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Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

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Première Croisade

 

 
11 - Assaut et conquête de la ville Sainte
Enluminue de la BNF On résolut dans le conseil des chefs de profiter de l'enthousiasme des pèlerins et de presser l'assaut dont on poursuivait les préparatifs. Godefroy fit placer son camp vers l'angle oriental de la ville et dans le voisinage de la porte Saint-Etienne. Le terrain de ce nouveau campement offrait un emplacement très commode pour livrer un assaut: de ce côté, la muraille extérieure était plus basse que sur d'autres points, et la surface plane du sol avait toute l'étendue nécessaire pour l'approche et le jeu des machines. Les chroniques contemporaines admirent la promptitude avec laquelle s'opéra un si grand déplacement. Les béliers, les tours roulantes furent démontés et transportés pièce à pièce dans le nouveau camp ; ce travail prodigieux, qui devait décider du succès du siège et de la prise de Jérusalem
Jérusalem : Image http://www.cosmovisions.com/
, se fit dans une seule nuit, et dans une nuit du mois de juillet, c'est-à-dire, dans l'espace de cinq ou six heures.
Lorsque je décrivais, il y a vingt-neuf ans, le siège delà ville sainte, les chroniques qui me servaient de guide me présentaient ici beaucoup d'obscurité ; j'eus dès lors la pensée d'aller éclaircir mes doutes sur les lieux. Mais les moyens et les occasions m'avaient longtemps manqué. Enfin j'ai pu voir la vérité par mes yeux, j'ai pu suivre les pèlerins autour de la ville sainte. Je me suis plusieurs fois arrêté dans l'endroit même où Godefroy avait établi son dernier campement, j'ai pu reconnaître la place où se décida la plus belle victoire des soldats de la croix, la prise de Jérusalem. Je dois ajouter, pour être plus clair, que les remparts ont subi quelques changements de ce côté. Dans la construction des murailles ordonnée par Soliman, l'enceinte de la ville s'est trouvée agrandie à l'angle nord-est ; en visitant la partie intérieure de la cité, j'ai reconnu un terrain plat, moitié nu, moitié couvert de pauvres cabanes ; au temps des croisades, ce terrain se trouvait en dehors de la ville ; c'est là que s'arrêta la tour de Godefroy et que fut livré le combat décisif des assiégeants. J'espère qu'avec cette explication, mes lecteurs, surtout ceux qui ont vu Jérusalem, me suivront facilement dans ce qui me reste à dire ; je poursuis maintenant mon récit.


Tancrède était resté avec ses machines et sa tour élevée vers le côté nord-ouest de la ville, non loin de la porte de Bethléem et devant la tour angulaire qui porta son nom dans la suite. Le duc de Normandie et le comte de Flandre s'étaient un peu rapprochés du camp de Godefroy, ayant devant eux le côté septentrional de la ville, derrière eux la grotte de Jérémie. Le comte de Saint-Gilles, chargé de l'attaque méridionale, se trouvait séparé du rempart par une espèce de ravin qu'il fallait combler. Il fît publier par un héraut d'armes qu'il paierait un denier à chaque personne qui y jetterait trois pierres. Aussitôt une foule de peuple accourut pour seconder les efforts de ses soldats. Une grêle de traits et de flèches lancés du haut des remparts ne put ralentir l'ardeur et le zèle des travailleurs. Enfin, au bout du troisième jour, tout fut achevé, et les chefs donnèrent le signal d'une attaque générale.
Le jeudi 14 juillet 1099, dès que le jour parut, les clairons retentirent dans le camp des chrétiens; tous les croisés volèrent, aux armes, toutes les machines s'ébranlèrent à la fois ; des pierriers et des mangonneaux lançaient contre l'ennemi une grêle de cailloux, tandis qu'à l'aide des tortues et des galeries couvertes, les béliers s'approchaient du pied des murailles. Les archers et les arbalétriers dirigeaient leurs traits contre les égyptiens qui gardaient les murs et les tours ; des guerriers intrépides, couverts de leurs boucliers, plantaient des échelles dans les lieux où la place paraissait offrir moins, de résistance. Au midi, à l'orient et au nord de la ville, les tours roulantes s'avançaient vers le rempart au milieu du tumulte et parmi les cris des ouvriers et des soldats. Godefroy paraissait sur la plus haute plate-forme de sa forteresse de bois, accompagné de son frère Eustache et de Baudouin du Bourg. Il animait les siens par son exemple. Tous les javelots qu'il lançait, disent les historiens du temps, portaient la mort parmi les assiégés. Raymond, Tancrède, le duc de Normandie, le comte de Flandre, combattaient au milieu de leurs soldats ; les chevaliers et les hommes d'armes, animés de la même ardeur, se pressaient dans la mêlée et couraient de toutes parts au-devant du péril.
Rien ne peut égaler la fureur du premier choc des chrétiens ; mais ils trouvèrent partout une résistance opiniâtre. Les flèches et les javelots, l'huile bouillante, le feu grégeois, quatorze machines que les assiégés avaient eu le temps d'opposer à celles de leurs ennemis, repoussèrent de tous côtés l'attaque et les efforts des assaillants. Les infidèles, sortis par une brèche faite à leur rempart, entreprirent de brûler les machines des assiégeants, et portèrent le désordre dans l'armée chrétienne. Vers la fin de la journée, les tours de Godefroy et de Tancrède ne pouvaient plus se mouvoir; celle de Raymond tombait en ruines. Le combat avait duré douze heures sans que la victoire parût se décider pour les croisés ; la nuit vint séparer les combattants. Les chrétiens rentrèrent dans leur camp en frémissant de rage et de douleur ; les chefs, et surtout les deux Robert, ne pouvaient se consoler de ce que « Dieu ne les avait point encore jugés dignes d'entrer dans la ville sainte et d'adorer le tombeau de son fils. »


La nuit se passa de part et d'autre dans les plus vives inquiétudes; chacun déplorait ses pertes et tremblait d'en essuyer de nouvelles. Les musulmans redoutaient une surprise; les croisés craignaient que les musulmans ne brûlassent les machines qu'ils avaient laissées au pied des remparts. Les assiégés s'occupèrent sans relâche de réparer les brèches faites à leurs murailles; les assiégeants, de mettre leurs machines en état de servir pour un nouvel assaut. Le jour suivant ramena les mêmes combats et les mêmes dangers que la veille.

Les chefs cherchaient par leurs discours à relever le courage des croisés. Les prêtres et les évêques parcouraient les tentes des soldats en leur annonçant les secours du ciel. L'armée chrétienne, pleine d'une nouvelle confiance dans la victoire, parut sous les armes, et s'avança en silence vers les lieux de l'attaque ; le clergé marchait en procession autour de la ville sainte.

Le premier choc fut terrible. Les chrétiens, indignés de la résistance qu'ils avaient trouvée la veille, combattaient avec fureur. Les assiégés, qui avaient appris l'arrivée d'une armée égyptienne, étaient animés par l'espoir de la victoire ; des machines formidables couvraient leurs remparts. On entendait de tous côtés siffler les javelots ; les pierres, les poutres lancées par les chrétiens et par les infidèles, s'entrechoquaient dans l'air avec un bruit épouvantable et retombaient sur les assaillants. Du haut de leurs tours les musulmans ne cessaient de lancer des torches enflammées et des pots à feu. Les forteresses de bois des chrétiens s'approchaient des murailles au milieu d'un incendie qui s'allumait de toutes parts. Les infidèles s'attachaient surtout à la tour de Godefroy, sur laquelle brillait une croix d'or, dont l'aspect provoquait leurs fureurs et leurs outrages. Le duc de Lorraine avait vu tomber à ses côtés un de ses écuyers et plusieurs de ses soldats. En butte lui-même à tous les traits des ennemis, il combattait au milieu des morts et des blessés, et ne cessait d'exhorter ses compagnons à redoubler de courage et d'ardeur. Le comte de Toulouse, qui attaquait la ville au midi, opposait toutes ses machines à celles des musulmans ; il avait à combattre l'émir de Jérusalem, qui animait les siens par ses discours, et se montrait sur les murailles, entouré de l'élite des soldats égyptiens. Vers le nord Tancrède et les deux Robert paraissaient à la tête de leurs bataillons. Immobiles sur leur forteresse roulante, ils se montraient impatients de se servir de la lance et de l'épée. Déjà leurs béliers avaient, sur plusieurs points, ébranlé les murailles derrière lesquelles les assiégés pressaient leurs rangs et s'offraient comme un dernier rempart à l'attaque des croisés.

Au milieu du combat, deux magiciennes (1) parurent sur les remparts de la ville, conjurant, disent les historiens, les éléments et les puissances de l'Enfer. Elles ne purent éviter la mort qu'elles invoquaient contre les chrétiens, et tombèrent sous une grêle de traits et de pierres. Deux émissaires égyptiens, venus d'Ascalon pour exhorter les assiégés à se défendre, furent surpris par les croisés lorsqu'ils cherchaient à entrer dans la ville. L'un deux tomba percé de coups ; l'autre, après avoir révélé le secret de sa mission, fut lancé, à l'aide d'une machine, sur les remparts où combattaient les musulmans.

Cependant le combat avait duré la moitié de la journée sans que les croisés eussent encore aucun espoir de pénétrer dans la place. Toutes leurs machines étaient en feu ; ils manquaient d'eau, et surtout de vinaigre (2) qui seul pouvait éteindre l'espèce de feu lancé par les assiégés. En vain les plus braves s'exposaient aux plus grands dangers pour prévenir la ruine des tours de bois et des béliers : ils tombaient ensevelis sous des débris, et la flamme dévorait jusqu'à leurs boucliers et leurs vêtements. Plusieurs des guerriers les plus intrépides avaient trouvé la mort au pied des remparts ; un grand nombre de ceux qui étaient montée sur les tours roulantes avaient été mis hors de combat ; les autres, couverts de sueur et dépoussière, accablés sous le poids des armes et de la chaleur, commençaient à perdre courage. Les assiégés, qui s'en aperçurent, jetèrent de grands cris de joie. Dans leurs blasphèmes, ils reprochaient aux chrétiens d'adorer un Dieu qui ne pouvait les défendre. Les assaillants déploraient leur sort, et, se croyant abandonnés par Jésus-Christ, restaient immobiles sur le champ de bataille.

Suite

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
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Notes
1. Comme le Tasse emploie souvent la magie, nous avons recherché avec soin dans les historiens contemporains ce qui pourrait avoir rapport avec ce genre de merveilleux. Le trait que nous citons ici, d'après Guillaume de Tyr et Bernard le trésorier est le seul que nous ayons pu trouver. Quelques historiens ont dit encore que la mère de Kerbogâ était sorcière et qu'elle avait annoncé à son fils la défaite d'Antioche. C'est en vain qu'on chercherait d'autres traits semblables dans l'histoire de la première croisade. Nous devons ajouter que la magie était beaucoup moins en vogue dans le douzième siècle que dans celui où le Tasse a vécu. Les croisés étaient sans doute très superstitieux ; mais leur superstition ne s'attachait point eux petites choses : ils étaient frappés des phénomènes qu'ils voyaient dans le ciel ; ils croyaient à l'apparition des Saints, à des révélations faites par Dieu lui-même, mais non aux magiciens. Les féeries nous viennent des peuples du Nord qui s'établirent dans la Normandie avec leurs scaldes et leur mythologie particulière ; leurs idées se combinèrent peut-être avec l'alchimie des Arabes d'Espagne.

2. Guillaume de Tyr et Raymond d'Agiles (Bibliothèque des Croisades).

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

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