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Les châteaux des Croisés et des Ordres Militaires

La cité de Baniyas et le château de Subeibeh pendant les croisades
Etudes consacrées à la défense de la Terre Sainte à l'époque des croisades ont mis en relief l'art de la fortification pratiqué par les Francs, en confrontant les textes historiques avec les données archéologiques et topographiques. D'importants résultats ont pu ainsi être acquis, surtout en ce qui concerne les grands châteaux et quelques grandes villes fortifiées. Les travaux, devenus classiques, de Paul Deschamps sur les châteaux des croisés en Terre Sainte ont apporté bon nombre de solutions dans ce domaine, au point qu'ils sont devenus indispensables pour toute étude des monuments de l'Orient latin. Cependant, l'étude que Paul Deschamps consacra au château de Subeibeh près de Baniyas nous conduit à un cas qui est d'un ordre différent, à savoir celui d'un grand château édifié à proximité d'une ville, l'histoire de l'un et celle de l'autre étant enchevêtrées.


Château de Baniyas ou Césarée de Philippe
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l'étude de ce cas particulier pose un certain nombre de questions à propos de la confusion qui règne dans les textes et quant à leur interprétation. Pour y voir un peu plus clair, il faut réexaminer les données topographiques et archéologiques des lieux, tout en tenant compte du système de fortification de la ville de Baniyas, ainsi que de l'interdépendance des défenses du château et de la cité. Pourtant, tandis que le château de Subeibeh fut l'objet de maintes études, le système de fortification de la ville de Baniyas et les vestiges de ses monuments n'ont pas retenu l'attention des savants. Aussi nous proposons-nous d'aborder le problème par l'étude de celle-ci.


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L'antique cité hellénistique de Panéas connut son âge doré au Ier siècle de l'ère chrétienne, lorsque, sous le nom de Césarée de Philippe, elle devint la capitale d'un des petits royaumes de la Palestine, qui conserva un certain degré d'autonomie sous les descendants d'Hérode. Cependant, ses habitants continuaient à employer son ancien nom qui, après la conquête arabe de 640, fut prononcé Baniyas. Petite ville provinciale, trop proche de Damas, Baniyas ne joua pas un rôle important, ni du point de vue politique, ni du point de vue économique et social, au cours des siècles qui précédérent les croisades. Ses importants monuments hérodiens se dégradèrent et une bonne partie du matériel de construction fut réemployée dans les bâtiments de la ville. Iyâ superficie de celle-ci s'amoindrit pendant la période arabe et son site se fixa entre la rivière de Baniyas et le wadi [cours d'eau] Khucheibeh (voir plan A), dans le quartier qui était probablement dans sa plus grande partie le centre commercial et artisanal de la cité romaine et byzantine. Il est vraisemblable que la population avait diminué (quoique l'on ne possède pas d'évidences à cet égard) : la ville était devenue chef-lieu de « kureh » (arrondissement) du Jaulan, qui faisait partie de la province de Damas.

Baniyas reprit un peu de son importance après la fondation du royaume latin de Jérusalem, lorsqu'elle devint une place avancée de la principauté turque de Damas et fut fortifiée à ces fins. Accordée en 1126 par l'atabek Toghtékin aux ismaéliens, Baniyas fut transformée en place principale de la secte des Assassins, nom commun des ismaéliens en Syrie. Leur chef, le persan Ismafl al-Ajami, y déploya de grands efforts afin d'achever l'édification des enceintes et fit bâtir une citadelle (« maison forte ») dans la ville. Cependant, les troubles qui avaient accompagné une réaction contre les ismaéliens, à Damas, en 1128, amenèrent ceux-ci, menacés par le gouvernement damasquin, à donner la cité l'année suivante à Baudouin II, roi de Jérusalem ; le roi en accorda l'investiture à l'un de ses chevaliers, Renier Brus, qui était probablement d'origine anglo-normande.

La domination franque à Baniyas fut de courte durée. En 1132, des marchands damasquins de passage furent dépouillés par les gens de Renier Brus ; l'incident fut considéré à Damas comme un motif de guerre, d'autant plus que Renier et une partie de ses gens se trouvaient à Jaffa auprès du roi Foulques, en raison des troubles suscités par la première coalition baroniale dans le royaume latin. Au mois de décembre, l'armée buride attaqua et prit Baniyas. Sans nul doute, l'expédition fut préparée par des hommes qui connaissaient la situation de la ville ; un siège de longue durée eut été inconcevable dans la saison pluvieuse de l'hiver, d'autant plus que l'approvisionnement de l'armée pouvait en ce cas souffrir du mauvais état des routes dans la région.

Baniyas resta entre les mains des musulmans jusqu'en 1139 ; au cours de cette année, des guerres intestines éclatèrent dans la principauté de Damas, en raison de la rivalité entre les Zenguides de Mossoul et d'Alep, qui manifestaient leurs visées à l'égard de la Syrie centrale et méridionale, et les seigneurs de Damas ; profitant de cette rivalité, Foulques d'Anjou accorda son appui aux Burides et s'empara, avec le concours de leur armée, de la ville, qu'il remit à Renier Brus. Faisant suite à la reconquête, un évêché latin, dont le titulaire était suffragant de l'archevêque de Tyr, fut établi dans la cité.

Ainsi commença la seconde période de la domination franque à Baniyas, qui dura jusqu'en 1164. Pendant ce quart de siècle, l'implantation des croisés dans la région se consolida, bien qu'ils n'en aient pas profité pour coloniser celle-ci, et ils édifièrent la plupart de leurs monuments. Tant que les Burides régnèrent à Damas, la région fut plus ou moins tranquille, en dépit de leur participation à la seconde croisade contre Damas. La situation se détériora pourtant après la conquête de l'État damasquin par Nur ad-Din, en 1154 ; l'unification de la Syrie par le prince zenguide explique l'attitude plus énergique de Damas envers les croisés, attitude dont les répercussions furent rapidement ressenties à Baniyas. En effet, l'importance de cette place, désormais, ne pouvait guère être sous-estimée ; elle constituait un avant-poste sur la route de Damas et, surtout, sa position près des sources du Jourdain en faisait le rempart extérieur de Tyr et de Sidon, ainsi que la clef de la Galilée supérieure et des vallées fertiles d'Ayoùn et de Houléh.

Afin de renforcer la défense de la place et du château de Subeibeh, le seigneur de Baniyas, Honfroi de Toron — l'héritier de Renier Brus — appela vers 1156/1157 les chevaliers de l'Hôpital, tout en leur offrant la moitié de la cité et de ses dépendances. Lorsque les renforts que l'Ordre avait, à notre sens, envoyés à Subeibeh eurent, vraisemblablement, pris possession du château, le contingent destiné à renforcer la défense de la ville fut surpris, au mois d'avril 1157, par une embuscade musulmane et subit une lourde défaite, ce qui amena les Hospitaliers à renoncer à la concession des droits seigneuriaux dans la cité. Cette embuscade fut le préliminaire de la campagne de 1157, l'une des plus difficiles pour le royaume latin. Nous n'avons pas à refaire ici l'histoire de cette campagne et nous nous bornons à esquisser quelques points en ce qui concerne Baniyas. La ville fut assiégée à deux reprises pendant l'été de 1157. Le premier siège, qui eut lieu au cours de la seconde moitié de mai et de la première moitié de juin, fut sans doute le plus menaçant et il fallut l'expérience et l'autorité du seigneur, Honfroi de Toron, connétable du royaume, pour que les Francs tiennent bon dans la cité. En effet, les défenseurs, ayant essayé une sortie, furent surpris par les musulmans avant que l'on puisse refermer la porte ; Nur ad-Din et ses gens parvinrent à pénétrer à l'intérieur de la ville, en provoquant de lourdes pertes dans la garnison. Cependant, Honfroi de Toron put regrouper le reste de ses hommes et se replier dans la citadelle (ou, comme l'appelle le traducteur de Guillaume de Tyr, le « petit château ») ; celle-ci fut assiégée à son tour par l'armée musulmane, qui brûla les maisons de la ville et détruisit tours et remparts. Nur ad-Din n'aboutit pas, malgré tout, dans ses efforts pour s'emparer de la citadelle ; des renseignements reçus concernant l'arrivée de renforts commandés par Baudouin III l'amenèrent à lever le siège, afin de faire face à la nouvelle situation.

Après avoir vaincu les croisés au Gué de Jacob, Nur ad-Din retourna à Baniyas et recommença le siège vers la fin de juin ; les défenseurs, commandés par Gui de Scandalion, durent abandonner la ville et s'enfermer dans le château. Le rassemblement de renforts provenant des États chrétiens septentrionaux, Antioche et Tripoli, à Châteauneuf (Hounin) amena Nur ad-Din à renoncer à ses projets. Il quitta la région vers le début de juillet ; sa maladie ainsi que la reprise de la guerre dans la Syrie du Nord accordèrent aux seigneurs de Baniyas le répit nécessaire pour remettre la cité en état de défense.


Château de Baniyas ou Césarée de Philippe
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En effet, Guillaume de Tyr témoigne d'une importante campagne de restauration et de construction entreprise à Baniyas au cours de l'été 1157. Le roi fit venir de toutes les villes du royaume des maçons et des charpentiers qui furent chargés de la réfection de l'enceinte et des tours, de la restauration des glacis et de l'approfondissement des fossés, que les musulmans avaient comblés ; les habitants de leur côté relevèrent leurs maisons. Malgré le récit de Guillaume de Tyr, nous pensons que ces travaux furent exécutés après la levée du second siège, puisque le temps qui sépara les deux sièges, une dizaine de jours, fut trop court pour une pareille entreprise. Baniyas resta entre les mains des croisés jusqu'à l'automne 1164 : la cité et son château furent conquis par Nur ad-Din au cours de la seconde expédition d'Amaury Ier en Egypte. Cette fois-ci, la place était presque vide de garnison ; le seigneur, Honfroi de Toron, se trouvait dans l'armée royale avec ses gens. La ville était gardée par un chevalier, Gautier de Quesnoy, ayant à sa disposition un nombre très réduit de gens d'armes. Nur ad-Din, feignant d'attaquer Tibériade, essaya de surprendre la garnison et de s'emparer de la ville d'un seul coup. Les hommes de garde résistèrent vigoureusement. Faute d'espoir de secours pourtant, Gautier dut renoncer à continuer la défense et capitula le 18 octobre. Guillaume de Tyr mentionne que le chevalier et son assistant, le chanoine Roger, furent soupçonnés de trahison, et d'avoir reçu de l'argent pour la reddition de la place ; cependant, il se hâte d'ajouter qu'on ne sut jamais la vérité là-dessus.

La perte de Baniyas fut considérée comme une catastrophe dans le royaume de Jérusalem et y provoqua une grande émotion, comme en témoignent les lettres d'Amaury Ier et des grands maîtres des Ordres militaires adressées au roi de France, Louis VII. Leur teneur est pessimiste quant à l'avenir du royaume, dépourvu de fortification vis-à-vis de son plus dangereux ennemi ; avec raison, puisque le système défensif du royaume fut sérieusement atteint. Après la perte de Baniyas, les croisés durent constituer leur ligne de défense sur la chaîne de Nephtali (le prolongement au sud du Litani des montagnes du Liban), l'appuyant sur les châteaux de Beaufort et de Châteauneuf. Ces nouvelles dispositions livraient aux musulmans les sources du Jourdain, en même temps que le contrôle stratégique et économique des plaines fertiles de Marj Ayoun et de la Houleh. De leur côté, les musulmans acquéraient ainsi une place avancée contre l'Etat latin, pouvant servir au rassemblement des troupes, ainsi qu'à leur ravitaillement. Et, en effet, Nur ad-Din y fit exécuter les travaux nécessaires pour la nouvelle orientation des fortifications vers l'ouest, surtout dans le château de Subeibeh ; ce château, grâce à sa position élevée, était à même de surveiller les nouvelles défenses franques. Des garnisons, du matériel de guerre ainsi que des magasins de vivres y furent placés.
Sources: Aryeh Grabois - La cité de Baniyas et le château de Subeibeh pendant les croisades. Cahiers de civilisation médiévale Année 1970 Volume 13 Numéro 49 pages 43-62
Sources: livre numÉrique Persee, suite de l'étude

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