Les Templiers   Les neuf Croisades   Les Croisades

Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

Menu général des neuf croisades

 

Première Croisade

 

 
16 - L'élan des pèlerins qui affluent sur les routes de Jérusalem, sont dèscimés
[1101.] La conquête de Jérusalem avait excité un vif enthousiasme et renouvelé la ferveur de la croisade et des pèlerinages parmi les peuples de l'Occident. L'Europe vit une seconde fois les scènes qui avaient suivi le concile de Clermont. De nouveaux prodiges annoncèrent la volonté de Dieu. On avait remarqué dans le ciel des nuages de feu qui représentaient une grande cité. Ekkard , auteur contemporain , rapporte que pendant plusieurs jours on avait vu une multitude innombrable d'insectes ailés passer de la Saxe dans la Bavière, image des pèlerins qui devaient aller de l'Occident en Orient. Les orateurs sacrés ne parlaient plus, dans leurs prédications, des périls et des misères du peuple de Jérusalem, mais des triomphes remportés par les armes chrétiennes sur les infidèles. On lisait dans les chaires des églises les lettres que les princes croisés avaient écrites en Occident après la prise d'Antioche et la bataille d'Ascalon : ces lettres enflammaient l'imagination de la multitude ; et, comme les princes n'épargnaient point les déserteurs de l'armée chrétienne, tous ceux qui avaient pris la croix et n'étaient point partie, tous ceux qui avaient quitté les drapeaux de la croisade, devinrent tout à coup l'objet du mépris et de l'animadversion universels. La puissance des grands et des seigneurs ne put les défendre des traits d'une amère censure. Un cri d'indignation s'élevait de toutes parts contre le frère du roi de France, auquel on ne pardonnait point d'avoir lâchement abandonné ses compagnons et d'être revenu en Europe sans voir Jérusalem. Etienne, comte de Chartres et de Blois, ne put rester en paix dans ses états et dans sa propre famille : ses peuples s'étonnaient de sa désertion honteuse (28), et sa femme, mêlant les reproches aux prières lui rappelait sans cesse les devoirs de la religion et de la chevalerie. Ces malheureux princes et tous ceux qui avaient suivi leur exemple, se trouvèrent forcés de quitter une seconde fois leur patrie et de reprendre le chemin de l'Orient.

Plusieurs des seigneurs et des barons qui n'avaient point partagé l'enthousiasme des premiers croisés, s'accusèrent d'une coupable indifférence, et furent entraînés par le mouvement général. Parmi ces derniers, on remarquait Guillaume IX, comte de Poitiers, parent de l'empereur d'Allemagne et le vassal le plus puissant de la couronne de France : prince aimable et spirituel, d'un caractère peu belliqueux, il quitta, pour le pèlerinage de Jérusalem, une cour voluptueuse et galante qu'il avait souvent réjouie par ses chansons. L'histoire littéraire nous a conservé ses adieux poétiques au Limousin, au Poitou, « à la chevalerie qu'il avait tant aimée, aux vanités mondaines, qu'il désignait par les habits de couleur et les belles chaussures ». Après avoir engagé ses Etats à Guillaume le Roux, il prit la croix à limoges, et partit pour l'Orient, accompagné d'un grand nombre de ses vassaux, les uns armés de la lance et de l'épée, les autres ne portant que le bâton des pèlerins. Son exemple fut suivi par Guillaume, comte de Nevers, par Harpin, comte de Bourges, qui vendit son comté au roi de France ; le duc de Bourgogne prit aussi la croix ; ce dernier partait pour la Syrie, moins peut-être dans le dessein de voir Jérusalem, que dans l'espoir de retrouver quelques traces de sa fille Florine, qui avait disparu avec Suénon dans l'Asie Mineure.

En Italie et en Allemagne, l'enthousiasme fut plus général et l'affluence des pèlerins plus grande qu'après le concile de Clermont. La Lombardie et les provinces limitrophes virent accourir sous les drapeaux de la croix plus de cent mille chrétiens conduits par Albert, comte de Blandrat, et par Anselme, évêque de Milan. Un grand nombre de pèlerins allemands suivirent Wolf ou Guelfe IV, duc de Bavière, et Conrad, connétable de l'empire germanique. Parmi les croisés d'Allemagne, on remarquait plusieurs autres seigneurs puissants, d'illustres prélats, et la princesse Ida, margrave d'Autriche.

Dans cette nouvelle expédition, comme dans la première, on était entraîné par l'envie de chercher des aventures et de parcourir des régions lointaines : la fortune de Baudouin, de Bohémond, de Godefroy, avait réveillé l'ambition des comtes et des barons restés en Europe. Humbert II, comte de Savoie, qui partit pour la terre sainte avec Hugues le Grand, fit une donation aux religieux du Bourget, afin d'obtenir par leurs prières un heureux consulat en son voyage d'outre-mer (29). On doit croire que beaucoup de seigneurs et de chevaliers firent de pareilles donations ; d'autres fondèrent des monastères et des églises.

Les croisés lombards furent les premiers qui se mirent en marche. Arrivés dans la Bulgarie et les provinces grecques, ils se livrèrent à toutes sortes de violences, maltraitant les habitants qu'ils dépouillaient, enlevant partout les boeufs, les moutons sur leur route, et, ce qui était plus déplorable encore, dit Albert d'Aix, se nourrissant de la chair de ces animaux dans le saint temps de carême. A leur arrivée à Constantinople, on vit éclater de plus grands désordres. Si on en croit les chroniques du temps, l'empereur grec n'opposa d'abord à la multitude grossière des pèlerins, ni ses gardes, ni ses soldats. Les croisés lombards, ayant escaladé un premier mur de la ville vers la porte de « Carsia » (aujourd'hui Egri-Capou), virent accourir au-devant d'eux des lions et des léopards qu'on avait déchaînés ; ces bêtes féroces se jetèrent sur les premiers qui parurent ; mais bientôt la foule accourut avec des épieux, des lances et des javelots ; tous les lions furent tués et les léopards, moins aguerris, « grimpèrent le long des remparts comme des chats » (30), et s'enfuirent vers la ville. A la nouvelle de cet étrange combat, il y eut un horrible tumulte dans la capitale. Un grand nombre de pèlerins, armés de marteaux et de toutes sortes d'instruments de fer, se portèrent sur le grand palais dans la place de Sainte-Argène ; la demeure impériale fut envahie ; dans le désordre, un parent de l'empereur perdit la vie ; les croisés, ajoutent les historiens, tuèrent aussi un lion apprivoisé, qui était très aimé dans le palais. Les chefs des croisés s'efforcèrent en vain d'apaiser leurs soldats indisciplinés. Alexis, qui avait menacé les pèlerins de sa colère, se trouva réduit à les implorer pour avoir la paix, et ce ne fut qu'à force de présents et de prières qu'il put déterminer ses hôtes redoutables à traverser le détroit de Saint-George.

Les croisés lombards (31), campés dans les plaines de Civitot et de Nicomédie, virent bientôt arriver dans leur camp le connétable Conrad, avec une troupe choisie de guerriers teutons, et le duc de Bourgogne, le comte de Chartres, les évêques de Laon et de Soissons, avec des croisés français, partis des rives de la Loire, de la Seine et de la Meuse. Cette multitude de pèlerins, moines, clercs, femmes et enfants, s'élevait à deux cent soixante mille. Le comte de Toulouse, qui était venu de Laodicée à Constantinople, fut chargé de les conduire à travers l'Asie Mineure. Les Lombards étaient remplis d'une telle présomption qu'on ne parlait dans leur camp que d'assiéger Bagdad, de conquérir le Korasan, avant d'aller à Jérusalem. En vain leurs chefs voulaient leur faire suivre la route qu'avaient prise Godefroy et ses compagnons : ils forcèrent le comte Raymond à prendre le chemin de la Cappadoce et de la Mésopotamie. On se mit en route vers les fêtes de la Pentecôte, année 1001. Les pèlerins marchèrent pendant trois semaines sans manquer de vivres et sans rencontrer d'ennemis, ce qui augmenta leur orgueil et leur donna une aveugle sécurité. La veille de la saint Jean-Baptiste (nous suivons le récit d'Albert d'Aix), l'armée des pèlerins arriva au pied de hautes montagnes, dans des vallées très-profondes, et de là, à la place forte d'Ancras, habitée et défendue par les Turcs. La citadelle fut emportée d'assaut et la garnison passée au fil de l'épée. Les croisés dirigèrent ensuite leurs attaques contre une autre forteresse située à quelques milles de là, que leurs historiens appellent « Gangras » ou « Gangara ». Cette forteresse, bâtie sur un rocher élevé, résista à leurs impétueux assauts. La ville à laquelle les chroniqueurs donnent le nom « d'Ancras », a été reconnue pour être la ville « d'Ancyre » que les habitants appellent aujourd'hui « Angora ». On peut aller de Constantinople à Ancyre en cinq jours : les croisés mirent trois semaines pour faire ce trajet, ce qui prouve une complète ignorance des chemins. Les ruines du fort « Gangara » existent encore, et les Turcs nomment ce lieu « Kiankary ». Ce fut à Gangras que commencèrent toutes les misères de cette croisade. L'armée des pèlerins entra dans les montagnes de la Paphlagonie, et les Turcs ne cessèrent point de la poursuivre et de la harceler. Tous ceux que la fatigue retardait dans leur marche, tous ceux qui s'écartaient pour chercher des vivres, tombaient sous les coups des barbares. On divisa l'armée en plusieurs corps, et chaque corps ou plutôt chaque nation était chargée de veiller à la sûreté des pèlerins : tantôt c'étaient les Bourguignons ou les Provençaux, tantôt les Lombards ou les Français, qui repoussaient les attaques ou les surprises de l'ennemi. Malgré toutes ces précautions, la multitude qui n'avait point d'armes périssait sur les chemins, et chaque jour on avait à déplorer la mort d'un grand nombre de croisés. L'armée ne forma plus qu'un seul corps ; alors on souffrit moins des attaques des Turcs, mais la disette s'accrut. L'argent, disent les chroniques, devint chose inutile, car on ne trouvait plus rien à acheter.

Les croisés n'avaient devant eux et autour d'eux que des rochers escarpés et des montagnes arides. L'armée de la croix, semblable à une immense caravane, marchait comme au hasard et sans guides, cherchant des sources, des pâturages, un coin de terre qui ne fût pas frappé de stérilité. La disette devenait chaque jour plus affreuse : à l'exception de quelques hommes riches, qui avaient apporté de Civitot et de Nicomédie, de la farine, des viandes sèches, du lard, il n'y avait personne dans l'armée chrétienne qui eût de quoi se nourrir. Des graines et des fruits que les pauvres pèlerins n'avaient jamais vus, les plantes les plus grossières, les herbes sauvages, tout ce que produisait un sol inconnu leur semblait propre à soutenir leur misérable vie.

Dans cette détresse générale, mille hommes de pied s'étaient avancés jusque dans le voisinage de « Constamne » (le Castamoun des Turcs) (32) : ayant trouvé dans un champ de l'orge nouvelle, mais non mûre, ils la firent rôtir au feu pour apaiser leur faim ; ils eurent l'idée de faire cuire en même temps un fruit amer que produisent certains arbustes du pays et que les voyageurs appellent la graine jaune. Comme ils s'étaient retirés dans un vallon étroit pour prendre leur pauvre repas, voilà qu'ils sont tout à coup surpris et entourés par une multitude de Turcs : les barbares mirent le feu aux bruyères et aux herbes sèches dont la terre était couverte, et les mille hommes de pied périrent étouffés par l'incendie. Quand la nouvelle en parvint à l'armée, tous les princes chrétiens, dit Albert d'Aix, furent saisis d'épouvante.

Les croisés, après avoir erré pendant plusieurs semaines dans ce labyrinthe des montagnes de la Paphlagonie, vinrent à la fin placer leurs tentes dans une vaste plaine que les chroniques ne nomment point, mais qui doit être la plaine que les Turcs appellent « Osmandjik » (33). Ce fut là que l'armée chrétienne eut à combattre une multitude de Turcomans, accourus des bords du Tigre et de l'Euphrate, pour lui fermer les chemins de la Mésopotamie et de la Syrie. Dans la première semaine de juillet, il y eut de grands combats, dans lesquels les chrétiens « restèrent constamment serrés en masse, et ne purent être dispersés ni entamés par leurs ennemis ». Les pèlerins se préparaient à marcher vers Marah (la petite ville de Mursivan), et déjà un fort situé à deux milles de leur camp était tombé entre leurs mains, lorsque tout à coup la fortune leur devint contraire, et les précipita dans un abîme de calamités.

Le lendemain du sabbat, dit l'histoire contemporaine, l'évêque de Milan annonça, lui-même qu'il y aurait ce jour-là une grande bataille ; il parcourut les rangs de l'armée, adressant la parole au peuple du Dieu vivant, et montrant aux fidèles le bras du bienheureux Ambroise. Raymond de Saint-Gilles fit porter aussi dans les rangs la lance miraculeuse, trouvée dans la basilique de l'apôtre Pierre à Antioche. Tous les pèlerins confessèrent leurs péchés et reçurent l'absolution au nom de Jésus-Christ.

Chaque nation se rangea en ordre de bataille et se prépara au combat. Les Lombards, placés au premier rang, reçurent d'abord le choc des Turcs : ils combattirent pendant plusieurs heures avec une grande vigueur, mais à la fin, lassés de suivre l'ennemi tour à tour fuyant et revenant à la charge, ils revinrent sous leurs tentes avec l'étendard de l'armée. Le connétable Conrad, après la retraite des Lombards, s'élança au-devant des Turcs, avec les Saxons, les Bavarois, les Lorrains et tous les Teutons; il combattit jusqu'au milieu de la journée ; à la fin, accablé par une grêle de javelots, dévoré par la faim, épuisé de fatigue, il suivit l'exemple des croisés italiens. Etienne avec ses Bourguignons vint combattre à son tour et se retira de même, après avoir perdu un grand nombre des siens. La victoire allait se décider pour les Turcs, lorsque le comte de Blois et l'évêque de Laon accoururent avec les Français : ils ne cessèrent de combattre jusqu'au soir ; à la fin la lassitude et l'épuisement les forcèrent de rentrer dans leur camp, comme l'avaient fait leurs compagnons, laissant un grand nombre des leurs étendus dans la plaine. Raymond de Saint-Gilles fut le dernier qui se présenta au combat : après avoir soutenu quelque temps les attaques impétueuses de l'ennemi ayant perdu presque tous ses chevaliers provençaux, abandonné par ses Turcoples, il chercha sur une roche élevée un asile contre la poursuite des Turcs, et ne dut son salut qu'au secours généreux du duc de Bourgogne.

Quand la nuit fut venue, les deux armées rentrèrent dans leurs camps, placés à deux milles l'un de l'autre : chacun déplorait ses pertes et désespérait de vaincre son ennemi. Tout à coup le bruit se répand dans l'armée chrétienne, que Raymond de Saint-Gilles s'est enfui avec ses Turcoples, et qu'il a pris la route de Sinope. Alors une terreur panique s'empare des pèlerins, et les plus braves sont persuadés qu'il n'y a plus de salut que dans la fuite. Tous ceux qui pouvaient fuir, les guerriers comme la multitude, se précipitent à la fois hors du camp. Cette nouvelle, portée à l'armée des Turcs qui se préparaient aussi à la retraite, releva tout à coup leur courage, et, dès le point du jour, ils accourent au bruit des trompettes et des clairons. Ils se précipitèrent, en jetant des cris affreux, dans les tentes des chrétiens. Quelle désolation dans ce camp, où ne se trouvaient plus que des matrones, des vierges, des enfants et des malades ! Quel désespoir parmi toutes ces femmes abandonnées par leurs époux et leurs proches, lorsqu'elles ne voient plus autour d'elles que des barbares dont elles vont devenir la proie ! Nul glaive n'était là pour défendre cette faible et tremblante multitude contre la cruauté des Turcs, que leur chevelure hideuse et leur aspect farouche rendaient, selon l'expression d'Albert d'Aix, semblables à des esprits noirs et immondes. Après avoir pillé le camp, l'ennemi se met à la poursuite des pèlerins. Dans un espace de trois milles, les fuyards et ceux qui les poursuivaient, marchaient sur les besants, sur les vases d'or et d'argent, sur la pourpre et les étoffes de soie. A côté de ces tristes débris du luxe se rencontraient partout les traces du plus horrible carnage. Dans toutes les régions qui s'étendent vers Sinope et vers la mer Noire, il n'y eut pas alors une plaine, un défilé, un lieu habité ou désert, qui ne vit couler le sang des chrétiens. Les chroniques du temps font monter à cent soixante mille le nombre des pèlerins qui succombèrent sous le fer des Turcs ou qui périrent de faim, de fatigue et de désespoir.

Une seconde troupe de pèlerins, conduite par le comte de Nevers et le comte de Bourges, arrivée à Constantinople dans le mois de mai, était partie de Nicomédie vers la fête de la Saint-Jean-Baptiste. Cette armée, composée de quinze mille combattants, traînait à sa suite, comme la précédente, des moines, des femmes, des enfants, une foule de peuple sans armes. Elle arriva à Ancyre après deux semaines de marche ; là, n'apprenant aucune nouvelle des Lombards et redoutant les chemins difficiles de la Paphlagonie, elle dirigea sa route à droite, et marcha vers « Iconium », qu'Albert d'Aix appelle « Stancone ». Les croisés s'arrêtèrent quelques jours devant la capitale de la Lycaonie ; mais, n'ayant pu s'en emparer, ils poursuivirent leur marche vers la ville d'Héraclée (34) (érécly, ou Ercly) sur la route de Tarse. On était alors dans le mois d'août, dans cette saison brûlante où les caravanes mêmes sont obligées de suspendre leur marche ; les sources et les fontaines étaient partout desséchées, plus de trois cents pèlerins moururent de soif. Des informations vagues avaient appris aux croisés qu'il y avait une rivière dans le pays où ils étaient : plusieurs d'entre eux montèrent sur des hauteurs pour la découvrir, mais ils revinrent en disant qu'ils n'avaient vu du haut des montagnes que la ville d'Héraclée dévorée par un incendie, les habitants, qui s'étaient enfuis, avaient brûlé leurs maisons, comblé les puits, détruit les citernes. Alors se présentèrent les Turcs, qui arrivaient toujours lorsque les pèlerins étaient à moitié vaincus par quelque grande calamité ; une vallée spacieuse, voisine de la ville, devint le théâtre d'un grand combat. Le frère du comte de Nevers, Robert, qui portait l'étendard de l'armée, donna l'exemple de la fuite ; les autres chefs, le comte de Nevers lui-même, abandonnant la foule éperdue des pèlerins, s'enfuirent à Germanicopolis, ville de la Cilicie ; les tentes et les richesses des croisés fugitifs restèrent au pouvoir des Turcs ; des milliers de femmes et d'enfants tombèrent entre les mains des barbares, et furent emmenés dans le Korasan.

Il restait une troisième armée de pèlerins, celle de Guillaume de Poitou, à laquelle s'étaient réunis le comte de Vermandois, l'évêque de Clermont, Wolf IV, duc de Bavière, et la comtesse Ida, margrave d'Autriche. Arrivés à Constantinople, les Allemands et les Aquitains ne savaient rien de ce que les croisés avaient à souffrir dans l'Asie Mineure, car, disent les vieilles chroniques, on ne revenait pas plus de ce pays qu'on ne revient du royaume des morts ; néanmoins de tristes pressentiments préoccupaient leurs pensées ; les uns regardaient la Romanie comme un vaste sépulcre où s'engloutissaient les peuples de l'Occident, et voulaient se rendre par mer dans la Palestine ; d'autres disaient que les vengeances et les trahisons d'Alexis suivraient les croisés sur les flots et que les tempêtes serviraient encore mieux ses projets que les Turcs. « Au milieu des incertitudes les plus cruelles, dit Ekkard, on voyait le père se séparer de son fils, le frère de son frère, l'ami de son ami, et dans cette séparation où chacun avait pour but de sauver sa vie il y avait plus d'amertume et de regrets qu'on n'en éprouve pour mourir ; l'un voulait se confier aux flots, l'autre traverser la Romanie ; quelques-uns, après avoir pris place dans un vaisseau, se précipitaient sur le rivage, et, rachetant les chevaux qu'ils avaient vendus, couraient à la mort qu'ils voulaient éviter » (35). Tel est le récit abrégé d'un pèlerin parti d'Occident avec les croisés teutons ; lui-même, après avoir hésité longtemps, prit le parti de s'embarquer, et, sans courir aucun des dangers qu'il craignait, il arriva avec beaucoup d'autres pèlerins au port de Jaffa, secondé par la clémence divine.

Guillaume de Poitou et ses compagnons traversèrent le détroit de Saint-George et se rendirent à Nicomédie vers le temps de la moisson. Une foule innombrable de tout sexe, de tout âge, de toute condition, suivait leurs drapeaux. Cette multitude se mit en marche à travers l'Asie Mineure et prit la même route que Godefroy de Bouillon dans la première croisade : l'armée de Guillaume de Poitou s'empara sur son passage des villes de « Philomélium » (36) et de Salamieh; elle descendit ensuite vers Héraclée, pour y trouver, dit Albert d'Aix, un fleuve ardemment désiré : ce fleuve, que les compagnons du comte de Nevers n'avaient pu découvrir, coule à quelque distance d'Héraclée. Lorsque l'armée chrétienne, accablée par la fatigue et la chaleur, s'en approchait, elle rencontra les Turcs, qui l'attendaient rangés en bataille sur les deux rives. A la suite d'un combat terrible, les chrétiens vaincus prirent la fuite, et le carnage fut effroyable. L'évêque de Clermont en Auvergne, le duc de Bavière, le comte de Poitou, échappèrent presque seuls au glaive des Turcs, en fuyant à travers les montagnes et par des défilés inconnus. Le duc de Vermandois, percé de deux flèches, alla mourir à Tarse, et fut enseveli dans l'église de Saint-Paul. La margrave d'Autriche, et un grand nombre d'illustres matrones disparurent dans le tumulte du combat et de la fuite. Les uns disaient que la margrave avait été écrasée sous les pieds des chevaux, les autres, que les Turcs l'avaient emmenée dans le Korasan, pays, dit Albert d'Aix, que des montagnes et des marais séparaient du reste du monde et dans lequel les chrétiens captifs restaient enfermés comme le troupeau dans l'étable.

Ainsi disparurent trois grandes armées, qui étaient comme autant de nations. Elles périrent toutes les trois de la même manière, par l'imprévoyance des chefs, par l'indiscipline des soldats, et se livrèrent comme d'elles-mêmes au glaive exterminateur des Turcs. Dans la première croisade, il y avait eu aussi de grands malheurs, mais ces malheurs furent quelquefois de la gloire ; ici on ne voit que des calamités. La multitude qui accompagnait les armées contribua beaucoup sans doute à leurs désastres. Le mal était venu de toutes les illusions qu'on s'était faites en Europe sur les victoires des premiers croisés : tout le monde avait voulu partir parce qu'on s'était persuadé qu'il n'y avait plus en Asie ni Turcs ni Sarrasins, et qu'il suffisait de se mettre en route pour arriver sans obstacle et sans péril à Jérusalem.

L'histoire contemporaine nous dit que, dans cette expédition malheureuse, quatre cent mille pèlerins sortirent de ce monde périssable pour vivre éternellement dans le sein de Dieu. Les chroniqueurs ne comptent pas ceux que les Turcs emmenèrent en esclavage ; de toutes les femmes qui étaient parties, et leur nombre devait être très-grand, pas une seule ne revit sa famille. Les croisés qui échappèrent au carnage se retirèrent, les uns à Constantinople, les autres à Antioche ; nous verrons au livre suivant les tristes débris de cette croisade arriver dans le royaume de Jérusalem, où plusieurs princes sauvés miraculeusement du glaive des Turcs perdirent la liberté ou la vie, en combattant les égyptiens. Le duc de Bavière mourut et fut enseveli dans l'île de Chypre ; Harpin de Bourges, qui revint en France, se fit moine de Cluny. Guillaume de Poitou, pour se consoler des malheurs de la croisade, en fit le sujet de ses chansons, et très-souvent, dit Orderic Vital, il répéta ses joyeuses complaintes en présence des rois, des grands et des sociétés chrétiennes.

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

 

Notes
28. Orderic Vital (Bibliothèque des Croisades, t.1).

29. Guichenon s'exprime ainsi dans son Histoira généalogique de la maison de Savoie :
« Guillaume Paradin raconte que ce prince (Humbert II, comte de Savoie) fut au voyage de la terre sainte à la croisade qui fut conclue au concile de Clermont, sous Godefroy de Bouillon : ce qu'après lui ont confirmé la plupart des historiens (Pingon, Vanderd, Dogllani, Chiesa, Balderan, Buttet, Henning). Papyre Masson a rejeté cela, parce que la chronique manuscrite n'en a point parlé, ni les auteurs des croisades, qui nomment pourtant bien des seigneurs moins considérables. Botero n'en a fait aucune mention ».
« Cependant, il ne faut pas douter de ce voyage ; car environ ce même temps ce prince donna aux religieux du Bourget en Savoie un mas appelé Gutin, pour le salut de son âme, de celle du comte Amé, son père, et de ses prédécesseurs. Cette donation, datée d'Yenne en Savoie (et non de Jéna en Thuringe, comme le dit l'Art de vérifier les dates), porte que le comte faisait celte libéralité pour obtenir de Dieu un heureux consulat en son voyage d'outre-mer. Or, ce mot de consulat désignait alors une principauté, gouvernement ou souveraineté. Orderic Vital donne à Roger, comte de Sicile, le titre de consul de Sicile ».
Guichenon ajoute ici beaucoup d'autres exemples du même genre.
Ce qui fait élever des doutes sur le voyage de Humbert, c'est le silence des historiens de la première croisade, ainsi que les actes qu'on a conservés de ce prince, lesquels font voir qu'il était resté en Europe jusqu'à l'an 1100 ; mais tous les doutes se dissipent, lorsqu'on place son départ à la seconde expédition en 1101.

30. Orderic Vital (Bibliothèque des Croisades).

31. Cette expédition est racontée par trois chroniqueurs du temps, Albert d'Aix, Orderic Vital, Ekkard. Le premier de ces historiens est le plus complet, et parait le plus digne de foi dans ce qu'il raconte. Le second, selon sa coutume, s'attache plus aux choses extraordinaires qu'aux choses vraies. Le troisième, quoiqu'il ait été lui-même de l'expédition, n'en donne qu'une idée Incomplète et confuse.

32. Correspondance d'Orient, t. III, lettre LXIII.

33. L'armée des fidèles du Christ, dit Albert d'Aix, franchit les défilés étroits et difficiles de la Paphlagonie, et descendit dans une vaste plaine. Ces défilés peuvent être ceux de « Hadji-Hamzeh », qui présentent encore des débris de fortifications, et cette plaine est celle « d'Osmandjik ». La plaine (d'Oimandjik est située à deux ou trois journées de Sinope, à l'est (Correspondances d'Orient, t, III).

34. Voyez, pour Erécli ou Héraclée, la Correspondance d'Orient, lettre LXIII.

35. (Bibliothèques des Croisades).

36. La cité de « Finimine » ou de « Philoraélium » se retrouve aujourd'hui sous le nom turc « d'Ilgruin », à huit ou neuf lieues d'Akcher, l'ancienne Antiochette de Pisidie (Voyez la Correspondance d'Orient, let. LXI et LXIII).

Les Croisades visitées 509190 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.