guibert, on vit l'horizon tout en feu du côté de l'Aquilon, et les peuples, saisis d'effroi, sortirent des maisons et des villes, croyant que l'ennemi s'avançait le fer et la flamme à la main. Ces phénomènes et plusieurs autres furent regardés comme des signes de la volonté du ciel, comme des présages de la guerre terrible qu'on allait faire en son nom : ils redoublèrent partout l'enthousiasme pour la croisade. Ceux qui étaient restés indifférents jusqu'alors partagèrent le sentiment général. La plupart des Français appelés au métier des armes, et qui n'avaient point encore fait le serment de combattre les infidèles, s'empressèrent de prendre la croix.
Ceux du Vermandois marchèrent avec les sujets de Philippe sous les drapeaux de leur comte Hugues (9).

Parmi les seigneurs et les hauts barons qui avaient pris la croix, plusieurs avaient plus de renommée comme chefs militaires ; mais sa qualité de frère du roi de France avait déjà porté son nom chez les Grecs et dans les cités d'Orient. Le comte de Vermandois se faisait remarquer par sa magnificence et par l'ostentation de ses manières. D'un caractère indolent et léger, il fit souvent admirer son courage sur les champs de bataille, mais il manqua de persévérance dans les revers ; il prit deux fois la route des pèlerins à la tête de ses chevaliers, et mourut sans avoir vu Jérusalem. Quoique la fortune l'eut assez mal partagé, aucun des héros de la croisade ne montra des intentions plus nobles et plus désintéressées. S'il n'avait pas mérité par ses exploits le surnom de Grand (10), que l'histoire lui a donné, il aurait pu l'obtenir pour n'avoir écouté que son zèle et n'avoir cherché que la gloire dans une guerre qui offrait des royaumes à l'ambition des princes et des simples chevaliers.

Robert Courteheuse
DECAISNE Henri ROBERT III, DIT COURTEHEUSE, DUC DE NORMANDIE (1058-1134) Robert, surnommé Courteheuse (Courte-Henze duc) de Normandie, qui conduisait ses vassaux à la guerre sainte, était le fils aîné de Guillaume le Conquérant. Il unissait à de nobles qualités les défauts les plus répréhensibles dans un prince. Il ne put dans sa jeunesse supporter l'autorité paternelle ; mais, plus entraîné par l'amour de l'indépendance que par une véritable ambition, après avoir fait la guerre à son père pour régner en Normandie, il négligea l'occasion de monter sur le trône d'Angleterre à la mort de Guillaume. Ni la paix ni les lois ne fleurirent sous son règne, car l'indolence et la faiblesse du prince enfantent toujours l'insubordination et la licence. Ses profusions ruinèrent ses peuples et le réduisirent lui-même à une profonde misère. Orderic Vital rapporte que le duc Robert se trouvait réduit à une telle détresse, que plusieurs fois il manqua de pain au milieu des richesses d'un grand duché. « Faute d'habits, ajoute l'historien normand, il restait au lit jusqu'à sexte, et ne pouvait assister à l'office divin, parce qu'il était nu ; car les courtisans et les bouffons, qui connaissaient sa facilité, lui enlevaient impunément son haut-de-chausse, ses souliers et ses autres vêtements. »

Ce ne fut pas l'ambition de conquérir des royaumes en Asie, mais son humeur inconstante et chevaleresque qui lui fit prendre la croix et les armes. Les Normands, peuple remuant et belliqueux, s'étaient fait remarquer entre toutes les nations de l'Europe par la dévotion des pèlerinages ; ils accoururent en foule sous les drapeaux de la croisade. Comme le duc Robert manquait de l'argent nécessaire pour entretenir une armée, il engagea la Normandie entre les mains de son frère Guillaume le Roux. Guillaume, que son siècle accusa d'impiété et qui se moquait de la chevalerie errante des croisés, saisit avec joie l'occasion de gouverner une province qu'il espérait un jour réunir à son royaume. Il leva des impôts sur le clergé, qu'il n'aimait point, et fit fondre l'argenterie des églises pour payer la somme de dix mille marcs d'argent à Robert, qui partit pour la terre sainte, suivi de presque toute la noblesse de son duché.

Robert II Comte de Flandre
DECAISNE Henri ROBERT II, DIT LE IEROSOLYMITAIN, COMTE DE FLANDRE (?-1111) Un autre Robert, comte de Flandre, se mit à la tête des Frisons et des Flamands. Il était fils de Robert, surnommé le Frison, qui avait usurpé la principauté de Flandre sur ses propres neveux, et qui, pour expier ses victoires, avait fait, quelque temps avant la croisade, un pèlerinage à Jérusalem. Le jeune Robert trouva aisément des soldats pour son entreprise, dans un pays ou tout le monde avait pris les armes pendant les guerres civiles, où le peuple était animé par les récits d'un grand nombre de pèlerins revenus de la terre sainte. Il acheva de ruiner son père pour une expédition qui devait lui donner la réputation d'un intrépide chevalier et le faire surnommer la « Lance et l'Epée des chrétiens. » Cinq cents cavaliers envoyés par Robert le Frison à l'empereur Alexis l'avaient déjà précédé à Constantinople.

Etienne, comte de Blois et de Chartres, avait aussi pris la croix : il passait pour le plus riche seigneur de son temps. Pour donner une idée de ses domaines, on disait que le nombre de ses châteaux égalait celui des jours de l'année. Hildebert, évêque du Mans, le comparait à César pour la guerre, à Virgile pour la poésie. L'histoire parle peu des exploits du comte Etienne. Il ne nous reste de lui que deux lettres écrites à sa femme, Adèle, pendant la sainte expédition (11). On sait que son esprit fut heureusement cultivé et qu'il entretint un commerce avec les Muses, ce qui était bien plus rare alors que les prodiges de la valeur. Au commencement de la croisade, il fut l'âme des conseils par ses lumières et son savoir ; plus tard, ses compagnons d'armes l'accusèrent de les avoir abandonnés dans le péril, et la mort qu'il trouva en combattant les infidèles put à peine expier cet abandon aux yeux de ses contemporains. Ces quatre chefs étaient accompagnés d'une foule de chevaliers et de seigneurs, parmi lesquels l'histoire nomme Robert de Paris, Evrard de Puisaye, Achard de Montmerle, Isouard de Muson Etienne, comte d'Albermale ; Gauthier de Saint-Valéry, Roger de Barneville, Fergant et Conan, deux illustres Bretons ; Gui de Trusselle, Miles de Braïes, Raoul de Beaugency, Rotrou, fils du comte de Perche ; Odon évêque de Bayeux, oncle du duc de Normandie ; Raoul de Gader, Yves et Albéric, fils de Hugues de Grandménil. La plupart des comtes et des barons emmenaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, et tous leurs équipages de guerre. Ils traversèrent les Alpes et dirigèrent leur marche vers les côtes d'Italie, avec le dessein de s'embarquer pour la Grèce. Ils trouvèrent dans le voisinage de Lucques le pape Urbain, qui leur donna sa bénédiction, loua leur zèle, et fit des prières pour le succès de leur entreprise. Le comte de Vermandois, après avoir reçu l'étendard de l'église des mains du souverain pontife, se rendit à Rome avec les autres princes pour visiter les tombeaux de saint Pierre et de saint Paul. La capitale du monde chrétien était alors le théâtre d'une guerre civile. Les soldats d'Urbain et ceux de l'antipape Guibert se disputaient, les armes à la main, l'église de saint Pierre, et tour à tour enlevaient les offrandes des fidèles. Quoi qu'en aient dit quelques historiens modernes, les croisés ne se déclarèrent pour aucun parti au milieu des troubles qui divisaient la ville de Rome ; et, ce qui doit étonner, Urbain n'appela à la défense de sa propre cause aucun des guerriers auxquels il venait lui-même de faire prendre les armes. Au reste, le spectacle que présentait la ville de saint Pierre dut être un grand sujet de scandale pour la plupart des croisés français. « Qu'y a-t-il d'étonnant, s'écrie Foucher de Chartres, que le monde soit sans cesse agité, lorsque l'église romaine, dans laquelle résident toute correction et toute surveillance, est elle-même tourmentée par les guerres civiles ? »
Quelques-uns, satisfaits d'avoir salué le tombeau des apôtres et revenus peut-être de leur saint enthousiasme à la vue des violences qui profanaient le sanctuaire, abandonnèrent les drapeaux de la croisade et revinrent dans leur patrie. Les autres poursuivirent leur marche vers la Pouille ; mais, lorsqu'ils arrivèrent à Bari, l'hiver commençait à rendre la navigation dangereuse : ils furent forcés d'attendre pendant plusieurs mois le moment favorable pour s'embarquer.

Cependant le passage des croisés français avait éveillé le zèle des peuples d'Italie. Bohémond, prince de Tarente, résolut le premier de s'associer à leur fortune et de partager la gloire de la sainte expédition. Il était de la famille de ces chevaliers normands qui avaient conquis la Pouille et la Calabre. Cinquante ans avant la croisade, son père, Robert Guiscard (le Rusé), avait quitté le château d'Hauteville en Normandie avec trente fantassins et cinq cavaliers. Secondé par quelques-uns de ses parents et de ses compatriotes, que l'espoir de s'enrichir avait attirés comme lui en Italie, il combattit avec avantage les Grecs, les Lombards et les Sarrasins, maîtres de la Sicile et du pays de Naples. Il devint bientôt assez puissant pour être tour à tour l'ennemi et le protecteur des papes. Il battit les armées des empereurs d'Orient et d'Occident, et, lorsqu'il mourut, il s'occupait de la conquête de la Grèce.

Bohémond Ier
BLONDEL Merry Joseph BOHEMOND 1ER, PRINCE D'ANTIOCHE (?-1108) Bohémond n'avait ni moins de courage, ni moins de génie que son père, Robert Guiscard. Les auteurs contemporains, qui ne manquent jamais de parler des qualités physiques des héros, nous apprennent que sa taille était si avantageuse qu'il surpassait d'une coudée les hommes d'une stature ordinaire ; ses yeux étaient bleus et annonçaient une âme fière et ardente. Sa présence, dit Anne Comnène, frappait autant les regards que sa réputation étonnait l'esprit (12). Lorsqu'il parlait, on eut dit qu'il avait étudié l'éloquence ; lorsqu'il se montrait sous les armes, on eût pu croire qu'il n'avait jamais fait que manier la lance et l'épée. Elevé à l'école des héros normands, il cachait les froides combinaisons de la politique sous les dehors de la violence, et, quoiqu'il fût d'un caractère fier et hautain, il savait dissimuler une injure quand la vengeance ne lui était pas profitable. Son père lui avait appris à regarder comme ses ennemis tous ceux dont il enviait les Etats ou les richesses : ni la crainte de Dieu, ni l'opinion des hommes, ni la sainteté des serments, ne pouvaient l'arrêter dans la poursuite de ses desseins. Il avait suivi Robert dans la guerre contre l'empereur Alexis, et s'était distingué dans les combats de Durazzo et de Larisse ; mais, déshérité par un testament, il ne lui restait plus, à la mort de son père, que le souvenir de ses exploits et l'exemple de sa famille, il avait déclaré la guerre à son frère Roger, et venait de se faire céder la principauté de Tarente, lorsqu'on parla en Europe de l'expédition d'Orient. La délivrance du tombeau de Jésus-Christ n'était point ce qui enflammait son zèle, ni ce qui le décida à prendre la croix. Comme il avait voué une haine éternelle aux empereurs grecs, il souriait à l'idée de traverser leur empire à la tête d'une armée ; et, plein de confiance dans sa fortune, il espérait se faire un royaume avant d'arriver à Jérusalem. La petite principauté de Tarente ne pouvait lui fournir une armée ; mais, au nom de la religion, un chef avait alors le pouvoir de lever des troupes dans tous les états. L'enthousiasme pour la croisade vint bientôt seconder ses projets, et fît ranger un grand nombre de guerriers sous ses drapeaux.

Bohémond avait accompagné son frère et son oncle Roger au siège d'Amalfî, ville florissante qui rejetait avec mépris la protection des nouveaux maîtres de la Pouille et de la Sicile. Personne ne savait mieux parler à propos le langage de l'enthousiasme et couvrir son ambition des couleurs du fanatisme religieux ; il prêcha lui-même la croisade dans l'armée des assiégeants. Il parcourut les rangs, en nommant les princes et les grands capitaines qui avaient pris la croix. Il parlait aux guerriers les plus pieux de la religion à défendre ; il faisait valoir auprès des autres la gloire et la fortune qui allaient couronner leurs exploits. L'armée fut entraînée par ses discours ; tout le camp retentit bientôt des mots : Dieu le veut ! Dieu le veut ! Bohémond s'applaudit en secret du succès de son éloquence, et déchire sa cotte d'armes pour en faire des croix qu'il distribue aux officiers et aux soldats. Il ne manquait plus qu'un chef pour la sainte expédition : les nouveaux croisés viennent solliciter le prince de Tarente de se mettre à leur tête. Bohémond paraît d'abord hésiter ; il refuse ce qu'il désire avec ardeur ; les soldats assemblés autour de lui redoublent leurs sollicitations. Enfin il a l'air d'obéir et de se rendre à leur impatience. Alors l'empressement, l'enthousiasme devient plus vif et plus général ; dans un moment toute l'armée a juré de le suivre dans la Palestine. Roger est obligé de lever le siège d'Amalfi, et l'heureux Bohémond ne s'occupe plus que des préparatifs de son voyage.

Tancrède de Tarente
BLONDEL Merry Joseph TANCREDE, PRINCE DE TIBERIADE (?-1112) Il s'embarqua, peu de temps après, pour les côtes de la Grèce, avec dix mille chevaux et vingt mille fantassins. Tout ce que la Calabre, la Pouille et la Sicile avaient d'illustres chevaliers, suivit le prince de Tarente. Avec lui marchaient Richard, prince de Salerne, et Ranulfe son frère; Herman de Cani, Robert de Hanse, Robert de Sourdeval, Robert, fils de Tristan ; Boile de Chartres, Homfroy de Montaigu. Tous ces guerriers étaient déjà célèbres par leurs exploits ; mais aucun d'eux ne méritait plus de fixer les regards de la postérité que le brave Tancrède. Quoiqu'il appartînt à une famille où l'ambition était héréditaire, il n'eut d'autre passion que celle de combattre les infidèles. La piété, la gloire, et peut-être son amitié pour Bohémond, pouvaient seules le conduire en Asie. Sa fierté pleine de rudesse ne s'abaissa jamais devant les grandeurs de la terre, et résista quelquefois même à ses compagnons d'armes. Raoul de Caen, son panégyriste et son ami, ne parle point dans son histoire des amours de Clorinde ni des chagrins d'Herminie. Ces choses n'allaient guère d'ailleurs avec les moeurs de la croisade ni avec celles de l'Orient : le siècle de Tancrède ne connut point ces habitudes belliqueuses et galantes, ces aventures et ces scènes romanesques qu'on a depuis admirées dans le Tasse. Le cousin de Bohémond n'en fut pas moins l'exemple des nobles sentiments de la chevalerie et le modèle des vertus guerrières de son temps.
Adhémar de Monteil
BLONDEL Merry Joseph ADHEMAR DE MONTEIL, EVEQUE DU PUY (?-1098) Les croisés des provinces méridionales de la France s'étaient mis en marche, sous les ordres d'Adhémar de Monteil, et de Raymond, comte de Saint-Gilles et de Toulouse. L'évêque Adhémar était comme le chef spirituel de la croisade : son titre de légat apostolique et ses qualités personnelles lui méritèrent dans la guerre sainte la confiance et le respect des pèlerins. Ses exhortations et ses conseils contribuèrent beaucoup à maintenir l'ordre et la discipline. Il consolait les croisés dans leurs revers, les encourageait dans les dangers. Revêtu à la fois des marques d'un pontife et de l'armure des chevaliers, il offrait sous la tente le modèle des vertus chrétiennes, et dans les combats il donna souvent l'exemple de la bravoure.

Raymond, compagnon d'Adhémar, avait eu la gloire de combattre en Espagne à côté du Cid, et de vaincre plusieurs fois les Maures sous Alphonse le Grand, qui lui donna sa fille Elvire en mariage. Ses vastes possessions sur les bords du Rhône et de la Dordogne, et surtout ses exploits contre les Sarrasins, le faisaient remarquer parmi les principaux chefs de la croisade. L'âge n'avait point éteint dans le comte de Toulouse l'ardeur et les passions de la jeunesse : bouillant et impétueux, d'un caractère altier et inflexible, il mettait moins son ambition à conquérir des royaumes qu'à faire plier toutes les volontés sous la sienne. Les Grecs et les Sarrasins ont loué sa valeur. Ses sujets et ses compagnons d'armes le haïssaient pour son opiniâtreté et sa violence. Malheureux prince, il fit d'éternels adieux à sa patrie, qui devait être un jour le théâtre d'une croisade prêchée contre sa propre famille ! (13).

Toute la noblesse de la Gascogne, du Languedoc, de la Provence, du Limousin et de l'Auvergne, accompagnait Raymond et Adhémar, dans lesquels le pape Urbain avait vu l'image vivante de Moïse et d'Aaron. Les historiens contemporains nomment parmi les chevaliers et les seigneurs qui avaient pris la croix, Héracle, comte de Polignac; Pons de Balazun, Guillaume de Sabran, Eléazar de Montredon, Pierre Bernard de Montagnac, Eléazar de Castries, Raymond de Lisle, Pierre Raymond d'Hautpoul, Gouffîers de Lastours, Guillaume V, seigneur de Montpellier ; Roger, comte de Foix ; Raymond Pelet, seigneur d'Alais ; Isard, comte de Die ; Raimbaud, comte d'Orange ; Guillaume, comte de Forez ; Guillaume, comte de Clermont ; Gérard, fils de Guillabert, comte de Roussillon ; Gaston, vicomte de Béarn ; Guillaume Amanjeu d'Albret ; Raymond, vicomte de Turenne ; Raymond, vicomte de Castillon (14) ; Guillaume d'Urgel, comte de Forcalquier. A l'exemple d'Adhémar, les évêques d'Apt, de Lodève, d'Orange, l'archevêque de Tolède, avaient pris la croix et conduisaient une partie de leurs vassaux à la guerre sainte.







Raymond de Saint-Gilles - Toulouse
Blason de Toulouse Raymond, comte de Toulouse, suivi de son fils et de sa femme Elvire, se mit à la tête d'une armée de cent mille croisés, s'avança jusqu'à Lyon, où il passa le Rhône, traversa les Alpes, la Lombardie, le Frioul, et dirigea sa marche vers le territoire de l'empire grec, à travers les montagnes et les peuples de l'Esclavonie.

Il est probable que nos chroniqueurs ont vaguement désigné sous le nom d'Esclavonie les pays habités par des populations slaves. Raymond d'Agiles, l'historien particulier de la marche du comte de Toulouse, nous raconte que pendant trois semaines les chrétiens ne trouvèrent que des solitudes montagneuses, sans animaux, sans oiseaux. Puis il fallut se défendre contre des agressions continuelles. Le comte Raymond s'empara de Scodra, située entre deux rivières, la Clausula et la Barbana. Les Petscheneyes, nommés Pincenates par nos chroniqueurs et qui appartiennent à la grande famille slave, surprirent l'évêque Adhémar de Monteil, et lui firent courir de grands périls. Raymond d'Agiles, dans sa naïveté pieuse, pense que le passage de l'armée de la croix à travers l'Esclavonie fut l'oeuvre d'une permission divine, « afin que les sauvages habitants de ces pays, témoins des vertus et de la patience des chrétiens, ou se dépouillassent de leur férocité, ou devinssent inexcusables au jour du jugement » (15). Aujourd'hui l'Esclavonie, appelée en hongrois « Toth-Orszay », forme un petit royaume composé des trois comtés de Poséga, de Verts et de Syrmie, et de trois districts régimentaires ; il fait partie des états de la couronne de Hongrie, dans lesquels il se trouve enclavé. La Save, la Drave et le Danube lui servent de limites (16).

Alexis Comnène
Alexis Comnène Alexis, qui avait appelé les Latins à sa défense, fut effrayé du nombre de ses libérateurs. Les chefs de la croisade n'étaient que des princes du second ordre, mais ils entraînaient avec eux toutes les forces de l'Occident. Anne Comnène compare la multitude des croisés aux sables de la mer, aux étoiles du firmament, et leurs bandes innombrables à des torrents qui se réunissent pour former un grand fleuve. Alexis avait appris à redouter Bohémond dans les plaines de Durazzo et de Larisse. Quoiqu'il connût moins le courage et l'habileté des autres princes latins, il se repentait de leur avoir révélé le secret de sa faiblesse en implorant leur secours. Ses alarmes, augmentées encore par les prédictions des astrologues et par les opinions répandues parmi le peuple, devenaient plus vives à mesure que les croisés s'avançaient vers sa capitale (17).
Assis sur un trône d'où il avait précipité son maître et son bienfaiteur, il ne pouvait croire à la vertu, et savait mieux qu'un autre ce que peut conseiller l'ambition. Il avait déployé quelque courage pour obtenir la pourpre, et ne gouvernait que par la dissimulation, politique ordinaire des Grecs et des états faibles. Sa fille Anne Comnène en a fait un prince accompli ; les Latins l'ont représenté comme un prince perfide et cruel. L'histoire impartiale, qui rejette l'exagération des éloges et de la satire, ne voit dans Alexis qu'un monarque faible, d'un esprit superstitieux, plus entraîné par l'amour d'une vaine représentation que par l'amour de la gloire. Il aurait pu se mettre à la tête de la croisade et reconquérir l'Asie Mineure, en marchant avec les Latins à Jérusalem. Cette grande entreprise alarma sa faiblesse. Sa timide prudence crut qu'il suffisait de tromper les croisés pour n'en avoir rien à craindre, et d'en recevoir un vain hommage pour profiter de leurs victoires. Tout lui parut bon et juste pour sortir d'une position dont sa politique augmentait les dangers et que l'incertitude de ses projets rendait chaque jour plus embarrassante. Plus il s'efforçait d'inspirer la confiance, plus il faisait soupçonner sa bonne foi. En cherchant à inspirer la crainte, il découvrait toutes les alarmes qu'il avait lui-même. Sitôt qu'il fut averti de la marche des princes croisés, il leur envoya des ambassadeurs chargés de les complimenter et de pénétrer leurs desseins. En même temps, il fit partout distribuer des troupes pour les attaquer pendant leur passage.

Hugues de France
DECAISNE Henri HUGUES DE FRANCE, COMTE DE VERMANDOIS (1057-1101) Le comte de Vermandois, jeté par la tempête sur les côtes de l'Epire, reçut les plus grands honneurs du gouverneur de Durazzo, et fut mené prisonnier à Constantinople, par les ordres d'Alexis, avec le vicomte de Melun, Clérembault de Vendeuil (18) et les principaux seigneurs de sa suite. L'empereur grec espérait que le frère du roi de France deviendrait entre ses mains un otage qui pourrait le mettre à l'abri des entreprises des Latins ; mais cette politique perfide dont il attendait son salut, ne fit qu'éveiller la défiance et provoquer la haine des chefs de la croisade. Godefroy de Bouillon était arrivé à Philippopolis lorsqu'il apprit la captivité du comte de Vermandois ; il envoya demander à l'empereur la réparation de cet outrage ; et, comme les députés rapportèrent une réponse peu favorable, il ne put retenir son indignation et la fureur de son armée. Les terres qu'il traversait furent traitées comme un pays ennemi, et, pendant huit jours, les fertiles campagnes de la Thrace devinrent le théâtre de la guerre. La foule des Grecs qui fuyaient vers la capitale apprit bientôt à l'empereur la terrible vengeance des Latins. Alexis, effrayé de sa politique, implora la clémence de son prisonnier, et promit de lui rendre la liberté lorsque les Français seraient arrivés aux portes de Constantinople. Cette promesse apaisa Godefroy, qui fit cesser la guerre et poursuivit sa marche, traitant partout les Grecs comme des amis et des alliés.

Pendant ce temps, Alexis redoublait d'efforts pour obtenir du comte de Vermandois le serment d'obéissance et de fidélité : il espérait encore que la soumission du prince français entraînerait celle des autres princes croisés, et qu'il aurait moins à redouter leur ambition s'il pouvait les compter au nombre de ses vassaux. Le frère du roi de France, qui, en arrivant sur le territoire de l'empire, avait écrit des lettres pleines de hauteur et d'ostentation, ne put résister aux caresses et aux présents de l'empereur, et fit tous les serments qu'on exigeait de lui. A l'arrivée de Godefroy, il parut dans le camp des croisés, qui se réjouirent de sa délivrance, mais qui ne purent lui pardonner de s'être soumis à un monarque étranger. Des cris d'indignation s'élevèrent contre lui lorsqu'il voulut presser Godefroy de suivre son exemple. Plus il avait montré de douceur et de soumission dans sa captivité, plus ses compagnons, qui avaient tiré l'épée pour venger ses outrages, montrèrent d'opposition et de résistance aux volontés de l'empereur.

Alexis leur refusa des vivres, et crut pouvoir les réduire par la famine ; mais les Latins étaient accoutumés à tout obtenir par la violence et la victoire. Au signal de leurs chefs, ils se répandirent dans les campagnes, pillèrent les villages et les palais voisins de la capitale et l'abondance revint dans leur camp avec la guerre. Ce désordre dura plusieurs jours ; mais, comme on approchait des fêtes de Noël (19), l'époque de la naissance de Jésus-Christ inspira des sentiments généreux aux soldats chrétiens et au pieux Godefroy. On profita de ces heureuses dispositions pour faire la paix. L'empereur accorda des vivres, et les croisés cessèrent leurs hostilités.

Cependant l'harmonie ne pouvait subsister longtemps entre les Grecs et les Latins. Les Francs se vantaient d'être venus au secours de l'empire. Dans toutes les circonstances, ils parlaient en vainqueurs et agissaient en maîtres. Les Grecs méprisaient le rude courage des Latins, mettaient toute leur gloire dans la politesse de leurs manières, et croyaient faire outrage à la langue de la Grèce en prononçant les noms des héros de l'Occident (20). La rupture qui s'était déclarée depuis longtemps entre le clergé de Rome et celui de Constantinople ajoutait encore à l'antipathie qu'avait fait naître la différence des moeurs et des usages. De part et d'autre on se lançait des anathèmes, et les théologiens de la Grèce et de l'Italie se détestaient plus entre eux qu'ils ne détestaient les Sarrasins. Les Grecs, qui ne s'occupaient que de vaines subtilités, n'avaient jamais voulu mettre au nombre des martyrs ceux qui mouraient en combattant les infidèles. Ils abhorraient l'humeur martiale du clergé latin, se vantaient d'avoir dans leur capitale toutes les reliques de l'Orient, et ne pouvaient comprendre ce qu'on allait chercher à Jérusalem. De leur côté, les Francs ne pardonnaient point aux sujets d'Alexis de ne pas partager leur enthousiasme pour la croisade, et leur reprochaient une coupable indifférence pour la cause de Dieu. Tous ces motifs de haine et de discorde provoquèrent souvent des débats et des querelles, où les Grecs montrèrent plus de perfidie que de courage, et les Latins plus de valeur que de modération.

Au milieu de ces divisions, Alexis cherchait toujours à obtenir de Godefroy le serment de fidélité et d'obéissance. Tantôt il employait des protestations d'amitié, tantôt il menaçait de déployer des forces qu'il n'avait pas. Godefroy bravait ses menaces et ne pouvait croire à ses promesses. Les troupes impériales et celles des Latins furent deux fois appelées à prendre les armes, et Constantinople, mal défendue par ses soldats, craignit de voir flotter sur ses murs les étendards des croisés.

Le bruit de ces sanglants démêlés porta la joie dans l'âme de Bohémond, qui venait d'arriver à Durazzo. Il crut que le moment était venu d'attaquer l'empire grec et de partager ses dépouilles. Il envoya des députés à Godefroy pour l'inviter à s'emparer de Byzance, promettant de se joindre à lui avec toutes ses forces pour cette grande entreprise ; mais Godefroy n'oublia point qu'il avait pris les armes pour la défense du saint sépulcre : il rejeta les propositions de Bohémond, en lui rappelant le serment qu'ils avaient fait de combattre les infidèles.

Cette ambassade de Bohémond, dont l'objet ne pouvait être ignoré, redoubla les alarmes d'Alexis, et ne lui permit plus de négliger aucun moyen de fléchir Godefroy de Bouillon. Il envoya son propre fils comme otage à l'armée des croisés. Dès lors toutes les défiances furent dissipées : les princes de l'Occident jurèrent de respecter les lois de l'hospitalité, et se rendirent au palais d'Alexis. Ils trouvèrent l'empereur environné d'une cour brillante, et tout occupé de cacher sa faiblesse sous les dehors d'une vaine magnificence. Le chef des croisés, les princes et les chevaliers qui l'accompagnaient, dans un appareil où brillait le luxe martial de l'Occident, s'inclinèrent devant le trône de l'empereur, et saluèrent à genoux une majesté muette et immobile. Après cette cérémonie, où les Grecs et les Latins durent être les uns pour les autres un étrange spectacle, Alexis adopta Godefroy pour son fils, et mit l'empire sous la protection de ses armes (21). Les croisés s'engagèrent à remettre entre les mains de l'empereur les villes qui avaient appartenu à l'empire, et à lui rendre hommage pour les autres conquêtes qu'ils pourraient faire. Alexis, de son côté, promit de les aider par terre et par mer, de leur fournir des vivres, et de partager les périls et la gloire de leur expédition.

Alexis Comnène regarda cet hommage des princes latins comme une victoire. Les chefs des croisés retournèrent sous leurs tentes, où la reconnaissance de l'empereur les combla de présents. Tandis que Godefroy faisait publier à son de trompe dans son armée l'ordre de garder le plus profond respect pour l'empereur et pour les lois de Constantinople, Alexis ordonnait à tous ses sujets d'apporter des vivres aux Francs et de respecter les lois de l'hospitalité. L'alliance qu'on venait de conclure semblait avoir été jurée de bonne foi de part et d'autre ; mais Alexis ne pouvait détruire les préventions des Grecs contre les Latins ; d'un autre côté, il n'était pas au pouvoir du pieux Godefroy de contenir la multitude turbulente de ses soldats. D'ailleurs le souverain de Byzance, quoiqu'il fût rassuré sur les intentions du duc de Lorraine, redoutait encore l'arrivée de Bohémond et la réunion de plusieurs grandes armées dans le voisinage de sa capitale. Il engagea Godefroy à passer avec ses troupes sur la rive asiatique du Bosphore, et ne s'occupa plus que des moyens que lui suggérait sa politique pour abaisser la fierté ou même pour diminuer les forces des autres princes latins qui marchaient vers Constantinople.

[1097]
Le prince de Tarente s'avançait à travers la Macédoine, tour à tour écoutant les harangues des députés d'Alexis, et combattant les troupes qui s'opposaient à son passage. Plusieurs provinces et plusieurs villes avaient été ravagées par les croisés italiens et normands, lorsque leur chef reçut de l'empereur une invitation de devancer son armée et de se rendre à Constantinople. Alexis faisait à Bohémond des protestations d'amitié auxquelles celui-ci ne pouvait croire, mais dont il espérait tirer quelque avantage. Il protesta à son tour de son attachement, et se rendit auprès d'Alexis. L'empereur le reçut avec une magnificence proportionnée à la crainte qu'il avait de son arrivée. Ces deux princes étaient également habiles dans l'art de séduire et de tromper. Plus ils croyaient avoir à se plaindre l'un de l'autre, plus ils se témoignèrent d'amitié. Ils se complimentèrent publiquement sur leurs victoires, et cachèrent leurs soupçons et peut-être leur mépris sous les dehors d'une admiration réciproque. Peu scrupuleux l'un et l'autre sur la foi des serments, Alexis promit de vastes domaines à Bohémond, et le héros normand jura sans peine d'être le plus fidèle des vassaux de l'empereur (22).

Robert, comte de Flandre ; le duc de Normandie ; Etienne, comte de Chartres et de Blois, à mesure qu'ils arrivaient à Constantinople, rendirent à leur tour hommage à l'empereur grec, et reçurent, comme les autres, le prix de leur soumission.
Le comte de Toulouse, qui arriva le dernier, répondit d'abord aux envoyés d'Alexis qu'il n'était point venu en Orient pour chercher un maître ; il menaça même de détruire Constantinople. L'empereur, pour faire plier l'orgueil de Raymond et de ses Provençaux (23), fut obligé de s'abaisser lui-même devant eux. Il flatta tour à tour leur vanité et leur avarice, et s'occupa plus de leur montrer ses trésors que ses armées. Dans les états en décadence, il est assez ordinaire de prendre la richesse pour la puissance, et le prince croit toujours régner sur les coeurs tant qu'il lui reste de quoi les corrompre. Le cérémonial était d'ailleurs, à la cour de Constantinople, la chose la plus sérieuse et la plus importante ; mais, quel que soit le prix qu'on peut mettre à de vaines formules, on s'étonne de voir des guerriers si fiers et qui allaient conquérir des empires s'agenouiller devant un prince qui tremblait de perdre le sien. Ils lui firent payer bien cher une soumission incertaine et passagère, et souvent le mépris perçait à travers les marques apparentes de leur respect.
Dans une cérémonie où Alexis recevait l'hommage de plusieurs princes français, un comte Robert de Paris alla s'asseoir à côté de l'empereur. Baudouin de Hainaut le tira alors par le bras, et lui dit : Vous devez savoir que, lorsqu'on est dans un pays, on doit en respecter les usages.
-Vraiment, répondit Robert, voilà un plaisant rustre qui est assis pendant que tant d'illustres capitaines sont debout ! »
Alexis voulut se faire expliquer ces paroles ; et, lorsque les comtes furent partis, il retint Robert et lui demanda quelles étaient sa naissance et sa patrie. « Je suis Français, lui dit Robert, de la noblesse la plus illustre. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays on voit près d'une église une place où se rendent tous ceux qui brûlent de signaler leur valeur. J'y suis allé souvent sans que personne n'ait osé se présenter devant moi. » L'empereur se garda bien d'accepter cette espèce de défi, et s'efforça de cacher sa surprise et son dépit en donnant d'utiles conseils au guerrier téméraire. « Si vous attendiez alors, lui dit-il, des ennemis sans en trouver, vous allez maintenant avoir de quoi vous satisfaire. Mais ne vous mettez jamais à la tête ni à la queue de l'armée ; demeurez au centre : j'ai appris comment il faut se battre contre les Turcs ; c'est la meilleure place que vous puissiez choisir. » (24)
Cependant la politique de l'empereur ne resta pas sans effet. La fierté d'un grand nombre de comtes et de barons ne résista point à ses caresses et à ses présents, il nous reste une lettre qu'Etienne de Blois adressait à Adèle sa femme et dans laquelle il se félicite de l'accueil qu'il a reçu à la cour de Byzance. Après avoir rappelé tous les honneurs dont il a été comblé, il s'écrie, en parlant d'Alexis : « En vérité, il n'y a pas aujourd'hui un tel homme sous le ciel » (25). Bohémond ne dut pas être moins touché des libéralités de l'empereur. A la vue d'une salle remplie de richesses : « II y a là, dit-il, de quoi conquérir des royaumes. » Alexis fit aussitôt transporter ces trésors chez l'ambitieux Bohémond, qui les refusa d'abord par une espèce de pudeur et qui finit par les accepter avec joie. Il alla jusqu'à demander le titre de grand domestique ou de général de l'empire d'Orient. Alexis, qui avait eu cette dignité et qui savait qu'elle était le chemin du trône, eut le courage de la lui refuser, et se contenta de la promettre aux services futurs du prince de Tarente.

Ainsi les promesses de l'empereur retenaient un moment sous ses lois les princes latins. Par ses faveurs, par ses louanges adroitement distribuées, il avait fait naître la jalousie parmi les chefs des croisés. Raymond de Saint-Gilles s'était déclaré contre Bohémond, dont il révélait les projets à Alexis ; et, tandis que ce prince s'abaissait de la sorte devant un monarque étranger, les courtisans de Byzance répétaient avec emphase qu'il s'élevait au-dessus de tous les autres chefs de la croisade, comme le soleil s'élève au-dessus des étoiles (26).

Les Francs, si redoutables sur le champ de bataille, n'avaient point de force contre l'adresse et la ruse d'Alexis, et ne pouvaient conserver leurs avantages au milieu des intrigues d'une cour dissolue. Le séjour de Byzance pouvait d'ailleurs devenir dangereux pour les croisés, et le spectacle du luxe de l'Orient, qu'ils voyaient pour la première fois, était fait pour les corrompre. Les chevaliers, au rapport des historiens du temps, ne se lassaient point d'admirer les palais, les beaux édifices, les richesses de la capitale, et peut-être aussi les belles femmes grecques dont Alexis avait parlé dans ses lettres adressées aux princes de l'Occident. Tancrède seul, insensible à toutes les sollicitations, ne voulut point exposer sa vertu au milieu des séductions de Byzance. Il déplora la faiblesse de ses compagnons, et, suivi d'un petit nombre de chevaliers, se hâta de quitter Constantinople sans avoir prêté serment de fidélité à l'empereur.

Alexis n'avait pas moins à redouter l'indiscipline et l'insubordination des pèlerins, que les projets ambitieux de leurs chefs. A mesure qu'il arrivait de nouveaux croisés, on les faisait camper sur la rive occidentale du Bosphore; leurs tentes couvraient le plateau qui s'étend depuis Péra jusqu'aux villages qu'on appelle aujourd'hui Belgrade et Pyrgos ; ils occupaient aussi les maisons et les édifices qui bordaient le détroit. Chaque chef avait son camp séparé; celui de Godefroy occupait la vallée de Buyuk-Déré, près du village de ce nom, a quatre lieues au nord de Constantinople. En nous promenant à Buyuk-Déré, nous nous sommes plusieurs fois assis à l'ombre d'un vieux platane (27) que les traditions populaires appellent l'arbre de Godefroy de Bouillon.

L'empereur grec répandait ses largesses sur la multitude des pèlerins comme sur les princes ; mais il n'obtenait pas le même succès. Chaque semaine, quatre hommes robustes sortaient du palais des Blaquernes, chargés de pièces d'or et de plusieurs boisseaux remplis de tartarons ; cet argent était distribué entre les soldats de Godefroy ; de semblables distributions se faisaient aussi dans le camp de plusieurs autres chefs. Chose singulière ! dit à ce sujet Albert d'Aix, tant d'argent donné de la sorte retournait sur-le-champ au trésor impérial, car dans tout l'empire nul autre qu'Alexis ne pouvait vendre les provisions dont les croisés avaient besoin : l'huile, le blé, le vin et les autres denrées étaient vendus à un si haut prix, que l'argent distribué aux pèlerins ne suffisait point et qu'ils se trouvaient souvent obligés d'y ajouter l'argent apporté de leur pays. Cette trompeuse générosité de l'empereur excitait de violentes plaintes; la multitude s'en prenait à toutes les contrées voisines, et les dévastait ; elle n'épargnait pas les maisons impériales, et chaque jour la capitale, malgré ses remparts, pouvait craindre d'être aussi livrée au pillage.

Ce qu'il y avait de plus affligeant, c'est que tout le monde paraissait avoir oublié les Turcs. Les guerriers latins auraient mieux aimé faire la guerre aux Grecs, à cause du butin ; Alexis n'était occupé que de soumettre à son empire les princes de la croix, et ne songeait plus que les drapeaux musulmans flottaient sur Nicée. Cependant Godefroy et les plus sages d'entre les chefs, ne perdaient pas de vue la croisade ; eux-mêmes demandèrent qu'on leur fournît des barques pour traverser le Bosphore et reprendre la route de Jérusalem. Godefroy donna l'exemple, et s'embarqua avec ses chevaliers dans le golfe de Buyuk-Déré ; les autres croisés levèrent aussi leurs tentes, et passèrent sur les côtes de l'Asie.

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
1. Godefroy de Bouillon naquit à Baysy, village du Brabant-wallon, à deux lieues sud-est de Nivelles, et non loin de Fleurus. Aubert le Mire et le baron Leroy, dans la géographie du Brabant, rapportent qu'on voyait encore, de leur temps, les restes du château où Godefroy avait été élevé.

2. Albert d'Aix rapporte que longtemps avant son pèlerinage pour la terre sainte, le duc Godefroy poussait de profonds soupirs et nourrissait au fond de son âme l'ardent désir d'aller aux saints lieux (Bibliothèque des Croisades, T. I).

3. Robert le moine, l'abbé Guibert (Bibliothèque des Croisades, T. I).

4. On ne sait pas précisément pour quelle somme fut faite cette cession du duché de Bouillon à l'évêque de Liège. Dom Calmet, dans son Histoire de Lorraine, t. II, p. 372, la porte seulement à 300 marcs d'argent et 4 marcs d'or. L'auteur de VHistoire du Monastère de Saint-Laurent l'élève jusqu'à 1,300 marcs d'argent et 3 marcs d'or.

5. Albert d'Aix (Voyez la Bibliothèque des Croisades, T. I).

6. Bruck est une petite ville de trois cents maisons, situées dans la Basse-Autriche, dans le cercle Unter-den Wienerwald sur la Leytha, qui sépare l'Autriche de la Hongrie. Il n'existe plus rien de l'ancienne Tollenbourg ; Prise par Mathias Corvin en 1483, elle fut brûlée en 1766.

7. Albert d'Aix a rapporté les lettres que Godefroy écrivit au roi de Hongrie Coloman, et les réponses de ce prince (Elles ont été traduites dans la Bibliothèque des Croisades, t. I).

8. Rien n'est plus commun que d'attribuer à des siècles reculés les combinaisons d'une profonde politique. Si on en croyait certains écrivains, c'est à l'enfance des sociétés qu'appartiendrait l'expérience. Je crois devoir rappeler, à ce sujet, l'opinion de Montesquieu : « Transporter dans les siècles reculés toutes les idées du siècle où l'on vit, c'est des sources de l'erreur celle qui est la plus féconde. A ces gens qui veulent rendre modernes tous les siècles anciens, je dirai ce que les prêtres d'Egypte dirent à Solon : 0 Athéniens ! Vous n'êtes que des enfants. » (Esprit des Lois, livre. XXX, ch. XV).

9. Hugues, dit le Grand, deuxième fils de Henri I, roi de France, devint duc de Vermandois par son mariage avec Adélaïde, fille d'Herbert IV et d'Hildebrante ; cette princesse lui apporta en dot, outre le duché de Vermandois, celui de Valois et l'Avouerie de Moulin la Gâche (Art de vérifier les dates, t. II, col. 705). Ayant usurpé quelques possessions ecclésiastiques, Hugues fut condamné à les restituer par une assemblée d'évêques, dont la décision fut approuvée par Philippe I, son frère (Cartulaire de S. Pierre de Beauvais, F· 83, R·).

10. Legendre, dans son Histoire de France, dit que Hugues avait été surnommé Grand, à cause de sa haute stature.

11. Ces deux lettres sont traduites dans la Bibliothèque des Croisades.

12. Anne Comnène a tracé un curieux portrait de Bohémond (Bibliothèque des Croisades, T.III).

13. Raymond IV, dit de Saint-Gilles, parce qu'il eut d'abord cette portion du diocèse de Nîmes dans son partage, fils de Pons, succéda à son frère Guillaume en vertu de la cession qu'il lui avait faite ; il était déjà comte de Rouergue, de Nîmes et de Narbonne depuis 1066, et joignait à ce titre le marquisat de Gothie. Il avait déjà été marié deux fois lorsqu'il épousa Elvire, fille naturelle d'Alphonse le Grand (Dora Vaissette, Histoire du Languedoc, t. IL p. 280). On a mis en question si réellement Raymond avait combattu les Maures d'Espagne ; nous renvoyons là-dessus à la savante dissertation du même historien, t. H, p. 283, où ce fait est prouvé. Raymond avait déjà fait un pèlerinage au tombeau de saint Robert de la chaise en Dieu, lorsque la croisade fut publiée (Acta ord. sanct. Bened. soecul. 6, t. II, p. 215). Les qualités brillantes de Raymond ont fixé particulièrement l'attention d'Anne Comnène, qui en trace un portrait.

14. La famille de Castillon fut longtemps souveraine dans la Guyenne, elle existe encore aujourd'hui. M. l'abbé de Castillon, qui fut aumônier de Mes-Dames, tantes de Louis XVI, appartient à cette ancienne famille. Nous n'avons pas besoin de parler de l'ancienne famille de Polignac, plusieurs fois mentionnée dans les chroniques que nous avons parcourues.

15. Raymond d'Agiles (Bibliothèque des Croisades).

16. L'Esclavonie actuelle, bornée à l'ouest par la Croatie et l'illyrie, au sud par la Bosnie et la Servie, à l'est par le bannat de Temeswar, au nord par les comitats hongrois de Baatsch, de Barani et de Schumegh, renferme 355,000 mille habitants, sur une surface de 855 lieues carrées de France. La capitale est Eseck, ville forte sur la Drave, ayant 10,000 habitants. La population de l'Esclavonie est répartie dans 5 villes, 22 bourgs, 571 villages, et environ 36,000 maisons. L'Esclavonie n'a pas toujours été renfermée dans des bornes aussi restreintes. Avant la bataille de Mohatsch, elle comprenait de plus les deux comtés croates de Warasdin et de Krentz, et une partie du comté d'Agram jusqu'à la Kuspa. Tout ce pays, qu'on appelait alors la haute Esclavonie, s'étant mis sous la protection de l'Autriche, pour échapper aux désordres qu'avait excités l'ambition de Zapolya, l'empereur Ferdinand I l'incorpora à la Croatie, à laquelle il est resté définitivement uni depuis cette époque.

17. Rien n'est plus diffus, dans les historiens, que la marche des différents princes croisés ; chaque corps de l'armée chrétienne a son histoire particulière, ce qui nuit beaucoup à la clarté. On a bien de la peine à suivre tant de récits différents.

18. La famille de Vendeuil subsiste encore en Picardie dans la personne du marquis de Clérembault de Vendeuil, qui fut aide de camp du vicomte de Mirabeau à l'armée de Condé.

19. La princesse grecque parle des fêtes de Pâques, ce qui est contraire au récit des Latins et à la vraisemblance, les croisés étant partis dans le mois de septembre de l'Occident, et se trouvant déjà au printemps dans l'Asie Mineure.

20. Anne Comnène, liv. X.

21. L'adoption dont parlent ici les historiens n'avait pas les mêmes effets que celle qui était pratiquée chez les Romains. D'après la loi romaine, elle conférait à l'adopté tous les droits de l'enfant légitime, et par conséquent elle l'appelait à la succession de l'adoptant. Il est impossible de supposer que tels furent les effets de celle qui fut conférée par Alexis à Godefroy : cette adoption était plutôt une sorte d'alliance entre les princes, par laquelle ils se communiquaient les titres de père et de fils, et qui créait entre eux les rapports d'une bienveillance plus étroite ; elle ne donnait aucune part à l'adopté dans la succession de l'adoptant : c'est ce qui fait dire à Nicéphore Briennius qu'elle ne se faisait qu'en apparence, (Nicéphore, lib. II, cap. 38). Cosroës, roi de Perse, fut adopté de cette manière par l'empereur Maurice. (Evan, lib. VI, cap. 16).
Les cérémonies qui accompagnaient cette adoption n'étaient pas toujours les mêmes. Chez les Occidentaux, l'adoptant ceignait l'épée à l'adopté (Ducange, dissertation sur Joinville, t. III, p. 372, des Mémoires relatifs à l'histoire de France). Chez les Orientaux, la cérémonie consistait à faire passer l'adopté entre la chemise et la chair de l'adoptant. Ce fut de cette manière, comme nous le verrons plus tard, que le prince d'Edesse adopta Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon (Albert d'Aix.lib. III, cap. 21. Guib., lib. III, Gest. Dei, cap. 13).

22. Voyez de curieux détails sur l'entrevue d'Alexis et de Bohémond dans l'extrait d'Anne Comnène (Bibliothèque des Croisades, t. III).

23. Les croisés qui suivaient Raymond sont désignés par les historiens sous le nom de Provençaux. Cela provient de l'ancienne dénomination de Provincia romana ou Provincia narbonensis, qui comprenait le Languedoc, le Dauphiné et la Provence.

24. Bibliothèque des Croisades, t. II.

25. Voyez la lettre du comte de Blois dans la Bibliothèque des Croisades, t- I. L'enthousiasme du comte de Blois pour Alexis rappelle un peu ce mot de madame de Sévigné, qui plaçait Louis XIV au-dessus de tous les Princes, parce qu'il l'avait distinguée.

26. Raimond d'Agile, chapelain du comte de Toulouse, cherche à excuser son seigneur.

27. Correspondance d'Orient, Lettre XXXVIII.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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