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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Première Croisade

 

6 - Les armées marchent sur Antioche, Baudouin s'empare d'Edesse
Image Internet Le 3 juillet, quand les croisés se remirent en marche, ils résolurent de ne plus se séparer. Cette résolution les mettait à l'abri de toute surprise, mais elle exposait une armée trop nombreuse à périr de faim et de misère dans un pays ravagé par les Turcs. En quittant la vallée de Gorgoni, les chrétiens entrèrent dans la plaine de Dorylée, appelée aujourd'hui Esky-clier (vieille ville). Ils ne trouvèrent que des campagnes désertes, et n'eurent bientôt pour subsister que les racines des plantes sauvages et les épis échappés au fer des ennemis. Le manque d'eau et de fourrages fît périr le plus grand nombre des chevaux de l'armée. La plupart des chrétiens qui méprisaient les fantassins, furent obligés, comme eux, de marcher à pied et de porter leurs armes, dont le poids suffisait pour les accabler. L'armée chrétienne offrait alors un étrange spectacle : on vit des chevaliers, montés sur des ânes et des boeufs, s'avancer à la tête de leurs soldats. Des béliers, des chèvres, des porcs, des chiens, tous les animaux qu'on pouvait rencontrer étaient chargés de bagages qui, pour la plupart, restèrent abandonnés sur les chemins.

Les croisés traversaient alors la partie de la Phrygie, appelée par les anciens « Phrygiebrûlée. » Ils avaient laissé à leur droite l'ancienne cité de Cotyléum, aujourd'hui Koutayé, et l'antique Esanos ou Azania, dont les voyageurs modernes nous ont décrit les intéressantes ruines (1). L'armée chrétienne passa par l'ancien pays d'Isaurie (Isauria Trachea) avant d'arriver à AntiochetteAntiochette
Antiochette
, capitale de la Pisidie. Les chroniques sont remplies de détails sur les souffrances et les misères des croisés, depuis Dorylée jusqu'à Antiochette. Les chrétiens éprouvèrent dans cette marche toutes les horreurs de la soif ; les plus robustes soldats ne pouvaient résister à ce terrible fléau. Guillaume de Tyr nous dit que cinq cents personnes périrent dans un seul jour. On vit alors, disent les historiens (Albert d'Aix), des femmes accouché avant le temps au milieu d'une campagne brûlante ; on en voyait d'autres se désespérer auprès de leurs enfants qu'elles ne pouvaient plus nourrir, implorer la mort par leurs cris, et, dans l'excès de leur douleur, se rouler par terre toutes nues à la vue de l'armée (Albert d'Aix). Les chroniqueurs n'oublient pas, dans leurs récits, les faucons et les oiseaux de chasse dont les chevaliers se faisaient suivre en Asie et qui périrent presque tous sous un ciel dévorant. Les croisés implorèrent en vain le miracle que Dieu avait autrefois opéré dans le désert pour son peuple choisi. Les stériles vallées de la Phrygie retentirent pendant plusieurs jours de leurs prières, de leurs plaintes, et peut-être aussi de leurs blasphèmes.

Au milieu de ce pays embrasé, les chrétiens firent une découverte qui pouvait sauver l'armée, mais qui fut sur le point de lui devenir aussi funeste que les horreurs mêmes de la soif. Les chiens qui suivaient les croisés avaient abandonné leurs maîtres, et s'égaraient dans les plaines et les montagnes pour chercher une source (2). Un jour qu'on en vit revenir au camp plusieurs dont le poil paraissait couvert d'une poussière humide, on jugea qu'ils avaient trouvé de l'eau ; quelques soldats les suivirent et découvrirent une rivière. Toute l'armée s'y précipita en foule ; les croisés, accablés de chaleur et de soif, se jetèrent dans l'eau et se désaltérèrent sans précaution. Plus de trois cents d'entre eux en moururent presque subitement ; plusieurs autres tombèrent gravement malades, et ne purent continuer leur route.

Les documents nous manquent pour donner un nom à cette rivière. Albert d'Aix, décrivant la marche de l'armée chrétienne, parle de montagnes appelées « montagnes noires », au sommet desquelles les croisés passèrent une nuit. Le même chroniqueur cite une vallée nommée « Malabyumas », remplie de défilés étroits, que les chrétiens traversèrent après avoir franchi les montagnes noires. La distance de Dorylée à Antiochette est d'environ quarante lieues, du nord au sud ; les chroniqueurs ne disent point le nombre de jours que les croisés mirent à faire ce trajet, mais certainement ce pénible et cruel voyage ne put s'achever avec rapidité.

Enfin l'armée arriva devant Antiochette, qui lui ouvrit ses portes. Cette ville était située au milieu d'un territoire coupé de prairies, de ruisseaux et de forêts. La vue d'un pays riant et fertile engagea les chrétiens à se reposer quelques jours, et leur fit bientôt oublier tous les maux qu'ils avaient soufferts. Le pays d'Ak-Cher (c'est le nom turc de l'ancienne Antiochette) est encore aujourd'hui couvert de forêts comme au temps des croisades.

Le bruit de la marche et des victoires des croisés s'était répandu dans tous les pays voisins. On envoyait au-devant d'eux des députés pour leur offrir des secours et leur jurer obéissance. Alors ils se virent maîtres de plusieurs contrées dont ils ignoraient les noms et la position géographique. La plupart des croisés étaient loin de savoir que les provinces qu'ils venaient de soumettre avaient vu les armées d'Alexandre et les armées de Rome, et que les Grecs, habitants de ces provinces, descendaient des Gaulois qui, au temps du second Brennus, étaient partis de l'Illyrie et des rives du Danube, avaient traversé le Bosphore (3), pillé la ville d'Héraclée, et fondé une colonie sur les rives de l'Halys. Sans rechercher les traces de l'antiquité, les nouveaux conquérants ne songeaient qu'à vaincre les ennemis du Christ, et n'avaient point d'autre pensée. La population de l'Asie Mineure, presque toute chrétienne, favorisait partout les progrès de leurs armes ; la plupart des cités, délivrées à leur approche du joug des musulmans, les saluaient comme des libérateurs.

Pendant leur séjour à Antiochette, la joie de leur conquête fût un moment troublée par la crainte qu'ils eurent de perdre deux de leurs plus illustres chefs. Raymond, comte de Toulouse, tomba dangereusement malade. Comme on désespérait de sa vie, on l'avait déjà étendu sur la cendre, et l'évêque d'Orange récitait les litanies des mourants, lorsqu'un comte saxon vint annoncer que Raymond ne mourrait point de cette maladie, et que les prières de saint Gilles avaient obtenu pour lui une trêve avec la mort. Ces paroles, dit Guillaume de Tyr, rendirent l'espérance à tous les assistants, et bientôt Raymond se montra aux yeux de l'armée, qui célébra sa guérison comme un miracle (4).

Dans le même temps, GodefroyGodefroy de Bouillon
Godefroy de Bouillon
, qui s'était un jour égaré dans une forêt, avait couru le plus grand danger et défendant un soldat attaqué par un ours. Vainqueur de la bête féroce, mais blessé à la cuisse et perdant tout son sang, il fut ramené mourant dans le camp des croisés. La perte d'une bataille aurait répandu moins de consternation que le douloureux spectacle qui s'offrit alors aux yeux des chrétiens. Tous les croisés versaient des larmes, et adressaient des prières au ciel pour la vie de Godefroy. La blessure ne se trouva pas dangereuse ; mais, affaibli par la perte de son sang, le duc de Bouillon resta longtemps sans reprendre ses forces. Le comte de Toulouse eut, comme lui, une longue convalescence, et tous les deux furent, pendant plusieurs semaines, obligés de se faire porter à la suite de l'armée dans une litière (5).

De plus grands malheurs menaçaient l'armée des croisés. Jusqu'alors la paix avait régné parmi eux et leur union faisait leur force. Tout à coup la discorde éclata entre quelques chefs, et fut sur le point de gagner l'armée entière. Baudouin, frère de Godefroy, et Tancrède, l'un conduisant une troupe de guerriers flamands, l'autre une troupe de soldats italiens, furent envoyés à la découverte, soit pour dissiper des bandes d'ennemis, soit pour protéger les chrétiens du pays et obtenir d'eux des secours et des vivres. Ils s'avancèrent d'abord jusqu'à la ville d'Iconium ; mais, n'ayant point rencontré d'ennemis et trouvant le pays abandonné, ils se dirigèrent vers le rivage de la mer, à travers les montagnes du Taurus. Tancrède, qui marchait le premier, arriva sans obstacle sous les murs de la ville de Tarse, patrie de saint Paul, appelée aujourd'hui « Tarsous » (6), située dans une plaine aux bords du Cydnus, à trois heures de la mer. Il sortit probablement du Taurus par le passage connu sous le nom de Gealek-Bogaz, situé à seize heures de Tarse : Albert d'Aix appelle ce passage porte de Judas ; il donne le nom de « Butrente » à la vallée qui conduit à cette porte du Taurus. Les Turcs chargés de défendre la ville de Tarse consentirent à arborer le drapeau des chrétiens sur leurs murailles, et promirent de se rendre, s'ils n'étaient pas secourus. Tancrède, qui avait reçu les promesses des habitants et de la garnison, campait aux portes de la ville, lorsqu'il vit arriver la troupe commandée par Baudouin. Le frère de Godefroy et sa troupe s'étaient égarés dans les solitudes du Taurus, et, après trois jours d'une marche incertaine et pénible, le hasard les avait conduits sur le sommet d'une montagne d'où les guerriers purent apercevoir des tentes dressées devant les murs de Tarse : cette montagne ne peut être que le rameau du Taurus courant de l'est a l'ouest, situé au nord de Tarse, à une assez faible distance. Les deux détachements de croisés se félicitèrent de leur réunion, et s'embrassèrent avec d'autant plus de joie, que de loin ils s'étaient pris réciproquement pour des ennemis.

Les croisés flamands réparèrent leurs forces par un frugal repas, et passèrent la nuit en paix ; mais, au lever du jour, la vue du drapeau de TancrèdeTancrède
Tancrède
, arboré sur la tour de la ville, excite la jalousie de Baudouin et de ses compagnons. Baudouin prétend que sa troupe est plus nombreuse et que la ville doit lui appartenir. Comme on ne reconnaît point ses droits, il entre en fureur, et se répand en injures grossières contre Tancrède, contre Bohémond et la race des aventuriers normands. Après de longs débats, on convient d'envoyer des députés aux habitants, pour savoir d'eux-mêmes auquel des deux princes ils voulaient se soumettre : ceux-ci préfèrent Tancrède. A cette réponse, Baudouin menace les Turcs et les Arméniens de sa vengeance, de celle de Godefroy ; il leur promet en même temps sa protection et celle des princes croisés, si la bannière de Tancrède fait place à la sienne. Les habitants, tour à tour effrayés de ses menaces et séduits par ses promesses, se décident enfin à lui obéir, et son drapeau remplace, sur la tour, celui de Tancrède, qui est jeté honteusement hors des murailles (7).

Le sang allait couler pour venger cet outrage ; mais les croisés italiens et normands, apaisés par leur chef, écoutèrent la voix de la modération, et quittèrent la ville qu'on leur disputait pour chercher d'autres conquêtes. A force de protestations et même de prières, BaudouinBaudouin du Bourg
Baudouin du Bourg
parvint à se faire ouvrir les portes de la ville, dont la forteresse et plusieurs tours étaient encore au pouvoir des Turcs. Maître ainsi de la place et craignant toujours des rivaux, il refusa de recevoir trois cents croisés que Bohémond envoyait sur les pas de Tancrède et qui demandaient un asile pour passer la nuit. En vain les soldats de Baudouin implorèrent eux-mêmes sa pitié pour des pèlerins accablés de fatigue et poursuivis par la faim ; il repoussa leurs prières ; les guerriers de Bohémond, obligés ainsi de camper au milieu d'une campagne découverte, furent surpris et massacrés par des Turcs qui avaient profité du moment où tous les chrétiens se livraient au sommeil, pour sortir de la ville de Tarse, qu'ils n'espéraient plus conserver. Le lendemain, la nouvelle de cette horrible catastrophe se répand dans la ville ; les croisés vont reconnaître leurs frères étendus sans vie et dépouillés de leurs armes et de leurs vêtements. La plaine et la ville retentissent de leurs gémissements et de leurs plaintes ; les plus ardents volent aux armes ; ils menacent les Turcs restés en petit nombre dans la place, ils menacent leur chef qu'ils accusent de la mort tragique de leurs compagnons. Baudouin, poursuivi à coups de flèches, est obligé de fuir et de se retirer dans une tour. Peu de temps après, il reparaît au milieu des siens, gémit avec eux sur le malheur qui vient d'arriver, et s'excuse en alléguant les traités conclus avec les habitants. En parlant ainsi, il montre à ses soldats les tours qui sont encore occupées par les Turcs. Au milieu du tumulte, des femmes chrétiennes à qui les musulmans avaient coupé le nez et les oreilles, viennent par leur présence redoubler la fureur des guerriers de la croix. Ceux-ci, oubliant tout à coup les griefs qu'ils avaient contre leur chef, jurent d'exterminer les Turcs ; ils escaladent les tours où flottaient encore les étendards des infidèles ; rien ne résiste à leur furie ; tous les Turcs qu'ils rencontrent sont immolés aux mânes des soldats chrétiens.

Les croisés, après avoir ainsi vengé la mort de leurs frères, s'occupèrent de les ensevelir, et, tandis qu'ils les accompagnaient au tombeau, la fortune vint au secours de Baudouin et lui envoya un renfort qu'il n'attendait pas : on avait aperçu de la côte une flotte qui s'avançait à pleines voiles. Les soldats de Baudouin, qui croyaient avoir affaire à des infidèles, accoururent en Braies sur le rivage. Dès que la flotte est assez proche, ils interrogent l'équipage du premier navire. L'équipage répond dans la langue des Francs. Les croisés demandent aux étrangers comment ils se trouvent ainsi pans la mer de Tarse et à quelle nation ils appartiennent; ceux-ci répondent qu'ils sont des chrétiens venus de la Flandre, de la Suisse et des provinces de France ; les hommes de la flotte interrogent les pèlerins sur les motifs qui les ont amenés si loin de leur pays. « Qui vous a fait venir, disent-ils, dans ce lointain exil et parmi tant de nations barbares ? » Nous sommes des pèlerins de Jésus-Christ, répondent les croisés, et nous allons à Jérusalem pour délivrer le tombeau du Christ. A ces mots, les étrangers descendent sur le rivage, et se rapprochent des croisés ; les uns et les autres se donnent la main, et se reconnaissent comme des frères. Les hommes qui montaient les navires étaient des corsaires qui parcouraient la Méditerranée depuis huit ans. Sur l'invitation des soldats de la croix, les pirates entrent dans le port de Tarse ; leur chef Guinemer, qui était Boulonnais, reconnaît Baudouin et son frère Eustache, fils de son ancien maître, et promet de le servir avec ses compagnons. Ils prennent tous la croix, et font le serment de partager la gloire et les travaux de la guerre sainte (Albert d'Aix).

Aidé de ce nouveau renfort et laissant dans Tarse une garnison, Baudouin se remit en marche, et suivit la route qu'avait prise Tancrède. Ce dernier s'était porté vers Adana (Antioche en Cilicie), place située à huit heures à l'est de Tarse ; ayant trouvé la ville d'Adana (appelée Antioche en Cilicie) occupée par un chevalier Bourguignon, nommé Guelfe, il s'était avancé vers Malmistra, d'où il avait chassé les Turcs. Malmistra, l'ancienne Mopsuestia, appelée maintenant « Messissé », était située à six heures au sud-est d'Adana (appelée Antioche en Cilicie) (appelée Antioche en Cilicie), à trois heures de la mer, sur la rive du Pyrame, aujourd'hui « Djihan. » Tancrède et ses fidèles guerriers n'oubliaient pas les outrages de Baudouin, et déploraient encore le massacre de leurs frères abandonnés au glaive des Turcs, lorsqu'on leur annonça que la troupe de Baudouin venait de dresser ses tentes dans une prairie voisine de la ville. A cette nouvelle, leur vif ressentiment éclate en paroles menaçantes ; tous se persuadent que Baudouin vient encore insulter à leurs armes et leur disputer la possession de Malmistra. Les chevaliers qui accompagnaient Tancrède lui rappellent avec chaleur les outrages qu'il a reçus (Albert d'Aix), en lui déclarant que l'honneur de la chevalerie, que sa gloire et celle de ses compagnons exigent une vengeance éclatante. En entendant parler de sa gloire outragée, Tancrède ne peut plus retenir sa colère ; il assemble ses guerriers, et marche, à leur tête, contre la troupe de Baudouin. Un combat meurtrier s'engage entre des soldats chrétiens : ni l'aspect de la croix qu'ils portent sur leurs vêtements, ni le souvenir des maux qu'ils ont soufferts ensemble, ne peuvent suspendre l'animosité cruelle des combattants. Cependant la troupe de Tancrède, inférieure en nombre, est forcée d'abandonner le champ de bataille, retourne en désordre dans la ville, laissant plusieurs prisonniers entre les mains des vainqueurs et déplorant en silence sa défaite. La nuit ramena le calme dans les esprits. Les soldats de Tancrède avaient reconnu la supériorité des Flamands, et croyaient n'avoir plus d'outrage à venger puisque le sang avait coulé. Les soldats de Baudouin se ressouvinrent que ceux qu'ils avaient vaincus étaient des chrétiens. Le lendemain, on n'écouta plus, dans les deux partis, que la voix de l'humanité et de la religion. Les deux chefs s'envoyèrent en même temps des députés, et, pour n'avoir pas l'air d'implorer la paix, l'un et l'autre attribuèrent leur démarche à l'inspiration du ciel. Ils jurèrent d'oublier leurs querelles, et s'embrassèrent à la vue de leurs soldats, qui se reprochaient les tristes effets de leur animosité et brillaient d'expier le sang de leurs frères par de nouveaux exploits contre les Turcs.

En peu de temps, la Cilicie fut soumise aux armes de Tancrède. Au nombre des places occupées par le cousin de Bohémond, Albert d'Aix cite « le château des Bergers », « le château des Adolescents ou château de Bakeler » situés dans les montagnes d'Amanus, « le château des Jeunes Filles » : ce dernier château doit être Harenc, appelé aujourd'hui par les Arabes « Kirliz-Kalessi », château des Jeunes Filles. La forteresse de Harenc, bâtie sur une élévation, était située à deux heures à l'est du Pont-de-Fer, construit sur l'Oronte.
Tancrède s'empara aussi « d'AlexandretteAlexandrette près d'Antioche
Alexandrette près d'Antioche
 », appelée par les Arabes « Scanderoun », au bord de la mer. Il passa au fil de l'épée tous les Turcs qu'il rencontra dans la place. Le héros d'Italie n'était suivi que de deux ou trois cents chevaliers, et avait triomphé, comme en courant, de toute la Cilicie. La bravoure du chef et de ses compagnons ne suffit poim pour expliquer la rapidité de ces conquêtes ; il y ava-; quelque chose de plus puissant que les armes de Tan-crède : c'était l'immense terreur qu'avaient répandue la victoire de Dorylée et l'approche de la grande armée des Francs.

Cette armée, que nous avons laissée devant Antiochette, avait continué sa marche vers la cité d'IconiumKonya ou Iconium
appelée maintenant Konya ou Iconium ; les chroniqueurs parlent d'une voie royale que suivit l'armée chrétienne : le pays de Konya ou Iconium est, en effet, traversé par une ancienne route large et commode. Nos vieux auteurs ne sont pas entrés dans de longs détails sur la métropole de la Lycaonie : selon les uns, la ville était déserte, et l'armée n'y trouva aucune ressource; selon les autres, l'armée y fut comblée de tous les biens de la terre par l'inspiration du Seigneur. En s'éloignant d'Iconium, les croisés, d'après le conseil des habitants, emportèrent de l'eau dans des vases et des outres, parce qu'ils devaient marcher toute une journée sans rencontrer ni rivière ni ruisseau. Le lendemain, dans la soirée, ils arrivèrent auprès d'une rivière ; l'armée s'y arrêta deux jours. Les coureurs qui précédaient les phalanges de la croix étaient arrivés à la cité d'Erecli, Eregli ou Héraclée, située à trente heures environ de Konya ou Iconium, appelée Héraclée par les chroniqueurs de la première croisade (8). Les Turcs, rassemblés dans cette ville, prirent la fuite à la vue des enseignes des Francs : un chroniqueur (Robert le Moine) les compare au jeune daim échappé des lacs qui le retenaient, à la biche qu'une flèche a blessée. Les pèlerins passèrent quatre jours à Eregli. Quelques jours de marche (9) à travers le Taurus conduisirent l'armée chrétienne à « Cosor ou Cocson », l'ancienne Cucusus, célèbre par l'exil de saint Jean Chrysostome. Les croisés, trouvant à Cocson d'abondantes ressources, y séjournèrent trois jours. De rudes difficultés les attendaient dans le trajet de Cocson à Marasie, située à huit ou dix heures de là, au sud-ouest : ils avaient à franchir les plus impraticables escarpements du Taurus. Les chroniqueurs nous racontent les souffrances de l'armée dans ces montagnes, où ne se trouvait nul chemin, si ce n'est pour les bêtes sauvages et les reptiles, où les passages offraient à peine assez d'espace pour y poser le pied, où les rochers, les buissons et les broussailles arrêtaient à chaque instant les pèlerins. Les chevaliers portaient leurs armes suspendues à leur cou ; plusieurs, épuisés de fatigue, les jetaient dans les précipices. Les chevaux ne pouvaient se soutenir avec leurs charges, et bien souvent les hommes étaient obligés de porter eux-mêmes les fardeaux.
« Nul ne pouvait s'arrêter ou s'asseoir, dit Robert ; nul ne pouvait aider son compagnon ; seulement celui qui marchait derrière pouvait prêter assistance à celui qui marchait devant ; quant a celui-ci, à grand peine pouvait-il se retourner vers celui qui le suivait. » Nos auteurs appellent ce lieu montagne du diable, nom qu'ils donnent souvent aux montagnes difficiles à franchir. La cité de Marésie fut le terme de ces horribles misères.

Les contrées de Syrie, qui s'étendaient devant l'armée chrétienne, durent relever son courage. Marésie, l'ancienne Germanicie, était habitée par des chrétiens ; les Turcs, qui occupaient la citadelle, s'étaient enfuis à l'approche des croisés. Marésie avait des vivres et des pâturages: on campa autour de la cité. La femme de Baudouin mourut dans cette ville, et c'est là que ses restes furent ensevelis. C'est là aussi que Baudouin rejoignit l'armée chrétienne. Il avait appris le danger qu'avait couru son frère Godefroy dans les environs d'Antiochette de Pisidie : dans sa sollicitude, il avait voulu s'assurer lui-même de sa guérison. La conduite de Baudouin sous les murs de Tarse était blâmée partous les chefs et tous les chevaliers : il n'entendit dans le camp que des murmures élevés contre lui. Godefroy, fidèle serviteur de Dieu, comme dit Guillaume de Tyr, lui adressa de sévères reproches ; le même historien ajoute que Baudouin reconnut sa faute en toute humilité ; mais, soit que le blâme général dont il avait été frappé le mît mal à l'aise avec les chefs, soit que la délivrance du saint sépulcre n'occupât point uniquement ses pensées, il ne resta point fidèle aux serments et aux devoirs des chevaliers de la croix. L'Orient, où la victoire distribuait des empires, parut offrir à son ambition des conquêtes plus désirables que celle de Jérusalem.

Les révolutions qui changent la face des états marchaient à la suite de l'armée victorieuse des croisés. Une foule d'aventuriers accouraient de toutes parts pour profiter des événements de la guerre. Un nommé Siméon obtint la petite Arménie ; une ville riche de la Cilicie fut donnée à Pierre des Alpes, simple chevalier ; plusieurs contrées devinrent ainsi le partage de pèlerins que l'histoire ne nomme point, à la seule condition qu'ils les défendraient contre les Turcs.

Parmi ceux que l'espoir de s'enrichir avait attirés sous les drapeaux de l'armée chrétienne, on remarquait un prince arménien nommé Pancrace. Il avait régné dans sa jeunesse sur l'Ibérie septentrionale ; chassé de son petit royaume par ses propres sujets, il s'était retiré à Constantinople, où ses intrigues l'avaient fait jeter dans les fers. Lorsque les croisés eurent dispersé les forces du sultan de Nicée, il s'échappa de sa prison et vint offrir ses services aux chefs de l'armée des Francs, persuadé que la terreur des armes chrétiennes le ramènerait dans ses états ou lui donnerait de nouvelles possessions. Pancrace s'était particulièrement attaché à la fortune de Baudouin, dont il connaissait le caractère entreprenant. Réduit à la plus profonde misère, il n'avait rien à donner à son protecteur, mais il entretenait dans l'âme du frère de Godefroy la passion de conquérir des royaumes. Semblable à cet ange des ténèbres dont parle l'évangile, qui transporta le fils de Dieu sur une haute montagne, et, lui montrant de vastes contrées, lui avait dit, « Tout ceci est à toi, si tu veux me servir », Pancrace, s'occupant sans cesse de séduire Baudouin, lui montrait des hauteurs du mont Taurus les plus riches provinces de l'Asie, et les promettait à son ambition. « Vous voyez au midi, lui disait-il, les fertiles campagnes de la Cilicie, et plus loin les beaux pays de Syrie et de Palestine ; à l'orient, les opulentes contrées arrosées par l'Euphrate et le Tigre, et, entre ces deux fleuves, la Mésopotamie, où la tradition place le paradis terrestre ; l'Arménie, toute peuplée de chrétiens, n'attend qu'un signe pour se donner, à vous ; tous ces riches pays de l'Asie, impatients du joug des Turcs, vont vous appartenir, si vous brisez leurs fers. »

Baudouin, s'abandonnant à des rêves de gloire, avait écouté les paroles de l'aventurier ibérien. Il avait besoin, pour exécuter ses desseins, d'emmener avec lui un grand nombre de soldats : il s'adressa secrètement à quelques-uns des barons et des chevaliers de l'armée chrétienne, et les conjura de s'associer à sa fortune. Aucun d'eux ne voulut quitter les drapeaux de la croisade et se détourner du chemin de Jérusalem. Il s'adressa aux soldats, auxquels il promit un riche butin. Comme il n'était point aimé et qu'on ne lui avait point encore pardonné sa conduite envers Tancrède, la plupart des guerriers qu'il voulait séduire rejetèrent ses propositions, et fermèrent l'oreille à ses discours ; plusieurs même de ses propres soldats refusèrent de l'accompagner ; il ne put entraîner avec lui qu'environ mille fantassins et deux cents cavaliers animés par l'espoir du pillage.
Lorsque son projet de quitter l'armée fut connu des principaux chefs, ceux-ci réunirent tous leurs efforts pour le détourner de son entreprise. Baudouin fut sourd aux prières de ses compagnons. On résolut, dans un conseil, d'employer, pour le retenir sous les drapeaux, l'autorité des évêques et des princes qui commandaient l'armée des pèlerins. Bien ne put changer les desseins de Baudouin, qui ne songea plus qu'à précipiter son départ. Il profita des ténèbres de la nuit, et s'éloigna du camp avec la troupe qu'il avait enrôlée. A la tête de sa petite armée, il s'avança dans l'Arménie, et ne trouva point des ennemis capables de l'arrêter dans sa marche. La consternation régnait parmi les Turcs, et partout les chrétiens, prêts à secouer le joug des musulmans, devenaient de puissants auxiliaires pour les croisés.

Baudouin était parti de « Malmistra », l'ancienne Mopsuestia. Il avait pris sa route vers l'orient, avait traversé une vallée d'une lieue d'étendue, et, après avoir franchi une montagne escarpée, était descendu dans une vaste plaine, habitée aujourd'hui par des Turcomans, peuple pasteur qui probablement était là au temps de Baudouin. En s'éloignant de cette plaine, le frère de Godefroy s'était engagé dans les sombres défilés amaniques appelés « Kara-capoussi » (Portes noires) par les Turcs. Puis, il avait poursuivi sa marche dans un pays nu et sillonné par de petites rivières, qui vont se perdre dans le grand lac d'Antioche. Avant de descendre dans la plaine de Turbessel (aujourd'hui Tel-Bescher), le prince franc eut à franchir une chaîne escarpée habitée maintenant par des Kurdes.
Les villes de Turbessel et de Ravenel (comté d'Edesse), situées sur la rive droite de l'Euphrate, furent les premières qui ouvrirent leurs portes à l'heureux conquérant. Cette conquête ne tarda pas à diviser Baudouin et Pancrace, qui avaient tous deux les mêmes projets ambitieux ; mais cette division n'arrêta point la marche du frère de Godefroy. Le prince croisé opposa la violence à la ruse ; il menaça son rival de le traiter comme un ennemi, et l'éloigna ainsi du théâtre de ses victoires.
Pancrace, qui avait eu d'abord tant d'influence sur les déterminations de Baudouin, rassembla quelques aventuriers, et se mit en mesure de profiter de la disposition des esprits pour se faire un établissement dans un pays où chaque province, chaque ville semblait attendre un conquérant et un maître. L'histoire contemporaine n'a pas daigné suivre ses traces ; ses expéditions, comme celles d'une foule d'autres aventuriers qui profitaient du désordre général, se sont effacées du souvenir des hommes, telles que ces torrents nés subitement de la tempête qui se précipitent des hauteurs du Taurus dans les campagnes désolées et disparaissent sans avoir un nom dans la géographie.
Baudouin ne manqua point de guides ni de secours dans un pays dont les habitants venaient partout au-devant de lui. Il put se rendre en dix heures de Turbessel à l'ancienne Birtha, appelée par les arabes El-bir, et c'est là que le conquérant croisé passa l'Euphrate : cette route est celle des caravanes, et c'est la plus courte. Une distance de seize heures séparait encore Baudouin de la ville d'Edesse ; il traversa des pays dont l'aspect ordinaire est celui d'une pâle nudité. Avant d'arriver à Edesse, il suivit pendant quatre heures une voie romaine pratiquée au travers de montagnes stériles. Le bruit de ses victoires l'avait devancé au delà de l'Euphrate, et son nom avait déjà retenti dans la métropole de la Mésopotamie.

EdesseVille d'Edesse
Edesse
, que les Talmudistes font aussi ancienne que Ninive et dont ils attribuent la fondation à Nemrod, avait été appelée « Antioche » en l'honneur d'Antiochus ; pour la distinguer de la capitale de la Syrie, on lui avait donné le surnom de la fontaine de Callirhoé. Nos chroniqueurs l'appellent « Roha » : c'est la corruption du mot grec « rhoé » qui signifie fontaine. Edesse se nomme aujourd'hui « Urfa. » La commune opinion des érudits lui donne pour fondateur Séleucus le Grand, environ quatre cents ans avant Jésus-Christ. Urfa est située dans une grande vallée, entre deux collines rocheuses et pelées, tout à fait détachées de la chaîne du Taurus. La ville a quatre milles de circuit ; des murs flanqués de tours rondes ou carrées l'environnent. Des fossés profonds ajoutaient à la défense de la place. Une citadelle s'élevait sur la pointe méridionale de la colline qui domine Urfa du côté de l'ouest. Le voyageur retrouve encore les murailles, les tours et les fossés. Le château est en ruines, et dans son enceinte apparaissent des masures et une mosquée abandonnée. Cette citadelle était jadis comme une seconde ville, avec des bazars, des églises et des palais. Urfa, le grand passage des caravanes qui vont de la Syrie en Perse, renferme une population de quinze mille habitants, tous musulmans, excepté un millier d'arméniens et une centaine de jacobites. Au milieu de la cité est une ancienne église avec un clocher, contemporaine des croisades et qui depuis longtemps est convertie en mosquée. Les musulmans ont quinze sanctuaires, les chrétiens en ont deux. A l'ouest d'Urfa se déploie une charmante et riche nature ; à la vue de ces beaux vergers d'oliviers, d'amandiers, d'orangers, de mûriers, de grenadiers, on se rappelle les traditions qui ont placé là les délices de l'Eden primitif.

Urfa avait échappé à l'invasion des Turcs, et tous les chrétiens du voisinage s'y étaient réfugiés avec leurs richesses. Un prince grec, nommé Thoros ou Théodore (10), envoyé par l'empereur de Constantinople, en était gouverneur, et s'y maintenait en payant des tributs aux Sarrasins. L'approche et les victoires des croisés avaient produit la plus vive sensation dans la ville d'Edesse. Le peuple et le gouverneur s'étaient réunis pour appeler Baudouin à leur secours. L'évêque et douze des principaux habitants furent députés auprès du prince croisé. Ils lui parlèrent des richesses de la Mésopotamie, du dévouement de leurs concitoyens à la cause de Jésus-Christ, et le conjurèrent de sauver une ville chrétienne de la domination des infidèles. Baudouin céda facilement à leurs prières.

Il avait eu le bonheur d'éviter les Turcs, qui l'attendaient aux bords de l'Euphrate, et, sans avoir livré de combat, il était arrivé sur le territoire d'édesse. Comme il avait placé des garnisons dans les villes tombées en son pouvoir, il ne conservait plus avec lui que cent cavaliers. Dès qu'ils approchèrent de la ville, tout le peuple vint à leur rencontre, portant des branches d'olivier et chantant des cantiques. C'était un singulier spectacle que celui d'un aussi petit nombre de guerriers, entourés d'une foule immense qui implorait leur appui et les proclamait ses libérateurs. Ils furent accueillis avec tant d'enthousiasme, que le prince ou gouverneur d'Edesse, qui n'était pas aimé du peuple, en conçut de l'ombrage, et commença à voir en eux des ennemis plus à craindre pour lui que les Turcs. Pour s'attacher leur chef et l'engager à défendre son autorité, il lui offrit de grandes richesses. Mais l'ambitieux Baudouin, soit qu'il espérât obtenir davantage de l'affection du peuple et de la fortune de ses armes, soit qu'il regardât comme une chose honteuse de se mettre à la solde d'un petit prince étranger, refusa avec mépris les offres du gouverneur d'édesse ; il menaça même de se retirer et d'abandonner la ville. Les habitants, qui redoutaient son départ, s'assemblent en tumulte, et le conjurent à grands cris de rester parmi eux ; le gouverneur lui-même fait de nouveaux efforts pour retenir les croisés et les intéresser à sa cause.

Comme Baudouin avait fait entendre assez clairement qu'il ne défendrait jamais des états qui ne seraient pas les siens, le prince d'Edesse, qui était vieux et sans enfants, se détermina à l'adopter pour son fils et à le désigner pour son successeur. La cérémonie de l'adoption se fît en présence des croisés et des habitants. Selon la coutume des Orientaux, le prince grec fît passer Baudouin entre sa chemise et sa chair nue, et lui donna un baiser en signe d'alliance et de parenté. La vieille épouse du gouverneur répéta la même cérémonie, et dès lors Baudouin, regardé comme leur fils et leur héritier, ne négligea rien pour défendre une ville qui devait lui appartenir.

Un prince d'Arménie, Constantin, qui gouvernait une province dans le voisinage du mont Taurus, était aussi venu au secours d'Edesse. A l'aspect des soldats de la croix, toute la population de la contrée était devenue guerrière, et les chrétiens, qui n'avaient songé jusqu'alors qu'à fléchir les Turcs, s'occupaient de les combattre. Au nord-ouest d'Edesse, à douze lieues sur la rive droite de l'Euphrate, se trouvait la ville de « Samosate », aujourd'hui Semisat (11), habitée par des musulmans. L'émir qui commandait dans cette ville, ravageant sans cesse les terres des Edessiens et leur imposant des tributs, avait exigé qu'ils lui livrassent leurs enfants en otages. Depuis longtemps les habitants d'Edesse ne montraient que la résignation des vaincus ; maintenant l'espoir de la victoire et l'ardeur de la vengeance les animent. Ils prennent les armes et conjurent Baudouin d'être leur chef. Bientôt Samosate les voit devant ses portes ; ils livrent au pillage les faubourgs et les campagnes voisines ; mais la place opposait une vive résistance. Baudouin, craignant de perdre un temps précieux en efforts inutiles, revint à Edesse, où son absence pouvait nuire à ses desseins. A son retour, des rumeurs sinistres s'étaient répandues parmi les habitants. On faisait un crime à Thoros de rester oisif dans son palais, tandis que les chrétiens combattaient les musulmans ; on l'accusait d'avoir des intelligences avec les Turcs. On forma contre sa vie, si on en croit Mathieu d'Edesse, un complot dont le secret ne fut point caché à Baudouin. Averti du danger qu'il courait, Thoros se retira dans la citadelle, qui dominait la ville, implorant tour à tour les armes des croisés et la miséricorde du peuple. Cependant le tumulte s'accroît; une multitude furieuse se répand dans les rues, et livre au pillage les maisons des partisans de Thoros. On court à la citadelle ; les uns enfoncent les portes, les autres escaladent les murailles. Thoros, resté presque seul, ne cherche plus à se défendre et propose de capituler : il promet d'abandonner la place, de renoncer au gouvernement d'Edesse, et demande la permission de se retirer avec sa famille dans la ville de Mélitène, aujourd'hui Malatia. Cette proposition est acceptée avec joie ; on signe la paix, et les habitants d'Edesse jurent sur la croix et sur l'évangile d'en respecter les conditions. Le jour suivant, lorsque le gouverneur préparait son départ, une nouvelle sédition éclate dans la ville. Les chefs du complot se repentent d'avoir laissé la vie à un prince qu'ils ont si cruellement outragé. De nouvelles accusations sont dirigées contre lui. On suppose qu'il n'a signé la paix que pour se donner les moyens de préparer la guerre et d'assurer sa vengeance. Bientôt la fureur du peuple ne connait plus de bornes ; mille voix s'élèvent et demandent la mort de Thoros. Les plus ardents pénètrent en tumulte dans la citadelle, saisissent le gouverneur au milieu de ses serviteurs éperdus, et le précipitent du haut des remparts. Son corps tout sanglant est traîné dans les rues par la multitude, qui s'applaudit du meurtre d'un vieillard comme d'une victoire remportée sur les infidèles.
Baudouin, qu'on peut au moins accuser de n'avoir pas défendu son père adoptif, fut bientôt environné de tout le peuple, qui lui offrit le gouvernement de la ville. Il le refusa d'abord ; mais, à la fin, cédant aux instances de la foule impatiente et sans doute aussi aux mouvements d'une ambition mal déguisée, il fut proclamé le libérateur et le maître d'Edesse. Assis sur un trône ensanglanté et redoutant l'humeur inconstante du peuple, il inspira bientôt autant de crainte à ses sujets qu'à ses ennemis. Tandis que les séditieux tremblaient devant lui, il recula les limites de son territoire : il acheta, avec les trésors de son prédécesseur, la ville de Samosate et plusieurs autres cités qu'il n'avait pu conquérir par les armes. Comme la fortune le favorisait en tout, la perte même qu'il avait faite de sa femme Gundeschilde vint servir ses projets d'agrandissement. Il épousa la nièce d'un prince arménien, et, par cette nouvelle alliance, il étendit ses possessions jusqu'au mont Taurus. Une partie de la Mésopotamie, les deux rives de l'Euphrate, reconnurent son autorité, et l'Asie vit alors un chevalier français régner sans obstacle sur les plus riches provinces de l'ancien royaume d'Assyrie.
Baudouin ne songea plus à délivrer Jérusalem, et ne s'occupa que de défendre et d'agrandir ses Etats (12).

Beaucoup de chevaliers éblouis par une fortune aussi rapide accoururent dans Edesse pour grossir l'armée et la cour du nouveau prince.
Les avantages que les croisés retirèrent de la fondation de ce nouvel Etat, ont fait oublier à leurs historiens qu'elle fut le fruit de l'injustice et de la violence. La principauté d'Edesse servit à contenir les Turcs et les Sarrasins, et, jusqu'à la seconde croisade, fut un des plus redoutables boulevards de l'empire des Francs du côté de l'Euphrate.

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Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
1. Correspondance d'Orient, t, III.

2. Cette particularité remarquable est tirée de la vie de Godefroy, par Jean de Lannel, écuyer, seigneur du Chaintreau et de Chambord.

3. Voyez, sur cette expédition, Pelloutier, Histoire des Celtes, T.I.

4. Raymond d'Agiles, Bibliothèque des Croisades, part. I.

5. Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, Bibliothèque des Croisades, partie, I.)

6. Correspondance d'Orient, t, VII.
Tarse est située sur la rivière Tarsus, l'antique Cydnos. Tarsus qui, à l'origine, était un port maritime important, se trouve aujourd'hui, à cause de l'envasement, à une quinzaine de kilomètres à l'intérieur des terres.

7. Ce fait a été raconté diversement par Foulcher de Chartres, chapelain de Baudouin, et par Raoul de Caen, chapelain de Tancrède. Les affections particulières des deux historiens expliquent la diversité de leurs sentiments : nous devons dire que le récit de Raoul de Caen, favorable à Tancrède, est plus clair, moins entortillé que celui du chapelain de Baudouin. Albert d'Aix, tout à fait désintéressé dans la question, a rapporté les faits avec beaucoup de détails et avec une grande impartialité (V. Raoul de Caen dans la Bibliothèque des Croisades, 1.1).
L'histoire ancienne offre un rapprochement assez singulier avec ce qui est rapporté ici. Pendant les guerres civiles qui divisèrent l'empire romain sous le triumvirat, Cassius et Dolabella se disputèrent la possession de la ville de Tarse. Les uns, dit Appien, avaient couronné Cassius, qui était arrivé le premier dans cette ville ; les autres avaient couronné Dolabella, qui était venu après lui. Chacun des deux partis avait donné un caractère d'autorité publique à cette démarche ; et, en décernant alternativement des honneurs, tantôt à l'un, tantôt à l'autre, ils firent chacun le malheur d'une ville si versatile dans ses affections (App. Histoire des guerres civiles, liv. IV, ch. VIII).

8. Correspondance d'Orient, t, III, let, LXIII.

9. Robert le Moine cite la ville de Césarée de Cappadoce, entre Eregli et Cosor ou Cocson : Césarée de Cappadoce, aujourd'hui Kaisarich, est bien loin de là, dans la partie septentrionale de l'Asie Mineure.

10. Aucun des historiens latins n'a donné le nom du gouverneur d'Edesse. Le nom de Théodore ou Thoros, se trouve dans l'histoire de Mathieu d'Edesse, d'où nous avons tiré, d'après la traduction de M. Cirbled, plusieurs détails curieux qu'on chercherait vainement ailleurs.

11. Semisat est un bourg kurde de deux mille habitants. La place n'a conservé de son état primitif que des traces de remparts de briques, qu'on aperçoit à fleur de terre.

12. Dans le premier livre de la Jérusalem délivrée, lorsque l'éternel jette un regard sur les croisés, il voit dans Edesse l'ambitieux Baudouin, qui n'aspire qu'aux grandeurs humaines, dont il est occupé tout entier.
Nous avons recueilli tous les détails de la révolution d'Edesse dans Albert d'Aix et Guillaume de Tyr, en le comparant avec l'histoire arménienne de Mathieu d'Edesse.

Phrygie, région de l'Asie Mineure, a connu une extension variable suivant les époques. Au sens large, elle s'étendait sur la plus grande partie du plateau anatolien, de part et d'autre de l'Halys (actuel Kizil Irmak). Le nord-ouest de l'Asie Mineure reçut le nom de Phrygie hellespontique ; mais le cœur de la Phrygie fut, de tout temps, le haut plateau (de 800 à 1 500 m d'altitude) que limite au nord-est le Sangarios (actuel Sakarya), où s'échancrent à l'ouest les vallées des grands fleuves de l'Ionie, et dont le centre est marqué par la « cité de Midas ». La nature y est toute de contrastes : au long hiver glacé

Voir une carte de la Phrygie, la région est représentée en blanc.

succède une vigoureuse floraison printanière que brûle le soleil de l'été. En dépit de conditions naturelles moins favorables que sur le littoral égéen ou pontique, la Phrygie devait donner naissance à un État florissant et, au-delà de la disparition de celui-ci, les Phrygiens devaient, à travers des dominations diverses, préserver leur originalité créatrice, notamment dans le domaine religieux. Le royaume de Midas La formation du royaume phrygien remonterait aux environs de 1200 avant J.-C., au lendemain de la chute de l'empire hittite : selon Hérodote, les Phrygiens auraient émigré de Thrace un peu avant la guerre de Troie.(...)

Mopsuestia (également ortographié en Mopsouhestia or Mompsuestia) ou Mopsus ou Mamistra est une ville de Cilicie campestris (côté Cilicia Secunda) sur le Pyramus (Pyramos aussi, maintenant la Nehri Ceyhan) rivière située à environ 20 km à l'est de l'actuelle Adana (alors appelée Antioche en Cilicie) dans la province d'Adana, en Turquie.

Konya ou Iconium (Turquie Ottomane : nommée aussi Konya, Konieh, Konia, and Qunia ; historiquement, aussi connu comme Iconium (latin), c'est une ville de Turquie, sur le plateau central de l'Anatolie.

Lycaonie, ancien pays correspondant à la partie centrale de l'actuelle Turquie. Il fut occupé successivement par les Perses, les Syriens et les Romains. La principale ville était Iconion (aujourd'hui Konya, Turquie).

Héraclée du Latmos se trouve sur les bords du lac de Bafa, mais lorsqu'elle a été fondée, le lac était encore un golfe de l'Egée. Ce sont les alluvions du fleuve Méandre qui ont graduellement bouché le passage afin de former un lac. Héraclée se trouve maintenant à plusieurs kilomètres de la côte.

Mopsuestia (également ortographié en Mopsouhestia or Mompsuestia) ou Mopsus ou Mamistra est une ville de Cilicie campestris (côté Cilicia Secunda) sur le Pyramus (Pyramos aussi, maintenant la Nehri Ceyhan) rivière située à environ 20 km à l'est de l'actuelle Adana (alors appelée Antioche en Cilicie) dans la province d'Adana, en Turquie.

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Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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