Les Templiers   Les neuf Croisades   Les Croisades

Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades

Menu général des neuf croisades

 

Première Croisade

 

17 - Analyse et Conclusion de cette première croisade
Arrêtons-nous un moment sur le spectacle qui vient de se passer sous nos yeux et dans lequel on voit deux religions se disputer le monde les armes à la main ; portons nos regards en arrière, et voyons ce que cette grande révolution des guerres saintes a produit pour les générations contemporaines et ce qu'elle devait laisser après elle pour les peuples de l'Occident.

On a souvent répété, en parlant de cette première guerre sainte où l'Orient vit une armée de six cent mille croisés, qu'Alexandre avait conquis l'Asie avec une armée de trente mille hommes ; sans reproduire ce qui a été dit là-dessus, nous nous bornerons à faire observer que les Grecs d'Alexandre, dans leur invasion de l'Orient, n'avaient guère à combattre que les Perses, nation efféminée et que la Grèce méprisait, tandis que les croisés eurent à combattre une foule de peuples inconnus, et qu'arrivés en Asie, ils se trouvèrent aux prises avec plusieurs nations de conquérants.

Il n'est pas inutile de dire qu'ici deux religions sont armées l'une contre l'autre ; entre les chrétiens et les musulmans, il ne pouvait y avoir qu'une guerre d'extermination ; si les guerres religieuses sont toujours les plus meurtrières, il n'en est point aussi où il soit plus difficile au vainqueur d'étendre et de conserver ses conquêtes. Cette observation est très-importante pour apprécier le résultat et même le caractère de la première croisade et de celles qui l'ont suivie.

Ce que les hommes éclairés ne pouvaient comprendre dans ce grand mouvement de nations, c'était le motif miraculeux qui animait les chefs et les soldats. « Que penser, dit l'abbé Guibert, qui écrivait quelques années après la croisade, de voir les peuples s'agiter et, fermant leur coeur à toutes les affections humaines, se lancer tout à coup dans l'exil pour renverser les ennemis du nom du Christ, franchir le monde latin et les limites du monde connu, avec plus d'ardeur et de joie que n'en ont jamais montré les hommes en courant à des jours de fête ? »

Le même chroniqueur ajoute que de son temps on ne faisait plus la guerre que poussé par l'avarice, l'ambition, et par des passions profanes et odieuses ; comme l'ardeur des combats était à peu près générale et qu'elle entraînait les populations (c'est toujours l'idée de l'abbé Guibert). Dieu suscita de nouvelles guerres, qui seraient entreprises pour la gloire de son nom et qu'il conduirait lui-même, des guerres saintes qui offriraient un moyen de salut aux chevaliers et aux peuples, des guerres où ceux qui avaient embrassé la profession des armes pourraient, sans renoncer à leurs habitudes et sans se trouver « contraints en quelque sorte de sortir du siècle », obtenir la miséricorde divine. En effet, dès que la guerre se trouva ainsi sanctifiée, tout le monde y courut et voulut marcher sous l'étendard de Dieu. Un des caractères merveilleux de cette croisade, c'est qu'elle fut annoncée d'avance dans presque tout l'univers. Lorsque les révolutions sont près d'arriver, un secret pressentiment saisit les peuples. On sait les mille prodiges qui avaient précédé le belliqueux réveil de l'Europe chrétienne. Les musulmans eurent aussi leurs présages; plusieurs signes vus dans le ciel leur avaient annoncé que l'Occident allait se lever contre eux. Pendant le séjour de Robert le Frison à Jérusalem, douze ans avant le concile de Clermont, tous les chefs du peuple musulman étaient restés assemblés depuis le matin jusqu'au soir dans la mosquée d'Omar; là ils avaient étudié dans les livres de leur loi les menaces prophétiques des constellations ; ils surent par des conjectures certaines que des hommes d'une condition chrétienne viendraient à Jérusalem et s'empareraient de tout le pays après de grandes victoires ; mais on ne put savoir en quel temps se vérifieraient les sinistres présages. Ainsi, à mesure que les temps étaient proches, l'Occident et l'Orient attendaient vaguement de grandes choses.

Dans la religieuse ardeur qui embrassa la fin du onzième siècle, deux passions se partagèrent la société chrétienne : la première poussait les hommes à la vie solitaire et contemplative ; l'autre les portait à parcourir le monde et à chercher la rémission de leurs péchés dans le tumulte et le bruit des guerres saintes. D'une part on disait aux chrétiens :

« C'est dans la solitude qu'on trouve le salut, c'est là que le Seigneur distribue ses grâces, c'est là que l'homme devient meilleur et plus digne de la miséricorde divine. »
D'un autre côté on leur répétait sans cesse :
« Dieu vous appelle à sa défense ; c'est dans le tumulte des camps, c'est dans les périls d'une guerre sainte, que vous obtiendrez les bénédictions du ciel. »
Ces deux opinions si opposées étaient prêchées avec le même succès, et trouvaient partout des partisans, des apôtres ou des martyrs. Parmi les plus fervents des fidèles, les uns ne voyaient d'autre moyen de plaire à Dieu que de s'ensevelir dans les déserts ; les autres croyaient sanctifier leur vie en parcourant, l'épée à la main et la croix sur la poitrine, les régions les plus éloignées. Le besoin de la solitude et le zèle de la guerre sacrée étaient si ardents, que jamais l'Europe n'avait vu tant de reclus et tant de soldats ; jamais on ne vit s'établir autant de monastères que dans le douzième siècle et jamais on ne vit d'aussi nombreuses, d'aussi formidables armées. Nous ne chercherons point à caractériser cet étrange contraste ; mais il nous semble qu'un seul homme suffirait ici pour expliquer tout un siècle, et cet homme est Pierre l'Ermite. On se rappelle que le prédicateur de la croisade obéit tour à tour aux deux opinions dominantes de son temps. Né avec une imagination ardente, avec un esprit changeant et inquiet, il se voua d'abord à la vie austère des cénobites, se montra ensuite au milieu de cette multitude qui avait pris les armes à sa voix, et revint enfin mourir dans un cloître. L'ermite Pierre fut donc éminemment l'homme des temps où il vécut, et c'est pour cela qu'il exerça une si grande influence sur ses contemporains. Nous avons eu plusieurs fois l'occasion de remarquer que le plus souvent les hommes qui passent dans la postérité pour avoir dominé leur siècle, sont ceux qui s'en laissaient le plus dominer eux-mêmes, et s'en montraient les interprètes les plus passionnés. Un des résultats de cette croisade fut de porter l'effroi parmi les nations musulmanes et de les mettre pour longtemps dans l'impuissance de ne tenter aucune entreprise sur l'Occident. Grâce aux victoires des croisés, l'empire grec recula ses limites, et Constantinople, qui était le chemin de l'Occident pour les musulmans, fut à l'abri de leur attaque. Dans cette expédition lointaine, l'Europe perdit la fleur de sa population ; mais elle ne fut point, comme l'Asie, le théâtre d'une guerre sanglante et désastreuse, d'une guerre dans laquelle rien n'était respecté, où les villes et les provinces étaient tour à tour ravagées par les vainqueurs et par les vaincus. Tandis que les guerriers sortis de l'Europe versaient leur sang dans les pays d'Orient l'Occident était dans une profonde paix. Parmi tous les peuples chrétiens, on regardait alors comme un crime de porter les armes pour une autre cause que celle de Jésus-Christ. Cette opinion contribua beaucoup à arrêter les brigandages et à faire respecter la trêve de Dieu, qui fut, dans le moyen âge, le germe ou le signal des meilleures institutions. Quels que fussent les revers de la croisade, ils étaient moins déplorables que les guerres civiles et les fléaux de l'anarchie féodale qui avaient longtemps ravagé toutes les contrées de l'Occident.


Cette première croisade procura d'autres avantages à l'Europe. L'Orient, dans la guerre sainte, fut en quelque sorte révélé à l'Occident, qui le connaissait à peine. La Méditerranée fut plus fréquentée par les vaisseaux européens ; la navigation fit quelques progrès, et le commerce, surtout celui des Pisans et des Génois, dut s'accroître et s'enrichir par la fondation du royaume de Jérusalem. Une grande partie, il est vrai, de l'or et de l'argent qui se trouvaient en Europe, avait été emportée en Asie par les croisés ; mais ces trésors, enfouis par la crainte ou par l'avarice, étaient perdus depuis longtemps pour la circulation ; l'or qui ne fut point emporté dans la croisade circula plus librement, et l'Europe, avec une moindre quantité d'argent, parut tout à coup plus riche qu'elle ne l'avait jamais été. Nous ne voyons pas, quoi qu'on en ait dit, que, dans la première guerre sainte, l'Europe ait reçu de grandes lumières de l'Orient. Pendant le onzième siècle, l'Asie était devenue le théâtre des plus effroyables révolutions. A cette époque les Sarrasins et surtout les Turcs ne cultivaient point les arts et les sciences. Les croisés n'eurent avec eux d'autres rapports que ceux d'une guerre terrible. D'un autre côté, les Francs méprissaient trop les Grecs, chez qui d'ailleurs les sciences et les arts tombaient en décadence, pour en emprunter aucun genre d'instruction. Cependant, comme les événements de la croisade avaient vivement frappé l'imagination des peuples, ce grand et imposant spectacle suffisait pour donner une espèce d'essor à l'esprit humain dans l'Occident.

Nous parlerons ailleurs du caractère de cette croisade ; nous dirons seulement ici quelques mots sur le bien qu'elle a pu faire à la génération contemporaine. On sait assez les malheurs dont elle fut accompagnée. Les désastres sont ce qui nous frappe le plus dans l'histoire, et nous n'avons pas besoin d'y revenir, mais le bien et ses progrès insensibles sont beaucoup moins faciles à apercevoir.

Le premier résultat de la croisade pour la France fut la gloire de nos pères : que de noms illustrés dans cette guerre ! Les souvenirs glorieux sont un avantage réel, car ils fondent l'existence des nations comme celle des familles. On n'a pas oublié l'appel que fit le pape Urbain à la nation belliqueuse des Francs, et l'histoire a raconté les prodiges par lesquels ceux-ci répondirent à l'appel du pontife. Un chroniqueur nous dit que Dieu, en cette occasion, rejeta les grands monarques de la terre, et ne voulut associer à ses desseins que la France, qui s'était trouvée pure devant lui, car aucune hérésie jusque-là n'avait souillé son peuple. L'abbé Guibert, qui avait pris pour titre de son histoire ces mots : « Gesta Dei per Francos (gestes de Dieu par les Francs), a exprimé à la fois la pensée de ses contemporains et celle de la postérité.
Ce qu'il y avait de curieux au temps des croisades, c'est que le monde se croyait vieux et près de son déclin : Guibert s'étonnait que des merveilles comme celles dont on était témoin fussent arrivées dans un temps de décrépitude. La conquête de Jérusalem dut enfin réveiller les esprits et les avertir que le monde n'était point sur sa fin et qu'une grande révolution allait commencer pour renouveler l'Orient et l'Occident. « Nous savons, à n'en pas douter, dit Guibert, que Dieu n'a point entrepris ces choses pour la délivrance d'une seule ville, mais qu'il a jeté en tout lieu des semences qui produiront beaucoup de fruits. » De tout côté déjà on se livrait avec ardeur à l'étude de la grammaire ; le nombre toujours croissant des écoles en rendait l'accès facile aux hommes les plus grossiers ; l'abbé de Nogent, en commençant son histoire, déclare qu'il veut orner son style et que son dessein est de produire un livre digne du temps où il écrit et surtout des merveilles qu'il va célébrer. D'autres écrivains avaient déjà entrepris de tracer l'histoire de cette époque mémorable.
Avant la première croisade, la science de la législation, qui est la première et la plus importante de toutes, n'avait fait que très-peu de progrès. Quelques villes d'Italie et les provinces voisines des Pyrénées, où les Goths avaient fait fleurir les lois romaines, voyaient seules renaître quelques lueurs de civilisation. Parmi les règlements et les ordonnances que Gaston de Béarn avait rassemblés avant de partir pour la croisade, on trouve des dispositions qui méritent d'être conservées par l'histoire, parce qu'elles nous présentent les faibles commencements d'une législation que le temps et d'heureuses circonstances devaient perfectionner.


« La paix, dit ce législateur du onzième siècle, sera gardée en tout temps aux clercs, aux moines, aux voyageurs, aux dames et à leur suite. Si quelqu'un se réfugie auprès d'une dame, il aura sûreté pour sa personne en payant le dommage. »
« Que la paix soit avec le rustique; que ses boeufs et ses instruments aratoires ne puissent être saisis (37). »
Ces dispositions bienfaisantes étaient inspirées par l'esprit de chevalerie, qui avait fait des progrès dans les guerres contre les Sarrasins d'Espagne ; elles étaient surtout l'ouvrage des conciles (38), qui avaient entrepris d'arrêter les guerres entre particuliers et les excès de l'anarchie féodale. Les guerres saintes d'outre-mer achevèrent ce que la chevalerie avait commencé ; elles perfectionnèrent la chevalerie elle-même. Le concile de Clermont et la croisade qui le suivit ne firent que développer et consolider tout ce que les conciles précédents tout ce que les plus sages des seigneurs et des princes avaient fait pour l'humanité.


Plusieurs des princes croisés, tels que le duc de Bretagne, Robert comte de Flandre, signalèrent leur retour par de sages règlements. Quelques institutions salutaires commencèrent à prendre la place des abus violents de la féodalité.
Ce fut surtout en France qu'on remarqua ces changements. Beaucoup de seigneurs avaient affranchi leurs serfs qui les suivaient dans la sainte expédition. Giraud et Giraudet Adhémar de Monteil, qui avaient suivi leur frère, l'évêque du Puy, à la guerre sainte, pour encourager et récompenser quelques-uns de leurs vassaux dont ils étaient accompagnés, leur accordèrent plusieurs fiefs par un acte dressé l'année même de la prise de Jérusalem. On pourrait citer plusieurs actes semblables faits pendant la croisade et dans les premières années qui la suivirent. La liberté attendait dans l'Occident le petit nombre des croisés revenus de la guerre sainte, qui semblaient n'avoir plus d'autre maître que Jésus-Christ.
Le roi de France, quoiqu'il eût été longtemps en butte aux censures de l'église et qu'il ne se distinguât par aucune qualité personnelle, eut un règne plus heureux et plus tranquille que ses prédécesseurs. Il commença à secouer le joug des grands vassaux de la couronne, dont plusieurs s'étaient ruinés ou avaient péri dans la guerre sainte. On a souvent répété que la croisade mit de plus grandes richesses dans les mains du clergé : c'est un fait qu'on ne saurait nier quoiqu'il soit pas également vrai pour les guerres saintes qui suivirent ; mais ne pourrait-on pas dire que le clergé était alors la partie la plus éclairée de la nation et que cet accroissement de prospérité se trouvait dans la nature des choses ? Après la première croisade on put remarquer ce qui se voit chez tous les peuples qui marchent à la civilisation : la puissance tendit à se centraliser dans les mains de celui qui devait protéger la société ; la gloire fut le partage de ceux qui étaient appelés à défendre la patrie ; la considération et la richesse se dirigèrent vers la classe par laquelle devaient arriver les lumières.
Plusieurs villes d'Italie étaient parvenues à un certain degré de civilisation avant la croisade ; mais cette civilisation, fondée sur l'imitation des Grecs et des Romains, bien plus que sur les moeurs, le caractère et la religion des peuples, ne présentait en quelque sorte que des accidents passagers, semblables à ces lueurs soudaines qui se détachent du ciel et brillent un moment dans la nuit. Nous montrerons, dans les considérations générales qui terminent cet ouvrage, combien toutes ces républiques éparses et divisées entre elles, combien toutes ces législations servilement empruntées aux anciens, combien toutes ces libertés précoces qui n'étaient point nées du sol et ne s'accordaient point avec l'esprit du temps, nuisirent à l'indépendance de l'Italie dans les âges modernes. Pour que la civilisation produise ses salutaires effets et que ses bienfaits soient durables, il faut qu'elle prenne ses racines dans les sentiments et les opinions dominantes d'une nation et qu'elle naisse, pour ainsi dire, de la société elle-même. Ses progrès ne sauraient être improvisés, et tout doit tendre à la fois à la même perfection. Les lumières, les lois, les moeurs, la puissance, tout doit marcher ensemble. C'est ce qui est arrivé en France ; aussi la France devait-elle un jour devenir le modèle et le centre de la civilisation en Europe. Les guerres saintes contribuèrent beaucoup à cette heureuse révolution, et l'on put s'en apercevoir dès la première croisade.


Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841
Top

 

Notes
37 Nous avons tiré ces détails d'une histoire manuscrite du Béarn qu'a bien voulu nous communiquer un de nos magistrats les plus distingués, qui consacre set loisirs à la culture des lettres. Cette histoire, remarquable par une sage érudition et une saine critique, doit jeter une grande lumière sur les temps reculés dont nous parlons.

38. On peut retrouver toutes les ordonnances de Gaston de Béarn dans les décrets du synode ou concile tenu au diocèse d'Elne en Roussillon, le 16 mai 1097. Ces dispositions avaient pour objet la trêve de Dieu. Le concile avait décrété qu'on ne pouvait attaquer un moine ou un clerc sans arme, ni un homme allant à l'église ou qui en revenait, ou qui marchait avec des femmes. Au concile de Bourges, en 1031, et dans plusieurs autres, on renouvela les mêmes règlements ; on mit sous la sauvegarde de la religion les laboureurs, leurs boeufs et les moulins (Voyez la Collection des Conciles, par le V. Labbe). II n'est pas inutile de remarquer que ces règlements furent d'abord reçus dans l'Aquitaine. Le concile de Clermont les fit adopter dans la plus grande partie de l'Europe.

Sources : Joseph-François Michaud - Histoire des Croisades. Dezorby, E. Magdeleine et Cie Editeurs. 1841

Les Croisades visitées 542920 fois

Licence Creative Commons
Les Templiers et Les Croisades de Jack Bocar est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution - Pas de Modification 4.0 International.
Fondé(e) sur une oeuvre à http://www.templiers.net/.
Les autorisations au-delà du champ de cette licence peuvent être obtenues à http://www.templiers.net/.