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Les châteaux des Croisés et des Ordres Militaires

Château de Margat (El-Marqab)


Chevalier Hospitalier
Chevalier Hospitalier

Si l'on suit la grande route du rivage syrien en montant vers le Nord, on constate qu'entre Tortose et Lattaquié, un peu avant le village de Banias, un des contreforts du Djebel Ansarieh descend presque jusqu'à la mer. C'est là le passage le plus resserré de la côte. Tout près de là se dresse sur un large plateau le puissant château de Margat auquel on accède de Banias, situé à 6 kilomètres au Nord-Ouest.

Château de Margat
Château de Margat — Image Photo exhibits

Margat s'appelle en arabe Marqab signifiant « lieu de guet », terme qui convient admirablement. Il surveillait la route du littoral et fermait au Sud la principauté d'Antioche dont la frontière avec le comté de Tripoli était fixée au Nahr Banias.
Tout près à l'Est se trouvait, formant une enclave dans les état francs, le pays des Assassins ou des Ismaëliens, musulmans schismatique qui vinrent au XIIe siècle s'enfermer dans une région sauvage du Djebel Ansarieh, abrupte, hérissée de rochers, où l'on ne pénétrait que par de gorges étroites et profondes.
Auparavant (1062) des musulmans avaient construit un château sur l'emplacement de Margat. Les byzantins s'en emparèrent en 1104 au cours d'une expédition sur les côtes de Syrie dirigée par l'amiral Cantacuzène. Les musulmans l'auraient repris à une date indéterminée.

Puis les Francs durent s'y installer en 1117-1118 mais ils ne gardèrent sans doute pas cette position car à la suite de la mort du prince Roger d'Antioche à la bataille de l'Ager Sanguinis, à l'ouest d'Alep le 28 juin 1119, la principauté fut privée de prince pendant plusieurs années et livrée à la guerre civile. A ce combat un haut baron Renaud Masoier (ou Mansoer) s'était vaillamment conduit et avait été blessé; dans plusieurs actes il porte le titre de connétable de la principauté. A la sorte d'une révolte en 1131, le roi de Jérusalem, Foulque, vint rétablir l'ordre et confia à Renaud le gouvernement de la principauté.

Château Margat — Qala'at Marqab
Château Margat — Qala'at Marqab

Or c'est son fils Renaud II Masoier qui s'empare définitivement de Margat en 1140.
Et justement à cette époque la situation de cette région devenait préoccupante pour la sécurité du domaine chrétien et la libre circulation sur le littoral. En effet, à la frontière Sud-Est de la principauté, les Assassins s'étaient installés peu à peu dans le Djebel Ansarieh. En 1132-1133; ils occupaient Qadmous et el Kahf, puis en 1140-1141 le château de MasyafLe château de Masyaf
Image - Gertrude-Bell Le château de Masyaf (Qasr Massiaf)
: Masyaf qui est encore conservé. Ils se montraient aussi redoutables aux musulmans orthodoxes qu'aux chrétiens.

Le chef de cette secte était appelé « le Vieux de la montagne ». Ses fidèles lui obéissaient jusqu'à la mort. Il les envoyait chez ses ennemis avec ordre de poignarder un puissant personnage et les encourageait en les enivrant à l'aide de hachisch; ainsi les appela-t-on Haschachin « fumeurs de hachisch » d'où le nom d'Assassins. Le plus illustre de leurs chefs fut Rachid ed dim Sinan qui gouverna cette population de 1169 à 1192. Saladin trouva en lui un farouche adversaire qui tenta de le faire assassiner. En vain il assiégea en 1176 le château de Masayf, principale forteresse des Ismaëliens. Leur voisinage pouvait devenir dangereux pour les états chrétiens. Guillaume de Tyr dit qu'ils étaient au nombre de 60 000 individus et qu'ils possédaient dix forteresses. Cinq d'entre elles s'échelonnaient à une vingtaine de kilomètres de Margat.

Les croisés préférèrent témoigner aux Ismaëliens une neutralité bienveillante, leur demandèrent un tribut et les laissèrent dans leurs montagnes. Mais ils fortifièrent solidement Margat, le château le plus proche de leur repaire.

C'est donc alors qu'un des principaux barons d'Antioche s'établit à Margat, et il dut y construire un premier château dont il reste quelques vestiges à côté des fortifications plus importantes édifiées par l'Hôpital à partir de 1186. D'ailleurs vers cette année 1140, il semble que dans tout le domaine conquis par les croisés on se préoccupa d'en renforcer la défense stratégique en construisant ou développant plusieurs forteresses.

En 1137 le château de Montferrand situé en grand'garde à proximité de Hama et de Homs avait été enlevé par l'émir Zengui. Le comte de Tripoli, sentant son domaine menacé, confia en 1142 le Crac à la garde des chevaliers de l'Hôpital.

Dans le royaume de Jérusalem le grand port d'Ascalon étant toujours aux mains des musulmans, le roi Foulque entre 1137 et 1142 construit à proximité trois forts comme base d'attaque et aussi pour protéger les environs contre les razzias de la garnison égyptienne : Bethgibelin, Ibelin, Blanche Garde; à la même époque (1138-1140) il élève en Galilée le grand château de Saphet et au-dessus de la mer Morte son vassal Payen le Bouteiller construit la forteresse de Kérak de Moab.

Ascalon, d'où étaient parties, de 1099 à 1105, quatre grandes offensives des Égyptiens contre les terres des Francs, paraissait inexpugnable. Alors que Tyr était tombée en 1124, Ascalon résistait toujours et les chrétiens ne réussirent à la prendre que très tard, en 1153 seulement, grâce à un blocus de plus en plus étroit assuré, là aussi, par trois châteaux construits tout exprès.
Les chroniqueurs et historiens du temps montrent bien qu'il s'agissait là d'une stratégie mûrement concertée, et à plusieurs reprises, évoquent les Conseils des barons où ceux-ci décidaient des meilleures façons d'encercler la place. Ils rassemblaient tous les hommes disponibles sur les chantiers. Les chevaliers assuraient la garde des campements de fortune et protégeaient les charrois ; les pèlerins de l'année venaient, sitôt faites leurs dévotions au Saint-Sépulcre, aider les maçons.
Toutes les routes furent coupées par un fort dressé en hâte, en une seule campagne : Ibelin au nord, au bord de la mer, Gibelin (Beit-Ibrin) à l'est, dans l'intérieur et Blanche-Garde au nord-est.
Au-delà d'Ascalon même, au sud, sur la route du désert vers l'Égypte, les croisés redressèrent et renforcèrent les murailles de la ville ancienne de Gaza. Chaque entreprise suscitait de grands enthousiasmes et chaque succès était fêté comme une victoire sur l'ennemi. Pour Ibdelin, les Francs choisirent un tertre non loin de la côte et utilisèrent les pierres d'une forteresse autrefois occupée par les Byzantins puis par les Arabes, dont il ne restait que des ruines. Ils y trouvèrent grande abondance d'eau. Ce château, gardé par quatre grosses tours, « par la volenté de toz, ils le donnèrent à un haut homme sage et bien esprouvé de léauté ; Beaulieu avoit nom ». Lui et ses fils le gouvernèrent vaillamment et ne cessèrent de faire la guerre à ceux d'Ascalon. Ce succès incita les chrétiens à persévérer, et les Francs pensèrent alors que, si un troisième château était dressé sur les routes, les Égyptiens ne pourraient plus sortir de leurs murs. On choisit un petit tertre et aussitôt les ouvriers creusèrent les fondations puis élevèrent les murs et quatre grosses tours. « Cil chastiaux eu nom Blanche Garde parce qu'il estoit plus près des enemis et en grant périll ».

Sources : Jacques Heers — La premiere croisade — libérer Jérusalem, 1095-1107 — Editeur — Perrin.


Château de Margat
Château de Margat — Image Eli Chan

Sic : Blanche-Garde — Partout, en Terre sainte, les châteaux croisés attirèrent vite les populations soucieuses de se fixer, en quête de protection ; ils ont joué un rôle déterminant dans la mise en valeur des sols et dans le passage d'une économie pastorale nomade ou semi-nomade à une agriculture sédentaire. C'est ainsi qu'en quelques années les hommes d'armes du seigneur de Blanche-Garde firent la loi sur les terres d'alentour. Ibn-Djobaïr, musulman d'Andalousie qui visite la Palestine et la Syrie en 1184-1185, appelle certes de ces voeux la défaite et le départ des chrétiens, mais ne peut se garder d'une vive admiration pour cette économie et cette société seigneuriales : les paysans indigènes, musulmans mêmes, vivent en paix, pratiquent leur religion, administrent eux seuls leurs communautés. Les taxes ou redevances payées, le seigneur franc n'intervient en rien dans leurs affaires. Et ces impositions étaient toujours plus faibles que celles qu'auraient exigées des maîtres musulmans.

Ainsi au même moment le prince d'Antioche, agissant comme le roi de Jérusalem et le comte de Tripoli, charge un de ses vassaux les plus notables d'occuper Margat et de fortifier cette position.

Renaud II Masoier assura sa tâche jusqu'à sa mort en 1185. Il avait d'immenses domaines au-delà de l'Oronte, la fertile région du Roudj, entre Antioche et Apamée, comme les seigneurs de Saone en avaient entre l'Oronte et Alep. Mais on le voit peu à peu vendre ses biens à l'Ordre de l'Hôpital, évidemment pour subvenir aux frais considérables que lui imposaient la construction du château de Margat puis l'entretien de sa garnison. Il aliène d'abord des casaux au voisinage de Margat et de Valérie (Banias), puis ensuite les territoires du Roudj. Aussitôt après sa mort, son fils Bertrand Masoier renonce à assumer la lourde charge de la garde de la forteresse et le Ier février 1186 il en fait abandon entre les mains de Roger des Moulins, grand-maître de l'Ordre de l'Hôpital. Il était temps, car deux ans plus tard allait se produire l'offensive de Saladin en Syrie et il est évident que, sans le geste de Bertrand Masoier, Margat aurait subi le sort des autres châteaux restés aux mains de seigneurs tels que Saone, Bourzey, Shoghr-et-Bakas. Les énormes ressources de l'Hôpital permirent à l'Ordre de mettre rapidement la forteresse en état de défense et de conserver cette place à la chrétienté.

En effet l'année qui suivit la victoire de Hattin, Saladin au printemps 1188 voulut entreprendre la conquête de la Syrie, mais les châteaux tenus par l'Hôpital et le Temple étaient bien gardés. S'étant approché du Crac il renonça à toute tentative et poursuivant sa marche il saccagea la ville de Tortose, mais il échoua devant le donjon des Templiers de Chastel-Blanc. Continuant la route de la mer vers le Nord, il lui fallait suivre l'étroite corniche surveillée par la forteresse de Margat. Or le roi de Sicile Guillaume II avait envoyé au secours des chrétiens d'Orient une flotte commandée par l'amiral Margarit. Celui-ci était venu mouiller ses navires dans le petit port de Valénie et tenta d'arrêter la marche de l'armée musulmane. Des navires on pouvait tirer sur celle-ci qui devait longer le rivage. Mais Saladin fit disposer pendant la nuit une palissade de hauts mantelets de cuir et de laine qui permit à ses troupes de défiler à l'abri des flèches des marins siciliens. Ayant reconnu que Margat était imprenable il poursuivit sa route vers Djebelé.

Château de Margat
Château de Margat — Image Delayed Gratification

En 1203, 1204-1205, les Hospitaliers de Margat et du Crac font plusieurs expéditions contre Hama, au voisinage de Montferrand et contre Homs. Mais les musulmans ripostent et en 1204-1205 le sultan d'Alep, Malek Zaher Gazi, envoie une armée contre Margat. Elle détruit des tours de l'enceinte; mais son général ayant été tué d'une flèche elle se retire.

Ainsi en ce début du XIIIe siècle on constate, à Margat comme au Crac, que l'Hôpital parvenait au plus haut degré de sa puissance militaire. L'étude archéologique nous conduira aux mêmes conclusions que pour le Crac : Margat considérablement amplifié par les Hospitaliers devait être alors en voie d'achèvement et présenter l'aspect d'ensemble imposant qu'il présente encore aujourd'hui malgré certains ouvrages en ruines. C'est à cette époque (en juin de 1205) que se tint à Margat, sous la présidence du grand-maître, un chapitre général de l'Hôpital où furent promulgués d'importants statuts de l'Ordre dont le texte a été conservé.

Une description intéressante de Margat nous a été conservée par le récit d'un voyageur, Wilbrand d'Oldenburg, qui parcourut la Syrie vers 1212 :
« C'est, dit-il, un château vaste et très fort, muni d'une double muraille et ceint de plusieurs tours. Il se dresse sur une haute montagne. Il appartient à l'Hôpital et c'est la plus forte défense de la contrée. Il s'oppose aux châteaux du Vieux de la Montagne (c'est-à-dire le Maître des Assassins) et du sultan d'Alep et il a tant réfréné leur tyrannie qu'il peut exiger chaque année un tribut de 2000 marcs. Chaque nuit 4 chevaliers et 28 soldats y montent la garde. Les Hospitaliers outre la garnison y entretiennent mille personnes. Les provisions qui y sont réunies sont prévues pour cinq années ».

Château de Margat  
Château Margat — Le Donjon — Image Spdl N1

Le grand pape Innocent III organisait une cinquième croisade lorsqu'il mourut en juin 1216. Son successeur Honorius III poursuivit cette entreprise et tout en continuant à encourager en Occident le projet par ses légats, il envoya en Terre sainte avec la même mission un ardent orateur Jacques de Vitry qu'il nomma évêque d'Acre. Arrivé en novembre 1216, il parcourut la Palestine, le Liban et la Syrie. Sa prédication eut un grand succès à Acre d'abord, puis à Tyr et Sidon (Saïda), à Beyrouth, à Giblet, à Tripoli où le comte Bohémond IV le reçut solennellement. Il prit la parole au milieu de combattants dans les forteresses de l'Hôpital et du Temple, au Crac, au Chastel-Blanc, à Tortose où il faillit être massacré par des Assassins, puis à Margat et enfin à Antioche. Lui aussi, d'un mot, vante la puissance de Margat. Nous avons signalé qu'en ce temps (janvier 1218) le roi André II de Hongrie avait reçu un accueil princier au Crac et à Margat et qu'en considération des dépenses considérables qu'imposait à l'Ordre la garde de ces forteresses il avait fait de grandes libéralités pour leur entretien.

Nous avons noté que le Crac fut en 1233 le lieu de concentration de troupes venues de tout le territoire chrétien pour une grande expédition contre Hama. Le contingent de l'Hôpital fort de 2000 combattants était commandé par son grand-maître Guérir. Il est évident que Margat avait envoyé une partie de sa garnison.

En 1242 le grand-maître de l'Ordre Pierre de Vieille-Bride se trouvait à Margat pour diriger les opérations contre le sultan d'Alep avec lequel l'Hôpital était alors en guerre.

Vers cette époque Margat était devenu un véritable siège épiscopal car l'évêque de Valérie (Banias, au bord de la mer) y avait transporté sa résidence. En 1261 commence la grande offensive menée par le sultan Beibars contre les états chrétiens et spécialement contre les forteresses de l'Hôpital. Dans les deux châteaux, les chevaliers ne résistent plus qu'à grand-peine et subissent des revers de plus en plus fréquents. En 1268 Beibars s'empare de la grande cité d'Antioche et la même année l'Hôpital est obligé d'abandonner au sultan le petit port de Djebelé entre Margat et Lattaquié. En décembre 1269 et janvier 1270, celui-ci arrive deux fois à l'improviste de Hama pour assiéger Margat, voulant être maître sur la côte pour bloquer ensuite plus facilement le Crac. Mais les Hospitaliers repoussent ses assauts.

Château de Margat
Château de Margat Portail de la Chapelle — Image Abeedo

En 1271, après un siège de cinq semaines, il enlève le Crac malgré l'héroïque résistance de ses défenseurs. Après la chute du Crac, premier son du glas de la chrétienté en Orient, il faudra vingt ans encore pour que la puissance musulmane achève sa victoire.
La côte de Syrie était encore solidement gardée par Margat, Maraclée, Tortose, Tripoli, Giblet, Beyrouth.

Château de Margat
Château de Margat L'intérieur de la chapelle — Image Hovic

Même en 1280 (fin octobre) les Hospitaliers prirent l'offensive en liaison avec les Mongols qui venaient d'envahir la Syrie du Nord. Une troupe de 200 combattants sortis de Margat firent une chevauchée au voisinage du Crac. Ils s'emparèrent d'un nombreux bétail, mais comme ils s'en retournaient ils furent assaillis à la hauteur du Chastel-Blanc par 5000 cavaliers musulmans; ils battirent en retraite, mais soudain vers Maraclée près du rivage, malgré leur petit nombre les chevaliers de Margat firent volte-face, foncèrent sur leurs adversaires et les mirent en déroute. Ils ne perdirent qu'un sergent dans ce combat et tuèrent plus de cent ennemis.

Beibars, maître du Crac en 1271, en avait fait réparer les ouvrages mutilés par le siège et après lui Qelaoun devait en renforcer les fortifications. Ce sultan confia à son gouverneur du Crac la charge de s'emparer de Margat. Ainsi les deux grandes forteresses-soeurs, maintenant opposées, allaient par deux fois s'affronter. En février 1281, ce gouverneur Balban al Tabbakhi à la tête d'une armée de 7000 hommes vint assiéger Margat. Les Hospitaliers au nombre de 200 chevaliers et 200 fantassins firent alors une sortie héroïque qui mit les musulmans en fuite. Du côté chrétien un seul chevalier et 12 sergents furent tués.

Le 25 septembre 1281 le grand-maître de l'Hôpital, Nicolas Lorgne, ancien châtelain du Crac, écrivait d'Acre au roi d'Angleterre Edouard Ier :
« Nostre Chastel de Margat nos tenons aussi bien garni de frères et d'autres gens d'armes comme nos feismes jusques avant la trive », et il lui demandait avec insistance d'envoyer des secours en Orient où la situation était grave. Cette trêve à laquelle il fait allusion avait été conclue le 13 mai 1281 pour 10 ans et 10 mois entre le grand-maître de l'Hôpital et Qelaoun. Mais le Khan mongol qui avait conclu alliance avec les états chrétiens du Levant étant mort, le sultan n'hésita pas à rompre la trêve.

Château de Margat
Château de Margat La citerne — Image Brian Mc Morrow

En grand secret il fit à Damas des armements considérables, mobilisa une nombreuse armée, rassembla des munitions, flèches, naphte, outillage de siège et une importante artillerie. Il apparut devant Margat le 17 avril 1285. La forteresse allait résister cinq semaines comme le Crac. Les machines de siège environnèrent la place; leurs projectiles détruisirent les mangonneaux des assiégés, mais ceux-ci les réparèrent et à leur tour brisèrent une partie des machines ennemies qui, en s'abattant, écrasèrent de nombreux musulmans. Les sapeurs creusaient des mines.
Qelaoun dirigeait le travail de l'une de ces mines qui pénétra sous la tour de l'Eperon située à la pointe Sud de la forteresse en avant du donjon. Il fit entasser du bois dans cette mine et l'on y mit le feu.
En même temps les musulmans livraient un furieux assaut, mais ils furent repoussés. L'Eperon ébranlé par la mine et l'incendie s'effondra, jetant le désordre parmi les assaillants qui se retirèrent découragés (23 mai). La nuit était venue. Les Francs n'étaient pas moins épuisés et ayant constaté que d'autres mines pénétraient sous les fossés jusque sous d'autres tours, ils comprirent qu'il était inutile de prolonger la résistance.

Qelaoun désireux de conserver la forteresse pour l'employer contre les chrétiens, leur offrit une capitulation honorable. Les Hospitaliers purent se retirer librement à Tortose et à Tripoli.
Des vestiges du terrible siège de 1285 restent encore plantés dans les pierres du donjon de Margat. En effet nous avons trouvé piquées dans les joints de mortier des pierres qui encadrent ses archères, un certain nombre de pointes de flèches. C'est la preuve que dans ces sièges, les archers lançaient à profusion leurs traits vers les étroites fentes des archères des tours. Celles qui n'atteignaient pas leur but allaient s'émousser entre les pierres et tombaient à terre; d'autres pénétraient dans les joints du mortier.

Qelaoun pourvut la forteresse d'une nombreuse garnison et d'un important matériel de guerre. La tour de l'E;peron reconstruite porte une inscription rappelant sa victoire. Elle porte aussi le nom de Balban al Tabbakhi, gouverneur du Crac à qui la garde de Margat fut confiée.

Chevalier Franc
Chevalier Franc

Sources : Paul Deschamps. Les châteaux des Croisés en Terre-Sainte : Tome I, Le Crac des chevaliers, étude historique et archéologique, précédée d'une introduction générale sur la Syrie franque. Préface par René Dussaud, membre de l'Institut. Plans en couleurs et croquis par François Anus. (Haut commissariat de la République française en Syrie et au Liban. Service des antiquités. Bibliothèque archéologique et historique, t. XIX.) Paris, Paul Geuthner, 1934.
Paul Deschamps, Tome II, La défense du Royaume de Jérusalem, Paris, Paul Geuthner, 1939.
Paul Deschamps, Tome III, La défense du comté de Tripoli et de la principauté d'Antioche, Paris, Paul Geuthner, 1971.

 

Château de Margat (El-Marqab)
L'histoire assez compliquée de Margat à ses débuts, a été précisée par Max Van Berchem (1). Nous la rappelons ici avec quelques informations nouvelles.
Une forteresse fut construite sur cette position par des Musulmans, probablement un clan de montagnards, en l'an 454 de l'hégire soit 1062 (2).

Entrée du château de Margat
Entrée du Château de Margat — Sources : Margat

Les Byzantins s'en emparèrent en 1104 au cours d'une expédition sur les côtes de la Syrie du Nord dirigée par l'Amiral Cantacuzène (3). Les Musulmans l'auraient reprise à une date indéterminée.
Puis apparaissent les Masoiers (du latin Masuerius) qui furent sans doute la plus puissante famille seigneuriale de la Principauté d'Antioche. En 1109, Tancrède s'étant emparé du Port et de la ville de Valénie (Banyas), les remit à Renaud I Masoiers. Claude Cahen (4) trouve mention de ce nom dans le récit d'un chroniqueur arabe, Azimi, qui l'appelle al-Mazouir. Ceci permet de préciser le nom de cette famille signalée parles Lignages que les textes latins écrivent de différentes façons : Masuerus, Masuerius, Mansuerius et les textes français Masoiers, Mansuer et plus tard Le Mazoir, Le Mauzer (5).
Les historiens arabes (6) nous apprennent qu'en 511 de l'hégire, soit 1117-1118, les Francs de Banyas, évidemment les gens de Renaud I Masoiers, délogèrent de la place Ibn Muhriz qui l'occupait et l'installèrent à Maniqa, puis ils garnirent Marqab de Francs et d'Arméniens.
« Le maître du château qui s'appelait Ibn Muhriz offrit à l'atabeg Togtekin de le lui livrer à cause de la cherté et de la disette qui sévissaient alors ; c'était en l'année 510 (1116-1117). Il écrivit au juge Abu Muhammad ibn al-Sulaia (7), le maître de Jebele, qui se trouvait alors à Damas, pour lui offrir aussi le château : « Si vous ne nous rejoignez pas à temps, leur disait-il, nous le livrerons aux Francs. » L'atabeg Togtekin conseilla à Ibn al-Sulaia de le prendre... Ibn al-Sulaia se rendit donc au château... puis il en prit possession gardant auprès de lui la famille de Muhriz...
En l'année 511 (1117-1118) les récoltes furent perdues... et les vivres firent défaut... Sur ces entrefaites, Roger, prince d'Antioche s'avança vers Hama et Rafanée... Roger dit à l'atabeg : « La prise de ces deux villes me paraît assurée ; rachète les moi en échange d'el-Marqab. » L'atabeg fit la paix avec lui à ces conditions, puis Roger retourna à Antioche. Alors l'atabeg écrivit aux gens d'el-Marqab pour leur enjoindre de livrer la place aux Francs sans conditions et sans compensation. Mais eux... ne se soucièrent pas de ce message et renvoyèrent les messagers à l'atabeg, ainsi que les Francs (venus pour prendre possession du château). Cependant Ibn al-Sulaia... sortit d'el Marqab et se rendit à el Kahf... Ibn Muhriz... entama des négociations avec les Francs de Banyas, en vue de leur livrer le château, à condition que sa famille pourrait y résider. Ceux-ci accueillirent ses ouvertures et reçurent de lui el-Marqab. Quelques jours après ils l'en chassèrent et lui remirent en échange le château d'el-Maniqa ; puis ils garnirent el-Marqab de Francs et d'Arméniens. »
Mais un historien latin, Caffaro, nous dit que la prise de possession de Margat par les Francs n'eut lieu qu'en 1140, et qu'elle fut l'oeuvre d'un haut baron Renaud II Masoiers, fils de Renaud I, connétable d'Antioche. Van Rerchem n'ajoute que peu de crédit à Caffaro et considère qu'il faut s'en tenir à la date indiquée par les chroniques arabes. Claude Cahen rejette aussi cette date et pense que Caffaro a voulu parler d'un autre château (8).
Nous observons toutefois que Caffaro qui mourut en 1166 était contemporain des événements qu'il rapporte. En réalité il semble que les deux assertions peuvent se concilier. Car il serait bien étrange que les Croisés aient attendu aussi tard que 1140 pour occuper une place si proche du rivage et qui était si utile pour assurer les communications entre le Comté de Tripoli et la Principauté d'Antioche.

Eperon du château de Margat
Eperon du Château de Margat — Sources : Margat

Après leur occupation de 1117-1118 à Margat, les Francs ont pu perdre cette place momentanément pour ne la reprendre définitivement que quelques années plus tard (9). Ceci est d'ailleurs vraisemblable, car on sait qu'à la suite de la mort de Roger d'Antioche en 1119, la Principauté fut privée de prince pendant plusieurs années et fut par la suite à plusieurs reprises livrée à l'anarchie. On doit constater aussi que Renaud I Masoiers, qui apparaît dans l'histoire de la Principauté en 1109 puis entre 1119 et 1135, ne figure jamais avec le titre de seigneur de Marga. Il fut en son temps, l'un des personnages les plus considérables de la Principauté. Des actes de 1127-1131 et 1134 lui donnent le titre de connétable d'Antioche (10).
On le voit prendre une part héroïque au fameux combat de l'Ager Sanguinis (28 juin 1119) entre Antioche et Alep, où le Prince Roger d'Antioche trouva la mort. Le prince se laissa encercler, dans cette plaine environnée de collines, par la puissante armée de Turcomans que commandait Il Ghazy.
Constatant que la retraite sur Antioche était coupée, Roger avait envoyé un détachement sous les ordres de Renaud Masoiers pour tenter de dégager la route du côté de Sarmeda. Renaud y était parvenu en battant la cavalerie turcomane qui lui barrait le passage mais ce succès n'avait pas empêché le désastre de l'armée franque.
Grièvement blessé, Renaud Masoiers s'était enfermé avec sa petite troupe dans la tour de Sarmeda (11) espérant pouvoir y résister jusqu'à l'arrivée du roi de Jérusalem que le prince d'Antioche avait eu le tort de ne pas attendre pour engager la bataille. Privé de vivres, il ne put tenir. Du haut de la tour, il interpella Il Ghazy, le vainqueur de la journée et offrit de se rendre à condition qu'il aurait la vie sauve. L'émir admirant la bravoure dont il avait fait preuve lui fit porter son anneau comme gage de sa promesse qu'il lui rendrait la liberté au bout d'un mois (12).
Pendant cette période, la Principauté fut deux fois en proie à la guerre civile. Le Prince Bohémond II, tué dans un combat en Cilicie en février 1130, avait laissé comme héritière sa fille Constance qui n'était âgée que de cinq ans. Mais sa veuve, Alix princesse intrigante, avait voulu s'emparer du pouvoir et n'avait pas hésité dans cette intention à trahir la cause franque en demandant son appui à l'atabeg d'Alep Zengi. Réduite une première fois à l'obéissance par son propre père, le roi de Jérusalem Baudouin II, Alix se révolta à nouveau après la mort de celui-ci (août 1131) et entraîna dans son parti plusieurs grands vassaux de la principauté. Le nouveau roi de Jérusalem, Foulques, accourut avec une armée pour rétablir l'ordre et avant de retourner en Palestine, il confia le gouvernement de la principauté à Renaud Masoiers qui garda cette charge jusqu'en juillet 1134 (13). Il est possible que pendant cette guerre civile, Renaud I Masoiers, responsable des affaires de la Principauté, ait complètement négligé Margat qui se trouvait à l'extrémité méridionale de cet État, et il est bien probable que la place fut reprise alors par les Musulmans.
Nous savons en effet par Azimi que ceux-ci enlevèrent à Renaud I Masoiers le château de Bikisraïl en 1131, donc au moment des troubles (14).

Front latéral ouest du château de Margat
Front latéral ouest du Château de Margat — Sources : Margat

Et nous savons aussi que le château de Qadmous cédé par Ibn Muhriz au Prince Bohémond en 1129 fut repris aux Francs entre 1130 et 1132 par les montagnards et occupé peu après par les Ismaéliens. Ibn Muhriz était ce seigneur musulman que Renaud Masoiers avait dépossédé de Margat en 1117-1118. Il est fort vraisemblable qu'en 1129 ce fut à Renaud que le Prince remit Qadmous (15). Ainsi Renaud aurait perdu vers 1131 Bikisraïl et Qadmous, et ceci permet d'ajouter foi à l'assertion de Caffaro : les montagnards, profitant des querelles des Francs, en 1131 auraient réoccupé Margat.
Nous arrivons au récit de Caffaro qui nous dit qu'en 1140 Renaud II Masoiers, fils de Renaud Connétable d'Antioche, enleva par surprise Marqab au seigneur musulman qui l'occupait (16).

A cette époque la situation devient, dans cette région, préoccupante pour la sécurité du domaine chrétien et la libre circulation sur la côte.
En effet, à la frontière Sud-Est de la Principauté, une peuplade de Musulmans schismatiques, des Ismaéliens que les Francs devaient appeler les Assassins, s'était installée peu à peu dans le massif du Djebel Ansarieh. En 1132-1133, ils occupaient Oadmous et el-Kahf. Ainsi, selon Guillaume de Tyr, s'installèrent-ils dans dix châteaux dont le mieux conservé est Masyaf où ils se fixèrent en 1140-1141. Le voisinage de cette population au nombre de 60.000 individus pouvait devenir dangereux pour les états chrétiens. La route de la mer qui assurait les relations avec le Comté de Tripoli et le Royaume de Jérusalem était désormais menacée.
C'est donc alors sans doute qu'un des principaux barons d'Antioche occupa ou plutôt réoccupa Margat et y construisit un premier château franc dont il reste encore, comme on le verra, quelques vestiges à côté des fortifications plus importantes édifiées par l'Hôpital à partir de 1186.
D'ailleurs vers cette année 1140, il semble que dans toute la colonie franque on se préoccupa de renforcer la défense stratégique du territoire en construisant ou développant plusieurs forteresses.

Salle du château de Margat
Salle du Château de Margat — Sources : Margat

En 1137, la cité de Montferrand, à proximité de Hama et de Homs avait été enlevée par Zengi. Le comte de Tripoli, sentant son domaine menacé, confia en 1142 à la garde des chevaliers de l'Hôpital le Crac qui deviendra la principale forteresse du Comté. Dans le Royaume de Jérusalem, le roi Foulques entre 1137 et 1142 construisait Bethgibelin, Ibelin, Blanche Garde, Saphet et au-delà de la mer Morte Kérak de Moab. En 1140, il avait repris dans la Syrie méridionale Banyas du Jourdain et le château de Subeibe. Au même moment le Prince d'Antioche, agissant comme le roi de Jérusalem et le comte de Tripoli, assurait la défense de son territoire en chargeant un de ses vassaux les plus notables de fortifier la position de Margat (17).
Renaud II Masoiers figure avec le titre de seigneur de Margat dans plusieurs actes entre 1151 et le 30 octobre 1185 (18). Il mourut entre cette date et le 1er février 1186. Avant 1151, il avait épousé Agnès, fille du comte de Tripoli. Dans un acte de Bohémond III Prince d'Antioche, daté de 1168, signé de nombreux barons de la Principauté, son nom figure le second, après celui d'un parent du prince : « Silvester consanguineus Principis. » Mais dans d'autres actes notamment en 1178 et 1179 il est cité le premier témoin. Vers 1181, Renaud prit part avec une partie de la noblesse et du clergé de la Principauté à une révolte contre Bohémond III. L'inconduite de celui-ci qui avait quitté sa première femme pour en épouser une autre qu'il avait délaissée ensuite pour vivre avec une troisième, avait amené le Patriarche d'Antioche, Aimery de Limoges, à proclamer l'excommunication contre lui. Le prince outré partit en guerre contre ses églises et ses prêtres, pillant et massacrant comme s'il avait eu affaire aux Sarrasins.
Le Patriarche s'étant retiré dans un château-fort, qui ne peut être que Cursat, Bohémond vint en faire le siège. Renaud Masoiers prit fait et cause pour le Patriarche et recueillit dans son propre château les prêtres traqués et les nobles qui avaient pris leur parti (19). Il semble bien qu'Aimery de Limoges se réfugia aussi à Margat (20).
Cette famille Masoiers qui tenait l'un des principaux rangs dans la noblesse de la Principauté possédait d'immenses domaines. On voit Renaud II les vendre peu à peu à l'Ordre de l'Hôpital (21). C'est sans doute pour subvenir aux frais considérables que lui imposait son château de Margat et sa garnison qu'il aliénait ainsi ses biens.
Après avoir cédé plusieurs casaux aux Hospitaliers (22), il leur abandonna en 1182 les domaines qu'il avait eus dans le Roudj, ceux-ci espérant les reprendre aux Musulmans (23).
Cette région qui assurait les communications entre Antioche et la grande ville chrétienne de Fémie (Apamée), les Francs la disputèrent aux Musulmans pendant près d'un siècle. Ainsi de même que les seigneurs de Saône étaient seigneurs de Sardone (Zerdana) entre Alep et l'Oronte, les seigneurs de Margat possédaient de vastes territoires au-delà du fleuve.
Aussitôt après la mort de Renaud II, son fils Bertrand Masoiers achève le démembrement des possessions de sa famille en abandonnant, par un acte établi à Margat le 1er février 1186, le château de Margat à l'Ordre de l'Hôpital.
Il était temps, car deux ans plus tard allait se produire l'offensive de Saladin en Syrie, et il est évident que, sans le geste de Bertrand Masoiers, Margat aurait subi le sort des autres châteaux restés aux mains des seigneurs privés, tels que Saône, Bourzey et Shoghr-Bakas.

Salle du château de Margat
Salle du Château de Margat — Sources : Margat

Les énormes ressources de l'Hôpital permirent à l'Ordre de mettre rapidement la forteresse en état de défense, de tenir tête ainsi au conquérant et de conserver à la chrétienté une place-forte importante entre toutes.
Nous présentons ici l'ascendance de Bertrand Masoiers, seigneur de Margat.
Raymond de Saint Gilles comte de Toulouse Philippe Ier, roi de France
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Bertrand, comte de Tripoli |
Pons, comte de Tripoli et Cécile de France comtesse de Tripoli
| Agnès de Tripoli épouse Renaud II Masoiers seigneur de Margat
| Bertrand Masoiers seigneur de Margat

Les Hospitaliers à Margat (1186-1285)
— Au début de l'année 1186, le Prince Bohémond III faisait établir à Antioche par son chancelier un acte solennel (24) contenant le texte de la charte datée de Margat le 1er février 1186, comportant cession par Bertrand Masoiers du château de Margat à l'Ordre de l'Hôpital.
Dans le préambule de cet acte, le Prince annonce que le seigneur de Margat, reconnaissant qu'il ne peut supporter la charge de l'entretien de ce château que sa situation à proximité des Infidèles rend indispensable à la défense de la chrétienté, le vend à l'Ordre, d'accord avec sa femme Bermonde. Cette vente ainsi que celle de la cité de Valénie et du « castellum Brahym », avec toutes leurs appartenances est faite avec l'autorisation du Prince, du Patriarche d'Antioche, de la Princesse Sibylle, des fils du Prince, Raymond et Bohémond déjà parvenus à l'âge de chevalerie, et avec le consentement du comte de Tripoli et de l'évêque de Valénie. Elle est faite entre les mains de Roger de Moulins, grand maître de l'Ordre, moyennant un versement annuel de 2.200 besants sarrazinois (25).

Eperon du château de Margat
Eperon du Château de Margat — Sources : Margat

La charte de Bertrand portait les signatures de l'évêque de Valénie, de l'abbé de Saint-Paul d'Antioche ; de plusieurs frères de l'Hôpital dont le châtelain du Crac et le nouveau châtelain de Margat, frère Henri ; des chevaliers de Margat anciens vassaux de Bertrand qui deviennent ceux de l'Hôpital, notamment un parent de ce seigneur Etienne d'Aillant et Amelin son châtelain de Margat (26).
En confirmant cette vente, le Prince en fait une autre à l'Hôpital, en son nom propre, de domaines dépendant du fief de Margat, moyennant 10.000 besants sarrazinois dont 2.000 pour ses fils. Ces domaines aliénés à l'Ordre sont considérables. Dans l'énumération des dépendances de Margat, on distingue d'abord quatre châteaux, Cademois, Laicas, Malaicas, Bokebeis (27), puis ensuite des villages, des abbayes, un château, des terres et près de vingt casaux lesquels sont, est-il spécifié, dans la Principauté d'Antioche. C'est donc que les quatre châteaux indiqués en tête ne font pas partie de la Principauté d'Antioche, bien qu'ils soient considérés comme dépendants de Margat. Ils sont alors en réalité entre les mains des Assassins ou de montagnards et s'ils ont été occupés jadis par les Croisés, ils ne devaient sans doute désormais qu'un tribut au seigneur de Margat.
Les localités citées comme faisant partie de la Principauté ont presque toutes été identifiées. Si certaines sont dans le voisinage de Margat (28), un certain nombre sont dans de toutes autres régions de la Principauté. Un groupe se trouve dans le Roudj (29) et ce n'est sans doute qu'une confirmation de la cession de 1182 ; d'autres se trouvent dans la région du Cassius (Djebel Aqra), le Mont Parlier (30) des Francs, au Sud-Ouest d'Antioche. Enfin d'autres plus au Nord, dans la Montagne Noire, c'est-à-dire entre le lac d'Antioche et le Ras el-Khanzir (31).
L'année qui suivit l'installation des Hospitaliers à Margat se produisit l'effroyable catastrophe, la bataille de Hattin (4 juillet 1187), qui fut bien près de faire sombrer la grande colonie franque d'Orient.
Après avoir tenu la Palestine à sa merci, Saladin poursuivant sa victoire, montait vers le Nord au printemps 1188 pour marcher à la conquête de la Syrie. Mais les châteaux tenus par l'Hôpital et le Temple étaient bien gardés. S'étant approché du Crac des Chevaliers le 30 mai, Saladin avait compris qu'il se briserait contre ses murailles (32), et il poursuivit sa marche en avant. Ayant gagné la côte il saccagea Tortose, et tenta en vain d'enlever aux Templiers le puissant donjon de cette cité. Continuant la route de la mer vers le Nord, il lui fallait suivre l'étroite corniche surveillée par la forteresse de Margat.
A ce moment le roi de Sicile Guillaume II, avait envoyé au secours des Chrétiens d'Orient une flotte commandée par l'Amiral Margarit. Celui-ci, après avoir réussi à empêcher Saladin de s'emparer de Tripoli, était venu mouiller ses navires dans le petit port de Margat et tenta d'arrêter la marche de l'armée musulmane. Des navires on pouvait tirer sur celle-ci qui devait forcément longer le rivage. Saladin eut l'idée de faire disposer la nuit au bord de la mer une véritable palissade, faite de hauts mantelets de cuir et de laine, qui permit à son armée de défiler à l'abri des flèches des marins siciliens, tandis que ses propres archers tiraient sur ceux-ci (juillet 1188) (33).
« Ayant reconnu que Marqab était imprenable et qu'il n'y avait aucun espoir de s'en emparer, il poursuivit sa route vers Djebelé », nous dit Aboul-Féda.

château de Margat
Château de Margat — Sources : Margat

On sait qu'au début de la 3e croisade, la flotte de Richard Coeur de Lion fut jetée par la tempête sur la côte de Chypre. Depuis quelques années l'île était au pouvoir d'un prince byzantin, Isaac Comnène, qui s'était rendu indépendant.
Celui-ci ayant fort mal accueilli les Croisés, le roi Richard l'attaqua, le vainquit et le fit prisonnier (21 mai 1191).

Richard confia aux Hospitaliers la garde du captif qui fut enfermé à Margat avec sa femme et sa fille. Il y resta jusqu'à sa mort en 1195. Les chroniqueurs racontent que Richard avait fait faire à Isaac, à la demande de celui-ci, des chaînes d'argent (34). Au début du XIIIe siècle, la garnison de Margat fait preuve d'une grande activité. On voit à plusieurs reprises les Hospitaliers de Margat se joindre à ceux du Crac pour des expéditions contre les Musulmans ; cet Ordre dont la puissance est maintenant égale à celle d'un prince souverain a sa diplomatie propre et ses guerres particulières. En 1203, l'Hôpital est en lutte avec l'émir de Hama, un petit-fils de Saladin, Malek el-Mansour. Les chevaliers vont faire une incursion du côté de Hama ; le 16 mai l'émir remporte sur eux une victoire. Quinze jours plus tard, les Hospitaliers sortent du Crac et de Margat et se portent vers Montferrand. Ils subissent le 3 juin une sanglante défaite (35).
En 1204-1205 (601 de l'Hégire), les Hospitaliers recommencent ; ils arrivent en nombre sur le territoire de l'émir et poursuivent son armée jusqu'à l'Oronte, aux portes de Hama, ils mettent la contrée à feu et à sang (36). Ensuite ils font une expédition contre Homs. Maqrizi signale la même année une attaque des Francs de Tripoli, auxquels s'était joint sans doute un corps d'Hospitaliers de Margat et du Crac, contre Djebelé et Lattaquié qui étaient alors aux mains des Musulmans.
C'est pour réagir contre ces expéditions répétées, que le Sultan d'Alep, Malek Zahir Ghazy se décida en cette même année 601 à assiéger Margat. Il envoya contre la forteresse, sous le commandement de Moubariz ad din Akdja, une armée qui détruisit les tourelles de l'enceinte. Mais le général ayant été tué par une flèche, les Musulmans se retirèrent au moment où ils allaient emporter la place (37).

Chapelle du château de Margat
Chapelle du Château de Margat — Sources : Margat

Ces expéditions renouvelées (38) où les succès alternent avec les revers, nous montrent la valeur guerrière acquise alors par les Hospitaliers, solidement soutenus par leurs deux grands châteaux voisins de Tripoli. Comme l'observe très justement René Grousset (39), quinze ans après l'écrasement de la chrétienté à Hattin, l'Hôpital reprenant les traditions des anciens comtes provençaux menait des offensives vigoureuses contre les villes musulmanes du Moyen-Oronte.
Plusieurs textes d'ailleurs, sur ces premières années du XIIIe siècle, nous apportent la preuve que l'Ordre parvenait alors au plus haut degré de sa puissance militaire. Il jouait un rôle si important dans la grande colonie franque qu'on pouvait le considérer comme un État souverain dont l'hégémonie s'étendait un peu partout sur le territoire.
Il possédait de vastes domaines habités par de nombreuses populations agricoles qui lui permettaient de subvenir aux frais d'entretien de ses forteresses abondamment pourvues d'hommes d'armes, de vivres et de matériel de guerre.

On verra plus loin, dans l'étude archéologique, que nous arrivons aux mêmes conclusions que pour le Crac : Margat, considérablement amplifié par les Hospitaliers, devait alors être à peu près terminé et présenter l'aspect d'ensemble imposant qu'il conserve encore aujourd'hui.
C'est à cette époque que se tint à Margat, sous la présidence du Grand Maître Alphonse de Portugal, le Chapitre Général de l'Hôpital, lequel promulgua alors d'importants statuts de l'Ordre dont le texte nous a été conservé.
Ce chapitre eut lieu l'une des années 1204, 1205, 1206, vraisemblablement au mois de juin (40). Près de cent ans plus tard les chevaliers de l'Ordre, réfugiés à Chypre se référaient encore aux « Établissements de Margat » (41).
C'est l'Allemand Wilbrand d'Oldenbourg qui, dans le récit de son voyage de 1212, donne la description la plus complète qui nous soit parvenue de ce magnifique château-fort médiéval : « C'est, dit-il, un château vaste et très fort, muni d'une double muraille et ceint de plusieurs tours. Il se dresse sur une haute montagne. Ce château appartient à l'Hôpital et c'est la plus forte défense de toute cette contrée. Il s'oppose aux nombreux châteaux du Vieux de la Montagne (42) et du Soudan d'Alep et il a tant réfréné leur tyrannie qu'il peut exiger d'eux chaque année un tribut de deux mille marcs. Chaque nuit quatre chevaliers de l'Hôpital et vingt-huit soldats y montent la garde. Les Hospitaliers, outre la garnison y entretiennent mille personnes. Le terrain environnant la forteresse procure chaque année des récoltes de plus de cinq cents charrettes. Les provisions qui y sont réunies sont prévues pour cinq années » (43).

Front Est du château de Margat
Front Est du Château de Margat — Sources : Margat

Après le résultat inattendu de la quatrième Croisade qui, détournée de son but, fut conduite à la conquête de l'Empire Byzantin, la Papauté voulut provoquer une cinquième Croisade. Des prédicateurs furent envoyés à travers l'Europe. Un prélat arrivé de France en 1216, Jacques de Vitry, nommé évêque d'Acre, parcourut la Syrie pour y prêcher la Guerre Sainte. On le vit exhorter les populations et les hommes d'armes non seulement dans les villes mais aussi dans les forteresses à Beyrouth, à Giblet (Djebeil), à Tripoli, au Crac des Chevaliers, à Chastel Blanc, à Tortose où il faillit être massacré par les Assassins.
De Tortose, il alla prêcher à Margat. Lui aussi, d'un mot, signale la puissance de cette forteresse (44).

En cette même année, le prince arménien Raymond Roupen qui, depuis plusieurs années, voulait se faire attribuer la principauté d'Antioche et avait obtenu l'appui des Hospitaliers, atteignait enfin son but et devenait Prince d'Antioche. En récompense il donna à l'Hôpital plusieurs places. C'est ainsi que le Sénéchal d'Antioche, Acharie de Sermin, vint au nom de Raymond Roupen, faire remise du port de Djebelé à Joubert, châtelain de Margat (45).
En janvier 1218, le roi André II de Hongrie qui avait dirigé cette cinquième Croisade avec le roi de Jérusalem, Jean de Brienne, reprenait le chemin de ses États. Il avait passé par le Crac et par Margat, et dans ces deux places fortes des Hospitaliers, on l'avait reçu avec de grands honneurs. Pour récompenser le courage que les chevaliers de l'Hôpital avaient déployé devant lui pendant sa campagne, et pour manifester l'admiration qu'il avait éprouvée en contemplant les imposantes forteresses confiées à leur garde, il prodigua à l'Ordre ses libéralités. Il assigna à chacun des deux châteaux une rente de cent marcs sur ses salines de Szalacs en Hongrie (46).
On sait que l'Empereur Frédéric II avait obtenu en 1229 à Jaffa, du Sultan Malik el-Kamil, un traité de paix d'une durée de dix années et renouvelable. Ce traité rendait aux Chrétiens Jérusalem, une partie de la Palestine et de la Syrie méridionale. Mais les territoires d'Antioche et de Tripoli, Tortose et Chastel Blanc qui dépendaient des Templiers, le Crac et Margat qui appartenaient à l'Hôpital, étaient exclus du traité (47).

Cour et chapelle du château de Margat
Cour et chapelle du Château de Margat — Sources : Margat

Margat, comme le Crac, devait donc toujours se tenir sur ses gardes. On a vu que maintes fois, dans les premières années du siècle, le contingent de Margat s'était joint à celui du Crac et aux troupes de Tripoli, pour attaquer les villes de Homs et de Hama, où résister aux incursions de corps musulmans sortant de ces villes. On sait qu'en 1233 (48), le Crac servit de lieu de concentration aux troupes chrétiennes pour une expédition sur le territoire de Hama ; des chevaliers du royaume de Jérusalem, de l'île de Chypre, de la principauté d'Antioche, des chevaliers du Temple se joignirent au contingent réuni par l'Hôpital et qui se composait de cent chevaliers, quatre cents sergents à cheval, et quinze cents fantassins, sous les ordres de Guérin, grand maître de l'Ordre. Il est évident que la garnison de Margat fournit une partie de ce corps de troupe.
Il fallait aussi tenir tête à Alep. C'est ainsi qu'en 1242, le grand maître de l'Ordre, Pierre de Vieille-Bride se trouvait à Margat pour diriger les opérations contre le sultan d'Alep avec lequel l'Hôpital était alors en guerre (49).

Depuis assez longtemps Margat était devenu un véritable siège épiscopal, car l'évêque de Valenie (Banyas), y avait transporté sa résidence. Wilbrand d'Oldenbourg qui y passa en 1212 nous en informe (50). Le 22 novembre 1234, Barthélémy, évêque de Valenie, prononçait une sentence à Margat (51).
Nous arrivons à la grande offensive menée par le sultan Beibars contre les États chrétiens et spécialement contre les forteresses de l'Hôpital.
Depuis 1261, presque chaque année, il ravage le territoire latin. En 1268, désastre effrayant pour la chrétienté, il s'empare de la grande cité d'Antioche.
Rappelons le pathétique appel au secours lancé quelques jours après par le grand maître Hugues Revel à ses frères de Saint-Gilles (du Gard), cri d'alarme qui demeure sans écho, l'Occident n'ayant plus la force de venir en aide à la colonie chrétienne d'Orient. Il dit que les ressources de l'Hôpital s'affaiblissent, qu'il a fallu faire de gros sacrifices pour mettre en état de défense Antioche et Saint-Jean d'Acre, que l'Ordre assure encore sur une partie du territoire la sécurité des Chrétiens, grâce à ses deux grandes forteresses du Crac et de Margat dont l'entretien lui coûte des sommes énormes. Cette contrée où l'Hôpital faisait vivre naguère plus de dix mille hommes est maintenant presque abandonnée et l'Ordre n'y a plus que trois cents chevaliers (52).
En 1268, l'Hôpital était obligé d'abandonner au sultan le petit port de Djébelé entre Margat et Lattaquié.
En décembre 1269-janvier 1270, il arrivait deux fois de Hama à l'improviste, pour assiéger Margat, continuant à vouloir occuper la côte pour bloquer ensuite plus facilement le Crac. Mais ces deux sièges étaient repoussés par les Hospitaliers. A la fin de janvier, il passait près du Crac, repoussait une tentative de sortie de la garnison et ravageait les environs.
Quelques mois plus tard, la dernière grande Croisade, le dernier effort de l'Occident pour secourir les Chrétiens de Palestine et de Syrie, échouait lamentablement et le roi saint Louis mourait à Tunis (25 août 1270).
Beibars comprit qu'il tenait la victoire. Il n'avait plus qu'à abattre une à une les dernières places-fortes qui lui résistaient encore. Il s'attaqua d'abord à la plus puissante d'entre elles, le Crac des Chevaliers (53).
Il l'enlevait au bout d'un siège de cinq semaines (mars-avril 1271), où les Hospitaliers lui opposèrent une magnifique résistance (54).

Double enceinte du château de Margat
Doubles enceintes du Château de Margat — Sources : Margat

Après la chute du Crac, premier son du glas de la chrétienté en Orient, il faudra vingt ans encore pour que la puissance musulmane achève sa victoire.
La côte de Syrie était encore solidement gardée par Margat, Maraclée, Tortose, Tripoli, Giblet, Beyrouth.
Les Hospitaliers durement éprouvés par la perte de leur grande forteresse, obtinrent à grand'peine du sultan une trêve pour Margat, au prix de la cession d'une moitié de son territoire et à condition de ne pas construire de nouvelles fortifications dans cette place (55), Beibars répara aussitôt après la prise du Crac, les dégâts que ses machines avaient faits aux ouvrages, il amplifia les défenses (56). Il fit de cette place-forte le chef-lieu de la « Province des Conquêtes heureuses » et il s'en servit comme base d'opération pour ses expéditions futures contre les positions chrétiennes. Après lui, le sultan Qelaoun devait encore renforcer les fortifications du Crac et construire en 1285 (57), l'énorme saillant carré qui se trouve au milieu du front Sud de la première enceinte.
La forteresse de Margat menacée par cette base d'opération si redoutable résista énergiquement. Même en 1280 (fin octobre), les Hospitaliers prennent l'offensive : en liaison avec les Mongols dont une armée venait d'envahir la Syrie du Nord, une troupe de deux cents cavaliers va, de Margat, faire une chevauchée sans doute dans la Boquée au voisinage du Crac. Ils s'emparèrent d'un nombreux bétail et d'autres denrées, mais comme ils s'en retournaient, ils furent assaillis, à la hauteur de Chastel Blanc (Safîtha), par une nombreuse troupe de Musulmans, 5.000 cavaliers et fantassins ; ils battirent en retraite, mais soudain au voisinage de Maraclée, c'est-à-dire près du rivage malgré leur petit nombre, les chevaliers de Margat firent volte-face, foncèrent sur leurs assaillants et les mirent en déroute. Les Chrétiens ne perdirent qu'un sergent dans ce combat et tuèrent plus de cent ennemis (58).

Front Est du château de Margat
Front Est du Château de Margat — Sources : Margat

Le Crac et Margat, ces deux grandes forteresses soeurs, chefs-d'oeuvre de l'art militaire des Hospitaliers, maintenant opposées allaient par deux fois s'affronter.
Le sultan Qelaoun confia au gouverneur du Crac la charge de s'emparer de Margat. En février 1281, ce général, Balban al-Tabbakhi à la tête d'une armée de sept mille hommes vint assiéger Margat. Les Hospitaliers au nombre de deux cents chevaliers et deux cents fantassins firent alors une sortie héroïque qui mit les Musulmans en fuite (59). La troupe chrétienne perdit un chevalier et douze sergents.
Le 25 septembre 1281, le grand-maître de l'Hôpital, Nicolas Lorgne, ancien gouverneur du Crac, écrivait de Saint-Jean d'Acre au roi d'Angleterre, Edouard Ier : « Nostre chastel de Margat nos tenons aussi bien garni de frères et d'autres gens d'armes com nos feismes jusques avant la trive, por la grant desloiauté que nos savons ou le soudan de la quele est pleins sur toz les paiens dou monde » (60). Lui-même et le trésorier de l'Ordre, Joseph de Cancy, ami particulier d'Edouard Ier, adressaient de pressantes missives à ce roi pour qu'il envoyât des secours à la chrétienté d'Orient de plus en plus menacée (61). Ces appels restaient sans écho.
Dans le récit de son voyage en Syrie en 1283, Burchard de Mont-Sion vante encore la puissance défensive du château de Margat (62).

Enfin Margat allait tomber aux mains du sultan mameluk Qelaoun. Son ennemi, le khan mongol de Perse, allié des chrétiens qui, par deux fois, en 1280 et 1281 avait combattu contre lui, venait de mourir. Qelaoun débarrassé de ce redoutable adversaire reprit aussitôt l'offensive contre les Chrétiens. Il n'hésita pas à rompre la trêve de dix ans et dix mois qu'il avait conclue avec le grand-maître de l'Hôpital le 13 mai 1281. Son premier objectif fut Margat.
En grand secret, il fit à Damas des armements considérables, mobilisa une nombreuse armée, rassembla des provisions, des munitions, flèches, naphte, outillage de siège, et une importante artillerie. Il apparut devant la place le 17 avril 1285. La forteresse devait résister cinq semaines comme le Crac. Les Hospitaliers se défendirent avec acharnement.
Les machines de siège environnaient la forteresse, leurs projectiles détruisirent les mangonneaux des assiégés, mais ceux-ci les réparèrent et à leur tour brisèrent une partie des machines ennemies qui, en s'abattant, écrasèrent de nombreux musulmans. En même temps, les sapeurs creusaient des mines. Qelaoun dirigeait le travail de l'une de ces mines qui pénétrait sous la tour de l'Éperon (63) à la pointe Sud de la forteresse, en avant du donjon. Il fit entasser du bois dans cette mine et l'on y mit le feu. En même temps, les Musulmans livraient un furieux assaut, mais ils furent repoussés. La tour ébranlée par la mine et l'incendie s'effondra, jetant le désordre parmi les assaillants qui se retirèrent découragés (23 mai). Il semble d'après le récit du chroniqueur arabe, que l'effondrement de la tour avait comblé la mine.
La nuit était venue. Les Francs n'étaient pas moins épuisés et, ayant constaté que d'autres mines pénétraient par-dessous les fossés jusque sous d'autres tours, ils comprirent qu'il était inutile de prolonger la résistance.
Ils envoyèrent donc des parlementaires à Qelaoun qui, voulant conserver cette forteresse pour l'employer contre les Chrétiens, accepta aussitôt leur offre de capitulation. Le 24 mai, l'étendard du sultan fut hissé sur la forteresse, et le lendemain Qelaoun y entrait.

Vue générale du château de Margat
Vue générale du Château de Margat — Sources : Margat

La garnison des Hospitaliers évacua la place, le 27 mai, selon les chroniqueurs occidentaux, et se retira à Tortose et à Tripoli. Les vingt-cinq dignitaires de l'Hôpital purent sortir à cheval et en armes (64).
Des vestiges du terrible siège de 1285 restent encore plantés dans les pierres du donjon de Margat. En effet, nous avons trouvé, piquées dans les joints des pierres qui encadrent ses archères, un certain nombre de pointes de flèches. C'est la preuve que dans ces sièges, les archers lançaient à profusion leurs traits vers les étroites fentes des archères des tours.

Celles qui n'atteignaient pas leur but allaient s'émousser contre les pierres et tombaient à terre, d'autres pénétraient dans les joints du mortier.
Qelaoun pourvut la forteresse d'un important matériel de guerre, et d'une garnison de mille combattants avec quatre cents ouvriers. La tour de l'Éperon reconstruite porte une inscription rappelant sa victoire. Elle porte aussi le nom de Balban al-Tabbaki, gouverneur du Crac, à qui la garde de Margat fut confiée.
Qelaoun compléta sa conquête en faisant démolir à douze kilomètres au Sud de Margat l'extraordinaire fort de Maraclée construit par Barthélémy de Maraclée, sur un haut-fond dans la mer à une cinquantaine de mètres du rivage, et dont on voit encore les fondations.
Sources : Paul Deschamps - Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III, La Défense du Comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche. Editeur Paul Geuthner, Paris 1973

 

Château de Margat (El-Marqab) — Notes
1. — Van Berchem, Voyage en Syrie..., pages 295-320.
2. — Date donnée par plusieurs chroniqueurs arabes, notamment Yaqout (Mu'jam, tome IV, page 500), voir Van Berchem, page 295, n. 3 et page 300.
3. — Anne Comnène, Historiens grecs des Croisades, tome I, page 87.
4. — Claude Cahen, page 245, n. 14.
5. — Voir sur ces grands personnages de la Principauté d'Antioche l'excellent article du Comte Chandon de Briailles, Lignages d'Outre-Mer; Les Seigneurs de Margat, dans revue Syria, tome XXV, 1946-1948, facsimilé 3-4, pages 231-258.
6. — D'après le Tasrif, Vie de Qaelaoun, Paris, 1704, texte publié et traduit par Max Van Berchem, Voyage..., pages 318-319.
7. — M. Claude Cahen nous signale que, selon Ibn Furat qui écrivait probablement d'après Ibn Abi Tayyi chroniqueur du début du XIIIe siècle, ce n'est pas Ibn Sulaia qu'appela Ibn Muhriz, mais Fakr al-Mulk ibn' Ammar, l'ancien cadi de Tripoli, qui, après la prise de cette ville par les Francs, s'était réfugié à Djebelé (manuscrit de Vienne, A. F. 117, 137, r° , v° ). M. Cahen note (page 279) qu'il a trouvé dans le même manuscrit (folio 99 v° ) une information qui ne figure pas dans les autres chroniques arabes : l'année qui précéda la prise de Margat en 1117-1118, les Francs auraient déjà fait une tentative contre ce château. En 510 de l'hégire (1116-1117) Roger d'Antioche, après avoir conclu une trêve avec l'eunuque Lulu qui gouvernait Alep, se porta contre Margat. « Ibn Sanjil, seigneur de Tripoli » vint l'assister, mais ils se brouillèrent parce qu'Ibn Sanjil demandait à Roger, pour la veuve de Tancrède qu'il avait épousée, le port de Gibel et que Roger refusa, si bien que l'attaque ne fut pas continuée. (Cet Ibn Sanjil est Pons, comte de Tripoli, qui après la mort de Tancrède avait épousé sa veuve, Cécile, fille de Philippe Ier roi de France.)
8. — Claude Cahen, pages 279-280, n. 16.
9. — Sans doute avant 1140, puisqu'un acte de septembre 1137 cite Gautier de Margat, chambrier de la Comtesse de Tripoli, Cécile (Rohricht, Reg. add., page 13, n° 171 a).
10. — Rohricht, Reg., pages 29-30, n° 119 (décembre 1127); page 37, n° 149 (septembre 1133, Septembre 1134). E. de Rozière. Cartulaire de l'église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, 1849, in-4, page 165, n° 85 ; voir aussi Rey, Les Dignitaires de la Principauté d'Antioche, Revue de l'Orient latin, tome VIII, 1900-01, page 117.
11. — Guillaume de Tyr, tome I. XII, c. 9, Historiens Occidentaux des Croisades, I, page 526 : « Rainaudus autem Mansuerus, quidam de majoribus illius regionis principibus, cum quibusdam aliis nobilibus, in turrim cujusdam vicini oppidi, cui Sarmatan nomen, gratia salutis se contulerat. Quod postquam praedicto Turcorum prinoipi compertum est, illuc sub omni celeritate convolans, praedictos nobiles viros, qui intus se collegerant, ad deditionem violenter compelli tome »
12. — Orderic Vital, édition Le Prévost, IV, pages 244-245. — Gautier le Chancelier, Bella Anliochena, Historiens Occidentaux des Croisades, V, pages 107 et 109-110 ; édition Hagenmeyer, pages 231 et 239, n. 65 et 66. Voir Rey, Histoire des Princes d'Antioche, dans Revue de l'Orient latin, tome IV (1896), pages 317 et 358. René Grousset, tome I, pages 556-558.
13. — Guillaume de Tyr, tome I. XIV, c. 5, Historiens Occidentaux des Croisades, tome I, pages 613-614 : « Rex... reversus est in regnum, cura Principatus nobili et industrio viro Rainaldo, cognomento Mansuer, commissa. »
14. — Claude Cahen, page 353. Les Francs devaient reprendre cette place un peu plus tard.
15. — Dans l'acte de cession de Margat à l'Hôpital en 1186, Cademois (Qadmous) est cité parmi les dépendances de Margat.
16. — Cafari Genuensis, de Liberalione ciuitatum orientis, c. XX, Historiens Occidentaux des Croisades, tome V, pages 66-67. In spatio... praedictarum civitatum istarum (Vananea et Marachia)... sursum in monte longe a mare per milliarium I, castrum unum nomine Margati erat et est, quod Sarracenus tenebat, et multae et immensae et tantae fortitudinis erat, quod nisi fame capi non poterat... Istius quidem castri dominus Christianis multa mala faciebat ; accidit enim quod quidam Francigena, Rainaldus Mansuer nomine, alterius Rainaldi fllius, constabularii Antiocheni principis, et dominus erat Vananea e et Marachiae et treuga facta cum praedicto Sarraceno, insimul amicari valde coeperunt, ita quidem quod Serracenus saepe veniebat ad Vananeam causa morandi cum praedicto domino civitatis. Erat enim balneum pulchrum in civitate et extra civitatem pomeria pulchra et habilia inter giardinos erant juxta civitatem, in quibus Sarracenus cum ipso saepe per quatuor dies et plus insimul morabantur, comedendo, potando, sicuti moris Sarracenorum est. Postea vero ibant... ad praedictum castrum, et insimul morabantur per dies IIII et V in comestationibus et potationibus multis. Cum vero per plures dies talia fecissent, accidit una die quod Christianus perrexit ad castrum cum pluribus suis clam deferentibus loricas et enses sub vestibus corum ; ceperunt castrum et miserunt Sarracenum deforis. Unde magna laetitia orta est per Orientales partes quoniam castrum istud clavis erat et est Jerosolimitani itineris juxta mare. Et tunc currebant anni Domini M C X L.
17. — Deux actes datés de 1143 et 1144 mentionnent un Martin de Margat avec le titre d'échanson du Prince d'Antioche, peut-être était-il châtelain de Margat pour le compte de Renaud II Masoiers (Rey, Les Dignitaires de la Principauté d'Antioche, dans Revue de l'Orient latin, tome VIII, page 127. Dans un acte de 1174, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 457), on voit la signature d'Albert « castellanus Margati. » En 1182 (ibid., n° 623) Zacharie porte le même titre. Renaud II Masoiers ne devait donc pas résider régulièrement au château de Margat dont la garde était confiée au châtelain.
18. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 201 (1151) ; n° 341 (1165) ; n° 391 (1168) ; n° 457 (1174) ; n° 545 et 546 (1178) ; n° 613 et 614 (1181) ; n° 623 (1182) ; n° 763 (30 octobre 1185). Dans l'acte de 1165, Renaud II figure avec sa femme Agnès, fille du comte Pons de Tripoli et de Cécile de France, et ses fils Amaury et Bertrand qui devait lui succéder. Dans les actes suivants, Bertrand apparaît seul à côté de son père. Dans le dernier acte signé par Renaud, la femme de Bertrand, Bermonde, figure à côté de celui-ci. Sur la généalogie de la famille Masoiers voir Rey, Les familles d'outre-mer, de Du Gange (Documents inédits, 1869), pages 391-396 : Les Seigneurs de Margat, Rey a rectifié le tableau généalogique de Du Gange. Le tableau a été complété par Claude Cahen, page 543 et Chandon de Briailles, Les seigneurs de Margat, dans Syria, tome XXV, 1946-1948, pages 231-258 ; tableau page 249. — Voir aussi René Grousset, tome II, page 694, note 1.
19. — Guillaume de Tyr, tome XXII, e. 6, pages 1071-1072 : « Vir nobilis et potens Rainaldus cognomento Mansuerus, in praesidium suum inexpugnabile et munitissimum, adjunctis sibi quibus cordi causa crat honestior, se recepit, in eo praebens praesulibus a propriis ejectis sedibus et aliis indifferenter ob eandem causam profugis tutum refugium. »
20. — René Grousset, tome II, page 694.
21. — Nous savons par quelques actes qu'il vendit aussi des domaines aux Templiers. Malheureusement les archives de cet Ordre ont été détruites et il est possible qu'il leur en céda bien davantage.
22. — Acte de 1165 (Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 341) où Renaud figure avec sa femme Agnès et ses deux fils Amaury et Bertrand : acte de 1174, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 457), désormais Bertrand figure seul à côté de son père ; Actes des 20 et 31 août 1178 (Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 545 et 546) ; Actes de 1181 (Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 613 et 614 et tome IV, n° 595 bis et 624 bis). La dernière cession de Renaud II à l'Hôpital est du 30 octobre 1185 (Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 763) ; elle est faite avec le consentement de son fils Bertrand et de la femme de celui-ci Bermonde. Tous les casaux cités dans les actes ci-dessus se trouvent dans le voisinage de Margat et de Valénie (Banyas), voir René Dussaud, pages 129-136.
23. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 623. L'acte est daté de Margat le 1er janvier 1182. La donation est faite par Renaud d'accord avec son fils Bertrand et avec l'autorisation du Prince d'Antioche. Cet abandon du Roudj à l'Hôpital avait commencé quatorze ans plus tôt comme on le voit par un acte de donation du Prince à l'Hôpital en janvier 1168 (Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 391). Voir aussi un acte de 1174, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome I, n° 457. La donation du Roudj est rappelée dans l'acte de vente de Margat en 1186 dont il sera question plus loin. Il faut bien remarquer qu'il s'agit dans ces quatre actes non pas d'un casal ou d'une forteresse de Rugia, mais bien de tout un territoire qui est le district du Roudj. René Dussaud observe (page 167) que « pour les géographes arabes, er-Roudj est le nom d'une vallée ou d'un district, jamais celui d'une ville ou d'une forteresse. » Il en est de même dans ces chartes, et celle de 1182 est particulièrement explicite : dono... totam Rogiam cum omnibus ubique suis pertinentiis et divisionibus, videlicet terris cultis et incultis, planis et montanis, nemoribus et aquis et piscatoriis suis et raitalibus villanis, quicquid etiam dominii ibi habeo et potestatis, quiete... possidendum. » Parmi les signataires figure Zacharie châtelain de Margat.
24. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem I, n° 783 (pages 491-496). Rohricht, Reg., pages 171-172, n° 647 et 649. Dans cet acte qui constitue pour ainsi dire la fin d'une grande famille féodale, apparaît à côté de Bertrand, sa femme Bermonde (ou Raimonde). Celle-ci était fille de Gautier de Barut, seigneur de la Blanchegarde (voir Rey, Les familles d'outre-mer..., pages 240-241 et 391-395). Bertrand et Bermonde eurent trois enfants, Renaud, mort avant son père, Béatrix, Agnès qui épousa Aimery Barlais. Bertrand vivait encore en 1217. Comme beaucoup de seigneurs de Palestine et de Syrie, il avait dû, après la 3e croisade au cours de laquelle fut prise l'île de Chypre, se retirer dans ce nouveau territoire latin. C'est à Nicosie qu'en 1217 il ratifiait la donation testamentaire de 200 besants de rente faite à l'Hôpital par son fils Renaud (Nicosie, 23 juillet 1217, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, n° 1579). En 1199, un Robert de Margat peut-être le 4e enfant de Bertrand et de Bermonde est envoyé par le roi Léon d'Arménie au Pape Innocent III (Innocenta Epistolae, 1. II, page 551).
25. — Cette rente était encore payée aux descendants de Bertrand de Margat en 1266, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem III, n° 3213 et n° 3236.
26. — Cet acte fut confirmé par le Pape Urbain III, le 30 juin 1186, ibid., n° 809.
27. — « Concedo etiam prefatis fratribus de pertinentiis predicti castelli, scilicet Margati, Cademois, Laicas, Malaicas cum divisis et pertinentiis suis. Concedo etiam eis omne illud juris quod habere debeo in Bokebeis…. » Il s'agit de Qadmous, Olleiqa, Maniqa, Abou-Qobeis (René Dussaud, pages 130 et 140). Abou-Qobeis se trouve à proximité de l'Oronte éloignée des territoires francs ; il semble, d'après le texte ci-dessus que le Prince d'Antioche n'avait sur ce château que des droits illusoires.
28. — René Dussaud, pages 129-130.
29. — René Dussaud, pages 173-174.
30. — René Dussaud, page 422.
31. — René Dussaud, page 440 ; Réné Grousset, tome I, page 562.
32. — Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, page 122.
33. — Abou-Chama, Livre des deux Jardins, Historiens Orientaux, tome IV, pages 356-357. — Ibn al-Athir, Kamel, tome I, page 480 ; pages 718-719. — Aboul Feda, Historiens Orientaux, tome I, page 59.
34. — Eracles, c. XXVI, Historiens Occidentaux des Croisades, tome II, pages 168-169 : « Quant Kir Sac (Isaac) qui estoit de grant cuer... vit que il perdoit tout sanz recovrer... se feri en la greignor preisse de gent tant que il vint au Roi (Richard) ; et Kir Sac le feri d'une mace que il tenoit un grand cop, et tant de gent murent à lui que il fu portez a terre et fu pris. One puis li rois (Richard) n'i trova nul contrest en la terre, ainz li furent lorz tuit li chastel rendu, et il si fist metre Kir Sac en traversainz et en aneauz d'argent, et envoia lui et sa feme et sa fille à Margat en la garde de l'Ospital... » Neophytus Presbyter, Historiens grecs des Croisades, tome I, pages 561-562. — Vinisauf..., I. II, c. LX et LXI, page 328. — Benoît de Peterborough..., tome II, pages 650-651. — Voir Mas-Latrie, Histoire de Chypre, tome I, page 13.
35. — « ...Ils étaient 400 cavaliers et 1400 fantassins sans compter les Turcoples ; ils avaient en plus avec eux des arbalétriers et des tireurs de zambourak. Le chef des Turcoples fut tué dans cette bataille ainsi qu'un comte ; les Hospitaliers perdirent un grand nombre de frères. Les captifs furent conduits à Hama. » Djemal ed Din, passage publié par Blochet, dans Revue de l'Orient latin, tome IX, page 1284. Voir aussi Makrizi, Histoire d'Egypte, ibid., pages 127-128, et Aboul Féda, page 81.
36. — Ibn al-Athir, Kamel..., Historiens Orientaux, tome II, page 96. — Abou Chama, Deux Jardins, Historiens Orientaux, tome IV, page 154. — Makrizi, Histoire d'Egypte, édition Blochet, dans Revue de l'Orient latin, tome IX, page 135.
37. — Djemal ed Din, édition Blochet, dans Revue de l'Orient latin, tome IX, page 136, note 1. — Voir Van Berchem, Voyage..., page 299.
38. — Elles se répètent les années suivantes (1206-1208) : deux fois le Crac est attaqué, et en 1207-1208 les Francs du Crac et de Tripoli font le siège de Homs, voir Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, pages 125-126.
39. — René Grousset, tome II, page 183.
40. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome II, n° 1193, pages 31-40. Cette réunion d'un chapitre général de l'Hôpital à Margat fut l'objet d'un conflit entre le Grand Maître et les dignitaires de l'Ordre. Ceux-ci lui reprochaient de ne s'être pas conformé aux usages qui voulaient que ces chapitres se tinssent dans les limites du Royaume de Jérusalem. Alphonse de Portugal à cause de cette affaire se démit de sa charge (Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte..., page 131). Voir aussi : Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome III n° 4462, page 773, année 1299. Voir aussi Delaville le Roulx : Les Statuts de l'Ordre Saint-Jean de Jérusalem, dans Bibliothèque de l'Ecole des Charles, 1887, tome XLVIII, page 343 et suivantes.
41. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem acte de 1299, tome III, n° 4462 ; acte de 1303, tome IV, n° 3 4617, 4620, 4621. Un historiographe de l'Ordre de l'Hôpital, Guillaume de Saint-Estève, qui écrivait à la fin du XIIIe siècle ou au début du XIVe : « Comment la sainte Maison de l'Hospital de S. Johan de Jérusalem commença » (Historiens Occidentaux des Croisades, tome V, page 425 et 427) parlant d'une donation faite à l'Hôpital par Godefroy de Bouillon dit ceci : « Et meismes ce testimoignent les escris et recordations qui furent recordées au Margat. » Il semble bien qu'il s'agit ici de cette grande assemblée des chefs de l'Ordre qui eut lieu à Margat en 1204-1206, et qu'alors non seulement on dressa les statuts de l'Ordre mais on rassembla les privilèges et les documents le concernant depuis sa fondation.
42. — C'est-à-dire le Maître des Assassins.
43. — J. G. M. Laurent, Peregrinatores medii aevi..., Leipzig, 1864, page 170. Notons encore ce passage du chroniqueur arabe Yakout qui, vers 1225, écrit ceci sur Margat : « C'est un château tel que tout le monde dit n'en avoir jamais vu de pareil. » (Mu'jam, tome IV, page 500).
44. — Dans une lettre qu'il écrivait à la fin de mars 1217. Lettres de Jacques de Vitry publiées par Rohricht dans Zeitschrifl fur Kirchengeschichte, tome XIV (1892), lettre II, pages 106-118, le passage concernant Margat est, page 116 : « Inde vero transivi cum manu armata in civitatem quandam (Valénie) habentem oppidum munitissimum quod castrum dicitur Margant in quo cum per dies aliquot verbum Dei predicassem, proposueram per mare transire in Antiocham. »
45. — Rey, Histoire des Princes d'Antioche, dans Revue de l'Orient Latin, tome IV, pages 385-386. René Grousset, tome III, page 262. — Voir aussi Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem II, n° 1262, 1355, 1358, 1442.
46. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome II, donation au Crac, 12-18 janvier 1218, n° 1602, pages 238-239. Donation à Margat, même date, n° 1603, pages 239-240 : « ... in jus et supradicti Margati, quod recte in frontibus paganorum situm est, sustentationem perpetuam, ob reverentiam etiam fratrum in memorato Castro commorantium, a quibus in nostro transitu benigne recepti fuimus et honorifice pertractati de proventibus salium regni nostri centum marcas dedimus... in argento apud Zolacha... persolvendas... Datum apud Margat; confirmation donnée par le Pape Honorius III, le 25 juin 1218, n° 1613, page 244.
47. — Lettre de Gérold Patriarche de Jérusalem au Pape Grégoire IX, dans Mon. Germ. Hist., Epistolae, I, pages 296-299. — Mas-Latrie, Histoire de Chypre, III, pages 626-629. Voir John L. La Monte, The Wars of Frédéric II..., New York, Columbia University Press, 1936, pages 36-37.
48. — Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, pages 128-129. Cette même année, le Patriarche d'Antioche, légat du Saint Siège, Albert Rezato, terminait par une sentence arbitrale, prononcée à la requête de Guérin, grand maître de l'Hôpital, et d'Armand de Périgord, grand maître du Temple, les difficultés soulevées entres les deux ordres par suite de trêves conclues séparément par chacun d'eux avec les Musulmans (Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome II, n° 2058, pages 455-457. — Rohricht, Reg., page 272, n° 1043). ... Templarii autem debent ire et redire de nocte de die, tam ipsi quam homines sui, libere et sine aliqua inquietatione ... Hospitalariorum aut suorum, per portam quam habet Hospitale in muro quod extenditur versus mare prope portum Margati, et per maritimam, et per viam, que est inter barquile et ravinam que extenditur usque ad mare, et per omnes vias que sunt stabilite vel stabilientur a supradicta via.
49. — Gestes des Chiprois, 222 et 223, Historiens arméniens des Croisades, tome II, pages 729-730. — Mathieu de Paris, Chronica majora, IV, 167 et 256. — Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte..., 1904, page 187.
50. — J. G. M. Laurent, Peregrinatores..., page 170. Après avoir parlé de Margat il écrit : « In pede illius montis sita est quaedam civitas Valenie nuncupata. Que cum aliquando... fuerit maxima... modo est destructa et desolata. Cujus sedes episcopalis in castrum Margath est translata. »
51. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem II, n° 2094, page 476 : « Data est née sententia apud Margatum in camera dicti domini episcopi. » Cf. le texte suivant reproduit d'après Bernard le Trésorier, dans l'édit. Guillaume de Tyr, Historiens Occidentaux des Croisades, tome II, page 122, n. c : « Mergad, quod erat fratrum Hospitalis, in monte altissimo situm... distat enim oppidum ab ipsa civitate (Valania) fere par leucam... sedes vero episcopalis, quae erat in ipsa civitate Valania, propter sarracenorum impetum, translata fuit in ipsum oppidum. »
52. — Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome IV, page 292, n° 3308, voir Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, page 131.
53. — Maqrizi, Histoire des Sultans mamlouks, traduction Quatremère, tome I b, pages 78-80 ; voir Rohricht, Etudes sur les derniers temps du royaume de Jérusalem, dans Archives de l'Orient latin, tome II (1884), page 396.
54. — Paul Deschamps, Le Crac des Chevaliers, pages 132-136.
55. — Maqrizi, Histoire des sultans mamlouks, tome I b, 85 et 151. Aini, Historiens Orientaux des Croisades, tome II, 1ère partie, page 238 et note 3. Voir Rohricht, Etude sur les derniers temps du royaume de Jérusalem, Archives de l'Orient latin, tome II, page 399. — Van Berchem, Voyage en Syrie, page 301 et note 3.
56. — Paul Deschamps, ouvrage cité, pages 136-138.
57. — Ibid., page 156, note 3.
58. — Gestes des Chiprois, tome III, Chronique du Templier de Tyr, édition Gaston Raynaud, 1887, page 208, publié par la Société de l'Orient latin, tome V. — Historiens arméniens des Croisades, tome II, page 784. — Annales de Terre Sainte, dans Archives de l'Orient latin, tome II, 2e partie, page 457 ; Marino Sanuto, 228.
59. — Aboul Féda, Historiens Orientaux, tome I, page 158. — Gestes des Chiprois, Historiens arméniens des Croisades, tome II, page 782 et 786. — Aboul Faradj, 537, 591, Annales de Terre Sainte, dans Archives de l'Orient latin, tome II, page 45. — Van Berchem, Voyage en Syrie, page 301, n. 5. — Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre-Sainte..., page 232. D'après la chronique de Kirtay (manuscrit de Gotha) la garnison de Margat vers 1280 comptait 120 chevaliers (renseignement fourni par M. Claude Cahen).
60. — Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem tome III, n° 3766. — Les Hospitaliers en Terre-Sainte..., page 233 et n° 1.
61. — Lettres des 5 et 31 mars 1282, Delaville le Roulx, Cartulaire des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, tome III, n° 378 et 3788. Voir aussi Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre-Sainte..., 1904, page 233.
62. — J. G. M. Laurent, Peregrinatores..., page 30 : « De Antarado septem leucis est castrum Margath, fratrum Hospitalis Sancti Johannis, supra civitatem Valaniam, per unam leucam distans a mari, munitum valde et in monte altissimo situm. »
63. — Amadi, édition Mas-Latrie, 1891, page 216 : El soldan Malec assedio Margat, castel del Hospital de San Joan ; et venne l'assedio da li disisette d'avril fino a li vintisetti di mazo, che le prese a patti, perche era minato verso la torre del Speron che era catuta. Et il soldan mando tutta la gente a salvamento in Tortosa et a Tripoli, Gestes des Chiprois, 429, Historiens arméniens des Croisades, tome II, pages 791-792 : « Et en se dit an de M et CC et LXXXIIII vint le Soudan Melec el Monsour à Damas et fist son astir, et ala aseger Marguat, chastiau de l'Ospitau de Saint Johan et le tint siégé de XVII jours d'avril enjusques a XVII jours dou mois de may, qu'il la prist a fiance, car il estoit minés devers la tour de l'Espérance, quy estoit chue, et le Soudan manda toute sa gent a sauveté à Triple et à Tertouse. » C'est par erreur que ce texte dit la Tour de l'Espérance. Amadi et Florio Bustron donnent le nom véritable de cette tour « l'Éperon. » Sanudo dit : Josperon, ce qui est conforme à l'aspect de cet ouvrage et correspond au terme de « bachura » (ouvrage avancé, barbacane) qu'emploient les textes arabes. — Annales de Terre-Sainte, Archives de l'Orient latin, tome II, 2e partie, page 458. — Marino Sanuto, page 229. — Florio Bustron, pages 116-117. — Voir aussi Delaville le Roulx, Les Hospitaliers en Terre Sainte, page 235. — Aboul Féda, Historiens Orientaux des Croisades, tome I, page 161 et 168. — Pour les autres sources arabes du siège, voir Van Berchem, Voyage en Syrie, page 302, n. 6 qui a donné (pages 310-318, texte arabe et traduction) le récit le plus complet emprunté au Tachrif, Vie de Qelaoun, Paris, 1704) ; voir aussi traduction de la Prise de Margat dans la vie de Qelaoun, dans Michaud, Histoire des Croisades, tome VI, 1822, Bibliographie des croisades, par Reinaud, tome II, pages 693-697.
64. — Réné Grousset, tome III, pages 703-704.

Sources : Paul Deschamps - Les Châteaux des Croisés en Terre Sainte, tome III, La Défense du Comté de Tripoli et de la Principauté d'Antioche. Editeur Paul Geuthner, Paris 1973

 

Château de Margat (El-Marqab) — Par M. Rey
Sur un promontoire, au sud de Lattakieh, s'élèvent les restes du château de Margat, l'une des principales forteresses des Hospitaliers au temps des croisades. Le voyageur, qui veut visiter ces ruines appelées aujourd'hui Markab par les indigènes, suit le bord de la mer, et deux heures après avoir quitté Lattakieh, il atteint la petite ville de Djehleh, la Gabula des anciens.

De son antique origine celle-ci a conservé quelques beaux vestiges et notamment un magnifique théâtre. Au moyen âge elle fut nommée Zibel et était le siège d'un évêché. Raimond Rupin, prince d'Antioche, la céda aux Hospitaliers le 22 mai de l'année 1207 (1) et joignit à cette cession, au mois de septembre 1210, le castellum Vetulae (2) — château de la Vieille (3) situé dans les montagnes; mais les Templiers se prévalant d'une cession antérieure de Bohémond IV revendiquèrent alors Djebleh. Pour mettre un terme au conflit, les deux ordres prirent pour arbitre le légat Pélasge (4), qui, le 12 octobre 1221, trancha le différend en partageant également cette ville et son territoire entre le Temple et l'Hôpital. (Vue du Château)

Quelques restes de remparts flanqués de saillants carrés et construits en blocs d'assez grand appareil, taillés à bossages, se voient çà et là au milieu des maisons modernes et sont les derniers débris de l'enceinte élevée par les croisés.

A l'ouest de la ville se trouve un petit port creusé dans le rocher et aujourd'hui envahi par les sables; mais son exiguïté donne à penser qu'il ne put jamais recevoir que des navires d'un faible tirant d'eau. Nous aurons du reste l'occasion de nous étendre plus longuement sur ce port et sur ses défenses dans la suite de ce travail.

A moitié chemin, entre Djebleh et Markab, on voit sur une pointe s'avançant dans la mer les restes d'un petit château du moyen âge, bâti avec des matériaux antiques. Le nom de ce promontoire est Ras-Baldy-el-Melek et il n'y a aucun doute possible sur l'identification de ce lieu avec le site où fut Paltos, cette ville étant indiquée par Ptolémée, les tables de Peutinger et les itinéraires publiés par M. de Fortia d'Urban, comme située entre Gabula et Balanée et à égale distance des deux points. Hiéroclès (5) cite Paltos comme étant dans la Syrie première.

Au temps du Bas-Empire, Paltos fut érigée en évêché, et l'Oriens christianus (6) nous a conservé les noms de plusieurs évêques qui occupèrent ce siège entre les années 362 et 500. Durant le moyen âge, le nom de Paltos s'était changé en celui de Boldo, et nous trouvons dans l'ouvrage de Sébastien Paoli la mention du toron de Boldo et du casal de Saint-Gilles, voisin de Zibel, comme ayant été achetés de Rainald Mansoer par Bohémond d'Antioche et donnés par ce dernier à l'Hôpital en 1167 (7).

L'identification de Boldo avec le Ras-Baldy me semble donc n'avoir rien de téméraire, et les restes du petit fort qu'on y voit encore pourraient bien n'être autres que ceux d'un poste avancé de la forteresse de Margat, élevé en ce point par les chevaliers de Saint-Jean.

Depuis Djebleh, cinq heures d'une marche rapide suffisent à peine pour atteindre le pied des escarpements de la montagne au sommet de laquelle se dresse la forteresse de Markab. Avant d'y parvenir, le voyageur passe au milieu des ruines de Valenie, ville épiscopale élevée au temps des croisades sur l'emplacement de Balanée et où se remarquent les restes de deux églises. Un torrent nommé aujourd'hui Nahar Banias, qui traverse ces ruines, formait alors la limite des principautés d'Antioche et de Tripoli.

L'assiette de Margat fut admirablement choisie pour en faire une grande place d'armes, commandant toute cette partie du littoral de la Syrie et pouvant offrir au besoin une citadelle de refuge, longtemps considérée comme imprenable.

La montagne forme à peu près un triangle; au nord et à l'ouest, elle est presque à pic, tandis qu'à l'est une profonde vallée la sépare des monts Ansariés, auxquels elle se rattache, vers le midi, par une étroite crête, ce qui fait de ce sommet une sorte de presqu'île. (Vue du Château)

La configuration du terrain a déterminé le plan du château composé d'une double enceinte avec réduit à l'extrémité sud. Une muraille, flanquée de tourelles, pour la plupart rondes, constitue la première ligne; quant à la seconde, aujourd'hui ruinée, elle s'élevait au haut du terre-plein, qui occupe tout l'intérieur de la place et dont le pourtour est encore revêtu de talus de maçonnerie construits à la base de ce deuxième rempart. Vers la fin du XIIe siècle une bourgade, où vinrent s'installer les habitants ainsi que l'évêque de Valenie, s'était élevée sur cette esplanade, limitée au sud par le réduit formé d'un massif considérable de bâtiments et de l'énorme tour, ouvrage capital des défenses de la forteresse.

Des bords du ruisseau, un étroit sentier serpentant au milieu des rochers amène le visiteur au pied des murs du château. Là un escalier en pente assez douce pour que les chevaux puissent aisément le gravir, et que précédait autrefois une barrière dont on voit encore les traces, le conduit à l'entrée de la forteresse. Elle s'ouvre en « A » dans une tour carrée, et était défendue, ainsi qu'on le voit dans la coupe (figure 1), par une échauguette, un mâchicoulis, une herse et des vantaux.

Tour entrée du château
Figure-1 — Tour d'entrée du château

Dès que le voyageur a franchi cette porte, il trouve un grand vestibule (figure 2) dont la voûte s'appuie sur des nervures prismatiques retombant sur des consoles. A droite et à gauche, deux larges arcades en segment d'ogive donnent accès dans la première enceinte. Cette pièce n'a aucune communication directe avec la partie supérieure de la tour, formée d'une vaste salle située au niveau du terre-plein de la seconde enceinte, et dont je donne ici le plan (figure 3).

Grand vestibule après la tour d'entrée
Figure-2 — Grand vestibule après la tour d'entrée

Elle est éclairée par une belle fenêtre, s'ouvrant au sud, avec bancs ménagés dans l'embrasure.
Dans cette pièce étaient disposées les manoeuvres de la herse; au-dessus de la coulisse, on voit encore dans le mur des entailles qui recevaient le système de poulies destinées au jeu des contrepoids et des chaînes s'enroulant sur le treuil. C'est encore de là que, par un étroit passage, on arrive à la chambre de tir des meurtrières et des mâchicoulis défendant les approches de la porte.

Salle des manoeuvres de la herse
Figure-3 — Salle des manoeuvres de la herse

Dans l'épaisseur de la muraille orientale de cette tour est ménagé un escalier conduisant à la plate-forme crénelée qui couronne cette défense.

A en juger par la forme des baies et par celle des arcs ogives qui supportent les voûtes, cet ouvrage semble devoir être attribué aux premières années du XIIIe siècle.

J'ai déjà dit qu'ici là première enceinte consiste en une muraille flanquée de tourelles rondes; elles sont d'un faible diamètre et ne présentent qu'un étage de défenses, disposition généralement adoptée en France pendant tout le XIIe siècle; car ce n'est que dans le cours du siècle suivant que nous voyons apparaître les premières tours munies de défenses jusqu'à la base. Par suite de leur position, celles dont nous nous occupons n'avaient guère à craindre que la sape; la salle qui se trouve à l'intérieur est percée de meurtrières dont le nombre varie de trois à six, suivant le diamètre de la tour (figure 4). Un escalier extérieur conduit à la plate-forme, et son parapet, dans lequel s'ouvrent quatre créneaux, présente une épaisseur de 72 centimètres.

Tourelle première enceinte avec meurtrières
Figure-4 — Tourelle première enceinte avec meurtrières

Une meurtrière est refendue dans chaque merlon, mais ces merlons sont trop dégradés pour qu'il soit possible de savoir s'il y eut ici des volets pouvant s'abaisser afin de couvrir le défenseur, suivant la méthode appliquée, en Europe, à l'époque où fut élevé Margat.

La tour « B », qui se voit à l'angle nord-ouest, paraît avoir été entièrement reconstruite depuis la prise du château par les musulmans.
Au nord, l'escarpement du rocher taillé à pic tient lieu de muraille sur une assez grande longueur.

Vers l'est, comme le flanc de la montagne est moins abrupt, un fossé a été creusé au pied du rempart. Sur une grande partie de son étendue il est revêtu d'une contrescarpe en maçonnerie, en avant de laquelle le terrain a été disposé en glacis.

Au sud de la forteresse, en face de la langue de terre qui réunit son assiette aux hauteurs voisines, a été construite en « C » la défense la plus sérieuse de cette première enceinte. C'est un gros saillant arrondi, d'un relief considérable, fondé sur le roc et massif dans toute sa hauteur. Son couronnement, composé d'une ligne d'échauguettes surmontée d'un parapet crénelé, fut l'objet de réparations importantes à la suite de la prise du château par Kelaoun, à l'époque où ce prince fit placer l'inscription arabe qui se lit sur le pourtour (8).
En avant, on avait creusé en « D » un réservoir, aujourd'hui à sec, occupant dans toute sa largeur l'espèce d'isthme qui relie Margat aux montagnes de la Kadmousieh.
Les ruines d'une petite barbacane « E », coupant le chemin qui vient du sud, se voient en contre-bas du saillant « C ».
Les ingénieurs qui ont bâti le réduit du château, dont je vais donner la description, ont été amenés par la configuration du terrain à placer à l'extrémité sud l'ouvrage le plus important : c'est la tour « L » qu'on voit en arrière du saillant « C » et qui, par sa hauteur et ses nombreuses défenses, commande, au loin, de ce côté les approches de la place.
Cet ensemble de constructions, composant la portion la plus remarquable de la forteresse, fut élevé à une époque que l'on ne peut fixer d'une manière positive, mais nous devons probablement l'attribuer à la fin du XIIe siècle.
Nous savons par les historiens arabes que toutes les villes du nord de la Syrie eurent fort à souffrir d'effroyables tremblements de terre dans les années 1157 et 1165. Il y a donc lieu de penser que Margat ne fut pas plus épargnée que les autres points du littoral, et ce désastre dut y nécessiter de grandes réparations, peut-être même une reconstruction complète, selon toute apparence, effectuée postérieurement au 1er février 1186 (9), date de la cession du château à l'ordre de l'Hôpital.

Le voyageur qui visite ces ruines franchit en « F » (Vue du Château) la porte du réduit; cette entrée était jadis défendue par une herse et des vantaux ferrés avec barres. Bientôt à sa droite s'ouvre un large vestibule voûté en ogive, par lequel il pénètre en « G » dans la cour du château proprement dit. Arrivé en ce lieu, la première chose qui attire son regard est une petite chapelle « H » maintenant transformée en mosquée. Elle fut construite par des artistes appartenant à cette école française transplantée en Palestine, et qui dans ce milieu oriental demeura toujours fidèle au système de construction et au plan des églises élevées en France sur les bords de la Loire et en Bourgogne pendant le cours du XIe siècle. Bien que dans des proportions plus restreintes, cet édifice est indubitablement contemporain des églises de Tortose, d'El-Bireh, de Djebaïl et de Lydda. Sa longueur est de 23,64 mètres dans oeuvre, sur 9,90 mètres de large; c'est une nef comprenant deux travées et terminée par une abside arrondie, voûtée en niche de four. Primitivement six fenêtres lancettes devaient éclairer ce vaisseau. Mais, comme on le voit par le plan, trois de ces baies furent murées à une époque postérieure, quand, par suite de quelque modification survenue dans le plan primitif de cette partie du château, on éleva les bâtiments qui se voient au nord et au sud.

Les voûtes de la chapelle sont à arêtes vives et appuyées au milieu sur un arc doubleau qui sépare les deux travées. Cet arc, sans ornement d'aucune espèce, repose sur deux colonnes engagées dans des pilastres appliqués aux murs de l'église; même disposition se trouve dans les piliers qui soutiennent les bas-côtés de Notre-Dame de Tortose et autres églises de la même époque (10).

L'abside est plus élevée que le reste de la chapelle d'environ 40 centimètres ; on y accède par deux marches ; à droite et à gauche s'ouvrent des portes basses conduisant à deux petites pièces situées de chaque côté, et éclairées par des meurtrières.

L'abside de la chapelle
Figure-5 — L'abside de la chapelle

L'ornementation de cette église est d'une très-grande simplicité, les bases des colonnes sont romanes, ainsi que les chapiteaux; un portail s'ouvrant dans la façade est la seule partie du monument présentant encore quelques sculptures. Il est précédé d'un perron de trois marches et était orné de quatre colonnettes en marbre, dont les fûts manquent aujourd'hui et qui servaient de supports à deux arcs brisés se sur-marchant. La largeur de ce portail est de 3,75 mètres; une seconde porte, présentant en plus petit les mêmes dispositions, est percée sur la cour vers le nord et n'a pu être figurée dans le plan, se trouvant juste au-dessous de la première fenêtre.

Vestiges de la chapelle
Figure-6 — Vestiges de la chapelle

A la partie supérieure de l'édifice se voient encore les restes d'un petit campanile presque entièrement détruit. En « I » des bâtiments fort dégradés et transformés en étables paraissent avoir été des écuries ou des magasins au temps de l'occupation chrétienne.

A droite de la cour sont les débris d'une grande salle qui comprenait quatre travées, dont deux sont encore debout. Ce sont celles qui sont représentées dans la vue que je donne ici (fig. 6). Le mode de construction des voûtes me porte encore à attribuer cette portion du château aux premières années du XIIIe siècle. Les arcs ogives s'appuient sur des consoles, et la retombée des voûtes semble avoir dû être supportée par un pilier central dont il ne subsiste plus aucun vestige. Les murs de cette salle étaient revêtus d'un enduit dont on voit encore des restes et qui paraît avoir été orné de peintures à fresque.

Une maison moderne, de chétive apparence, couvre en partie ces ruines, aujourd'hui silencieuses, et théâtre probable de cette dernière assemblée des chevaliers où, le 97 mai 1285, fut décidée la reddition de Margat, une plus longue résistance ayant été reconnue impossible. De cette salle on passe dans une pièce éclairée par une large baie s'ouvrant au-dessus de la porte de la seconde enceinte et qui devait composer l'appartement du châtelain ou celui réservé à des hôtes de distinction, ainsi que nous le prouve son nom de Divan-el-Melek (chambre du roi), conservé jusqu'à nous. (Vue du Château)

N'y aurait-il pas lieu de se demander si ce nom n'aurait pas eu pour origine la détention, dans ce château, d'Isaac Comnène, qui y fut confié à la garde des Hospitaliers par Richard d'Angleterre, après la conquête de Chypre ? Les chroniqueurs racontent que dans sa prison ce prince portait des chaînes d'or et d'argent; il y mourut en 1195, inconsolable de la perte de son royaume (11). A son retour en Europe, Richard ayant été livré par le duc d'Autriche à l'empereur Henri VI, il fut question de mettre pour condition à la délivrance de Richard celle d'Isaac Comnène, encore vivant à Margat, et celle de sa fille, venue en France avec Bérengère de Navarre (12).

Au sud de la chapelle et y attenant en « K », on trouve un grand bâtiment à deux étages éclairé par des fenêtres ogivales. Chaque étage renferme une vaste salle et communique directement avec la grande tour « L », dont les proportions colossales ne sauraient être comparées qu'au donjon de Coucy (fig. 7).

Coupe du Donjon
Figure-7 — Coupe du Donjon

Elle mesure 29 mètres de diamètre; ses deux étages sont disposés pour la défense et percés de meurtrières se chevauchant de manière à ne pas laisser de points morts à sa circonférence. Les voûtes sont percées de porte-voix communiquant depuis le rez-de-chaussée jusqu'à la plate-forme qui la couronne, et dont le parapet, presque entièrement ruiné aujourd'hui, présentait un relief considérable vers les dehors de la place. Il était composé d'une galerie percée de meurtrières, au-dessus de laquelle régnait un chemin de ronde crénelé, et à chaque extrémité sont des escaliers par lesquels ou y accédait La plate-forme de cette tour est de plain-pied avec celle du bâtiment « K », et elles sont assez vastes pour avoir pu servir d'aire à l'établissement de grands engins. En « M » et en « N », à droite de la petite cour triangulaire, se voient des constructions qui semblent avoir été des casernes, sous lesquelles règnent de vastes caves.

Les édifices qui au nord bordaient le terre-plein ont été tellement bouleversés qu'il est absolument impossible de rien retrouver de leurs anciennes dispositions intérieures.

Coupe du Donjon
Figure-8 — Sources : Coupe du Donjon

On reconnaît à grand peine la porte « O », qui s'ouvrait sur l'esplanade de la seconde enceinte, et un fossé dont on voit encore les traces en « P » la séparait du réduit.

En « Q » est la seule partie qui, de ce côté, ait conservé sa voûte. La présence d'un vaste four, probablement contemporain du reste du château, autorise à penser que là furent les cuisines et la paneterie.

A l'angle nord-est, la tour « R » défend la poterne, qui s'ouvre sur le chemin de ronde de la première enceinte et met en communication avec lui la longue galerie « S », qui fait corps avec les bâtiments « I ». A en juger par la largeur des fenêtres qui l'éclairent, cette pièce dut être un des logis de la garnison; au-dessous existent deux étages de magasins voûtés.

Les constructions que je viens de décrire ne possèdent qu'un rez-de-chaussée, et toutes se terminent ainsi que la tour par des terrasses. Elles étaient munies à l'est d'un parapet à deux étages de défenses.

Comme cette partie du château était bâtie en pierres d'assez petit appareil, non-seulement le temps et les événements, mais encore la main des hommes, ont concouru à en accélérer la ruine; car les masures qui occupent le terre-plein central de la seconde enceinte ont été élevées avec ses débris.
Deux fois, à quatre ans de distance, j'ai visité Margat, et j'ai pu constater avec quelle désolante rapidité on voit diminuer chaque jour ce qui subsiste encore de cette forteresse.

Nous ne savons rien de bien positif sur l'origine de Margat, quoiqu'on ait lieu de supposer que cette place fut fondée par les Byzantins. Elle paraît être tombée entre les mains du prince Roger d'Antioche dans le cours du XIIe siècle, et devint alors un des fiefs les plus considérables de la principauté (14). Possédée par la famille Mansoer, qui en prit le nom, cette forteresse, ainsi que la ville de Valenie, fut conservée par elle jusqu'à l'année 1186. C'est alors que Bertrand de Margat, avec l'approbation de Bohémond d'Antioche, céda ces deux possessions et toutes leurs dépendances à l'ordre de l'Hôpital. L'acte qui établit cette cession est daté du 1er février 1186 et a été publié par Paoli (15). (Vue du Château)

A la suite de la remise de cette forteresse à l'Hôpital, elle fut gouvernée par des châtelains appartenant à l'ordre.
Les noms de quelques-uns d'entre eux sont parvenus jusqu'à nous; les voici :
Frère Henry — 1er février 1186 (16)
Pierre Scotaï — 1198-1199 (17)
Anfred — 1210 (18)
Raimond de Mandago — 1234 (19)
Guillaume de Fores — 1241 (20)
Pierre — 1248 (21)
Nicolas Lorgue — 1250 (22)
Jean de Bubie — 1253 (23)
Jean de Bomb — 1254.

A la suite de la désastreuse bataille de Hattin, la plupart des villes et des châteaux possédés en Terre Sainte par les Francs s'étant trouvés privés de défenseurs, ils tombèrent rapidement au pouvoir de Salah ed-Din, qui se présenta alors devant Margat, sans oser toutefois en entreprendre le siège. Il se borna à faire passer son armée sous les murs de cette place, malgré les efforts de Margarit, amiral de la flotte envoyée par Guillaume II, roi de Sicile, au secours des chrétiens de Syrie. C'est au point où la route de Tortose à Laodicée contourne le promontoire au sommet duquel s'élève Margat et se trouve resserrée entre les rochers et la mer que les Siciliens tentèrent, en vain, d'arrêter les troupes musulmanes.

Ibn el-Atir nous apprend, en ces ternies, par quel stratagème ce passage difficile fut effectué (9) : « Salah ed-Din ravagea le territoire de Tortose, puis alla à Merakieh que les habitants avaient abandonné; il vint ensuite à Markab, forteresse appartenant aux Hospitaliers. La route de Djiblet passe au pied de la montagne où est situé ce château, qui est à droite, et la mer est à gauche. Le sentier conduisant à la forteresse est si étroit que deux hommes ne peuvent y passer de front. »

« Margarit, amiral de la flotte que le roi de Sicile avait envoyée au secours des Francs de Palestine, ayant eu connaissance de la marche de Salah ed-Din, vint mouiller à la hauteur de Markab pour s'opposer à son passage; ce que voyant, le sultan fit préparer de vastes mantelets garnis de laine et de cuir et les fit disposer au bord de la mer sur toute la longueur du défilé, de telle sorte que les musulmans purent le franchir à l'abri des flèches de la flotte chrétienne. Ceci se passa le 11 du mois de djoumadi premier 584 (1188). »

Nous savons qu'en 1192 Richard, roi d'Angleterre, confia à la garde des Hospitaliers de Margat son prisonnier Isaac Comnène, qui ne tarda pas à y mourir (25).
L'année 1204 vit échouer contre Margat une tentative dirigée par Malek ed-Daher, prince d'Alep.

Vilhrand d'Oldenbourg nous a laissé dans la relation de son pèlerinage en Terre Sainte, qui eut lieu en 1211, une description de Margat qui ne sera pas sans intérêt par les détails qu'elle donne sur ce château (26).

« De là nous montâmes à Margat, château vaste et bien fortifié, possédant double enceinte, muni de nombreuses tours qui semblent plutôt faites pour soutenir le ciel que pour augmenter la défense de ce lieu, car la montagne que domine le château est extrêmement élevée et semble comme Atlas soutenir le firmament. Les pentes de la montagne sont bien cultivées et chaque année la récolte de ces terres forme plus de cinq cents charges; souvent les ennemis tentèrent de dévaster ces riches moissons, mais ce fut toujours en vain.
Ce château appartient aux Hospitaliers et forme la principale défense du pays. Il tient en échec le Vieux de la Montagne et le soudan d'Alep, à tel point que, malgré les nombreux châteaux qu'ils possèdent, ils ont été contraints, pour conserver la paix, à payer un tribut annuel de deux mille marcs. Chaque nuit, pour parer à tout événement et de crainte de quelque trahison, le château est gardé par quatre chevaliers et vingt-huit soldats. En temps de paix, outre les habitants ordinaires de la forteresse, les Hospitaliers y entretiennent une garnison de mille hommes, et la place est approvisionnée de toutes les choses nécessaires pour cinq ans. »

Makrizi dit qu'en l'an 1267 les Hospitaliers conclurent avec Bybars une trêve de dix ans, dix mois, dix jours et dix heures pour le château des Curdes et pour Margat; ils renoncèrent, à la même époque, aux tributs que leur payaient les Ismaéliens, les villes de Hamah, de Scheizar et d'Apamée.

En 1270, après la prise du Krak, les Hospitaliers furent contraints à renoncer à tous les territoires possédés en commun avec les musulmans et durent consentir à ce que les impôts de Markab et de son territoire fussent répartis entre le sultan et le grand maître des Hospitaliers. Déplus, aucune réparation ne pouvait être faite au château.

En l'année 1280, l'émir Seif ed-Din-Balban (27) qui commandait le château des Curdes, vint assiéger Margat à la tête de hordes de Turcomans; mais il fut obligé de se retirer après une tentative infructueuse.

Le sultan Kelaoun ayant fait de grands préparatifs pour attaquer Margat, durant les premiers mois de l'année 1285, arriva sous les murs de cette place le mercredi 17 avril, et le texte des historiens arabes nous apprend qu'il établit son camp sur la colline reliant Markab aux montagnes des Ansariés et que ce fut de là qu'il dirigea ses attaques contre la pointe sud de la forteresse. Il avait fait monter à dos d'hommes six grandes machines qui commencèrent à couvrir d'une grêle de pierres et de traits les premières défenses du château ; mais, comme elles étaient trop rapprochées de la place, elles ne tardèrent pas à être mises en pièces par les machines des Francs.

Quelques jours plus tard, il arriva que l'un des engins des Hospitaliers en ayant brisé accidentellement un autre, les musulmans en profilèrent aussitôt pour recommencer leurs travaux de siège, et ils parvinrent à remettre en batterie une nouvelle chirobaliste. Cependant les assiégés ayant rétabli leurs moyens de défense réussirent à la briser à l'aide de nombreux projectiles qui tuèrent, au dire des chroniqueurs arabes eux-mêmes, un grand nombre de musulmans.

Par suite des attaques incessantes des Arabes, les défenseurs se virent contraints à abandonner les ouvrages avancés, ce qui permit aux mineurs égyptiens de pénétrer dans les fossés et de s'attacher aux murailles du château, à la base desquelles on peut facilement reconnaître les traces de leurs travaux. Ils parvinrent donc à percer plusieurs galeries de mines, et ayant mis le feu aux étais de l'une d'elles, une partie de la tour qui forme l'extrémité de la forteresse s'écroula.
Les musulmans tentèrent alors vainement l'assaut, et, après un combat long et meurtrier, ils furent repoussés avec perte.
Le premier moment de stupeur passé, les assiégeants reprirent courage et apportèrent tant d'activité à leurs travaux que huit jours plus tard le mercredi, 17 du mois de Rabi premier, les mineurs étaient arrivés jusque sous la grande tour et avaient réussi à en saper la base, de telle sorte qu'elle était pour ainsi dire suspendue sur les étais.

Le sultan, qui désirait vivement se rendre maître du château avant qu'il fût ébranlé au point d'être irréparable, adressa une sommation au gouverneur de Margat et fit conduire dans les mines les parlementaires que ce dernier lui envoya, afin de leur prouver que la résistance en se prolongeant ne pouvait que les amener à une destruction certaine. Les Hospitaliers, jugeant impossible une plus longue défense, acceptèrent la capitulation qu'il leur proposa en même temps.

En conséquence, il fut stipulé que tous les défenseurs de Margat sortiraient librement avec ce qu'ils pourraient emporter, en emmenant avec eux 55 chevaux ou mulets tout équipés et chaque chevalier gardant, en outre, 2,000 pièces d'or au coin de Tyr (28). Le châtelain et ses compagnons rendirent la forteresse à l'émir Phareddin, délégué par le sultan, le 27 mai 1285, et se retirèrent à Acre.

Dans leur amour du merveilleux, les auteurs arabes contemporains attribuèrent la chute de cette place, jusque-là réputée imprenable, à l'assistance des anges Mokarabins, Gabriel, Mikael, Azrael et Isralil, qui, suivant eux, furent envoyés par Dieu pour assister le sultan dans celte glorieuse entreprise.

Le soudan de Hamah, dans la lettre où il annonce à son vizir la prise de Markab, décrit cette forteresse dans des termes d'un tel enthousiasme que je crois qu'il sera curieux d'en extraire le passage suivant : « Le diable lui-même, dit-il, avait pris plaisir à consolider sa bâtisse. Combien de fois les musulmans avaient essayé de parvenir à ses tours et étaient tombés dans les précipices ! Markab est comme une ville unique, placée en observation au haut d'un rocher; elle est accessible aux secours et inaccessible aux attaques. L'aigle et le vautour seuls peuvent voler à ses remparts... »

Kelaoun, ayant donc pris possession de Margat, en fit le chef-lieu d'un gouvernement comprenant Kafartab, Antioche, Laodicée, le territoire de Markab, etc... Il fit réparer les machines qui avaient été brisées pendant le siège, ainsi que les murailles du château, et, après avoir approvisionné la place de tout ce qui est nécessaire à une citadelle, il y laissa une nombreuse garnison et cent cinquante mamelouks.
Sources : Rey (Emmanuel Guillaume), Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.

 

Margat — Notes
1. — Codice Diplomatico tome I, n° 91, page 95 et 96.
2. — La position de ce château semble pouvoir se retrouver dans les ruines du Kalaat-Mehelbeh, qui s'élèvent dans les montagnes à deux myriamètres au nord-est de DjeLleb.
3. — Codice Diplomatico tome I, n° 91, page 95 et et suivantes.
4. — Codice Diplomatico tome I, n° 107, page 113.
5. — Hiéroclès. Synecdemos imperii orienttalis.
6. — Oriens christianus, par Michel Lequien, tome II, page 799.
7. — Codice Diplomatico, tome I, n° 43, page 43.
8. — C'est une bande de marbre blanc incrusté dans la muraille et sur laquelle les caractères se détachent en relief. Comme c'est de ce côté que doit avoir porté la principale attaque durant le dernier siège, il y a lieu de penser que la partie supérieure de cet ouvrage eut beaucoup à souffrir, et qu'après la capitulation de Margat il fallut la reconstruire en grande partie.
9. — Se reporter à l'acte de cession que nous donnons en note à la fin du volume.
10. — M. de Vogüé, Les églises de Terre Sainte, page 257
11. — Mas-Latrie, Histoire de Chypre, tome I, page 13.
12. — La destinée de cette princesse fut des plus étranges; elle épousa Raymond VI, comte de Saint-Gilles, qui ne tarda pas à la répudier; s'étant retirée à Marseille, elle s'y maria, vers 1202, avec un chevalier flamand inconnu, partant pour la croisade, et qui, par cette union, crut se créer des droits au trône de Chypre.
13. — Lorsque je visitai pour la première fois Markab, en 1859, il subsistait encore des portions considérables de ce couronnement qui n'ont permis de le restituer dans la coupe fihure-8. Depuis cette époque, elles ont presque entièrement disparu.
14. — Familles d'Outre-Mer, page 391
15. — Codice Diplomatico, n° 32, page 77
16. — Codice Diplomatico n° 77, page 79.
17. — Codice Diplomatico n° 211, page 252.
18. — Codice Diplomatico n° 95, page 100.
19. — Codice Diplomatico n° 117, page 128.
20. — Codice Diplomatico n° 118, pages 132 et 133.
21. — Codice Diplomatico n° 219, page 260.
22. — Codice Diplomatico n° 51, page 27.
23. — Codice Diplomatico n° 121, page 138.
24. — Extrait des Historiens Arabes des Croisades, publiés par M. Reinaud, page 480.
25. — Continuateur de Guillaume de Tyr, livre XXV, chapitre XVI, page 169.
26. — Laurent. Peregrinatores medii aeci quator, page 170.
27. — Extrait des Historiens arabes des croisades, publié par M. Reinaud. — Histoire des croisades, par Michaud, tome VII, page 758.
28. — Extraits manuscrits d'Ibn-Ferat, par Jourdain.

Sources : Rey (Emmanuel Guillaume), Etude sur les monuments de l'architecture militaire des croisés en Syrie et dans l'Ile de Chypre. Paris, Imprimerie Nationale M. DCCC. LXXI.

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