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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Première Croisade

 

13 - Le carnage systématique était en marche, rien, ni personne ne peut l'arrêter
Cependant le désespoir a rallié un moment les plus braves des égyptiens ; ils fondent sur les chrétiens qui s'avançaient en désordre et couraient au pillage. Ceux-ci commençaient à reculer devant ; l'ennemi qu'ils avaient vaincu, lorsque Evrard de Puysaie, dont Raoul de Caen a célébré la bravoure, ranime le courage compagnons, se met à leur tête, et porte de nouveau la terreur parmi ses infidèles. Dès lors les croisés n'eurent plus d'ennemis à combattre.

L'histoire a remarqué que les chrétiens étaient entrés dans Jérusalem un vendredi à trois heures du soir ; c'était le jour et l'heure où Jésus-Christ expira pour te salut des hommes. Cette époque mémorable aurait dû rappeler leurs coeurs à des sentiments de miséricorde ; mais, irrités par les menaces et les longues insultes des musulmans, aigris par les maux qu'ils avaient soufferts pendant le siège et par la résistance qu'ils avaient trouvée jusque dans la ville, ils remplirent de sang et de deuil cette Jérusalem qu'ils venaient de délivrer et qu'ils regardaient comme leur future patrie. Bientôt le carnage devint général ; ceux qui échappaient au fer des soldats de Godefroy et de Tancrède, couraient au-devant des Provençaux également altérés de leur sang. Les musulmans étaient massacrés dans les rues, dans les maisons ; Jérusalem n'avait point d'asile pour les vaincus ; quelques-uns purent échapper à la mort en se précipitant des remparts ; les autres couraient en foule se réfugier dans les palais, dans les tours, et surtout dans leurs mosquées, où ils ne purent se dérober à la poursuite des chrétiens.

Les croisés, maîtres de la mosquée d'Omar
mosquée d'Omar
, où les musulmans s'étaient défendus quelque temps, y renouvelèrent les scènes déplorables qui souillèrent la conquête de Titus. Les fantassins et les cavaliers y entrèrent pêle-mêle avec les vaincus. Au milieu du plus horrible tumulte, on n'entendait que des gémissements et des cris de mort ; les vainqueurs marchaient sur des monceaux de cadavres pour atteindre ceux qui cherchaient vainement à fuir. Raymond d'Agiles, témoin oculaire, dit que dans le temple et sous le portique de la mosquée le sang s'élevait jusqu'aux genoux et même jusqu'au frein des chevaux. Pour peindre ce terrible spectacle que la guerre a présenté deux fois dans le même lieu, il nous suffira de dire, en empruntant les paroles de l'historien Josèphe, que le nombre des victimes immolées par le glaive surpassait de beaucoup celui des vainqueurs accourus de toutes parts pour se livrer au carnage, et que les montagnes voisines du Jourdain répétèrent en gémissant l'effroyable bruit qu'on entendait dans le temple.

L'imagination se détourne avec effroi de ces scènes de désolation, et peut à peine, au milieu du carnage, s'arrêter au tableau touchant des chrétiens de Jérusalem, dont les croisés venaient de briser les fers. A peine la ville venait-elle d'être conquise, qu'on les vit accourir au-devant des vainqueurs ; ils partageaient avec eux les vivres qu'ils avaient pu dérober à la recherche des musulmans ; tous remerciaient ensemble le Dieu qui avait fait triompher les armes des soldats de la croix. L'ermite Pierre qui, cinq ans auparavant, avait promis d'armer l'Occident pour la délivrance des fidèles de Jérusalem, dut jouir alors du spectacle de leur reconnaissance et de leur joie. Les chrétiens de la ville sainte, au milieu de la foule des croisés, semblaient ne chercher, ne voir que le généreux cénobite qui les avait visités dans leurs souffrances et dont toutes les promesses venaient d'être accomplies. Ils se pressaient en foule autour de l'ermite vénérable ; c'est à lui qu'ils adressaient leurs cantiques, c'est lui qu'ils proclamaient leur libérateur ; ils lui racontaient les maux qu'ils avaient soufferts pendant son absence ; ils pouvaient à peine croire ce qui se passait sous leurs yeux et, dans leur enthousiasme, ils s'étonnaient que Dieu se fût servi d'un seul homme pour soulever tant de nations et pour opérer tant de prodiges.

A la vue de leurs frères qu'ils avaient délivrés, les pèlerins se rappelèrent sans doute qu'ils étaient venus pour adorer le tombeau de Jésus-Christ
tombeau de Jésus-Christ
. Le pieux Godefroy, qui s'était abstenu du carnage après la victoire, quitta ses compagnons, et, suivi de trois serviteurs (4), se rendit sans armes et les pieds nus dans l'église du Saint-Sépulcre
Saint-Sépulcre
. Bientôt la nouvelle de cet acte de dévotion se répand dans l'armée chrétienne ; aussitôt toutes les vengeances, toutes les fureurs s'apaisent ; les croisés se dépouillent de leurs habits sanglants, font retentir Jérusalem de leurs sanglots, et, conduits par le clergé, marchent ensemble, les pieds nus, la tête découverte, vers l'église de la Résurrection (5).

Lorsque l'armée chrétienne fut ainsi réunie autour du saint tombeau, la nuit commençait à tomber. Le silence régnait sur les places publiques et sur les remparts ; on n'entendait plus dans la ville sainte que les cantiques de la pénitence et ces paroles d'Isaïe : Vous qui aimez Jérusalem, réjouissez-vous avec elle. Les croisés montrèrent alors une dévotion si vive et si tendre, qu'on eût dit, selon la remarque d'un historien moderne (6), que ces hommes qui venaient de prendre une ville d'assaut et de faire un horrible carnage sortaient d'une longue retraite et d'une profonde méditation de nos mystères. Ces contrastes inexplicables se font souvent remarquer dans l'histoire des croisades. Quelques écrivains ont cru y trouver un prétexte pour accuser la religion chrétienne ; d'autres, non moins aveugles et non moins passionnés, ont voulu excuser les déplorables excès du fanatisme ; l'historien impartial se contente de les raconter, et gémit en silence sur les faiblesses de la nature humaine.

La pieuse ferveur des chrétiens ne fît que suspendre les scènes du carnage. La politique de quelques-uns des chefs put leur faire croire qu'il était nécessaire d'inspirer une grande terreur aux musulmans ; ils pensèrent peut-être aussi que, s'ils renvoyaient ceux qui avaient défendu Jérusalem, il faudrait encore les combattre, et qu'ils ne pouvaient, dans un pays éloigné, environnés d'ennemis, garder sans danger des prisonniers dont le nombre surpassait celui de leurs soldats. On annonçait d'ailleurs l'approche de l'armée égyptienne, et la crainte d'un nouveau péril ferma leurs coeurs à la pitié. Dans leur conseil, une sentence de mort fut portée contre tous les musulmans qui restaient dans la ville (7).

Le fanatisme ne seconda que trop cette politique barbare. Tous les ennemis qu'avaient d'abord épargnés l'humanité ou la lassitude du carnage, tous ceux qu'on avait sauvés dans l'espoir d'une riche rançon, furent mis à mort. On les forçait à se précipiter du haut des tours et des maisons ; on les faisait périr au milieu des flammes ; on les arrachait du fond des souterrains ; on les traînait sur les places publiques, où ils étaient immolés sur des monceaux de morts. Ni les larmes des femmes, ni les cris des petits enfants, ni l'aspect des lieux où Jésus-Christ pardonna à ses bourreaux, rien ne pouvait fléchir un vainqueur irrité. Le carnage fut si grand, qu'au rapport d'Albert d'Aix on voyait des cadavres entassés, non-seulement dans les palais, dans les temples, dans les rues, mais dans les lieux les plus cachés et les plus solitaires. Tel était le délire de la vengeance et du fanatisme, que ces scènes ne révoltaient point les regards. Les historiens contemporains les retracent sans chercher à les excuser ; et, dans leurs récits pleins de détails révoltants, ils ne laissent échapper aucun mouvement d'horreur et de pitié.

Ceux des croisés dont l'âme n'était point fermée aux sentiments généreux, ne purent arrêter la fureur d'une armée qui, emportée par les passions de la guerre, croyait venger la religion outragée. Trois cents musulmans réfugiés sur la plate-forme de la mosquée d'Omar
mosquée d'Omar
furent immolés, le lendemain de la conquête, malgré les prières de Tancrède, qui leur avait envoyé son drapeau pour sauvegarde et s'indignait qu'on respectât aussi peu les lois de l'honneur et de la chevalerie. Les musulmans retirés dans la forteresse de David
Tour de David
furent presque les seuls qui échappèrent au carnage. Raymond accepta leur capitulation ; il eut le bonheur et la gloire de la faire exécuter, et cet acte d'humanité parut si étrange à la plupart des croisés, qu'ils louèrent moins la générosité du comte de Saint-Gilles qu'ils n'accusèrent son avarice.

Le carnage ne cessa qu'au bout d'une semaine. Ceux des musulmans qui pendant cet intervalle avaient pu se dérober à la poursuite des chrétiens, furent réservés pour le service de l'armée. Les historiens orientaux, d'accord avec les latins, portent le nombre des musulmans tués dans Jérusalem à plus de soixante-dix mille. Les juifs ne furent pas plus épargnés que les musulmans. On mit le feu à la synagogue
synagogue de Jérusalem
où ils s'étaient réfugiés, et tous périrent au milieu des flammes.

Cependant les cadavres entassés sur les places publiques, le sang qui avait coulé dans les rues et dans les mosquées, pouvaient faire naître des maladies pestilentielles. Les chefs donnèrent des ordres pour nettoyer la ville et pour éloigner de leurs yeux un spectacle qui leur devenait sans doute odieux, à mesure que la fureur et la vengeance se calmaient dans les coeurs des soldats chrétiens. Quelques prisonniers musulmans, qui n'avaient échappé au fer du vainqueur que pour tomber dans une horrible servitude, furent chargés d'enterrer les corps défigurés de leurs amis et de leurs frères. « Ils pleuraient, dit le moine Robert, et ils transportaient les cadavres hors de Jérusalem. » Ils furent aidés dans ce douloureux ministère par les soldats de Raymond, qui étaient entrés les derniers dans la ville, et qui, ayant eu peu de part au butin, cherchaient encore parmi les morts quelques dépouilles des ennemis.

Bientôt la ville de Jérusalem présenta un nouveau spectacle. Dans l'espace de quelques jours elle avait changé d'habitants, de lois et de religion. Avant le dernier assaut on était convenu, suivant la coutume des croisés dans leurs conquêtes, que chaque guerrier resterait le maître et le possesseur de la maison ou de l'édifice dans lequel il se présenterait le premier. Une croix, un bouclier, ou tout autre signe placé sur une porte, était pour chacun des vainqueurs le titre de sa possession. Ce droit de propriété fut respecté par des soldats avides de pillage, et l'on vit tout à coup régner le plus grand ordre dans une ville qui venait d'être livrée à toutes les horreurs de la guerre. Une partie des trésors enlevés aux infidèles fut employée à soulager les pauvres et les orphelins, à décorer les autels de Jésus-Christ qu'on venait de relever dans la cité sainte. Les lampes, les candélabres d'or et d'argent, les riches ornements qui se trouvaient dans la mosquée d'Omar, devinrent le partage de Tancrède. Une chronique du temps rapporte que ces somptueuses dépouilles auraient fourni la charge de six chariots et qu'on employa deux jours pour les transporter hors de la mosquée. Tancrède partagea ces richesses immenses avec le duc de Bouillon, qu'il avait choisi pour son seigneur.

Mais les croisés détournèrent bientôt leurs regards des trésors promis à leur valeur, pour admirer une conquête plus précieuse à leurs yeux : c'était la vraie croix enlevée par Cosroès et rapportée à Jérusalem par Héraclius. Les chrétiens enfermés dans la ville l'avaient dérobée, pendant le siège, aux regards des musulmans. Son aspect excita les plus vifs transports parmi les pèlerins. De cette chose, dit une vieille chronique, « furent les chrétiens si joyeux comme s'ils eussent vu le corps de Jésus-Christ pendu dessus icelle. » Elle fut promenée en triomphe dans les rues de Jérusalem, et replacée ensuite dans l'église de la Résurrection.

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Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
4. Albert d'Aix nomme ces trois serviteurs, Baldric, Adelberon et Stabulon. En parlant de la procession de Godefroy, il raconte une ancienne vision de Stabulon, maître d'hôtel du duc de Bouillon et qui annonçait depuis bien des années la conquête de la cité sainte (Bibliothèque des Croisades, T. I).

5. Quelques historiens disent que les chrétiens n'allèrent au saint sépulcre que le lendemain de la conquête. Nous adoptons ici l'opinion d'Albert d'Aix, qui nous a paru plus conforme à la vérité.

6. Le P. Maimbourg, Histoire des Croisades.

7. Albert d'Aix rapporte la sentence émanée du conseil des chefs. Cette sentence est appuyée sou les motifs que nous indiquons ici. Comme cette pièce est très-remarquable, nous la rapportons tout entière dans la Bibliothèque des Croisades, T.I. Le récit fait par le même Albert d'Aix des massacres qui durèrent pendant une semaine et dont nous avons affaibli plutôt qu'exagéré la peinture, se trouve aussi dans l'extrait de cet historien, ibid.

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